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					                            Le cycle de la réconciliation
                                     Par Ron Kraybill
                                        Novembre 1992




   Ron Kraybill exerce les fonctions de Directeur de la formation auprès du Centre for
   Intergroup Studies.

Les gens disent souvent qu’ils ne pourront jamais refaire confiance à telle ou telle personne et
qu’aucune réconciliation ne leur paraît envisageable. Il n’est pas indispensable de faire
confiance à quelqu’un pour amorcer le processus de réconciliation. Il faut uniquement être
prêt à prendre un risque, si infime soit-il, et à progresser pas à pas.


« Nous vous demandons pardon » implora un dirigeant au nom des siens.
« Pardonnez-nous et libérons-nous ensemble du poids du passé. »
La réponse ne se fit pas attendre : « Ne nous parlez pas de réconciliation, mais de
restitution ».

La réconciliation et le pardon sont des thèmes de discussion délicats en Afrique du Sud. Les
différentes parties au conflit semblent partager une incompréhension commune du concept de
réconciliation. Elles pensent la réconciliation comme un événement qui aurait la vertu
magique d’effacer le passé. En fait, il s’agit d’un processus dont l’accomplissement
échelonné dans le temps nécessite une somme de travail considérable. Prenons un autre
exemple, celui d’un conflit domestique.

« Ecoute, je suis désolé, » dit-il, « cela n’aurait jamais dû arriver, pardonne-moi ».
« J’aimerais pouvoir te pardonner, mais je ne suis pas encore prête à le faire » lui répondit sa
compagne. Pendant la demi-heure qui suivit, il lui prêta une oreille attentive ; elle lui fit part
de sa peine, de sa colère et de sa déception. Déjà sur la voie d’un rétablissement durable, ils
se penchèrent alors sur la manière de restructurer leurs vies et leur relation pour ne plus
commettre les erreurs du passé. Deux heures plus tard, elle lui dit : « A présent, je suis prête à
recevoir tes excuses et à y répondre de manière positive ». Composé d’un homme sensible,
prêt à s’investir massivement dans un effort de réconciliation sincère, et d’une femme que la
connaissance intime de son être confortait dans l’idée que la douleur éprouvée était trop vive
pour s’en affranchir d’un simple «je te pardonne » inspiré par le sens du devoir, ce couple
faisait l’expérience de la réconciliation.

Tant au niveau individuel que sur le plan social, le déroulement de tout processus de
réconciliation sincère comporte plusieurs phases identifiables :

1. Relation

 Toute relation positive suppose une prise de risque. Chacune des parties concernées prend
des risques : partage d’informations individuelles à caractère confidentiel, formulation et
acceptation de promesses mutuelles, partage de ressources. La confiance naît de cette prise
de risque réciproque. Si le degré de confiance initial est faible, les risques pris par les
différentes parties le seront également. Mais, plus la confiance est grande, plus les risques
envisagés seront élevés, car ils se répercutent favorablement sur le niveau de confiance, et
ainsi de suite.

2. Préjudice
 A un moment ou un autre, l’une des parties ne répond plus à l’attente de l’autre. Elle insulte,
exploite ou trahit l’autre ou elle est perçue comme ayant agi dans ce sens. Plutôt que par des
résultats probants ou une confiance accrue, la prise de risques s’est traduite par l’infliction
d’un préjudice.

3. Repli

 Le préjudice subi induit un repli. Les victimes de préjudices en viennent parfois à se retirer
physiquement des débats. Bon nombre d’individus se contentent de tourner le dos ou de
quitter la salle de réunion ; certains groupes vont même jusqu’à quitter la région ou le pays
considéré. Si le retrait des victimes n’est pas toujours physique, leur repli émotionnel est
inévitable. Les sujets concernés se replient sur eux-mêmes pour se dégager de la situation et
procéder à son évaluation. Qu’il ne dure qu’une seconde ou s’étende sur un siècle, un retrait
de cette nature est indispensable et constitue une réaction saine face à un préjudice infligé.

A ce stade, le déroulement des étapes suivantes joue un rôle essentiel dans la mise en œuvre
d’un authentique processus de guérison. Tôt ou tard, les parties concernées se mettent à
envisager l’hypothèse d’une réconciliation. Si elles comprennent que la réconciliation est un
processus comportant plusieurs phases, il y a de fortes chances pour qu’elles finissent par
s’affranchir complètement de leur passé, si tant est qu’elles s’engagent sans réserve dans cette
voie. Mais les parties impliquées considèrent souvent que la réconciliation relève de la
magie ; dès lors, elles n’ont de cesse d’emprunter des raccourcis pour précipiter l’événement.

Les responsables d’un préjudice quelconque se répandent parfois en excuses hâtives pour ne
pas devoir faire face aux conséquences de leurs actes sur la vie d’autrui. Les parties lésées se
sentent parfois poussées à accorder un pardon sans ressentir que ce pardon est opportun,
s’agissant de préjudices qui les atteignent encore. En d’autres termes, même si toutes les
parties prononcent des discours de conciliation dans des termes choisis, l’amertume
qu’éprouvent nombre des membres de leurs délégations respectives les incite à garder leurs
distances. Personne n’est prêt à prendre quelque risque que ce soit, tout le monde reste de
marbre ; si les parties au conflit ont accordé leur pardon à la partie adverse, ils n’en sont pas
réconciliés pour autant.

4. Reconquête de l’identité

 La première victime de tout conflit douloureux est l’identité des membres d’un groupe : le
respect de soi et la confiance en une identité collective. Par conséquent, la reconquête de
l’identité constitue une étape fondamentale de tout processus de réconciliation authentique.
Après tout, lorsque des individus se sentent coincés comme des rats, ils se comportent souvent
comme tels !

La reconquête de l’identité est un processus double de ressourcement et d’affirmation de soi.
Au niveau individuel, une telle prise de conscience requiert du sujet qu’il reconnaisse et
accepte les sentiments de mal-être et de colère qu’il éprouve. Les sujets qui nient la réalité de
leurs émotions sont susceptibles de s’enliser au point d’être incapables de progresser vers une
réconciliation sincère. « Je ne suis pas en colère, je ne suis que préoccupé ! ». L’affirmation
de soi exige de tout individu qu’il revendique réellement sa valeur humaine et la légitimité de
ses besoins. La sensibilisation des parties au conflit en est le pendant pour ce qui concerne la
guérison des blessures collectives. Cette sensibilisation repose partiellement sur la
reconnaissance publique, au sein d’un groupe donné, des agissements dont il a été victime.
L’une des caractéristiques particulières de la blessure collective réside souvent dans le fait
qu’elle s’insinue à tel point dans la vie des membres d’un groupe opprimé que ceux-ci en
arrivent à ne plus être conscients de la gravité du préjudice individuel subi. S’ils sont
conscients de la pénibilité de leur vie, ils ne savent plus très bien pourquoi, s’en imputent la
responsabilité ou en attribuent la responsabilité à leur groupe de référence.                La
conscientisation des membres d’un groupe suppose également l’affirmation individuelle de la
fierté d’appartenir à ce groupe. Quels sont les visages de ce groupe que nous apprécions et
auxquels nous sommes profondément attachés ? Quelles sont les facettes les plus
réjouissantes de notre identité collective ?

La reconquête de l’identité doit débuter à huis clos, dans un climat de sécurité que seul peut
apporter le cercle restreint de victimes ayant subi des préjudices de même nature. Cette phase
de repli est paradoxale dans la mesure où elle paraît régressive et semble emprunter une voie
diamétralement opposée à celle qui devrait mener le groupe considéré à cet objectif ultime
que constitue en soi l’émergence d’un espace d’interaction publique avec d’autres groupes.
En fait, d’autres méthodes importantes de reconquête de l’identité se caractérisent par
l’intégration de certains facteurs d’antagonisme envers d’autres groupes, tels que le deuil
collectif des héros disparus ou de la perte de l’« Age d’or » ou encore l’éclosion de symboles
identitaires tel qu’un étendard ou un hymne national. Mais tout groupe qui négligerait cette
phase essentielle ou se verrait dénier par d’autres groupes l’espace social, la compréhension et
le respect nécessaires pour parvenir à son terme risquerait de s’enfermer dans une quête
d’identité permanente qui s’exprime souvent à travers les formes les plus rigides et agressives
de l’ethnicisme et du nationalisme. L’Europe de l’Est en offre un excellent exemple.

Qu’ils soient africains ou afrikanders, les nationalistes de tout poil n’ont besoin ni de
sarcasmes et ni d’admonestations pour sortir de leur isolement dogmatique. Mais ils ne
peuvent faire l’économie d’un soutien sans réserves, voire enthousiaste dans la quête de leur
identité menacée. Leur apporter un tel soutien ne signifie nullement qu’il faille tolérer qu’une
partie au conflit puisse se livrer à des exactions envers d’autres groupes ou qu’il faille accéder
à des demandes d’institutionnalisation de certaines formes d’isolement à tous les stades de
l’existence. Cela ne signifie pas non plus qu’il faille ménager des espaces de repli à certains
stades. Impliquant la garantie d’une sécurité physique et sociale, un tel soutien est d’abord
synonyme de respect absolu de l’identité et des besoins fondamentaux du groupe.

5. Engagement interne en faveur de la réconciliation

 Le virage de ce parcours visant à amener les parties au conflit à dépasser le stade du repli et à
reconquérir leur identité se confond avec un événement intellectuel. Très incertaines, les
phases qui suivent risquent d’échouer à la première tentative. Par conséquent, il est
indispensable que les parties concernées s’engagent délibérément à œuvrer pour la
réconciliation et à prendre les risques inhérents à une telle entreprise.

6. Rétablissement du risque

Ayant souffert dans le passé, c’est à juste titre que les parties lésées hésitent à courir le risque
de subir de nouveaux préjudices infligés par leurs opposants. Mais, comme nous l’avons vu
lors de la présentation de la première phase du cycle, le risque est le fondement de toute
relation constructive. Le rétablissement de la confiance repose sur celui du principe de la
prise de risque. Les risques que les parties au conflit sont prêtes à assumer varient : rejet
individuel, embarras, perte de crédibilité, pertes de temps, pertes d’argent ou de biens
matériels, dommages physiques. La manifestation de chacune de ces différentes formes de
préjudice pourrait résulter de la prise de risques en vue de la réconciliation. La nature des
risques revêt une importance moindre que la prise de risques en tant que telle et que la prise
de conscience que cette dernière constitue une étape essentielle du processus de
réconciliation. Il va sans dire que les risques encourus au départ seront limités. Ils ne doivent
pas être supérieurs aux pertes que chaque groupe participant à ce processus peut se permettre
de subir. Mais si toutes les parties au conflit envisagent la perspective d’une réconciliation
dans un esprit d’ouverture, la prise d’un risque mineur conduit souvent à l’établissement d’un
climat de confiance suffisant pour susciter la prise d’un risque plus important qui renforce à
son tour la confiance retrouvée.

7. Négociations visant à répondre aux besoins actuels

 Quelle que soit la nature des préjudices subis, il est indispensable d’entamer des négociations
pour répondre aux besoins présents qui résultent de préjudices plus anciens. Il s’avère parfois
impossible de satisfaire aux exigences avancées. Aucune négociation n’a jamais ramené
personne à la vie. Le coût matériel et social des crimes commis dans le passé risque d’être
considérable au point qu’aucune des parties ne possède les ressources nécessaires pour
répondre aux besoins exprimés. De telles négociations ne doivent jamais être considérées
comme un châtiment ou l’expression d’une justice vengeresse, autant de notions susceptibles
de banaliser la gravité des dommages subis en suggérant que l’infliction d’un préjudice
quelconque à un agresseur puisse constituer d’une manière ou d’une autre une compensation
adéquate pour ceux qui ont souffert. La négociation vise plutôt à rétablir un climat qui
permette de répondre aux besoins résultant des préjudices infligés dans le passé. Ces besoins
présentent parfois une dimension émotionnelle ou symbolique : entendre l’admission d’une
erreur et les excuses qu’elle réclame. Dans d’autres circonstances, ces exigences présentent un
tour politique ou matériel et requièrent l’adoption de réparations à ce stade.

Si elles sont entreprises dans un esprit de transparence, les négociations permettent à toutes
les parties de rétablir des relations normales. L’auteur de préjudices a besoin de la
négociation pour échapper à l’emprise paralysante de la culpabilité ; la victime de préjudices a
besoin de la négociation pour n’avoir plus à condamner la partie adverse. Toute relation
charrie son lot de déceptions et de blessures. Par conséquent, la réconciliation ne se résume
pas à un processus ; c’est un cycle qu’il conviendra de réitérer à maintes reprises. L’objectif
n’est pas d’éviter la douleur, mais de persévérer dans ce travail sans fin que constituent la
définition de soi et la poursuite des négociations requises pour transformer en atouts majeurs
les divergences qui caractérisent toute relation.




   Légende du schéma intitulé « Le cycle de la réconciliation »
   (par ordre chronologique)
   Relation
   Préjudice
   Repli
Reconquête de l’identité
Engagement interne en faveur de la réconciliation
Rétablissement du risque
Négociations visant à répondre aux besoins actuels


Cet article est traduit et reproduit avec l’autorisation du Centre for Conflict Resolution,
l’auteur détient le copyright, Track Two, novembre 1992, Centre for Conflict Resolution

				
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