Variations
Les altermondialistes dans le mouvement social européen : entre participation et retrait
par Élise Féron
epuis quelques années, les mouvements altermondialistes jouent un rôle fondamental dans la contestation sociale en Europe notamment lors des manifestations organisées en marge des grands sommets européens. La scène politique et sociale européenne qu’ils ont investie assez tardivement était animée depuis longtemps par différents mouvements syndicaux réunis pour la plupart au sein de la Confédération européenne des syndicats (CES) et, concernant les enjeux relatifs à l’écologie et à l’immigration, par diverses associations dont certaines se sont peu à peu constituées en lobbys 1. Il existe donc au niveau européen une véritable tradition de mobilisation de la société civile qui remonte au début des années 1980 2. Le tournant décisif a cependant eu lieu en 1997 à Vilvoorde 3, où de véritables structures transnationales de coopération ont été mises en place au sein du mouvement social européen. L’adaptation des mouvements sociaux au contexte transnational et au nouveau « mode de gouvernance » européen est donc antérieure
1. Voir notamment Carlos Ruzza, Europe and Civil Society: Movement Coalitions and European Governance, Manchester, Manchester University Press, 2004. 2. Pour plus de détails, voir Doug Imig, Sidney Tarrow, Contentious Europeans: Protest and Politics in an Emerging Polity, Lanham, MD, Rowman & Littlefield, 2001, ainsi que Gary Marks, Marco Steenbergen « Understanding Political Contestation in the European Union », Comparative Political Studies, 35 (8), octobre 2002, p. 879-892 et D. Imig, « Contestation in the Streets : European Protest and the Emerging Euro-Polity », ibid., p. 914-933. 3. Pierre Lefébure, Éric Lagneau « Le moment Vilvoorde : action protestataire et espace public européen », dans Richard Balme, Didier Chabanet, Vincent Wright (dir.), L’action collective en Europe. Collective Action in Europe, Paris, Presses de Sciences Po, 2002.
d
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à l’émergence des mouvements altermondialistes qui doivent s’inscrire dans le cadre d’un répertoire d’actions plus ancien. Celui-ci s’impose à eux notamment lors des manifestations qu’ils organisent conjointement avec les syndicats, acteurs rodés à ce type de mobilisations et dont les modes d’organisation tranchent avec les leurs par leur caractère plus hiérarchisé et plus structuré. Dès les premières manifestations organisées par les altermondialistes s’est posée la question de la spécificité ou de la valeur ajoutée de leurs revendications. En effet, le combat pour la mise en place de politiques sociales européennes plus ambitieuses ou contre les orientations néolibérales suivies au niveau européen est depuis longtemps le cheval de bataille non seulement des syndicats actifs au sein de la CES mais aussi de certaines associations créées en 1997 comme les Marches européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions, associations qui, tout en lui étant antérieures, sont aujourd’hui considérées comme faisant partie de la mouvance altermondialiste européenne. En revanche, le fait que certaines organisations altermondialistes comme Attac aient soulevé la question du déficit démocratique et de la forme que la démocratie serait susceptible de prendre dans le cadre de l’Union européenne a placé en première ligne un thème qui avait été jusque-là sinon négligé, du moins considéré par le mouvement social européen comme moins important que d’autres enjeux de politiques publiques. Toute l’ambiguïté de l’investissement européen des altermondialistes réside donc dans une oscillation permanente entre l’affirmation de la spécificité de leur combat planétaire et la participation à un mouvement social plus vaste qui les transcende tout en déplaçant leurs priorités. L’émergence d’un espace public européen génère en effet toute une série de questions pour les altermondialistes : Comment intégrer l’échelon européen à leurs problématiques ? Faut-il accepter de s’inscrire dans cet espace d’opportunités politiques pour construire progressivement un mouvement transnational encore plus large ou bien convient-il de le dénoncer comme un instrument du néolibéralisme ? Cet article, essentiellement fondé sur des entretiens et des observations menés entre septembre 2001 et novembre 2004 lors de manifestations altermondialistes en France, en Belgique, en Italie et en Espagne, ainsi que lors des Forums sociaux européens, a ainsi pour but d’analyser les effets rétroactifs du « passage à l’Europe » sur l’identité et la stratégie du mouvement altermondialiste.
Se constituer en mouvement européen ?
Les organisations qui composent la mouvance altermondialiste européenne sont nombreuses et de natures extrêmement variées. Parmi les plus dyna-
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miques, on peut citer Attac, Oxfam, les Marches européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions, Globalise Resistance, Solidarity against Exclusion, le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM) et Reclaim the Streets. Au-delà d’une grande diversité tant sur le plan de l’idéologie que pour ce qui est de leurs dimensions et de leurs structures, la plupart de ces organisations dénoncent l’expansion du capitalisme néolibéral et la soumission de l’ensemble des processus de décision aux impératifs et priorités du marché planétaire. Sans tenir nécessairement le même discours sur la construction européenne et ses institutions, elles ont toutes en commun la formulation d’un certain nombre de jugements négatifs à leur endroit, comme la critique du modèle néolibéral ou la dénonciation du « déficit démocratique ». Même si elles ne sont pas clairement énoncées comme telles, ces critiques constituent le fondement d’une vision du monde propre au mouvement altermondialiste européen 4. À travers les actions menées à intervalles réguliers au cours de ces dernières années, les altermondialistes ont œuvré à la formation au niveau européen d’un réseau de mobilisation transnational relativement stable, composé d’organisations habituées à travailler ensemble. Cette stabilité se manifeste notamment par le fait que ce sont en général les mêmes organisations qui constituent les plates-formes de mobilisation en Europe et qui participent aux comités d’organisation des événements ou des manifestations dont le mouvement a l’initiative. La prise en compte de la dimension européenne est pourtant un phénomène assez récent pour les altermondialistes. Apparue en 2001 seulement, confirmée durant l’année 2002, elle ne s’est révélée pleinement qu’en novembre de cette même année lors du premier Forum social européen à Florence. Ainsi le courriel hebdomadaire d’information d’Attac France, Grain de Sable, publié depuis juillet 1999, n’avait-il consacré à l’été 2004 qu’une cinquantaine d’articles aux questions européennes 5, dont plus de la moitié ont été publiés à partir de la fin de l’année 2002 et sont relatifs à l’organisation soit des Forums sociaux européens de Florence et de Saint Denis, soit des manifestations et événements organisés en marge des sommets européens. Les articles d’analyse, quant à eux, sont pour la plupart récents et concernent avant tout le modèle économique de l’UE (pacte de stabilité, néolibéralisme, euro) ou sa politique étrangère ou d’élargissement. Ainsi que le reconnaît Riccardo Petrella, le retard à rattraper est donc très important : « Si on peut faire une
4. Voir Peter Bursens, Dave Sinardet, « The Anti-globalisation Movement and the EU : Horizontal Coherence of the Laeken-Protesters », Section « Civil Society in the Wider Europe », ECPR Pan European Conference on EU Politics, Bordeaux, 26-28 septembre 2002. 5. Soit moins de 5 % des 1 040 articles publiés, chaque numéro hebdomadaire comptant en moyenne quatre articles.
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critique aux altermondialistes des années 1990, et je parle des altermondialistes européens, c’est précisément d’avoir négligé la dimension européenne. Mais, depuis Nice, les altermondialistes ont commencé à prendre conscience de manière plus nette de l’importance de la bataille sur l’Europe. (…) On a pour ainsi dire raté le bus. Cela n’empêche pas, dès maintenant, d’intensifier notre bataille sur le plan européen » 6. Au-delà des difficultés inhérentes à la constitution d’un mouvement transnational 7, quelles peuvent être les raisons de ce retard ? L’une des explications possibles est la diversité interne du mouvement social européen, qui se manifeste tout particulièrement lorsqu’il s’agit de prendre position sur des questions institutionnelles. En effet, la plupart des événements organisés au niveau européen, y compris les Forums sociaux, le sont conjointement avec les syndicats 8 qui tendent à adopter une position de principe moins hostile à l’UE que les altermondialistes. Dès lors, il est extrêmement difficile de se mettre d’accord sur les orientations générales comme sur la nature des actions à entreprendre. De plus, comme beaucoup d’Européens, les altermondialistes sont à la fois favorables au principe de la construction européenne et hostiles aux modalités concrètes de sa mise en œuvre 9. Altermondialistes, ils sont donc également « altereuropéens ». En outre, pour beaucoup d’organisations comme Oxfam qui se consacrent en premier lieu aux questions de développement ou à l’annulation de la dette du Tiers Monde, l’Union européenne est perçue comme un bastion de privilégiés, bien à l’abri des difficultés des pays du Sud. Pour d’autres, la construction européenne ne constitue qu’une manifestation typique de l’emprise du capitalisme néolibéral à l’échelle planétaire. Si ce dernier permet l’intégration économique des pays européens, il soumet chaque économie nationale aux impératifs du marché mondial. Par conséquent, si certaines organisations altermondialistes ne parlent quasiment pas d’Europe 10, d’autres commencent à intégrer les thématiques européennes à leurs campagnes de contestation. Ces décalages expliquent en partie qu’il n’y ait aucune prise de position commune sur le principe de l’intégration européenne ni sur
6. « Intensifier notre bataille sur le plan européen », interview de Riccardo Petrella, responsable du FSE en Belgique, 13 novembre 2003 (http://www.liberation.fr/page.php?Article=157567 & AG). 7. Notamment les problèmes d’ordres culturel et linguistique, les différences de répertoires d’actions, de contextes nationaux et de priorités et l’ampleur des investissements nécessaires au maintien d’un réseau transnational. Ces problèmes ont été mis en évidence à propos des premiers mouvements sociaux européens par Uwe K. H. Reising, « United in Opposition ? A Cross-national Time-series Analysis of European Protest in Three Selected Countries, 1980-1995 », Journal of Conflict Resolution, 43 (3), 1999, p. 317-342. 8. La CES fait d’ailleurs partie du comité d’organisation des Forums sociaux européens. 9. Voir notamment P. Bursens, D. Sinardet, « The Anti-globalisation Movement and the EU : Horizontal Coherence of the Laeken-Protesters », cité, p. 20-23. 10. Sur les 11 principaux thèmes de lutte actuellement énumérés par Globalise Resistance, aucun ne concerne directement l’Europe. C’est également le cas pour les 9 campagnes thématiques menées par Oxfam.
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les modalités concrètes du processus. C’est autour de problématiques plus générales telles que la lutte contre le néolibéralisme que les altermondialistes européens parviennent plutôt à se rassembler.
Entre investissement réel et instrumentalisation
Un temps négligée, l’Union européenne commence donc à susciter des attitudes et des opinions contradictoires qui reflètent une double stratégie de la part des altermondialistes : d’une part, celle qui consiste à viser spécifiquement le niveau de pouvoir européen, non seulement en raison des compétences économiques qui s’y attachent mais aussi parce que certains secteurs de politique gérés conjointement par l’UE et ses États membres sont considérés comme fondamentaux par les altermondialistes (ceux de l’environnement, de l’immigration et des politiques sociales notamment) ; d’autre part, celle qui consiste à utiliser la scène politique européenne comme une plateforme de revendication intermédiaire permettant au mouvement de poursuivre ses objectifs. En pratique, ces deux approches coexistent, tant et si bien que l’on observe à la fois la formulation progressive d’un discours spécifique, de nature essentiellement critique, adressé aux institutions européennes et des phénomènes d’instrumentalisation, par exemple lorsque les sommets européens sont l’occasion de manifestations contre la guerre en Irak 11. L’UE est perçue comme un espace pertinent de mobilisations parce qu’elle est en mesure d’intervenir sur des questions telles que la mondialisation, le maintien de la paix, le développement durable ou l’environnement, questions qui requièrent aux yeux des altermondialistes une approche transnationale plutôt que strictement stato-nationale. Cela ne signifie pas pour autant que ces organisations délaissent l’espace de mobilisation national. Mais si les branches nationales continuent de mener leurs propres campagnes souvent centrées sur les institutions de leur pays, les organisations altermondialistes, dans l’ensemble, attendent des réponses politiques transnationales aux questions qu’elles posent. Comme l’explique Sidney Tarrow, les mouvements transnationaux tendent « naturellement » à s’organiser autour d’institutions internationales « qui servent d’inspiration aux revendications du groupe, de cibles pour leurs contestations et d’espace pour les réunir au niveau international » 12. Ces mouvements ne contestent que très rarement le projet de
11. Ce fut notamment le cas en avril 2003 à Athènes, en marge du sommet européen officialisant l’élargissement de l’Union. 12. S. Tarrow, « Contentious Politics in a Composite Polity », dans D. Imig, S. Tarrow, Contentious Europeans: Protest and Politics in an Emerging Polity, op. cit., p. 247.
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construction européenne dans son principe. Ils cherchent plutôt à influencer son développement de manière à ce que leurs revendications soient satisfaites 13. À titre d’exemple, l’Université d’automne d’Attac qui s’est tenue à Liège en septembre 2002 entendait non seulement critiquer les politiques d’inspiration néolibérale menées au niveau européen, mais aussi proposer des réformes institutionnelles relatives aux statuts de la Banque centrale européenne. L’idée générale est que l’UE est encore dans une phase de formation, qu’elle est par conséquent assez malléable et pourrait être utilisée comme un instrument de lutte contre certaines formes de mondialisation, pourvu que l’on agisse dès à présent sur les modalités de sa construction. L’instrumentalisation de l’espace politique européen, quant à elle, s’observe dans de nombreuses instances. Dans ce cas, les organisations altermondialistes mettent en œuvre une stratégie de contournement, qui les conduit à formuler leurs revendications au niveau européen dans la mesure où ce dernier leur paraît à la fois mieux adapté à leurs objectifs et plus ouvert que les scènes politiques nationales, c’est-à-dire moins investi par les organisations politiques et sociales traditionnelles (partis et syndicats notamment) 14. En un mot, elles exploitent une nouvelle structure d’opportunités. En témoigne par exemple la volonté de certains responsables d’Attac France d’investir la scène politique européenne lors des dernières élections de juin 2004 : « [Avec] les européennes, nous avons un espace de prédilection pour diffuser nos idées sur l’Europe auprès de nos concitoyens. Un espace spécifique lié à notre travail » 15. D’ailleurs, cette stratégie a été adoptée depuis longtemps par d’autres organismes tel CADTM, qui déclarait en septembre 2001 : « Un travail commun à l’échelle européenne s’impose comme une évidence » 16. Les élections européennes ou les sommets interétatiques constituent aussi pour les altermondialistes des plates-formes de mobilisation idéales du fait de l’attention portée par les médias à chaque étape du processus de construction de l’UE. Mais que les mouvements altermondialistes organisent leurs propres manifestations à l’occasion de ces grands événements n’implique pas que leur programme de mobilisation soit calqué sur l’agenda politique et institutionnel européen. Le calendrier des actions à mener est plutôt déterminé de
13. En témoignent, par exemple, leurs demandes insistantes pour que le Conseil des ministres de l’Union se montre plus actif au niveau international en ce qui concerne notamment le protocole de Kyoto ou le Tiers Monde. 14. Jean Vogel, « Le Parlement européen face à l’émergence d’une société civile européenne », dans Pascal Delwit, Jean-Michel De Waele, Paul Magnette (dir.), À quoi sert le Parlement européen ? Stratégies et pouvoirs d’une assemblée transnationale, Bruxelles, Complexe, 1999, p. 206. 15. Dominique Mourlane, Réunion du bureau d’Attac France, 4 mai 2004 (http://france.attac.org/a2672). 16. Les autres voix de la planète, trimestriel du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde, 14, septembre 2001, p. 12.
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manière à pouvoir exercer une pression sur les décideurs tout en bénéficiant d’une couverture médiatique. Les recherches de terrain qui ne s’intéressent qu’aux manifestations européennes organisées par les altermondialistes peuvent donc être trompeuses en ce qu’elles mettent l’accent sur un cadre de mobilisation – le cadre institutionnel européen – qui n’est pas toujours pertinent pour ces mouvements.
Un agenda en voie d’autonomisation et de diversification
Il est frappant de constater que les événements organisés en Europe par Attac ne constituent qu’une proportion minoritaire des activités de son calendrier 17 et qu’ils ne correspondent pas forcément à celui des rencontres européennes officielles. Certes, l’essentiel des activités européennes des altermondialistes est constitué de manifestations dites dépendantes, c’est-à-dire dont la date et le lieu ont été choisis de manière à coïncider avec des événements institutionnels et qui sont organisées la plupart du temps conjointement avec la CES en marge des sommets européens intermédiaires (de Liège en septembre 2001, de Barcelone en mars 2002) ou des sommets clôturant les diverses présidences européennes (Bruxelles-Laeken en décembre 2001, Thessalonique en juin 2003, Bruxelles en décembre 2003). Mais il est désormais évident qu’un agenda pour partie indépendant de ces grandes échéances institutionnelles est en voie d’élaboration, notamment avec les universités d’été, les « congrès européens citoyens » et, depuis novembre 2002, les Forums sociaux européens 18, véritables plates-formes de revendication et de constitution des réseaux altermondialistes européens. Ces évolutions stratégiques revêtent une importance encore plus grande si l’on observe les divisions parfois profondes qui existent notamment entre de grandes organisations comme Attac, Oxfam ou Greenpeace 19 et des mouvements plus modestes, même s’ils sont plus anciens, tels que les Marches européennes contre le chômage, la précarité et l’exclusion. En outre, au-delà des
17. Pour l’année 2003 par exemple, 14 dates « importantes » étaient mentionnées sur le site web d’Attac, dont deux concernaient des sommets européens (Rome en décembre, Thessalonique en juin), deux autres des campagnes menées dans le cadre européen (celle du GATS-AGCS à Bruxelles en mars et un forum « For Another Health » en février à Paris), et une évoquait le Forum social européen de novembre à Saint Denis. Les autres dates concernaient le Forum social asiatique, le WSF au Brésil, les manifestations de Davos contre le G8, la réunion de l’OMC à Cancún, etc. (http://france.attac.org/r633). 18. Le premier s’est tenu à Florence en novembre 2002, le second à Saint Denis en novembre 2003, et le troisième à Londres en octobre 2004. 19. À supposer que l’on puisse véritablement inclure Greenpeace dans la mouvance altermondialiste, ce que certains militants contestent. Cf. Nadège Fréour, « Le positionnement distancié de Greenpeace », Revue française de science politique, 54°(3), juin 2004, p. 421-442.
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différences relatives à la taille et à la capacité d’influence de ces organisations, différences qui conduisent certaines d’entre elles, souvent les plus petites, à adopter une « stratégie du proche » qui met l’accent sur les ressources locales, un clivage thématique distingue les mouvements altermondialistes les plus célèbres, mobilisés autour d’enjeux mondiaux comme l’environnement ou la paix et qui s’adressent à l’Union européenne en tant qu’acteur international, des organisations dont les revendications portent sur des enjeux de politique sociale et économique et qui réclament donc, souvent aux côtés des syndicats, une modification des politiques publiques de l’Union. Toutefois, même s’il est essentiel à la compréhension des dynamiques internes au mouvement altermondialiste, ce clivage ne doit pas être surestimé dans la mesure où toutes ces organisations s’opposent à la mondialisation néolibérale et défendent l’idée selon laquelle les enjeux de politique globale, en particulier dans le domaine économique, ont des conséquences directes au niveau local, à commencer par le chômage. Au sein du mouvement social européen, altermondialistes et syndicats s’opposent encore davantage, dans un mélange de compétition et de déni de légitimité, alors même – ou peut-être parce – que les uns et les autres participent souvent aux mêmes manifestations. En particulier, certains militants altermondialistes ont tendance à considérer les syndicalistes comme des « traîtres » parce qu’ils sont mieux intégrés dans les sphères décisionnelles et qu’ils ont de meilleures relations avec les milieux officiels européens 20. Les manifestations et autres opérations « choc » ne constituent toutefois que le versant le plus médiatisé du répertoire d’actions de ces mouvements altermondialistes qui poursuivent également auprès des institutions européennes toute une série de démarches de lobbying et de relations publiques facilitées par les rapports privilégiés que certains de leurs responsables entretiennent avec des hommes politiques européens, notamment des parlementaires. Il n’est donc guère étonnant que beaucoup de députés européens, mais aussi nationaux, ou des membres de cabinets ministériels assistent aux meetings et autres manifestations organisées par les altermon20. À la suite d’une manifestation organisée à Bruxelles au printemps 2002, on pouvait lire sur le site d’Indymedia France : « La manifestation d’aujourd’hui n’avait rien d’une manifestation de lanceurs de pierres, mais bien d’opposants convaincus de l’Europe capitaliste. Malgré tout ce que les travailleurs vivent tous les jours, la direction syndicale a choisi la défense de cette Europe capitaliste. Elle veut même être associée à la construction de l’État européen. Elle a donc décidé aussi de diviser le mouvement contre l’Europe. Et c’est la raison pour laquelle elle a tenu à organiser une manifestation à l’écart du premier allié du mouvement ouvrier : le Mouvement de la jeunesse contre la globalisation capitaliste. Mais le grand nombre de slogans scandés aujourd’hui contre l’Europe, le nombre de manifestants et l’immense succès rencontré par les chasubles du Che portées par des milliers de manifestants dans les deux manifestations d’hier et d’aujourd’hui signifient qu’elle ne réussira pas à empêcher la classe ouvrière de prendre la direction de la lutte contre l’Europe » (http://france.indymedia.org).
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dialistes 21. De plus, certains membres d’organisations telles que Greenpeace sont aujourd’hui reconnus comme des experts dans le domaine des politiques de l’environnement et participent régulièrement à des réunions de comités techniques au niveau européen, souvent sur invitation des responsables européens eux-mêmes. Certes, les institutions européennes comme leurs homologues nationales mettent en œuvre des stratégies de marginalisation des mouvements sociaux, mais elles sont également amenées à favoriser le dialogue avec ces derniers afin de lutter contre le supposé « déficit démocratique » européen 22. La plupart du temps, les dirigeants européens ont tendance à disqualifier les discours des organisations altermondialistes et à dénoncer leurs revendications comme excessivement « idéalistes », mais il arrive également qu’ils satisfassent ou du moins qu’ils prennent en considération certaines de ces revendications notamment sur des enjeux considérés comme importants du point de vue de l’opinion publique 23. L’image d’un mouvement altermondialiste totalement déconnecté des scènes politiques et institutionnelles européennes est donc en grande partie fausse, principalement en raison de la multipositionnalité et des réseaux de relations de certains de ses membres.
De la dénonciation à l’élaboration d’un discours réformateur
Au cours des années qui ont immédiatement suivi la mobilisation de Seattle en 1999, les positions adoptées par les altermondialistes à l’égard de la construction européenne ont consisté davantage en des discours relativement disparates d’opposition et de refus – du caractère néolibéral de l’UE en particulier – qu’en un ensemble cohérent de propositions alternatives 24. En revanche, on peut repérer aujourd’hui de multiples indices de la construction
21. Lors du Forum social européen de Florence, 15 % environ des intervenants dans les conférences étaient issus des milieux politiques. Certains d’entre eux étaient des députés belges, allemands, et/ou des représentants du mouvement fédéraliste européen. De même, lors du Congrès européen citoyen organisé par Attac à Liège en septembre 2001, plus du quart des intervenants étaient issus des milieux politiques. Il y avait parmi eux sept députés européens dont Roseline Vachetta, Harlem Désir, Pierre Jonckheer et Francis Wurtz, ainsi que cinq autres parlementaires français et belges. 22. C. Ruzza, Europe and Civil Society: Movement Coalitions and European Governance, op. cit., p. 11. 23. L’exemple de la taxe Tobin sur les flux financiers est à cet égard révélateur. Pendant le sommet ECOFIN qui s’est tenu à Liège du 21 au 23 septembre 2001, les ministres de l’Union, sous la pression des altermondialistes, avaient brièvement évoqué l’éventualité de la mise en place d’une telle taxe, principal cheval de bataille d’Attac, avant finalement de la rejeter en la décrétant irréalisable. À la suite de quoi certaines sections d’Attac ont décidé de déplacer la lutte au niveau national, ce qui, dans le cas de la Belgique, s’est finalement révélé payant puisque le Parlement belge a voté en juin 2004 une loi instaurant ladite taxe de 0,02 %, prélevée sur toutes les opérations de change. 24. À la différence du discours plus structuré des syndicats, les mots d’ordre des militants altermondialistes se sont longtemps limités à des formules vagues comme « Pour une autre Europe » ou « Europe, Tobin tout de suite ».
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d’un véritable « programme » altermondialiste européen. Ainsi, à partir de 2001, a été élaboré un discours de dénonciation de la Charte européenne des droits fondamentaux, jugée à la fois incompréhensible et incomplète 25. Ce discours s’est ensuite transformé en une critique du projet de traité constitutionnel européen accusé dans « l’Appel aux peuples d’Europe » publié à la suite du Forum social européen de Saint Denis en novembre 2003 de « constitutionnaliser le libéralisme comme doctrine officielle de l’UE ». Un calendrier de mobilisation contre le texte a alors été établi et Attac France a préparé un texte alternatif intitulé « Traité pour une Europe solidaire » 26 qu’il s’est efforcé de diffuser dans l’espace public lors de la campagne pour les élections européennes de 2004. De manière générale, les critiques que les altermondialistes adressent à l’Union européenne portent principalement sur deux points : d’une part, la subordination des politiques publiques et en particulier des politiques sociales européennes aux impératifs du marché, la Commission européenne est alors prise comme cible au même titre que l’OMC, par exemple ; d’autre part, le caractère non démocratique de la construction européenne. Le modèle de démocratie participative fondé sur la notion de gouvernance 27 que promeut l’Union européenne 28 est accusé de priver les citoyens de leurs moyens d’action. Dans cette Europe non démocratique, où « tout a été décidé derrière le dos des peuples » 29, il serait plus que jamais nécessaire pour tous les citoyens de se mobiliser et de se faire entendre et les organisations altermondialistes entendent bien les y aider : « Plus on se trouve au bas de l’échelle et plus on peut craindre que la construction supranationale, européenne, soit un retour en arrière sur des droits sans lesquels les citoyens se voient traités comme quantités négligeables. Cette véritable crise dans la constitution des droits ne trouvera pas de solution sans des mobilisations collectives, autour d’exigences communes, à l’échelle européenne. Nous voulons y contribuer » 30. Dans l’esprit de beaucoup d’altermondialistes, le déficit démocratique est d’ailleurs étroitement lié à l’emprise du néolibéralisme qui a fini par pervertir l’idée même de construction européenne. Ils dénoncent
25. Au cours de son intervention à l’université d’automne d’Attac en 2002, Corinne Gobin a déploré notamment la « disparition de la notion de “droit au travail” … l’absence de toute mention liant le travail à la rémunération … l’absence de notion de revenu minimum ». 26. Publié le 10 mai 2004 (http://france.attac.org/a2630). 27. Sur ce point, voir Stijn Smismans, « “Civil Society” in European Institutional Discourses », Cahiers européens de Sciences Po, 4, 2002, p. 10-11. 28. « La gouvernance quand elle veut faire scientifique, la démocratie participative quand elle veut faire peuple », selon Corinne Gobin lors du Congrès européen citoyen de Liège en septembre 2001. 29. Rouge, 1991, 7 novembre 2002, p. 4. 30. Pierre Cours-Salles, « Vers une Europe démocratique », Politique. Revue européenne de débats, 2, mai 2001, p. 16.
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ainsi le changement d’orientation de la construction européenne qui a peu à peu abandonné toute politique volontariste pour se soumettre totalement à la logique du marché. Dans cette optique, les altermondialistes seraient appelés à jouer un rôle fondamental de « conscientisation » des citoyens, mais aussi de proposition et de réorientation politique : « Les néolibéraux ont désormais discrédité l’idée d’Europe. Il appartient au mouvement altermondialiste de lui donner un nouveau contenu et d’agir pour le mettre en œuvre » 31.
Quels rapports au politique ?
Parce qu’elle brouille les contours du politique, notamment par son recours à l’expertise, l’Union européenne oblige les altermondialistes à revoir leurs stratégies et plus spécifiquement à repenser leurs rapports au politique. Beaucoup d’organisations altermondialistes comme Attac affirment qu’elles sont nées d’une carence des partis politiques et des syndicats et qu’elles remplissent donc une fonction que ceux-ci ne peuvent (ou ne veulent) plus assurer. Cette affirmation tranchée soulève pourtant des interrogations quant à la nature de la nébuleuse altermondialiste 32 – mouvement homogène en voie de structuration ou simple espace de débat pour des formations hétérogènes –, alors même que se dessinent peu à peu des stratégies divergentes qui reflètent en partie les différents niveaux d’institutionnalisation des organisations concernées. Ce point est d’autant plus important que le mouvement social européen est précisément caractérisé depuis ses origines par une juxtaposition de groupements formels et informels 33. En général, le rapport au politique – d’autant plus central que le groupe est formalisé – engage trois types d’interrogations : la première – qui renvoie au traditionnel débat entre radicaux et réformistes – est relative à la conception du pouvoir et du politique, c’est-à-dire, d’une part, aux modes de conquête du pouvoir, entre révolution et voie électorale légale, d’autre part, à l’ampleur et au rythme des réformes nécessaires, entre stratégie de la table rase et stratégie des petits pas ; la deuxième concerne l’alliance ou le dialogue avec les forces politiques classiques ; la troisième – qui suppose une transformation au moins
31. « Après les élections du 13 juin, l’idée d’Europe discréditée par les néolibéraux », Déclaration du Conseil d’administration d’Attac France, 21 juin 2004. 32. Voir par exemple Teivo Teivainen, « The World Social Forum : Arena or Actor ? », dans Jai Sen, Anita Anand, Arturo Escobar, Peter Waterman (eds), World Social Forum, Challenging Empires, New Delhi, The Viveka Foundation, 2004, p. 122-129 ; Chico Whitaker, « Un espace de dialogue plutôt qu’un mouvement », dans Eddy Fougier (dir.), « Le mouvement altermondialiste », Problèmes politiques et sociaux, 897, février 2004, p. 67-68. 33. Justin Greenwood, Mark Aspinwall, « Conceptualising Collective Action in the European Union », dans J. Greenwood, M. Aspinwall (eds), Collective Action in the European Union: Interests and the New Politics of Associability, Londres, Routledge, 1998, p. 12.
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partielle du mouvement – évoque l’entrée des altermondialistes dans le champ politique. Chacune de ces interrogations suscite de nombreux débats qui sont autant de pommes de discorde entre les altermondialistes européens. Dès leur création, la plupart des organisations « alter » se sont en effet présentées comme des lieux de discussion et de réflexion sur le politique au sens premier du terme. Mais tandis que certaines d’entre elles cherchent à être inclues dans le processus décisionnel, d’autres rejettent l’ensemble du système. Parmi ces dernières, des groupes comme Reclaim the Streets ou les désobéissants italiens des Tute Bianche, qui se présentent comme des radicaux 34, s’opposent à d’autres groupes, tel Attac, auxquels ils reprochent leur réformisme. De leur côté, les dirigeants des forces politiques classiques, à gauche notamment, sont tentés par un rapprochement avec les altermondialistes, dont les idées sont très populaires – comme en témoigne le succès des manifestations organisées dans le cadre des Forums sociaux européens. Véritable révolution pour le mouvement altermondialiste, qui depuis Seattle avait toujours pris soin de garder ses distances avec les partis politiques, la première rencontre officielle entre mouvements altereuropéens et partis de gauche s’est d’ailleurs tenue lors du Forum social européen de Florence de novembre 2002. Mais si le contact avec les forces politiques est bien amorcé (séances regroupant représentants politiques et militants altermondialistes à l’occasion de forums ou de séminaires, participation de représentants politiques, à titre individuel, à la plupart de ces événements, etc.), un sentiment de méfiance persiste. Les militants altermondialistes demeurent convaincus que les partis politiques sont opposés à « l’action de la rue » 35, tandis que pour certains dirigeants politiques d’extrême gauche il ne saurait y avoir de partage des tâches au niveau européen entre mouvement social et partis politiques : le mouvement social doit intervenir sur les enjeux politiques, tout comme la gauche européenne doit être « investie dans le mouvement social » 36. Au niveau concret cependant, les collaborations entre altermondialistes et professionnels de la politique sont de plus en plus nombreuses. Ainsi, la campagne menée au niveau européen par diverses organisations altermondialistes – Attac, GATSwatch, les Amis de la terre, le World Development Movement, etc. – contre le nouveau cycle d’accords sur le commerce et les services – les accords AGCS – associe toute une série de députés européens comme, par exemple, Harlem Désir, Olivier Duhamel et Alain Lipietz, et vise à mobiliser éga34. Voir notamment la rubrique « Ideas » du site de Reclaim the Streets (http://www.reclaimthestreets.net/). 35. « Cuore d’Europa », Social Press, 3 novembre 2002, p. 1. 36. Interview d’Olivier Besancenot, Rouge, 1991, 7 novembre 2002, p. 8.
Les altermondialistes et le MSE — 175
lement les parlementaires nationaux par le biais de pétitions signées par les citoyens européens.
En entrant dans l’arène politique européenne, les militants altermondialistes
prétendent mettre en avant les « véritables enjeux » de la construction européenne occultés, selon eux, par les formations politiques traditionnelles. Ils entendent présenter une alternative digne de ce nom face à une offre politique excessivement limitée et replacer le citoyen au cœur du projet européen, d’où l’intérêt porté aux enjeux du traité constitutionnel. Lors du Forum social européen de Londres en 2004, l’association « 100 % altermondialistes pour une Europe solidaire » a ainsi proposé d’organiser un atelier sur la « transposition » – jugée indispensable – des idées altermondialistes dans le champ politique : « Pour nous, l’Europe est l’échelon pertinent pour inventer un nouveau modèle social. (…) Nous pensons que des initiatives du même ordre jailliront au cours des mois et années à venir dans d’autres pays d’Europe » 37. Le « passage à l’Europe » des altermondialistes est donc loin d’avoir produit tous ses effets. S’il suscite de profondes divisons internes, comme ce fut le cas pour Attac France lors des élections européennes de juin 2004, l’engagement européen des organisations altermondialistes les oblige à réfléchir en profondeur à la question de leur rapport au politique, de leurs moyens d’action et, de manière sous-jacente mais primordiale, à la nature même de leur mouvement 38.
Élise Féron est chargée de recherches au Centre interdisciplinaire de recherches (CIR), où elle dirige actuellement le pôle « Identités et conflits », et chargée d’enseignement à l’Institut d’études politiques de Lille. Ses travaux portent sur le processus de paix en Irlande du Nord, les conflits communautaires et les mouvements altermondialistes et de désobéissance civile. Elle a récemment publié, entre autres, « The New Hundred Years Wars », International Social Science Journal (177, septembre 2003, avec Michel Hastings) et « Anti-globalisation Movements and the European Agenda : Between Dependence and Disconnection », Innovation. The European Journal of Social Science Research (17 (2), 2004, p. 119-127). E-mail : e.feron@iccr-international.org
37. Cf. « Les listes “100 % altermondialistes” veulent en finir avec la politique par défaut ! » (http://www.alternateurope.org/). 38. Cet article se fonde en partie sur des recherches menées dans le cadre du projet européen EUROPUB (The European Public Space Observatory. Assembling Information that allows the Monitoring of European Democracy) (2001-2004), financé par le 5e Programme cadre de la Commission européenne (DG Recherche). Pour plus d’informations, voir le site de l’ICCR, coordinateur du projet (http://www.iccr-international.org/europub/).