CRISE by dandanhuanghuang

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 CRISE FINANCIERE : DEPASSES PAR LES EVENEMENTS ET LE SYSTEME
1 – PROPAGATION, AGGRAVATION, ACTIONS CONCERTEES, QUESTIONS EN SUSPENS

         Pour la plupart des observateurs, la crise s’est manifestée par trois ensembles de phénomènes ravageurs :
- les « sauvetages » in extremis et les faillites retentissantes d’institutions financières (IF) de premier plan aux
Etats-Unis, attribuées au laxisme de la réglementation bancaire, à une diffusion exagérée de crédits à risques à
l’aide d’une titrisation et d’autres « innovations » financières trop compliquées pour être maîtrisées par les acteurs,
l’éclatement de la bulle immobilière et la spéculation boursière contre des IF fragilisées ; la propagation des
défaillances en Europe et dans le monde, via les fameux « subprimes », notamment, le chiffre angoissant de 1500
milliards ayant été avancé pour les « produits toxiques » ainsi diffusés ;
- les effondrements boursiers qui ont déchiré les valeurs des titres bancaires et celles des autres actions, place après
place, ne laissant échapper aucun domaine à la dévastation ;
- la pénurie de liquidités qui a affecté le crédit interbancaire, avec des atteintes aux possibilités d’emprunt
d’entreprises et de particuliers exprimant des besoins de financement.

        Dès l’été 2007, la Banque de France (BDF) avait perçu que la crise, lisible dans « les turbulences sur les
marchés mondiaux » était complexe. Dans son Bulletin n°164 d’août 2007, elle avait choisi et analysé « Dix mots
clefs pour comprendre la crise » : liquidité, transparence, valorisation, transferts de risques de crédit, surveillance
du risque de crédit, réglementation, agences de notation, hedge funds, réintermédiation et protection des
investisseurs. Ce trousseau à vocation explicative et curative n’a pas engendré de suites opérationnelles probantes,
sans doute parce que des dimensions et la gravité de la crise avaient été sous-estimées.

         Depuis, la sauvegarde des dépôts des épargnants a été garantie par l’Etat, à concurrence de 70 000 euros
par déposant et par banque en France. A partir de septembre 2008, débarrasser les marchés des produits « pourris »
est devenu une priorité reconnue, aux Etats-Unis d’abord, puis en Europe. Après des opérations publiques de
sauvetage, des garanties ont aussi été offertes aux banques pour qu’elles puissent se refinancer ; 320 milliards
d’euros sont prévus à cet effet en France et 1 700 milliards le sont dans la zone euro. Ces ressources viennent
relayer les refinancements d’urgence déjà faits par la Banque centrale européenne (BCE). Des fonds, chiffrés à un
total de 40 milliards en France, sont aussi prévus pour accroître les fonds propres des IF qui le demanderaient.
Après les prises de participations publiques salvatrices dans des banques en Grande Bretagne et en Suisse, qui ont
majoré les fonds propres de celles-ci et modifié les rapports concurrentiels avec des banques françaises, il semble
être devenu urgent de relever les fonds propres de nos champions. Mais, sans nationaliser (partiellement) ces
derniers et sans diluer les actions détenues par les actionnaires. Concurrence et privatisation ne sont-elles pas deux
mamelles du capitalisme… et de l’Union européenne (UE) ? Aussi, la structure créée, la Société de prises de
participations de l’Etat (SPPE), ne devrait pas prendre de participations (sous la forme d’actions), mais fournir des
« quasi-fonds propres, sous forme de titres subordonnés ». Ces apports, qui ne serviront pas à des augmentations de
capital, ne seront pas, non plus, comptabilisés comme des emprunts par les récipiendaires. Ils permettront donc de
rehausser les coefficients de solvabilité des banques. C’est, tout au moins la version officielle, professionnelle,
européenne. Une sémantique byzantine ad hoc est censée évacuer les contradictions.

         A défaut de s’entendre sur des solutions communes aux problèmes posés par la crise, les pays membres de
l’UE ont décidé de coordonner leurs actions et d’élever la concertation au rang de coopération renforcée, qu’ils
souhaiteraient planétaire. Notamment pour « réguler » les fonds spéculatifs installés dans les paradis fiscaux,
auxquels est attribuée en large partie la déroute sur les marchés. Mais, là encore, les intérêts des uns et des autres
divergent parmi les 27 et avec les Etats-Unis. Pendant que les financiocrates français finassent et répartissent entre
six banques des portions inégales d’une tranche de gâteau de 10,5 milliards, la crise, à son paroxysme, envahit
l’économie réelle, tandis que cette dernière exacerbe la crise financière. Funeste synergie ! Une attention plus
grande finit par être accordée à la situation économique régnante, aux récessions qui se confirment aux Etats-Unis
et en maints pays, ainsi qu’aux perspectives de retour d’une demande mondiale vigoureuse et d’un commerce
international porteur, qui paraissent s’éloigner. Et chacun sait à quel point les dirigeants français et européens
comptent sur la croissance mondiale et sur l’Oncle Sam ou le cousin Obama pour réamorcer le mouvement !

        Les insuccès d’actions et d’annonces spectaculaires (françaises, européennes, américaines…) en vue
de restaurer la confiance et de réorienter positivement les marchés appellent une double question. Ne nous
trouvons-nous pas désormais face à une crise de l’endettement et du crédit, avec un endettement lourd et long, voire
un surendettement, d’Etats et de nombreux demandeurs finaux entraînant une pause, sinon un recul des emprunts
nouveaux et de la consommation, mise à mal aussi par l’affaiblissement des pouvoirs d’achats ? De l’autre côté, les
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sociétés et les groupes ne manquent-ils pas de possibilités d’investissements véritablement rentables dans le
contexte maussade actuel, ce qui découragerait les « prises de risques » par les « investisseurs » (banques
comprises) et conduirait plus encore aux replis défensifs et aux délocalisations, d’une part, et/ou à la quête
d’opportunités « d’investissements » juteux dans le rachat de sociétés concurrentes et de leurs marchés, peu ou non
créatrices de valeur ajoutée et souvent destructrices d’emplois, d’autre part ? Comme il a été fait beaucoup
jusqu’ici. L’efficacité d’actions publiques visant essentiellement à offrir des garanties (aux déposants, aux banques)
et/ou de l’argent aux marchés (au marché interbancaire, à l’immobilier), aux PME… et à rétablir ou accroître les
capacités d’endettement des agents dépend pour beaucoup, à mon avis, des réponses à ces questions. La sortie de
crise en France en dépend aussi. Personnellement, j’ai des doutes sur sa rapidité. Il est à craindre également qu’une
sortie de crise par une fuite en avant dans l’urgence ne soit encore synonyme d’entrée dans un nouveau « cycle »
inévitablement marqué par des bulles financières, boursières et immobilières, mères de nouvelles crises.

         Le 12 avril 2008, le Forum de Stabilité Financière (FSF) a publié un rapport d’analyse et de propositions
établi à la demande du G7. La BDF (cf. site Internet) en a retenu cinq axes principaux, dont le dernier est : « Pour
l’avenir, une réflexion sur l’atténuation de la procyclicité des systèmes financiers ». Parmi les voies préconisées
sont cités les examens approfondis du régime prudentiel des banques, d’une part, et des systèmes comptables ainsi
que des périmètres de consolidation, d’autre part. Indispensable, sans aucun doute ! Notamment pour tenter
d’assagir les banques, de freiner la spéculation et limiter l’amplification des embardées boursières. Ce début de
reconnaissance de la procyclicité reste cependant modeste et centré sur des règles de fonctionnement interne des
systèmes et de valorisation des titres. Il n’aborde pas les questions de gouvernance économique et financière,
notamment des politiques budgétaires, monétaires et économiques, ainsi que des causes des emballements des
marchés (du pétrole, des matières premières, par exemple), des anticipations erronées ou démenties (concernant les
croissances mondiale, américaine… et les expansions des demandes), des mouvements internationaux de capitaux,
spéculatifs ou non (afflux de pétrodollars inclus), qui conduisent aux crises que nous connaissons. Le lui avait-on
demandé ? Au-delà du rôle de contrôle des marchés financiers et de leurs opérateurs que certains voudraient voir
jouer au FMI, celui-ci a-t-il vocation à prendre le leadership dans la recherche et la mise en œuvre des réponses à
ces questions de gouvernance aux niveaux mondial, régional et national ? En est-il capable ?

         Vers la fin du capitalisme actuel ? Le capitalisme est ancien, il a survécu et a beaucoup évolué, se plait-on à
répéter. En tant que système, il n’a plus de concurrent ou d’alternatif depuis l’éclatement du bloc soviétique et du
passage par les pays communistes (Russie, pays d’Europe de l’est, Chine…), à leurs façons, à l’économie de
marché et au monde des échanges internationaux de toute nature. Des pays émergents comme l’Inde ou le Brésil
prennent des places plus en rapport avec leurs dimensions et leurs potentialités. Le tour de table capitaliste s’est
élargi et diversifié. Sous la poussée de l’OMC et des ententes bi ou multilatérales, la protection a reculé dans
beaucoup de domaines. La concurrence et les interpénétrations se sont développées tandis que la globalisation a
avancé. Personne ne paraît envisager une volte-face, un revirement. Il serait plutôt question d’aménager, de
« refonder le capitalisme », comme le répètent notre Président et celui de l’UE. En quoi ?

          Des règles du jeu appropriées à la nouvelle situation n’ont pas été élaborées et imposées aux acteurs. En
fait, la déréglementation a même gagné sous le vent du libéralisme, particulièrement dans le domaine financier.
Pendant ce temps, s’est produite une disjonction entre la sphère financière et l’économie réelle. Les masses
monétaires et les crédits ont crû beaucoup plus que les stricts besoins de financement appelés par la croissance, le
développement des activités productives, les réalisations sociales et les échanges. Création monétaire, croissance à
crédit et endettement ont été des potions magiques dopantes. Pas seulement aux Etats-Unis, où des records
d’endettement public et privé sont battus, s’accentuent, se perpétuent, mais aussi chez nous. Avec les inflations des
valeurs boursières et dans l’immobilier, les systèmes financiers se sont dilatés. Leurs activités et leurs instruments
ont été davantage orientés vers la recherche de la valorisation maximale des mises financières des plus importants
détenteurs de capitaux sur les marchés. De ceux qu’on appelle avec respect « les investisseurs » ou les
« actionnaires ». Qui détiennent des parts significatives des capitaux sociaux des entreprises et des groupes… et le
pouvoir, de s’attribuer des rémunérations mirobolantes, entre autres. Qui, avec l’aide d’experts et d’initiés, peuvent
jouer à « pigeon vole » avec les petits porteurs et les épargnants. Cette évolution a notamment conduit à une
élévation sans précédent des valeurs des patrimoines financiers et immobiliers des agents économiques, sans
rapport avec l’accumulation de leur épargne (au moins jusqu’en 2007). En France, par exemple, la richesse des
ménages, ce qu’ils possèdent (patrimoine immobilier et patrimoine financier), et son augmentation sont ainsi dues
en très grande partie, non pas à l’épargne venant de leurs revenus, qu’ils ont économisée et investie, mais des
« plus-values » engrangées du fait des inflations immobilières et boursières. Une richesse dont on peut mesurer la
fragilité, la volatilité, la virtualité, avec la crise. Aux Etats-Unis, où le taux global d’épargne des ménages est faible,
voire négatif, les proportions de ménages investissant en bourse et dans l’immobilier sont nettement plus fortes
qu’ici. Tant que les cours et les prix ont monté, leurs patrimoines ont beaucoup crû. Les ménages ont pu
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« s’enrichir » sans « épargner », et consommer leurs revenus courants sans restriction. Avec la crise, leurs pertes
sont cruelles et les impacts immédiats sur l’économie américaine sont plus forts que chez nous.

        Une refondation, comme on l’entend, doit viser à ramener les institutions et les opérateurs financiers plus
près de leurs vocations premières. Oui, il faut interdire et sanctionner les ventes à découvert, faire un tri sélectif
sévère et éliminer parmi les actifs toxiques, désinfecter les paradis fiscaux, décourager les spéculations, des types
de celles qui ont été pratiquées à la Société Générale et à la Caisse d’épargne aussi, et pénaliser les responsables
des IF qui s’y livrent (et non des lampistes). Aux révisions rigoureuses des règles de fonctionnement des IF et des
règles comptables, il ne faut pas hésiter à associer une taxation des mouvements de capitaux visant à refroidir, à
tempérer les transactions spéculatives internationales et nationales. La concertation et la coordination entre les
grands argentiers ou argentés de la planète devraient au moins servir à cela. Cependant, je pense qu’un pas décisif
ne pourra être fait qu’en mettant fondamentalement en cause la pratique tant généralisée de politiques de croissance
à crédit fondées sur l’endettement qui sont venues s’installer au cœur du système financier capitaliste. Les Etats-
Unis et les Etats d’Europe devraient montrer le chemin. Pas facile ! Le voudront-ils, le pourront-ils ?

         Conséquence de la crise, le cortège des funérailles des sociétés, des usines ou des ateliers s’allonge avec
l’augmentation du nombre de victimes touchées par la déconfiture et/ou par le chômage. Chez nous, les médias
insistent pas mal, à juste titre, sur les entreprises, les PME en particulier, étranglées par le manque de crédits, sur
les ménages qui sont engagés dans l’acquisition d’un logement ou doivent différer l’achat, sur les pauvres qui ne
peuvent survivre sans emprunter, sur les collectivités locales qui doivent arrêter des projets et vivre au ralenti. Une
partie des mesures décidées concernent, d’ailleurs, ces victimes. On parle moins des millions de propriétaires
accédants qui remboursent au prix fort des logements qui chaque mois perdent de leur valeur. Quant aux petits
porteurs d’actions, salariés, retraités ou autres, qui voient un pan de leur patrimoine s’écrouler avec fracas, le
principal message de solidarité, de compassion et d’encouragement qu’ils reçoivent est, en gros : « tant que vous ne
vendez pas, vous ne perdez rien ». Et, otages d’un système et d’acteurs qui souvent les méprisent, quand ils ne les
abusent pas (tout comme les déposants dans les banques, d’ailleurs), ils ne cèdent pas à la panique. Malgré leurs
inquiétudes, ils restent stoïques sur leurs positions, soutenant ainsi l’économie et l’intérêt général. Ils n’en pensent
et fulminent pas moins. Oui, hélas, le glas est en train de sonner pour annoncer la mort de la participation.
         Récemment, un dirigeant de société a dit à la télévision qu’il n’appartient pas aux entreprises du secteur
privé, banques comprises, de se préoccuper de l’intérêt général. C’est l’affaire de l’Etat. Pour lui, comme pour de
plus en plus d’autres, semble-t-il, le but à poursuivre est la recherche du profit. Voilà bien une vision, incrustée
dans le système, qui l’affaiblit plus qu’elle ne le sert. Elle montre également le recul du sentiment national dans le
milieu des affaires, que l’on ne peut dissocier de la globalisation et de la promotion d’une UE qui veut effacer les
nations… qui paient, cependant, les pots cassés chez elles et les efforts de redressement.

                    2 – COMPLEMENTS, PRECISIONS, AUTRES INTERROGATIONS

                           Les enchaînements de la crise vus d’Amérique et de France

          Dans Les Echos des 19 et 20 septembre 2008, un article de Philippe Escande intitulé « A-t-on déjà vu une
crise pareille » avance des explications sur les origines de la crise, sur son déroulement et ses enchaînements
formulées par l’économiste Hyman Minsky qui me paraissent plus complètes et convaincantes que celles que j’ai
entendues ou lues jusque là. Sept phases sont distinguées, la première (1) étant la baisse massive des taux d’intérêt
initiée par Alan Greenspan en 2001 pour relancer l’économie américaine. Est venue ensuite (2) la hausse des prix,
stimulée par un crédit bon marché, qui a fait monter les prix des logements et des actions, qui eux-mêmes ont
encouragé les achats à crédit dans ces deux domaines et aussi à la consommation. La fameuse « titrisation » et
d’autres « innovations financières » opaques ont alors (3) servi à démultiplier les crédits dits « à risques » et à les
diffuser aux Etats-Unis et au dehors. Dans les phases 4 et 5, la spéculation a gagné, les bulles boursière et
immobilière ont gonflé tandis que la plupart des acheteurs étaient dépassés par des instruments financiers devenus
trop complexes. Des spécialistes, ou des initiés, pressentant des difficultés, décident alors de se retirer (6). La
faillite des subprimes immobiliers, dont les investisseurs ne peuvent se défaire, précipite la crise (7) et pousse ces
derniers à désinvestir. Puis, plus les cours boursiers chutent, plus les marchés immobiliers s’écroulent, plus les
tendances baissières s’accentuent, comme disent les spécialistes… et plus il est difficile d’inverser les tendances.
          A de rares exceptions près, comme celle de Patrick Artus dans Les Echos du même jour, les explications
françaises de la crise hexagonale et européenne font l’impasse sur les phases 1 et 2 et 4, que nous avons pourtant
connues également. Il est vrai que pour certains, il n’y a pas de bulle immobilière. Côté boursier, les chutes qui ont
ramené le CAC 40 sous les 3 000 points étonnent bien plus que les hausses jusqu’à 6 000 qui les avaient précédées
et qui devaient peu à notre croissance et à l’économie réelle. Bien moins qu’au crédit presque gratuit et aux LBO en
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série ! Une bulle boursière s’est dégonflée. La bulle immobilière est en suspend. Les perspectives de croissance
s’assombrissent. La confiance attend.

                        Pénurie de liquidités et resserrement du crédit par les banques ?

         Il y a pléthore d’actifs monétaires dans l’économie, c'est-à-dire de « liquidité macroéconomique », tant
celle-ci a crû plus vite que le Produit intérieur brut (PIB) : + 31,6% au cours des trois seules années dernières
années pour la Masse monétaire (M3) de la zone euro et + 32,9% pour ses composantes françaises. Mais,
attention ! Il y a aussi une « liquidité de marché ». Selon la BDF, ce serait, précisément, si l’on ose dire, « la
capacité du marché à absorber des ventes d’actifs rapidement et sans baisse significative des prix »… Plus fragile,
« elle a besoin, pour exister, de la confiance dans la qualité des actifs échangés ou dans celles des contreparties, et
peut, à défaut, se tarir soudainement ». Sur un tel « marché », les prix pourraient donc se former sans tenir vraiment
compte de l’offre et de la demande. Bizarre ! Mais, quand il s’agit de « logique des marchés », il ne faut s’étonner
de rien. Les taux d’intérêt (prix de l’argent) dépendent bien plus des niveaux des taux directeurs fixés par les
Banques centrales (BCE, chez nous) que de la confrontation entre l’offre et les besoins en crédits sur les marchés
financiers. En réalité, c’est largement en fonction des niveaux et des variations des taux directeurs que les offres et
les demandes de crédit se déterminent, sur des « marchés » qui fonctionnent à l’envers, en quelque sorte. En tout
cas, voilà une définition ad hoc de la liquidité qui est tombée à pic pour expliquer, sinon justifier « la pénurie de
liquidités » qui a saisi le système bancaire qui, lui, étrangle l’économie dite réelle.

         Une pénurie due à la méfiance entre les institutions financières (IF), à leurs arrière-pensées et aux projets
qu’elles peuvent échafauder, qui les incitent à « stocker » des fonds. Sur le terrain français, les IF sont mieux
placées que quiconque pour apprécier la qualité des contreparties et des garanties des agents économiques et
financiers (banques, assurances, entreprises industrielles, promoteurs immobiliers, gestionnaires de HLM…
particuliers) qui sollicitent des crédits. Autrement dit, peser les risques. La persistance de la méfiance entre les IF
est très inquiétante car elle peut signifier que dans ce milieu les risques de défaillance ou de dévalorisation sont ou
restent élevés. L’opacité, couramment dénoncée, règne, sous couvert, ou découvert, du secret bancaire. Les erreurs,
les défaillances, les faiblesses, les fragilités, ne sont reconnues qu’au compte gouttes, lorsqu’il n’est pas possible de
faire autrement. Quant aux menaces, aux dangers, n’en parlons pas, rassurons. Ce sont les mots d’ordre. Ainsi, le
public vient seulement d’apprendre que les collectivités locales se seraient lourdement endettées avec des crédits à
taux variables et des produits toxiques (de l’ordre de 10% de leur dette). Certes, les IF se doivent d’être regardantes
dans l’octroi des prêts, surtout si la demande ne fléchit pas, surtout si elles anticipent des « restructurations » dans
leur secteur, une prolongation de la crise, une aggravation boursière et/ou un éclatement de la bulle immobilière en
lieu et place d’un dégonflement plus modéré et progressif. Qui pourrait les blâmer de cette nouvelle prudence ? Et
quelle banque aurait intérêt à défendre une consœur affaiblie et menacée d’OPA qui peut devenir sa proie ?
Prudence des prédateurs potentiels qui ménagent leurs liquidités, ou attitude nuisible à tous, alors ?

        L’importance de la masse monétaire, en grande partie répartie entre les IF, et l’existence de règles
prudentielles jusqu’ici présentées comme adéquates (le ratio fonds propres/actifs, notamment), devraient être des
facteurs déterminants de la stabilité, de la robustesse du système bancaire, que les Autorités politiques et
financières ne cessent d’ailleurs de proclamer… tout en criant « au feu », en injectant des centaines de milliards
d’euros dans le marché interbancaire (la BCE a pratiqué cinq injections totalisant 300 milliards d’euros entre le 12
et 19 septembre…), et en garantissant les dépôts afin de « rassurer » les épargnants et éviter qu’ils n’assèchent leurs
comptes en banques. Depuis le 13 octobre, les prêts interbancaires sont aussi garantis par les Etats concernés.

         Les médias nous ont montré des particuliers, des PME et des sociétés plus grandes rencontrant de mortelles
difficultés pour obtenir des prêts. Toutefois, au vu des statistiques, il n’apparaît pas évident que la plupart des
ménages et des entreprises aient déjà souffert de pénurie. Il est parfois délicat de faire la part entre les critiques et
les craintes dues à la situation vécue et celles venant de l’anticipation de problèmes ou de lendemains sombres.
Ainsi, à fin août 2008, les crédits à l’économie (secteurs privé et public pris ensemble) étaient en croissance de
7,6% sur 12 mois, mais la BDF anticipe un retournement en septembre, et la production nouvelle de crédit recule
(Les Echos du 21 octobre). D’ailleurs, du côté du secteur privé, le montant (encours) total des prêts accordés aux
ménages et aux entreprises a crû de + 9% par an entre fin 2004 et août 2008 (+ 42,7% au total) et il a bondi de
l’ordre de + 12% sur les douze derniers mois, malgré les perturbations financières connues depuis le deuxième
semestre de l’année 2007, atteignant 1685 milliards d’euros. C’est proche de 90% du PIB. Et, plus dérangeant, le
rythme d’augmentation des crédits mobilisés peu paraître démesuré au regard de l’atonie du PIB. Avec la bulle
immobilière, les prêts aux ménages se sont envolés. Une autre observation doit être faite ici, elle concerne le retard
des statistiques dites conjoncturelles. Le cas de la BDF qui « anticipe » en octobre un retournement qui se serait
produit le mois précédent, en septembre, est assez significatif. Visiblement, les difficultés pour obtenir des prêts
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bancaires se sont beaucoup accrues depuis septembre et touchent bien plus d’agents économiques, dans un système
où le crédit, devenu « le nerf de la guerre », occupe une place extrêmement importante. Trop, si l’on en juge
d’après la fragilité, l’instabilité du système qu’il induit. Et les rétentions par les banques sont peut-être plus fortes
que l’on peut croire. Les statistiques le montreront plus tard. En fait, selon Les Echos du 14 octobre, les banques
« souffrent de difficultés à accéder au marché monétaire pour des maturités dépassant trois mois ». Aussi, le plan
de sauvetage mettant sur le tapis 320 milliards d’euros (incluant les 55 milliards accordés pour refinancer Dexia)
pour restaurer la liquidité des banques, « doit assurer le refinancement des banques à moyen terme, c’est-à-dire
pour des emprunts allant de un à cinq ans ». La garantie de l’Etat sera évidemment payante et des gages seront
demandés. La pression de l’Etat sur les banques pour répondre aux autres besoins (trésorerie, crédits relais…) sera-
t-elle suffisante pour limiter l’asphyxie de l’économie et l’accentuation du chômage, le naufrage d’entrepreneurs et
l’appauvrissement de particuliers ?

            Spéculations, nationalisations et désillusions sur la sécurité apportée par le gigantisme

         Même si des faillites susceptibles de menacer les dépôts des particuliers en France sont présentées comme
très fort improbables, elles restent une hantise pour certains qui n’ont pas oublié la grande crise des années 30 ou
qui entendent de grosses IF de réputation mondiale s’effondrer bruyamment aux Etats Unis, comme Bear Stearns,
Goldman Sachs, Lehman Brothers, Merrill Lynch, Morgan Stanley, la caisse d’épargne Washington Mutual, ainsi
que l’assureur géant American International Group (AIG) et deux leaders du refinancement immobilier, Freddie
Mac et Fanny Mae. Certes, l’Etat américain est intervenu à la hâte pour sauver certaines d’entre elles, les
recapitaliser, les « nationaliser », mais d’autres sont tombées entre les mains de concurrents à vil prix (pour les
petits actionnaires concernés surtout), cédées entières ou à la découpe, comme Lehman Brothers, sanctionné par les
gouvernants et mis en faillite. La crise a éteint trois des cinq plus grandes banques d’affaires de la première place
financière internationale. Les médias n’ont peut-être pas assez souligné et précisé les acteurs en cause et les
responsables de la spéculation boursière à la baisse, aidée par les possibilités de ventes à découvert, ainsi que le fait
qu’au moins six des IF précitées auraient été victimes « d’attaques » sur les marchés qui auraient précipité leurs
chutes… et celles des bourses dans tout le monde.

         En Grande-Bretagne, Bradford & Brigley a été secouru par l’Etat. Des ventes à découvert auraient fait
décoter Lloyds-TSB de près de moitié en trois jours, poussant cette banque à s’associer avec Halifax Bank of
Scotland (HBOS). Le Gouvernement britannique bénit l’union avec un apport de 11,5 milliards de livres (43% du
capital du nouveau groupe). De son côté, Royal Bank of Scotland (RBS), dont les actions avaient chuté de l’ordre
de - 80%, a été recapitalisé par l’Etat à hauteur de 60% de son capital pour un coût de 20 milliards de livres.
L’effondrement de l’IF Glitnir met à mal toute l’économie islandaise et fait des dégâts Outre-Manche. En
Allemagne, Hypo Real Estate, quatrième banque privée, n’a dû son salut qu’à un sauvetage au coût chiffré à 35
milliards d’euros. De son côté, le premier bancassureur belgo-luxembourgeois, Fortis (plus de 3 millions de
clients), a été recapitalisé par ses actionnaires publics puis racheté par BNP Paribas pour 15 milliards. Les
Gouvernements belge, luxembourgeois et français ont volé au secours de Dexia (ex Crédit local de France) et
recapitalisé cette banque, via la Caisse des Dépôts pour 6,4 milliards, notamment. Le capital de Natixis, banque
d’investissement, a été augmenté de 3,7 milliards. Cela n’a pas empêché la poursuite de la dégringolade de son titre
de - 70% à la fin de la semaine noire.

         J’insiste un peu ici sur ces défaillances car elles concernent de très grosses entités, que leurs tailles n’ont
pas mises à l’abri de déconfitures cuisantes, et menaçantes pour l’ensemble du système. La crise a secoué le mythe
de la toute puissance et de l’invulnérabilité des géants et le slogan « too big to fail », surtout avec les menaces qui
pèsent sur General Motors, ainsi d’ailleurs que sur Ford et Chrysler. Pour Renault et Peugeot-Citroën, ce n’est pas
brillant non plus. Il faut espérer que les stratégies des groupes et des Etats seront réorientées en conséquence, vers
moins de course au gigantisme et la recherche de plus de robustesse, d’inventivité et de compétitivité… et que
notre gouvernement verra la vanité de mesures de soutien conjoncturelles et « contracycliques », du type des ex
Balladurettes et Jupettes, des primes à la casse et autres bonus malus qui amplifient les fluctuations de la demande.
         Les sauvetages opérés par les Etats et leurs apports en capital aux sociétés menacées constituent des aides
qui modifient les rapports concurrentiels entre les banques sur le sol national et à l’étranger. Ils sont aussi en
opposition avec l’autre doctrine, dominante en Europe, qui prône le désengagement des Etats des entreprises et des
marchés. C’est ce qui a conduit à rechercher des solutions alambiquées et concertées, comme celle des « quasi-
fonds propres », sans doute surtout destinée à sauver les apparences, d’une part, et à promettre que les aides ne
seront que temporaires, d’autre part.
         A côté de cela, les restrictions décidées par les banques dans la délivrance des crédits et le sentiment
d’insécurité qui s’est diffusé dans l’économie poussent des sociétés et des groupes d’autres secteurs, désireux
« d’améliorer la structure de leur bilan », à chercher à recapitaliser. Un des derniers en date est la société Kaufman
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& Broad, bien connue dans l’immobilier qui envisage d’augmenter son capital de 20%. Certes, c’est l’annonce
d’une baisse de rentabilité, d’une certaine « dilution » pour les actionnaires ; mais n’est-ce pas mieux que de
décoter lourdement en bourse ? Pour l’économie dans son ensemble, s’endetter moins et compter plus sur ses
ressources propres est positif. Un (modeste) début de sagesse ?

           Interpénétration mondialiste et engrenage fatal des bulles boursières et/ou immobilières

          La localisation première des problèmes ne se trouverait pas au niveau des passifs des banques. Elle serait à
rechercher dans les sables mouvants de leurs actifs. Et leurs créances « adossées » à des subprimes sont, nous
rassure-t-on, relativement faibles en France, surtout chez les grosses banques, comme la Société Générale, par
exemple. Ce n’est pas le cas de Dexia, Natixis, Fortis, proportionnellement davantage banques d’affaires ou
dépendantes du marché immobilier. La chute vertigineuse des cours boursiers de Natixis dégrade, évidemment, les
actifs des deux grandes banques qui cherchent à se rapprocher maintenant, la Caisse d’épargne et les Banques
populaires, actionnaires créateurs de Natixis. Il en va de même pour des IF (françaises ou étrangères) qui
détiennent des titres, voire contrôlent, d’autres IF et des entreprises de divers secteurs. Avec l’interpénétration qui
s’est développée tous azimuts avec la mondialisation des affaires et des financements, la contagion se propage
instantanément, les détériorations des actifs peuvent prendre des proportions géantes et des parcours inattendus,
difficiles à anticiper. D’autant que les chutes des bourses de New-York, de Londres, de Tokyo, de Singapour, de
Moscou… de Frankfort et de Paris sont violentes, inattendues et n’épargnent aucun secteur.

        Elles sont d’autant plus fortes dans de nombreux pays et sur des places financières que des bulles
boursières et/ou immobilières s’étaient installées portant les « prix de marché » des actifs financiers et/ou
immobiliers à des hauteurs sans commune mesure avec leurs valeurs « réelles ». Les bas taux d’intérêt largement
pratiqués (avec ou sans bonifications publiques) pour stimuler le crédit à la consommation et pour fournir de
l’argent peu cher aux « investisseurs » ne sont pas innocentes dans cette inflation des actifs. Une inflation que la
BCE se refuse toujours à prendre en considération et qui, comme certains gouvernants, se satisfait de la seule aune
de l’indice des prix à la consommation. C’est pratique pour « justifier » des taux d’intérêt faibles et l’usage
permanent de l’endettement comme moteur principal de la croissance (espérée). Mais cela appelle la formation de
bulles boursières et immobilières, de plus en plus liées entre elles, et des crises (arrêts de la croissance ou
récessions associées à des purges financières sanglantes) qui sont devenues des parties intégrantes du
fonctionnement des « marchés » et du modèle de croissance capitaliste. Ainsi, en France, l’impact de la bulle
Internet de l’an 2000 n’est pas encore digéré qu’une crise nettement plus grave frappe le système financier et se
répand dans l’économie. Et les voies choisies pour sortir de la crise passent encore par le sauvetage des soldats
Crédit et Endettement. La panique pousse (inévitablement ?) à se jeter sur des solutions de court terme… tout en
n’ignorant pas (je suppose) l’engrenage dangereux dans lequel on se laisse coincer à nouveau.

         Il est plus que temps de s’interroger sur le bien fondé du comportement pseudo keynésien qui domine la
gouvernance et notre système, avec ses conséquences cycliques désastreuses, pour les plus pauvres et pour les
classes moyennes, en particulier, pour des sociétés et des PME performantes et innovantes aussi. N’avons-nous pas
intérêt à l’abandonner (ou à le tempérer fortement) pour rechercher une croissance assise sur la valorisation des
ressources propres des agents économiques, de l’épargne, qui doit être réhabilitée, plus que sur l’endettement. Dans
la valorisation, j’inclue le choix d’investissements véritablement profitables, pour les investisseurs et autant que
possible pour la collectivité, sans qu’il soit besoin d’en relever la rentabilité par l’usage d’argent emprunté à un prix
fixé arbitrairement abusivement bas. Je regarde avec suspicion des « investissements » tels ceux qui se sont
multipliés dans la course française, européenne et mondialiste au gigantisme et à l’achat par les plus gros de
concurrents et de leurs clientèles. Ils ont fait monter indûment et trop haut les valeurs boursières des sociétés. Je
suis très réservé à l’égard des investissements de délocalisation, boomerangs qui se retournent un jour où l’autre
contre leurs promoteurs, leurs personnels et les économies des pays d’origine.

Paul KLOBOUKOFF                               Académie du Gaullisme                                    28 octobre 2008

								
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