Docstoc

Compte rendu - PDF

Document Sample
Compte rendu - PDF Powered By Docstoc
					 Compte rendu


« Spectacles/publications/informations »

     Bernard Andrès, Hélène Beauchamp, Claude Beausoleil, Bernard Benech, Andrée
     Condamin, Jean-Paul Daoust, Gilbert David, Claude Des Landes, Lise Gauvin, Jean-Cléo
     Godin, Pierre Mailhot, Éric Mérinat, Claude Poissant, Yolande Villemaire et Fernand
     Villemure
     Jeu : revue de théâtre, n° 4, 1977, p. 79-121.




Pour citer ce compte rendu, utiliser l'adresse suivante :
http://id.erudit.org/iderudit/28550ac

Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir.



Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique

d'utilisation que vous pouvez consulter à l'URI http://www.erudit.org/apropos/utilisation.html




Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'Université de Montréal, l'Université Laval et l'Université du Québec à
Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. Érudit offre des services d'édition numérique de documents

scientifiques depuis 1998.

Pour communiquer avec les responsables d'Érudit : erudit@umontreal.ca




                                                                                                        Document téléchargé le 6 July 2011 12:08
                                                 chronique/


                                                              spectacles

un pays dont la devise est                   me Jean Perraud (Berthelot Petitboi-
je m'oublie                                  re), pourtant excellent, qui lui donne
                                             la réplique. En fait, seul le recul que
Grande gigue épique de Jean-Claude Ger-      procure la lecture du texte permet de
main. Mise en scène de l'auteur. Costumes
d'Yvon Duhaime. Décors et éclairages de      dégager, à travers ces tableaux succes-
Claude-André Roy.       Avec Guy Lécuyer     sifs et "dépareillés", les constantes et
(Episode Surprenant) et Jean Perraud (Ber-   lignes de force, la complémentarité des
thelot Petitboire).    Une production du
Théâtre d'Aujourd'hui, à Montréal, du 11     vides et des pleins, des tons chauds et
novembre au 12 décembre 1976. Le texte       froids, — le dessin et le dessein.
est publié aux Editions VLB.                 Les indications scéniques constituent,
Notre théâtre ressemble aux courte-          du reste, un inter-texte souvent poéti-
pointes. Pièces détachées et rapaillées,     que, très éclairant, et précisant des
sketches et monologues alternés, gi-         nuances qui échappent au spectateur.
gues, rigodons et stépettes sont nos         Ainsi la "méfiance innée d'un robi-
"opéras de quat'sous". De l'une à l'au-      neux de bonne extrace" en dit plus
tre les motifs diffèrent, et le choix des    long sur les intentions de l'auteur que
teintes: l'essentiel - et le miracle — est   n'en peut laisser voir le jeu d'Episode
que l'ensemble soit harmonieux, vi-          Surprenant. Et lorsqu'apparaît Mau-
vant, coloré.                                rice Richard, l'air abattu et montrant
La dernière courtepointe de Jean-Clau-       "au monde squ'y a en dessous du nu-
de Germain s'inspire, elle, du pageant       méro NEUF", le spectateur devine-t-il
historique et de la "séance": grande         vraiment qu'il est "écrasé par ce qu'il
"gigue épique" en deux parties, huit         n'est pas ridicule d'appeler un des-
tableaux et deux épilogues, elle nous        tin"? De même, entendant la voix de
entraîne de Gaspé (pour planter la           Michel Normandin, (et même s'il a l'â-
croix) à Saint-Jérôme et Montréal            ge de s'en souvenir), reconnaît-il "ce-
(pour la porter), de Jacques Cartier à       lui qui fut et demeure le barde par ex-
Maurice Richard (ou du rond-de-jam-          cellence de notre Sport national"?
be à la rondelle), du coureur des bois-      Sans doute pas, mais ce sont là des
canadien errant aux "héros dlégende"         confidences utiles, des souvenirs émus:
des temps modernes. Sur scène, l'in-         comme lorsque, dans la courtepointe
terprétation de Guy L'Ecuyer (Episo-         terminée, on peut reconnaître dans un
de Surprenant) est si éblouissante           coin l'étoffe de la robe de Tante Elise
qu'on en oublie tout le reste — et mê-       ou l'habit de noces du grand-père!

                                                                                  74
Une fois ces indices reconnus, on suit            n'est pas un "bouffon". On ne saisit
d'ailleurs mieux les filiations et paren-          pas les harmoniques secrètes de cette
tés, depuis le coureur des bois "arrière          fresque si on n'est pas sensible au
ptit fi dvoyageur" et descendant d'un             jeu complexe, parfois trop subtil, des
"genre d'homme qui faisait pratique               oppositions et dénonciations à travers
d'indépendance à coeur d'année", jus-             lesquelles se dégage une recherche de
qu'aux considérations de Maurice Ri-              l'authentique légende — je dirais plus
chard sur les jeunes générations qui              volontiers d'une vérité mythique, la
"savent plusse de choses que moue",               seule valable.     L'antiphrase est au
mais qui "ont pardu lgoût dscorrer",              coeur du discours, comme l'anti-hé-
en passant par le curé de paroisse pris           ros est la vraie figure de l'héroïsme
entre l'Eglise de l'aggiornamento (le              Le tableau de la Passion est à cet égard
monsignor qui "s'habille de toute évi-            éclairant, car il repose sur deux affir-
dence chez Brisson et Brisson") et cel-           mations: l'impossibilité de "ré-sur-rec-
le des bérets blancs, et l'organisateur           tion-ner", et l'importance de l'anecdo-
politique démontrant à son neveu,                 te. Apparent constat d'échec, puisque
dans un discours enflammé qui est un              "l'agonie st'une spécialité NA-TIO-
chef-d'oeuvre du genre, que la politi-            NALLE! ", et que l'anecdote s'oppose
que est bien "une affaire de FAMIL-               à la geste. Ayant longtemps joué le rô-
LE! ". La courtepointe aussi; mais                le du Christ, Petitboire sait qu'il n'en
c'est en un sens différent qu'il faut             est rien. "Parsque, comme disait Mon-
l'entendre — plus vaste et plus beau,             sieur Lasalle, MOU-RIRE CE DU VÉ-
aux couleurs de la tuque des Patriotes!           CU": qui pourrait en dire autant de la
Il n'est pas indifférent que cet Episo-           résurrection? De même l'anecdote a
de Surprenant soit, d'entrée de jeu,              sur la légende l'avantage d'être vérifia-
un "robineux", et que Maurice Ri-                 blé, authentique; ou plutôt, Louis Cyr
chard se demande avec tristesse s'il              et Maurice Richard en témoigneront,




Petitboire (Jean Perreault) et Surprenant (Guy L'Ecuyer).            (photo: Daniel Kieffer)


SO
la vraie légende naît de l'anecdote.          vant: "on tait toute taillé dans l'étoffe
Comme Barbeau dans Ben-Ur, Ger-               du même sous-entendu... on avait tou-
main fait le bilan de nos échecs en mê-       te la même tache d'oubli... pis on hé-
me temps qu'il cherche à identifier nos       ritait toute du MÊME BLANC DMÉ-
héros. Tout compte fait, cependant,           MOUERE... qui, veux veux pas, nous
- malgré et à travers une apparente né-       donnait comme un air de famille..."
gation de l'héroïsme et de la légende —       Tout est là: toutes les composantes de
la quête de Germain est plus positive.        la courtepointe, ses demi-teintes, les
Je ne sais si nous avons enfin les "hé-       grands traits du dessin — et du dessein.
ros en couleurs" dont Ben-Ur déplo-           Il ne restait qu'à surpiquer: lier tout
rait l'absence; ceux de Germain sont,         ensemble l'anecdote et la légende, l'ou-
en tout cas, colorés et bien vivants!         bli et la mémoire, la famille et un pays
On pourrait presque dire que le vrai          qui aurait enfin "des héros dlégende,
souvenir naît de l'oubli, comme la lé-        des gran-z-hommes, une histouère pis
gende de l'anecdote. C'est à quoi son-        une culture". Point n'est besoin, alors,
geait Germain, bien sûr, en retournant        de se souvenir.
la devise du Québec1, comme on re-
tourne un gant: loin de l'abolir, on en                               jean-cléo godin
voit tout l'intérieur. Dans son savou-
reux langage, Episode Surprenant nous         1. En oubliant peut-être, cependant, que
l'explique d'ailleurs clairement, en ma-      "je m'oublie" n'est pas vraiment le contraire
                                              de "je me souviens". Serait-ce un lapsus?
niant le paradoxe comme un grand sa-




ma corriveau                                  las, la Corriveau: un visage à deux fa-
Pièce de Victor-Lévy Beaulieu. Mise en scè-
ne d'André Page. Décors de Jean Bélisle.      ces. On s'ennuie. On regarde cette
Costumes de François Barbeau. Eclairage       bande d'abrutis (bûcherons/version
de Claude-André Roy. Musique de Pierre F.     Théâtre d'Aujourd'hui) faire semblant
Brault. Avec Françoise Berd, Denis Choui-
nard, Ernest Guimond, Yves Labbé, Pierre      de mimer le pauvre peuple... On bail-
Lebeau, Gilbert Lepage, Guy Nadon, Evely-     le malgré leurs grimaces ridicules, leurs
ne Regimbald, Diane Ricard et Jacques Ros-
si. Production du Théâtre d'Aujourd'hui, à    grosses voix (la voix dans le masque,
Montréal, du 16 septembre au 24 octobre       dans la gorge, si au moins ils l'avaient
1976. Le texte est publié aux Editions VLB.   dans le cul) qui crachent... on s'endort.
Ce possessif est très personnel. C'est        Les joueurs ont l'air d'une annonce de
un féminin (on parle d'une femme,             Labatt. Le monde assis en rang d'oi-
sorcière disait-on) en doublure: la bon-      gnons (on n'a pas le choix) regarde se
ne et la méchante (elle tue son hom-          dérouler le procès de La Corriveau.
me pour en trouver un "vrai"). Une            Femme avant-gardiste s'il en était une.
à la recherche d'un. Evidemment, elle         L'apparition des deux Corriveau, du
ne le trouve pas, dans ce pays de peu-        père, et de la justice (une partie du
reux... Autour d'elle on tisse une toi-       plancher, du quai (? ), se lève) est par
le de fond qui ne remplit pas grand-          contre hallucinante. C'est la seule cho-
chose. Autour d'elle on organise une          se intéressante du spectacle. Il fau-
partie de... hockey!                          drait noter aussi cette autre apparition
Jos Violon va nous raconter son histoi-       de La Corriveau (la noire) et de Jos
re. Il ne raconte pas grand-chose et          Violon dans l'arbre/cage. Le reste est
son nom n'est qu'un prétexte. Et dans         grossier et tombe en ruines. En par-
ce cliché monumental que devient, hé-         lant de ruines, pourquoi cette idée

                                                                                        81
d'habiller des comédiens en guenilles         promène un peu partout ($$$); et
propres propres propres (les Glaneuses        maintenant une autre de nos femmes
ou mieux, le Panier Du Pauvre ne sont         célèbres devenue gadget. Encore une
pas loin, entéka), ou encore ce décor         fois, le Théâtre d'Aujourd'hui est un
verdâtre (ben oui, on le sait que c'est       théâtre d'hier.
l'île d'Orléans, le fleuve, la pêche          C'est ce que j'en pensions!
e t c . ) , on se croirait dans une disco-    P.S. Pis là on reprend le Pays dont la
thèque fuckée. Tout le spectacle est          devise est je m'oublie (... pas cher...
d'une symbolique nulle.                       une bargain genre K-Mart). J'suppose
Décidément le Théâtre d'Aujourd'hui           que c'est pour faire concurrence à Me-
se spécialise dans le folklore (quoi          dium Saignant (un TV Dinner pour af-
qu'en dise Sa Corriveau...): une Divah        foler Frankenstein).
qui finit (toujours la maudite gigue)
dans son village natal (comme quoi on                              jean-paul daoust
ne s'en sort pas hein! ): mais qu'on



ines pérée et inat tendu                      et qui permet aux personnages de noy-
Pièce en 3 "zakes" de Réjean Ducharme.        er leur détresse. Toutes les farces
Mise en scène de Claude Maher. Décors et      langagières qu'ils (se) font n'ont pas
costumes de Michel Demers. Musique de         plus la vertu de les dérider que le spec-
Michel Hinton. Avec Catherine Bégin, Fran-
ce Desjarlais, Michelle Deslauriers, Louise   tacle qu'ils se donnent désespérément
Gamache, Benoft Girard, Marc Grégoire,        l'un à l'autre pour compenser la tris-
Paul Savoie et Francine Vernac. Production
de La Nouvelle Compagnie Théâtrale, au        tesse du monde où ils ont débarqué.
Théâtre Le Gésu, à Montréal, du 20 octobre    Ils n'aboutissent qu'au rire le plus
au 17 décembre 1976. Le texte est publié      faux, car ils parlent trop de l'autre, le
aux Editions Leméac.
                                              vrai, auquel ils aspirent trop pour y
Crée par Y. Canuel en 1968, Ines Pérée        parvenir.
et Inat Tendu a inspiré en mai 1976           On s'explique mal des réductions aussi
l'adaptation Prenez-nous et Aimez-            simplistes à l'endroit de Ducharme qui
nous, de l'Organisation Ô, montée par         évite précisément le simplisme de la
G. Beauchamp. C'est avec une nouvel-          démonstration, par le truchement d'un
le version de la pièce que la NCT ou-         langage poétique éminemment théâ-
vrait sa saison 76-77 (avant un Strind-       tral, qui intègre au texte lui-même l'es-
berg et un Obaldia). Choix judicieux          sentiel des données scéniques et suggè-
pour son public? Difficile à trancher.        re à travers celles-ci le(s) sens de la piè-
Tout en mettant en scène deux jeunes          ce. Ainsi de deux accessoires, le vio-
gens aux prises avec des adultes, ce          lon d'Inès Pérée et le papillon d'Inat
spectacle s'adresse plutôt à ces derniers     Tendu, visibles au premier "rake", dis-
dont il dénonce à sa façon l'égoisme,         parus au second (volés par Isalaide) et
la convoitise et l'agressivité à l'égard      oubliés au dernier. A eux deux, dans
des jeunes. A sa façon, c'est-à-dire          la façon dont ils apparaissent, s'estom-
dans un langage poétique trop dérou-          pent, disparaissent pour ressurgir com-
tant pour une certaine critique ne voy-       me attributs d'autres personnages, ils
ant en Ducharme qu'un "profession-            rythment le mouvement dramatique
nel du calembour"... sans s'apercevoir        de cette pièce où deux jeunes gens per-
que ce qui fait le prix de ses jeux de        dent graduellement leurs illusions pour
mots, c'est qu'il les déprécie lui-même,      trop attendre ou exiger des adultes.
dans l'inflation verbale où il les baigne,    De même de leurs costumes: déjà, en

82
68, certain critique se permettait de            quatre escaliers dans lesquels s'engouf-
ne pas les trouver "beaux"! Ils n'ont            frent ou desquels surgissent alternati-
pas à paraître: ils sont ce qu'ils sont          vement les comédiens. Signalons, pour
puisqu'ils sont dans le texte. Il ne s'a-        marquer la cohérence du système tex-
visait pas, en outre, que les caout-             te-scène-sens, cette baignoire à roulet-
choucs du jeune couple, les gants de             tes du troisième "make", où plonge le
vaisselle et le maillot de bain d'Inès Pé-       gentleman-cambrioleur, seul personna-
rée, ont leur nécessité dans ce système          ge adulte à assumer son agressivité en-
théâtral où tout connote parfaite-               vers les enfants (seul à... " se mouil-
ment l'étrangeté de deux êtres hors du           ler"! ).
commun, caractérisés seulement par               Il reste que le spectacle est exigeant
l'ignorance où nous sommes tenus de              pour un public qui ne connaît pas Du-
leur origine et de leur destination.             charme, car, comme le confiait De-
Lise Gauvin a bien montré dans le Ca-            mers: "Ce n'est pas une pièce de par-
hier de la NCT, l'intérêt de cette nou-          ticipation, les personnages ne descen-
velle version "short and sweet". Elle            dent pas dans la salle. La communica-
impulse un nouveau rythme à l'ensem-             tion vient de ce qu'ils vivent dans le
ble par des coupures dans le texte ex-           décor. C'est une fenêtre sur un autre
plicatif et par la primauté accordée au          monde". Les comédiens n'en ont eu
langage visuel (objets et effets scéni-          que plus de mérite à évoluer avec ai-
ques). Tout ceci est habilement ex-              sance, aussi bien dans le décor qu'à
ploité par C. Maher à la mise en scène           travers le langage merveilleusement
et M. Demers aux décors et costumes,             grinçant de Ducharme.
qui intègrent parfaitement Louise Ga-
mache et Paul Savoie dans ce décor à                                     bernard andrès
deux niveaux superposés, reliés par




Ines Pérée (Louise Gamache), Isalaide (Catherine Bégin) et Inat Tendu (Paul Savoie).
                                                                        (photo: André Le Coz)

                                                                                          83
métamorphose
"Objets" de Claude Gauvreau (comprenant
les textes: Au coeur des quenouilles, la Jeu-
ne fille et la lune, le Prophète dans la mer
et Poème sans titre). Mise en scène de Mo-
nique Lepage. Décors et costumes de Ber-
nard Cournoyer. Musique de Jean Mar-
chand. Avec Pierre Beaudry, Thomas Fiel-
den, Anne Létourneau et Jean Marchand.
Une production du Centre culturel popu-
laire Le Patriote, présentée dans la salle Le
Patriote en Haut, à Montréal, du 22 septem-
bre au 16 octobre 1976.

          Mais quoi? Mais quoi?
          On me réveille par la torture.
                La Jeune fille et la lune
Le langage incarne une situation — la
commande — la crée. Gauvreau au Pa-
triote en Haut. D'abord c'est Au
coeur des Quenouilles, "objet" paru
dans le manifeste Refus global, et la           Anne Létourneau dans la Jeune fille et la
Jeune fille et la lune, tiré aussi d'un         lune.         (photo: Benoit Champroux)
premier recueil de pièces et de poèmes
dramatiques, intitulé les Entrailles. Et
le troisième : le Prophète dans la mer,
paru dans le recueil Sur fil Métamor-           bille, Gauvreau. De métal, de cages,
phose, ("objet" choisi par l'éditeur            d'éclairages ridicules... comme si son
Roland Giguère).                                verbe ne pouvait pas passer tout seul!
Mais la beauté convulsive était plutôt          Aussi bien le lire chez soi que d'aller
laide au Patriote en Haut. D'abord on           voir le cirque qu'on lui donne!
voyait surtout les convulsions. Pauvre          Des moments intéressants dans la Jeu-
Gauvreau! On peuple son univers de              ne fille et la lune, (mais elle aussi:
cosmonautes, de fioritures symboli-             pourquoi la faire si éthérée...). Et le
ques (le symbole: très important... en-         reste tombe dans de ridicules clichés
core! ) Et le langage, au lieu d'être           qui se veulent surréalistes (!) et qui ne
beau, cruel et/ou tendre, devient une           donnent qu'une bebelle de plus au co-
sorte d'excuse hystérique à un voyage           médien (cette rame métallique dans
sidéral! En plus on ajoute des diapo-           Au coeur des quenouilles).
sitives: comme ça on est sûr de ne pas          Métamorphose. Peut-être: la poésie
manquer son coup. On n'a qu'à se rap-           rendue stérile ici par le truchement
peler les Oranges sont vertes ou la             d'un spectacle inutile qui a l'air d'être
Charge de l'orignal épormyable ver-             d'avant-garde alors qu'il n'est que ré-
sion Ronfard pour voir aussitôt surgir          tro.
des extra-terrestres ou un genre "pre-
miers hommes sur la lune". On l'ha-                                 jean-paul daoust




84
les célébrations                               losophie que l'obsession de la mort dis-
                                               tance parfois de Margot, ne peut ce-
Pièce de Michel Garneau. Mise en scène de
Robert Duparc et Danièle Panneton. Costu-      pendant pas souffrir longtemps l'éloi-
mes et décor par Michèle Normandin. Mu-        gnement physique de "sa blonde".
sique de Marie Bernard. Créée le 2 août 1976   Les Célébrations sont la fête de l'a-
au Théâtre du Horla à St-Bruno. Avec Léo
Munger (Margot) et Normand Lévesque            mour, d'un amour entre deux associés
(Paul-Emile). Présentée à ce théâtre jus-      qui vivent leur septième anniversaire
qu'au 29 août 1976. Reprise au Centre          de vie commune hors des cadres de
d'essai de l'Université de Montréal, du 7 au
27 septembre 1976. Puis au Café-Théâtre        l'institution matri — ou patri-moniale.
Le Hobbit à Québec, du 14 octobre au 12        Ici, pas d'intrigue compliquée de style
décembre 1976 dans une production des co-
médiens eux-mêmes sous le nom des Pro-         boulevard, pas de tortures psychologi-
ductions Margot et Paul-Emile enr.             ques, pas de détours labyrinthiques,
                                               pas de pièges tortueux pour tâcher de
          "Je crois que ce texte appelle
                                               démasquer l'autre, pas de grands con-
          la simplicité"
                                               flits; autrement dit, Eros n'y a pas en-
                         Michel Garneau
                                               dossé un costume de héros.
- "J't'aime, Paul-Emile.
                                               Margot et Paul-Emile forment un cou-
- Moi aussi, Margot."
                                               ple de personnages extraordinaires par-
Y a-t-il façon plus simple de s'expri-
                                               ce que ce sont des personnes "ben or-
mer mutuellement son amour? Oui,
                                               dinaires" qui font des choses "ben or-
peut-être, mais alors là ça ne s'écrit ni
                                               dinaires". Paul-Emile essaie d'arrêter
ne se dit, ça se fait; et c'est un specta-
                                               de fumer parce que la mort lui fait
cle que j'attends encore de voir sur nos
                                               peur. Margot, pour la même raison, se
scènes.
                                               saoule aux martinis, un "bon" jour.
Dans les Célébrations, ces répliques           Par souci d'être en meilleure santé, les
sont un leitmotiv qui revient à chacun         deux essaient une cure macrobiotique
des huit tableaux de la pièce, et lui          qui conduit Margot à tomber d'inani-
donnent son ton. Un ton en demi-               tion et Paul-Emile à s'offrir un plantu-
teintes, sur un mode mineur, en un jeu         reux repas au restaurant...
d'effleurements plutôt que d'affronte-         Tout aussi simple qu'elle puisse pa-
ments.                                         raître, la pièce n'est pas pour autant
Margot, une psychologue, réussit à ou-         insignifiante. Des thèmes comme la ja-
blier la grille de sa spécialité et rejoint    lousie, l'amour, le mariage ou la santé,
son compagnon par le biais de sa sen-          le suicide, la mort, sont autant de su-
sibilité qu'elle sait plus simplement é-       jets graves déposés finement sur le
couter. Paul-Emile, professeur de phi-         seuil de notre réflexion, au cours d'un
                                               spectacle où la distance joue un rôle
                                               important; distance d'abord dans le
                                               texte quand, à tour de rôle, les person-
                                               nages parlent d'eux-mêmes à la troi-
                                               sième personne et sur un ton mélodi-
                                               que; distance effacée ensuite, car, au
                                               Café-Théâtre Le Hobbit, aucun specta-
                                               teur n'est éloigné des comédiens de
                                               plus de six mètres environ.
                                               Dans une telle atmosphère et avec un
                                               tel jeu, il se dégage du spectacle les
                                               Célébrations une agréable impression
                                               de complicité et d'intimité avec les
Normand Lévesque et Léo Munger.                personnages et les comédiens. Et cette
                (photo: François Rivard)

                                                                                   85
impression est renforcée au dernier ta-           se très souvent le coeur froid par son
bleau quand Margot, en réponse à la               aspect cérémonieux et organisé, les
demande en mariage que Paul-Emile                 Célébrations représentent tous les pe-
vient de lui faire, s'esclaffe d'abord -          tits moments très ordinaires de la vie
au point que ce dernier en reste tout             quotidienne où, pour une raison ou
désemparé - et ajoute à cette premiè-             une autre, on a l'envie de fêter, et sans
re réponse, que leur union, leur vie à            cérémonie.
deux tient davantage à leur intimité et
complicité qu'à un contrat de mariage.                               fernand villemure
A rencontre d'une célébration qui lais-



coup de sang
                                                  auraient pu traduire théâtralement l'é-
Pièce de Jean D'Aigle, mise en scène par          vénement.
André Montmorency. Dispositif scénique
et costumes de Wendell Dennis. Toiles de          Coup de sang situe les personnages
fond de Charles Lemay. Eclairages de Fran-        dans la paysannerie relativement aisée
çois Bédard. Bande sonore de François As-         du Québec, en début de siècle. Une
selin. Avec Andrée Lachapelle (Julie), Mu-
rielle Dutil (Marie), Béatrice Picard (la Mè-     maison où vivent la Mère (évidem-
re), Pierrette Robitaille (Irène) et Gilles Re-   ment! on est au Québec), Julie sa fille
naud (Henri). Une production du Théâtre
du Nouveau Monde, présentée à Montréal            célibataire approchant la quarantaine,
du 12 novembre au 11 décembre 1976. Le            et Marie, belle-soeur de Julie. Julie se
texte, avec illustrations de Charles Lemay,       plaint à Marie du vide de son existen-
est publié aux Editions du Noroît.
                                                  ce dans le cadre étroit de la vie à la
La peinture au service de la dramatur-            campagne; elle se sent asphyxiée. Elle
gie? Une scène métamorphosée en                   hasarde même quelques propos dénon-
toile animée? Devant Coup de sangTe               ciateurs contre la religion qu'elle ac-
spectateur se demande s'il assiste à une          cuse d'être responsable de sa situation.
représentation théâtrale ou si on l'a             Ses paroles ébranlent la foi naive de
invité à un vernissage. A plusieurs mo-           Marie pour qui être baptisé est un pri-
ments de la pièce de Jean D'Aigle, on             vilège et qui suppliera Julie: "Trouble-
projette sur fond de scène des oeuvres            moi pas... enlève-moi pas la croyance."
du peintre Charles Lemay. Il est per-             Marie     constatera     désespérément:
tinent de questionner ce recours aux              "C'est pas d'ma faute si j'ai la foi."
tableaux puisqu'ils apparaissent aux              Accompagnés de la Mère, Irène, la niè-
instants prétendument tragiques de la             ce de Julie et Henri, son fiancé, font
pièce. En fait, ces toiles "décorent"             leur entrée. L'intrusion d'un homme
la scène. Elles tiennent lieu d'alibi             dans ce milieu de femmes seules dé-
plutôt que d'arguments. Ainsi à l'ar-             clenchera le grand drame. Au deuxiè-
rivée d'Henri, fiancé d'Irène, tous les           me acte, Henri a épousé Irène; ils ont
personnages se disposent sur le pla-              deux enfants et habitent la maison de
teau dans le même ordre que les figu-             la Mère. Un soir, en l'absence des au-
res sur la toile projetée en arrière-plan;        tres femmes, Julie se retrouve seule a-
il s'agit de faire comprendre la relation         vec Henri. Et c'est alors que survient
qui s'établira, à l'acte suivant, entre           ce qui était fatalement prévu. Après
Henri et Julie, la vieille fille encore           des hésitations et beaucoup de dis-
jeune. Sauf que le procédé pèche par              cours du style: "Je t'en prie, continue
son manque de subtilité et que c'est              pas de me réveiller... laisse-moi dor-
par un jeu approprié que les acteurs              mir", Julie se donne à Henri. Consé-

86
quence tragique de cette liaison cou-         sible pour ces personnages que l'auteur
pable: le suicide d'Irène.                    a lâchés comme des bêtes sauvages tra-
A l'exception d'Henri, personnage-ins-        quées par le fameux destin et pris dans
trument du destin, la pièce présente          un engrenage. C'est cette vision dé-
un monde uniquement féminin. La               passée du tragique, non-historique, que
couleur de ce monde, c'est la couleur         véhicule toute la pièce. Le monde est
noire de la terre. Cette terre incarne        une machine mue par une force mysté-
le déterminisme qui fait de la femme          rieuse et méchante qui gouverne l'exis-
un être entièrement passif, en attente.       tence des hommes. Les hommes ne
Un personnage dit à un moment don-            peuvent rien faire et lorsqu'ils tentent,
né: "Ici, c'est la vallée des larmes."        bien faiblement, de se soustraire à cet-
Comme tout le monde le sait, pleurer          te force, ils sont punis, bien sûr.
relève de la nature féminine; cette val-      Les divers éléments statiques de la piè-
lée est donc habitée par des femmes.          ce traduisent cette vision fataliste. La
On doit accepter le sort d'être femme         représentation de Coup de sang est
et se taire, ou se plaindre comme le          pour le moins déplacée: elle constitue
font si bien les personnages de Coup          un anachronisme insupportable. Les
de sang.                                      personnages de cette pièce seraient
Une terre que le paysan n'ensemence           sans doute plus à l'aise dans un roman
pas est infertile; de même la femme           de la période pré-Anne Hébert. Coup
n'a pas sa raison d'être si elle ne pro-      de sang représente un recul difficile-
crée pas. Dans cette pièce tout ce que        ment acceptable dans la dramaturgie
la femme porte en elle, c'est le passé:       québécoise. Voilà une pièce qui mani-
son corps et son coeur ressemblent à          festement privilégie le texte, n'utili-
cette chambre où la Mère accumule             sant pas de matériau véritablement
des souvenirs, objets mortuaires. Jus-        scénique. On a là du théâtre parlé qui
tement, dans ce quatuor féminin, la           trouverait dans la radio un canal de
Mère joue une partition importante.           transmission plus adéquat que la scène
C'est elle la propriétaire de la terre; el-   d'un théâtre. D'ailleurs même le texte
le exerce son droit de propriété sur les      se présente comme une forme verbale
biens et les êtres. Elle les conserve         qui tente de dépasser son contenu.
sous sa domination. Et Julie, sa fille        Coup de sang, il faut bien le dire, ne
qui ne veut pas lui ressembler, femme         constitue aucunement un apport posi-
spleenique qui se regarde vivre, ne par-      tif au théâtre québécois qui aurait très
vient qu'à crier: "Faut qu'y arrive           bien pu se passer de cette longue plain-
quelque chose. Qu'on s'évade".                te plate.
L'évasion, dans la parole ou la mort,
semble justement la seule solution pos-                               pierre mailhot


kié-con-pétan                                 jouait sur le thème du congrès d'une
                                              façon assez humoristique et piquante.
Création collective par l'Organisation Ô,
unique représentation, le vendredi 5 novem-   De même façon, le spectacle a su tirer
bre 1976, au Congrès du Conseil du Québec     profit des domaines propres aux spé-
de l'Enfance exceptionnelle (CCQEE). Cen-     cialistes concernés, c'est-à-dire les con-
tre municipal des Congrès (Hôtel Hilton de
Québec). Animation, pertinente à leur tra-    gressistes-spectateurs. Sur le mode du
vail, de quelque 4000 congressistes sur le    comique, utilisant la moquerie, l'iro-
thème: "Qui est compétent? "                  nie, la satire et un humour souvent
Comme on peut s'en rendre compte,             grinçant, le spectacle a su captiver du-
le titre du spectacle, Kié-con-pétan,         rant plus de deux heures une foule de

                                                                                     87
près de 4000 spectateurs assis en rang        ment dans un aspect ou l'autre de
d'oignons sur des chaises droites. Et         l'exercice de leur profession, que pour
qui plus est, stimuler la réflexion de        les profanes-spectateurs qui pouvaient
ces congressistes qui venaient de passer      goûter les divers moments, parfois
une journée de travail dans divers ate-       émouvants, parfois comiques, d'un
liers.                                        spectacle joué avec mesure, sans
En m'appuyant sur les propos de plu-          "charriage" émotif, sans bavure, sans
sieurs spectateurs, je puis affirmer que      cabotinage ni complaisance.
j'ai rarement assisté à un spectacle          A ces observations, on pourrait ajou-
commandé aussi juste et pertinent.            ter les remarques suivantes: le specta-
De la "célèbre" doctoresse Ornitho            cle a été créé collectivement par les
Logue qui s'exprimait dans le plus aca-       dix comédiens de l'Organisation 0,
démique langage "hexagonal", à l'en-          guidés par des spécialistes de l'enfance
fant "garroché" d'un spécialiste à l'au-      exceptionnelle dans l'élaboration du
tre, en passant par l'émission télévisée      contenu brut; élaboré en trois semai-
où "Giguère" interviewe des "édiqués"         nes dans des conditions difficiles, le
et des spécialistes, on sentait à travers     spectacle n'a été présenté qu'une fois
ce grossissement théâtral judicieux la        devant près de 4 000 personnes par un
justesse des images projetées.                groupe plutôt habitué de jouer devant
 Le spectacle était donc intéressant et       de petits publics.
valable tant pour les spécialistes-spec-
tateurs qui se trouvaient visés directe-                        fernand villemure



médium saignant (revisited)                   retrouverons-nous à Pâques... ou à la
Pièce de Françoise Loranger. Mise en scène    Saint-Jean? "Médium saignant ou L'é-
d'Yvan Canuel. Décors et éclairage de Hu-     ternel Retour"! A voir et à revoir, par
go Wuëthrich. Supervision des costumes de     les Bleus, les Rouges et les autres! Du
Claude Gagnon-Choquette. Bande sonore
de Mychèle F'ortin et Paul Marchand. Avec     cru, du cuit et du recuit! Du sport et
Alpha Boucher, Claude Broissoit, Michel       de l'action! L'important-c'est-de-par-
Côté, Rolland D'Amour, Thomas Donohue,        ticiper! Coûte que coûte. Obligé.
Jean Duceppe, Yvon Dumont, Jacques Ga-
lipeau, Roger Garand, Roger Garceau, Eric     Pièce à voir. Pièce-avoir. Pièce action
Gaudry, Marcel Gauthier, Monique Joly,        et obligation. Pièce-piasse!
Madeleine Langlois, Robert Maltais, Alain
Montpetit, Lucille Papineau, Jean Ricard,     Ouf!... (Si la critique ne pouvait plus
Pascal Rollin et Serge Turgeon. Production    se défouler sur un spectacle à défoule-
de la Compagnie Jean Duceppe, présentée       ment collectif!...) Ceci étant dit pour
au Théâtre Port-Royal, à Montréal, du 4 no-
vembre au 18 décembre 1976, du 25 janvier     l'aspect commercial, trois autres cho-
au 6 février 1977 et en tournée au Québec.    ses:
Le texte est publié aux Editions Leméac.
                                              1- Pour ne pas les avoir reçus, comme
La grosse affaire! 97% de moyenne             promis par la Cie, je ne peux rendre
d'assistance! 22 000 spectateurs au           compte des changements exacts appor-
bout du premier mois! Et ça conti-            tés à la/aux version(s) 76 de la pièce.
nue! Avant les élections, c'était la piè-     2- On ne saurait reprocher à Médium
ce à voir pour bien voter; après, la piè-     saignant le simplisme de sa démarche.
ce à revoir pour tirer à vue sur ceux         Pontaut a déjà parlé d'une "démons-
qui avaient mal voté (Anglais, Italiens,      tration politique à la recherche d'une
etc.). Prolongement jusqu'aux fêtes           forme scénique". Du temps de la Co-
(pour la "revisiter" en famille). Repri-      médie-canadienne, où Y. Canuel l'avait
se en janvier... pour le nouvel An. La        montée en 1969, on avait déjà relevé

88
"la volonté de convaincre, d'influen-
cer et de provoquer le public", dans ce
spectacle "foncièrement démagogique
en raison des outrances sur lesquelles
il repose et des instincts qu'il essaie de
réveiller, et cela indépendamment des
convictions politiques profondes de
chacun" {la Presse, 11/01/70). La na-
ture de ce spectacle, Jean Duceppe n'a
fait que l'exploiter à sa façon, c'est-à-
dire avec un sens aigu du "showbizz":        Le conseiller Ouellette (Jean Duceppe).
en misant sur la publicité indirecte of-                        (photo: François Renaud)
ferte par la période électorale, puis sur    Hystérique prêtant au rire avant mê-
le filon que la nouvelle situation politi-   me d'ouvrir la bouche (pour dire du
que ne faisait qu'enrichir. Il est amu-      reste des choses très pertinentes —
sant de noter avec quel nouveau zèle         qu'on n'entendait pas — sur les immi-
Radio-Canada s'est prêtée au jeu en          grants leurrés successivement par tous
filmant la sortie du spectacle, pour ses     les gouvernements) etc.. La scène la
informations, à la veille des élections,     mieux réussie, dans le sens du psycho-
puis en "accordant une entrevue" à           drame et de l'exorcisme de groupe
J. Duceppe lors de l'affaire des graffi-     chers à Loranger, est sans doute la
tis (avec en arrière-plan l'affiche du       séance des "J'hais" que s'assènent mu-
spectacle... Pauvre Eric McLean qui          tuellement comédiens et public, dans
devenait en chair et en os le "maudit        une vague de défoulement collectif.
Anglais" de la pièce, pour s'être élevé      Mais on garde tout de même un goût
dans le Star du 27 novembre contre           amer en quittant la salle, à la pensée
"the crudest kind of racial expressions      (si l'on a embarqué) que tout cela n'é-
against Italians, against all immigrants     tait que fiction dans un théâtre de
and against the anglophons"!).               luxe (l'accès à la PDA n'est guère à la
3- Beaucoup de bruit pour un specta-         portée de toutes les bourses), pour une
cle qui, au départ, chamboulait avec         Cie dont la "souplesse" de program-
raison les habitudes du Port-Royal (et       mation et la politique artistique don-
si, effectivement, par son entreprise        nent pour le moins à réfléchir (Sainte
d'exorcisme de la peur, il eut un quel-      Carmen de la Main, de M. Tremblay,
conque impact sur l'électorat montréa-       à l'affiche pendant les Jeux, suppri-
lais (?),tant mieux, à condition, com-       mée à la rentrée (avec dédommage-
me j'ose le croire, que le vote du 15        ment) et remplacée par une traduction
novembre fut l'effet d'une longue ma-        d'un boulevard américain, plus renta-
turation politique du peuple québé-          ble assurément). Faut-il payer ce prix
cois, et non celui d'un réflexe raciste      pour, au hasard des programmations,
sans portée aucune). Il reste que la         tomber sur une bonne pièce québécoi-
structure de "participation" mise de         se alliant rentabilité et, diront certains,
l'avant par J. Duceppe, s'avère bien         efficacité politique (au niveau de
faible, fausse et démagogique (scéni-        l'exorcisme de la crainte ancestrale)?
quement parlant): ponctuation de cha-        Souhaitons seulement qu'à ce prix-là,
que propos de l'Anglais par un geste         et à l'issue de cette série de représen-
obscène à la salle (qui ne manquait          tations, l'abcès de la peur soit définiti-
pas, bien sûr, de réagir - mais est-ce là    vement crevé.
de la participation?); présentation de
l'Italienne (Monique Joly) comme une                               bernard andrès

                                                                                    89
gapi                                                       pièce on découvrira chez Gapi, le sé-
                                                           dentaire, un embryon de rêve de dé-
Pièce d ' A n t o n i n e Maillet. Mise en scène
d'Yvette B r i n d ' A m o u r . Décors et éclairages      part avec Sullivan; et chez Sullivan, le
de R o b e r t Prévost. C o s t u m e s de François        nomade, la nostalgie de finir ses jours
Barbeau.         Avec Gilles Pelletier (Gapi) et           dans le fanal de la dune, en compagnie
Guy Provost (Sullivan). Une p r o d u c t i o n du
T h é â t r e du Rideau Vert, présentée du 25              de son ami Gapi.
n o v e m b r e 1976 au 8 janvier 1 9 7 7 . Le t e x t e   La Sagouine, à travers ses jongleries so-
est publié aux Editions L e m é a c .
                                                           litaires, nous avait déjà fait connaître
Dans la géographie dramatique d'An-                        son "houme". Comme le dit l'auteur
tonine Maillet, deux nouveaux reliefs                      elle-même: "Gapi n'est pas de moi, il
viennent d'apparaître: le pêcheux Ga-                      est de la Sagouine". La parole de la
pi et le navigueux Sullivan. Cette fois,                   Sagouine avait créé une image de Gapi.
ce sont deux reliefs masculins: Gapi                       Aujourd'hui c'est au tour de Gapi
qui s'étend sur la dune tout le long de                    d'accéder à la parole, ainsi d'exister
la côte maritime; Sullivan qui surgit                      non plus comme image mais comme
sur cette dune, pour un court temps,                       personnage. Il est réveillé un matin
venu de loin, de "l'eau pus creuse".                       par les cris plaintifs des goélands. Il
On pourrait même ne parler que d'un                        surgit alors des rochers de bord de
seul relief à deux versants, l'un tourné                   mer, des amas de bois mort sur le sa-
vers l'intérieur familier du pays, l'au-                   ble, des bruits de vagues. Les premiers
tre regardant vers le vaste monde in-                      mots de ce solide pêcheux de soixante-
connu. Car Sullivan et Gapi sont nés                       dix ans, sorte de géant, sont pour en-
de la même terre mouillée d'eau salée                      gueuler les oiseaux criards: "Ah! far-
qui avait déjà enfanté la Sagouine, Ma-                    mez-vous, mes petits godêche de sa-
riaagélas, Evangéline. Au cours de la                      cordjé de volailles épluchées! Vous




Sullivan (Guy Provost) et G a p i (Gilles Pelletier).                           ( p h o t o : G u y Dubois)


90
pourriez pas laisser un houme s'arpo-       ries" sur scène. Les personnages d'An-
ser un matin sus deux, toujou'ben?".        tonine Maillet occupent la scène pour
Ce sont donc les cris des goélands qui      dire leur vie. Pourtant ses pièces à uni-
sortent Gapi de l'ombre pour le faire       que personnage se situent aux antipo-
entrer en scène, pour le faire vivre de-    des du monologue narcissique. La pa-
vant le spectateur. Durant toute la         role dans le théâtre d'Antonine Maillet
première partie de la pièce, Gapi rem-      n'est point parole qui se regarde, paro-
plira seul l'espace de la dune. A la fin    le-miroir, mais parole qui projette une
de cette première partie, Gapi, avec        vie à l'extérieur, et non seulement
une mélancolie traduite cependant           l'existence d'un individu solitaire, mais
dans un langage rude, regrette son          la vie d'un groupe: Gapi porte la paro-
vieux compagnon Sullivan: "...Ben far-      le des hommes de la côte, "du monde
me ta goule, Gapi, i'reviendra pus, ton     du coumun", des pêcheux comme Boy
Sullivan, pus jamais! Faudra que t'ap-      à Polyte, Toine à Majorique, le vieux
prenis à vivre tout seul, asteur, et pus    Ben et tous les autres.
jamais espérer parsoune... Ya pus par-      Pour faire parler ses personnages, l'au-
soune". C'est à ce moment précis que        teur a recours à ce qu'on pourrait
du fond de la scène apparaît Sullivan.      nommer des "adjuvants dramatiques".
Et la deuxième partie s'ouvre sur un        Dans la Sagouine, ils prenaient la for-
dialogue entre Gapi et Sullivan. Ce         me d'objets: le sceau d'eau et la va-
dernier fera miroiter devant les yeux       drouille, la chaise berçante, les cartes
de Gapi les merveilles des terres loin-     de souhaits dans le monologue sur
taines, l'invitant à quitter sa dune.       Noël. Dans Gapi, les goélands remplis-
Gapi, de son côté, sollicite Sullivan       sent cette fonction instrumentale.
pour qu'il reste à terre afin qu'à eux      Ainsi c'est au moment où il n'entend
deux ils poursuivent la recherche des       plus crier les oiseaux et qu'il constate
trésors que cache le pays de la côte:       qu'ils sont tous partis que Gapi est
"Y a de la place pour deux sus la du-       amené pour la première fois à faire al-
ne, Sullivan. Pis ma light éclaire assez    lusion à Sullivan. Après un long cri de
loin pour que deux gardiens se parta-       goéland, Gapi croyant entendre "le
giont la job". Sullivan ne pourra pour-     boiteux", ce vieil oiseau infirme deve-
tant pas résister à la voix de la sirène    nu son compagnon, se précipite et
du "grous steamer à deux cheminées".        tombe à l'eau. Les cris des goélands
Il repart, laissant Gapi seul garder sa     alimentent ce monologue qui se trans-
"light".                                    forme ainsi en dialogue, et font rebon-
On peut ainsi observer que la pièce         dir l'action.
d'Antonine Maillet emprunte la forme        Bien que les réflexions de Gapi, ses
du cercle. La deuxième partie se ter-       commentaires sur le monde, ne relè-
mine avec Gapi seul sur la dune, et         vent pas d'une conscience toujours
comme au début il s'adresse aux goé-        claire de l'importance des rapports so-
lands sur le même ton que dans sa pre-      ciaux comme base d'explication de sa
mière réplique: "Ah! farmez-vous,           situation, il sait parler avec justesse
vous autres, satrée bande de godêche        des conditions de vie des pêcheux
de volailles épluchées!... Allez-vous-      comme lui. Il possède assez de perspi-
en chiauler ailleurs, pis laissez un hou-   cacité pour percevoir que c'est sa posi-
me jongler en paix icite!". Si l'on est     tion sociale de petit pêcheur qui dé-
quelque peu familier avec le théâtre        termine en grande partie son existen-
d'Antonine Maillet, on sait que ses         ce: "Je le connais, le Sullivan, i'va dire
personnages vont d'abord parler. La         que ça va mal icitte par rapport que
Sagouine nous a habitués aux "jongle-       nos genses avont pas assez de jarnigoi-

                                                                                   91
ne, et pis savont pas s'organiser, ni se      verdeur. Au début des retrouvailles de
débrouillarder. Je veux le ouère, lui,        Gapi et de Sullivan, le voyageux racon-
se débrouillarder avec un minot de co-        te à Gapi les découvertes qu'il a faites
ques par jour pour tout revenu". La           autour du monde:
mer dans son discours n'est pas pré-                        I
                                              "Sullivan — a des bambous, pis des
sentée comme élément de plaisir ou de         girafes, pis des ananas.
vague rêverie romantique: "...pour            Gapi Des quoi?
nous autres, c'est un gagne-pain et pis       Sullivan -Des ananas. C'est comme
une back-yard, ça fait que j'allons           une manière de... (il fait des gestes).
point patauger dedans pour nous amu-          Ça ressemble aux tétines de la Sainte.
ser". La mer c'est ce qui fait vivre le       Gapi —Ah!... c'est si râcheux que ça?
pêcheux et souvent aussi le fait mou-         (...)
rir: "Je t'avais-t-i pas dit que la flaca-    Gapi —Ben nos poumes du mois
toune c'avait jamais tué un houme?            d'août à nous autres sont pus douces
La mer, oui. Ça en a pris un pis un au-       que les tétines de la Sainte, je pouvons
tre".                                         pas nous plaindre. Ça ressemblerait
La qualité première de ces deux per-          putôt à ceuses-là de la belle Carmélice,
sonnages d'Antonine Maillet réside            à mon dire. Ça fait que j'avons point
dans le fait qu'ils sont vivants, maté-       affaire à changer nos poumes à la Car-
riellement vivants. Et leur langue            mélice pour les nanas des vieux pays."
constitue le matériau brut qui véhicule
cette vie. Ce matériau prendra sou-                                 pierre mailhot
vent, d'ailleurs, des accents pleins de


la baie des Jacques
                                              argent pour s'habiller, pour bouffer
Pièce de Robert Gurik. Mise en scène de       jusqu'à en crever, pour baiser à défaut
Michel Côté. Présenté au Cégep Lionel-
Groulx par les finissants de l'Option-Théâ-   d'aimer. Parallèlement on peut suivre
tre (sections "Interprétation" et "Produc-    Louis, un autre travailleur, dans toutes
tion").
                                              les phases de l'ivresse.
Disons d'abord que les étudiants de           Les trois Jacques et Louis semblent
Lionel-Groulx ont bien fait leur tra-         avoir trois problèmes principaux: l'ab-
vail. Si le spectacle donné à Sainte-         sence de femmes, l'absence de bière en
Thérèse avait visé uniquement à met-          canettes, l'absence de cigarettes en pa-
tre en valeur les finissants de l'Option-     quet. Problèmes réels sans doute, lar-
Théâtre, le but aurait été atteint. Mais      gement décrits dans les journaux, d'ail-
la pièce prétendait à autre chose. Il         leurs. Mais ne cherchons pas à appren-
s'agissait, d'après le programme lui-         dre dans la pièce que de nombreuses
même, d'une analyse des conditions            secrétaires ont démissionné parce
dans lesquelles vivent les travailleurs       qu'elles devaient travailler dix heures
de la Baie James. Or l'analyse est ex-        par jour, ou qu'il y a de nombreux ac-
trêmement superficielle et la descrip-        cidents sur la route parce que les ca-
tion elle-même très partielle.                mionneurs sont payés au voyage; en
La pièce, d'ailleurs, ne nous présente         somme, ne cherchons pas à connaître
pas le travail mais les "loisirs" des ou-     ce qui caractérise vraiment les condi-
vriers. L'essentiel se passe dans une         tions de travail. Il faut croire que les
ville de plaisir, Matshutenau, où les         travailleurs n'ont de vie que nocturne.
trois Jacques — symboles de l'ensem-          Passons là-dessus et admettons que la
ble des travailleurs, vont dissiper leur      description est juste. On attendait une

92
analyse qui nous révélerait les causes        sement, les travailleurs ont passé le
des problèmes. Quelles sont-elles d'a-        temps de "la charité s'il-vous-plaît
près Gurik?                                   messieurs dames".
Il y en a deux: la rapacité des com-          La pièce de Gurik ne tient donc pas
merçants représentée par un couple de         ses promesses. Il y a bien, à la fin de
profiteurs qui dirigent Maschutenau,          la pièce, une tentative d'analyse de la
et le désir de consommation des tra-          justice au service du pouvoir mais si
vailleurs eux-mêmes! Qu'il y ait à la         énorme, si caricaturale qu'elle perd
Baie James des patrons qui s'enrichis-        beaucoup d'intérêt. Gurik qui dédie
sent grâce au travail des autres, cela,       sa pièce à Brecht ne se souvient-il pas
Gurik ne le mentionne pas. Que la             des conditions pour qu'une pièce soit
frustration sexuelle soit soigneusement       réaliste, et au service du peuple? Cer-
entretenue (on ne trouve à la Baie Ja-        tes les techniques brechtiennes sont
mes que des films de sexe, que des li-        employées et bien employées, donnant
vres de sexe) cela est sans doute dû au       lieu à des tableaux réussis: tel celui
hasard, ou à la générosité des patrons        qui juxtapose un duo d'amour et une
qui, c'est bien connu, donnent aux tra-       scène de bordel. Mais la technique de
vailleurs ce qu'ils désirent. Que la so-       Brecht était au service d'une idéolo-
lidarité des travailleurs soit rendue dif-    gie révolutionnaire et Gurik s'en sert
ficile par la division syndicale échappe      en la vidant de son contenu.
complètement à Gurik. Pour lui, soli-         La pièce de Gurik reste alors dans la
darité semble se confondre avec chari-        plus pure tradition populiste qui ne
té. On a droit à un odieux couplet sur        présente des travailleurs que leurs fai-
la solidarité qui se résume ainsi: un des     blesses et leur ridicule et jamais leur
Jacques ayant besoin de 1000 dollars          force et leurs luttes contre la classe do-
s'avance, demande que chacun lui don-         minante.
ne un dollar et devant le silence s'ex-
clame: "Vous n'avez pas l'habitude de                             andrée condamin
savoir ce qu'est la solidarité". Heureu-



marie pontonnier, fille du roi
Pièce de François Beaulieu. Mise en scène     féminine tienne davantage d'une fonc-
de Daniel Simard. Conception visuelle de      tion lyrique et/ou épique que d'ex-
Claude Pelletier. Musique de Jean-Marie       ploits distinctifs de femmes (de la
Moncelet et Paul Picard. Avec Anouk Si-
mard, Marie Codebecq, Louise Lambert,         Femme?), n'empêche pas que cet em-
Danièle Panneton, Jean-Denis Leduc, Nor-      ploi se présente comme un modèle
mand Chouinard et Jacques L'Heureux.
Une production du Théâtre de la Manufac-      stratégique où l'amour (éros) et la lan-
ture, présentée au Centre d'essai de l'Uni-   gue (ethos) s'investissent de connota-
versité de Montréal, du 14 octobre au 6 no-   tions sociales de libération. Ainsi la
vembre 1976.
                                              femme (h)éroique tend à remplacer la
Qu'est-ce qu'un mythe? Disons sim-            mère sacrificielle, ancienne figure my-
plement, après Barthes, que le mythe          thique du devoir accompli et du pou-
affiche autant qu'il cache. Aussi il est      voir familial. Carmen supplante Ma-
bien curieux de voir à quel point no-         rie-Lou-Manon et porte un discours
tre dramaturgie des cinq dernières an-        que jusqu'ici l'homme québécois (du
nées a recours à la femme comme per-          moins, sur scène) ne revendique pas.
sonnage de conduite, à la "persona"           Que se passe-t-il avec cette héroisation
souvent héroïque. Que cette héroicité         de Rosanna (le Temps d'une vie), d'A-

                                                                                     93
Marie Pontonnier (Anouk Simard).                           (photo: Jean-Yves Colette)



nouk (Quatre à Quatre), de Sarah Mé-       de morts, de haine, de guerre, de vol,
nard (les Hauts et les bas d'la vie d'u-   de peurs et de sacrilèges! "; la cen-
ne diva), de Laura Secord (Marche,         sure sera déjouée par la présence vi-
Laura Secord!), de la Corriveau (Ma        vante et généreuse de cette femme
Corriveau) et récemment encore, de la      pourtant isolée. Ses visions de notre
Marie Pontonnier de François Beau-         destin collectif constituent autant d'al-
lieu?                                      ler-retour avenir-passé, dont le specta-
Marie Pontonnier participe en effet du     teur, au présent, évalue la pertinence
mythe en ce qu'elle est dotée des attri-   chaleureuse, emportante. Seulement,
buts de l'ubiquité, de la permanence       Marie Pontonnier est un fantasme
et de la prédiction. Marie traverse no-    d'aujourd'hui, ne la cherchons pas à
tre histoire, des débuts de la colonie à   l'oeuvre dans l'histoire bien réelle de
nos jours, en éternelle complice des       notre silence et de nos peurs, elle qui
Patriotes, comme si sa Nature désiran-     maintenant n'a plus peur.
te (et c'est là que le mythe se montre)    Une autre pièce historique et folklori-
se portait garante de sa lucidité et de    que, dirait-on? Oui et non. Surtout
son engagement, en "Liberté condui-        une pièce optimiste. La force charnel-
sant le peuple"?                           le de la Pontonnier, sa résistance aux
Femme bien en chair, c'est dans son        interdits, sa parole vive et vivifiante,
corps que Marie Pontonnier vivra d'a-      bien servies par une interprète intelli-
bord la dépossession: la censure du        gente et passionnée (Anouk Simard)
couvent où la relègue un pouvoir royal     transfigurent la toile de fond sombre
indifférent à ce pays "déjà tout plein     et les manigances des dominants (reli-

94
gieuses ou Anglais) auxquels Marie op-        tamment, étonnait par sa simplicité et
pose amour, tendresse et contestation.        son impact. Les rôles secondaires n'é-
Mais un tel procédé de récupération           taient pas toujours à la hauteur mais
historique signale aussitôt la face ca-       c'est toujours le risque et l'ingratitude
chée du mythe. Au surplus, la saveur          d'un texte axé sur un personnage mo-
nationaliste de l'ensemble participe de       nolithique.
notre époque et F. Beaulieu y va de           Au-delà de la production circonstan-
son refrain personnel.                        ciée d'une nouvelle pièce québécoise,
A vrai dire, François Beaulieu a suivi        il me semble que depuis quelque
trop de pistes à la fois; des longueurs,      temps se dessine ici et là un change-
une certaine enflure verbale, des situa-      ment dans notre représentation de la
tions qui se répètent ou s'éternisent'        femme. Ce glissement, dans sa discré-
affaiblissent    considérablement ce          tion même, relève d'une opération
qu'on devine être son principal argu-         idéologique globale que nous devrions
ment dramatique. Un sérieux travail           interroger; cette attitude critique con-
de condensation et d'épuration pro-           tribuera peut-être à défaire l'un des
duirait sans doute une version plus           noeuds de notre aliénation. En tout
nette et plus serrée, sans cependant ef-      cas, il faudra aussi se demander ce
facer les séductions mythiques.               qu'une telle formulation héroïque
La production, la mise en scène et l'in-      nous désigne... et nous déguise.
terprétation péchaient par classicisme,
lequel était agrémenté de quelques                                     gilbert david
trouvailles. Le dispositif scénique, no-



trippez-vous? vous...
                                              douce et le conte (ou le dessin animé)
Tu verras ça comment ou Trippez-vous?         peut commencer. Mais... on demeure
vous... Texte de Bernard Trudel. Régie        en surface. C'est une bande dessinée
technique de Martin Chapdelaine. Musique
de Jean St-Jules, Alain Choinière et Sylvie   qui distrait. Point. Et la distraction
Guertin. Avec Pierre Ballard, Alain Choi-     se fait longue...
nière, Jacinthe Corneau, Robert Duhamel,
Nicole Trudel, André Trudel et le chien       D'abord pourquoi le vers? Ça ne rime
Igor. Production du Zoogep Granby Circus.     à rien. La parole se transforme en obs-
Au café-étudiant du Cégep Edouard-Mont-       tacle. On manie le parler d'ici et de
petit, le 27 octobre 1976, à midi.
                                              "là-bas", en attachant plus d'impor-
Le Zoogep Granby Circus présente une          tance au parler de là-bas... ce qui fait
sotie. L'anecdote est simple: l'histoi-       qu'à un moment donné, tout sonne
re de l'humanité (les fous ne sont pas        faux. Et le jeu des comédiens a, lui
les vrais fous et les vrais fous sont         aussi, un impact inégal. Pourquoi
ceux... bon!), via le théâtre. L'élé-         prendre des tournures qui, en partant,
ment musical est prédominant. Des             affaiblissent le spectacle? Pourquoi se
cubes servent d'accessoires essentiels:       battre contre des moulins à vent?
on saute dessus et/ou dedans, on les          C'est dommage parce que des comé-
déplace, les empile etc.. A un mo-            diens émanent une fraîcheur, une naï-
ment donné, un chien, Igor, joue le           veté rassurantes. Et pourtant, même
roi du fou Gugu (sans valet pas de roi,       ça: tombe.
pas de roi sans... o.k.).                     Des cubes s'ouvrent et deviennent de
Le canevas est des plus simples et n'in-      véritables boîtes à surprises... le chien
nove en rien. Au début, c'est char-           Igor semble parler... c'est amusant.
mant, gentil, coloré. La musique est          Mais la chorégraphie, au début, sur les

                                                                                    95
berceuses, se défait; et que vient faire,       des comédiens, on veut en rire mais ce
à la fin, cette chanson insipide qui pa-        dédoublement (on parle de "miroir")
raphrase (inutilement n'est-ce pas)             ne sert à rien sinon à les récupérer da-
l'action terminée (cette société cor-           vantage. Dommage. On s'attendait à
rompue par l'ambition... ben oui ben            un spectacle bien étoffé et on finit
oui ben oui...).                                avec des... ballounes!
La mécanique, d'abord joliment or-
chestrée, ne devient, une fois en place,                            jean-paul daoust
que... mécanique. On jase du théâtre,



faut pas s'laisser faire
                                                Voilà un texte qui parle directement
Adaptation québécoise de Mannomann! de
Volker Ludwig et Reiner Lùcker du Grips         aux enfants de leur réalité, de leur
Theater fur Kinder — Berlin, par Odette Ga-     quotidien, qui leur donne prise sur ce
gnon. Mise en scène d'André Brassard. Mu-       réel, qui compte sur leur pouvoir de
sique d'André Angelini. Avec Martine Bé-
langer-Rousseau (Anne-Marie); Micheline         compréhension et sur leur pouvoir
Latour (Claire); Marcel Leboeuf (Roger);        d'action pour aider à transformer ce
Raymond Legault (le Père); Emmanuelle           réel.
Roland (la Mère) et Richard Thériault (le
Colporteur, Laforce, Brisebois). Décor et       Le quotidien en cause est celui de l'au-
costumes de Guilo Tondino. Régie de Lou         torité et de l'obéissance, du pouvoir
Fortier. Production de Michel Deslauriers.
Eclairage et son de Jean-Luc Bégin. Produc-     et de sa hiérarchie. Et les enfants sont
tion de l'Ecole nationale de Théâtre, au Stu-   tout à fait en mesure de comprendre
dio du Monument national, les 4, 5, 6 no-       ces thèmes, eux qui vivent quotidien-
vembre 1976.
                                                nement les rapports d'autorité établis
         "L'adulte prend le théâtre             dans la famille, à l'école, dans la rue et
         comme un jeu qui n'a aucun             dans les rapports sociaux plus vastes.
         rapport avec la réalité. L'en-                   Ça commence en haut d'I'é-
         fant oui. Il sait que c'est un                   chelle
         jeu, mais pour lui c'est aussi                   Ça dégringole jusqu'en bas
         la vie parce que sa propre vie                   En haut d'I'échelle, c'est le
         est un jeu."                                     gros patron
Et comme la vie est faite des rapports                    En bas d'I'échelle, c'est toi
établis entre les personnes d'une part,                   pis moi,
et entre ces personnes et leurs activi-                   C'est tous les enfants1.
tés d'autre part, le théâtre pour en-           La situation de départ de la pièce en
fants peut se donner comme objectifs:           est une de déséquilibre apparent. Un
d'encourager les enfants à poser des            adulte, deux enfants; l'adulte est la
questions; d'éveiller chez eux un sens          mère, donc une femme, et elle est
critique; de relier l'imagination au            constamment en bute aux pressions
quotidien et de divertir, puisqu'on             extérieures: le propriétaire la menace
n'apprend rien sans plaisir (Brecht).           d'éviction, les voisins critiquent sa fa-
C'est en ces termes que s'expliquait            çon d'élever ses enfants, la société de
Reiner Lùcker dans une interview pu-            consommation (par le colporteur, son
bliée dans Jeu (no. 1, hiver 1976, pp.          représentant par excellence) l'assaille
75-86) et c'est en gardant ces idées en         dans son être de femme et dans sa réa-
mémoire qu'on peut apprécier le texte           lité de petite salariée. Paradoxale-
de Faut pas s'iaisser faire, pièce de           ment, ce déséquilibre provoque un
théâtre pour enfants (9-13 ans).                équilibre, une égalité dans les rapports

96
entre la mère et ses enfants. L'extra-                  un chat qui va pouvoir ren-
ordinaire de leur vécu se traduit par                   trer, y a juste nous autres qui
une grande complicité, un partage des                   va pouvoir sortir, pis moi, j'i-
responsabilités, un respect mutuel.                     rai gagner d'I'argent par le
Preuve que la nécessité et la solidarité                souterrain pis toi, tu feras
sont à la source de rapports inter-indi-                l'ménage dans l'trou! Hein?"
viduels valorisants et que les schemes       Les données de l'analyse ne peuvent
traditionnels d'équilibre ne sont pas        pas leur venir du cercle fermé de leur
nécessairement garants d'un quotidien        "famille", ni de leur seule imagination.
idéal.                                       Elles leur viennent par le biais d'une
La deuxième situation en est une d'é-        autre situation, celle de leur père qui
quilibre apparent: la mère épouse un         est, par extension, celle du corps so-
ami, compagnon de travail. Nous som-         cial tout entier. Comme quoi tout se
mes donc en présence de quatre per-          tient! Les enfants voient leur père,
sonnages, de deux adultes: le père et        dans l'entrepôt où il travaille, se faire
la mère, de deux enfants: Claire et Ro-      engueuler par le contremaître qui, lui,
ger. Le quotidien se redéfinit selon les     rampe devant le patron. Surpris par
schemes appelés "normaux": le père           cette révélation, les enfants reviennent
travaille à plein temps, la mère, à mi-      à la maison.
temps pour s'occuper aussi de la mai-                   "S'en aller pis s'sauver ça ar-
son et des enfants. Alors les enfants                   range rien. Ce sera toujours
redeviennent des enfants, c'est-à-dire                  à r'commencer, ça finira ja-
des êtres soumis, qui n'interviennent                   mais."
pas, ne comprennent pas, n'ont aucu-         En racontant ce qu'ils ont vu, Roger
ne responsabilité et qui "jouent" et         et Claire obligent le père et la mère à
"servent". Tout devrait être parfait.        se parler et à faire un retour sur l'at-
Et pourtant, rien ne va plus.                mosphère qui règne à la maison. Le
La structure familiale traditionnelle        père comprend petit à petit ce qu'il y
amène avec elle son cortège de valeurs       a d'avilissant dans l'imposition d'un
dont les plus évidentes sont celles de       pouvoir arbitraire et il s'engage, bien
la hiérarchie et de l'autorité. Partant,     maladroitement au début, dans une
le collectif se désagrège dans une ré-       transformation de ses rapports avec sa
partition individuelle des tâches et des     femme et ses enfants. Par la suite, il
rapports de force et d'oppression s'é-       vérifie à l'entrepôt le bien-fondé de sa
tablissent. Les enfants accusent les         "découverte".
contre-coups de ce changement, se                       "J'ai parlé aux gars à l'usine
soumettent d'abord puis le refusent.                    aujourd'hui. J'me suis rendu
Mais ils le refusent instinctivement,                   compte que j'tais pas tout
émotivement, sans le comprendre. Ils                    seul à avoir les mêmes problè-
choisissent donc la fuite, romantique,                  mes avec Laforce."2
et gage de régression:                       Faut pas s'iaisser faire nous fait donc
          "On va s'faire la plus belle ca-   passer par deux situations "d'incon-
          chette comme y en a jamais         science" (les enfants sont bien, par né-
          eu! On va faire un mur dans        cessité, mais sans analyse, puis ils sont
          'porte, y a personne qui va        mal à l'aise, de façon intuitive et émo-
          nous dire quoi faire pis y a       tive) pour nous amener à une situation
          personne qui va nous voir          de "conscience", d'exercice du sens
          non plus. Pis là, on va creu-      critique qui passe par la prise de la pa-
          ser un trou pis après on va        role et par l'analyse. Les thèmes choi-
          faire un souterrain pis y a pas    sis, l'obéissance et l'autorité, touchent

                                                                                     97
particulièrement les enfants et sont              ont le pouvoir de poser des questions
perçus à travers leur quotidien. La               qui dérangent. Nous ne pouvons que
pièce leur convient à tout points de              leur souhaiter la diffusion la plus lar-
vue. Mais comme tout est lié et que               ge •
les enfants vivent dans une société
d'adultes, cette pièce rejoint aussi la                              hélène beauchamp
structure de la famille, l'oppression
des femmes et les rapports sociaux de
production. Il s'agit là, comme le dit
Reiner Lùcker, d'une invitation à ne              1. Cette citation et celles qui suivent ren-
pas avoir peur des changements et des                voient au texte inédit d'Odette Gagnon.
remises en question. Et ces remises en            2. C'est moi qui souligne.
                                                  3. Voir les adaptations américaines de trois
question valent aussi pour la concep-                textes du Grips Theater fur Kinder —
tion même du théâtre pour enfants, le                Berlin: Mannomann!, Mugnog, et Bizzy,
                                                     Dizzy, Daffy and Arthur in Political
jeu des comédiens dans ce nouveau                    Plays for Children, éditées et traduites
genre d'approche et les modes de la                  par Jack Zipes, Telos Press, Saint-Louis,
représentation "théâtrale".                          U.S.A., 1976.
Ce texte et sa représentation scénique



pourquoi tu dis ça?
Textes de Claire LeRoux (Quand on était
                                                  prend mieux l'autre sachant qu'à cha-
petit), Claude Roussin (Qu'est-ce qu'on fait      que instant (instant n'a ici aucune du-
ast'heure?), Marie-Francine Hébert (Qu'est-       rée définie) du monde adolescent, il
ce que tu vas faire quand tu vas être
grand (e)?) et Michel Garneau (Joséphine la'      existe une frontière. Difficile à per-
pas fine et Itoff le toffe), à partir de quatre   cer, d'ailleurs. Donc, il s'agit de passer
ateliers d'écriture de la Marmaille. Mise en      par l'adolescent pour retrouver l'ado-
scène de Monique Rioux, assistée de Paul
Langlois. Décors et costumes de Michel Ca-        lescence et trouver le "quoi dire" aux
tudal. Musique de Michel Robidoux. Avec           adolescents. L'adolescent est-il mani-
Johanne Delcourt, Dominique Lavallée, Da-
niel Meilleur et France Mercille. Production      pulable? Chose assurée, il est influen-
de la Nouvelle Compagnie Théâtrale, au            çable. C'est ici qu'entrent en ligne de
théâtre Le Gésu, à Montréal, du 23 octobre
au 17 décembre 1976.                              compte les thèmes. Des thèmes servi-
                                                  ront de passage entre les deux mondes,
Quoi dire à des adolescents? Si la Mar-           de lien.
maille a partiellement séduit son pu-             L'école et la famille, évidemment: voi-
blic adolescent, c'est un peu beaucoup            là deux thèmes quotidiens et concrets.
grâce à ce "quoi dire" qu'ont exprimé             Malgré tout, la globalité des deux thè-
les seize adolescents qui ont participé           mes demande une délicate élaboration
aux ateliers d'écriture. L'idée d'ate-            par les adolescents et par les adultes
liers était, au départ, très stimulante et        pour les adolescents. Comparer l'éco-
ainsi le résultat, presque assuré: en             le à une prison pour faire réagir son
parlant aux adolescents d'eux-mêmes,              public, puis parler d'absence de liberté,
on risquait fort heureusement de les              se transformer en monstre, faire peur
gagner. Cependant, une simple vision              à la fenêtre, changer la fenêtre de bord
adulte, quelque peu myope, de ce                  et se retrouver libre, plus libre, dehors,
monde passé et oublié peut les perdre,            cela me semble maladroit. Une fois li-
eux, comme public. La frontière qui               bres, la seule chose que les étudiants
sépare l'adolescent et l'adulte est indé-         trouvent à faire pour guérir leur mal
finie; reste à savoir qui des deux com-           scolaire, c'est d'écrire sur les murs de

98
l'école leurs revendications: cela me            paix" pour une autre rengaine, est-ce
semble une solution bien fragile. L'é-           vraiment là le véritable but des adoles-
cole est un milieu de vie assez malsain:         cents? N'y a-t-il pas autre chose dans
il est à changer et ce ne sont pas des           la famille que le couple rêvé, marié,
étudiants-automates qui le changeront.           heureux ou malheureux, gratuitement
Si les étudiants n'assument pas le mi-           lié pour le bien des enfants?
lieu scolaire, ils n'ont pas à le faire par      Puis le passé. Retourner à la source
des solutions irréelles et irréalistes.          grâce à des jeux de mémoire sensoriel-
Quant à la famille, ce texte très réalis-        le. Parler d'objets fascinants quand on
te par son ton poétique et son atmos-            était petit (bouilloire, aspirateur, etc..)
phère noire ("Ça ne va pas fort, pis ça          et dire pourquoi ces objets nous fasci-
ne va pas vite; franchement ça va pas            naient. Effectivement, c'est un départ
ben, ben") a donné de l'univers ado-             intéressant mais l'auteur semble en
lescent une analyse de situation très            être resté là. Le résultat demeure
consciente: les personnages passent de           amusant, mais si l'adolescent est au-
l'enfance à l'adolescence avec une nos-          jourd'hui mêlé, incompris, et agressé
talgie lucide et se laissent indubitable-        de tous côtés, est-ce dû à la bouilloire,
ment apprivoiser par le monde adulte.            à l'aspirateur etc.. qui ne sont en som-
Cependant la pseudo-solution de ma-              me que des prétextes d'ateliers. Le
riage entre le veuf et la veuve est-elle         plus important a été camouflé ou rapi-
vraiment le seul moyen qu'ont les ado-           dement esquissé (la frustration de l'en-
lescents de sortir de leur merde? Peut-          fant) et c'est dommage.
être. Mais changer la rengaine "Farme            Et enfin, le futur, plus abstrait, mais
ton osti d'gueule, lâche-moi donc 'a             dont le problème est concret: "Qu'est-




Pourquoi tu dis ça? Avec Johanne Delcourt, Dominique Lavallée, Daniel Meilleur et France Mer-
cille.                                                                (photo: André Le Coz)

                                                                                         99
ce que tu vas faire quand tu vas être       dement le spectacle et anéantissent le
grand(e)?" L'argent, l'appartement,         but premier: l'adolescent, une réalité.
l'argent, l'auto, l'argent, le gouverne-    Le tout apparaît comme une série de
ment, l'argent, l'argent... Telles sont     "flashes" illusoires et spectaculaires où
les ambitions des adolescents, propo-       on parle de l'adolescent sans jamais le
sées, voire même imposées par la so-        nommer et où le public absorbe les
ciété. On ira même jusqu'à vouloir          contradictions de façon inconsciente.
être voleur pour braver la société. On      Le "quoi dire" s'embrouille, les "mes-
étale, dans ce texte, des faits, des vo-    sages" intéressants s'éclipsent et le pu-
lontés adolescentes, on constate et on      blic sort enchanté du fait qu'on ait
ne propose aucune solution. Le mon-         parlé de lui, sans trop savoir, cepen-
de est à refaire, et c'est à l'adolescent   dant, ce qu'on a dit de lui.
de le refaire demain, s'il le désire.       Il serait donc primordial de poursuivre
Voilà. Quatre thèmes, quatre sources        de telles expériences, de favoriser la re-
d'intérêt qui ne sont ni "plasticine", ni   cherche en ce sens, car il semble bien
aimant mais qui seraient plutôt com-        exister un théâtre pour adolescents.
me deux huiles et deux vinaigres.           Mais si le collectif n'intègre pas suffi-
Peut-on animer quatre ateliers suivis       samment les auteurs dans une telle dé-
dans quatre milieux sociaux différents,     marche et si les auteurs ne suivent pas
demander la collaboration de quatre         de sérieuse façon l'"artisanal" que la
auteurs pour écrire quatre textes à par-    troupe fait à partir des textes de base,
tir de quatre thèmes et monter un seul      le résultat jouera des tours à la clarté,
spectacle? Oui sans doute, à condi-         la compréhension et l'intention. L'a-
tion d'encadrer, comme l'a fait la Mar-     dolescence est fragile et, pour l'instant,
maille: présenter chacun des textes         peu palpable, encore moins palpable
comme unité à l'intérieur du specta-        sur scène; il faut débroussailler l'ado-
cle. Pourtant, je demeure insatisfait       lescence et ne plus la craindre. L'ado-
(remarquez que je suis un adulte) et la     lescence, c'est un peu comme la "ca-
giblotte persiste. Le lien entre quatre     chette barbecue": si l'adolescent sort
textes n'est pas flagrant; il est presque   de son trou, c'est parce qu'il a une rai-
inexistant. Le décor et la mise en scè-     son, une bonne raison qui n'est peut-
ne par leur neutralité et leur ligne mo-    être pas celle que nous pensons.
nocorde font ce lien, cette transition
de texte à texte, mais décolorent gran-                           claude poissant




100
trois spectacles pour enfants                  chevaux. C'est en passant par son
                                               coeur qu'il le voit enfin. A quoi équi-
gu Hiver                                       vaut ce bonheur? En définitive, à une
D'après Jonathan Swift. Mise en scène et
                                               espèce de bien-être, d'aise, d'accord
adaptation de Pierre Fortin. Chorégraphie      établi entre soi et son cadre de vie.
d'Alexander Mac Dougall. Musique de Jo-        Mais quel est d'abord le mal-aise et
seph Saint-Gelais. Décors de Real Ouellette.
Costumes et marionnettes de Calire Dé.         quel est, par la suite, l'aise? Qu'est-ce
Gonflable d'Irène Chiasson. Avec René Le-      qui fait qu'un individu est bien ou mal
mieux, Murielle Dutil ou Pauline Lapointe,     dans sa peau? Pourquoi est-on ou non
Line Lamarche, Louis Amiot, Jean-Guy
Viau, Gilles Morin et Robin Bouchard. Pro-     en accord avec son activité, son cadre
duction du Théâtre des Pissenlits. Au Théâ-    de vie? Dans Gulliver, les situations
tre Maisonneuve, du 2 3 décembre au 30 dé-
cembre 1976 et les 4, 5, 6 janvier 1977.       de malaise autant que celles de bien-
                                               être demeurent fort abstraites, obscu-
mimi et roussi                                 res, "métaphysiques". Pourquoi les
au royaume des jouets                          culbutes et les jeux du début sont-ils
                                               superficiels? Pourquoi le régime mili-
Spectacle de marionnettes de Pierre Régim-
bald et Nicole Lapointe, Gaston Gladu et       tariste de Lilliput est-il inacceptable?
André Viens. Production du Théâtre du          Pourquoi la course à l'argent et à la
Rideau Vert. Tous les dimanches, du 24         consommation des habitants de Brob-
octobre 1976 à la fin d'avril 1977.
                                               dinggnag est-elle destructrice? Pour-
tombé des étoiles                              quoi ne peut-on pas être heureux sous
Fantaisie d'André Cailloux. Avec Michel
                                               le contrôle efficace du cerveau de La-
Sébastien, Marie Bégin, Marc Bellier et De-    puta?
nis Gagnon. Production du Théâtre du Ri-
deau Vert. Tous les dimanches après-midi,
à compter du 24 octobre 1976 jusqu'à la        Le spectacle ignore toutes ces ques-
fin d'avril 1977.                              tions, il n'explique rien, il "montre",
                                               dans une "littéralité" toute superfi-
Parce que ce spectacle commandait              cielle. La seule conclusion possible
l'attention des enfants pendant la pé-         pour les enfants-spectateurs qui cher-
riode des "fêtes", parce qu'il a occupé        chent, avec Gulliver, à trouver le bon-
l'immense Théâtre Maisonneuve, à cau-          heur, demeure alors: j'aime ou je n'ai-
se de toute la publicité dont il a été         me pas ou, plus encore, "j'aime, mais
l'objet et parce qu'il était présenté par      je ne saurais dire pourquoi" et "je n'ai-
le Théâtre des Pissenlits qui se dit           me pas parce que je me sens mal à l'ai-
maintenant "Théâtre national pour en-          se".
fants", nous devons faire une analyse          Ce vide au niveau de l'analyse est aussi
sérieuse de Gulliver dans ses intentions       absence de texte. Gulliver est fait de
et dans sa représentation.                     bruits, de mouvements, de grogne-
Le Théâtre des Pissenlits proposait un         ments, d'onomatopées, de consonnes
spectacle du "temps des fêtes" qui             sonores. Les phrases sont quasi inexis-
avait comme thème: le bonheur, celui           tantes et celles qui sont dites servent
qui est au fond du coeur de chaque in-         soit à demander où se trouve le bon-
dividu. Il en faisait la démonstration à       heur, soit à identifier le pays vers le-
partir de la fable de Gulliver.                quel on voyage.
Le clown Gulliver cherche le bonheur.          La pièce n'est donc que "représenta-
Il ne le trouve pas dans les jeux, les         tion" de la quête du bonheur. Mais là
culbutes, les acrobaties de ses amis du        encore, tout est littéral. Gulliver est
cirque, non plus que dans les pays             triste? Il sera donc clown, car un
qu'il visite successivement: Lilliput,         clown est gai, souriant et il inquiète
Brobdinggnag, Laputa et le Pays des            quand il ne rit plus (mais d'où vient

                                                                                    101
Gulliver.                                          (photo: François Renaud)


donc cette équivalence entre gaieté et     va de même pour l'immense cerveau
bonheur?). Il ne trouve plus à rire        de Laputa et pour la magie en dentel-
dans son cirque? Il ira donc voir ail-     les du Pays des chevaux. Mais où sont
leurs (quand on est mal dans sa peau,      donc passés la critique des divers mo-
on change de lieu!). Lilliput est le       des sociaux, la finesse de la satire, le
pays des nains et pour le montrer, les     jeu subtil des relativités? Pourquoi le
comédiens se déplacent assis sur des       texte de Swift, transposé dans notre
tabourets à roulettes! Mais s'agit-il      époque, n'est-il que prétexte à gad-
vraiment de petitesse physique? Et         gets? Faudrait-il en déduire que le
pourquoi montrer le pouvoir de l'ar-       Théâtre des Pissenlits sous-estime à ce
gent par d'énormes marionnettes? Est-      point le pouvoir de compréhension des
ce là le seul gigantisme en cause? Il en   enfants, qu'il ne leur laisse que le litté-

102
rai en gardant pour d'autres (mais            d'être un Théâtre national pour en-
qui?) l'esprit? Faudrait-il conclure que      fants... il est beaucoup plus exigeant
le Théâtre des Pissenlits méconnaît à         de faire du théâtre pour les enfants.
ce point les enfants pour ne leur servir
que des gadgets? (Gadget: ce qui est          Le merveilleux est le domaine privilé-
brillant, fait du bruit, bouge beau-          gié de la jeunesse si l'on en croit les
coup, mais qui ne sert à rien, s'oublie       deux spectacles présentés au Théâtre
vite, se brise facilement.)                   du Rideau Vert, dont les titres mê-
Mais surtout, est-ce que le Théâtre des       mes renvoient à la magie, au hasard, à
Pissenlits n'est pas conscient du phé-        l'imaginaire. Ils invitent les enfants au
nomène de la saturation de l'oeil et          "royaume" des jouets et à l'aventure
des autres sens, phénomène qui sur-           qui "tombe" des "étoiles". Ce mer-
vient encore plus rapidement quand il         veilleux est fait de personnages d'au-
y a un vide complet du côté des idées?        tres temps (roi, meunière, princesses,
L'accumulation est inefficace lors-           fou de la cour) et d'autres lieux (de
qu'elle se fait à vide, l'émotion s'é-        l'Afrique ou des légendes lointaines);
mousse, la passivité s'installe, le cou-      il s'incarne dans l'événement inattendu
rant ne passe plus.                           ou inhabituel, dans la surprise, dans le
Et le coeur de la fin, celui par lequel il    mystère; il tient de l'acte de foi (je
faut passer pour trouver le bonheur,          crois que le royaume des jouets existe)
demeure un immense valentin in-signi-         et de la confiance la plus totale, les re-
fiant (eh oui! Gulliver passe vraiment        lations de cause à effet étant très sou-
par son coeur!). Personne ne songe            vent escamotées.
plus, dès lors, à l'amitié, ni à la solida-   Mimi et Roussi au Royaume des jouets
rité. Tout au contraire. Et le super-         est l'histoire d'un petit gars et d'une
gadget d'éclairage de la fin du specta-       petite fille qui se retrouvent par ha-
cle, qui englobe tout l'espace scène-         sard (!) un soir (!) dans un magasin de
salle dans un même "cosmos" ne réus-          jouets et qui, sur l'invitation du gar-
sit pas davantage à établir de liens.         dien de nuit (!) décident de se costu-
Quelle tristesse que d'être ainsi ren-        mer et de jouer l'histoire du roi et de
voyés dans le vide immense des espa-          la jolie meunière1.
ces infinis... même s'ils sont étoiles!       Le roi cherche à se marier et il "inter-
Mais qu'est-ce qui se cache derrière          view" plusieurs princesses-candidates
cette absence de texte et d'idées? Der-       qui sont refusées parce qu'elles sont
rière cette utilisation abusive de gad-       trop laides, trop ridicules ou trop vieil-
gets? Pourquoi le Théâtre des Pissen-         les (voilà pour la misogynie du texte).
lits préfère-t-il l'anonymat de l'im-         Il entend parler d'une jolie meunière,
mense salle Maisonneuve? Est-ce par-          "fille d'un père honnête et travaillant"
ce qu'il ignore le monde véritable des        qui sait transformer la paille en fil d'or
enfants qu'il a choisi le clown pour les      (les contes de fée n'ignorent donc pas
représenter? Est-ce parce qu'il ne sait       la notion de profits!). 11 la prend chez
pas analyser les activités du pouvoir         son père, la conduit dans son château,
politique qu'il les montre de façon hy-       l'installe dans un cachot humide avec
pertrophiée? Est-ce enfin parce qu'il         un tas de paille et lui donne la nuit
veut des enfants passifs et facilement        pour s'exécuter (violence?). Un mau-
manipulables qu'il ne leur explique           vais génie intervient, opère la transfor-
rien et qu'il les renvoie en définitive à     mation (magique) et exige en retour
la bonté "naturelle" des chevaux et du        que la meunière lui donne son premier
coeur humain?                                 né. Marché conclu!
Il est facile de décider, un bon matin,       Le mariage du roi et de la meunière a

                                                                                   103
lieu en présence de l'Evêque et de tou-      que, ils les assimilent comme étant ac-
te la cour (spectacle du mariage où          tuels.
l'Eglise, grand officiant, donne la preu-    Aurions-nous intérêt, en tant qu'adul-
ve publique de la co-existence pacifi-       tes et en tant que citoyens du 20e siè-
que possible de ces classes sociales).       cle capitaliste (par définition histori-
Les nouveaux mariés partent pour un          que), à ce que les enfants confondent
voyage de noces qui dure un an (!) et        ces structures politiques? à ce qu'ils ne
reviennent avec un enfant que le mau-        sachent pas les critiquer? à ce qu'ils ne
vais génie s'empresse de réclamer. In-       puissent pas étendre leur compréhen-
terventions magiques. L'enfant est           sion au quotidien qu'ils vivent? Et
sain et sauf et l'on annonce qu'il aura      quotidiennement, ils vivent les mani-
de nombreux frères et soeurs et que          festations du pouvoir et de l'autorité,
tous vivront heureux.                        dans leurs rapports avec les adultes,
Ce conte, d'apparence très anodine,          parents, éducateurs ou autres.
est le reflet exact et la caution de la      Ce n'est pas le merveilleux comme tel
société féodale. Le présenter aujour-        qu'il faut rejeter, mais son utilisation
d'hui, c'est lui enlever tout son pou-       qu'il faut interroger. C'est un instru-
voir d'analyse et de critique de cette       ment puissant qui englobe l'imagina-
société. Mais c'est aussi, et voilà qui      tion, la mémoire, l'émotion, qui tou-
est plus grave, enlever tout pouvoir de      che les adultes autant que les enfants.
critique aux enfants-spectateurs qui ne      Et parce que c'est un instrument puis-
connaissent pas, historiquement, le          sant, il faut s'en servir avec circons-
féodalisme et à qui l'on donne en            pection.
exemple ce modèle de rapports so-            Le merveilleux que l'on retrouve dans
ciaux, tout enrobé du merveilleux le         Tombé des étoiles se veut inspiré du
plus superficiel c'est-à-dire celui qui      20e siècle, de la science et des voya-
tient aux fastes de la cour, à la céré-      ges. Le résultat obtenu est un mélan-
monie d'un mariage royal, à la fascina-      ge assez indigeste de science-fiction,
tion de l'or, du mauvais génie, etc. Et      d'espionnage, de réalisme, d'astrologie
ce "merveilleux" est coupé de sa con-        et d'Afrique. A vouloir tout et trop
trepartie, pourtant inscrite indirecte-      dire, on perd de vue l'essentiel!
ment dans le conte: le roi a un pou-         Nous sommes dans le très extraordi-
voir absolu — il peut marier la meuniè-      naire laboratoire (signes du zodiaque
re ou la garder prisonnière; l'Eglise a le   et télescope clignotant) d'un savant
pouvoir d'entériner le contrat qui unit      excitable et distrait lorsque paraît une
le roi (dominant) et la meunière (do-        "étoile mystérieuse" qui "provoque
minée); le peuple a des qualités d'hon-      toutes sortes de choses": l'arrivée d'un
nêteté et d'ardeur au travail, qu'il doit    singe et celle de Miraflor, le Noir d'A-
mettre auservice du roi qui en tire son      frique; les apparitions mystérieuses
profit; l'enfant peut être un objet de       d'un reporter-fantôme; les méfaits des
chantage; etc.                               tiroirs magiques, de la caméra bizarre
Alors donc que l'on croit se servir du       et du miroir à sens unique. Les sur-
conte comme prétexte pour plonger            prises, les déguisements, les jeux de
les enfants dans le merveilleux, on fait     cache-cache se succèdent. Et tout en
exactement l'inverse: c'est le merveil-      démêlant les nombreux fils de cette
leux (et encore, il est ici bien limité),    intrigue (!), l'auteur a le temps de fai-
qui sert à faire passer l'exemple de mo-     re allusion à Newton et à Kepler, de
dèles sociaux. Et puisque les enfants        même qu'aux pays d'Afrique qui ap-
ne sont pas à même d'apprécier ces           partiennent à la francophonie, et les
modèles dans une perspective histori-        comédiens ont le loisir (!) d'interro-

104
ger les enfants sur leurs musiciens et                          yeux. Tout cela ne fait qu'exciter et
leurs auteurs préférés.                                         dans cette nervosité de la participation
Tenus en haleine, les enfants "partici-                         à tout prix, l'essentiel se perd.
pent" au quizz-show collectif: "Bach"                           Il s'agirait donc de nous arrêter, nous
— "le singe est caché dans la caisse" -                         que le théâtre pour enfants intéresse,
"La Fontaine" — "le fantôme est der-                            et de nous interroger sur le merveil-
rière le miroir" — interventions inté-                          leux, ses techniques, ses manifesta-
ressantes qui ne sont pas reçues —                              tions, son utilisation. Et puis... pour-
"André Gagnon" - "la statue... la sta-                          quoi pas?... le réinventer!
tue..." - "Oui, on l'a vu!...", etc.
Une des intentions de ce texte est in-                                                  hélène beauchamp
téressante: que les enfants québécois
puissent identifier les pays africains de
la francophonie.      Malheureusement,                             Le rôle du gardien de nuit est joué par
cette idée est noyée dans le fatras qui                            un comédien " g r a n d e u r n a t u r e " et ceux
                                                                   des enfants par des m a r i o n n e t t e s . Les
l'entoure, fatras qui provient sans dou-                           enfants ne sont d o n c manifestement pas
te de cette conception (fausse?) selon                             du m o n d e des adultes, ils sont physique-
                                                                   ment désavantagés et ils " j o u e n t " alors
laquelle les enfants ont besoin, pour                              que l'adulte " t r a v a i l l e " . Est-ce là l'uni-
réagir, de 300 idées à l'heure, de beau-                           que représentation de l'enfance: le jeu
coup de mouvement et de poudre aux                                 et la fabulation?




cartographie d'un événement
Works 76.' a theatrical m a r a t h o n .
Henrik Ibsen on the Necessity of P r o d u c i n g
Norwegian Theatre de J o h n Palmer. M.e.s.
                                                                    "Dans les salles de sport, au
Martin Kinch. The Measures Taken de Ber-                            moment où les gens prennent
tolt Brecht. M.e.s. Ken Gass. Tanned de                             leurs places, ils savent exacte-
Bryan Wade. M.e.s. de l'auteur. O u t to
Brunch création collective sous la direction
                                                                    ment ce qui va se passer; et,
de J o h n Palmer. Conversation Sinfonietta                         lorsqu'ils sont assis, c'est exac-
de Jean Tardieu. M.e.s. Ken Gass. Cubisti-                          tement le spectacle attendu
que de T h o m a s C o n e . M.e.s. Patricia Carroll
Brown.        The Beard de Michael McLure.                          qui se déroule sous leurs yeux:
M.e.s. Eric Steiner. Still Life d e Susan Yan-                      des hommes entraînés dé-
k o w i t z . M.e.s. Peter F'eldman. The Extre-                     ploient des forces qui leur
mist de Ilya Denykin. M.e.s. George F. Wal-
ker. S t r a w b e r r y Fields de Michael Hollings-                sont propres et de la manière
w o r t h . M.e.s. de l'auteur. Présenté au Fac-                    qui leur est la plus agréable;
tory T h e a t r e Lab de T o r o n t o , le 10 o c t o b r e
1976.
                                                                    avec une conscience aiguë de
                                                                    leurs responsabilités, mais en
                                                                    donnant l'impression d'agir
A la demie, une momie se met à tirer                                pour leur seul plaisir. (...) On
des bouffées d'une cigarette tout en                                ne voit vraiment pas pour-
discourant sur je ne sais plus quoi.                                quoi on ne ferait pas aussi du
Une estropiée en chaise roulante et un                              "bon sport" au théâtre."
grand escogriffe à trottinette se croi-                             Bertolt Brecht, "Davanta-
sent au milieu de l'aire de jeu à inter-                            ge de bon sport" (1926) in
valles irréguliers. Effet de sustenta-                              Essais sur le théâtre.
tion jusqu'au moment où l'accidentée

                                                                                                                  105
provoque enfin l'accident. Il y a la         places"; les acteurs doivent parfois se
chaise qui se dérobe dès que la petite       frayer un passage parmi les jambes bal-
bonne veut s'asseoir. Aucune écono-          lantes des spectateurs installés sur les
mie: elle répète inlassablement le geste     échafaudages, moins confortables,
et s'effondre à tout coup. Still Life:       mais d'où on a une meilleure vue. Si
une nature morte en mouvement au             certaines des productions auraient tout
beau milieu de mon mini-marathon.            aussi bien pu être présentées sur une
L'événement devait s'étaler de trois         scène à l'italienne (je pense à The
heures de l'après-midi à une heure du        Beard et à Cubistique en particulier),
matin; il s'est prolongé jusque vers les     le spectacle/marathon dans son ensem-
trois heures. Douze heures de specta-        ble bouleversait le rapport scène/salle.
cle! Une pause-repas permettait de re-       Sans véritablement creuser cette di-
faire le plein sur place: dîner à la din-    mension, l'événement avait du moins
de (c'était la veille de l'Action de Grâ-    le mérite de remplacer la componction
ces...) et jus de tomates Heinz. Quand       de la "soirée au théâtre" par la bonne
je suis arrivée, on en était aux pizzas.     humeur de la foire.
Le théâtre de recherche s'ingurgite ha-      La course de fond est essoufflante.
bituellement à petites doses d'une de-       Les spectateurs assistent à un match
mi-heure/une heure. Ça nous change!          dont les règles du jeu changent à tou-
Il y avait du monde blême vers les           tes les heures. Des protagonistes frais
deux heures du matin. Mais on toffait.       leur sont amenés en pâture, le lieu
Quitte à se faire réveiller par le coup      s'est transformé, l'étape suivante s'a-
de feu final de The Extremist... Voir        morce. Il faut accommoder sa vision.
cinq pièces en six heures, c'est du          Gymnastique épuisante à laquelle on
sport!                                       finit bientôt par renoncer. Les specta-
L'aménagement de l'espace du Facto-          cles en viennent à se chevaucher im-
ry Theatre Lab rappelle celui du Per-        perceptiblement, il se tisse des liens
forming Garage de New York. Des              imprévus d'une production à l'autre.
échafaudages entourent une aire de           On ne sait plus si l'effet obsessionnel
jeu aux dimensions assez réduites; l'es-     qui en résulte tient à chacune des pro-
pace libre au-delà de ce périmètre sert      ductions ou à leur présence successive
d'entrepôt et de coulisses. Entre cha-       dans cet espace et dans cette durée.
que spectacle, les machinistes démon-        Conversation Sinfonietta de Jean Tar-
tent décors et accessoires et installent     dieu: l'orchestre sans autre instrument
un nouveau lieu scénique. Ce qui             que des cordes vocales frôle par mo-
prend suffisamment de temps pour             ments l'hystérie. Délire de mots et de
permettre aux spectateurs d'aller res-       sons. La veille, dans un Poetry
pirer une bouffée d'air frais sur le trot-   Reading, le groupe de poètes d'avant-
toir ou de se préparer un café dans le       garde Owen Sound s'était livré à un
hall. Ça circule beaucoup mais les           exercice un peu semblable. Toronto
spectateurs ne sont pas invités à se dé-     semble se chercher un timbre de voix...
placer au cours de la représentation         Les mots rebondissent dans un Cubis-
contrairement à ce qui se passe au Per-      tique à deux qui enferme la parole de
forming. La "salle" n'en est pas défi-       deux femmes coincées entre les paro-
nitive pour autant, les machinistes et       les dites jadis et le non-dit d'une rela-
le public réorganisant pour chacune          tion qui tourne carrément en rond.
des pièces l'ordonnance des chaises          L'obsession verbale déclenchée dans
pliantes disposées au niveau du sol.         Conversation Sinfonietta atteint son
Dès qu'on "pressent" que ça va com-          paroxysme dans la pièce absolument
mencer, c'est la ruée vers les "bonnes       hilarante du poète américain Michael

106
 McLure. Come on, sit on my lap and         vie culturelle dans la capitale ontarien-
 lick my boots; très "clean" dans leur      ne est donc apparemment sans fonde-
 éternité bleue, les avatars de Billy the   ment. Le Factory Theatre Lab qui n'a
 Kid et de Jean Harlow se barbent de        rien d'un théâtre officiel et seulement
 moins en moins poliment. Deux "sacs        sept ans d'existence - c'est un peu
 de viande" en combat singulier four-       l'équivalent du Théâtre d'Aujourd'hui
 bissent leurs petites phrases "bitch".     du temps où il s'appelait le Centre du
 La polarité sexuelle exacerbée vire au     Théâtre d'Aujourd'hui — reçoit pour-
 cercle vicieux. "I sing the curse of       tant de généreuses subventions du
 beauty" et le mythe hollywoodien de        Conseil des Arts du Canada, du Con-
 la beauté est précipité dans le vacuum     seil des Arts de l'Ontario (qui tient
 d'un olympe aseptique. Le mouve-           lieu de MAC), du Toronto métropoli-
 ment se perpétue dans une nature mor-      tain et de la Ville de Toronto. Cet ap-
 te paradoxalement animée de ses der-       pui financier favorise indubitablement
 niers soubresauts (Still Life) et dans     un climat de recherche et d'expérimen-
 le mélo cynique de The Extremist. Il       tation. Cela permet aussi d'offrir dix
 est minuit dans un cimetière parisien,     spectacles et un repas pour cinq dol-
 en 1945. Le survivant homophile et         lars et d'ouvrir au "monde ordinaire"
 nécrophile veut épouser la soeur du        ce qui est d'habitude réservé aux "ini-
 mort. Trench coats et coups de feu.        tiés" dans des festivals de théâtre. A
 C'est là que je me suis réveillée. Ceux    quand un marathon montréalais où se
 qui avaient résisté au sommeil applau-     côtoieraient Mandrake chez lui, Essai
 dissaient à tout rompre... Je n'ai pas     en trois mouvements pour trois voix
 vu Strawberry Fields; d'après les ru-      de femmes, Ma Corriveau, Garden Par-
 meurs qui circulaient, c'était le "must"   ty, Sainte Carmen de la Main, les Mi-
 de la soirée. Mais il ne restait plus de   mes électriques et Métamorphose? Le
 café. Et pas un seul restaurant d'ou-      collage produirait sans doute quelques
 vert à un mille à la ronde dans un To-     effets désopilants. Les trips "heavy"
 ronto à la hauteur de sa réputation, à     ne duperaient plus personne et ça ré-
 ce niveau-là du moins.                     duirait peut-être le taux de schizophré-
 Le Toronto Life du mois d'octobre          nie culturelle qui ne cesse de grimper
 proposait trente spectacles de théâtre,    à folle allure. Il faudra bien sûr que le
 sans compter sept pièces pour enfants.     MAC nous en donne les moyens.
 C'est pas New York mais c'est pas mal
 mieux que chez-nous... Le préjugé                           yolande villemaire
 qu'on entretient ici sur l'absence de



les ballets trockadero
de monte carlo                              tout en ne se prenant pas pour. Les
                                            biches qui jouent à être bitch! Coups
 Au Théâtre Maisonneuve de la Place des     d'oeil massacreurs et coups tout court
 Arts, le 5 décembre 1976.
                                            pendant que la main sert d'éventail.
,Un beau dimanche au théâtre Maison-        Ou encore ce cygne qui n'a pas pris la
 neuve. Des danseurs sur pointes à fai-     peine de se raser et qui ose résister au
 re frémir d'horreur les quelques           prince Siegfried pour Benno parce
 straight perdus dans la salle (pour une    qu'il semble en savoir long sur l'a-
 fois qu'ils étaient en minorité). Enfin    mour... et la Prima Dona qui mâche de
 des artistes qui font un travail sérieux   la gomme sur pointes...

                                                                                107
Les Ballets de Trockadero de Monte Carlo.   The Royal Winnipeg Ballet.
Tutu... et travesti. (photo: Kenn Duncan)

Spectacle d'humour et de féroce iro-        qui aurait pu être cheap (c'est pas ça
nie où les plus beaux gestes sont dou-      qui manque dans l'boutte...) et qui ne
bles: on les fait et on en rit. On ne       l'est pas. Les danseurs sont parfois
nous amène pas au pays des fées / on        fragiles dans leurs pas, mais qu'impor-
en revient plutôt. Very clever. From        te: de la décadence bien servie. Le
New York of course. Et la danse pour-       show doesn't go on but off. Domma-
suit intelligemment son oeuvre profa-       ge qu'on n'en voit pas plus souvent,
natrice tout en restant très digne: on      ici, de ces spectacles-là.
ne se moque pas du ballet mais bien
de ce qu'on en a fait. Un spectacle                              jean-paul daoust



sous le signe
du comique populaire
Le Festival mondial de Nancy. Le Théâtre    doute de présenter à un large public
comique populaire, du 3 au 1 3 septembre    les nouvelles esthétiques et les tendan-
1976.
                                            ces théâtrales françaises et étrangères.
Fondé il y a plus de douze ans par          Il aura lieu désormais chaque année au
Jack Lang et une équipe d'étudiants         printemps et des rencontres seront or-
et d'artistes, le Festival mondial du       ganisées à divers moments de l'année
Théâtre de Nancy est devenu un carre-       autour d'un thème.
four privilégié où se rencontrent artis-    "Le Théâtre comique populaire" est
tes, gens de théâtre et public. Pour        sa première manifestation à thème.
Jack Lang, "Nancy peut très bien être       Une trentaine de spectacles ont été
une véritable plaque tournante de la        présentés, qui témoignent "de l'inté-
réflexion" et le public ne doit pas être    rêt croissant d'un grand nombre
seulement consommateur, mais trou-          de gens de théâtre à travers le mon-
ver un équilibre entre le plaisir et la     de en faveur d'une renaissance ou d'un
connaissance. Sa vocation est sans          renouvellement des formes tradition-

108
nelles du théâtre comique populaire".       brûlante: un putsch d'Ubu dictateur
Plusieurs expositions importantes ont       dont l'issue reste ambiguë et qui tour-
été réalisées: tout d'abord, des gravu-     ne en dérision le pouvoir. Une foule
res de Jacques Callot, graveur nancéen      énorme a entouré et suivi le dictateur,
du XVIIe siècle, qui représentent les       flanqué de soldats: discours, hold up
plus belles figures de la commedia          par les égouts, pose d'une première
dell'arte. Il parvient à suggérer les       pierre.     Sympathique kermesse où
bonds, les pas de danse, les "Lazzi",       bien des gags, dans la bousculade, sont
les dialogues sarcastiques avec une         tombés à plat...
merveilleuse intelligence. Ces corps,       Avron et Evrard, le gros en bleu, le
disloqués dans la limite des possibilités   maigre en orange, se sont donné la ré-
du corps humain, éveillent le rire; en-     plique, épaulés par Jacques Lecoq et
suite, une remarquable exposition de        Pierre Byland. Jacques Lecoq a mon-
masques de Donato Sartori: une cen-         tré son savoir-faire, maître d'école
taine de masques anciens ou modernes        d'un théâtre fondé sur le mouvement
en cuir sculpté, réalisés d'après des       et le corps humain, utilisant le mas-
moulages originaux; enfin, une exposi-      que dans le but de simplifier le jeu
tion de masques traditionnels du théâ-      psychologique et d'"approfondir le
tre balinais Topeng. Ces expositions        sens des êtres et des choses". Selon
ont été complétées par des ateliers qui     lui, le masque ne peut exister que si
ont permis la confrontation des tech-       l'homme existe derrière, si la faim ou
niques de jeu et des usages des mas-        la peur le fait sortir de lui-même.
ques anciens ou modernes.                   Mais c'est avec Dario Fo que le thème
Une animation permanente a eu lieu          de ce festival a été abordé de front. Il
à travers la ville. Un spectacle de rue     n'a été connu en France qu'en 1974,
intitulé Ubu à Nancy, a été organisé        et ce fut une révélation. Jack Lang a
par Claude Morand et Radu Penciu-           regretté "qu'il n'y ait pas des dizaines
lescu. Ubu d'Alfred Jarry contient en       de Dario Fo en France, Fo qui rassem-
effet des techniques proches de la          ble le talent, la culture et l'intelligen-
commedia dell'arte et l'idée était de       ce, et se trouve toujours en accord
relier l'événement à l'actualité la plus    avec des situations politiques et hu-




Dario F o .



                                                                                 109
maines". Dario Fo a participé aux dé-        Mystère Bouffe a été joué et modifié
bats qui se sont tenus tout au long du        par plusieurs troupes, il a collaboré à
festival, et on a pu assister à une ren-      plusieurs spectacles, et beaucoup se
contre exceptionnelle, en remplace-           mettent à son école, comme le Théâ-
ment de son spectacle annulé, entre           tre de l'Aquarium ou les clowns Ma-
Dario Fo et les clowns Maclomâ. Fo           clomâ.
propose un théâtre politique, comique         Les clowns Maclomâ ont été accueillis
et populaire. Il se réfère à la tradition,   et ont présenté leur premier spectacle
et en particulier à l'image du jongleur      à la Palazina Liberty à Milan, lieu du
médiéval, qui, par son art, donne au         collectif de la Commune et de Dario
peuple le plaisir d'entendre sa propre       Fo. Maclomâ est un groupe de créa-
histoire. Par des effets grossis, par une    tion collective constitué de quatre
voix outrée et des gestes démesurés et       clowns, issu du département "théâtre"
grotesques, il unit la tradition comi-       de l'Université de Paris VIII - Vincen-
que populaire à l'actualité politique        nes. Partis des techniques du clown
d'aujourd'hui. Par l'ironie, il démas-       traditionnel, s'intéressant à l'auguste
que les manipulations des dirigeants:        (et non au clown blanc qui institue
son théâtre est une critique en acte.        d'emblée des rapports de pouvoir), se
L'acteur est à l'écoute de la salle et       méfiant "du sérieux figeant des situa-
c'est des pulsations entre lui et le pu-     tions théâtrales", ils retrouvent ce qui
blic que naît le jeu, qui devient ainsi      fait du clown un personnage populai-
une arme politique: se faire l'écho de       re. Le rire est pour eux une arme po-
la colère du peuple — et cela par son        litique, "un moyen efficace de ne pas
rire qui, a-t-on écrit, est profondé-        se prendre au sérieux quand on a quel-
ment hérétique. L'influence de Dario         que chose de sérieux à dire". Leur
Fo est déjà importante en France: son        dernier spectacle Hérozéro, organisé
                                             en un canevas précis, laisse pourtant
                                             une large place au jeu spontané, au ris-
                                             que, et c'est de la confrontation avec
                                             le public qu'il prend son sens et son
                                             efficacité politique.
                                             Un personnage, le Grugé, auguste de
                                             cirque ou arlequin moderne, son pain
                                             sec toujours à la main, rêve d'être les
                                             héros que le jeu propose à son admira-
                                             tion: un clown triste, un toréador, un
                                             pianiste virtuose. Mais c'est une suite
                                             d'échecs: il se ridiculise en voulant
                                             jouer d'une trompette irrémédiable-
                                             ment molle; il s'excite en vain au dres-
                                             sage de taureaux imaginaires devant
                                             une femme-poupée qu'il sera bien in-
                                             capable de séduire; il sera victime de
                                             son double, quand il tentera d'être un
                                             grand chef d'orchestre, domptant un
                                             piano à deux faces tournoyant sur la
                                             scène; il ne lui restera qu'à être un
                                             grand suicidé romantique, mais il sera
                                             sauvé par un trapèze miraculeux, puis
Maclomâ.                                     par un clown-tarzan volant dans les

110
airs. Son suicide est lui aussi, manqué.    wards), soit gestuel (Mastelloni, Carlos
A la fin, ils marchent, debout sur leurs    Trafic), soit encore dans le domaine
échelles, en une burlesque parade des       verbal (Marc Favreau).
grugés.                                     Jango Edwards se considère comme
Le jeu avec les accessoires ou les costu-   un clown professionnel et il administre
mes est important, soit pour marquer        effectivement une école de clowns. Il
le contraste: trompette dure ou molle;      est le fondateur du Friends Roadshow
soit comme signe d'un personnage: la        International, dont le but principal est
veste à carreaux du grugé; soit surtout     de "distraire" et qui comprend des
comme support d'un jeu acrobatique:         gens ayant des activités artistiques va-
trapèze, corde volante, échelles. Les       riées. Son spectacle: Détritus (Garba-
jeux de visages habilement maquillés        ge) se compose d'une série de sketches
touchent la sensibilité et déclenchent      conçus à partir d'un bric-à-brac d'ob-
le rire par le biais de l'ironie. "C'est    jets recueillis le jour précédant le spec-
assurément un art de classe, écrit Da-      tacle, et cela sous le signe du rock.
rio Fo, ils font de la politique, ils ont   Le Napolitain Leopoldo Mastelloni
choisi leur camp, mais sans venir vous      présente un spectacle de cabaret, mis
débiter de discours électoraux, sans        en scène par Gerardo d'Andres, le
déclamer l'inévitable formule "des          Pierrot dissolu. "Je veux montrer, dit-
grands ancêtres". En cela aussi, je dois    il, la dissolution de l'homme... Je veux
le dire, ils témoignent d'une grande        dissoudre les mots connus, les mots
confiance, confiance dans l'intelligen-     bourgeois, les mots hypocrites. Il faut
ce, dans l'imagination des gens, de         que l'homme, Pierrot, se retrouve à
tous. Et voilà qui est vraiment révolu-     travers la dissolution. Il y a de la di-
 tionnaire."                                gnité chez les putains et je suis dissolu,
 Le "One Man Show" est l'une des for-       car j'ai le courage de dire ce que je
mes significatives du comique popu-         veux." Dans un salon, le visage fardé,
 laire moderne. Guy Bedos et Rufus          le corps moulé dans un collant noir,
ont déjà leur notoriété, mais d'autres,     Leopoldo Mastelloni va revêtir un
 comme Mario Gonzalès (acteur au            grand nombre de costumes des deux
 Théâtre du Soleil), Rolf Scharré (mi-      sexes. Toute la bourgeoisie fascinante
 me allemand), J.P. Farré, ou Nola Rae      des années 1910 va défiler devant
 (Grande-Bretagne), mériteraient plus       nous, ainsi que des prostituées, des mi-
•que d'être simplement cités. Il semble     nets et des actrices de music-hall. Il
 bien que ce soit du côté du délire que     chante, danse et vocalise admirable-
 l'on doive chercher l'originalité ou       ment. Délires de formes, de mouve-
 l'orientation de ces "one man shows"       ments, d'impressions, qui vont de l'i-
 modernes: soit musical (Jango Ed-          ronie à la provocation, sinon au scan-




Carlos Trafic.


                                                                                 111
dale, et rejoignent les jeux changeants
et les métamorphoses de la commedia
dell'arte.
L'Argentin Carlos Trafic, après avoir
formé le Grupo Lobo en 1966 à
Buenos-Aires, puis le Dharma Théâtre,
au Brésil, continua ses activités en Eu-
rope et aux Etats-Unis. Okey Doc, le
spectacle qu'il présente ici, assisté
d'Albrecht Mayer, a pour thème le
comportement humain étudié à travers
deux personnalités différentes. L'ins-
tinct, affrontant l'éducation, suscite
des images quotidiennes, absurdes,
oniriques ou obsessionnelles: jeu d'en-
fant ou rituel dérisoire.
Un homme en costume noir et cravate,
éméché et portant lunettes, construit
l'image d'une femme à l'aide d'objets
quotidiens: ses borborygmes, ses sou-         Marc Favreau.
pirs, ses cris étouffés, ses tics mania-
ques, ses mimiques avortées, mettent
mal à l'aise. Il manipule des objets           mou, son maquillage blanc et noir et
minuscules et construit un univers fan-       son manteau rapiécé aux innombra-
tasmatique d'où il est aussitôt exclu,        bles poches intérieures. Il soliloque, il
expulsé. Ses fantasmes à peine con-           jongle avec les mots et refaçonne sans
çus se désagrègent et ses rêves s'éva-        façon le langage. Au "théâtre gavé de
nouissent dans l'illusoire. A la fin,         trucs multi-démentionels parfaitement
presque nu et les cheveux en bataille,        gagagdgetisés"... il préfère le "théâtre
il regarde le public en ahanant, dans         comique populaire, cela va de soi...
un étouffement tragique d'animal tra-         peut-on imaginer plus triste spectacle
qué. On rit peu, mais c'est sans doute        qu'un théâtre impopulaire?" Il joue
parce que c'est de nous-mêmes qu'il           admirablement du clavier mécanique
faut rire: Carlos Trafic sait faire jaillir   de la parole vivante.
le rire de l'angoisse. "Ce qui est im-        Les brèves analyses de ces quelques
portant, dit-il, c'est ce qui est derrière    "one man shows", montrent que le
le rire." Et l'important pour lui, c'est      comique naît ici d'une dérision de
le public: son travail est élaboré selon      l'homme par rapport à lui-même, d'u-
l'instant et en fonction de son auditoi-      ne solitude qui renvoie au spectateur
re. C'est à une promenade en nous-            sa propre image intérieure, comme en
mêmes qu'il nous convie, dans ce que          miroir. L'absurde, le dérisoire, l'obs-
l'on peut appeler en nous, l'obscène          cène, en sont les ressorts, et le rire qui
et l'inavouable.                              point en nous, loin de nous rassurer,
Avec Marc Favreau, comédien-auteur            nous bouscule.
né à Montréal, le comique se réfugie          On le pressent par tout ce qui a été
dans les mots: "Parce que le verbe se         dit: le rire peut être une arme politi-
fait de plus en plus cher, Sol travaille      que. El Teatro Campesino a présenté
seul, en tête-à-tête chercheuse avec son      son spectacle la Carpa de los rasqua-
pauvre petit moi". Il a assez l'allure        chos (La tente des opprimés), qui con-
du clown traditionnel, avec son feutre        te l'histoire épique d'une dynastie

112
d'ouvriers chicanos. Luis Valdez a          veur. Une fresque mouvante de la vie
fondé cette troupe en 1965, au cours        quotidienne, à la frontière du réalisme
d'une grève. Leur but est de relancer       et de l'insolite, un jeu libre qui dé-
l'énergie des ouvriers en grève, de         clenche immanquablement le rire, mais
jouer sur scène les problèmes qui les       aussi la prise de conscience.
concernent. C'est à la fois Brecht et       Au total, un Festival où l'on a ri, sans
la commedia dell'arte. "Nous créons         doute, mais où, surtout, on a pu s'in-
notre propre commedia dell'arte.            terroger sur les rapports du théâtre et
Nous improvisons en adaptant à la grè-      de son public, puisque, dans le cas pré-
ve (car la grève est notre thème uni-       sent, ce rapport est privilégié. Ce qui
que) ses personnages traditionnels: les     manquait à Nancy, ce n'était certes
Arlequin, Pantalon, Brighella, sont de-     pas les spectacles, ni les intellectuels
venus les esquiroles (les jaunes), les      avertis, ni les séminaires savants, mais
contratistas (les employeurs), les pa-      c'était, comment dire, une fête réel-
troncistas (les planteurs) et les huel-     le, avec un public vraiment populaire.
guistas (les grévistes). Avec ces quatre    Et là, il n'y a pas de quoi rire. Le pou-
types de personnages, nous créons des       voir maintient Jack Lang et son équi-
douzaines de combinaisons". Le pu-          pe dans une pénurie bien dosée, afin
blic est sollicité et, de toute façon,      que le phénomène théâtral ne déborde
concerné. Le groupe Comuna, de Lis-         pas de "l'élite", et qu'ainsi aseptisée,
bonne, a présenté un spectacle Fogo         surveillée, cette manifestation ne pren-
(le Feu) qui lutte contre l'inertie de      ne pas l'ampleur souhaitée, c'est-à-dire
la mentalité portugaise et en particu-      permette la participation de tous.
lier contre la famille, dont il nous pré-
sente avec ironie l'image aliénée: le pè-                        bernard benech*
re qui travaille; la mère gardienne des
moeurs et de la religion; les enfants
élevés dans l'ignorance sexuelle et po-
litique, et qui attendent le mariage,
pour, à leur tour, enfanter; la grand-      * Notre collaborateur signait également un
mère encore jeune, mais usée, qui s'af-     compte rendu dans Jeu 3. Une coquille
                                            avait malencontreusement transformé son
faire sans parler et prie Dieu avec fer-    patronyme en Beneck.




                                                                                  113
publications

deux nouvelles revues de théâtre
Trac (cahier 1 de théâtre expérimental,        lité en matière d'art a été assez débat-
Montréal, décembre 1976, 320 est, Notre-       tue pour que l'on sache, même dans le
Dame, $2.00). Le Baroque, l'Eskabel, a/s de
Jacques Crête, 407 rue St-Nicolas, Montréal.   milieu théâtral, que c'est un leurre de
                                               s'y référer. Un aspect très positif se
Au sommaire de cette nouvelle revue            dessine pourtant dans ce court texte
on trouve surtout des textes de fiction        de non-position: "Désir de laisser par-
de Robert Gravel, Jean-Pierre Ronfard,         ler les textes". Cette présentation di-
Robert Claing, Pol Pelletier, Francine         recte de textes de fiction nous sort un
Pelletier, Pierre Lavoie et quelques           peu de l'habitude que nous avons de
renseignements sur les origines et le
                                               voir les pièces québécoises publiées en
fonctionnement du Théâtre expéri-
                                               livre (les collections de Leméac et au-
mental de Montréal. Cette revue qui
                                               trefois de l'Aurore), donc un peu défi-
semble principalement animée par des
membres du TEM affiche en editorial            nitivement inscrites, un peu aussi en
(à la fin du numéro d'ailleurs) une pri-       dehors d'une confrontation de lecture
se de position qui tout en s'avouant           avec d'autres textes. Ces courts tex-
non-position en est quand même une.            tes publiés dans le numéro 1 ont peut-
Il me semble que la notion de neutra-          être un air de famille un peu trop mar-
                                               qué (l'absurde, l'ironie et les mots
                                               pour eux-mêmes) mais donnent quand
                                               même une idée de ce que pourrait de-
                                               venir cette revue et de quel rôle posi-
                                               tif elle pourrait jouer au niveau d'un
                                               tremplin d'essai pour des textes dra-
                                               matiques de recherche. Reste à voir si
                                               cette "volupté de ne rien dévoiler, de
                                               ne rien expliciter" ne sera pas la limite
                                               de l'expérience. Soulignons les très
                                               belles photos de Gilbert Duclos. Trac
                                               une revue à suivre.
                                               Le groupe de l'Eskabel anime pour sa
                                               part une revue intitulée le Baroque
                                               dont le cahier 1 est paru en septembre
                                               76. "Ce cahier veut d'abord per-
                                               mettre aux membres de l'Eskabel de
                                               parler de leur travail et particulière-
                                               ment aussi du travail qui se fait à l'in-
                                               térieur des autres groupes de recherche
                                               théâtrale peu nombreux au Québec et
                                               dont on est généralement si peu infor-
                                               mé, les revues ou journaux officiels se
                                               contentant de répéter la même chose
                                               depuis longtemps ou de parler d'un
                                               théâtre dépassé, sclérosé, intéressant

114
                                              qu'au niveau historique", peut-on lire
                                              en exergue de la revue. Donc une re-
                                              vue qui jouera un double rôle d'infor-
                                              mation et de recherche qui se manifes-
                                              te dans le numéro 1 par des textes à
                                              tendance théorique, des textes de cri-
                                              tique ainsi que des textes de création,
                                              un historique et des notes sur la troupe
                                              l'Eskabel. Cette revue qui visiblement
                                              veut s'orienter vers un travail concret
                                              sur le corps et l'imaginaire semble ou-
                                              verte à des collaborations extérieures.
                                              La présentation graphique me semble
                                              cependant verser dans l'amateurisme
                                              et l'ésotérique, il y aurait un effort à
                                              faire sur ce plan technique. Le Baro-
                                              que comme son nom l'indique tracera
                                              ses sens dans le multiple et cette pre-
                                              mière parution propose déjà des voies
                                              intéressantes.

                                                                 claude beausoleil




théâtralités
Le groupe Téâtram de Jonquière pu-            groupe Téâtram dont un premier
bliera désormais une revue annuelle           noyau oeuvre depuis 1968, est d'avoir
intitulée Théâtralités, qui se veut "un       effectué deux séjours en Inde, d'en
instrument de diffusion de la recher-         avoir ramené un certain nombre de
che théâtrale, rattaché à la direction        techniques d'entraînement et de re-
artistique de Téâtram". Dans le pre-          présentation propres au kathakali et
mier numéro (1976), tiré à 2 000              de s'en inspirer dans son travail de re-
exemplaires, le groupe exprime "le be-        cherche, où l'expressivité du corps
soin de publier certains textes qu'il ju-     tient une place privilégiée. La partie
ge importants, mais toujours à travers        centrale du numéro un de Théâtralités
des réalisations concrètes en évitant         comporte d'ailleurs un système assez
les manifestes pourtant plus rassurants       complexe (mais malheureusement trop
intellectuellement, (car) les manifestes      sommairement expliqué) de transcrip-
réfèrent, d'habitude, à des idéologies        tion graphique des données corporel-
et n'ont que peu de rapport avec le           les du théâtre et de la danse, basé sur
travail théâtral et le travail de l'acteur,   le Mandata. A suivre... Théâtralités,
cherchant dans bien des cas à en com-         C.P. 216, Jonquière, Québec.
bler le vide".
Ajoutons que le trait dominant du                                       michel vais

                                                                                  115
le théâtre canadien-français                 portance, pièces de circonstances pour
                                             la plupart, réceptions, actions et pas-
Archives des Lettres canadiennes, tome V,
Fides, 1976, 1006 p.                          torales plus ou moins empruntées aux
                                             modèles alors connus en Europe. Le
 De tous les bilans effectués par les Ar-     théâtre créé en Nouvelle-France est
chives des Lettres canadiennes, celui-        d'abord divertissement mondain, réser-
ci, préparé par Paul Wyczynski, Ber-         vé à la haute société, et instrument pé-
nard Julien et Hélène Beauchamp-             dagogique à l'usage des collèges. Si
Rank, est sans doute le plus impres-         d'aventure il se hasarde à vouloir être
sionnant, par son volume (1 000 pa-           autre chose, il se trouve aussitôt neu-
ges), son désir d'exhaustivité, le sé-       tralisé par une série de décrets, de
rieux des recherches qui alimentent la       mandements, de lettres pastorales: l'af-
plupart des articles. Instrument de          faire de Tartuffe (fin XVIIe) en est un
travail indispensable en ce domaine          témoignage éloquent.        L'article de
jusqu'ici négligé de l'histoire du théâ-      Baudouin Burger sur ce sujet est parti-
tre, il offre l'avantage de ne pas propo-    culièrement significatif: non seulement
ser une dimension restrictive de cette       présente-t-il une documentation histo-
histoire, une attention égale étant ac-      rique sûre et bien maîtrisée, mais il
cordée aux troupes et aux auteurs, au         initie également à une histoire (archéo-
théâtre récent (jusqu'en 1973) et au         logie) des formes du théâtre québé-
théâtre plus ancien. Ce tome V four-         cois.
mille donc de renseignements utiles et        Le panorama des spectacles, de la con-
contient une documentation plus qu'a-        quête au XXe siècle, brossé par John
bondante, divisée en cinq grandes sec-       Hare, retrace les mille et un avatars de
tions: les origines; vers une tradition      la difficile création d'une tradition
théâtrale; profils d'auteurs dramati-        théâtrale. Seules quelques oeuvres
ques; analyses de quelques pièces; et        sont restées de ces débuts laborieux:
témoignages. Tout est là, semble-t-il.       celles de Joseph Quesnel, Antoine Gé-
Pourtant cette totalité même n'est pas        rin-Lajoie, Pierre Petitclair et Louis
sans risque: elle se double parfois d'un     Fréchette. Les études qui leur sont
caractère excessivement minutieux et         consacrées, dues à David W. Hayne,
 redondant et elle masque mal, par ail-      René Dionne, Jean-Claude Noël et
 leurs, les carences de certains textes et   Paul Wyczynski, avant tout histori-
 l'intérêt discutable de quelques appro-     ques, mettent bien en évidence la dis-
 ches.                                       proportion entre l'engouement tou-
On peut savoir gré aux chercheurs qui        jours plus grand de la critique et du
ont examiné les problèmes des origi-         public pour chacune de ces pièces et
 nes d'avoir présenté pour la première       leur qualité le plus souvent médiocre.
 fois une sorte de préhistoire du théâtre    N'est-on pas allé jusqu'à voir en Gérin-
 canadien-français et québécois, et d'a-     Lajoie "un autre Racine" donné au
voir su intégrer à leurs textes une des-     Canada par le Collège de Nicolet ?
 cription de l'accueil fait aux oeuvres.     L'auteur le plus célébré fut sans nul
Cette époque commence par une fête,          doute Fréchette, celui qui, par ses pla-
 un spectacle à grand déploiement, le        giats, son romantisme et sa mégaloma-
 Théâtre de Neptune de Marc Lescar-          nie, résume à lui seul les tendances
 bot, joué en Acadie en 1606, et fort        d'une époque qu'on pourrait appeler
justement rattaché par R. Arbour à la        "théâtrale", si l'on choisit de donner
 tradition du théâtre baroque. Elle se       au mot son sens le plus péjoratif, Le.,
 poursuit avec une multitude de specta-      recherche effrénée de l'effet, grandilo-
 cles et représentations de moindre im-      quence et prétention mal dissimulée.

116
La section suivante cherche à couvrir        bécois" par Laurent Mailhot, et des
dans ses grandes lignes la production        "Techniques théâtrales des dramatur-
au XXe siècle. Le défi est de taille. Il     ges québécois" par Maximilien Laro-
n'est que partiellement relevé. Non          che. En même temps que des synthè-
pas à cause de lacunes ou d'oublis im-       ses astucieuses, ces deux derniers arti-
portants parmi les sujets traités, ni de     cles jettent des pistes, ouvrent de nou-
la qualité intrinsèque des articles, mais    velles voies à l'analyse, instaurent une
plutôt d'une fragmentation extrême           problématique. Celle d'un nouveau
et d'une "disposition" étonnante qui         théâtre politique et prophétique, théâ-
donne au lecteur l'impression d'un cas-      tre de la dépossession et de la libéra-
se-tête mal assemblé. On y passe de          tion, théâtre "pauvre" mais d'une nu-
l'histoire des troupes à celle des ten-      dité élémentaire et originale, fonda-
dances récentes, de la présentation          trice, selon Laurent Mailhot, théâtre
d'un thème, le sentiment national, à         enfin où l'on remet en cause le jeu
l'histoire des spectacles dans les com-      même de la représentation. Celle d'u-
munautés francophones du Canada, de          ne sémiologie et d'une interprétation
Shakespeare à Molière et au théâtre          du décor, des objets et des gestes, dans
américain. Par contre, aucun article         le cas de Maximilien Laroche. L'au-
ne fait le point sur l'ensemble de cette     teur de l'article aurait eu intérêt tou-
période et ne la situe par rapport à la      tefois à limiter davantage son corpus,
précédente. L'introduction de Guy            ou tout au moins à en préciser l'exten-
Beaulne, au début du livre, bien que         sion, car certaines de ses conclusions
vivante et fort juste, n'est pas suffisan-   me paraissent gênantes, parce qu'ap-
te pour "rapailler" ces textes épars et      pliquées à une entité trop globale ap-
ne peut que constater "la trame un           pelée "théâtre québécois". Il n'en res-
peu lâche de l'oeuvre composée".             te pas moins que cette recherche et
Mais qu'apprend-on dans cette partie?        cette analyse d'un langage scénique
D'abord une foule d'indications pré-         commun aux dramaturges est extrê-
cieuses sur la vie des troupes à Québec,     mement fructueuse et devrait se pour-
Montréal, Ottawa et ailleurs: Alonzo         suivre.
Leblanc et Hélène Beauchamp-Rank             Les sections suivantes, portant sur des
font là oeuvre de pionnier, aucune étu-      auteurs et sur quelques pièces, ne man-
de n'ayant encore, à ma connaissance,        quent pas d'intérêt, quoique inégales.
été entreprise sur ces sujets. Pour sa       Les analyses d'oeuvres reprennent,
part, le père Emile Legault retrace,         dans certains cas, des choses déjà con-
avec une certaine nostalgie et un re-        nues et tentent de donner l'évolution
gard critique perspicace, l'histoire et      d'une dramaturgie. Sur ce point, le
l'évolution des Compagnons, auquel le        texte de Jean Marcel renouvelle tota-
renouveau du théâtre des années 40-          lement la perspective critique sur le
50 doit beaucoup, sinon à peu près           théâtre de Ferron et en rectifie l'inter-
tout. Renée Legris et Pierre Page in-        prétation. Parmi les analyses de piè-
sistent avec raison sur l'importance du      ces, qui vont du simple compte rendu
théâtre radiophonique et télédiffusé         critique à l'étude thématique et à la
dans la vie culturelle d'ici. Enfin trois    description formelle, j'ai retenu plus
études analysent, sous un angle diffé-       particulièrement celle de Pierre Gobin
rent, un certain nombre d'oeuvres écri-      sur le Roi des mises à bas prix, premiè-
tes entre 1940 et 1972: i! s'agit "Du        re étude vraiment rigoureuse d'une
sentiment national dans le théâtre qué-      oeuvre de Jean-Claude Germain.
bécois" de Jacques Cotnam, des               Dans ces deux dernières sections, le
"Orientations récentes du théâtre qué-       choix me paraît quelque peu arbitrai-

                                                                                 117
re. Ni Barbeau ni Germain ne figurent      matière immense, un travail de déchif-
parmi les "profils d'auteurs dramati-      frement remarquable qui deviendra
ques". Et Gauvreau reste le grand ou-      une sorte de bible du théâtre canadien,
blié, même si plusieurs de ses oeuvres     canadien-français et québécois. Il res-
avaient été jouées en 1973 et même si      terait à écrire une histoire sur ce théâ-
plusieurs textes (encore inédits) sont     tre qui ferait la synthèse de ces nom-
disponibles dans les centres de recher-    breux éléments, en donnerait les orien-
ches.                                      tations dominantes, une histoire qui,
L'abondante section "témoignages",         pour être utile et nouvelle, devrait s'at-
préparée par Hélène Beauchamp-Rank,        tacher à retracer l'évolution des for-
a l'avantage de fournir, en plus des       mes aussi bien que celles des troupes
textes, des renseignements succints sur    et des auteurs, une histoire aussi qui
les auteurs, metteurs en scène, comé-      saurait intégrer à l'inventaire des oeu-
diens et artisans du spectacle et sur      vres l'analyse des conditions d'exerci-
leurs réalisations. Quand à la biblio-     ce du théâtre — problèmes de subven-
graphie finale, due à John Hare, elle a,   tions et de politique culturelle, pro-
comme on s'y attendait, la qualité de      blèmes de public également — qui
celle des tomes précédents. Je déplo-      constituent l'envers et le point de dé-
re cependant que, s'arrêtant à 1973,       part inévitable de tout théâtre.
comme l'ensemble du volume, elle
n'ait pu bénéficier d'une récente mise                                lise gauvin
à jour.
Somme toute, ce tome V offre une




118
                                                        informations

notes sur le IV e festival                   Egalement, pour la beauté de la tradi-
des théâtres de marionnettes                 tion, un spectacle japonais de bunraku
                                             auquel on s'ennuie un peu, cependant,
Charleville-Mézières fut, en 1976, un        comme devant toute chose trop par-
des hauts lieux européens de la ma-          faite, et alors la délectation esthétique
rionnette puisque des spécialistes de        se fait morose.
cet art venus de quatre continents s'y       A prendre, Jean-Paul Hubert, de Fran-
étaient donné rendez-vous du 24 sep-         ce, parce qu'il est le seul à nous avoir
tembre au 1 e r octobre pour participer      fait rire aux larmes avec les personna-
au 4e Festival des Théâtres de Marion-       ges fabuleux qu'il manipulait dans son
nettes organisé par Jacques Félix et ses     Théâtricule, sorte de castelet à la chi-
Petits compagnons de chiffons.               noise.
Soulignons d'emblée que ce Festival
                                             Enfin, une mention pour The Art of
bénéficiait de l'appui de la Municipa-
                                             the Puppeteer de l'Américain Syrotiak
lité et de différents organismes ou mi-
                                             qui a prouvé qu'une marionnette à fils
nistères concernés de près ou de loin
                                             manipulée avec virtuosité possède une
par ce moyen d'expression; ce qui en
                                             force de "langage" sans équivalent.
fit une manifestation d'envergure.
                                             A laisser, beaucoup de choses, de vieil-
Soixante-dix troupes, représentant
                                             les redites mises au goût du jour tant
trente nations, avaient été invitées à
                                             bien que mal...
se produire, à confronter leurs prati-
                                             On ne peut pas dire que l'originalité
ques et leurs conceptions de la ma-
                                             était au rendez-vous de Charleville-
rionnette, dans des spectacles pour en-
                                             Mézières, et pourtant ce furent les ra-
fants ou pour adultes, et ceci sans es-
                                             res spectacles qui possédaient cette
prit de compétition puisque aucun
                                             qualité ou faisaient preuve de recher-
prix ou trophée ne devait récompen-
                                             ches qui furent les plus chaleureuse-
ser les meilleures.
                                             ment applaudis; et, comme par hasard,
Comme dans tout festival, donc, il y         il s'agissait de solos ou de duos, qu'on
eut à prendre et à laisser! A prendre,       se le dise...
un spectacle corrosif comme celui du
Suisse Michel Poletti qui présentait                                  éric mérinat
Barthélémy, sorte de fresque pseudo-
historique sur le thème du massacre
de 1572, à grand renfort de son stéréo-
phonique, de diapositives, de films et
                                             enquête sur      l'enseignement
de trente marionnettes (ou plus?), sur
                                             du théâtre
des dialogues de son cru d'une causti-
cité superbe.                                Le Conseil des Arts du Canada annon-
A prendre, aussi, l'intriguante poésie       çait le 29 septembre dernier la créa-
de Ted Milton, un Anglais forcené, qui       tion d'un comité indépendant qui aura
présente son spectacle dans trois ou         pour tâche d'enquêter sur la présente
quatre castelets simultanés avec des         situation de l'enseignement théâtral à
fils, des tiges, ses mains, etc. C'est dé-   travers tout le Canada. Le comité
lirant jusqu'à la nausée, mais très salu-    comprend M. Malcolm Black, profes-
taire!                                       seur de théâtre à l'Université York de

                                                                                 119
Toronto, M. Gilles Marsolais, metteur       duction en théâtre par A. Vuilleumier
en scène et professeur d'art dramati-       et des ateliers de techniques théâtrales
que à Montréal, M. Gordon Peacock,          par L.D. Lavigne. Les responsables
directeur du Département d'Art dra-         souhaitent arriver à la formation d'un
matique à l'Université de l'Alberta,        groupe de recherche soucieux de con-
M. Cameron Porteous, décorateur et          tribuer, par la production artistique,
directeur associé du Playhouse Theatre      à la transformation de notre contexte
de Vancouver et M. Jean-Pierre Ron-         socio-économique. Ceux qui désirent
fard, metteur en scène et membre du         recevoir de plus amples informations
Théâtre expérimental de Montréal.           ou qui souhaiteraient s'inscrire aux
L'enquête portera sur tous les métiers      ateliers n'ont qu'à s'adresser à: MCCM,
de la scène et le comité prendra con-       4828, rue Saint-Denis, Montréal. Tél.:
tact avec les artisans de tous les sec-     (514)849-8224.
teurs du théâtre, avec les professeurs
et avec ceux qui, sûrement, sont les                                          c.d.l.
plus concernés: les étudiants eux-mê-
mes. Un rapport détaillé devrait nor-
malement être soumis au Conseil des
Arts au cours de l'été prochain.            reprise de quatre à quatre à paris
                                            Suite au succès obtenu par les repré-
                                  cd.l.     sentations de la pièce Quatre à Quatre
                                            de Michel Garneau au Théâtre de la
                                            Commune d'Aubervilliers en France,
les ateliers mccm                           l'automne passé, la direction de ce
                                            théâtre annonce une reprise au Théâ-
Plusieurs ateliers de recherche exis-       tre National de Chaillot, à Paris. Ce
tent à Montréal. Depuis plus d'un an,       nouveau cycle de représentations aura
les animateurs et participants de ces       lieu du 10 avril au 7 mai et sera proba-
divers ateliers indépendants se sont        blement complété par une tournée
rencontrés. C'est ainsi qu'ont pu s'ou-     dans les principaux centres du pays.
vrir les ateliers du Mouvement Com-
munication Culture de Montréal. En-                                           c.d.l.
tre autres, les rencontres des anima-
teurs du MCCM et de ceux de l'Ecole
de mime corporel ont permis de dé-
cloisonner leurs activités pour ensuite     festival de nancy
donner l'occasion à toutes les person-      Le Xlème Festival mondial du Théâtre
nes qui désiraient s'initier à leurs tra-   de Nancy se tiendra du 28 avril au 8
vaux de participer durant une semaine,      mai 1977. Au moment de rédiger cet-
en décembre dernier, à une session in-      te nouvelle, nous avons peu d'informa-
formative. Le MCCM envisage d'orga-         tion. Toutefois il est fortement ques-
niser éventuellement des ateliers de re-    tion que le Théâtre expérimental de
cherche graphique et plastique ainsi        Montréal participe officiellement à ce
que des expositions. Pour l'instant,        festival ou à celui de l'automne 1977.
des ateliers de tai chi sont animés par     Pour plus de détails sur cette manifes-
F. Wong, des ateliers de ballet-jazz par    tation importante, prière d'écrire à:
M. Saint-Laurent, des ateliers d'explo-     M. Jack Lang, directeur, 109, rue de
ration vocale par G. Gaudreault, des        Metz, 54000 Nancy, France.
ateliers de mime corporel par M. Re-
naud et G. Molnar, des ateliers de pro-                                        g.d.

120
bibliographie sur l'histoire                 raient reconnaissants à tous ceux qui
du théâtre canadien                          pourraient leur fournir des notes bi-
                                             bliographiques sur les nouvelles paru-
Le Playwrights Co-op de Toronto a dé-
                                             tions (livres, revues et articles) ou qui
jà fait paraître en 1976 un volume1 bi-
                                             pourraient leur mentionner des oublis
bliographique sur les oeuvres dramati-
                                             qui se seraient glissés dans la première
ques, les essais et les critiques publiés
(à l'exception des journaux) au Cana-        édition. Il suffit d'écrire à M. John
da depuis 1583 jusqu'à 1975. Les au-         Bail, Chilterns, R,R, 1, King City,
teurs, conscients de l'impossibilité         Ontario LOB 1K0.
presque certaine de connaître toutes
les sources de références, donc d'é-                                            cd.l.
chapper à l'erreur, désirent compléter
leurs renseignements. De plus, ils pu-
blieront un supplément à ce volume           1. A Bibliography of Canadian Theatre His-
                                                tory, John Ball/Richard Plant, Play-
d'ici la fin de la présente année. Ils se-      wrights Co-op, Toronto, 1976, 160 p.




errata
Deux erreurs de montage se sont glis-        des photos qui se rattachent à l'article
sées dans la publication de Jeu 3. En        de la page 96 consacré à la revue Tra-
page 60, il est écrit que la pièce le Bon-   vail théâtral et à la nouvelle de la page
homme sept-heures a été publiée: il          100 intitulée theatre in québec. Nous
s'agit d'une duplication erronée des         nous en excusons.
lignes qui suivent dans la même colon-
ne: la pièce n'est pas encore publiée.                                           ndlr
L'autre erreur touche l'interversion




                                                                                   121

				
DOCUMENT INFO