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Les moyens pour persuader persua

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Les moyens pour persuader persua Powered By Docstoc
					FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 1
                                          Les moyens pour persuader

                          persuader  convaincre, qui fait appel à la raison ;
                    persuader = émouvoir, séduire, manipuler, orienter le jugement

Il existe trois principaux moyens de persuasion :
     les moyens lexicaux,
     les tonalités ironique et pathétique,
     les procédés rhétoriques et stylistiques.

1. LES MOYENS LEXICAUX


Comment repérer les moyens lexicaux ?

Pour persuader son destinataire, le locuteur a la possibilité de se servir du lexique de deux
façons.

1.1 Le lexique appréciatif

Le locuteur emploie un vocabulaire appréciatif pour désigner de manière négative ce qu’il
critique, et de manière positive ce qu’il défend. Par ce vocabulaire, le locuteur fait partager
une émotion ou un jugement à son destinataire.

 Le lexique affectif
   Le lexique affectif permet au locuteur de manifester ce qu’il ressent par rapport à une idée
   ou à un acte. Il s’agit de tous les mots qui renvoient aux émotions, aux sentiments du
   locuteur dans l’énoncé : peur, joie, indignation, colère, etc.
   Le locuteur peut également avoir recours aux phrases exclamatives pour exprimer ses
   réactions affectives.

   EXEMPLE
   Quelle joyeuse conception de la vie ! Cette vision de l’homme me remplit d’allégresse !
   Le locuteur utilise ici un lexique affectif (« joyeuse », « allégresse ») pour faire partager le bonheur qu’il ressent face à une
   conception de la vie. Ainsi, il oriente le jugement de son destinataire en lui communiquant son émotion.


 Le lexique évaluatif
   Le locuteur dispose d’un lexique évaluatif pour émettre un jugement ou prendre position à
   propos d’une idée ou d’un acte. Ce lexique est composé de mots valorisants ou
   dévalorisants qui indiquent ce que le locuteur juge positivement ou négativement.

   EXEMPLE
   Ces banalités échangées à propos des élèves sont inintéressantes.
   « Banalités » et « inintéressantes » font partie d’un lexique dévalorisant qui montre que le locuteur refuse les lieux
   communs sur les élèves. Le locuteur oriente par ce vocabulaire le jugement de son destinataire.



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 Les registres de langue
  Le registre familier ou l’utilisation de l’argot permet au locuteur de manifester son mépris
  et de le communiquer au destinataire.

  EXEMPLE
  Vous (les touristes) tartinez sur vos larges mufles ce sourire imbécile et satisfait du bon connard loin de sa bauge, vous
  vous dandinez, l’obligatoire boiboîte de coca à la pogne… (F. CAVANNA, Coups de sang - Voir texte complet en Annexe)
  L’emploi des mots familiers « tartinez » « boiboîte », et des mots argotiques « connard » et « pogne » communiquent au
  lecteur le mépris de Cavanna pour les touristes.




1.2 Les oppositions lexicales

Une des caractéristiques du texte argumentatif est qu’il met en présence deux thèses : la thèse
adverse et la thèse du locuteur. Bien souvent, l’opposition des thèses se retrouve dans
l’opposition de termes ou de champs lexicaux. Ainsi, on peut, en général, relever des champs
lexicaux contradictoires : le premier champ lexical, correspondant à la thèse défendue, est
toujours valorisé, le second, renvoyant à la thèse réfutée, est dévalorisé.

  EXEMPLE
  Nous (les Chinois) n’éprouvons à l’égard d’un papier d’Occident d’autre impression que d’avoir affaire à une matière
  strictement utilitaire, cependant qu’il nous suffit de voir la texture d’un papier de Chine ou du Japon pour sentir une sorte de
  tiédeur qui nous met le cœur à l’aise. (Tunichiro TANIZAKI, Eloge de l’ombre - Voir texte complet en Annexe)
  Le mot « matière » (banal) s’oppose au mot « texture » (plus raffiné), le mot « utilitaire » s’oppose aux mots « tiédeur », « le
  cœur à l’aise » qui évoquent des sensations agréables. L’opposition est renforcée par le « cependant que… ».




2. LES TONALITES IRONIQUE ET PATHETIQUE


L’ironie est un rire destructeur qui dévalorise les thèses adverses et les adversaires. Le
pathétique, au contraire, exprime la douleur et la souffrance du locuteur. Il lui permet
d’émouvoir le destinataire et de lui faire partager son point de vue.



2.1 Comment reconnaître la tonalité ironique

L’ironie consiste à dire le contraire de ce qu’on pense pour se moquer d’une idée, d’un
homme ou d’un acte. Elle est une arme redoutable dans un texte argumentatif : le locuteur
s’en sert pour dénoncer le ridicule de la thèse adverse.

  EXEMPLE
  Le professeur dit à un mauvais élève : « Le bac est bien sûr un examen sans importance ! »
  Les élèves comprennent l’ironie du professeur, qui exprime, ici, le contraire de sa pensée pour se moquer du mauvais
  élève.


L’ironie implique la complicité du locuteur et de son destinataire. Ce dernier doit être capable
de comprendre l’intention du locuteur. Ainsi, l’ironie est un moyen efficace de persuasion, car


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elle associe nécessairement le locuteur et le destinataire dans un même rire destructeur. Cette
association se fait toujours aux dépens de l’adversaire contre lequel s’exerce l’ironie.

La tonalité ironique peut se repérer de plusieurs manières.


A. Par les figures de rhétorique


 L’antiphrase : figure qui consiste à dire le contraire de ce qu’on pense, tout en faisant
  comprendre ce qu’on pense.
   EXEMPLE
   « Que tu es ponctuel ! », dit Alain à son ami qui est très en retard.


 L’euphémisme : figure qui consiste à employer, à la place d’un mot, un autre mot qui
  atténue son sens.
   EXEMPLE
   « Il a commis une petite erreur. », dit Fabrice en parlant d’un meurtrier.


 La litote : figure qui consiste à dire le moins, souvent de façon négative, pour exprimer le
  plus.
   EXEMPLE
   « Il ne s’est pas fait prier. », mis pour « il était immédiatement d’accord. »
   « Elle a oublié d’être bête. » pour souligner une intelligence évidente.


 La périphrase : figure qui consiste à ne pas dire un mot explicitement pour mieux en
  dégager les inconvénients ou le ridicule.
   EXEMPLE
   Voltaire, dans Candide, désigne la prison comme « des appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était
   jamais incommodé du soleil. »




B. Par le raisonnement par l’absurde

Il s’agit de transformer la thèse dont on veut se moquer en hypothèse, puis d’en tirer les
conséquences les plus ridicules pour montrer l’absurdité de la thèse.
   EXEMPLE
   « Si Paris était construit à la campagne, l’air y serait plus pur. » Alphonse ALLAIS




C. Par l’intonation et la ponctuation

A l’oral, une simple intonation de voix suffit parfois à manifester l’ironie du locuteur. A
l’écrit, la ponctuation peut souligner l’intention ironique du locuteur : le point d’exclamation
peut exprimer, par exemple, sa moquerie.
   EXEMPLE
   A – Je suis riche.
   B – Tu es riche !
   La personne B répète les propos du personnage A. Le simple changement d’intonation, marqué par le point d’exclamation,
   manifeste son ironie.


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2.2 Comment reconnaître la tonalité pathétique

La tonalité pathétique se définit par l’expression de la souffrance et de la douleur, physique
ou morale, d’un locuteur qui cherche à susciter la pitié et l’émotion de son destinataire. Cette
tonalité est donc un moyen de persuasion : elle joue sur les sentiments du destinataire pour
qu’il communie avec la souffrance, la colère, la douleur du locuteur et qu’il condamne les
adversaires de ce dernier.


A. Les procédés qui servent à exprimer les émotions du locuteur

 Le lexique de la douleur, de la souffrance et de la plainte
  Ce lexique permet au locuteur d’exprimer sa douleur et d’émouvoir le destinataire. Il peut
  s’agir de souffrance morale ou physique.
  EXEMPLE
  Dans le discours d’Etienne LANTIER, dans Germinal (voir texte en Annexe), on relève les mots « souffert », « tête basse »,
  « misère », « mourir », « affamait », « se soumettre », « faim », « exploités », « misérables » qui appartiennent tous au
  lexique de la douleur, de la souffrance physique.


 Les phrase exclamatives
  Elles transmettent l’émotion du locuteur à propos de ce dont il parle.
  EXEMPLE
  Pauvres de nous ! Combien de temps faudra-t-il souffrir encore !




B. Les procédés pour amplifier l’émotion du locuteur

Certaines figures de rhétorique permettent d’amplifier la douleur et la souffrance du locuteur,
et de susciter la pitié ou l’horreur du destinataire.

 L’hyperbole : consiste à employer des termes exagérés, trop forts par rapport à la réalité
  qu’ils désignent.
  EXEMPLE
  Lorsque ma mère à quitté Paris, j’ai souffert de cet abîme qui nous séparait.


 L’énumération simple : consiste à accumuler des termes séparés par des virgules ou reliés
  par et.
  EXEMPLE
  Conduite agressive, insultes, gestes déplacés, attitudes dangereuses, voire criminelles… (Laurent DELMAS, Les fous du
  volant - Voix texte complet en Annexe)


 La gradation : consiste à énumérer des termes d’intensité croissante ou décroissante.
  EXEMPLE
  Contestés, suspectés, récusés, ridiculisés, insultés, bousculés, frappés, quand ils ne sont pas assassinés… (début d’un
  exposé sur les arbitres au football). Gradation croissante.




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 La répétition, l’anaphore : consiste à reprendre plusieurs fois le même mot (en tête de
  phrase dans le cas de l’anaphore).
   EXEMPLE
   « S’il est vrai que… » répété en tête de trois paragraphes successifs dans le texte Contre la machine (voir texte en Annexe)




3. LES PROCEDES RHETORIQUES ET STYLISTIQUES


3.1 Les procédés pour impliquer le destinataire


A. Les pronoms personnels de la 1ère et 2ème personne

Par le « tu » ou le « vous », le locuteur s’adresse directement au destinataire, réel ou
imaginaire, présent ou absent. Ce dernier est alors impliqué dans le texte et doit se sentir
davantage concerné.
Le pronom « nous », lorsqu’il regroupe le locuteur et le destinataire, permet au locuteur de
s’associer avec le destinataire. En général, le « nous » (locuteur+destinataire) s’oppose à un
« il(s) » ou à un « tu » ou à un « vous » qui renvoie alors à l’adversaire.
   EXEMPLE
   Vous laissez traîner sur nous vos yeux sales… Nous sommes les poissons rouges dans l’aquarium, vos mufles flottent de
   l’autre côté de la vitre. (F. CAVANNA, Coups de sang - Voir texte complet en Annexe)
Le pronom indéfini « on » peut jouer le même rôle que « nous », mais aussi le même rôle que
« vous » (renvoie alors à un adversaire indéterminé).
   EXEMPLE
   On nous fait croire
   Que le bonheur c’est d’avoir
   De l’avoir plein nos armoires. (Alain SOUCHON, Foule sentimentale)




B. L’apostrophe

Figure qui consiste à interpeller directement le destinataire et qui vise à le prendre à parti, à le
faire réagir.
   EXEMPLE
   Vous avez suffisamment déjà lu de livres pour savoir que… Vous avez beau n’avoir vécu que dix ou quinze ans, vous
   savez déjà que… Vous savez aussi, vous savez d’abord que le voyage – n’importe quel voyage – est avant tout une joie.
   (Claude ROY, Le bon usage du monde - Voix texte complet en Annexe)




C. La question rhétorique ou oratoire

Il s’agit d’une affirmation présentée sous forme de question. La réponse est en fait contenue
dans la question. La question oratoire manipule ainsi le destinataire qui ne peut qu’adhérer
aux idées du locuteur.
   EXEMPLE
   Comment prétendre regarder les choses du dehors ? Ne sommes-nous pas tous touristes ? N’est-ce pas un état aussi
   répandu que d’être piéton, citoyen ou usager ? (Roger-Pol DROIT, in Le Monde)




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                    Moyens pour                                                 Moyens pour

           discréditer la thèse adverse                                     renforcer une thèse




a.   Se moquer de l’adversaire                              a.   Impliquer le lecteur

     Utilisation de l’ironie ou de la raillerie                     utilisation de pronoms personnels de la 1 ère et
     éventuellement conjointe à un raisonnement par                  2ème personnes
     l’absurde, antiphrases, point d’exclamation,                   utilisation de l’apostrophe
     euphémismes, litotes, hyperboles, etc.                         utilisation de questions rhétoriques




b.   Dévaloriser la thèse adverse ou en atténuer la b.           Valoriser la thèse
     portée
                                                                  utilisation d’un lexique appréciatif
      utilisation de l’euphémisme et de la litote                 - lexique évaluatif
      lexique appréciatif                                         - lexique affectif
       - utilisation d’un lexique évaluatif défavorable           registre de langue
       - utilisation d’un lexique affectif défavorable            oppositions lexicales (valorisantes pour la
      registre de langue                                          thèse)
      oppositions lexicales (utilisation d’un champ              oppositions syntaxiques (cadence des phrases)
       lexical qui s’oppose à celui utilisé pour défendre         répétitions de figures syntaxiques (dont
       la thèse opposée)                                           l’anaphore)
      oppositions syntaxiques (cadence des phrases)              répétitions de mots
      répétitions de figures syntaxiques (dont
       l’anaphore)
      répétitions de mots




c.   Exagérer les conséquences et la nocivité de la c.           Minimiser les conséquences négatives de la thèse
     thèse adverse                                               défendue
      utilisation de l’hyperbole et de la gradation              utilisation de l’euphémisme et de la litote
      utilisation du pathétique
         - lexique de la douleur, de la souffrance, de la
           plainte
         - phrases exclamatives
         - apostrophes




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                     PETITS

              EXERCICES




FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 8
Lisez l’extrait suivant, puis relevez en deux colonnes les oppositions que l’auteur souligne
entre « la nature » et « la culture ».




                              e même qu'à l'idée de nature s'oppose celle de culture
                              comme s'oppose au produit brut l'objet manufacturé ou
                              bien à la terre vierge, la terre domestiquée, à l'idée de
                              « civilisation » s'est longuement opposée – et s'oppose
                              encore dans l'esprit de la plupart des Occidentaux – l'idée
                 de « sauvagerie » (condition du « sauvage », de celui qu'en latin on
                 nomme silvaticus, l'homme des bois), tout se passant comme si, à tort
                 ou à raison, la vie urbaine était prise comme symbole de raffinement
                 par rapport à la vie, censément plus grossière, de la forêt ou de la
                 brousse et comme si pareille opposition entre deux modes de vie
                 permettait de répartir le genre humain en deux catégories : s'il est,
                 dans certaines portions du globe, des peuples que leur genre de vie fait
                 qualifier de « sauvages », il en est d'autres, dits « civilisés », qu'on se
                 représente comme plus évolués ou sophistiqués et comme les
                 détenteurs et propagateurs de culture par excellence, ce qui les
                 distinguerait radicalement des sauvages, considérés comme encore
                 tout proches de l'état de nature.


                                                                          Michel LEIRIS,
                                                                Cinq Etudes d'ethnologie,
                                                                       Gallimard, 1969




                 FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 9
Relevez les procédés stylistiques utilisés par l’auteur pour valoriser sa thèse.




                  Les Français se comportent comme
                  des goujats au volant. Conduite
                  agressive, insultes, gestes déplacés,
                  attitudes       dangereuses,        voire
                  criminelles... Le fait n'est pas nouveau.
                  Ce qui l'est, en revanche, c'est que ces
                  attitudes tendent à se répandre et à devenir monnaie
                  courante. Qui n'a pas subi, au moins une fois dans sa vie,
                  la vindicte1 d'un automobiliste mal embouché ? D'un mode
                  de transport, la voiture semble être devenue un défouloir
                  où chacun laisse libre cours à ses humeurs et à ses excès.
                  [ ...]

                  Ces comportements inciviques ne seraient rien s'ils
                  n'avaient pas de conséquences dramatiques et ne se
                  traduisaient pas par une hausse des accidents de la route.
                  Les derniers chiffres publiés par la Sécurité routière font
                  nettement état d'une augmentation du nombre des tués sur
                  les routes : en un an leur nombre a augmenté de près de
                  3 %.

                  Le fait est là : la bagnole rend dingue. [...] « Au même titre
                  que la télévision ou les animaux domestiques, la voiture
                  fait désormais partie intégrante de la société française »,
                  analyse le sociologue Denis Mallet.

                                          Laurent DELMAS, « Les fous du volant »,
                                                        Quo, n° 27, janvier 1999




                  vindicte : accusation publique




                  FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 10
Relevez les procédés stylistiques utilisés par l’auteur pour persuader de la véracité de sa
thèse.
Formulez cette thèse (ici implicite).




                      ’avoue qu’il y a eu des temps où la comédie s’est

                 J    corrompue. Et qu’est-ce que dans le monde on ne
                      corrompt point tous les jours ? Il n’y a chose si
                         innocente où les hommes ne puissent porter du
                         crime ; point d’art si salutaire dont ils ne soient
                         capables de renverser les intentions ; rien de si
                         bon en soi qu’ils ne puissent tourner à de mauvais
                         usages. La médecine est un art profitable, et
                         chacun la révère comme une des plus excellentes
                         choses que nous ayons ; et cependant il y a eu
                         des temps où elle s’est rendue odieuse, et souvent
                         on en a fait un art d’empoisonner les hommes. La
                         philosophie est un présent du ciel : elle nous a été
                         donnée pour porter nos esprits à la connaissance
                         d’un Dieu, par la contemplation des merveilles de
                         la nature ; et pourtant on n’ignore pas que
                         souvent on l’a détournée de son emploi, et qu’on
                         l’a occupée publiquement à soutenir l’impiété.

                                                                    MOLIERE,
                                                           Préface de Tartuffe,
                                                                         1664




                 FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 11
Commentez les procédés utilisés par Chateaubriand pour faire partager son émotion.


         iberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant
         moi, qui se dirige au hasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me
         voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant
  sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les
  peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les
  forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la société,
  ou sur le mien qu'est gravé le sceau immortel de notre origine ? Courez vous enfermer
  dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre pain à la sueur de
  votre front, ou dévorez le pain du pauvre ; égorgez-vous pour un mot, pour un maître ;
  doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi j'irai
  errant dans mes solitudes ; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas
  une seule de mes pensées ne sera enchaînée ; je serai libre comme la nature ; je ne
  reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme des soleils et qui d'un seul
  coup de sa main fit rouler tous les mondes.

                                                                              CHATEAUBRIAND,
                                                                           Voyage en Amérique,
                                                                                         1828

Commentez les procédés utilisés par Victor Hugo pour convaincre ses interlocuteurs.


          essieurs, aux époques de discorde, la justice est invoquée par tous les partis. Elle
          n'est d'aucun. Elle ne connaît qu'elle-même. Elle est divinement aveugle aux
          passions humaines. Elle est la gardienne de tout le monde et n'est la servante de
  personne. La justice ne se mêle point aux guerres civiles, mais elle ne les ignore pas, et
  elle y intervient. Et savez-vous à quel moment elle y arrive ?
  Après.
  Elle laisse faire les tribunaux d'exception, et quand ils ont fini, elle commence.
  Alors elle change de nom et elle s'appelle la clémence. La clémence n'est autre chose
  que la justice, plus juste. La justice ne voit que la faute ; à la clémence, le coupable
  apparaît entouré d'innocents ; il a un père, une mère, une femme, des enfants qui sont
  condamnés avec lui, et qui subissent sa peine. Lui, il a le bagne ou l'exil ; eux ils ont la
  misère.
  Ont-ils mérité le châtiment ? Non. L'endurent-ils ? Oui. Alors la clémence trouve la
  justice injuste. Elle s'interpose, et elle fait la grâce. La grâce c'est la rectification sublime
  que fait à la justice d'en bas la justice d'en haut.

                                                                                     V. Hugo,
                                               Discours à l'assemblée en faveur de l'amnistie,
                                                                                         1876


                  FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 12
Quels sont tous les procédés utilisés par Zola pour donner au discours d’E. Lantier une
tonalité pathétique ?




                       uoi ! depuis un mois, on aurait souffert inutilement,
                       on retournerait aux fosses, la tête basse, et
                       l'éternelle misère recommencerait ! Ne valait-il pas
                mieux mourir tout de suite, en essayant de détruire cette
                tyrannie du capital qui affamait le travailleur ? Toujours se
                soumettre devant la faim, jusqu'au moment où la faim, de
                nouveau, jetait les plus calmes à la révolte, n'était-ce pas
                un jeu stupide qui ne pouvait durer davantage ? Et il
                montrait les mineurs exploités, supportant à eux seuls les
                désastres des crises, réduits à ne plus manger, dès que les
                nécessités de la concurrence abaissaient le prix de revient.
                Non ! le tarif de boisage n'était pas acceptable, il n'y avait
                là qu'une économie déguisée, on voulait voler à chaque
                homme une heure de son travail par jour. C'était trop cette
                fois, le temps venait où les misérables, poussés à bout,
                feraient justice.

                                                                  Emile ZOLA,
                                                                    Germinal




                FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 13
 CORRIGE POSSIBLE DU TEXTE D’EMILE ZOLA




Ce qu’il faut relever

La tonalité du texte est pathétique. Pour le prouver, il convient de relever les procédés qui
servent à exprimer les émotions du locuteur :

   lexique de la douleur et de la souffrance (morale et physique) : « souffert », « tête basse »,
    « misère », « mourir », « affamait », « se soumettre », « faim », « exploités »,
    « misérables » ;
   les phrases exclamatives et les procédés qui servent à amplifier ces émotions ;
   les hyperboles : « éternelles misères », « mourir tout de suite », « désastres » ;
   gradation croissante : « mineurs exploités supportant à eux seuls les désastres […] réduits
    à ne plus manger » ;

Vous pouvez organiser vos réponses en consacrant un paragraphe par catégorie de procédés
repérés dans le texte.




Réponse rédigée

La tonalité du discours d’Etienne est pathétique. Nous étudierons d’abord les procédés qui
permettent au locuteur d’exprimer la douleur et la souffrance des mineurs, puis ceux qui
servent à amplifier ces sentiments.
La douleur et la souffrance des mineurs et du locuteur s’expriment par un champ lexical
précis. Elles sont à la fois physique – « souffert », « mourir », « affamait », « faim », – sociale
– « misère », « misérables », – et morale – « tête basse », « se soumettre », « exploités ». Les
phrases exclamatives renvoient également à une douleur mêlée à de la colère.

Certains procédés contribuent également à amplifier le pathétique du texte : les hyperboles –
« éternelle misère », « mourir tout de suite », « les désastres des crises », – et la gradation
nous montrant des « mineurs exploités » qui se transforment en affamés, accentuent la
souffrance des grévistes.




                  FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 14
                     TEXTES

                   D’APPUI




FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 15
         Textes où les procédés viennent                       Textes où les procédés permettent
         à l’appui de la thèse (explicite)               de trouver et de formuler la thèse (implicite)

1.   La publicité                                        1.   La vie en ville
      ironie, questions faussement naïves         qui         champ lexical appréciatif permettant de
       aboutissent à la formulation de la thèse                   formuler la thèse (texte assez simple)

2.   Le papier                                           2.   Les cancers des mégalopolis
      champs lexicaux opposés                                 vocabulaire dépréciatif permettant de formuler
      vocabulaire appréciatif (positif/négatif)                la thèse
      vocabulaire affectif                                    plusieurs champs lexicaux :
      comparaisons                                             - la maladie
                                                                - l’inhumanité
3.   Le cinéma                                                  - la dépersonnalisation
      hyperbole                                                - le blocage
      gradation dans les cadences                              - l’angoisse
      répétitions                                             oppositions     lexicales   (deux      derniers
      oppositions lexicales                                    paragraphes)
      anaphore
      opposition cadences syntaxiques                   3.   Les sauvages
                                                               champ lexical permettant de formuler la thèse
4.   La télévision
      hyperboles
      question rhétorique
      ponctuation
      opposition champs lexicaux

5.   Tout nous prescrit…
      ponctuation
      oppositions lexicales
      registre de langue
      anaphores
      répétitions

6.   Troupeaux
      hyperbole
      vocabulaire dépréciatif (champ lexical
         animalier appliqué à l’homme)
      humour (féroce)
      registre de langue (familier, voire argotique)
      utilisation des pronoms (prise à partie des
         « adversaires »)

7.   Contre la machine
      démonstration par l’absurde (ironie)
      anaphore




                      FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 16
8.   Texte de Claude Roy (sans titre)
      prise à parti du lecteur
      anaphore
      oppositions lexicales

9.   On peut toujours y croire
      raisonnement par l’absurde
      ton humoristique

10. Les vacances des Français
     ironie
     hyperboles
     exclamations

11. C’est une triste chose…
     texte entièrement au « second degré »

12. La mode
     utilisation des pronoms personnels pour
        impliquer le lecteur




                     FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 17
                  La publicité

         i l’on en croit Gillette, il faut utiliser un rasoir à

S        deux lames. Si l’on en croit Philips, son

         nouveau rasoir électrique rase mieux, surtout

sous le nez. Alors, que faire ? Eh bien, soit… Profitons des bienfaits

de notre époque : les lames, quand je ne serai pas pressé, le rasoir

électrique en cas de stress. Je possède donc un rasoir électrique qui

rase bien sous le nez et un rasoir mécanique à deux lames. Quel est

l’avantage que je retire d’avoir deux objets pour une même action ? Je

              m’interroge. J’ai acheté un rasoir électrique dont le prix

              équivaut à dix fois celui du rasoir mécanique. Par

              ailleurs, ses lames spéciales valent le double, voire le

triple, du prix d’une lame ordinaire. Si je fais le bilan, je constate que

j’ai dépensé 11 fois le prix de mon vieux rasoir, lequel me convenait

tout aussi bien que l’autre. Alors je me pose la question : La publicité

sert-elle à faire connaître des produits utilisés ou à

susciter chez le consommateur des besoins superflus ?

La réponse est évidente : neuf fois sur dix, la publicité

incite à la surconsommation.

                           in Structurer sa pensée, structurer sa phrase,
                                                                Hachette,
                                                                    1983




FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 18
Le                                                   plient et se froissent sans bruit. Le contact en est
                                                     doux et légèrement humide, comme d'une feuille
                                                     d'arbre.
                                                     D'une manière plus générale, la vue d'un objet
                                                     étincelant nous procure un certain malaise. Les
                                                     Occidentaux usent, même pour la table, d'ustensiles
    p                                                d'argent, d'acier, de nickel, qu'ils polissent afin de
                                                     les faire briller, alors que nous autres, nous avons
        Le papier est, nous dit-on, une
                                                     en horreur tout ce qui resplendit de la sorte. Il nous
    a   invention des Chinois ; toujours est-il
        que nous n'éprouvons à l'égard d'un
                                                     arrive certes, à nous aussi, de nous servir de
                                                     bouilloires, de coupes, de flacons d'argent, mais
        papier d'Occident d'autre impression
    p   que d'avoir affaire à une matière
        strictement utilitaire, cependant qu'il
                                                     nous nous gardons bien des les polir ainsi qu'ils le
                                                     font. Bien au contraire, nous nous réjouissons de
                                                     voir leur surface ternir, et le temps aidant, noircir
        nous suffit de voir la texture d'un papier
    i   de Chine ou du Japon pour sentir une
        sorte de tiédeur qui nous met le cœur à
                                                     tout à fait ; il n'est guère de maison où quelque
                                                     servante mai avisée ne se soit fait réprimander pour
                                                     avoir astiqué un ustensile d'argent couvert d'une
        l'aise. À blancheur égale, celle d'un
    e   papier d'Occident diffère par nature de
                                                     précieuse patine.

        celle d'un hôsho1 ou d'un papier blanc
                                                                                             Tunichiro Tanizaki,
r       de Chine. Les rayons lumineux
        semblent rebondir à la surface du
                                                                                               Eloge de l'ombre,
                                                                                                      Ed. P.U.F.
        papier d'Occident, alors que celle du
        hôsho ou du papier de Chine, pareille à
        la surface duveteuse de la première
        neige, les absorbe mollement. De plus,
                                                     1 Hôsho : papier japonais de haute qualité parfaitement blanc
        agréables au toucher, nos papiers se




                 FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 19
         'est un divertissement d'ilotes1, un passe-temps

C        d'illettrés, de créatures misérables, ahuries par leur
         besogne et leurs soucis. C'est, savamment
empoisonnée, la nourriture d'une multitude, que les
puissances de Moloch2 ont jugée, condamnée et qu'elles
achèvent d'avilir.
    Un spectacle qui ne demande aucun effort, qui ne
suppose aucune suite dans les idées, ne soulève aucune
question, n'aborde sérieusement aucun problème, n'allume
aucune passion, n'éveille au fond des cœurs aucune
lumière, n'excite aucune espérance, sinon celle, ridicule,
d'être un jour "star" à Los Angeles.
    Le dynamisme même du cinéma nous arrache les
images sur lesquelles notre songerie aimerait de s'arrêter.
Les plaisirs sont offerts au public sans qu'il ait besoin d'y     "classiques", pour une pièce de Molière, pour un tableau
participer autrement que par une moite et vague adhésion.         de Rembrandt, pour une fugue de Bach...
Ces plaisirs se succèdent avec une rapidité fébrile, si                Toutes les œuvres qui ont tenu quelque place dans ma
fébrile même que le public n'a presque jamais le temps de         vie, toutes les œuvres d'art dont la connaissance a fait de
comprendre ce qu'on lui glisse sous le nez. Tout est              moi un homme, représentaient, d'abord, une conquête. J'ai
disposé pour que l'homme n'ait pas lieu de s'ennuyer,             dû les aborder de haute lutte et les mériter après une
surtout ! Pas lieu de faire acte d'intelligence, pas lieu de      fervente passion. Il n'y a pas lieu, jusqu'à nouvel ordre, de
discuter, de réagir, de participer d'une manière                  conquérir l’œuvre cinématographique. Elle ne soumet
quelconque. Et cette machine terrible, compliquée                 notre esprit et notre cœur à nulle épreuve. Elle nous dit
d'éblouissements, de luxe, de musique, de voix humaines,          tout de suite tout ce qu'elle sait. Elle est sans mystère, sans
cette machine d'abêtissement et de dissolution compte             détours, sans tréfonds, sans réserves. Elle s'évertue pour
aujourd'hui parmi les plus étonnantes forces du monde.            nous combler et nous procure toujours une pénible
    J'affirme qu'un peuple soumis pendant un demi-siècle          sensation d'inassouvissement. Par nature, elle est
au régime actuel des cinémas américains s'achemine vers           mouvement ; mais elle nous laisse immobiles. appesantis
la pire décadence. J'affirme qu'un peuple hébété par des          et comme paralytiques.
plaisirs fugitifs, épidermiques, obtenus sans le moindre               Beethoven, Wagner, Baudelaire, Mallarmé, Giorgione,
effort intellectuel. J'affirme qu'un tel peuple se trouvera,      Vinci - je cite pêle-mêle, j'en appelle six, il y en a cent -,
quelque jour, incapable de mener à bien une œuvre de              voilà vraiment l'art. Pour comprendre l’œuvre de ces
longue haleine et de s'élever, si peu que ce soit, par            grands hommes, pour en exprimer, en humer le suc, j'ai
l'énergie de la pensée. J'entends bien que l'on m'objectera       fait, je fais toujours des efforts qui m'élèvent au-dessus de
les grandes entreprises de l'Amérique, les gros bateaux, les      moi-même et qui comptent parmi les plus joyeuses
grands buildings. Non ! Un building s'élève de deux ou            victoires dans ma vie.
trois étages par semaine. Il a fallu vingt ans à Wagner pour           Le cinéma parfois m'a diverti, parfois même ému ;
construire la Tétralogie3, une vie à Littré pour édifier son      jamais il ne m'a demandé de me surpasser. Ce n'est pas un
dictionnaire.                                                     art, ce n’est pas un art.
    Jamais invention ne rencontra, dès son aurore, intérêt
plus général et plus ardent. Le cinéma est encore dans son                                                  Georges DUHAMEL,
enfance, je le sais. Mais le monde entier lui a fait crédit.                                                          Le Cinéma,
Le cinématographe a, dès son début, enflammé les                                                    Scènes de la vie future, 1930
imaginations, rassemblé des capitaux énormes, conquis la
collaboration des savants et des foules, fait naître,
employé, usé des talents innombrables, variés,                    1. Les ilotes : esclaves des Spartiates. ils étaient considérés par
surprenants. Il a déjà son martyrologe4. Il consomme une             eux comme des hommes sans intelligence et sans culture.
                                                                  2. Moloch : Dieu cruel ; les "puissances de Moloch"
effarante quantité d'énergie, de courage et d'invention.
                                                                     symbolisent les puissances du Mal.
Tout cela pour un résultat dérisoire. Je donne toute la
                                                                  3. La Tétralogie : un ensemble de quatre opéras racontant la
bibliothèque cinématographique du monde, y compris ce                légende germanique des Niebelungen.
que les gens de métier appellent pompeusement leurs               4. Martyrologe : liste des martyrs




                         FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 20
Claude Michelet
J'AI CHOISI LA TERRE     (EDITIONS ROBERT LAFFONT-POCKET, 1975,
REEDITION 1981)





                                      
                                   



        Reste la télévision. Elle fut un bouleversement dans la vie des paysans ; elle les obligea, peu à
     peu, à s'ouvrir sur un monde méconnu et à se fermer chez eux. Autant l'ouverture est louable,
     autant la claustration est pernicieuse.
        Il y a peu de temps encore, les soirées d'hiver étaient un régal. Les voisins se réunissaient chez
     l'un d'entre eux, à tour de rôle. Les hommes tapaient la belote, discutaient, cassaient ensemble une
     petite croûte gentiment arrosée du vin de la ferme. Les femmes papotaient autour du feu,
     tricotaient, buvaient quelques tisanes, échangeaient des recettes. Les enfants allaient des uns aux
     autres, écoutaient.
        Il y avait toujours un vieux, plein d'humour et de mémoire, qui racontait des histoires de jadis.
     Grâce à lui le passé vivait, se mêlait au présent, établissait un lien solide entre les générations.
     [ ... ]
        Aujourd'hui, comme tout un chacun, le paysan est seul devant sa télé.
        Il est au courant de la vie du monde et de la planète Mars, toute l'actualité est sur sa table. Tous
     les spectacles entrent chez lui. Il rit. Il ne s'ennuie pas mais il est quand même un peu morose. La
     télévision n'a pas brisé son isolement, elle l'a renforcé. Les voisins ne viennent plus les soirs
     d'hiver jouer à la belote ; chacun garde ses soucis et ses joies pour soi et le foyer est éteint, il faisait
     des reflets dans l'écran.
        Nous n'avons pas la télévision et nous n'en voulons pas. Nous en bénéficions pourtant puisqu'il
     nous suffit, pour la regarder, de nous rendre dans la maison voisine, et je reconnais que fréquentée
     ainsi, elle a beaucoup de qualités. Grâce à cette démarche, nous ne subissons pas l'insupportable
     présence d'un récepteur. Ainsi apprécions-nous mieux les émissions choisies. Ainsi nos enfants
     sont-ils très tôt couchés et s'en portent très bien.
        C'est surtout à cause d'eux que nous ne voulons pas de récepteur ; sauf exception, les
     programmes sont, pour les enfants, le poison le plus pernicieux que je connaisse. La télévision les
     prive de sommeil, leur inculque une fausse idée de la vie, conditionne tous leurs réflexes, les
     traumatise ; en fait, intellectuellement parlant, des crétins solennels et pédants souvent incapables
     de lire un livre sans images.
        Il semblerait d'ailleurs, si j'en crois les sondages (cette forme horrible d'inquisition, de pression
     et de dirigisme), que 80 % des téléspectateurs aimeraient que la télévision fasse relâche une soirée
     par semaine, ainsi pourraient-ils retrouver un semblant de vie de famille, les joies de la
     conversation et de la lecture.
        J'avoue être ahuri par une telle idée. Faut-il que l'intoxication soit profonde pour que les gens
     soient incapables de débrancher eux-mêmes le poste ! Je trouve affolante cette totale extinction de
     la volonté, elle est identique à celle des drogués qui vont chez le médecin pour le supplier de les
     aider ; ils ont raison, mais faut-il qu'ils soient bas et esclaves !
        Cela dit, la lecture reste notre principale distraction ; c'est elle qui meuble la majorité de nos
     loisirs et qui, bien mieux que la télé, nous ouvre sur le monde. La lecture ne nous a jamais lassés ni
     déçus. Qui peut en dire autant de la télévision ?




                    FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 21
Paul Valéry
VARIETE III (EDITIONS GALLIMARD, 1932)




Tout nous prescrit
ce que nous avons à faire

 L'homme moderne a les sens              c'est malheureusement et            Que de devoirs enfin ! Devoirs
   obtus ; il supporte le bruit que       nécessairement sur le type le           dissimulés dans le confort lui-
   vous savez, il supporte les            plus bas que la moyenne tend            même. Devoirs que la
   odeurs nauséabondes, les               à se réduire.                           commodité, le souci du
   éclairages        violents     et    Autre danger : je remarque que           lendemain, multiplient de jour
   follement        intenses     ou       la crédulité et la naïveté sont         en jour, car l'organisation
   contrastés ; il est soumis à une       en voie de développement                toujours plus parfaite de la vie
   trépidation perpétuelle : il a         inquiétant. J'observe depuis            nous capte aussi dans un
   besoin d'excitants brutaux, de         quelques années un nombre               réseau, de plus en plus serré,
   sons stridents, de boissons            nouveau de superstitions qui            de règles et de contraintes,
   infernales, d'émotions brèves          n'existaient pas il y a vingt           dont beaucoup nous sont
   et bestiales.                          ans, en France, et qui                  insensibles ! Le téléphone
 Il supporte l'incohérence, il vit       s'introduisent peu à peu,               sonne, nous y courons ;
   dans le désordre mental.               même dans les salons1. On               l'heure sonne, le rendez-vous
   D'autre part, ce travail de            voit des personnes fort                 nous presse. Songez à ce que
   l'esprit auquel nous devons            distinguées frapper le bois des         sont, pour la formation de
   tout nous est parfois devenu           fauteuils2. D'ailleurs, un des          l'esprit, les horaires de travail,
   trop facile. Le travail mental         traits les plus frappants du            les horaires de transport, les
   coordonné         est      muni        monde actuel est la futilité, je        commandements croissants de
   aujourd'hui de moyens très             puis dire, sans risquer d'être          l'hygiène,             jusqu'aux
   puissants qui le rendent plus          trop sévère : nous sommes               commandements de l'ortho-
   aisé, parfois au point de le           partagés entre la futilité et           graphe qui n'existaient pas
   supprimer. On a créé des               l'inquiétude. Nous avons les            jadis, jusqu'aux passages
   symboles, il existe des                plus beaux jouets que                   cloutés...       Tout        nous
   machines qui dispensent de             l'homme ait jamais possédés :           commande, tout nous presse,
   l'attention, qui dispensent du         nous avons l'auto, nous avons           tout nous prescrit ce que nous
   travail patient et difficile de        le yo-yo, nous avons la TSF3            avons à faire, et prescrit de le
   l'esprit ; plus nous irons, plus       et le cinéma ; nous avons tout          faire automatiquement.
   les méthodes de symboli-               ce que le génie a pu créer
   sation et de graphie rapide se         pour transmettre, avec la
   multiplieront. Elles tendent à         vitesse de la lumière, des
                                          choses qui ne sont pas             1.    Les salons : le grand monde, la
   supprimer        l'effort     de
                                                                                   bonne société.
   raisonner.                             toujours de la plus haute
                                                                             2.    Frapper le bois des fauteuils : geste
                                          qualité.         Que         de
 Enfin, les conditions de vie                                                     de superstition, pour se préserver du
                                          divertissements! Jamais tant             mauvais sort.
   moderne tendent inévita-                                                  3.    La TSF : la radio.
                                          de joujoux ! Mais que de
   blement, implacablement à
                                          préoccupations ! Jamais tant
   égaliser les individus, à
                                          d'alarmes !
   égaliser les caractères ; et

                      FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 22
L'auteur, François CAVANNA, dénonce dans ce phamphlet, l'attitude des touristes.




                                       TROUPEAUX
     Touristes, je vous hais. Vous encombrez de vos          de vie, boulangeries, charcuteries, merceries, bistrots...
troupeaux ahuris les plus jolis coins de nos villes, vous    et qu'on a injecté à la place, dans le bon vieux décor,
les confisquez, les déshonorez, les transformez en           des marchands de souvenirs "made in Hong-kong", de
camps de concentration où vous piétinez de votre             gris-gris folklo bidon ou "culturel", bref, de ce
piétinement lourdasse de bétail devant l'abattoir (si        bric-à-brac snobinard qu'on trouve partout, y compris
seulement... !).                                             chez vous, mais chez vous vous ne le voyez pas, il est
     Vous tartinez sur vos larges mufles ce sourire          fait pour les yeux des bonnes pommes de touristes
imbécile et satisfait du bon connard loin de sa bauge,       venus d'ailleurs, d'ici, peut-être bien.
vous vous dandinez, l'obligatoire boiboîte de Coca à la           La réalité, c'est l'anneau de béton qui a dévoré la
pogne, l'obligatoire boiboîte à photos pendue au             ville, les mornes verticalités verre-acier, le vertige
poitrail en cloche de vache, vous bloquez de votre           universel qui est la vraie ville, partout la même,
masse moutonnière trottoirs, places et rues, si je veux      strictement la même, chez vous comme ici avec ses
passer (je bosse, moi !) je dois me forcer une trouée à      banlieues, strictement les mêmes, ses usines et ses
coups d'épaule hargneux dans le magma pleine pâte –          autoroutes : vous ne voulez voir que ce minuscule
Je vais me priver, tiens ! –                                 bout de "vieux" quartier rafistolé vieilles pierres
     Vous vous rendez vaguement compte de notre              vieilles poutres, avec une Notre-Dame ou une tour
existence. Vous laissez traîner sur nous vos yeux            Eiffel au milieu, parce que ça aussi c'est une industrie,
sales, nous sommes les indigènes, nous vivons nos            la "vieille pierre chargée d'histoire".
petites vies de tous les jours, si exotiques, si                  Vous vous faites trimbaler par le vaste monde afin
pittoresques, pour le régal de vos étonnements               d'entasser dans vos petites boîtes les images des
programmés. Vous vous poussez du coude. Vous                 merveilles plus ou moins bien conservées que surent
pouffez. Vous, vite vite, clic clic, prenez la photo.        édifier, ou peindre, ou sculpter, les hommes d'autrefois,
Nous sommes les poissons rouges dans l'aquarium,             parce que vous êtes bien incapables d'en faire autant, et
vos mufles flottent de l'autre côté de la vitre. Vous        vous allez au bout du monde verser un pleur sur ce qui
êtes au zoo, vous êtes les normaux, vous avez payé           reste des temps où l'on bâtissait comme si l'on croyait à
pour venir voir du Français dans son jus, du Français à      l'éternité. Vous pleurez sur les Pyramides mais n'avez
béret et à litre de rouge, vous cherchez à déceler sur       nulle envie de construire les Pyramides(1).
nos faciès, dans l'affaissement de nos poches de veste,           La France lâche son industrie, lâche son
la trace héréditaire du béret basque et du litron.           agriculture, et s'équipe à bride abattue en
     A cause de vous, touristes, une ville n'est plus une    "infrastructures touristiques", genre Disneyland et le
ville qui vit sa vie de ville. Elle est en représentation.   reste. La France a choisi. Les Allemands auront
Pour un public, le pire des publics : vous. Elle joue un     l'industrie, les Italiens, les Espagnols, l'agriculture...
rôle, son propre rôle. Et elle en remet. Oh, là là ! Des     Ils gagneront du fric, ils viendront le dépenser en
tonnes. Elle joue le rôle d'une ville du bon vieux           France. La France a choisi le tourisme.
temps, le bon vieux Paris sympa et pas fier comme                 Un pays qui a vitalement besoin des ressources du
dans Yves Montand et dans Balzac. Vous, bien sûr,            tourisme est un pays de mendigots.
vous marchez. Vous avez payé. Vous ne voyez pas, et
de toute façon vous ne voulez pas voir, que la ville fait    1. Ah, si, j'oubliais : vous construisez la rigolade en
semblant. C'est du décor. Tout bidon. Même le vrai             meccano de la cour du Louvre !
vieux est maquillé en faux vieux. Et ça vous tire des
glapissements ravis et prévus.                                                                   François CAVANNA,
     Vous ne voyez pas, vous ne voulez pas voir, que ces                                    Extrait de Coups de Sang
vieilles si pittoresques boutiques dans ces vieilles si                                              Ed. BELFOND,
authentiques ruelles ont été vidées de leurs commerces                                                          1991
Contre la machine
      S
                i les gens d'aujourd'hui accusent n'importe qui des grands
                maux qui les accablent, en attribuent la cause à n'importe
                quoi plutôt qu'au développement de la machine, c'est qu'il
 n’est pas de sourd mieux bouché que celui que ne veut rien entendre ;
 et il faut avoir les yeux cernés à l'évidence pour continuer d'espérer,
 du progrès indéfini de la machine, l'avènement d'un âge d'or.
       Ne parlons pas des bouleversements que le progrès des machines
 fait sans cesse subir aux institutions humaines, parlons seulement des
 avantages par lesquels elles allèchent le sot. Elles épargnent du temps,
 elles épargnent des peines, elles produisent l'abondance, elles finiront
 par assurer à tous les hommes un loisir perpétuel.
       S'il est vrai qu'elles épargnent du temps, comment se fait-il que
 dans les pays où les machines règnent, on ne rencontre que des gens
 pressés et qui n'ont jamais le temps ? Alors que, dans ceux où
 l'homme fait tout de ses mains, il trouve le temps de tout faire, et du
 temps en outre, autant qu'il en veut, pour ne rien faire.
       S'il est vrai qu'elles épargnent de la peine, pourquoi tout le
 monde se montre-t-il affairé là où elles règnent, attelé à des tâches
 ingrates, fragmentées, à des travaux qui usent l’homme, l'étriquent,
 l'affolent et l'ennuient ?
       S'il est vrai qu'elles produisent l'abondance, comment se fait-il
 que là où elles règnent, règne aussi dans tel quartier bien caché, la
 misère la plus atroce et la plus étrange ? Comment, si elles produisent
 l'abondance, ne peuvent-elles produire la satisfaction ? La
 surproduction et le chômage ont logiquement accompagné le progrès
 des machines tant qu'on n'a pas fait une guerre, trouvé un trou pour y
 jeter le trop-plein.
       Enfin, s'il était possible - toutes ces crises, Dieu sait comment,
 dépassées - de soulager l'homme de tout travail pénible et de lui
 assurer un loisir perpétuel, alors tous les dégâts que le progrès des
 machines a pu causer par ruines, révolutions et guerres deviendraient
 insignifiants au regard de ce fléau définitif : une humanité privée de
 tout travail corporel. A vrai dire, l'homme a besoin du travail encore
 plus que du salaire. Ceux qui veulent le bien des travailleurs devraient
 se soucier moins de leur obtenir un bon salaire, de bons congés, de
 bonnes retraites qu'un bon travail qui est le premier de leurs biens. Car
 le but du travail n'est pas tant de faire des objets que dé faire des
 hommes. L'homme se fait en faisant quelque chose.

                                                     Lanza DEL VASTO,
                                             Le Pèlerinage aux sources,
                                                                  1943



 FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 24
        ous avez suffisamment déjà lu de livres pour savoir que le mot de voyage évoque de




V       grandes fatigues, de grands efforts, de grandes souffrances. Chaque année au printemps,
        sur les murs de notre quartier, les affiches des lignes de navigation invitent le citadin à
        embarquer pour accomplir la Croisière d'Ulysse. Mais Ulysse, tandis qu'il labourait la
        mer sans jamais apercevoir, pendant tant d'années, le rivage d'Ithaque, n'avait
        certainement pas l'impression d'accomplir une croisière. Ulysse avait peur, Ulysse avait
       faim, Ulysse avait froid, Ulysse avait le mal du pays. De Christophe Colomb à
       Livingstone, de Don Quichotte à Michel Strogoff, la route des grands voyageurs de la
       fable1 et de l'histoire est traversée d'épreuves, de combats et de souffrances. Et vous
       avez beau n'avoir vécu que dix ou quinze ans, vous savez déjà l'un et l'autre qu'il y a
       plus de mauvais moments qu'on en imaginait au départ dans les vrais voyages : le pneu
       de bicyclette qui crève sur un méchant silex, le train qui vous emmène en vacances et
       qui arrive avec un long retard, l'étape en voiture qui s'achève sous la pluie dans la nuit
       noire tandis que vous vous endormez déjà – non, le voyage n'est pas tissé seulement de
       plaisirs, d'heureuses surprises et d'agrément. Mais vous savez aussi, vous savez d'abord
       que le voyage – n'importe quel voyage – même s'il doit être semé d'embûches et de
       traverses, est avant tout une joie. « Le vrai voyageur, écrit Tchouang-tseu, est celui qui
       ne sait où il va ; le vrai curieux est celui qui ne sait pas ce qu'il regarde. Ses voyages ne
       le conduisent pas vers une partie de la création plus que vers une autre ; sa curiosité
       n'est pas dirigée sur un objet plutôt que sur un autre. » Le sage Chinois a raison. La
       première joie du voyage, c'est de satisfaire la première passion de l'esprit : la curiosité.

                                                                                                  Claude ROY,
                                                                                      Le Bon Usage du monde,
                                                                                    Ed. Rencontres, Lausanne,
                                                                                                         1964


       1 la fable: le terme est ici employé dans son sens premier et général : l'ensemble des récits d'imagination.




    FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 25
      On peut toujours y croire…
      Il y a approximativement deux milliards d'enfants sur Terre. Cependant,
comme le Père Noël ne visite pas les enfants Musulmans, Hindous, ou Bouddhistes
(sauf peut-être au Japon), ceci réduit la charge de travail pour la nuit de Noël à 15%
du total, soit 378 millions. En comptant une moyenne de 3,5 enfants par foyer, cela
revient à 108 millions de maisons, en présumant que chacune comprend au moins un
enfant sage. Le Père Noël dispose d'environ 31 heures de labeur dans la nuit de
Noël, grâce aux différents fuseaux horaires et à la rotation de la Terre, dans
l'hypothèse qu'il voyage d'Est en Ouest, ce qui paraît d'ailleurs logique. Ceci revient
à 967,7 visites par seconde. Cela signifie que pour chaque foyer chrétien contenant
au moins un enfant sage, le Père Noël dispose d'environ un millième de seconde
pour parquer le traîneau, sauter en dehors, dégringoler dans la cheminée, remplir les
chaussettes, distribuer le reste des présents au pied du sapin, déguster les quelques
friandises laissées à son intention, regrimper dans la cheminée, enfourcher le
traîneau et passer à la maison suivante.
      En supposant que ces 108 millions d'arrêts soient distribués uniformément à la
surface de la Terre (hypothèse que nous savons fausse, bien sûr, mais que nous
accepterons en première approximation), nous devrons compter sur environ
1,4 kilomètre par trajet. Ceci signifie un voyage total de plus de 150 millions de
kilomètres, sans compter les détours pour ravitailler ou faire pipi. Le traîneau du
Père Noël se déplace donc à 1170 kilomètres par seconde (3000 fois la vitesse du
son). A titre de comparaison, le véhicule le plus rapide fabriqué par l'homme, la
sonde spatiale Ulysse, se traîne à 49 kilomètres par seconde et un renne moyen peut
courir au mieux de sa forme à 27 kilomètres à l'heure.
      La charge utile du traîneau constitue également un élément intéressant.
      En supposant que chaque enfant ne reçoive rien de plus qu'une boite de Lego
moyenne (un kilo), le traîneau supporte plus de 500 000 tonnes, sans compter le
poids du Père Noël lui-même. Sur terre, un renne conventionnel ne peut tirer plus de
150 kilos. Même en supposant que le fameux "renne volant" soit dix fois plus
performant, le boulot du Père Noël ne pourrait jamais s'accomplir avec 8 ou 9
bestiaux ; il lui en faudrait 360 000. Ce qui alourdit la charge utile, abstraction faite
du poids du traîneau, de 54 000 tonnes supplémentaires, nous conduisant à 7 fois le
poids du Prince Albert (le bateau, pas le monarque). 600 000 tonnes voyageant à
1170 kilomètres par seconde créent une énorme résistance à l'air. Celle-ci ferait
chauffer les rennes, au même titre qu'un engin spatial rentrant dans l'atmosphère
terrestre. Les deux rennes en tête de convoi absorberaient chacun une énergie
calorifique de 14 300 millions de joules par seconde. En bref, ils flamberaient quasi
instantanément, exposant dangereusement les deux rennes suivants. La meute
entière de rennes serait complètement vaporisée en 4,26 millièmes de secondes, soit
juste le temps pour le Père Noël d'atteindre la cinquième maison de sa tournée. Pas
de quoi s'en faire de toute façon, puisque le Père Noël, en passant de manière
fulgurante de zéro à 1170 km/s en un millième de seconde, serait sujet à des
accélérations allant jusqu'à 17 500 G/s.
      Un Père Noël de 125 kilos (ce qui semble ridiculement mince) se retrouverait
plaqué au fond du traîneau par une force de 2 157 507,5 kilos, écrabouillant
instantanément ses os et ses organes et le réduisant à un petit tas de chair rose et
tremblotante.
      C'est pourquoi, si le Père Noël a existé, il est mort maintenant.




       FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 26
                                        d'avoir "un emplacement au bord          marchands de sommeil et soleil, le

Les                                     de l'eau" et déjeune sur la plage
                                        parce que, s'il s'en allait, sa "bonne
                                        place" serait prise. "Le Monde" a
                                                                                 mois d'août apparaît, à première
                                                                                 vue,    comme      cette     épreuve
                                                                                 communautaire dont onze mois de
                                        fait écho au mécontentement des          "métro-boulot-dodo" permettront
vacances                                "autochtones" envahis par les
                                        hordes urbaines, aux Bretons,
                                                                                 peut-être à ceux qui l'ont traversée,
                                                                                 sans qu'on puisse l'assurer, de se
                                        submergés par ce qu'ils appellent        remettre lentement.

des                                     "le tourisme du désordre", aux
                                        Corses suffoqués en août par
                                        1"'agglutination" des migrants
                                                                                 On peut, bien entendu, expliquer
                                                                                 que l'exode annuel vers les aires du
                                        continentaux.                            feu, de la pullulation et de la

Français                                Les      descriptions     de    cette
                                                                                 pollution est davantage un choix
                                                                                 de l'industrie et de la mécanique à
                                        gigantesque épreuve collective, de       produire, qui laisse reposer les
                                        cette auto-punition de masse ne          machines et suggère fermement à
                                        semblent pas exagérées quand on a        leurs servants d'aller "se reposer".
                                        traversé la France cet été. Les          Que la fermeture "par roulement"
Les vacances des Français ont eu,       hordes affamées piétinant dans les       serait une solution coûteuse et
cette année, une presse exécrable.      self-services des autoroutes ; les       compliquée. Que les Français ne
La critique, pour une fois est          horribles démons de l'immobilier         choisissent pas de partir en août :
unanime. "Le Figaro" a gémi tous        abattus comme des sangsues sur la        on les y contraint. Mieux : on les
les jours que le spectacle était        Baie de Marie des Anges ; la Côte        persuade qu'ils préfèrent agir ainsi.
navrant, tout à fait d'accord, pour     d’Azur, aujourd'hui sans côte,           On peut ajouter qu'il faudra une
une fois, avec "Charlie-Hebdo" où       recouverte par les caravanes, les        longue éducation des masses pour
le professeur Choron a fui après        campings       et     les    fourmis     les amener à préférer le petit coin
quatre jours la Côte d'Azur ; "Une      baigneuses, rocade sans autre azur       calme du Morvan ou de la Haute-
chaleur à crever ! Des bagnoles à       désormais que la combinaison des         Provence, les charmes de la
crever ! Du bruit à crever ! Une        serveurs de stations-service ; la        solitude et les délices de la retraite
foule à crever ! Des dépôts             Corse, exsangue, rongée par les          aux grands entassements rissolants
d'ordures à crever !... Ah, retrouver   termites vacanciers, Bastia investi      des apocalypses du "loisir".
Paris après l'enfer et s'allonger au    par     les    incendies     de    la    Qu'enfin, se baigner à la chaîne est
pied d'un marteau-piqueur !". La        fermentation au soleil de ses            mieux que travailler à la chaîne.
télé a montré les baigneurs de Fos      dépôts d'ordures et par ceux des
se trempant à l'ombre des               forêts embrasées ; le cancer                                     Claude ROY,
complexes industriels. "Paris-          s'étendant, des "villages de                                            1974
Match" a recueilli, en Languedoc,       vacances" qui en viennent à
sur la plage de la Grande-Motte,        ressembler à des bidonvilles
les confidences de l'estivant qui       organisés par le racket rapace des
met son réveil à 7h3O pour être sûr




                      FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 27
C
          'est une triste chose pour ceux qui se          d'attention ; c'est pourquoi un mâle suffira au service
          promènent dans la capitale ou voyagent          de quatre femelles ; que les cent mille restants
          dans la campagne, que de voir les rues, les     peuvent, à l'âge d'un an, être offerts en vente aux
          routes et les portes des cabanes encombrées     personnes de qualité et de fortune dans tout le
de mendiantes que suivent trois, quatre ou six            royaume, en avertissant toujours la mère de les
enfants tous en haillons et importunant chaque            allaiter copieusement dans le dernier mois, de façon
passant pour avoir l'aumône. Ces mères, au lieu           à les rendre dodus et gras pour une bonne table. Un
d'être en état de travailler pour gagner honnêtement      enfant fera deux plats dans un repas d'amis ; et
leur vie, sont forcées de passer tout leur temps à        quand la famille dîne seule, le train de devant ou de
mendier de quoi nourrir leurs malheureux enfants,         derrière fera un plat raisonnable, et, assaisonné avec
qui, lorsqu'ils grandissent, deviennent voleurs faute     un peu de poivre et de sel, sera très bon bouilli le
d'ouvrage, ou quittent leur cher pays natal pour          quatrième jour, spécialement en hiver.
s'enrôler au service du prétendant d'Espagne, ou se       J'ai fait le calcul qu'en moyenne un enfant qui vient
vendent aux Barbades.                                     de naître pèse vingt livres, et que dans l'année
Tous les partis tombent d'accord, je pense, que ce        solaire, s'il est passablement nourri, il ira à vingt-
nombre prodigieux d'enfants sur les bras, sur le dos      huit.
ou sur les talons de leurs mères, et                              J'accorde que cet aliment sera un peu cher, et
souvent de leurs pères, est, dans le                              par conséquent il conviendra très bien aux
déplorable état de ce royaume, un très                            propriétaires, qui, puisqu'ils ont déjà dévoré la
grand fardeau de plus ; c'est pourquoi                            plupart des pères, paraissent avoir plus de
quiconque trouverait un moyen                                     droits sur les enfants.
honnête, économique et facile de faire                            La chair des enfants sera de saison toute
de ces enfants des membres sains et                               l'année, mais plus abondante en mars, et un
utiles de la communauté, aurait assez                             peu avant et après, car il est dit par un grave
bien mérité du public pour qu'on lui érigeât une          auteur, un éminent médecin français, que le poisson
statue comme sauveur de la nation. [ ... ]                étant une nourriture d'un grand pouvoir génésique, il
Un jeune Américain de ma connaissance, homme              naît plus d'enfants dans les pays catholiques romains
très entendu, m'a certifié à Londres qu'un jeune          environ neuf mois après le carême qu'à toute autre
enfant bien sain, bien nourri, est, à l'âge d'un an, un   époque : c'est pourquoi, en comptant une année
aliment très nourrissant et très sain, bouilli, rôti, à   après le carême, les marchés seront mieux fournis
l'étuvée ou au four, et je ne mets pas en doute qu'il     encore que d'habitude, parce que le nombre des
ne puisse également servir en fricassée ou en ragoût.     enfants papistes est au moins de trois contre un dans
J'expose donc humblement à la considération du            ce royaume ; cela aura donc un autre avantage, celui
public que des cent vingt mille enfants dont le calcul    de diminuer le nombre de papistes parmi nous.
a été fait, vingt mille peuvent être réservés pour la
reproduction de l'espèce, dont seulement un quart de                                           Jonathan SWIFT,
mâles, ce qui est plus qu'on ne réserve pour les            Modeste proposition pour empêcher les enfants des
moutons, le gros bétail et les porcs ; et ma raison est    pauvres d'Irlande d'être à charge à leurs parents ou
que ces enfants sont rarement le fruit du mariage,              à leur pays et pour les rendre utiles au public,
circonstance à laquelle nos sauvages font peu                                                              1729




                      FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 28
 La mode

       e bouleversement vestimentaire que l'on            nouveaux vêtements, alors

L      constate [...] dans toute la jeunesse du monde
       est, en pratique, le fait de quelques petits
groupes que l'on a appelé les groupes anti-modes.
                                                          que les anciens ne sont
                                                          pas usagés et auraient
                                                          encore pu durer un certain temps. Mais ce n'est pas
Qu'est-ce qu'un anti-mode ? C'est essentiellement         là le plus grave ; ce qui est dramatique, c'est que ce
quelqu'un qui refuse de se plier, en matière              changement vous empêche d'être réellement vous-
d'habillement, à des règles préétablies et qui lui sont   même. Le vêtement n'est pas quelque chose de
imposées de l'extérieur. La critique qu'il fait du        superflu que l’on porte et que l’on jette au hasard. Il
système repose sur deux constatations.                              est une forme d'expression de la
                                                                    personnalité de chacun. Il se doit donc
Tout d'abord, la mode définit un code                               d'être un moyen de communication avec
vestimentaire qui s’impose à tous. Les                              les autres. On s’habille non pour se cacher
libertés qui sont laissées à chacun et à                            mais pour se dire. A travers le vêtement on
chacune sont infimes, on peut choisir à                             engage déjà le dialogue. J'adopte telle robe
l'intérieur d'une toute petite gamme de                             parce qu'elle me plaît, mais elle me plaît
coloris. Si la mode est aux imprimés à grands             parce que je me reconnais en elle. En la mettant je
dessins, elle vous interdit de préférer un tissu à        revêts une seconde peau, encore plus expressive que
petites fleurs qui vous plaira davantage. Si la veste     mon corps, parce que correspondant étroitement à
de tailleur doit être courte, vous n'avez pas la          mes goûts, à ma sensibilité. Si donc je ne veux pas
possibilité de porter une redingote longue, même si       être en continuel état de mensonge, si je veux établir
vous pensez que cela vous va mieux. Enfin, vous           avec les autres une communication vraie, il me faut
êtes enfermé pour tout, maquillage, coupe de              adopter une vêture qui, pratiquement, soit
cheveux, pièces composant la garde-robe, dans un          permanente et, en tout cas ne change qu'au rythme
système étroit dont vous ne pouvez pas vous               des modifications de mon psychisme personnel et
échapper sans passer pour anormal et vous                 non selon des périodicités imposées de l'extérieur. Il
retrancher des autres. Que devient dans un tel            faut donc sortir de la mode reçue, pour s'inventer
contexte le droit imprescriptible de chacun à être et à   personnellement sa propre mode qui ne sera plus un
s'affirmer comme une personne, un individu qui a sa       camouflage, mais une expression réelle de soi-même
valeur en lui-même et non comme un grain de sable         et par là un moyen d'entrer réellement en contact
dans un tas, comme un numéro dans une suite de            avec les autres.
chiffres ? La mode est un système écrasant qui tue la
personnalité et tend, en fondant tous les individus       Ces deux motivations, refus de l'uniformisation,
dans un même moule, à n'en faire que des robots au        refus du changement mensonger, conduisent les anti-
service d'une entité abstraite : la Société.              modes à rechercher leurs vêtements en dehors des
                                                          sentiers battus.
En second lieu, la mode est un perpétuel mensonge.
Elle change périodiquement et par là même nous                                              Bruno DU ROSELLE.
oblige, nous aussi, à changer. Sans doute fait-on déjà                                               La Mode,
à ce niveau une critique d'ordre économique. La                                           Imprimerie Nationale,
mode est un moyen inventé pour vous forcer à                                                              1981
consommer, pour vous obliger à acheter de




                      FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 29
                     La vie en ville


L'anonymat de la ville, en dehors de toutes contraintes dues à un voisinage
imposé, nous offre l'indépendance de choisir en fonction de nos goûts et de
notre tempérament : choisir ses amis, ses relations, choisir ses activités.
D'autre part, avons-nous pris conscience de l'enrichissement de cette
multiplicité de contacts quotidiens que nous offre la vie urbaine, de la
multiplicité des occasions d'échanges, de la multiplicité des mobiles et des
formes des groupes humains auxquels nous pouvons adhérer ?
La ville, c'est aussi, pour chacun, la remise en cause continuelle de sa
situation confortable. Il y est impossible de ne pas suivre le mouvement,
sinon on est broyé. Cette perpétuelle évolution exige une continuelle
adaptation. Nous sommes contraints d'être disponibles, d'être en éveil, prêts à
réagir, de nous poser des questions. En ville, l'instabilité des contraintes nous
oblige à remettre en cause ce que nous avons cru définitivement acquis.
L'enrichissement naît de cette insécurité et nous appelle à une lutte continue,
au lieu de nous laisser nous installer dans une satisfaisante tranquillité.
En ville, devant la diversité des situations, devant la profusion des choix,
nous ne pouvons plus nous contenter de jouer un unique personnage,
remplissant une seule fonction. Cette multiplicité de personnages que nous
sommes amenés à être, nous aide à modeler et à réfléchir l'unité de notre
personne. Aussi bien, la ville elle-même, par sa complexité, est l'expression
tangible de cette personnalisation.
C'est seulement en ville qu'il est possible de localiser le plus d'éléments
d’équipements, pour les rendre accessibles à tous. Beaucoup de choses y sont
à tout le monde. Il s'y établit un équilibre entre ce qui est individuel, privé,
inaliénable, et ce qui est « aussi » aux autres ; cet équilibre accroît la
sensation de solidarité entre les hommes et devrait les aider à découvrir le
« prochain ». Chacun devant faire apport aux autres de soi-même, dans le
respect du bien commun. C'est aussi en ville que s'impose à nous le besoin de
troquer l'efficacité pour soi-même contre l’efficacité pour les autres.

                                                        Xavier ARSENE-HENRI,
                                                                      Études,
                                                                 janvier 1969




   FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 30
        Les cancers
            des
        mégalopolis
Le gigantisme, ce sont aussi les très      Le
grandes villes, Paris, Londres, New        gigantisme
York, Chicago, Tokyo, etc.,_               des cités,
agglomérations démentielles qui ne         qui     n'est
correspondent plus du tout au              pas
concept de villes. Une ville a un          toujours
sens. Elle devrait permettre à ses         localisé
habitants      de      se     retrouver    comme à
facilement, rapidement, de former          Paris - ainsi entre New York et          de l'été américain. Les pompiers
une communauté. Hélas, on en est           Washington, sur trois cents              étaient débordés. La police encore
loin : voies d'accès bouchées aux          kilomètres, c'est un tissu urbain        davantage : on a surpris deux mille
heures de pointe, queue sur les            ininterrompu - apporte son cortège       pillards en flagrant délit. Les
périphériques et sur les avenues           de troubles, d'insatisfactions, de       prisons se saturaient. Dans les
intérieures,    stationnement        des   contraintes à subir. Le temps perdu      quartiers populaires du Bronx, de
voitures de plus en plus difficile,        d'abord. Dans les files des voitures     Brooklyn, les boutiques étaient
distances trop grandes pour qu'on          immobilisées à touche-touche, que        saccagées, dévalisées, certaines rues
les couvre à pied, extension               faire d'intéressant ? C'est un           jonchées de débris de vitrines.
croissante et anarchique des               véritable esclavage, sauf pour les       Naturellement des milliers de gens,
constructions             d'habitations    puissants qui téléphonent de leur        peut-être beaucoup plus, enfermés
induisant des masses humaines              voiture, dictent des lettres, presque    dans les ascenseurs, attendaient
artificiellement groupées, masses          comme au bureau. La monotonie et         l'éventuelle venue de pompiers que
déracinées, sans aucun rapport avec        l’ennui ensuite, dus à la répétition     généralement on ne pouvait avertir.
de véritables communautés. On a            des formes dans la construction des      Et ce qui est peut-être pire, les
souvent comparé ces proliférations         immeubles : d'où une triste              climatiseurs s'étaient arrêtés par les
à des métastases cancéreuses. Et           banalisation qui est encore une          32° de la nuit humide. Tout fut
que dire des grandes tours, ces            forme d'esclavage. Alors que les         paralysé : plus aucun feu de
cathédrales de béton et de verre aux       cellules de notre corps portent          croisement,          donc          des
soixante étages - utilisation d'une        toutes, sans exception, notre            embouteillages monstres, le métro
surface au sol d'un prix exorbitant ?      marque personnelle, la grande ville,     stoppé, parfois bloqué sous les
Tours inquiétantes, qui posent des         avec le logement, le transport,          tunnels entre les stations, l'aéroport
problèmes quasi insolubles, celui          l'habillement, la nourriture, les        Kennedy interdit aux avions qu'il
des bousculades dans les ascenseurs        heures de travail, parvient à            fallait détourner. Une sorte de prise
à l'ouverture et à la fermeture des        supprimer,       à   effacer     toute   en masse brutale d'un fluide.
bureaux,      celui     d'une     totale   originalité. L'individu n'est plus
dépendance (en cas de panne de             qu'une parcelle de foule. D'où la        Un des fruits amers du gigantisme,
courant, par exemple, de grève,            réaction : appartenir à un troupeau,     c'est la solitude, le rejet. On est
d'incendie,     etc.).    Les      tours   non merci.                               beaucoup plus seul dans une grande
immenses, symboles de puissance,           J'avoue       avoir   ressenti     une   cité que dans un de nos villages. On
de prestige - le Chrysler building, le     jouissance malsaine à la description     se croise dans les rues, par milliers
Rockefeller Center de New York -,          de la grande panne de courant du 14      parfois, sans se rencontrer une seule
malgré leur beauté architecturale,         juillet 1977 qui a plongé New York       fois. On peut, si l'on vit sans
sont inhumaines. On ne vient plus          dans l'obscurité pendant toute la        famille, ce qui est le cas de
sous un balcon avec un cœur dans           nuit. Ce furent douze heures de          beaucoup, être malade, mourir chez
sa guitare, chante Michel Legrand.         panique, avec tous les désordres         soi, sans que personne le sache.
                                           imaginables dans la chaleur humide       D'où un terrible anonymat dans la


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vie, dans la souffrance, dans la        pièces du quartier des Archives, est      le reste de la population. Eux aussi
mort. Je connais deux femmes            désespérément                solitaire.   étaient acceptés dans les fermes. On
seules, âgées, l'une à Paris, l'autre   Pratiquement pas de visites.              ne les parquait pas, on était habitué
en Bourgogne, à la campagne. Cette      Comme elle perd un peu la tête, ses       à leur présence. Le gigantisme,
dernière vit dans sa petite maison.     voisins redoutent qu'elle n'ouvre par     inhumain, rejette les marginaux.
Son mari est décédé. Ses enfants        mégarde le robinet du gaz ou ne           Nous devons à tout prix éviter ce
sont loin et ne viennent, parfois,      mette le feu. Ils souhaitent presque      cloisonnement, cette forme de
qu'à l'occasion des vacances. Elle      sa disparition.                           ségrégation indigne de civilisés.
marche très difficilement, reste        Alors, on cherche à parquer les           Déjà      des    groupements       se
toujours chez elle (elle a              vieillards. Ils passent entre eux la      constituent pour la réinsertion du
heureusement       la   télévision).    fin de leur existence, sans               troisième et du quatrième âge. Mais
Pourtant elle ne se plaint pas, ses     participation      à      l'animation     la structure de nos mégalopolis ne
voisins passent chaque jour sur la      quotidienne, tandis qu'au village le      s'y prête guère.
route devant sa porte, ils entrent.     vieux reste intégré à la ferme, à la
Cette chaleur amicale la réchauffe.     famille. Les handicapés, eux aussi,                Louis LEPRINCE-RINGUET,
La Parisienne, dans son petit deux-     ont bien rarement leur place parmi                         Le grand merdier




                      FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 32
                                               Les
                                             sauvages
                                   Il suffit de vivre huit jours avec les Lacandons pour
                                   constater qu'ils se comportent, dans l'existence
                                   quotidienne, avec un sens aigu du réel qui les
                                   entoure. Ce ne sont pas des rêveurs éveillés
                                   toujours prêts à devenir les jouets d'une illusion.
                                   Face à un milieu naturel très dur, à un monde
                                   impitoyable, ils appliquent, jour après jour, toute
                                   une série de techniques très sûres, très précises et
                                   souvent complexes (qu'on essaie par exemple de
                                   faire fonctionner le métier à tisser de type
                                   précolombien dont se servent les femmes caraïbes),
                                   témoignages d'un esprit positif sans lequel,
                                   d'ailleurs, il n'y aurait pas de Lacandons.
Mais ce n'est pas tout : ils ne se contentent pas de répéter machinalement les gestes
nécessaires à la culture du maïs, à la chasse, à la pêche. Leurs actions sont fondées
sur une connaissance. Que de fois n'ai-je pas été émerveillé de voir avec quelle
certitude ils savaient où trouver en pleine jungle, à tant de jours de marche dans telle
direction, un bouquet d'arbres dont l'écorce peut être battue, une colonie de
perroquets, une plante isolée dont le fruit est comestible, un gisement d'argile ou de
silex ; avec quelle érudition ils étaient capables de discerner les diverses variétés de
baies, de lianes, d'animaux, de pierres ; quels indices, pour nous invisibles, les
guidaient dans la pénombre de la grande forêt. Dans ce monde à eux, c'étaient eux
les savants et moi l'ignorant : il s'ouvrait sous leurs yeux comme un livre que l'on
déchiffre sans peine, alors que pour moi il demeurait scellé. Sans doute était-ce là le
seul livre qu'ils connaissent et leur savoir n'est-il conservé et transmis que par la
mémoire et l'expérience, génération après génération. Il n'en reste pas moins vrai que
ces Indiens ont établi l'inventaire du cadre naturel où se déroule leur vie et qu'ils se
tiennent constamment à jour : démarche proprement intellectuelle, qui ne me semble
séparée de nos processus mentaux les plus rationnels par aucune différence
intrinsèque. Chaque Lacandon adulte a dans l'esprit une géographie, une botanique,
une zoologie, une minéralogie non écrites, mais fort bien adaptées à leurs objets.
Nous appartenons à une civilisation qui a poussé très loin sa technologie, au point
que, habitués comme nous le sommes à nous procurer contre argent l'essentiel de
nos subsistances, à nous éclairer, à nous chauffer et à nous déplacer en appuyant sur
des boutons ou des leviers, nous mourrions infailliblement de faim et de misère là où
nos Indiens survivent.

                                                                        J. SOUSTELLE,
                                                                     Les quatre soleils




       FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 33
J’suis heureux




     Je’suis heureux
                                                                      J. DEBRONCKAERT




       FR10 Présentiel - CUEEP EEO - Les moyens pour persuader - 34

				
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