Economie politique comparée des capitalismes émergents en Europe

Economie politique comparée des capitalismes émergents en Europe de l’Est et en Asie Chercheurs CERI (Sciences Po., CNRS, et associés) François Bafoil, Jean Marie Bouissou, Antonella Capelle-Pogacean, Christophe Jaffrelot, Catherine Perron, Jérôme Sgard, Nadège Ragaru, Chercheurs associés Rigas Arvanitis, Jean-François Huchet, Gilles Lepesant, Xavier Richet, Joel Ruet, Sébastien Lechevalier, Doctorants et mastériens 1- Le contenu intellectuel du programme. 1.1. Orientations générales du groupe de recherche Cet axe associe des sociologues, des politistes, des économistes et des géographes. Il s'est fixé pour objectif l'analyse comparée des développements économiques, politiques et sociaux des capitalismes émergents, articulés aux différentes gouvernances publiques et privées, inscrits dans les territoires d' Europe de l'Est et d'Asie. Il inscrit sa réflexion dans l’axe collectif de l’économie politique, tel qu’il s’élabore avec l’approche actuellement intitulée « Sciences sociales des capitalismes ». Cet axe se veut résolument comparatif en prenant pour objet d’analyse l’émergence des capitalismes en Europe (Est et au délà) et en Asie. Il est ouvert à l’Amérique Latine. Parce qu’il entend être franchement pluri-disciplinaire, il n’entend pas faire prévaloir une approche sur une autre, pourvu que ceux qui y participent s’accordent sur le choix de terrains communs avec pour référence partagées, l’analyse comparée des institutions et des règles formelles et informelles qui structurent les échanges économiques et sociaux, dans des territoires particuliers. La réflexion sur les capitalismes émergents se situe ainsi au croisement de la longue durée historique et des dynamiques spatiales redécouvertes, pour mieux comparer les formes de recombinaison institutionnelles, les recompositions stratégiques des différents groupes sociaux, et celles des politiques publiques. Les séminaires tenus les deux dernières années ont donné lieu en 2006 à la réalisation d'un dossier sur les privatisations en Europe de l'Est et en Asie dans la revue Critique Internationale, n° 35 pp. 185 / 225, et en 2007 à la réalisation d'un ouvrage à paraître en 2008. Poursuivant la réflexion initiée depuis deux ans, les séminaires organisés en 2008 et 2009 se fixent pour objectif l'analyse de plusieurs formes de développements qui tendent à occuper une place centrale dans l’examen des pays émergents. Il s’agit d’abord des formes de forte croissance polarisée, dans des territoires fortement urbanisés qu’illustrent les phénomènes de clusters ainsi que les dynamiques de métropolisation. Il s’agit, ensuite, des formes de moindre développement liées à des territoires en transition, qu’il s’agisse des coopérations transfrontalières ainsi que des développements ruraux et des modes de vie paysans. A chaque fois, la procédure est identique : il s'agit d'établir un bilan de la littérature spécialisée de l'Ouest, de manière à mesurer les similitudes et les écarts que révèlent les études de cas en Europe de l'Est et en Asie, pour, à terme, essayer de définir ce que recouvre la variété institutionnelle des capitalismes. A l’intérieur de ces différentes perspectives, plusieurs chercheurs développent leurs projets. L’exposé le contenu des quatre séminaires collectifs de l’axe – métropolisation, clusters, coopérations transfrontalières et développements ruraux - est suivi de la présentation du projet de recherche sur l’européanisation par François Bafoil, Catherine Perron et Nadège Ragaru, et enfin du projet de François Bafoil sur Européanisation et asianisation 2. Les séminaires de 2008 2.1. 1er séminaire. Métropolisation et formes du développement territorial Le concept de métropolisation a donné lieu à l’Ouest à d’importants travaux qui, tous, soulignent le poids des villes dans le développement économique et social. Les phénomènes de concentration des facteurs économiques, universitaires, culturels et sociaux sont perçus comme susceptibles d’expliquer la localisation dans certains milieux urbains des investissements notamment étrangers, celle des facteurs de l’innovation ou encore celle des processus de spécialisation. Certains secteurs innovants se laissent appréhender par la structure même ou la taille des villes. Par ailleurs, en induisant des dynamiques de mobilité entre le centre et ses périphéries urbaines, ces différents facteurs contribuent à dessiner fortement les bassins d’emploi, mais aussi les filières universitaires, voire leurs cursus ; plus généralement, nombre de politiques publiques. Ce sont autant de traits qui caractérisent les processus d’agrégation dont les grandes métropoles sont le théâtre, mais dont le revers négatif se laisse également percevoir au niveau des phénomènes de congestions de toutes sortes (à commencer par celles liées aux transports), ou encore d’inégalité des territoires. Les travaux établis à l’Ouest ont mis en évidence les risques d’entorse à la démocratie que de tels développement génèrent et plus encore, l’accroissement des clivages avec les territoires ruraux ou les arrières pays laissés en jachère, du seul fait de la concentration en un seul lieu des facteurs de développement. La croissance métropolitaine n'est pas nécessairement facteur du développement. Elle est aussi facteur de ségrégation sociale. Largement analysée à l’Ouest (OCDE, 2007) et parfois mise en question, la notion de métropolisation commence d’être liée en Europe de l’Est aux pôles de croissance (au même titre que les clusters), mais sans guère de relation avec le creusement des inégalités. Les constats portent sur l'aménagement des villes sous l’effet de la croissance des pouvoirs d’achat et de la concentration des IDE ; parfois sur la capacité des élites politiques et économiques à s'associer pour valoriser les environnements urbains; très rarement sur les phénomènes de ségrégation qui sont pourtant largement à l'oeuvre. Il en va de même en Chine et en Inde. Partout, les grandes villes ayant atteint un seuil critique (variable puisqu’il oscille entre 500 000 et plusieurs millions) sont définies comme les support du développement attendu, ayant en charge le raccordement de leur centre à leurs périphéries via les infrastructures de transport. Dans tous les programmes établis au titre des fonds structurels, la notion de métropolisation occupe une place de choix. La vision du développement démocratique fait pourtant largement défaut. La société civile est rarement conviée à l'élaboration des plans de développement urbain et métropolitain. L'action publique est reléguée au second plan. Ce sont ces différents développements métropolitains, les capacités qu’ils entraînent mais aussi les risques induits, l’absence de démocratie et l’approfondissement des clivages sociaux que ce séminaire entend cerner de manière comparative en s’attachant : d’une part à la théorie de la métropolisation, à son extension et à ses limites ; d’autre part aux formes variées que prend cette dynamique de métropolisation dans les pays en fort développement (Europe de l'Est / Inde et Chine). Enfin, aux différentes formes de gouvernances convoquées pour le développement métropolitain. Interventions (intitulés provisoires) La métropolisation, extension et limites du concept Paris, Londres La métropolisation, un enjeu des fonds structurels en Europe de l’Est (accepté) l'urbanisation et l'espace industriel dans le Guangdong. (accepté) New Delhi, Bombay, Bengalore (accepté) Commentaires J. Sgard (accepté) J. Ruet R. Arvanitis / A-S Boisart P. Le Galès (accepté) C. Lefèvre (accepté) G. Lepesant 2. 2. Deuxième séminaire Clusters et développements économiques globalisés L’approche en termes de clusters est désormais privilégiée dans les pays de l’OCDE pour aborder les différentes formes du développement industriel ou post industriel (lié à l’économie de la connaissance), qu’elles soient inscrites dans un territoire donné ou plus largement articulées à la globalisation des échanges. La notion de territoire s’en trouve ainsi profondément modifiée. L’objet de ce séminaire est d’analyser et de comparer en Europe de l’Ouest, de l’Est et en Asie les phénomènes de clusters qui renvoient à différents phénomènes : la concentration au sein d’un territoire particulier de firmes appartenant à un même secteur ; les formes de réseaux interfirmes et le partage de biens collectifs ; la hiérarchisation des relations entre donneurs d’ordre et sous-traitants dans un territoire commun, l’organisation des échanges inter-firmes non ancrées dans un territoire local, etc. L’analyse économique se penche davantage sur les types de liaisons qui existent entre les firmes d’un côté, et les relations qu’elles entretiennent à leurs territoires d’autre part. L’analyse sociologique, quant à elle, s'intéresse plus aux relations informelles qui soutiennent ces concentrations et les font perdurer, en insistant sur le rôle de la confiance. S'il est un point commun à ces deux approches, c'est de mettre en valeur le poids des trajectoires historiques pour comprendre l’ancrage territorial des unités industrielles (ou agricoles), l’importance des relations de proximité entre les entrepreneurs, la construction des marchés locaux / régionaux abondant les firmes et au-delà, les formes institutionnelles que prennent ces coopérations. Sous l'effet du cadre radicalement nouveau imposé par la globalisation des échanges et la domination du paradigme de l'économie de la connaissance, l'accent s'est déplacé de l'ancrage territorial aux liaisons non territorialisées. L'approche en termes de relations inter firmes qui pouvait caractériser le «district mashallien » a débouché sur sur la réflexion en termes de gouvernance, d'incitations publiques et de partenariat public / privé. La littérature est importante en ce qui concerne l’Europe de l’Ouest ou encore les Etats-Unis. En Inde, elle devient massive avec des centres dédiés exclusivement à l’étude des clusters et à leur renforcement. En Europe de l’Est, cette réflexion commence de voir le jour (OCDE 2006). Là, les phénomènes de clusters apparaissent comme les vecteurs de la croissance (et du développement). Au même titre que l’approche en termes de métropolisation, celle en termes de clusters invite à penser le développement comme la diffusion dans les territoires d’une croissance d’abord et avant tout polarisée. La problématique de l’Europe de l’Est s’enrichit, par ailleurs, du fait que les relations informelles de type personnel ont adopté en cette partie de l’Europe avant 1989 des formes tout à fait particulières : moins fondées sur des traditions entrepreneuriales ou sur la confiance « à la Putnam », mais davantage alimentées à des loyautés politiques et économiques fonctionnant sur des réseaux en reconversion depuis 1989. On peut faire l’hypothèse qu’il n’en va pas différemment en Chine. Ce sont autant d’héritages qui soulèvent au-delà de la question des formes de reconversion des régions en crise, la question de la capacité de l’action publique à passer d’une logique d’assistance à une intervention incitative , et la question des différentes formes de partenariat public / privé. Quelle que soit l’origine de ces clusters – familiale ou plus politique, plus communautaire ou plus sociétaire – et quelle que soient les crises auxquelles ces clusters ont eu à faire face, on trouve dans tous les cas de figure trois phénomènes que ce séminaire se propose d’analyser : D’abord, la liaison au territoire dont l’intensité varie en fonction des secteurs concernés mais aussi des politiques publiques mises en œuvre. Ensuite, la reconversion de sites industriels anciens frappés par la crise et qui renaissent grâce à l’arrivée des IDE. D’où les questions de sites en crise profonde, l'articulation aux IDE, mais aussi celles concernant l'apprentissage et les relations contractuelles entre les différents partenaires. Enfin, la question de la gouvernance, en d’autres termes les liaison verticales entre niveaux de décisions et horizontales qui mettent en jeu les partenariat publics et privés. Sous cet angle, les clusters apparaissent aux yeux des décideurs politiques – centraux et régionaux – comme les pôles de croissance à partir desquels sont pensés les sorties de crise, la croissance et le développement. Interventions (intitulés provisoires) 1. Les clusters, un bilan accepté) 2. Les clusters en Europe de l’Est. Le cas polonais 3. Les clusters en Inde accepté) 4. Les clusters en Chine (accepté) Commentaires Gilles Lepesant (accepté) Jean François Huchet Lorraine François Bafoil (accepté) Kennedy (CNRS New Dehli, Karen Maguire (OCDE 2.3. Troisième séminaire. Les coopérations transfrontalières Les frontières sont un objet d’étude privilégié pour la compréhension de la formation des entités régionales supranationales du type de l’UE ou de l’Asean,. Ces ensembles de régulations « post nationales » sont en effet bâties sur l’espoir que la paix l’emporte grâce à la régulation des échanges locaux, nationaux et internationaux et qu’à l’inverse, les frontières ne soient plus jamais le lieu des coupures territoriales mais bien celui des coutures entre les régions et les peuples. Qu’il s’agisse de l’Asean ou de l’UE, l’objectif est d’assurer la sécurité aux frontières pour mieux garantir le développement. Plus précisément dans le cas de l’UE, il s’agit d’imposer une norme très contraignante de contrôle des flux pour qu’ainsi la sécurité collective soit garantie. Pour les pays d’Asie, où la norme collective n’a pas ce poids, il s’agit tout autant (mais davantage de manière bilatérale) de contrôler les flux illicites et d’assurer le désarmement de part et d’autres des Etats membres. Or parce que les guerres ont souvent déchiré les frontières, les espaces qui les bordent sont pour la plupart d’entre eux moins développés que d’autres régions situées dans l’arrière pays. Faute de pouvoir commercer avec l’autre rive – relevant souvent historiquement du même Etat – plusieurs régions frontalières se sont atrophiées, ou se sont trouvées suréquipés en matériel militaire. C’est la raison pour laquelle une attention particulière est portée dans chaque zone supra régionale à ces espaces frontaliers, qu’il s’agisse de l’UE avec le nouvel instrument de coopération transfrontalière (qui dispose d’environ 4% du budget total), ou de l’Asie, avec les corridors mis en place pas la Banque Asiatique du développement. Partout domine l’idée que seul le commerce et l’échange régulé peuvent assurer la paix. Ce séminaire cherche à éclairer trois objets liés aux frontières : D’abord les différents « modèles » qui ont pu voir le jour en matière de coopérations transfrontalières, ainsi que les critères de succès des uns et d’échec des autres. Ensuite, aux formes de développements économiques aux frontières de l’UE et de l’Asie. Enfin, aux formes de coopérations locales entre les différents acteurs bordant les frontières considérées, incluant les échanges illicites et les trafics en tous genres. Intervenants pressentis Les frontières en Europe et en Asie. Les coopérations transfrontalières en Europe Ouest et Est Les corridors du Mekong et ses six pays frontaliers Fronts et frontières chinois Inde / Pakistan, la frontière en guerre inachevée Bulgarie et son voisinage balkanique Cf. G. Lepesant F. Bafoil (accepté) JP Verbiesst (ADB accepté) cf. JF. Huchet cf. C. Jaffrelot N. Ragaru (accepté) Commentaires G. Lepesant (accepté) 2.4. Quatrième séminaire. Développements ruraux et modes de vie paysans D’Europe de l’Est en Inde et en Chine, la compétitivité des agricultures s’adosse à des politiques nationales, voire supra régionales très prégnantes, voire protectionnistes. Elle ouvre sur la modernisation continue des exploitations et des secteurs agricoles, et malmène des populations frappées par l’irruption brutale du capitalisme dans les milieux ruraux traditionnellement protégés. L’accumulation des ressources dans les milieux urbains et l’accélération des processus de concentration dans les agricultures hautement spécialisées débouchent, dans d’autres territoires, sur des dynamiques migratoires et de « désertification ». Les modes de vie paysans traditionnels s’en trouvent largement bouleversés. Dans ce cadre que valent les politiques publiques, qui essaient de renforcer les liens entre agriculture et développement rural, grâce à des politiques innovantes d’emploi et d’éducation ? Comment apprécier celles qui s’attachent à repenser, via les infrastructures sociales et culturelles ? A quels nouveaux équilibres ruraux donnent lieu la recomposition des relations entre la ville et la campagne ? En Europe de l’Est, la question agricole est un très lourd dossier pour au moins 5 pays récemment entrés en 2004 / 2007. Là où à l’Ouest l’agriculture n’emploie pas plus de 4% des individus, à l’Est, plus de 15% sont concernés, à l’instar de la Pologne, de la Roumanie ou de la Bulgarie, ces deux dernières franchissant les 30%. Si la première décennie du post communisme a été largement focalisée sur la question des ajustements aux normes sanitaires et phytosanitaires de la part d’agricultures largement dépeintes sous les traits de secteurs primaires « retardés », la période ouverte après 2004 / 2007 est bien davantage celle de la gestion des ressources rurales surnuméraires, la mise en place des politiques d’accompagnement social, la création d’alternatives rurales, notamment via la politique centrale de l’éducation. L’ouverture des marchés et la concurrence contraignent les exploitations agricoles à s’adapter considérablement. Dans ce cadre, à quelle hybridation donne lieu ce « choc » entre, d’un côté, des dynamiques de « modernisation » portées par les fonds structurels et la PAC et de l’autre, le « modèle » paysan forgé pendant des siècles, et dont le communisme avait renforcé, par certains endroits, le caractère semi autarcique et à coup sûr, traditionnel. Ces interrogations sont les mêmes pour les économies émergentes de l’Inde et de la Chine, dont les populations rurales sont confrontées à des bouleversements sans précédent, accélérant les dynamiques de migration vers la ville et, pour ne prendre que le seul cas de la Chine, s’accompagnant de régressions considérables en matière de protection de ces populations. Au de là des politiques d’accompagnement des marchés, que valent les politiques sociales ? Comment sont-elles articulées aux politiques de compétitivité ? L’objet de ce séminaire est triple : Mesurer, à l’échelle des deux aires (EU / Asie), l’impact de la croissance de la compétitivité agricole sur le développement rural depuis trente ans en termes de migrations et de dépeuplement rural, de déséquilibre régional et de paupérisation, mais aussi de transformation des pratiques paysannes et des modes de vie paysans. Comparer les nouvelles formes de modes de vie paysans et d’équilibres ruraux qui ont vu le jour, sous l’effet notamment de la pluriactivité et de la diversification des activités, mais aussi sous l’effet des capacités de résistances des milieux traditionnels. Evaluer les politiques de développement rural mises en œuvre nationalement et régionalement dans les différentes régions UE et Asie pour raccorder les territoires ruraux en perdition aux pôles de croissance : programmes d’infrastructures ; emploi local ; éducation. Interventions (pressenties) I. Compétitivité agricoles et développements ruraux Croissance des agricultures et déshérences rurales Les nouveaux développement des campagnes (MA) II. Les processus d’adaptation des milieux paysans en Europe de l’Est. Le cas de la Roumanie Le cas de la Pologne III. Développements ruraux et modes vie paysans en Asie Le cas de la Chine Le cas de l’Inde Ruet Commentaire A. Pouliquen Cf. JF Huchet Cf. J B. von Hirschhausen (CNRS) C. Dantot G. Bazin (INAPG) B. Hervieu Léger 3. L’européanisation et son extension Dans le cadre de l’axe exposé à l’instant, se développe la recherche qui porte sur l’européanisation (F. Bafoil / C. Perron /N. Ragaru) et l’examen comparée de l’européanisation et de l’asianisation (F . Bafoil) 3.1. François Bafoil. Le concept d’européanisation étendu aux situations est-européennes Par européanisation, l’on entend le double processus successif d’extension des règles de l’UE en provenance des institutions de l’UE, ainsi que d’adaptation locales en fonction des prismes domestiques qui renvoient d’une part aux institutions et d’autre part aux acteurs organisés. Plusieurs auteurs insistent sur les capacités de véto que font valoir ces derniers pour amortir la pression à l’adaptation et avancer d’autres références symboliques, culturelles ou matérielles (Caporaso, 2000, Goetz, 2000, Börsell, Riesse, 2003 ; Pasquier, 2007, Surel, Palier, 2007). D’autres observateurs mettent en avant le poids des représentations et des identités pour valoriser les processus d’ajustement institutionnels et organisationnels (Radaelli, 2000, Sedelmeier, 2006). D’autres encore, insistent davantage sur le poids de la pression assimilée à la « conditionnalité politique » pour souligner le poids mais aussi les limites des négociations entre UE et le pays candidat (Schimmelfennig, 2006 ; Vachudova, 2006). Les auteurs qui se sont plus particulièrement penchés sur les situations est-européennes (et moins sur le processus de formation des règles de l’UE), ont mis en valeur trois éléments décisifs (Kutter, Trappmann, 2006, Bafoil 2006, Bafoil, Beichelt, 2008 forth.) : d’abord, le poids des souverainetés nationales qui a représenté le bien le plus précieux pour des Etats asservies durant plusieurs décennies; ensuite, la capacité de la part de plusieurs groupes d’intérêts à faire valoir le poids des trajectoires historiques, analysée comme relevant de la « path dependency », largement analysée à l’Ouest (Stark, 1996, Stark et Bruszt, 1998) ; enfin, l’ « hybridation » des phénomènes de transformation au sein des institutions, assurant ainsi au-delà des satisfactions, la continuité historique, les identités, mais aussi le changement. Cette approche a ainsi repris les thèses fondamentales de l’approche néo institutionnaliste en s’attachant à analyser les types de transfert (des règles, des institutions), mais aussi les obstacles et les résistances, et par conséquent les systèmes d’action alternatifs qui voient le jour dans le cours de la préparation des différents pays. L’extension de l’approche par l’européanisation. Des pistes de recherches à venir. Quelle pertinence a le projet d’étendre à l’Europe de l’Est l’usage des catégories forgées à l’Ouest pour les réalités de l’Ouest ? Commençons par le triptyque « idée », « intérêt », « institutions » qui a toute sa place pour la compréhension des changements est-européens. Par le concept d’idée on entend disposer au niveau le plus général des représentations de l’identité commune (entre les différents membres) et au niveau sectoriels, des paradigmes particuliers. C’est un concept décisif pour comparer les derniers élargissements avec ceux en préparation, dans lesquels la représentation d’une identité historique commune fait souvent défaut (cf. Sedelmeier, 2006). Le concept d’intérêt renvoie aux stratégies développées par certains groupes pour confirmer, renforcer ou créer leurs propres ressources. Cela justifie une approche de type constructiviste classique. Celui d’institutions fait référence à l’ensemble des formes organisées de l’action collective ajustée selon des règles propres. A cet égard, la « méthode communautaire » intègre les trois niveaux d’analyse : celui des idées puisqu’elle porte l’idéal type, en quelque sorte, de toute coopération possible, à savoir le partenariat vertical et horizontal, qui, inscrit dans des institutions adaptées et porteuses de l’ajustement mutuel (la multilevel governance), est à même de satisfaire les intérêts des différents groupes. Sur cette base minimum d’entente, on peut alors essayer d’ébaucher plusieurs pistes conjointes de recherches à venir. La première piste de comparaison a trait au champ des politics avec pour premier constat le « retour de l’Etat ». Plusieurs études portant sur les réalités ouest européennes en ont souligné la prégnance, que ce soit au niveau de la recentralisation des pouvoirs au centre à l’occasion de la mise en œuvre des fonds structurels (Smith, 1996), ou dans différentes négociations dans le champ de la culture ou de la banque (Surel, 2000). Semblables constats ont pu être établis à l’aune des réalités est-européennes avant 2004, par exemple la recentralisation des pouvoirs au centre lors de la préparation au management des fonds structurels, (Bafoil et alii, 2005). Ils devraient être poursuivis en prenant en considération la mise en œuvre des fonds une fois l’intégration réalisée, et donc évaluer la réalité de l’inscription de la « méthode communautaire » dans les différents échanges verticaux et horizontaux, au travers de l’examen des formes la gouvernance « à plusieurs niveaux ». La question des liens de l’européanisation et de la convergence est de nouveau soulevée après les élargissements, ces derniers ayant administré la preuve de leur non concordance avant 2004 / 2007. Ces remarques invitent à reprendre le débat sur la légitimité des instances européennes et des instances nationales, tel que l’a posé Fritz Scharpf en distinguant la légitimité par les inputs qui renvoient à la communauté des valeurs et des identités, et la légitimité par les output, qui résulte de l’efficacité des politiques publiques (Scharpf, 2000). Palier et Surel ont montré combien l’asymétrie entre les deux niveaux résulte de la densité des milieux institutionnels nationaux assis sur le long terme (la path dependency) et de l’inachèvement des milieux européens. Cette problématique de la légitimité touche au cœur de celle de l’Est, dont on s’est attaché à rendre compte du facteur décisif rempli par la notion de « souveraineté nationale » pour des Etats qui, à de très nombreuses reprises dans l’histoire en ont été privée. D’où la nécessité de reprendre la comparaison des composantes de la « path dependency », dont les transformations esteuropéennes ont montré la grande capacité heuristique (cf, les travaux de Stark, 1992, 1996, Stark, Bruszt, 1998, Stark, Grabher, 1997 et en économie Chavance Magnin, 1998). Le second champ de comparaison renvoie à l’impact de l’UE sur les scènes politiques, plus particulièrement au niveau des programmes politiques, dont les clivages traditionnels sont, dans la majorité des pays, bouleversés sous sa pression. Certains partis souverainistes et eurosceptiques font de leur combat contre l’UE leur propre fonds de commerce, administrant la preuve qu’elle constitue, fût-ce négativement, la ressource essentielle du débat contemporain à l’Ouest (Chabanet, 2007). D’autres travaux ont montré la diversité de cet impact sur les scènes politiques, et plus généralement toute la gouvernance, (Lippert Umbach, Wessels, 2001). Il serait particulièrement fructueux ici de confronter ces travaux aux réalités est-européennes qui ont mis en scène des positions eurosceptiques très similaires, (Beichelt, 2004 ; Tiemann, 2006). Ainsi en est-il allé avec l’apparition de nombreux partis ouvertement anti européens, lors des élections européennes de 2004, et ultérieurement avec certains gouvernements, assis sur des alliances combinant des partis souverainistes et eurosceptiques (dans le cas polonais, slovaque et lituanien). Par ailleurs, semblables résultats devraient être mis en parallèle avec ceux des différents référendums pour l’intégration qui ont témoigné, à l’opposé, d’un vaste soutien à l’UE. Ces résultats relayés par de nombreuses enquêtes d’opinions depuis 2004 convergent toutes pour mettre en évidence, notamment en Pologne, le taux de soutien au grand marché et à la globalisation le plus élevé de toute l’Europe à 27 (Bafoil, Dabrowski, 2007). D’où l’importance de prendre pour objet de la comparaison le champ des représentations collectives de part et d’autre de l’Union. Ce travail a commencé avec les travaux sur la confiance dans les institutions de part et d’autre de l’UE (Beichelt, 2006). Il devrait être approfondi avec l’analyse des composantes plus fondamentales des comportements de base en usage dans les sociétés de l’Est. Ces comportements ont été trop souvent définis comme des facteurs de blocages ou d’inerties, renvoyant à la soi-disant « mentalité soviétique ». L’analyse comparative devrait pouvoir révéler leurs capacités d’adaptation au sein des nouveaux contextes, notamment économiques. Cela ouvre sur la question des clusters qui font largement débat à l’Ouest comme à l’Est (OECD, 2005, 2006). Ces lieux du développement économique combinent à la fois les traits de la communauté et ceux de la société, en articulant les dimensions des relations informelles à celles de réseaux de compétences, de qualification et d’ouverture aux marchés de l’exportation. On pense ici notamment au travaux de la géographie économique. A l’Est, l’intérêt de leur examen tient à la revitalisation d’anciens pôles industriels, dont il semble cependant que la dimension des relations informelles – essentielles dans les situations analogues à l’Ouest – et plus largement « communautaire » font défaut, au profit des seules catégories de la croissance et de la concentration sectorielles des ressources. Se trouvent ainsi posées les concepts centraux pour la compréhension de l’Est, d’apprentissage (« social learning ») et de « capital social ». L’apprentissage met en valeur les notions de valeurs partagées par les différentes communautés, au sein de réseaux adossés à la confiance mutuelle, l’augmentation de la connaissance commune, l’action collective. Elle ouvre sur la reprise du concept de « capital social » qui a eu un grand écho en Europe de l’Est (Coleman, 1988 Putnam, 2000), parce qu’il permet de reformuler la question décisive de ce qui demeure des réseaux antérieurs susceptibles d’être réinvestis dans une économie « ouverte », une fois la régulation antérieure détruite. Quelles sont les ressources accumulées au sein de « l’économie de la panne » qui peuvent être mobilisées au sein de l’économie de marché ? Il semble que l’opposition entre milieu amorphe et milieu structuré, qui a permis parfois de penser l’opposition entre « communauté » primaire et société élargie ou encore celle entre société civile et bureaucratie – et qui a nourri le vaste débat sur les sociétés civiles à l’Est (Hann, 1998, Morjhé Howard, 2005, Kubik, 2005, 2007) - cette opposition renvoie à des ordres de vie étanches et non compatibles entre eux : ceux d’un côté propre à la période antérieure et faisant référence aux échanges non économiques ; ceux de l’autre indicateur de la modernisation des relations sociales et des institutions du marché. « Capital social », « modernisation » et « apprentissage social » sont les concepts clé d’une comparaison approfondie des processus d’adaptation et de reformulation des ressources collectives de part et d’autre de l’Union. Enfin, on a pu mettre en évidence en évidence le poids considérable de la dynamique des échanges coûts / bénéfices dans la construction des règles européennes, sous les auspices de la logique du « gagnant / gagnant » (Schimmelfennig, 2006). Chaque étape de délégation de souveraineté se paie d’un surcroît de pouvoir collectif et pour les plus faibles d’une assistance financière de poids. On a souligné, par ailleurs, que semblable logique a sous tendu le principe de la conditionnalité, et orienté les deux derniers élargissements. Or, aujourd’hui cette logique est rompue avec la politique des Nouveaux Voisins, puisqu’un des termes de l’échange – en l’occurrence l’assurance d’intégrer l’UE – a désormais disparu (Lippert, 2006, Kelley, 2006, Schimmelfennig, 2007, Beichelt, 2007). Dans ces conditions, quelle est le pouvoir de l’UE, qui en supprimant la carotte (l’intégration au terme des efforts), a cassé net son propre bâton ? Quels peuvent être les termes de l’échange ? Comment penser l’ajustement et mieux, la conditionnalité politique qui a déterminé l’ensemble du processus est-européen et l’a conduit au succès de l’intégration ? Sur cette base, les travaux comparatifs devraient prendre en considération les constats tirés des expériences des deux derniers élargissement et les pays concernés par la politique extérieure européenne (Ukraine, Maghreb et y inclure la Turquie), pour essayer d’évaluer le poids de la conditionnalité, les coûts d’une telle asymétrie des échanges, les processus d’ajustement et essayer de proposer des solutions alternatives à ce qui se présente déjà pour certains comme un échec de l’entreprise communautaire. Pour conclure : un des enjeux théoriques fondamentaux à l’issue de l’intégration (en 2004 et en 2007) dans le champ des études est-européennes (ex de type soviétique) a été de reprendre les concepts liées à la notion de l’européanisation pour deux raisons : d’une part, pour « désenclaver » définitivement ce qui faisait auparavant l’objet de la chasse gardée des ex « soviétologues ». Pour cette raison, l’Europe de l’Est n’a pas être traitée de manière « extraterritoriale » en regard de l’Europe de l’Ouest, même si bien évidemment, on peut faire valoir des particularités qui s’y réfèrent, et qui justifient pleinement les « Area studies ». Pour cette raison, il serait bienvenu que les études européennes et autres centres européens se convainquent que le Mur est bien tombé, que le « plombier » ressemble de plus en plus à un Tigre asiatique, et qu’en conséquence, il faut s’obliger à prendre au sérieux les « nouveaux membres » dans le champ analytique. D’autre part, « normaliser » le champ des études est-européennes. De plus en plus d’étudiants comprennent qu’il n’y a plus d’étude possible des sociétés et des institutions est-européennes sans la prise au sérieux des transformations fondamentales qui s’accomplissent sous l’effet des fonds structurels, et donc de la pression à l’adaptation de la part de l’UE. L’enjeu est bien plutôt de savoir quel champ peut y échapper ; quelles références sont valides dans ce cas, etc. Fort de ce constat, il est urgent maintenant de lancer les études dans deux directions : L’examen comparé des pays candidats avec les nouveaux pays membres, compte tenu que ce qui s’est joué à l’Est durant 15 ans peut être tenu pour un modèle d’adaptation, de reprise et d’ajustement des normes, règles, procédures et institutions. L’examen de la validité des outils du développement (Feder, fonds européen de développement régional FSE fonds social européen, et CEGT, les coopérations transfrontalières) et de leur pertinence lorsqu’ils sont appliqués à des pays dont les structures sociales, économiques et plus largement institutionnelles sont largement divergentes de celles qui ont donné naissance à ces outils européens. 3.2. Catherine Perron. Régionalisations et régionalismes dans une Europe élargie. Enjeux d’une comparaison Est/Ouest. Depuis deux décennies, la conjugaison des logiques d’intégration européenne et de régionalisation a donné une nouvelle actualité au fait régional en Europe, à l’Est comme à l’Ouest. Dans les pays d’Europe centrale et orientale la décentralisation et la régionalisation des politiques publiques sont venues clore une décennie de profondes réformes à l’image de ce que furent la privatisation ou la transformation des régimes sociaux dont l’objectif commun était la rupture avec les systèmes politiques et économiques communistes et l’instauration de la démocratie et de l’économie de marché (Bafoil 2006). Le tout s’est opéré sur fond de volonté de rapprochement avec l’Union européenne (comme en témoigne le fameux slogan du « retour à l’Europe ») et c’est d’ailleurs essentiellement sous cet angle de l’ « européanisation » que la mise en place des régions a été étudiée dans cette partie de l’Europe jusqu’à présent. Parallèlement, depuis la fin des années 1980 des travaux ont été conduits sur le fait régional à partir de cas empiriques appartenant exclusivement à l’Europe de l’Ouest. Différents cadres théoriques ont cherché à interpréter les transformations en cours dans les vieux Etats nation d’Europe de l’Ouest. On peut en distinguer trois principaux : le courant ethno-territorial constructiviste, la gouvernance multi-niveaux et le néo-régionalisme. S’appuyant sur des cas empiriques emblématiques (Catalogne, Ecosse), le courant ethno-territorial constructiviste met l’accent sur la redécouverte du clivage centre- périphérie en Europe de l’Ouest, via le développement de mouvements politiques autonomistes ou nationalistes et l’emprise croissante des référents identitaires territorialisés (Moreno 2007). A partir du début des années 1990, une série de travaux accordent quant à eux un rôle clé à la variable européenne dans la construction d’une gouvernance multi-niveaux (Hooghe 1996 ; Marks et Hooghe 2001). L’intégration européenne faciliterait l’institutionnalisation d’une Europe des régions avec la généralisation progressive en Europe d’un niveau régional de gouvernement rivalisant avec les niveaux centraux. Cependant, plus récemment, des travaux s'intéressant à l'impact de l'européanisation sur les politiques territoriales dessinent une réalité plus complexe où les changements d'échelle, lorsqu'ils ont lieu, sont parfois davantage à rechercher dans les sociétés territoriales, les transformations des relations centre/périphérie plutôt que dans un big bang européen. Dans la seconde moitié des années 1990, plusieurs auteurs développent un cadre interprétation quelque peu distinct, le néo-régionalisme . Ils considèrent que l’intégration européenne n’est qu’un facteur parmi d’autres (globalisation économique, regain identitaire) de l’émergence d’un néo-régionalisme en Europe de l’Ouest (Keating 1998). Une série de dynamiques politiques, économiques et culturelles affaiblirait le guidage centralisé de l’Etat et constituerait de ce fait une structure d’opportunités inédite pour les mobilisations régionales. La montée en puissance de stratégies autonomes de développement économique et politique dans des régions phares comme l’Ecosse, la Catalogne ou la Bavière serait un indice de la structuration d’un nouvel espace régional en Europe. Ces modèles sont-ils généralisables à l’Europe élargie, aux pays post-communistes? Les nouveaux Etats membres (tout ceux appelés à le devenir comme la Turquie et les Balkans occidentaux) ont en effet des trajectoires stato-nationales distinctes marquées par les legs des empires centraux puis du système communiste et sont, de ce fait, engagés dans des processus de modernisation de l’Etat très différents de ceux des pays d’Europe de l’Ouest. Ceci peut avoir des conséquences sur la construction du fait régional en terme de regain identitaire et sur l’impact l’intégration européenne en terme de régionalisation des systèmes politiques, de même que sur la manière d’envisager le développement régional en termes socio-économiques. L’élargissement implique-t-il donc que nous revisitions nos grilles de lecture du fait régional en Europe, d’autant plus qu’il existe très peu de travaux de comparaisons est/ouest sur cette question ? En effet, les interrogations ont davantage porté sur la question du transfert de modèles d’Ouest en Est, (Keating et Hughes 2003, Marcou 2002), que de manière dynamique sur les évolutions, les trajectoires suivies. L’objectif de cette recherche est donc de confronter les schémas d’analyse développés en Europe de l’ouest ces dernières années à des études de cas réalisées dans de nouveaux Etats membres (Bulgarie, Pologne, République tchèque, Slovénie) ou aux portes de l’adhésion (Turquie, Monténégro), dans le but d’affiner les modalités de comparaison du fait régional. Pour ce faire, il nous semble utile de distinguer six variables transversales qui permettent de saisir les chemins variés pris par la question régionale sur le continent européen : (1) les sentiers politico-institutionnels nationaux ; (2) la configuration et la politisation des identités territoriales ; (3) l’impact de l’intégration européenne ; (4) l’agenda politique national et le processus de réforme (5) les dynamiques incrémentales des politiques publiques régionales et enfin (6) le type de capitalisme voire les paradigmes du développement régional. 3. 3. Nadège Ragaru - Européanisation et circulation de normes : au prisme de la refonte de la politique des minorités en Europe centrale et orientale. Multiple, voire insaisissable, la notion d’européanisation a connu ces dernières années une fortune qui n’est sans doute pas sans relation avec son caractère polysémique et labile (Palier/Surel, 2005, p.18-82 ; Sitterman, 2006 ; Featherstone, 2003). Mais la richesse même du terme, l’abondance et la variété des usages qui en ont été faits, ont induit des effets de brouillage. Dans le contexte post-communiste, plusieurs zones d’indétermination sont apparues au fur et à mesure que venaient se tisser, s’enchevêtrer, se mêler à l’européanisation (voire être tenus pour synonyme d’européanisation), des processus aussi diversifiés que la démocratisation, l’amélioration de la « gouvernance », le « retour en Europe », la construction d’une « normalité » européenne, la modernisation ou encore l’insertion dans un système international globalisé. Mobilisée aussi bien par les chercheurs que par les acteurs politiques, incorporée dans les stratégies de légitimation de ces derniers, venant tantôt réactiver, tantôt remanier des catégorisations culturelles anciennes, l’européanisation a perdu de sa force aussi bien comme outil d’analyse que comme processus à expliquer. L’un des défis les plus significatifs en la matière a sans doute résidé dans la difficulté à isoler les transformations imputables au processus de préparation de l’adhésion à l’UE, celles liées au changement de régime politique et d’ordre économique et celles relatives à la globalisation. Trop rares rares demeurent, premièrement, les travaux qui tentent de rendre problématique - en amont - la figure lisse du « producteur » de normes européen (les conditions dans lesquelles tel enjeu considéré comme un « problème » devant être traité dans le cadre de la préparation de l’adhésion européenne, les contours et les modes d’opérationnalisation de la conditionnalité, le rôle, notamment, de coalitions d’acteurs étatiques ou de groupes d’intérêts liés aux anciens Etats membres dans la formulation d’une exigence de politique publique particulière, etc.). Deuxièmement, il semblerait que, dans les études consacrées à la relation entre l’Union européenne et les Etats candidats, en raison de l’importance accordée à l’examen des effets transformationnels de la conditionnalité européenne sur les pays récipiendaires, les mutations intervenues au sein des acteurs et instances européennes à la faveur de la formulation d’une politique d’élargissement soient insuffisamment prises en compte. Que le projecteur soit centré sur l’un des pôles de la relation rejette l’autre dans l’ombre, rendant plus complexe la saisie de leurs rapports, dans leurs dynamiques historiques. En l’occurrence, l’enjeu n’est pas seulement d’envisager la possibilité d’effets en retour sur l’UE (feedbacks) comme certains travaux commencent à le suggérer justement -, mais de chercher à cerner les modes de circulation d’acteurs et de ressources (symboliques ou matérielles) qui se sont progressivement constitués à point de croisement entre UE, espaces nationaux, régionaux ou locaux. Enfin, il convient de creuser plus avant les usages, maniements, subversions et appropriations, par les acteurs politiques, administratifs et sociaux locaux, des prescriptions et référents européens - non pour valoriser ou, à l’inverse, minimiser leur « influence » - mais pour mieux cerner comment, au concret, se redéfinissent des configurations de pouvoir, des lieux de cristallisation des conflits ou des concurrences, des conditions d’accès, de captation ou de redistribution de ressources matérielles et des sources de légitimité. Autrement dit, sans négliger la centralité d’une réflexion sur les systèmes de contraintes posés par les acteurs européens aux Etats aspirants à rejoindre l’Union européenne, il importe de souligner que l’on est en présence de processus d’investissements simultanés, concurrentiels dans de multiples niveaux de gouvernance et qu’une stricte démarcation entre « l’Union européenne » et « les Etats candidats » ne saurait rendre compte des chevauchements humains entre les deux espaces et de la porosité croissante de leurs lignes de démarcation. Certains acteurs sont à la fois « locaux » et « européens », investissant alternativement un espace et une autre, voire occupant simultanément des positions dans les espaces politiques et sociaux européens et locaux - y compris au cours du processus d’adhésion à l’Union européenne. Les recherches conduites ici sur « l’européanisation des politiques des minorités » auront dès lors vocation à interroger les conditions dans lesquelles certaines formulations de l’enjeu « minorité » ont émergé et se sont imposées, au sein de l’Union européenne, la manière dont elles sont venues interargir avec d’autres processus d’internationalisation des questions minoritaires, et la nature des normes et des recommandations de politiques publiques qui en sont résultées. Elles mettront notamment en évidence la centralité d’une approche des instances européennes comme des arènes investies par une pluralité d’acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux, des Etats membres comme des pays candidats, et non comme une « boîte noire » où seraient technocratiquement élaborées des normes et standards à exporter. 3.4. François Bafoil. Une comparaison Européanisation / Aséanisation 3.4.1. La régulation supra nationale Sur la base de mon travail durant les vingt dernières années, j’entends désormais élargir la perspective et comparer les types de régulation supra nationales, Union Européenne et Asean / ADB (Asian Development Bank), d’abord au niveau des principes (le droit et la loi), puis des objectifs programmatique (les représentations) enfin des programmes opérationnels (les outils et les politiques publiques). Par principe, j’entends ceux avancés dans les deux aires comme fondant les échanges et les négociations entre acteurs : il en va de la « conditionnalité politique » dans le cas de l’UE (mis en oeuvre au travers des « critères » Copenhague ou Acquis Communautaires), et de la nature de la loi, au sein de l’Asean. Par représentations, j’entends les textes qui définissent dans le cas de l’UE la politique fondatrice de la cohésion, dans le cas de l’Asean, les déclarations bilatérales. Par objectifs opérationnels, j’entends les trois outils du FEDER, FSE et GECT Groupement européen pour la coopération territoriale). En ce qui concerne l’Asean, je prends pour comparaison les équivalents développés par l’ADB et qui sont Le Plan de développement du Grand Mekong dans le cadre des politiques d’aménagement (corridors) financés par l’ADB. Les outils de développement, avec les « les corridors » porteurs des différentes politiques de développement. Les programmes opérationnels développés dans le cadre des politiques migratoires et de développement local / régional, de santé et d’agriculture. Dans ce premier volet de l’étude sont analysés de manière comparative la nature de la règle, les types d’impact, les transferts, les types de contrôle, les processus d’adaptation locale, les institutions et les acteurs locaux, les points de résistance, etc. Autant d’éléments d’analyse qui cherchent à cerner en premier lieu, la notion de « communauté » (identité, représentation collective), en second lieu les notions d’institutions, de règle et d’ajustement des comportements 3.4.2. Les formes de coopérations locales Second niveau d’analyse, les réalisations locales (en isolant la politique régionale et en son sein, plus particulièrement les coopérations transfrontalières). C’est ici que je privilégie l’étude empirique des coopérations transfrontalières / régionales. Dans ce second volet de la recherche sont analysées, de manière comparative, les institutions des coopérations, les partenariats, les règles d’échanges et les gouvernances, puis les politiques de développement et de contrôle migratoire, enfin les pratique d’aménagement local de la règle. Je suis actuellement en négociation avec les collègues de l’Institut du Mekong à Khon Kaen (BAD) pour fixer les règles de la coopération bilatérale, la conduite et le contenu des entretiens, l’organisation des recherches. Un nouveau séjour à la mi mars doit permettre d’établir fermement tous ces points et commencer la recherche dès l’été 2008. J’ai déjà rencontré les partenaires en décembre 2007. Durant la mission de mars 2008, il a été décidé que je prenne en charge 4 modules de formation à destination d’une cinquantaine de chercheurs des pays bordant le Mekong. J’y exposerai la politique régionale de l’UE, les représentations, les outils et les résultats en matière de développement, de manière à préciser les modalités du travail ultérieur. En juin prochain, je dois également faire à Vientiane une formation de doctorants dans le cadre d’une session ONU / Asie Pacifique (ENACP). 2 - La compétition nationale et internationale. Sur l’européanisation, la compétition est très importante, aux deux niveaux, national et international. Plusieurs chercheurs français du champ (hors Sciences po. : Yves Surel, Romain Pasquier ) En matière internationale, l’Université la Viadrina (Francfort / Oder), avec Timm Beichelt, université dans laquelle ont enseigné François bafoil et Catherine Perron. Les chercheurs allemands développent d’importantes recherches maintenant sur l’européanisation confrontée à l’Europe de l’Est, et au-delà à la Politique des Nouveaux Voisins, notamment à Berlin, à la Freie Universität et à Cologne, au sein de la Chaire de Wolfgang Wessels, à laquelle François Bafoil sera professeur associé en 2008 / 2009. W. Wessels dirige le plus important réseau sur l’européanisation, plus largement sur les politiques européennes, notamment à destination des non membres. Les chercheurs anglo-saxons, ne se sont guère penchés sur l’européanisation à l’Est, même si, évidemment, depuis vingt ans les analyses n’ont pas manqué sur les transformations économiques et sociales. Exception doit être faite de l’université de Paisley en Grande Bretagne, avec Martin Myant, spécialiste des développements locaux et de la République tchèque et qui travaille sur les « variétés du capitalisme » en Europe centrale. On, doit noter à Chicago l’équipe autour de Jan Kubik et de la revue East european Economies and Societies qui aborde la question de l’européanisation dans ses dernières livraisons, mais pas en prenant appui sur les mêmes références qu’en Europe où prévaut l’approche développée par les chercheurs allemands Riesse et Börsell. Enfin, il on doit que le concept d’européanisation, comme tel, n’a pas acquis un rang prioritaire dans les analyses des collègues est-européens, même si l’examen de la politique de la cohésion, sa mise en œuvre et les politiques de partenariat occupent une place croissante dans le sujet des thèses de doctorat. Nous parlons surtout de la Pologne, où se trouve le plus fort potentiel en sociologie et en Sciences Politiques de toute l’Europe centrale (comme c’était déjà le cas il y a trente ans). A deux reprises durant des séminaires portant sur la validité de ce concept, Andrzej Rychard le directeur du centre de sciences sociales de l’académie des sciences de Varsovie a été invité. On a pu juger combien cette approche résonne assez peu parmi les doctorants, (c’est le plus grand centre de formation de doctorants de l’Europe centrale, avec quelques 200 doctorants travaillant sur les transformations est-européennes), même si, encore une fois, la politique de cohésion devient un objet central des recherches. Il conviendrait que Sciences Po. puise dans cet exceptionnel milieu, ou s’associe d’une manière ou d’une autre par l’école doctorale. Sur la comparaison EU / Asean, elle est évidemment très importante, notamment via l’axe de recherche UE, Asia Link., mais sans que le champ très particulier des coopérations transfrontalières Europe de l’Est / Mekong n’apparaisse. Ce dernier fait l’objet de nombreuses analyses dans le cadre des publications que dirige la BAD. Sur cet axe d’une part des comparaisons des formes institutionnelles des régulations supra nationales en relation avec les coopérations transfrontalières en Europe centrale et en Asie du Sud Est, tout reste à construire. 3 - La consolidation. Comment la définition de ce programme permet de fédérer des intérêts et des moyens pour l’instant dispersés dans Sciences Po et dans son environnement proche ? Trois remarques Cela pourrait renforcer les coopérations au CERI, centre au sein duquel se développent les recherches sur les deux aires, Europe et Asie. Pareil projet lance un pont supplémentaire entre le Centre Asie (Alessia Lefébure), la formation et la recherche, pont déjà emprunté plusieurs fois dans les années précédentes lors des formations de hauts fonctionnaires de Pekin. Du point de vue de l’enseignement, cela pourrait également servir de pont entre le Cycle est européen à Dijon et le Cycle Chine au Havre. Un cours est prévu à cet effet pour 2008. 4 - Manques. Quels sont les chaînons manquants en terme de compétences, de disciplines, de savoir faire, d’outillages, d’équipements, de collaborations ? A coup sûr le manque de coopérations institutionnelles de sciences Po. en Asie du Sud Est. Il est très regrettable que les six pays n’attirent pas l’attention des responsables. Idem pour les études est-européennes. Il est très regrettable qu’aucune approche n’ait eu lieu dans les milieux polonais. Tout le capital acquis avant 1989 a été dilapidé, et leurs principaux partenaires, qui étaient en grande partie français, sont maintenant nord américains. Le centre européen de Sciences Po. ne semble guère, pour ne pas dire pas du tout préoccupé par les 10 nouveaux membres et au delà. 5 - Tradition. Comment ce programme et ces avantages comparatifs s'articulent-ils avec les traditions de Sciences Po ? Renforcement des liens avec l’Europe de l’Est (largement perdus depuis 1990) Comparaison internationale 6 - Enseignement. Quels sont les impacts sur l'enseignement (pour les niveaux L, M et bien sûr D) ? D’ores et déjà un cours est programmé en 2009 pour le Cycle du Havre par François Bafoil. Intitulé de manière provisoire : « Eu / Asia economic and political changes in a comparative perspective », il se déroule sur 5 jours pleins. 1. EU / Asie Les transformations (Que retient on comme héritages ? Etat de droit, Etat de la loi / Les programmes et rythmes du changement (gradualisme et thérapie de choc) 2. Les développements industriels (La réforme de l’entreprise / Les IDE / Les relations professionnelles) 3. Les changements dans l’agriculture (Coopératives et fermes d’Etat / la propriété privée / les lois de transformation / restitution / coopération) 4. Les politiques sociales (Emploi, chômage, exclusions / Les politiques sociales / Les Etats providence) 5/ EU / Asie (La politique de la cohésion UE / Asean / Les outils du développement / Européanisation / Aséanisation ?) Master Un cours pourrait être conduit en master par les chercheurs de cet axe (C. Jaffrelot, F. Bafoil, JM Bouissou, JF Huchet) sur l’économie politique des capitalismes émergents. Une comparaison Europe de l’Est / Asie En ce qui concerne le cours en Master, un cours pourrait être construit sur le modèle de celui conduit par François Bafoil et Yves Surel (Européanisation Ouest / Est). La base en est l’exposé préliminaire de deux leçons fondamentales, suivies par des cours fondés sur des analyses comparées destextes (exposés). 4 cours sur : Les catégories et les processus d’européanisation / Aséanisation (histoire / théories) 4 cours sur les « identités collectives » : Les identités et représentations communes (dépasser la guerre) / Les procédures de négociations (multilevel governance) / Les outils du développement / les sociétés civiles 6 cours sur les politiques publiques : régionales / industrielles / agricoles / privatisation / sociales / transfrontalières / Il faudrait ajouter à ces propositions de cours, des modules de formation à destination de différents partenaires (entreprises, universités étrangères, etc) sur le modèle de ce qui a fonctionné il y a quelques années avec le service de la formation permanente à destination de partenaires chinois 7 - Recrutement. Quel sont les types de profil à recruter aux niveaux senior et junior ? Le profil minimum : des individus, formés aux études européennes et asiatiques, en économie, sociologie et en géographie, attachés à travailler empiriquement, décidés à résider sur le terrain plusieurs semaines par an et sachant manier les langues étrangères. Disciplines : sociologie (des organisations, sociologie politique), géographie économique, sciences politiques, économie (industrielle, du développement). 8 - Financement. Comment l'environnement de financement de la recherche (Europe, ANR, fondations, entreprises, CNRS) pourraient réagir au développement de ce programme à Sciences Po ? UE, le programme Asia Link assurément. Il conviendrait dans pareil programme d’y ajouter un volet de transfert de connaissance sous la forme de formations des doctorants (et des étudiants) ainsi que des individus en charge de l’aménagement du développement du mekong. Les entreprises également. Pour intervenir fréquemment en entreprises, notamment sur l’approche des transformations est-européennes, des évolutions indiennes et chinoises, nous ne doutons pas que de telles comparaisons ne les intéressent. Par ailleurs, un module de formation (via la formation permanente) pourrait être élaborée. Cela avait été fait par la précédente équipe, il y a deux ans et les séminaires que l’on a montés ensemble ont très bien marché (avec la BAC de Pekin notamment). L’ANR, sans doute si l’on comprenait davantage les règles du jeu. 9 - Maintien. Au cas où le programme ne serait pas finalement retenu comme une priorité de Sciences Po, quelles sont les solutions alternatives à son développement ? Quelles sont les alternatives à cette question, sinon continuer ? 10 - Evaluation. Quelles sont les personnalités extérieures qui permettraient d’évaluer la définition proposée de ce programme et dont les conseils nous seraient utiles ? sur l’européanisation Français : Yves Surel (IEP Grenoble) ; Romain Pasquier (CNRS Rennes); Allemands : Wolfgang Wessels (Köln) ; Timm Beichelt (Frankfurt / Oder) ; Mathias Jopp et Barbara Lippert ( Institut für europäische Politk de Berlin) Polonais : Andrzej Rychard, (Varsovie), Jerzy Hausner (Cracovie) Sur Européanisation / Asianisation Les collègues en charge au sein de l’ADB des questions de recherche JP Verbiesst de l’ADB représentant à Bangkok (pour l’Asie du Sud Est), économiste. Yann Duval, économiste, ENACT, Nation Unies. Boj Rhajkhanal et Suchana Suchat, directeurs de l’institut du Mekong à Khon Kaen (Thailande) Les collègues de l’OCDE Javier Santiso (Directeur) Mario P 11 - Doctorants et post-doctorants à Sciences Po travaillant sur des thèmes liés à ce programme Sur l’européanisation : doctorants so Marc-Antoine Eykl Mazzega, Catherine Palpant ; en co tutelle : Marcin Dabrowski ; Karolina Sztandard Standarska doc. Catherine Spieser + des mastériens (M2) sur l’asianisation, à trouver (pourquoi pas sur appel d’offre et bourses).

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