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Troisième partie

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					Troisième partie

Dans cette deuxième partie, nous insérons les implantations faites par les Sœurs de Vitteaux
en Suisse pendant les années 1904 à 1913, après les lois de sécularisation.

Les Sœurs de la Providence de Vitteaux en Suisse

En 1902, Monsieur COMBES succède à Monsieur WALDECK-ROUSSEAU à la tête du
gouvernement français, avec le portefeuille du ministère de l'Intérieur et des Cultes. Le
nouveau Président du Conseil accentue fortement la politique de son prédécesseur dans le
sens anticlérical. Les Congrégations sont finalement privées de leur droit à l'enseignement et
en 1905, on aboutit à la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Les Sœurs de Vitteaux craignent pour leurs écoles et même pour leur Congrégation. Elles
cherchent donc des implantations en Suisse "française" comme d'ailleurs en Belgique à
Gembloux et au Pérou.

1. La clinique ophtalmique de Fribourg

En juin 1902, un projet se fait jour à Fribourg. Le gouvernement de cette ville qui a créé une
université, il y a douze ans, veut la compléter par une faculté de médecine. Il dispose les plans
de cette faculté sous la forme de quatre cliniques séparées et indépendantes. Il est disposé à
céder à une Congrégation française de femmes, l'une de ces cliniques. Il lui concéderait le
terrain et lui donnerait l'exploitation de la clinique. La congrégation qui accepterait serait alors
dans de très heureuses conditions, sous un gouvernement catholique encouragé par Léon XIII.
La clinique, étant établissement d'enseignement supérieur, serait dispensée des impôts. De
plus, cet établissement pourrait hériter de tous les legs qu'on voudrait lui faire en France.

Monsieur Léon GERBEX dans son testament fait le 29 juillet 1892, donne son patrimoine
pour la construction d'une clinique des yeux pour les indigents de la ville de Fribourg.
Monsieur GERBEX avait une maladie d'yeux longue et opiniâtre. La clinique portera le nom
d'Institut GERBEX.

Le 20 janvier 1903, une convention est signée entre l'Etat de Fribourg et la supérieure
générale (1) de la Providence de Vitteaux. Cette dernière s'engage à constituer une société
dont le but sera de construire et de diriger la clinique des maladies des yeux, incorporée à la
faculté de médecine de l'Université de Fribourg. Le siège légal de cette société sera Fribourg.

L'état de Fribourg assume l'obligation de mettre gratuitement à la disposition de la société un
emplacement suffisant pour l'établissement et ses dépendances. Cette convention signée le 20
janvier 1903 à Vitteaux est approuvée par le Conseil d'Etat le 3 avril 1903. L'emplacement
prévu pour la clinique est situé au Gambach.

Le 15 juin 1903, les Sœurs louent le château d'Ottisberg (2). Il était prévu pour une école qui
n'entra jamais en fonction.

Le château, non loin de Fribourg sur la commune de Guin, est utilisé pour stocker meubles,
vaisselle et lingerie prévus pour la clinique. Ces effets seraient transportés de Dijon par
chemin de fer en wagon capitonné.
Mais dès décembre 1903, les Sœurs de Vitteaux réalisent que ce projet les dépasse de loin :
"Nos établissements étaient presque tous fermés et, le pensionnat de Dijon menacé à bref
délai allait nous priver de nos meilleures ressources".
(Rapport sur l'œuvre : non daté - non signé).

En présence de cette situation, l'entreprise de Fribourg devient écrasante. II est décidé de
rompre le contrat, mais il est impossible de faire marche arrière.

La lettre de Monsieur PYTHON, directeur de l'instruction publique datée du 18 janvier 1904,
donne quelques éclaircissements (on ne sait pas à qui cette lettre fut adressée).

Fribourg, le 18 janvier 1904

Monsieur,

C'est avec la plus vive surprise que j'ai pris connaissance de votre lettre en date du 30
décembre. Je compatis de tout cœur à la situation difficile qui est faite aux bonnes Sœurs de
Vitteaux. Non seulement, je ne voudrais pas leur susciter des obstacles, mais je serais heureux
s'il m'était donné de leur être de quelque utilité et de les aider dans les moments difficiles que
traverse leur Congrégation.

Tels sont bien mes sentiments ! Et pourtant, il m'est impossible d'entrer dans vos vues et de
consentir à une dissolution de la société. L'Etat et la Ville sont intervenus dans les
conventions et la constitution de la société a été publiée. Comment revenir sur tout cela ? Ce
serait d'un pitoyable effet, nous serions tous blâmés. Au reste, le gouvernement ne pourrait, ni
ne voudrait accepter d'annuler toutes ses décisions.

Et après tout cela, les excellentes religieuses de Vitteaux s'imagineraient pouvoir établir un
pensionnat dans notre ville. Ce serait chose impossible. Elles tomberaient chez nous dans un
complet discrédit et leur installation serait tout à fait compromise.
Cette manière de voir ne m'est point personnelle. Je m'en suis ouvert à quelques amis de
confiance sur la discrétion desquels je puis compter : Ils m'ont tous tenu le langage que je
viens de traduire.

On ne peut donc songer à la dissolution de la société et il faut trouver une autre combinaison.
Laquelle ? Je n'en vois point en ce moment.

Je ne sais si les bonnes Sœurs ont bien réfléchi. La clinique dont elles auront la propriété sera
beaucoup moins onéreuse qu'elles le pensent. Auprès de chaque université suisse, des
cliniques ophtalmiques privées ont été instituées. Elles donnent un bon rendement, autrement
elles ne pourraient subsister. Chez nous, les cliniques privées sont interdites ;

Photo Sui56

de la sorte celle des Sœurs de Vitteaux n'aurait aucune concurrence à redouter. Enfin, la
Congrégation a l'intention de ne plus se borner à l'enseignement, mais de vouer une partie de
son activité aux œuvres hospitalières.

Des religieuses pourront se préparer à Fribourg à cette nouvelle vocation mieux que partout
ailleurs. Des cours spéciaux seront organisés à cet effet. J'en dirai autant pour les Sœurs qui se
destinent aux missions. Tout un enseignement s'organisera pour les jeunes missionnaires à
l'intention desquelles on construit déjà une maison importante dans notre ville. Des leçons
spéciales ne manqueront pas d'être données aussi aux religieuses qui se proposent d'aller
propager la doctrine du Christ dans les pays lointains.

Et les Sœurs de Vitteaux vont abandonner tous ces avantages au moment où elles sont dans la
nécessité de se créer de nouvelles branches d'activité pour faire face à l'orage.

La construction de la clinique ophtalmique mettait, en quelque sorte, les Sœurs de Vitteaux au
bénéfice d'une naturalisation. Elles n'étaient plus étrangères parce qu'elles avaient coopéré à
l'organisation de la faculté de médecine.

Je n'en dirai pas davantage ; je me rends bien compte du découragement qui s'est emparé des
supérieures au milieu des difficultés qu'elles ont rencontrées. Mais elles ne se laisseront point
abattre et en examinant avec calme la situation qu'elles se sont procurées à Fribourg, elles
auront confiance en l'avenir et ne voudront pas l'abandonner.
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

Le Conseiller d'Etat, directeur, Signé : G. PYTHON


Le 5 octobre 1909, Monsieur PYTHON écrit à la supérieure de Vitteaux (3): "Il est évident
que cet immeuble (il s'agit de la clinique) ne peut pas rester dans l'état où il se trouve. Il faut
le meubler et le mettre en exploitation".

Et ce n'est que le 12 mars 1912 qu'il écrit de nouveau : "Nous vous libérons de vos obligations
d'assurer le service hospitalier de la clinique ophtalmique... L'Etat se réserve d'ajouter ou de
substituer au service d'autres services médicaux ou de lui affecter un immeuble de dimensions
moins vastes et de créer une nouvelle société".

Le 28 septembre 1912, la congrégation répond : "Nous allons faire enlever les objets
mobiliers restés en dépôt dans les bâtiments de la clinique de Fribourg".

Et le 24 décembre 1912 a lieu la vente publique des meubles, du linge et de la vaisselle
déposés dans la clinique.

La clinique ophtalmique n'a donc jamais été mise en service par la congrégation et l'affaire a
traîné du 20 janvier 1903 au 24 décembre 1912 après beaucoup de tracas.

2. Les écoles des Sœurs de Vitteaux dans le district de Fribourg

A l'époque de la construction de la clinique, plusieurs écoles sont ouvertes dans le district de
Fribourg. Nous manquons de précisions pour certaines dates d'ouverture et nous n'avons
aucune date de fermeture. Nous pouvons cependant signaler quelques éléments grâce au
journal de bord tenu par une Sœur de la communauté de Cheiry entre 1904 et 1906. Il nous
donne un aperçu de la vie dans cette région de la Suisse au début du XXème siècle.
CHEIRY (4)

1. Arrivée des Sœurs

Le 25 novembre 1904, trois Sœurs de Vitteaux, Sœurs Saint-Ignace MOUILLON, Marie-
Xavier MATHE, et une troisième qui tiendra un "journal de bord", venant par le train, arrivent
à Cheiry, district de Fribourg, sur le bord du lac de Neufchatel. L'une d'elles tient un journal
de bord (5). ’’Aller en Suisse !... Ce rendez-vous de tant de voyageurs, de touristes, d'esprits
enthousiastes et mondains, n'est-ce pas enchanteur ?... Mais pour nous, aller en Suisse, c'est
quitter notre famille religieuse, notre Révérende Mère, nos Mères, c'est quitter notre chère
France..."

Elles sont accueillies à la gare de Granges, pays entièrement protestant. Monsieur le syndic
(6) les attend avec son char à banc... Elles s'installent dans une charmante maison placée sur
une élévation de terrain. Une chapelle datant du XIème siècle, apparemment désaffectée, se
trouve à côté de la maison.

Le doyen de Surpierre (à quatre kilomètres de Cheiry), "un saint prêtre ! C'est un oubli parfait
de lui-même, un désintéressement sans borne" a un grand souci des Sœurs et leur prêchera
une retraite puisqu'elles ne peuvent retourner à Dijon.

"Dès le soir de l'arrivée, il faut faire des achats : un seau, des assiettes, du sel, du lait, des
œufs, du pain... On n'a que deux verres..., une casserole en fer battu apportée de Dijon et
rétamée depuis peu... était percée de deux trous laissant échapper l'eau... Il faut emménager.
On se met à l'œuvre : marteau et tenailles en main... Sœur Marie-Xavier et Sœur Saint-Ignace
enlèvent les clous, la troisième sert de porte-lumière... A dix heures du soir, les sommiers sont
placés sur les lits de fer".

Pour aller à Surpierre, il faut traverser le rocher escarpé. Les Sœurs ne vont à la messe que
deux fois par semaine, vu la distance. Elles font les trajets à pied par tous les temps et il pleut
beaucoup dans cette région. Souvent, elles doivent affronter les intempéries. Le dimanche, il
leur arrive de faire la route deux fois, pour la messe et pour les vêpres.

Le premier dimanche, Monsieur le doyen les invite. Voici le menu : potage – bœuf
cornichonné - jambon fumé - lièvre d'Allemagne - choucroute suisse - crème au chocolat -
desserts assortis... Les autres dimanches, elles sont invitées chez des dames ou bien, elles
apportent souvent leur repas ou l'achètent sur place.

Les habitants de Surpierre leur apportent des provisions: légumes, œufs, viande, confitures et
à plusieurs reprises, mentionnent-elles, du saucisson cru d'un mètre et plus...

Peu de temps avant Noël 1904, elles vont faire des achats à Combremont : rideaux, toile cirée,
petite lampe, objets de ménage.

Ouverture et vie de l'école

Le 25 novembre 1904, l'école commence avec trois Sœurs.
Le 7 décembre 1904, arrive Sœur Sainte-Anne comme maîtresse de maison.
Les petites filles que les Sœurs accueillent à l'école sont "bien gentilles, mais elles ont du mal
de parler un bon français. Elles ont des tournures franco-allemandes".
Pour chaque absence non justifiée les parents doivent payer vingt centimes. L'école des
garçons qui se trouve à proximité, est tenue par un régent (instituteur). Monsieur GENDRE,
marié et père de trois enfants est en même temps, secrétaire de mairie. Les rapports avec la
famille GENDRE seront excellents.

Visite de l'inspecteur, le 4 janvier 1905

Les élèves sont absentes. Après les grandes et profondes révérences, l'inspecteur demande à
voir les cahiers, en particulier, le journal de classe. Heureusement, tout est en ordre ; il se
montre satisfait. Puis comme le ferait un bon père pour ses enfants, il pose une foule de
questions, c'est une véritable direction. Avec la sollicitude d'une mère, il regrette notre
éloignement de l'église (quatre kilomètres) les privations à cet endroit, la fatigue, les voyages
du dimanche, puis avec l'accent d'un prédicateur de retraite, il fait entrevoir la récompense
attendue.

La direction terminée, il monte au bureau, demande le cahier de visite et avec sa plus belle
écriture, il trace ces mots d'encouragements :" Les efforts que font les révérendes Sœurs pour
se conformer à ces méthodes sont couronnés de succès".

Examen de fin d'année, le 30 mars 1905

L'Inspecteur vient faire passer l'examen de fin d'année. (L'année scolaire recommencera le 1er
mai), accompagné de Monsieur le doyen, Monsieur le syndic (maire) et de toute la
commission scolaire, en tout six messieurs.

On débute par la prière faite avec un grand respect par tous ces messieurs. Commencent alors
les épreuves. L'Inspecteur donne six sujets de composition, deux à chaque cours... Ensuite il
commence l'oral et appelle six élèves auprès du bureau, tant pis pour celles qui ont commencé
leur rédaction...

Pauvres petites, il leur faut beaucoup d'énergie et de réflexion. L'oral religieux a duré une
heure. Puis l'Inspecteur distribue aux élèves des cartes sur lesquelles sont inscrits les
problèmes à résoudre. Ils sont tous différents. Quatre problèmes écrits doivent être terminés
en une heure et demie. En même temps, se fait encore la lecture avec compte-rendu et
questions de grammaire. Toutes les têtes sont écarlates.

Après dix minutes de récréation, on se remet à l'œuvre. L'Inspecteur corrige prestement les
devoirs écrits ; ensuite calcul oral, uniquement sur le système métrique. Viennent alors les
connaissances civiques : histoire, géographie. On termine par les sciences et la récitation de
morceaux choisis.

Au bout de cinq heures d'examen, on proclame les promotions : cinq élèves du cours moyen
passent au cours supérieur, trois élèves du cours inférieur entrent au cours moyen, trois
émancipations seront délivrées au 1er mai.
Une élève est émancipée, quand elle obtient "très bien" dans toutes les branches. Le passage
d'un cours à l'autre sera possible pour dix nouvelles élèves.
Madame l'Inspectrice PASQUIER passe également, venant de Granges-Marmand. Elle
distribue à chaque élève vingt centimètres carré de toile. Le cours supérieur est divisé en trois
séries ; la première partie fait du remaillage à l'envers et à l'endroit, la deuxième partie trace
un patron de chemise et exécute une boutonnière ; les dernières ont une pièce à mettre au
carré. Au cours moyen, elle donne une couture rabattue coupée en biais ; au cours inférieur,
une couture anglaise et aux commençantes, une bande de tricot.

Le travail de l'année est exposé : treize chemises ornées de points d'épines et de jolies
initiales, cinq pantalons, huit taies d'oreillers, huit brassières, trois essuie-mains, treize tricots
à l'aiguille, douze paires de bas noirs et différentes bandes d'exercice... Puis viennent les
questions d'économie.
Finalement la note moyenne est "bien".

Conférence pour les enseignantes, le 24 mai 1905

Une fois par an, les Sœurs enseignantes vont à la Conférence. Le 24 mai 1905, elle a lieu à
Montagny sur la route de Fribourg. Il faut prendre le train à Granges. La Conférence réunit
vingt religieuses, dans une école primaire. A huit heures et demie, la séance commence. Dix
élèves de neuf ans sont en classe.
Toutes prennent place dans les bancs des élèves. L'une d'elles commence la leçon de choses.
Elle dure une heure et demie...

Quand les enfants sont congédiés, l'Inspecteur donne la parole aux auditrices pour critiquer la
leçon. A onze heures, l'une des Sœurs donne lecture du protocole.

Ensuite, celle qui a donné la leçon rend compte à haute voix du devoir pédagogique qu'elle a
préparé. A onze heures et demie, l'Inspecteur parle très fort et tonne contre les institutrices
non zélées. "Il faut, dit-il que vous communiquiez à vos élèves le feu dévorant de l'instruction
religieuse et de l'instruction profane". Cet inspecteur de l'instruction publique est très
exigeant.
A une heure, il récite le Salve Régina.

Décès d'une élève, le 15 mai 1905

Hélène avait treize ans : "Cette enfant a réclamé ma présence... je l'ai assistée jusqu'à la fin.
Elle est morte avec résignation disant "adieu" à ses parents qui l'entouraient. Quelle foi dans
les familles quand l'un des membres se trouve en face de son éternité ! On ne craint pas de
prononcer ce grand mot à ses oreilles, au contraire, on veut à tout prix conduire cette âme au
ciel... Dès que je m'aperçus que l'enfant s'éteignait, je prévins les parents. Aussitôt d'une voix
unanime et à travers les sanglots, tous, père, mère, oncle, tante... récitent à haute voix l'acte de
contrition et la prière des agonisants. C'est un tableau qui ferait frémir nos Français, moi-
même je fus vivement touchée ".

Passage de l'Inspecteur

Les visites de l'Inspecteur se répètent très souvent : "Si la méthode d'enseignement n'était pas
ce qu'elle est, c'est-à-dire un travail incessant, nous serions très heureuses. Nos enfants sont
très dociles et je crois assez intelligentes".
Le 2 décembre 1905, l'Inspecteur s'adresse aux élèves avant de partir. Voilà ce qu'il dit: "Mes
enfants, je constate que vous êtes dociles, appliquées, vous êtes polies, vous avez beaucoup
gagné sous le rapport de l'éducation, continuez à profiter des bons enseignements qui vous
sont donnés. Soyez pieuses, aimez la prière, travaillez sous le regard du Bon Dieu. C'est Lui
seul qui vous bénira et vous récompensera...".
Ce jour-là, direction de la classe et travail ont eu la note "très bien".

Tous les ans a lieu l'inspection des armes (le 18 mars 1905 et le 26 avril 1906). "C'est une
cérémonie que nous redoutons fort parce que toute notre classe est en l'air. Dès la veille, il
faut tout débarrasser : bancs, cartes, harmonium, etc... Les soldats de la réserve vont venir
astiquer leurs boutons, leurs bottes et leurs fusils. L'un de ces braves troupiers a été vertement
réprimandé pour sa négligence et de quelle négligence !... Il avait mal cousu ses boutons. Nos
portes fermées, nous avons entendu les injures qu'il a reçues du Commandant. Comme
punition, le soldat a perdu tous ses boutons. Ils ont été totalement arrachés, nous les avons
retrouvés dans un coin de la classe. A midi le camp est libre, tous ces messieurs sont partis.
Nous nous hâtons de rendre à notre local ses meubles et sa propreté".

Un peu d'art culinaire

Comment fabriquer la confiture ?

"On presse tous les fruits comme le raisin en France. Par cuisson, on fait alors réduire le
liquide qui prend une consistance sirupeuse. Avec ce sirop, on prépare d'excellentes tartes.
Pour nous, c'est comme de la confiture et nous en ferons des tartines".

La moutarde fribourgeoise : "C'est une sorte de confiture faite avec de l'anis, de la moutarde et
du sucre. Ce n'est ni bon ni mauvais".

3. Quelques événements de l'année 1905

Le 12 mars 1905, la journée est splendide. Un soleil radieux illumine le vallon qui conduit à
Surpierre. Au sommet de la colline, le coup d'œil est magnifique. Les dernières ramifications
des Alpes bernoises étalent leurs croupes arrondies et couronnées de neige. Le soleil se joue à
travers leurs dentelures et présente un spectacle éblouissant.

Le même jour, Monseigneur DERNUAZ, évêque de Lausanne âgé de quatre-vingt-sept ans,
envoie un mandement pour l'ouverture du Carême. Il est un peu plus sévère que celui du
diocèse de Dijon : un seul repas gras les lundi, mardi, jeudi et samedi de chaque semaine, pas
d'œufs le vendredi des quatre-temps et le Vendredi Saint.
Pour les sermons de Carême, le pasteur exhorte ses paroissiens à la pénitence.

Le 3 juin 1905, l'évêque vient pour la confirmation. "Nous avons aperçu de loin l'omnibus
épiscopal et son escorte, quatre cavaliers coiffés d'un casque à plumet l'accompagnent".
Le 20 juin 1905, un voyage à Fribourg est organisé. "On prend le train à Granges. La Sœur de
Monsieur le doyen accompagne les Sœurs. A Fribourg, visite de Notre-Dame puis la chapelle
des Cordeliers avec ses douze autels... Saint-Nicolas au centre de la ville avec sa tour de
quatre-vingts mètres de haut. Elle est de style gothique. Puis elles vont à Lorette en passant
sur le pont construit sur la Sarine, il a deux cent soixante-trois mètres de long et cinquante
mètres de haut. Elles passent à l'Ermitage de la Madeleine, traversent le pont du Gotteron qui
a soixante-quinze mètres de haut. Dans le vieux Fribourg, elles visitent l'église dédiée à Saint-
Jean-Baptiste, l'église Saint-Michel, le quartier Saint-Pierre avec l'hôtel des postes, et
terminent leur périple chez les Ursulines... Tout cela en une journée, à pied".

Le 10 juillet 1905, " Monsieur le doyen doit se rendre à Chapelle, commune faisant partie de
Cheiry, afin d'y célébrer la Sainte Messe : un des propriétaires de ce lieu fait bâtir une maison.
Aujourd'hui les ouvriers montent la charpente. Cet ouvrage présente beaucoup de périls, aussi
le maître a-t-il demandé d'offrir le Saint-Sacrifice afin d'attirer les bénédictions de Dieu sur les
ouvriers qui prennent part à ces travaux difficiles. De plus, le prêtre demeure là une grande
partie de la journée. Au moindre cri, il accourt craignant un accident. C'est une pieuse
coutume que nous tenons à vous faire connaître. Oui, il fait bon vivre au milieu d'une
population si pleine de foi. Lorsque la charpente est élevée, les ouvriers descendent, tous se
rassemblent et propriétaires, parents, ouvriers, amis prennent part à un banquet présidé par
Monsieur le doyen. Indirectement, nous avons pris part à cette fête de famille : un gâteau nous
a été donné parla maîtresse de maison..."

Première messe, le 31 juillet 1905

Pour la première messe de Monsieur l'abbé BONDALLAZ, originaire de Cheiry, les Sœurs
préparent leur chapelle. Elles fabriquent des oriflammes, des fleurs en papier. Elles
empruntent cinquante vases chez les gens de la commune. Elles font des massifs avec du
blanc, du rose et du rouge. Une dame a prêté les belles tentures de sa chambre.
Le jeune prêtre est entouré de huit autres prêtres. Un professeur de Fribourg assure le sermon.
Le jeune prêtre restera un mois avec le doyen.

Visite de Mère Romuald ROUSSOTTE, le 13 septembre 1905

Mère Romuald arrive à Fribourg. Les Sœurs de Cheiry essaient de téléphoner à celles Sœurs
d'Aumont (cf. p. 103), mais la personne qui est au récepteur ne comprend pas. "Nous avons
donné quarante centimes pour ne rien comprendre". De nouveau, les Sœurs sont appelées au
téléphone : "Est-ce possible... retourner à ce téléphone qui ne transmet que des sottises...".
Le lendemain, les Sœurs de Cheiry et celles d'Aumont prennent le train pour retrouver Mère
Romuald à Ottisberg, château loué par la congrégation. Elle est accompagnée de Sœur Marie-
Théodule et Sœur Saint-Arcade... Elles restent quatre jours ensemble.

Extraits de quelques lettres

"Nous recevons une belle carte d'Europe. Nous y découvrons notre chère France et cela
réjouit nos regards. Est-ce bien d'avoir tant d'attachement pour sa patrie ? Je le crois. Notre-
Seigneur aimait beaucoup Jérusalem puisqu'il pleurait en pensant à sa destinée ; nous
pourrions en faire autant. Le sort de notre pays est très malheureux à présent. Le changement
des ministres n'apporte guère d'améliorations. Hélas ! L'heure de la délivrance n'a pas encore
sonné. Notre Flat prononcé contribuera-t-il à apporter la paix... Nous sommes parfois très
anxieuses au sujet de toutes les agitations françaises !" (17 janvier 1905).

La pratique religieuse est intense à Surpierre. "Monsieur le doyen fait la distribution des
flambeaux en commençant par les hommes. Grand est notre étonnement quand nous voyons
défiler près de deux cents hommes. Ils s'avancent avec un respect vraiment édifiant. Ils
reçoivent le cierge bénit et l'emportent pieusement. Puis vient le tour des femmes...". (2
février 1905).
Quelques activités à Cheiry en 1906

Il semblerait qu'en 1906, il y avait trente-sept élèves de plus de six ans. Les Sœurs organisent
un "musée" demandé par l'inspecteur.

Le dimanche, la Sœur "secrétaire" qui tient le journal de bord visite les malades à Surpierre
après les vêpres. Elle prend quelquefois trois heures de son temps. Elle prépare quarante
jeunes de sept à douze ans au sacrement de confirmation. A la messe du dimanche, Sœur
Alphonse-Marie s'occupe des garçons et Sœur Sainte-Anne s'occupe des filles.

Les Sœurs participent aux réunions du Tiers-Ordre.

Elles ont acheté une machine à coudre pour quinze francs afin de rendre service à la paroisse
et aux familles.
Le 8 janvier 1906, les Sœurs ont les remerciements du conseil communal de Villeneuve pour
"la confection d'une aube et d'une nappe à l'usage de l'église de ce village qui est une annexe
de Surpierre".

Le 10 janvier 1906, elles écrivent: "Nous recevons du matériel de Fribourg, une pièce d'étoffe
avec des raies noires sur fond bleu pour confectionner des tabliers à manches longues pour
nos fillettes".

Elles possèdent aussi un jardin potager d'un are cinq cents. Elles ont peu de commodités.
Arrivées en 1904 avec quelques meubles, elles reçoivent de la Maison-Mère un harmonium,
un petit fourneau pour le repassage et des rideaux pour les fenêtres afin de se protéger du
froid. Monsieur le doyen leur offre une grande lessiveuse.

En novembre 1906, dix-sept Sœurs sont présentes dans le canton de Fribourg, à Cheiry, à
Aumont (cf. p. 103) et à Nuvilly (cf. p. 104).

Fêtes suisses à Cheiry

Le 1er janvier comme étrennes, les Sœurs ont eu un bâton de réglisse ! En Suisse, les étrennes
ne sont pas en vogue comme en France. La formule des vœux n'est pas la même. De tous
côtés, on peut entendre: "Bonjour ! Nouvel An !" et c'est tout.

Le 25 mars, c'est la grande fête pour la Suisse Romande. Beaucoup de gens font un pèlerinage
à la Vierge. Un Père capucin vient de Romont pour entendre les confessions toute la journée.

Le 8 mai : le jeu des œufs est une fête annuelle. Les jeunes gens ramassent des œufs dans tout
le village. Quand la provision est suffisante, ils se rendent à l'auberge, cassent les œufs et les
mangent en les arrosant de vin blanc. Ensuite, tous se distraient au son de la trompette et de la
clarinette...

Le 10 septembre : c'est fête de la Benichon, fête profane du pays.

Dans le village c'est une rumeur sans pareille. La coutume veut que l'on cuise les gâteaux
appelés Guichaule. Ils ont la forme d'un cercle. La partie supérieure est ornée de dessins au
milieu desquels se trouve du sucre réduit en miel par la cuisson.
Ces gâteaux sont accompagnés de croquets et de "merveilles". Ces "merveilles" sont
semblables à nos beignets français.

Evidemment il y a un bal. Les enfants de Marie doivent quitter le bal à la sonnerie de
l'Angelus sinon elles sont rayées de l'association. La fête dure trois jours et les Sœurs
occupent les fillettes pour qu'elles n'aillent pas à la fête.

Le 6 décembre, c'est la grande fête pour Saint-Nicolas, patron du canton de Fribourg, du
district de la Broye, de la paroisse de Surpierre, de la commune de Cheiry. "Monsieur le
doyen lui-même est beau comme un Saint-Georges".

Le 8 décembre, la fête de l'Immaculée-Conception est célébrée comme Noël. Tous les
habitants participent à la messe. La chorale exécute ses plus beaux chants. La célébration est
présidée par un "enfant de la paroisse", professeur à Fribourg.

Le 24 décembre au soir, les Sœurs vont à la messe de minuit à Surpierre à quatre kilomètres,
évidemment à pied et accompagnées de leurs élèves, des lanternes à la main. Des protestants
sont présents à l'office.

Au mois de décembre, Monsieur le doyen passe des diapositives sur la Russie, à Cheiry
d'abord aux hommes, puis aux femmes.

Le dimanche des Rameaux, les petits enfants suisses ont décoré de superbes rameaux
enguirlandés de fleurs rouges, bleues, violettes... Après la bénédiction des Rameaux, a lieu la
procession autour du cimetière et autour de l'église. Cela se passe très sérieusement et surtout
très pieusement.

AUMONT

Une école ouvre en 1904 avec Sœur Marie-Constance JOSSE, Sœur Marie-Joséphine
GAVOT, Sœur Marie-François d'Assise REIIF. Sœur Marie-Joséphine repartie à Dijon est
remplacée le 26 décembre 1905 par Sœur Marie Saint-Prudent BUZENET. Les Sœurs
d'Aumont semblent vivre dans une pièce unique. Cependant la commune d'Aumont fait
construire un collège.

En 1906, le régent Monsieur GENDRE quitte l'appartement communal. Les Sœurs
emménagent dans le nouvel appartement laissé vide. Elles sont heureuses d'écrire : "Au 1er
mai, nous aurons trois chambres de plus".

Les Sœurs de Cheiry et d'Aumont se rendent visite de temps en temps ; évidemment les trajets
se parcourent à pied. Elles sont ravies de se retrouver et apprécient la marche et le paysage.
"Je ne peux passer sous silence la beauté du paysage qui s'étend de Cheiry à Aumont, à
gauche et à droite, des montagnes très élevées, couronnées de sapins et couvertes de neige".

En 1912, la communauté est toujours présente, car le 24 décembre de cette année-là, elles
organisent la vente publique des meubles, vaisselle et linge de maison de la clinique
ophtalmique de Fribourg (cf. p. 93).

NUVILLY
Nuvilly, situé entre Cheiry et Aumont, ne possède en 1906 qu'une école mixte. Les élèves
sont trop nombreux pour un seul maître. L'administration oblige la commission scolaire du
village à organiser un local provisoire pour les filles. La Sœur institutrice loge à Aumont car
elle n'a pas de maison à Nuvilly.

Quatre kilomètres séparent les deux localités. La Sœur part avant le jour afin d'entendre la
messe à Nuvilly. L'hiver 1906 - 1907 est long et rigoureux. La neige tombe jusqu'au mois de
mars. Les écolières viennent au-devant de leur maîtresse, déblaye la neige et fraye le chemin.
La Sœur prend le repas de midi dans une famille amie.

Plus tard, pour éviter les allées et venues entre Aumont et Nuvilly, la municipalité offre à la
Sœur une petite maison non meublée au centre du village. Les dons en nature affluent de tous
côtés. Elle vient l'occuper avec une compagne.

En 1906, la classe commence le 17 décembre, les fillettes sont presque illettrées mais leurs
progrès sont si rapides qu'au premier examen, en mars 1907, Monsieur l'Inspecteur est
stupéfait et manifeste bien haut sa satisfaction.

Toutefois, la petite école provisoire ne peut accueillir toutes les filles. Le curé et l'inspecteur
pressent le syndic (maire) de construire une nouvelle école qui n'est achevée qu'en décembre
1908.

Enfin le 12 décembre 1908, les deux maîtresses et les quarante élèves sont fort heureuses
d'entrer dans la grande école. Une troisième Sœur arrive. L'école sera fermée en 1911.

Dans le canton de Fribourg, une autre école fonctionne à Grolley de 1906 à 1909.

A partir de 1913, la supérieure générale des Sœurs de Vitteaux, Mère Isaïe MATHIEU,
commence à rappeler en France les religieuses qui étaient au Pérou, en Suisse et en Belgique.
Privée de ses cent-trente-sept écoles, à la suite des lois de laïcisation de 1903, la Providence
avait appliqué à d'autres œuvres son inlassable dévouement.



(1) Mère Romuald ROUSSOTTE, supérieure générale de 1901 à 1907.
(2) Aujourd'hui, " Maison des Pauvres" de Düdingen.
(3) Mère Isaïe Mathieu, supérieure générale de 1907 à 1921.
(4) Cheiry est appelé aujourd'hui Cheyres.
(5) Ce texte s'inspire largement de ce journal de bord qui semble être écrit par Sœur
Alphonse-Marie MAZADE.
(6) Syndic : maire du village

				
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