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Association des Parents et futur

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Association des Parents et futur Powered By Docstoc
					APGL Ŕ Débathèmes Ŕ Saison 1998 1999



      Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
                                                          Débathèmes


RÉFLEXIONS SUR LES PRATIQUES SYMBOLIQUES DES HOMOSEXUEL(LE)S : PROTÉGER,
RECONNAÎTRE, INTÉGRER DANS LA SOCIÉTÉ… ET APRÈS? ....................................................... 1
   INTERVENANT : MARIE-JO BONNET

FAMILLES HOMOPARENTALES : QUESTIONS PRATIQUES ......................................................... 12
   GREGORY BETTA

LES LOIS DE L'AMOUR : POLITIQUES DE LA SEXUALITÉ EN FRANCE ...................................... 24
   INTERVENANT : JEANINE MOSSUZ-LAVAU

DROITS DE LA FAMILLE : DES CONCEPTS DIFFÉRENTS AUX ETATS-UNIS ET EN FRANCE .. 28
   INTERVENANT : ERIC FASSIN

ANTHROPOLOGIE DE LA PARENTÉ. QUI SONT NOS PARENTS? ................................................ 33
   INTERVENANT : AGNES FINE

QUAND ET COMMENT FAUT-IL LE DIRE À NOS ENFANTS? ......................................................... 45
   INTERVENANT : MARYVONNE GUILLEN

REPÈRES SUR L'ADOLESCENCE ..................................................................................................... 52
   INTERVENANT : PHILIPPE JEAMMET

VIVRE ÉGAUX OU DIFFÉRENTS? ...................................................................................................... 62
   INTERVENANT : ALAIN TOURAINE

LE SOI, LE COUPLE ET LA FAMILLE ................................................................................................ 64
   INTERVENANT : FRANÇOIS DE SINGLY

LE DÉSIR D’ENFANT ........................................................................................................................... 67
   INTERVENANT : SYLVIE FAURE PRAGIER

POSITION ORIGINALE ET RADICALE SUR LES LIENS ENTRE LE DROIT ET LES SCIENCES
SOCIALES EN FRANCE FACE AUX REVENDICATIONS DES COUPLES DE MÊME SEXE .......... 69
   INTERVENANT : MARCELA IACUB
APGL Ŕ Débathèmes Ŕ Saison 1998 1999




Réflexions sur les pratiques symboliques des homosexuel(le)s :
protéger, reconnaître, intégrer dans la société… Et après?

Intervenant : Marie-Jo Bonnet
APGL : L’APGL a des revendications intégrationnistes, mais également subversives. Nous intégrons
des concepts nouveaux comme la coparentalité, d’autres qui intéressent plus de monde comme la
beau-parentalité. Nous montrons du doigt la conception naturaliste en revendiquant l’égal accès à la
famille.
Marie-Jo Bonnet : En tant qu’historienne, je tiens à souligner le danger de la perte de mémoire.
N’oublions pas que le grand mouvement d’émancipation des homosexuels en Allemagne dans les
années 20 s’est terminé dans les camps de concentration. Que signifie être homosexuel? Pour moi, la
banalisation de l’homosexualité est quelque chose de dangereux. De tout temps, l’homosexualité a
été considérée comme une différence et elle demeure une pratique amoureuse minoritaire. Nous
devons donc tenir compte de ces données objectives dans notre combat pour la reconnaissance. La
différence a un sens, pour le développement individuel et dans une société. Que nous apporte notre
différence, à savoir ce fait d’aimer et désirer sexuellement son propre sexe?
Ma réflexion se construit également sur ma propre histoire. Nous avons vécu dans les années 70 une
libération sexuelle. La volonté de vivre au grand jour sa sexualité a permis que se constituent le M.L.F.
et F.H.A.R. Dix ans après notre acte de visibilité collective, le Sida a considérablement remis en
question cette liberté. Ce virus a détruit les "défenses" des homosexuels hommes, défenses
immunitaires et symboliques. Les femmes sont moins touchées, peut-être parce le féminisme a
constitué un système de défense et du fait que les femmes ont dû continuer de se battre pour
conquérir une place dans la société. Les hommes, eux, pensaient que la liberté était acquise, surtout
après la dépénalisation de l’homosexualité obtenue en 1981. Le C.U.A.R.H. a revendiqué le "droit à
l’indifférence", ce qui laisse supposer que nous pensons que l’homosexualité est identique à
l’hétérosexualité et nous évite de penser l’homophobie et donc de nous en protéger. Le fait que les
jeunes gays se suicident plus que les jeunes hétérosexuels est le signe de cette homophobie flottante
et néanmoins active.
Que signifie ce grand mouvement, qui, depuis 1995, aspire à une reconnaissance par la loi de
l’homosexualité? Dans les années 70, nous voulions au contraire faire éclater la Loi du père et les
structures patriarcales qui contrôlent le désir et soumettent l’amour. J’ai l’impression de passer d’un
extrême à l’autre. Un espèce de conditionnement collectif nous fait croire que la Loi va nous apporter
reconnaissance, respect, considération. Je suis très inquiète de cette absence d’esprit critique par
rapport à cette action légaliste. D’un autre côté, le fait de revendiquer une sorte d’institutionnalisation
de l’homosexualité, est en soi une révolution symbolique puisque les règles d’alliances ont été
instituées sur la base d’une répression de l’homosexualité masculine.
Dans l’histoire, seule la Grèce Antique a institutionnalisé l’homosexualité masculine, ce qui ne
l’empêchera pas de maintenir l’esclavage et d’enfermer les femmes dans le gynécée. Nous devons
réfléchir à ce que nous revendiquons.
De plus, je suis très étonnée de voir les homosexuels aller à contre-courant du mouvement historique
de dissolution du mariage. Les modes de vie hétérosexuels ont évolué en 30 ans, passant du mariage
que nous avons rejeté, aux familles recomposées, aux unions libres. Le mode de vie hétérosexuel
s’est rapproché du mode de vie homo. Et que veulent les homosexuels? Ils veulent le statut précédant
cette évolution.
Nombreuses protestations sur les bancs de l’APGL.
APGL : Pas du tout. Ils veulent, nous voulons avoir le choix et pouvoir dire non au mariage. Mais, on
ne peut pas, puisque nous n’y avons pas accès!
MJB : Mais nous avons des choses que les autres n’ont pas ! Pourquoi nous situer par rapport à
l’hétérosexualité. Pourquoi ne pas se situer par rapport à nous, à notre spécificité?
APGL : Nous nous situons par rapport à la société. Et nous pensons qu’il n’y a aucune raison que des
structures nous soient interdites. Nous sommes des citoyens à part entière et nous devons avoir les
possibilités de choix qu’ont les autres.


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APGL Ŕ Débathèmes Ŕ Saison 1998 1999


APGL : Et les mêmes droits, surtout.
APGL : Nous tenons deux discussions en parallèle, mais pas au même niveau. Dire que le couple
hétérosexuel va vers un mode de vie homosexuel n’est pas réellement le même combat que la
volonté des homosexuels de voir leurs couples reconnus comme ceux des hétérosexuels.
L’éclatement du couple hétérosexuel est quasi-mécanique et n’est pas lié à une volonté "spirituelle".
MJB : Bien sûr que si, il est dû à la volonté des femmes de vivre leur vie ; les femmes demandent le
divorce beaucoup plus que les hommes. C’est lié à la libération des femmes.
APGL : Oui, pour une question d’égalité. D’ailleurs bien qu’on dise que le couple homosexuel veut
ressembler au couple hétérosexuel, nous ne voulons surtout pas recréer le déséquilibre de l’homme et
de la femme. Cela n’a plus rien à voir. Ce n’est pas en ces termes-là qu’il faut réfléchir.
MJB : Bien sûr, mais je voudrais discuter en terme d’évolution historique. Nous vivons une grande
mutation historique. Avec la pilule, pour la première fois, les femmes contrôlent leur fécondité. Cet
élément bouleverse les règles d’alliance, les systèmes symboliques, le mariage… qui ont été
instaurés pour contrôler la fécondité féminine et instaurer des lignées "spermatiques" afin que le
patrimoine se transmette d’homme à homme, que les fils prennent le nom du père, etc. A partir du
moment où nous, les femmes, contrôlons notre fécondité, nous bouleversons ces structures. Nous
n’avons plus besoin du mariage. C’est une révolution considérable. Auparavant, les femmes faisaient
l’amour dans l’angoisse d’avoir un enfant et ne pouvaient pas jouir. Or, avec la jouissance, la femme
accède à une forme d’ouverture spirituelle, à une autre dimension, une ouverture sur une autre réalité.
Deuxième aspect de cette mutation, les enfants. Jusqu’à présent la reproduction était le grand souci
des sociétés qui devaient assurer leur survie. Donc les femmes devaient faire des enfants.
Aujourd’hui, nous sommes face à la surpopulation. Les progrès de la médecine, la baisse des taux de
mortalité ont eus pour conséquence la bombe démographique, qui amène un bouleversement des
structures. Car l’argument massue qui se retrouve à toutes les époques pour réprimer
l’homosexualité, c’est de dire qu’elle mène à l’extinction de la race. Même si 50% de la population
devenait homosexuelle, nous serions toujours en danger de démographie galopante.
Les données qui ont construit l’ordre symbolique fondant la famille, les alliances, l’échange des
femmes, etc., sont bouleversées. Donc, je pense que nous allons plutôt vers une diminution du
mariage que vers son renforcement. Le mariage a perdu son sens de fidélité et d’ engagement
charnel et spirituel entre une homme et une femme dans le but de la procréation. Maintenant, on peut
divorcer, et l’égalité entre époux est la règle. Mais le mariage a toute une histoire. La religion
chrétienne en a fait un sacrement pour protéger les femmes de la répudiation, et pour que les
hommes les respectent. Le mariage fut aussi l’enjeu d’une lutte entre l'État et l’Eglise, un enjeu de
pouvoir. Dans quel structure voulons-nous rentrer? Ce n’est pas parce que les hétérosexuels se
marient que c’est bien pour nous.
APGL : Il existe aussi un mariage choisi. Certaines femmes hétérosexuelles choisissent de vivre en
union libre, d’autres préfèrent se marier.
MJB : Surtout pour des avantages fiscaux et pour la légitimité. La légitimité est une construction
sociale. Nous nous dévalorisons en voulant rentrer dans un système qui n’est pas fait pour nous.
Nous sommes porteurs d’un autre mode de vie. Quand on aime quelqu’un(e), on a pas besoin d’un
contrat. La parole donnée suffit.
APGL : Si ce contrat nous était proposé, nous pourrions y renoncer pour préférer la parole donnée.
APGL : On ne peut pas couper l’individu. Nous vivons dans une société et pas dans la Lune. Et nous
avons besoin, non seulement de légitimité, mais aussi de droits.
MJB : Dans ce cas, pourquoi ne pas créer nos propres formes de légitimité?
APGL : Notre légitimité, par rapport à quoi? Il n’y a pas les hétérosexuels d’un côté, les homosexuels
de l’autre, et un fossé entre les deux. Nous sommes tous mélangés dans une société. La dichotomie
est artificielle.
MJB : Nous parlons des modes d’association amoureuse et des règles d’alliance. Beaucoup de
questions abordées par le PACS peuvent être réglées séparément comme le droit des successions ou
celui des étrangers.
APGL : Pourquoi serions-nous différents?



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MJB : Pourquoi voudrions-nous être pareils? Notre société ne reconnaît pas la pluralité puisqu’elle
refuse de reconnaître le concubinage homosexuel, par exemple, et toute forme d’amour qui n’est pas
officialisée.
APGL : Le mode de vie homosexuel a connu une grande évolution, notamment vers une extrême
visibilité. En 1972, nous étions 50 homosexuels dans la rue. Aujourd’hui, il y a des dizaines de milliers
de personnes aux gayprides. C’est un bouleversement de la société.
MJB : Mais dans quelle société voulons-nous vivre? Avec quel rapport par rapport aux autres? Pour
l’instant, nous sommes focalisés sur le cadre juridique.
APGL : Le droit est important…
MJB : Surtout à l’heure actuelle car nous n’avons plus de cadre culturel. Nous n’avons plus
d’intelligentsia. Le Sida en a décimés beaucoup, et les survivants se sont tournés vers le droit pour se
défendre dans des situations particulières. Actuellement, Il y a primat du juridique sur le culturel ; mais
il y a plus d’écrivains que de docteurs en droit dans la tradition homosexuelle.
APGL : Ils étaient les seuls à pouvoir s’exprimer.
MJB : Au niveau du symbolique, Gide a fait reconnaître tout autant l’homosexualité que le PACS.
APGL : Il a fait reconnaître son homosexualité d’intellectuel. L’homosexualité était assimilée à un état
que seuls pouvaient se permettre les intellectuels. Tous les autres n’étaient pas reconnus.
MJB : Non, en 1922, à la sortie de son livre "Corydon", un débat a été organisé au club du Faubourg
en présence de 2000 personnes, en plein Paris XXe, et pas Paris VIe. Son livre a touché beaucoup
de monde. Ensuite, deux jeunes postiers ont fondé une revue "Inversion". Celle-ci a été interdite au
quatrième numéro et les postiers ont été envoyés en prison. Gide ne les a pas soutenus. Mais Gide a
eu le courage d’écrire ce livre. Chacun agit à sa place, là où il est.
APGL : Excuse-moi, mais ce n’est pas une réussite. Les deux postiers sans notoriété sont enfermés.
Gide qui était reconnu n’est pas allé en prison. Moi, je dis que tout le monde a droit de vivre dans cette
société. Le "droit à l’indifférence" me plaît ainsi. Même si je pense que nous avons un message
particulier de richesse et d’ouverture à apporter aux hétérosexuels, mais ne restons pas sur
nous-mêmes à créer un ghetto.
MJB : Que faisons-nous aujourd’hui? Nous "sommes sur nous-mêmes".
APGL : Mais le reste de la vie, nous sommes insérés dans la société.
MJB : De manière visible?
APGL : De plus en plus visible. Tout en vivant, en travaillant, dans cette société.
MJB : Où que l’on soit. Nous devons témoigner de ce que l’on est.
APGL : Je pense que le PACS nous rendra plus visible.
MJB : C’est la grande illusion. Je vous donne rendez-vous dans cinq ans.
APGL : Tout de même, nous sommes de moins en moins dans des ghettos. J’ai vu des parents
amener leurs enfants au Banana Café pour fêter Halloween. Nous avions créé le F.H.A.R. en réaction
à ARCADIE, petit bal de gens cachés, angoissés, coincés, sans aucune visibilité.
MJB : La campagne pour la visibilité me paraît beaucoup plus intéressante que le PACS. La société
ne veut pas plus voir les homosexuels que les Talibans afghans ne veulent voir les femmes. Nous
avons nous-mêmes des comportements induits par cette volonté de ne pas nous voir. Je crois que la
loi est une force illusoire parce que la vraie force est en nous-mêmes. Dans des régimes
démocratiques comme le nôtre, nous avons la possibilité de faire des conquêtes individuelles, de vivre
au grand jour.
APGL : Le PACS s’inscrit dans le fil de l’histoire vers plus de visibilité.
MJB : La loi est arrivée après le Sida.
APGL : Ce n’est quand même pas les homosexuels qui ont créé le PACS, ni le Sida. Il ne faut pas
tout mélanger.
MJB : Quand même le PACS a été demandé par les homosexuels.



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APGL : Les homosexuels sont divisés, certains veulent tout, d’autres rien.
APGL : J’ai l’impression que tu tiens le même discours que Sylviane Agacinski : "Pourquoi les
homosexuels ne se contentent-ils pas d’être subversifs? Restez des intellectuels, des artistes…
Pourquoi avoir comme les autres? Vous perdez votre richesse !"
APGL (ironique) : "Si nous perdons notre subversion de base, où allons-nous?"
APGL : Cela ressemble au débat sur la parentalité, entre les homosexuels qui veulent des enfants et
d’autres qui n’en veulent surtout pas. Les enfants sont une forme de normalité. Les médecins gays,
par exemple, ne comprennent pas que l’on puisse revendiquer ce genre de chose.
MJB : Nous parlons de la norme, la loi commune, le moule.
APGL : La norme n’est que la loi la plus fréquente selon des statistiques.
MJB : Mais la société en fait quelque chose de contraignant.
APGL : Pour être critique, il faut déjà être sous le coup de la loi commune. Si on se situe en dehors…
MJB : Les homosexuels revendiquent le même moule ; moi je revendique de faire éclater les moules.
Ce n’est pas pareil.
APGL : Rien que par notre existence, nous ne sommes pas dans le même moule. Un mariage entre
deux femmes ne sera jamais comme un mariage hétérosexuel. J’ai envie de me marier, et alors?
MJB : Pourquoi veux-tu te marier?
APGL : Parce que pour moi, le mariage est la sacralisation du lien que j’ai depuis 20 ans avec
Marie-Laure. Ce n’est pas une question de fric. Pareil pour Marie-Laure !
MJB : Pourquoi est-ce que la sacralisation viendrait d’une institution sociale?
APGL : Il faut quelque chose de l’ordre du symbolique.
MJB : La première symbolique est le langage. Verbaliser "je suis lesbienne" est déjà symbolique. Les
écrivains sont importants car ils nomment les choses. Le fait que le mot "homosexualité" ne soit même
pas présent dans le projet de loi du PACS est anti-symbolique. On ne peut pas reconnaître quelque
chose qui n’est pas nommé.
APGL : On permet à des états de vie d’être encore plus visibles et d’amener la société à évoluer.
MJB : On n’est pas visible en étant muet !
APGL : Nous ne sommes pas muets !
MJB : Le projet veut soi-disant reconnaître l’homosexualité sans la nommer. Comme si on voulait
juste retirer un morceau du voile. Nous sommes dans l’ambiguïté symbolique.
APGL : Le PACS n’est pas là pour reconnaître les homosexuels, mais toutes les formes de vie de
couple, dont l’homosexualité.
APGL : Pourquoi vit-on beaucoup plus en couple qu’il y a 40 ans?
MJB : Ce n’est pas vrai. Il y a toujours eu beaucoup de couples de femmes dans l’histoire : Gertrude
Stein, Rosa Bonheur. Et des couples qui duraient plus longtemps. Maintenant, les couples se
séparent plus vite. Auparavant il fallait se protéger.
APGL : Mais Marguerite Yourcenar s’est inscrite dans le non-dit pendant des années pour arriver au
top d’une carrière d’écrivain.
MJB : Elle ne s’est projetée que dans des personnages masculins.
APGL : Mais son malaise était vis-à-vis de la société…
MJB : Non, Nathalie Barney, bien que plus âgée, était ouvertement homo.
APGL : Nathalie Barney était excessivement femme et provocante. C’était son rôle. A-t-elle
réellement fait avancer les choses?
MJB : Tout à fait, son salon était un lieu de liberté extraordinaire, très important.
APGL : Si le PACS était fait pour les homosexuels, il serait énormément réducteur. Le problème
concerne tout le monde.


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MJB : Le PACS est un contrat, le concubinage est libre. Si on demandait la reconnaissance légale de
l’union libre, on pourrait entrer à part entière dans la société.
APGL : Je suis convaincue que la reconnaissance homosexuelle, c’est : dix pas en avant, neuf pas en
arrière. Il est beaucoup plus difficile de supprimer une loi. Le PACS apporte une petite protection
légale. Au regard de l’histoire qui montre que nous avons toujours été exclus, il est nécessaire de
légiférer.
MJB : On a le mot "droit" plein la bouche. Les femmes ont le droit de vote, mais il n’y a toujours que
10% de femmes au parlement.
APGL : Justement, lorsque la loi instaure la parité, la situation change.
MJB : Dans le symbolique, on est dans la valeur. Une femme a-t-elle la même valeur qu’un homme,
un homo qu’un hétérosexuel? Marguerite Yourcenar a réussi à se créer de la valeur et, par la bande,
cela rejaillit sur les femmes et les homosexuels.
APGL : Peu savent qu’elle était homosexuelle. S’il avait été connu qu’elle vivait avec une femme, elle
n’aurait pas été la première femme à l’académie Française.
MJB : Rosa Bonheur est la première femme décorée de la Légion d’honneur et elle vivait ouvertement
avec une femme. A un certain moment, une audace identitaire créé de la reconnaissance.
APGL : Il n’y a pas d’opposition entre cette audace et une assise juridique établie et connue de la
société qui permet au quotidien d’avoir des droits. Tous les exemples que tu donnes sont très élitistes.
Marguerite Yourcenar, Rosa Bonheur, Gide, etc., sont reconnus pour leurs talents et on leur pardonne
d’être homo. Cela ne supprime pas la nécessité d’une protection pour tous.
MJB : Ces personnes sont des modèles identitaires. La question que j’essaie de poser est "pourquoi
essayer d’être comme tout le monde, alors que les autres ne veulent pas qu’on soit comme eux?" Je
trouve cela dangereux et suicidaire.
APGL : Je ne suis pas que lesbienne. Etre homosexuelle n’est pas un mode de vie.
MJB : Comment t’es-tu construite? Comment as-tu pu accepter ton homosexualité?
APGL : Je pensais être la seule au monde et je n’avais pas de modèle.
APGL : La société a accepté le capitalisme et la consommation. Le PACS c’est le compte commun,
des avantages financiers, etc. Nous ne sommes plus en 1968 où la sexualité était une révolte contre
le système, contre l’ordre. Nous sommes plus sages.
APGL : Les choses changent. On voit des pères avec des poussettes dans la rue, des femmes
ministres, avant c’était impensable.
APGL : Si quelque chose rompt la symbolique, la principale rupture est bien les parents gais.
MJB : Si on veut. Parce que la norme pour une femme est bien la maternité. Tant qu’une femme n’a
pas fait d’enfant, elle est nulle ! La maternité est un poids considérable pour l’identité féminine. Quand
je vois toutes ces jeunes filles qui sont homosexuels et qui veulent aussi faire des gosses… Qu’on me
prouve que ce n’est pas la pression familiale ! Et comment vont évoluer les enfants? La norme est très
intériorisée. Quels types de choix veut-on faire? Et entre quoi et quoi? Quelles sont nos voies
d’épanouissement? Loin du conditionnement de la norme? Je pense que l’homosexualité est une
manière de se déconditionner et de regarder les choses autrement. Nous ne sommes pas sur terre
que pour être intégrées à la société, nous avons peut-être une autre aventure humaine à vivre.
L’homosexualité peut nous donner les moyens de vivre en accord avec notre vérité. Cette situation
nous oblige à développer un certain "être-au-monde"
APGL : Est-ce que dans les années 70, la norme homosexuelle n’était pas de faire le deuil des
enfants?
MJB : J’étais environnée de beaucoup d’amies avec des enfants…
APGL : Dans un cadre hétérosexuel. Je parle de personnes homo, qui en tant qu’homosexuel
voulaient avoir des enfants.
MJB : On avait d’autres désirs, pouvez-vous l’admettre? On voulait changer la vie. Nos désirs ne
s’investissaient pas sur les enfants.




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APGL : Je pense que ce qu’on souhaite vivre en 1998 n’est pas forcément ce qu’on désirait en 1968,
la situation économique étant ce qu’elle est. Il peut y avoir un changement génératif.
APGL : J’ai énormément de respect pour le mouvement de 68. Il faut casser énormément de choses
pour obtenir un peu. Je ne nie pas la différence de désirs.
MJB : On avait l’espérance de changer les choses. Aujourd’hui, la mort des idéologies, des grandes
idées qui mettent en mouvement des millions d’hommes, empêche de se projeter dans l’avenir. Je
trouve que cette société n’est absolument pas vivable. On va vers l’élimination des gens inutiles. On
projetait un désir de transformation vers la société, mais aussi vers l’être humain. Il y a eu l’appel vers
l’Orient, une démarche intérieure, l’arrivée du bouddhisme… Considère-t-on que la société est notre
horizon ultime ou que notre tâche est de développer un espace intérieur de liberté par rapport à cette
société? J’ai besoin de développer un environnement spirituel.
APGL : Cette démarche n’est pas spécifique à l’homosexualité.
MJB : Mais l’homosexualité m’y a obligée. C’était "marche ou crève". J’ai mis longtemps à assumer
mon homosexualité. J’ai eu beau participer au M.L.F., écrire un livre à trente ans, ce n’est que
maintenant que j’assume vis-à-vis de ma famille, du milieu professionnel. Ce n’est pas le PACS qui
m’a aidée !
APGL : Nous sommes tous passés par là. Dans certains pays, les homosexuels ont droit de se
marier, des ministres reconnaissent leur homosexualité et il existe des modèles identitaires.
APGL : Le ministre dira son homosexualité, mais le concierge aussi.
APGL : Et les adolescents ne se suicideront peut-être plus en réalisant qu’ils sont homosexuels, car
ils sauront que c’est "dans la norme". Il faudra 10-15 ans…
APGL : Le PACS peut apporter de la stabilité car les hommes ont beaucoup de mal à créer des
couples.
APGL : Nous sommes trop "embolisés" par l’actualité pour nous élever au débat philosophique.
MJB : Par exemple, lors du débat sur le PACS, il faudrait défendre l’idée que l’homosexualité est
naturelle et fait partie de l’instinct sexuel.
APGL : L’homosexualité est une variation minoritaire de l’instinct sexuel, qui a de tout temps existé et
qui est naturelle. Je pense qu’il ne faut pas rater le coche de la faire apparaître naturelle en la mettant
dans la loi commune.
MJB : Tant que certains diront que des homosexuels ne peuvent pas être psychanalystes parce qu’ils
n’ont pas fait leur complexe d’Œdipe, je regrette, le PACS ne sert à rien. Nous avons besoin d’idées
claires. Beaucoup de monde doute que l’homosexualité soit "naturelle". Notre fonction d’intellectuelle
est de donner d’autres cadres que ceux de la société, d’obliger à dire des choses. Quand des
évêques disent qu’un couple est formé d’un homme et d’une femme, ils parlent au nom d’une
idéologie que nous devons combattre en tenant un discours autre.
APGL : Pour le PACS, nous sommes allés voir les députés pour les convaincre.
MJB : De plus, dans le débat sur le PACS, on parle surtout de l’homosexuel homme, celui qui souffre
du Sida. La parole lesbienne est étouffée parce que le modèle de l’homosexualité est masculin. Le
discours de Freud sur la castration et le désir du pénis se répand dans la société. Dire que les
femmes désirent autre chose que le pénis est encore aujourd’hui intolérable pour la société. C’est bien
le désir de deux corps qui se rencontrent. Si on parlait de désir, l’homosexualité ne serait plus un
fantasme, mais une expérience humaine. La possibilité d’assumer ses désirs est contagieux. Nous
sortons des conditionnements hétérosexuels. De plus, le PACS est un droit soumis à une durée, ce
n’est pas normal. Il nous donne un statut de seconde catégorie.
APGL : Supprimer cette période probatoire fait partie de notre lutte, mais il ne faut pas tout rejeter.
MJB : Plutôt que créer un autre statut boiteux, il faut commencer par ce qui existe déjà et demander le
concubinage homosexuel. Il doit être dans le code civil. Comme le propose Irène Théry, l’union libre
doit être légalisée. Je pense que le PACS est un faux-pas.
APGL : Vous pensez qu’une fois le PACS voté, la Gauche dira : "Les homosexuels vont rester
tranquilles pendant dix ans".
MJB : Évidemment.


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APGL Ŕ Débathèmes Ŕ Saison 1998 1999


APGL : C’est à nous de ne pas les laisser tranquilles
MJB : Nous sommes à une période exceptionnelle avec la Gauche au pouvoir. Déjà les députés vont
à reculons sur ce que Jospin veut faire. Une fois le PACS voté, ils ne vont plus se mouiller ! Avec le
FN, etc.
APGL : Est-ce que une fois le PACS voté et la situation stabilisée, en réponse aux injustices les plus
criantes, ne s’ouvre pas un champs libre de réflexions, de mise en alerte. J’ai l’impression que le
PACS est le début de quelque chose.
MJB : En ce qui me concerne, ce n’est pas le début.
APGL : Adhérons à l’union libre, oui, c’est la loi commune. Mais alors pourquoi pas le mariage?
MJB : Personnellement, je pense que le mariage ne sert à rien.
APGL : C’est pourtant un premier pas. La plupart des gens traditionnellement opposés au mariage
homo, pas comme toi Marie-Jo, le sont car ils s’opposent à la filiation homo. Moi qui souhaite que
cette filiation soit reconnue, suis favorable au mariage.
MJB : L’important pour un enfant est de savoir d’où il vient et qui l’élève. La famille nucléaire est une
invention récente. Les enfants ont toujours été élevés par beaucoup de personnes.
APGL : Pour une famille homoparentale, le mariage institue une double filiation. A savoir que l’enfant
a ses quatre grands-parents reconnus, oncles, tantes… Ca révolutionne la société…
MJB : Mais un enfant viendra toujours d’un homme et d’une femme. Nous sommes d’une espèce
bisexuée. Si elle n’avait été bisexuée, je pense que les femmes auraient été exterminées depuis très
longtemps. Et il est important pour les enfants de garder cette double origine.
APGL : Mes filles savent très bien qu’un monsieur a donné une petite graine pour qu’elles existent.
Quand leurs copines leur disent : "Tu n’as pas de papa !" Elles répondent : "Mais si ! C’est lui qui a
donné sa petite graine."
MJB : Mais pourquoi l’autre femme voudrait-elle établir une filiation?
APGL : Parce qu’elle joue un rôle important.
APGL : Parce que les enfants tiennent à leurs grands-parents !
MJB : Il faut que les beaux-parents qui élèvent l’enfant aient un statut social reconnu, par rapport à
l’école, à la famille, à l’hôpital, d’accord. Mais pourquoi une filiation?
APGL : Pourquoi laisser une seule branche à la filiation, dans ce cas précis?
MJB : Ce ne sont pas des grands-parents biologiques !
APGL : Non, ce sont des grands-parents sociaux, affectifs, adoptifs, par choix !
APGL : Nous sommes dans une période où l’on mélange tout : filiation biologique, éducatrice, sociale.
MJB : Pourquoi mettre l’éducatif dans la filiation, pourquoi ne pas le mettre dans l’environnement?
APGL : Il y a une différence entre la personne qui élève l’enfant avec sa mère biologique et
l’environnement. La différence de nature de lien est une réalité. Nommer cette réalité est important.
C’est important pour l’enfant, qu’il sache à qui il a affaire et pour le "parent" qui élève? Au nom de
quoi, tu veux lui refuser ce rôle de parent qu’il exerce dans la réalité? Au nom de quoi, tu refuserais de
le nommer comme tel? Ce n’est pas une question de filiation, mais plutôt une question de parenté.
MJB : Moi, je ne vois aucun inconvénient. Tu peux l’appeler "Tata", si tu veux !
APGL : Le statut de "tata", de l’oncle, de la tante, est bien spécifique en matière de parenté. Nous
demandons un statut nouveau de coparent.
APGL : Avec mon amie, nous avons voulu cet enfant ensemble ; nous avons fait les démarches
ensemble ; c’est elle qui l’a porté. Je le considère comme mon fils, même si ce n’est pas moi qui l’ait
mis au monde. J’ai une démarche avant sa conception, dans le cadre d’un projet parental réalisé, et
de coéducation. Ce s’appelle quelque chose? C’est histoire de dire : "c’est mon fils !" Dans la
symbolique, je désirerai pouvoir l’adopter. Non pour rompre la filiation, mais afin que je sois reconnue
comme un parent. A titre éducatif et responsable. L’année dernière, mon amie travaillait beaucoup,




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partait tôt et rentrait tard. L’enfant s’est cassé le bras. Pour l’hôpital, je n’étais rien, pas la responsable,
pas le parent. Dans le quotidien, c’est très important.
MJB : Tu veux le statut du père si je comprends bien !
APGL (unanime) : Mais non ! Le statut de coparent ! Aux États-Unis, l’adoption par le coparent existe
! Tu n’aimes pas sortir de la norme !
MJB : Je n’arrive pas à sortir de la norme bisexuée.
APGL : Tu préfères un seul parent plutôt que reconnaître la réalité de la coparentalité, un nouveau
statut.
APGL : Il n’est pas question de filiation. Il ne s’agit pas de recréer une lignée génétique qui n’existe
pas. Mais créer une lignée de responsabilité et de projet. Nous rompons une symbolique, la fameuse
symbolique père / mère.
MJB : Ce n’est pas une symbolique, mais une réalité biologique.
APGL : La réalité biologique concerne uniquement les gamètes. Un enfant naît d’un gamète féminin
et d’un gamète masculin. Actuellement, avec l’évolution de la bioéthique, des femmes ont des enfants
dont elles ne sont pas les mères biologiques, dont le père ne sera pas le père biologique.
MJB : Je serais curieuse de savoir ce qui se passe au niveau de l’inconscient…
APGL : Ce qui est extraordinaire, c’est que ce n’est pas reconnu au niveau de la loi.
MJB : L’inconscient recèle des événements qui se sont déroulés dans nos familles, chez nos aïeux. Il
est difficile d’en avoir la clef. Je serais curieuse de savoir comme cela va se passer pour ces
enfants-là !
APGL : Ces choses qui empoisonnent la vie reposent souvent sur des non-dit. Nous, nous disons les
faits, nous prônons la transparence. Cela change tout !
APGL : Les parents hétérosexuels qui font appel au C.E.C.O.S. sont dans le mensonge. Le père
social passe pour le père biologique. Il est reconnu comme tel, y compris par la loi. Ce n’est pas
normal.
MJB : Je suis d’accord avec vous ! Mais j’ai d’autres préoccupations.
APGL : Est-ce que vous cela vous choque un peu que les lesbiennes qui ont trente ans aujourd’hui
aient ce désir d’enfant et n’en fassent pas un problème idéologique?
MJB : Je crois que cela correspond au désir d’être reconnu. La maternité est un facteur de
reconnaissance des femmes. Une femme qui a un enfant a plus de poids que celle qui n’en a pas.
APGL : Est-ce que ça n’a pas changé en trente ans?
MJB : Vous savez toujours combien d’enfants ont les femmes politiques !
APGL : C’est vrai que c’est plus facile pour une lesbienne d’être visible si elle a des enfants.
MJB : C’est un facteur d’intégration.
APGL : De là à en faire la cause et la motivation…
APGL : Je pense que c’est énormément réducteur. Il y a des hommes et des gays qui veulent des
enfants.
MJB : On me demande mon avis, je le donne. Moi, je me suis révoltée contre une société, où la
femme ne pouvait pas exister si elle n’avait pas fait d’enfant. Nous avons été nombreuses à avoir
voulu prouver le contraire. Nous nous sommes réalisées en dehors de la maternité. Voilà ce que
j’estime important : la femme a d’autres voies de réalisation. Cela ne veut pas dire que l’enfant n’est
pas une bonne voie pour se réaliser. Mais qu’il y a le choix.
APGL : Grâce à vous, les femmes qui ne font pas d’enfants sont moins "regardées de travers".
Chaque évolution apporte quelque chose.
MJB : J’estime que nous assistons à un retour en arrière.
APGL : Je ne pense pas. J’ai vécu dans les années 60 en Bretagne. L’homosexualité n’existait pas ! Il
a fallu que je vienne à Paris en 1968 pour découvrir l’homosexualité.


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MJB : Moi, j’étais en Normandie, en pension chez les bonnes sœurs et amoureuse d’une fille plus
âgée que moi, qui m’a dit : "mais tu es une gouine !" Je n’ai pas du tout aimé ce mot. J’ignorais la
signification, mais j’ai su que ce n’était pas un cadeau.
APGL : A l’heure actuelle, être lesbienne n’est toujours pas évident. Les filles de mon amie admettent
le mot homo, mais lesbienne ne leur plaît pas.
MJB : Lesbienne est un mot qui n’a pas été autant légitimé que homosexuel, car il ne décrit que les
femmes. Il est lourd de tout un imaginaire, des femmes qui n’aiment pas les hommes, des amazones
qui tuent des petits garçons. Mais le mot homosexuel, apparemment neutre, est pire au niveau du
sens.
APGL : Le mot lesbienne me semble être le pendant de "pédéraste", une insulte.
APGL : Pour nous, le mot "Gay" a été important, par rapport à pédé.
MJB : Avec le mot lesbienne, il faut assumer la rupture avec le mouvement féministe et assumer
d’exister par soi-même.
APGL : Comment s’est faite cette rupture?
MJB : A partir de l’arrivée de la gauche au pouvoir et l’institutionnalisation du féminisme. Dans les
années 70, homosexuels et hétérosexuels étaient main dans la main dans une dynamique
d’opposition, d’éclatement des structures, de rejet d’une société mâle. Une importante présence de
l’homosexualité a fait la force du féminisme. Quand les femmes sont reparties avec les hommes, le
combat féministe n’a plus été pris au sérieux parce qu’en perdant la non mixité, nous avions perdu la
force de contestation, de remise en question des idées reçues. Pour montrer sa force, il est
nécessaire de se séparer des hommes. Alors ils commencent à réfléchir. Cela a engendré des
bouleversements considérables dans les couples hétérosexuels. Le reflux a coïncidé avec l’arrivée de
la gauche au pouvoir et la possibilité de reconnaître certaines revendications féministes. C’est à ce
moment-là que les lesbiennes ont été mises de côté. Les hétérosexuels se sont mariées et sont
rentrées dans le rang pour se faire reconnaître. Les lesbiennes ont été et se sont marginalisées. Nous
avons quitté la culture identitaire : les mouvements, les librairies, les bouquins… Les journaux
paraissaient quand le mouvement était non-mixte et ont cessé quand il est devenu mixte.
La question que je me pose est : Pourquoi l’institutionnalisation, l’entrée dans la cité, la
reconnaissance par les structures masculines, nous coupent de la force subversive d'Éros? La lutte
pour l'avortement et la revendication de la liberté sexuelle ont été la force du mouvement féministe. En
le quittant, le militantes sont devenus conventionnelles, reconnues et ont accepté des compromis. Du
coup, elles sont intégrées, mais ne peuvent plus parler. L’université n’est ouverte aux femmes que
depuis le début du siècle. Elle transmet le savoir, la hiérarchie, des structures masculines qui sont
rodées depuis des siècles. L’institutionnalisation, c’est rentrer dans quelque chose qui est plus fort
que nous. Les féministes entrées à l’université sont perdues pour la cause.
APGL : Mais il faut bien vivre et être intégrée dans une structure.
MJB : Il faut créer des conditions pour penser librement. Nous entrons dans l’institutionnalisation de
l’homosexualité.
APGL : Mais grâce à l’institutionnalisation, des choses ont bougé pour le droit des femmes. Le
harcèlement sexuel, par exemple, est reconnu.
MJB : Oui, mais il y a moins de femmes à l’Assemblée nationale qu’en 1946 !
APGL : vous avez parlé de créer nos propres formes de légitimité, comment?
MJB : Par la culture. C’est à nous de créer des valeurs et de valoriser les personnes et les idées que
l’on estime importantes, sans se soucier de ce qui est reconnu. Tout le monde a des talents pour faire
quelque chose. Dans le cadre des 3F, j’ai construit le toit d’une maison. Mais en France, la culture est
réduite à l’écriture, la peinture, etc. Mais les réseaux associatifs, les débats participent aussi de la
culture… Nous construisons un monde.
APGL : Quel est le particularisme de l’identité homosexuelle là-dedans?
APGL : Moi, je me vis comme normale, comme naturelle.
MJB : Le jour où on m’a dit que je n’étais pas normale, je suis tombée de haut.
APGL : Beaucoup de gens que je fréquente depuis 20 ans, me renvoient que je suis normale.


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MJB : Dès que tu sors du collectif, que tu es mise en avant par tes idées, ou dans mon cas personnel
par mon livre, tu te heurtes à des oppositions.
APGL : On cherche à disqualifier ton travail par ton homosexualité…
MJB : Parce que l’on estime qu’être homo a moins de valeurs qu’être hétérosexuel.
APGL : Surtout parce que l’on ne veut pas entendre l’homosexualité.
APGL : Toi, tu travailles publiquement autour de l’homosexualité. Moi, je suis informaticienne. Je suis
récemment passée à la télé. Mes collègues savent que je suis homo et ne me renvoient rien de
négatif. Je suscite plutôt un intérêt et une espèce d’admiration. Mes compétences professionnelles
sont connues. On ne va pas m’attaquer sur mon homosexualité, car il n’y a plus d’enjeu parce que
tout le monde le sait.
MJB : Parce qu’il n’y a pas d’enjeu de pouvoirs. A l’université, je ne suis pas invitée à des colloques
car on ne veut pas y attendre parler d’homosexualité. J’ai du mal à avoir des discussions avec des
historien(ne)s sur le sujet de l’homosexualité car ça leur fait peur. Peut-être dans 20 ans… J’ai un
travail solitaire. J’écris des livres mais je n’enseigne pas à l’université. Les conférences que je fais sur
l’histoire des lesbiennes et sur l’art se déroulent dans le réseau associatif et rarement dans le milieu
institutionnel.
APGL : Si tu travaillais dans un autre domaine, tout en assumant ouvertement ton homosexualité, tu
serais probablement invitée.
MJB : J’enseigne dans des structures particulières, en l’occurrence une université américaine à Paris.
L’intitulé de mon cours, auquel ne se sont inscrites que des filles, est "couples d’artistes, images du
couple, amour et art au XXe siècle". C’est une possibilité formidable de partager des idées. Mais
l’université française n’autoriserait jamais ce genre de cours, à cause de sa rigidité institutionnelle.
APGL : En France, nous préférons les sujets "utiles" comme les maths ou le français. Il est
typiquement américain d’enseigner ces sujets.
MJB : De plus, l’université de Columbia est en pointe sur le féminisme. Les structures américaines
sont très souples. C’est pourquoi je critique l’institution française. Le PACS a au moins l’intérêt d’ouvrir
le débat.
APGL : Quelles sont ces valeurs qu’il nous faudrait défendre?
MJB : Les valeurs de l’individu car je pense que nous sommes dans une société de masse. Il faudrait
valoriser l’individualité, lui donner la possibilité de se connaître, de s’épanouir. Lutter contre les
normes collectives, qui sont très fortes à l’heure actuelle. Je pense à des valeurs spirituelles : la liberté
de penser, le droit d’être soi-même. Nous sommes obligés de tenir un rôle dans la société. Il est
révolutionnaire d’être soi-même et de retirer son masque. La liberté est un bien précieux.
APGL : Tu nous a expliqué tout à l’heure que ton choix était d’être femme sans avoir d’enfant…
MJB : Oui, il est possible de s’épanouir sans enfant. Et il y a suffisamment d’enfant au monde, pas
besoin de les faire soi-même.
APGL : Mais nous ne pouvons pas adopter.
MJB : Je regrette que les femmes ne puissent adopter un enfant. Mais cela veut dire que vous
envisagez de vivre au moins vingt ans ensemble.
APGL : Les couples qui adoptent divorcent autant que les autres.
MJB : J’ai du mal à réfléchir sur un enfant qui m’appartienne. Tu t’attaches à un gosse ! Je préfère
essayer de l’aimer dans la liberté. Les mères qui s’interposent dans la relation que l’on essaye de
construire avec le gamin sont infernales. Les enfants n’appartiennent pas aux parents.
APGL : C’est une question très subjective. Je pense que ce que j’ai réussi le mieux, sont mes enfants
et cet amour paternel qui s’inscrit dans la durée. Par contre, ma vie d’homosexuel est parsemée de
rencontres, d’échecs et de gâchis…
MJB : On est obligé d’aimer les enfants dans la durée.
APGL : Souvent je pense me chercher moi-même dans l’homosexualité, et trouver au bout le vide et
la solitude. Heureusement que j’ai mes deux fils.



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MJB : Mais tu les as fait dans un cadre hétérosexuel. Le gosse d’une amie m’a choisie comme
marraine et j’en suis enchantée. Mais c’est un type de relation différente de la parentalité. Les enfants
nous choisissent également.
APGL : Un gosse peut d’autant plus choisir d’avoir des relations avec les adultes, qu’il a deux parents
qui s’occupent de lui.
MJB : L’autre adulte arrive en général quand il y a des problèmes. La fonction de tiers non-impliqué
est très importante et permet de dénouer des conflits. J’ai cette fonction de tiers. Ce n’est pas plus
mal.
En conclusion, je dirai que, du fait que nous sommes hors de la norme, notre tâche est de nous
déconditionner le plus possible afin de retrouver notre spontanéité d’êtres humains. Notre spontanéité
homosexuelle doit être cultivée, pour retirer les barrières, les protections, les armures que nous avons
dû construire pour nous protéger. Retrouver une liberté créatrice, celle de créer sa vie, c’est la chance
que nous donne l’homosexualité.
Septembre 1998


Marie-Jo Bonnet est historienne et écrivaine. Elle écrit régulièrement dans Ex aequo et est également
l'auteure de nombreux articles et de deux livres récents (voir ci-dessous). Dans le feu de l'actualité du
PACS, le débat a été vif entre Marie-Jo Bonnet, désireuse de penser l'après PACS, et les membres
de l'APGL heureux de saluer la première reconnaissance juridique du couple homosexuel. Remarque
préalable de M.J. Bonnet : Marie-Jo Bonnet aurait souhaité pouvoir parler dans une écoute plus
attentive. Elle regrette de n'avoir pu développer sa pensée, ayant trop souvent été interrompue,
comme on le verra dans le compte-rendu. Souhaitons qu'un vrai débat (contradictoire) puisse avoir
lieu dans un mouvement gay plus ouvert à une interrogation sur le sens de l'homosexualité.
Publications récentes de Marie-Jo Bonnet :
       Les relations amoureuses entre les femmes du XVIe au XXe siècle, essai historique, Odile
        Jacob, 1995
       Un choix sans équivoque, Denoël, 1981.
       L'histoire des lesbiennes est-elle possible? dans : L'histoire sans les femmes est-elle
        possible? sous la direction d'Anne-Marie Sohn et Françoise Thélamon, Ed. Perin 1998.
       De l'émancipation amoureuse des femmes dans la cité, lesbiennes et féministes au XXe
        siècle, les Temps Modernes, mars-avril 1998.




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Familles homoparentales : questions pratiques

Grégory Betta

Permettez-moi tout d'abord de remercier l'APGL d'avoir bien voulu accorder leur confiance à mes
modestes capacités juridiques en me soumettant certains problèmes personnels, voire très intimes, et
de me faire l'honneur d'être l'invité de la présente soirée-débat.
Je me suis efforcé de préparer le débat le plus sérieusement possible, et je tenterai, dans la mesure
de mes compétences, de répondre à toutes vos attentes juridiques.
C'est en effet la première fois que je suis sollicité pour représenter la profession notariale. Pour tout
vous dire, l'organisation de la profession étant ce qu'elle est, il est rare qu'un simple
"Notaire-assistant" soit entendu, voire simplement considéré.
Mais je crois être actuellement le seul membre de la profession notariale à travailler "ostensiblement"
sur les problèmes juridiques des homosexuels.
Je rédige actuellement mon mémoire de Diplôme Supérieur du Notariat sur le Couple Homosexuel, et
je vous dois la franchise de vous avouer que tous les Notaires auxquels j'en ai parlé ont été surpris,
voire amusés …. comme si l'homosexualité évoquait simplement de vieilles blagues de potaches.
Un de mes employeurs m'a même dit, avec ironie : "Heureusement que nous savons que vous avez
une petite amie, sinon, on se serait posé des questions …"
Je vous laisse libre de juger cette triste phrase.
En fait, la profession notariale est en grande majorité composée de conservateurs, peu ouverts à
l'homosexualité. Mais vous trouverez quelques Notaires très au fait de vos problèmes, et très
réceptifs. A Paris et ailleurs …
Enfin, aucun Notaire ne refusera de traiter votre dossier sous prétexte de votre homosexualité.
Bien au contraire, votre dossier sera traité avec plus de sérieux et d'efficacité si vous lui expliquez
clairement la situation et si vous annoncez avec précision vos objectifs.
Car si le notariat, dans son ensemble, n'a pas encore une grande expérience de l'homosexualité, le
Notaire est le premier conseiller des familles, le premier dépositaire des secrets les plus inavouables,
et, surtout, le Notaire s'est adapté aux transformations et recompositions familiales des deux dernières
décennies. Et ce bien avant le législateur; à titre d'exemple, le PACS, qui actuellement défraye la
chronique :
C'est la première fois que le Législateur s'intéresse à un contrat de l'union libre, alors que les Notaires
ont planché sur le sujet depuis plus de dix ans, lors des congrès de 1984 et 1988, mettant au point les
fameux "contrats de concubinage".
Je vous invite donc à vous rendre chez votre Notaire et à exposer votre situation et les difficultés
qu'elles vous posent, sur divers plans juridiques.
Conseiller des familles, le Notaire intervient dans toutes les étapes de la vie familiale :

            à la naissance.

            lors de l'union, le mariage ou l'union libre.

            lors des investissements importants.

            au décès.
Avant de vous exposer quelques réponses à des questions pratiques qui m'ont déjà été posées, je
vais essayer de vous donner les principes directeurs qui gouvernent le droit français, et les obstacles
que vous y rencontrez, en ce qui concerne deux domaines qui préoccupent particulièrement votre
association :
    I.) la filiation, ou, moins juridique, la parentalité.


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    II.) la transmission de vos biens, qui se prépare dès l'acquisition.m.
I. La filiation, ou parentalité
La famille française est organisée autour de la famille légitime, c'est à dire le couple marié et les
enfants communs.
Même si les enfants naturels (c'est à dire non légitimes) ne sont plus les "bâtards" rejetés d'autrefois,
les filiations dites "secondaires", c'est à dire les filiations naturelles et adoptives, sont bâties sur le
modèle de la filiation légitime, et par référence à cet exemple.
Pour ce qui concerne les parents gays et lesbiens, on n'évoquera même pas la filiation légitime, qui
est hors de portée. La filiation légitime n'existe qu'avec le mariage.
Je n'aborderai pas non plus la filiation adoptive. Vous savez toutes et tous qu'en droit français,
l'adoption n'est pas ouverte au couple homosexuel : il faut se présenter comme célibataire de plus de
28 ans, et soit cacher son homosexualité, soit "tomber" sur des enquêteurs sociaux ouverts d'esprit.
Mais encore, il ne s'agirait là que d'un lien unilatéral de filiation.
1) Lien unique de filiation

    Car tel est le plus gros problème, pour vous, de la filiation naturelle :

    Elle ne créera qu'un seul lien de filiation voulu.

    Je m'explique : la filiation légitime crée deux liens de filiation pour l'enfant : un vers son père et
    un vers sa mère.

    Or, en droit français, la condition d'existence d'un double lien de filiation est la différence de
    sexes des parents : il ne peut y avoir deux pères, ni deux mères.

    Ainsi, dans le cas d'un couple homosexuel désireux d'avoir un enfant, quel que soit le mode
    de procréation choisi, il n'y aura l'établissement que d'un seul lien de filiation voulu :

         a) Deux femmes avec donneur anonyme : un seul lien de filiation sera établi avec la
         femme ayant porté l'enfant.

         b) Deux femmes avec donneur connu : un lien de filiation voulu sera établi avec la
         femme ayant porté l'enfant. Il est possible que le donneur connu reconnaisse l'enfant;
         cela créera un deuxième lien de filiation, mais par rapport au couple de départ, le
         couple de deux femmes, il ne subsistera qu'un seul lien de filiation.

         c) Deux hommes avec mère porteuse : idem que ci-dessus.

    Or, en droit français, le sort de l'enfant, c'est à dire l'autorité parentale, sa résidence,
    l'administrateur de ses biens … découle directement de la filiation.

    Par rapport au membre du couple avec lequel sera créé le lien de filiation, tout se passera
    normalement et comme vous le désirez.

    Le problème naîtra dans les rapports juridiques entre l'enfant et l'autre membre du couple, qui,
    juridiquement, est un étranger pour l'enfant.
2) Recherche de l'autre lien biologique

    Par ailleurs, le droit français a une autre particularité : s'il ne permet au couple homosexuel de
    n'établir qu'un seul lien de filiation avec l'un des deux membres du couple, il a tendance à
    rechercher et à faciliter la reconnaissance du parent de l'autre sexe.

    Dès lors, et j'évoque ce problème car j'ai senti qu'il s'agissait d'une crainte latente, si vous
    avez recours à un donneur connu pour procréer (pour ce qui est des hommes, je dirai, sans
    rire, qu'il me parait difficile d'avoir affaire à une porteuse inconnue), ce donneur connu
    disposera de tout un arsenal de facilités étonnantes pour faire reconnaître sa parentalité.
3) Le droit de la filiation est incontournable



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Enfin, le droit de la filiation est d'ordre public, c'est à dire qu'on ne peut déroger aux règles édictées.
On ne peut passer des conventions, des contrats sur la filiation d'un futur enfant.
En résumé :
       le couple homosexuel ne crée qu'un seul parent juridique, et il est nécessaire de bien se
        préparer pour créer un lien entre l'autre membre du couple et l'enfant.
       le parent biologique peut très facilement devenir le parent juridique.
       le droit de la filiation est incontournable.
II. La transmission des biens (qui se prépare dès l'acquisition)
Première règle à retenir et à respecter : en la matière, il n'y a pas de recette miracle universelle. On se
trouve certes dans un domaine beaucoup plus malléable que la filiation, mais retenez bien que
CHAQUE SITUATION A SA SOLUTION PROPRE, et encore, une même situation évolue et
comprend de nombreux contrastes.
De plus, en ce qui concerne l'APGL, la transmission doit être envisagée sous deux angles :
       transmission au sein du couple.
       transmission à l'enfant.
Permettez-moi de revenir sur la famille légitime :
       dans un couple marié avec enfants, en toute bonne logique, ce qui est transmis au sein du
        couple (du mari à l'épouse, ou de l'épouse au mari) est ensuite transmis à l'enfant, quel que
        soit l'ordre des décès, grâce au double lien de filiation.
       dans un couple homosexuel, un seul membre du couple a un lien juridique avec l'enfant.
Or, le lien juridique est important, il permet une transmission à moindres frais.
Abattements et pourcentage plus faible.
Lorsqu'il n'y a pas de lien juridique, le tarif est de 60 %, avec un abattement de … 10.000 francs.
Exemple : le patrimoine de celui qui décède est de 1.010.000 francs :
Celui qui survit recueille 410.000 francs et verse 600.000 francs à l'état.
Imaginons que nous mettions au point un système qui permette une transmission au sein du couple.
C'est à dire une première transmission entre personnes n'ayant aucun lien juridique.
Le parent-juridique décède; tous les biens sont alors transmis au membre du couple qui n'a aucun lien
de droit avec l'enfant.
Et il faudra alors une deuxième transmission entre personnes n'ayant aucun lien juridique, qui sera
plus coûteuse que si lors de la 1° transmission, une partie des biens étaient revenus à l'enfant.
Si tant est que le non-parent souhaite toujours transmettre à l'enfant; personne ne sait ce qui peut
arriver …
C'est pourquoi il me sera impossible de vous donner des recettes générales, mais simplement des
règles à respecter et des pistes à suivre.
Je reste à la disposition de chacun pour étudier avec précision son cas particulier, en fonction du
patrimoine, du type de patrimoine, de la situation réelle (enfants, parents, grands-parents) et des
désirs de chacun.
Les règles minimales à respecter sont les suivantes :
       ne pas oublier que tout est éphémère, même (et surtout?) l'amour.
       ne pas se contenter de faciliter la transmission au sein du couple, mais avoir toujours à l'esprit
        la transmission ultérieure à l'enfant.
       un montage juridico-fiscal doit répondre à un besoin, à une volonté relative à l'avenir familial,
        et non simplement au désir de réaliser une économie fiscale : mieux vaut parfois payer "plein
        pot" et avoir l'héritier que l'on désire.
Les pistes sont les suivantes :


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Deux transmissions sont à étudier, qui sont très différentes :

             la transmission du non-parent au parent, ou du non-parent à l'enfant, qui générera un
              conflit avec les réserves héréditaires du non parent (ses propres parents).

             Cette transmission peut se faire sans risque en pleine propriété, puisqu'elle dirigera le
              patrimoine vers la lignée de l'enfant.

             la transmission du parent au non-parent, qui doit protéger et prévoir les droits futurs
              de l'enfant, car la transmission suivante du non-parent à l'enfant sera problématique.

    Cette transmission serait utilement partagée entre :

             nue-propriété réservée à l'enfant (du parent à l'enfant).

             usufruit transmis du parent au non-parent.

    L'usufruit a cet avantage qu'il s'éteint au décès du non-parent, et revient automatiquement à
    l'enfant sans droits de succession.

    En raison de la présence d'un enfant qui n'a de lien de droit qu'avec un seul des
    protagonistes, et qu'on souhaite bénéficiaire final, il est nécessaire d'éviter un parallélisme des
    transmissions.

    La société civile peut être un outil utile dans le schéma précédent.
La "tontine" est traditionnellement utilisée, mais il semble plus utile de prévoir :
       une société tontiniaire, pour éviter le plafonnement de l'avantage à 500.000 francs.
       une tontine à durée limitée, renouvelable, pour prévenir les cas de mésentente.
       un bénéfice en usufruit pour le non-parent.

    (la tontine permet une transmission à 6 % au lieu de 60 % de droits)
On rencontre aussi le "démembrement croisé"

    Dans ce démembrement croisé, il faudrait limiter toute acquisition en nue-propriété par le
    non-parent, en lui prévoyant par exemple une plus grande part d'usufruit.
En résumé :
Il n'y a pas de règles universelles, chaque cas est particulier, mais il ne faut pas voir dans cette
transmission une simple transmission au sein d'un couple, ou une simple transmission entre
concubins ayant un enfant commun, mais : une transmission intéressant au moins trois personnes (la
situation se complique si chacun a un enfant) où sur trois liens possibles, il n'existe qu'un lien de droit.
Conclusion et questions
Le droit n'est pas adapté à la famille homoparentale.
Le PACS est une première avancée sociale, mais à lire et écouter les débats, nous sommes très loin
de la reconnaissance de la famille homoparentale.
Votre Notaire, spécialiste des "acrobaties familiales", saura utilement vous conseiller sur le sujet.
Si vous en rencontrez un qui n'est pas très ouvert à l'homoparentalité, il sera au moins intéressé par la
difficulté technique …
Pour illustrer mes propos, je vous propose quelques questions-réponses préalablement préparées,
mais réelles puisque émanant de votre association, et je vous laisserai ensuite la parole, car je crois
qu'il s'agit d'un débat …
Question n° 001 - FILIATION NATURELLE : lien unique de filiation. AUTORITE PARENTALE :
transfert au profit de la compagne.



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   Je suis une femme vivant en couple avec une autre femme.
   Je suis mère d'un enfant né par insémination artificielle (à l'étranger).
   Je souhaite qu'à mon décès, mon enfant soit à la charge de ma compagne, et sous sa
   responsabilité.
Réponse n° 001

   Votre question nécessite l'analyse de votre situation actuelle (1.), la prévision du sort de votre
   enfant à votre décès (2.) et la recherche d'une solution conforme à votre volonté (3.).

   1. Situation actuelle

   Étant le parent unique de votre enfant, vous exercez seule l'autorité parentale en application
   de l'article 374 alinéa 1 du code civil.

   Art. 374 alinéa 1 : Lorsque la filiation d'un enfant naturel n'est établie qu'à l'égard de l'un de
   ses deux parents, celui-ci exerce seul l'autorité parentale.

   Vous "administrez" ses éventuels biens "sous contrôle judiciaire", en application de l'article
   389-2 du code civil.

   Art. 389-2 : L'administration légale est placée sous le contrôle du Juge des tutelles lorsque
   l'un ou l'autre des parents est décédé ou se trouve dans l'un des cas prévus à l'article 373;
   elle l'est également, à moins que les parents n'exercent en commun l'autorité parentale,
   lorsque les père et mère sont divorcés ou séparés de corps, ou encore lorsque le mineur est
   un enfant naturel.

   Ceci signifie que vous gérez seule les biens de votre enfant pour les opérations courantes
   (dites "actes d'administration") mais êtes assistée par le Juge des Tutelles pour les opérations
   exceptionnelles, plus importantes (dites "actes de disposition").

   2. Sort de votre enfant à votre décès

   En application de l'article 373-5 du code civil, à votre décès, votre enfant devenant orphelin,
   s'ouvre une "TUTELLE" (si celui-ci est encore mineur) nécessitant la désignation d'un tuteur.

   Art. 373-5 : S'il ne reste plus ni père ni mère en état d'exercer l'autorité parentale, il y aura lieu
   à l'ouverture d'une tutelle ainsi qu'il est dit à l'article 390 ci-dessus.

   Ce "tuteur" exercera en vos lieu et place l'autorité parentale sur votre enfant, et administrera
   ses éventuels biens.

   Cet éventuel futur "tuteur" aura sur votre enfant des droits plus limités que les vôtres, qu'il
   exercera sous le contrôle d'un "conseil de famille" et du Juge des Tutelles.

   3. Solution conforme à votre volonté

   L'article 397 du code civil vous permet de désigner dès aujourd'hui l'éventuel futur tuteur de
   votre enfant, et donc de choisir votre compagne à cet effet.

   Art. 397 : Le droit individuel de choisir un tuteur, parent ou non, n'appartient qu'au dernier
   mourant des père et mère, s'il a conservé, au jour de sa mort, l'exercice de l'administration
   légale ou de la tutelle.

   En application de l'article 398 du code civil, cette nomination ne peut être faite que sous la
   forme d'un testament ou d'une déclaration spéciale devant notaire.

   Art. 398 : Cette nomination ne peut être faite que dans la forme d'un testament ou d'une
   déclaration spéciale devant Notaire.

   La déclaration spéciale devant notaire présente tous les avantages de l'acte authentique, et
   notamment l'assurance de la conservation de l'acte (ce qui n'est pas le cas d'un simple
   testament qui peut être perdu ou détruit).


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   Lors de cette déclaration, il vous est conseillé de désigner une ou deux autres personnes en
   cas de pré-décès de votre compagne (tout doit être prévu).

   Précision : Votre compagne exercerait vos droits actuels sous le contrôle d'un conseil de
   famille.

   Ce conseil de famille serait composé de 4 à 6 membres désignés par le Juge des Tutelles
   (art. 407 du code civil), parmi vos parents et alliés (art. 408 du code civil) mais aussi parmi vos
   amis ou voisins (art. 409 du code civil).

   Art. 407 : Le conseil de famille est composé de quatre à six membres, y compté le subrogé
   tuteur, mais non le tuteur ni le Juge des tutelles.

   Le juge les désigne pour la durée de la tutelle. Il peut, néanmoins, sans préjudice des articles
   428 et suivants, pourvoir d'office au remplacement d'un ou plusieurs membres en cours de
   tutelle afin de répondre à des changements qui auraient pu survenir dans la situation des
   parties.

   Art. 408 : Le juge des tutelles choisit les membres du conseil de famille parmi les parents ou
   alliés des père et mère du mineur, en appréciant toutes les circonstances du cas : la proximité
   du degré, le lieu de la résidence, l'âge et les aptitudes des intéressés.

   Il doit éviter, autant que possible, de laisser l'une des deux lignes sans représentation. Mais il
   a égard, avant tout, aux relations habituelles que le père et la mère avaient avec leurs
   différents parents ou alliés, ainsi qu'à l'intérêt que ces parents ou alliés ont porté ou paraissent
   pouvoir porter à la personne de l'enfant.

   Art. 409 : Le juge des tutelles peut aussi appeler pour faire partie du conseil de famille, des
   amis, des voisins ou toutes autres personnes qui lui semblent pouvoir s'intéresser à l'enfant.

   L'article 408 alinéa 2 du code civil impose au Juge des Tutelles, lors de la désignation des
   membres du conseil de famille, d'avoir "égard, avant tout, aux relations habituelles que le père
   et la mère avaient avec leurs différents parents ou alliés, ainsi qu'à l'intérêt que ces parents ou
   alliés ont porté ou paraissent pouvoir porter à la personne de l'enfant".

   Conseil supplémentaire :

   En conséquence, et en prévision de cette désignation, il vous est conseillé de faire état dans
   votre déclaration spéciale devant Notaire de vos relations actuelles avec les tiers. Cet état
   pourrait influencer le Juge des Tutelles lors de la désignation du conseil de famille.

   Coût MINIMUM de la déclaration spéciale devant Notaire :

          Émoluments du Notaire : 430,00 F. H.T.

          Droits d'enregistrement et de timbres (pour l'état) : Environ 700 F.

          TVA sur émoluments (pour l'état) : 89 F.

          Publication de la disposition au fichier central des dispositions de dernières volontés :
           environ 150 F.

   Soit au total, environ 1.400 francs.


Question n° 002 : FILIATION NATURELLE : double lien de filiation.

   CONVENTION sur FILIATION : interdiction générale.
   AUTORITÉ PARENTALE, RÉSIDENCE, DROITS DE VISITE ET D'HÉBERGEMENT.

   Je suis une femme seule, homosexuelle.
   J'envisage d'avoir un enfant avec un homme seul, homosexuel lui aussi.


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   Nous souhaiterions fixer le sort de l'enfant avant sa naissance.
   Nous sommes d'accord pour le reconnaître tous les deux, exercer conjointement l'autorité
   parentale, fixer sa résidence chez moi et déterminer dès aujourd'hui les droits de visite et
   d'hébergement du futur père.
Réponse n° 002

   Votre souhait est difficile à réaliser car votre volonté actuelle semble contraire au récent article
   16-7 du code civil (Loi n° 94-653 du 29 juillet 1994) qui dispose que "Toute convention portant
   sur la procréation ou la gestation pour le compte d'autrui est NULLE". De plus, l'article 16-9 du
   Code civil précise que cette disposition est "d'ordre public", c'est-à-dire qu'il ne peut y être
   dérogé.

   article 16-7 : Toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte
   d'autrui est nulle.

   article 16-9 : Les dispositions du présent chapitre sont d'ordre public.

   Cette règle impérative s'oppose à ce qu'un accord valable soit conclu avant la conception de
   l'enfant.

   Lorsque l'enfant sera conçu, il sera possible de commencer à fixer certains éléments du sort
   de l'enfant. Nous allons étudier la filiation de l'enfant ou la détermination de ses parents (1.),
   l'autorité parentale exercée sur l'enfant (2.), le nom de l 'enfant (3.), la fixation de sa résidence
   future (4.) et les droits de visite et d'hébergement (5.).

   1. Filiation de l'enfant (ou détermination de ses parents)

   Vous m'exposez être tous deux d'accord pour reconnaître l'enfant. La filiation de l'enfant sera
   alors dite "naturelle", c'est à dire "hors mariage". Examinons la forme de cette double
   reconnaissance (a), et les conséquences juridiques de cette double reconnaissance (b).

   a) Forme de la double reconnaissance

   La filiation de l'enfant naturel s'établit indépendamment vis à vis de chacun des parents
   (caractère "divisible" de la filiation naturelle : article 335 alinéa 3 du Code civil) : un acte
   POSITIF de reconnaissance doit avoir lieu, prévu par l'article 334-8 du Code civil.

   article 334-8 : La filiation naturelle est légalement établie par la reconnaissance volontaire.

   La filiation naturelle peut aussi se trouver légalement établie par la possession d'état ou par
   l'effet d'un jugement.

   D'après l'article 335 du Code civil, alinéa 1, la reconnaissance, pour être valable, doit être
   authentique : elle peut être faite dans l'acte de naissance, par acte reçu par l'Officier de l'état
   civil (maire ou, lors d'un acte de mariage, un acte de décès…), en cours de Procédure civile
   ou pénale, ou par acte notarié :

   La reconnaissance de l'enfant peut en effet faire l'objet d'un acte notarié spécifique, ou être
   incluse dans un acte contenant d'autres dispositions (donation, contrat de mariage).

   article 335 : La reconnaissance d'un enfant naturel peut être faite dans l'acte de naissance,
   par acte reçu par l'officier de l'état civil ou par tout autre acte authentique.

   L'acte comporte les énonciations prévues à l'article 62.

   Il comporte également la mention que l'auteur de la reconnaissance a été informé du
   caractère divisible du lien de filiation naturelle.

   Précision : Dès la conception, et même avant la naissance, la reconnaissance de l'enfant est
   possible. En revanche, à notre avis, il n'est pas possible de reconnaître un enfant avant sa
   conception.



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   Dans votre cas, il vous est conseillé, dès que la grossesse sera certaine, de vous rendre chez
   un Notaire pour l'établissement d'un acte de double reconnaissance volontaire afin de fixer au
   plus tôt votre accord, et éviter tout problème de filiation ultérieur.

   b) Conséquences de la double reconnaissance

   En conséquence de cette double reconnaissance, l'enfant aura un père et une mère, une
   filiation naturelle établie à l'égard de chacun de ses parents.

   2. Autorité parentale exercée sur l'enfant

   L'autorité parentale est une notion définie par l'article 371-2 du Code civil : son but est la
   protection de l'enfant dans sa sécurité, sa santé et sa moralité ; ses moyens sont le droit et
   devoir de garde, de surveillance et d'éducation.

   article 371-2 : L'autorité appartient aux père et mère pour protéger l'enfant dans sa sécurité,
   sa santé et sa moralité.

   Ils ont à son égard droit et devoir de garde, de surveillance et d'éducation.

   Comme nous l'avons ci-dessus précisé, l'attribution de l'exercice de l'autorité parentale sur
   l'enfant (exercice conjoint, par le père ou par la mère) ne peut être décidée avant la
   conception de l'enfant. Le Code civil fixe avec précision les conditions de cette attribution, en
   ce qui concerne l'enfant naturel.

   1° cas : L'article 372 du Code civil prévoit que l'autorité parentale est exercée en commun par
   les deux parents si ceux-ci l'ont tous les deux reconnu avant qu'il n'ait atteint l'âge d'un an (ce
   qui serait votre cas), et s'ils vivent ensemble au moment de la seconde reconnaissance (ce
   qui ne serait pas votre cas).

   article 372 : L'autorité parentale est exercée en commun par les deux parents s'ils sont
   mariés.

   Elle est également exercée en commun si les parents d'un enfant naturel, l'ayant tous deux
   reconnu avant qu'il ait atteint l'âge d'un an, vivent en commun au moment de la
   reconnaissance concomitante ou de la seconde reconnaissance.

   Les dispositions de l'alinéa précédent ne font pas obstacle à celles des troisième et quatrième
   alinéas de l'article 374.

   2° cas : L'article 374 alinéa 2 du Code civil dispose que l'autorité parentale est exercée en
   commun par les deux parents si ceux-ci l'ont tous deux reconnus et s'ils en font la déclaration
   conjointe devant le greffier en chef du Tribunal de Grande Instance.

   article 374 : Lorsque la filiation d'un enfant naturel n'est établie qu'à l'égard de l'un de ses
   deux parents, celui-ci exerce seul l'autorité parentale.

   Lorsque sa filiation est établie à l'égard de ses deux parents selon des modalités autres que
   celles prévues à l'article 372, l'autorité parentale est exercée par la mère. Toutefois, elle est
   exercée en commun s'ils en font la déclaration conjointe devant le greffier en chef du Tribunal
   de grande instance.

   Dans tous les cas, le Juge aux affaires familiales peut, à la demande du père, de la mère, du
   ministère public, modifier les conditions d'exercice de l'autorité parentale à l'égard d'un enfant
   naturel. Il peut décider qu'elle sera exercée soit par l'un des deux parents, soit en commun par
   le père et la mère ; il désigne, dans ce cas, le parent chez lequel l'enfant aura sa résidence
   habituelle.

   Le juge aux affaires familiales peut accorder un droit de surveillance au parent qui n'a pas
   l'exercice de l'autorité parentale. Il ne peut lui refuser un droit de visite et d'hébergement que
   pour des motifs graves.

   En cas d'exercice en commun de l'autorité parentale, la parent chez lequel les enfants ne


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APGL Ŕ Débathèmes Ŕ Saison 1998 1999


   résident pas habituellement contribue à leur entretien et à leur éducation à proportion des
   facultés respectives des parents.

   3° cas : A défaut, l'autorité parentale est exercée par la mère (article 374 alinéa 2 du Code
   civil).

   Précision : Dans tous les cas, le Juge aux affaires familiales peut, à la demande du père, de la
   mère, du ministère public, modifier les conditions d'exercice de l'autorité parentale à l'égard
   d'un enfant naturel. Il peut décider qu'elle sera exercée soit par l'un des deux parents, soit en
   commun par le père et la mère ; il désigne, dans ce cas, le parent chez lequel l'enfant aura sa
   résidence habituelle. (article 374 alinéa 3 du Code civil).

   Selon nous, le Juge aux Affaires Familiales doit "tenir compte" (attention, "tenir compte" ne
   signifie pas "suivre"), en application de l'article 290 du Code civil :

          des accords passés entre époux.

          des renseignements recueillis au cours de l'enquête sociale qui peut être demandée
           par le Juge.

          des sentiments exprimés par les mineurs "capables de discernement".

   Dans votre cas, il vous est conseillé, dès la naissance de l'enfant, de faire la déclaration
   conjointe d'exercice en commun de l'autorité parentale devant le Greffier en chef du Tribunal
   de Grande Instance, comme vous en êtes convenus. La Jurisprudence ne connaît pas de cas
   où les parents auraient effectué cette déclaration avant la naissance de l'enfant. A notre avis,
   il n'est pas possible d'effectuer cette démarche avant la naissance de l'enfant.

   3. Le nom de l'enfant

   Le nom de l'enfant naturel est clairement défini par l'article 334-1 du Code civil : si l'enfant a
   été reconnu par ses deux parents en même temps, il porte le nom du père. Sinon, il porte le
   nom de celui qui l'a reconnu en premier.

   article 334-1 : L'enfant naturel acquiert le nom de celui de ses deux parents à l'égard de qui sa
   filiation est établie en premier lieu ; le nom de son père, si sa filiation est établie
   simultanément à l'égard de l'un et de l'autre.

   4. La fixation de la résidence future de l'enfant

   En général, l'enfant réside chez le parent qui exerce l'autorité parentale.

   Si l'autorité parentale est exercée par les deux parents qui ne résident pas ensemble, ceux-ci
   se mettent d'accord pour fixer la résidence de l'enfant.

   A défaut, ils peuvent saisir le Juge aux affaires familiales qui fixera la résidence de l'enfant en
   fonction de l'intérêt de l'enfant.

   5. Le droit de visite et d'hébergement du futur père

   En préalable, rappelons que pour qu'il y ait droit de visite du "futur père", il faut que la
   résidence soit effectivement fixée chez la mère. En effet, si désaccord il y a sur la résidence
   de l'enfant, rappelons encore que c'est le Juge aux Affaires familiales qui la fixera.

   Dans un 1° temps, nous imaginons que tout s'est passé selon les prévisions des parties : les
   deux parents exercent ensemble l'autorité parentale (déclaration conjointe), et l'enfant réside
   chez sa mère.

   Dans ce cas, les parents sont libres d'organiser comme bon leur semble le droit de visite et
   d'hébergement du père.

   En cas de désaccord, le Juge aux Affaires Familiales en décidera, toujours en tenant compte


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    des éléments ci-dessus énumérés.

    Dans un 2° temps, nous imaginons qu'il y a eu désaccord entre les parents au moment de
    l'établissement de l'autorité parentale. En attendant que le Juge tranche éventuellement,
    l'autorité parentale est attribuée à la mère en application de l'article 374 alinéa 2 du Code civil.

    Remarquons que dans ce cas, l'article 374 alinéa 4 du Code civil dispose que le Juge aux
    Affaires Familiales ne peut refuser un droit de visite et d'hébergement au père que pour des
    "motifs graves".

    Conclusion

    En conclusion, il n'est pas possible de donner effet à un accord sur la filiation de l'enfant avant
    sa conception. Les contrats portant sur la filiation sont nuls. Il vous est conseillé une
    reconnaissance authentique, devant Notaire, pendant la grossesse.

    En ce qui concerne l'autorité parentale, la résidence de l'enfant et les droits de visite et
    d'hébergement, en cas de désaccord, c'est le Juge aux Affaires Familiales qui tranchera.

    Mais le Juge aux Affaires Familiales devra tenir compte des accords passés entre époux.

    Dès lors, il vous est conseillé, dans la reconnaissance authentique, de préciser ce que vous
    avez prévu pour l'exercice de l'autorité parentale, la résidence de l'enfant et les droits de visite
    et d'hébergement.

    Peut-être le Juge appliquera-t-il ces accords.

    Coût MINIMUM de la reconnaissance authentique devant Notaire :

           Émoluments du Notaire : 430,00 F. H.T.

           Droits d'enregistrement et de timbres (pour l'état) : Environ 700 F.

           TVA sur émoluments (pour l'état) : 89 F.

    Soit au total, environ 1.300 francs.


Question n° 003 : FILIATION NATURELLE : lien unique de filiation - effets de la reconnaissance.

    Je suis une femme homosexuelle, vivant avec ma compagne.
    J'envisage d'avoir un enfant avec un homme, homosexuel lui aussi.
    Nous souhaitons tous les trois que l'enfant sache qui est son père, mais qu'il n'ait ni droits ni
    devoirs envers l'enfant.
    Que se passera-t-il si l'homme reconnaît son enfant?
Réponse n° 003

    On ne peut vouloir une chose et son contraire : tout lien de filiation entraîne des droits du
    parent sur l'enfant, et des devoirs dudit parent envers l'enfant.

    Comme vous le savez, la Loi ne reconnaît pas de "filiation homosexuelle". Vous choisissez
    donc de procréer de manière naturelle, ce que la Loi n'interdit pas.

    Mais la Loi ne prévoit pas votre cas. Dès lors qu'il existe un père biologique identifié et
    connaissant sa qualité, il existe un double risque de reconnaissance de ce lien de filiation
    naturelle qui, par ses conséquences (3) réduirait vos désirs à néant :

           soit une reconnaissance de la part du père (1).

           soit une action en recherche de paternité (2).



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   1°) Reconnaissance par le père

   Cette reconnaissance peut être effectuée à tout moment, dès la conception de l'enfant, avant
   même sa naissance, et jusqu'au décès du père. En effet, cette reconnaissance peut figurer
   dans un testament authentique (reçu par un Notaire), dont le contenu ne serait connu qu'au
   décès de celui-ci.

   Rien ne peut empêcher cette faculté de reconnaissance à tout moment, sauf le mariage de la
   mère avec un homme qui élèverait l'enfant (art. 334-9 du Code civil, mais cet homme
   deviendrait le père définitif de cet enfant), ce qui ne sera sans doute pas votre cas.

   Dès lors, cette épée de Damoclès existera pendant toute la vie du père biologique.

   Cette reconnaissance éventuelle pourrait être contestée, mais l'auteur de la reconnaissance
   étant le père biologique de l'enfant, cette contestation serait vouée à l'échec.

   2°) Action en recherche de paternité

   De plus, même en l'absence de reconnaissance, la paternité du père biologique peut être
   reconnue par le biais de l'action en recherche de paternité.

   Cette action peut être exercée par le représentant légal de l'enfant pendant sa minorité.
   Certes, la mère, dans le cas exposé, ne l'exercera sans doute pas. Mais la connaissance
   notoire du père présente un double risque :

          en cas de décès de la mère, peut-être le tuteur exercera-t-il cette action?

          ou l'enfant a lui-même la possibilité d'exercer cette action dans les deux ans de sa
           majorité, soit jusque l'âge de 20 ans.

   Ajoutons que cette action est vouée à la réussite puisque le père prétendu est le père
   biologique.

   3°) Conséquences de la reconnaissance du lien de filiation

   Si le lien de filiation est établi avec le père, par reconnaissance ou à la suite d'une action en
   recherche de paternité, les conséquences seront, en résumé, les suivantes :

   Droits du père :

          possibilité d'accès immédiat à l'autorité parentale sur l'enfant, par saisine du Juge aux
           Affaires Familiales, en application de l'article 374 alinéa 3 du Code civil.

       article 374 alinéa 3 : Dans tous les cas, le Juge aux affaires familiales peut, à la
       demande du père, de la mère, du ministère public, modifier les conditions d'exercice
       de l'autorité parentale à l'égard d'un enfant naturel. Il peut décider qu'elle sera
       exercée soit par l'un des deux parents, soit en commun par le père et la mère ; il
       désigne, dans ce cas, le parent chez lequel l'enfant aura sa résidence habituelle.

          A défaut d'autorité parentale, possibilité d'obtenir un "droit de surveillance". Les droits
           de visite et d'hébergement ne peuvent lui être refusés que pour motifs graves.

       Art. 374 alinéa 4 : Le juge aux affaires familiales peut accorder un droit de
       surveillance au parent qui n'a pas l'exercice de l'autorité parentale. Il ne peut lui
       refuser un droit de visite et d'hébergement que pour des motifs graves.

          sans aucun doute l'autorité parentale et l'administration des biens de l'enfant en cas
           de décès de la mère.

          droit de choisir le tuteur de l'enfant (art. 397 du Code civil) s'il survit à la mère.

   … etc …


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    Devoirs du père :

           Obligation d'entretenir l'enfant, même s'il n'a pas l'autorité parentale.

    Droits de l'enfant :

           L'enfant devient ainsi héritier du père.

    Conclusion

    En conclusion, et à notre humble avis, dans le type de procréation que vous décrivez, dans la
    mesure où vous souhaitez que le père biologique n'ait aucun lien juridique avec l'enfant, le
    plus sage est de couper tout lien avec le père biologique.

    Ne voyant pas l'enfant, celui-ci ne se sentira peut-être pas naître de fibre paternelle.

    Si vous souhaitez informer l'enfant de sa paternité, il est prudent d'attendre qu'il ait l'âge de 20
    ans, de manière à ce qu'il ne puisse pas exercer l'action en recherche de paternité.
Octobre 1998




Grégory BETTA est Notaire Assistant. Il est titulaire du Diplôme Supérieur du Notariat de PARIS, d'un
DESS en Droit Notarial PARIS I - PANTHÉON SORBONNE.
Grégory Betta est en outre Maître en droit (REIMS Champagne-Ardennes).
E.MAIL : betta@wanadoo.fr
SITE INTERNET : http//www.perso.wanadoo.fr/betta/
Mémoire de Diplôme Supérieur du Notariat en cours : "Le couple homosexuel" Le compte-rendu a été
rédigé par l'auteur.




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Les lois de l'amour : politiques de la sexualité en France

Intervenant : Jeanine Mossuz-Lavau

La Révolution française supprime les lois condamnant le crime de sodomie et, pendant une assez
longue période il n'y a pas de textes discriminatoires à l'encontre des homosexuels. La norme
hétérosexuelle apparaît relativement récemment par les lois qui sont votées par le gouvernement de
Vichy.
Le 6 août 1942, Pétain signe une ordonnance qui interdit les relations homosexuelles avec un mineur
de moins de 21 ans. Le code pénal prévoit "une peine d'emprisonnement de six mois à trois ans et
une amende de 2000F à 6000F, à quiconque aura, […], soit pour satisfaire ses propres passions
commis un ou plusieurs actes impudiques contre nature avec un mineur de son sexe âgé de moins de
21 ans." À la libération, ce texte de Vichy n'est pas annulé. L’ordonnance du 8 février 1945 prévoit une
peine d’emprisonnement de six mois à trois ans et une amende de 60F à 15000F… À cette époque, la
majorité pour les relations hétérosexuelles était de 15 ans, cette distinction constituait donc une
importante discrimination.
De plus, en 1946 un article de loi, qui fera partie ultérieurement du statut général des fonctionnaires,
stipule : "nul ne peut-être nommé à un emploi public s'il n’est de bonne moralité" permettra de justifier
des répressions.
Un article du code du travail stipule : "le maître doit se conduire envers l'apprenti en bon père de
famille, surveiller sa conduite et ses mœurs, soit dans la maison soit au dehors, et avertir ses
parents[…] des penchants vicieux qu'il pourrait manifester" permet de justifier les licenciements pour
mauvaise moralité.
Le 1er février 1949, le Préfet de Police de Paris prend une ordonnance : "dans tous les bals […] il est
interdit aux hommes de danser entre eux"
La loi du 30 juillet 1960 autorise le gouvernement à prendre des mesures susceptibles de réduire la
consommation d'alcool […]et de lutter contre l'homosexualité. La même année, l'article 330 est
complété par une ordonnance qui aggrave la peine : "lorsque l'outrage public à la pudeur consistera
en un acte contre nature avec un individu de même sexe".
En 1968, la France adopte la classification de l'O.M.S. Organisation Mondiale de la Santé (datant de
1965) concernant les maladies mentales dans laquelle figure l'homosexualité au même titre que le
fétichisme, l’exhibitionnisme, la nécrophilie…
L'ensemble de ces textes permet aux pouvoirs publics des années soixante d'ériger l'hétérosexualité
en norme.
Des associations se créent pour obtenir une certaine acceptation de l'homosexualité par l'abolition des
deux principaux articles de loi qui créent une discrimination à l'encontre des homosexuels : celui qui
aggrave les peines pour outrage à la pudeur et celui qui établit la majorité homosexuelle à un âge
supérieur à celui de la majorité hétérosexuelle.
Les hommes politiques vont être interpellés et les réactions seront différentes selon les partis. Par
exemple, en 1972 le Parti Communiste par la voix de Roland Leroy répond dans l'Humanité : "Ce
désordre ne représente pas l'avant-garde de la société, mais la pourriture du capitalisme à son
déclin".
Les socialistes auront dès 1976 une position beaucoup plus libérale : "L'homosexualité est un
comportement sexuel comme les autres, elle est une des expressions de la liberté fondamentale du
corps. L'homosexualité ne doit entraîner, sous aucune forme, une inégalité ou une discrimination
quelconque".(extrait du livre Liberté, libertés : réflexions du comité pour une charte pour les libertés
sous la direction de Robert Badinter). Les socialistes sont favorables à l'abolition de l'alinéa 2 de
l'article 330 et ils ajoutent : "La loi interdira toute injure, diffamation, discrimination ou provocation à la
discrimination pour refus d'embauche ou de licenciement en raison du comportement sexuel".
Le problème est posé à la classe politique et entre 1978 et 1980 cette législation sur l'homosexualité
sera abordée, à plusieurs reprises, au Parlement. Le 21 décembre 1977, le sénateur Henri Caillavet,
dépose une proposition de loi visant l'abolition des 2 articles précités. Au printemps 1978, plusieurs
propositions de loi concernant la répression du viol sont déposées et, au cours de ces débats,


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l'homosexualité est abordée. Le 28 juin, le gouvernement propose un amendement qui supprime
l'incrimination des actes homosexuels commis sans violence sur des mineurs de 15 à 18 ans en
constatant "…que l'opinion publique accueille les informations en matière sexuelle avec plus de
calme, et par là même, avec plus de maturité. Il est donc possible d'envisager de ne plus incriminer
des pratiques qui, pour marginales qu'elles soient, ne méritent pas une sanction pénale que l'évolution
des mœurs ne réclame plus" (Monique Pelletier). Au Sénat, cet alinéa est adopté ainsi que celui qui
supprime l'aggravation des peines dans le cas des outrages publics à la pudeur. Mais après plusieurs
navettes avec l'Assemblée Nationale, de majorité à droite, la majorité homosexuelle reste portée à 18
ans contre 15 ans pour la majorité hétérosexuelle. Par contre l'alinéa prévoyant l'aggravation des
peines dans le cas d'outrage à la pudeur est supprimé.
Ce changement de texte a été l'occasion de débats très vifs.
Le Parti Socialiste se fait le défenseur "du droit de chacun à la libre disposition de lui-même, du droit
au plaisir comme à l'épanouissement […] j'ose le dire l'homosexualité est un comportement sexuel
comme les autres, elle est une des expressions de la liberté fondamentale du corps."(Raymond Forni)
Les communistes s'appuient sur l'argument de la liberté pour justifier leur soutien à la libéralisation
des textes mais ils rappellent leur condamnation de la pédophilie.
Un autre argument avancé par la gauche dans ce débat est celui de l'égalité : il est totalement injuste
que la majorité homosexuelle et hétérosexuelle soient à des âges différents. Le député socialiste
Joseph Franceschi développe cette idée en rappelant la position du Parti Socialiste qui déclare que
l’homosexualité est un comportement comme un autre. Malgré un recours devant le Conseil
constitutionnel l’alinéa 2 de l’article 330 ne sera pas supprimé.
Un seul député de droite, Claude Gérard Marcus, appuiera la gauche sur cet argument, mais tous les
autres députés de droite font front derrière Jean Foyer pour garder la législation en vigueur. La droite
justifie son attitude par le souci de voir protégés les mineurs de 15 à 18 ans, infirmes, handicapés ou
malades mentaux placés dans des institutions : "Messieurs de l'opposition, on est encore adolescent
entre 15 et 18 ans et vous n'avez pas le droit de permettre à un adulte de profiter de la vulnérabilité
d'un enfant ou d'un adolescent" (Nicolas About) et Jean Foyer déclare : "Il y a des comportements qui
sont conformes à la nature et d'autres qui ne le sont pas". Le refus de la droite est suffisamment fort
pour faire revenir le gouvernement sur la position qu’il avait prise initialement de supprimer les deux
alinéas encore discriminatoires à l’égard des homosexuels lors de la première lecture au Sénat. Après
le débat à l’Assemblée Nationale, le gouvernement se rallie à la position de la majorité des députés en
constatant que c’est le souci de protection de l’adolescent qui prévaut. Le gouvernement aura donc
fait volte face entre 1978 et 1980 pour ne pas prendre le risque de mécontenter sa majorité pour un
problème qui ne concerne que les homosexuels.
Après plusieurs navettes avec l'Assemblée Nationale, de majorité à droite, l’alinéa concernant
l’aggravation de la peine dans le cas d’outrage à la pudeur et supprimé mais l’alinéa 2 de l’article 330
n’est pas abrogé : la majorité homosexuelle reste portée à 18 ans (et non plus 21 ans, puisque depuis
1974 la majorité est à 18 ans).
Le C.U.A.R.H. (Comité d’Urgence Antirépression Homosexuelle) lance alors un appel signé par
beaucoup de personnalités de gauche.
Mais cet alinéa ne restera pas en vigueur très longtemps avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en
1981, qui adopte une nouvelle politique à l’égard des homosexuels. Des engagements fermes avaient
été pris lors de la campagne électorale "…l’homosexualité ne doit entraîner, sous aucune forme, ni
inégalité, ni discrimination…un projet de loi sur cette question sera élaboré…" (Pierre Bérégovoy).
Dès le 11 juin, Gaston Deferre envoie une note au directeur de la Police "…aucune discrimination, à
plus forte raison aucune suspicion ne saurait peser sur les personnes en fonction de leur seule
orientation sexuelle…". Le 12 juin le ministre de la Santé annonce que l’homosexualité ne figurera
plus sur la liste des maladies mentales dressée par l'O.M.S. Une loi d’amnistie présidentielle
s’applique aux homosexuels. En février 1982, la loi Quillot n’exige plus du locataire "qu’il occupe son
appartement en bon père de famille".
Une proposition de loi est déposée par Raymond Forni et le groupe socialiste pour abroger le dernier
texte discriminatoire à l’encontre des homosexuels.
La droite et la gauche s’affronteront encre plus qu’entre 1978-1980. Les parlementaires de droite,
avec Jean Foyer en tête, se déclarent les porte-parole des parents "…qui ne jugent pas convenable et
ne sauraient admettre que soient légalisées les pratiques homosexuelles sur la personne de leur


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enfant entre 15 ans et 18 ans…". La gauche avec Gisèle Halimi et Robert Badinter reprend les
mêmes arguments que dans les débats précédents basés sur la liberté, l’égalité et ils déclarent que
l’arsenal juridique est suffisant pour assurer la protection des mineurs. Fin juillet 1982, l’article unique
de la proposition de loi est voté : " L’alinéa 2 de l’article 330 est supprimé".
La loi de 1985 met un point final à cette lutte. Le parlement vote l’extension des lois antiracistes aux
discriminations fondées sur les mœurs et Jean Pierre Michel propose "d’étendre les dispositions
relatives au refus par une autorité publique ou par une personne privée d’une prestation ou d’un
service à raison de la race ou du sexe au discrimination opérée en raison des mœurs". L’amendement
est adopté et devient la loi du 25 juin 1985 qui précise que tout refus de service d’embauche…tenant
aux mœurs d’une personne sera sanctionné comme un refus lié au sexe.
Cette évolution s’explique par les constations suivantes :
       les associations ont été très actives et ont donné au mouvement une très grande visibilité
        dans la rue mais aussi dans les médias et la classe politique n’a pu que donner acte de cette
        évolution (comme cela a été le cas pour la contraception et l’avortement).
       Il y a eu une évolution dans l’opinion publique de 1970 à 1985 vis à vis de l’homosexualité : ce
        n’est plus majoritairement considéré comme une maladie mais comme une façon comme une
        autre de vivre sa sexualité.
En conclusion, l’histoire de cette évolution des lois sur l’homosexualité a permis de souligner
l’importance de la visibilité à tous les niveaux pour faire évoluer les mentalités, puis la législation.
Pourquoi l’évolution concernant la parentalité devrait prendre un chemin différent?
Débat
APGL : La loi de 1985 ne concerne-t-elle que l’emploi?
JM-L : Non, elle concerne aussi les services. Aucune discrimination possible en raison des mœurs de
la personne.
APGL : Est-il possible de l’étendre à d’autres domaines, la parentalité? Cette loi peut-elle être
invoquée pour s’opposer au refus d’agrément pour adoption pour homosexualité?
JM-L : Pourquoi pas, il faudrait consulter un juriste.
APGL : Peut-on s’y référer en cas d’insultes homophobes?
JM-L : Il existe une loi qui interdit les propos racistes. Il faudrait consulter un juriste pour savoir si cette
loi peut s’étendre à l’interdiction de la tenue de propos homophobes. On constate également que les
autres insultes à caractère sexuelle n’ont pas donné lieu à poursuites.
APGL : Comment s’inscrit le dernier débat sur le PACS à la suite des débats présentés dans
l’exposé?
JM-L : Le dernier débat sur le PACS a montré le même clivage gauche-droite qu’en 1982. La droite
utilise le même genre d’argument : il existe une "nature" avec le schéma traditionnel père-mère-enfant
duquel il ne faut pas sortir pour ne pas mettre la société en danger.
La droite a essayé "d’apeurer" l’opinion en insistant pour dire que le PACS est une brèche vers le
mariage et la parentalité pour les homosexuels. Mais cet argument a peut-être joué contre la droite en
permettant de montrer au grand jour qu’il existe des familles homosexuelles et que des homosexuels
désiraient avoir des enfants. Par ailleurs, il est à remarquer que la France est le premier pays latin à
débattre d’un statut qui reconnaît le couple homosexuel.
APGL : Pourquoi les députés de la gauche se sont-ils montrés "frileux" lors de ce débat, alors que
pour l’abolition de la peine de mort ils n’ont pas hésité à aller à l’encontre de l’avis de la majorité de
leurs électeurs?
JM-L : La principale raison vient du fait que pour l’abolition de la peine de mort, le président Mitterrand
s’était personnellement impliqué dans ce combat. Au contraire dans le PACS il n’y a pas eu de volonté
politique à un si haut niveau : l’actuel président n’étant pas de gauche
APGL : Devant le tollé que soulève l’adoption du PACS a-t-on intérêt à continuer de parler de
parentalité pour les homosexuels? Y a-t-il eu, dans le passé, des revendications qui ont été
repoussées parce que présentées trop tôt ou présentées avec une pression excessive qui a braqué
l’opinion ou les personnalités politiques?


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JM-L : Toutes les revendications ont été obtenues parce qu’il y a eu transgression de la loi en vigueur
et qu’il y a eu visibilité sur ces situations. Il n’y a jamais eu de "pause stratégique".
Le PACS sera adopté et aucune nouvelle revendication ne peut être de nature à modifier cette
évolution.
APGL : L’adoption du PACS ne pourrait-elle pas avoir en contre partie une plus grande rigidité sur le
droit de la famille et en particulier sur l’adoption, par exemple : la suppression du droit d’adopter pour
un célibataire?
JM-L : En matière de mœurs, il n’existe pas d’exemples de retour en arrière sur des droits. Il est
difficile de penser que l’on revienne sur un texte qui donne la possibilité aux célibataires de pouvoir
adopter. Cette loi permet d’offrir à des enfants davantage de possibilités d’adoption que par les
couples mariés. Il vaut mieux, pour un enfant avoir un parent seul que pas de parents du tout.
APGL : La loi de bioéthique n’est elle pas de nature à rendre plus difficile d’offrir la possibilité aux
homosexuels d’être parent?
JM-L : Cette loi sera rediscutée en 1999 et des points pourront être modifiés. Cette loi porte sur les
enjeux de la recherche en matière de génétique. Ce débat sera aussi très vif car il porte sur des
enjeux de la société.
APGL : Peut-on imaginer qu’une loi stipule qu’un célibataire peut adopter à condition de ne pas être
homosexuel?
JM-L : Dans ce cas on pourrait plaider la rupture d’égalité. Actuellement il existe des cas où l’adoption
simple par une personne homosexuelle est acceptée. (L’adoption simple concerne l’adoption
d’enfants majeurs pour faciliter un succession.)
Novembre 1998




Jeanine Mossuz-Lavau est politologue au C.E.V.I.P.O.F. (Centre d'Étude de la Vie Politique
Française, CNRS).
Elle est l'auteure d'une quinzaine d'ouvrages dont : Femmes-hommes, pour la parité, Presses de
Sciences Po, 1998, coll. La bibliothèque de citoyen. Les femmes ne sont pas des hommes comme les
autres, avec Anne de Kervasdoué, Odile Jacob, 1997. Les lois de l' amour : les politiques de la
sexualité en France (1950-1990), Payot, 1991. Dans ce dernier, elle montre les débats et combats qui
ont abouti à des changements de législation en matière de sexualité dans les domaines de la
contraception, l'avortement, le viol, l'éducation sexuelle des jeunes, l'homosexualité et étudie en
particulier les débats parlementaires qui cristallisent les affrontements entre les différentes positions
existantes dans la société ; ce sont très souvent des affrontements droite-gauche.
Pour une question évidente de temps, Jeanine Mossuz-Lavau a limité volontairement son intervention
à l'évolution des lois concernant l' homosexualité. C'est une histoire assez longue qui aboutit,
finalement, à une législation, en principe non discriminatoire grâce à l'abolition d'un certain nombre de
points, sauf pour tout ce qui concerne les mariages et la parentalité. Les textes répressifs pris à
l'encontre des homosexuels, sont d'abord passés en revue.




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Droits de la famille : des concepts différents aux Etats-Unis et en
France

Intervenant : Eric Fassin

Je suis américaniste, ou plus précisément sociologue spécialiste des Etats-Unis. Je travaille sur les
polémiques qui rassemblent et déchirent tout à la fois la société américaine contemporaine, en
particulier, les polémiques sexuelles. C’est un vaste sujet qui touche à des questions très différentes :
les mésaventures de Bill Clinton, mais aussi le harcèlement sexuel, et bien sûr (puisque c’est le point
de départ de mon implication politique dans les controverses françaises autour du PACS)
l’homosexualité. Parce que je travaille sur les Etats-Unis en tant que Français, j’ai été amené à
m’intéresser aussi, comparativement, à la manière dont les questions sont posées en France.
D’ordinaire, la référence américaine fonctionne chez nous, surtout depuis dix ans, comme un
contre-modèle : on pense volontiers que la société américaine incarne le communautarisme, la
ghettoïsation, la fragmentation : c’est la menace qui pèserait sur nous. Cette idée a pu être appliquée
à l’homosexualité. On connaît la chanson : l’homosexualité à la française serait "individualiste", par
contraste avec le "communautarisme" américain ; c’est aussi le contraste entre "notre" universalisme
et "leur" différencialisme.
Or, au moment même où se mettait en place cette opposition rhétorique en vogue dans les médias et
chez les intellectuels, et en France, et aux Etats-Unis, un débat s’est ouvert sur la reconnaissance des
couples de même sexe. Paradoxalement, pourtant, alors que la référence américaine semblait
obligatoire pour parler des minorités ethniques et sexuelles, dans le débat sur le PACS, la
comparaison avec les Etats-Unis n’a joué aucun rôle. Pourquoi? L’hypothèse que je propose est la
suivante : la raison en est le débat qui s’est engagé aux Etats-Unis, à la suite d’une décision de la
Cour suprême de Hawaï en 1993, inscrit la revendication homosexuelle du droit au mariage non pas
dans une logique "différencialiste", mais au contraire rigoureusement "universaliste". Il s’agirait, non
pas de créer un mariage pour les homosexuels, mais d’ouvrir le mariage aux homosexuels,
c’est-à-dire à tous, indépendamment de leur sexualité. On voit qu’il n’est pas question de droits
particuliers, mais d’un droit commun à tous - autrement dit, de discrimination. La politique minoritaire
homosexuelle aux Etats-Unis vient ainsi démentir tous nos clichés sur "l’Amérique". Elle n’entre donc
pas dans nos cadres de réflexion : mieux vaut l’ignorer. On n’en parle pas. C’est pourquoi je propose
d’en parler.
Si donc, au lieu de refouler la comparaison franco-américaine, on la met au jour, que voit-on? Je
voudrais mettre l’accent sur un contraste frappant, qui concerne l’invocation de la différence des
sexes. On sait qu’en France, à la suite d’Irène Théry, tous ceux qui récusent l’homoparentalité le font
au nom de la différence des sexes. Bien sûr, ils s’accordent pour rejeter toute discrimination ; mais il
ne s’agit pas de discrimination, nous expliquent-ils, parce que le principe d’égalité ne s’applique pas à
des situations différentes - un homme n’est pas une femme, un couple homosexuel n’est pas un
couple hétérosexuel. A preuve, la reproduction : le couple homosexuel est par nature infécond, et
c’est la femme, et non l’homme, qui porte l’enfant, naturellement. Donc, invoquée comme une loi de la
nature, la différence des sexes est un argument qui, en France, joue politiquement, contre les droits
des homosexuels.
A l’inverse, aux Etats-Unis, ceux qui refusent l’homoparentalité ne s’embarrassent pas de tels
scrupules : après tout, la discrimination homophobe n’est pas illégale aux Etats-Unis, à la différence
de la France. On peut donc invoquer sans gêne aucune l’ordre divin contre l’homosexualité, et pas
seulement contre l’homoparentalité. C’est pourquoi l’éventuelle reconnaissance des couples de même
sexe ne peut pas, légalement, s’appuyer sur le refus de la discrimination. La décision de la Cour
suprême de Hawaï est à cet égard très révélatrice : il s’agit de couples de même sexe, et non de
couples homosexuels; et le droit invoqué n’est pas celui des homosexuels à se marier, mais de
chacun à choisir le sexe de son conjoint librement. Autrement dit, les juges ne s’opposent pas à la
discrimination en fonction de la sexualité, mais du sexe. On le voit, la différence des sexes est un
argument qui aux Etats-Unis joue politiquement en faveur des droits des homosexuels - à l’inverse de
la France.
Ce qui m’intéresse, c’est de montrer que les argumentaires peuvent se retourner : leur logique n’est
pas universelle. La comparaison permet donc de relativiser les débats américains et français, et ce



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faisant, de donner une prise pour les reformuler. On peut espérer, non pas américaniser le débat
français, mais faire en sorte qu’il ne s’impose plus comme une évidence partagée par tout le monde.
Prolongeons l’analyse comparative des rhétoriques franco-américaines. En France, un certain nombre
de gens, surtout à gauche, sont prêts depuis quelques années à aller au-delà des acquis des années
1980 : on avait alors reconnu aux individus homosexuels des droits égaux, en renonçant à la
discrimination. Aller plus loin, ce serait aujourd’hui accorder aux couples homosexuels une
reconnaissance, pourvu de la couper des enfants. C’est ainsi qu’Irène Théry proposait un mariage "à
la scandinave", réservé aux homosexuels : du mariage, on retiendrait tous les droits, sauf ceux qui
ouvrent sur la filiation. On peut résumer ainsi cette argumentation dite progressiste : "le couple oui, la
famille non". D’où l’ambiguïté face au PACS s’il ressemble trop au mariage aujourd’hui, on ne
manquera pas de poser demain la question des enfants.
Aux Etats-Unis, le débat est formulé à l’inverse. C’est la reconnaissance du couple homosexuel, et
non l’ouverture de la filiation, qui suscite le débat le plus virulent : il est vrai que l’accès aux enfants
(qu’il s’agisse d’adoption ou de PMA) est beaucoup plus ouvert aux Etats-Unis - qu’il s’agisse d’hétéro
ou d’homoparentalité. La filiation ne fait pas l’objet d’une sacralisation comparable à celle qui se
révèle en France. Aux Etats-Unis, c’est le mariage qui s’avère sacré. Dans le débat sur le mariage, la
question de la filiation y a d’ailleurs été pour l’essentiel laissée de côté. Ou bien on dit : "puisqu’ils ont
déjà des enfants, pourquoi leur refuser le mariage?" En France, c’est plutôt : "si on leur donne le
mariage, ils finiront par vouloir des enfants.".
APGL : J’ai l’impression qu’en France l’argument du manque de repère homme ou femme qu’auraient
les enfants élevés par des homosexuels est issu de la psychologie.
Eric Fassin : Effectivement, beaucoup de gens pensent : "ce n’est pas bon pour les enfants" ; c’est
un modèle psychologique qu’ils ont en tête. Mais c’est un argument qui n’a guère été évoqué
publiquement : on préfère l’anthropologie, faute de pouvoir utiliser la psychologie. Je m’explique.
Lorsqu’aux Etats-Unis on invoque les enfants contre le mariage, c’est au nom de "l’intérêt de l’enfant",
autrement dit, dans une logique psychologique. A l’inverse, en France, on invoque une logique
(prétendument) anthropologique (Irène Théry et Sylviane Agacinski s’autorisent de Françoise Héritier)
: il en irait de "l’intérêt de la culture". Bien entendu, beaucoup pensent à l’intérêt de l’enfant ; mais ce
n’est pas un argument légitime pour les élites (intellectuelles et politiques). Même la psychanalyse ose
moins parler de l’enfant, et plus de la culture, pour s’opposer à l’homoparentalité.
Pourquoi cette différence? C’est me semble-t-il qu’en France, l’hostilité à l’homoparentalité est
précisément venue d’intellectuels et de politiques réputés "de gauche". Or, si l’on fonde tout sur
l’intérêt de l’enfant, il faudra remettre aussi en cause les transformations de la famille caractéristiques
de notre modernité (divorce et recompositions familiales) : ce que nos "progressistes" ne sont pas
prêts à faire. Aux Etats-Unis, c’est précisément ce que font les conservateurs, pour qui la
revendication homosexuelle vient couronner un ensemble d’évolutions, à leurs yeux néfastes. Donc,
en France, pour dire non à l’homoparentalité, il n’est pas possible, lorsqu’on appartient aux élites
modernisatrices, d’invoquer "l’intérêt de l’enfant", qui pourrait justifier tous les conservatismes : on le
récuse à propos du divorce (c’est le travail d’Irène Théry), comment l’invoquer contre
l’homoparentalité? Cette contrainte explique selon moi le recours à la notion d’ordre symbolique : elle
est nécessaire pour dire non à l’homoparentalité sans s’afficher conservateur - au nom des
"fondements anthropologiques de la culture".
Il est vrai qu’on peut s’étonner d’entendre à l’Assemblée Elisabeth Guigou, ministre, ou Renaud
Dutreil, député, invoquer Lévi-Strauss : il est permis de penser que les politiques ne font pas des
Structures élémentaires de la parenté leur livre de chevet ; et que la démocratie n’a que faire de
l’anthropologie. En réalité, l’anthropologie n’est invoquée que pour justifier un choix politique ; n’allons
pas prendre la justification pour l’explication réelle. Ceux qui invoquent l’anthropologie le font de
manière rhétorique : ils ne sont pas motivés par un souci de vérité (scientifique), mais par une volonté
(politique) de persuader.
L’avantage de l’anthropologie, c’est que peu de gens se sentent suffisamment légitimes pour
dénoncer l’imposture : on n’a pas entendu beaucoup de monde protester, ou du moins s’interroger
("vous êtes sûrs qu’on peut tirer de Lévi-Strauss le refus de l’homoparentalité?"). La rhétorique
marche, non parce que les arguments sont vrais, mais parce que ceux qui veulent nous persuader
parlent avec autorité. Je travaille à jeter le doute sur cette autorité.
Il est vrai que ceux qui auraient pu légitimement s’interroger sur cet usage abusif de l’anthropologie
sont restés singulièrement muets : on n’a guère entendu…les anthropologues. Peut-être parce que,


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politiquement, ils s’accordaient avec ceux qui invoquaient l’anthropologie contre l’homoparentalité?
Leur raison pouvait leur suggérer qu’il y avait un problème ("on ne peut pas faire dire cela à
l’anthropologie"); mais leurs passions faisaient obstacle à leur raison ("je ne le sens pas"). Contre
cela, pour ma part, je fais appel à l’idéologie professionnelle des savants : j’en appelle à la raison.
APGL : Nos adversaires ont recours à la psychanalyse pas en tant qu’analyse mais en ce qu’elle
énonce des universaux.
EF : Effectivement, car les travaux empiriques montrent au contraire que les familles homoparentales
ont l’air de fonctionner assez bien. Ou plus précisément (car scientifiquement, rien n’est jamais
probant de manière définitive), c’est l’état de la question : voilà ce qu’on peut dire, maintenant, avec
les instruments que nous avons : rien ne permet de penser que les familles homoparentales posent
problème, c’est-à-dire qu’il n’a y a pas d’études qui disent le contraire. Jusqu’à preuve du contraire,
c’est vrai. C’est pourquoi, aux Etats-Unis, la référence à la psychologie a joué favorablement devant
les tribunaux, comme à Honolulu, dans la décision du juge Chang en 1996. Il est vrai que la réalité
empirique des familles homoparentales y est beaucoup plus visible et anciennement visible qu’ici. A
l’inverse, cette référence empirique a été, en France, disqualifiée a priori, puisqu’il importait de faire
reposer le refus de l’homoparentalité sur la science (au nom de vérités intangibles), et non les
préjugés (ce serait de la discrimination)… Poser la question de manière extrêmement théorique
("l’ordre symbolique", "la culture", "les universaux"), c’est une manière de mettre entre parenthèses, et
donc de rendre impensable l’enquête de type empirique : c’est une "science" a priori qu’on nous
propose - autrement dit, ce n’est pas une science, mais une métaphysique.
APGL : Comment démonter les arguments de la filiation et de l’ordre symbolique?
EF : Lorsque nous affirme que la filiation repose sur la différence des sexes, on suggère que
l’anthropologie aurait établi là des universaux. Il n’en est rien. Il y a des exceptions connues dans la
littérature anthropologique depuis soixante ans. Il existe non seulement des mariages de femmes en
Afrique, mais surtout, elles ont des enfants légitimes - l’une est la mère, l’autre le "père". A la suite
d’Evans-Pritchard, un autre grand anthropologue, Edmund Leach, a critiqué l’idée que le mariage
serait universellement fondé sur la différence des sexes. Il est vrai que lorsqu’on invoque ces
exceptions, qui remettent en cause l’universalité de la culture, on nous rétorque : "peu importe
l’Afrique, ce qui compte, c’est la France." Autrement dit, il ne s’agit plus de "la" culture, mais de "notre"
culture occidentale.
APGL : Donc quand on démonte les universaux anthropologiques utilisés par les intellectuels en citant
d’autres cultures, ils nous répondent que cela ne marche pas parce que c’est exotique
EF : Il est vrai qu’on peut alors citer les Etats-Unis (c’est l’Occident), mais on nous dit alors : "attention
à l’américanisation!". Je propose donc de regarder la France : même dans "notre" culture (française),
la filiation ne suppose pas toujours la différence des sexes. C’est ainsi que la loi ouvre l’adoption pour
les célibataires ; et que dire des filiations où seule la mère est connue? Pour "instituer la différence
des sexes", il faudrait renoncer, comme le demandent certains, à l’adoption par les célibataires ; mais
des mères célibataires, que fera-t-on? Pour exclure les homosexuels, il va falloir trouver une norme
qui exclura beaucoup de gens.
Je me méfie de cette "naturalisation" de la famille, calquée sur le modèle de la reproduction : c’est
ainsi que les lois de bioéthique ont été définies en 1994. On fait comme si la famille était toujours
issue de la reproduction biologique. D’abord, il n’en est rien. Ensuite, la naturalisation des rôles
sexuels (la femme porte l’enfant, et la différence des sexes fonde le couple parental) m’inquiète
beaucoup. Les femmes devraient être d’ailleurs tout particulièrement vigilantes : ce sont elles qui ont
le plus à perdre si on les renvoie à leur sexe. Contre la naturalisation des rôles sociaux, féministes et
homosexuels devraient donc faire alliance.
APGL : on dit donc "l’hétérosexualité est la seule norme qui permette à la société de se reproduire"
est-ce que certains craignent que la société devienne homosexuelle? Finalement, ne serait-ce pas la
raison tue, la peur qu’en ouvrant les droits aux homosexuels, on ouvre les vannes d’une société
majoritairement homosexuelle? En citant T.Kieffer "ce n’est pas la nature de l’homme d’être attiré par
l’autre sexe."
EF : J’utiliserais une explication moins "psychique" que "politique". Dans les années 1980, on disait
volontiers que la différence masculin-féminin était en train de s’estomper, et l’on s’en félicitait plutôt, à
la manière d’Elisabeth Badinter. Dans les années 1990, la logique s’est renversée : on redoute
l’indifférenciation entre les sexes. Ce discours ne vise pas seulement l’homosexualité, même si, bien
sûr, celle-ci constitue une cible privilégiée. En effet, il s’agit de genre en même temps que de sexualité


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- de la différence entre hommes et femmes en même temps que de la différence entre homosexualité
et hétérosexualité. Il s’agit de mettre de l’ordre, de remettre en ordre - un "ordre symbolique".
Cette articulation entre genre et sexualité me paraît importante : elle révèle qu’il y a un intérêt politique
commun aux homosexuels et aux féministes. Ni les unes, ni les autres n’ont intérêt à accepter l’ordre
du monde tel qu’il nous est imposé. Ceux qui ont peur qu’en accordant des droits aux homosexuels on
touche à l’ordre social n’ont pas tort : cela remet en cause des évidences, c’est-à-dire des normes.
Simplement, à mon sens, c’est une bonne chose. Pas seulement pour les homosexuels, mais pour
tous : cette hiérarchie des sexualités n’est bonne pour personne. De même, la remise en cause de
l’ordre hiérarchique entre hommes et femmes est une bonne chose, pour les femmes, mais aussi pour
tous.
APGL : Il serait bien que tous les acteurs soient reconnus dans l’adoption, penser à une
multiparentalité, reconnaître tous les acteurs autour de l’enfant.
EF : Tout ce qui va dans le sens de reconnaître que la famille n’est pas définie par l’imitation de la
reproduction est à mon sens progressiste. Non pas pour le plaisir de cultiver l’artificialisme : il s’agit
plutôt de bien marquer que la société est définie, non par une loi de nature, mais par une loi politique.
En effet, si l’ordre de la nature rassure certains, en quête de repères pour eux ou pour les autres, il ne
faut pas oublier que la nature est terriblement inégalitaire : l’égalité n’est pas un fait de nature, mais un
choix politique.
APGL : Comment se fait-il que le sujet soit autant d’actualité?
EF : Je crois qu’il se passe la même chose que ce qui s’est passé pour les immigrés. Au moment où
ceux-ci se sont intégrés, c’est à ce moment-là qu’il y a eu le plus de xénophobie. La banalisation de
l’homosexualité passe par des résurgences d’homophobie. L’actualité reflète ce double mouvement,
simultané, d’exclusion et d’intégration.
APGL : Il n’y a pas de discours politiques ou intellectuels ouvertement positif à l’homoparentalité alors
qu’elle est très à la mode dans de nombreux médias.
EF : Tout se passe comme si les intellectuels étaient, sur le sujet, plus "raides", moins "progressistes"
que "les gens" : la société évolue plus vite qu’eux. C’est bien pourquoi les médias se montrent plus
ouverts : ils ont pour vocation d’exprimer l’air du temps ; ils accompagnent le mouvement des mœurs,
tandis que beaucoup d’intellectuels semblent vouloir l’entraver.
APGL : Quand les gens écoutent des idées, des arguments, ils peuvent être très réticents,
opposants, mais par contre quand ils voient des témoignages et que c’est la vie, ils n’ont plus grand
chose à dire. Ceux qui font circuler les idées jettent l’effroi alors que cela passe mieux par l’émotion.
EF : C’est vrai. C’est bien pourquoi je ne suis pas très fier du groupe social auquel j’appartiens : "ceux
qui font circuler des idées". Le simple témoignage fera sans doute plus pour transformer les
représentations sociales que toutes nos belles idées. Les images banales ont la vertu de banaliser
des réalités qu’on trouvait auparavant étranges, voire étrangères. D’où le rôle de la télévision : je
pense à la série Friends, qui passe aussi en France. Des enfants, des adolescents la regardent. Ils y
apprennent la banalité de certaines situations, dont on peut rire parce qu’elles sont normales, presque
ordinaires : comme la mère accouchant entre sa nouvelle compagne et son ancien mari, le père de
l’enfant à naître - c’est lui qui lui tient le bras lorsqu’elles se marient (religieusement : le mariage civil
n’existe encore nulle part pour les couples de même sexe aux Etats-Unis).
Il n’empêche que chacun, à sa place, doit faire ce qu’il peut. Pour ma part, j’essaie d’agir sur les idées,
moins en proposant des idées originales (l’égalité, ce n’est pas nouveau) qu’en remettant en cause
des évidences. Si la culture, ce sont des évidences partagées, la comparaison culturelle, dans le
temps ou dans l’espace, cela dépayse. C’est ma manière d’essayer d’ébranler la chape de plomb de
normes qui n’ont plus de sens, mais qui continue de nous oppresser, de nous opprimer, tous :
délégitimer certaines évidences.
APGL : Pourquoi dites-vous qu’une famille homoparentale "c’est bien?"
EF : Je ne dis pas cela, je ne le dis pas non plus de la famille hétéroparentale, d’ailleurs. C’est une
famille comme une autre. La question n’est pas de dire : "les familles homoparentales sont sympa".
En effet, on ne demande pas aux gens s’ils ont des qualités particulières pour se marier ou avoir des
enfants. Les homosexuels n’ont pas à prouver qu’ils sont de bons parents pour avoir le droit d’avoir
des enfants, comme les femmes n’ont pas eu à prouver qu’elles votent bien pour avoir le droit de vote.
A mon sens, il est même un peu dangereux de vouloir prouver que vous êtes de bons parents : on


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entre alors dans un processus de justification. Or, cette justification, les hétérosexuels n’ont pas à la
produire. Ce qui demande justification, ce n’est pas l’homoparentalité, c’est le refus de
l’homoparentalité.
APGL : Comment convaincre un intellectuel qui dit "je ne le sens pas" ?
EF : C’est parce que je crois à l’égalité que je me suis engagé dans cette bataille. C’est d’ailleurs en
s’appuyant sur cette idée que j’espère faire bouger les choses. En effet, j’essaie de montrer que
refuser l’homoparentalité, c’est vouloir préserver l’inégalité entre les sexualités. Or, surtout pour les
gens de gauche, il est difficile de s’opposer à l’égalité. On peut donc essayer de mettre dans
l’embarras ceux qui ne s’avouent pas qu’en refusant l’homoparentalité, ils luttent contre l’égalité - tout
simplement en (leur) montrant clairement ce qu’ils font. Je ne suis pas sûr qu’on puisse convaincre les
gens, même (et surtout?) les intellectuels, par des arguments intellectuels ; en revanche, on peut leur
faire honte. Y compris en invoquant le jugement de la postérité : il risque d’être sévère…
APGL : Nous te remercions d’avoir été le premier à défendre l’égalité des droits pour les
homosexuels, à parler du mariage. En un an beaucoup de choses ont évolué, grâce au PACS bien
sûr mais certainement grâce à des gens comme toi.
EF : Ces questions-là concernent tout le monde ; le principe de l’égalité doit fonctionner pour tout le
monde. L’inégalité ne pose pas un problème seulement à la minorité discriminée, elle menace aussi
tous ceux qui sont à l’abri de la discrimination. En effet, si nous ne sommes pas tous égaux, qui l’est?
Décembre 1998.




Droits de la famille : des concepts différents aux Etats-Unis et en France
Eric FASSIN est sociologue et américaniste, professeur à l'Ecole Normale Supérieure.
Parmi ses publications récentes :
       "Homosexualité, mariage et famille", Le Monde, 5 novembre 1997.
       "Séparées mais égales? l'hétérosexualité et l'homosexualité devant le mariage", Le Monde
        diplomatique, Juin 1998.
       "L'illusion anthropologique : homosexualité et filiation", Témoins, Mai 1998.
       "Discours sur l'inégalité des races", Hérodote, 1997, p. 61-88.
       "Un échange inégal : sexualité et rites amoureux aux Etats-Unis", Critique n°596-597, 1997,
        p.48-65.
       "Une morale de la vérité. Journalisme et pouvoir dans la culture politique américaine
        contemporaine", Esprit n°226, 1996, p.172-185.




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Anthropologie de la parenté. Qui sont nos parents?

Intervenant : Agnès Fine

Depuis les années soixante-dix les sociétés occidentales connaissent d'importants changements dans
le domaine de la famille. La crise du mariage, l'utilisation croissante des techniques de procréation
médicalement assistée, la présence accrue du contrôle étatique de l'enfance, font émerger des formes
familiales nouvelles : familles monoparentales, familles recomposées après divorce, familles
adoptives, familles homosexuelles. Face à ces changements, quelle est la place des sciences
sociales et humaines? Loin d'être uniquement des instruments de connaissance, elles apparaissent
souvent profondément impliquées par ces transformations. C'est en particulier le cas de la
psychologie, mobilisée dans la plupart des instances de la gestion de l'enfance : enquêtes sociales de
divorce, délivrance d'agrément pour accéder à l'adoption ou à une procréation médicalement assistée,
etc. C'est aussi le cas du droit et dans une moindre mesure, de la sociologie. L'anthropologie, parce
qu'elle s'est constituée dans les sociétés lointaines, a un statut un peu particulier. Si on admet à la
rigueur qu'elle ait pu fournir avec profit à l'histoire ses questions et ses méthodes dans l'analyse des
groupes domestiques des sociétés rurales de l'Europe ancienne, on ne la dote pas de capacités
particulières pour rendre intelligibles les transformations familiales de la modernité occidentale.
Pourtant son apport, bien spécifique par rapport à la sociologie de la famille, se situe à deux niveaux.
D'une part, dans les effets heuristiques du comparatisme, d'autre part dans l'efficacité des outils
conceptuels rigoureux qu'elle a forgés au cours de son histoire. Les anthropologues comparent les
sociétés, non pas comme ce fut le cas dans les premiers temps de la discipline, pour les classer sur
une échelle graduée dans une perspective évolutionniste (du primitif au plus évolué), mais pour mettre
en évidence, au delà de leurs spécificités propres, les invariants autour desquels elles ont inventé de
la diversité, qu'il s'agisse du champ du religieux, du politique ou de celui qui nous intéresse ici, celui
de la parenté. Dans ce domaine en particulier, le détour par des sociétés lointaines permet de porter
un "regard éloigné" sur notre propre système familial pour découvrir en quoi il est une construction
culturelle et non un donné "naturel". Dans le cadre limité de cet article, nous ne développerons qu'un
exemple, celui de la filiation.
La filiation, un construction culturelle
Pour nous, la filiation, par laquelle est définie l'appartenance à un groupe de parents et les droits qui
vont de pair (droits de succession, d'héritage etc.), paraît biologiquement fondée : il va de soi que
nous sommes apparentés de la même manière avec notre père, notre mère, nos quatre
grands-parents et les parents de ces derniers. Le droit reconnaît d'ailleurs des droits et des devoirs
identiques entre les parents des deux branches, du côté paternel et maternel. Or, l'analyse d'autres
sociétés montre que cette institution n'a rien de "naturel" puisque bien d'autres sociétés ont fait des
choix différents. Certaines définissent la filiation par un seul sexe (filiation unilinéaire) : une seule ligne
est alors reconnue sur les huit qui unissent un individu à ses arrières grands-parents, celle du père
(filiation patrilinéaire), ou celle de la mère(filiation matrilinéaire).
Dans les sociétés de filiation patrilinéaire, les droits liés à la filiation ne passent que par les hommes.
Les filles appartiennent par la naissance au groupe de leur père mais les enfants qu'elles mettent au
monde appartiennent au groupe de leur propre père, autrement dit au groupe de filiation des maris de
ces filles. Ceci a des implications logiques qui nous font clairement percevoir le caractère contingent
de nos choix. Prenons l'exemple du "cousin germain" de nos sociétés. Il peut être le fils de la sœur de
mon père ou le fils du frère de mon père et c'est par ce même terme que je désigne le fils de la sœur
de ma mère ou le fils de son frère. Pendant longtemps dans l'Europe chrétienne, le mariage entre
cousins germains a été considéré comme incestueux et l'Eglise ne le tolérait qu'avec une dispense
payante. Dans les sociétés de filiation unilinéaire, cette place généalogique n'est pas définie de la
même manière. Si j'appartiens à une société de filiation patrilinéaire, je n'appelle pas le frère de mon
père "oncle", mais "père", comme mon propre père, et son fils n'est pas pour moi mon cousin mais
mon frère, et c'est ainsi que je le désigne. Si je suis une fille, je ne peux donc pas l'épouser car je
commettrais un inceste. En revanche, je peux épouser le fils de la sœur de mon père, que je n'appelle
pas "frère" parce qu'il appartient au lignage de son propre père et non pas au mien. Il n'est pas mon
consanguin et peut faire une époux parfait. Ce n'est donc pas le degré généalogique, pris comme une
réalité en soi, qui définit le consanguin et détermine l'interdit de l'inceste, mais la définition sociale de
la filiation.



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Ceci permet de comprendre le caractère particulier du système de filiation européen : il est dit
"bilatéral" ou encore "cognatique", parce qu'il présente la particularité de tenir compte de manière
égale des deux lignes paternelle et maternelle. Il s'agit là d'une combinatoire possible parmi d'autres,
celles-ci étant d'ailleurs en nombre limité dans la mesure où les sociétés inventent à partir d'un
matériau relativement simple, en l'occurrence le caractère sexué de la reproduction humaine. On le
voit, les liens de consanguinité ne sont pas seulement biologiques, comme tendrait à l'indiquer
l'étymologie du terme mais des liens socialement reconnus. Certes quelques unes de nos institutions
le reconnaissent, par exemple celle de l'adoption plénière qui fait de l'adopté le fils de ses parents
adoptifs et lui interdit d'épouser sa sœur. Mais notre culture nous amène à assimiler engendrement et
filiation. C'est ainsi par exemple qu'on utilise l'adjectif "vraie" pour désigner la mère qui a mis au
monde un enfant adopté et que l'on fait confiance à la technique des empreintes génétiques pour
identifier celui qu'on nomme le "vrai" père d'un enfant. Ainsi s'explique notre étonnement face aux
sociétés qui distinguent totalement ces deux notions.
Engendrement et filiation, deux notions distinctes
On en trouve un exemple extraordinaire dans un livre récent dont la lecture est sans doute l'une des
plus excitantes qu'il nous ait été donné de lire depuis longtemps, tant elle bouscule les idées reçues et
tant elle donne à penser. Il s'agit de l'étude menée par un chercheur chinois sur le système de parenté
de l'ethnie des Na, agriculteurs dans l'aire himalayenne de la Chine . Dans cette société à filiation
matrilinéaire, à sa naissance, un enfant fait automatiquement partie du groupe de sa mère. Ceux qui
ont le même ancêtre féminin résident sous le même toit et sont tous considérés comme ong hing, ce
qui signifie littéralement, gens de l'os, l'os étant considéré comme le vecteur des caractères
héréditaires et raciaux, en gros l'équivalent de la notion de sang chez nous. A chaque génération les
frères et les sœurs travaillent, consomment et élèvent ensemble les enfants issus des femmes. Ils
résident ensemble toute leur vie. Le groupe de résidence est donc composé exclusivement de
consanguins et il est exclusivement matrilinéaire. Il a généralement deux chefs : une femme et un
homme, spécialisés la première dans la gestion des affaires intérieures, le second dans celle des
affaires extérieures de la maisonnée. Il existe un interdit sexuel très fort entre consanguins, y compris
un interdit de parole. Dès l'âge de 7 ans, les enfants savent par leurs ascendants de même sexe qu'il
ne faut jamais évoquer l'amour ou le sexe devant ses consanguins de l'autre sexe, y compris en
utilisant des mots grossiers ou obscènes. Comment naissent les enfants dans cette société sans
mariage? Les hommes rendent visite aux femmes d'une autre maisonnée, la nuit, de manière furtive,
en s'efforçant d'éviter de rencontrer les hommes qui y vivent. Ils s'arrangent donc pour arriver tard
dans la nuit et partir tôt le matin. La relation entre amants est du domaine privé, elle cesse dès que
l'un ou l'autre des partenaires le désire. C'est ainsi que les femmes sont enceintes, et qu'elles donnent
naissance à des enfants qui sont leurs fils et les neveux de leurs frères. Ces enfants n'ont pas de
père. D'ailleurs parmi tous les termes de parenté, si le mot mère et oncle maternel existent, celui de
père n'existe pas. Lorsqu'une relation entre amants est longue et exclusive, ou lorsque la
ressemblance physique est visible, on peut aisément identifier le géniteur. Mais, outre que la question
n'intéresse pas réellement les Na, aucun lien social, juridique ou affectif, ne rattache le géniteur à son
enfant. De sorte que l'on ne doit pas être surpris qu'un géniteur puisse un jour être l'amant d'une fille
qu'il aurait engendrée, puisqu'au sens propre ils ne sont en aucune façon des consanguins. Voilà
donc une société qui à la fois reconnaît le rôle de l'homme dans l'engendrement et ignore totalement
la paternité.
Certes cette société fait figure d'exception car l'écrasante majorité de celles qui ont été étudiées par
les anthropologues connaissent le mariage et la paternité. Dans ce cas, elles peuvent encore
distinguer nettement l'engendrement de la filiation paternelle. Prenons l'exemple des Samo du
Burkina-Faso, de filiation patrilinéaire, étudiés par Françoise Héritier . Dans le mariage légitime, une
petite fille est donnée en mariage dès sa naissance à un homme choisi dans un lignage non interdit.
Lorsqu'elle est pubère, avant d'être remise à son mari, en accord avec sa mère, elle choisit un amant
dans un groupe autorisé (différent de celui de son futur mari) et reste avec lui jusqu'à ce qu'elle ait son
premier enfant (pas plus de trois ans si elle n'a pas d'enfant). Cet enfant, né des œuvres de l'amant,
est néanmoins considéré comme le fils du mari légitime car c'est le mariage légitime qui l'inscrit dans
un groupe de filiation. On voit que les Samo distinguent nettement le père social (pater) du géniteur
(genitor). En quoi ce détour exotique peut-il aider à penser les questions de filiation dans notre
société? Nous prendrons deux exemples, celui de la procréation médicalement assistée et celui de
l'adoption
Notre système de filiation : un seul père, une seule mère




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On a vu précédemment combien notre système de filiation, bilatéral, est historiquement fondé sur ce
que F.R.Ouellette appelle un "modèle généalogique", c'est à dire un modèle selon lequel chaque
individu est issu de deux autres individus d'une génération ascendante et de sexe différent qui
l'auraient en principe conjointement engendré, ses pères et mère. Ce modèle véhicule ainsi l'idée que
la filiation est un fait de nature et il s'accompagne d'une norme, celle de l'exclusivité de la filiation, c'est
à dire que chaque individu n'est mis en position de fils ou de fille que par rapport à un seul homme et
à une seule femme . Ceci explique les contradictions dans lesquelles se débattent nos sociétés quand
la stérilité d'un des membres du couple ou des deux, introduit dans le jeu familial plus de deux
parents, ce qui est le cas dans la procréation médicalement assistée et dans l'adoption. Que faire des
géniteurs qui ne sont pas des pères sociaux?
Chez les Samo, nous l'avons vu, un homme stérile peut être le père social du premier né de son ou de
ses épouses. De toutes façons, pour que le patrilignage vive et que le culte rendu aux ancêtres se
poursuive dans une succession ininterrompue des générations, il suffit que les enfants de ses frères
qu'il appelle "mes fils" aient eux mêmes des enfants. Ils rendront un culte à son esprit qui pourra un
jour se réincarner en l'un d'entre eux. Dans nos sociétés où les enfants n'ont qu'un père et qu'une
mère, en cas de stérilité, on a tendance à éliminer les géniteurs pour mieux établir la parentalité
sociale. C'est ainsi que l'on peut comprendre la logique qui a présidé à l'élaboration des règles de
fonctionnement des CECOS (centres d'étude et de conservation de sperme) qui, depuis 1973 en
France, pratiquent des inséminations avec donneurs lorsque la stérilité du père est établie et
l'implantation d'embryons formés avec des ovocytes donnés par un tiers, en cas de stérilité féminine.
Pour que la fiction fonctionne pleinement, l'opération se fait dans le secret, l'anonymat du donneur
étant garanti. Il s'agit là d'une règle de fonctionnement des CECOS qui était considérée avant tout
comme nécessaire sur le plan pratique, l'absence d'anonymat risquant de décourager des donneurs
éventuels. Or la loi du 29-7-94 sur la bioéthique érige l'anonymat du donneur au rang des grands
principes qualifiés d'ordre public. "Le donneur ne peut connaître l'identité du receveur et le receveur
celle du donneur", le non respect de ce principe étant sanctionné de manière très lourde (deux ans
d'emprisonnement et 200 000 francs d'amende). Ainsi, le donneur n'a pas d'existence juridique, il n'est
pas une personne, il est seulement producteur de substances, gamètes ou ovocytes. Ce secret légal
favorise le secret familial sur les circonstances de la naissance auquel les CECOS contribuent dans
leur pratique. C'est ainsi que l'équipe médicale n'accède qu'à la demande de couples (mariés ou
concubins) et, dans le cas d'insémination d'une femme, lui fournit les gamètes d'un donneur dont les
caractères physiques sont les plus proches possibles de ceux du père, pour que la naissance semble
"naturelle". Depuis quelques années, cependant, les psychologues en charge des couples
demandeurs cherchent à les persuader qu'il est important de lever ce secret avec leur enfant et
éventuellement avec leur entourage. Quant à l'anonymat du donneur, il entre en contradiction
évidente avec l'affirmation de la Convention internationale de la Haye sur le droit des enfants à
connaître leur origine. Même obligation d'anonymat pour régler le problème de la donneuse
d'ovocytes. Face à ces crispations françaises, les États-Unis font figure d'expérimentateurs, certains
diront d'apprentis sorciers, en autorisant des pratiques qui vont à l'encontre de la logique de notre
système. La pratique des mères porteuses, autorisée dans plusieurs états, rend impossible
l'élimination de la génitrice. Des reportages télévisés nous les montrent au moment de
l'accouchement, entourées par le couple auquel elles ont promis l'enfant et après la naissance, on les
voit parfois entretenir des relations d'amitié avec la famille qu'elles ont contribué à former. Dans un
reportage diffusé en France récemment, l'une d'elles, Californienne, mère de plusieurs enfants qu'elle
élevait avec son mari, affirmait qu'en portant l'enfant d'une amie, elle s'était constitué une grande
famille large, et qu'elle se sentait un peu comme une tante marraine à l'égard de l'enfant qu'elle avait
mis au monde. Connaître la logique de notre système de parenté permet de mieux mesurer le
caractère transgressif de telles expériences.
C'est la même représentation exclusive de la filiation que révèlent les pratiques autour de l'adoption
des enfants dans les sociétés occidentales. Pendant longtemps, elle s'est pratiquée dans le secret, les
enfants ignorant le fait même de leur adoption. Ce secret n'a actuellement plus cours, d'une part parce
que l'on a conscience du caractère traumatisant pour l'enfant de la "révélation" tardive de son
adoption, d'autre part parce que le secret n'est plus tenable compte tenu des dissemblances
physiques entre parents et enfants dans l'adoption internationale. Cependant les pratiques comme la
loi organisent encore le secret sur l'identité des géniteurs, en particulier en France avec
l'accouchement sous X. Là où elle existe, comme en France, l'adoption simple qui permet que la
filiation adoptive s'ajoute à la filiation d'origine, est très peu utilisée. Dans la plupart des sociétés
occidentales, cette forme inclusive d'adoption n'existe pas et c'est l'adoption plénière par laquelle sont
rompus entièrement les liens de l'enfant avec sa famille d'origine qui a la faveur des parents adoptifs.


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Or en France, dans l'adoption plénière, l'état civil de l'enfant est modifié et son extrait d'acte de
naissance affirme qu'il est "né" de ses parents adoptifs, parachevant ainsi la fiction de la naissance
naturelle. L'enfant adopté ne peut donc connaître l'identité de ses parents de sang. Face aux
difficultés bien connues que ce mensonge légal crée dans la constitution de l'identité des adoptés, les
pratiques changent dans certains pays. Encore une fois les États-Unis et le Canada sont à la pointe
de l'expérimentation dans le domaine : on y pratique l'open adoption, ce qui signifie qu'on favorise
l'interconnaissance entre les géniteurs et les parents adoptifs, sous les formes les plus variées qui
vont de la simple connaissance de leur identité respective à la fréquentation régulière, le contrat étant
négocié entre les partenaires. Même dans le cas où l'identité des parents de sang est connue, le fait
que l'on privilégie la rupture totale des liens juridiques avec la famille d'origine est un signe des
difficultés à concevoir des parentés additionnelles et complémentaires. Les pratiques adoptives
occidentales, que l'on pourrait qualifier d'exclusives, contrastent fortement avec celles qui ont été
observées dans un grand nombre d'ethnies africaines ou océaniennes.
Parentés additionnelles
Dans sa synthèse sur les formes variées d'adoptions dans les "sociétés traditionnelles", Suzanne
Lallemand montre que dans certaines d'entre elles, en particulier en Océanie, elles concernent une
majorité de familles, soit qu'elles comptent un enfant adopté parmi leurs enfants, soit qu'elles aient
elles-mêmes donné un de leurs enfants en adoption, soit pour les deux raisons. Ces dons d'enfants se
font surtout à l'intérieur du cercle de la parenté, et ils n'entraînent pas la substitution des parents de
sang par les parents adoptifs mais au contraire le renforcement de leurs liens respectifs, affectifs et
économiques. Quant à l'enfant donné en adoption, il ne change pas de filiation, il connaît sa famille
d'origine avec laquelle il continue à avoir des relations, et il est soumis aux interdits sexuels du cercle
de ses consanguins. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des droits et des devoirs à l'égard de ses
parents adoptifs qui le nourrissent, l'élèvent et le marient. Il devra veiller à leur assurer un soutien
dans leur vieillesse, à accomplir après leurs mort des funérailles correctes pour les faire accéder au
statut d'ancêtres. Parents de sang et parents adoptifs ne sont pas exclusifs les uns des autres comme
dans nos sociétés.
La pluriparentalité dans les familles recomposées après divorce : un autre modèle?
Il existe pourtant une forme familiale nouvelle qui met à mal notre modèle d'exclusivité, celle des
familles recomposées après divorce où l'on voit jouer la pluriparentalité. En effet, lorsqu'un couple se
sépare, l'enfant est le plus souvent donné à la garde de la mère qui, en partageant sa vie avec un
autre homme, donne à son enfant un beau-père. Celui-ci assume parfois pendant toute la durée de
l'enfance de son bel enfant une fonction nourricière et éducative de type paternel sans pour autant se
substituer au père. On reconnaît que l'enfant appartient à une constellation familiale constituée de
deux groupes séparés dans l'espace et dans le temps où les places respectives des uns et des autres
sont reconnues dans leur différence. L'enfant vit au quotidien avec sa mère et son beau-père,
éventuellement ses demi-frères et sœurs, tandis que périodiquement, il va vivre un temps limité, celui
des week-ends et des vacances dans la résidence paternelle. Les deux maisons ne sont pas
composées des mêmes personnes, les manières de vivre, les valeurs, les coutumes y sont parfois
sensiblement différentes. Les statuts du père et du beau-père, de la mère et de la belle-mère sont
clairement distingués. Le terme "papa" utilisé dans l'adresse est presque toujours réservé au père de
sang tandis qu'est utilisé le prénom pour s'adresser au beau-père. Les enquêtes de sociologie et
d'ethnologie montrent qu'au delà de la souffrance inévitable créée par la séparation des parents,
l'enfant reconnaît souvent la richesse des liens multiples dont il peut disposer dans cette constellation
nouvelle, avec son père, son beau-père, sa mère, parfois la nouvelle compagne de son père, sans
compter les enfants des nouveaux conjoints des parents, qu'ils aient avec lui des liens de sang ou pas
du tout. Néanmoins, il est encore une situation où l'on cherche à éliminer la multiparentalité. Lorsque
le beau-père entretient des relations anciennes et affectueuses avec son bel enfant et que ce dernier
n'a plus de liens affectifs avec son propre père, il n'est pas rare qu'il veuille adopter l'enfant de sa
conjointe. Ce type d'adoption représente la grande majorité des adoptions intrafamiliales en France,
au Canada et aux États-Unis. En France, on a limité la possibilité d'utiliser l'adoption plénière mais
dans d'autres pays, comme c'est parfois la seule forme juridique d'adoption, elle a pour effet de
couper définitivement un enfant de sa famille paternelle, y compris de ses grands-parents, frères et
sœurs, cousins et cousines. Il y a dans ce choix de la mère et du beau-père la volonté de reconstituer
une nouvelle entité familiale conforme à la norme de l'exclusivité et de faire de tous les enfants qui ont
été élevés ensemble des frères et sœurs égaux entre eux. Cette décision a pour effet d'éliminer la
multiparentalité et de faire coïncider la filiation légale avec la réalité de ce qui constitue à nos yeux des
relations entre parents et enfants.


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Des filiations électives
En effet, outre la norme de l'exclusivité dont nous venons de montrer la cohérence, une deuxième
norme, liée à la modernité des sociétés occidentales, tend à modifier nos représentations de la
filiation, celle de la place de la volonté et des choix individuels dans les relations familiales . Nous
voulons que notre famille corresponde à nos choix personnels, nous voulons la modeler en fonction
de nos aspirations pour en faire un lieu d'échanges affectifs satisfaisants et d'épanouissement
personnel. Le mariage ne résiste pas lorsque l'un des époux considère que l'institution fait obstacle au
bonheur individuel de l'un ou de l'autre car nous voulons faire de la relation conjugale une relation
d'amour chaque jour renouvelée. La parentalité voulue tient une place centrale dans la construction de
notre identité. Nous choisissons le nombre de nos enfants, le moment où nous les avons, bref le
contrôle de la reproduction nous donne la possibilité de devenir parents, y compris sans conjoint.
Même la loi reconnaît dans certains cas la supériorité de la parentalité choisie sur la parentalité de
sang. L'adoption crée une filiation irrévocable et en cas d'insémination avec donneur, la loi interdit à
un homme qui a consenti à l'insémination de sa femme de désavouer sa paternité. Dans ce contexte
de valorisation de la parenté élective, l'adoption est désormais investie d'une valeur spécifique,
contrairement à la période où elle était considérée comme un simple palliatif à la stérilité. Elle apparaît
comme un moyen de se constituer une descendance choisie quant au nombre, au sexe ou à la
nationalité. Ainsi s'explique que la possibilité d'adopter ait été étendue aux parents ayant déjà des
enfants et qu'elle ne reste plus réservée aux seuls couples stériles. En quoi la place de l'élection dans
les relations familiales a-t-elle des effets sur les représentations de la filiation?
L'interdit de l'inceste fraternel dans les familles recomposées
On peut prendre l'exemple des liens fraternels dans les familles recomposées après divorce.
Certaines d'entre elles réunissent parfois sous le même toit des enfants issus de deux couples
précédents n'ayant entre eux aucun lien de sang . Après l'inévitable phase difficile de réajustement
des places de chacun dans la nouvelle fratrie créée par la co-résidence, des fils uniques devenant du
jour au lendemain membres d'une famille nombreuse, des aînés se retrouvant brusquement en
position de cadets, les enfants voient naître peu à peu entre eux des relations fraternelles. La
co-résidence, le traitement rigoureusement égalitaire que les deux parents s'efforcent d'observer à
l'égard de chacun, ainsi parfois que le partage commun d'un même demi-frère ou d'une demi-sœur
contribuent à construire ce sentiment fraternel, surtout si les enfants se sont rencontrés tôt dans leur
enfance. Dans ce cas, les relations entre garçons et filles se situent sans ambiguïté sur le terrain de la
fraternité d'où toute sexualité est exclue. Lorsqu'en revanche, les enfants de sexe opposé se
rencontrent plus tard, au moment de l'adolescence, qu'ils cohabitent peu de temps ensemble, leurs
relations se situent sur un terrain plus ambigu et dans ce cas, le spectre de l'inceste plane. Encore
faut-il préciser de quel inceste il est question. En fait, pour ceux que les sociologues ont appelé des
"quasi"frères et sœurs parce qu'ils n'ont aucun lien de sang, il n'existe pas d'interdit sexuel. Celui-ci
n'a d'ailleurs jamais existé entre les enfants de deux époux veufs remariés. Autrefois, dans certaines
régions françaises, ce type de mariage était même parfois recommandé dans une logique
patrimoniale. Du point de vue de la loi, donc, aujourd'hui pas plus qu'hier, les rapports sexuels ou le
mariage entre enfants non apparentés des familles recomposées ne sont interdits. Pourtant ils sont
rigoureusement rejetés, l'interdit sexuel étant posé non pas par une instance extérieure supérieure
mais par le couple parental. Ce sont les parents remariés qui, cherchant à construire du familial, à
créer de la consanguinité là où elle n'existe pas, à faire de chacun de leurs enfants des frères les uns
pour les autres, érigent cette loi en règle absolue. En effet, des relations amoureuses ou sexuelles
entre les enfants seraient la négation même du lien familial que les nouveaux époux s'efforcent de
créer. En définitive, cet interdit se rapproche de l'interdit légal entre frères et sœurs adoptifs car les
familles recomposées se vivent un peu comme des familles d'adoption. Il s'agit bien de familles où
règne l'élection mutuelle, positive ou négative, où tout se joue dans des formes subtiles d'affiliations,
d'apparentement, d'affrairements plus ou moins investies. On voit donc comment la co-résidence
longue induisant un lien nourricier et affectif crée du lien familial, un lien vécu sur le modèle de la
consanguinité, lien vertical entre parents et enfants, lien horizontal entre frères et sœur. Cette
expérience commune exprime de manière remarquable le deuxième pôle de nos représentations de la
filiation.
Tension entre deux pôles : lien de sang et lien de cœur
En somme, celles-ci sont prises dans une tension contradictoire entre deux pôles. On a vu combien
est prégnante la représentation "naturaliste" de la filiation qu'on imagine fondée sur l'engendrement et
le lien de sang. Cette conception à laquelle s'ajoute toute une construction sur "l'instinct maternel"
s'exprime, par exemple aux États-Unis, dans le discours des associations regroupant les parents qui


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ont abandonné leur enfant et qui les recherchent. Il développe toute une rhétorique de la force
irrépressible du lien de sang entre mère et enfant qui puise dans le fonds partagé de la culture
occidentale. C'est cette même représentation qui donne tout son poids aux techniques biologiques
des recherches de paternité dont on a vu récemment qu'on les pratique jusque sur des cadavres.
Mais, en même temps et de manière contradictoire, on valorise plus que jamais le lien familial
volontaire. On a tendance à penser qu'est père celui qui se comporte comme tel, qu'est mère la
femme qui prodigue soins quotidiens et affection à un enfant. Ceci explique la facilité avec laquelle on
pense pouvoir rompre la filiation d'un enfant, dans l'adoption, ou dans les procédures de désaveu de
paternité. On confond les notions de filiation d'une part, et celle de parentalité d'autre part. C'est cette
double tension qui est à l'origine de la plupart des contradictions dans lesquelles nous nous débattons
aujourd'hui dans le domaine de la filiation. Nous privilégions l'accès à la parentalité par
l'accouchement, en développant une sorte de mystique des liens du sang, et en même temps nous
donnons la priorité au désir d'enfant et à la volonté dans la reconnaissance de la parentalité, aussi
souhaitons-nous que coïncident toujours filiation et amour comme devraient toujours coïncider à nos
yeux amour et mariage. Or si chaque adulte peut se considérer comme libre dans la relation
matrimoniale qu'il peut éventuellement rompre, l'anthropologie est là pour nous rappeler que la filiation
d'un individu social n'est pas un simple donné biologique, ni même le produit simple de la volonté
individuelle mais une institution "d'ordre public" comme disent les juristes, qu'elle fonde l'identité
personnelle, qu'elle ne peut dépendre que d'un seul code reconnu de tous et que nul ne peut la
manipuler au gré de ses intérêts ou de ses sentiments .
Questions/Réponses à la suite de l'intervention d'Agnès Fine
Les précisions suivantes ont été apportées à la suite de questions dans la première partie de
l'intervention :
       Le choix de la filiation bilatérale ne constitue pas une majorité mais une minorité de sociétés.
       Chez les Na, les mots de père, grand-père, arrière grand-père, …, mari n'existent pas.
       Adoption : aujourd'hui, on a tendance à lier l'adoption à l'abandon d'enfants, il n'en était rien
        autrefois où d'un côté les enfants abandonnés et assistés étaient pris en charge par des
        institutions publiques ou privées (qui les plaçaient souvent dans des familles nourricières
        payées pour les élever) et de l'autre l'adoption qui était une institution de filiation consistant à
        faire de quelqu'un l'héritier des biens et du nom d'une maison sans descendant. L'adoption
        avait disparu du droit en Europe du haut Moyen-Age jusqu'au XIXe siècle, ainsi l'adoption de
        mineurs est une invention moderne puisqu'elle ne date que de 1923, étendue aux parents
        ayant des enfants biologiques en 1976.
       la filiation par adoption est irrévocable, pas la filiation de sang : notion de désaveu.
       la naissance sous X est traitée juridiquement comme une "non-naissance"
       enfin, on a tendance dans l'opinion aujourd'hui (ce qui a des effets sur les décisions de
        jurisprudence) à considérer comme père celui qui se comporte comme tel et, à l'inverse, n'est
        plus considéré comme père celui qui ne se comporte plus comme tel.
Débat
APGL : En fait, la filiation ne peut pas être dite "d'ordre public" puisqu'il existe de nombreux exemples
d'exception : désaveu, reconnaissance de complaisance, …
AF : C'est la loi qui définit la filiation. Encore faut-il qu'elle soit claire sur les références censées la
fonder. Il est vrai que beaucoup de juristes se bagarrent aujourd'hui sur ce point disant qu'il y a
contradiction dans les applications jurisprudentielles de la loi de 72.. Françoise Héritier montre que
dans les sociétés humaines, il y a des définitions très variables de la filiation ; mais pour que les
hommes tournent rond, il faut que dans chacune des sociétés, il n'y ait qu'un seul code social. Et en
fait, dans la nôtre, il existe deux codes de référence : la filiation qui était comme une sorte de fiction
reconnue par le droit et, aujourd'hui, s'y rajoutant, la référence introduite par l'empreinte génétique.
APGL : Nous, nous aimerions aller plus loin dans le sens de la filiation comme institution étant donné
que, dans la plupart des cas, nous avons coparentalité ou multiparentalité avec coexistence d'au
moins d'un parent biologique et d'un parent non biologique. Cela peut même aller jusqu'à la
coexistence de quatre personnes, deux parents biologiques et deux parents non biologiques, qui
peuvent se sentir parents complètement car ils ont conçu le projet d'enfant ensemble. On aimerait
aller plus loin et penser le principe de la filiation comme institution, comme fiction et permettre la prise


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en compte par le droit de tous les aspects de la multiparentalité, pour permettre aux enfants de s'y
retrouver.
AF : En quoi la situation est-elle très différente de celle du beau-parent?
APGL : Le beau-parent vient après coup alors que dans certaines de nos situations, il était là avant
même la naissance, ce qui va plus loin que la multiparentalité des familles recomposées.
APGL : Je voudrais une précision sur les Na. Vous avez dit que les hommes aimaient leurs neveux.
J'ai moi-même quelques enfants et quelques neveux et je n'arrive pas à imaginer que je puisse aimer
certains de ces neveux qui m'indiffèrent.
AF : Les "oncles" Na ont vu grandir les enfants de la maison et les aiment comme on aime ses
enfants. Ils sont les enfants des femmes et les "oncles" les considèrent comme les enfants de la
maisonnée. Les enfants qu'un homme a fait dans une autre maisonnée, il ne le sait même pas et ne
les connaît pas. Ils ont un autre "oncle" dans une autre maisonnée.
APGL : Mais chez les Na, les enfants dont les hommes s'occupent sont nés sans qu'il y ait eu rapport
sexuel de leur part!
AF : Oui, il y a coupure totale entre sexualité et éducation des enfants chez les Na.
APGL : Y aurait-il une explication économique?
AF : Françoise Héritier et Levi-Strauss ont dit que les invariants sont en nombre limité avec lesquels
on peut inventer des combinaisons. Chez les Na on a une invention originale et qui présente
l'avantage d'être une expérimentation sociale.
APGL : Existe-t-il pour ces enfants là des études psychologiques qui observeraient comment ils vivent
ça, comment ils se construisent, les problèmes que cela leur pose (s'il y en a)?
AF : Ils n'ont connu que ça. Dans notre société qui reconnaît qu'un enfant a un père et une mère, on
s'acharne parfois à trouver un père parce qu'il faut établir une obligation d'entretien à long terme, il
faut payer.
APGL : Nous, on est d'accord pour être trois ou quatre à payer!
APGL : Je suppose que cela a été mis en place à une époque où les femmes ne travaillaient pas. Il
fallait donc trouver un père pour subvenir aux besoins. Aujourd'hui, la société a changé, la plupart des
femmes travaillent, ont une formation professionnelle. Cela tient-il toujours?
AF : A cette époque, il y avait une obligation de trouver le père. C'est avec le code Napoléon que la
recherche en paternité a été abandonnée pour la morale de la famille avec un retour de manivelle très
rude pour les femmes. Au XVIIIe siècle, la femme seule qui accouchait pouvait désigner le père qui
était condamné à payer les " frais de gésine".
APGL : Je n'ai pas saisi qui pouvait désavouer qui?
AF : C'est assez compliqué, je ne suis pas juriste et je ne connais pas les détails des lois. Le désaveu
est strictement encadré par le droit. Ce que je retiens, c'est que les procédures de désaveu se
multiplient. Elles se sont élargies avec la loi de 72. Lorsque les femmes divorcent, elles veulent
souvent que l'enfant rompe le lien de filiation avec le père.
APGL : J'ai connu un cas tragique : un enfant adopté qui, devenu délinquant, a été désavoué par ses
parents adoptifs et a dû changer de nom.
AF : C'est surprenant car l'adoption est irrévocable sauf dans le cas de l'adoption simple. Il existe
évidemment des échecs de l'adoption, des gens qui ramènent le petit. Je crois que, depuis un an et
demi, il est prévu que cet enfant là peut être réadopté.
APGL : Je ne crois pas, je crois qu'il peut trouver une nouvelle famille d'accueil, mais pas être
réadopté.
AF : Il me semble que c'est en discussion.
APGL : C'est le cas d'Albertine Sarrazin qui a dû changer de nom après avoir été rejetée par sa
première famille d'adoption et a dû changer de nom à cette occasion.
AF : Je ne connais pas ce cas, mais l'adoption est irréversible. D'autre part, la procédure juridique de
changement de nom est extrêmement complexe.



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APGL : En France, on porte le nom du père, un enfant peut-il ajouter le nom de la mère?
AF : Maintenant, oui.
APGL : L'enfant porte le nom de la première personne qui le reconnaît et, si c'est une femme, il porte
son nom.
AF : Au moment où j'ai eu ma seconde enfant, je n'étais pas mariée avec son père. La mère pouvait
en tant que mère, reconnaître son enfant. Mais si, ensuite, le père reconnaissait l'enfant à son tour,
celui-ci devait porter le nom du père.
Maintenant il peut porter les deux noms, mais il ne transmettra pas les deux. Comme nous sommes
dans un système de filiation bilatéral, il est logique et normal que l'enfant porte les deux noms.
APGL : Dans notre système bilatéral, il existe une anomalie qui concerne le nom du père. En
existe-t-il d'autres?
AF : L'égalité des sexes est, en principe, complète depuis le code Napoléon, sauf le cas de
l'accouchement sous X qui crée une inégalité en défaveur des hommes.
APGL : Sauf l'autorité parentale si les parents ne vivent pas ensemble au moment de la
reconnaissance, c'est la mère qui a l'autorité parentale. Si les deux déclarent la même adresse, les
deux ont l'autorité parentale.
AF : La vraie question est : qu'est ce que la filiation? On a tendance à considérer nous qu'être parents
c'est une fonction et non pas seulement un statut juridique. C'est une façon de voir qui n'est pas
seulement la nôtre mais aussi celle de l'aide sociale à l'enfance puisque les familles sont utilisées
comme des structures éducatives susceptibles de remplacer les institutions spécialisées. Au Canada
et aux USA, par exemple, ils ont un programme qui consiste à transformer tous les parents nourriciers
en parents adoptifs, ce qui veut dire favoriser la rupture des liens des enfants avec leur famille
d'origine. Le programme est un vrai plan d'action qui vise à organiser l'abandon puis l'adoption des
enfants(il s'agit surtout d'enfants dits à problèmes, "special needs"). Cela n'existe pas en France mais
ça viendra en particulier pour les enfants à problèmes difficilement adoptables et placés dans des
familles d'accueil et donc payées pour cela. La politique des services concernés consiste à
transformer les parents nourriciers en parents. Ce qui prouve qu'on considère la famille comme une
courroie de transmission de l'éducation. On a donc tendance à penser que la filiation se réduit à la
parentalité. La question que je me pose est : ne peut-on dissocier la capacité à être parent de la
filiation, "fils de…". Je réfléchis tout haut avec vous.
APGL : C'est la question sur laquelle le débat achoppe régulièrement. Prenons le cas de deux
femmes qui élèvent ensemble un enfant qu'elles ont souhaité avoir. Cet enfant est connu des parents
de l'une et des parents de l'autre. Pour quelle raison exacte cet enfant ne pourrait-il pas avoir quatre
grands-parents? Prenons par ailleurs le cas ou il n'y a qu'un couple de femmes dont l'une a utilisé
l'IAD. Pour quelle raison l'enfant ne pourrait-il pas avoir deux lignées? Comme c'est institutionnel, on
peut considérer qu'il est de l'intérêt de l'enfant d'avoir des grands-parents. Il n'y a pas que la
parentalité, il y a aussi l'intérêt pour l'enfant d'avoir un lien avec ses ascendants et de rentrer dans les
familles des deux personnes qui ont souhaité sa venue au monde.
AF : Cela suppose que la parenté non biologique soit reconnue.
APGL : La filiation ne se réduit ni à la biologie, ni à la parentalité, mais à un ensemble de personnes
qui s'engagent définitivement à être les parents de cet enfant, sans que cela puisse être révocable. Il
s'agit là d'une construction, non de l'état actuel du droit.
AF : Mais pourquoi l'adoption simple ne serait-elle pas la solution?
APGL : Oui, pourquoi pas? Il y a des états aux USA, au Canada et aussi en Grande-Bretagne qui
prévoient l'adoption par le second parent qui peut être de même sexe Ceci suppose que le père ne
soit pas connu.
APGL : Non, là ça regroupe en fait deux possibilités : femmes faisant appel à l'IAD ou personnes
ayant adopté en tant que personnes seules et qui élèvent leurs enfants.
AF : Il y a le droit des parents qui est une chose, il y a le système dans lequel s'inscrit l'enfant qui en
est une autre. Nous, vous tous, vous êtes fille ou fils d'un homme et d'une femme. Vous ne pouvez
pas imaginer ce que cela peut être dans la tête d'un enfant d'être dans un système différent. On est
dans une culture européenne ou, jusqu'à présent il y a cette bilatéralité bisexuée.



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APGL : Mais absolument. On ne va pas lui dire qu'il est né de deux femmes ou de deux hommes. Il y
a la mère et l'autre est coparent, il y a des mots à trouver. Mais pour un enfant, ce serait tellement
plus structurant que la loi reconnaisse le statut de l'autre plutôt que de le laisser dans l'ombre, le
doute, le néant. L'enfant vit à la maison une situation ou il voit deux parents et dehors, un seul des
deux est désigné comme parent. Le droit pourrait structurer aussi le bien-être ou le mal-être des
enfants.
AF : Mais la famille est-ce seulement les personnes qui vivent sous le même toit. Non, je ne dirai pas
ça.
APGL : Ne peut-on pas définir la famille à partir de l'enfant et non à partir des adultes? Parlons de
l'enfant : qui sont les personnes autour de l'enfant? qui sont les personnes dont l'enfant a besoin
autour de lui?
AF : Je suis tout à fait d'accord sur ce point. J'ai lu quelque chose qui m'a un peu troublée. J'ai une
collègue québécoise (F.R.Ouellette) qui travaille beaucoup plus que moi sur l'adoption et j'aime
beaucoup ce qu'elle écrit. Elle dit :"Il y a des domaines dans la réalisation sociale qui ne sont pas sur
le même terrain : le droit à l'égalité, et, en particulier celui des minorités sexuelles et le système de
parenté. Ne faisons pas porter tous les problèmes au système de parenté. Il ne peut résoudre tous les
problèmes qui doivent être résolus sur un autre terrain. Ce n'est pas évident de changer comme ça le
système de parenté".
APGL : Mais il ne s'agit pas de le changer comme ça, mais plutôt de lui rajouter quelques petits
éléments.
AF : Elle propose des solutions de coparentalité à définir sur le plan juridique mais qui n'utilise pas
nécessairement la filiation. Dans la mesure où l'adoption est une institution créatrice de filiation, elle
propose d'autres modalités de reconnaissance juridique du coparent de même sexe. L'un des deux
adopte et l'autre, c'est toute la question, peut-être reconnu comme un tuteur ou quelque chose
d'équivalent juridiquement. Ne pas donner le statut juridique de père ou de mère au coparent ne
l'empêche pas pour autant d'en exercer les fonctions et de vivre avec l'enfant cette relation sur ce
mode affectif. Il me semble qu'il faut plutôt chercher une solution de ce côté là tactiquement. Car, à
l'heure actuelle, ceux qui combattent absolument l'adoption homoparentale sont surtout ceux qui se
fondent sur des arguments d'ordre psychologique, selon lesquels un enfant doit être élevé par un
homme et une femme. Alors on ne comprend pas pourquoi les célibataires peuvent adopter…C'est
assez facile de se battre contre ce genre d'arguments puisque aucune étude ne peut prouver cette
thèse ou l'infirmer, l'équilibre psychologique d'un enfant dépendant d'une multitude de facteurs et de la
qualité des relations avec son entourage.
Il me semble qu'il n'est peut-être pas nécessaire de changer le système de parenté pour résoudre la
question du statut du coparent de même sexe.
APGL : Que se passe-t-il si le parent biologique disparaît?
AF : C'est là où il faut absolument trouver une réponse. Mais, à mon avis, c'est à tort qu'on croit que
l'adoption va tout régler. Il y a une formule juridique à trouver.
APGL : L'adoption simple permet, en théorie, d'avoir deux pères et deux mères : les parents
biologiques et les parents adoptifs. L'adoption plénière coupe les liens avec la famille d'origine, c'est
une adoption de substitution, tandis que l'adoption simple est un cumul.
APGL : Comment ça peut marcher pour deux femmes qui ont eu recours à une IAD?
APGL : L'une est la mère biologique, et, le problème actuel de l'adoption simple telle que régie par le
droit est que l'autre peut adopter, mais la mère va perdre son autorité parentale. Ce n'est donc valable
que pour des enfants majeurs. Mais sinon, c'est possible, les journaux ont fait état d'un jugement d'Aix
par lequel des femmes ont obtenu L'adoption par la compagne des enfants de l'autre, qui étaient
majeurs et avaient donné leur accord. Mais là, il n'y avait qu'un intérêt de transmission.
AF : Il y a des formules juridiques à trouver du coté de la tutelle.
APGL : La tutelle peut être remise en cause par le conseil de famille. Même si le parent biologique
décédé a indiqué par tutelle testamentaire que sa compagne devait avoir la tutelle de l'enfant, le
conseil de famille peut décider que non. Le juge peut remettre en cause la tutelle, elle est révocable.
L'adoption simple, en permettant le partage consensuel de l'autorité parentale, serait formidable
puisque le cumul serait tout bénéfice pour l'enfant sans rien enlever à personne. Le verrou à faire



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sauter, c'est de permettre que l'autorité parentale ne soit pas systématiquement transférée aux
parents adoptifs et qu'elle puisse être partagée entre parents de naissance et parents adoptifs.
AF : Il y a une mère biologique, que sera l'autre mère?
APGL : Elle sera mère sociale, mère adoptive.
APGL : Chez nous, il y a la Maman et la Mamina.
AF : Ce qui est important, c'est quand même cette notion d'intimité, à savoir que, finalement, ce sont
les personnes qui élèvent cet enfant qui doivent être ses parents. C'est presque plus important que la
filiation.
APGL : Non, les deux sont importantes. C'est important qu'un enfant se sente entrer dans les lignées
de ses parents.
AF : Il y a des moments de l'histoire où on sent qu'une situation est difficile à vivre pour un moment et,
peut être que dans que dans dix ans, il n'en sera plus rien.
APGL : Il y a trente ou quarante ans, personne n'aurait imaginé qu'on pouvait avoir des enfants de
divorcés, personne ne pouvait imaginer que des gosses puissent être séparés de leurs pères ou de
leurs mères. Le cas qui se présente est identique. Personne ne conteste qu'il faille filiation, qu'il faille
un père et une mère. Simplement, ne peut on pas dire aujourd'hui : en fin de compte, laissons la mère
qui n'est pas la mère biologique, mais qui a aussi demandé l'enfant, être partie prenante. C'est ce qui
s'est passé il y a quarante ans quand les premières femmes ont voulu divorcer.
APGL : Ce que vous disiez, c'est que, politiquement, il serait plus astucieux de trouver une autre
solution que celle de l'adoption.
AF : Je pense que le gros des troupes qui sont "anti" disent qu'il faut un homme et une femme pour
élever un enfant. Ils ne connaissent ni n'admettent la réalité des familles homoparentales. Je me dis
qu'il y a peut être une phase de discussion et de revendication tactique…
APGL : D'où votre rôle justement, nous faire connaître ! Vous présentez des choses qui existent et
contribuez à faire connaître la réalité.
AF : Justement, si je suis passionnée par les parentés sociales, c'est parce que, en tant que femme,
j'ai toujours pensé que nous n'étions pas que des êtres de nature ; ça m'avait passionné que la
parenté soit quelque chose d'entièrement social.
APGL : Dans un atelier du colloque de l'année dernière, quelqu'un disait : "Ma mère était célibataire et
j'ai v écu le regard des gamins, et j'étais rejeté". Nos enfants, c'est ce qu'ils vivent actuellement : nous
sommes des pionniers, et nous payons, en particulier le temps nécessaire pour faire bouger les
choses.
APGL : Si on revient sur le terrain plus classique des familles recomposées hétérosexuelles, peut-on
trouver une espèce de statut genre beau-père ou belle-mère, quelque chose d'additionnel?
AF : C'est en discussion car il est vrai que les beaux-parents dans les familles recomposées n'ont
aucun droit, ce qui est en partie anormal, mais c'est historique. Une proposition est actuellement faite
au gouvernement, elle permettrait au beau-parent de donner son héritage et d'avoir une sorte de
délégation de droits pour s'occuper du bel enfant, y compris en cas de séparation, des droits de
garde. N'est-ce pas une voie à suivre? Chez les Américains, ça bouge actuellement. Mary-Ann
Mason, une juriste de l'Université de Berkeley propose très concrètement un statut de "parent de
facto" ; ça pourrait marcher car ça ne remet pas en cause le système de parentalité.
APGL : Le statut de beau-parent nous intéresse aussi beaucoup, il suffirait de ne pas mettre de
référence au sexe dans le texte. Mais ce n'est pas si simple après toutes les batailles liées au PACS.
AF : C'est pour ça, aussi, que j'ai cette position de prudence tactique. Je reconnais ne pas être
complètement claire sur le sujet ; ça peut évoluer.
APGL : Qu'est-ce que vous sentez, en fait?
AF : Beaucoup de sympathie, et les interrogations que j'ai déjà formulées.
APGL : On nous accuse de ne penser égoïstement qu'à nos droits. Et si on repartait de l'enfant? Il lui
faut au moins un parent, mais plus il en a, mieux c'est. On sait que chez les gens qui élèvent leur




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enfant seul(e)s, l'enfant a plus de problèmes que ceux qui ont deux ou trois parents. Il doit y avoir
l'argument du droit de l'enfant à avoir plusieurs parents.
APGL : Deux, c'est bien, c'est mieux qu'un. Mais deux du même sexe, est-ce mieux qu'un seul? C'est
toute la question.
AF : Beaucoup d'études montrent qu'il faut qu'il y ait plusieurs parents. Mais attention également aux
femmes qui élèvent leur enfant seules, attention à ce qu'elles ne deviennent pas sujet d'opprobre!
Dans le cadre de l'adoption, les célibataires sont souvent conduits à adopter les enfants difficilement
adoptables, ce qui est quand même paradoxal.
APGL : Rosenzcweig écrivait cet hiver dans Le Monde : l'adoption par les homosexuels, pourquoi
pas? Il n'y a qu'à leur donner les enfants dont personne ne veut !
APGL : Il y a des pays étrangers qui ne font pas la différence entre les couples et les personnes
seules pour l'adoption de leurs enfants, surtout si on passe par des organismes américains.
APGL : Il y a quelque chose que je n'ai pas compris. Récemment j'ai vu à la télévision une femme
seule qui avait adopté un garçon en Russie. Elle s'est vue refuser l'adoption en France et devait
rendre l'enfant.
APGL : Dans le cas du petit russe, le juge avait motivé sa décision par le fait que l'enfant serait élevé
par deux femmes : une femme et sa mère. Ceci ne lui paraissait pas offrir de garantie.
AF : L'adoption par les célibataires est historiquement, depuis l'époque de Napoléon, une mesure à
objectif successoral : c'était les hommes qui adoptaient, des personnes généralement majeures, pas
les femmes. A l'image du droit romain, un homme seul pouvait adopter dans l'optique de transmission.
C'est resté dans le droit français bien que le contenu de l'adoption ait beaucoup changé. La situation
actuelle est donc une sorte d'aberration du droit, et cela constitue pour vous un argument fort : refuser
l'adoption sous le prétexte qu'un enfant a besoin d'un père et d'une mère et, en même temps, donner
le droit d'adoption aux célibataires, hommes ou femmes, est complètement ridicule.
APGL : Il y a généralement amalgame entre célibataire adoptant et famille monoparentale. Or, c'est
différent : le célibataire qui adopte, c'est une démarche volontaire, alors que la recomposition n'est pas
forcément voulue.
APGL : Quand on essaie de faire accepter nos familles homoparentales, on emploie beaucoup
d'arguments venant de l'ethnologie.
AF : Tous les psychologues disent que la construction du système de parenté, c'est très important.
APGL : Geneviève Delaisi dit : l'important c'est qu'il y ait deux parents et pas d'embrouillamini, de truc
pas clair. Et justement, dans nos cas, le mensonge est exclu : pas question de dire à nos enfants
qu'ils sont nés de deux femmes ou de deux hommes.
APGL : Il peut être né du Saint Esprit, c'est déjà arrivé une fois, et il y avait le père génétique et le
père social. C'était la première IAD et, comme chez les Na, Joseph a été père sans relation sexuelle
avec la mère !
Janvier 1999.




Avec l'aimable autorisation de Nicolas Journet, responsable du numéro spécial "Anthropologie" de
Sciences Humaines Décembre 98
Agnès FINE est Maître de Conférences à l'Université de Toulouse-Le Mirail, Centre d'Anthropologie,
Toulouse.
Publications récentes :
       Adoptions. Ethnologie des parentés choisies, ouvrage collectif, Editions de la aMaison des
        Sciences de l'Homme, Paris, 1998.
       De la fabrication des frères et sœurs : le lien fraternel dans les familles recomposées, avec
        Agnès Martial.
       Femmes et religions, sous la direction d'Agnès Fine, Presses universitaires de Toulouse-Le
        Mirail, Toulouse, 1996.


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      Parrains, marraines : la parenté spirituelle en Europe, Fayard, 1994.
De nombreux ouvrages en cours.




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Quand et comment faut-il le dire à nos enfants?

Intervenant : Maryvonne Guillen

Lacan disait et répétait à l'envi que la réponse à une question était déjà contenue dans la
question. Cela semble tellement être le cas ici que je l'ai reformulée pour ma part sur le mode en
cascade : "Faut-il le dire à nos enfants, et, si oui, quand et comment?"

Cependant elle demande, même telle quelle, bien des précisions et d'autre part, la situation des
enfants élevés par des parents homosexuels recouvre des réalités si dissemblables qu'il est de
toute façon bien difficile de se situer en expert là où chaque situation devrait être envisagée de
façon singulière.

Je me contenterai donc d'énoncer quelques principes au fur et à mesure du déroulement de la
question.
Premièrement, donc sur le "faut-il"?
Rappelons que notre histoire est, et surtout sera, celle de nos enfants et donc les concerne. On
sait et l'on constate de plus en plus les effets dévastateurs des "secrets de famille", parfois sur
plusieurs générations. En ce sens, le principe général incite donc à ce que les enfants sachent au
mieux ce qu'il en est de leur situation (de leur "être au monde") et de celle de leurs parents, au
plus près de leur vérité.

Par ailleurs, l'effet de "révélation" est, on le sait, extrêmement traumatisant et conduit donc à
parler de la situation le plus tôt possible et le plus simplement possible pour que les enfants
"vivent avec" ces données, aux différents niveaux d'intégration et de compréhension de leur âge,
de leur propre maturité et du contexte.

Oui donc, en théorie, mais il faut distinguer deux sortes de situations.
      La relation homosexuelle est vécue ouvertement et "il n'y a qu'à" mettre des mots sur ce
       qui est évident et reconnu afin de donner aux enfants les moyens de se repérer,
       d'expliquer lui-même à d'autres, voire de se défendre contre les réactions extérieures,
       agressives ou non. Rappelons, si besoin est, que l'enfant sait de toute façon, même si on
       essaie de le lui cacher, qui le parent aime et cela sans aucun doute, sans aucune ambiguïté.

   L'autre forme de situation ouvertement vécue est celle du conflit parental et/ou familial,
   la plupart du temps dans le cadre d'une séparation. Il y a là une nécessité absolue de
   parler à l'enfant, quelle que soit la situation et quel que soit son âge afin d'une part de
   consolider le désir sur lequel il s'origine (base de sa construction de personnalité) mais
   aussi d'autre part d'assumer les choix actuels, y compris et avant tout celui de rester
   parent à part entière.

   Si l'origine de l'enfant est en cause du fait de la relation homosexuelle (adoption, IAD), il
   semble que l'information par rapport à leur spécificité soit à apporter tout naturellement
   en même temps que l'information "générale", puisqu'il existe forcément un père et une
   mère "de naissance", quels que soient les aléas de parcours de l'une ou l'autre "petite
   graine". Tout le monde s'accorde, je crois, à penser que cette information repérante sur
   la différence des sexes et l'origine de l'enfant doit être apportée essentiellement entre
   trois et six ans de façon formelle (bien avant dans le vécu sensoriel et inconscient de
   chacun).
      Si la relation homosexuelle est vécue dans le secret, parallèlement à la vie familiale avec
       ses enfants, et s'ils ne connaissent pas "l'objet du désir", le cas de figure est bien


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        entendu très différent, rejoignant les mêmes situations que dans les couples
        hétérosexuels. Parler aux enfants constituerait là une "effraction volontariste"
        traumatisante, les enfants n'ayant pas à avoir accès à notre intimité sexuelle vécue
        comme telle.

    Je reviens cependant sur le "faut-il", car ce verbe falloir renvoie au manque, pour
    préciser que le manque est partout, constitutif de l'être humain, que le manque des
    enfants est partout, correspondant à ce que nous ne pouvons leur donner en tant que
    parents et que la constatation du manque ou du mal-être de l'enfant conduit souvent les
    parents "atypiques" à soupçonner ou à incriminer leur différence alors qu'elle n'est pas
    toujours ou/et pas seule en cause.
Le dire donc, certes, mais dire quoi?
Annonce-t-on habituellement à ses enfants que l'on est hétérosexuel? Ou que l'on a telle ou telle
pratique dans ce domaine? Le sexuel est à peu près le seul domaine où peut prendre place
l'horrible "tu comprendras plus tard…" car si l'on peut expliquer la "mécanique", que dire du
plaisir avant que le corps ne soit prêt? Mais si la barrière des générations et de la génitalité doit
ici jouer son rôle, sachons que les enfants sont en revanche tout à fait à même d'entendre et de
comprendre ce qu'il en est de l'amour avec une simplicité et une tolérance dont bien des adultes
sont devenus incapables.
Leur expliquer que l'on aime telle ou telle personne (et non un sexe) ne me semble pas dès lors si
compliqué que cela doive devenir affaire de professionnel.
Dire, oui, mais "quand et comment?"

Il me semble avoir, chemin faisant, déjà répondu au "quand?" qui serait donc :

       Le plus tôt possible dans la grande majorité des cas où une relation de suffisamment
        bonne qualité permet d'aborder sereinement le sujet.

       Le plus vite possible en cas de conflits familiaux et donc là, au contraire, au sein même de
        la crise relationnelle (entre parents ou entre parent/s et enfant/s) si les circonstances
        l'exigent.

       En évitant, autant que faire se peut, la période de l'adolescence, période de
        "redistribution" de la libido où il est préférable que les parents, dans tous les cas de
        figures, apparaissent le plus possible comme asexués afin qu'il n'y ait pas trop de
        résonances avec les pulsions internes.

Quant aux "comment?", je me contenterai là encore d'énoncer quelques principes. Si en ce qui
concerne le cadre, un entretien de vive voix, seul(e) ou avec le coparent est toujours souhaitable,
la seule exception me semble être la disparition possible (maladie, Sida en particulier) où un écrit
pourra être nécessaire à l'enfant pour se repérer ultérieurement lorsqu'il lui sera transmis.
Comme tout ce qui concerne l'histoire familiale, les choses seront souvent dites en plusieurs
étapes, en s'adaptant aux capacités de compréhension et de "métabolisation" de l'enfant, à ses
questions éventuelles au fur et à mesure de son évolution. L'important reste qu'on en ait déjà
parlé auparavant, depuis le plus jeune âge, même avec d'autres mots, qu'il n'y ait pas de secret.

Dire ce qu'il en est de soi concernant ses désirs et ses choix amoureux peut être très simple ou
très difficile (difficile, précisons-le, ne signifie pas impossible) selon que l'on est ou pas habitué
à parler de soi, en général et à ses enfants en particulier, mais il n'existe là aucun discours
prêt-à-porter dont nous, professionnels, serions détenteurs et je renvoie donc là chacun à son
langage, c'est-à-dire à lui-même.



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En revanche, il semble aussi qu'il faille parler de ce qu'il en est des "autres" et de ce qu'on peut
en constater. Et que si pour la plupart de ces autres, la situation de parent et/ou de l'enfant
n'est qu'une singularité parmi d'autres, il existe aussi des intolérances, des rejets, des mots qui
choquent qu'il faudra citer afin d'aider l'enfant à se prémunir contre de telles remarques. Il doit
être conforté dans la valeur de ce qu'il est intrinsèquement et dans la validité de ceux qui
l'entourent. Le rappel de la loi et de ses conséquences peut je pense y contribuer grandement, en
faisant là intervenir un tiers reconnu par tous.
Quant à un discours global de tolérance qui pourrait soutenir et même précéder ce dire, il s'agit
là bien sûr d'idéologie qui, comme on le sait, n'intéresse pas la psychiatrie…

Compte-rendu du débat entre les membres de l'APGL et Maryvonne Guillen sur le thème
"Quand et comment le dire à nos enfants?"

APGL : A quel âge peut-on prévenir les enfants qu'ils risquent de subir des attaques verbales
(cadre scolaire notamment)?

MG : Le plus tôt possible. En effet, les attaques verbales circulent en primaire, parfois même en
maternelle. Il serait souhaitable de leur en parler en même temps que l'on apporte l'information
sexuelle, entre trois et six ans. Expliquer aux enfants que nous vivons une situation un peu
particulière et que cela ne plaît pas à tout le monde. Par conséquent, ils risquent d'être agressés
avec des mots parfois violents. Dire quels sont ces mots et qu'ils veulent simplement dire que
papa aime un homme et, ou, maman aime une femme. Cette information fait partie d'un discours
général de tolérance (racisme, religion, situation sociale…)

APGL : Faut-il le dire au maître ou à la maîtresse?

MG : Ca dépend de la maîtresse ! Chaque enseignant a sa propre personnalité. Un enfant peut
avoir des ennuis pour toutes sortes de raisons, mais forcément on mettra ça sur le compte de
l'homosexualité des parents.

APGL : Pour quelles raisons aurait-on envie de le dire? Ne risque-t-on pas d'étiqueter l'enfant?
Et puis revient toujours le moment où l'enfant doit dessiner sa famille.
Plusieurs exemples ont été cités au sein de l'assemblée. En général, les enfants dessinent leur
famille sans ambiguïté.

APGL : Chez un enfant, quels sont les signes montrant la nécessité de discuter?
MG : Je pense qu'il n'y a pas de signes représentatifs. Les seuls signes seraient que l'enfant
parle lui même de ce qui se passe. Cette démarche se fera uniquement si l'enfant a reçu au
préalable les mots pour le dire. Si il y a des tabous, l'enfant se taira. De toutes façon, certains
enfants ne parlent pas, même si ils possèdent les termes pour s'exprimer. Ce manque
d'expression peut être lié à un sentiment de honte, et malheureusement, la honte se transmet de
génération en génération. Il existe chez un enfant des tas de raisons d'avoir honte. Si on trouve
l'occasion, on peut expliquer à l'enfant qu'il n'est pas responsable des actes, de la manière de
vivre, du vécu de ses parents. Il semblerait que pour des parents divorcés, il en soit pas toujours
évident de capter le pourquoi de certains malaises chez leurs enfants. La vie, avec leurs enfants,
n'étant pas partagée au quotidien, peut induire un sentiment de culpabilité en rapport avec
l'homosexualité. Si l'enfant ne se sent pas bien le week-end de visite, il s'est peut-être passé
quelque chose qui l'attriste dont le parent divorcé n'est pas forcément au courant.

APGL : N'est-il pas mieux de donner à chacun des parents une appellation différente?
L'utilisation de termes déjà existants, parrain, marraine peut apporter des ambiguïtés?

MG : Il s'agit ici d'un vrai problème de langage car il n'y a pas de mot "homo"logués pour désigner
la compagne ou le compagnon du parent. Soit, il faut inventer un mot, mamou, mamina,


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papinou…soit faire croire qu'il y a deux papas, deux mamans. Ceci je pense n'est pas vrai car il
existe un papa plus un parent (sans nom) et une maman plus un autre parent (sans nom). Chacun
doit trouver le terme.
APGL : Pensez-vous qu'il soit préférable de donner un surnom que d'utiliser le prénom de l'autre
parent?

MG : Je ne sais pas. Mais je pense que le surnom est plus approprié que parrain, marraine car ces
termes sont déjà pris. L'important est que l'enfant soit repéré, qu'il sache qui est son papa, sa
maman et les personnes qui l'entourent. Laissez l'enfant s'exprimer et faire son choix. Si je cite
mon exemple personnel, ma fille a attendu d'avoir 22 ans pour m'appeler Maman ! Jusque là
c'était par mon prénom.

APGL : Les parents homosexuels n'ont-ils pas tendance à croire que leurs enfants, si ils
manifestent des souffrances, souffrent à cause de leur homosexualité?

MG : Oui, en effet. C'est une tendance, mais les enfants souffrent pour toutes sortes de raisons.
Les enfants d'homosexuels que je vois dans ma pratique ne viennent pas forcément parce que
leurs parents sont homosexuels. Si l'on compare le nombre d'enfants issus ou vivant dans des
familles homosexuels et le nombre de ces mêmes enfants qui viennent en consultation
pédopsychiatrique, on est dans un rapport d'environ 1%, même pas le cas de la population
standard.
APGL : Dans le créneau d'âge que vous avez donné tout à l'heure (3-6 ans), est-ce que cela a un
sens de verbaliser un amour avant trois ans?

MG : Oui. Cela a toujours un sens. Le créneau de trois à six ans est pour l'information sexuelle,
mais l'amour bien avant, sans aucun doute. Même si cela leur passe, apparemment, au dessus de la
tête.

APGL : Est-ce que parler du plaisir sexuel aux enfants, ne serait pas pour eux, une manière de
comprendre l'acte sexuel?

MG : L'acte sexuel dénué de plaisir apparaît comme quelque chose de dégoûtant (pour tout le
monde d'ailleurs) . Oui, on peut parler du plaisir aux enfants mais il est indispensable d'insister
sur le fait qu'ils ne peuvent pas comprendre. Le plaisir ne leur est pas perceptible tant que leur
corps n'est pas prêt.
APGL : Le créneau de 3-6 ans correspond à quelles étapes du développement de l'enfant?

MG : Cela correspond à un stade de développement de curiosité intellectuelle. Les enfants ont à
ce moment suffisamment de repères dans le temps et l'espace. Sur le plan affectif, cette
période est très importante car elle possède des émois affectifs très très forts.
APGL : Si l'enfant ne manifeste pas de demande particulière entre trois et six ans, faut-il
devancer la demande? Pourquoi l' "encombrer" avec des choses qu'il n'a pas sollicitées?

MG : C'est vrai. Bien que la demande soit très polymorphe et se pratique souvent par le biais de
perches tendues aux parents. Par contre, la barrière des six ans n'est pas inutile. L'information
sexuelle doit être donnée avant six ans, avant l'entrée au CP.

Au CP, les enfants se trouvent confrontés à des plus grands qu'eux qui leur donneront de toute
façon une information sexuelle, à leur "manière". Il est souhaitable que les enfants aient reçus au
préalable des paroles d'adultes auxquelles ils peuvent se rattacher.

APGL : Que recouvre l'information sexuelle?




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MG : En ce qui concerne la reproduction, c'est l'histoire des petites graines. Celle du papa, celle
de la maman qui vont se rencontrer dans la poche à bébé…(attention quand même à ne pas tout
mélanger, rien à voir avec le ventre et les pipis cacas, la notion de "poche à bébé" est très
importante). Pour ce qui est de la vie sexuelle, on peut leur dire que c'est se faire des câlins avec
le sexe…pour le plaisir ! Les enfants comprennent très très bien la mécanique.

APGL : Un enfant ne peut comprendre ou accepter la duplicité. Avez-vous déjà rencontré des
enfants vivant dans le cadre de la coparentalité? Comment l'enfant analyse la relation de ses
parents?
MG : Je ne connais pas ce cas, mais l'enfant sait avec certitude qui le parent aime. Qui est sa
maman et qui elle aime. Qui est son papa et qui il aime. Le mot duplicité n'a pas sa place dans une
relation coparentale. Dans le cadre de la coparentalité, si la situation est claire pour parent &
enfants, je ne vois pas où il peut y avoir des troubles. Papa aime un homme donc il ne vit pas avec
Maman. Maman aime une femme, donc elle ne vit pas avec papa. Mais ils ont dû se rencontrer pour
mélanger leurs petites graines parce que tous les deux (ou trois ou quatre) voulaient un enfant.
APGL : Si l'enfant a été conçu par insémination artisanale ou artificielle (quelque soit la
combinaison parentale) faut-il l'informer de la spécificité de se conception?
MG : Oui. Bien sûr. Lui expliquer que pour lui la petite graine du papa, on l'a mise dans un tube
puis on l'a déposée dans la poche à bébé de la maman.
APGL : C'est pas très romantique !

MG : Rien n'est romantique. Lorsque l'on décrit un acte sexuel, ce n'est pas non plus romantique.

APGL : Oui mais cela peut-être transcendé par l'amour.

MG : Bien sûr, à côté de l'explication, il est évident qu'il faut leur dire qu'on désirait un bébé et
pourquoi.

APGL : Il peut comprendre qu'il n'est pas né d'un acte d'amour?

MG : Mais c'est un acte d'amour !

Le débat prend ici un déroulement anarchique. Toute la salle réagit et de nombreuses remarques
sont lancées. Certains pensent que l'acte visant à concevoir un enfant par insémination
artificielle ou artisanale, n'est pas un acte d'amour. D'autres pensent que sans amour cet acte
n'aurait pas lieu. "Il n'y a pas d'amour dans l'acte mais c'est un acte d'amour".

Maryvonne Guillen recentre le débat en soulignant que l'enfant a besoin de savoir qu'il a été
désiré. Il lui semble aussi qu'il est plus facile pour un enfant d'être né d'un profond désir,
quelque soit le type de sa conception, que d'avoir été abandonné (adoption).

MG : Il ne faut jamais dire à un enfant qu'il n'est pas né d'un acte d'amour. Un enfant ne peut
concevoir que le fait qu'il ait été porté par un désir et par un acte d'amour (amour entre les
parents). Un enfant issu d'un viol ne doit pas le savoir, pas tout de suite.

APGL : Pouvez-vous approfondir? doit-on faire croire aux enfants que les coparents se sont
aimés? Faire croire que les parents géniteurs se sont aimés?
MG : Je pense qu'il ne faut ni leur dire qu'ils se sont aimés, ni leur dire qu'ils ne se sont pas
aimés. On a désiré leur venue au monde et ils sont issus d'un rapprochement sexuel entouré
d'amour. Ce n'est pas un mensonge. C'est quelque chose qu'on ne doit pas dire. Le sexe, sans
amour, un enfant ne peut pas le comprendre. Si il n'y a pas de sexe, il y a le petit tube avec la
graine tout simplement. Les enfants ont besoin de savoir qu'au moment de leur conception il y
avait de l'amour (sous toutes ses formes).



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APGL Ŕ Débathèmes Ŕ Saison 1998 1999


APGL : Pouvez-vous nous donner des exemples de cas d'enfants qui ont des problèmes à cause de
l'homosexualité de leurs parents?
MG : On rencontre en général deux cas.
1. Le cas des enfants qui subissent des agressions à l'école ou dans leur entourage, sans
   forcément en parler à leur parents. La consultation du pédopsychiatre alors apporte à
   l'enfant une parole extérieure neutre.
2. ensuite le cas des enfants où le sabordage vient de l'intérieur même de la famille, en
   particulier des adolescents ou pré-adolescents dans un cadre de séparation ou de divorce. Ce
   cas est grave car une moitié de la famille détruit les fondations de l'enfant, il faut alors
   engager un important travail de reconstruction.

APGL : Dans le premier cas, est-ce que côtoyer d'autres enfants par exemple au sein de l'APGL
peut aider l'enfant en difficulté?

MG : Oui, c'est une aide importante, mais il aura fait déjà du chemin quand il arrivera à
l'association. le plus difficile sera de la convaincre à venir.
APGL : Certains enfants manifestent un grand contentement lors des premières rencontres mais
se lassent rapidement, pourquoi?

MG : Ils ont peut-être simplement besoin de vérifier qu'ils ne sont pas seuls à vivre cette
situation.
APGL : En cas de séparation (couple hétérosexuel), alors que les enfants sont adolescents, quel
doit être le comportement à adopter, vis à vis de l'annonce de l'homosexualité d'un des parents?

MG : J'ai signalé que l'adolescence est la plus mauvaise période pour annoncer une homosexualité.
Je pense que si vous êtes confrontés à cette situation, il est préférable d'attendre un peu. Que
les enfants soient dans une période plus stable, qu'ils aient leurs propres repères.

APGL : Comme il arrive parfois que les enfants n'expriment pas leurs éventuels ennuis, peut-on
les aide à "vider leur sac"?

MG : Ce n'est pas une situation évidente, mais je pense qu'il est bon de poser quelques questions
de temps en temps. Avoir un discours global sur les différents problèmes que l'on rencontre à
l'école et y glisser l'homosexualité.
APGL : Comment un enfant traverse-t-il la période œdipienne lorsqu'il est élevé dans une famille
homoparentale?

MG : Comme les autres ! La question œdipienne, c'est la question du tiers. Etre tiers c'est une
fonction, comme être père ou être mère. Un homme peut très bien assurer une fonction
maternelle, une femme une fonction paternelle. Une fonction paternelle, c'est être porteur de la
loi. Avoir des repères précis et faire en sorte que l'enfant ne soit pas le "tout" d'une mère. Que
celle-ci a un désir amoureux pour quelqu'un d'autre.

APGL : Il court actuellement une crainte théorique qu'un enfant de famille homoparentale ne
puisse construire son identité sexuelle, qu'il ne sache pas s'il est homme ou femme.
MG : Dans toutes les études longitudinales qui ont été menées sur les enfants issus de parents
homosexuels, ce n'est pas le constat que l'on fait. Ces enfants ne présentent pas plus de
troubles d'identité sexuelle que les autres.

APGL : Prenons le cas d'une coparentalité avec un père, une mère biologique bien identifiés et
une IAD dans un couple féminin. A partir du moment où le rôle du père, de mère, est porté d'une
façon ou d'une autre, y a-t-il une différence ou est-ce assimilable?


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MG : Je pense effectivement que la fonction de père ou de mère n'est pas une fonction sexuée.
On peut très bien être femme et assurer une fonction paternante ou être homme et assurer une
fonction maternelle.
APGL : Cela sous-entend t-il que dans un couple homo, l'un doit assurer un rôle maternel et
l'autre un rôle paternel? Est-ce immuable?

MG : Non. Ce n'est pas immuable. Mais d'abord la fonction œdipienne c'est quoi? C'est le désir
pour l'enfant d'être tout pour sa mère. Qu'en dehors de lui, sa mère n'ait aucun besoin et qu'à
lui seul il puisse tout combler. L'Œdipe intervient ici pour couper ça, pour se heurter au "pas
tout". L'enfant est important mais ne représente pas tout, la mère a d'autres besoins. Elle est
amoureuse de quelqu'un d'autre ou a des activités qui lui sont nécessaires (les personnes seules
n'ont pas forcément de relation amoureuse).

Ce schéma est le même pour fille et garçon quelque soit leur combinaison parentale.

APGL : Dans un exemple de coparentalité, le triangle œdipien a plus de chance de se faire entre
les deux femmes. Dans une telle configuration, le père n'est-il pas écarté de ce triangle? peut-on
parler de quatuor œdipien?
MG : je pense qu'il y a deux triangles ; L'enfant joue de sa toute puissance des deux côtés. Qu'il
y ait une ou deux personnes de part et d'autre. Il ne faut pas se laisser prendre par les termes.
Mère = fonction maternante. Quand l'enfant se retrouve avec son père qu'il soit seul ou en
couple, celui-ci assure forcément une fonction maternante (si l'on considère que l'enfant vit en
alternance avec le père et la mère).

APGL : Les enfants d'homosexuels, sont en général hétérosexuels. Ce serait une hétérosexualité
réactive? Est-ce bien?

MG : Bien ou pas bien, je ne sais pas. Il est vrai que l'on constate que les enfants d'homosexuels
sont hétérosexuels a une plus large majorité que les autres. On peut se dire que quelque chose a
joué. Quelque chose de beaucoup plus inconscient qu'un simple choix conscient d'être homo ou
hétérosexuel.
APGL : Quand les deux parents sont homosexuels, est-ce qu'on influence, sans le vouloir, nos
enfants?

MG : Oui, mais ces enfants ont une notion de tolérance beaucoup plus importante. S'ils
découvrent quelque chose dans leur sexualité, ils auront moins de difficultés que les autres à se
l'avouer. Il m'apparaît aussi dans la pratique que les enfants d'homosexuels sont peut-être des
gens plus mûrs tant au plan psychologique qu'affectif, dotés plus tôt sur les choses de l'amour.
d'une plus grande liberté. Ils analysent et réfléchissent mieux leurs relations amoureuses. Il me
semble que ce sont des individus plus aptes à aimer, quelque soit leur sexualité.
Janvier 1999.


Maryvonne Guillen est pédopsychiatre à Montpellier.
Compte rendu de l'intervention rédigé par l'auteur elle-même. Compte rendu des questions et
réponses par Sylvie et Emmanuelle.




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REPÈRES SUR L'ADOLESCENCE

Intervenant : Philippe JEAMMET

La période de l'adolescence est une période révélatrice des trois ordres de contrainte qui pèsent sur
l'individu :
       contraintes biologiques, génétiques,
       contraintes de l'éducation, liées à l'histoire de l'enfant. L'adolescence révèle la qualité du vécu
        de l'enfant pour le développement de sa personnalité. Les deux ou trois premières années de
        la vie sont, en effet, cruciales pour le développement de la personnalité de l'enfant.
       contraintes sociales et environnementales qui pèsent sur l'individu.
L'adolescence est un moment carrefour où l'être passe de l'état d'enfant à celui d'adulte. Le
phénomène, essentiel par son impact, est la puberté. Ce phénomène physiologique change un certain
nombre de données très brutalement : le corps se transforme pour devenir un corps d'adulte, encore
plus brutalement, d'ailleurs, pour les filles que pour les garçons (activité sexuelle, capacité de
procréation, force physique). Ces transformations donnent corps à deux fantasmes centraux chez
l'être humain, le fantasme incestueux et le fantasme parricidaire.
Ces deux fantasmes ont toujours effrayé l'humanité; il n'existe pas de civilisation qui n'ait très
fortement ritualisé ce passage là de façon à pénaliser ces fantasmes.
Notre société est beaucoup moins pénalisante. C'est le propre d'une société libérale d'imposer moins
de règles à ce sujet. Le corps pubère devient adulte. La proximité avec les parents ou ceux qui en
tiennent lieu se sexualise très fortement et entraîne la nécessité de prendre de la distance en
modifiant l'espace familial. Les rituels répondaient à ce besoin et, aujourd'hui, il appartient à chaque
famille de modifier cet espace.
Cette nécessité de prendre de la distance vient de la gène - très caractéristique de l'adolescence -
occasionnée par la sexualisation des liens . Les enfants qui avaient l'habitude de se faire câliner
abondamment, de s'accrocher, vont s'éloigner d'autant plus qu'ils auront été proches, et ce
phénomène sera encore plus prononcé avec les personnes dont la proximité physique aura été
grande.
Là, se joue l'un des grands drames de l'adolescence. Ceux qui sont le plus en insécurité vont avoir
beaucoup de mal à s'éloigner et encore plus de difficultés à se rapprocher. C'est une sorte de
paradoxe de l'adolescence : ce dont l'adolescent a besoin, c'est la force des adultes qui lui manque, la
sécurité intérieure, tout ce qu'il imagine que les autres possèdent et qu'il pense ne pas avoir. Ce
manque menace son autonomie naissante.
La contradiction qui peut rendre fou est la suivante : du besoin naît la menace. Ceux qui sont en
insécurité vont devoir se rapprocher des adultes, et ce rapprochement sera d'autant plus fortement
sexualisé que les enfants en auront un grand besoin. Les craintes de pénétration ou des craintes
d'intrusion pourront être extrêmement fortes à cet âge là, à la mesure de l'attente. S'il n'y a pas
d'attente, le risque d'intrusion n'existe pas.
Les adolescents disent d'une façon imagée : "il me prend la tête, ma mère me prend la tête, le prof.
me prend la tête". Cette expression imagée, tout à fait mineure, traduit bien le problème fondamental :
le jeune n'est plus maître chez lui, parce qu'il a la tête prise par le regard de l'autre. Bien entendu, ce
que ne comprend pas l'adolescent est que sa tête "prise" car elle est "ouverte". S'il n'était pas en
attente, il serait impossible de lui "prendre la tête".
La dimension de l'attente est tout à fait essentielle, et elle est exacerbée à l'adolescence. L'adolescent
se sexualise et sa personnalité s'organise notamment chez les jeunes garçons avec une peur de la
pénétration, les filles ayant moins de crainte vis à vis de la passivité.
Cette crainte d'être pénétré est intimement corrélée avec ce qui s'est passé pendant les premières
années de la vie, notamment les deux ou trois premières années où se créent les bases de la
sécurité. Les assises narcissiques, l'attachement suffisamment "sécure" avec l'environnement
donneront à l'enfant une sécurité intérieure.



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Les effets de cette sécurité intérieure apparaissent à l'occasion des expériences de séparation,
notamment pendant la deuxième année de vie. Pendant cette période, l'enfant se différencie
nettement de l'environnement et connaît alors les angoisses de séparation. Ces angoisses ne sont
pas pathologiques en elles-mêmes, mais elles sont parfois pathogènes, car elles organisent la relation
au monde et deviennent un facteur de vulnérabilité, mais également de richesse et de créativité pour
les artistes.
Pour qu'un enfant se sente en sécurité, il faut que dès sa première année il ait le sentiment d'être
créateur de son environnement et qu'il y ait une adéquation suffisamment forte entre ses besoins et
les réponses de l'environnement. Il n'a alors pas besoin de se poser trop tôt, trop brutalement, la
question de son impuissance à l'égard du monde extérieur.
Par exemple, un enfant que l'on nourrit avant qu'il n'en ait manifesté le désir ou que l'on laisse pleurer
dans un coin pendant des heures, sans jamais répondre à ses attentes, se sentira impuissant devant
un monde à peu près inconnu.
Par contre, un enfant qui organise son monde en exprimant des besoins et en recevant des réponses
adaptées, apprend progressivement à attendre car il sait que la réponse arrivera. Cette attente est un
élément fondamental de la sécurité de l'enfant. Celui-ci emmagasine une sécurité d'attachement et
crée un lien préférentiel avec une figure de l'environnement, en général sa mère. Cela ne veut pas
dire que les autres n'ont pas d'importance. Mais il existe généralement une figure préférentielle qui lui
donnera, en miroir, le sentiment d'être aussi un être unique. Plus les relations sont indifférenciées,
moins un enfant a conscience de ce qui fait son unicité.
Cependant, toute éducation comporte des facteurs de risque et en particulier le besoin d'avoir une
relation privilégiée, d'être dans une continuité relationnelle. Celle-ci donne à l'enfant son sentiment de
sécurité et crée en miroir le sentiment de sa propre continuité. Mais elle devient ensuite une
dépendance, une entrave à son développement. L'enfant devra s'ouvrir sur l'extérieur et sur la
différence.
Voici en résumé les deux grands axes du développement : une continuité et la nécessité
d'inclure de la différence.
Il faut quelqu'un qui soit autre que la mère et qui apporte justement cette différence, condition de la
liberté. L'enfant peut alors se rendre compte qu'il a en face de lui deux êtres différents. Cette
différence est souvent vécue en termes de hiérarchie (en plus ou en moins) ce qui n'est pas une vraie
différence, d'ailleurs, puisque l'autre est ce que je n'ai pas. Cette complémentarité est structurante car
elle donne à l'enfant le sentiment que lui aussi peut être différent et être aimable.
Plus la famille renvoie l'idée qu'il faut être semblable, que seul ce que l'on est, est bon, et que tout le
reste est mauvais, plus l'enfant sera captif de cette relation. Il lui faut être conforme à ce que l'on
attend de lui ou bien basculer dans le camp des mauvais. Cette alternative sera une source
d'angoisse et d'insécurité.
Pendant la deuxième année de sa vie, trois cas de figure schématisent bien la problématique de
l'enfant qui remplace la personne d'attachement, lors de situations de séparation (le coucher, la
crèche), par le plaisir d'être et de fonctionner. Ce plaisir est entièrement nourri de la qualité de la
relation à la personne d'attachement et à son environnement.
Par exemple, l'enfant est dans son bain ou dans son berceau et remplace sa mère par "sucer son
pouce, prendre son ourson, se caresser les cheveux". C'est de l'auto-érotisme et c'est la liberté. Il a
acquis une autonomie relative qui lui permet de se passer de sa mère et de la remplacer par ce plaisir
à être. Alors ce peut être le plaisir de rêver, de l'imaginer, tout ce que l'homme a pu développer de
cérébralité lui donnant une capacité de représentation mentale pratiquement infinie. Notre appareil
psychique est un facteur de liberté énorme à condition de ne pas être dans une anxiété ou une
inquiétude trop grande car l'anxiété empêche de recourir à cet espace de liberté, espace tampon.
A l'adolescence, lorsque les jeunes souffrent d'une tension trop grande, d'une contrariété, ils doivent
la décharger. Ils s'agitent, ils ne restent pas en place. Ce sont des enfants en insécurité. Les enfants
"clowns" en permanence sont des enfants tristes qui ont besoin d'animer l'environnement pour éviter
la peur. Tout excès cache son contraire.
L'enfant en insécurité dès que sa mère s'absente pleure. Il faut que sa mère vienne, laisse la lumière
allumée, lui raconte une histoire. L'enfant devient dépendant du perceptif. Il s'accroche au perceptif
pour remplacer une relation non "secure". Si la mère se laisse prendre à ce piège, elle devient



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complice. Elle projette sa propre histoire sur celle de son enfant et crée un lien de proximité excessif
avec son enfant.
Les règles du développement absolument constantes de la vie sociale sont : rechercher la
dépendance pour son propre équilibre et sa sécurité intérieure et, en miroir, rendre son environnement
dépendant de soi.
Il y a deux grands modes de relation liés à la dépendance excessive pour créer de la distance et
rendre à l'enfant la maîtrise perdue :
       le caprice et l'opposition qui deviendront des troubles du comportement à l'adolescence,
       la plainte corporelle (mal à la tête, mal au ventre). C'est un moyen de se protéger de
        l'envahissement par l'autre. Ainsi, plus l'enfant a mal, plus sa mère s'occupe de lui et se rend
        captive. Mais l'enfant rend sa mère impuissante à le secourir puisque le mal subsiste. Cette
        relation est une aliénation réciproque non sous le signe du plaisir mais sous celui de la
        contrainte et du jeu sadomasochiste.
L'une des rares façons de sortir de cette aliénation est d'introduire un tiers et donc la différence.
L'intervention d'un tiers, quel qu'il soit, va apporter de la distance en suppléant la mère et en recréant
une relation de plaisir par le respect de certaines limites.
Le tiers prouve alors à l'enfant qu'il a les moyens propres de se libérer de sa dépendance à l'égard de
sa mère.
LES ENFANTS EN CARENCE AFFECTIVE
Ces enfants n'ont aucune figure d'attachement. Ainsi, les enfants abandonnés n'ont aucun référentiel.
Ils sont seuls et pour se sentir exister, ils s'auto stimulent mais de manière toujours douloureuse. La
carence relationnelle induit
Le besoin de trouver un moyen de moduler la distance prend alors la forme de conduites d'opposition,
de plaintes corporelles ou s'appuie sur les phénomènes de bande.
Le tiers - celui qui est différent - ne va pas être vécu comme un tiers complémentaire. Il ne permettra
pas de quitter la dépendance affective à l'égard d'un parent en jouant sur l'autre et en s'identifiant à lui
pour s'opposer à une relation trop captatrice. Il n'y aura pas de marge de manœuvre.
Les différences minimales qui apparaissent dans l'esprit de ces enfants sont des différences très
archaïques : le bon et le mauvais. En effet, les bandes pour fonctionner ont besoin de trouver un
"mauvais". Les jeunes peuvent alors supporter la cohésion avec le groupe parce qu'ils doivent
respecter des règles.
Peu importe alors où passe la barrière de la différence. L'important est qu'il existe une différence pour
sauvegarder leur identité.
Or, dans ces mécanismes très primaires où le tiers n'est pas différenciateur, l'autre est toujours le
double, le double mauvais. Il faut donc le détruire. Cependant, lorsque l'autre est détruit, le groupe
commence à aller mal. Les bandes ne peuvent vivre qu'avec un bouc émissaire. Le but est de le
détruire puis d'en trouver un autre, sinon le groupe se désagrège.
Prenons un exemple : un groupe de personnes sur un bateau.
Tout se passe bien durant un temps très variable, jusqu'à ce que des tensions naissent sans raison
identifiée. Je pense que le groupe produit ses tensions pour créer la différence, pour que chacun ne
se fonde pas dans un magma indifférencié et angoissant. Le besoin de se retrouver dans cette
différence est une des façons de se sortir de cette menace. Ainsi, le groupe s'attaque à un absent
pour refusionner.
En résumé, la structuration de la personnalité se réalise par deux axes : la continuité et la
différence.
       la continuité, nécessaire au sentiment de notre unité, de notre individualité. Elle devient
        ensuite un piège. Une des façons de sortir de ce piège est la différence.
       la différence, jeu entre les personnes investies différentes.
Il existe deux différences fournies par la nature :
       la différence de génération,


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       la différence de sexe.
Ces différences sont des leviers organisateurs, relativement simplistes . Elles sont généralement
vécues en terme de hiérarchie, le plus et le moins. Cette différenciation est régressive, proche de la
différence minimale du bon et du mauvais.
La structuration de la personnalité se révèle au moment de l'adolescence du fait de cette nécessaire
mise à distance liée au phénomène même de la puberté.
QUELQUES MOTS SUR L'ÉVOLUTION SOCIALE ACTUELLE
Dans une société moins contraignante, plus permissive, le retour de l'interdit va se faire d'une façon
subtile, assez fâcheuse sous la forme de la nécessité d'être performant. Or, la performance est infinie,
alors que les règles peuvent être transgressées. Les transgressions sont compensées par des
systèmes de confession. En revanche, l'idéal de la réussite devient le persécuteur.
Pour les jeunes filles cela se traduit par la poursuite de critères de beauté physique avec la
surveillance maladive du poids et de la silhouette.
On assiste à la montée en puissance des conflits d'addiction donnant lieu à des prises de produits de
dopage tels que tabac, alcools, drogues pour s'auto-exciter et se sécuriser. Le drame est le passage
de l'auto-érotisme - plaisir à faire des choses - à l'auto-stimulation - nécessité de provoquer des
sensations pour se sentir exister. Il y a alors une fuite des émotions dans la recherche du
sensationnel.
Beaucoup de films actuels, faits par des femmes, montrent la phobie de l'émotion, de la tendresse,
comme règle des relations entre individus. Le seul moyen de s'octroyer un moment de contact et de
tendresse sera une pratique sexuelle opératoire. Il y a un déplacement : la tendresse devient ce qu'il y
a de plus difficile à atteindre car elle rend dépendant. Occulter les émotions qui mettent en situation
de dépendance souvent mal tolérée est d'autant plus mal vécu que l'on est en demande à l'égard de
cette dépendance.
Cela constitue une base de départ pour nos échanges.
QUESTIONS
APGL : Est-il possible de revenir sur la différence nécessaire à l'enfant pour se construire? Pouvez
vous revenir sur la différence des sexes? Que dites-vous des configurations parentales de l'APGL?
P.J. : Mon sentiment est que l'individu a besoin de repères et de systèmes de valeurs. C'est inhérent à
l'individu. L'humain est spécifique par rapport aux animaux, car son développement cérébral lui a
permis d'avoir conscience de lui même.
L'être humain à la naissance reçoit, mais ne peut s'exprimer. Il ne peut pas marcher à la différence
des animaux : c'est la prématurité. Cela est lié à son développement cérébral important.
L'être humain a conscience de lui-même, de sa mort, du fait qu'il est incomplet. Son imperfection
produit alors une blessure narcissique.
Un des régulateurs de notre humeur est l'image que l'individu a de lui-même et de sa valeur. D'où
l'importance du regard parental et de l'attachement parental pour avoir une idée de sa valeur. Cela
sera relayé par des valeurs telles que les idéaux, les idéologies…
Ce besoin d'un système de valeurs a pour conséquences l'idéalisation et l'idolâtrie des différences
naturelles, la place de l'homme en particulier. L'inquiétude de l'homme pour garder cette place l'a
conduit à s'auto-renforcer dans cette position, parce qu'il a une très grande angoisse de sa possible
féminité, de sa passivité. Les sociétés où l'homme est idolâtré, sont des sociétés totalement dominées
par les femmes avec une peur panique pour les hommes de ne pas être hommes.
La complexité du cerveau de l'individu fait qu'il est capable d'aller au-delà des simples différences
naturelles, des repères les plus simples.
Y a-t-il aussi besoin de la place du père, de la position du père, pour le développement de l'enfant,
comme certains ont pu le dire? Ce sera amené à être nuancé. L'importance est de faire la différence
et pas forcément une différence de sexe. Les expériences actuelles vont donner des résultats que l'on
ne peut anticiper. Il est abusif de dire d'avance ce qu'elles vont donner. Il est probable que les
différences individuelles dans la qualité de ce qui est fait vont probablement plus compter que le fait
lui-même.



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APGL Ŕ Débathèmes Ŕ Saison 1998 1999


APGL : Est-ce que ce qui fait la différence se rattache à l'introduction du tiers? Dans un couple
homosexuel, le tiers est celui qui sépare l'enfant de sa mère. Qu'en pensez-vous?
P.J. : Il y a deux étapes :
       les phénomènes d'identification primaire des jeunes enfants (0 à 2 ans) avec identification aux
        attitudes profondes et notamment corporelles. La réalité physique aura certainement des
        conséquences que l'on ne connaît pas vraiment aujourd'hui.
       cependant, cela doit être nuancé en fonction de l'histoire de chacun, de l'entourage familial,
        du reste de la société. L'enfant va être assez vite amené à s'interroger et à se prononcer
        même s'il dénie la réalité.
APGL : A partir de quel âge un enfant peut intégrer une différence de vie? Les enfants ont une sainte
horreur d'être marginaux. Plus tard paraît la peur d'être semblable et le besoin de se démarquer. A
quel âge la charnière se situe-t-elle entre ces deux modes?
P.J. : Cela se passe de façon très progressive. Le passage se passera d'autant mieux qu'une sécurité
aura été acquise pendant les deux premières années de vie de l'enfant. Plus l'enfant se cramponne à
sa mère, plus l'enfant à peur. La rencontre avec l'extérieur va se faire sous des couverts très différents
selon que l'enfant possède ou non cette sécurité de base. Dans le premier cas, il va s'ouvrir sur
l'extérieur sans se remettre en question. Le processus de différenciation est perçu par l'enfant dès ses
premiers mois. Il discrimine la voix, la taille… ces différences sont structurantes. Certains ont fait du
"catastrophisme" un peu rapidement. La capacité d'adaptation de l'être humain est très grande. Des
différences apparaissent là où on ne l'imaginait pas.
APGL : Nous avons le sentiment que ce qui est structurant est le fait qu'il y ait deux personnes. Ces
personnes sont forcément différentes. Un tiers entre l'enfant et la mère, une triangulation permet qu'il
y ait des limites entre l'enfant et le parent puisqu'il y a un autre. Ce n'est pas forcément dans la
différence des sexes que se trouve l'élément structurant, mais plutôt dans la différence en général.
P.J. : C'est probable, je le crois assez. C'est une nécessité de la vie ; tout système qui se ferme
s'auto-détruit. C'est la loi de l'entropie. Les échanges sont dangereux mais nécessaires à la vie. La
différence de personnes a déjà une valeur structurante. Au niveau des identifications de l'enfant, pour
un jeune garçon entre deux femmes, cela pose un problème d'identification. Cela va nécessiter un
travail comme toute différence culturelle. Cela sera une source de tensions dans une société
majoritairement hétérosexuelle. L'important sera le vécu des parents, de leur homosexualité, de leur
désir d'enfant.
APGL : Quel est le moment propice pour verbaliser le couple homosexuel pour un enfant?
P.J. : Il n'y en a pas. Il faut que l'enfant soit au courant dès le départ. Le couple doit l'assumer dès le
départ et laisser la place au questionnement de l'enfant.
APGL : Que dites-vous des références faites aux sociétés non occidentales (sociétés matriarcales)
dans le débat sur les familles homoparentales?
P.J. : Il y a des sociétés où les enfants sont élevés par des femmes. Ces sociétés sont plutôt rigides,
elles font peu appel au développement individuel. La différence est rapidement rejetée. Le vécu
persécutif est très important, par exemple, aux Antilles. Les sociétés où le père est absent ou effacé
développent un mode persécutoire : le père est mauvais. Il est présent par son absence.
APGL : Présentation d'une expérience personnelle. Un homme assume son homosexualité
tardivement, après un mariage et la naissance de plusieurs enfants dont l'aîné a aujourd'hui 16 ans.
Comment le dire aux enfants? Quelles sont les conséquences pour les enfants?
P.J. : Cela dépend du lien avec la mère, et du mode de séparation des parents. La séparation a-t-elle
été violente, la communication sur l'homosexualité du père a-t-elle été fait dans le drame? Cependant,
c'est toujours un trauma, même si de certains traumas naissent de la richesse.
APGL : Présentation d'une autre expérience personnelle. L'homosexualité d'un père a été révélée de
manière violente à une jeune fille de 12 ans par sa mère. Le comportement de la jeune fille est
devenu très difficile avec entrée dans une anorexie sévère et refus de parler à son père.
P.J. : La violence et la haine/amour avec lesquelles les faits ont été exprimés, de même que le déni,
sont les dangers à éviter absolument pour l'équilibre des enfants.




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APGL : La situation est-elle plus difficile à gérer pour un enfant, lorsqu'il y a révélation de
l'homosexualité d'un de ses parents au moment où l'enfant vit dans le couple homosexuel et que les
tensions viennent de la société?
P.J. : Exact, l'influence extérieure est importante. De plus le choix de vie des enfants reste ouvert.
Personne ne sait quel sera le choix de l'enfant. Je pense qu'il sera plus ouvert qu'on ne le pense.
APGL : Au moment de l'adolescence, dans une famille classique, hétérosexuelle, le questionnement
sur l'homosexualité et l'hétérosexualité est-il plus ou moins important que dans un couple
homosexuel?
P.J. : Je ne sais pas.
APGL : En relation avec les propos d'angoisse de pénétration de l'adolescent, un jeune garçon,
confronté à l'homosexualité de son père, a-t-il le même comportement que les autres jeunes garçons?
P.J. : Certainement, son comportement est semblable à l'ensemble des jeunes garçons. Cela dépend
comment l'enfant a vécu ses deux premières années et la manière dont la sécurité est comprise par
l'enfant. Un enfant qui n'a pas acquis une sécurité intérieure sera sensible au pouvoir attractif de
l'autre. En revanche, un enfant ayant acquis une grande sécurité, vivra cette période de manière plus
tranquille.
APGL : Vous parlez de comportements à risque, voire de passages à l'acte. Y a-t-il un lien avec
l'identité sexuelle?
P.J. : Une confusion est faite entre homophilie et homosexualité. Les rencontres, l'influence des
adultes ne sont pas neutres dans le choix d'être ou non homosexuel. La banalisation actuelle de
l'homosexualité m'inquiète. Les rencontres des adolescents sont importantes. Il se peut qu'un
adolescent soit homosexuel, mais ce peut être aussi le fruit d'une rencontre. Le choix d'être
homosexuel n'est pas un choix si facile à vivre, quelle que soit l'évolution de la société.
APGL : Banalisation, cela ne veut-il pas dire "ouverture"? Un thérapeute doit déculpabiliser. Il doit
laisser choisir son patient et non pas l'aider à choisir.
P.J. : Il n'y a pas une forme d'homosexualité, c'est par référence à l'hétérosexualité que
l'homosexualité est identitaire.
S'il y a un comportement identitaire, c'est un comportement réducteur de dire, "on en est" ou "on en
n'est pas". Il ne faut pas ramener l'homosexualité à une pratique sexuelle.
Il y a une grande diversité dans l'homosexualité comme cette diversité existe pour les hétérosexuels.
Cette diversité existe au niveau des fantasmes au niveau de la position donnée, au niveau des
identifications…
Sans compter que les fantasmes d'homosexualité font partie de l'hétérosexualité : histoires à trois,
jalousie… certaines positions fantasmatiques ne nécessitent pas une pratique déterminante.
Il me semble qu'une partie des choix vont se faire pour des raisons autres que sexuelles.
L'attachement à une personne dont on se sent proche et qui est du même sexe, sera plus fort que la
sexualité.
APGL : Cela existe aussi dans les relations hétérosexuelles.
P.J. : Bien sûr. Ce qui conditionne la pratique est plus ouvert que certains ne le disent. Il n'y a pas un
type d'homosexuel mais des homosexuels. Pour certains, cette pratique sexuelle est la seule possible.
Pour d'autres, le choix va être déterminé pour des raisons affectives, des raisons qui incluent un
besoin de confort, de proximité, prédominantes par rapport à la pratique sexuelle.
APGL : Vous parlez de diversité de l'homosexualité. Pourtant, vous décrivez souvent l'homosexualité
comme la relation au même. Cela me semble difficile à entendre.
P.J. : C'est pareil dans le cas d'un hétérosexuel dont on dit qu'il est dans une dépendance
narcissique. Le niveau de narcissisme est extrêmement divers. La personne qui a une relation
contraignante à quelqu'un, en miroir, et une personne en quête de l'appréciation de l'autre pour se
soutenir ne sont pas sur un même niveau narcissique. La dimension narcissique, le soutien amené
par le regard des autres va être très important pour cette seconde personne, mais de manière
beaucoup plus souple, variable que pour la personne qui se fixe de manière passionnelle sur
quelqu'un qui vit comme son complément ou son double et dont il ne saurait se passer sans drame.
La contrainte résidera alors dans l'aspect totalitaire et captateur de la relation. Certains vont être


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amenés à compenser une perte, une faille très précoce dans la relation à la mère par un accrochage
massif à une personne support.
Par ailleurs, il y a un aspect phobique de la figuration de l'autre sexe. Il y a alors une attitude
d'évitement de l'intolérable. Ce type de comportement peut se retrouver chez les homosexuels comme
la phobie des rats ou autres.
Certains textes d'écrivains décrivent le sexe masculin avec horreur. Ce sont des phénomènes
d'angoisse précoce qui se sont focalisés sur le sexuel. Cela détermine alors des comportements où le
lien avec la sexualité est très faible.
Ces situations très diverses sont commandées par des éléments très différents, mais ont comme point
commun le principe du même. Dans une minorité, cette diversité n'est pas perçue avec une grande
pertinence. Les mécanismes sociaux vont alors dans le sens de la réduction au même.
APGL : D'autant plus qu'il y a confusion entre choix sexuel et identité sexuelle.
P.J. : C'est exact.
APGL : Question sur une expérience personnelle. Divorcé depuis quatre ans, j'ai un enfant de 14 ans
qui depuis notre divorce vivait avec sa mère. Il a toujours eu des relations conflictuelles avec sa mère.
Mais depuis quelques mois, il a choisi de vivre dans notre couple. Il refuse de rencontrer sa mère.
Ai-je raison d'insister pour qu'il y ait des rencontres? Pour quelles raisons y a-t-il eu cette rupture?
P.J. : Il y a de nombreuses raisons possibles, mais il n'est pas nécessaire d'essayer de comprendre. Il
faut comprendre dans le sens de l'ouverture. Vouloir savoir, c'est induire une emprise sur l'enfant. Il
faut saisir certaines opportunités de parler vrai à ses enfants. Ces moments très privilégiés doivent
rester rares et sont très structurants pour l'enfant : parler de l'homosexualité, du vécu en qualité, avec
sincérité. Il est nécessaire de laisser l'enfant juger. Vis à vis de la mère, la relation trop proche est
devenue excessive. Au moment de la puberté, cette relation est devenue difficile à supporter. Il ne
faut pas dramatiser, mais essayer de maintenir un minimum de visites. Un jour, il serait bien de
l'interroger sur la raison de cette intensité.
APGL : Pour lui, sa mère le laisse tout faire. Cela signifie qu'elle ne s'intéresse pas à lui.
P.J. : Le plaisir n'est pas toujours facile à tolérer à cet ‚âge. Cependant, la limite n'existe pas en soi.
Elle est à créer car l'absence de limite est ressentie comme une absence d'intérêt.
APGL : Vous avez publié "Psychopathologies des tentatives de suicide chez l'adolescent et le jeune
adulte". Est-ce que cette étude vous a permis de détecter si le jeune qui se découvre homosexuel
était plus vulnérable aux tentatives de suicide? Existe-t-il des statistiques en France ou à l'étranger sur
les adolescents et les jeunes adultes qui se découvrent homosexuels? Font-ils davantage de
tentatives de suicide?
P.J. : L'objet de l'étude n'était pas celui-ci. On sait que pour certains jeunes, se découvrir des
penchants homosexuels peut les conduire au suicide, s'ils sont mal perçus par leur famille.
En revanche, nous avons trouvé, au travers des tests projectifs et d'entretiens, que la confrontation à
l'homophilie conduisait plus au passage à l'acte dans les situations conflictuelles que dans des
populations témoins. Cela avait pour objectif de connaître le fonctionnement psychique des suicidants
par rapport aux non suicidants. Dans une situation de test, les suicidants, confrontés à un conflit avec
le père, avaient des réponses du type passage à l'acte : poing dans la figure, meurtre… une vraie
difficulté à gérer la relation. Cependant, ce peut être un facteur de conduite suicidaire.
APGL : De nombreuses questions se posent sur les familles homosexuelles et la coparentalité, de
notre part comme de la part des scientifiques. Pourquoi alors n'y a-t-il quasiment aucune étude menée
en France sur les enfants vivant dans les couples homosexuels?
P.J. : De telles études demandent un travail énorme, une coopération des couples et un suivi
contraignants. Il est nécessaire d'étudier un nombre important de sujets pour que l'étude soit
représentative. Il est indispensable que le choix des personnes soit fait par tirage et non par le
volontariat. Or, comment peut-on repérer les familles homosexuelles? C'est un travail rien moins
qu'évident. Des études de suivi de cohorte sont rarement réalisées. Actuellement, nous avons entamé
une étude sur l'entrée en toxicomanie qui doit être poursuivie sur 10 ans, 20 ans. De la même
manière, c'est un travail énorme qui demande beaucoup de moyens.
APGL : Nous sommes cependant très sollicités actuellement pour répondre à des études
sociologiques, essentiellement. Les sujets sont le quotidien des enfants dans les familles


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homoparentales, la place du beau-parent de même sexe dans une famille recomposée… il serait
question qu'une unité de l'I.N.S.E.R.M. réalise une étude de type cohorte.
APGL : Sans aller jusqu'à des études aussi systématiques, est-il possible de réaliser des études de
type psychologique sur quelques cas avec une publication sur les conclusions?
P.J. : Ces études peuvent évidemment être réalisées en France et c'est le cas aux U.S.A. Qu'est-ce
que cela donne?
APGL : Pour prendre un exemple de population très réduite, le transsexualisme, à partir d'un nombre
très peu important de cas, il y a un nombre stupéfiant de recherches, y compris en France.
APGL : Les enfants élevés dans des familles homoparentales ne sont pas des enfants qui vont mal.
Ils ne sont pas suivis en thérapie. Si des études sont faites sur les quelques cas suivis en thérapie,
ces études n'auront aucun impact positif. Ce serait des cas pathologiques. Les transsexuels doivent
être suivi en thérapie pour obtenir leur opération.
APGL : Depuis 3 ans, l'APGL sollicite les chercheurs : cliniciens, sociologues… sur un plan clinique, il
n'y a pas de cas pathologiques identifiés. Robert Neuburger travaille sur ce sujet avec un certain
nombre d'étudiants.
Réaliser une étude de suivi sur 20 ans nécessite de gros moyens. L'APGL ne peut pas s'investir dans
de telles études car alors elles seraient biaisées.
APGL : Vous dites que certains adolescents vivent une période de flou quant à leur identité sexuelle.
comment expliquez-vous qu'avec un nombre si important de jeunes qui s'interrogent, il y ait toujours le
même nombre d'homosexuels? Il y aurait donc une sorte de tropisme qui fasse que, dans 95% des
cas, l'hésitation se termine par le choix de l'hétérosexualité.
Selon des associations comme Familles de France, nos enfants seraient alors des clients potentiels
pour la psychiatrie. Il me semble que si ces associations craignent le PACS, c'est parce que le milieu
homosexuel sera alors valorisé et 75% des jeunes choisiront l'hétérosexualité.
P.J. : Il y a là un facteur social. La banalisation va faciliter l'homosexualité comme les rencontres le
font. Individuellement, certaines rencontres déterminent un comportement qui aurait pu être autre.
Quel est le degré d'extension? C'est une inconnue. On aurait alors des surprises dans un sens
comme dans un autre.
Avec une valorisation, il est possible que certaines personnes tenues par la société aillent vers une
pratique différente. C'est, en effet, une crainte qui n'est pas injustifiée.
Trop banaliser ce comportement c'est comme le nier, le sanctionner, dire que c'est un choix en partie
conditionné sur lequel on ne peut rien. Je pense que l'on peut avoir un avis plus nuancé.
Ce n'est quand même pas la voie facile, même si les contraintes sociales s'atténuent.
APGL : Si cette voie est difficile, un individu ne la choisit pas parce qu'elle est banalisée.
P.J. : On sait que cette voie est difficile après en avoir fait le choix. Notamment, cette voie est difficile
par rapport aux enfants.
APGL : On ne choisit pas d'être ou de ne pas être homosexuel. On naît et on choisit ou non de
l'assumer.
P.J. : Chacun est différent. Certaines personnes estiment ne pas avoir eu le choix ; d'autres estiment
avoir choisi.
APGL : Pour revenir à la période de 0 à 2 ans et les éléments structurants pour un enfant, que
pensez-vous des livres qui présentent un modèle avec deux papas et deux mamans? Pensez-vous
que ce serait déstructurant pour l'enfant?
P.J. : Certainement pas déstructurant. Cela rejoint la place de l'homosexualité dans la société.
Veut-on en faire un modèle totalement banalisé, une des deux formes possibles? Ou bien ne veut-on
pas? C'est un débat de société.
APGL : Il est important pour un enfant de dédramatiser une situation.
P.J. : Ce n'est pas la même chose. On peut assumer sa différence. La majorité est hétérosexuelle. Il
se trouve que je suis différent. Ce n'est pas forcément un exemple à suivre. Cela pose le réel



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problème de la reproduction. Il peut être contourné, mais le contournement est-il souhaitable comme
un mode équivalent à la situation naturelle?
APGL : Il est plus structurant pour nos enfants d'avoir le choix. Ils n'ont pas à souffrir d'avoir des
penchants homosexuels.
P.J. : On parle de la petite enfance. La situation est différente pour des adolescents. Par ailleurs, les
situations d'enfants vivant dans des familles homosexuelles sont très différentes. Il y a d'une part, les
personnes qui ont des enfants dans une relation hétérosexuelles puis découvrent ou assument leur
homosexualité. D'autre part, il y a les personnes qui adoptent un enfant, se font faire un enfant, font
un enfant par procréation médicalement assistée. Ces choix sont des choix qui interrogent.
APGL : Il est important de faire une différence entre le parler vrai à l'enfant, c'est-à-dire lui expliquer la
manière dont il est venu au monde, et le parler de confort pour l'enfant. J'ai adopté des enfants. Je
leur ai expliqué pourquoi il n'y avait pas de papa et comment ils sont arrivés. En revanche, quand je
les berçais le soir, je leur chantais une comptine dont je changeais les paroles : marraine au lieu de
papa, afin qu'ils retrouvent dans la chanson une situation familière. Cela n'avait pas pour objectif
d'exclure le père.
P.J. : Il y a une réelle interrogation. Peut-on se passer de l'idée d'un papa dans la tête?
APGL : En aucun cas il ne leur est dit qu'un enfant peut naître sans un homme. Nous devons l'affirmer
très haut parce que de nombreuses personnes pensent que les homosexuelles occultent le père
biologique.
APGL : Modifier les paroles d'une comptine permet de mettre son enfant dans une situation
confortable. Ce n'est pas un acte de changement de société. Il n'est pas indispensable de rappeler en
permanence à un enfant qu'il vit sans père. Mais il est important que l'enfant puisse dire qu'il n'a pas
de père et qu'il en a une certaine souffrance.
P.J. : Je suis tout à fait d'accord.
APGL : Pour vous, la fonction de père est attachée à l'homme. Pourtant, dans de nombreux couples
hétérosexuels, la mère mène la maison et le père est très discret.
P.J. : Il y a une fonction d'autorité. La fonction paternelle est attachée à un certain nombre d'attributs.
Lorsque la mère a une fonction d'autorité, cela n'est pas sans incidence. Il y a une répartition des
différentes fonctions, mais je ne vois pas l'intérêt de parler de fonction paternelle pour la mère. Le
père n'a pas forcément la fonction d'autorité, mais il peut être très maternel. Lorsque les rôles sont
trop inversés, cela pose un certain nombre de difficultés. Laissons le terme de père à l'homme, quand
même.
APGL : Moi, je me sens aussi père que mère.
P.J. : Lorsque les pères maternent les enfants, certains disent qu'ils n'ont plus de père. Ce n'est pas
vrai. Le père n'est pas rivé à la fonction machiste. C'est une création défensive par rapport à sa
féminité.
APGL : On dit qu'un père peut materner, mais on ne dit pas qu'une mère est paternelle.
P.J. : Elle a de l'autorité.
APGL : Un enfant qui naît dans un couple d'homme aura pour mère un homme.
P.J. : Cela pose plus de problème dans ce sens. Une mère a la possibilité de procréer. La situation
d'un homme qui prend un enfant tout petit pour le materner posera plus de difficultés. Il est plus facile
pour un couple de femmes d'élever un enfant et ce, probablement parce qu'il y a dans le corps féminin
quelque chose qui s'adapte mieux au besoin de contact, de proximité nécessaire à l'enfant. La
distribution de l'érotisme dans le corps féminin est très différente de celle dans le corps de l'homme.
APGL : Pourquoi jeter des a priori négatifs?
P.J. : Ce ne sont pas des a priori négatifs. Il y a dans la nature de l'homme quelque chose qui le
prédispose moins à élever des enfants, malgré certaines exceptions. Beaucoup de femmes,
aujourd'hui, veulent ressembler à des hommes. La qualité du maternage s'en ressent pour certaines
jeunes femmes.
APGL : Vous parlez de la nécessité d'allaiter les enfants. Or, il fut une époque où il n'était pas
question de lait maternel pour les enfants. C'est une question de mode.


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P.J. : Justement, on en est revenus!
APGL : Nous n'avons aucune expérience sur ce sujet. Il y a des siècles de maternage. Mais est-ce
culturel? On ne peut s'avancer.
APGL : Je souhaiterais avoir votre avis sur une notion dont on parle de plus en plus : la notion de droit
de l'enfant. Comment voyez-vous cette notion en termes psychologiques, psychiatriques?
P.J. : C'est compliqué. Cette notion est apparue parce que les enfants sont dans une telle relation de
dépendance face à leur environnement! Les enfants supportent parfois des violences, mais aussi des
captations affectives, de maternage abusif, de projections de la part de ses parents. Le droit est venu
pour dire : "Attention!". Mais il y a quand même un coté abusif à vouloir les traiter comme des adultes.
Ainsi leur demander de faire des choix ou de se prononcer sur leurs parents sont des demandes
terribles. Il est important de tenir compte de leur avis, mais leur demander de choisir un parent plutôt
que l'autre, dans un divorce, c'est souvent les obliger à aller contre leur envie profonde. Ils vont
souvent choisir le parent à qui ils ont peur de faire mal. Il y a des risques d'abus, mais il était important
de rappeler que les parents n'ont pas tous les droits sur lui. Il est un individu avec une autonomie dès
sa conception. Cette autonomie doit être respectée.
Février 1999.


Le Professeur Philippe JEAMMET est chef de service d'une unité psychiatrie spécialisée de
l'adolescent à l'Institut Mutualiste Montsouris - Paris.
Il s'occupe d'adolescents en difficulté, présentant des troubles psychiatriques depuis une trentaine
d'années. Il travaille sur les facteurs importants pour le développement de l'adolescence.




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VIVRE ÉGAUX OU DIFFÉRENTS?

Intervenant : Alain Touraine

Le désir d'avoir des enfants chez les homosexuels touche à des valeurs fondamentales de notre
société : la filiation, la nécessité ou pas de l'existence d'un père ET d'une mère…
Selon l'auteur, la famille est le fondement même de la société, d'où les difficultés rencontrées pour la
faire évoluer. Les échanges houleux et passionnés lors des débats sur le PACS en sont une bonne
illustration.
A.Touraine ne porte pas à un intérêt particulier à la communauté homosexuelle souhaitant devenir
parent, même s'il la respecte, elle n'a pour lui qu'un intérêt parce qu'elle remet en cause des éléments
plus généraux, qui concerne la société toute entière.
Le fait que 2 femmes ou 2 hommes souhaitent avoir un enfant ne peut être accepté que si la notion de
la famille et donc de la société est repensée.
Pour un enfant, l 'absence de famille génère des carences importantes dans son processus de
développement, d'où la place primordiale de la famille.
Dans notre civilisation, on constate une dissociation marquée entre le pôle de la rationalité et de la
non-rationalité. Le couple traditionnel composé d'un homme et d'une femme se construit
majoritairement à travers ces deux pôles : l'homme se situe plutôt dans le monde rationnel et la
femme dans celui de l'irrationnel. C'est une sorte de rôle que chacun s'est approprié dans la bipolarité.
Depuis cent cinquante ans, on tente pourtant de rapprocher, voire de mêler ce qui a été si longtemps
séparé. Ainsi, le monde de l'autorité est de moins en moins réservé à l'homme et celui de l'affectivité à
la femme.
Les gays et les lesbiennes jouent un rôle essentiel dans ce rapprochement. Selon A. Touraine, d'un
point sociologique, le monde homosexuel est en quel que sorte bisexuel par rapport à ces deux pôles.
deux personnes de même sexe qui forment un couple essaient de combiner en chacune d'elle ces
deux pôles ; il ne s'agit donc pas de ressembler aux hétérosexuels ("rôle de celui qui fait la femme et
de celui qui fait l'homme") mais bien de combiner en soi ces deux dimensions.
Ces deux rôles sont nécessaires dans l'éducation d'un enfant mais il apparaît clairement qu'ils ne
correspondent pas forcément à deux personnes de sexes différents.
Ainsi dans le modèle freudien : la mère primitive représente la continuité, la fusion alors que le père a
un rôle de séparateur. Ce passage obligé de séparation de la place de l'enfant peut tout à fait être
vécu entre deux personnes de même sexe.
L'homoparentalité ne modifie donc pas ce processus classique de formation de la personnalité mais
créée une nouvelle définition des rapports parentaux.
La bipolarité se vit plus aisément à deux mais n'est pas exclue à trois ou quatre, comme on peut la
rencontrer dans l'éducation d'un enfant dans le cadre de la coparentalité par exemple.
A. Touraine note d'autre part, que la femme gère relativement bien cette dualité des rôles peut-être
parce qu'elle l'intègre déjà dans sa vie professionnelle et familiale.
Côté masculin, cette transformation fondamentale est beaucoup plus ardue. Les hommes sont en
manque de repère et on assiste à une complète décomposition de l'image masculine.
Ils ont des difficultés à dépasser leur identité sociale traditionnelle.
A travers la parentalité chez les homosexuels, c'est un problème de changement global qui a été
évoqué. Les homosexuels parents ou futurs parents, sont un exemple avancé de cette recombinaison
qui s'opère progressivement.
Selon l'auteur, nous sommes des agents de ce changement culturel.
"Il ne faut pas mélanger tout mais recomposer tout, c'est cela être à la fois égaux et différents".




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Ce sont les idées qui font avancer le monde, il n'y aura pas de reconnaissance véritable des
homosexuels en particulier en tant que parents, tant qu'il n'y aura pas de représentations claires de
ces derniers.
A. Touraine encourage donc l'assemblée à prendre la parole et se montrer au maximum au niveau
politique, social et surtout culturel, domaine où s'opère en priorité les mutations profondes.
Février 1999.




A. Touraine est sociologue, directeur d'études à l'E.H.E.S.S. au Centre d'analyse et d'intervention
sociologique (CADIS) du C.N.R.S.
Dans son ouvrage "Pourrons-nous vivre ensemble? : égaux et différents.", A.Touraine évoque le
thème du débat d'aujourd'hui : comment être à la fois différents et égaux.




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Le Soi, le couple et la famille

Intervenant : François de Singly

François de Singly analyse les transformations de la famille depuis 1970, c’est-à-dire à une période où
la famille était au plus bas dans les systèmes de représentations, en particulier en sociologie. Cette
position quasi-illégitime de l’institution s’est maintenue longtemps. En effet, jusque dans les années
80-90, une partie des sociologues de la famille refusent d’employer les mots "Famille", "sociologie de
la famille" ! La crainte était de renforcer, en utilisant le mot, l’institution, et donc d’être classés dans le
camp des "familialistes". On préférait alors aborder la famille sous l’angle social. Pendant cette
période, a lieu un mouvement général de la société, auquel les sociologues ont participé : celui d’une
déstabilisation de l’institution du mariage. La création et l’imposition de la catégorie "famille
monoparentale" constitue sans doute le meilleur exemple de cette entreprise de déstabilisation. Une
partie des sociologues femmes féministes essayent dans la décennie précédente (les années 70-80)
d’imposer une nouvelle catégorie de famille : les familles monoparentales ; ce qui n’avait rien d’évident
à l’époque. Cette catégorie, en effet, regroupe, les veufs et les veuves, les divorcés et les divorcées,
les mères célibataires. Il s’agit d’une opération idéologique, et politique, subtile, grâce à la somme
d’individus qui ont été mariés à des individus qui ne l’ont jamais été. C’est une manière de montrer,
par cette opération, comptable que le mariage compte peu, qu’il est un critère de classement
secondaire. Le second niveau est celui de la reconnaissance d’un autre type de "famille" à côté de la
famille "officielle", née dans le mariage. En associant "famille" à "monoparentale", le coup de force est
important puisqu’il est désormais clair qu’il existe un pluriel au mot famille. L’opération, au niveau
politique et au niveau administratif, a été une réussite puisque la famille monoparentale est devenue
une catégorie à part entière dont l’Etat tient compte dans l’affectation de ses budgets. Des succès
politiques dans l’invention de la vie privée sont donc possibles!
Ce succès ne vient pas que de la force des idées des féministes sociologues. Il repose aussi sur un
mouvement social de fond. Dans ces années là, le mariage est déstabilisé aussi par les acteurs
sociaux eux-mêmes. Dans les années 1970, les hommes et les femmes se sont mis ensemble, en
couple, sans se marier. La cohabitation devient progressivement un comportement habituel, surtout
au moment de la mise en couple. C’est une forme de déstabilisation du mariage que cette
concurrence. Troisième modalité de cette déstabilisation, le divorce par consentement mutuel
(instauré en 1975). Le mariage n’est plus stable, il devient davantage un contrat, public, entre deux
personnes qui restent maîtres de leur destin.
Donc la "famille" comme concept devient à la fois plus fragile, si on songe à la famille fondée sur le
mariage, et plus évident, du fait même de cette modernisation idéologique et politique. Contrairement
à ce qui a été énoncé souvent, la famille va être un espace de référence pour les adultes et les
jeunes, pour les femmes et les hommes dans la mesure où justement la famille fondée sur le mariage
a été déstabilisée par tous ces mouvements. Elle a été simultanément en partie détruite, et réhabilitée.
La Famille avec un grand F, est-elle revenue? Oui et non !… Oui, parce qu’elle est l’institution numéro
un en termes de représentations positives (comme le montrent tous les sondages, et pour toutes les
classes d’âge). Et non. C’est ainsi que le mariage n’a pas autant décliné que prévu, qu’il peut même
connaître une seconde jeunesse, à la condition de ne pas oublier qu’il ne s’agit pas du mariage d’hier.
Le terme est resté le même, mais le contenu a changé fortement. Il n’est pas entrée dans la vie de
couple. Il peut être dissous assez facilement. Le mariage est donc devenu de nouveau attractif.
Les revendications des mouvements homosexuels pour le mariage s’inscrivent dans cette nouvelle
logique. En 1990, certains sociologues, certains intellectuels continuent à tenir des discours contre le
mariage. Ils inscrivent celui-ci dans des valeurs religieuses ou bourgeoises. Il leur semble aberrant
que les homosexuels ŕ qui devraient se réjouir d’être exclus de ces valeurs bourgeoises et
religieuses Ŕ veuillent y adhérer en réclamant le mariage. Ceci explique en partie les positions
contradictoires des sociologues sur le PACS, et aussi certaines des ambiguïtés du texte du PACS
(notamment en incluant les individus qui vivent à deux, sans être un couple). D’où les tensions, voire
même les contradictions du texte, et des prises de position. Il existe deux lignes, la première ligne
reconnaît l’homosexualité, la seconde ligne l’accès à une vie familiale. Elles se rejoignent sur une
reconnaissance de deux personnes qui vivent ensemble, pas sur le fait de limiter cette
reconnaissance seulement à ceux, à celles qui vivent ensemble en couple. C’est la plus ou moins
grande proximité avec les couples hétérosexuels qui est en jeu. Ce n’est pas un détail, puisque tous


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les débats sur la parentalité homosexuelle en dépendent : l’accès à cette parentalité ne peut se faire,
semble-t-il à François de Singly, que si les homosexuels revendiquent aussi l’accès à la vie de couple,
et pas seulement à la vie commune.
Une autre question est posée, celle des raisons du "besoin" de l’institution du lien. Aujourd’hui, la
plupart des hommes et des femmes sont persuadés que la vie privée est "privée", que celle-ci leur
appartient en propre. Et en même temps, certains d’entre eux, et pas uniquement pour obtenir des
droits, veulent que cette vie privée soit reconnue, qu’elle ne soit pas que privée comme dans l’union
libre. Pourquoi cette demande de la part d’individus qui croient sans croire à l’institution du mariage?
Quel est l’enjeu de cette demande? Est-ce que cette reconnaissance publique Ŕ apportée par le
mariage ou le pacs (sous des formes différentes) Ŕ contribue à transformer les conditions de la
construction des identités des partenaires qui forment couple? est-ce que la définition de cette
reconnaissance repose sur "la différence des sexes"? Ou est-ce une construction sociale et historique
qui nous fait confondre le besoin de reconnaissance publique de sa vie privée avec la forme
dominante de la période précédente, le mariage réservé à ceux qui ont une orientation
hétérosexuelle? François de Singly propose cette interprétation, contrairement à d’autres prises de
position.
Il faut comprendre la construction de notre identité "intime" dans les sociétés modernes de la fin du
siècle (cf. l’ouvrage pour un exposé plus argumenté). Nous sommes persuadés que nous nous
sommes construits nous-mêmes comme individu, original, authentique, avec une personnalité. Malgré
ce mythe fondateur de l’individualisme (on peut lire l’œuvre du philosophe Charles Taylor pour
l’appréhender), cette quête de soi-même ne signifie pas repli sur soi, séparation, solitude. En effet,
pour se connaître soi-même, les individus ont la conviction qu’ils ont besoin d’un proche qui les aide à
se révéler. La famille (pris comme terme général de désignation de la vie privée) est restée une
institution centrale du fait de la montée de cette fonction, celle de la construction de l’identité
personnelle, associée et liée au besoin d’un proche. Il s’est passé la même chose dans la relation
entre les parents et l’enfant. On est passé d’un modèle de transmission à un modèle d’attention. Il faut
que les parents soient là , mais au lieu d’imposer à l’enfant un modèle normatif, ils doivent essayer
d’interpréter les moindres signes comportementaux de celui-ci pour que l’enfant devienne lui-même.
Le système d’interprétation dans cette grande transformation de la famille, c’est qu’on passe d’un
système de transmission des normes morales à un système d’interprétation de comportements, d’une
référence à des normes extérieures à des normes "intérieures" dont le registre appartient à la
psychologie.
Ce nouveau système de référence actuel est un système difficile, il met en avant la logique d’identité
personnelle, tout en ne dévaluant pas totalement la logique de l’identité statutaire (associée aux
formes de reconnaissance publique). Le statut de sa profession relève surtout de la logique statutaire.
Mais l’orientation sexuelle appartient aux deux registres d’identité (statutaire et personnelle). Puisqu’à
certains moments, le fait d’être un homme ou une femme ne doit pas justifier les comportements par
le fait d’être un homme ou une femme. et à d’autres moments, il le peut, il le doit même. Par exemple,
dans une relation de couple hétérosexuel, le fait d’être un homme et une femme n’est pas tout à fait
illégitime, cela est perçu comme le symbole de l’identité intime. Mais l’homme ne doit pas utiliser cet
argument pour justifier sa faible participation au travail domestique.
L’identité sexuelle et sexuée relève, avant tout, de notre identité intime, et à ce titre, les institutions
n’ont pas à être construites en référence à ce critère. C’est dans ce cadre théorique que François de
Singly est intervenu pour soutenir le PACS. Actuellement deux lignes théoriques sur la vie privée des
personnes se confrontent. Ceux pour qui la famille s’inscrit dans l’histoire avec des invariants : les
liens des générations, des transmissions et des différences de sexe. Puis ceux pour qui la famille de
demain n’est pas celle des sociétés d’hier. La nouvelle définition de la famille se construit dans la
logique du respect mutuel des identités de chacun des individus qui la composent. En France, le
débat sur le PACS est important puisque le PACS correspond à une nouvelle demande compatible
avec l’histoire de la famille en Occident, caractérisée par un double mouvement, la montée de
l’affection, et la montée de l’individuation au sein du groupe.
On peut penser que la famille homoparentale constituera l’étape suivante. Cette famille désexualise
(au sens de différence des sexes) encore plus la "famille", tout en prolongeant des tendances déjà à
l’œuvre dans les familles hétérosexuelles. Le travail fondateur du proche ŕ ce travail d’attention à
l’autre ŕ qui permet d’être soi n’est pas fondamentalement sexué. Dans cette optique là, le mot
parent est préférable, puisque sur le fond la différence entre le père et la mère n’est pas fondatrice. La
nomination est centrale dans ce que recouvre le mot "parent" : ce besoin d’un proche pour sa propre
construction identitaire.


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Enfin, François de Singly souligne que la création d’une catégorie est centrale, aussi conseille-t-il de
bien cerner ce que peut sous-tendre la désignation en "catégorie" l’expression "famille
homoparentale". Il préconise de nommer le plus souvent à côté de celle ci, les autres familles
(classique, recomposée, monoparentale) pour que cette nouvelle catégorie entre dans les systèmes
de représentations des normes structurant la vision du monde, privé et public. Le danger vient surtout
du fait qu’au-delà de l’augmentation de la "tolérance", permettant un pluralisme des formes de la vie
privée, de la vie familiale, chacun continue, en son for intérieur, à hiérarchiser ces formes de telle
sorte qu’il n’existe pas d’équivalence entre les familles homoparentales et les autres. Cette non
équivalence marque tout autant le succès, la force des références "expertes" que le simple maintien
des idéologies traditionnelles.
Mars 1999.




François de Singly est professeur de Sociologie à la Sorbonne, spécialiste de la sociologie de la
famille.
Auteur notamment de Le Soi, le couple et la famille, éditions Nathan, 1996.




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Le désir d’enfant

Intervenant : Sylvie Faure Pragier

La prise en charge psychologique est contemporaine du développement de la contraception orale. En
effet, devant l’émergence d’ "accidents" sous pilule amenant à de nombreuses IVG les gynécologues
se sont tournés vers les psychanalystes pour les questionner quant au désir inconscient d’enfant. Ces
interrogations n’ont fait que se développer avec l’apparition des IAD dont les faibles taux de réussite
chez les humains (15%) contrastaient avec le succès rencontré chez les autres mammifères (98%).
L’hypothèse de l’existence de facteurs psychiques à l’origine de la stérilité a alors été soulevée,
amenant à envisager les problèmes spécifiques aux techniques de PMA telles que l’IAD.
En France, elle est utilisée chez les couples hétérosexuels avec stérilité masculine. Dans la plupart
des cas, ce mode de conception est caché à l’enfant, mais ce secret se révèle lourd à porter, aussi
bien pour l’homme qui se sent mal à l’aise face à un enfant qui n’est biologiquement pas le sien, que
pour la femme qui veut ainsi protéger son conjoint. Chez l’enfant, on connaît la gravité de tels secrets.
La transparence nécessaire à l’équilibre intraconjugal et familial serait apportée par des IAD non
anonymes, mais cet anonymat a été préconisé par les médecins pour éviter une culpabilité d’adultère
qui me paraît relever d’un fantasme (le nombre de donneurs serait d’autre part moins important).
Il y a actuellement des tentatives de révision de la loi de bioéthique. Je lutte pour une modification afin
de permettre un choix, laissé aux intéressés, entre don anonyme ou pas (dons directs dont il est à
noter que le taux de réussite est supérieur à celui des dons anonymes).
Mais qu’en est-il du désir d’enfant en lui-même?
Au delà de la critiquée théorie freudienne qui place l’enfant en tant que substitut du pénis nécessaire
compensation à la "castration maternelle", ce désir est un complexe mélange : désir biologique
(présent chez toutes les espèces), désir d’amour, de transmission, de lutte contre sa propre mort…
Mais le désir d’enfant passe aussi par l’identification, on a envie d’avoir un enfant pour lui donner ce
qu’on a reçu ou pas soi-même, se mettre à la place du parent en train de s’occuper de soi, devenir
parents comme l’étaient les siens.
Il n’y a aucune raison logique pour qu’un homosexuel n’ait pas un désir d’enfant, ce désir n’est
d’ailleurs pas nouveau, c’est seulement la possibilité de le réaliser plus facilement (par les PMA) qui
l’est.
Le premier objet d’amour d’un bébé est sa mère dont les premiers contacts et désirs inconscients sont
importants. La manière dont l’enfant représente une réalisation pour cette femme est perçu par
l’enfant alors que ce n’est pas perçu par sa mère elle-même. Au bout de quelques mois, les
frustrations arrivent pour l’enfant et il met en sens ces moments de manques avec l’idée que la mère
s’intéresse à un tiers. C’est à partir de sa perception qu’il y a quelqu’un d’autre qu’il commence à se
développer psychiquement, à penser, à avoir envie d’être l’autre personne.
S’instaure alors un jeu psychique de fantasmes ou l’enfant va s’identifier à sa mère, à l’autre et
entamer le processus de l’Œdipe nécessaire à sa structuration.
Dans notre société, le tiers qui va symboliser les manques et rendre possible la nécessaire séparation
de la dyade mère-bébé est classiquement masculin, porteur de l’autorité, garant de la loi.
Ce tiers séparateur peut être une femme, et le phallus n’est alors plus le représentant de la loi, de la
différence avec la mère. Cela peut être problématique à la génération suivante, l’inconscient de
l’enfant étant fait à l’image de l’inconscient des parents. Il aura une représentation masculine en
fonction des représentations de sa mère.
Face à l’importance du modèle de la société dans laquelle on vit, il paraît nécessaire que l’enfant
bénéficie de représentations masculines, supports d’identifications, la diversité des intervenants dans
la fonction paternelle étant moins préjudiciable à l’enfant que l’absence de toute fonction paternelle.
D’autre part, ce sera la position de la mère qui déterminera si la fonction paternelle est assurée par
l’objet de son désir (sa compagne) ou par le géniteur, ou souvent par son propre père.




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Les risques éventuels peuvent être la confusion, l’absence de repère, de différence ou la difficulté de
vivre une différence que l’enfant n’a pas choisie et qui n’est pas intégrée dans le socius.
Ainsi, faire le choix d’être parent par IAD en tant qu’homosexuel représente une grande responsabilité
mais son importance n’implique pas qu’elle ne doive pas être prise. En revanche, qu’un couple
homosexuel élève un enfant né de parents hétérosexuels (après divorce par exemple) me paraît
beaucoup plus aisé sur le plan symbolique, puisque la fonction paternelle est occupé par un père.
L’adoption est déjà plus difficile, mais la référence à un géniteur reste possible. La paillette du
"donneur anonyme" pèserait d’un poids de cadeau malgré tout sans conséquence séparatrice pour la
mère et l’enfant.
Avril 1999.




Sylvie Faure-Pragier est l’auteur de "Les bébés de l’inconscient : le psychanalyste face aux stérilités
féminines aujourd’hui" publié aux PUF dans lequel elle interroge le désir d’enfant et aborde d’un d’un
point de vue psychanalytique les questions soulevées par la procréatique.
Elle exerce au sein d’un service hospitalier spécialisé dans le traitement des stérilités.




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Position originale et radicale sur les liens entre le droit et les
sciences sociales en France face aux revendications des couples
de même sexe

Intervenant : Marcela Iacub

Selon les juristes et les experts en sciences sociales, il y aurait une structure permanente de la
société qui fonderait le droit de la famille. Ce droit qui ne pourrait subir aucune modification, aurait
comme but le maintien de ce qu’ils dénomment "l'Ordre symbolique". Sans ce dernier, notre système
de communication en serait perturbé au point où la société verserait dans la folie. Les invariants de
cet ordre symbolique seraient la différence des sexes et des générations. Concrètement, cela limite
voire empêche toute velléité de revendication, de la part des parents homosexuels, pour obtenir un
statut juridique.
Ainsi, confrontés à la demande de plus en plus pressante des familles homoparentales de modifier le
droit, les sciences sociales ont-elles une véritable réaction "d'horreur". Marcela Iacub se propose alors
de comprendre les grands traits de l’ordre procréatif dans lequel nous vivons. Son objectif est de
montrer que l’horreur qu’expriment les juristes et les experts en sciences sociales n’est qu’une
tactique de protection de cet ordre.
Pour la juriste il y a deux groupes de règles qui ordonnent le droit moderne concernant la filiation :
celles qui fondent l'inscription généalogique des personnes et la création biologique des individus.
Les règles d’inscription généalogique déterminent dans quelles conditions juridiques une personne va
être réputée père ou mère d'un enfant. Or, il apparaît que ces conditions ont considérablement varié
d'une société à l'autre, n'en déplaise aux tenants des fameux "invariants" que constitueraient la
différence des sexes et des générations.
En ce qui concerne l'ensemble des règles régissant la création biologique des personnes, dans les
sociétés occidentales on distingue quelques étapes d'évolution : dans la première moitié du XX° siècle
on était décidé à contrôler les naissances, fusse par avortements ou stérilisations forcées; après la
seconde guerre mondiale on voit l'apparition des politiques de planification familiale et de régulation
des naissances; dans les années soixante-dix, on se penche sur la législation des techniques de
procréation médicalement assistées (symbolisées par la naissance de Louise Brown, le premier
bébé-éprouvette en 1978). Cette évolution nous permet de penser que peut-être un jour devrait-on
envisager la parentalité non plus en termes "géniteur" mais d’ "auteur" ; que la filiation soit le fruit
d'une conception plus intellectuelle que biologique.
Quoiqu'il en soit, ces deux règles régissant le droit contemporain dans le domaine de la filiation
reposent sur des principes idéologiquement contestables. Marcela Iacub en détermine trois : le
principe de la liberté de procréer "naturellement", le principe de l'assimilation du géniteur au parent, et
enfin de manière subséquente celui de l'assimilation du parent géniteur au "bon" parent.
La liberté de procréation par les voies naturelles est considérée comme fondamentale, voire sacrée.
Ce principe suppose la sacro-sainte puissance procréatrice dévolue à la mère. Or, lorsque le droit
s'étend dans l'autre sens, celui de ne pas exercer son pouvoir de donner la vie, par l'avortement ou la
liberté de contraception, il ne reste pas dans la même logique qui fait de l'individu le démiurge tout
puissant associé à la nature.
Mais quand les homosexuels demandent à adopter ou tout simplement à transmettre la vie par
P.M.A., on met des barrières, on filtre. Les demandes d'adoption sont en général - même depuis les
réformes de 1996 - l'objet de longues enquêtes, sorte de "tests d'aptitude". On idéalise tellement la
procréation dite naturelle que l'on interdit par exemple l'accès des enfants fait par P.M.A. à leurs
origines.
Le second principe de notre ordre procréatif est l’assimilation du géniteur au parent. Or, ce principe
est relativement récent : le code Napoléon (1804) avait donné le statut de parent non au géniteur mais
au mari de la mère. Il s'inscrivait en faux contre le droit canonique et dans la lignée du droit romain. La
reconnaissance en paternité demeurait exceptionnelle. Actuellement, avec l'ouverture des recherches
en paternité qui font force de loi, on en revient aux valeurs religieuses qui font du principe de la vérité
biologique le fondement de la filiation. On a le droit de faire pratiquer des tests génétiques sur tout



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individu vivant ou même mort (on songe à une affaire toute récente…). Ainsi la présomption de
paternité cède-t-elle du terrain à la vérité biologique. De ce fait les filiations adoptives sont reléguées
du côté de la "fiction", à l'aune de cette certitude biologique et scientifique. Dans les manuels de droit
civil on parle de "filiations fictives" lorsqu'on aborde le thème de l'adoption : la fiction est dévalorisée,
la réalité c'est la nature.
Un dernier principe sous-tend idéologiquement le droit : l'assimilation des compétences biologiques
aux compétences parentales. Ainsi être capable de faire un enfant c'est être capable de l'élever. Ne
pouvoir, pour une raison ou pour une autre, donner la vie par voie naturelle jette le soupçon sur la
capacité de ces candidats parents à être de bons parents. Pour un couple stérile ou candidat à
l'adoption, il faut passer les épreuves de l'enquête en vue d'obtenir le fameux agrément. On a donc
d'un côté une absence totale de droit dans les filiations dites biologiques et, de l'autre, des règles
rigides et arbitraires dans les filiations adoptives Globalement ce système est absurde : il fonctionne
sur des prémices naturalistes et donne des résultats paradoxaux. Il faudrait légiférer en dehors de ce
principe "naturaliste". L'acte sexuel aujourd'hui redevient la seule norme, non pour stigmatiser la
conduite des individus mais pour leur donner le droit de procréer. Les couples homos à ce titre ne sont
pas plus lésés que les couples stériles. Le droit, sous l'égide de cette référence absolue, l'acte
(hétéro)sexuel, ne se préoccupe pas de l'enfant à naître.
Après son exposé plusieurs questions ont été posées à Marcela Iacub et les participant(e)s se sont
livrés à quelques réflexions. On a insisté sur l'hypocrisie du droit en matière de procréation artificielle,
qui favorise le mensonge, l'occultation des donneurs de gamètes, pour faire croire à l'enfant qu'il est
bien "naturellement" issu du couple parental. On a aussi évoqué le paradoxe entre la revendication
des homosexuels à être parents et les pères "classiques" qui n'assument pas leurs responsabilités et
que de ce fait l'état doit engager des poursuites pour le paiement des pensions alimentaires. Marcela
Iacub déplore ces recherches en paternité qui impliquent une assimilation entre filiation et procréation.
Une deuxième série d'échanges a porté sur les questions de droit et d'éthique que suscite le clonage.
Les participants ont convenu que le fantasme d'une société indifférenciée ne reposait que sur la fiction
d'un clonage à grande échelle. Il est amusant de constater que l'image repoussoir de l'homosexuel est
aussi précisément le fantasme de "l'autre" susceptible de devenir le "même".
Enfin revenant sur les positions jugées réactionnaires des experts en sciences sociales, Marcela
Iacub conclut sur le fait qu'en démocratie le droit doit soumettre au débat les questions concernant la
filiation et la place dans celle-ci de la nature. Les homosexuels candidats à la reconnaissance de leur
parentalité auraient tout à gagner de cette artificialité salutaire.
Mai 1999.


Marcela Iacub est juriste au Centre de Recherches Sens, Éthique et Société (C.E.R.S.E.S)




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