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					   ACTES DU IIIe CONGRES INTERNATIONAL DE LA
         « CLINIQUE DE CONCERTATION »


La force convocatrice des familles en détresses
                   multiples…




       … et ce quřelle nous fait faire.

                     PARIS

              10 et 11 mars 2006



            www.concertation.net
                                               TABLE       DES MATIERES




Vendredi           10 mars ............................................. p. 3
Introduction au 3e Congrès International de la « Clinique de Concertation, Marie-Claire
Michaud     p. 4

Introduction, Madame Gillot ............................................................ p. 8

Pourquoi la philosophie? Introduction à lřexposé de P. Maniglier, Vinciane Despret .... p. 11

Comment se faire sujet ? Philosopher à partir des « Cliniques de Concertation », Patrice
Maniglier p. 13

La force convocatrice des familles en détresses multiples, Dr J.-M. Lemaire ........... p. 23

De la nécessité et de lřimpossibilité dřune thérapie batesonienne, M. Bianciardi ...... p. 25

Clinique aspécifique cherche évaluateur, Dr J.-M. Lemaire ............................. p. 30

La création de réseaux dans les thérapies familiales des schizophrénies, Dr J. Miermontp. 34

Déconstruction et reconstruction du père en thérapie familiale, S. Hefez .............. p. 37




Samedi 11 mars ............................................... p. 44
Psychothérapie inauthentique, Laurent Halleux ......................................... p. 45

La manipulation mentale, Marcela Iacub ................................................ p. 47

Les institutions psychiatriques laissent-elles une place à une « Clinique de Concertation » ?,
Dr E. Bonvin .......................................................................... p. 52

L'école : voie d'accès royale au Travail Thérapeutique de Réseau, Marie-Claire Michaud p. 56

Pratique de réseau à Bruxelles, Lydwine Verhaegen ..................................... p. 61




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006               2
                                          Vendredi 10 mars




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   3
    Introduction au 3e Congrès International de la « Clinique de
                           Concertation »

         Marie-Claire MICHAUD, responsable du Centre de Proximité et de
           Ressources de l'Association Ecole et Famille (Val dřOise)


Précédents congrès


     ●    à Bruxelles en 2003 sur la présentation du dispositif de la Clinique de la
          Concertation et ses conséquences
     ●    à Turin en 2004 sur le thème de la fiabilité des conflits
     ●    à Paris en 2006 sur le thème de la force convocatrice des familles en
          détresses multiples.

Nous sommes tous, politiques, institutionnels, professionnels, à des degrés divers,
concernés quotidiennement, continuellement par les détresses vitales.
Leur actualité se fait de plus en plus pressante et nous amène au bord de nos
limites, aux frontières du supportable.
Des détresses multiples et sévères qui sřadressent à leur manière, suivant des
logiques tout à fait particulières, aux différents services chargés de lřaide, du
soin, du contrôle, du social, de lřéducatif et du pédagogique. Lřexpression de ces
besoins vitaux est souvent surprenante voire menaçante .

La logique des demandes d’aide des usagers qui circulent dans un réseau dépasse la
logique des réponses des professionnels.
Lřadéquation : offres de services, offres de Politiques de services et demandes
dřaide des usagers sřavère souvent inefficace, tout à fait inégale,
déséquilibrée.
Plus les demandes dřaide sont pressantes, plus elles déconcertent tout un réseau de
professionnels, plus nous voyons des offres de services se multiplier, se
diversifier, se quantifier .

Peu à peu les possibilités dřaide débordent et appellent forcément à des logiques
de coordinations de plus en plus importantes pour diminuer les interventions, le
nombre des interventions, pour les rendre plus logiques, pour les rendre plus
opérationnelles et plus cohérentes.

Mr Baas , ministre de la famille, dans le cadre de la consultation nationale des
Conseils Généraux de France, à propos des journées sur la protection de lřenfance
et du secret professionnel insiste sur la nécessité de reconnaître quřil nřest plus
possible de laisser seul le professionnel face à ses responsabilités et que, pour
cela, il faut une meilleure articulation des services. « Il nous faut diversifier
les modes d’intervention ».

A ce sujet, on voit en France, mais aussi en Europe, les différentes politiques
mises en place dans le cadre des veilles éducatives, des programmes de réussite
éducative, des réseaux dřaide à la parentalité, des programmes familiaux, des
comités dřenvironnements sociaux et citoyens pour lřécole, des projets éducatifs
locaux….

Politiques dans lesquelles sont recherchées des logiques institutionnelles de plus
en plus renforcées et des logiques inter institutionnelles de plus en plus
développées.

Dans ces dispositifs, il y a une volonté de « donner la parole » aux familles, aux
jeunes, favoriser leur participation citoyenne.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006      4
Le propos de ces deux journées est d’inverser le mouvement, d’inverser cette
tendance
       ** de ne pas précéder les familles mais de se laisser interpeller par elles
       ** de mieux de reconnaître que le premier mouvement d’interpellation vient
des usagers
       ** de se demander ce qu’il adviendrait si nous considérions que l’activation
des professionnels est faite par les familles elles- mêmes et non l’inverse.



En effet, quřen est il de lřinterpellation des familles ? de cette expression forte
des familles confrontées à de multiples détresses? Comment est elle interprétée ?
Est elle repérée comme une interpellation désordonnée et par conséquent à
réordonner.. ? ou doit elle être envisagée comme une force opérante,
opérationnelle ?
Dans le tumulte actuel, est - il envisageable que la force de convocation des
familles dans le réseau des professionnels, des chefs institutionnels, des
responsables politiques puisse faire aujourdřhui l’objet d’un débat ?

Si tel est le cas, on peut imaginer quelles en seraient les implications dans nos
pratiques quotidiennes, dans la définition de nos missions, de nos schémas
institutionnels, dans la prise de nos décisions politiques?
Les familles, leurs différents membres, leurs enfants activent tout un réseau large
dřacteurs. Elles lui confèrent la particularité de dynamiser, de mettre en
mouvement , de faire coexister des enjeux institutionnels mais aussi de révéler des
potentialités inexploitées qui existent auprès des équipes de professionnels,
auprès de responsables institutionnel.
Cette mise en mouvement des différents acteurs met en lumière lřexpertise de chacun
tout en favorisant la confrontation des champs d’intervention de chacun.

Dans ces contextes hypercomplexes où les conflits d’intérêts ( à tous les niveaux)
sont aussi puissants,
    est il possible de travailler ensemble ?
    est il souhaitable de travailler ensemble ?
    est il urgent de travailler ensemble ?

Animer des réseaux, les activer nřest possible que si la volonté institutionnelle
rencontre la volonté des usagers, que si la volonté des citoyens qui rencontre
celle des politiques... Ces différentes volontés ne se déclinent quřensemble.

Favoriser une dynamique, une éthique de réseau constitue un point de départ
important quant à la vie de ce réseau, quant à la mutualisation de ses compétences
et des moyens à mettre en œuvre pour décliner des projets, pour soutenir, pour
libérer tout ce qui est potentialité, créativité. Lřimplication de tous, non
seulement nécessite une volonté mais également lřinstauration dřun cadre de travail
permettant lřélaboration de dispositifs visant à structurer des espaces désireux de
favoriser la Rencontre entre « les gens qui vivent ensemble et les gens qui
travaillent ensemble ».

La « Clinique de la Concertation » est lřun de ces dispositifs qui inaugure ce type
dřespace collectif qui veut encourager et valider « les relations humaines les
plus fiables » dans le champ amical, familial, professionnel. La « Clinique de la
Concertation » a été mise en route voilà dix ans par le Dr Jean Marie Lemaire,
soutenu et encouragé par ses différentes équipes dřabord en Belgique puis dans
dřautres pays européens comme la Suisse, la France, lřItalie et au delà de la
Méditerranée, en Algérie, soutenu et encouragé par différents politiques de
proximité.

Ce dispositif
* veut développer le travail thérapeutique de réseau




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006     5
* veut mettre en présence tout ce qui peut représenter de forces vives, de
volontés sur un territoire.

Si lřobjectif est de travailler à la reconstruction de la famille et de ses
membres, les risques de perturbation des habitudes et des logiques professionnelles
sont importants et ne peuvent être négligés.
Cependant la majorité des professionnels « de terrain », exposés à des situations
de plus en plus complexes et déroutantes, sont prêts à sřimpliquer dans des lieux,
dans des espaces qui bien sûr les exposent au regard dřautres professionnels mais
les aident à transformer leur crainte en capacité dřanalyse, dřintervention
originale .

La proposition de la « Clinique de la Concertation » est la proposition dřune
« clinique de l’inhabituel » qui modifie la définition des missions des
professionnels, qui accorde une place essentielle à la recherche des ressources.


     ●    parce que lřinhabituel déstabilise les convictions professionnelles pour
          mieux les redéfinir.
     ●    lřinhabituel pose les bases véritablement de la confiance et le dialogue
          entre familles et professionnels
     ●    lřinhabituel « transforme les résistances en ressources »

Notre proposition dans le courant de ce congrès sera :
  *dans la première demi journée
de tenter de poser les repères méthodologiques, théoriques et éthiques de la
« Clinique de la Concertation ».
Son originalité réside en deux points : le concept de lřintrusion qui garantit
lřouverture continuelle du dispositif et le concept de la force convocatrice des
familles.

Mme Despret et Mr Maniglier , deux philosophes belge et français, poseront la
question de lřintrusion, la place faite à la philosophie comme champ inhabituel,
intrusif dans le domaine du travail psycho social.

Pour compléter, le Dr Biancardi, de lřassociation EPISTEME de Turin, va soulever la
question du « penser » le travail de réseau de la même manière que lřintervention
thérapeutique. Il va poser la question de la recherche qui questionne lřaction …un
questionnement qui doit toujours se poursuivre…

Le Dr Lemaire, directeur de l’Institut Liégeois de Thérapie Familiale, présentera
ensuite les caractéristiques de cette clinique a spécifique    en parlant du point
de départ : de la force convocatrice des familles en détresses multiples qui nous
invite à décloisonner nos pratiques parce que les familles ne sřarrêtent pas aux
frontières, aux cadres établis par les institutions.



*dans la deuxième            demi journée

nous allons visiter dřautres champs et croiser des expériences pratiques de travail
en réseau dans différents domaines du champ mental, du champ carcéral…

- comme le champ de la santé mentale avec le Dr Miermont, président de la Société
Française de Thérapie Familiale qui va interroger le développement dřune personne
présentant des troubles schizophréniques et lřorganisation de ses réseaux sociaux
qui lřentourent

- comme le champ de la thérapie familiale avec le Dr Hefez




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psychiatre dans un service pour enfants et adolescents à Paris qui va interroger
la place et le rôle du père et de la mère dans la famille contemporaine

- comme le champ de la justice avec Mme Premoli, assistante sociale auprès du
tribunal des mineurs à Turin qui va interroger les liens entre les services de
justice et dřautres services dřaide et de soin auprès de mineurs.



*dans la troisième            demi journée

nous allons tenter dřidentifier les conditions essentielles de la mise en place et
lřorganisation des pratiques thérapeutiques de réseau tout en en considérant les
risques.

Le dispositif de la « Clinique de la Concertation » nécessite un certain faisceau
de volontés mais aussi lřexistence dřun réel débat sur
« qui décide et comment décide-t-on ? »

Lřintroduction faite par Mr Halleux , philosophe, nous amènera à nous intéresser à
la question du pouvoir et de la décision politique avec Mme Iacub, Juriste    puis
à la question du pouvoir médical dans les institutions psychiatriques avec le Dr
Bonvin , psychiatre Suisse.

Des pratiques de réseau à partir de lřécole en France et à partir de la santé
globale en Belgique seront évoquées avec lřintervention du Dr Dubois et de Mme
Michaud.



Les extraits video entrecoupant les interventions veulent venir illustrer ce qui
sřest passé en divers lieux pour développer un processus de concertation.



Les tables rondes seront animées par des cliniciens de concertations :
- Mme Delforge, Mme Tachino, Mme Draguet, Mme Habert, Mme Alhinc, Mme Kessaï, Mme
Seira, Mme Leon, Mr Caccavo.

Elles doivent permettre dřouvrir un débat à partir de ce qui a été présenté avec
vous tous - les participants à ce congrès - au regard de leur propres expériences.
Lřinstallation de ce débat est très important pour assurer la suite de ce processus
et nous vous demandons de questionner tout au long de ces trois demi journées ces
tables rondes.

Pour conclure, je voudrai attirer lřattention sur lřimportance du débat avec le
Politique et du débat à redéfinir entre le Politique et le Professionnel.

Quelles attentes réciproques pour développer un tissage social satisfaisant ?

Les politiques de proximité répondent présentes à une mise en place du processus
de Concertation parce quřil veulent développer localement des politiques
significatives.

La question est de voir de quelle manière assembler ces différentes volontés
locales dans des engagements nationaux plus importants
pour rendre probant un dispositif non seulement en termes économiques mais aussi en
termes dřengagement « pour l’avenir des générations futures ».

Je laisse la parole dřintroduction à Mme Gillot, ancienne ministre de la santé et
de la famille, conseillère générale du département du Val dřOise et maire de la



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commune dřEragny sur Oise et la parole de conclusion à Mr Barbadoro, Assesseur de
la Province dřAlessandria de lřinstruction publique et de la formation
professionnelle.




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                                                    Introduction

                                                     Madame GILLOT

Merci Marie-Claire, vous avez vu comme je réponds promptement à l'invitation des
professionnels. Mesdames, Messieurs, je suis très honorée, très heureuse de
participer à l'ouverture de ce colloque pour lequel je sais que beaucoup de
personnes avec qui j'ai un commerce régulier, professionnel ou de simples
réflexions, sont mobilisées depuis de nombreuses semaines. J'ai bien entendu,
Marie-Claire, l'interpellation des politiques, je veux bien répondre mais je
répondrai en mon nom personnel : je n'ai aucun mandat pour répondre au nom des
politiques, je vais peut-être répondre au nom de la politique. Je me présente, je
suis maire d'une commune du Val d'Oise de 17 000 habitants qui se trouve dans une
intercommunalité de 170 000 habitants, au coeur d'un département qui dépasse le
million d'habitants et c'est en région parisienne, donc des collectivités
territoriales traversées par les débats actuels sur la place des professionnels
dans l'accompagnement des familles, des phénomènes de société qui nous préoccupent.
Pour être maire d'une commune, il faut de mon point de vue être militante et si je
suis militant politique c'est pour améliorer la vie de mes concitoyens, et autant
que faire se peut apporter un cadre d'épanouissement, et si possible de bonheur
collectif. Vous allez penser que c'est fort ambitieux, mais pour assumer ce type de
responsabilités, cet engagement, il faut beaucoup d'ambition, de foi dans les
autres. Je suis une ancienne enseignante, j'ai longtemps côtoyé des familles, et je
sais donc ce quřelles sont capables de faire, de produire : le pire comme le
meilleur. Personnellement, j'ai toujours parié sur le meilleur et je n'ai jamais
été déçue. Voilà ce qui a formé mes convictions, c'est le respect des autres, dans
notre curiosité des autres que nous pouvons comprendre et répondre à la force
convocatrice des familles qu'évoquait Marie-Claire Michaud dans le titre du
colloque.

Pour répondre aux détresses vitales autour de nous, nous devons considérer les
personnes auxquelles nous nous adressons en fonction de nos responsabilités
respectives. J'en viens à exprimer ce qu'attendent les politiques : c'est de
rencontrer des professionnels avec qui partager leurs préoccupations, voire leurs
objectifs, sinon leurs ambitions. Pour moi, je voudrais surtout que lřon essaie Ŕ
avec les gens avec qui je travaille, je fais un collectif de propositions Ŕ de
considérer tout individu comme un sujet de droits et d'obligations et je reste
toujours attentive à utiliser le mot obligation plutôt que devoir. Pour les
professionnels, l'autre, c'est un usager et j'ai lu dans des travaux qui vous
inspirent, que vous voulez que cet usager soit sujet ou acteur, donc il y a une
reconnaissance, une proximité dans la manière de considérer l'autre. Je pense que
cet objectif doit s'appuyer sur une absence de volonté normatrice mais avec une
ambition de progrès partagé facteur d'émancipation. Cela entraîne aussi le respect
des aptitudes et des compétences de chacun même si elle ne s'exprime pas. Je
postule personnellement qu'elles existent. Pour les professionnels que vous êtes,
j'ai lu que vous recherchiez les ressources résiduelles, mais je pense que pour les
rechercher, il faut avoir confiance qu'elles peuvent exister et donc c'est tout à
votre honneur et je souhaite que cette conviction soit largement partagée par les
professionnels engagés dans le champ social. Ce respect conduit effectivement à
refuser de confisquer la parole, la place, voire d'assigner une place aux uns et
aux autres. Par contre de rechercher tout levier générateur de progrès par le
dialogue, l'accompagnement (qui veut dire être à côté, pas au-dessus), la
reconnaissance, la bienveillance, l'attention, la considération qui implique du
respect et l'encouragement qui suppose de la confiance. Ces mots clés qui
participent à mon discours politique et à mes engagements au quotidien, sont un peu
différents de ceux qu'on a l'habitude d'entendre et qui sont intervention,
signalement, contrôle, mais je ne méconnais pas les responsabilités légales des
professionnels et de leur mission.

Je connais les difficultés qu'il peut y avoir à réduire la distance entre le
contrôle et l'accompagnement et je pense que c'est en ayant toujours présent à
l'esprit cette nécessité de rapprochement dans le respect des personnes auxquelles
nous nous adressons, que nous pouvons progresser et toujours réinterroger nos
procédures.




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   9
Comment ai-je rencontré Ecole et Famille ? Avant d'être maire, j'ai eu des
responsabilités ministérielles au niveau de l'état : j'ai été en charge de refonder
la politique familiale de la France à travers des rapports, des propositions et
j'ai été amenée à rencontrer de très nombreux acteurs de la politique familiale et
à découvrir les potentialités que recèlent ces partenariats et c'est là que j'ai
conçu ma conviction que les parents sont des acteurs incontournables de toute
politique sociale. Tous les parents : y compris les plus éloignés du modèle social
idéal sinon dominant. Pour cela il faut les reconnaître, ce qui nous permettra de
les connaître. Il faut les introduire dans un cursus de participation générateur de
progrès, il faut les respecter pour les comprendre et agir avec eux. Il faut les
considérer dans leurs responsabilités, dans leurs droits qui peuvent après leur
donner confiance de leurs devoirs vis-à-vis de leurs enfants et de la société.
Pour orchestrer ces convictions fortes que j'avais précisées au contact avec les
partenaires de la politique familiale dans toute leur diversité, nous avons décidé
de soutenir des réseaux de parentalité pour reconnaître et valoriser cette fonction
parentale qui nous semblait indispensable à la structuration de la société. Cette
démarche de réseau de parentalité, c'était permettre d'identifier les démarches qui
se situaient dans cette logique de reconnaissance, de respect, dřaccompagnement,
cřétait aussi de soutenir financièrement les expériences de réseau qui existaient
déjà : réseaux de services, réseaux dřassociations. Cřétait aussi de faire émerger
une politique familiale respectueuse des familles (et pas de la famille)
constructrices de lien social, paix sociale, progrès social et donc éducation à la
citoyenneté. Ecole et famille avait déjà initié un travail de ce type dans une
commune voisine de la mienne autour dřun collège avec des travailleurs sociaux qui
mettaient en lumière la difficulté de certaines familles à dialoguer avec lřécole
telle quřelle se présente et elle considérait ces familles à partir de leurs
visibles différences. Rencontrer Ecole et Famille a été tout à fait naturel, cřest
devenu quasiment un petit laboratoire de ce réseau de parentalité que je pouvais
suivre en proximité. Cřétait en 1999, 2000, 2001 et puis lřexpérience dřEcole et
Famille se poursuit, le dialogue avec les autorités locales, les organismes de
tutelle, les organismes financiers ont été quelquefois difficiles. On a eu du mal à
faire reconnaître ce travail par les institutions mais je crois quřaujourdřhui la
qualité du travail et lřévaluation du résultat permettent quřEcole et Famille
reste un outil dřobservation, une forme de laboratoire.

Personnellement, je suis en responsabilité locale, donc en responsabilité de
proximité et naturellement, jřimpulse cette démarche dans tous les secteurs de
responsabilité municipale et particulièrement dans celui que jřappelle lřéducation
et la préparation de lřavenir. Le projet politique, cřest dřinfluer sur la vie de
nos concitoyens, cřest dřaméliorer les conditions de vies et les relations mais
aussi de rendre la vie collective meilleure. Pour cela nous recherchons tous, les
politiques et les professionnels, dont nous nous sommes attachés la coopération, la
recherche du progrès social partagé à travers des connaissances partagées et le
développement de stratégies de réussite qui reposent sur les mots-clés que
jřévoquais tout à lřheure : la bonne considération, la bienveillance, la bien-
traitance. Le tout devant conduire à une responsabilisation de nos interlocuteurs :
familles, parents et à lřémancipation de leur parcours mais surtout de leurs
enfants. Pour ça il faut faire un travail dřidentification des potentialités des
missions qui peuvent concourir à cette démarche. Il faut approcher les partenaires,
mobiliser toutes les compétences ressources puis mettre en mouvement tous les
partenaires. Il faut beaucoup de modestie, de respect mutuel et de respect des
convictions de chacun.

Le fait dřêtre élue depuis longtemps a sans doute favorisé ces liens de confiance
avec de nombreux professionnels qui nřont pas hésité à sřinscrire dans cette
démarche pour organiser un réseau autour dřune plate forme dřobjectifs, dřéchange
dřinformations, de partages dřinformation. Mes collaborateurs et moi sommes partis
de la difficulté du secret professionnel à la définition dřinformations partagées.
Vous imaginez le travail de concertation, de confiance pour parvenir à mettre au
point cette charte de partage des informations. Tout ceci conduit à développer une
méthodologie qui repose sur une déontologie partagée : la pratique du projet,
lřaccompagnement, lřévaluation qui suppose une affirmation ou une évolution de la
pratique du projet et toujours la restitution en groupe en collectifs de ces
évaluations. Les outils, cřest le projet politique, la mission des services, les
différents contrats que nous pouvons réaliser à travers les différentes




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   10
institutions, à travers les divers échelons de responsabilité politique : les
projets éducatifs locaux, les programmes de réussite éducative, etc. Mais toujours
des outils qui conduisent à un travail en réseau perpétuellement réaffirmé dans
lequel la reconnaissance des familles, le respect de leur place, de leur rôle, de
leurs aptitudes est le postulat partagé par lřensemble. Ce qui conduit à un
développement de citoyenneté dans le respect des personnes là où elles sont en
sřappuyant sur leurs compétences, leurs obligations, leurs responsabilités, en
développant des moyens au service des personnes les plus démunies, les plus
éloignées de la norme dominante pour leur permettre dřaccéder à leurs droits. Cřest
parfois difficile quand on a des familles qui sont très éloignées de la norme
culturelle dominante dans notre société, mais je suis convaincue que ces démarches
donnent sens à des politiques de territoire. Cřest vraiment lřaffirmation de
lřefficacité du travail en réseau et je le répète le seul moyen que je connaisse
pour véritablement développer de la citoyenneté, de la démocratie et de la
participation.

En résumé, les politiques ont besoin des professionnels et les professionnels ont
besoin des politiques mais les usagers ont besoin des deux et quand il y a
distorsion entre le projet des politiques et le projet des professionnels, je pense
quřil y a une perte dřefficacité au service des usagers, mais pour cela, il faut se
comprendre, se rencontrer et là je voudrais mřadresser aux spécialistes des
communications pour parler du vocabulaire. Cřest vrai que sans verser dans le
populisme régressif auquel nous assistons en France et dans les pays dřEurope,
essayons de rester simples et de trouver des codes communs accessibles au plus
grand nombre. Lřésotérisme est certainement un facteur de précision mais aussi un
ennemi de la compréhension. Quand je lis dans lřargument que vous mřavez envoyé
« observons comment les personnes en détresses multiples construisent des
complexités réticulaires en croissance arithmétique. Cherchons à comprendre comment
les familles en détresses multiples construisent des complexités réticulaires en
croissance géométrique », heureusement, que je nřai pas passé ma nuit à réfléchir à
ça sinon ce matin je ne serais pas venue vous voir, jřaurais été paralysée par
lřabsence de réponse. Je vous dirais que je souhaite que nous aidions, que nous
soutenions le progrès de nos interlocuteurs, que nous fassions circuler la parole :
que nous communiquions. Evitons le contrôle a priori, la normalisation, et le soin
tant que faire se peut : je voudrais que nous résistions à la tendance hygiéniste
voire psychiatrisante des normalisations qui sont en gestation, notamment dans les
textes législatifs français. Il y a une pétition qui circule pour le moment qui
sřappelle « ne fliquons pas les enfants, ne fliquons pas les bébés ». Jřai beaucoup
côtoyé des familles au fil de mon expérience professionnelle et jřai découvert
quřelles sont capables du meilleur comme du pire. Jřai toujours parié sur le
meilleur et jřai rarement été déçue. Ce que je voudrais passer comme message, cřest
que les différences, les originalités, notamment dans le plus jeune âge, ne sont
pas des pathologies, donc évitons de les stigmatiser, évitons de les médicaliser et
respectons-les pour en faire des atouts de la diversité culturelle qui font notre
richesse.




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                                Pourquoi la philosophie?
                        Introduction à l’exposé de P. Maniglier

    Vinciane DESPRET, Département de Philosophie, Université de Liège

Dans les « Cliniques de Concertation », la rencontre commence toujours par un
rituel : celui par lequel chacun va se présenter. Cet aspect du dispositif me
semble suffisamment important pour que je mřarrête quelques instants à ce quřon mřa
demandé de faire : vous présenter un intrus. Le titre de cette introduction lui-
même le traduit : « pourquoi la philosophie ? » annonce, si on le comprend comme la
requête dřune justification, que la présence dřun philosophe ne va pas de soi,
comme ne va pas de soi, dans les cliniques, la présence dřintervenants non
concernés par la situation. Mais jřai aussi appris, en suivant le travail des
cliniciens, que les intrus ne justifient pas de leur présence en tant que telle ou
telle personne, appartenant à telle ou telle institution : la question de lřintrus
se traduit tout autrement, comme une question que le dispositif se force à poser à
lui-même, et qui met sous tension la question de lřintérieur et de lřextérieur, la
question de ce qui se dit ou de ce qui se tait, et la question du mandat.

Les choses se compliquent encore si lřon constate, ce que certains nřont pas manqué
de faire, que je ne suis pas la personne qui devait tenir cette place aujourdřhui,
Géraldine Brausch. Quelques imprévus, de force majeure, lřont menée à me demander
de la remplacer aujourdřhui. Ce qui me conduit donc moi-même à faire intrusion dans
une histoire par laquelle Géraldine, convoquée par les Cliniques de concertation à
convoquer Patrice Maniglier me délègue aujourdřhui. Quand on parle de « faire
faire », nous ne sommes finalement pas si mauvais. Ceci aussi pour vous préciser
que cette introduction est le fruit dřun travail commun ; Géraldine en a tissé les
grands fils, je me suis chargée de les nouer, selon mes propres motifs.

« Pourquoi la philosophie ? » est un titre trop vaste : une philosophie qui se
donne pour tâche de prescrire, de dire comment les choses devraient être, ou qui
viendrait poser le regard critique de surplomb, tâches que nombre de philosophes
exécutent avec zèle, serait tout à fait incohérente avec ce quřil sřagit ici
dřaccompagner.

Cette question se subordonne dès lors à une autre, la question de ce quřil sřagit
de convoquer quand on convoque la philosophie, et de ce quřelle peut, à son tour,
convoquer des pratiques ŕ ce que Patrice Maniglier désignait, dans un des courriers
préparatoires à cette rencontre, comme une proposition de « chercher le point où la
philosophie et des pratiques non philosophiques passent lřune dans lřautre et se
relaient ». Il sřagit donc de penser la philosophie comme une pratique de relais,
qui, comme il le soulignait dans une interview accordée au Monde, « sřarticulerait
latéralement » à ce quřelle choisit dřaccompagner.

Un point de convergence, donc, mais en même temps, un point de bifurcation ; le
croisement nřaurait aucun sens sřil nřétait en même temps occasion de différence à
soi : à partir de lui, il sřagit justement de faire dévier la route, de créer
dřautres articulations, de construire un autre chemin que celui qui se dessinait
avant la rencontre, de se faire mobiliser par dřautres forces.
Cřest, ce quřen dřautres lieux de savoir, jřai appris à nommer « entre-
traduction »1 : traduire la pratique de lřautre vous renvoie à une nouvelle
traduction de votre pratique sous lřeffet de cette première traduction. On parle
bien, alors, de pratique dřexpérimentation, qui non seulement transforme ce quřelle
décrit, mais dont celui qui décrit sort lui-même transformé.

Alors, non seulement « pourquoi la philosophie ? » mais surtout « comment la
philosophie ? ». De tous les points de convergence et de bifurcation possibles avec
les pratiques de concertation, je choisirais, sur les conseils de Géraldine
Brausch, et à la lecture de Patrice Maniglier, un de ceux auquel nous conduit le

1 Catherine Lutz (2005) La dépression est-elle universelle? Paris: Les Empêcheurs de penser en
rond.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006            12
travail de Michel Foucault : nous pouvons en commun tenter de définir nos pratiques
comme des pratiques de diagnostic.

Certes, le dictionnaire nous renvoie dřabord à lřidée de maladieŕ il sřagirait de
définir un état dřaprès des symptômesŕ et plus largement à celle dřun jugement tiré
de lřanalyse des signes. Mais si je remonte aux origines des Cliniques de
concertation, je ne peux oublier avoir entendu Jean-Marie Lemaire affirmer quřil y
aurait surtout des déficits immunitaires par rapport aux diagnostics : en bref, un
diagnostic, cela sřattrape parfois comme une mauvaise grippe.

Voilà le diagnostic dans un singulier rapport dřinversion : il devient non pas
description de ce qui est mais proposition, qui parce quřelle est émise, reçoit sa
possibilité dřactualisation. Le diagnostic, dès lors, sřinscrit dans lřordre du
devenir plutôt que dans la description de ce qui est.

Se faire convoquer à diagnostiquer des ressources ; nous voilà au point de passage
et de relais : car cřest bien là le rôle quřon peut assigner à la philosophie, à la
suite des travaux de Deleuze et de Foucault, comme pratique dřexpérimentation sur
les possibles. La description se donne alors pour une fiction ; la fonction
diagnostique, écrit Foucault dans « Structuralisme et post-structuralisme » « ne
consiste pas à caractériser simplement ce que nous sommes, mais, en suivant les
lignes de fragilité dřaujourdřhui, à parvenir à savoir par où ce qui est et comment
ce qui est pourrait ne plus être ce qui est. Et cřest en ce sens que la description
doit être toujours faite selon cette espèce de fracture virtuelle, qui ouvre un
espace de liberté, entendu comme espace de liberté concrète, cřest-à-dire de
transformations possibles ».

Nous   reste  la   question   « pourquoi  la  philosophie ? »  ou   « pourquoi  le
philosophe » ? Plus question dřenvisager sa position dans les termes de la simple
extériorité : cřest pourquoi je le proposais comme lřintrus, lřintrus de plus. Car
les pratiques de concertation nous appris à penser lřintrusion comme un rapport
plus compliqué que celui de lřintérieur et de lřextérieur. Lřéthos de lřintrus,
lřéthologie de lřintrusion, cřest un travail sur les frontières, un travail sur la
ligne de tension qui construit lřintérieur et lřextérieur. Lřintrus est celui qui
ralentit, qui met en hésitation, une double clôture : la clôture de la question de
ce qui doit être dedans et de ce qui doit être dehors, et la clôture du dispositif
lui-même. Lřintrus, cřest cette faille, cette « fracture virtuelle » qui ouvre un
espace où ce qui semblait sřimposer sous le régime de la nécessité redevient
lřobjet de négociation et de pensée.

Et je remercie Géraldine Brausch de mřavoir suggéré de retourner au texte de
Foucault, « Quřest ce que les Lumières » pour y retrouver cette possible
assignation du philosophe : « cet éthôs philosophique, propose Foucault, peut se
caractériser comme une attitude limite (…) On doit échapper à lřalternative du
dehors et du dedans ; il faut être aux frontières (…) Il sřagit en somme de
transformer la critique exercée dans la forme de la limitation nécessaire en une
critique pratique dans la forme du franchissement possible » (p. 578).




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   13
                         Comment se faire sujet ?
         Philosopher à partir des « Cliniques de Concertation »

   Patrice MANIGLIER, docteur et agrégé de philosophie, spécialiste du
   structuralisme français et des enjeux philosophiques des sciences
                                 humaines

1. M’introduire dans votre histoire.

On invite bien souvent le philosophe pour quřil sřengage dans quřon peut appeler
une entreprise de fondation, cřest-à-dire pour quřil apporte les justifications
ultimes et les plus profondes à une réalité ou à une décision déjà donnée, quřil
assoie bien solidement cette chose ou cette action sur un socle indubitable auquel
nul conscience humaine ne pourrait refuser son accord, une « vérité première »
comme lřest, dit-on, le fameux « Je pense donc je suis » de Descartes. On lui
demande donc de nous dire de quelles vérités philosophiques éternelles et
universelles une pratique peut se recommander pour défendre son existence devant le
jugement des hommes et Ŕ qui sait ? Ŕ de Dieu. Or, comme le dit excellemment Madame
Despret dans le petit texte quřavec Géraldine Brausch elle a eu la gentillesse de
préparer pour introduire ce drôle dřélément surnuméraire que je suis, ce nřest pas
ainsi que je conçois la philosophie : je la conçois, dans lřesprit de Michel
Foucault dřailleurs, non pas comme une tentative pour mesurer les pratiques
humaines à une vérité ou à une norme qui serait celle de la raison universelle, de
ce quřen tous temps et en tous lieux, les hommes auraient dû penser, mais plutôt
comme un exercice de diagnostic cřest-à-dire de repérage dřun événement en train
dřarriver, et dřun événement qui affecte les catégories philosophiques et force
ainsi, me force du moins, à penser autrement. Etre ainsi forcé, cřest, je crois, le
plaisir propre du philosophe.

Aussi ne viens-je pas ici vous apporter quelque vérité philosophique dont je me
serais rendu détenteur par lřassiduité de mon travail dřérudition et lřintensité de
mes efforts de méditation. Je ne souhaite pas comparer les pratiques dans
lesquelles vous êtes engagés à quelque sagesse philosophique ou théorique dont
jřaurais le secret. Je souhaite surtout tenter devant vous un exercice, un simple
exercice. On a trop souvent tendance à voir dans la philosophie un ensemble de
thèses à défendre, dřaffirmations à formuler, de vérités à établir, de messages à
transmettre, de significations à communiquer, sur un mode quelque peu édificateur.
Or je crois que la philosophie est avant tout un métier, une certaine manière de
faire, et quřil faut la définir par ses opérations plutôt que par ses contenus, par
ses gestes plutôt que par ses objets.

Je vais donc me livrer à un exercice philosophique : ayant été invité, cřest-à-dire
sollicité du dehors, par le docteur Lemaire, à intervenir dans ce colloque à propos
des Cliniques de Concertation, et nřayant pas eu pour ma part lřoccasion de
rencontrer cette démarche psychothérapeutique dans mes recherches passées, ne
travaillant pas par ailleurs sur Ŕ disons Ŕ lřépistémologie de la clinique, la
philosophie de la médecine, lřhistoire des psychothérapies, ou je ne sais quel
domaine de compétence qui justifierait ma présence ici, jřai été surpris, mais
touché aussi, bien sûr, et intéressé, que le docteur Lemaire et ceux avec qui il a
préparé cette rencontre, aient pu être curieux de mon discours, comme si jřavais
quelque chose dřutile à vous apporter. Jřaurais pu être tenté de me dérober à une
sollicitation qui me poussait à mřoccuper de ce qui, comme on dit, nřest pas mon
problème, mais jřai choisi de faire confiance à leur jugement : jřai imaginé quřils
devaient savoir, eux, pourquoi ils mřavaient invité, et quřil y avait donc sans
doute des raisons tout fait à fait objectives de penser que je pouvais me sentir
concerné. En dřautres termes, quřils me connaissaient mieux que je ne me
connaissais. Profitant donc de leur étrange initiative, je me suis dit que jřallais
non pas vous apporter quelque savoir, mais au contraire faire lřeffort de
mřapproprier un savoir sur moi-même dont jřétais jusquřà présent séparé.

Voici ce que je voudrais faire. Je souhaite prendre cette pratique, mřinterroger
sur les raisons concrètes qui ont conduit aux « cliniques de concertation », pour



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   14
évaluer les problèmes philosophiques que ce geste libère, involontairement peut-
être, en tout cas sans avoir lřintention exclusive de faire de la philosophie.
Comprenez-moi bien : vous aurez peut-être lřimpression que je tente, dans les
réflexions qui suivent, de dire à ceux qui pratiquent ces cliniques de concertation
quelle est la vérité de ce quřils font, adoptant ainsi une posture philosophique en
quelque sorte de surplomb dans laquelle le philosophe serait le détenteur éclairé
dřun savoir exclusif sur ce que les gens font sans le savoir. Ce nřest pas du tout
mon intention. Non pas parce que je la trouve trop arrogante Ŕ je nřai rien contre
lřarrogance Ŕ mais uniquement parce que je ne la considère pas assez efficace pour
la philosophie elle-même. Car ce qui mřintéresse cřest dřessayer de dégager les
effets philosophiques dřune pratique qui est dřautant plus intéressante pour la
philosophie quřelle la rencontre sans nécessairement lřavoir cherchée, mieux : qui
se passe parfaitement de la philosophie. Je ne cherche donc pas à dire la vérité
sur ce que sont ces pratiques ; je ne prétends rien leur apporter de positif ; je
prétends au contraire diagnostiquer pour ainsi dire, cartographier les effets de
déplacements sur mes propres problèmes philosophiques que peut avoir cette
invention Ŕ car cřen est une Ŕ dřune démarche psychothérapeutique.

Je dois dire quřà peine ai-je commencé à mřinformer avec plus dřintensité de la
nature exact du travail que font les cliniques de concertation, que je me suis
senti récompensé de mes efforts et confirmé dans le bien-fondé de ma résolution.
Dřabord parce que ce nřest précisément pas en vue de défendre une thèse
philosophique que se sont mises en place ces pratiques « thérapeutiques » ou
« sociales » Ŕ leur statut même est ambigu, cřest un des points fondamentaux de
leur intérêt Ŕ que sont les pratiques cliniques de concertation. Cřest même Ŕ si
jřen crois un texte qui semble être un petit manifeste écrit par Jean-Marie Lemaire
et Laurent Halleux Ŕ à partir dřun souci particulièrement pragmatique : celui dřune
meilleure concertation entre les différents intervenants dans la prise en charge de
famille en difficultés et dřune meilleure exploitation du potentiel thérapeutique
interne à une situation. On part en effet du constat quřun grand nombre de
situations connues et, en principe, traitées par les institutions chargées de la
« souffrance » sociale, aboutissent à une impasse, alors quřune mise en relation de
plusieurs éléments de cette situation qui sont traités séparément aurait permis un
déblocage de cette situation. Je me permets de répéter lřexemple donné par
Messieurs Lemaire et Halleux dans leur texte, sur lequel je reviendrais par
ailleurs, parce que je le trouve particulièrement canonique, on dirait presque une
parabole au sens évangélique2. Frank, jeune homme « à problèmes », qui refuse de se
faire aider, accepte en revanche dřentrer dans un espace de soin non pas pour lui-
même (« pour moi, cřest foutu » dit-il), mais pour sa petite nièce de 4 ans qui se
trouve elle-même en difficulté, mais qui reste inaccessible aux services sociaux
parce que la grand-mère, qui sřen occupe (la mère est morte et le père est
introuvable), refuse lřoffre de service que les institutions lui font. Frank
contribue dès lors à une dynamique de transformation de la situation. Ainsi à un
problème admirablement terre à terre, les cliniques de concertation apportent
elles-mêmes une réponse admirablement pragmatique : créer des espaces relativement
neutres permettant aux différents individus engagés à un titre ou à un autre Ŕ
voire sans titre, simplement parce quřils se sentent concernés Ŕ, de se retrouver
de sorte à potentialiser ainsi les dynamiques positives qui tiennent à ce que les
uns sont prêts à faire pour les autres, mais non pour soi. Bref, mettez les
problèmes ensemble et vous trouverez une solution. Cřest en additionnant les
problèmes quřon les résout ! Merveilleuse arithmétique de cette clinique. Cřest
donc un problème dřingénierie du travail social, de tuyauterie des institutions de
prise en charge : le clinicien de concertation est une sorte de plombier un peu
bizarre qui vient raccorder des canalisations orphelines et réagencer un réseau qui
ne conduit pas ses flux là où ils pourraient circuler… Il sřagit même dřun problème
presque dřéconomie de lřEtat social, qui concerne lřefficacité des dispositifs de
prise en charge, et cřest dřailleurs de ce point de vue économique de le docteur
Lemaire demande quřon évalue ces dispositifs.

Ces pratiques nřont donc pas dřintention philosophique. Elles ne cherchent pas, et
cřest heureux, à illustrer une thèse philosophique, pas même la thèse selon
laquelle les pratiques thérapeutiques sont trop normalisatrices et doivent être
recentrées autour du sujet lui-même… Mais elles nřen ont pas moins des enjeux
philosophiques, enjeux dont Jean-Marie Lemaire et Laurent Halleux sont bien sûr

2 L’inventivité démocratique aujourd’hui, Le politique à l’épreuve des pratiques, dir.
Géraldine Brausch et Edouard Delruelle, Editions du cerisier, 2005.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006        15
parfaitement conscients, dans leur texte ; elles ont aussi Ŕ et cřest sans doute le
plus important Ŕ des effets philosophiques : ce sont ceux qui nous intéressent. Ces
effets sont nombreux et peuvent être pris par divers bords, je me concentrerai sur
une ligne qui me semble cohérente. Elle va dřune définition de ce quřest une
psychothérapie, à la défense dřune démarche fondée sur le fait que les gens
sřinstituent sujets de leur propre problèmes, pour finir par réfléchir ce que la
clinique de concertation, à partir des innovations techniques qui sont les siennes,
et qui tiennent à son travail sur la notion de système, nous apprend sur ce
mouvement si étrange et si fondamental quřest le mouvement de subjectivation. A
travers ce parcours, je cherche à saisir au plus près la différence que fait la
clinique de concertation par rapport à dřautres approches, et les effets de
déplacement que cette différence impose à cette question philosophique aussi simple
que majeure : comment se fait-on sujet de sa propre histoire ?

2. Mais que fait mon psychothérapeute ?

Pour bien prendre la mesure des effets philosophiques que produisent les cliniques
de concertation, consciemment sans doute quoique non volontairement, il faut rester
au plus près de lřinvention pratique quřelles constituent. Que veulent donc faire
les cliniques de concertation ? Elles sřinscrivent dans des pratiques qui sont des
pratiques dřaide ou de soin Ŕ de manière tout à fait remarquable, les cliniques de
concertation ne proposent pas de trancher entre ces deux termes Ŕ quřon va appeler
« psychothérapie » bien que le terme soit trop précis, et que les cliniques de
concertation, me semble-t-il, mettent précisément en question les deux racines dont
il est composé : à savoir que les problèmes auquel on cherche une solution sont de
nature « psychologique » (et non pas « sociale », par exemple, ou « métaphysique »
aussi bien, « existentielle », etc.), et aussi que la solution est de nature
« thérapeutique » (et non pas « éthique », ou « politique », ou « érotique » ou
« touristique » ou « artistique »), autrement dit que ces problèmes relèvent du
paradigme de la maladie et les solutions de celui de la cure. Les cliniques de
concertation, certes, mettent en question ces présupposés, mais elles le font de
lřintérieur de ces pratiques dites psychothérapeutiques.

Il est bien difficile en vérité de définir la notion de psychothérapie. Par
exemple, on ne peut pas dire que ce soit lřabsence du corps qui définisse une
psychothérapie, puisquřil y a plein de manières de mettre le corps en jeu dans des
psychothérapies, qui vont du psychodrame à lřimposition des mains en passant
simplement par lřutilisation de la voix… Dřune manière générale, si on voulait se
passer tout à fait du corps pour intervenir sur autrui, on se trouverait tout de
même bien désemparé... Mais je ne vais pas ici faire la liste des tentatives
avortées pour définir cette notion, et jřirai droit à une sorte de postulat.

Nous conviendrons dřappeler psychothérapie au sens large toute démarche qui se
propose dřidentifier des problèmes et de trouver des solutions qui nřexistent et
nřont dřefficacité quřà la condition que celui à qui elles sont destinées les
appréhende, même sans les comprendre, sřen fasse le destinataire, conscient et
inconscient3. Autrement dit, alors quřun médicament agira normalement que le patient
sache ou non quřon le lui a administré, une psychothérapie nřaura dřefficacité que
par la médiation de ce savoir. Maintenant, les psychothérapies diffèreront bien sûr
dans leur manière de concevoir ce savoir : on peut admettre ou ne pas admettre
quřil existe un savoir inconscient, cřest-à-dire que quelquřun puisse se faire le
destinataire dřun geste sans se le représenter consciemment ; on peut penser que ce
savoir même inconscient a la forme dřune représentation, ou bien que la notion de
représentation est trop lié au savoir conscient ; on peut estimer que la thérapie
doit passer par la verbalisation de ce savoir ou autour de ce savoir Ŕ ou au
contraire quřon peut rester dans le silence, le geste, le sentiment, comme le
recommandent les techniques dřhypnose ; et bien dřautres alternatives encore. Mais,
quelles que soient leurs immenses différences, toutes ces démarches ont en commun


3 Jřessaie ici de trouver des termes à la fois non techniques afin dřêtre compris de tous,
mais aussi suffisamment souples pour ne pas être piégés dans les termes dřune certaine
conception philosophique. En philosophie, on appellerai classiquement cet élément
lřintentionnalité, le fait que ce qui est est reçu comme objet de « visée », quřil est lřobjet
dřune intention non pas au sens dřun but, mais au sens dřun objet de conscience, dřun contenu
de conscience. Mais ce terme contient trop de présupposés philosophiques pour se tenir au
niveau de généralité souhaitable.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006           16
de faire reposer leur efficacité non pas sur des processus causaux aveugles et
indifférents à lřexistence de toute pensée, mais au contraire en tenant compte du
fait que lřêtre humain est Ŕ pour son bonheur et son malheur indissolublement, et
sans quřon comprenne trop bien ce que cela veut dire Ŕ un être pensant, et quřil y
a beaucoup de choses qui se produisent du seul fait que nous pensons ce qui nous
arrive. Ce qui arrive nřest pas seulement un événement opaque et brut enfoncé dans
le silence des choses, mais aussi quelque chose à quoi nous donnons un sens, et les
effets que ça a sur la réalité dépendent largement du sens que nous lui donnons.
Appelons cet effet qui dépend du sens des choses et non pas de leur « vraie
nature », lřefficacité symbolique, en reprenant ici le titre dřun célèbre article
de Claude Lévi-Strauss4. Et disons donc que les psychothérapies sont autant de
techniques permettant de produire une efficacité symbolique.

Une fois ce premier partage effectué, un second sřimpose. Car, au sein des
psychothérapies, les cliniques de concertation se rangent du côté de tout un
ensemble de pratiques qui reposent sur lřidée que les « solutions » des problèmes
que confesse un sujet ou qu’on lui attribue ne sont pas à chercher ailleurs que
dans le sujet lui-même. Autrement dit, elles font partie de ces techniques qui
pensent quřaider un sujet, cřest lřaider à sřaider lui-même, et que nul ne peut
rien faire pour nous sinon nous-mêmes. Dřoù, dřailleurs, le caractère limite de ces
démarches par rapport au modèle médical, dont on voit bien, jusque dans les débats
politiques   qui   aujourdřhui    concernent   lřencadrement   institutionnel   des
psychothérapies en France, quřelles résistent à lřidée quřun médecin, cřest
quelquřun qui est capable de diagnostiquer un écart objectivable à une norme et qui
sait puiser dans un panel de solutions disponibles pour combler cet écart grâce à
une série dřopérations bien définies. Ici, précisément, on refuse de dire au
patient « ce quřil a », on refuse même de supposer quřil a quelque chose ; encore
moins pense-t-on disposer dřune petite boîte composée de petites procédures toute
faites qui, appliquées sur la personne, résoudraient ses problèmes mécaniquement ;
tout au plus essaye-t-on de se débrouiller pour lui donner la force de défaire lui-
même les nœuds quřil rencontre. Cřest sans doute là un point de clivage avec, par
exemple, certaines thérapies cognitives ou comportementales qui veulent rapprocher
le modèle de lřefficacité symbolique dřun processus mécanique, dans lequel le
médecin dispose en somme de trucs efficaces pour transformer un individu, sans que
lui-même en quelque sorte ait à réaliser lřopération, puisque cřest lřefficacité du
conditionnement qui sřen charge. Il me semble que les cliniques de concertation,
sans rien exclure des autres démarches, sřinscrivent, pour ce qui les concerne,
dans des pratiques qui font reposer lřefficacité sur lřengagement des sujets, et
maintiennent contre vents et marées quřon ne peut éliminer tout à fait dřune
entreprise psychothérapeutique le problème de la « bonne » ou « mauvaise » volonté
des sujets.

Il faut être attentif à ne pas diminuer ce que peuvent avoir de scandaleux, par là
même, de telles professions. Car, finalement, que nous disent-elles : que ce nřest
pas le psychothérapeute qui nous soigne ; cřest nous-mêmes qui nous soignons. Mais
alors pourquoi payer le psychothérapeute ? Et puis quelle est sa compétence ?
Quřest-ce quřil sait faire, si finalement il refuse dřadmettre quřil y a des écarts
à la norme et des procédés eux-mêmes normaux pour reconduire à la norme au sens
médical du terme ? Quřest-ce quřil fait sřil se contente de faire faire, voire de
se laisser faire faire ? Pourquoi revendique-t-il le titre de « médecin » ? Nřest-
il pas intrinsèquement dans la position de lřimposteur ?

Quelles que soient les profondes divergences qui peuvent opposer les cliniques de
concertation, comme toutes les formes dřanalyses systémiques, avec la psychanalyse,
je crois quřelles partagent avec elle ces problèmes et doivent affronter finalement
les mêmes soupçons, tout comme dřautres dřailleurs, comme lřhypnose ericksonnienne
par exemple. Cřest que toutes ont en commun cette conviction thérapeutique très
forte, à savoir que c’est le sujet qui est à lui-même sa propre ressource
« médicale », conviction qui est aussi, on le voit bien, une posture politique et
même éthique, puisquřelle concerne le rapport à la norme. Elle conduit à refuser de
supposer quřil existe des normes « psychologiques » de même quřil y a des normes
organiques ; elle oblige à une profonde remise en question de la notion même de
« santé » mentale, etc., tous problèmes quřon trouve particulièrement thématisé



4   Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Plon, 1955.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   17
chez Freud et peut-être encore plus chez Lacan5. Il ne sřagit donc pas tant de
permettre à un individu ou à un groupe de rentrer dans la norme, que de permettre à
un sujet (individuel ou collectif) dřapparaître, de se construire, au risque de le
voir contribuer à la délimitation des normes et donc à leur critique. Toute la
vertu thérapeutique tient précisément à ce quřon peut appeler cet effet de
subjectivation, ce devenir-sujet, cřest-à-dire cette manière de devenir un agent de
transformation de la situation dans laquelle on est pris soi-même. On nřa pas un
modèle de vie à apporter aux gens, disent ces psychothérapeutes : nous ne sommes
pas des prophètes. Nous voulons seulement que ces gens ne subissent pas simplement
ce qui se présentent comme des défauts par rapport aux modèles dominants, mais
soient capables de définir eux-mêmes leurs propres modèles…

3. L’excès subjectif.

Mais sans doute nřest-il pas nécessaire dřinsister trop longtemps sur ces questions
de rapport à la norme, car elles sont finalement bien connues : elles ont animées,
il y a plusieurs décennies, de longs débats, historiques et hystériques, autour de
la psychiatrie et des psychothérapies en général, et elles sont restées souvent,
hélas ! sans issue. Il serait peut-être plus intéressant pour nous aujourdřhui, de
remarquer ce que cette sorte dřaxiome thérapeutique a dřextrêmement intriguant
philosophiquement. Car quřest-ce que ça dit, finalement, quřil faille renvoyer le
sujet à lui-même pour trouver la solution de ses propres problèmes ? Ca dit que le
sujet peut plus sur lui-même que ce qu’il n’est capable de se représenter. Cřest
dans le fond toute la problématique de lřinconscient… Que suggère la thèse de
lřinconscient sinon que, dřune part, on en sait beaucoup plus que ce quřon ne croit
(et que ce quřon ne voudrait en savoir), et, dřautre part, que pour cette raison
même on peut sur soi beaucoup plus que ce que notre maîtrise sur nous-mêmes ne nous
laisse espérer. Or je crois justement quřon pourrait Ŕ et même quřon devrait Ŕ
définir le sujet par ce plus de pouvoir sur soi, ce pouvoir sur soi en excès sur le
« moi ». Il nřy a peut-être pas de meilleure définition du « je » que de dire :
« je » est celui qui peut plus que ce que « moi » se représente… « Pour moi, cřest
foutu », disait Frank dans lřhistoire rapportée par J.-M. Lemaire et L. Halleux et
que jřai déjà rappelée. Mais le « moi » est essentiellement « foutu », il est de
lřessence du moi dřêtre passé et « dépassé » ; cřest précisément lorsquřil y a
dépassement du moi quřil y a apparition dřun sujet, en excès sur ce moi qui nřest
quřune fonction de représentation, donc une fonction sociale, forcément aliénée par
ses tâches de représentation.

Lřintérêt de définir le sujet par cet excès de pouvoir, cřest quřil permet de
montrer que le sujet nřest pas forcément individuel. On a trop souvent tendance à
imaginer que le sujet se confond avec lřindividu. Cřest précisément parce quřon le
confond avec la conscience, avec quelque chose dřexistant et de réel. Mais le
sujet, ça nřexiste pas : ça nřest quřun pur excès. Et on peut très bien dire dřun
collectif quřil devient sujet dès lors quřil se met à pouvoir beaucoup plus quřon
ne le croyait Ŕ et quřil ne se croyait Ŕ capable, voire quřil nřétait objectivement
capable sřil se pliait aux pesanteurs sociales et culturelles qui sřexercent sur
lui. On peut donc donner une définition plus générale de cet excès subjectif, qui
inclurait des collectifs. On dirait : il y a sujet parce quřun système peut
toujours plus que ce qui est représentable à lřintérieur de lui-même, ou encore
parce quřil y a toujours plus dans un ensemble que ce que cet ensemble comprend,
dans les deux sens terme, à la fois détient à lřintérieur de lui-même et trouve
intelligible. Et nous dirons quřil y a constitution dřun sujet Ŕ ce quřon peut
appeler subjectivation Ŕ au moment où cet excès est actualisé ; dès lors le système
devient « subjectif » ou il y a du subjectif dans le système, en ce sens quřil
nřest plus seulement une chose, mais quřil se transforme de lui-même. Le sujet,
cřest donc cet élément surnuméraire qui nřétait pas compris dans lřensemble de
départ6.

Ainsi, on voit bien quřun sujet nřest pas une chose réelle, déjà existante, que
nous serions tous déjà naturellement rien que parce que nous sommes des êtres

5 Freud par exemple dans « analyse terminée analyse interminable », quand il conduit la
psychanalyse le plus près de la notion dřéthique, ou aussi dans Malaise dans la culture, et
Lacan par exemple dans le séminaire sur lřEthique de la psychanalyse.
6 On trouve de semblables réflexions sur la notion de sujet par exemple chez Alain Badiou,

Théorie du sujet, Seuil, 1982, ou dans L’être et l’événement, Seuil, 1988.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006             18
pensants et que, comme Descartes nous lřa dit, un être pensant cřest un ego qui
cogito plus ou moins fort. On ne naît pas sujet, on le devient. Cřest même pire :
car on ne le devient quřà condition de se confondre avec son propre devenir. Le
sujet nřest quřun devenir. Et sřil est bien, comme on lřa beaucoup dit des années
cinquante à soixante-dix, aux grandes heures du structuralisme, une fonction, cette
fonction ne sert pas seulement à faire marcher un système, à le faire tourner pour
produire ses petits effets, comme un cochon dřInde sur sa roue, mais cřest aussi
une fonction qui tient à ce que, pour une raison que nous ne comprenons pas encore,
les systèmes que nous sommes, sont capables de plus que ce quřils ne peuvent se
représenter.

Avant, précisément, de se pencher sur la raison de cet excès, résumons ce que nous
avons acquis et tirons-en toutes les conséquences philosophiques. Nous disons que
certains effets thérapeutiques reposent sur le fait quřil y a un excès de pouvoir
sur soi au sein de la situation, quřil revient au thérapeute de libérer. On peut
plus que ce quřon se représente pouvoir : il y a un écart entre les virtualités
subjectives dřune situation Ŕ on appelle sujet cette capacité de transformation de
soi par soi Ŕ et ce que cette situation peut se représenter comme instance capable
de se donner à elle-même ses propres buts. Etre séparé de sa propre puissance,
telle est la condition Ŕ et la seule Ŕ à laquelle ce genre de psychothérapie
cherche à remédier. En cela, elle est très proche de la philosophe comme pratique
dřémancipation7. Toutes pensent que lřensemble à la fois des problèmes et des
solutions de lřhumanité tiennent à cet élément mystérieux quřest la liberté
humaine… Mais on ne peut comprendre cette thèse quřen refusant dřassigner dřemblée
cette liberté à un être en particulier, disant par exemple quřil sřagit de la
liberté individuelle ou au contraire politique. On se contente de dire que toute la
question est de rendre un système à sa propre puissance. Surtout Ŕ et cřest ce sur
quoi je voudrais conclure ce point Ŕ on doit prendre conscience que cette liberté
nřa rien à voir avec lřidée dřune maîtrise de soi ; il sřagit plutôt dřun
dépassement de soi. On est trop souvent victime dřune représentation de la liberté
comme capacité à se contraindre, à faire ce que notre volonté nous représente comme
le but à atteindre. Cette philosophie de la liberté inspire même jusquřà nos
institutions politiques, dans lesquelles on imagine que lřEtat serait en quelque
sorte le cerveau de nos sociétés, capable de se donner des buts et de mettre les
ressources collectives au service de ces « projets ». Il sřagit de ce quřon peut
appeler une conception « moderne » de la liberté, pour lřopposer Ŕ avec toutes les
facilités de ce genre de vocabulaire Ŕ à une conception « post-moderne », qui se
représente la liberté dans la figure toute opposée dřun dépassement de soi, dřune
ouverture à quelque chose de soi dans lequel, précisément, on ne se reconnaît pas.
Etre libre, ce nřest pas se tenir bien en laisse, cřest pouvoir actualiser ce plus
de possible auquel la maîtrise de soi ne nous donnera jamais accès.

4. Des limites du système.

Maintenant Ŕ et cřest là que ça devient le plus intéressant Ŕ les cliniques de la
concertation diffèrent des autres démarches psychothérapeutiques dont jřai parlées
(de celles, donc, qui confient lřefficacité symbolique à ce quřon pourrait appeler
lřeffet-sujet) par la manière dont elles pensent quřil faut sřy prendre,
techniquement, pour opérer cette actualisation dřun excès subjectif dans une
situation. Et cřest précisément dans cette différence technique que sa force de
provocation philosophique se joue. Car là où la psychanalyse, par exemple, pense
que les limites du système doivent être en quelque sorte fixées dřavance Ŕ en les
contenant dans les frontières de lřindividu Ŕ les cliniques de concertation font
lřhypothèse que ces virtualités subjectives nřont de chances de sřactualiser quřà
la condition, précisément, de ne pas définir les limites du système, de ne pas
assigner d’identité préalable à cette situation qui doit trouver en elle-même plus
que ce qu’elle ne peut, de laisser le système définir lui-même sa propre frontière
et par là même construire ses propres problèmes. Ce que je perçois comme les deux
grandes innovations techniques des cliniques de la concertation peuvent se ramener
à cet unique principe : il me semble en effet que les cliniques de concertation se
distinguent des autres psychothérapies du sujet en ce quřelles soutiennent que les
processus de subjectivation doivent être cherchés par deux moyens : premièrement,

7 Cřest ainsi par exemple que Gilles Deleuze définissait la philosophie dans une inspiration
quřil voulait spinoziste, reprenant une phrase célèbre de Spinoza qui disait : « On ne sait
pas ce que peut un corps… » De même, nous pourrions nous contenter de dire : « On ne sait pas
ce que peut un système… ».



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006           19
l’activation des relations internes à une situation, autrement dit les engagements
et les interactions des gens les uns avec les autres ; deuxièmement, l’ouverture de
ce dispositif relationnel, cřest-à-dire la possibilité pour toute personne quřon
considère ou qui se sent concerné par la situation de participer à une consultation
autour de cette situation, soit encore lřaccueil de quřon y appelle « lřintrus ».
Ce sont là deux innovations très concrètes, mais dont les implications
philosophiques sont très fortes puisquřelles nous disent en somme comment s’y
prendre pour faire en sorte que nous devenions le plus possible sujets de notre
propre histoire, et nous renseigne donc sur cette chose étrange quřon appelle sujet
et qui est si profondément liée à notre conception de la liberté.

Commençons par la première : miser sur lřactivation des relations internes à une
situation. Je fais ici allusion à cet événement dans la parabole déjà mentionnée :
Frank, qui ne veut ni ne peut rien pour lui, veut et peut beaucoup Ŕ et même a
priori tout ce qui sera possible Ŕ pour sa petite nièce. Si on les prend
séparément, on nřobtient rien ; ensemble, une dynamique de transformation de la
situation sřinstalle. On va donc faire reposer le processus thérapeutique (cřest-à-
dire le procès de subjectivation) sur la mise en relation des éléments au sein dřun
système. Ce refus dřassigner a priori lřindividu comme étant lřunité pertinente où
doivent se poser et se résoudre les problèmes, inscrit clairement les cliniques de
concertation dans le large ensemble des approches systémiques. Les cliniques de
concertation ont retenu des nombreuses réflexions à la fois thérapeutiques,
politiques et philosophiques de lřaprès-guerre, la conviction que le comportement
et même lřexpérience intérieure dřun individu est fonction de sa position dans un
ensemble, quřil nřy a dřindividualisation quřau sein de mouvements corrélés
dřindividualisations, bref que je ne suis ce que je suis que parce que je viens,
comme on le disait aux grandes heures du structuralisme, prendre place dans une
structure où je me définis différentiellement par rapport à dřautres Ŕ à mes
parents, à mes frères et sœurs, à mes cousins et à bien dřautres encore : je nřai
dřidentité que de position ; je deviens quelque chose ou plutôt quelquřun en
fonction de la case que je suis amené à occuper dans un système de lieux qui
précède et conditionne jusquřà mon existence, qui se répète et se transmet de
génération en génération8. Cřest là, à la vérité, une thèse philosophique forte et
profonde, sur laquelle il est impossible de dire ici autre chose que des banalités,
mais quřil faut néanmoins relever ne serait-ce quřintuitivement. Car elle dit en
somme que lřindividu (ou la personne psychologique) nřa pas de contenu intérieur,
il nřa pas dřessence au sens où il nřest rien de positif : il nřest pas quelque
chose de déterminé, il nřest quřune simple différence et ce quřil est dépend des
relations dans lesquelles il se trouve. Le simple bon sens nous apprend que nous ne
sommes pas vraiment la même personne en fonction de la position que nous occupons Ŕ
parce que nous prenons, alors, comme on dit « la tête de lřemploi » Ŕ, de sorte
quřun changement de position entraînera un changement de nature. Cela est
évidemment de toute première importance pour les psychothérapies, puisque si vous
arrivez à changer la position des agents les uns envers les autres (et à condition,
encore une fois, que ce changement soit un effet subjectif et non pas quelque chose
simplement imposé de lřextérieur), alors vous pouvez espérer une transformation des
dynamiques locales et collectives.

Mais il y a autre chose : car si on ne se contente pas de lřidée que lřunité
pertinente où doivent se poser et se résoudre les problèmes soit lřindividu,
corrélativement, on nřattend pas non plus dřun travail sur soi, dřun retour sur les
replis plus ou moins obscurs de son intériorité et dřune reprise en main de sa
propre personne Ŕ par le secours, notamment, de quelque insight immédiatement
libérateur Ŕ la résolution dřune situation. Une fois quřon a renoncé à se focaliser
sur lřélément, et quřon a mis en question précisément les limites et la nature du
niveau où la thérapie doit travailler, on peut se demander si ce changement
concernant lřéchelle pertinente nřimplique pas aussi un véritable changement de
méthode. Ici, de nouveau, une alternative se présente. Doit-on prendre en compte
non plus lřélément isolé mais le système uniquement afin de pouvoir faire en sorte
que tout le monde réfléchisse ensemble à ce qui ne va pas ? Sřagit-il de pouvoir
dire : « Quřest-ce que vous faites pour votre fille ? et vous, Mademoiselle,
demandez-vous ce que vous faites pour que votre mère vous traite de cette manière…
Voyons, revenons en arrière, à quel moment cela a-t-il commencé à dégénérer entre

8 Sur cette définition de la structure comme système de lieux, on peut renvoyer par exemple au
petit texte de Gilles Deleuze, « A quoi reconnaît-on le structuralisme ? », in L’île déserte
et autres textes, Minuit, 2002.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006            20
vous ? » ?... Sřagit-il en somme dřimporter au niveau collectif les méthodes de
« retour sur soi » qui passent pour particulièrement appropriés à lřindividu ?
Doit-on attendre des familles quřelles fassent un travail dřinterprétation de leurs
difficultés ? Les cliniques de concertation font là encore (avec dřautres) un choix
qui me paraît tout à fait clair : elles ne font pas reposer leur efficacité sur la
compréhension et la remontée en surface des non-dits ou des malentendus, mais sur
la seule mise en relation de certains éléments du système qui, normalement, ne
seraient pas mis en relation. Elles attendent un effet-sujet non pas de la
réappropriation par la personne ou par un collectif de son être et de sa vérité
intime quoiquřobscure, mais de la simple redistribution des relations au sein dřun
ensemble. Il sřagit de transformer en quelque sorte la circuiterie de lřensemble,
et non pas de travailler sur les contenus. Elles semblent reprendre le slogan de la
« schizo-analyse » de Gilles Deleuze et Félix Guattari : nřinterprétez pas,
machinez, agencez9. Le sujet nřest pas dans lřapprofondissement de la compréhension
de soi, mais dans une connexion entre des éléments internes à un ensemble et qui,
cependant, par leur seule interaction, font sortir de ce système quelque chose de
plus que ce que chacun aurait pu pour eux-mêmes. Si on prend les choses au niveau
du système et non pas de lřélément, ce nřest pas pour avoir plus de sens, un sens
plus vrai ou plus profond que celui dont lřindividu seul serait capable, mais pour
avoir plus de liberté dans la connectivité du système, plus dřopportunités dans
lřétablissement des raccords, plus de choix dans le montage et le démontage du
circuit. La clinique de concertation est donc fidèle très littéralement à lřidée
que lřidentité est de position et uniquement de position : il sřagit seulement de
changer la distribution positionnelle des éléments les uns par rapport aux autres.
Encore une fois, sa grandeur est dans sa proximité avec la plomberie…



5. C’est qui qui a des problèmes ?

Mais si la clinique de concertation peut mettre ainsi un peu à distance la question
du sens, de la compréhension, de la réflexivité, qui alourdit tellement toutes les
démarches psychologiques habituelles, qui leur donne un air si interminablement
pieux, cřest aussi parce que son appel au niveau systémique sřinscrit dans un
profond déplacement de la problématique psychothérapeutique. En effet, alors que le
présupposé dřun grand nombre dřapproches systémiques est en somme que ce qui est
malade et doit être traité, c’est non pas l’individu, mais le système, les
cliniques de concertation ont lřintérêt de mettre à disposition du professionnel
une technique qui permet précisément de ne pas décider qui est malade, de ne même
pas affirmer lřexistence dřune maladie. Il ne sřagit pas de changer le niveau de
lřobservation et de lřintervention du thérapeute : il sřagit de dégager le
potentiel thérapeutique interne à cette situation. Revenons à notre parabole. Si on
refuse dřisoler le cas de Frank de celui de Sonia, ce nřest pas parce quřon pense
que cřest leur relation qui les rend malades et quřon ne comprendra rien à ce qui
leur arrive si on ne les traite pas ensemble ; cřest simplement parce que Frank est
prêt à sřengager dans une dynamique positive de transformation de cette situation
afin de sřoccuper de sa nièce. Cřest un fait Ŕ mais un fait bien mal utilisé et
généralement plutôt soupçonné Ŕ que nous sommes bien plus disposés à faire quelque
chose pour les autres plutôt que pour nous, que nous sommes même plus capables de
trouver des solutions pour les autres. Le relation nřest donc pas prise ici comme
lřobjet à traiter, mais comme ce qui permet un engagement subjectif. On ne sřengage
jamais dans le monde pour soi. Jamais personne nřa désiré vivre pour sa propre
personne. On sřengage ou s’insère subjectivement dans le monde le long d’une
relation et même de plusieurs relations. Ce sont les autres qui tracent pour moi
les chemins qui me conduisent dans le monde, qui me donnent envie du réel. Cela, la
sociologie, la psychologie, la philosophie même le dit10. Mais il est difficile de
voir quel dispositif thérapeutique peut faire quelque chose de ce constat. Ici
encore, les cliniques de concertation ouvrent une porte.

Cela est particulièrement important du point de vue des enjeux éthiques ou
politiques de ces démarches. En effet, lřimpératif « devenez sujet de votre propre

9 Deleuze et Guattari, Anti-Œdipe, 1973.
10 Je pense ici notamment au livre de Durkheim sur le Suicide, qui nous montre finalement que
le désir de vivre lui-même est soutenu par des forces sociales. Voir aussi le texte de
Frédéric Worms qui fait la synthèse sur cette « philosophie des relations » : « La vie qui
unit et la vie qui sépare ? Le problème du sens de la vie aujourdřhui », in Kairos, n°23,
2004.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006               21
existence » nřa de valeur réellement émancipatrice quřà la condition quřon ne dise
pas dřavance pour qui et en vertu de quoi on doive se sentir interpellé comme
sujet, cřest-à-dire convoqué comme capacité de transformation de lřétat des choses.
Il faut laisser les gens décider eux-mêmes de la nature exacte de la situation qui
les concerne, cřest-à-dire ce qui en fait partie et de ce qui nřen fait pas partie.
Frank ne se sent pas concerné par ce quřil fait lui-même ? Eh bien soit : admettons
quřil ne fait pas partie de la situation qui le requiert comme sujet, et voyons ce
quřil reconnaît comme son problème. Car, il sait, bien sûr, quřil est ce quřon
appelle un « garçon à problèmes », mais il sait aussi que ces problèmes sont ceux
quřil pose à la société dans laquelle il vit, et quřon ne sřintéresse à lui que
parce quřil gêne. Il est un problème pour les autres avant de lřêtre pour lui-même,
et toute tentative pour lui faire comprendre quřil devrait se prendre en charge
risque de nřaboutir à rien dřautre quřà lui envoyer un message de menace : où tu te
laisses aider par nous nous, ou bien tu te feras sanctionner par les autres (avec
qui nous partageons ce monde que tu refuses). On reconnaît là le piège dans lequel
se trouvent enserrés beaucoup de travailleurs sociaux, et dřune manière générale
tous ces honnêtes gens fort bien intentionnées à lřégard de leurs semblables qui ne
peuvent que se désoler de ce quřon refuse leur aide. Il nřest pas possible pour eux
dřignorer que leur aide est souvent lřenvers dřune peine, quřelle se propose dans
lřhorizon dřune contrainte. La chose est devenue tellement vraie quřon a créé des
dispositifs comme les injonctions thérapeutiques qui achèvent de confondre la peine
et le soin11. Dřune manière générale, il nřest pas difficile de comprendre que
lřimpératif de subjectivation peut être mis au service dřune forme dřaliénation
encore plus pénible que celle qui vous demande simplement lřobéissance pour ainsi
dire extérieure, sans exiger de surcroît que vous participiez à votre propre
servitude. « Prenez-vous en charge ! » : ce nřest pas là seulement la formule de
lřémancipation, du passage de la « minorité », comme disait Kant, à la
« majorité »12 ; cřest aussi le mot dřordre du pouvoir, dřun pouvoir qui a besoin
quřon fasse de soi-même lřinstance de contrôle et de régulation dans un univers
trop souple pour fixer des normes homogènes et qui nřaurait pas les moyens, de
toutes manières, de surveiller et punir autant que ce serait nécessaire. « Faites
quelque chose pour vous-mêmes ! », cela veut dire : exercez vous-même le contrôle
que dřautres exerceraient sur vous de toutes manières… « Faire participer » les
gouvernés à leur gouvernement, ce nřest bien souvent quřune ruse un peu trop
grossière pour réussir à obtenir dřeux ce quřon souhaite quřils fassent, et ce
quřon sait quřaucun dispositif de contrainte et de surveillance ne pourra obtenir.
Ce garçon se drogue ? Nous nřallons pas le redresser à coups de bâton et lui faire
comprendre qui commande ici ; non, nous ne sommes pas de ces pères fouettards à
lřancienne ; nous allons lui parler et le faire parler, nous allons négocier et
délibérer, et nous allons lui faire comprendre pourquoi il doit cesser de le faire,
nous allons lui apprendre à désirer son devoir13…

Or une des grandes forces de la clinique de concertation est, me semble-t-il,
dřavoir trouvé un procédé pour éviter précisément cette imposition des problèmes
qui est la ressource même de lřautorité. Face à ce qui est signalé comme un
« problème » (cřest-à-dire, soyons clair, un écart à la norme, au sens de quelque
chose qui entrave une activité finalisée14), on ne croit pas que la meilleure
tactique soit de lřidentifier (diagnostic) pour ensuite appliquer une solution
optimale extraite dřun éventail de solutions connues et disponibles (prescription).
Tout au contraire, on pense que lřessentiel du travail consiste précisément à
laisser le problème se déterminer lui-même. On constate que les gens ne
reconnaissent pas forcément les problèmes quřon leur attribue : par exemple, sa

11 Cf. lřarticle de Marcela Iacub, « Lřesprit des peines : la prétendue fonction symbolique de
la loi et les transformations réelles du droit pénal en matière sexuelle », in L’unebévue,
n°20, 2002.
12 « Réponse à la question : Quřest-ce que les Lumières ? », in Critique de la faculté de

juger, Folio, Gallimard, 1985.
13 Ces réflexions sur la notion de sujet rejoignent le texte célèbre de Louis Althusser,

« Idéologie et Appareil idéologique dřEtat », Positions, (Editions sociales, 1976), où il
montre que le « sujet » se constitue dans le mouvement par lequel il se sent interpellé, au
sens où lřinterpellation est une activité policière… Jamais cette technique par laquelle on
demande au sujet dřavoir une fonction de police nřa été aussi évidente que depuis quelques
années où lřon veut « responsabiliser les individus », « les parents », etc.
14 Je reprends ici de manière très générale la définition de la norme que Canguilhem proposait

dans Le normal et le pathologique (rééd. « Quadrige », PUF), et qui permet de souligner que
cřest toujours parce quřil y a des êtres qui ont des intérêts (autrement dit qui sont
vivants), quřil y a des normes. La norme nřest ni la moyenne, ni le stable : cřest une
fonction pour une activité finalisée.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006            22
propre toxicomanie peut ne pas être, pour un jeune homme, un problème quřil se
reconnaisse, alors que les angoisses nocturnes de la fille de sa petite amie
lřinterpellent en qualité de sujet. On va donc jouer sur les relations
dřobjectivation et de subjectivation internes à une situation Ŕ cřest-à-dire sur le
fait quřon se rend sujet (instance qui se convoque pour résoudre un problème en y
réfléchissant et en y intervenant) pour un autre et quřon se laisse traiter comme
objet par les autres Ŕ afin dřinitier cette dynamique de subjectivation qui
entraînera des déplacements, des changements de position des uns par rapport aux
autres et finalement une transformation de lřensemble du système. On ne décide pas
à la place des gens des problèmes quřils ont : on cherche précisément à ce quřils
sřengagent dans des démarches résolutoires à partir des problèmes quřils se donnent
eux-mêmes Ŕ car, quřest-ce quřavoir un problème, sinon précisément avoir quelque
chose à faire, avoir une tâche à accomplir, se sentir requis de mettre en œuvre un
certain nombre dřopérations à réaliser pour transformer une situation ?...
Permettre donc dřactiver les relations internes à un système, cřest ne pas décider
dřavance de la nature des problèmes à traiter, et laisser de ce fait les sujets se
constituer en décidant eux-mêmes de la structure dřune situation, cřest-à-dire à la
fois des éléments qui doivent faire partie du « système » (au sens de lřunité
pertinente pour aborder les questions) et des relations que ces éléments
entretiennent. Nous pourrions résumer cela sous la forme dřune sorte de théorème
philosophique : Un sujet n’est possible que s’il y a liberté pour délimiter la
situation dans laquelle le sujet se sent partie prenante. « Devenir un sujet » et
« tracer la figure dřune situation », cřest une seule et même chose. De fait,
concrètement, une très grande partie du travail réalisé dans les cliniques de
concertation, consiste précisément à déterminer, en concertation avec les
différents participants, qui fera partie de la rencontre et qui nřen fera pas
partie.

On voit que cela suppose de traiter les individus non pas comme objets passifs dřun
problème que le professionnel devrait résoudre, mais au contraire comme sujets
actifs opérant, par rapport aux autres parties prenantes de la situation, sur le
même plan que les professionnels eux-mêmes Ŕ puisquřils sřy placent, en somme,
comme thérapeutes… On sait combien il est difficile, malgré toutes les bonnes
intentions quřon peut avoir, dřéviter ce clivage majeur qui, dans un contexte
« thérapeutique » institutionnalisé, finira presque toujours par mettre le
professionnel dans la position de celui qui est supposé savoir, et les autres comme
ceux qui sont censés recevoir un service. Cřest là quřintervient une des plus
importantes innovations techniques des cliniques de concertation, une de celles qui
lui est le plus caractéristique. De même, en effet, quřon ne fait pas de lřindividu
isolé la cible unique de lřintervention thérapeutique, de même on ne décide pas
dřavance quřun seul professionnel puisse et doive se sentir concerné par une
situation. Là où la plupart des analyses systémiques auraient admis la nécessité
dřintroduire une pluralité dřéléments liés les uns aux autres, les cliniques de
concertation revendiquent la nécessité dřintroduire une double multiplicité. Pour
casser la relation dřobjectivation et de surplomb qui existe entre le professionnel
et lřusager, on mêle ensemble plusieurs savoirs hétérogènes. Des savoirs
hétérogènes placés dans un même espace et concernant un même « objet », finissent
par ne plus pouvoir se rapporter à leur objet comme à quelque chose qui serait sur
un tout autre plan quřeux : leur objet finit par apparaître à son tour comme un
sujet de savoir, comme détenteur dřun savoir propre, ne serait-ce que celui qui
fait tenir ensemble tous ces savoirs hétérogènes. De sorte quřon va sřarticuler à
lui non pas comme une théorie à un objet, mais comme un savoir à un autre,
différent mais sur le même plan, contestable sans doute, mais comme toute autre
approche des mêmes problèmes. Tout se passe donc comme si la détresse même des gens
en détresse nřapparaissait plus comme un problème, mais comme une autre approche
dřun même problème Ŕ ce problème nřétant plus tant la personne « en détresse » que
lřensemble dans lequel cette personne, ceux avec qui elle est (ou se considère en
relation) et ceux qui sřen occupent, sont plongés Ŕ car, après tout, lřimpuissance
nřest pas seulement celle des « patients » mais aussi celle des professionnels qui
se trouvent là « en échec ». On nřa donc plus une relation dřobservateur à observé
où il sřagit de comprendre et de faire passer un sens, mais une relation dřagents à
agents où il sřagit de faire quelque chose ensemble avec ces relations elles-mêmes.

Cřest à partir de ces remarques quřil faut aussi comprendre philosophiquement la
deuxième et dernière des innovations les plus caractéristiques des cliniques de
concertation : celle qui consiste à affirmer la nécessité de maintenir le système
ouvert, au sens où des gens Ŕ venus du côté des professionnels ou de la « famille »



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   23
Ŕ qui peuvent sembler nřavoir rien à faire ici, peuvent toujours être invités à y
participer, celle qui réserve donc une place à lř « intrus ». De quoi sřagit-il ?
Il sřagit de constituer un ensemble ou une situation telle quřau sein de cet
ensemble ou de cette situation se trouve donc un élément indéterminé, un élément
virtuel, qui peut venir ou ne pas venir, mais dont on ne peut savoir dřavance
lřidentité. Cet élément indéterminé est en quelque sorte garant précisément de la
possibilité pour tous les participants de délimiter lřespace du problème ou la
taille du système où un sujet doit advenir. Il témoigne aussi de ce que les
problèmes humains ne sont jamais fermés sur eux-mêmes, mais sřencastrent les uns
dans les autres et se relaient. On est sans cesse confronté à cette évidence. Les
problèmes psychologiques sont des problèmes familiaux, et les problèmes familiaux
des problèmes sociaux, mais aussi des questions de territoire, de voisinage, etc.
« Ce nřest pas moi qui aie un problème, cřest le monde dans lequel je vis qui ne
veut pas de moi. Cřest lřespace urbain qui est pourri, ce sont les policiers qui
nous provoquent, etc. ». On sait bien, malgré tous les efforts quřon fait
aujourdřhui pour « responsabiliser les individus » ou « responsabiliser les
parents », que les problèmes ne peuvent être arbitrairement isolés. Mais cette
conscience est souvent futile, presque dérisoire, dans la mesure où lřon saute trop
vite au niveau global : on va, par exemple, de lřindividu à la société toute
entière. « Ce nřest pas lui, le problème, cřest la société dans laquelle il vit.
Transformons le tout et nous changerons les parties… » Or sur le tout, hélas, nous
nřavons pas de prise, pas de prise subjective du moins : il y a sans doute une
administration, un calcul, une rationalité possible, au niveau du tout, mais il nřy
a pas de sujet. Remarquons que le vice de ce raisonnement ne tient pas à ce quřil
passe trop vite au niveau de la « société toute entière » : cřest la forme même du
mouvement qui va de lřélément au système pris comme une totalité déjà donnée qui ne
va pas. On commet la même faute si on dit : « ce nřest pas Peggy qui va mal, cřest
toute sa famille », ou bien : « ce nřest pas Jacky, cřest le couple tout entier »,
car dans tous ces cas on continue à vouloir déterminer le système à lřavance, comme
si on pouvait décider de cela objectivement, comme si décider de cela, ce nřétait
pas avoir déjà décidé de la presque intégralité des questions, comme on si on
nřavait pas du même coup sacrifié toute éventualité subjective, toute possibilité
dřun événement de subjectivation, dans cette situation.

Lřune des grandes vertus des cliniques de concertation est précisément dřavoir en
quelque sorte conjuré cette tentation de la totalisation grâce à son dispositif. On
ne va pas dřune totalité (lřindividu en étant une) à une autre (famille, société,
etc.), mais on laisse précisément les relations déterminer elles-mêmes, localement,
leur propre extension. On peut bien déplacer lřespace du problème, mais on ne peut
le faire que de proche en proche, par voisinage, en rajoutant une relation, et sans
jamais sauter au niveau du « Tout ». Or sřil nřy a pas de sujet au niveau des
totalités, parce que nous pouvons pas nous engager comme sujets au niveau de la
totalité Ŕ nous devons toujours en ce cas déléguer notre pouvoir, et cřest ce quřon
fait lorsquřon élit des représentants politiques mais tout autant lorsquřon confie
à des mécanos cybernétiques le soin de modifier ce quřil faut dans le système pour
que, en quelque sorte sans quřon ait rien à faire, ça aille mieux Ŕ, si donc,
contrairement à ce quřon a longtemps imaginé une vieille tradition philosophique
(hégélienne pour les initiés), il nřy a pas dřeffet-sujet possible au niveau des
totalités, il peut y en avoir au contraire au niveau des relations locales. Ce
voisin indéterminé quřest lřintrus toujours possible, cette position non occupée ou
cet élément qui nřa pas de position préalable, il est celui qui, parce quřil
empêche la fermeture du système, rend la fabrique des relations à sa propre
productivité, empêche quřelle se limite, et lui laisse ainsi déterminer elle-même
lřespace de ses problèmes. Car, nous lřavons dit, la question : « qui est défini ou
se définit comme étant concerné par une situation, comme élément inclus dans un
ensemble ou dans un système ? » Ŕ cette question décide entièrement de la nature
des problèmes eux-mêmes. De sorte quřen institutionnalisant cet élément = X,
lřintrus toujours possible, les cliniques de concertation instituent de sorte de
petits espace dans lesquels, au sein de ce fantôme improbable quřest « la
Société », de petits agencements peuvent se mettre à penser nos problèmes, à les
construire. Ils ne se contentent plus de les subir, ils contribuent à en
expérimenter de redéfinitions possibles. Les cliniques de concertation ont mis au
point un procédé, une technique, qui permet de ne pas se laisser piéger par les
alternatives habituelles qui clivent les psychothérapies : soit le psychologique,
soit le social ; soit le médical, soit le politique. Elles permettent précisément
de discuter de ces frontières, de travailler sur ces partages, non pas simplement
intellectuellement,   mais  concrètement   en   expérimentant  dřautres   ensembles
possibles. Et elles le font en inventant des techniques particulières auxquelles



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   24
jřai   fait  allusion   ici   Ŕ  la   reconstitution du   réseau  (à   travers  le
« sociogénogramme »), la concertation pour déterminer les participants à une
réunion, le mélange de plusieurs professionnels avec plusieurs membres de la
famille ou alliés, etc.). Cřest en pensant ces inventions en apparence modeste, ce
que jřappelais cette plomberie du travail social, quřon peut approfondir un
problème philosophique qui semble particulièrement méditatif : celui de la nature
du sujet. Un sujet ce nřest rien dřautre quřune manière de sřinclure dans un
ensemble en se définissant non pas par rapport au tout mais dans une relation à
certains éléments, et de telle sorte que cette inclusion ait pour horizon une
transformation dřun ou plusieurs éléments de la situation. Et lřélément
surnuméraire, « lřintrus », celui qui peut appartenir à un ensemble sans titre,
celui-ci est le témoin de ce que les limites du système ne sont jamais figées Ŕ en
somme, que du sujet est toujours possible.




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   25
       La force convocatrice des familles en détresses multiples

Dr J.-M. LEMAIRE, psychiatre, clinicien de concertation, directeur du
   Service de Santé Mentale du Centre Public dřAction Sociale de
  Flémalle, directeur de lřInstitut Liégeois de Thérapie Familiale

Le métier de clinicien de concertation est un petit métier violent, qui impose à
celui qui le fait dřexercer des violences sur ceux quřil invite et que ceux quřil
invite lui imposent. Cřest un métier qui sřappuie sur des éléments techniques,
notamment celui de se mettre dans la position de reconnaître la force convocatrice
des familles en détresse. Pour conclure la première moitié de cette matinée, je
voudrais introduire le cheminement technique que lřon peut suivre lorsque lřon est
mis au travail par lřune de ces familles. Une famille qui va vous accompagner tout
au long de la matinée.
Nous pouvons reprendre les étapes de cette force convocatrice des familles en
détresses multiples sous la forme dřun jeu de la marelle que nous construirons
progressivement. La première étape est une étape qui mřa touché de plein fouet
lorsque jřai commencé à travailler comme psychiatre et lorsque, dans les années 80,
on commençait à se réunir en réseaux dans la région où je travaillais. Jřai entendu
une expression vraiment historique dans mon travail : « comment voulez-vous donner
à boire à des ânes qui nřont pas soif ? », quelque chose qui me choquait et qui
signalait que la manière dont les familles en détresses multiples interpellaient
les services publics dans lesquels nous travaillions se caractérisait surtout par
une refus de lřoffre, par une rupture du lien, ce qui amenait les professionnels à
ce que jřappellerais une « Clinique de la Consternation » et de la dépression.
On va regarder comment illustrer cette arrivée à travers la situation dřune famille
rencontrée en Algérie, à Bou Ismaïl, à 60km à lřouest dřAlger, là où à peu près a
habité Camus. Une famille où nous allons voir trois générations, des grands-parents
qui ont eu quatre enfants, le deuxième enfant, une fille, a elle-même eu 4 enfants.
Ils habitent dans une région qui a été touchée par le terrorisme ; une nuit, le
village a été attaqué par un groupe dřagresseurs et dans le massacre général la
maison a été incendiée et la fille et le beau-fils ont été assassinés. La grand-
mère va alors adresser des demandes aux services sociaux et à une association
dřaide aux familles victimes du terrorisme. Jusque-là les choses sont dans la
norme : elle adresse ses demandes et à ce moment-là vont venir des propositions,
des interventions de la part des services sociaux qui donnent des ressources
concrètes, matérielles et de la part de lřassociation dřaide aux familles victimes
du terrorisme, dans une proposition de déménagement : cette famille, dit cette
association, doit quitter les lieux où a eu lieu ce massacre. Ces services sociaux
vont proposer avec une insistance croissante dřassocier aux ressources matérielles
le déménagement, et aussi par la même occasion dřorienter les enfants vers un CMP
pour des thérapies puisque ces enfants sont orphelins et pour leur donner
lřoccasion de passer les vacances dans un camp de vacances toujours dans lřidée que
cette famille devrait oublier, mettre à distance les événements qui se sont passés.
Là, les réponses de la famille vont sřexprimer dans la rupture de liens. En effet,
on constate un absentéisme scolaire de la part des enfants, la famille refuse
obstinément dřoccuper de lřappartement quřon leur a confié dans la ville voisine,
ils préfèrent rester dans les ruines du village qui a été incendié. La grand-mère
fait des choses qui ne plaisent pas aux services sociaux : sortant des services
sociaux, elle mendie dans la rue démontrant dřune certaine façon quřelle nřaurait
pas reçu ce quřelle devait recevoir de la part des services sociaux. Elle retourne
en auto-stop en refusant dřutiliser les moyens de transport, elle refuse de se bien
conduire. Cela va provoquer des contacts entre les différents intervenants. On peut
voir, cřest là que nous sommes dans la complexité réticulée arithmétique, ce que
provoquent les refus spécifiques de la grand-mère. Nous sommes à lřétape de la
complexification. Lorsque lřon accepte de faire ce pas, de voir tout ce que
provoque ces refus du lien, on peut arriver à la « Clinique de la lamentation »,
régulièrement rencontrée chez nous, intervenants sociaux.
On peut distinguer lřarithmétique du géométrique, pour arriver à la complexité
entraînée par les refus de la grand-mère. On voit que la grand-mère ne conduit pas
ses enfants à lřécole, refuse de déménager, mendie, retourne en auto-stop, refuse
de mettre les enfants au camp de vacances. On peut voir aussi que les enfants eux-
mêmes sont actifs dans cette histoire : ils ne vont pas à lřécole, refusent dřaller




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   26
au CMP (sřils sont allés quelques fois, ils ont fait preuve de résistance), il
nřest pas question quřils aillent au camp de vacance.
Lřétape suivante cřest dřaccepter lřhyper complexification, on passe alors dřune
complexité arithmétique à une complexité géométrique. Quřest-ce à dire : dans la
complexité arithmétique, si vous prenez un échiquier et que vous mettez un grain de
riz sur le premier carré, deux sur le suivant, trois sur le troisième, vous arrivez
au bout de lřéchiquier à 64 grains de riz. La complexité géométrique : vous en
mettez un sur le premier, deux sur le second, quatre sur le troisième, huit sur le
quatrième, seize, etc. et vous vous retrouvez avec plein de grains de riz que ne
compte la Chine. Cřest une croissance géométrique. Si nous passons à cette nouvelle
étape en associant la complexité entraînée par les refus, lřattitude de la grand-
mère et celle des enfants, nous allons arriver à une situation qui pourrait être
proche de la « Clinique de la confusion ». Une perte de maîtrise, un réseau qui
dépasse notre capacité dřentendement par exemple, ça peut se remarquer
techniquement dans la difficulté de faire un rapport écrit sur tout ce qui figure
sur un sociogénogramme.
Et pourtant, dans cette situation, Slimane Tich Tich, qui a un rôle de
responsabilité au niveau de la direction des affaires sociales dans la Wilaya de
Tipaza où se trouve Bou Ismaïl, lui, fait partie dřun groupe dřétudiants en
thérapie familiale dans lequel nous travaillons, mais fait aussi partie dřun groupe
proximité-réseau. A lřoccasion des formations que nous donnons, nous parlons à
lřépoque (en 2000) de la « Clinique de Concertation » et, je ne sais pas ce qui se
passe dans sa tête ou sans doute plus que dans sa tête : ce qui se passe entre lui
et nous, entre lui et cette famille, il lui vient à lřidée dřorganiser la première
« Clinique de Concertation » africaine, algérienne et de réunir tout le monde en
disant : voyons ce que ça donne. Nous pouvons arriver, si nous survivons à la
« Clinique de la consternation », à celle de la lamentation et de la confusion, à
lřorganisation dřune « Clinique de Concertation ». Cette phase pourrait être la
phase de la suggestion, cřest-à-dire à partir du moment où la force convocatrice
des familles en détresse multiple, plutôt quřêtre la cible de nos interventions,
devient un activateur de recherche, met en place un laboratoire de recherche qui
jusquřà présent dans les vingt années de carrière que jřai en psychiatrie est le
plus passionnant que jřai jamais rencontré.




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           De la nécessité et de l’impossibilité d’une thérapie
                               batesonienne

        Marco BIANCIARDI, psychologue et psychothérapeute systémicien,
                         Association "Episteme", Turin


Je vous remercie beaucoup dřêtre là aujourdřhui, et je remercie particulièrement
Jean-Marie Lemaire qui mřa donné cette occasion dřen apprendre beaucoup sur la
« Clinique de Concertation » et de vous parler de la pensée de Gregory Bateson qui,
selon moi, est certainement cohérente avec la clinique.

Le titre de mon intervention introduit la position de G.B. sur la psychothérapie
et, plus généralement, sur toutes interventions finalisée ; à ce propos le titre va
souligner quřil nřest pas possible de proposer une intervention ‘batesonienne’,
c’est-à-dire qui ait la prétention de s’inspirer directement de la pensée de
Bateson, mais il est nécessaire de se laisser toujours interroger par sa pensée,
et que sa pensée questionne toujours notre pratique.

Je vais proposer pendant mon intervention quatre points : 1) lřintérêt de Gregory
Bateson pour la maladie mentale ; 2)          son attitude sceptique envers la
psychothérapie et envers toute action finalisée; 3) son intérêt théorique pour la
psychothérapie ; 4) comment laisser sa pensée questionner notre pratique.

1. Bateson et la maladie mentale: “Une contribution à l’ épistémologie”

En   1969, Bateson dit: « En effet     ma question a été: « Comment la schizophrénie
est liée à lřhumour, à la religion, à la poésie… cřest-à-dire à quelque chose de
plus large, de plus ample, un genre ou une famille de comportements tous en quelque
façon formellement liés entre eux »15.
Gregory Bateson sřapprocha des problématiques de la maladie mentale avec lřattitude
de lřanthropologue et en tant quřétudiant de la communication. Ses buts étaient
tout à fait heuristiques; pour Bateson lřétude de la maladie mentale avait toujours
comme fin de comprendre   les aspects formels     des processus de communication  et
dřapprentissage, et donc des contextes de relation dans lesquels ils se donnent. La
célèbre théorie du double lien également fut une recherche pour identifier et
décrire non pas les caractéristiques dřune forme de pathologie, où dřun syndrome,
mais les caractéristiques formelles des patterns relationnels que lřon pouvait
supposer comme contextes à lřémergence du symptôme.     « Lřhypothèse du double lien
fut une contribution à lřépistémologie » 16.
Le point de départ de nos réflexions sera donc le suivant: Bateson questionne la
maladie mentale en se posant toujours dřun point de vue qui est autre face au point
de vue des psychiatres et des cliniciens.
Mais, à ce propos, il faut être plus précis: la recherche de Bateson a une
perspective qui est, en même temps, plus ample et plus spécifique de la perspective
du clinicien.
Cřest une perspective plus ample en tant quřelle va obstinément, avec persistance,
à la recherche    des liens entre lřexpérience humaine dite « schizophrénie » et
dřautres typologie dřexpérience de lřhomme, et qui est donc intéressée, comme lřon
a vu, non pas à lřexpérience en soi, mais à un genre ou une famille de
comportements. Mais il sřagit aussi dřune perspective plus focalisée et plus
circonscrite, en tant quřelle se concentre sur un aspect particulier et spécifique
de la communication de lřhomme: sur les caractéristiques formelles des contextes de
relation, et en particulier de ces contextes de relations où les niveaux logiques
de la communication semblent se nouer en créant un noeud qui peut apparaître
insoluble. « Nous ne sommes pas ici intéressés à un problème pur et simple de


15
     Bateson G., Una Sacra Unità, Adelphi, Milano 1997, p. 275.
16
     Ibidem, p. 337



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souffrance. Notre hypothèse se concentre au contraire sur la structure formelle du
contexte qui engendre souffrance »17 .

Ces deux aspects (une perspective qui est au même temps plus ample et plus
circonscrite) sont en réalité liés : cřest précisément en tant quřil sřintéresse
aux processus formels de lřinteraction que Bateson peut aller à la recherche des
rapports entre des expériences humaines en apparence si différentes. Le rapport
entre schizophrénie, poésie, humour, religion, peut être vu uniquement si lřon
observe, comme en filigrane, les aspects formels, le squelette ou le canevas,
pourrait-on dire, de la communication, et si lřon fait abstraction des aspects
observables.

2. Le scepticisme de Bateson envers la psychothérapie.

On sait que Bateson nřabandonna jamais une attitude de scepticisme radical face à
la clinique. Il travailla pendant dix ans, dans le groupe de recherche de Palo
Alto, avec des psychiatres qui commencèrent à essayer dřappliquer les théories dans
la clinique, mais Bateson ne fut jamais dřaccord. On pourrait dire beaucoup de
choses sur ce point, par exemple sur les divergences avec Jay Haley à propos de la
question du pouvoir, mais ce que je veux souligner cřest que lřon ne peut pas
considérer cette attitude de Bateson comme une attitude prévenue, défensive,
irrationnelle. Cette attitude avait des raisons qui sont inséparables de son
parcours de recherche et de la cohérence de sa pensée : ces raisons furent à la
base du scepticisme de Bateson face à nřimporte quelle action finalisée ; la
position de Bateson ne peut donc pas être oubliée mais au contraire elle doit nous
faire suspendre lřaction, nous faire hésiter, nous faire réfléchir.
Lřune des raisons les plus profondes du scepticisme de Bateson fut certainement sa
conscience aiguë du fait que la finalité consciente de lřhomme est, après tout,
aveugle aux circuits plus amples des contextes où lřhomme agit.
« Dřun côté, nous avons la nature systémique de lřêtre humain individuel, la nature
systémique de la culture où il vit, et la nature systémique du système écologique
et    biologique qui lřentoure ; dřun autre côté nous avons cette curieuse
déformation de la nature systémique de lřindividu, qui fait que la conscience est,
presque nécessairement, aveugle à la nature systémique de lřhomme lui-même »18.

Nous allons maintenant mieux voir deux aspects de la cohérence du scepticisme de
Bateson avec sa pensée : le premier qui se pose aux racines mêmes de sa pensée, le
second qui concerne la rencontre de sa recherche avec la théorie cybernétique.
En ce qui concerne le premier aspect, il faut souligner que la recherche de Bateson
est toujours ancrée, liée, soit à lřobservation biologique, soit aux théories de
lřévolution. Bateson se pose toujours dřun point de vue qui embrasse lřhistoire
millénaire de lřévolution; et vous savez peut- être, que, si lřon rapporte
lřhistoire de lřévolution au temps dřune année, la vie de lřhomme sur la terre
occupe dans cette année, non pas les derniers jours, mais les dernières minutes !
Alors, si lřon considère la conscience individuelle dans la perspective de
lřhistoire millénaire de la vie sur la terre, on comprend bien la position de
Bateson qui affirme : « Je me méfie de la conscience, que je considère comme un
expédient ajouté à la scène évolutive ». Pour Bateson les connaissances selon
lesquelles un organisme vit sont presque toutes inconscientes, et croire que
accroître, ou augmenter, la conscience et le contrôle conscient soit possible et
encore plus que cela soit souhaitable est pour Bateson        « … le produit dřune
épistémologie entièrement tordue et dřune vision dénaturée de ce quřest lřhomme ou
tout autre organisme»19.
La vie, en définitive, ne comporte pas la conscience, et lřévolution de la vie sur
la terre nřa pas eu besoin, durant des millénaires, de cette spécificité de
lřhomme : la conscience individuelle apparaît, dans lřhistoire de lřévolution,
comme une innovation très très récente, qui est merveilleuse mais qui est aussi
dangereuse.

17
   Slusky C.E., Ransom D. C, Il Doppio Legame, Astrolabio, Roma 1979
18
   Bateson G., « But conscient ou nature », Vers une écologie de l’esprit, éditions du Seuil,
1980, tome II, p. 191.
19
   Bateson G., « Style, grâce, information dans lřart primitif », Vers une écologie de
l’esprit, éditions du Seuil, 1980, tome I, p. 148.



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En plus, comme lřon verra maintenant, la conscience apparaît dangereuse exactement
à la lumière dřune épistémologie systémique, en tant quřelle semble méconnaître
presque inévitablement la nature systémique de la nature, la nature systémique de
la vie : « Il y a tout lieu de supposer que la nature spécifique de cette
distorsion est telle que la nature cybernétique du Řsoiř et du monde tend à devenir
imperceptible pour la conscience, dans la mesure où le contenu de lřécran de cette
dernière sont déterminés en fonctions des buts à atteindre »20.

En effet, pour Bateson, la conscience, expédient ajouté à la scène évolutive, ne
peut quřopérer dřune façon sélective, en isolant de brèves séquences cause - effet
à lřintérieur de la complexité des circuits récursifs, entre eux tressés, qui
engendrent le mystère de la vie. « La conscience, attachée au but, extrait de
lřesprit global des séquences qui ne présentent pas la structure en boucle qui
caractérise lřensemble de la structure systémique. Si vous suivez les ordres pleins
de Řbon sensř de la conscience, vous deviendrez rapidement avides et dépourvus de
sagesse »21.
La finalité consciente, selon Bateson, est donc par sa nature même myope et
mystifiante. Et lřon peut préciser que Bateson se méfie dřune façon radicale de la
finalité consciente, pas de la conscience en elle-même. Ce que Bateson propose
nřest certainement pas de revenir, ce qui serait impossible, à la condition des
animaux, ou des anges. Au contraire, il propose de sřarrêter, de suspendre
lřaction, et de chercher une autre conscience, une conscience qui ne soit pas
finalisée : la conscience du fait que la créature globale est systémique, il dit,
et que lřhomme y appartient.

Ces observations montrent que le scepticisme de Bateson face à nřimporte quelle
action finalisée nřest pas séparable de la cohérence de sa pensée, qui dřune partie
considère lřhomme comme un noeud entre des systèmes des circuits qui le
comprennent, et dřautre part considère la conscience individuelle comme un
raccourci, un biais, qui entraîne dřune façon inévitable lřêtre aveugle à la nature
systémique de la nature.

3. L’ intérêt de Bateson pour la psychothérapie

Bateson sřest interrogé à propos de la psychothérapie, cřest-à-dire du changement
des   prémisses  de   lřindividu,  les   prémisses  qui    résultent des  processus
dřapprentissage secondaire et qui guident les comportements conscients. Il se
demande : « Les résultats des processus dřapprentissage secondaire peuvent-ils être
flexibles ? », et il ajoute: « En définitive, cřest cela le problème de la
psychothérapie: comment modifier le matériel programmé en profondeur ? Cřest une
des questions qui mřintéressent le plus pour le moment »22.

Il faut dire quřil nřa jamais traité la question dřune façon organique, mais je
pense que lřon peut soutenir que sa réponse à cette question sřarticulerait comme
ceci : a) avant tout une intervention finalisée, c'est-à-dire programmée et
planifiée, nřest sûrement pas possible pour changer lřautre; mais b) il est
possible de favoriser ou de seconder un contexte de relation qui ne soit pas
dřobstacle (et peut être qui soit dřaide) au changement spontané que Bateson
considère toujours possible.

La seule forme de relation avec ceux qui souffrent que Bateson considère possible
et acceptable est une attitude empathique, de respect absolu, de proximité
bienveillante dans le chemin difficile de la crise que Bateson voit comme une
expérience initiatique. Il affirme : « Il semble que les grands thérapeutes évitent
toute tentative directe dřinfluencer les actions des autres et cherchent plutôt à
favoriser les situations ou les contextes où certains changements (qui sont


20
   Bateson G., « Effets du but conscient sur lřadaptation humaine », Vers une écologie de
l’esprit, éditions du Seuil, 1980, tome II, p. 201-202.
21
   Bateson G., « But conscient ou nature », Vers une écologie de l’esprit, éditions du Seuil,
1980, tome II, p. 191.
22
     Bateson G., Una sacra unità, Adephi, Milano 1997, p. 272



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006               31
spécifiés dřune façon imparfaite) puissent arriver »23. « Mais dans ce domaine la
compréhension   du  coeur   peut,   pour  guérir,   faire   plus  que  lřintellect,
lřintelligence : lřintellect est ingénu, naïf, et trop souvent il est trivial,
plat, vulgaire »24.
Pour Bateson, la psychothérapie, qui a le but de modifier lřautre, nřest pas
compatible avec une attitude esthétique qui puisse comprendre la totalité des
circuits de la réalité de la vie. « Lřattitude clinique sera toujours un moyen pour
éviter lřouverture mentale de lřesprit, qui mettrait sous nos yeux la totalité des
circonstances qui font dřun contexte ce qui nous intéresse ».

Pour conclure, Bateson est bien sûr que lřon ne peut pas changer lřautre dřune
façon intentionnelle, et il invite plutôt à avoir foi dans les forces auto
thérapeutiques des systèmes vivants afin de ne pas les gêner.
Et lřon peut souligner ici que, exactement comme il le fait avec conscience et
inconscient, il renverse la question : lřinconscient est ce qui caractérise la vie
des organismes, et la conscience individuelle est un raccourci qui peut se révéler
dangereux ; de la même façon les systèmes vivants sont      auto thérapeutiques, il
faut simplement ne pas les gêner, et au maximum les favoriser !



4) Comment laisser sa pensée questionner notre pratique

Mais quřest-ce que cela signifie dans une intervention clinique ou sociale, ou de
concertation ?
Comment traduire la difficile conscience dřêtre partie dřune nature quřil faut
reconnaître dans sa nature systémique ?

En réalité Bateson, cohérent avec son attitude sceptique, nřen dit pas beaucoup ;
mais je voudrai mřinterroger un peu plus sur une pratique et une intervention qui
se laissent questionner par la pensée de Bateson. Et je crois que se laisser
questionner par sa recherche veut dire avant tout revenir à sřinterroger sur
lřépistémologie systémique que nous posons au fondement de notre pratique. Et
revenir donc à la leçon de Bateson et à ce qui la rend si unique et si difficile.

Comme Bateson lřa souligné, le signifiant originaire du mot Řcybernétiqueř a été
trahi par une notion de la cybernétique comme Řscience du contrôleř. « Lřon peut
observer, dit-il, que le mot Řcybernétiqueř a subi une profonde corruption, et le
même Wiener est en responsable, parce quřil associa cybernétique à contrôle.   Je
préfère utiliser le mot cybernétique pour indiquer des systèmes de circuits
complets. Le système pour moi est homme-et-environnement, tandis que si lřon
introduit la notion du contrôle lřon trace une démarcation entre homme et
environnement »25
Bien : nous ne devons jamais oublier que cette façon dřentendre la cybernétique
nous échappe toujours, et nous retombons toujours dans une façon simplifiée de
concevoir lřapproche systémique, c'est-à-dire que nous tendons toujours à voir
élément et contexte comme séparés, en traçant une démarcation entre lřélément et
son milieu.
Cette difficulté est déclinée sur deux versants :
1)               Se concevoir comme séparé et comme contraposé au contexte de
relations où nous sommes appelés à intervenir ;
2)               dřautre part concevoir la difficulté présentée comme séparée du
réseau de relations où elle se donne.
Et cette double démarcation nous conduit à lřopposition : moi et la difficulté,
c'est-à-dire moi contre la difficulté.
Autrement dit : moi, conçu comme séparé du contexte, qui agit sur ou contre une
difficulté elle aussi vue ou conçue comme séparée du contexte.



23
     Ibidem, p. 386
24
     Ibidem, p. 244
25
     Ibidem, p. 318



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   32
Si je reconnais cette difficulté avec lřépistémologie systémique, que je prétends
suivre, alors je mřarrête, jřhésite, je suspends lřaction, je mřinterroge.
Parce quřil ne sřagit pas dřagir, de faire quelque chose, il sřagit de voir.
Il ne sřagit pas dřagir sur, ou contre, ou vers le problème ou la difficulté, il
sřagit de voir autre chose.
Il sřagit précisément de voir un système total dont je fais partie dans une danse
unitaire, et surtout il sřagit de voir les ressources secrètes, les potentialités
cachées, les possibilités dřévolution et de changement implicites.
Il sřagit de savoir sřétonner des infinies façons dřorganisation du vivant (toute
organisation du vivant est un miracle et elle est belle en soi, aurait dit
Bateson).
Il sřagit de porter un regard bienveillant, positif, de respect absolu, un regard
étonné aussi et admiratif pour les solutions que le système a trouvés, dans des
milliers de difficultés, afin de survivre.

Mais en pratique ?, vous direz…

Je vais reprendre à ce but la dernière période de la recherche de Gianfranco
Cecchin, lřun des deux fondateurs de lřécole de thérapie systémique de Milan dont
je fais partie.
Il disait, par exemple ;
« Il faut aller chercher ce qui marche dans le système, ce qui fonctionne, ce qui
va bien.
Sřil nřy avait pas quelque chose qui marche, le système serait déjà mort, il
nřexisterait pas, il ne serait pas face à nous.
Et si lřon part de cette idée lřon trouve des choses intéressantes.
Lřon voit un couple qui sřinsulte, qui se maltraite, se rudoie, et lřon peut se
demander : comment sont-ils encore vivants ? Pourquoi ne se sont-ils pas tués ?
Pourquoi sřarrêtent-ils avant de se tuer où de se casser un bras ? Il y a donc
quelque chose qui les arrête : mais quoi ? Et lřon va à la recherche de ce qui les
arrête avant de se tuer : pas ce qui ne va pas mais ce qui marche bien…
Si lřon cherche ce qui marche bien lřon trouve des choses très intéressantes : dans
les familles les plus dérangées aussi lřon peut toujours trouver quelque chose qui
marche bien. Il y a peut-être une grande mère qui est loin mais qui sřoccupe de
tous, qui envoie à tous des bons messages, et qui est une référence, un point de
repère, pour tous.
Dans ces batailles féroces il y a toujours un amour exagéré lřun pour lřautre. Si
lřon cherche, on trouve toujours ces choses-là : celles qui font marcher le monde :
on trouve par exemple un amour excessif, si fort quřon peut pas se tolérer, une
loyauté terrible pour sa mère qui ne permet pas de se marier avec sa femme, des
devoirs, des sens de culpabilité envers le grand-père qui a fait certaines choses…
des sentiments donc que la culture définit comme positifs, comme loyauté, amour,
sens de devoir, mais qui créent ces liens terribles qui tiennent ensemble les
personnes dans la souffrance.
Et voilà que dans cette direction lřon cherche et lřon trouve des idées
différentes.
Le thérapeute, plutôt que devenir enseignant, ou moraliste, ou expert, devient
curieux (pourquoi êtes-vous comment vous êtes ?) et respectueux (pourquoi êtes-vous
arrivés là ?).
On pourrait dire par exemple : à votre place je serais déjà mort, avec ces
difficultés je serais désespéré, je me serais siucidé. Comment pouvez-vous
survivre, quelle est votre force secrète ?
On peut être admiratif de leur résistance, de leur fidélité, de leur capacité à
survivre dans les difficultés. Comment peuvent-ils être encore vivants ?         Où
trouvent-ils cette énergie ?
Quand je vois des personnes dans ces conditions je crois que cřest bien comme ça.
Je crois quřils ont cette énergie qui fait quřils sont encore vivants… Et alors
voilà lřadmiration, le respect, et voilà que je deviens l’élève ; cřest vous qui
mřapprenez à moi : comment faites-vous, avec un fils qui se drogue, un autre qui a
le SIDA, une jeune fille qui est la prostituée de votre petite ville, etc., comment
est-il possible que vous soyez ici à parler avec moi ? Vous nřavez pas dřargent,
vous dépendez   du gouvernement, à votre place je nřen serais pas capable !    Donc



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   33
enseignez-moi, dites-moi comment vous faites !    Lřattitude est : cřest vous qui
mřenseignez.
Ils vont voir une connotation positive de leur existence, de leur histoire, et une
certaine admiration, et cela peut avoir comme conséquence, parfois, une sortie, ou
une idée sur la manière dřen sortir : ils sont toujours habitués à ce quřon leur
fasse des reproches !26
Donc, ce que Gianfranco Cecchin propose, cřest un regard étonné et positif qui
accepte le système comme il est, et qui va chercher les ressources et les
potentialités.
Si nous savons respecter le système, ne pas vouloir le changer, voilà que nous
pouvons créer une danse avec le système, une danse dont nous faisons partie et où
le problème présenté nřest plus séparé des circuits complets. Nous allons dans une
direction où la démarcation moi-système et la démarcation problème-système vont
disparaître ..
Et parfois il arrive alors un petit miracle : si les personnes de ces familles
trouvent quelquřun qui est un expert et qui les admire sincèrement, peut-être
peuvent-ils évoluer, commencer des petits changements, et ces petits changements
peuvent devenir une avalanche, peut-être !
Je suis convaincu que la pensée de Gregory Bateson est sceptique dřune façon
radicale face à toute intervention qui croit pouvoir changer les autres à partir de
lřidée dřune normalité quřil faudrait imposer aux systèmes avec une action ou une
technique qui ait ce but conscient.
 Sa pensée interroge dřailleurs toujours notre action à la recherche dřune attitude
de respect, dřétonnement, de recherche des possibilités qui sont dans tous les
systèmes vivants.
Pour ce que je viens de connaître de la « Clinique de Concertation », je pense
quřelle va dans la même direction.



Merci à tous !




26
     Cecchin G., ŖCi relazioniamo dunque siamoŗ, Connessioni, n. 15, sett. 2004, pp. 60-61.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006             34
                        Clinique aspécifique cherche évaluateur

                                                  Dr J.-M. LEMAIRE

Je vous propose de nous replonger dans la situation que nous avions commencé à
étudier, de retourner au 28 mai 2000. Je reprends rapidement : une famille de trois
générations, la grand-mère, le grand-père nřest plus présent, la maman et le papa
des petits-enfants sont décédés, ils vont être adoptés immédiatement par la grand-
mère et par les oncles. Cette grand-mère adresse des demandes, est considérée comme
insistante ; se développe une suspicion vis-à-vis des demandes de cette grand-mère,
elle ne fait pas ce quřelle serait censée faire, la manière dont elle devrait se
comporter selon les services sociaux, selon les différentes associations qui leur
viennent en aide et on voit effectivement apparaître les refus de lřoffre, les
ruptures du lien. On va voir apparaître ce moment ou Slimane Tich Tich cède à la
force convocatrice de cette famille en détresse multiple et ayant entendu parler de
cette « Clinique de Concertation », accepte cette idée un peu folle que nous nous
retrouvions en réunissant ce groupe assez tendu, qui en fait est composé du groupe
dřétudiants en formation en thérapie familiale, du groupe proximité-réseau, cřest-
à-dire de gens qui dřhabitude déjà sur ce territoire de Bou Ismaïl, de Tipaza se
retrouvent ensemble sans les familles pour discuter de leur pratique, mais aussi
avec des gens qui sont directement concernés par cette situation, et, chose
exceptionnelle, un cultivateur du village de cette famille qui est venu « au cas où
ça pourrait servir à quelque chose ».
Il y a deux expressions que je trouve jolies qui définissent la « Clinique de
Concertation ». Il y a celle dřAli qui me convient assez bien « cřest pour mieux
nous connaître et que le dialogue se fasse mieux » qui sřest imposée petit à petit
à force de regarder cet enregistrement et lřautre Ŕ vous allez voir quřon retrouve
des éléments qui ont été abordés ce matin Ŕ est celle du Docteur Baudy, psychiatre
dans le Val dřOise, qui me dit « votre ŗClinique de Concertationŗ, cřest une séance
collective de renonciation aux finalités immédiates ». On retrouve cette idée de
suspendre au moins si lřon peut la recherche des finalités immédiates pour
lesquelles nous sommes mandatés. Et que lřon soit éducateur, travailleur social,
psychiatre ou médecin, quelle que soit notre identité, cřest un travail violent.
Ce travail a pris forme, dès 1996, à partir de constats maladroits et brutaux Ŕ
comme « comment donner à boire à des ânes qui nřont pas soif ? ». Cřétait quelque
chose en tous cas, comme jeune psychiatre, que je ne pouvais facilement entendre
par rapport aux gens vis-à-vis desquels je devais ou croyais rester respectueux et
aussi du constat des dégâts que pouvais causer lřobstination à essayer de rester à
la recherche des finalités immédiates. Ce constat et la révolte quřil pouvait
entraîner,   ce  constat   a  provoqué   des   attitudes  extrêmement   maladroites,
provocatrices. Jřavais fait un an de formation à lřécole de la provocation en
thérapie familiale à Rome, donc ça mřa beaucoup aidé à commettre toutes ces
maladresses que finalement je ne regrette pas. Après dix ans, en 2006, nous ne
sommes plus à ce stade des révoltes maladroites, nous avons pris pris le risque de
nous mettre dans des conditions de travail où le système nřest plus défini par le
systémicien, où la reconnaissance simple et banale de la force convocatrice des
familles en détresses multiples aboutit à ces séances collectives de travail de
laboratoire de recherche qui ont lieu maintenant sur plusieurs territoires en
Belgique, en Suisse, en France, en Italie et en Algérie. Le fait de se mettre dans
ces conditions a produit des choses et a produit des bouleversements dans ma
pratique et dans la pratique de plusieurs professionnels avec qui jřai le bonheur
de partager ce travail.
Les « Cliniques de Concertation » se déroulent à raison dřune fois par mois dans un
lieu fixe, dans une unité, un lieu non stigmatisant : les hôtels de ville, les
maisons de la culture, les maisons de quartier, des écoles ; là-bas, nous sommes
dans un centre culturel. Nous travaillons, nous remercions les familles de venir
nous aider à préciser, à venir découvrir les ressources résiduelles, ce que nous
devons adapter de nos pratiques pour reconnaître la demande faite par un tiers, de
changer notre diagnostic et nous lancer à la recherche des ressources résiduelles,
dřaccepter de mettre les pieds sur les champs spécifiques de nos collègues
professionnels et dřaccepter du même coup quřils mettent les pieds dans nos propres
champs spécifiques dřaction, dřaccepter le phénomène du tiers demandeur et surtout
de nous mettre à réfléchir sur ce quřest le bien parler en thérapie.




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   35
A ce sujet, déjà, Murray Bowen avait fait un travail qui vaut la peine dřêtre vu et
dans lřinterview quřil fait au début du livre La différenciation de soi, il cite
cet exercice quřil faisait faire aux équipes avec qui il travaillait. « Lřun des
exercices, dit-il, avait pour but à long terme lřutilisation du jargon
psychiatrique que lřon fait dans les rapports de recherche. Les observateurs se
sont vus demander dřutiliser une traduction des termes psychiatriques dans un
langage descriptif simple. On peut apprécier lřampleur de ce que cela représente en
essayant dřéliminer des termes composés dřun seul mot comme "patient". La plupart
des membres de lřéquipe ont relevé le défi en faisant cet exercice pour éliminer
des mots comme déprimé, schizophrénie, malade hystérique, obsessionnel, paranoïde,
catatonique, inconscient, moi, ça, surmoi, père passif, mère dominante et tout le
reste. Certains se sont plaints en disant "vous êtes en train de jouer sur les
mots, cřest toujours un schizophrène de quelque manière que vous lřappeliez". Dans
une bonne proportion, cřest en effet un jeu sémantique mais il aide bien des gens à
penser et à voir. Dans un premier temps cřest agaçant et déplacé que dřéviter un
terme tel que patient. Mais il peut se passer la chose suivante : cřest que ça
devienne naturel et juste dřéviter ce terme et déplacé de lřemployer. Nous avons
institué alors un nouveau langage plus précis. » Les « Cliniques de concertation »,
qui dans certains territoires ont une durée de plusieurs années, sont par exemples
repérables par des gens qui dřun autre territoire contactent un intervenant du
territoire où a lieu la « Clinique de Concertation » et cřest étonnant dřentendre
dire Ŕ au sujet de ces intervenants extra-territoriaux : « cřest étonnant, ils
parlent différemment de nous. » Mais il nous faudra être plus précis sur la
question du bien parler parce que dans ma profession, le bien parler a toujours été
dominé par la sélection de ce qui ne doit pas être dit. Séparer ce qui doit être
dit de ce qui ne doit pas être dit, mais en accordant une importance fondamentale
et principale à ce qui ne doit pas être dit. Pour faire thérapie, il sřagit de
définir des espaces confinés, circonscrits dans lesquels on a la certitude que ce
qui se dit restera dans ce confinement. Les « Cliniques de Concertation », de
manière extrêmement brutale, provoquent une bascule totale, que ce soit à Bou
Ismaïl, que ce soit à Martigny en Suisse, à Orléans, à Paris ou à Braine-le-Comte,
par le fait que lřintrus est dřemblée considéré comme faisant partie de notre
dispositif thérapeutique de travail. Cela nous oblige à non seulement définir ce
qui ne doit pas être dit, mais nous ne pouvons quand même pas rester muet et les
familles présentes nous aident à définir au contraire ce qui doit être dit dans ces
réseaux multiples qui sont mis au travail par ces familles en détresses multiples.
Une première expérience a eu lieu à Sarajevo, où nous avions repris la formation
des étudiants en psychologie à lřUniversité avec lřaide de France Liberté,
formation qui avait été interrompue par la guerre et par la fuite des professeurs.
Il y avait eu cette idée intéressante de France Liberté dřimporter des professeurs
pour poursuivre cette formation, cřest dans ce cadre-là que jřinter-venais. Comme
toujours et comme je lřai appris Ŕ on en parlera tout à lřheure avec Boszormenyi-
Nagy Ŕ de toujours associer la pratique à la théorie, cřest-à-dire de rencontrer
des familles à la formation en thérapie familiale, nous étions allés dans un
quartier de Sarajevo enregistrer avec des étudiants une séance de thérapie
familiale à domicile. Comme dřhabitude, dans la déontologie et dans mes habitudes,
jřai assuré à la famille que ce nous avions enregistré resterait un matériel
seulement à disposition des professionnels et qui ne serait jamais diffusé. Et je
me suis fait remonter les bretelles par ce père qui mřa dit alors : « non, vous
savez, nous vivons ici en état de siège depuis je ne sais pas combien de mois, ce
que je vous demande, cřest de prendre ce matériel et de le faire voir ». Il
sřagissait dřune première expérience.
La deuxième expérience important, cřest avec cette famille à Bou Ismaïl, pour
laquelle   nous  avions   demandé   son   autorisation  pour   lřenregistrement   et
lřutilisation de la bande et qui avait marqué son autorisation explicite. Nous les
avons revus plusieurs mois plus tard et, à notre grande surprise, la première
chaîne de télévision algérienne était là. Cřétait un peu difficile pour nous
thérapeutes, on se disait quřenregistrer pour une formation, des professionnels, un
congrès, ça allait, mais pour la première chaîne de télévision, ça nous semblait
exagéré. En fait, cřétait un problème pour nous mais pas pour la famille. On trouvé
un accord : ils pouvaient filmer les professionnels mais il était peut-être
préférable de ne pas filmer la famille.
Dřautres exemples, cřest Antonella, lors dřune « Clinique de Concertation »
réalisée à Asti en Italie il y deux ou trois ans. Antonella, pendant plusieurs mois
et en sachant que le dispositif collectif se mettait en place, nřa eu de cesse
dřactiver les travailleurs sociaux qui sřoccupaient de sa situation en les
harcelant de « mais alors quand est-ce que ça se fait ce travail » et surtout « je



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   36
suis tellement anxieuse de savoir ce qui se dira de moi ». Enrique et Philippe à
Rixensart, autre exemple, sont deux personnes qui bénéficiaient du diagnostic de
schizophrènes paranoïaques et qui après douze minutes de séance, disaient : « si
vous pouviez juste ralentir le rythme des paroles parce que quand ça va vite, ça
devient dangereux. » Il nous ont aidés à trouver le rythme de parole le plus juste.
Une autre expérience, avec la famille de Vincent. On met en place une « Clinique de
Concertation », on voit ensuite une amélioration considérable de la situation, à
laquelle peut-être, participe la clinique de concertation. Un an, deux ans se
passent, les dysfonctionnements se refont leur apparition, à nouveau des problèmes
de consommation et je reçois un message dřun intervenant qui avait participé à
cette « Clinique de Concertation » qui dit : « le père de Vincent, il voudrait vous
revoir ». Je réponds : « la distance est peut-être longue, jřhabite à Liège, une
autre région de Belgique. Ŕ non, non, dit-il, ils savent quřils peuvent venir vous
voir, ils veulent quřon refasse comme on avait fait. Ils veulent quřon remette en
place un dispositif collectif de travail. » Une famille, très récemment, il y a
deux mois à Martigny, en Suisse, où, concernant cet élément extrêmement important
que vous avez pu voir où on remercie la famille de venir nous aider à apprendre une
partie de notre métier que nous connaissons mal, un monsieur, victime de mauvais
traitements dans son pays dřorigine, victime des difficultés dřinsertion dans la
collectivité suisse, participe à cette « Clinique de Concertation ». Nous sommes
une vingtaine, une trentaine et à un certain moment, très tendu : « est-ce quřon
est ici pour se préoccuper des problèmes psychologiques de ma femme, patiente
désignée ou pour que vous appreniez votre métier ? » et on sent quřil est prêt à
quitter… La réponse un peu tendue : « nous sommes ici pour apprendre une partie de
notre métier. » Il sřinstalle et nous travaillons une heure quart avec lui.
Avec un papa, quand nous parlons de la vidéo, qui se retourne vers la caméra et
lorsquřon lui dit « est-ce quřon peut citer les noms ? », il dit avec un grand
sourire : « mais non seulement les noms, mais aussi les visages. » Sachant que ce
travail, ces enregistrements seront destinés à un travail collectif.
Bien sûr, il ne sřagit pas ici dřun dévoilement ou dřune mise à plat ou dřun
travail dans la transparence mais bien dřun travail qui nous oblige à reconsidérer
ce qui fera lřobjet du quatrième congrès de « Clinique de Concertation » à
Bruxelles en 2009, la sélection et la circulation des informations utiles en
thérapie, plutôt que de traiter ce large sujet par sa seule partie que pourrait
être le secret professionnel. Il nous faut inventer un langage adapté à des
thérapies qui ne mettent plus le confinement hermétique comme condition sine qua
non de leur réussite. Dans un cas comme ça, quřest-ce qui va se passer ? Les
questions que cela pose sont extrêmement nombreuses parce que la question de
lřexposition nřest plus le seul problème de lřusager, il devient le problème du
professionnel. Les conséquences de cette pratique vont nous obliger à identifier
des enjeux praticables dans les dispositifs ouverts. On pourrait dire que ces
dispositifs ouverts vont donner de la valeur à des enjeux qui auraient pu être de
la plus grande banalité sřils nřavaient pas été placés dans ces conditions
dřouverture. Ces enjeux praticables, pas si facilement praticable, lorsque le
dispositif est ouvert, vont permettre dřaborder des enjeux moins praticables de
proche en proche.
On ne travaillera pas différemment lorsquřun des membres a bénéficié dřun
diagnostic de psychotique. Ou bien lorsque la répartition des responsabilités
familiales est problématique dans une famille, ou bien lorsque les affrontements
culturels provoqueront des difficultés, ou bien lorsque les réseaux sont activés
par les difficultés scolaires. Tout ceci donnera naissance à des processus
thérapeutiques qui refusent de se fermer de lřintérieur. La « Clinique de
Concertation » propose un processus de travail qui nřest pas lié à la nature de
lřélément déclencheur, cřest une clinique aspécifique qui sřappuie sur deux
éléments particuliers. Dřabord, le sociogénogramme nous aide à retrouver les traces
du fait que si nous sommes au travail dans des réalités complexes, nous le devons à
la force convocatrice des familles en détresses multiples. On ne peut pas dire que
ce soit totalement original. Ce qui est original, cřest lřinsistance et les outils
dont nous nous dotons pour reconnaître, valider cette force convocatrice. Le second
élément est original. Cřest le fait que le système ne se ferme plus de lřintérieur
et que donc cette intrusion, réelle ou virtuelle, va créer des dispositifs
thérapeutiques originaux à la « Clinique de Concertation ».
Nous en venons à un point délicat : comment une clinique aspécifique peut-elle
devenir lřobjet dřune évaluation ? Je nřapporterai pas de réponse à cette question.
Slimane Tich Tich, peu de temps après la « Clinique de Concertation » de Bou
Ismaïl, écrivait au sujet des effets de cette clinique : « faisant suite à la
réunion de concertation tenue le 28 mai 2000 au siège du CIAJ de Bou Ismaïl, avec



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   37
la famille résidant dans la commune de Douaouda, jřai lřhonneur de te faire
parvenir les éléments qui me semblent nouveaux concernant la situation de cette
famille. Six jours après notre rencontre avec cette famille, la grand-mère sřest
présentée à la Wilaya après avoir pris contact avec la cellule de prise en charge
des familles victimes du terrorisme, direction de lřadministration locale. Le
représentant de cette cellule trouve que cette grand-mère venue sřinformer sur un
dossier dřindemnisation est plus souriante et quřelle a embelli [cela pose la
question de savoir si elle est devenue plus belle ou si quelque chose a changé dans
le regard du représentant de cette cellule]. Elle est moins dans la revendication
systématique. Ce jour-là elle était accompagnée par son petit-fils Ahmed habillé
plus proprement que dřhabitude. Ce dernier pouvait sřexprimer donnant lřimpression
de ne pas être exposé à un danger quelconque ou dřêtre menacé. Le neuvième jour,
jřai eu à me déplacer dans le lieu de résidence de la famille. La grand-mère a tenu
à me montrer les décombres où a eu lieu le carnage, situées à proximité de leur
habitation. Les membres e la famille ont entretenu lřespace de vie qui était
complètement abandonné, le fils Karim a dû louer un engin pour procéder au
nivellement du terrain avoisinant et entretient lřespace. Pour Karim, il était
temps dřorganiser et dřentretenir leur milieu de vie. Les membres de la famille ont
décidé de sřinstaller définitivement dans cette commune. La grand-mère me déclare
que pour la première fois depuis les assassinats, et à lřoccasion de la fête du
Mouloud, naissance du prophète Mohammed, les petits enfants acceptent le rituel du
henné, expression de joie et preuve que le deuil peut être dépassé après les
moments difficiles. Ce jour même, deux membres du bureau communal de Koléa, commune
avoisinante, de lřassociation des familles victimes du terrorisme ont rendu visite
à cette famille pour marquer leur solidarité en lui octroyant des produits
alimentaires pour la préparation du souper à cette occasion religieuse. Un
véritable chantier de travaux a débuté il y a un mois et demi et se poursuit
encore. Ali, le fils aîné sřest séparé de sa femme, il envisage de se remarier au
mois dřaoût. Sa première femme a refusé entre autres de sřoccuper dřun de ses
neveux. Il est prévu pour deux dřentre eux un séjour en centre de vacances pendant
la saison estivale. Les professionnels concernés par cette problématique se
réuniront pour discuter de lřaide à apporter dans lřaccompagnement de cette
famille. »
A lřheure actuelle, nous avons des évaluations anecdotiques faites par les familles
qui fréquentent les concertations, qui évoluent dans des réseaux où ces « Cliniques
de Concertation » créent une expérience formative pour les travailleurs sociaux que
nous sommes. A Orléans, la mairie a demandé à une entreprise dřévaluation de
réaliser, après deux ans de clinique, une évaluation qui sera bientôt publiée sur
le site, réalisée par le bureau Bers, en particulier par Monsieur Rathier et qui
contient des éléments intéressants sur les effets de la « Clinique de
Concertation » sur le territoire dřOrléans-La Source. Il nous manque des
évaluations mieux construites et pour reprendre ce que disait Marie-Claire Michaud,
je crois que cřest le passage du politique local qui est directement impliqué dans
le soutien, la réalisation de ce type de travail à un politique plus étendu, dřun
autre niveau, qui nous permettra à un certain moment de questionner de façon
méthodique le travail initié dans les « Cliniques de Concertation » depuis dix ans.




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   38
       La création de réseaux dans les thérapies familiales des
                            schizophrénies

   Dr J. MIERMONT, psychiatre des hôpitaux, coordonnateur d'une
  Fédération de Services en Thérapie Familiale, président de la
       Société Française de Thérapie Familiale, Auteur du
    Dictionnaire des thérapies familiales, de l'Écologie des
                                liens
En écoutant Jean-Marie Lemaire ce matin, je me suis dit que nous étions dans une
compétition extrêmement vivace concernant notre course à la modestie thérapeutique.
En lřécoutant, je croyais me retrouver dans la façon dont jřessaye de me
positionner dans mes contacts avec les personnes que je rencontre. Je finis par me
demander si, à mon insu, je ne fais pas de la « Clinique de Concertation » depuis
des années, non pas en voyageant dřun pays à lřautre mais en naviguant dřune
commune à lřautre,     essayant dřaider    des patients qui ont des troubles
schizophréniques, en mřaidant de leurs proches. Je me suis rendu compte quřil
fallait que je crée des réseaux, avec les familles, les collègues (ce qui est une
tâche difficile).

Je me bats depuis des années pour dire quřon peut faire de la thérapie familiale
pour les schizophrènes, avec un certain nombre de critères qui font que ce sont des
formes de thérapie familiale assez éloignées des conceptions classiques. Il ne
sřagit pas de faire des thérapies intrafamiliales, quřelles soient systémiques ou
psychanalytiques, mais quřon peut faire un travail avec les familles voire en
famille,   voire  des   psychothérapies   en  présence   des   proches,  voire  des
psychothérapies des proches en lřabsence du patient. Le travail va être de repenser
la notion de personne, de couple, de famille. La famille ne se résume pas à ce qui
se joue dans le huis clos des interactions entre papa, maman, les enfants, lřoncle
et la tante mais une grande partie de la dynamique des famille sřexprime au travers
de ces concertations avec       le voisinage, les personnes impliquées dans des
problèmes, etc. Jřirais plus loin en réfléchissant sur la notion de personne et de
personnalité. La personnalité dřun point de vue éco-systémique ne se résume pas aux
dispositions internes qui nous font adopter telle ou telle stratégie dans nos choix
de vie. La personnalité cřest aussi lřensemble des personnes qui nous connaissent,
qui peuvent avoir une image de nous sans même quřon soit présent.

Jřai cru remarquer, pour lřavoir souvent observé empiriquement et obtenu
lřassentiment des équipes à qui je proposais ce petit test, quřil y avait une
différence de positionnement quand une personne était hospitalisée (et quřon fait
une synthèse à son sujet) et lorsque lřon fait une réunion. Le plus souvent quand
une personne souffre de troubles schizophréniques, elle est derrière la porte, elle
est parfaitement au courant quřon parle dřelle. Cette réunion a un effet de
synchronisation des points de vue épars des uns et des autres et ça a un effet de
reconnaissance de lřidentité de la personne qui sans ça se perdrait dans des
fragments évanescents par pertes et profits de sociabilité humine. Cřest un premier
pas de reconnaissance sociale. Cela peut être un diagnostic différentiel de
personnes qui présentent des troubles hystériques parce que quand on a des troubles
hystériques, on nřa pas besoin dřêtre derrière la porte pour quřon parle de soi. On
est suffisamment constitué pour que cette partie de nous-mêmes dont nous pouvons
laisser la trace chez les autres puisse circuler en toute sécurité ; il y a là
peut-être une petite différence dřappréciation sémiologique. A partir du moment où
on conçoit que ce que nous sommes, ce nřest pas seulement ce que nous avons en
nous, mais cřest ce que les autres vont pouvoir travailler de nous-même et nous
renvoyer à nous-mêmes , dřune façon ou dřune autre, ça permet aussi de rencontrer
des proches dřun patient qui lui ne veut pas se faire soigner, non pas pour faire
la thérapie des proches, mais la psychothérapie de la personne absente parce quřon
va travailler sur cette interface qui concerne justement le rapport à lřautre et
qui est en surface.

Très tôt, je me suis rendu compte que ces thérapies familiales nřétaient pas
initiées à la demande     du patient : souvent ce sont les derniers à vouloir
entreprendre quoi que ce soit. Ce ne sont même pas souvent les parents, les vrais
demandeurs, ce sont les soigneurs, les équipes, les médecins, les psychiatres,
parfois même des juges. Ce sont des thérapies à la demande des tiers, des



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   39
professionnels. Souvent, on fait la demande parce quřon ne va pas bien : les
équipes sont épuisées, on est très inquiet pour la survie du patient. Cřest une
demande dřaide.

Depuis très longtemps, jřai proposé une des bonnes manières de rencontrer les
familles : les rencontrer quand les patients sont hospitalisés à la demande des
équipes. Je dois faire des « Cliniques de Concertation » en catimini dans des
services hospitaliers parce que je souhaite pouvoir mřentretenir avec la famille,
le patient. Il a comme choix : « vous continuez à être isolé ou vous allez
rencontrer lřéquipe, la famille et un consultant ou deux. Quřest-ce que vous
choisissez ? » Cřest un contre choix entre deux horreurs dont lřune est légèrement
moins pire que lřautre. Souvent ils choisissent celle dont je viens de parler et il
se passe des choses passionnantes quand on va pouvoir échanger les points de vue.
Je me présente comme psychiatre quand je travaille ce champ de la clinique
familiale et systémique. Jřai plutôt lřhabitude de recevoir des familles dans
lřidée que ça peut rendre quelques services. Ce nřest jamais acquis. Cřest quelque
chose qui est toujours en processus. Jřai parfois du mal à mřinstituer
psychothérapeute ou thérapeute familial même si je prétends chercher à en faire. Il
y a un premier temps où lřon va chercher à réunir tout le monde, toutes les
personnes impliquées sont invitées car il y a un risque vital. Ne vont rappliquer
les personnes qui sont dans une communauté destinée avec la personne hospitalisée.
Cřest-à-dire que je ne suis pas à la recherche de lřidée que tout un chacun peut se
faire de la famille. Ce nřest pas forcément des personnes qui vivent sous le même
toit. On peut vivre sous le même toit et ne pas du tout avoir envie de venir. Ce
que je respecte absolument.

Ce qui mřintéresse, ce sont les personnes sollicitées quand il y a un risque au
niveau vital et qui sont prêtes à être là pour aider. Quel est le travail le plus
important ? Développer une espèce dřart de la conversation qui permet de retrouver
la dignité, le respect, un peu de sérénité dans des situations parfois de grande
angoisse, de grande détresse où il y a beaucoup de honte ou de reproches. Quand on
montre le contenu des entretiens, on est étonné du caractère banal que peuvent
prendre les conversations. Même avec des patients qui ont de très gros troubles, on
peut avoir des conversations ordinaires parfois. Jřappelle ça la mise en place
extraordinaire dřun rituel de conversation ordinaire. Mas ça rejoint le travail
assez démiurgique des cliniciens de la « Clinique de Concertation », cřest
dřarriver à mobiliser toutes les personnes autour des familles en détresses
multiples, cřest comment créer des rituels extraordinaires pour quřon puisse à
nouveau se reparler tranquillement. Il est intéressant de penser cette interaction
systémique pas seulement en termes de qui est dans la boîte dans laquelle nous
réunissons tout le monde, lui y compris, mais quels sont les niveaux sous-jacents
et sur jacents qui sont opérants en fonction des échanges quřon peut avoir.

Jřétais très frappé de la formulation qui consistait à dire : les thérapeutes sont
en formation. Cela me convient tout à fait. On dit souvent que la psychoéducation
familiale, ce sont les psychiatres, les psychologues, les équipes qui forment et
informent les familles. Pour moi, la thérapie familiale, ce sont les familles qui
forment les thérapeutes. Ce qui ne va pas toujours de soi car il faut supporter
dřêtre formé pendant des années, se rendre compte quřon passe son temps à faire des
erreurs mais quřon peut les rectifier un peu. Il y a question de la compétence et
celle de la performance. Il y a un couplage qui fait que ce nřest pas la même
chose. On peut être compétent dans un domaine et très peu performant dans un autre.
Quand on reçoit des gens, le point de départ du travail est de faire un constat
dřéchec et dřimpuissance partagé. Quand les équipes se sont rendues compte quřelles
étaient démunies, quand les familles font le même constat. Cřest la où ça peut
commencer à devenir intéressant de se rencontrer.

Alors que faire ? Cřest une question délicate et délicate à faire passer au niveau
des évaluations parce que si on ne fait rien, pourquoi se réunit-on ? On doit aussi
travailler théoriquement cette question parce que recevoir des gens sans ambition
thérapeutique apparente, ça ne va pas. Lors dřune discussion avec des collègues,
une thérapeute comportementale et cognitive me dit « je suis moins modeste que le
docteur Miermont, je mřintitule comme psychothérapeute et jřai des résultats. » Je
lui ai répondu que le problème est quřil mřarrivait assez souvent de rencontrer des
patients et leur famille précisément car quand ils avaient bénéficié dřune thérapie
efficace, ça avait été beaucoup plus mal et que donc ça ne les gênait pas de venir
me voir car ils savaient que moi, cřétait pas très efficace. Ce nřest pas que je
sois complètement inactif parce que ça me coûte beaucoup dřénergie dřêtre considéré
comme non efficace. Cřest la différence entre le comédien et le thérapeute. Le



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   40
comédien fait semblant, le thérapeute fait semblant de faire semblant. Plus on fait
semblant, plus il se passe quelque chose.

Je me suis rendu compte quřon était obligé de recréer des réseaux qui étaient très
délabrés dans ces situations-là. Les troubles schizophréniques ont une tendance à
diminuer le nombre de relations autour du patient. Là où cřest plus délicat, cřest
quand on se rend compte que ça a des effets dans les relations entre des personnes
qui côtoient la personne. En particulier entre les parents. Trop longtemps, on
sřest dit quřon allait améliorer les communications familiales. Le patient va
mieux, mais quřest-ce qui se passe ? On débouche sur le conflit de couple des
parents ! Il arrive assez vite quřon sřen rende compte quřil sřagit dřune grille de
lecture peu opérante, peu heuristique, qui risque de faire plus de dégâts quřelle
nřaide vraiment. Si on aboutit à ce constat-là, cřest quřimplicitement, on a une
théorie de la pathogenèse familiale des troubles. Il faut mettre les parents à la
question, en thérapie, mais eux, ils faut quřils rameutent leur histoire avec leurs
propres parents, il faut donc mettre les grands-parents en thérapie, et ainsi de
suite. On est pris dans une régression à lřinfini. Je pense que la famille, cřest
un processus de différenciation personnelle et que la personne cřest un processus
dřépanouissement familial.

Il faut essayer de travailler avec autre chose. Jřai appris à ne plus travailler
directement sur ce qui se joue dans les interactions parce que cřest persécuteur.
Quřest-ce qui reste alors ? Le fait de travailler avec les collègues. Essayer de se
différencier, de se reconnaître les uns les autres, apprendre à sřestimer. Une des
difficultés, cřest déjà de recréer un peu dřalliance entre les personnes qui ont à
assumer la lourde tâche pour des gens à grande souffrance. Cřest ce que jřappelle
un travail de réorganisation des soins. Jřai participé à un colloque qui parle de
psycho-réorganisation. Cela me convient tout à fait. On peut travailler en créant
une équipe qui va fonctionner comme psycho-réorganisant la personne en souffrance.

Mais par quoi ça passe ? Cela met beaucoup de temps. Je vais procéder par
quinquennat. Cřest mon unité de mesure pour ce type de troubles. Le premier
quinquennat, ça a été de réunir les familles à visée thérapeutique sans me faire
éjecter du service qui mřemployait. Le deuxième, proposer ce type de prestations à
plusieurs services, lřobjectif étant de me rendre plus autonome. Le paradoxe de
lřautonomie est dřessayer de dépendre non pas dřun seul patron mais de plusieurs.
Le troisième a consisté à faire reconnaître par lřadministration ce montage.
Souvent, lors de ces moments de concertation, on essaye de redéfinir les uns avec
les autres qui va faire quoi avec qui. Pour monter une petite équipe de thérapie
familiale dans un service sans se faire éjecter, il faut concevoir quřil y ait une
modification de lřéquilibre du service, donc il faut beaucoup en parler au chef de
service, aux équipes, etc. et il faut des échanges dřambassade car on crée un état
dans lřétat, cřest très menaçant. Il va falloir travailler à comment rassurer les
équipes et faire un travail de concertation qui montre que chacun a une fonction
éminemment thérapeutique et quřelles se différencient les unes des autres. Quand
les professionnels ont réussi à faire ce travail de différenciation et
dřautonomisation les uns par rapport aux autres, les patients et la familles vont
déjà beaucoup mieux car ils ont acquis des repères dans lřespace temps de qui va
pouvoir les aider et à quel moment et la thérapie familiale est réussie quand le
patient vient vous trouver pour vous dire : « docteur ça va beaucoup mieux depuis
que jřai rencontré M. ou Mme Y » qui utilisent la méthode Z et qui lui a fait le
plus grand bien.




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            Déconstruction et reconstruction du père en thérapie
                                 familiale

    Serge HEFEZ, psychiatre, thérapeute familial, unité de thérapie
   familiale, service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent,
                 hôpital de la Pitié-Salpétrière, Paris


Introduction

Il y a une chose qui mřa paru importante en écrivant le titre de mon exposé, cřest
de mettre père avec une minuscule et que cřest de ça dont jřaimerais réfléchir avec
vous, cette question du père majuscule et des pères minuscules.
Je travaille comme thérapeute familial en milieu institutionnel, dans un grand
service de psychiatrie de lřenfant et de lřadolescent à Paris dans lequel jřai en
charge lřunité thérapie familiale. Dans ce cadre-là, nous convoquons les familles
dřadolescents ou dřenfants suivis ou hospitalisés, et il nous arrive fréquemment de
recevoir dans ce cadre un représentant du service dřhospitalisation dans lequel se
trouve lřenfant, un interne, un chef de clinique, etc. Il y a quelque chose qui
mřest donc familier dans ce travail de réseau même si nous ne nous dénommons pas
« Clinique de Concertation ».
Cette question du père et de la place du père mřapparaît de plus en plus
intéressante à susciter des réflexions dans notre champ dřintervention à tous car
il me semble quřil sřest produit comme un déplacement ces dernières années. Autant
les discours fleurissaient autour de la place et du rôle de la mère et les troubles
des enfants et adolescents : souvenez-vous de la mère schizophrènogène, de la mère
autiscogène, etc. Tout ce qui découle de Mélanie Klein et de lřécole anglo-saxonne…
Il y a quelque chose qui se déplace de plus en plus dřaujourdřhui autour des
carences, du déclin paternel, des pères absents, humiliés. Je pense que trop
souvent en tant que professionnels, nous nous faisons lřécho dřun certain discours
de carences et dřinsuffisances et que nous avons intérêt à nous interroger sur ce
quřil en est dans la réalité.

Le Père est en effet une construction historique qui accompagne depuis la nuit des
temps les formes les plus traditionnelles de la domination masculine et qui assure
aux pères et aux hommes dans la famille comme dans la société le monopole de la
fonction symbolique.
Cřest cette figure du patriarcat qui se trouve ébranlée dans nos sociétés
démocratiques par les nouvelles donnes des rapports de parentalité et des relations
entre les sexes.
Pour beaucoup, cette remise en question du patriarcat superposable au déclin de la
fonction paternelle, est synonyme de fin du monde.
Comment participer positivement à la réflexion sur une construction positive de la
fonction paternelle sans ressasser en permanence la nostalgie transcendante dřun
Dieu, dřun Roi ou dřun père majuscule qui viendrait mettre de lřordre dans notre
chaos ?
On nous serine inlassablement que le droit de la famille, en accordant une place
prépondérante aux mères, a non seulement démantelé le pouvoir de domination des
pères, mais a entamé la possibilité pour les pères dřexercer leur fonction
parentale sur un pied dřégalité avec les mères. Dřoù les innombrables discours
nostalgiques de revalorisation de la fonction paternelle et lřappel à un
« naturalisme » qui rétablirait les pères dans une fonction « symbolique » et les
mères dans la dispensation des soins aux enfants.
Cet appel au naturalisme qui fait les beaux jours des innombrables ouvrages
traitant de la différence biologique et cognitive des sexes. Les hommes qui
viennent de Mars, les femmes de Venus, et tous ces traités dřéducation qui
expliquent quřil ne faut pas laisser les petits garçons débarrasser la table parce
que ça les féminise et quřil faut absolument que les pères retrouvent leur rôle
« naturel » au sein de la famille.
Paradoxalement, on pourrait soutenir que seule une distribution égalitaire des
rôles dans la famille pourrait laisser apparaître la spécificité de la fonction



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   42
paternelle et s’il suffit que les hommes donnent le biberon ou fassent la vaisselle
pour faire disparaître la fonction paternelle, on peut effectivement s’interroger
sur sa validité.
Or cette égalité sociale des sexes est constamment interpellée par le discours
psychologisant de la nécessité fondamentale de lřinstauration de la différence pour
le bien du développement psychique de lřenfant. On pourrait hausser les épaules par
rapport à quelques querelles de psychanalystes, mais vous savez à quel point la
vulgate psychanalytique imprègne tous nos discours, nos savoirs, nos pensées. Si
vous lisez nřimporte quel magazine féminin, par exemple, comme Marie-Claire, vous
verrez que cette pensée sur le déclin paternel est omniprésente La psychanalyse a-
t-elle pour vocation de se lier aux schémas traditionnels, de rappeler des normes
inconscientes ?
On essaie de différencier le rôle social du père (économique, juridique, pouvoir et
autorité) de sa fonction psychique. Mais jusquřà quel point sřagit-il de poser la
norme que pour que tout fonctionne, il doit être « chef de famille » ?

Les travaux sur le « déclin » de la fonction paternelle sřenvisagent selon deux
voies principales dřétude :
          -     Celles qui prennent comme point de départ le groupe et la
          collectivité, et qui nous apprennent que le père est une institution en
          grande transformation ; la fonction paternelle sřappuie sur la fonction de
          parent, le rôle dans le paternage pour lequel les différences vont en
          sřamenuisant (PERE = MERE.) On apprend et on constate tous les jours que
          quelque chose dans la fonction de parent est en train de perdre une
          spécificité sexuée : un père qui va chercher son enfant à la crèche, qui
          change la couche de son enfant, etc. est-il fondamentalement différent dřune
          mère en exerçant cette fonction ? Dans ce sens, le regard porté sur les
          travaux portant sur le processus de parentification, processus qui émane très
          profondément de lřenfant, cřest-à-dire la façon dont un enfant transforma
          lřadulte en parent à travers le contact charnel quotidien, tend à égaliser la
          représentation des fonctions entre la père et la mère. Cřest le père
          minuscule.
          -     Le père majuscule. Les voies qui sřappuient sur lřindividu en tant
          quř « être psychique » et montrent les structures à lřœuvre à lřintérieur du
          sujet (Œdipe, surmoi, fonction paternelle,) et lřimportance du père dans le
          développement psychique de lřenfant. C’est la fonction symbolique du père et
          tout ce qui tourne autour dř« lřordre symbolique » dans nos sociétés et dont
          la figure paternelle serait le garant. Il y a ici opposition très forte de
          représentations du père et de la mère, de lřhomme et de la femme (PERE ≠
          MERE). Chaque société fournit « du » père, cřest-à-dire des institutions
          paternelles, et « des » pères, des individus pour assumer cette charge.

Jusquřà quel point ces pères majuscules et minuscules peuvent-ils se rejoindre
aujourdřhui, jusquřà quel point ces représentations que nous avons aujourdřhui de
ces deux pères sont extrêmement présentes dans la façon dont nous recevons les
familles ? Si je me permets de vous dire ça, cřest que moi jřinterviens beaucoup
comme superviseur dřéquipe et de thérapeutes familiaux et je vois à quel point la
façon dont les thérapeutes sřadressent aux parents, aux pères et mères sont
empreintes de certaines confusions au niveau des rôles et des fonctions. Par
rapport à cette compréhension de ce quřon pourrait décrire en terme de fonction
maternelle et paternelle, cřest vrai que ma formation de thérapeute familial est
fondamentale : jřai été formé à la thérapie familiale en Italie auprès de lřéquipe
de M. Andolfi qui apporte un éclairage fondamental par rapport à la question dřune
fonction systémique, dřune fonction dans un groupe : pendant des années on a été
formé justement à différencier un individu de sa fonction. Dans une optique
systémique, un groupe, cřest une auto-organisation qui distribue un certain nombre
de fonctions selon les compétences des participants de ce groupe et que les
fonctions quřils occupent dans le groupe ont peu de choses à voir avec leur
fonction naturelle. Dřoù la fonction de patient désigné qui peut occuper une
fonction de grand-parent, dřoù les fonctions dřambassadeur extérieur, de ministre
de lřintérieur quřon cherche à faire émerger à lřintérieur de la famille avec
lřidée que, les fonctions, quand elles se superposent trop à lřindividu constituent
une entrave à son développement et sont génératrices dřun certain nombre de
symptômes. Comment faire rentrer dans ce cadre une réflexion sur les fonctions
paternelles et maternelles, comme les décrire de façon à ce quřelles rentrent dans
cette même logique de fonctionnement systémique et quřelles soient moins empreintes



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006    43
dřidéologie ? Comment faire en sorte quřon puisse considérer que tous les membres
de la famille à commencer par les parents si possible peuvent occuper
alternativement ces fonctions paternelles et maternelles sans essayer de forcer les
choses du côté dřun naturalisme des rôles entre le père et la mère ? Cřest cette
réflexion à laquelle jřessaye de me livrer aujourdřhui.

Il y a deux corpus très différents qui véhiculent ces représentations du père et
qui sont en mutation à lřheure actuelle. Cřest dřune part le schéma juridique et
dřautre part la logique intra psychique. Le grand changement qui est intervenu dans
le droit de la famille cřest celui qui a fait passer la famille du régime de la
puissance paternelle telle quřelle était dénomée dans le code Napoléon à celui de
lřautorité parentale conjointe en 1970. La loi suit et              accompagne les
transformations de la société et il y a, sur le plan juridique et des
représentations, quelque chose dřextrêmement différent entre les dénominations,
mais il y a une autre différence qui apparait dans les textes de lois et qui est
très importante par rapport aux représentations de la paternité, cřest le passage
dřune paternité symbolique à une paternité biologique. Jusquřil y a peu, jusquřà ce
quřon ait les moyens techniques de certifier la paternité biologique, la paternité
était de lřordre dřun acte symbolique, dřune reconnaissance. Dans nos législations,
est mère celle qui accouche dřun enfant Ŕ vous voyez que cřest un peu malmené par
toutes les techniques de procréation in vitro Ŕ et est père celui qui est mari de
la mère ou celui qui reconnaît lřenfant comme étant son fils. La biologie a
introduit un écart fondamental par rapport à ça : le père de la loi, nřest plus
celui qui reconnaît lřenfant, mais celui dont on peut prouver ou non la paternité
sur le plan biologique. On est là, par rapport à la représentation du père, dans
quelque chose qui introduit des modifications considérables : il est sûr que le
fait que les pères puissent tomber en paternité, comme les femmes autrefois
pouvaient tomber en maternité, change fondamentalement cette représentation du
père.

Passons au deuxième schéma, la logique intra-pscyhique. On aura retenu de Freud et
de Lacan le schéma suivant : après une prévalence initiale de la relation à la
mère, dans une relation dřordre fusionnel, doit survenir un passage nécessaire à la
prévalence du père par le biais dřune opération de séparation, séparation dřavec la
phase initiale et séparation entre la mère et lřenfant. Lřenfant sort de lřemprise
maternelle par la médiation paternelle. Cette séparation serait la condition de
lřidentification sexuée du sujet et de son inscription dans lřordre des
générations. Ce processus correspond schématiquement à ce que nous nommons à la
suite de Freud « complexe dřŒdipe ».
Ce schéma, la mère puis le père est supposé définir le bon fonctionnement psychique
universel ; il correspond point par point à ce qui prévaut dans la division
traditionnelle des sexes en ce quřil définit le rôle des mères dans la petite
enfance.
Soit ce schéma est une base psychique universelle dont la psychanalyse nous donne
la raison et la clé, et dans ce cas, les nouveaux arrangements sociaux entre les
sexes sont en train de détruire les principes mêmes du fonctionnement psychique. On
peut même y prédire (et on ne sřen prive pas) la fin de la civilisation. Soit on
considère que cette architecture oedipienne nřest ni plus ni moins quřun
arrangement historique contingent liés aux avatars des rapports de pouvoir entre
les sexes et à la politique des genres.
Si nous sommes dans cette voie, nous avons à nous questionner sérieusement sur la
façon dont le changement des places respectives des hommes et des femmes peut jouer
dans lřorganisation métapsychologique du complexe dřŒdipe. Et la réponse est alors
bien sûr autour de cette question de la distribution des fonctions paternelles et
maternelles, et sur le statut de ce fameux « agent séparateur ». Il faut confronter
ce père « métapsychologique » aux conditions réelles dřexistence du papa dans la
famille. Paradoxalement alors quřon nous décrit de plus en plus les pères comme
carents et absents, les pères nřont jamais été aussi présents dans lřéducation des
enfants.

Jusquřà quel point faut-il faire fi des ces nombreux schémas que nous connaissons
bien où le processus de subjectivation est du côté de la mère et lřaliénation du
côté du père ?
Et si la « mère toute puissante » correspond bien à une dimension de lřexpérience
subjective, la sortie du sujet de ce fantasme de toute puissance nřa aucune raison



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   44
dřêtre attribué au père : comme si, livrée à elle-même, la mère ne pouvait être
qu’aliénante.
Cřest bien cette théorie singulière dans laquelle la mère nřest ni sujet, ni
subjectivante, et dans laquelle le père est séparateur par lřopération du Saint-
Esprit, qui doit être considérée comme un symptôme à analyser !

Si cette place du déclin du père occupe une telle place à lřheure actuelle, cřest
que la psychanalyse est née de ça, à partir du moment où on a décapité le Roi, on a
décapité tous les pères du Royaume, dřune certaine façon dans un même mouvement. Il
y a là une tentative, via la fonction symbolique de restaurer cette place ressentie
depuis longtemps comme endommagée. Il sřagit bien dřontologiser le père dans cet
écart de structure entre la personne et sa fonction, dřidentifier le père à la
structure de la loi. Comment dès lors réparer la fonction endommagée du père ? En
refabriquant du père.
Cřest en effet par sa fonction symbolique que le père est indispensable à
lřorganisation de la famille. Cette distinction entre image du père et fonction du
père sera ânonnée par tous les disciples du maître. A la limite, ce père est encore
mieux sřil est mort, atteignant sa valeur symbolique suprême ; il sřagit bien
« dřontologiser » le père dans cet écart de structure entre la personne et sa
fonction, dřidentifier le père à la figure de la loi. Comment dés lors réparer la
fonction endommagée du père en re-fabriquant du père ?
Comme le remarque Françoise Hurstel, ce ne sont ni les psychanalystes, ni les
psychiatres, ni les psychologues qui sřintéressent dřabord au rôle du père, ce sont
les chrétiens catholiques et particulièrement le clergé catholique dans sa frange
la plus conservatrice (22) ; ce thème sera repris avec intensité pendant la période
de Vichy. La paternité spirituelle de la cosmologie chrétienne en dit long sur
cette question.




Tentatives de description

La Fonction maternelle est immuable, nous en avons tous des images peu
conflictuelles : nourrir, protéger, câliner, consoler, sřinquiéter, contenir
lřenfant jusquřà se que se pose la question de la séparation du corps à corps.
Folie maternelle chez Winnicott : cřest ce rapport émotionnel extrêmement intense,
extrêmement fusionnel dans laquelle nous plonge un petit enfant. Transformations
dřondes alpha et béta chez Bion.
Cette fonction est peu sujette au changement à travers lřhistoire et les cultures ;
elle est incarnée par une femme qui sřidentifie à cette fonction : jusquřil y a
peu, une femme qui nřest pas mère nřest pas une femme, à peine un être humain que
lřon peut répudier à sa guise.
Ce qui change est le décollement de lřindividu femme par rapport à cette fonction :
femme sujet, femme maître de son corps, femme citoyen (vote) , femme autorité
conjointe, femme maître de son destin. Par ailleurs, un homme peut tout à fait
occuper cette fonction.(cf. Kramer contre Kramer).

Dans les débats qui agitent la société, les représentations se font sur deux
modes : soit les pères deviennent identiques aux mères (des « mères-bis »), soit
les pères deviennent multiples et font face à une mère qui demeure un être unique
et stable. La mère est un modèle de référence qui reste stable, éternel,
biologique, comme un terme solide, une permanence à laquelle se compare
lřeffritement de la paternité.
Le « papa » présent en séance se confronte à une multitude de représentations de ce
quřil doit être, et ce dřautant plus sřil nřest pas le père biologique, et/ou sřil
sřagit dřune situation de pluriparentalité.
Dans les familles et dans les couples, cřest le père qui est sur la sellette après
que ça ait été si longtemps la mère bonne ou mauvaise, schizophrénogène et
autistogène…

Fonction contenante maternelle : contient et transforme les émotions de l’enfant



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   45
Fonction contenante     paternelle : contient les émotions d’une dyade, d’une
relation, d’un lien.
Résumons-nous sur ce qui caractérise la fonction paternelle, en rappelant qu'elle
se retrouve à l'intérieur de chaque parent. Remarquons d'emblée qu'elle est très
différente selon l'âge de l'enfant.
- lorsque l'enfant est petit, on pourrait dire qu'il s'agit d'une fonction de
soutien, de réparation de la dyade parent/enfant ; à ce stade, la fonction
paternelle appuie la fonction maternelle, aide à supporter et à calmer les
angoisses, les peurs, les turbulences émotionnelles ; elle est comme un pont qui
sépare et qui réunit en même temps. Si la fonction maternelle peut être figurée par
la réceptivité, la contenance, la fonction paternelle peut être représentée par la
fermeté; il se constitue comme une enveloppe psychique familiale dont les qualités
de solidité, de résistance, d'étanchéité sont du côté du pôle paternel , et les
qualités de perméabilité et d'élasticité du côté du pôle maternel.
- à la fonction paternelle nourricière et "réparatrice" de la petite enfance
succède la fonction séparatrice de l'adolescence, tout ce qui va concourir à la
"défusion" d'avec l'enfant, lui autoriser son autonomie. Si les pères font
volontiers sortir leur garçon "des jupes de leur mère", c'est souvent aux mères
qu'il revient de "décoller" leur adolescente de leur papa, comme aux pères de
pacifier la terrible relation mère/fille pour permettre à celle-ci de voler de ses
propres ailes.

La fonction paternelle consiste aussi à confirmer l’autre dans ses compétences
parentales.
Le paternel et le maternel coexistent et se côtoient en chaque parent. Chaque fois
quřun parent dit à son enfant quelque chose qui disqualifie lřautre parent, il se
disqualifie lui-même. Une mère qui dirait, par exemple, « Ton père ne pense quřà
son travail » ou « Tout ce qui intéresse ton père cřest le foot » ou encore « Il
est incapable de sřoccuper de vous correctement » ne disqualifie pas seulement le
père de ses enfants : elle se disqualifie elle-même dans lřexercice de sa fonction
paternelle. Ce que lřon appelle la fonction paternelle, finalement, cřest tout
simplement ce qui permet à la fois dřintroduire un écart, une distance entre un
adulte et un enfant et de contenir la relation que cet adulte a avec cet enfant.

La fonction paternelle du couple
L'enfant, le couple parent/enfant, le groupe familial dans son entier sont en quête
d'une fonction paternelle qui puisse apporter la fermeté d'un appui. Pour les
parents, cette fermeté est à chercher en eux (dans un "père intérieur") et entre
eux (dans une résolution des conflits).
Le blocage des deux parents dans la seule fonction maternelle comme les conflits
relationnels de couples qui mobilisent toute l'énergie psychique vont à l'encontre
de l'exercice de cette fonction
Ce n'est plus tant à un Père et une Mère que l'enfant est confrontée qu'à un
couple, une dyade. La fonction paternelle comme la fonction maternelle sont
inscrites dans la relation.
Laura, âgée de deux ans, est une enfant tourmentée et tyrannique. Elle mène une vie
infernale à ses parents épuisés qui ont bien du mal à la faire dormir ailleurs que
dans leur lit. Lors d'un entretien avec eux, je remarque à quel point ces parents
ont l'air en désaccord par rapport à la tétine que Laura suçote avidement la
plupart du temps. Sans en parler entre eux, la maman essaie à plusieurs reprises de
la lui retirer et de la mettre dans son sac (ce qui provoque les hurlements de
l'intéressée) alors que le père la lui remet dans la bouche sans hésiter quand elle
commence à chouiner. Lorsque nous évoquons leurs positions opposées vis-à-vis de
cette sucette, le père déclare qu'il préfère avoir la paix, la mère qu'elle ne
supporte pas l'image de cette enfant de deux ans avec une tétine. Un violent
conflit conjugal éclate, chacun a le sentiment de ne pas être suffisamment pris en
considération quant à ses positions pédagogiques à l'égard de Laura. Chacun ressent
que ce qu'il fait avec sa fille est détruit par l'autre : il la trouve trop rigide,
elle le trouve laxiste et indifférent. Pendant cette altercation, Laura s'empare
d'une poupée, lui donne sa sucette, puis se met alternativement à la gronder et à
la consoler….
C'est l'articulation entre le père et la mère qui médiatise la relation de Laura
avec chaque parent. Si cette articulation est conflictuelle, symétrique, l'enfant
est aspirée, enchevêtrée dans le conflit. Seule l'articulation créatrice des




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   46
différences entre les deux parents peut permettre à l'enfant se constituer un
espace de jeu et de se détacher du couple parental. Le couple soutient alors les
fonctions paternelles et maternelles de chacun des parents.
Classiquement, la mère nourrissait, et c'était au père d'assurer la fonction de
transmission, transmission d'une histoire, d'un patrimoine, transmission de la Loi,
des valeurs, de la morale, de l'éthique
Tous les couples ont à construire un espace commun, à la fois mythique, culturel,
etc. à partir de leurs histoires et de leur culture et doivent se mettre dřaccord
en permanence sur cet espace commun pour pouvoir le transmettre à lřenfant.
La fonction paternelle du couple, consiste à se mettre dřaccord sur ce que lřon va
transmettre au niveau des valeurs et de la culture.
La petite Laurie, six ans, dépasse les limites et commence à être trop capricieuse
et envahissante. Elle envoie balader ses parents en leur parlant sur un ton
déplacé. (« Tu mřemmerdes »). Ni son père ni sa mère ne bouge. Lřun et lřautre
paraît figé. Si aucun des deux nřintervient, cřest parce que chacun pense que cřest
à lřautre de le faire. Par son comportement, la petite Laurie déclenche une tension
de couple. Chacun de ses parents reproche intérieurement à lřautre de ne pas savoir
occuper la place qui devrait être la sienne à ce moment-là. Antoine, le père, se
dit : « Cřest à Emilie de contenir ces débordements parce que cřest du maternel »,
estimant que Laurie a peut-être besoin dřêtre prise dans les bras et câlinée par sa
maman pour se calmer. De son côté, Emilie, la mère pense que cřest à Antoine de
contenir Laurie parce que cřest une question dřautorité et que cřest à lui, le
père, de mettre des limites. Chacun ressent une exaspération de plus en plus forte
vis-à-vis de lřautre. Le conflit intérieur monte sans sřexprimer, réactivant
dřautres tensions et exaspérations qui ne sont plus liées au couple parental mais
au couple conjugal (frustrations, insatisfactions liées à la vie sexuelle, à
lřintimité du couple, etc) et qui bloquent la possibilité très concrète et très
simple d'intervenir à ce moment-là pour enrayer les débordements de la petite
Laurie et lui fixer un cadre. De son côté, Laurie ne se calme pas. Bien au
contraire, elle sřagite de plus en plus, faisant monter les enchères jusquřà ce que
quelque chose se passe. Et que se passe-t-il précisément ? Un conflit ouvert dans
le couple qui paralyse toute possibilité dřintervention commune ou séparée des
parents. Laurie finit par faire pipi dans sa culotte…

Pluriparentalité
Christine vient consulter avec Philippe, Eve âgée de quinze ans et Julien, neuf
ans, qui est le fils de Christine et de Philippe alors quřEve est la fille de
Christine. Depuis quelques mois, la gentille Eve qui travaillait bien à lřécole et
ne posait aucun problème particulier fait une crise dřadolescence particulièrement
bruyante et brutale. Elle nřaccepte plus aucune limite, fait ce quřelle veut comme
elle veut. Au début de lřentretien, Philippe reste assez silencieux. Lorsquřil
prend la parole, il explique quřil a le sentiment que Christine lřempêche de jouer
un rôle auprès dřEve. Nous apprenons alors lřhistoire de la famille. Christine a eu
Eve avec Benoît alors quřelle était assez jeune et quřelle partageait une maison
avec des amis, dans une sorte de communauté. Benoît était un copain. Elle ne
lřavait pas particulièrement choisi comme compagnon. Elle sřest retrouvée enceinte
et a décidé de garder cet enfant. Benoît a accepté cette naissance, dans un rapport
de copain. Il nřa jamais été question, ni pour elle ni pour lui, de devenir un
couple. Philippe faisait partie du groupe dřamis. Petit à petit, Christine et
Philippe sont tombés amoureux lřun de lřautre et ont décidé de vivre ensemble. Eve
avait trois ans à lřépoque. Christine et Philippe ont donc quitté la maison pour
prendre un appartement ensemble. Eve a donc grandi avec sa mère et Philippe qui a
joué le rôle de père les neuf dixièmes du temps. Les rapports entre Philippe et Eve
étaient excellents. Benoît venait voir sa fille quand il en avait envie, sřinvitait
à dîner, passait lřemmener au fast-food. Rien nřétait institutionnalisé, tout se
passait assez facilement, dans le flou le plus total qui correspond à la
personnalité de Benoît. Ce dernier sřest toujours comporté comme une sorte de
parrain, sans aucune ambiguïté. Eve sait depuis toujours que Benoît est son père et
lřappelle Papa, alors quřelle appelle Philippe par son prénom.

En arrivant à lřadolescence, Eve a commencé à sřopposer de plus en plus à Philippe,
qui est assez clair par rapport aux limites quřil peut donner alors que cřest moins
simple pour Christine. Cette dernière a du mal à affirmer son autorité avec sa
fille, quřelle a eue assez jeune. Elle se projette beaucoup en elle et la considère
un peu comme une copine. A aucun moment, elle ne cherche à délimiter le territoire
de chacun. Cette situation où elle est entre deux hommes, un qui est là sans être



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trop présent, et lřautre qui est son compagnon, lui convient assez bien. Elle a une
notion assez floue des frontières, bien quřelle nřait plus aucune relation sexuelle
avec Benoît qui est resté son grand copain. Philippe trouve dřailleurs quřil est
beaucoup trop présent. Il a le sentiment que Benoît habite avec eux : il a la clé
de leur appartement, vient sans frapper. Philippe est donc en conflit avec
Christine parce quřils nřont pas la même conception des frontières et des limites.
Eve perçoit les conflits entre sa mère et Philippe et sřappuie là-dessus pour
sřopposer de plus en plus à Philippe. Christine nřest pas vraiment complice de
cette rébellion au sens conscient du terme, mais elle ne peut pas soutenir
lřautorité de Philippe. Christine a été élevée seule par sa mère, sans père. Elle
ne sait donc ni ce quřest lřautorité paternelle ni ce que sont les frontières
générationnelles. Tout cela se rejoue assez clairement.

Au cours du premier entretien, Christine dit :
- De toute façon, cřest Benoît qui est le père dřEve. Maintenant quřelle est
adolescente, elle est en recherche de son père. Ce serait peut-être bien que ce
soit lui qui sřen occupe. Je suis convaincue que le comportement de Eve est un
appel pour quřil sřoccupe dřelle.

Christine nřa sans doute pas tort. Eve reproduit une marginalité qui est un peu
celle de son père. A ce moment-là, Christine a cette phrase :
- De toute façon, on ne peut pas avoir deux pères !

A-t-elle dit « on ne peut pas avoir de père » ou « on ne peut pas avoir deux
pères » ? Les deux sřentendent de la même façon. Au moment où elle le dit, cela
entraîne une certaine confusion. Nous lui faisons donc préciser son propos. Nous
lui demandons alors :
- Mais pourquoi ne peut-on pas avoir deux pères ?

Elle répond alors :
- Mais enfin, ce nřest pas possible ! Tout le monde sait que lřon nřa quřun père.
Comment pourrait-on en avoir deux ?

Je reprends alors :
- Mais si, on peut avoir deux pères. Il y a beaucoup de cultures dans lesquelles
les enfants ont plusieurs pères et plusieurs mères. Chez les Tobriandais, par
exemple, cřest lřoncle maternel qui est considéré comme le père des enfants de sa
sœur. Les enfants se repèrent très bien parmi ces différentes figures, cela ne leur
pose aucun problème et cřest même très riche pour eux.

Lřadolescente renfrognée qui assistait à la consultation à laquelle on lřavait un
peu traînée parce quřelle nřen voyait pas lřutilité semble sřamuser beaucoup de ces
propos. Nous nous mettons alors à jouer avec Eve et à explorer cette idée. Quřest-
ce que cela peut apporter de plus dřavoir deux pères qui ne sont pas dans
lřaffrontement mais dans la complémentarité ? Philippe écoute avec intérêt.

Au cours de lřentretien suivant, nous faisons venir Christine, les deux hommes et
les enfants. Plutôt que de créer deux contextes différents, il nous a semblé plus
judicieux de nřen créer quřun seul, avec les deux pères qui intègrent
progressivement leur pluri-parentalité comme une collaboration au lieu de la vivre
dans le conflit. Ils comprennent quřils se différencient parce quřils ont chacun un
rôle et des fonctions à jouer dans la complémentarité.

Avant son adolescence, Eve nřavait pas de problème particulier par rapport à
lřautorité. Cřétait Philippe qui lřincarnait puisquřelle vivait avec lui. Mais à
lřadolescence, deux figures dřautorité qui ne pouvaient pas coexister ont surgi en
elle. Celle de Philippe était devenue de plus en plus rigide et menaçante parce
quřEve le poussait dans ses retranchements et quřil finissait par taper sur la
table. Comme il ne se sentait pas soutenu par sa femme, il devenait effectivement
de plus en plus coercitif. Une autre figure dřautorité plus séductrice incarnée par
Benoît est venue se juxtaposer, ce qui a plongé Eve dans un grand conflit interne.




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   48
Par ailleurs, Eve entretenait un grand rapport fusionnel dřamour-haine avec sa mère
dont elle nřarrivait pas à se détacher.

Finalement, le fait dřavoir souligné en séance les fonctions de chacun et de ne pas
les avoir rendu pathologiques mais, au contraire, de les avoir présentées comme un
enrichissement pour Eve, a permis à lřadolescente de réconcilier les deux parties
dřelle-même qui étaient en conflit. En démontrant que lřon peut avoir deux pères,
nous avons contribué à lřapaisement psychique de la jeune fille. Elle a accepté de
différencier des adultes qui pouvaient, chacun à sa manière, lui apporter quelque
chose de rassurant et pas dřinquiétant. Ce qui était inquiétant, cřétait le
conflit.

Benoît et Philippe peuvent créer ensemble un père acceptable que nous pourrions
appeler « PhilippeBenoît ». Les deux hommes ne font pas les choses de la même
façon. Philippe dira, par exemple : « Tu peux sortir ce soir avec tes amis, mais tu
dois être rentrée à vingt-deux heures trente ». Benoît, lui, dira plutôt : « Tu
comprends, ma chérie, il vaut mieux que tu ne rentres pas trop tard, cela risque
dřêtre dangereux pour toi et je risquerais de mřinquiéter ». Chacun incarne
lřautorité dans les deux registres dont nous avons parlé plus tôt.

Il est intéressant ici de souligner que Christine nřa jamais remis en question
lřautorité de Philippe sur Julien. Est-ce parce que cřest leur enfant commun ou
parce quřavec un garçon, elle est moins dans la confusion quřavec sa fille, ou
encore parce quřelle était plus âgée quand elle lřa eu ?

Cela nous ramène à la création de notre « PhilippeBenoît » qui a permis à Christine
et Eve de se décoller lřune de lřautre, de « dé-fusionner » en mettant fin à une
relation projective trop forte entre les deux femmes, alors que ni lřun ni lřautre
nřen avait la possibilité séparément. En effet, Christine renvoyait Philippe dans
ses buts en ne soutenant pas son autorité. En même temps, elle disait du mal de
Benoît à Eve quand, par exemple, il avait promis de venir chercher sa fille pour
lřemmener au restaurant et quřil faisait faux bond à la dernière minute. (« Il
exagère, on ne peut vraiment pas compter sur lui ! »)




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   49
                                             Samedi 11 mars




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   50
                                    Psychothérapie inauthentique

     Laurent HALLEUX, Philosophe, chercheur auprès de lřInstitut
                    Liégeois de Thérapie Familiale


Avant tout, jřaimerais expliquer en deux mots la teneur de mon exposé. Il me semble
quřà la suite de la journée dřhier, qui était consacrée aux principes de base de la
CC, ainsi quřà ses divers champs dřapplication, il ne serait pas inutile de
sřintéresser quelque peu aux rapports quřentretiendrait la CC avec les autres
méthodologies de travail thérapeutique. Cela me permettra ensuite dřaborder la
question de lřauthenticité et de lřinauthenticité dans le travail thérapeutique, en
touchant à certains points du débat dřhier (concernant les faux semblants, les
masques), et enfin, nous essayerons dřouvrir certaines questions en préambule à
lřexposé de Mme Iacub.

Commençons donc par la définition de la place de la CC vis-à-vis des autres
pratiques thérapeutiques. On peut se demander si elle exclut purement et simplement
les formes traditionnelles de psychothérapie, tel lřentretien individuel, ou si
elle se place à ses côtés, comme alternative. Quels rapports entretient-elle donc
avec le contrat libéral de la consultation ?

Nous pouvons, dans un premier temps, élargir la problématique aux rapports
quřentretient la psychothérapie du secteur public avec celle du secteur privé. Bien
souvent, la première considère la seconde comme un idéal à atteindre. Ultimement,
et fondamentalement, cřest à un type de contrat libéral que devrait se ramener
toute psychothérapie. Le contrat libéral passé entre un soignant et un patient,
lřoffre et la demande sřaccordant parfaitement, constituerait lřessence de la
thérapie, le lieu où celle-ci se manifesterait le plus purement. Cependant, nous le
savons bien, ce contrat nřest pas toujours réalisable, ni même seulement
souhaitable. Sřil convient dans certains cas particuliers, et il ne sřagit
aucunement de nier lřutilité de ce type de psychothérapie, dřautres situations
appellent un autre type de réponse. Ainsi, la psychothérapie dans le secteur public
ne devrait peut-être plus essayer de combler lřécart qui la sépare du secteur
privé, mais au contraire considérer positivement sa démarche, sans la rapporter
toujours au contrat libéral, comme si elle nřen était quřune pâle copie, une pauvre
approximation, toujours en défaut.

Ainsi, on pourrait abandonner définitivement la hiérarchie traditionnelle, plaçant
au sommet la consultation individuelle, et au bas de lřéchelle les pratiques de
réseau, et considérer que ces pratiques peuvent se placer en cercle, permettant,
par une simple rotation, de valoriser lřune ou lřautre des figures, en fonction des
indications.

Bref, la « Clinique de Concertation » faisant partie du cercle, elle nřexclut
aucunement les pratiques actuelles. Elle essaie plutôt de répondre à un manque de
la psychothérapie traditionnelle, lorsque les réponses de           cette dernière
nřapportent aucune solution, lorsque les professionnels sont « à bout ».

Ceci étant précisé, et puisque, quoique sur le même pied, la CC ne se réduit pas
aux autres figures, jřaimerais revenir rapidement sur la spécificité de cette CC.
On lřa vu, un des caractères principaux consiste dans lřintrusion, qui garantit une
ouverture absolue du dispositif, et qui se justifie par le fait que selon nous, le
domaine social, politique, éthique, en somme « humain », ne peut souffrir aucune
fermeture.
Cřest ici que jřaimerais alors mřattarder sur la notion dřauthenticité, pour
marquer sur ce point la différence essentielle de la CC des autres figures du
travail.
Inutile de préciser que cette notion est aujourdřhui souvent érigée en valeur
suprême : lřauthentique doit être recherché, en particulier pourrait-on dire dans
un monde corrompu comme le nôtre. Prise dans ce sens courant, lřauthenticité




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   51
signifie une certaine fidélité du sujet à ses propres valeurs, un rapport vrai ou
pur à celles-ci. Une personne authentique est une personne qui reste soi-même, qui
reste fidèle à soi-même. Dans ce sens, lřauthenticité, on le voit bien, suppose un
rapport à soi, lřinauthenticité un rapport à lřautre. Citons Jean-Luc Marion
brièvement, philosophe français contemporain, dans un ouvrage intitulé Etant
donné : ŖLřauthenticité suppose lřappropriation de soi, sans reste, ni écartŗ27.
Lřauthenticité nie ainsi tout rapport à un autre, à un intrus, un parasite. On dira
alors, a contrario, que lřinauthenticité caractérise un rapport à autrui, à un
intrus, et on retrouve en ce sens la question de la contamination, mais aussi de la
contagion, et de lřinfection, dont on a parlé hier. Résumons : authenticité :
rapport à soi ; inauthenticité : rapport à lřautre.
Pour revenir au champ qui nous occupe, celui de la thérapie, nous pourrions faire
correspondre à cette distinction deux types dřorientation : les dispositifs qui
favorisent lřémancipation, lřautonomisation de lřusager, et ceux qui favorisent ses
liens, son réseau, bref lřhétéronomisation.
Surtout, si on considère précisément que le rapport à lřautre est constitutif de
soi (ce qui est manifeste en CC par lřouverture du dispositif), cřest-à-dire que le
moi, lřidentité, ne sřacquiert que grâce aux autres, ou que le « tu » précède le
« je », alors il est possible de redonner une valeur importante à lřinauthenticité.
Et une telle conception, qui met à lřavant-plan le rapport à lřautre, le lien
social, récuse a contrario une autre conception, qui imprègne pourtant notre
culture, selon laquelle nous avons en nous une essence, cřest-à-dire une identité
profonde, un moi profond, authentique, quřil sřagirait de découvrir au fond de
nous, auquel il faudrait se conformer, à lřaide pourquoi pas dřune psychanalyse. En
continuant ce raisonnement, on pourra radicaliser ce dont on a parlé hier, en fin
dřaprès-midi, à propos des faux-semblants, des masques. On pourrait alors dire,
dans un premier temps, et en essayant de mettre de côté cette idée dřun moi
authentique, que celui-ci nřexiste plus, mais quřil nřy a plus que des masques, des
rôles, plus que de la surface28. Mais le risque, en utilisant ces expressions,
serait de faire perdre à notre approche sa spécificité, son originalité. Car nous
aurions finalement toujours envie de voir qui se cache sous le masque, et quelle
est la véritable identité, le véritable moi de celui qui nous fait face. Nous
pourrions dire alors quřil vaut mieux éviter de telles expressions, mais si on en
restait là, on tomberait dans un autre travers, qui est celui de dire ce quřil ne
faut pas dire, sans dire ce quřil faut dire. Bref, je proposerais quřon en retourne
finalement au dispositif de la CC proprement dit, car je pense que ce qui sřy passe
précisément, cřest aussi la construction dřun langage commun, même balbutiant,
entre professionnels et usagers.

Jřaimerais conclure en pointant les risques dřune telle approche, qui prendrait
appui sur lřinauthenticité plutôt que sur lřauthenticité. Si lřon reste dans un
rapport à soi, on pourrait croire quřil nřy a pas beaucoup de risque, quřil y a
moyen dřéviter de se tromper, en étant suffisamment lucide. Au contraire, dans un
rapport inauthentique, donc à lřautre, cřest-à-dire en CC, se pose immédiatement la
question de la confiance, de la fiabilité. Et lřon rejoint alors le risque
dřimposture, dont a parlé M. Maniglier hier, mais aussi celui de la manipulation,
dont va nous parler Mme Iacub maintenant, en précisant néanmoins que le risque de
trouver des ressources, fussent-elles résiduelles, est probablement plus grand si
lřon se tourne vers dřautres que si lřon reste centré sur soi.




27
  J.-L. MARION, Etant donné, Paris, P.U.F., coll. ŖEpiméthéeŗ, 1998, p. 400.
28
  Une telle conception pourrait trouver des bases théoriques chez un philosophe comme Leibniz,
ou plus proche de nous, un sociologue comme E. Goffman.



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                                          La manipulation mentale

 Marcela IACUB, juriste, chercheur CNRS, et chroniqueuse à Libération

Depuis quelques années, en France, nous pouvons avoir lřimpression que la paranoïa
nřest plus une maladie mentale mais une grille de lecture des rapports
intersubjectifs promue par les politiques pénales.
Le délit de manipulation mentale préjudiciable (2001)29, celui du harcèlement moral
au travail (2002), le nouvel harcèlement sexuel (2002) et bientôt la loi qui punira
les violences psychologiques au sein des couples sont, à des degrés divers, des
mises en scène de cette paranoïa pénale. Désormais, si vous vous sentez persécuté,
si vous êtes triste sans raison apparente, si des maladies terribles et
inexplicables comme le cancer vous assaillent, sachez que ces nouvelles infractions
que lřon vient de créer juste pour votre bonheur vous aideront à vous en sortir et
parfois même à guérir. Des magistrats seront là pour traquer les complots que des
individus malveillants trament à votre encontre. Mais ne pensez pas quřon vous
protège contre des terroristes, des tueurs ou des violeurs en série. Ces ennemis
qui vous persécutent sont souvent des gens tout à fait ordinaires : vos collègues
de travail, votre psychothérapeute, le membre dřune église non officielle, et
bientôt votre partenaire amoureux, si la proposition de loi que lřon discute à ce
sujet aboutit.
Vos persécuteurs ne tentent ni de vous frapper, ni de vous voler ni de vous violer.
Leur but est de sřemparer de votre appareil psychique afin de le saccager et de le
gouverner selon leurs desseins pervers. Vos persécuteurs sont des « manipulateurs »
qui connaissent des techniques licites et secrètes pour vous amener à vous
comporter selon leurs souhaits. Tandis que dans votre naïveté ou dans votre
ignorance vous croyez que vous avez la malchance de vous porter mal, le pervers,
lui, en profite pour mener à terme ses desseins et vous faire croire que cřest vous
lřauteur de ces désastres.
La logique de création de ces nouvelles infractions est, à chaque fois, plus ou
moins la même. Parfois ce sont des best-sellers relayés par des journalistes qui
amènent les lecteurs ou les spectateurs à se reconnaître dans le tableau de la
maltraitance perverse. Il en a été ainsi avec les livres de Marie France Hirigoyen30
et de Christophe Desjours31 pour le harcèlement moral. Ou bien il sřagit du travail
dřassociations relayé par des ouvrages32 qui justifient la création des nouvelles
infractions, comme cela fut le cas pour la sujétion psychologique produite par les
gourous et les « charlatans » prétendument psychothérapeutes. Parfois, les
campagnes commencent par des rapports plus ou moins officiels comme celui de
lřANVEFF, pour les violences psychologiques au sein des couples, dont le relais
associatif et journalistique a été aussi très important. On fait ensuite rapidement
des lois que lřon se met à lřappliquer avec plus ou moins dřengouement. Suivant la
logique de ce que lřon a dénommé une « démocratie dřopinion », ces entreprises
paranoïaco-punitives se présentent sous la forme dřune lutte des faibles contre les
forts : « briser la loi du silence », en finir une fois pour toutes avec lřimpunité
que les petits subissent de la part des tout-puissants manipulateurs. Il sřagit de
démasquer, dřidentifier, de punir et, enfin, de sauver.
Les psychiatres et psychologues qui nous ont donné le tableau clinique de ces
nouveaux    malfaiteurs -     harceleurs,    gourous,   charlatans    autoproclamés
psychothérapeutes - nřont pas peur du ridicule lorsquřils comparent ces individus à
des nazis, à des sorciers, à des diables ou à des vampires, les décrivant comme des
créatures dont le seul horizon est le Mal. Lřidée selon laquelle ces individus
seraient assoiffés de « mal », c'est-à-dire, quřils nřauraient comme but principal
non la recherche des gains ou des plaisirs, mais la destruction gratuite dřautrui
est très importante pour comprendre la rationalité quřon leur impute. Car ceci rend
impossible que lřon puisse négocier quoi que ce soit avec eux. Sřils nřavaient pas
en tête cette volonté de faire le « mal » on pourrait penser que lřon nřest pas en

29 Pour un aperçu critique de lřhistoire de lřélaboration de cette loi voir les travaux très
percutants dřArnaud ESQUERRE, en particulier,"Le psychique affaire de lřEtat ", in « MALAISE
DANS LA RÉGLEMENTATION », Che Vuoi ?, n°22, décembre 2004, LřHarmattan.
30 Le Harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Paris, Syros, 1998.
31 Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale, Seuil 1998.
32 J. M ABGRALL, La mécanique des sectes, éd Payot et Rivages, 1996. Pour lřamalgame entre les

sectes et les psychothérapeutes charlatans, voir T. NATHAN et JL SWERTVAEGHER, Sortir d’une
secte, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2003



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006           53
présence dřun harcèlement moral mais dřun conflit de travail, non pas dřun
assujettissement psychologique mais dřune fascination trop poussée, non pas une
violence psychologique mais dřun problème de couple. Tandis quřavec ceux dont le
but est de sřemparer de votre âme, pour lřassujettir et la détruire, vous ne pouvez
rien faire dřautre que de les « neutraliser », ce qui explique la réponse pénale.
Seule la peine peut effrayer ces personnes, même si lřon peut imaginer que, à la
première occasion, ils vont recommencer. Ceci laisse penser que ces infractions
connaîtront bientôt des développements nouveaux car toutes les conditions sont
posées pour que ces manipulateurs soient traitées par la loi moins par ce qu’ils
font que par ce qu’ils sont. Puisquřils sont pervers et quřils vont recommencer,
pourquoi ne pas tenter de les neutraliser dřune manière plus durable ?
Les stratégies attribuées aux pervers ordinaires poussent la population à
interpréter le comportement de leurs prochains dřune manière nouvelle. On dit que
leurs méfaits sont commis par des petites phrases répétées, par des regards mal
posés, par des commentaires déplacés, chacune de ces actions, licites en elles-
mêmes, sřintègrent dans une entreprise de destruction ou dřaltération du jugement
des victimes. Celles-ci ne sont pour rien dans ce qui leur arrive, elles sont aussi
équilibrées que tout citoyen majeur et sain dřesprit jusquřà ce quřun jour un
pervers se retrouve dans leur chemin pour venir miner leur existence de
lřintérieur. Ceci oblige donc à se livrer à une interprétation ou à une
surinterprétation des signes qui associent dans un rapport causal le mal du sujet à
une entreprise externe. Le juge est invité à valider le complot afin de libérer la
victime de ses maux. Car sřil nřy met pas fin, laissée entre les mains du pervers,
elle peut non seulement tomber dans de graves déprimes mais même se suicider et
développer des maladies mortelles. La peine est censée rompre ce circuit infernal,
permettre au sujet dřabord de prendre conscience quřil nřest pas responsable, quřil
est, lui, complètement innocent. Cřest dans ce mouvement paradoxal par lequel il
met à lřextérieur de lui-même sa liberté, en attribuant au pervers ses
comportements autodestructeurs, quřil peut être libre. Il pourra dire désormais
« je nřétais pas maître de moi, jřai été manipulé par le pervers, je nřétais quřune
pauvre marionnette pensant être sujet de mes propres actes et pensées ». Lorsque le
juge valide ces énoncés, dans la solennité dřun tribunal, cřest la société dans son
ensemble qui valide la théorie du complot, qui donne un sens commun et officiel aux
pensées paranoïaques de la victime et la rassure, la libérant ainsi de son mal de
vivre.
Voyons donc comment se présentent du point de vue légal ces nouvelles infractions.
Ceci semble particulièrement important pour comprendre aussi bien en quoi elles
peuvent être considérées différentes des normes précédentes ainsi que les problèmes
quřelles posent à des démocraties libérales. Pour ce faire, je vais me contenter de
montrer la structure de lřune de ces incriminations : celle de la manipulation
mentale préjudiciable qui me semble la plus paradigmatique de cette nouvelle
paranoïa pénale.

1. La manipulation mentale préjudiciable

Le nouvel article 223-15-2 du Code pénal dispose ce qui suit :

« Est puni de trois ans dřemprisonnement et de 375 mille euros dřamende lřabus
frauduleux de lřétat dřignorance ou de la situation de faiblesse soit dřun mineur,
soit dřune personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une
maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de
grossesse est apparente ou connue de son auteur, soit dřune personne en état de
sujétion psychologique ou physique résultant de lřexercice des pressions graves ou
réitérées ou de techniques propres à altérer son jugement, pour conduire ce mineur
ou cette personne à un acte ou une abstention qui lui sont gravement
préjudiciables. »
La peine sřélève à cinq ans lorsque lřinfraction est commise par le dirigeant de
fait ou de droit dřun groupement qui poursuit des activités ayant pour but ou pour
effet de créer, de maintenir ou dřexploiter la sujétion psychologique, ou physique
des personnes qui participent à ces activités

La manipulation mentale préjudiciable fut incluse dans un article qui portait sur
lřabus frauduleux de la faiblesse dřautrui soit du à son âge, trop jeune ou trop
vieux, soit dřune maladie physique ou psychique. Ce texte portait jadis sur lřabus
frauduleux des transferts patrimoniaux tandis que depuis la réforme résultante de



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   54
la loi de 2001 elle porte sur lřensemble des droits des personnes aussi bien
patrimoniaux que extrapatrimoniaux. Ainsi, par exemple, le fait dřouvrir sa
correspondance, de faire des jeûnes, de consentir à un rapport sexuel ou faire le
choix de la chasteté peuvent être considérés comme des actes préjudiciables aussi
bien que la remise de sommes dřargent.
Ce texte crée un amalgame entre un mineur, un malade grave, un grabataire, un
handicapé mental et quelquřun adulte, sain de corps et dřesprit qui se trouve sous
lřemprise dřune manipulation mentale. Cette disposition a donc créé une nouvelle
forme dřincapacité pour consentir à réaliser des actes licites, incapacité dont
lřorigine est la manipulation mentale.
La loi dit enfin « un acte ou une abstention qui lui sont gravement
préjudiciables » et nous avions donné lřexemple du consentement à un rapport
sexuel, la remise dřune somme dřargent, mais aussi des jeûnes, lřéloignement de sa
propre famille, lřabandon de son travail, etc. Ces actes dont on disait quřils sont
parfaitement licites pour les adultes sains dřesprit. Des actes, par ailleurs, que
les autres églises demandent à leurs fidèles.
Si à lřorigine cette infraction était vouée à lutter contre les mouvements
sectaires, le texte de la loi ne permet pas de nous limiter aux seules sectes. Il
suffit quřune personne dise avoir été manipulée par une autre et avoir commis de
ces actes que lřon considère préjudiciables pour que lřinfraction soit constituée.
Cřest ainsi que presque immédiatement que la loi fut voté des nombreux procès
furent   intentés  contre   les   psychothérapeutes   et   un  véritable  mouvement
gouvernemental dřaide aux victimes des charlatans fut créé au sein du ministère de
la santé (qui a soulevé une certaine fronde de la part des psychothérapeutes, ce
que lřon a dénommé en France, lřamendement Accoyer). Car il est certain quřau cœur
de la relation thérapeutique se trouve ce que lřon appelle le transfert, et quřil
sřagit dřune relation dřemprise ou dřamour, si lřon veut, une relation dřemprise
vouée à faire comprendre au patient les autres relations dřemprise dans laquelle il
se trouve ou il sřest trouvé dans le passé pour en finir avec elles grâce à cette
emprise que le thérapeute exerce sur eux. Mais cřest justement grâce à cette
relation dont rien ne garantit la suite heureuse, dont rien ne garantit ni la
vérité ni lřefficacité, cette relation dans laquelle le patient par un acte libre
et sans protection joue dans le vide sa liberté que lřon pense quřil pourra
« guérir ».
Dřautres encore ont songé à appliquer cette notion de manipulation mentale
préjudiciable à certains partis politiques en ouvrant une polémique. Ainsi, par
exemple, Lutte Ouvrière a été traité de secte par certaines personnalités
politiques. Pour lřinstant, on nřa pas cherché de mettre sous contrôle ce parti
mais il nřest pas impossible quřun ancien membre vienne se plaindre dřavoir été
manipulé par les membres de ce groupement politique, lesquels demandent que lřon
soit très strict avec les dogmes de ce parti, que lřon se réveille très tôt pour
aller distribuer des tracts, que lřon donne une partie de son salaire.
Mais plus généralement, cette infraction pourrait sřappliquer aux relations
amoureuses. Comment pourrait-on dénommer mieux que sous le terme dřemprise la
situation qui lie une personne amoureuse à une autre ou par laquelle elles sont
liées toutes les deux ? Il semblerait, en outre, que celui-ci soit le modèle
principal que la loi cherche à atteindre avec cette notion : le fait quřune
personne soit fascinée par une autre, fascination qui la mène soit à obéir aux
demandes de lřautre, soit à sřavancer sur ses désirs pour la complaire. Ainsi, la
personne amoureuse est capable de consentir à toutes sortes de folie : la remise
des sommes dřargent en liquide ou en cadeaux, lřéloignement de sa famille et de ses
amis, le fait parfois de sřoccuper du travail de lřautre, de souffrir comme
lřautre, etc. Cřest lřamour la matrice de cette infraction et on se demande comment
pourront réagir les tribunaux face à des plaintes articulées par des amoureux
éconduits et fondées sur le délit de manipulation mentale.
Mais pour quoi ne pas lřappliquer aussi à une amitié trop idéalisée ? Cřest un peu
la question que traite le Tartuffe de Molière. Rappelons-nous donc brièvement
lřintrigue de cette pièce. Orgon, un homme riche qui a une famille qui lřaime et le
respecte tombe sous les charmes de Tartuffe qui était un pauvre misérable qui se
présente comme un homme pieux. Orgon fait venir Tartuffe vivre chez lui, il le
traite comme un Prince et il est surtout obnubilé par sa pureté et par sa foi.
Orgon ne pense quřà le contenter et pour ce faire il sřéloigne de sa famille et de
ses amis et voudrait tout donner à Tartuffe y compris sa fille qui en aime un
autre. Mais Tartuffe est un véritable imposteur qui cherche à profiter dřOrgon. Il
cherche même à séduire sa femme et, lorsquřil est dénoncé par son fils, Orgon non




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   55
seulement ne le croit point mais de surcroît pour venger la réputation ainsi
offensée de Tartuffe lui fait don de tous ses biens.
On sait comment se termine cette pièce. La femme dřOrgon tend un piège à Tartuffe
et Orgon finit par comprendre quřil sřagit un imposteur. Cřest à ce moment-là que
Tartuffe lui dit que maintenant il est propriétaire de tous ses biens ainsi que
dřune cassette qui le présente comme un traître au roi.
Nous reviendrons sur cette pièce tout à lřheure car elle est très utile pour
comprendre la logique politique à lřœuvre dans le délit de manipulation mentale.
La question la plus délicate quřouvrira cette loi et qui rend cette infraction
particulièrement problématique est la preuve de la manipulation. Comment prouver
quřun sujet a été lřobjet dřune relation dřemprise ayant eu comme effet de le
rendre une sorte de « zombie », comme le prétend la loi ? Car ce que la loi
condamne comme étant un assujettissement psychique nřest point une erreur du
vouloir, il ne sřagit ni dřune escroquerie ni dřune menace. Les situations pour
lesquelles cette disposition est vouée à sřappliquer ne cachent pas à lřindividu ce
quřil est en train de faire et ne lřobligent pas à aller à lřencontre de sa
volonté. On ne fait pas croire à quelquřun quřil est en train dřacheter un
appartement qui nřappartient pas au vendeur, on ne dit pas à la « victime » que si
elle ne sřéloigne pas de sa famille elle aura à subir des conséquences
désastreuses. Les victimes connaissent tout ce quřelles sont en train de faire,
elles le font volontairement, sauf quřelles sont obnubilées. Elles cherchent à
plaire à leur gourou, elles donneraient tout pour se faire aimer de lui. On pourra
dire que ceci est très simple à prouver pour une secte. Pourtant, ce nřest pas le
cas. Il faut pour ceci montrer que le gourou est aussi conscient que le Tartuffe de
ce quřil fait, quřil est malhonnête, quřil ne croit pas à la parole quřil prêche.
Mais si lřon tentait de faire le même test avec les autres religions…ce serait fort
compliqué parce que les autres, celles qui sont officielles, comme je disais
demandent à leurs fidèles parfois obnubilés des choses semblables.
Mais surtout comment prouver quřun acte a été préjudiciable pour une personne
lorsque au moment de le faire elle y avait trouvé son « salut », alors que tous les
saluts sont faux, au fond, provisoires, et quřil arrive souvent de les regretter ?
Combien de gens qui ont milité dans certains partis politiques qui impliquent dans
certains pays de se faire arrêter, de se faire même torturer ont pu regretter leurs
engagements ? Et pourtant, cřétait leur vérité au moment de le faire. Mais encore,
combien des gens qui se sont mariés, qui ont donné leur argent, leur temps à leurs
conjoint lequel ou laquelle sont partis avec dřautres, ont regretté des choix qui
sřavéraient au moment de les faire naturels et vitaux, se sont dits par la suite
quřils avaient été escroqués ? Nřest-ce pas lřapanage de la liberté le fait de se
donner en risquant de tout perdre, y compris le sens même de nos actes passés ?
Les best-sellers ainsi que les rapports officiels qui sont venus demander que
lřemprise soit lřobjet dřune punition exemplaire semblent donner des éléments pour
faire les frais de la preuve impossible de lřassujettissement. On a ainsi dessiné
la figure du pervers manipulateur qui pourrait permettre de déterminer à travers
des expertises psychologiques qui des deux personnes qui sřaccusent réciproquement
de manipulation est coupable. Cřest par ce biais quřils comptent passer outre le
caractère éminemment réversible du discours des victimes et des supposés bourreaux.

2. Analyse

On peut se demander comment est on arrivé là. On pourrait essayer dřabord
lřhypothèse de Norbert Elias. Après avoir maîtrisé les violences physiques, notre
civilisation chercherait à interdire désormais les violences psychologiques. Ce que
lřon cherche à traquer ce sont certains rapports de pouvoir, des « influences » que
certains individus exercent sur dřautres, selon le modèle classique de la « fausse
conscience » ou de la « fausse liberté ». Dans chacune de ces infractions lřon voit
à lřœuvre le même principe : punir les individus qui cherchent à nous gouverner à
notre insu. Pourtant, ce nřest pas le fait dřêtre gouverné par autrui qui est
stigmatisé par nos lois. On accepte sans problème que les parents assujettissent
leurs enfants même au-delà de lřenfance les rendant très malheureux, quřun
psychiatre diplômé fasse une mauvaise psychothérapie qui coûte cher et ne sert à
rien, que certaines églises invitent leurs fidèles à ne point utiliser des
préservatifs afin dřéchapper au sida. Le fait que toutes ces influences soient
mauvaises nřest pas considéré comme un assujettissement contraire aux intérêts des
personnes. Les nouvelles lois partent du présupposé quřil y a des bonnes et des
mauvaises manières dřêtre assujetti à autrui, des bonnes et des mauvaises manières
de faire des choses contraires à nos intérêts. Cherchent-elles à pourchasser ces



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   56
« mauvaises manières » afin que les autres fonctionnent sans entraves? Cřest fort
possible. En tout état de cause, il semble clair quřil sřagit de mettre de lřordre
dans un monde dont les institutions intermédiaires, dit-on, ne fonctionnent plus
comme jadis. Dans ce contexte, la liberté de disposer de soi-même semble une arme
de subversion de lřordre social très dangereuse. Quoi de mieux que de rendre lřEtat
garant de nos relations interpersonnelles non institutionnalisées transformant
notre fascination pour autrui en violence?
On peut donc dire que ce type de règles parfaitement arbitraires, fondées sur un
savoir sur le psychisme de psychologue de magazine ou de chasseur de sorcières
nřauront une application que dans les domaines que lřEtat stigmatise, dans toutes
ces relations jugées pernicieuses, aussi pernicieuses que les sectes pour lřordre
social dans une société qui semble nostalgique dřun monde dans lequel un certain
ordre familial se portait garant dřune certaine uniformité des formes de vie.

3. Conclusion

Jusquřoù la volonté de lřEtat de bien faire, de sřoccuper de nos souffrances, de
pénétrer dans les abîmes de notre âme pour nous libérer des emprises pernicieuses
que nous pouvons souffrir peut-il aller sans créer un sentiment non pas seulement
dřintrusion mais surtout dřarbitraire? Si depuis plus dřun siècle, depuis, en
substance, la fin du XIXe siècle lřEtat nřa pas cessé de sřintroduire dans la sphère
privée, parfois avec raison, si ces demandes ont été de plus en plus pressantes
dans les années 1970 où lřon criait que le privé est politique, le type
dřintromission quřil commence à mettre en place depuis quelques années semble bien
différent, car, comme nous lřavons vu, cela concerne moins le caractère privé ou
non privé de ces interventions que la garantie dřune application objective des
lois. Cřest pour cela que la question privé/public est peut-être mal posée. Il
faudrait plutôt parler de lřexistence de règles arbitraires dans des domaines de la
vie qui sont tenus pour dangereux par lřEtat, et que nous pouvons désigner, même si
cela peut sembler quelque peu pompeux ou ridicule, comme celui de lřAmour et des
conséquences quřil peut entraîner dans nos vies. Par amour jřentends ici lřensemble
des relations interindividuelles dřemprise que certains individus peuvent exercer
sur dřautres. Ces nouvelles lois dont le délit de manipulation mentale est
paradigmatique posent la question donc des conditions que doit réunir une règle de
droit dans un état de droit, dans une société démocratique. Ces règles-là ne
réunissent pas les conditions de légalité et donc ne peuvent rien commander de
précis et lřon ne sait même pas si en nřayant rien fait on ne va pas les appliquer
contre nous.
Il est intéressant de voir comment dans la pièce le « Tartuffe » Molière avait
résolu la question des engagements libres quřOrgon avait souscrits à la faveur de
son gourou. Cřest le roi qui a fini par annuler ces contrats et Molière évoque avec
ces mots le pouvoir du Prince :

« Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
Et que ne peut tromper tout lřart des imposteurs.
Dřun fin discernement sa grande âme pourvue
Sur les choses toujours jette une droite vue ;
Chez elle jamais rien ne surprend trop dřaccès,
Et sa ferme raison tombe en nul excès.
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle ;
Mais sans aveuglement il fait briller le zèle,
Et lřamour pour les vrais ne ferme point son cœur
A tout ce que les faux doivent donner dřhorreur.
Celui-ci nřétait pas pour le pouvoir surprendre,
Et des pièges plus fins on le voit se défendre.
Dřabord il a percé, par ses vives clartés,
Des replis de son cœur toutes les lâchetés.
Venant vous accuser, il sřest trahi lui-même ;
Et par un juste trait de lřéquité suprême,
Sřest découvert au prince un fourbe renommé,



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   57
Dont sous un autre nom il était informé ;
Et cřest un long détail dřactions toutes noires
Dont on pourrait former des volumes dřhistoires.
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté sa lâche ingratitude et sa déloyauté ;
A ses autres horreurs il a joint cette suite, (…) »

Voici donc le type de pouvoir que ces règles invoquent : un pouvoir comme celui
dřun monarque absolu qui était semble-t-il capable de voir partout, de faire vivre
et mourir et surtout ne jamais se tromper. Cřest pour cela que dans ces temps où la
procédure pénale était fondée sur de tels présupposés on a pu condamner des gens
pour sorcellerie, sous la foi de preuves absolument arbitraires, que les juges
résolvaient les affaires par des procédures plus ou moins ordaliques comme la
torture (à laquelle on pourrait comparer lřexpertise psychologique dřaujourdřhui,
tout au moins en ce qui concerne la fiabilité de la « vérité » contenue dans ce
type dřenquêtes). Cřest tout ce monde arbitraire que les Lumières, que lřétat de
droit moderne a cherché à combattre. Et cřest un nouveau un pouvoir de ce type qui
est en train de se mettre en place insidieusement à travers ces nouvelles
infractions.
Voici la raison qui mřa mené à écrire une sorte de faux roman, de pastiche, dénommé
Aimer tue (Stock, 2005) dans lequel jřai essayé de mettre en scène aussi bien la
réversibilité des récits des tourments amoureux et son corollaire, lřimpossibilité
de juger et de punir.
Le résultat a été assez surprenant. Au lieu de comprendre les choses ainsi, -et
pourtant les exagérations de mon personnage sont évidentes- certains journalistes
et quelques lecteurs lřont pris à la lettre et voici quřils ont pensé que jřavais
écrit des choses contre lřamour, pour pénaliser cette passion terrible et les
pervers qui sřen servent comme dřautres dřun pistolet. Certains mřont conseillé
dřêtre plus optimiste, pensant que jřavais peut-être eu de très mauvaises
expériences, tout en faisant une défense de la liberté dřaimer. Dřautres ont
cherché à me rencontrer pour me faire part de comment ils avaient été victimes des
pervers. Je me suis donc demandée si, comme moi-même je lřavais fait avec ce
pastiche, les chasseurs de sorciers dřaujourdřhui, ceux qui font des livres pour
pénaliser lřemprise, ne sont pas des sortes de Tartuffe qui cherchent à manipuler
la population afin dřen tirer profit. Voici comment il est difficile de critiquer
ces théories paranoïaques sans devenir aussi paranoïaque que ceux que nous
critiquons.




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006    58
Les institutions psychiatriques laissent-elles une place à une
                « Clinique de Concertation » ?

           Dr E. BONVIN, Médecin spécialiste en psychiatrie &
       psychothérapie FMH, Coordinateur du Réseau Santé Valais.


Je suis responsable de formations et recherches dans le cadre dřune institution
psychiatrique publique pour une région de Suisse qui sřappelle le Valais, qui est un
canton bilingue : francophone à deux tiers et germanophone. Lřidée de mon intervention
aujourdřhui est de réfléchir à la question suivante : les personnes, les familles en
détresse ou les réseaux en détresse doivent aussi répondre à une capacité réceptrice et
adaptative dřun réseau dřencadrement. Je vais développer cette question notamment pour
savoir comment développer cette attitude réceptrice et adaptative dans le cadre
dřinstitutions socio sanitaires. Cela pose toute une série de problèmes, donc on va se
situer dans un niveau de concertation qui nřest pas directement de la concertation
clinique comme on lřaborde habituellement mais on va se situer dans ce qui peut être
réfléchi en termes de concertation à la fois professionnelle, institutionnelle voire
politique.

Nous allons dřabord présenter le contexte dans lequel nous travaillons. Ce contexte
professionnel a certaines particularités régionales, mais vous verrez que dans le fond,
on retrouve une organisation qui est assez propre à lřorganisation notamment européenne
des institutions et ça vaut la peine de le présenter en tant que tel. Comprenez-le
surtout comme une illustration de lřinstitution plus que comme la présentation à
proprement parler de cette institution-là. Les institutions actuelles ont une
organisation établie en fonction des structures et des besoins de lřinstitution elle-
même. Tout est organisé dans une institution autour des besoins mêmes de lřinstitution.
Les institutions sont légitimées par lřétat, par les codes réglementaires, par un
appareil dřétat et aussi par des codes professionnels. Le souci est de savoir à quel
point nous respectons lřorganisation institutionnelle et professionnelle en même temps.
Cřest une logique centrée sur la justification dřactivité. Dans le domaine médical,
cřest ce qui justifie administrativement, formellement, professionnellement… Notre
activité, cřest la pathologie. Il nřest pas possible dřavoir une activité sans un label
« diagnostic ». Cřest le souci premier des professionnels : justifier leur activité par
une bonne labellisation de la pathologie, étant entendu que le terme pathologie est
déjà un label en soi, un regard sur la souffrance que porte le discours médical.
Ensuite cřest une logique de la prise en charge individuelle, on est pris en charge au
cas par cas, on ne peut prendre en charge que des individus. En Suisse, la nouvelle
tarification sur la prise en charge médicale est un casse-tête infernal pour ce qui est
dřune tarification en ce qui concerne les familles. Qui va payer ? Le patient désigné ?
Lřensemble ? Faut-il faire une arithmétique entre les différents participants et si
oui, qui est considéré comme participant, malade ou pas ? La difficulté se pose par le
fait que tout est organisé autour de lřindividu et à chaque individu correspond la
prise en charge par un autre individu. Cřest aussi très difficile de faire une
facturation globale. Cřest donc une logique de la prise en charge individuelle.

Dans ce système, tout changement met en péril les acquis. Tout est construit dans une
institution, dans une profession en fonction dřacquis juridiques, interprofessionnels,
de limites qui sont posées et dans le fond, toute dynamique de changement va être
perçue comme menaçante. Autre spécificité : ne pas communiquer, cřest conserver
ressources et pouvoir : moins jřen dit sur ce que je fais, pas seulement aux usagers
mais aussi aux collègues, plus je préserve mes prérogatives.

Cřest une logique qui a fonctionné comme ça depuis plusieurs décennies maintenant et
que lřon retrouve à de nombreux niveaux.

Vous avez dans lřactivité dřune institution, une répartition des tâches et des
ressources en fonction des territoires institutionnels. Toute institution est organisée
comme lřappareil public, en fonction de territoires précis et cřest une répartition
pyramidale et segmentaire des fonctions. Pyramidale parce que hiérarchique et
segmentaire parce que chacun a son domaine, dřun point précis à un autre, qui peut
difficilement être débordé. Le passage de la pluridisciplinarité où nous sommes
plusieurs intervenants de secteurs différents à lřinterdisciplinarité, cřest-à-dire
comment est ce que nous pouvons faire des zones de recoupement et un travail en commun,
tout ce débat se retrouve autour de ces questions-là, dřorganisation très précise, de



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   59
répartition de tâches, de cahier des charges et cřest une rédaction qui se fait en
fonction des besoins des professionnels et des institutions.

Les limites et les problèmes de ce type dřinstitutions, cřest dřabord le morcellement.
Il y a un grand morcellement des institutions elles-mêmes, des ressources et des
informations puisque dans le fond on peut même arriver dans certaines institutions où
chaque morceau de lřensemble a son type dřinformation, de structure, de fonctionnement,
cřest autant de langues et de cultures différentes quřon retrouve. Cřest un
morcellement des compétences, des prises en charge, de lřitinéraire thérapeutique des
usagers, cřest un repli des structures décentralisées. Cřest un problème que lřon
retrouve un peu partout en Europe notamment sur le fait que dans ce type
dřorganisations, vous retrouvez très facilement des petites entités qui fonctionnent
avec une masse critique de fonctionnement assez basse et qui se retrouve isolée par
rapport à des secteurs centraux. Comme tout est « hospitalo-centré » ou « universito-
centré » ou même en fonction de certaines régions, les petites unités décentralisées
vivent souvent sur elles-mêmes et cřest comme ça que vous apprenez dřun coup quřil y a
des institutions où existent des maltraitances depuis plusieurs années sans que
personne ne se soit rendu compte, sans quřil y ait de contrôle interprofessionnel, etc.

Il y a des lacunes dřinfrastructure, de ressources cliniques. Il est très difficile
dřorganiser la clinique lorsquřelle est compartimentée. Actuellement par exemple, dans
le domaine de la psychiatrie, on est passé du système sectoriel au système de soins par
diagnostics. Le nombre de diagnostics dans le domaine de la santé mentale a triplé en
vingt ans et si on veut faire une clinique spécifique à chaque diagnostic, dans des cas
rares et difficiles, il nřy aura pas beaucoup de cliniques et ça pose toutes sortes de
problèmes : on ne sait plus très bien où mettre certains patients qui arrivent soit
avec des diagnostics multiples, ce quřon appelle la poly morbidité, ou avec des
diagnostics rares ; on ne sait pas où les mettre.

Lacunes de ressources scientifiques aussi parce que chaque domaine développe son propre
outil, et au niveau pédagogique. Surtout, ce que nous observons, cřest ce qui se
retrouve dans de nombreux domaines, cřest lřinsuffisance et lřessoufflement des
ressources humaines.

Cřest un constat sombre, mais il y existe réellement un épuisement des institutions.

Nous avons un service de psychiatrie pour lřadulte et la personne âgée francophone. Il
faut savoir que le Valais, cřest environ 280 000 habitants. A côté de ça nous avons un
même service, pour la personne âgée et lřadulte, germanophone. Nous avons une
institution qui sřoccupe spécifiquement de la toxicomanie (alcool, drogue), nous avons
aussi une institution qui sřoccupe du handicap mental. Vous avez là-dedans une sorte de
commission politique : une commission cantonale de protection de la santé qui essaye de
donner son avis sur ce qui se passe. Tout cela appartient à un service de lřétat qui
sřappelle le Service de la Santé Publique. A côté de ça, vous avez les services
sociaux : un service social pour lřencadrement des personnes invalides et un service
social pour les foyers dřhébergement, cela se retrouve dans un autre service qui est le
Service des Affaires Sociales. Ces deux services sont ensemble dans un département qui
est le Département de la santé, des affaires sociales et de lřénergie. Ensuite vous
avez les enfants et les adolescents. A côté vous avez un centre thérapie. Le SPEA,
cřest la psychiatrie et le CDTEA, cřest plutôt les psychologues. Si vous allez en
psychiatrie, vous payez, si vous allez chez les psychologues, cřest gratuit. Vous avez
les institutions psycho éducatives. Tout cela se retrouve dans le Service Cantonal
dřAide à la Jeunesse lui-même dans le département de la jeunesse et des sports. Enfin,
vous avez un autre service : la psychiatrie pénitentiaire qui se retrouve avec un autre
service qui est lřétablissement pénitentiaire et le département des finances, des
institutions et de la sécurité.

Quand on a réfléchi et que nous sommes en train de réfléchir sur la planification de la
santé mentale et de la psychiatrie dans le Valais, nous sommes dans ce schéma-là, comme
dans beaucoup dřendroits. On dans est une situation où toute la question qui se pose là
pour une personne ou une famille en détresse cřest de savoir comment frapper à la bonne
porte. On est dans la logique de lřart de frapper à la bonne porte, difficile à
pratiquer, car entre la peine, la force convocatrice et la réponse qui pourrait être
donnée, souvent il y a une sorte de labyrinthe qui se met en place ou ce quřon pourrait
appeler lřitinéraire thérapeutique des usagers qui vont circuler dřune institution à
lřautre, dřun endroit à lřautre. Evidemment, si on sřoccupe de familles ou de réseaux
complexes, vous imaginez la complexité : les diagrammes de la concertation sont souvent
éloquents à ce sujet.




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   60
Nous avons maintenant un intrus qui ébranle tout ce système : on arrive dans lřère de
la maîtrise et de lřéconomicité en temps réel, cřest un discours que vous connaissez
dans la plupart des pays regroupés ici. Bouleversement de lřordre et des valeurs de
référence, on nous dit : « vous devez pouvoir relever, contrôler la comptabilité
analytique. » En Suisse, la profession médicale est devenue la profession la plus
contrôlée : toutes les prestations sont calculées, facturées à cinq minutes près. Cřest
un changement dřintentionnalité de langage, on est dans le langage de lřéconomicité. Il
faut réduire les coûts, les dépenses. Cřest un démembrement, une restructuration
professionnelle, ce nřest pas seulement propre au secteur médical. Un bouleversement
des pratiques et lřinstauration dřune logique de lřurgence : confusion, déconcertation.
Si vous allez dans les institutions ou même dans les entreprises, nous sommes dans des
situations où les institutions sont déconcertées. Que faut-il faire ? Comment sortir de
cette situation ?

Plusieurs attitudes possibles : lřasservissement, dire que lřordre des valeurs
économiques et nécessaire, il faut lřappliquer au détriment de lřordre des valeurs
propres au activités spécifiques ou aux professions respectives que nous pouvons peut-
être représenter. La résistance : la réaction rigide. Maintenir lřancien ordre des
valeurs, rester en place et résister. Autre possibilité : potentialiser les ressources
institutionnelles résiduelles pour un ajustement dynamique au changement en les
intégrant dans une perspective de développement durable des valeurs légitimant
lřactivité spécifique des personnes et des institutions. Ca veut dire quřil y a une
possibilité de réagir. Ce sont des situations propices pour redéfinir les choses, nous
redéfinir dans ce contexte-là et dans le fond imaginer et créer dřautres modes de
fonctionnement. Cřest précisément là-dedans que la démarche faite dans le domaine de la
« Clinique de Concertation », non pas globalement mais comme un outil qui est très
intéressant à certains niveaux dans la réflexion globale comme dans certaines
applications cliniques.

Les   ressources   institutionnelles,  quelles   sont-elles ?  Dřune   part  lřéthique
professionnelle des collaborateurs parce que nous avons tous un sens des valeurs et ce
sens de lřéthique professionnelle, je le rencontre personnellement beaucoup parmi les
nombreux collaborateurs que nous avons. Dans notre institution, lřinstitution
psychiatrique pour adultes, personnes âgées francophones, nous sommes environ trois
cent collaborateurs, une quarantaine de médecins, une quinzaine de psychologues,
beaucoup de personnes dans les soins infirmiers. Dans cette équipe là, une motivation
professionnelle existe, cřest-à-dire lřidée de défendre une valeur propre à sa
promotion , aux soins aussi.

Le souhait de développer des pratiques professionnelles et institutionnelles. Je nřai
volontairement pas mis « nouvelles » parce que le but nřest pas forcément de faire du
nouveau mais surtout de développer des pratiques.

Le renouvellement des valeurs et des pratiques des champs professionnels parce que les
valeurs ont été ébranlées et il sřagit de les rendre à nouveau explicites, certaines,
ou en débat tout au moins. Dans le fond cřest aussi un atout majeur dans la démarche
qui se fait dans de nombreux secteurs dans tous les pays dřEurope et même le monde
entier, il y a des démarches intéressantes qui se font et qui sont maintenant aussi
soutenues   par  certaines  prises  de   position  socio-politiques  que   nous  avons
particulièrement étudiées.

Il y a dřabord de nouvelles lignes directrice qui ont été édictées par lřOMS Europe en
2000. LřOMS a ensuite fait en 2001 un rapport annuel sur la santé dans le monde, cřest
un rapport très important, il est accessible sur Internet. Il en dit long sur les
orientations que peut prendre la question du soulagement de la souffrance ou de la
problématique de la santé mentale dans de nombreux pays. Il y a beaucoup de choses
décrites, que ce soit en Europe, en Extrême-Orient, en Amérique du Sud.

Nous avons eu en Suisse un débat qui a été ouvert par la politique nationale de santé
en 2004, qui a proposé une remise en question des fonctionnements sřoccupant de la
santé mentale et de la souffrance psychique. En outre, lřUnion Européenne vient de
publier un livre vert que vous pouvez aussi trouver facilement.

Je vais mentionner deux ou trois choses sur les différentes recommandations. Elles se
regroupent un peu toutes. En résumé, tout le monde préconise des collaborations
intersectorielles et avec tous les acteurs impliqués : les individus, les familles, les
professionnels, les politiciens, les autorités. Cřest vraiment une grande insistance
qui est mise sur cette idée de collaboration intersectorielle, interprofessionnelle et
de tous les partenaires impliqués, une activité orientée vers les besoins des usagers
et de leur famille. Ce rapport 2001 de lřOMS est très intéressant parce quřil y a 300



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   61
pages sur la santé, mentale sur la psychiatrie, et vous avez deux lignes sur les
modèles   thérapeutiques,  les  psychodynamiques,   les  systémiques,   les  cognitivo-
comportementalistes et on y a va avec des rapports, des livres noirs, des complots et
jřen passe. Cřest très intéressant que dans un rapport comme cela, qui regroupe les
activités au niveau mondial, on évoque plus ces questions-là. Personnellement quand
jřai vu ces questions, jřai trouvé très intéressant parce que le thème qui est vraiment
abordé dans ces rapports, cřest la question des besoins des usagers, cřest « où se
trouvent les nécessités et les besoins et comment répondre à ces besoins ? » Cřest
vraiment orienté sur les usagers et les familles elles-mêmes qui prennent du coup un
rôle très important.

Ensuite cřest une action déployée là où apparaissent les besoins, dans la famille, la
communauté, les communes, les écoles, le lieu de travail et durant les loisirs. La
pratique qui se fait dans la concertation est intéressante car cřest déjà une des plus
belles illustrations de ce type de recommandations-là. Ensuite, faciliter lřaccès aux
soins et développer la qualité des soins tout au long de la chaîne des offres de soins,
assurer les soins dans le cadre dřun plan thérapeutique intégratif et communautaire,
cřest-à-dire doser, intégrer plusieurs aspects, pratiques, modèles dans la communauté.

Inclure usagers, familles, communauté dans le processus de soin eux-mêmes, promouvoir
lřentraide, lřaide à soi-même, lřaide bénévole, le soutien des proches à la
participation des personnes concernées à tous les niveaux des systèmes de santé.

SI je me suis permis de vous donner ce résumé-là, cřest parce que je pense quřil est
particulièrement adapté au type de pratiques que vous avez aussi et pour que vous
sachiez que au fond, cřest dans lřair. Dans la plupart des pays de lřUnion Européenne,
la santé mentale, sous la base de ce type de rapports-là, a été priorité sanitaire.
Cřest important de le souligner, ce sont des argumentations à utiliser dans les
institutions, dans les politiques régionales aussi pour mettre en avant ces choses-là,
nous avons des ressources, cřest assez nouveau dans la pratique socio-sanitaire dans le
domaine de la santé mentale et la psychiatrie. Il y a une sorte de consensus qui
sřétablit gentiment : quelle est notre pratique, où sont les besoins, comment les
quantifier ? LřOMS a commencé à faire des rapports sur les coûts de la santé mentale.
Cela intéresse beaucoup les politiciens qui parlent beaucoup de ça maintenant. Combien
coûte le stress par exemple ? On a pu dire en Suisse que le stress coûte 4,2 milliards
de francs suisses par année, le suicide, cřest 2,5 milliards de francs suisses par
année, etc.




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006   62
       L'école : voie d'accès royale au Travail Thérapeutique de
                                Réseau

                                             Marie-Claire MICHAUD

A la suite du Dr Bonvin et de Mme Iacub, je ne peux mřempêcher dřentendre des
sortes de résonance concernant les questions soulevées avec celles que pose
lřinstitution scolaire, notamment, les questions de pouvoir, les questions de
risques de manipulation préjudiciable, les questions de la responsabilité des
individus, les questions dřorganisation et de morcellement et les questions qui
révèlent nos incapacités à répondre à certaines détresses. Je pense aux détresses,
par exemple, des élèves que lřon nomme « poly exclus » et qui circulent activement
dans un réseau…

Parler de voie dřaccès royale pour parler de lřécole de la République est quelque
peu inhabituel et provocateur !

Mais nous savons tous combien lřécole occupe une place importante dans
lřimaginaire mais aussi dans la vie réelle des gens. De ce fait, nous pouvons
apréhender à quel point lřécole, lřinstitution école représente une porte dřentrée
remarquable, tout à fait intéressante et parfois peu exploitée dans un travail de
réseau.
Elle constitue un levier puissant et souvent inexploité pour identifier des
ressources potentielles.

Pour présenter les pratiques de concertation sur notre territoire, il est utile de
présenter le Centre « Ecole et Famille » dans le département du Val dřOise dans
lequel nous intervenons depuis maintenant six ans comme étant un espace de
proximité et de ressources en France, dans le Nord Ouest de la région Parisienne ,
créé

- à partir dřune volonté et dřun partenariat Education Nationale, Municipalités,
Collectivités locales et régionales, Politique des villes
- à partir dřun volonté ou mieux dřun souci des familles sřexprimant au travers des
signaux dřalarmes dřélèves scolarisés en lycées, collèges ou écoles primaires.

Ce lieu sřintéresse aux interactions entre les professionnels de lřécole, les
parents, les habitants des quartiers, les jeunes, les responsables locaux
politiques et institutionnels en y introduisant la part réelle dřengagement ou de
possibilité dřengagement des différents acteurs.
lřobjectif étant de faciliter la rencontre entre famille et école, dřassocier les
acteurs de terrain désireux de travailler de manère plus transversale, de créer une
collectivité et un esprit de réseau.

Je dis souvent que nous travaillons à lřactivation dřun vaste champ de recouvrement
des domaines touchant au pédagogique, à lřéducatif, au social, au médical, à
lřaide, au contrôle et au soin. Ce nřest pas un lieu de plus mais un espace de
recherche, de laboratoire qui va autoriser un changement. Les concepts de la
Clinique de la Concertation nous servent de « colonne vertébrale » dans la
déclinaison de nos différents dispositifs.



Pourquoi partir de l’école ?

Lřécole reste un espoir grandissant pour les familles parce quřil y est question de
lřavenir de leurs enfants et de la construction de leur avenir.
Ce capital ressource que représente lřécole - même et surtout à lřheure actuelle
parce que les contextes de travail sont de plus en plus difficiles et
déconcertants- est une porte dřentrée royale pour jouer ce rôle de levier dont on a



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006    63
tant besoin, ce rôle moteur, activateur des forces des familles mais aussi des
forces des professionnels de lřenfance engagés aux côtés des familles.

Pourquoi partir de l’école ?

- Un parent a besoin de lřécole pour son enfant, un enseignant a besoin que le
parent confie son enfant à lřécole… Familles et professionnels sont demandeurs,
force de propositions, concernés et par conséquent engagés dans une balance
dřintérêts : on peut dire quřils représentent un poids équivalent de souci,
dřinquiétude, dřintérêts.

- De ce fait, les situations de refus scolaires, de manifestations de violences,
dřabsentéisme, dřinintérêt, dřirrespect imposent une réflexion commune, un souci
commun tant du point de vue familial que scolaire.



Cřest dans cette communauté dřintérêts que lřidée dřouvrir un espace tiers jouant
le rôle de révélateur a rendu les choses plus visibles, ( comme lřa souligné si
justement Mme Teresa Premoli ), plus réalisables et a autorisé la mise en place de
dispositifs permettant la rencontre et le débat entre familles et professionnels.
Il a permis également dřouvrir lřinstitution Ŕ école à une autre dimension qui est
celle du réseau large de professionnels.

Devant le nombre croissant de visites de professionnels de lřécole à la recherche
de soutien et de validation de leurs compétences professionnelles, nous avons
conclu à la nécessité de trouver des lieux, de mettre en place des cadres de
travail hors institution scolaire dans un premier temps pour aider à la réflexion
commune, à la mise en débat, pour comprendre les mécanismes en jeu, et lire les
différentes délégations faites aux professionnels par les familles.

Parler de quoi à partir de l’école ?

Bon nombre de situations complexes qui éclatent à lřécole ont à voir avec dřautres
problématiques dans la plupart des cas. Les professionnels le savent bien.

A quoi répondre, à quelle interpellation ?
Cřest une question qui occupe immédiatement le professionnel : notre proposition
serait plutôt de rechercher quelle est la part commune de nos multiples
interventions ?

Par exemple,
* Quand une assistante sociale scolaire rencontre, à la demande du chef
dřétablissement, un enfant et sa mère pour des problèmes dřabsentéisme et pense à
proposer une aide éducative,

* Quand une conseillère dřorientation et un enseignant proposent une réorientation
pour cet élève,

* Quand une conseillère en économie sociale et familiale de la CAF se rend au
domicile de cette même famille et constate le rôle important de cet enfant dans
lřaide administrative du couple parental,

* Quand un médecin de famille souhaite une aide plus efficace au domicile de cette
même famille pour soutenir le père dans son handicap physique

* Quand une conseillère sociale est vivement interpellée pour une demande de
logement plus grand pour cette même famille,




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006    64
* Quand une puéricultrice constate un défaut dřintérêt pour le plus jeune enfant
qui vient de naitre , etc…etc..

N’y a t il pas là un champ commun d’interventions qu’il serait utile à privilégier
pour un temps et qui aurait des effets sur la scolarité de cet élève ?
La porte dřentrée dans cette situation a été lřabsentéisme à lřécole mais très
vite, on sřaperçoit de la multitude des interpellations de cette famille dans le
réseau des professionnels.

Quelle est la demande qui va prédominer ?
Lřécole ? Le budget, le logement ? la santé ? la prévention ? la protection ?
Quelle réponse privilégier ? Doit - il y avoir simultanéité dans les réponses ?
Le Dr Bonvin parlait effectivement « d’un temps nécessaire à l’élaboration de
l’aide parce qu’il y a des possibilités de réagir ».

Comment ce mouvement de refus de l’école par ce jeune,
comment cette multiplicité de détresses exprimée dans cette famille peut être
perçue comme un potentiel , et non comme un mouvement désordonné, voire
manipulatoire des familles envers les professionnels ?

Comment lire ceci comme une invitation au relais ?
Si nous voulons ne pas crouler vers le découragement, nous avons la possiblité de
suivre le fil des familles.

Suivre le fil des familles inscrites dans des quartiers, dans des écoles qui
signalent sur un territoire leurs détresses , cřest accepter leur souhait dřinviter
les professionnels à travailler ensemble, à mettre en débat leurs conflits
dřintérêts.

Pour cela, nous devons considérer quřil y a un intérêt à travailler dans cette part
commune de nos missions et interventions .
A partir de cet intérêt explicité, nous allons laisser de côté pour un temps, les
réponses à faire, les solutions à trouver.

Nous allons travailler non seulement à la rencontre usagers- professionnels mais
aussi à la rencontre entre professionnels, entre institutions afin de ne pas
centrer nos réponses uniquement en termes de finances, dřorientation, de soins
mais en termes dřattention à la manière dont nous sommes interpellés et à la
manière dont nous allons ou pas nous mettre en lien.

Le travail de relais met en valeur la manière dont nous pouvons nous sentir moins
seuls face à des problématiques qui nous submergent.

Le travail de relais nous oblige à considérer les limites de nos interventions pour
nous ouvrir aux capacités dřautres professionnels.

Le travail de relais nous permet de trouver dans le réseau des professionnels à la
périphérie de lřécole des pôles ressources pour désenclaver les conflits
dřintérêts.

Le travail de relais nous permet de sortir de lřidée classique : « on ne voit
jamais les familles qu’on a besoin de rencontrer »…
En contournant les choses et voir où les familles adressent leur confiance dans un
réseau ? Nous allons chercher des points du réseau vers lesquels les familles
donnent leur confiance. Ces points de réseau vont devenir des pôles ressources pour
les professionnels.

De relais en relais, le travail de concertation peut se poser et sřimposer. Comme
le soulignait Mme Léon « en présence des usagers qui nous regardent travailler »…



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006    65
Dans l’extrait du film que nous allons voir, il sřagit dřun jeune élève qui amène
un lot de comportements violents à lřécole élémentaire. Sa famille est issue du
Maroc et sřest installée pour des besoins de travail dans le nord de lřItalie.

La directrice, déroutée par cet enfant, par ce quřil amène à lřécole va utiliser le
dispositif de la Clinique de la Concertation dans son école pour aller au delà de
sa solitude. Elle va dire sa limite dans lřaide à apporter à cet enfant mais, dans
le même temps, elle va opérer une demande dřaide à dřautres professionnels de son
réseau, plus ou moins concernés par cette situation.

Elle va utiliser son questionnement, sa déconcertation devant les comportements de
ce jeune élève pour sřouvrir au réseau, pour développer un travail de relais .

Deux voies sřouvraient à elle : la voie de la fermeture et de lřexclusion en
invoquant, comme on le fait habituellement, lřintérêt public des autres élèves de
lřétablissement ; la voie de lřouverture en risquant sa réputation.
Elle opte pour lřouverture et le décloisonnement des missions, des territoires de
chacun : elle demande de lřaide.
« Je ne supporte pas toute seule la solitude et la responsabilité » dira - t -
elle.
La demande dřaide de ce jeune et de sa famille relayée par la demande dřaide de
cette directrice a constitué une force dřinvitation dans le réseau assez
surprenante puisque beaucoup de personnes étaient présentes au rendez vous.

Dans cet extrait, comme dans toutes tentatives de décloisonner les pratiques,
dřaccepter le débat entre les membres dřune famille et les professionnels, qu’est
ce qu’on peut lire ?



*il y a la question de vouloir sortir de sa solitude et de son isolement.

* il y a la question de ne pas penser trop vite exclusion, recherche de solutions,
protection de lřintérêt global

*au travers de lřéchec, il y a la question de faire le deuil dřune toute puissance
dans la prise en charge et de comprendre lřimportance de lřétablissement de liens
entre les équipes qui finalement renforce une identité professionnelle

* il y a la question de la fierté de la famille dřêtre reçue, dřêtre considérée à
part entière, avec sa spécificité pour participer au débat des professionnels

* il y a la question de la fierté de lřenfant qui voit de quelle manière est
« traitée » sa famille , qui voit que ses parents sont considérés dans une
complémentarité éthique avec le réseau des professionnels

* enfin , il y a la question du choix opéré dans le déroulement de la rencontre :
rechercher les ressources, ce qui fait honneur avant de mettre lřaccent uniquement
sur ce qui ne va pas.
Le réseau élargi des professionnels y aide !



Cřest une unité de travail qui est proposée là et qui installe, à mon avis, tout à
fait durablement des histoires de liens de confiance sur lesquels les jeunes, les
enfants, les élèves ont besoin de sřappuyer pour grandir et se construire.
Cřest une unité de travail quřil est temps dřintégrer dans la communauté scolaire.




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006    66
                                 Pratique de Réseau à Bruxelles

                        Lydwine VERHAEGEN - Docteur en Sociologie



          1.        Introduction


Notre position spécifique sociologique est de partir du
-Travail de terrain à résoudre des problèmes plutôt que des questions ( il y a une
demande pour des experts hors université) avec les professionnels de la santé
mentale.

- Cřest différent dřune critique radicale de lřinstitution psychiatrique avec
laquelle les politiciens et praticiens savent difficilement agir.

Cřest ainsi l’analyse stratégique offre réponse plus opérationnelle pour comprendre
les « carrières psychiatriques » et les pratiques de réseaux.
On a deux images opposées : soit le système sans acteur ( Poulantzas)
ou lřacteur sans système ( Goffman)
Le sociologue de terrain réconcilie l’acteur et le système. (Cfr Réseau Bxl.)
Le travail que nous avons réalisé sur les carrières psychiatriques à partir des
récits de vie de patients part du même principe épistémologique antropologique qui
veut que « lřindigène a toujours raison. »

2.        Actualité de la question des réseaux.


-      Un avis du Groupe Permanent de psychiatrie du CNEH ( 15 Juin 1997) : une
réforme de la santé mentale en Belgique a été pensée : une reconfiguration du
secteur centré sur concept de « réseau » et de « circuits de soins » ;
-      Buts : - développement politique pilotée par la demande plutôt que lřoffre
  -faire collaborer secteur hospitalier et secteur ambulatoire
  -inclure systèmes de soins dans système plus large (            prévention,
réhabilitation , soutien aux familles, d’insertion   sociale, de proximité)
-      lier les intervenants en SM aux autres intervenants sociaux.
La Réforme est désormais en cours.

La psychiatrie saisie par la gouvernance
La transformation inscrit le secteur de la santé mentale dans une dynamique de
transformation de la structuration de lřordre politique et symbolique des sociétés
occidentales.
On assiste aux mutations modes dřorganisation en réseau centré sur la demande ( et
non sur lřoffre) et aux frontières poreuses prennent leur sens dans un contexte qui
modifie lřidée même de politique.
Ce nřest pas une spécificité du secteur de la santé mentale.

« Les pratiques de réseaux et les politiques centrées sur la demande envahissent le
monde de lřéconomie post industrielle .
Voilà près de vingt ans que chemine cette mutation des dispositifs institutionnels.
Les entreprises privées se sont mises à lřheure du réseau depuis que la capitalisme
a partiellement renié le régime fordiste et taylorien qui avaient piloté les
processus de modernisation après la seconde guerre mondiale.
Le mouvement rencontre autant les intuitions dřune droite libérale soucieuse
dřefficience que celles dřune gauche avides de libertés et de participation.
Il y a sans conteste quelques choses dřirrésistible dans la déferlant des réseaux
qui submergent aujourdřhui les sociétés occidentales.



IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006    67
Peut être faut il en chercher le ressort au plus profond des imaginaires formateurs
de notre modernité.
Lřimaginaire high tech de la connexion rencontre dans la notion de réseau
lřimaginaire démocratique de lřhorizontalisation des rapports sociaux.
Comment résister à une alliance des forces les plus profondes de la modernité à
savoir, la démocratie et le règne de la technique. ».( Jean De Munck)

a.                  Spécificité de Bruxelles

En 2003, le politique régional promeut les réseaux santé et le réseau Sud Est est
mis sur pied à partir des constats suivants :


Contexte et constats:
- Depuis la loi du 26 juin 1990 prescrivant une nouvelle procédure pour la mise en
observation des patients, il y a une modification du travail de proximité et des
difficultés de collaboration entre :
Service dřurgence
Services de santé mentale
Police
Services sociaux
- plus de cloisonnement, méfiance réciproque, méconnaissance des structures,
engorgement des urgences, recours à lřurgentisme.

- Augmentation nombres d’expertises liées à la MO en région Bruxelloise en lien
avec augmentation souffrance psycho-sociale et précarité en milieu urbain. ( cfr
Prof. Vincent Dubois et indicateurs socio-économique de la Région Bruxelloise)

    Quelle est dans ce contexte notre perspective théorique et pratique :

Hypothèse de travail :
il existe un lien entre la cohésion sociale et état de santé ou espérance de vie
d’une société.
« Jean Kervadoué, professeur dřéconomie et de gestion des services de santé à la
CNAM, rappelle que cřest bien le système politique et social qui imprime sa marque.
Une médecine à la pointe du progrès nřest pas toujours synonyme de bonne santé et
demeure à lřévidence incapable de compenser les effets des conditions de vie.
Les pays qui offre à leur population la plus longue espérance de vie à la naissance
( le Japon, la Suède) sont aussi ceux où la différence de revenus entre classe
sociale est la plus faible.
Etudes après études, il a été démontré que tout ce qui favorisait la cohésion
sociale contribuait à la croissance de lřespérance de vie. »

La Sociale Démocratie est dès lors bonne pour la santé.

Le Réseau Bruxelles Est ( collaboration instances supra)est mis sur pied dans une
logique de travail ambulatoire, préventive, faisant appel au travail de maillage et
d’ouverture.

Concrètement :
-      une réunion mensuelle des différents partenaires interdisciplinaires ( santé
mentale, justice, police, services sociaux) autour de cas ou thématiques.


-      Apparition de logiques de fonctionnement différentes et difficultés de
collaboration liées à lřappartenance professionnelles de chacun des intervenants.


-         Règle de travail : rester au plus près du terrain et du travail de proximité.




IIIè Congrès International de la « Clinique de Concertation » - Paris – Mars 2006    68
Un matériel a été recueilli et a fait lřobjet dřanalyse.
Principe méthodologique : travail à partir de la parole des acteurs (1x mois).
Des questions récurrentes ont été mis à jour et explicitées.
Résultat : meilleure collaboration entre les différents partenaires.

     Résultats :

          1.        Contextualisation des situations :


          -     Mélange plus importants des situations sociales et psychiatriques .
          ( psychiatrie toujours marquée par un mouvement de balencier entre un pôle
          médical et social)
          -     Différence de pratiques liées à la position de l’hôpital sur la
          hiérarchie hospitalière : CHU est différent de CPAS
          -     Aujourdřhui, généralisation des situations de pratiques de CPAS (
          réponse= « souffler un peu ») ;

          2.        Question de la responsabilité et impuissance


          -      Positions différentes par rapport à lřintervention ( première ligne,
          deuxième ligne) peut amener des incompréhensions entre psy et police.
          La police doit intervenir et agir sous peine dřêtre en défaut.


          -     Conceptions les limites variables selon les professions ( police
          différent de psy)
          -     Question de l’impuissance mise en avant par les psy : mais déclarer
          son impuissance nřest pas sans risque ni pour soi ni sans conséquence
          sociale.
          Elle fait partie de lřapprentissage du métier de psy ( échec du schéma de
          réparation, apprentissage de la frustration, relativité de la guérison.)

          3.        Contradiction entre idéologie policière et humanitaire.


          -      Obligation dřintervenir place la police en contradiction avec une
          position dřêtre humain.
          Il existe une collaboration douloureuse idéologie policière et humanitaire.
          Cfr La fonction de gardiennage décrite par E. Goffman dans Asiles
          Cfr Valeurs fondamentales ( conception de lřautorité, du pouvoir et vision du
          monde).


          -     Structure et organisation différentes chez police et psy (
          organisation à projets et division du travail sous le sceau de la
          négociation)
          -      Compréhension différentes de la notion du secret professionnel et du
          secret partagé.
          Circulation des information est nécessaire au sein du réseau et la
          préservation du secret est difficile à appliquer ( parole versus écrit)
          Règle : relations interpersonnelles et cas par cas.


          -     Notion de « distance à acquérir » important chez les psy ( police
          « collent trop ».



Conclusions :




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Le réseau est donc plutôt un milieu, un environnement peuplé de ressources
mobilisables ; le réseau offre des ressources y compris institutionnelles au sens
dřune pluralité dřinstitutions qui peuvent œuvrer à le reconstruction dřun
parcours.

Le réseau doit être un espace de transactions entre acteurs, transactions qui
peuvent se stabiliser , se contractualiser.
La dimension dynamique est essentielle, le réseau doit toujours se défendre de
devenir une organisation et doit lutter contre le risque de stabilisation
sclérosante.

De manière générale, les Réseaux Santé sont au niveau de la souffrance psycho-
sociale une réponse pragmatique et organisée à la crise urbaine.
Ils coordonnent différents niveaux dřinstance .
Ils correspondent à des regroupements de professionnels qui interviennent dans la
santé mentale à des titres divers et se fait dans la construction de réponses aux
questions rencontrées par les professionnels de terrain.

Ils fédèrent les moyens et les connaissances disponibles en partant dřanalyses
locales.




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