1 - Les Amis de la Terre

Document Sample
1 - Les Amis de la Terre Powered By Docstoc
					     GEOPHILE
   DES AMIS DE LA TERRE




    LE
CHAUDRON
 D'ENFER
 Méditation après une catastrophe




             Page n°1
                            AVERTISSEMENT AU LECTEUR

          J’ai passé une trentaine d’années de ma misérable vie au service de modestes
associations écologiques que j’avais, le plus souvent, créées. Et je viens de déposer les
responsabilités que j’occupais au sein du plus important de ces mouvements, les Amis de la
Terre de Midi-Pyrénées, dont j’ai assuré le secrétariat pendant près de vingt ans. Ce fut
toujours laborieux et pas toujours brillant. Cependant, je ne regrette ni le temps ni la sueur que
j’ai consacrés à cette tâche obscure et nécessaire.
   Durant ces trente dernières années, j’ai beaucoup écrit pour défendre l’environnement, la
planète et tout ce qui l’habite, mais je n’ai pas trouvé le temps, ou la motivation pour écrire un
livre entier, probablement parce que d’autres le faisaient mieux que moi ,ou parce que je
pensais que j’avais mieux à faire. Moi, qui suis pourtant un littéraire pur et dur, j’ai donc
pensé que l’urgence était d’essayer d’organiser l’action.
   Tout cela pour vous dire que l’auteur de ce livre n’est pas quelqu’un de neutre, mais
quelqu’un d’engagé. Engagé, je le fus, notamment dans nos combats pour tenter d’enrayer la
boulimie d’expansion des diverses entreprises chimiques du pôle sud de Toulouse.
   Neutre, je ne puis l’être, dans un monde où les pollueurs en tous genres, les agresseurs de
l’environnement ne connaissent aucune mesure. Pour moi, l’écologie est un combat.
   J’ai entraîné pas mal de monde dans cette lutte. Ma devise aurait pu être « Qui m’aime me
suive et ralliez-vous à mon panache vert », et, dans l’ensemble, ça marchait assez bien....
   Mais autant dire qu’une telle méthode, en une époque où les associations ont davantage
recours à l’ordinateur qu’à l’animation, doit apparaître ringarde et anachronique,
l’enthousiasme post -soixante-huitard étant un peu retombé.
   Est-ce pour ces raisons que je me suis mis sur la touche, en ce qui concerne l’action, et que
je me recycle dans l’écriture, que je n’aurais pas dû négliger ?
   A franchement parler, je ne le crois pas. C’est à la fois plus simple et plus complexe, mais
ce n’est pas le sujet qui nous intéresse.
   Certains m’ont encouragé pour que j’écrive quelque chose, après l’événement du 21
Septembre 2001 à Toulouse, mais, si je n’en avais pas finalement ,trouvé la motivation en
moi, ces incitations n’eussent pas été suffisantes.
   Il est vrai qu’actuellement, j’ai tout mon temps. Il est vrai, aussi, que je suis né dans cette
bonne ville de Toulouse, que j’ai assez rarement quittée et toujours à regret, avec l’envie d’y
retourner rapidement, parce que mes racines sont ici et que je suis un homme de racines.
   Il est vrai, aussi, que j’ai pris une part non négligeable, à l’image des Amis de la Terre aux
actions contre l’expansionnisme du pôle chimique, même si ce ne fut pas de façon continue et
si mon engagement a été moins percutant et moins absolu que celui de mes collègues
Christian Moretto et Henri Farreny, auteurs d’un ouvrage sur l’explosion d’AZF, paru dès
Novembre 2001.
   Mais, que vient faire ici cet opuscule, alors que d’autres en ont déjà écrit sur le sujet et,
notamment, mes deux compagnons de route que je viens de citer ?
Le lecteur ne devra pas chercher ici une quelconque velléité de concurrence avec leur livre
 Toulouse, Chronique d’un désastre annoncé .




                                             Page n°2
   Je voudrais faire de mon essai quelque chose de différent, selon mon style, mon
tempérament et ma manière.
   Le livre de mes deux amis, paru judicieusement en Novembre 2001, est une œuvre
composée à chaud, en pleine émotion ,et il fallait l’écrire.
   Ce que je veux faire nécessite plus de recul, voire, même, une certaine retraite. Ce livre
sera, en quelque sorte ,une méditation sur un événement qui me touche de près, même si je n’y
ai pas assisté en direct, mais, cet événement inouï et révoltant a bien eu lieu chez moi, en une
cité qui est la mienne et dont je ne puis me dissocier viscéralement.
   Mon ouvrage sera moins riche en faits et en révélations que celui de mes amis, et j’avoue
que la lecture de celui-ci a parfois contribué à me rafraîchir la mémoire. Toutefois, il
comportera une partie historique.
  Par contre, je m’attacherai à situer l’événement du 21 Septembre dans un ensemble plus
vaste, celui du combat que nous avons mené et que nous menons pour défendre la planète et
l’homme contre ce qui les détruit.
   Parfois, le lecteur estimera, peut-être ,que je vais un peu loin dans mes digressions et s’y
trouvera dépaysé, pensant que je lui ai fait perdre le nord.
   Mais non, l’écologie, c’est complexe, c’est global ,et son mérite est ,sans doute, d’avoir
apporté à la pensée moderne ce qui lui manquait, c’est à dire une salutaire vision de synthèse
des choses et du monde.
   Et puis, avant AZF, il y eut les marées noires, Minamata , Seveso, Bhopal, Tchernobyl.....
   Si ce petit bouquin pouvait contribuer, ne serait-ce qu’un peu, à arrêter cette liste sinistre,
j’aurai bien fait de l’écrire.




                                             Page n°3
                              AU PAYS DES MATINS CALMES



         Septembre 2001. Un jour comme tant d’autres par un de ces automnes cléments de la
ville rose, l’antique Tolosa, la sémillante cité occitane où, paraît-il, il fait bon vivre ou, plutôt,
il faisait bon vivre, jusqu'à ce que des séries de décideurs (à moins que la bêtise humaine y ait
suffi seule) l’aient livrée à la dictature de la bagnole et victimes ,de leur mégalomanie ou de
leur inconscience, n’aient plus pensé qu’à toujours ajouter des activités industrielles,
hétéroclites, ce qui se présente, et qui ne fait peut-être pas le bonheur de tous. Et cela,
notamment , sur cette plate-forme chimique du sud de la ville, dans ce capharnaüm où, certes,
le diable ne retrouverait pas sa queue, mais où il a bien trouvé son compte, ce jour-là, le 21
Septembre 2001.
    Doncques, tout se passait comme d’habitude, dans la ville rose, mais un peu moins rose
aux abords immédiats du chaudron. C’est à dire que les bagnoles continuaient à empoisonner
l’air et à distiller leurs décibels à une portée d’arbalète du chaudron, qui devait éructer lui-
même ses miasmes dans l’éther et dans les malheureux ruisselets dont le destin a voulu qu’ils
poursuivent leur cours en ces lieux, avant de se jeter, sans regret, dans le grand fleuve
Garonne, tout à côté, en se débarrassant du même coup, de certaines matières peu catholiques,
dont on les avait chargés à leur corps défendant. Tout compte fait, un lieu idyllique et fort
charmant...
   Mais, dans les écoles et les collèges voisins, en cette matinée d’automne clément, sinon
radieux, les enseignants, stoïquement, poursuivaient leur tâche ingrate, mais exaltante.
   Dans quelques jardinets, jonchés de feuilles mortes avant l’heure, parce que les effluents
voisins ne favorisaient pas leur longévité, quelques matous, peu sensibles à la qualité de l’air,
s’ébattaient en toute quiétude, car, que l’on soit félin ou humain, lorsqu’on est né dans la
pollution, le bruit ou la laideur, ce n’est pas maintenant qu’on va se poser des questions.
D’ailleurs, que pourrait-on faire ?
   Et moi-même, qui écris ces lignes, à l’instant précis que j’évoque, j’étais en proie à une
anesthésie générale, sur la table d’opération de l’imposant hôpital de Rangueil voisin, pour un
triple pontage coronarien. Ainsi va la vie...Quand on sait ce qui va advenir dans quelques
minutes, j’en conclus que, de toute façon, mon heure n’était pas venue, le 21 Septembre. Je ne
me suis aperçu de rien.
J’ai, peut-être, gâché une occasion de me taire, diront certains....tu en jugeras, lecteur, à la fin
du bouquin...
   Paraît-il, même, que quelques habitants du quartier, qui ne travaillaient pas ce matin-là,
s’étaient permis une agréable petite grasse matinée, et, derrière leur fenêtre close , qui les
protégeait du vent encore pour quelques instants, entrouvraient leur rideau et, mollement
scrutaient ce qui se passait dehors, en songeant aux malheureux qui travaillaient déjà depuis
plus de deux heures, parfois à des kilomètres de là .
   C’était donc la routine, mais on s’y habitue et sans entrer dans les détails, c’était , quand
même la bonne vie, dans la douceur de cet automne clément, dans la radieuse cité occitane.
Jusqu'à 10 heures 17.




                                              Page n°4
                       OU L‘ART DE DANSER SUR UN VOLCAN


Qu’ est-il donc arrivé ?
   Toi, lecteur, qui vis en une époque éloignée de l’événement qui a défrayé la chronique de
ces temps, tu le sais et tu peux le comprendre. Pour toi, c’est un fait historique, un
aboutissement de ce qu’il y avait avant, qui aura été (ou aurait pu être) changé, et qui
déterminera ce qui viendra après.
   Pour toi, lecteur serein, avec le recul dont tu bénéficies, tout est clair, évident, décanté et
tout cela, tu peux facilement le comprendre.
   Mais, pour la plupart des contemporains, c’était inouï, impossible, pas même envisageable,
on n’y pensait pas et il eût été farfelu que quelque Cassandre écologiste eût pu faire la
moindre allusion à la possibilité d’un événement tel que celui-là.
   On ne voulait pas y penser, donc, on n’y pensait pas, c’est tout, pas plus que les habitants
d’Herculanum et de Pompeï n’eussent voulu soupçonner que les cendres du Vésuve puissent
ensevelir éternellement leurs corps et mettre fin à leurs activités, parfois insouciantes et
coquines.
   Seulement, le Vésuve, personne ne l’a fabriqué, à part la nature et les dieux. Certes, les
hommes auraient dû mieux le surveiller, même du coin de l’œil.
   Par contre, le Vésuve toulousain du 21 Septembre, ce sont les hommes qui l’ont fait. Ils s’y
sont mis à plusieurs générations. Des gens très compétents, dans leur partie. Tout ce temps-là,
ils l’ont plus ou moins surveillé, leur Vésuve, mais vraiment du coin de l’œil. En fait, ces gens
n’y ont pas prêté une attention beaucoup plus grande que ceux d’Herculanum et de Pompéï à
leur volcan.
   C’eût pu paraître ringard et, de toute façon, incommode.
   Mais il est tout à fait prévisible que, parfois, un volcan ordinaire se fâche, c’est naturel. En
réfléchissant, on peut, aussi, se demander s’il n’est pas prévisible qu’un volcan artificiel ne se
fâche un jour, au grand dam des spécialistes de la prospective industrielle, ces grands ( r
)assureurs, que nous n’accablerons pas, mais qui ne sont, sans doute pas, dans les faits, plus
visionnaires que vous et moi.
   Lecteur, tu dois t’impatienter et te demander où je veux en venir, car je ménage un peu trop
de « suspense » , en vue de t’aguicher, sans doute, Ce travail de prestidigitateur de la plume,
auquel je me livre à contre-temps ici, est sans doute déplacé ,car, ce qui va suivre, ce n’est pas
seulement dramatique, c’est tragique.
   Tragique, parce qu’à la fin, il ne pouvait y avoir qu’une issue, celle qui a eu lieu, comme
dans les tragédies antiques et selon un mécanisme que les exécutants ne contrôlent pas, ce
mécanisme que Cocteau démonte dans sa Machine Infernale .
   Oui, les humains sont parfois les exécutants de leur propre perte. Ils le savent plus ou moins
ou devraient le savoir, mais ils se voilent la face avec de la fumée. Aucun ne se crève les yeux,
comme Oedipe, lorsque l’inéluctable a eu lieu. Ils plaident non coupables.
   Se crever les yeux pour ne pas voir, c’est bien , mais ce serait mieux que nous les ouvrions
tout grands, en vue ( !) de mieux distinguer nos erreurs, nos insuffisances, notre légèreté, et de



                                             Page n°5
mettre en pleine lumière les éléments de notre propre procès, celui que nous nous intenterons
nous-mêmes si nous sommes un peu logiques, cohérents et de bonne foi.




L’HEURE H (comme horreur)
ou le mécanisme d’une bombe montée de longue date.



        Ce qui va survenir, à 10h 17, le 21 Septembre 2001, la chose la plus brutale , la plus
indicible, est d’une simplicité qui tue le corps et l’esprit.
   Une usine entière explose. Ce complexe, qui n’a cessé de se compliquer depuis sa création
en 1924, est réduit en miettes en un instant.. Trente morts, des milliers de blessés ,dont on ne
parle pas assez et qui continueront leur existence parfois fracassée dans l’anonymat.
   Ici, faire des commentaires sur le caractère insoutenable d’un tel séisme serait vain et trop
facile ,et nous laissons cela aux photographes des journaux à sensation. Cela n’est ni plus, ni
moins horrible qu’une bavure des bombardiers américains sur l’Afghanistan ou qu’un
règlement de compte ethnique au centre de l’Afrique. Délivrons-nous de la tentation du
sensationnel.
   Par contre, et c’est un peu le but de cet ouvrage, il sera particulièrement fructueux de se
livrer à une petite exégèse, afin de savoir comment, dans notre civilisation que nous tous,
écologistes et assimilés, c’est à dire gens lucides et de bonne volonté, combattons pour ses
excès depuis que nous existons, des scènes de guerre se produisent en pleine paix et frappent
de plein fouet des populations qui ne sont pas préparées à de semblables épreuves, parce que,
depuis plus d’un demi-siècle, on les a endormies. Et le meilleur anesthésique, c’est le
mensonge à doses continues. Comme on verra, le mensonge instillé dans les âmes, que ce soit
au sujet de la chimie, du nucléaire, des transports, de l’air, de l’eau ou d’autre chose, ce
mensonge n’est pas toujours administré à doses homéopathiques. Mais, là où le médicament
fait son meilleur effet, c’est bien par le goutte à goutte quotidien. C’est ainsi qu’on endort
l’âme du peuple. Et celui qui dort ne réagit guère.
   En nous égosillant stoïquement, durant un quart de siècle, contre un danger dont nous
soupçonnions un peu la latence, je ne dis pas que nous n’avons pas éveillé une prise de
conscience relative, mais elle n’a jamais été assez forte pour empêcher le chaudron
d’augmenter sans cesse de volume, de se concentrer, de se « diversifier », ce qui est
redoutable. Enfin, chaque fois que des industriels ont voulu ajouter un ingrédient plus ou
moins dangereux dans leur marmite, nous en avons été « informés », mais ils y sont parvenus
et ils ont allègrement continué leur chemin vers la catastrophe sans que personne ne s’y
oppose vraiment, à part nous, c’est à dire quelques associations de défense de l’environnement
ou de quartiers et des riverains concernés.
   Il est vrai que, parfois, comme en 1986, pour une extension célèbre de Tolochimie, usine
voisine d’AZF, nous avons commencé à ébranler la belle assurance des industriels, qui ont pu
entrevoir que nous existions. Cependant, leur extension, ils l’ont obtenue, moyennant
quelques aménagements auxquels, sans nous, il n’est même pas sûr que l’on ait songé.
   Mais, à part les rouspétances des écolos qui, comme on sait ,« sont contre tout », et qui
agrémentent un décor qui, avant eux ,était quasi triste, personne n’a eu l’outrecuidance d’oser
dire « non » à aucune des multiples extensions et ajouts, qui ont jalonné l’histoire du pôle
chimique depuis un quart de siècle, et surtout pas les décideurs municipaux, ou les autres, ou


                                            Page n°6
les administrations. Dire « non » aux industriels, pour les gens qui nous gouvernent, ça
n’existe pas, puisque « dire « oui » « crée des emplois » et augmente les taxes
professionnelles. Et puis, dire « non » ferait ringard : « on ne peut pas être contre le progrès ».
Quel progrès ?
   Ne jamais dire « non » équivaut à toujours dire « oui » à n’importe quoi. (Cela, tu l’as
compris, intelligent Lecteur).Mais, si dire « non » est toujours exclu, cher Lecteur, tu dois te
demander à quoi peuvent bien servir les enquêtes publiques, puisque les enquêteurs
conditionnés ne peuvent guère conclure que par un avis favorable.. Il est vrai que les plus
honnêtes et les plus sérieux émettent , parfois des réserves et posent des conditions. Ces
conditions, on se dépêche d’en accepter certaines, ce qui, d’ailleurs, à une époque, était assez
nouveau. Il faut bien faire la part du feu ou de ces enquiquineurs que sont les écologistes.
D’ailleurs, un peu de peinture verte, c’est très seyant et fort à la mode. Il faut évoluer et vivre
avec son temps. Mais, finalement, cette décoration ne sert-elle pas à faire mieux avaler
l’ensemble de la pilule ? La pilule verte, voilà le sésame, qui ferme le bec de l’écolo de
service. le plus réfractaire à la pharmacopée chimique. Du moins, certains vont jusqu'à le
croire...
   Mettre une touche d’écologie, dans un projet qui est tout le contraire de l’idéal écologique,
n’est-ce pas la solution d’avenir, pour ceux qui veulent avoir la paix, afin de paisiblement se
livrer à leur activité favorite, qui est l’endommagement du territoire. Sans doute, cela
procède d’un esprit baroque et pourrait risquer de porter atteinte à l’unité de l’oeuvre. Mais,
rassurez-vous, on en met si peu ,et là où cela ne porte pas à conséquence, qu’aucun
phénomène de ce genre ne nuit,ni à l’efficience, ni au caractère de l’ensemble de l’œuvre. Par
exemple, une piste cyclable, dans le secteur du tunnel du Somport, s’imposait certainement, à
cet endroit-là.
   On pourrait donc penser que le peu que nous avons obtenu en 1986 et qui, sans doute, est
mieux que rien du tout, procède de cette recette souveraine.
   Mais notre philosophie ne mange pas de cette cuisine. Nous, nous pensions simplement et
peut-être simplistement qu’ajouter continuellement du danger à un ensemble déjà dangereux,
ce n’est pas bon.
   La simplicité cavernicole des écologistes leur disait qu’en ajoutant toujours dans un espace
et en augmentant indéfiniment la pression, la baudruche pourrait péter. Nous ne savions pas
comment, mais, la folie de ceux qui avaient perdu tout sens de le mesure nous faisait peur.
   Hélas ! La chose s’est produite et elle s’est produite à la lettre de nos appréhensions les plus
pessimistes.
   Nous aurions préféré nous tromper,et le discret hommage que nous rendit ,lors de
l’événement, une presse mieux renseignée qu’au cours du quart de siècle précédent, ne
dissipera pas, dans nos esprits, l’amertume de n’avoir pas été entendus, nous les écolos, qui
hurlons à la lune et qui sommes « contre tout ».
   Hurler à la lune ou, mieux, prêcher dans le désert est un acte réservé à des individus
relativement marginaux, des visionnaires, peut-être..Même pas, les écolos ont seulement le
courage de dire, parfois, ce que clame le bon sens. Ce ne sont pas des surdoués d’un sixième
sens. Mais dire des choses simples et déplaisantes à la face de tous, croyez bien que c’est
difficile. Enfin, dans cette histoire, nous n’avons pas,seulement,été les Cassandre jacassantes,
mais peut-être les Tirésias, en ce sens qu’il aurait été mieux pour tout le monde que sur le
sujet embarrassant qui nous occupait, nous eussions été autorisés à fermer notre gueule.
   Tant que nous existerons, nous hurlerons dans tous les déserts, mais il en est un, décence
oblige, où nous nous abstiendrons de hurler. C’est le nouveau désert que la bêtise humaine a
créé, au sud de Toulouse, sur le site d’AZF et autour, en un instant, le 21 Septembre 2001, à
10h 17.


                                             Page n°7
                    QUE LA JUSTICE PASSE, SI ELLE LE PEUT :
                  UNE DIFFICILE RECHERCHE DES CULPABILITES


 Tant qu’un malheur n’est pas arrivé, et bien qu’il puisse survenir, à l’étonnement général, on
se fiche pas mal de savoir s’il y a des responsables, sinon des coupables, puisque vous voyez
bien que rien n’est arrivé. « Pas encore », diront certains timidement, comme les écologistes,
qui ne sont que des bénévoles et pas des pros, donc, qui feraient mieux de se taire.
   Oh ! Vous, les empêcheurs de tourner rond, les rabat-joie, cessez de jouer les Cassandre,
arrêtez votre sinistrose. Vous allez nous faire pleurer.
   Mais, quand le coup dur est arrivé, les responsables en titre deviennent coupables potentiels
et, même, puisqu’il faut des boucs émissaires pour qu’on puisse ensevelir nos péchés, par
action ou par omission, dans les sables du désert, du désert de la soif de justice, il importe de
trouver des coupables, le plus vite possible, sans quoi, la Peste s’abattrait sur la cité, comme
par la faute de ce malheureux Oedipe.
   Ici, et ceci va vous étonner, nous allons faire preuve d’une certaine modération, nécessaire à
un exercice d’approfondissement, car le sujet en vaut la peine. Nous n’irons pas hurler dans
les prétoires ou ailleurs, même si, maintenant, on nous le permettrait volontiers. Non, nous
allons approfondir la notion de culpabilité et, pour la conscience commune, ce ne sera pas
moins douloureux et cruel. .Nous avons mieux à faire que de charger un bouc des péchés de
certains, pour qu’il aille les vider dans les sables du désert ,au pied de l’Eternel. Pour nettoyer
l’air, il faudrait enlever, dissoudre tous les péchés, les grands, bien sûr, et les petits, dont la
somme en fait des grands. Pour cela, ce sont des troupeaux de boucs qu’il nous faudrait ,et
cela coûterait trop cher et serait bien gênant.
   Mais, quand même, nous allons essayer bravement de faire quelque chose qui ressemble à
cela. Cela va vous faire souffrir...

                          DE LA NOTION DE RESPONSABILITE


       Nous parlions plus haut de la cité de Thèbes, d’Oedipe et de la Peste, qui accabla la
ville, suite à la copulation monstrueuse d’Oedipe et de sa mère Jocaste. Une tache morale
deshonorait la ville et la Peste s’abattit sur elle.
   Ce ne sont ni Jocaste,ni Oedipe,qui crevèrent de la Peste, dans un premier temps, mais des
milliers de thébains qui, ni de près, ni de loin, n’eurent jamais rien à voir avec la
malencontreuse copulation du fils de Laïos et de sa femme. La faute est quelque part, et tout le
monde trinque, ça, c’est comme pour AZF.
   C’est que les dieux, ou, plutôt, la fatalité, pensaient que, puisque toute la ville était souillée,
fût-ce par une seule faute, toute la ville devait payer pour être lavée. C’est encore un peu
comme pour la chimie.
   Mais, rassure-toi, Lecteur, la pensée des écologistes a un peu évolué depuis la haute
antiquité , sauf, peut-être lorsque les Anciens, comme Eschyle nous disaient que le malheur
peut être le fruit de la démesure.




                                              Page n°8
   Cependant, nous n’irons pas jusqu'à dire aux « sans fenêtres » que ce qui leur arrive, c’est
bien fait, pas plus que nous ne dirions aux pestiférés de Thèbes qu’ils n’avaient qu’à nettoyer
le palais royal, sous peine de crever de malemort.
   Cela serait odieux, inacceptable. Mais ce que tu devras accepter, Lecteur, c’est que nous
tentions de traquer le moindre filon de responsabilité individuelle ou collective plutôt que de
charger à mort quelques bonshommes ou bonnes femmes qui, sans doute, auront pris une
grande part dans la préparation d’un « désastre annoncé »( Encore, on nuancera comment.)
   Lecteur, tu vas encore souffrir. Si tu crains, jette ce livre.


      Eh ! bien, pour être sérieux et juste, nous distinguerons plusieurs niveaux de
responsabilité. La responsabilité juridique, celle dont s’occupent les tribunaux et dont la
notion satisfait tout le monde, sauf nous, et puis la responsabilité morale collective, qui est
une idée à laquelle nous tenons, et à laquelle nul n’échappe, même pas nous.

                      LA RESPONSABILITE AU PREMIER NIVEAU
                            A QUI PROFITE LE CRIME ?

        Pour la responsabilité juridique, celle qui peut être incarnée en un ou plusieurs
individus, le choix est abondant. Peut-être trop.
   Est-ce Totalfinaelf ? C’est certain, puisque cette firme était responsable de la gestion du
site, dont elle tirait des bénéfices , qu’elle négligeait, sans doute, quelque peu, cette fonction,
laquelle n’était pas rentable et que ,par ailleurs, les firmes d’aujourd’hui, n’ont pas pour but
principal de produire des choses de qualité et de faire de l’artisanat. D’ailleurs, leurs
« diversifications » actuelles montrent clairement que peu leur chaut ce qu’elles produisent.
On n’est plus horloger ou charcutier, on est une masse financière et l’horloger fera dans la
presse et le charcutier dans la télé. Peu importe ce qu’on fait, ce qui compte, c’est le profit.
   Voilà comment, de pétrolier pollueur des mers qu’on est, on peut donner dans les nitrates,
qui empoisonnent nos terres.
   Ce ne sont plus les techniciens qui dirigent, ce sont les actionnaires, avec un seul horizon
dans leur rétine, leur profit. C’est unidimensionnel et c’est effrayant, parce que plus rien
n’existe alors que le fric, qui est le critère de tout. On comprend, alors, comment on peut
négliger la sécurité d’une usine qui n’est pas très rentable, puisque la sécurité est la chose la
moins rentable dans l’immédiat.
   On peut donc imaginer que, pour ménager les dividendes de ces messieurs dames les
actionnaires, une firme puisse se laisser aller, puisque, comme on sait, les actionnaires sont les
vrais patrons et non pas les ingénieurs.
   J’accouche peut-être d’une idée baroque (mais largement partagée) en disant que puisque
les actionnaires sont les vrais patrons du désastre, ce sont eux qui doivent payer la réparation
de tout ce qui peut être réparé, en rognant sur leurs revenus, qui leur arrivent sans qu’ils aient
à bouger les fesses de leur fauteuil douillet. Et, où je vais plus loin, et j’y tiens, c’est lorsque je
dis que tous les actionnaires, grands et petits, qui ont fait leur beurre sans se poser de
questions sur ce qui est devenu une catastrophe ,devraient rendre compte, un par un, devant la
justice. C’est ce qui aurait lieu dans une société bien faite, mais c’est un peu trop demander.
   Mais,les actionnaires, me direz-vous, n’étaient pas informés de ce qui se passait. Certes, et
ils n’étaient pas les seuls, mais c’est justement ce qu’on pourrait leur reprocher, à ceux-là ou à
d’autres, de ne se poser jamais qu’une seule question et d’éluder tout le reste.
.



                                               Page n°9
  Savoir ce qu’on fait de l’argent qu’on engage, cela devrait être un minimum pour des gens
doués d’une conscience. Vouloir que ce fric serve à quelque chose de louable, cela s’appelle ,
même, un placement éthique.
  Mais nous ne sommes qu’à l’orée du troisième millénaire et le vrai progrès de l’homme, la
vraie croissance, qui est celle de la conscience, ne fait que commencer.. enfin ,du moins,
pensons-nous avoir allumé la mèche de ce feu nouveau qui éclairera le monde de demain,
comme nous l’espérons.

       Pour être plus révolutionnaire que tous les candidats à l’élection présidentielle de 2002,
ou toute autre élection, nous irons jusqu'à dire qu’il en est de même pour les impôts que pour
les actions. Dans une société bien faite, le citoyen contribuable devrait pouvoir choisir en
partie, par exemple pour 50% de sa contribution, l’emploi des sommes qu’il verse.
   Par exemple, en ce qui me concerne, la somme que j’allouerais au nucléaire, aux
autoroutes, à l’industrie agricole qui pollue la terre et à d’autres choses aussi sympathiques
serait égale à 0%, à 1%, au cas où il serait obligatoire d’allouer au moins 1%. Je partagerais
mon allocation entre la recherche et la réalisation des énergies renouvelables les transports en
commun, l’environnement en général, la culture, cette auberge espagnole, la solidarité avec
les peuples qui souffrent de notre rapacité et de notre égoïsme
   Je ne dis pas que 100% de l’impôt sur le revenu devrait être ventilé au gré du contribuable,
parce que le peuple, on le sait, peut aussi tomber dans l’erreur et même à pieds joints, mais il
serait logique qu’il puisse affecter le fruit de sa sueur selon son cœur. Cela, ce serait dans une
démocratie financière ( Merci pour l’alliance de mots) , à savoir, dans une société bien faite.

      Lecteur qui te délectes à la lecture de ces pages, tu te fous, sans doute de mes
cogitations futuristes et de mes penchants personnels. Oui, peut-être, mais peut-être pas...
Tout cela pour dire que, si, à nos yeux, le citoyen est fondé à se préoccuper de ce que
deviennent les deniers dont le versement lui est imposé, qu’est-ce qu’on devrait dire des fonds
que l’on verse volontairement et, en plus, pour qu’ils fassent des petits.


                                   LES GESTIONNAIRES

      Donc, nous mettrons Totalfinaelf, c’est à dire tous ses actionnaires, dans le premier sac à
coupables et, pour cela, nous avons fait l’emplette d’un sac de taille respectable.
Oui, mais ,avant TFE, il y en a eu d’autres. Le hangar 421, celui qui a explosé, était une
décharge non contrôléé depuis des lustres et, bien qu’un dépôt suspect ait été fait la veille de
l’explosion contenant notamment du chlore, lequel ne fait pas bon ménage avec le nitrate
d’ammonium, qui constitue la matière explosive, tout ce qui a été accumulé au cours des
années a gardé son mystère jusqu'à ces derniers temps. Rien n’est plus dangereux qu’une
décharge sauvage. Il peut s’y opérer de vilains cocktails, que n’aurait pas désavoués Monsieur
Molotov.
   Le fond en béton du hangar de décharge datait des années de ma naissance et ,j’ose dire que
je suis, sans doute, mieux conservé que lui, car je n’ai pas eu à supporter des voisinages aussi
corrosifs que lui, sauf, peut-être, en ce qui me concerne, celui de certains de mes collègues et
amis écologistes. Mais, tout bien pesé, les écolos sont, dans leur ensemble, beaucoup moins
nocifs que le nitrate d’ammonium sauvage.
   Comme on voit, si l’on veut faire défiler tous les coupables, il faudra fourrager dans les
cimetières .



                                            Page n°10
                  L’ADMINISTRATION ET LES GOUVERNEMENTS.

       AZF, SNPE, Tolochimie, Organichim, etc ;(On notera le caractère hautement poétique
de ces vocables) ont, sans cesse ,demandé des extensions de leur patrimoine. Pour cela, ils
sont hautement coupables d’avoir cultivé le danger. C’est tombé sur AZF, qui n’était pas
l’usine la plus dangereuse de toutes, mais, ici, c’est un chapelet de bombes potentielles qu’il y
avait.


        Les extensions de ces officines, celles-ci les ont continuellement demandées et elles les
ont obtenues. Et, si elles les ont toutes obtenues, c’est qu’on ne leur a jamais rien refusé. Qui a
rampé devant les industriels ?
   Depuis plus de vingt ans, toute extension ou création est justiciable d’une enquête publique.
   Qui donne l’accord, à l’issue de l’enquête ? Le préfet. Après l’avis du ou des commissaires
enquêteurs et aussi du Comité Départemental d’hygiène (CDH), mais le préfet n’est pas tenu
de suivre ces avis.
   Alors, il n’y a qu’à présenter tous les préfets, tous les commissaires enquêteurs, ainsi que
tous les membres du CDH qui ont contribué à faire de ce site chimique ce qu’il était, devant
les tribunaux. Ca va faire une bonne brochette de préfets encore vivants. Les commissaires
enquêteurs et les autres, il n’y a qu’à les laisser à la populace, seule manière d’en sortir. De
toute façon, l’avis de tous ceux-là n’est suivi que s’il va dans le sens de ce que souhaite le
préfet. Et, s’ils disent toujours « oui », c’est que le préfet le voit ainsi. Ceux des commissaires
enquêteurs qui créeraient des difficultés et dont la liste est, sans doute, établie à la préfecture,
ceux-là se verraient invités à retourner cultiver leurs roses, s’ils ont, toutefois, la fibre
écologique et esthétique. (Idem pour les membres du CDH et mon ami Christian Moretto en
sait quelque chose)
   Mais, ces préfets ont une sacrée personnalité, me direz-vous...Ce n’est pas forcé.
   Car, n’oublions pas que le préfet ne dit et ne fait que ce que le gouvernement lui dit de dire
et de faire, au moins s’il tient à sa carrière, ce qui est le cas le plus fréquent.
   Il prend ses ordres au ministère adéquat. Ici, les ministères qui se sont occupés des
industries. Et, si l’affaire est grosse, le ministère ne prend la décision que sur l’avis du
gouvernement, car, souvent, les choses s’imbriquent.
   Et, dans le cas ou un ou plusieurs ministres ,ou même le gouvernement seraient l’objet de
pressions de la part de telle ou telle catégorie d’actionnaires ou d’industriels, ou de leurs
représentants, et que ces pressions ne seraient pas vaines, là, il va nous falloir élargir
sérieusement le champ de nos investigations.
   Et, comme la catastrophe a été bâtie pierre à pierre, au cours des décennies, une grande
partie du personnel politique de haut vol, mort ou vif, va devoir être décimé, et je ne conseille
pas aux tracto-pelles de quitter les cimetières.




                                             Page n°11
                                LES DECIDEURS LOCAUX.

       Mais il y a d’autres politiques que ceux des hautes sphères. Certains dirigent la région,
le département ou la ville. Ici, qu’on nous permette d’être indulgents, car nous n’attendons pas
grand chose de ce personnel, ce qui nous épargne d’être déçus. Indulgents, soit, mais pas trop,
ni aveugles.
   D’abord, il y a ce principe : c’est le préfet qui donne une autorisation ou non. Les autres
sont donc hors du coup, sans pouvoir, blancs comme neige. Allons donc ! Si le Conseil
Municipal, le Conseil Général et le Conseil Régional donnaient un avis ferme, le
gouvernement lui-même n’aurait-il pas quelque difficulté à aller contre la volonté locale
unie ?

       Mais, il y a aussi un second principe, c’est que, si une instance donne un avis dans un
sens et qu’elle soit de droite ou de gauche, il y a des chances que l’autre instance, si elle est de
gauche ou de droite, donne un avis contraire.
   Cette incapacité des politiques à s’entendre entre eux, quand ils ne sont pas du même bord,
est affligeante. Si on continue comme ça, il ne pourra y avoir de politique globale pour rien,
alors que les choses de la vie n’ont jamais été naturellement limitées par des frontières
territoriales ou administratives
   Par exemple, le métro, à Toulouse, s’arrête au pied des remparts de cette noble ville, alors
qu’une grande partie du bazar bagnolesque est générée par les banlieusards qui viennent
gagner leur pitance ou faire autre chose intra muros. Il est vrai que c’est un mauvais exemple,
car ce métro est si discutable qu’on peut comprendre que certains éloignent ce calice d’eux.

       Il y a même un troisième principe que vous connaissez déjà,: c’est qu’on ne peut rien
refuser aux industriels, y compris pour tout projet néfaste à l’environnement, sauf si cela peut
faire perdre des voix aux élections. Et, ce qui est merveilleux, c’est que ce principe peut
mettre en échec le second principe et l’ on a vu des choses inouïes, des gens de droite et de
gauche complètement d’accord pour prendre des décisions aux conséquences grosses. La
ténébreuse affaire du choix du métro toulousain, dans la première moitié des années 80, peut
être considérée comme exemplaire.

       Le quatrième principe, lui, est immoral. Les municipalités attendent les retombées
financières de toute implantation sur leur territoire, notamment la fameuse taxe
professionnelle. Les villes d’une certaine importance n’attendent pas trop après cette manne,
et il serait ridicule d’expliquer que c’est à cause de la taxe professionnelle que la ville de
Toulouse ne s’est jamais opposée à aucune implantation dans le capharnaüm mortifère du 21
Septembre. Cependant, elle ne s’y est jamais opposée, à notre connaissance. Mais, les petites
et,même,les moyennes villes sont souvent voraces sur le sujet et leurs édiles sont parfois
enclins à attirer n’importe quoi chez eux, uniquement parce que ça rapporte. Et ces petits
bonshommes ou bonnes femmes bouleversent parfois des siècles d’histoire de leur cité et la
vie de leurs contemporains.


                                             Page n°12
   D’ailleurs, cela ne les dérange mie et, au contraire, ils se ressentent, dans leur peau, étroite,
comme de petits pharaons des temps modernes. Ramsès a fait Abou Simbel, moi ;je n’ai que
deux ou trois hypermarchés dans ma commune et ce n’est déjà pas mal.
   Cependant, le vrai coupable, c’est toi, Lecteur, en tant qu’électeur. Eh ! Oui, quiconque
envoie au pouvoir quiconque fait des conneries devrait répondre de ces conneries de droite ou
de gauche.
   Holà ! Où va la démocratie ? Ca, je ne sais pas. Mais la vraie démocratie ne peut exister que
si le citoyen est responsable, donc coupable.
   Rassure-toi, cher Lecteur, je plaisantais. Tout cela n’est qu’utopie, projection de ce que
j’appelle « la société bien faite », vision d’écologiste un peu excité.
   Et puis, je n’ai pas envie de provoquer des vagues d’abstentionnistes parmi mes lecteurs,
qui craindraient de commettre une bévue en élisant des gens qui, peut-être, on ne sait jamais,
veulent le pouvoir pour pouvoir faire des conneries en toute légalité.
   N’allons donc pas grossir le bataillon des abstentionnistes, déjà trop fourni, même si,
parfois, on pourrait, presque, les comprendre.
   Soyons sérieux et convenons, Cher Lecteur, que ce que je viens d’écrire n’est que du vent.
Mais, le vent, parfois, nous apporte quelques graines.


                                     LES TECHNICIENS


        Pour les usines visées par les directives Seveso, ou par les textes qui ont précédé ces
directives, après tout, pourquoi accoucher de longues tartines de littérature ? N’est-ce pas,
uniquement l’affaire des techniciens, qui savent ce qu’ils font ? S’en remettre à eux est
l’attitude confortable adoptée par la quasi-totalité de la classe politique, passée ou présente,
bien qu’aujourd’hui ce puisse être un peu différent, depuis que l’on peut être à la fois
responsable et coupable, et depuis que certains, entre autres les écologistes, mais ils ne sont
pas les seuls, ont entrepris de devenir d’actifs fouille-merde, car la vérité gît souvent au fond
des puits scatologiques.
   D’ailleurs, s’en remettre aux techniciens apparaît souvent comme l’exemple même de la
raison. Mais cela n’est qu’apparence, car le monde de la technique s’apparente au monde du
silence, parfois de la désinformation et, certainement, il constitue une zone où le non-
spécialiste , c’est à dire tout un chacun, n’a guère accès. Le silence éternel d’un monde
purement technologique m’effraie. Une thèse sur le sujet « Technique et Démocratie » ne
conclurait pas au progrès possible de la démocratie dans un monde entièrement technicien.
Voilà pourquoi le salut de l’humanité ne peut venir que de l’émergence d’un contre-pouvoir
citoyen et humain, qui traquerait la technique dans tous ses actes ayant une quelconque
implication dans notre vie. La Technique doit rendre compte de tout ce qu’elle fait ou ne fait
pas, et, surtout, de ce qu’elle entend faire.
   Cette déontologie-là est pour la civilisation que nous voulons pour les générations futures.
C’est le contraire de ce qui se fait aujourd’hui ,et ce phénomène n’est pas le seul exemple de
ce type qui se présente à notre esprit, car, dans notre monde, tel qu’il est fait, rien n’est plus
révolutionnaire que l’écologie.
   La société technicienne ne m’effraie pas seulement parce qu’elle ne peut pas être
démocratique, mais parce que j’en suis absent, comme en sont absents tous mes semblables, y
compris les techniciens, hors de leur technique propre
   Cette société qui serait menée par les techniciens et , encore plus, par les actionnaires, est
une société anonyme sans visage. Ce n’est pas la mienne. Ce ne peut être la vôtre.


                                             Page n°13
        Cher Lecteur, je t’emmène parfois bien loin de nos bases. Revenons à AZF, à notre
sujet terre à terre.
Combien de techniciens ignoraient que le nitrate pouvait exploser ? Beaucoup plus que ce
qu’on croit.
   Et combien savaient que le hangar poubelle était dangereux ?, Peut-être le directeur de
l’usine, qui avait récemment pondu une note pour qu’on y fasse attention. Il faut lui rendre
cette justice.
   Mais cette note n’avait guère imbibé l’esprit de certains exécutants, puisque le dernier
apport, contenant du chlore, a eu lieu la veille de l’explosion.
   Nous conseillons à tous les politiques responsables et potentiels coupables, qui ne sont pas
techniciens, de faire comme nous, d’oser se méfier et de ne pas tomber dans la dépendance
béate de la technique, parce que la technique n’est pas neutre

       Comme nous le verrons, nous n’avons pas été les devins du désastre annoncé, nous en
étions bien incapables, mais d’un désastre ; nous ne savions pas lequel. Notre conscience nous
disait qu’il pouvait se passer quelque chose.
   En cela, nous étions plus forts que tous les techniciens et les politiques réunis, non pas
grâce à un œil intérieur infaillible, ni en vertu d’une extra-lucidité propre aux écolos : nous
n’avons vu, à travers notre boule de cristal que ce dont tout le monde pouvait se douter.
Toutefois, il semblerait qu’une chose n’existe que lorsqu’on possède un organe assez fort pour
l’exprimer.
   Donc, l’infaillibilité technologique est, comme sa consoeur la pontificale, sujette à quelque
doute.

                     QUAND L’IGNORANCE N’EST PAS POSSIBLE

       Savait-on, donc, que le nitrate d’ammonium peut s’enflammer et (ou) exploser ? C’est
une grande question.
   Si certains ne le savaient pas, c’est, sans doute, qu’on ne le leur avait pas rabâché et, là, la
culture de la sécurité en prend un coup.
   Que des gens ordinaires, comme ceux qui habitent autour des chaudrons d’enfer, ou nous-
mêmes, soyons ignorants de la question, il ne faut pas nous en blâmer. On s’est bien gardé de
nous instruire, en cette matière.
   Mais il y a une anguille sous roche, lorsqu’on constate que la directive Seveso prend
essentiellement en compte la quantité de nitrate stockée. Et pourquoi donc.... ?
   Enfin, les annales nous signalent qu’un cargo chargé de nitrate a carrément explosé, en
1947, au large de Brest
   Encore mieux, il semble qu’on ait totalement oublié qu’en 1987, à Nantes, il a fallu évacuer
des milliers de personnes, à la suite d’un incendie de nitrate d’ammonium, dans une usine
comparable à AZF, mais plus modeste.
  Et ce chaudron-là n’était même pas visé par la directive Seveso, vu que son stock
n’atteignait pas la limite, soit, je crois, 5.000 tonnes.
  Auparavant, d’autres usines ont explosé en Allemagne ou en Tchéquie, causant des dégâts
effrayants. Mais la chronique, alors, n’a pas été très active, et l’histoire, aux abonnés absents.
   La quasi-ignorance de ces précédents, le fait de n’en jamais parler, au moins à ceux qui sont
concernés, projette un éclairage aveuglant sur la mentalité dans laquelle évolue la « culture de
la sécurité ».


                                             Page n°14
   Nous n’aimons guère les nucléocrates, comme vous savez,peut-être, et nous n’irons pas
dire, comme une ministre de l’environnement qui devrait s’informer, que « le nucléaire est
l’industrie la moins polluante ». Cette affirmation nucléocrate élémentaire, si elle n’était une
gigantesque bourde, serait une monstrueuse provocation.
   Vraiment, les nucléocrates nous sortent par les trous de nez, mais il faut leur rendre cette
justice que, conscients de l’immense danger que leur activité représente, ils font sérieusement
tout pour qu’un coup dur n’arrive pas, ....ou presque tout. Et, cependant, les pépins, dans leurs
centrales, se comptent par dizaines, jusqu’au jour ou un seul d’entre eux provoquera un autre
« désastre annoncé ». On ne le sait pas, parce que, pour ce qui est de la chape de plomb et de
l’omerta, les nucléocrates n’ont pas leurs pareils au monde.
   Certes, en ce qui concerne le non-dit ,les chimistes ne leur arrivent pas à la cheville, mais ils
obtiennent les mêmes résultats.
   Vu que la pression, autour de la chimie, est moins forte qu’autour du nucléaire, il suffit de
se taire, car cela arrange tout le monde.
   C’est une omerta molle, mais finalement aussi efficace que l’autre. On arrive à percer les
secrets des nucléocrates, malgré leurs multiples enceintes de confinement du verbe, parce
qu’on sait, qu’on se doute, et qu’on se méfie. Or, jusqu’ici, on ne s’est pas assez méfié de la
chimie. Ainsi, la désinformation a pu aller coolissimo.

       Revenons à nos techniciens. Les techniciens suprêmes sont ceux qui sont chargés de
surveiller les usines à risques. Le font-ils sérieusement ? On peut penser que, pour la plupart,
c’est le cas.
   En ont-ils les moyens ? Les moyens matériels, peut-être, bien que ce ne soit pas absolument
certain. Mais cela est-il suffisant ?
   Quant aux autres moyens, ceux de se faire entendre, s’ils ne sont pas contents,et cela, sans
nuire à leur carrière, on peut être perplexe.
   Le silence de la DRIRE pour dénoncer les dysfonctionnements et les dangers de cette zone
est assourdissant.
   Par contre, les propos tenus ,par le passé, par certains responsables de cette administration,
nous laissent rêveurs et méritent d’être cités dans la suite de cet ouvrage.


           BILAN PARTIEL DE LA RECHERCHE DE RESPONSABILITES


       A la suite de cette instruction sommaire, je crois, Lecteur, que nous pouvons assigner
devant le tribunal de Première Instance de la Conscience, la direction de l’usine, au cours des
année,s et certains exécutants de dernière heure, Totalfinaelf et la cohorte de ses actionnaires,
les fonctionnaires de tous rangs, qui n’ont rien fait, pour que le danger de la plate-forme
chimique n’augmente pas ;et tous les politiques et élus qui se sont désintéressés de la question
de la sécurité ou qui ont participé à la marche au désastre et ont signé des deux mains, voire
des deux pieds, tous les projets qui, insensiblement mais sûrement, nous ont menés à ce
désastre en nous camouflant l’ensemble de la réalité.




                                             Page n°15
   SECONDE COUCHE DE RESPONSABILITE : LA NOTRE A TOUS.


       Comme on voit, cela va faire du monde, mais certains pourraient aussi figurer à notre
second tribunal, le Tribunal Moral de Seconde Instance, qui juge le collectif. C’est une
première mondiale, et ce genre d’instance n’existe pas à La Haye. D’ailleurs, la généralisation
de ce genre de tribunaux pourrait nous faire devenir fachos. C’est pourquoi nous les
confinerons dans les bouquins. Mais, dans un monde aussi surévolué et décrépit que le nôtre,
si l’on n’est pas appelé à répondre de nos actes ou de la carence de nos actes, souvent causes
de ce qui arrive, vraiment, « si Dieu n’existe pas, tout est permis ».
   D’ailleurs, si Dieu existe, chacun d’entre nous est dépositaire d’une parcelle d’esprit, c’est à
dire d’une parcelle de Dieu. Et, si Dieu n’existe pas, l’homme existe et chacun de nous est
dépositaire d’une parcelle d’humanité et, donc, aussi d’esprit.
   Dans un cas comme dans l’autre, chacun de nous est possesseur d’une richesse, parfois
encombrante, mais ce n’est pas pour la laisser se scléroser.
    Donc, dans notre affaire, le tribunal pénal officiel connaîtra des responsabilités de certains
responsables civils. Le tribunal de la conscience, qui s’installe dans ces pages, connaîtra de la
responsabilité collective, et celle-ci passe obligatoirement par la responsabilité de chacun
d’entre nous, puisque chacun de nous est censé être lesté d’une parcelle de la conscience
universelle.
   Il est de bon ton de crier haro sur les politiques .La plupart du temps, ils le méritent.
Nombre d’entre eux ne sont pas forcément des êtres supérieurs, donc, pas à la hauteur des
fonctions qu’ils occupent.                                                                     Les
fonctions qui engagent des conséquences sur la vie des gens ne devraient être occupées que
par des femmes et des hommes dont la conscience serait capable de s’élever un peu au-dessus
du minimum vital. Ces athlètes de l’esprit devraient subir un entraînement, une sorte de
musculation cérébrale, qui leur permettrait de se hisser à la hauteur des problèmes moraux
qui, sans cesse, se présentent à eux. Mais, hélas, on ne passe pas de tests de cette sorte pour
être élu. Et, être élu est une si grande affaire que ,parfois, ce qui compte le plus, après une
élection, c’est la réélection. Et les réélections sont compromises pour les faiseurs de vagues.
   Mieux vaut surfer sur les courants dominants.
   Notre république n’est pas celle de Platon, qui aurait été gouvernée par les philosophes.
   Mais, c’est bien connu, les hommes politiques font ce qui plaît ou ce qui ne déplaît pas.
Nous avons donc les hommes politiques que nous méritons, d’autant plus que nous les avons
élus et qu’il nous arrive, parfois, d’élire de véritables ganaches. Tout le marketing électoral,
dont ne profitent que ceux qui en ont les moyens, est fait pour nous éviter de réfléchir sur le
fond des choses. Et, très souvent, ça marche.



                                             Page n°16
   Ceux qui ne veulent pas suivre les lignes de force, sauf s’ils ont une carrure exceptionnelle,
vont immanquablement dans le fossé. Un type comme moi, s’il se présentait aux élections,
atteindrait un score ridicule., mais ce n’est pas grave, j’ai mieux à faire.
   Il est vrai que l’on peut faire confiance à quelqu’un en votant et qu’on soit déçu. Alors,
gare à la prochaine élection ! Oui, mais ,entre temps, les choses vont leur train. Alors, on
rouspète, et c’est tout ce qu’on peut faire.
   Aucun homme politique, aucune instance n’a pris en compte la montée du danger dans la
zone chimique, à mon humble connaissance. Aucune émeute n’a eu lieu pour empêcher ça.
Pourtant, c’était diablement sérieux, non ?
   En nous mobilisant, nous eussions peut-être pu rendre la zone assez impopulaire pour
attirer l’attention et pour que les promoteurs industriels n’y concentrent pas leurs dangereuses
officines, avec l’arrière- pensée que, peut-être, un jour, il faudrait évacuer les lieux.
   Encore, eût-il fallu que ce ne soit pas pour aller faire ça ailleurs, comme certains s’en
contenteraient, ce qui est condamnable.
   Nous avons fait la guerilla pendant vingt ans, et nous n’avons pu qu’en quelques rares
occasions susciter une levée de boucliers et une émotion suffisantes pour rabaisser un peu la
superbe des responsables industriels et de leurs complices objectifs, les politiques
   Si nous n’avons pas pu, c’est, peut-être, que nous n’en avions pas les moyens, mais aussi
qu’on ne nous a guère aidés. Nous sommes restés confinés dans notre misère de gens qui sont
« contre tout ».
   Dans notre société, si les citoyens conscients ne refusent pas de se laisser parquer au rang
de consommateurs et s’ils ne montrent pas le bout du nez, quand il le faut, et ne passent sur le
devant de la scène, on peut se faire du souci, non seulement pour la démocratie, mais même
pour la civilisation
   Se poser les bonnes questions n’est pas toujours facile, cependant, il le faut.....A quoi sert
ce que fabriquent AZF, SNPE, Tolochimie ? Est-ce vraiment utile ? Inutile ? Nuisible ?...
   Nous n’avons pas eu le courage ni la lucidité de crier ces questions assez haut et fort. Et
souvent, même pas ceux qui sont « contre tout »(et il n’y a pas, d’ailleurs, qu’aux écolos qu’ il
arrive d’ essuyer injustement ce reproche stéréotypé.)
   Dans l’ouate insonore et soporifique, à peine froissée par nos quelques criailleries
sporadiques de ces vingt dernières années, l’œuf du désastre a incubé pendant des lustres et
c’est le 21 Septembre 2001 que le poussin a brisé sa coquille. Pendant tout ce temps, nous
passions et repassions, pressés que nous étions, auprès du volcan qui dormait. Un volcan, ça
dort quand ça veut et ça se réveille quand ça veut ! ! ! !

        Il est vrai que, lorsque quelqu’un prétend s’opposer à une chose devant laquelle la
majorité est, soit complice, soit indifférente, on lui sert de beaux arguments, dont certains sont
roturiers et qu’on n’exhibe pas exagérément, ainsi les bénéfices.
   Mais, l’argument noble, c’est l’emploi.
Nous aurions quelque remords à prétendre que, dans ce monde où l’emploi fout le camp, la
perte de cet emploi n’est pas une chose affreuse. Mais ce monde est en mutation et le sens de
la mutation du monde actuel, que nous combattons, est le grand facteur de la disparition des
emplois. La mondialisation du profit, la politique de délocalisation des multinationales, telles
sont les grandes causes de la disparition des emplois, et nous nous étonnons de la timidité des
syndicats, en général, à appuyer nos luttes contre cette mondialisation du diable.
   Ne pourrait-on dire, aussi, que défendre l’emploi et défendre son emploi, ce n’est pas tout à
fait la même chose, et que rien n’est absolu, même pas la défense de l’emploi. ? Que la santé,
la sécurité, la vie doivent être considérées comme des valeurs supérieures ,devant lesquelles la
défense de l’emploi elle-même est appelée, parfois, à s’incliner ?


                                            Page n°17
   Supprimer, ou délocaliser ou dégraisser une usine, parce que cette opération engraissera les
actionnaires est une chose. C’en est une autre que de souhaiter la disparition d’un pôle
chimique, qui, de toute façon, polluera et constituera un danger potentiel, même si l’on
applique les règles de sécurité les plus draconiennes, au moins, tant que la routine n’aura
pas amené le relâchement.
   D’aucuns ont appelé de leurs souhaits le « redémarrage » du pôle chimique sud de
Toulouse. C’est révulsif, d’autant plus qu’on n’a pas dit clairement ce qu’on voudrait y faire
et qu’il est à craindre que ce soit à peu près la même chose qu’avant.
   Le gouvernement a accepté le redémarrage de la SNPE sans phosgène, mais la direction ne
cache guère que, passée une période durant laquelle l’émotion se sera un peu calmée, elle
n’exclut pas de redemander d’utiliser ce gaz hyper dangereux.
   Si j’étais vulgaire, je dirais que c’est prendre les gens pour des cons, et en premier lieu, le
gouvernement. Mais je ne suis pas vulgaire, mais juste furieux, en constatant cette mauvaise
foi et ce mépris de tout. Nous vivons dans un climat de fausseté et d’escroquerie morale.
   Sans phosgène....et Tolochimie et les autres ? Tolochimie fabrique des isocyanates par
phosgénation.....
   Non, les industriels ne veulent pas jouer franchement le jeu, et, l’usine la plus suspecte, la
plus fermée à la raison, celle qui essaie le plus de nous intoxiquer mentalement, c’est la
SNPE.
Son attitude la désigne comme notre adversaire privilégié et obligé, pour l’avenir. Elle a les
reins solides, mais, si nous sommes capables de nous y mettre tous, peut-être l’aura-ton à
l’usure. Nous n’avons pas le choix. Il n’y a de solution possible, pour la sécurité des
toulousains que par la suppression du pôle chimique sud.



                 AUTRE VERSION DE L’IDEE DE RESPONSABILITE

      Les tribunaux risquent donc de se payer une brochette de responsables, et ce n’est que
justice, mais, ce que je voulais dire, c’est qu’il y a une responsabilité collective diffuse. Que
nous ne serons pas lavés de tous nos péchés par omission en envoyant un bouc se perdre dans
le désert, et que, de toute façon, TOUS LES PECHES DU MONDE NE SAURAIENT
TENIR SUR L’ECHINE D’UN SEUL BOUC.
   Nos investigations sincères nous contraignent donc à élargir le débat.
   On l’a déjà dit, la question qu’il faut se poser est de savoir si ce que l’on fait est
indispensable, inoffensif ou dangereux, utile ou nuisible.
  Ces dernières questions, on ne les a jamais entendu poser durant ces vingt dernières années
et, même maintenant, elles ont de la peine à émerger. Ceux qui sont d’accord pour être libérés
de l’épée de Damoclès chimique oublient, parfois, de les poser, eux aussi.

Quant à demander aux industriels et aux techniciens de se poser ce genre de problème éthique,
il ne faut pas plaisanter, ce n’est pas leur métier.
   Ceux qui ont pour tâche de faire respecter la réglementation en restent à celle-ci, qui
n’aborde pas la question de fond.
Mais les politiques, les élus, et même Toi, Citoyen....
   N’y a-t-il pas moyen, au lieu de produire des isocyanates par phosgénation, de trouver des
alternatives aux isocyanates et à la phosgénation ?
   Des thèses ont été présentées, à l’université, pour éviter l’utilisation du phosgène. On ne
peut pas dire que ce progrès ait été l’objet d’une ample information.


                                            Page n°18
   Henri Farreny rapporte, dans son excellente analyse, qu’il existe une « phosgénation sans
phosgène ». Il a proposé d’inscrire le sujet à la séance de la commission Risques du SPPPI, en
Mars 1994, à la suite d’une communication faite au SITEF en 1993. On utilise le monoxyde
de carbone (CO), qui entre dans la composition du phosgène (CO CL2) et c’est 500 fois moins
toxique.
   Nos industriels progressistes auraient dû se précipiter sur cette découverte, mais, non....
   Est-il bien sérieux, comme le faisait la SNPE, de produire des colorants de teinte saumon,
pour colorer....le saumon. C’est une question à étudier.
   AZF ne polluait pas seulement l’air et l’eau du voisinage, et ne constituait pas un danger,
seulement pour celui-ci. AZF brûlait, avec ses nitrates, toutes les terres où cette substance était
répandue. Il n’y a pas d’avenir avec ces pratiques nocives. Il faut changer cette agriculture de
brutes, mais personne à AZF n’y songe, même maintenant.
   C’est pour pouvoir épandre cette manne empoisonnée, qui tue la terre à plus ou moins long
terme, que trente personnes sont mortes, que d’autres sont handicapées,qu’une partie de
Toulouse a été fracassée.
   Aujourd’hui le profit, demain les terres stériles, entre les deux, la mort.
   Que si peu de monde ait la force de mettre en cause un tel état de choses, là ,il y a de quoi
réfléchir et prendre sa respiration, avant.
   Dans ce malheur, l’occasion serait venue de songer globalement à la reconversion d’une
agriculture qui tue les sols et la vie, mais on ne sait agir que de façon fragmentaire et au coup
par coup. Manque d’envergure, dans la vision politique des choses. Echec obligatoire.




                                          LES MEDIA

       Si la responsabilité profonde des événements réside, de façon diffuse, dans un contexte
mental généralisé, on ne peut exonérer les media du cruel examen auquel nous nous livrons.
Les media, ces faiseurs d’opinion, ce pouvoir nécessaire et, parfois, effrayant.
   C’est que les journalistes sont des hommes comme vous et moi. Ils sont capables
d’atteindre divers degrés de conscience. Quelquefois, leur conscience émerge au-dessus de
l’apathie généralisée, ils sont alors des phares ou des sentinelles, comme disait Victor Hugo.
D’autres fois, ils manient la langue de bois et se rangent dans le vent de l’opinion dominante,
qui n’est, trop souvent que la dominance de l’absence d’opinion. Il leur arrive, même, de
peigner ce sentiment dans le sens du poil.
   Les journalistes sont à l’image de la population, faite d’individus intéressants et d’êtres
médiocres. Mais, vue leur audience, dans ce dernier cas, il peut y avoir des ravages.
   Au cours de nos luttes, les media nous ont réservé des accueils divers. Il faut reconnaître
que la presse écrite a été la plus hospitalière pour nous.
   Mais, le pire, pour les media, c’est de garder un silence complice, c’est l’ignorance des
faits.
   Il est certains media qui, depuis qu’ils existent ou ont existé, n’ont pas dit un mot, pas
diffusé une image, pas écrit une ligne sur le problème qui nous occupe, avant le 21 Septembre,
sans doute pris par des sujets plus stables et plus enrichissants.




                                             Page n°19
  Il nous est même arrivé qu’un journaliste nous rappelle à l’ordre, trouvant que nous
sortions nos masques à gaz à contretemps, lors d’une manifestation par nous organisée. Il ne
comprenait pas. Maintenant, il a, sans doute, compris.
  Mais, il faut reconnaître que le peu que nous avons pu faire, sans la presse écrite, n’aurait
eu aucun écho.
  Pour se consoler, on pourra dire que la presse n’a pas été plus mauvaise sur ce sujet que sur
d’autres et, grâce à des journalistes qui ont encore une certaine idée de leur métier, elle a
plutôt été pour nous une alliée. Sans elle, nous aurions été réduits au silence complet.
  Mais, cela n’empêche pas que l’ensemble des media a baigné, durant toutes ces années,
dans un consensus mou, qui explique bien des choses et qui les rend, eux aussi, justiciables du
Tribunal de la Conscience Collective, que nous avons instauré dans ces pages.




                   « LE RISQUE ZERO N’EXISTE PAS «
       Cette phrase, sans cesse répétée depuis le 21 Septembre, et auparavant, en d’autres
occasions, y compris à propos du nucléaire, commence à devenir sérieusement horripilante. Il
y a quelque chose de vicieux dans cette répétition accélérée d’un truisme. On joue la
transparence, on fait la part du feu ,parce qu’on y est bien obligé par les événements .
   Durant des décennies, on nous a entretenus dans le dogme de l’infaillibilité de la science et
de la technique : « Vous ne risquez rien ». Dans notre esprit , « rien » et « zéro » sont des
mots assez synonymes. Autant dire qu’on nous rassurait, en nous laissant entendre que,
partout où la technique entre en jeu ,le risque est si infinitésimal que l’on peut le considérer
comme voisin de zéro, si l’on veut. Dernièrement, on nous a encore dit que, pour un accident
donné, il y avait une chance sur un million pour qu’il se produise. Si vous entendez cela, et si
vous êtes un peu crédule, comment ne pas repartir rassuré ? Donc, cela ne valait même pas la
peine d’en parler, sauf pour les enquiquineurs patentés ou les esprits chagrin.
    Parfois, les mêmes qui tenaient ce discours optimisateur et battaient la mesure pour nous
faire danser sur un volcan, ont complètement changé leur fusil d’épaule et, dorénavant, « le
risque zéro n’existe plus ».
   Dans le nucléaire, la conversion a consisté à dire que la catastophe de Tchernobyl a pu avoir
lieu dans un pays de l’Est, où la technologie est fruste. Mais une pareille chose étant
impensable dans un pays occidental, où le risque zéro est une quasi-certitude, si l’on
comprend bien, les nucléocrates tentent de profiter de Tchernobyl et du fait que d’autres
centrales de l’Est ne valent pas mieux, pour aller fourguer leur camelote dans ces pays
énergétiquement aux abois, comme la Bulgarie ou l’Ukraine . Ces gens ne reculent devant
rien, ils sont sur des rails, comme ceux de la zone chimique sud. Ils ne connaissent qu’une
direction, dont nulle force raisonnable ne saurait les détourner et ignorent les aiguillages. Ils
sont irrécupérables et le discours ne suffit pas pour les guérir. Il y faut la colère publique.
   Mais leur belle phrase passe-partout, que veut-elle donc dire ?
   Si vous la prenez à la lettre, elle exprime une évidence. Que le risque zéro n’ait jamais
existé, tout le monde ne le sait que trop, sauf les managers des Trente Glorieuses.
   Alors, pourquoi nous matraquer sans cesse avec cette sentence éculée, qui n’avait pas
cours, naguère ?
   C’est que les temps ont un peu changé et que le silence enjôleur sur les risques majeurs ou
les autres n’est plus de mise. La réalité s’impose et les risques majeurs semblent avoir atteint
leur majorité, après un certain nombre de catastrophes et la montée de l’esprit critique.


                                            Page n°20
   Il convient donc, pour les responsables, d’adopter une autre stratégie et de nous faire avaler
la même pilule, mais de s’y prendre autrement. Le temps n’est plus ou l’on vous disait
brutalement : « Si vous voulez des bagnoles acceptez le bruit, la pollution et les
embouteillages ; si vous voulez du ciment, acceptez que l’air que vous respirez soit souillé, si
vous voulez vous chauffer, acceptez les effluents radioactifs ».
   Mais, pour soucieux qu’ils soient de ne pas apparaître comme des brutes épaisses, ce qui est
mauvais pour la communication, les industriels ne nous disent-ils pas à peu près la même
chose, avec leur serinette, qui nous crispe tant. ?
   Parce que, si « le risque zéro » n’existe pas, c’est donc qu’il faut accepter le risque existant,
c’est que nous vivons dans une civilisation à risque et, donc, se révolter contre cela, c’est être
antisocial, opposé à l’ordre des choses. Voilà le raisonnement qu’il faut refuser
catégoriquement et faire savoir qu’on le refuse.
   Cet ordre du risque par qui a-t-il été inventé ? Par des techniciens, des financiers, voire des
politiciens, jamais par des victimes, c’est à dire des gens normaux.
   Il s’agit d’un ordre artificiel. L’ordre naturel, aujourd’hui comme autrefois, c’est de vivre
avec le moins de risque possible, du moins de risque imbécile, sans raison, non consenti.
   Nos ancêtres du paléolithique vivaient dangereusement. Ils ne pouvaient faire autrement.
Depuis, le progrès a amené quelques possibilités de sécurité. Ce n’est pas le moment de nous
dire qu’il faut accepter des catastrophes dues aux hommes. Il y a déjà bien assez de
catastrophes naturelles et nous ne sommes pas en guerre.
   L’hécatombe routière qui a débuté avec l’essor de la voiture n’arrive pas à émouvoir notre
égoïsme ou notre imbécillité, parce qu’elle distille la mort au compte goutte. Ce qu’il nous
faut pour que nous nous réveillons, c’est une hécatombe massive, avec beaucoup de victimes
sur le coup. Ca, c’est peut-être le côté pervers de la « culture du risque »

   Nous voulons bien, pour notre part, prendre des risques, si une cause, que nous servons
l’exige. Mais, prendre des risques pour rien ou accepter ceux qu’on a décidé de nous faire
prendre, sans peser le pour et le contre, et sans solliciter notre, avis est la chose la plus stupide
du monde.
   Ce qu’il y a de plus dangereux dans la zone sud, c’est le phosgène. On a vu qu’on pourrait
s’en passer. On ne l’a pas fait et, au contraire, certains prévoient de remettre ce tueur à
l’honneur.
La même maladresse dans la conduite d’une brouette ou dans celle d’une centrale nucléaire
voire, même, d’une voiture n’aura pas les mêmes conséquences.
   Nous ne sommes pas infaillibles, et la technique ne saurait prétendre à cette perfection.
   Le crime, c’est de créer les conditions pour qu’une erreur, une bavure, une seconde
d’inattention se transforment en catastrophe. Et notre civilisation est criminelle, car elle crée,
sans cesse, ces conditions. On comprendra, maintenant, pourquoi nous n’y adhérons pas et
pourquoi nous avons trouvé un sens pour notre vie à la combattre.
   D’autre part, si l’on se trouve comme un poisson dans l’eau dans cette civilisation, il ne faut
pas s’étonner naïvement que des événements comme celui du 21 Septembre puissent arriver
et, effectivement, cela apporte de l’eau au moulin de ceux qui ânonnent que « le risque zéro
n’existe pas ». En fait, on se trouve, alors, dans la même logique. qu’eux.
   Lorsque seront épinglés certains responsables, ils auront la partie belle pour dire que la
justice a un champ d’action très restrictif, ce qui équivaut à parler d’injustice. Car le problème
sera de savoir où l’ on arrête la recherche des responsabilités avant d’avoir le vertige.
   Quant à nous, nous ne serons qu’à demi satisfaits, car nous savons que de tels événements
peuvent se produire n’importe où, n’importe quand, comme c’est le cas pour le nucléaire,
quelle que soit la rigueur des mesures de sécurité que l’on prendra. Il est impossible


                                             Page n°21
d’éliminer totalement une erreur humaine et, surtout, une catastrophe peut très bien se
produire sans erreur ni faute précise de personne. il suffit, parfois, de circonstances.
  Or, les circonstances, on les crée , et dans la zone chimique sud de Toulouse
particulièrement, puisqu’on a entassé des produits plus méchants les uns que les autres, dont
certains ne sont pas très sociables entre eux.
  En mettant en œuvre des tonnes de phosgène ou de cyanure, croit-on ,qu’éternellement, on
va passer à côté du drame?
  Non, un jour ou l’autre, il y a des dégâts :et il y en avait déjà eu, même avant le 21
Septembre. Croyez-vous que tout cela va faire que la conscience publique, notamment celle
des décideurs (qui ne sont qu’un maillon de la chaîne), va s’arrêter sur ces problèmes
gravissimes ?
  Ce n’est pas du tout certain : c’est pourquoi des gens comme nous essayent, comme ils
peuvent, de faire comprendre aux autres dans quel monde sinistre nous vivons.
  « Culture du risque » ? Si l’on veut nous inculquer cette philosophie lâche et perverse, nous
nous devons d’être de mauvais élèves.


                               LE VER EST DANS LE FRUIT

       Dans notre recherche des responsabilités ou des culpabilités nous avons dit que, si l’on
voulait être exhaustif, cela ferait beaucoup de monde.
   De fait, cela peut faire encore plus de monde, si l’on veut bien considérer que le vrai
responsable, c’est le type de civilisation, dans lequel nous vivons. Cela devrait donc inclure
tout le monde, du moins ceux qui adhèrent à cet ordre de choses, ce qui doit constituer un
effectif important, mais, n’est pas notre cas.
   On dira que notre démarche a pour effet de diluer la responsabilité et de la rendre
insaisissable, alors qu’il nous faut des têtes concrètes, pour appliquer des sanctions
exemplaires. Voire !
   Sans doute, convient-il de ne pas se contenter de philosopher abstraitement et appliquer la
justice des hommes, la seule immédiatement compréhensible par la plupart des gens.
   Cependant, on se leurrerait, si l’on croyait que l’auteur de cet ouvrage veut exonérer tout le
monde, en accusant tout le monde. D’abord, il me semble qu’il a dit que la conscience
collective passe par la conscience individuelle et qu’il en est de même, dans le domaine de la
responsabilité. La responsabilité collective ne dédouane pas l’individu qui appartient à la
collectivité.
   Si l’on nie cela, soit, et si l’on veut s’en tenir seulement à la recherche des responsables qui
portent un nom, on peut pousser ce raisonnement jusqu'à l’absurde...
   Supposons qu’on arrive à la certitude du fait que l’explosion soit liée au dépôt de chlore,
effectué, la veille, dans la décharge à nitrate , ce qui, d’ailleurs, paraît acquis. Alors, on est
fondé à penser que nous tenons les vrais coupables, ceux par qui tout est arrivé. Ceux qui ont
effectué le déchargement, ou ceux qui leur en ont donné l’ordre ? Et, si l’on remonte la chaîne
hiérarchique, on devra, bientôt, s’arrêter à un cadre, qui n’a pas été informé de l’opération.
Evidemment, cette façon de voir est absurde et ferait rire, si cela était permis, dans le sujet que
nous traitons.
   Cette démarche aurait pour effet de réduire le champ de la responsabilité. Elle est le
contraire de la nôtre.
   Que ceux qui ont fauté soient sanctionnés, certes, mais il y aura toujours des gens qui
commettront des erreurs, alors que notre civilisation du danger ne permet pas l’erreur.



                                             Page n°22
  Quand elle aura résolu cette contradiction majeure, ladite civilisation aura fait un grand
pas,.  Mais, il semble que ce ne soit pas demain la veille...




                             UN PEU D’HISTOIRE

        Cet ouvrage n’a pas la prétention de doubler l’excellent livre que mes amis
CHRISTIAN MORETTO et HENRI FARRENY ont composé à chaud, sur les ruines
fumantes d’AZF.
   Comment le désastre a pris corps, nourri chaque jour par quelques molécules d’insouciance,
d’aveuglement, voire de cynisme de plus, tout cela, vous le trouverez dans l’œuvre de ces
deux auteurs.
   Vous y verrez aussi comment eux-mêmes et leurs camarades ont tenté de s’opposer à cette
dérive, cela avec force détails, dont certains, décisifs, ne pourront plus être passés sous
silence.
   Si j’avais un seul reproche à leur faire, c’est d’avoir comme perspective, chacun de leur
côté, l’angle de leur propre action, pour tenter de déstabiliser la pesante inertie ambiante, qui a
fait le nid douillet, pour l’éclosion du 21 Septembre. Mais, que pouvaient-ils faire d’autre,
dans l’urgence de leur rédaction ?
   Une synthèse de cette période de vingt ou vingt-cinq années, qui va, en gros, de 1980 à
2001 est difficile, parce que tout y est décousu et la seule trame qui peut un peu structurer,
donner une unité historique à cette période, il faut la chercher dans l’action des écologistes,
qui, bien qu’elle-même décousue et au coup par coup, a toujours, depuis le début, conservé un
seul cap : empêcher la prolifération des activités chimiques sur un périmètre limité et
s’opposer à cette dangereuse promiscuité, d’où, selon nous, rien de bon ne pouvait surgir.
   Faire la synthèse de tout cela n’est pas aisé, car nul n’a rédigé la chronique de nos luttes et,
si Christian Moretto et Henri Farreny ont dû fouiller dans leurs archives personnelles, je
devrai, à mon tour, en faire autant, mais, les miennes sont moins fournies et moins précises
que les leurs. Tout ce que nous avons fait est considérable et obscur. Personne ou presque, ne
l’a su, comme il arrive souvent, vues l’indifférence et l’insouciance . Personne, ou presque, ne
s’en souvient, et, même nous, nous en avons oublié des détails. Ce sont les vieux papiers, qui
nous rafraîchissent la mémoire.




                                             Page n°23
  Etant données ces circonstances, je vais donc tenter de trouver une unité historique à la
période des vingt années qui ont préparé l’apothéose chimique et prospective du 21
Septembre.
  Je ne suis pas sûr d’y arriver, ni que cette synthèse soit une véritable synthèse. Dans un
courant d’actions diffuses et répétées, pourront, cependant, émerger des périodes fortes, qui
prendront une grande signification militante et humaine.


       Comme Christian Moretto et Henri Farreny appartiennent aux Amis de la Terre de
Midi-Pyrénées, que j’ai moi-même fondés, en 1981 et que, la seule association ,qui a été sur
les talons des industriels, du début à la fin, avec plus ou moins de disponibilité, ce sont les
Amis de la Terre, il apparaît que nous sommes habilités à parler et que notre regard peut
embrasser toute cette période, pour essayer d’éclairer le lecteur.
   Ce ne fut pas une campagne, avec un début et une fin, mais une longue guerilla de vingt
ans, avec quelques batailles, petites ou plus grandes, que nous avons généralement perdues,
obligés de céder le terrain à l’adversaire, non sans le contraindre, à chaque fois, de modifier
son comportement. Ce ne fut pas assez, il faut croire...
   Nous avons ; cependant, gagné une bataille. Le stratège en fut Henri Farreny. Qu’on songe
à ce qui serait arrivé, si le Lycée Hôtelier avait été construit dans la zone de danger du PPI, à
quelques centaines de mètres des usines, comme le voulaient les excellents décideurs du
moment,....qui sont toujours en place.
   Quand je dis que notre guerilla n’a ni début, ni fin, c’est que, dans notre esprit, la
surveillance et le harcèlement, pour que le site ne se concentre pas et soit reconverti , ne
devait cesser que lorsque nous aurions obtenu gain de cause, c’est à dire lorsque, pour moi,
notamment, nous reposerions ,peut-être de notre dernier sommeil, et aurions passé le relais à
nos successeurs, qui, le jour de la victoire, auraient déposé quelques fleurs sur notre tombe,
s’ils y avaient songé.
   Et, malgré le traumatisme du 21 Septembre, on sait que le combat continue, puisque
certains entendent recommencer, ce que nous ne pouvons nous empêcher de ressentir comme
une insulte, faite, non seulement à nous, ce qui est peu grave, mais, aussi, aux victimes.
   Donc, le combat continue, mais il est difficile de fixer la date où il a timidement
commencé, puisqu’on va lui trouver une préhistoire, en un temps d’obscurantisme de la
conscience écologique, qui correspond à la fin des Trente Glorieuses.
   Heureusement, depuis, malgré toutes les batailles que nous avons perdues, nous avons
grandement fait évoluer les esprits. C’est le combat au jour le jour de l’écologie de terrain. En
cela, au moins, nos efforts n’ont pas été inutiles.
   Le lendemain de l’explosion, nos noms ont été cités, dans certains journaux ou revues,
même les plus huppés. Soit ! Quelle douceur ! On rendait justice à Cassandre, ce que les
troyens n’ont même pas eu le temps de faire.
   Cet hommage apparaît comme, à la fois, exact et inexact.
   Il est inexact, parce qu’aucun de nous n’a véritablement prédit une catastrophe d’un tel
genre et d’une telle ampleur.
   On sait la chape de plomb qui pèse sur l’information concernant la chimie. Non seulement,
c’est compliqué, c’est divers, mais les industriels ont toujours cultivé le secret vis à vis de
ceux « qui ne sont pas concernés ». Il arrive qu’un ingénieur ne soit pas en mesure de dire
avec un peu de précision, ce qui se passe dans une usine, voire, dans un atelier voisins du sien.
   Il n’est pas besoin d’être physicien, pour savoir, si l’on a un peu lu, ce qui peut provoquer
un accident et ce qui peut se passer, dans une centrale nucléaire. Dans la chimie, il n’en est



                                            Page n°24
rien, vu le manque de données fondamentales. On ne sait que ce qu’on veut bien vous dire, ce
qui, pendant longtemps, a été voisin de rien.
   Maintenant, la situation étant intenable, les industriels se mettent à faire des journées
« portes ouvertes » (Pour AZF, ce ne serait pas difficile). Mais, ce courant d’air est artificiel,
c’est une position de repli et, si, auparavant, ils avaient choisi l’omerta, c’est que, tout compte
fait, dans leur logique, cette tactique était bien la meilleure, car il vaut mieux cacher ce qu’on
ne saurait voir. Des fois, que tout cela puisse provoquer une « émotion », qui les empêche de
travailler en paix et, donc, de polluer en paix.
   Mais, qu’un dépôt de nitrate explose et fasse tant de dégâts, nous ne le concevions même
pas. Comment aurions-nous pu concevoir un tel drame, puisque ceux de l’usine n’y pensaient
même pas ? Or, qui, à part eux, aurait pu nous informer de cela. Que les exécutants d’AZF
l’aient ignoré, c’est gros, mais, vu le contexte de silence institutionnel, cela peut ne plus nous
étonner. Mais, en ce qui concerne des techniciens plus haut placés, ce serait encore plus fort,
puisqu’il y a eu des précédents, dont celui de Nantes en 1987, ce qui n’est pas très ancien, où
certes, il n’y eut pas d’explosion, mais seulement un incendie, ce qui eût pu se transformer en
explosion et ce qui, de toute façon, nécessita l’évacuation rapide de milliers de personnes. Or,
la quantité de nitrate impliquée à Nantes n ‘avait rien à voir avec les 17.000 tonnes de nitrate
que pouvait stocker AZF, à Toulouse.
   Lorsqu’on voit que nous revenons de loin, c’est quand on songe que ce sont pas 17.000
tonnes potentiellement stockées sur le site, qui ont été impliquées, mais seulement quelques
minables 300 tonnes de rebuts, entassés dans le minable hangar 221 et, encore, même pas la
moitié de ce magma a daigné s’envoyer en l’air.
   Lorsqu’on voit que nous revenons encore de plus loin, c’est quand on constate qu’il n’y a
pas eu d’effet domino, avec le phosgène des usines voisines, avec tous les bidons qui
traînaient. Il s’en est fallu de peu quoi qu’en disent les industriels voisins d’AZF. Peut-être,
sommes-nous passés près d’un second Bhopal ou, peut-être, mieux encore.

       Donc, la formule chimique qui a déclenché l’explosion, nous ne l’avions pas
découverte, parce que nous n’en avions pas les éléments. Et, s’il y a des gens qui ne devaient
pas être informés, c’est bien nous. Non ?
   Toutefois, la presse, qui condescendit (un peu tard, c’est malheureux) à nous rendre
hommage ,n’avait pas entièrement tort.
   Contraints, par défaut, à faire des hypothèses, et, pour cela, à solliciter notre bon sens, nous
craignions qu’entasser des substances diverses et redoutables dans un même périmètre, allait,
un jour ou l’autre provoquer des mariages tumultueux. Et, finalement, c’est bien ce qui est
arrivé.
   Nous ne savions pas exactement ce qui pouvait se passer, parce qu’il était impossible de le
savoir. Nous redoutions, surtout, une pollution énorme, due à une quantité de substances
orageuses, qui ne peuvent vivre que confinées, jusqu’au jour où elles briseraient leurs
barreaux et s’en prendraient à leurs consoeurs voisines et tout aussi redoutables.
   Pour nous, l’usine la plus dangereuse n’était pas AZF, ce que nous persistons toujours à
croire, mais la SNPE et Tolochimie voisines, notamment, à cause de leur chlore et de leur
monstre sacré, le phosgène.
   Mais, AZF a fait mieux, le 21 Septembre. Mieux que ce que nous osions formuler, de peur
de paraître « rabat-joie »..
   Voilà pourquoi nous acceptons le discret hommage de la presse. Ils sont tous tombés sur
leur cul, le 21 Septembre, tellement ils étaient loin de la réalité.
    Mais, ceux qui étaient le plus près de cette atterrante réalité, c’était nous, les écologistes.
Une fois de plus,


                                             Page n°25
                                    LA PREHISTOIRE.

       C’était donc une des périodes les plus sinistres du dernier siècle, pour la Terre. Une
période qui, peut-être, éveille la nostalgie, pour certains esprits de la famille opposée à la
nôtre, mais ce fut la période qui vit commencer et s’amplifier la plupart des agressions contre
notre pauvre planète, sans laquelle, non seulement, nous ne serions rien, mais, encore, nous ne
serions même pas. Cette période s’appelle Les trente Glorieuses.
   Cette période, qui fut celle de ma jeunesse, (C’est malheureux et je le regrette) fut celle,
aussi, où les esprits macéraient dans une cuistrerie et un optimisme béats, faits de confiance
aveugle dans la techno-science. D’aucuns persistent dans cette erreur mortelle, mais l’opinion
a changé et les écologistes y sont pour quelque chose.
   Ne croyez pas, cependant, que l’hydre a été exterminée. Non, le monstre s’est transformé et,
maintenant, il entend mettre le monde en coupe réglée, sous le nom de mondialisation ou
globalisation. Il est, peut-être, encore plus dangereux qu’avant son avatar. Seulement, les
temps ont changé il n’est plus tout seul, on ose le combattre et ,même lui infliger quelques
blessures cuisantes. L’esprit, aussi, s’est développé, depuis trente ou quarante ans.
   Mais, pour nous, le combat continue et nos forces ne faibliront pas, au contraire.
   Si nous revenons dans nos chères Trente glorieuses, on concevra, sans peine, qu’alors, les
gouvernements ne se réunissaient pas à Rio, ou à Kyoto , même pour cultiver l’échec, par le
truchement de la famille Bush, des compagnies pétrolières, et d’une partie de l’opinion
américaine, en disant que « l’american way of life n’est pas négociable ». Leur proposer de se
mettre d’accord, pour sauver la planète eût été aussi peu « crédible » que les convier à une
séance de tables tournantes internationale, ou leur demander d’internationaliser les règles du
jeu de l’oie.
   J’avais oublié de vous dire que les deux monstres mondiaux successifs que nous avons à
affronter ont la particularité commune d’être affligés de cécité ce qui leur épargne de mesurer
les conséquences de leurs actes et, donc, de leur permettre de se moquer carrément de ce que
peuvent être ces conséquences.
   Autrement dit, durant les Trente Glorieuses, l’industrie et les industriels avaient tous les
droits. Ceci n’a pas beaucoup changé, mais, ce qui a changé, c’est, qu’alors, ils pouvaient
exercer leur privilège en toute insolence, ce qui n’est plus tout à fait le cas, puisque,
maintenant, c’est l’omerta, qui l’emporte, ou la séduction.
   Dans les années 60, ils n’avaient même pas besoin d’avoir recours au chantage à l’emploi.
La défense de l’emploi n’était pas encore ce qu’elle est devenue, le souci majeur des
actionnaires, comme on sait.
   Non, s’en prendre à la machine industrielle, c’était s’en prendre à la « grandeur de la
France », ou de l’Andorre, ou du Liechtenstein. (Premier producteur mondial de peau de
saucisson en plastique)
   Mais, même pas, c’était s’en prendre au seul dogme politiquement correct de l’époque, qui
ne s’appelait pas encore « la croissance », mais répondait au vocable orgueilleux et ridicule
« d’expansion ».
   Mais, nous y venons, il y a mieux. Si vous contestiez la moindre nouveauté ayant vu le jour
,depuis un siècle, vous étiez contre « le progrès ». Et, cette vague notion de « progrès » était
acceptée en bloc, sans la moindre analyse, ni critique de ce qu’on y mettait dedans , du moins,
de la part de ceux qui étaient trop fatigués pour aborder une telle investigation.
   Alors, demander à la Poudrerie ou à l’ONIA ,(devenues respectivement SNPE et AZF) de
ne plus empoisonner le voisinage était une entreprise délicate. Mettre dans la balance la


                                           Page n°26
production d’engrais chimiques, qui devaient bouster la terre, avant de la tuer, c’était mettre
en balance la qualité de la vie (Qu’es aco ?) des riverains et des autres , et le seul dogme
existant de l’époque : la production la plus massive possible, dont dépendait, sans doute, la
grandeur de la France, le bien-être des peuples et le triomphe de la Science et de la Technique.

   Quelqu’un osa, cependant, protester contre les nuisances infligées par la zone chimique sud
de Toulouse à ses voisins et ce fut le père de Christian Moretto.
   Ce fut avec les moyens d’alors et dans l’esprit de l’époque. Ce ne fut pas avec des
banderoles, parce que, dans ces années-là, personne ne savait ce qu’était une manifestation
pour l’environnement, ni ce qu’était l’environnement. En fait, si l’on peut dire,
l’environnement n’existait pas.
   Monsieur Moretto envoya donc des lettres.
   J’ai fait mes premières gammes de contestataire environnemental, sur un sujet ponctuel, à
cette époque, et je sais avec quelle suffisance on était reçu. encore, mon expérience remonte-
t-elle à cinq ans après celle de Monsieur Moretto et après 1968, cette révolution trouble, qui
nous a , quand même dessillé les yeux et a conforté notre audace. Toutefois, je n’étais pas très
assuré, dans ma démarche et certain de tomber dans un climat d’incompréhension ou de
condescendance, voire de dérision.

        Cependant, en 1963, quelqu’un, avec une poignée de voisins, a osé s’opposer au
monstre qui leur empoisonnait la vie, au sens propre, comme au sens figuré et, contrairement
à ce que j’ai dit plus haut, il ne fut pas éconduit ; le préfet d’alors lui répondit correctement.
   La guerilla continua dans les années qui suivirent et l’ONIA, devenu APC, se mit à investir
dans la diminution des nuisances, après les pétitions ,qui se mirent à fleurir.
   Les démarches de Monsieur Moretto et de ses voisins ne firent pas cesser les pollutions et
les nuisances, mais elles troublèrent le sommeil du monstre, qui commença à prendre
conscience de ce qu’il était vraiment.
   Comment expliquer cela ? D’abord parce que la capacité de pollution du monstre, à cette
époque, était énorme et reposait sur des décades d’ignorance du problème. Les nuages
polluants étaient si denses qu’ils pouvaient tout sécher sur leur passage.
   On en était arrivé là et, sans doute, les instances préfectorales, conscientes de la réalité
entrevirent un vent de révolte se lever, et firent suffisamment pression sur les industriels, pour
qu’ils fassent quelque chose pour neutraliser le mécontentement ambiant, qui ne pouvait que
croître. En ce sens, elles avaient raison.
   Cela montre, aussi, qu’il n’est rien de tel pour s’opposer à l’oppression industrielle que
« l’émotion » et l’action des citoyens eux-mêmes, en vue de défendre leur biotope, contre ceux
qui le détruisent.
   Cette modeste action d’un de nos précurseurs fut bien celle qui initia notre combat incertain
contre les excès de la chimie du sud de Toulouse ; cette action mérite bien d’être saluée,
comme la première, avant la lettre, avant que le combat écologique n’existe, avant qu’on ait
inventé l’écologie militante

        Les escarmouches durèrent encore, les bavures aussi. En 1975 et 1977, il y eut des
fuites de phosgène. En Mai 1977, je découvris ce qu’était ce fameux phosgène et j’ai retrouvé
un article, écrit par moi dans VERT, la feuille de chou du mouvement Environnement et
Humanisme, que j’avais animé, avant de créer les Amis de la Terre, à Toulouse.
   Bien qu’en 1977, le mouvement écologique ait été constitué, sinon organisé, je situe la
rédaction de mon article dans la « préhistoire », vu que nous étions fort dépourvus de moyens
d’information et d’arguments, dans le combat spécifique que nous allions bientôt commencer.


                                            Page n°27
   Moi-même et bien d’autres découvrions donc ce phosgène, dont nul ne nous avait parlé.
Mon article se bornait à instruire le lecteur de ce qu’était le phosgène, à quoi il servait, où et
comment était fabriqué et acheminé le phosgène toulousain ;
   Je ne puis, cependant, résister à vous livrer les commentaires que je me permettais, à la fin
de l’article.
   « Pour qui est plus préoccupé par la santé des hommes que par la rentabilité, mieux
vaudrait certainement choisir une autre méthode de fabrication ou remplacer ces plastiques
par d’autres matières aux propriétés voisines car, en cas de fuite grave et de vent favorable,
qui peut prévoir les dommages qui seraient causés à la population des quartiers avoisinants ?
   Tout bien examiné, la civilisation actuelle nous propose ses « bienfaits », quel que soit le
prix à payer. Mais, à partir d’un certain degré de risque, le jeu en vaut-il la chandelle ?
   Fait-on, périodiquement un bilan des avantages et des inconvénients de ce système ? Qui a
décidé que nous devrions vivre dangereusement ? Nous a -t-on demandé notre avis ? »
   C’est moins véhément que ce que j’ai pu écrire par la suite, mais le vrai problème était déjà
posé. Ce que j’écrivais, là, je n’étais pas le seul à le penser. Je traduisais l’opinion des
écologistes.
   Ce qui m’a frappé, dans les recherches que j’ai faites pour écrire ce livre et évoquer les 25
ans qui ont précédé le 21 Septembre 2001, c’est que, dès le début, nous posions les problèmes
dans toute leur ampleur et dans toute leur vérité. Notre lucidité d’ il y a vingt ans est
quasiment notre lucidité d’aujourd’hui.
   Avons-nous été lucides trop tôt ? Pas question de penser cela. Le malheur vient toujours de
la cécité et non de la lucidité. La lucidité des écolos est un fait de société qui dérange. C’est
bien pour cela qu’il valait mieux les railler et les déconsidérer, mais cette méthode a aussi ses
limites.

                          LES ECOLOGISTES S’ORGANISENT.

        Christian Moretto prit les choses en main. La zone continuait à tout empoisonner. En
1975 et en 1977, comme on sait, il y eut deux fuites de phosgène, à Tolochimie.
   En 1979, il y eut, enfin, des « études de danger », phase la plus primaire de la lutte pour la
sécurité, car c’est l’industriel, lui-même, qui est responsable de cette étude.
   Le système peut paraître discutable et, effectivement, il l’est.. Mais, qu’on songe
qu’auparavant, on n’avait même pas songé à cela. C’est, au moins, un début de prise de
conscience des pouvoirs publics, que de contraindre les industriels à procéder à ces études, en
mettant un peu l’industriel devant sa responsabilité.
   C’est alors la période qu’on pourrait appeler celle des « enfances » de notre action, celle,
pendant laquelle nous avons appris à combattre le monstre sur le tas.
   Christian en eut marre et créa son association des riverains, en vue de se défendre contre
l’agresseur.

        L’été 1979 est à marquer d’une pierre noire. Les jardins connurent un hiver précoce, en
plein mois d’Août, l’hiver chimique, qui, en un jour, vous change des frondaisons verdoyantes
en un tas de feuilles mortes, qui deviennent poussière, lorsqu’on les remue.
   Un huissier vint constater les dégâts et le constat de cet huissier, qui est souvent passé sous
mes yeux, à l’époque, est resté longtemps le document principal de notre dossier.
   Je ne puis celer une émotion certaine en moi, quand je me souviens de ces humbles feuilles,
décrites par le rédacteur de ce papier. Là, tenait toute notre force dérisoire, devant des géants
de la pollution. C’était misérable, miteux, pitoyable, dérisoire. C’était tout ce que nous avions.



                                            Page n°28
   Qu’on me permette, donc, de verser une larme nostalgique, sur les feuilles mortes de l’été
1979. Elles ne sont pas mortes au champ d’honneur, mais leur fin précoce a servi à quelque
chose, à faire naître, en nous, la volonté de nous battre contre l’inacceptable.
   La guerilla a continué et, à ce petit jeu, c’est nous ,qui avons gagné du terrain, dans les
esprits.
   L’opiniâtreté de Christian Moretto a fait merveille. C’est lui qui nous a tenus éveillés, à ce
moment. Il est le véritable initiateur de notre combat. Ce garçon timide, à l’époque, a eu bien
du mérite et beaucoup de volonté ; on le voit avec le recul.
   Il faut dire que la chimie, dans le monde, commençait à faire parler d’elle et à accentuer sa
mauvaise image, particulièrement fidèle à la réalité.
   On a alors parlé de Minamata, au Japon, où les mères, qui se nourrissaient des poissons de
la baie où une usine déversait du mercure, créant une pollution endémique, mirent au monde
des enfants que je ne veux même pas vous décrire et qui continuèrent adultes, à vivre dans des
conditions misérables, au moins, ceux qui sont encore de ce monde. Le procès des industriels
eut un certain retentissement. Maintenant, on a oublié cela. La mémoire humaine est volatile
et c’est dommage. Il y eut aussi Seveso, sujet devenu, lui aussi, tabou.
   En 1982, parut, cependant, la Directive Seveso, qui, de toute façon, immortalisera ce haut
lieu de la honte humaine. Mais, croyez-vous que tout cela ait entamé l’admirable confiance
des chimistes toulousains ? Pas question. Par exemple, en 1984, AZF demande et obtient une
nouvelle « boucle de synthèse » d’ammoniac.
   Il fallait donc que la guerilla continue, si nous en avions la force.....Oui, nous en avons eu la
force et notre combat va se structurer.


         LES TROIS GLORIEUSES DE LA CHIMIE ET....DE L’ECOLOGIE.

        Durant les années 1985,1986, 1987, l’activité chimique toulousaine monte en
puissance.
   C’est peut-être l’époque où les industriels se montrent les plus entreprenants et insatiables,
demandant extension sur extension. C’est aussi celle où la défense de l’environnement
s’organise davantage et prend une nouvelle dimension.
   Bien sûr, pendant ce temps, les bavures continuent. Citons entre menus faits, en 1985, à
Organichim, filiale d’AZF, un incident, lors du dépotage d’un wagon de chlore, ou, le 16
Décembre 1987, un incident grave de phosgène, à la SNPE.
   Il faut croire que les décideurs entrevirent soudain la dimension véritable des problèmes,
puisque, en 1985, nous avons eu droit à la création d’un groupe d’étude des risques de la zone
sud, il était temps, à une enquête épidémiologique (Tiens ! Tiens !)et ,surtout à la publication
du fameux Plan Orsec-Tox, que Christian Moretto réclamait à cor et à cris, depuis des
années.                 Si l’administration, entièrement constipée, jusqu’alors, s’est mise à,
soudainement se débloquer, c’est qu’il y avait quelque chose de nouveau, dans l’air. En
réalité, si le riverain moyen ne pouvait percevoir la réalité intime de la zone, diverses odeurs
et diverses fumerolles ne contribuaient pas à rassurer les voisins, dont la méfiance justifiée ne
faisait que croître.

       L’année de Tchernobyl, 1986, fut une année cruciale, quant aux rapports de la zone
chimique avec nous et tous ceux qui se méfiaient d’elle.
   Dès le début de l’été, la zone commit une série de bavures à répétition, qui durent faire mal
à sa réputation et prévenir le citoyen sur l’infaillibilité du système de sécurité, en ces lieux.



                                             Page n°29
   Le 13 Juillet, les eaux d’un bras de la Garonne devenaient toutes noires. Le 31 Juillet, la
DRIR ne savait pas encore si cette pollution provenait de la société Hyto, petite usine du site.
   Le 3 Juillet, c’est en rouge violacé, que se colore un autre bras de la Garonne. Le produit
toxique coupable, appelé PPDA (paraphénylène diamine) n’était produit que par Hyto . Là, au
moins, tout était clair, si l’on peut dire, mais la DRIR a pu constater que Hyto pissait aussi un
effluent rose. Un vrai kaléidoscope, en quelque sorte.
   Mais, on n’en restera pas là, car, après l’eau, c’est l’air, qui va pâtir des insuffisances de la
zone, en matière de sécurité. En effet, à la suite d’une mauvaise coordination des actions de
deux ateliers différents, 500 kg de chlore s’échappent en deux heures de l’usine Organichim,
située sur la plate-forme d’AZF.

       Cette année 1986 ne fut donc pas une année faste, en matière de sécurité, pour la chimie
toulousaine, ce qui ne dégoûta pas Tolochimie de demander un extension pour ses isocyanates,
à savoir deux ateliers de plus.
   Dans la plus pure tradition de sabotage de la démocratie, l’enquête publique était
programmée pour Juillet-Août , afin que personne ne soit là et que le peu d’information
disponible sur la réalité tombe dans le vide. Mais, une levée de boucliers fit renoncer les
décideurs à cette tentative de sabotage et l’enquête publique fut remise à Octobre.
       Comme, à ce moment, je rentrais d’une mise au vert de plus d’un an et qu’on me
rappela « aux affaires », comme secrétaire général des Amis de la Terre ;c’est moi qui ai eu
l’honneur de diriger la manoeuvre, dans cette bataille. Autant dire que je connais assez bien
l’épisode et que j’en conserve une mémoire concrète.
   Cet épisode reste un de mes meilleurs souvenirs de l’action écologique. Pour la première
fois, nous avons pu démontrer que, même avec des moyens nuls, nous pouvions engendrer
une capacité de résistance insoupçonnée jusqu’alors. Et, à partir de ce moment, le front de
résistance a pris une autre dimension.
   A la suite de la fusion des Amis de la Terre et de ce qui restait de Toulouse-Ecologie (ex-
MIDEP de Philippe Dufetelle), les choses prirent une tournure qui ne me convenait pas. J’en
profitai pour me retirer sous ma tente et me mettre au vert, peu soucieux de parfaire une
brillante carrière écologique. Mais, on me demanda si je voulais reprendre du service.
J’acceptai sans beaucoup d’enthousiasme, mais, enfin, j’acceptai.
   Les Amis de la Terre étaient exsangues. Leurs pouls était au plus bas. Rien n’est plus
fragile qu’une association.
   Dans une association, comme pour tout ce qui est vivant, l’inaction aboutit à la mort et le
mouvement à la vie. Je cherchai à mettre sur pied une action phare pour redynamiser toutes
les forces restantes, qui dormaient et n’avaient guère l’intention de se réveiller. L’enquête
m’en fournit l’opportunité.
   Comme toujours, je n’étais nullement assuré de réussir dans cette entreprise de la dernière
chance. Il fallait que ça passe ou que ça casse. Dieu, merci, cela n’a pas cassé et les Amis de la
Terre, dans cet exercice se sont refait une santé pour longtemps et leur progression est partie
de là.
   Mais ,elle est partie de très bas. Je me souviens de la soirée, où nous étions réunis, une
dizaine, dans un cul de basse fosse des allées de Brienne, qui nous servait de local.
   Déjà, à l’époque, vouloir dynamiser un mouvement de cette façon, c’était un peu une
gageure, parce que les enquêtes publiques n’intéressaient pas grand monde. Mais, c’est ce que
nous avons changé.
   Que beaucoup d’enquêtes fussent remises en des périodes estivales, tout bien pensé, n’était
pas seulement un acte de sabotage de la démocratie, comme je l’affirmais plus haut. Car,
même situées en des moments où toute la population était présente, ces enquêtes n’avaient,


                                             Page n°30
quand même, pas grand succès et on peut penser que l’administration considérait les enquêtes
comme des formalités ; elle s’en occupait quand elle en avait le temps et lorsque les affaires
importantes lui en laissaient le loisir.. Toujours est-il que, volonté délibérée ou inertie de la
routine, l’enquête devait initialement débuter au moment où les populations fuyaient leur gîte
urbain.
    Absence totale de moyens financiers (l’action n’est pas gratuite), indifférence générale et
désertification de la ville, donc, défaut d’oreilles pour nous entendre, tels étaient les trois
handicaps majeurs qu’il aurait fallu affronter et qui ne nous laissaient absolument aucune
chance d’être entendus. Tout serait donc passé comme une lettre à la poste, comme
d’habitude.
   Le report à l’automne de l’enquête nous a permis d’agir. Le défaut de ressources, comme de
coutume, nous l’avons corrigé par l’imagination, la combattivité et l’audace. L’apathie
généralisée, c’est là notre mérite, nous l’avons transformée en une « émotion », dont la presse
s’est fait l’écho et en une levée de boucliers.
   Comme notre ennemi a toujours été la culture du secret et, donc, l’ignorance et
l’indifférence, c’est à cela, que nous avons décidé de nous attaquer. Vaste programme, avec
des moyens dérisoires.
   La publicité officielle étant, comme d’habitude, confidentielle, avec quelques affichettes de
style 1880, placées sur quelques poteaux ou becs de gaz, pas toujours dans les lieux les plus
fréquentés, tout juste visibles par celui que le hasard amènerait là pour soulager sa vessie, à
l’abri des regards. Bref, le minimum prévu par la loi pour ne pas grever le budget, et, la loi
était assez peu exigente sur le sujet.
   Notre idée (géniale) a donc été de nous substituer aux pouvoirs publics et de faire la
publicité de l’enquête, vue leur défaillance. C’était un enjeu audacieux, à l’époque, tout à fait
nouveau et quelque peu outrecuidant.
   Or, aucune publicité d’enquête ne fut plus efficace, jusqu’alors, et, nous n’avions aucun
moyen, je le répète. A l’époque, Internet n’existait pas. D’ailleurs, ce media ne va pas
jusqu’au fond de chaque chaumière et n’atteint, en quelque sorte, qu’une élite branchée.
   Les radios nous étaient peu accessibles, sauf les radios confidentielles, la télé régionale
nous était hermétiquement fermée. Le journal régional, La Dépêche du Midi, nous était
beaucoup plus favorable, mais c’est un journal aléatoire, qui peut aussi bien vous sabrer un
communiqué sur deux, on n’a jamais su pourquoi.
   Je proposai, donc, pour commencer, de faire et de diffuser tout de suite un tract. Premier
ennui : pas un kopeck en caisse. Bon, on va se cotiser.
   C’est ainsi que les dix personnes présentes donnèrent un billet de 100F ou de 200F, d’autres
moins, comme ils pouvaient. Je crois que, finalement, il y eut assez d’argent pour
l’impression, sinon, comme je pris le tract en charge, c’est moi qui ai dû faire le complément.
   Ca marchait ainsi, à l’époque, il n’y avait pas d’autre moyen. Mais, tout est parti du geste de
ces dix personnes. Je ne sais si les écolos d’aujourd’hui en feraient autant, mais, il m’arrive,
par moments, de regretter cette époque épique, où l’on militait avec ses tripes.
   C’est donc moi qui rédigeai le tract et fis la « mise en page », avec une machine à écrire
d’occasion, dont je fis l’acquisition, pour assurer le secrétariat des Amis de la Terre, ceux-ci
étant dépourvus de ce genre de matériel. Je le fis sur format A5, soit une demi-page, par
commodité et pour économiser le papier. Il sera, bien sûr, tiré sur papier recyclé, je ne sais
plus à combien d’exemplaires, mais, peut-être 5.000, ou, plutôt , 10.000.
   Ce tract, je l’ai sous les yeux. Difficile d’imaginer quelque chose de plus austère et de plus
minable. En tout, 27 lignes, plus les adresses et un bulletin d’adhésion (question de vie ou de
mort).



                                            Page n°31
   La mise en page n’était pas trop mal faite, vu le peu de place disponible. Le titre, austère
ENQUETE D’UTILITE PUBLIQUE, donnait un caractère officiel, fort propre à intriguer le
lecteur, mais le tract était imprimé en vert, à la fois pour satisfaire à une de mes manies, que
j’assume avec fierté, mais, aussi pour nous éviter des ennuis et nous donner un argument, si
l’on nous accusait de marcher sur les plates-bandes d’une administration paresseuse (le noir
sur blanc lui étant réservé) , ce que nous avons réellement fait et qui était le but de la
manoeuvre.
   Au centre du tract, souligné, LE SITE INDUSTRIEL ET CHIMIQUE CONSTITUE UNE
VERITABLE BOMBE AU CŒUR DE LA VILLE
   Tiens ! Il est vrai que je suis prophète et pas mal de gens avec moi.
   Tous ceux qui ont des responsabilités dans la militance, enfin, au moins ceux qui ont un
minimum de clairvoyance, vous diront qu’il ne suffit pas d’imprimer des documents, que
l’important est de les diffuser et, si possible, intelligemment.
   Or, la diffusion intelligente consiste à toucher, non pas ceux qui sont déjà informés et
convertis, mais ceux qui ignorent.
   Sans notre démarche, il est certain que la plupart des habitants auraient ignoré l’existence
même de l’enquête publique.
   Là, je pris le taureau par les cornes et mis à contribution les adhérents des Amis de la Terre
. J’ai gardé cette habitude pendant près de trente ans d’animation. Certains ont apprécié cette
façon de faire, d’autres moins. Il faut bien que le boulot se fasse, si l’on ne veut pas rester
minables et, si l’on veut justifier la raison pour laquelle on existe.

___________________________________________________________________________
_30bis :REPRODUCTION DU TRACT
_____________________________________________
   Toute une zone « sensible » autour de l’usine, mais, parfois, assez loin et pas toujours sur la
commune de Toulouse fut établie. Une seconde zone de diffusion fut l’ensemble de la ville.
Nous avons aussi complété la diffusion en d’autres points intéressants, comme les facultés.
   J’affectai un secteur de quelques rues à une bonne soixantaine de militants, en leur
demandant d’introduire un tract dans chaque boîte aux lettre.
   Quand je vous disais que l’information sur l’enquête était mieux faire que par
l’administration, il est vrai que cette information n’était pas neutre et annonçait la couleur
Mais, une information neutre eût été mensongère, car elle n’aurait pas dit qu’il y avait « une
bombe au cœur de la ville ». Or, la bombe, elle y était ou non ? Comme quoi neutralité et
vérité ne sont pas forcément synonymes, ici ou ailleurs.
   Mon petit tract minable eut un effet surprenant. Il déclencha tout simplement une prise de
conscience. Des gens nous remercièrent de faire l’information, conscients qu’ils seraient
restés dans l’ignorance, sans notre initiative.
   Nous fîmes également circuler une pétition, à de nombreux exemplaires et, tout cela fit
tâche d’huile. Les media devinrent plus assidus et, sans trop se mouiller, se mirent à rendre
plus généreusement compte de l’affaire. Certains, comme des journalistes de la presse écrite,
cachaient mal leur sympathie pour nous.
   Le commissaire enquêteur fut mis en grande joie. Habitué lors des enquêtes, à des attentes
mornes, dans des salles de permanence désertes, nous lui avons fait connaître autre chose. Le
désert des Tartares se changea en Agora. Sur la fin de l’enquête, la permanence ne
désemplissait pas et je ne sais pas s’il n’a pas fallu prolonger un peu l’enquête.
   Fait significatif, une fois toute la réserve de registres d’enquête épuisée, il y eut rupture de
stock, à la préfecture et il a fallu avoir recours à des feuilles volantes.


                                             Page n°32
   Entre les interventions sur les registres et les pétitions, environ trois mille personnes
s’opposèrent à l’extension de Tolochimie, contre quelques témoignages favorables,
probablement des employés. De mémoire de commissaire enquêteur, cela ne s’était
probablement jamais vu, dans une affaire de cette sorte.
   L’enquête close, le soufflet ne retomba pas vraiment. Toute enquête requiert une réunion
publique. Publique, elle ne le fut pas vraiment. La préfecture organisa en son sein, plutôt une
confrontation entre les représentants des opposants, dont on savait, maintenant, qu’ils étaient
nombreux et le brain-trust de Tolochimie.

       Le choc eut lieu le 12 Janvier 1987, au lieu dit Salle des Gardes, à 5h du soir.
   Le brain-trust de Tolochimie se composait essentiellement du brain-trust de Rhône-
Poulenc, à qui appartenait l’usine, à cette époque, qui avait été dépêché pour nous. C’est tout à
notre honneur, mais, pour nous réduire en cendres, les industriels n’avaient pas hésité à
déplacer ce commando dans la ville rose, vue « l ‘émotion » que nous avions pu susciter.
   De notre côté, des associations et des représentants de municipalités. Au centre de la
première ligne, la délégation des Amis de la Terre et, au centre de cette délégation, ma
chétive personne. Nous aurions dû, mes amis et moi, nous cacher sous le plancher, tellement
nous ne faisions pas le poids, devant les gros bras de la chimie. Or, figurez-vous que nous
n’étions nullement complexés, que mes camarades, autour de moi, me tenaient chaud, que
nous fîmes front avec une insolence remarquable, soutenus par l’idée que l’opinion publique
était avec nous.. Assez avisés, nous ne nous sommes pas laissés entraîner sur un terrain
purement technique, ce qui décontenança un peu l’adversaire et le fit patiner ;
   De cette bataille, nous sommes sortis moralement vainqueurs et grandis (Nous en avions
besoin).Ceux qui restèrent cois et sans arguments convaincants, ce ne fut pas nous et ce ne fut
pas nous, qui avons quitté le champ de bataille, la queue entre les jambes .
   En sortant de la préfecture, il faisait un froid de loup, mais, j’avais chaud au cœur.
   Un article, que j’ai sous les yeux et qui raconte le débat, dit , notamment : » Les
représentants de Tolochimie et des pouvoirs publics ( !) durent faire face à un front uni
d’associations et de municipalités et, dans cet exercice, se trouvèrent manifestement moins à
l’aise que dans le domaine de la chimie pure. (Voilà qui réchauffe le cœur : un front uni »),
« Un haut fonctionnaire dut convenir qu’un accident était possible, ce qui est de nature à
limiter les effets des plus brillants exposés techniques précédents »
« Les questions fondamentales posées par les écologistes ne reçurent pas de réponse à leur
mesure »
   C’est La Dépêche du Midi, qui parlait ainsi.
   A la sortie, nous n’avions pas la prétention d’avoir gagné, mais, au moins d’avoir semé le
trouble, au cœur d’un optimisme bêlant et inconscient et d’avoir rabattu la superbe des
industriels et des décideurs, ce qui constitue un commencement.. Autrement dit, cela soit vu
modestement, d’avoir apporté un élément en vue de faire avancer les hommes vers la maîtrise
de leur démesure aveugle.. Pour nous, c’était Valmy.
   La balle était, désormais, dans le camp préfectoral et nous y avions fait souffler un vent
contestataire tout à fait nouveau.
   Il faut quand même dire que ce vent-là avait ébouriffé des cuirs chevelus, jusque là
désespérément lisses, puisque l’autorité préfectorale va se claquemurer dans un silence
studieux, durant huit mois, sans doute, pour réfléchir.
   Huit mois pour prendre une décision, c’est long et nous avions le sentiment que, sans le
tintamarre que nous avions réussi à déclencher, les choses n’auraient pas traîné autant. Cela,
en un sens, nous donnait de l’espoir, mais, nous savions ,aussi, qu’on ne terrasse pas un
monstre comme la chimie, en un seul combat et qu’il en faudrait de nombreux, comme celui-


                                            Page n°33
là, pour avoir sa peau. Nous savions que l’hydre que nous avions blessée se remettrait vite de
ses contusions et c’est ce qui arriva.
   Mais, lorsqu’en Juin 1987, la préfecture se décida à donner le feu vert à l ‘industriel, ce fut
en sourdine.
   Le communiqué préfectoral de cinq centimètres de haut, sur deux petites colonnes était
d’un laconisme remarquable, tant il est vrai que le moins d’écho possible, sur cette décision
apparaissait souhaitable.
   Nous n’étions ni fiers, ni satisfaits, puisqu’en fin de compte, nous avions perdu, comme
d’habitude.
    Seulement, nous nous étions bien battus et, tout de même, nous avions fait souffrir
l’animal et nous savions qu’après cette affaire, les choses ne seraient plus tout à fait comme
avant. Il est vrai aussi, paraît-il, que nous avons obtenu quelques améliorations, concernant la
sécurité, dont nous n’avons jamais bien su exactement lesquelles
   La position de la mairie de Toulouse était officiellement d’accepter l’extension de
Tolochimie, pour obtenir ces améliorations. On appréciera comme on voudra, mais c’est
typique de l’attitude de cette municipalité, à l’époque où elle était fière de sa chimie. Il n’est
pas dit que ,si AZF avait encore des murs, des gens ne feraient pas le même raisonnement de
mauvaise foi, aujourd’hui.
   Dans cette histoire, aussi, nous avions été à la hauteur de notre modeste ambition : avoir la
force suffisante, pour pouvoir s’opposer avec quelque crédibilité aux prétentions insatiables
de l’industrie chimique, devant lesquelles aucune digue ne s’élevait, jusque là.
   Notre nouvelle force était, certes, bien insuffisante, mais, nous allions ,bientôt, avoir
l’occasion de la mettre de nouveau en œuvre.


       Les trois ou quatre années qui suivirent furent assez agitées, sur le front de la chimie.
C’est l’une des périodes où les industriels, se sentant rassurés par le feu vert préfectoral,
donné à Tolochimie, envisagèrent le plus d’extensions et, en Avril 1987, , avant même le
verdict préfectoral pour Tolochimie, Prodair projette un nouvel atelier de compression
d’hydrogène.
   En 1989, ce sont trois projets, que présente la SNPE. Ils concernent un atelier
d’hydrogénation et, parmi eux, figure la fameuse teinture pour colorer de couleur
saumon......le saumon, Ce détail devant passer à la postérité, pour illustrer l’humour de
l’industrie chimique ou, plutôt, ses ressources et ses aspects comique. Pour ce qui est du
tragique, il y a mieux que ce détail.
    Côté pépins, il y eut, surtout, un accident au phosgène, à la SNPE, le 6 Novembre 1987.
Quatre membres du personnel, touchés, durent être hospitalisés à Purpan.
   On s’agite, aussi, sur le plan de la sécurité. C’est, cependant, très relatif. La nouveauté est la
diffusion de la conduite à tenir, en cas d’accident . Les prescriptions sont devenues célèbres
mais, avant, on ne jugeait même pas utile d’en parler. Le principal est de fermer les fenêtres,
précaution rendue particulièrement efficace, lors de l’explosion de 21 Septembre.

      Le 30 Juin 1989 est enfin rendu public le fameux PPI (Plan Particulier d’Intervention).
On sait que nous avons fait des pieds et des mains, pour obtenir le Plan Orsec-Tox, qui a
précédé le PPI.
   Pour le PPI, il n’y eut donc pas besoin de forceps, mais, ce document n’était absolument
pas adapté à la réalité, notamment, sur le point le plus significativement sensible, à savoir, la
délimitation des différentes zones à risques, dont les distances sont scandaleusement sous-
évaluées, ce qui est extrèmement grave. Outre la légèreté coupable de cela, il y a là un


                                             Page n°34
mensonge institutionnel, tout à fait spécifique. La somme des aberrations, qui ont présidé à la
confection du PPI est particulièrement bien analysée par Henri Farreny, dans le livre écrit avec
Christian Moretto Toulouse. Chronique d’un désastre annoncé, seconde partie, chapitre La
Patate et le Haricot.
   En prenant plus ou moins en compte les trois gaz les plus dangereux de la zone (ammoniac,
chlore, phosgène), on établit une première zone que nous appelons Patate , ou bien, Patatoïde.
Cette zone est celle « dans laquelle apparaissent des effets irréversibles pour la santé ou des
blessures sérieuses ».
   La distance maximum est évaluée à 2.150 mètres autour de Tolochimie, pour le phosgène,
mais le phosgène de la SNPE, qui le fabrique, en stocke davantage que Tolochimie et en
manipule des bidons, à l’air libre, n’est pas pris en compte.
   De l’explosivité des nitrates, pourtant connue, on cherche vainement la trace.
   A l’intérieur du patatoïde, un arrêté préfectoral d’Octobre 1989 délimite une autre zone de
danger, en une démarche appelée PIG (Projet d’intérêt Général). Vue sa forme, c’est elle que
Farreny appelle joliment « le Haricot ».
   Là, il ne s’agit pas de rigoler. parce que, dans cette zone, « un accident aurait des
conséquences mortelles, pour , au moins, 1% des personnes présentes ».Ce « au moins 1% »
est un euphémisme vague. Certains propos officiels se laissent aller à envisager 50%.
   Ce cocktail légumier a pour effet, d’une part , de laisser entendre qu’on s’occupe
sérieusement de la sécurité des gens, mais, d’un autre côté, la délimitation des zones
dangereuses, ici, la vérité étant, en fait, inavouable, est outrancièrement minorée. En effet, le
21 Septembre, c’est le PPI, qui a volé en éclats et ce fait probant fera cogiter tous ceux qui se
demandent dans quelle mesure on peut faire confiance aux propos officiels rassurants, sur une
réalité qui ne l’est pas. Comme fiasco, c’est exemplaire.
   A tel point qu’une rectification fut apportée.....après l’explosion. En Novembre 2001, un
document fut diffusé, lors du Débat National sur les Risques Majeurs, à Toulouse.
   L’étude a été faite pour le compte de la DRIRE, par un institut appelé INERIS.
   La Patate, la « zone de malaise », passe de 15 kilomètres carrés (on devrait dire : 15
kilomètres cubes) à 150 kilomètres carrés. Le Haricot, la « zone de malheur », fait un bond de
5 ,75 kilomètres carrés à 110 kilomètres carrés.
   L’ammoniac qui n’était dangereux qu’à 1.500 mètres et mortel à 894 mètres, devient
dangereux et mortel à près de 10 Kilomètres.
   Le chlore, dangereux dans le PPI à 1.500 mètres et mortel à 600, devient dangereux à 5.675
mètres et mortel à 2.625 mètres.
    Le phosgène, précédemment considéré comme dangereux à 2.150 mètres et mortel à 9OO.
mètres, devient dangereux à plus de 10 kilomètres et mortel à 3.45O mètres.
   Autant dire que si, au lieu d’une explosion, il y avait eu une fuite majeurs de phosgène, par
vent de sud-ouest (dominant), toute la ville de Toulouse en aurait pris et, sans doute, au-delà,
puisque l’INERIS précise des distances supérieures à 10 kilomètres.
   Si l’on veut être indulgent, on dira que tout cela n’est pas sérieux. Si l’on veut être objectif,
on dira que c’est criminel. Les farfelus que nous étions n’avaient pas tort de dire que nous
vivions avec une bombe aux portes de la ville. Ce mot « bombe » agaçait certains ingénieurs
et, à l’époque, paraît-il que nous aurions gagné à maîtriser notre vocabulaire , à défaut de
pouvoir faire que d’autres maîtrisent un danger on ne peut plus réel, ce qui, d’ailleurs, dans le
cas de la zone sud, est parfaitement utopique, bien plus que les élucubrations des écologistes.
   Toute cette agitation sécuritaire fut couronnée par la venue, à Toulouse, du Secrétaire
d’Etat aux Risques Majeurs, Gérard Renon, le 3 Février 1989, pour annoncer la création d’un
« Centre de prévention des risques industriels « , dans la zone sud.



                                             Page n°35
   L’instance de prévention, c’est le fameux SPPPI, sorte de forum, parfois un peu
confidentiel, où sont censés se rencontrer les élus, les industriels, les associations. Cette
instance a ,plus ou moins, joué un rôle, mais, ce n’est qu’une instance de concertation, parfois
utile, parfois timide. Le SPPPI semble se faire une seconde jeunesse, après l’explosion. De
toute façon, le SPPPI est, au moins, un lieu de discussion permanent, à défaut d’être un lieu de
discussion permanente. Avant lui, il n’y avait rien.
   Enfin, si cette période est caractérisée par une certaine agitation, dans tous les sens du
terme, n’allez pas croire que avons laissé faire et que nous sommes restés l’arme au pied.
   Depuis 1986-87 et Tolochimie, nous avions acquis un certain entraînement et une audace
certaine.
  En plus, l’opiniâtreté des industriels, en proie à une expansionite fébrile, nous énervait
sérieusement.
   Nous étions présents sur le terrain, contrant, selon nos moyens, toute velléité adverse.

       Notre action culmina le 14 Octobre 1987, lors d’une manifestation conçue par Christian
Moretto, couronnement d’un ensemble d’actions, que je baptisai Opération Overdose , ce qui
exprimait bien notre sentiment.
   Nous nous sommes rassemblés au parc de Gironis . Les absents eurent tort et ils ont encore
tort. Cette journée d’Octobre était une belle journée ensoleillée, comme savent nous en offrir
les automne occitans. J’en garde un bon souvenir, malgré la présence de fumerolles jaunâtres
et de l’horrible cheminée d’AZF, que je baptisai « l’obélisque du pharaon Azh Edeph »
   Je rédigeai un tract imprimé en vert, cette fois-ci en A4 recto verso, car nos moyens
s’étaient un peu améliorés.
   Le chapeau du tract précisait que la manifestation avait lieu « contre les extensions des
usines de la zone sud de Toulouse - Pour la reconversion du site à des activités moins
polluantes- et pour que l’industrie chimique cesse d’empoisonner le monde. »
   Cela suffirait à prouver, s’il en était besoin, que nous ne sommes pas des combattants de la
vingt-cinquième heure, que notre philosophie était, depuis longtemps, arrangée, dans notre
tête. C’est ce que tout le monde dit, maintenant. Mais, à l’époque, nous étions les seuls à
proférer ce genre de propos iconoclastes.
   Le tract s’en prenait à une certaine doctrine officielle, consistant, à peu près, à acheter une
prétendue sécurité, en autorisant les extensions et précisait « qu’en chimie, la promiscuité,
c’est le danger. »
   Pour la reconversion des produits chimiques agricoles, le tract exprimait bien que
l’agriculture chimique pollue trois fois. « Lors de la fabrication, à l’usage, par
l’empoisonnement des terres, et à la consommation, votre estomac héritant des résidus »
   L’existence d’une alternative, l’agriculture biologique était mentionnée et nous dénoncions
,déjà, l’aberration urbanistique, consistant à faire cohabiter une zone résidentielle et des usines
à risques.
   Le tract dénonçait la pollution généralisée comme crime contre l’humanité. Cette idée
devrait être reprise, aujourd’hui. Le tract se terminait en traitant les pollueurs d’irresponsables.
Avec le recul, c’est à méditer.

       Le 7 Février 1990, le SPPPI naquit officiellement. Je me souviens d’une des premières
réunions, si ce n’est la première, où j’étais. J’ai souvenance qu’il n ‘y avait pas foule et que ce
n’était pas nerveux. Ce manque de nervosité, c’est ce que constatèrent certains écologistes, qui
avaient des ambitions pour le SPPPI et essayèrent de la dynamiser.
  Trois mois après la naissance du SPPPI, un grave dysfonctionnement préfectoral a lieu. La
préfecture omet, simplement, d’informer le SPPPI d’une enquête concernant la SNPE.. On


                                             Page n°36
   peut essayer d’imaginer les raisons de cette déficience. Interrogé, le préfet répond qu’il ne se
   sent pas tenu d’accomplir cette démarche d’information. Cocasse.
       A la même SNPE, en Janvier, un ouvrier Raymond Caillau, meurt, après avoir inhalé du
   phosgène. Paraît-il qu’il était fragile.
       Parallèlement à la création du SPPPI, voit le jour, dans le monde associatif, une
   Coordination pour la zone chimique sud, qui n’est pas parvenue jusqu'à nous.
      Une étude de danger, concernant la Grande Paroisse (AZF) prend enfin en compte
   l’explosibilité du nitrate. Donc, on savait bien que le nitrate, ça peut péter.
      Cette année-là, alors que nous avions sorti les masques à gaz, pour protester contre des
   velléités d’extension de la SNPE, dont le fameux carburant d’Ariane, nous eûmes droit à un
   article bête et méchant, dans La Dépêche du Midi
     Ce journal n’avait pas l’habitude de nous traiter de la sorte. Il faut dire que le journaliste qui
s’est permis de déféquer cet article n’engageait que lui-même, puisque c’était un article
« d’humeur ».Lui pardonnerons-nous ? L’humeur de l’article, oui, c’est humain, mais, la bêtise,
non, parce que ça, ça ne se pardonne pas.
   Les Amis de la Terre sont pris à partie, mais semblent être confondus avec Les Verts, de même
que la Place Saint Etienne semble être confondue avec celle du Capitole. C’est à cause de
l’humeur.
   Mais, cet article va loin, dans la haute philosophie, lorsqu’il dit : « L’industrie chimique, il
faudra apprendre à vivre avec elle, car elle reprend du poids, dans l’économie »..... »Pour

__________________________________________________________________________
35 BIS TRACT DU 14 OCTOBRE
___________________________________________________________________________

attirer un établissement comme celui-là (C’est un autre, Motorola) sur leur territoire, certaines
collectivités iront jusqu'à payer des milliards de centimes. Avec ou sans citernes d’acide
chlorhydrique »
   Oserait-il écrire cela, aujourd’hui. Non, car il a appris à réfléchir. Il modifierait son article qui,
au lieu de vouloir nous apprendre à vivre, nous proposerait, sans doute, d’apprendre à crever..
   L’auteur a malheureusement raison, lorsqu’il écrit que des municipalités n’auraient pas hésité
à balancer l’argent de leurs contribuables, en se foutant de leur sécurité comme d’une figue.
   Vraiment, il y a tout, dans cet article, tout de la lamentable mentalité, dont crève notre monde
malade.
   Quant à nous qui « cherchions des poils dans les œufs », nous le somme (malades), à l’idée
qu’on ait pu penser et écrire des choses aussi navrantes, même dans un mouvement d’humeur.
Mais, c’était dans un certain esprit de l’époque, toute autre opinion n’ayant guère droit de cité.
En disant « droit de cité », je plaisante, un peu, en songeant qu’il serait amusant d’étudier les
attitudes de la municipalité toulousaine sur notre problème chimique, en partant de la dynastie
baudisienne, jusqu’au maire actuel, Douste- Blazy.


LE SCANDALE EVITE DU LYCEE HOTELIER.

      L’épisode qui suit et qui se situe à partir de 1993, va nous fournir l’une des pages les plus
noires de la politique toulousaine et, aussi, régionale, en un projet insensé, que nous avons réussi
à faire échouer, ce qui constitue notre première victoire incontestable, sur la bêtise
expansionniste et politicienne.


                                                 Page n°37
   Tout cela est injustement oublié, ce qui nous prive d’une gloire et nos adversaires d’une honte.
   Le Lycée Hôtelier, à l’étroit au centre de la ville, là où se dresse maintenant un théâtre, devait
trouver un autre lieu, à Toulouse ou ailleurs.
   On a pensé à la ville d’Auch, ce qui eût été judicieux, gastronomiquement parlant, et, surtout,
dans l’optique d’une décentralisation bien comprise.. Or, la municipalité toulousaine, c’est
connu, veut tout. Son poids énorme met en coupe réglée la région, la déséquilibre et la désertifie.
   Les municipaux toulousains, surtout l’un d’entre eux, dont une histoire a reparlé
lamentablement, après l’explosion , voulaient garder, à tout prix, leur Lycée Hôtelier. On a donc
appris que la municipalité offrait gratuitement un terrain, sur les coteaux de Pech David, à la
place où étaient les anciens filtres à eau.
   La vue est imprenable mais, malheureusement, l’endroit se situe en pleine zone PPI, la
fameuse Patate, la « zone de malaise » (selon la terminologie farrenique) et, tout à côté de la
« zone de malheur » (selon la terminologie géophilienne), le célèbre Haricot, le tout à moins d’un
kilomètre de la SNPE et de son phosgène.
    Mais, qu’à cela ne tienne. Si vous croyez que ces considérations vont arrêter le zèle de nos
édiles de génie, de ceux qui tranchent pour notre avenir, rayez cela de vos papiers.
   Je ne vais pas raconter l’histoire. Henri Farreny l’a fait. C’est lui, qui a mené cette action
victorieuse, avec Jean-Pierre Hegoburu, mais, non sans mal ;
   Ces deux écologistes étaient, alors, conseillers régionaux, ce qui fait que l’action eut lieu dans
le cadre institutionnel et quasiment en dehors des associations, ce qui était nouveau.
   Mais, dans ce combat, la raison a fini par triompher de l’entêtement et de la cécité, grâce à
l’opiniâtreté d’un petit nombre de militants.
   Leur ténacité a fini par permettre à la lumière de dissiper les ténèbres installées dans les
cervelles épaisses de nos décideurs. En fait, tout le monde était contre eux, y compris les parents
d’élèves de l’époque, peu au fait des questions élémentaires de sécurité, comme tout le monde.
   Mais, la clarté a fini par faire entrevoir la vérité et, à ce moment-là, ils ont pris peur . Le clan
des zélateurs de l’expansionnisme toulousain, avec la complicité de Conseil Régional (C’était la
même famille) n’a plus trouvé la nourriture pour satisfaire sa passion dévorante
   Heureusement, parce qu’ils ont failli faire une belle connerie. Songions à ce qui aurait pu
arriver, si nous avions perdu, aussi, cette bataille et si ces gens l’avaient gagnée...
   Le Lycée Hôtelier, flambant neuf, ne serait plus que gravats. Ca, c’est ce qu’il y a de moins
grave et, on pourrait même dire que cela aurait appris aux zélateurs à écouter la raison.
   Mais, combien de morts en plus et de handicapés graves, parmi les élèves et le personnel ? Là,
nous ne pouvons qu’avoir une pensée émue pour ceux des parents d’élèves de l’époque, qui ont
appuyé un projet imbécile et scélérat, sans se poser les questions les plus importantes.
   N’y a-t-il , donc, que les traumatismes, pour mettre les cervelles sur la voie de la vérité ? Oui,
sans doute, et nous le savions déjà. Mais celui du 21 Septembre fut un peu dur et c’est là payer
trop cher un optimisme et une confiance incorrigibles.
   Dieu, Merci, Messieurs, Dames, le mérite, trop ignoré d’Henri Farreny et de Jean-Pierre
Hegoburu nous a permis d’éviter d’attendre le 21 Septembre, pour que vous compreniez, enfin,
les choses

       Nous passerons sous silence la période qui suivit. Il n’y eut pas d’événement majeur, pas
de faits d’armes marquants., le destin sommeillait un peu., mais la série habituelle des enquêtes
pour des demandes d’extension, particulièrement pour AZF, en 1999 et 2000, et puis, notre
traditionnelle opposition, au nom du principe « qu’en chimie, la promiscuité, c’est le danger ».
Bref, la guerilla ordinaire, qui était devenu la trame de nos rapports avec l’industrie chimique.
   Le 21 Septembre 2001, à 10H 17, du matin, la vérité nous a tous explosé à la gueule.



                                                Page n°38
LE SITE CHIMIQUE DE TOULOUSE-SUD PEUT-IL AVOIR UN
                     AVENIR ?


         Après ce qui est arrivé, entre Toulouse et la chimie, c’est le désamour et on se demande,
même, comment des gens peuvent encore ignorer, ou faire semblant d’ignorer une chose aussi
naturelle, aussi simple, aussi humaine.
   Ce désamour pourrait même aller jusqu'à la haine, si l’on tente de passer en force, de
contraindre une population traumatisée d’accepter ce dont elle ne veut pas. Et si, par hasard, on
nous imposait le reprise d’une partie de la zone, ceux qui auraient méprisé le sentiment de la
population, devraient s’attendre à vivre dans un environnement hostile et c’est eux qui le seraient
cherché.
   L’idée ne viendrait à personne de demander des comptes aux employés d’AZF, victimes de
leurs patrons et de la société, au même titre que tout le monde, mais, ceux d’entre eux qui ne
parlaient que de « redémarrer », sans ,d’ailleurs, beaucoup d’autres précisions, jouaient avec le
feu. Certes, on ne peut être insensible au désarroi de celui qui perd son emploi, mais que celui-là
même songe qu’il y a des impératifs supérieurs même à l’emploi et des désarrois au moins égaux
et même plus grands que le leur. Un peu de compréhension, voire de compassion arrangerait les
choses, d’autant plus que nous n’avons jamais eu pour intention de simplement abandonner ces
gens, selon un libéralisme sauvageon et la loi de la jungle. Par contre, il faudrait qu’ils se fassent
à l’idée qu’il s’agit, non seulement de produire autrement,, mais, de produire autre chose et,
certainement pas ici ,ni ailleurs, s’il y a des questions de bon voisinage, ce qui, dans l’état actuel
des choses, paraît certain.
   De toute façon, quelles que soient les reconversions envisageables, ce qui doit être produit doit
être quelque chose de propre ; propre à la fabrication, propre à l’utilisation, propre à la


                                                Page n°39
consommation.
   Au moment où j’écris ces lignes, je rentre à peine d’une manifestation, qui a réuni plus de
10.000 toulousains, pour la fermeture du site. Aujourd’hui, je vois que quelqu’un raconte, dans le
journal « qu’on ne peut pas se passer de chimie ». Ca, c’est une formule choc, dont il serait
prudent de vérifier les contours. S’il prend le chimie au sens strict, évidemment, il a raison, la
chimie, c’est la vie et notre corps est une usine chimique complexe et perfectionnée, dont dépend
notre existence. Mais ne noyons pas le poisson ( ou « poison » ?), ce que nous contestons, c’est
l’industrie chimique d’aujourd’hui, celle qui fabrique, manipule, combine , transporte des tonnes
de produits extrèmement dangereux.
   Notre corps fabrique des poisons, mais en quantité infinitésimale, pas plus qu’il n’en faut et, si
la dose n’est pas atteinte ou dépassée, ça va mal. C’est que la vie est un équilibre, c’est cela,
l’écologie. Parler d’équilibre et d’écologie et, en plus d’industrie chimique, en outre fondée sur le
productivisme et le profit, quelle bonne farce !
   Lorsqu’on parle de cyanure, par exemple, on pense à ce produit, dans des capsules d’un
centimètre cube, comme dans la Condition Humaine, de Malraux ou dans les romans ou les
films d’espionnage. Or, cet aimable cyanure circule dans des conteneurs et j’espère que ce n’est
pas dans des camions citernes ! Quelquefois, il en va 100 litres dans les rivières, comme dans la
Garonne, dans les années 70. Là, ça fait mal.
   Donc, l’auteur devrait plutôt dire « On ne peut pas se passer de poison ». C’est ce qui reste à
voir.
   Pour presque tout, de nos jours, il existe des alternatives, ou elles sont en passe d’exister et, si
elles n’existent pas encore, il n’y a pas un moment à perdre, pour se mettre à leur recherche.
   On a vu qu’une proposition de phosgénation sans phosgène est passée à la trappe. .
   On voit quels obstacles connaissent les énergies renouvelables.

       Depuis le début des années 1980, nous parlions de reconversion , notamment pour AZF.
Ce n’est pas maintenant que nous allons nous arrêter d’en parler.
   Christian Moretto, dans son livre, donne clairement des exemples concrets de fabrication
d’engrais biologiques dans la région. Il y en a d’autres ailleurs.
   La conjonction de deux éléments : le fait qu’AZF est au tapis et le fait de civilisation, en
France, qu’est l’opposition à la mal-bouffe et que la culture biologique s’organise et se
développe, mais, sans pouvoir satisfaire à la demande des consommateurs, de telle sorte qu’il
faut importer de l’étranger des produits bio, cela pourrait inspirer nos stratèges en chambre et les
encourager à sortir des sentiers battus. Il y a là une « opportunité », comme diraient certains
cuistres cleans en col blanc ; je préfère dire « une magnifique occasion ».
   Déménager, « prendre les mesures de sécurité les plus rigoureuses »,produire autrement, tout
cela est très vertueux, mais, pour être logique, ce qu’il faut dire, c’est « faire autre chose ».
   Je tomberais dans le blasphème, si je disais simplement « A quelque chose, malheur est bon ».
Mais, non. Il serait hautement symbolique, non pas seulement de profiter de la situation, mais
d’effacer ou d’atténuer le souvenir de cette zone sinistre, en l’affectant à des activités inverses de
celles qui ont causé sa ruine et notre malheur.
   Oui, ce serait hautement symbolique, et, le politicien qui en verrait l’intérêt serait assez
inspiré, ce qui devient de plus en plus rare. Peu importe qu’on lui en attribue la gloire, plutôt qu’à
nous, comme on l’a vu pour les berges de la Garonne. L’essentiel, est que cela se fasse.
   Produire des substances qui régénèrent les terres, après en avoir produit au même endroit, qui
les tuaient et nous rendaient malades, avant de nous trucider de manière plus directe, voilà qui
serait emblématique et, finalement, dans l’ordre des choses.

      Aux Amis de la Terre ,les chapes de plomb n’ont quand même pas empêché les idées de


                                                Page n°40
percer, dès les décennies 80 et 70.
   Outre la reconversion du site à la production biologique, une autre grande idée à émergé, dans
cette valeureuse association, la CITE DU DEVELOPPEMENT DURABLE C’est l’anti-
Disney Land, qui témoignerait de la puissance créatrice occitane.
   Evidemment, nous n’avons pas de dossier tout ficelé à vous proposer. C’est dommage, mais,
pour cela, il faudrait plusieurs personnes, à temps plein, pendant un certain temps.
   Mais, n’est-il pas mieux que la conception de cette Cité du Développement Durable soit
ouverte aux suggestions de tous les créatifs amateurs ou non, qui se sentiraient pousser des ailes,
dans leur cerveau.
   On peut penser que les énergies propres auraient ici leur fief, de toute les façons. On peut
aussi, imaginer un champ d’éoliennes, sur le site d’AZF, ou, même, une fabrique de panneaux
solaires, comme il a été avancé.
   J’ai, aussi, entendu parler d’une Université du Développement Durable, dans ce cadre, sorte
de faculté propre à nettoyer les cerveaux., qu’ eût aimée François Rabelais.
   Ca, on peut avoir une idée de ce que ce pourrait être. On pourrait y faire connaître les pratiques
industrielles, artisanales, de loisir, de société, de comportement, qui ont existé, existent ou
existeront et qui respectent l’environnement et tout ce qui vit, dont un bipède à deux pattes
nommé l’homme.
   Une architecture écologique intelligente y pourrait être montrée et enseignée.
   Voilà qui serait assez original, mais, au fond, qui dit qu’après avoir laissé échapper cette
« opportunité », nos décideurs n’apprendront pas, un jour, que vient d’être créée une Université
du Développement Durable à Oslo, Ouistreham ou Ouagadougou ?
   Evidemment, on ne pourrait pas y pénétrer en bagnole, sauf les pompiers, parce qu’il faut être
cohérent. Une ou plusieurs lignes de tramway moderne déserviraient la Cité du
Développement Durable. Et « pourquoi pas y aller en patinette », pourraient dire certains
cuistres ? Ben, oui, pourquoi pas ? D’ailleurs, la zone ne serait pas fermée au sport, que je
sache....

       Certains vont rigoler, en nous taxant d’irréalisme, nous mettant dans le sac des utopistes,
des doux rêveurs.
   Messieurs, Dames, donnez-nous autant de fric que vous en mettez, pour nous empoisonner la
vie, et vous verrez comment les écologistes, aidés de quelques autres, sauront vous créer une vie
normale, sans, pour cela, détruire celle de nos voisins.
   Peu enclins à donner dans les demi-mesures, qui ne satisfont rien, ni personne, nous tournons
le dos à un passé sinistre et imbécile, nous préconisons que ce qui succédera à la zone chimique
aille ouvertement vers un hommage à la vie.

       Oui, passe pour AZF, mais, il y a tous les autres et, notamment, la SNPE, dont le patron
est l’état. Cela, c’est la situation actuelle, mais l’état, lui-même, peut reculer, on l’a vu, par
exemple, au Larzac.
   Ce sera un rapport de force, qui jouera, un rapport de force morale. Or, sur ce terrain, nous ne
sommes pas si mal placés et nous tenons plutôt la corde. Il arrive un moment où l’on ne peut plus
défendre l’indéfendable et vous verrez qu’on finira par les avoir à l’usure. Quant à moi, je serai,
peut-être , mort. Tant pis ; nous sommes tous mortels. Paix à mon âme satisfaite d’y avoir tôt
contribué.




                                               Page n°41
                    PETIT ABREGE DU POLITIQUEMENT CORRECT

       Lecteur, tu es, à présent, convaincu du fait que ceux qui avaient leur mot à dire sur tout ce
qui s’est passé, jusqu'à nous mener à l’apothéose du 21 Septembre, soit, ne savaient pas ce qu’ils
disaient, ce qui n’est pas un crime, soit, se moquaient de ce qui pouvaient bien arriver, ce qui est
plus grave.
   Si vous mettez les deux ensemble, le premier tort ne diminue pas le second.
   Certains de ces gens, qui auraient dû être neutres, ne l’étaient pas. Ces gens obéissaient,
répétons-le, à quatre dogmes : celui de favoriser ce qu’ils considéraient comme le progrès ; celui
de favoriser la croissance, car, dans leur cervelle PLUS et MIEUX sont obligatoirement
synonymes ; celui de favoriser l’emploi, à n’importe quel prix, ce qui peut mener n’importe où ;
celui de favoriser le profit, pas forcément le leur, nous espérons, mais, le profit, c’est prestigieux.
   Avec une cervelle congelée par ces quatre dogmes, on se doute que certains n’aient pu assurer
la croissance de leur esprit critique.
   Voici, brièvement, quelques perles, relevées au cours du temps, émanant de gens qui eussent
mieux fait de se taire ou, au moins, de tourner sept cent soixante dix-sept fois leur langue dans
leur bouche, devenue amère.

  Emanant de la DRIR, en 1987, alors que nous demandions la suppression du site

   « Il est possible, en maintenant sans cesse l’effort de sécurité engagé depuis 10 ans d’assurer
la présence des industries dans la zone sud de Toulouse, dans de bonnes conditions de sécurité »

  Nous voilà rassurés. A moins que » l’effort de sécurité ».......


                                                Page n°42
  Emanant du même technicien, en 1989 :

  « On est dans le domaine des fantasmes. Il est inutile d’informer des gens qui ne sont pas
concernés. La zone délimitée prévoit le maximum de tous les scenarios imaginables. »

  Excellent, fallait le dire. A moins que ce soit l’imagination qui défaille ?

  Parole historique émanant de la même administration, qui eût dû être objective, même en
1987 :
« Ce qui fait la bombe, c’est le mythe »

  Nous ne connaissions pas, jusqu’alors, cette composition chimique.. En 2001, nous avons
appris qu’elle était fort dangereuse.

  Que ne dirait pas le PPI, pour nous rassurer ?

   « Dans la réalité et en supposant l’hypothèse très improbable d’un accident grave, les zones
véritablement concernées seraient beaucoup plus restreintes que celles qui ont été retenues, lors
des études de danger » (On se demande bien pourquoi s’inquiéter)
« ....quelles que soient les dispositions prises, qui rendent un éventuel accident extrèmement
improbable (Rebelotte !) , il n’est pas possible d’en exclure complètement l’éventualité. Les
accidents les plus vraisemblables ont été étudiés : aucun n’engendrerait des conséquences en
dehors de l’usine »

   Où l’on voit que lorsque les rédacteurs du PPI s’aventurent sur les hauteurs de la prospective,
ils sont irresistibles.

  Voici ce qu’ose dire, en 1980, un secrétaire d’état, alors qu’on lui demandait d’instituer des
normes :

  « L’introduction, dans cette politique, d’un principe supplémentaire, qui consiste à respecter
des normes uniformes de qualité de l’air n’apporterait aucun avantage dans la pratique et
présenterait, au contraire, de nombreux inconvénients.......
La prescription d’une norme n’apporterait aucun élément opérationnel de lutte contre la
pollution. »

  La philosophie officielle en était là, à l’époque.

  Il y a aussi des perles plus minimes, mais, tout se ressemble et nous n’avons gardé que celles
qui, vraiment, valaient leur pesant d’abricots.




                                               Page n°43
  LA ZONE CHIMIQUE SUD ET LE DEVELOPPEMENT
                  DURABLE.


      On ne saurait résister à l’attrait de se lancer dans un petit commentaire sur les rapports de
la zone sud et du développement durable. Autant enfoncer une porte ouverte, en vérité, puisque
la chose paraît absolument claire et, sur ce point, je m’en tiendrai à ce que quelqu’un a dit, lors
du Colloque National sur le Développement Durable, qui a eu lieu à Toulouse, quelques jours
avant que j’écrive ces lignes et selon qui la zone sud était le parfait contre-exemple du
développement durable.
   La notion et l’expression de Développement Durable ne sont pas spécialement ma tasse de
thé, pour la simple raison que la notion est vague et fort propre à contenir n’importe quoi, selon
la tendance du locuteur, et, même, à ne contenir rien du tout, comme une coquille vide , mais
l’expression est très « tendance ». Sans doute, un peu trop, et elle devient un moyen de
dédouanement.
L’ouvrage de base, qui a popularisé et, je pense, inventé la notion, c’est le rapport Brundtland,
un bouquin à couverture noire, avec le portrait de la Terre, pris à 225.00 Km, lors du vol Apollo
XI.
   En 1983, l’ONU décide de créer une commission mondiale sur l’environnement et le
développement. L’association de ces deux notions restera l’axe porteur de tout le rapport.
   Cette commission de 21 membres travaillera pendant plusieurs années, partout dans le monde,
organisera des centaines de réunions et d’enquêtes.


                                              Page n°44
  Le résultat, c’est ce bouquin de plus de 400 pages, dont la seule version en français a été
assurée par les Editions du Fleuve, au Québec, sous le titre Notre avenir, à tous, aucune version
en français n’existant en Europe. Le livre est introuvable, à notre grande honte, à tous.

       L’introduction est rédigée par Madame Gro Harlem Brundtland, ancienne Première
Ministre de Norvège, par ailleurs chargée de diriger les travaux de la commission avec un
soudanais, le Docteur Mansour Khalid .
   L’écologie et le tiers-mondisme trouvent largement à se satisfaire dans le contenu du livre, qui
pourrait, même, apparaître comme quelque chose de révolutionnaire, aux esprits englués dans le
sclérose productiviste et compétitiste de l’époque.
   La notion même de développement, pour nous, écologistes occidentaux, qui vivons dans des
pays sur-développés, à côté de pays sous-développés, et plus que cela, sans que nous nous
gênions , pour établir un rapport entre le sur-développement des uns et le sous-développement
des autres, et sans que cette opinion puisse être décemment qualifiée de simpliste ou de ringarde,
tout cela peut nous chiffonner
   Mais, enfin, la notion de « développement » nous apparaît moins brutale, moins univoque et un
peu plus nuancée que la notion aveugle de « croissance », qui a succédé à la notion un peu
matamore « d’expansion ».
   Et puis, n’oublions pas que l’assise du livre est la réalité du monde, dans son ensemble, et non
celle de notre monde de nantis repus, qui passons notre temps à digérer et avons toujours la
fringale, et, il faut reconnaître que la plupart des pays du monde ont besoin de se développer,
pour sortir de la misère. Pas nous, les boulimiques, qui engloutissons la part du lion, dans les
ressources mondiales et fournissons une part disproportionnée de pollution, par rapport à ce que
nous sommes . Il est vrai que les USA se taillent la vraie part du lion, le reste étant partagé entre
les autres membres du clan des nantis. Il n’est donc pas étonnant que Bush Premier et Bush
Second adoptent une attitude de refus, devant l’opinion mondiale, plus ou moins décidée à
réfréner nos pratiques néfastes et dévastatrices.
   Donc, sortir le monde de sa misère est le but du développement durable, mais, pas n’importe
comment, en faisant autre chose et en agissant autrement que ce que notre je m’en foutisme nous
a amenés à pratiquer.
   Là est la révolution. Le bouquin dit clairement que les occidentaux doivent apprendre à
épargner les ressources du monde et la planète elle-même, parce que cela fait un tout, dont les
nantis ne constituent qu’une partie.
   Pour donner un exemple , le rapport présente comme particulièrement urgent d’assurer l’accès
à l’eau potable à de nombreuses populations qui en sont privées. Nous sommes loin de la
croissance des bagnoles, ou des colorants pour colorer le saumon, et, même, de la fusée Ariane.
   Cette notion de développement est donc fort bien nuancée, dans le rapport Brundtland, c’est le
contraire de l’égoïsme, de la religion du PLUS, c’est à dire, en, fait, des idées « d’expansion » et
de « croissance, qui sont des notions sans nuances, sans horizon humain, sans contenu qualitatif,
sans altruisme, et dont on crève.
   L’histoire de la zone chimique sud de Toulouse, au cours de ces 25 dernières années, n’a
jamais consisté qu’à toujours ajouter, chacun pour son propre compte, en se moquant de ce qu’il
y avait à côté, en ignorant les incompatibilités, en se gaussant éperdument de l’inutilité ou de la
nocivité de ce qu’on fabriquait.
   Alors, le Développement Durable, dans ce lieu de Toulouse, semble une notion étrangère. La
conception même de cette zone appartient au passé et à un passé désormais sinistre. Quel que soit
l’acharnement forcené de ceux qui ne veulent tenir compte de rien, sauf du profit ou des
avantages, ce chancre est voué à disparaître, car il constitue un anachronisme insolent.
    Durable est la traduction française, un peu libre, de l’anglais sustainable. « Sustainable » ou


                                               Page n°45
« soutenable »signifie, sans doute, qu’on ne pourra pas toujours continuer comme cela, et que, si
l’on veut sortir le monde de sa misère et établir un minimum de justice dans celui-ci, il faudra
adopter des habitudes moins prédatrices et plus respectueuses de l’environnement, de la nature et
de la vie, car une des idées du développement durable, c’est que la santé de la planète, de la
nature et la prospérité de l’homme vont de pair, dans le même sens, contrairement à ce qu’ont dû
penser la majorité des esprits abusés, jusqu'à nos jours.
   Nous nous retrouvons dans cette philosophie. Toutefois, il n’est pas exclu qu’une traduction
perverse du Développement Durable consiste à penser qu’on va pouvoir continuer à polluer
tranquillement, pendant longtemps, ce qui est exactement à contresens de la vraie teneur de la
notion.
   Si l’on pense qu’une grande part de la zone consistait à fabriquer des produits qui,
précisément, tuent la terre ou d’autres poisons, en utilisant des substances comme le chlore, le
phosgène, le cyanure, on conclura, encore, que la notion de Développement Durable et la zone
n’avaient guère d’atomes crochus.




                              PETIT APERCU URBANISTIQUE

       Selon la perspective qui nous intéresse dans ce bouquin, et, même pour la chose en soi,
jeter un coup d’œil rapide sur les rapports que peuvent avoir le développement durable et
l’urbanisme n’est peut-être pas un exercice vain.
   On sera, d’abord, pris de vomissements, en regardant le sinistre ghetto érigé par un rastacouère
alors à la mode, en un lieu proche de la zone, et qui porte un joli nom occitan. Ce génie de la
bâtisse (Paix, tout de même à son âme.), dont l’œuvre est le superbe symbole de l’aberration, n’a
,cependant , pu sévir, voici quarante ans, que sous l’aile zélée des édiles de l’époque.
   D’ailleurs, cela ne nous étonne pas tellement, les sinistrés du lieu ont été un peu oubliés, après
le 21 Septembre.
   Que Candilis (Puisqu’il faut l’appeler par son nom), qui a commis le Mirail, une œuvre qui,
avec beaucoup d’autres est l’emblème même de l’erreur d’une époque, que Candilis ait eu tort,
c’est ce que clamera la postérité.
   Mais, il faut , peut-être, aussi, penser qu’il a honoré une commande et que ceux qui l’ont
commandité pour son chef-d’œuvre urbanistique, sont encore plus coupables que lui.
   Que ce lieu soit sous le vent de la zone sud, ne parlons pas du souffle explosif ou du souffle
empoisonné et que l’on entasse là des foules, gageons que cette réalité n’a pas beaucoup effleuré
les neurones des expansionnistes du moment qui, au contraire, devaient considérer, alors, leur
œuvre comme le sommet de l’urbanisme.
   Au lieu de cela, on a dû se rengorger, à l’idée d’édifier une seconde ville, à côté de l’ancienne.
On veut toujours plus. On aurait pu essayer de mieux répartir le travail et les habitants dans une
région qui se désertifie ailleurs, mais, non, on est , sans doute, parti du principe que, plus on est
de malheureux, dans un territoire, plus on est heureux....
   Ces barres sont ,donc, surgies de terre. Une nouvelle ville. Mais, quelle ville ! Avant le 21
Septembre, ceux qui ont échoué là en connaissent les charmes. Le 21 Septembre, ils étaient en
force, aux premières loges, pour pâtir en masse.


                                               Page n°46
   Si cela, c’est le développement durable, notre espoir est qu’il ne durera pas toujours.
   Mais, à côté de cette imprévoyance massive, il y a la somme de toutes les petites
imprévoyances qui finissent, aussi, par devenir massives, par leur nombre et qui a fait que la
zone, au fil des années, s’est trouvée cernée par l’habitat et les lieux de travail. C’est ainsi que
des dizaines de bus urbains ont volé en éclats, au dépôt de Langlade, situé à quelques mètres de
l ‘épicentre du 21 Septembre.
   Cette insouciance fait ,donc, plaisir à voir et il faut admettre qu’elle était quasi-généralisée, par
manque d’information et de connaissance de la réalité, mais, aussi, parce que l’insouciance est
plus aisée à porter que la méfiance, même justifiée.
   On a fait les commentaires les plus divers sur cet état de fait et un commentaire
supplémentaire n’apporterait plus rien ; Qu’on se souvienne, cependant, des difficultés
rencontrées par Henri Farreny et Jean-Pierre Hegoburu, lorsqu’ils se sont opposés à la prétention
folle d’ériger le Lycée Hôtelier en pleine zone du PPI. Ces difficultés, ils ne les ont pas seulement
rencontrées de la part des décideurs, mais, aussi, de la part de gens directement concernés,
notamment, par leur progéniture interposée.


   Cela nous mène à des considérations « culturelles », pour galvauder un peu ce mot. Cependant,
la notion de Développement Durable bien comprise appartient au domaine de la culture.
   Culture de la sécurité ou culture du risque ?
   La culture de la sécurité, au moins, devrait, donc, être au premier plan, dans une perspective de
Développement Durable.
   Lors de la prétention de planter le Lycée Hôtelier dans la zone PPI, les industriels n’étaient pas
les plus chauds, devant ce projet. Mais, avaient-ils intérêt à mettre l’accent sur la possibilité du
danger, ou valait-il mieux, pour eux, qu’ils se tinssent cois? Toutes les suppositions sont
possibles. Il est vrai qu’on ne peut leur imputer le fait que l’habitat vienne cerner leur zone. Il
semble que la facilité consistait, alors, à observer une confortable loi du silence. A partir de là, la
culture de la sécurité passe au second plan.

   Lorsque la « culture du silence » ne peut plus être, décemment, soutenue, on passe à la
« culture du risque ».
   Il s’agit de faire savoir aux gens qu’ils ne vivent pas dans une sécurité complète et de leur faire
accepter cette situation inacceptable. Parallèlement, leur inculquer les quelques « gestes qui
sauvent ». Cela peut toujours servir.
   Le fait de vivre avec une épée de Damoclès, de la savoir et la notion de Développement
durable ne semblent pas cousins germains, à nos yeux. Pas plus que d’être condamnés à vivre en
temps de paix, comme en temps de guerre.
   Toutefois, cela est encore préférable au black out et à la « culture du silence », c’est pourquoi
nous nous sommes décarcassés, à l’époque, pour la publication du Plan Orsec-Tox. Le PPI et ce
qui a suivi s’est révélé bien dérisoire, mais, par là, on admettait, au moins, pour la première fois,
que le danger existait.
   Ce n’était, pour nous, qu’une première étape, que nous n’avons pas dépassée, puisque nous
n’étions pas assez forts et que l’aboutissement de notre combat a toujours été la suppression de la
zone.


                              LA QUESTION FONDAMENTALE.

      Mais, il faudra vite arriver à la vraie question, qui résume toutes les autres : l’existence


                                                 Page n°47
même de la zone est-elle compatible avec l’idée de Développement durable ?
  Le croire est, pour nous, exclu. Un zone de cette espèce, aussi dangereuse, ainsi implantée,
fabricant des produits dont l’opportunité se discute ,autant de considérations qui suffiraient à
donner la réponse. A cela, il faudra ajouter un passé cruel, qui pèsera d’un poids immense, pour
nous faire dire que l’existence de cette zone est ,désormais, absurde, inacceptable, révoltante et
que cela ne saurait durer.


                                       TRAUMATISMES

         Nous avons clairement examiné la situation, en considérant qu’après ce qui s’est passé, la
chimie n’a plus sa place, en ces lieux, et cela nous apparaît comme un minimum, dans la voie de
la sagesse.
   Nous avons pensé que, symboliquement et pour effacer cet épisode sinistre de l’histoire de la
ville rose, le lieu devait être consacré à des activités qui, philosophiquement et culturellement
seraient le contraire de celles qui ont abouti au malheur. D’aucuns, bien sûr, parleront
d’exorcisme et je leur reconnais ce droit. Ce serait, là, une action forte et un signe d’espoir vers
l’avenir, que de reconnaître l’accumulation des erreurs passées et que de vouloir, en quelque
sorte les racheter. On ne rachète pas des vies fauchées ou brisées mais, dans notre impuissance,
un tel acte peut, quand même conserver un sens moral.
   Voilà pour l’avenir, au sens large, mais, l’avenir immédiat ? Car, enfin, toute catastrophe
laisse des plaies, plus ou moins cicatrisées et des séquelles définitives, dans les corps et dans les
âmes.
    Lorsque seront reposées les dernières fenêtres et ravaudés les derniers murs, aura-t-on tout
réparé ?
   Il y a plusieurs manières de méditer, après une catastrophe.
   Nous aborderons les suites de l’événement de diverses façons, dont chacune peut présenter
certains aspects, qui peuvent être pertinents. Tout ceci paraît important, car la postérité
s’autorisera, justement, à nous juger non seulement selon ce qui a précédé la catastrophe, et dont
nous sommes naturellement responsables, mais à quoi on ne peut plus rien changer, mais, aussi
selon ce qui succédera à la catastrophe et qui montrera si nous avons compris la leçon du réel et
ce que nous avons dans le ventre, car il y a , véritablement quelque chose de plus grand à réparer
que les fenêtres et quelque chose de plus significatif que les dommages-intérêts, même si tout
cela a subi, au cours de l’hiver qui a succédé à la catastrophe des retards administratifs assez
incompréhensibles et assez révoltants.

        Dès ce moment, on peut rechercher l’oubli. Quand tout sera rentré dans l’ordre (Dans quel
ordre, celui d’avant ?), peuvent penser certains bons esprits, le mieux sera de ne plus parler de
tout cela, pour ne pas raviver les plaies.
   Mais, outre le fait que tout ne pourra jamais rentrer dans l’ordre, pour ceux qui sont morts ou
handicapés à vie, dans leur corps ou dans leur âme, ou qui ont perdu des êtres qu’ils aimaient,
cette attitude peut aboutir à la perversion consistant à ce que chacun rentre dans sa coquille
égoïstement, voire cherche à tirer le meilleur profit du malheur, comme cela est, peut-être déjà
arrivé.
   Alors qu’il y a un travail collectif à faire, de rachat ou de rédemption, même si ces mots
peuvent faire sourire certains, ce dont peu me chaut.
   Le 21 Septembre est un crime collectif, certes, involontaire, mais dû à une inconscience
malheureusement généralisée ou, au moins, largement partagée.
   L’humanité ne progressera pas, tant qu’elle n’apprendra pas à tirer les leçons de ses erreurs


                                               Page n°48
reconnues, en vue d’adopter d’autres attitudes, dans son avenir. Même si chacun de nous est
innocent, dans l’absolu, des décisions qui ont ou n’ont pas été prises, dans le passé, chacun de
nous fait partie d’un tout. Nous avons dansé sur un volcan et, sans doute, les danseurs n’ont pas
fait le volcan, mais ils y ont dansé.
   Point de vue très archaïque, diront certains et vous en revenez à Sodome et Gomorrhe ou à la
Peste d’Oedipe. Très archaïque ou très moderne, car, en analysant au laser tout ce qui nous reste
sur place, en vue de trouver la molécule qui est responsable de tout, non seulement on risque de
ne trouver rien, mais, aussi, d’oublier de voir ce qui s’imposerait au regard, si ce genre de vérité
n’était pas trop éclatante pour être vue.
   On pourrait considérer, aussi, qu’on parle trop d’AZF, comme on parle trop des Twin Towers,
autre œuvre des septembriseurs, parce que cela s’est passé chez nous ou chez les américains et
qu’il y a d’autres catastrophes, de par le monde, dont on ne parle que deux minutes ou dont on ne
parle pas du tout. Et, dans l’absolu, ce raisonnement se tient.

       Une chose m’a particulièrement choqué, après Tchernobyl, c’est que les populations
d’Ukraine, encore soviétisées ne songeaient pas le moins du monde à remettre en cause le
nucléaire. Anesthésiées par la propagande et l’éducation des masses populaires à ne se poser
aucune question, ces ukrainiens du peuple ne pouvaient pas se hausser jusqu'à examiner les
causes profondes et véritables. Et, s’ils l’avaient pu, auraient-ils osé ?
   Tchernobyl était dû à une injuste fatalité, qui avait injustement frappé la malheureuse et
valeureuse patrie soviétique. Il fallait accepter et montrer, en acceptant et en se conduisant
héroïquement que les enfants de la patrie du socialisme ne se laissent pas abattre par le malheur,
un malheur dont on ne soupçonnait pas l’ampleur, pour le moment.
   C’est ainsi que l ‘élément dominant, dans certaines informations en provenance d’URSS était
l’héroïsme des « liquidateurs ». Cela devenait, donc, un nouvel élément de propagande, alors
qu’il était criminel d’envoyer en toute confiance et en toute ignorance, des gens à une mort
certaine. Sans doute, cette façon de considérer les choses, en 1986, est la pire de toutes

        Bien des populations du monde sont confrontées à la misère, à la violence et au malheur
quotidiens.
   Nos populations occidentales, dont les toulousains, ont vécu en paix, depuis plus de cinquante
ans, ce qui est exceptionnel, et dans l’aisance.
   Alors, nos populations sont fragiles et douillettes, elles crient au moindre bobo.
   Sans doute, mais le 21 Septembre est un événement de guerre en plein milieu de la paix et, ici,
la dernière guerre n’a pas fait plus de victimes, pas ses bombardements, qu’AZF, la paisible, en
un seul instant. Il faudrait donc, y mettre du sien, pour ne pas concevoir que les gens qui furent
directement concernés, vulnérables, sans doute, aient été cruellement traumatisés.
   Je ne sais pourquoi, on a beaucoup plus parlé des fenêtres que de ceux qui ont perdu la vue ,
ou l’ouïe ou qui sont dans un fauteuil roulant, et qu’on ne voit guère.
   Il faudrait être grand psychologue, ou spécialiste et consacrer tout un livre à cela, pour essayer
de comprendre ce qui s’est passé dans les âmes et pour analyser le traumatisme persistant, dont
sont victimes tous ceux qui souffrent encore en silence.
    Nous leur souhaitons de sortir de ce gouffre, mais nous pensons que l’oubli total de cet
épisode noir de leur vie, dans certains cas, sera difficile.
   Nous espérons, aussi, que leur épreuve aura grandi leur lucidité et qu’ils ne tomberont pas
dans le fatalisme de certains ukrainiens de Tchernobyl. Car il n’est pas possible de considérer de
la même façon un malheur naturel, comme un tremblement de terre et un malheur causé par
l’homme. La leçon à tirer est bien différente.
   Certes, psychologiquement, une personne qui vit dans le confort et dans le sécurité ou, tout au


                                               Page n°49
moins, si elle le croit, est plus vulnérable, lorsqu’éclate la bombe et, par la passé, la mort de
quelqu’un n’était pas le scandale inadmissible qu’elle est devenue aujourd’hui.
   N’empêche qu’en un instant, des gens ont été transportés d’une situation de paix à une
situation de guerre, sans y être préparés.
   Un tel cataclysme mental ne peut que laisser des crevasses dans les âmes, un peu comme après
un viol, lorsque se conjuguent la révolte et l’impuissance à changer des choses insupportables.
   Non seulement la zone sud était une bombe, mais, aussi, une bombe à retardement.




                                        EPILOGUE


       Nous croira-t-on, si nous affirmons que le 21 Septembre, comme pour Tchernobyl, nous
nous en sommes assez bien sortis ?
   Pour intolérable que soit cette idée, elle ne peut que s’imposer à nous, si l’on analyse
froidement les événements.
   Et cela donne quelque idée du potentiel de dévastation et de mort de quelques inventions des
hommes, dont ils feraient bien de se débarrasser et de leur trouver des alternatives inoffensives,
s’ils ont une idée juste de cette notion galvaudée, nommée « progrès ».
   La méchanceté cachée de ces inventions humaines, pas comme les autres, les humains
semblent l’ignorer. Cela suffira-t-il à ce qu’on les excuse de cette ignorance ?
   Il est vrai qu’au départ, ces inventions apportent quelque chose de nouveau, « un plus »,
comme ils disent et qu’elles leur paraissent anodines ou inoffensives. On voit les avantages, on
n’accepte de voir les inconvénients que plus tard.
   Mais, au fait, notre vie ne commence- t-elle pas d’être encombrée par tous ces « plus » que
chaque jour nous apporte ? La vie est-elle plus gaie, dans une maison encombrée de meubles plus
ou moins utiles et où l’espace vital se fait rare ? Car, lorsqu’on ajoute quelque part, dans un
espace limité, dans un monde fini, comme le nôtre, il est fatal qu’on ampute quelque chose, autre
part. Et, nul ne songe guère à faire un bilan, à se demander si la situation nouvelle est
véritablement meilleure que la précédente. De toute manière, puisque le dogme d’aujourd’hui dit
que PLUS et MIEUX sont la même chose, la velléité d’un tel examen critique n’est guère de
mise. C’est là que, si avenir il y a, l’avenir devrait nous faire reconsidérer nos belles certitudes
d’aujourd’hui, qui heureusement, pourraient être en passe de s’effilocher.
   Le nucléaire, le tout-automobile et le tout-en - camion, une certaine chimie de grande


                                               Page n°50
production, font partie de ces institutions « maudites », c’est à dire que, tout bien regardé, il y a
plus de nocivité à attendre de leur part, que de bienfaits. Car, lorsqu’on pèse les avantages et les
dangers de ces choses-là, à moyen terme, c’est le second plateau de la balance, qui s’abaisse,
mais, c’est trop tard, le piège est refermé. Revenir à l’aiguillage précédent pour repartir dans une
meilleure direction, voilà qui est bien révolutionnaire. Cependant, il le faudra, parce qu’il n’y a
pas autre chose à faire.
   Tchernobyl a fait et fera des centaines de milliers de victimes, dont on cache, pour certaines, la
cruauté du sort. Ces victimes sont ukrainiennes, biélorusses ou, même, russes et c’est une honte
pour l’humanité.
   Mais, qu’aurait-on vu, si le vent avait soufflé en direction de Kiev et de ses 2 millions
d’habitants ? Vous pouvez, peut-être, essayer de l’imaginer.
   Et, qu’aurait-on vu, le 21 Septembre, si des tonnes de phosgène avaient pris le fille de l’air et
si le vent avait soufflé vers le nord-est, comme c’est souvent son habitude, à Toulouse ?
   A vous d’essayer de l’imaginer, si vous en avez le cœur, en sachant que la dernière estimation
de l’INERIS nous dit que ce gaz d’enfer peut être mortel à 10 kilomètres. Et nous ne
soupçonnons pas l’INERIS d’avoir surestimé le danger, pour semer la panique.
   Merci aux dieux d’atténuer, parfois, par leur sagesse les effets de la bêtise humaine. Les
habitants de Kiev devraient ériger un temple à Eole, pour n’avoir pas soufflé dans le plus
mauvais sens.
   Les toulousains, eux, devraient aussi remercier les dieux d’avoir fait que seulement une petite
partie du nitrate ait sauté et que les projectiles qui ont atterri sur la zone n’aient pas crevé quelque
bidon de phosgène se trouvant là ,en transit, ce qui eût pu se produire, puisque certains projectiles
sont tombés sur une enceinte de confinement de phosgène, lui causant quelque avarie,
immédiatement replâtrée et camouflée.
   Ce qui est arrivé, c’est déjà beaucoup trop, mais, le pire n’est pas advenu. Et, du pire, vraiment
pire, on n’en connaît vraiment pas les limites. On ne peut que donner des références, comme
Tchernobyl ou Bhopal.




                               REMERCIEMENT AU LECTEUR.

        Lecteur, merci de m’avoir supporté, durant ces quelques pages.
   Je ne t’ai pas épargné. Je ne t’ai pas peint le tableau en bleu ciel. Je ne l’ai pas, non plus, peint
en noir, car la réalité se charge seule d’administrer aux choses cette couleur, qui tire plutôt sur
plusieurs nuances de gris très soutenu.
   Tu as découvert, au fil des pages, des idées qui ont pu te paraître baroques. Elles le sont, sans
doute, mais elles sont surtout gênantes, parfois. Pour tout le monde.
   Je n’ai pas voulu faire un best-seller, une œuvre à laquelle tout le monde peut adhérer, sans se
faire éclabousser. Quoi qu’il en soit, j’ai été, je l’avoue, légèrement plus ambitieux.
   Impuissant, devant une réalité que j’ai combattue en vain, durant des années, je me suis
seulement senti le droit, pour cette unique raison, de produire une nouvelle gerbe d’imprécations,
avec le secret espoir que, peut-être, cela pourrait servir à quelque chose, que ce ne serait pas
complètement vain, cette fois. Trop tard, mais qui le sait ?


                                                 Page n°51
  C’est pour cette seule raison, que j’ai commis ce livre, pour ton désagrément, je m’en
excuse...Mais, dans ma tête, c’est ce qu’on pourrait appeler un désagrément positif.




                                         Page n°52

				
DOCUMENT INFO
Shared By:
Categories:
Tags:
Stats:
views:32
posted:9/1/2011
language:French
pages:52