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partition_2.doc - TF2 - compagnie Jean-François Peyret

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					partition 1
I-Enfances
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                                       Souvenirs d’enfance




-Quelqu'un peut-il préciser avec exactitude le moment de son existence où, pour la première
fois, s'est élevé en lui le sentiment du "moi", la première lueur d'une vie consciente ? Je
voudrais le savoir, car pour moi cela est impossible. Quand je recherche, pour les classer, mes
premiers souvenirs, j'obtiens invariablement le même résultat : ces souvenirs semblent se
disperser devant moi. Voici une première impression dont la trace, me semble-t-il, est restée
distincte dans ma mémoire, - mais si j'y arrête quelque temps ma pensée, d'autres
impressions, remontant à des époques antérieures, s'en dégagent et en ressortent aussitôt. Je
ne distingue même plus l'impression réellement éprouvée par moi, c'est-à-dire réellement
"mienne", de celles qui résultent de récits entendus dans mon enfance, et que je m'imagine
avoir ressenties, alors, qu'en réalité, je me rappelle seulement les récits qu'on m'en a faits. Je
n'arrive même jamais à évoquer aucune de ces impressions primitives dans toute sa netteté, et
sans y mêler involontairement un détail étranger, au moment même où ma pensée se
concentre sur ce souvenir.
-Quoi qu'il en soit, voici l'image qui m'apparaît une des premières, chaque fois que je
cherche à me rappeler les premières années de mon existence.
-Les cloches sonnent, l'air est parfumé d'encens. La foule sort de l'église. Ma "Niania"
descend le parvis en me tenant la main, et me protège avec soin contre la bousculade.
-«Prenez garde à l'enfant», répète-t-elle d'un ton suppliant à ceux qui se pressent autour de
nous.
-Au sortir de l'église, nous voyons approcher un ami de ma bonne, un diacre ou un sous-
diacre, à en juger par sa longue soutane ; il lui offre un pain bénit :
-« Mangez-le à votre santé, lui dit-il. Et comment vous nomme-t-on, dites, ma gentille
demoiselle ? »
- Je me tais, et le regarde avec de grands yeux.
-«Quelle honte de ne pas savoir son nom, mademoiselle ! continue le diacre pour me taquiner.
- Réponds, ma petite mère, souffle ma bonne ; dis: je m'appelle Sonia, et mon père est le
général Kroukovski.»
-J'essaye de répéter ces mots, maladroitement sans doute, car ma bonne et son ami se mettent
à rire.
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-L'ami de ma bonne nous accompagne jusqu'à la maison. Je les précède en sautillant, et je
m'efforce de répéter les paroles de ma bonne que j'arrange à ma façon; évidemment le pro-
cédé est encore nouveau pour moi, et je cherche à le graver dans ma mémoire. En approchant
de la maison le diacre me montre la porte d'entrée.
-« Voyez-vous ce crochet, en russe "krouk", sur la porte, petite demoiselle ? me dit-il.
Quand vous oublierez le nom de votre papa, dites-vous : il y a un "krouk" sur la maison de
Kroukovski, et aussitôt la mémoire vous reviendra.»
-Eh bien, je regrette de le dire, ce mauvais calembour du diacre a fait date dans ma vie ; c'est
là où je rattache le calcul du nombre de mes années, le premier indice pour moi d'une notion
précise de mon existence, et de ma situation sociale.
-Je devais, tout compte fait, avoir deux ou trois ans, et la scène se passait à Moscou où je suis
née. Mon père servait dans l'artillerie, et les devoirs de son service nous obligeaient souvent
à nous transporter à sa suite d'un lieu à un autre.
-Après le souvenir de cette scène, distinctement conservé dans ma mémoire, vient une
grande lacune : sur un fond gris et terne, pareil à de légers points lumineux, ressortent divers
petits épisodes de voyage : des pierres ramassées sur la chaussée, des nuits passées dans des
maisons de poste, la poupée de la sœur jetée par la portière de la voiture, une série de
tableaux, sans liaison entre eux, mais assez vifs en couleur.


-il me suffit de penser à notre chambre d’enfants pour évoquer, par une inévitable association
d’idées, une odeur singulière, mélange d’encens, d’huile de lampe, de baume tranquillle, et de
chandelle fumeuse. Cette odeur très spéciale, qui non seulement n’existe pas à l’étranger,
mais qui doit même être devenue très rare à Moscou, avait cessé de me hanter, lorsqu’en
entrant il y a deux ans, chez une de mes amies, dans la chambre de ses enfants, à la campagne,
je fus accueillie par ce parfum bien connu, ramenant à sa suite une série d’impressions et de
sensations oubliées depuis longtemps. (28)


-Ici Niania, dans ce récit si fréquemment répété, baissait mystérieusement la voix, ce qui
m’obligeait à dresser d’autant plus l’oreille.
-« Elle n’est pas née à propos, ma petite colombe, voilà la vérité, continue Niania à voix
basse. Presque à la veille de sa naissance, notre Barine avait fait de grosses pertes de jeu au
Club anglais, si grosses qu’il fallut engager les diamants de Madame. Était-ce le moment de
se réjouir de la naissance de sa fille ? D’autant que tous deux désiraient un garçon. Le Barine
me disait sans cesse : « Tu verras, Niania, que ce sera un fils… ». Tout était préparé pour un
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garçon : une croix de baptême avec un crucifix, un bonnet avec des rubans bleus… Et puis
voilà encore une fille !
-« Madame eut tant de chagrin qu’elle ne voulut pas la regarder : c’est Fédia qui plus tard les
a consolés. »
-Ce récit revenait souvent, et je l’écoutais toujours avec le même intérêt ; aussi s’est-il
profondément gravé dans ma mémoire. Grâce à de semblables discours, la conviction de
n’être pas aimée se développa de très bonne heure en moi, et l’ensemble de mon caractère
s’en ressentit : je devins de plus en plus sauvage et renfermée.
-S’il m’arrive qu’on m’appelle au salon, me voilà maussadement suspendue des deux mains
aux jupons de ma bonne. Impossible de me tirer un mot. Niania s’épuise en raisonnements. Je
garde un silence obstiné, jetant à ceux qui m’entourent des regards méfiants et hargneux,
comme un petit animal traqué. Maman contrariée finit par dire à Niania :
-« Eh bien ! emmenez votre petite sauvage dans sa chambre ; elle nous fait honte devant tout
le monde ; elle aura certainement avalé sa langue. »
-J’étais sauvage aussi avec les enfants que je ne connaissais pas ; et d’ailleurs j’en voyais peu.
-Je me rappelle cependant que si nous rencontrions, dans nos promenades avec Niania, des
enfants jouant à quelque jeu bruyant, le désir, l’envie, de me joindre à eux me prenaient
souvent. Mais Niania ne se laissait jamais aller… « Y penses-tu ma petite mère ? une
demoiselle comme toi jouer avec des enfants des rues ?… » disait-elle d’un ton de reproche si
persuasif que je me sentais confuse de ces aspirations. Bientôt d’ailleurs, le goût, et presque la
faculté de jouer avec d’autres enfants me passèrent. Je me rappelle mon embarras lorsqu’on
m’amenait par hasard une petite fille de mon âge : je ne savais que lui dire, et je restais devant
elle à penser : « Va-t-elle bientôt s’en aller ?… »
-Le comble du bonheur était de rester seule, en tête-à-tête avec ma bonne. Le soir venu, quand
Fédia dormait, et qu’Aniouta se sauvait au salon avec les grandes personnes, je m’asseyais sur
le divan près de Niania, bien serrée contre elle, et elle me racontait des histoires.


-Beaucoup d'enfants nerveux éprouvent, je crois, des troubles analogues ; on dit alors que
l'enfant a peur de l'obscurité ; l'expression est fausse, car cette sensation résulte moins de
l'obscurité même, que de l'envahissement progressif des ténèbres, et des effets qui s'y
rattachent. Je me rappelle avoir éprouvé des impressions du même genre dans des
circonstances très différentes; par exemple si j'apercevais en promenade quelque grande
bâtisse inachevée, aux murailles de briques percées de trous en guise de fenêtres. Je les
éprouvais aussi en été, si, couchée à terre sur le dos, je regardais le ciel sans nuages au-dessus
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de ma tête. D'autres signes de grande nervosité se manifestèrent encore en moi, et surtout une
répulsion pour toute difformité physique allant jusqu'à la terreur. II suffisait de parler devant
moi d'un poulet à deux têtes ou d'un veau à trois pattes, pour me faire frissonner, et me donner
un cauchemar la nuit suivante : je réveillais alors ma bonne par des cris perçants. II me
semble voir encore un homme à trois jambes qui m'a poursuivie en rêve pendant mon enfance.
La vue d'une poupée cassée m'épouvantait : Niania devait ramasser ma poupée, quand je la
laissais tomber, pour me dire si elle était intacte, et dans le cas contraire l'emporter bien vite.
Je vois encore le jour où Aniouta m'ayant trouvée seule, s'amusa pour me taquiner à me
mettre de force sous les yeux une poupée de cire, dont l' oeil noir pendait hors de l'orbite : je
fus prise de convulsions.
-J'étais en voie de devenir une enfant nerveuse et maladive, mais bientôt mon entourage
changea et ces conditions fâcheuses cessèrent.




 -Si, pour mon bonheur, le froid est plus vif, ou le vent violent, mon institutrice va faire seule
 son indispensable promenade, et m'envoie dans la salle d'en haut, jouer au ballon, dans le but
 hygiénique de faire de l'exercice.
-Je n'aime guère ce jeu ; j'ai douze ans, et me considère comme une grande fille ; je trouve
même blessant que mon institutrice me suppose encore capable de m'amuser à ce jeu d'enfant;
mais je n'en accepte pas moins cette recommandation avec le plus vif plaisir, car elle
m'annonce une heure et demie de liberté.
-Je fais en courant quelques tours dans la salle, lançant le ballon devant moi ; mes pensées
sont bien loin. J'aime la poésie avec passion : la forme, la mesure du vers, me causent une
vive jouissance, je dévore avidement les fragments de poésies russes qui me tombent sous les
yeux, et, il faut bien l'avouer, plus elles sont remplies d'emphase, plus elles me charment.
-Le rythme du vers a toujours exercé sur moi un charme si puissant que, dès l'âge de cinq ans,
je faisais des vers. Mon institutrice n'approuvait aucunement ce genre d'occupation : elle
s'était composé, avec la plus grande précision, un modèle d'enfant bien portant, élevé dans des
conditions normales, et qui, avec le temps, devait produire une Miss exemplaire: les vers
russes ne cadraient en rien avec cet idéal. Elle persécuta donc vivement mes goûts poétiques:
si, par malheur, un bout de papier barbouillé de mes rimes lui tombait sous les yeux, elle me
l'attachait aussitôt sur le dos, et récitait ensuite mes pauvres essais littéraires, devant mon frère
et ma sœur, en les dénaturant ou les mutilant à plaisir.
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-Cette persécution resta sans effet. A douze ans, j'avais la conviction intime d'être née poète. -
À côté de la salle il y a la bibliothèque, et là, sur tous les divans, sur toutes les tables, traînent
d'alléchants petits volumes de romans étrangers, ou des numéros de revues russes. II m'est
strictement interdit d'y toucher, car mon institutrice est très sévère pour mes lectures. J’ai peu
de livres d'enfants, et je connais par cœur ceux que je possède. Mon institutrice ne me permet
de lire aucun livre, même destiné aux enfants, sans l'avoir préalablement lu elle-même ; mais
elle lit lentement, et n'en trouve presque jamais le temps, de sorte que je vis dans un état de
famine chronique, pour ce qui est de la lecture. Et là, sous ma main, j'ai de si grandes
richesses ! ... Comment ne pas être tentée !
-Je lutte avec moi-même pendant quelques minutes. Je m'approche d'un livre et me contente
de l'ouvrir,... je le feuillette, je lis quelques phrases ; et vite je reprends ma course avec mon
ballon, comme si de rien n'était...
-Qu'importe ce qui me tombe sous la main ? Si ce n'est pas le premier volume d'un roman, je
lis le second, ou le troisième, avec le même intérêt, mon imagination suppléant à ce qui
manque. De temps en temps cependant, j'ai la prudence de lancer mon balIon, afin que mon
institutrice, si elle venait à rentrer, m'entendît jouer conformément à ses ordres.


-je me rappelle encore la tempête soulevée chez nous par deux articles de la Revue des Deux
Mondes : l’un, sur l’unité des forces physiques, compte rendu d’une brochure de Helmholtz,
l’autre sur des expériences de Claude Bernard, qui extirpait à des pigeons une parcelle de
cerveau. Combien Helmholtz et Claude Bernard eussent été surpris de la pomme de discorde
jetée par eux au milieu de cette paisible famille russe, perdue au fond du gouvernement de
Vitebsk !
-les articles scientifiques et la politique n’avaient pas seuls le don d’enflammer mon oncle
Pierre Vassiliévitch. Il mettait le même enthousiasme à lire des romans, des voyages, des
articles d’histoire. Faute de mieux il aurait lu des livres d’enfants. (67)




-Bien que mon oncle n'eut jamais étudié les mathématiques, cette science lui inspirait un
profond respect. Il en avait recueilli quelques notions dans certains livres, et aimait à faire là-
dessus des réflexions à haute voix en ma présence. C'est lui, par exemple, qui me parla le
premier de la quadrature du cercle, des asymptotes, et, si le sens de ses paroles me restait
incompréhensible, elles frappaient mon imagination, et m'inspiraient, pour les mathématiques,
une sorte de vénération, comme pour une science supérieure, mystérieuse,ouvrant à ses initiés
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un monde nouveau et merveilleux, inaccessible au commun des mortels. A propos de ces
premières notions sur les mathématiques, il faut que je rapporte un détail curieux, et qui a
contribué à développer en moi un grand intérêt pour cette science.
-Lorsque pour la première fois, nous nous installâmes à la campagne, il fallut réparer toute la
maison, et mettre de nouvelles tentures dans toutes les chambres et elles étaient en si grand
nombre, que le papier manqua pour une de celles destinées aux enfants. Il fallait en faire venir
de Pétersbourg : c'était loin et cela n'en valait pas la peine pour une seule chambre; on attendit
une occasion et, pendant bien des années, la chambre resta inachevée, le mur simplement
tendu d'un papier. Par un heureux hasard, ce papier consistait en feuilles lithographiées des
cours d'Ostrogradski sur le calcul intégral et différentiel, jadis achetées par mon père, dans sa
jeunesse. Ces feuilles, bigarrées d'anciennes et incompréhensibles formules, attirèrent bientôt
mon attention. Je me rappelle avoir passé des heures entières dans mon enfance, devant ce
mur mystérieux, cherchant à déchiffrer quelques phrases isolées et à retrouver l'ordre dans
lequel ces feuilles devaient se suivre. Cette contemplation prolongée et quotidienne finit par
graver dans ma mémoire l'aspect matériel de beaucoup de ces formules, et le texte, quoique
incompréhensible au moment même, laissa une trace profonde dans mon cerveau.
-Plusieurs années après, quand je pris ma première leçon de calcul différentiel, avec un
célèbre professeur de mathématiques de Pétersbourg, Alexandre Nicolaévitch Stranno-
lioubsky, il fut étonné de la rapidité avec laquelle je saisissais toutes ses explications, «comme
si je les avais sues à )' avance », ce fut l'expression dont il se servit. En effet, au moment où il
me donnait ces premières notions, je me rappelai soudain avoir vu tout cela sur le mur de ma
chambre d'enfant ; et il me sembla que le sens des termes dont se servait le professeur m'était
familier depuis longtemps.




-Je vois encore une belle soirée d’été : le soleil se couchait, la chaleur était tombée, tout dans
l'atmosphère était harmonie et douceur. Un parfum de roses et de foin fraîchement coupé
pénétrait par la fenêtre ouverte. Les bruits de la ferme, mugissements des vaches, bêlements
d'agneaux, voix des laboureurs - cette musique champêtre d'une soirée d'été - arrivaient
jusqu'à nous, mais si fondus, si adoucis par la distance que l'impression générale de calme et
de repos en était augmentée. Joyeuse et toute épanouie, j'échappai un moment à la
surveillance despotique de mon institutrice, pour m'élancer comme une flèche dans l'escalier
de la tour, afin de voir ce qu'y faisait ma sœur. Quel spectacle s'offrit à ma vue ?…
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-Ma sœur, étendue sur un divan, les cheveux épars, tout illuminée par les rayons du soleil
couchant, pleurait à chaudes larmes, sanglotant à se rompre la poitrine.
-Je courus à elle épouvantée.
-« Aniouta, qu'as-tu ? »
-Elle ne répondit, pas, et me fit signe de la main de m'éloigner et de la laisser tranquille. Mon
insistance n'en fut que plus vive. Longtemps elle ne dit rien ; enfin, se soulevant avec peine, et
d'une voix faible qui me parut brisée, elle murmura :
« Tu ne peux pas comprendre, toi ! Je ne pleure pas sur moi-même, mais sur nous tous. Tu es
encore trop enfant, tu as le droit de ne pas réfléchir sérieusement; j'ai été comme toi, mais ce
livre merveilleux et cruel - elle m'indiqua le roman de Bulwer - m'a forcée à envisager
l'énigme de la vie. J'a compris l'illusion de tout ce qui nous attire. Le bonheur le plus vif,
l'amour le plus ardent, tout finit avec la mort Qu'est-ce qui nous attend après ? Savons-nous,
même, si quelque chose nous attend ? Nous ne savons rien, nous ne saurons jamais rien, c'est
affreux, affreux ! »
-Elle se reprit à sangloter, le visage caché dans le coussin du divan.
Ce désespoir sincère d'une jeune fille de seize ans, frappée pour la première fois par l'idée de
la mort, grâce à la lecture d'un roman anglais, ces paroles pathétiques empruntées au roman et
adressées à un enfant de dix ans, auraient pu faire sourire une personne plus âgée. Quant à
moi, l'effroi me saisit littéralement au cœur, et je fus remplie d'admiration pour la profondeur
et la grandeur des pensées qui absorbaient Aniouta. Le charme de la soirée d'été disparut
subitement pour moi ; je me sentis honteuse de cette joie sans cause dont je débordais
quelques minutes auparavant.
-« Mais ne savons-nous pas que Dieu existe, et que nous irons à lui après la mort ? » essayai-
je de répliquer.
-Ma sœur me regarda doucement, comme une personne âgée considère un enfant.
« Oui, tu as conservé ta pure foi d'enfant... Ne parlons plus de cela » ajouta-t-elle d'un ton
tout à la fois si triste, et si pénétré du sentiment de son immense supériorité, que ses paroles
me remplirent, je ne sais pourquoi, de confusion.
À partir de cette soirée, il s'opéra en ma sœur un grand changement; pendant quelques jours,
on la vit errer, doucement affligée, offrant à chacun l'image du renoncement aux biens de la
terre. Tout en elle disait : Memento mori ! Les chevaliers, les belles dames et les tournois,
étant oubliés. Pourquoi désirer, pourquoi aimer, puisque la mort mettait fin à tout ? Ma sœur
ne touchait plus un roman anglais; elle les avait pris en horreur. En revanche elle dévorait
L'Imitation de Jésus-Christ et cherchait, comme Thomas a Kempis, à étouffer le doute dans
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son âme, par le renoncement et l'austérité. Avec les domestiques, elle se montrait d'une
douceur et d'une bienveillance extrêmes. Si notre petit frère ou moi lui demandions quelque
chose, au lieu de nous le refuser en grondant comme d'habitude, elle cédait aussitôt, d'un air
de résignation si touchant que j'en avais le cœur serré, et en perdais toute envie de m'amuser.




-les enfants, surtout les jeunes filles, devenaient la proie d’une manie épidémique : la
désertion de la maison paternelle. Notre voisinage immédiat en avait été exempt jusque-là,
grâce à Dieu, mais il circulait des bruits qui parvenaient jusqu’à nous : « chez tel
propriétaire, puis chez tel autre, la fille de la maison s’est sauvée ; l’une pour aller étudier à
l’étranger, l’autre pour aller à Pétersbourg chez les nihilistes. » Le sujet d’effroi principal
pour les parents et les instituteurs, tout autour de Palibino, était une certaine commune
établie, disait-on à Pétersbourg, où l’on attirait Ŕ du moins c’était la rumeur publique - toutes
les jeunes filles qui voulaient quitter la maison, paternelle. Les jeunes gens des deux sexes y
étaient censés vivre dans un communisme complet. Des jeunes filles de bonne famille
lavaient les planchers, nettoyaient les samovars de leur propres mains
-car elles n’admettaient aucune domesticité. (92)


-Le prêtre de notre paroisse avait un fils dont la soumission et la conduite exemplaire
faisaient jadis la joie de ses parents. Mais, à peine ses cours du séminaire brillamment
achevés - il était, je crois, sorti le premier, - ce digne jeune homme se transforma, sans
raison apparente, en fils rebelle, et déclara nettement qu'il renonçait à la prêtrise, bien qu'il
n'eût qu'à étendre la main pour obtenir une riche paroisse. Son Éminence l'archevêque le fit
venir, l'engagea lui-même à ne pas quitter le giron de l'Église, donnant clairement à
entendre au jeune homme qu'une des meilleures paroisses du gouvernement lui serait
confiée, s'il en témoignait le désir - à la condition toutefois d'épouser une des filles de son
prédécesseur, - l'usage traditionnel exigeant que la paroisse servit en quelque sorte de dot à
une des filles du pope. Cette séduisante perspective ne produisit aucun effet; le jeune
homme préféra partir pour Pétersbourg, entrer à ses propres frais à l'Université, et se
condamner pendant quatre ans d'études au thé et au pain sec pour toute nourriture.
-Le pauvre père Philippe s'affligea de la déraison de son fils, mais il en eût pris tant bien que
mal son parti si celui-ci avait choisi la faculté de droit - celle qui, par la suite, nourrit le
mieux son homme, comme chacun sait; malheureusement son fils choisit les sciences
naturelles. Il revint aux vacances suivantes farci d'absurdités, prétendant par exemple que
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l'homme descend du singe et que, selon les démonstrations du professeur Sétchénof, il n'y a
pas d'âme, mais des actes réflexes. Le pauvre prêtre désolé saisit son goupillon et aspergea
son fils d'eau bénite.
-Jadis, lorsque le jeune homme venait passer ses vacances chez son père, il ne manquait à
aucune de nos fêtes de famille, et se présentait régulièrement pour nous saluer et manger de
grand appétit le gâteau de fête, au bas de la table, sans jamais se mêler à la conversation,
ainsi qu'il convenait à sa position.
-Cette année, il brilla par son absence à la première fête de famille qui suivit son arrivée. En
revanche, il se présenta un jour qui n'était pas celui fixé pour les réceptions de mon père ; et
au domestique lui demandant ce qu'il voulait, il répondit qu'il venait simplement rendre
visite au général.
-Mon père, ayant beaucoup entendu parler du « nihiliste », n'avait pas manqué de remarquer
son absence le jour de sa fête, bien qu'il ne semblât prêter aucune attention à de si minces
détails. Contrarié maintenant de l'audace de ce gamin, qui osait le traiter d'égal à égal, il
voulut lui donner une leçon, et le domestique eut ordre de répondre : « Le Général reçoit les
solliciteurs et ceux qui viennent pour affaires, le matin avant une heure. »
-Le fidèle Ilia, qui comprenait toujours son maître à demi-mot, s'acquitta de la commission
dans l'esprit où elle lui avait été donnée : il ne parvint cependant pas à intimider le jeune
homme, et celui-ci s'en alla en répondant simplement :
ŕ Tu diras à ton maître que je ne mettrai plus les pieds dans sa maison.
-Ilia s'acquitta de cette commission. On peut imaginer le bruit que fit la sortie du jeune
popovitch, non pas seulement chez nous, mais dans tout le voisinage.
-Chose plus frappante encore, Aniouta, sitôt qu'elle apprit cet incident, accourut chez notre
père sans être appelée, et, les joues brûlantes d'émotion, lui dit d'une voix entrecoupée :
-« Pourquoi as-tu blessé Alexis Philipovitch, papa ? C'est très mal, c'est indigne d'insulter un
garçon bien élevé. »
-Papa la regarda avec stupéfaction. Son étonnement fut si grand, qu'il ne trouva même pas de
paroles pour remettre cette impertinente petite fille à sa place. Au reste, cet accès de
soudaine audace ne fut pas de longue durée, et Aniouta s'enfuit bien vite dans sa chambre.
-Mon père, tout bien pesé, préféra ne donner aucune suite à l'incident et le prendre par son
côté risible. Il raconta devant Aniouta l'histoire d'une princesse qui s'était faite la protectrice
d'un palefrenier: la princesse et son protégé furent naturellement tournés en ridicule. Mon
père était passé maître dans l'art de lancer des pointes, et nous redoutions fort ses
plaisanteries. Mais, cette fois, Aniouta l'écouta sans sourciller, prit même un air insolent et
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provocateur pour protester contre l'insulte faite au fils du prêtre; elle chercha à le rencontrer
partout, soit en promenade, soit chez des voisins.
 -Un soir, au souper des domestiques, le cocher Stépan raconta qu'il avait, de ses propres
 yeux, vu l'aînée des jeunes maîtresses se promener dans le bois en tête à tête avec le
 popovitch.
-« Et c'était drôle à regarder. Mademoiselle marchait sans rien dire, la tête baissée, jouant
avec son parasol. Et lui, à ses côtés, faisait de grands pas avec ses longues jambes, tout pareil
à une grue. Et tout le temps il parlait en agitant ses grands bras. Puis, par moments, il tirait un
livre tout déchiré de sa poche, et voilà qu'il lisait à haute voix, comme qui dirait une leçon
qu'il lui faisait. »
-Le jeune popovitch ne ressemblait guère, il faut en convenir, à un prince de conte de fées, ou
à un des chevaliers rêvés par Aniouta. Son grand corps mal bâti, son long cou aux veines
saillantes, son visage pâle entouré de cheveux d'un blond jaunâtre, ses grandes mains rouges,
aux ongles d'une propreté douteuse, et surtout son accent déplaisant et vulgaire, qui
témoignait clairement de son origine, tout cela ne pouvait en faire un héros séduisant aux
yeux d'une jeune fille à préjugés et à tendances aristocratiques. Impossible de rien
soupçonner de romanesque dans l'intérêt témoigné par Aniouta à ce jeune homme. Cet intérêt
tenait évidemment à autre chose.
-Le grand prestige du jeune homme, aux yeux d'Aniouta, consistait en effet à arriver de
Pétersbourg, d'où il rapportait les idées les plus nouvelles. Il avait même eu le bonheur de
voir - de loin il est vrai - quelques-unes de ces grandes figures, objets de l'idolâtrie de la
jeunesse à cette époque. Cela suffisait pour le rendre à son tour intéressant et sympathique.
Aniouta, grâce à lui, obtint des livres qu'elle ne pouvait se procurer ; on ne recevait chez nous
que les journaux les plus sérieux et les mieux pensants : La Revue des Deux Mondes et
L'Athenaeum en fait de journaux étrangers, et, comme journaux russes, Le Messager Russe.
Mon père avait consenti, par condescendance pour l'esprit du moment, à s'abonner cette
année au journal de Dostoïevski, L'Époque.


-Dostoïevski faisait parfois des récits très réalistes, oubliant absolument qu’il parlait en
présence de jeunes filles. Maman en était épouvantée. Il nous raconta par exemple, un jour, la
scène suivante d’un roman qu’il avait voulu écrire dans sa jeunesse : le héros, propriétaire
d'un âge mûr, bien élevé, cultivé, ayant voyagé, lisant de bons livres, achetant des tableaux et
des gravures, avait dans sa jeunesse mené une vie de débauche ; mais il s'était amendé, marié,
et, devenu père de famille, s'était acquis l'estime générale.
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-Un matin, il se réveille ; le soleil pénètre dans sa chambre par la fenêtre : tout autour de lui
est soigné, net, confortable. Lui-même se sent net et respectable. II éprouve dans tout son être
une impression de repos et de contentement. En vrai sybarite, il ne se hâte pas de se réveiller
complètement, afin de prolonger le plus possible cette impression générale de bien-être
passif.
-A demi assoupi, dans cet état qui participe autant du rêve que de la veillée, il revoit en
pensée quelques-uns des moments heureux de son dernier voyage à l'étranger. Il revoit
l'admirable rayon de lumière tombant sur les épaules nues de la sainte Cécile de Munich. Des
passages remarquables d'un livre récemment lu « sur la beauté et l'harmonie dans la nature »
lui reviennent à l'esprit.
-Soudain, au plus fort de ces réminiscences et de ces charmantes rêveries, il éprouve une
gêne étrange, ni douleur, ni souci, quelque chose comme l'impression d'une ancienne
blessure, d'un coup de feu reçu jadis, et dont on n'aurait pas extrait la balle : rien n'indique à
l'avance qu'on va en souffrir, et tout à coup la veille blessure se ravive sourdement.
Notre homme réfléchit, et cherche à comprendre ce que cela signifie. Il n'a pas de souffrance,
il n'a pas de chagrin, et cependant il se sent le cœur labouré comme par les griffes d'un chat.
Il croit comprendre qu'il doit se rappeler quelque chose, mais quoi ? Il y applique sa mémoire
avec effort... Et soudain, il se rappelle, et d'une façon si vivante, si palpable, avec un dégoût
si révoltant pour tout son être, un fait arrivé il y a vingt ans, et qui lui paraît dater de la
veille ! Pendant ces vingt années pourtant, ce souvenir ne l'a jamais tourmenté. Il se rappelle
que, dans une nuit de débauche, excité par des camarades ivres, il a violé un enfant de dix
ans... A ces paroles, ma mère leva les bras au ciel. « Miséricorde, Fedor Mikhaïlovitch,
songez donc aux enfants ! » s'écria-t-elle d'une voix désespérée.
14                               Partition 1 - une vie




                 II-ENFANCE ET JEUNESSE DE VERA ZASSOULITCH




Le 29 janvier 1878 elle tire sur le préfet de police Trepov. Elle est acquittée le 31 mars 1878.
Mais le gouvernement donne immédiatement l’ordre de l’arrêter. Elle s’enfuit en Suisse.
Deviendra marxiste.


-le Biakolovo d’antan. Avec ses couleurs, ses bruits, ses habitants : Mimina, les enfants, les
chats, les chiens…J’ai toujours eu une mauvaise mémoire des noms mais je me souviens
encore, et sans doute à jamais, du nom de chacun des innombrables chiens que nous avions…
(29)
-mes premiers souvenirs remontent à très loin ; et pourtant je ne me souviens pas du moment où
jai appris à lire et à écrire le russe et le français. J’ai le sentiment d’avoir compris le français
depuis toujours. On racontait que Mimina avait réussi à m’apprendre tout cela, plus quelques
poésies et quelques prières, alors que j’avais à peine trois ans.
-une de mes tantes se maria ; ses enfants quittèrent Biakolovo, leur lieu de naissance. Personne
désormais n’avait plus besoin ni de Mimina ni de moi Ŕ et c’est alors, dit-on, que je devins
mauvaise. (30)
-tu cherches à t’enfuir, me disait-elle, tu verras, tu le regretteras quand je serai morte. Tu
voudras alors revoir ta Mimotchka, et tu viendras sur ma tombe : un ruisseau, quelques
bouleaux, quelques larmes sincères, voilà ce qui fait la beauté d’un monument Ŕ je ne souhaite
rien d’autre. Tu viendras, tu verras une crevasse dans la terre, tu te pencheras Ŕ et du fond de
cette crevasse une chose horrible et repoussante te regardera : un crâne, aux dents nues. Mais tu
ne verras plus ta Mimotchka…
-                  Où la table se dressait
                   Une tombe est creusée
                   Des visages de l’au-delà
                   De l’au-delà, gémissent. (31)


-je n’ai jamais vu sa tombe, mais je savais qu’elle était longue et terrifiante, et mon imagination
le peuplait de spectres sans tronc d’un rouge sombre aux gueules grandes ouvertes et qui
criaient : « ouououou » sans fin.
15                               Partition 1 - une vie




ŕnous sommes ici des étrangères, personne ne nous regrettera.
ŕmais plus le temps passait et plus les signes s’accumulaient : j’étais effectivement une
étrangère, pas une de Biakolovo. Personne jamais ne me berçait, ne me prenait sur ses genoux,
ne mpe donnait de jolis noms d’oiseau… Et, quand j’étais triste, jamais une servante ne me
consolait. (32)


-il y avait d’autres circonstances où je me mettais à prier avec acharnement, mais avec mes
mots à moi : c’était quand, selon moi, j’avais été accusée et punie sans raison. Bouleversée,
toute tremblante, je restais alors debout dans la chambre vide, devant l’icône à chuchoter à
travers mes larmes. Je ne me souviens pas d’avoir jamais cru en l’utilité directe des prières, je
ne pensais pas que d’une manière ou d’une autre Dieu allait intervenir pour moi. C’était
simplement la proclamation de mon innocence face au « Tout-Puissant », c’étaient presque des
reproches : « Tu sais bien pourtant, tu le sais bien…jamais je n’ai, jamais… » Une fois une de
mes tantes me suivit Ŕ sans doute avait-elle une remontrance supplémentaire à me faire -, et elle
me trouva, balbutiante, devant l’icône. Si j’avais dit que j’étais simplement en train de prier, je
suppose que cela aurait produit le meilleur effet. Mais je ne le dis évidemment pas. A la
question : « Qu’est-ce que tu marmonnes ? », je répondis : « Des choses ». Et j’eus droit,
comme il se doit, à une nouvelle réflexion : « Il est interdit de raconter des fadaises devant
l’icône. A Dieu, on ne doit s’adresser qu’à travers les prières. »
-Ainsi donc j’entrepris, sans aucun enthousiasme, la lecture à haute voix de l’Evangile. Seule,
je l’aurais sans doute lu volontiers Ŕ à cette époque, je dévorais tout ce qui me tombait sous la
main Ŕ, mais ainsi tout haut devant les « grands »… Et puis peu à peu le contenu du livre
commença à m’intéresser. C’était beau et bon. Cela n’avait rien à voir avec le Dieu de Mimina,
ce Dieu incompréhensible, ennuyeux et efffrayant de surcroît, au nom duquel il fallait faire
maigre et marmonner des prières. Lui était bon, simple, clair, compréhensible, même pour moi.
Je savais qu’à la fin on allait le tuer, et je me mis à attendre ces chapitres-là avec impatience et
une étrange anxiété. (35)
-pour moi, tout cela concernait un Dieu qui n’était ni abstrait ni mystérieux Ŕ la nuit dans le
jardin de Gethsemani : « Ne dormez pas, mon heure est proche », demanda-t-il à ses disciples,
et ses disciples s’endormirent … et toute la suite si poignante… Ainsi je vécus avec lui
plusieurs semaines. Je l’imaginais, je parlais de lui tout bas, toute seule dans ma chambre. Ce
qui m’angoissait le plus, c’était que tous, tous avaient fui et l’avaient abandonné, même les
16                               Partition 1 - une vie




enfants qui l’avaient accueilli avec ces palmes en chantant Hosannah… Sans doute dormaient-
ils, eux aussi, et en savaient-ils plus rien. Je ne pouvais m’empêcher d’intervenir : une petite
fille, une bonne petite fille, la fille d’un prêtre important, avait entendu qu’on allait l’arrêter-
Judas l’avait déjà trahi -, qu’on allait le juger et le tuer. Elle venait me le dire et nous courions
toutes deux, nous rassemblions les enfants : « Ecoutez ce qu’ils veulent faire, ils veulent le tuer,
le tuer, lui, qui est le meilleur de tous sur la terre » Mes enfants imaginaires tombaient d’accord
avec nous, nous nous mettions tous à courir à travers le jardin, nous arrivions… mais il n’y
avait jamais de suite. Je n’osais pas imaginer plus loin sans son autorisation, et j’osais encore
moins parler en son nom. Ce n’était pas de la peur, mais un sentiment d’amour brûlant, une
sorte de vénération. Je savais qu’il était Dieu, un Dieu comme l’était son père ; mais bien
meilleur. Son Père, lui, je ne l’aimais pas. Jamais je n’aurais pensé adresser une prière au
Christ, l’importuner avec mes plaintes. Je ne voulais pas qu’il intervienne pour moi Ŕ je voulais
le suivre, le sauver. (36)
-quatre ans plus tard, je ne croyais déjà plus en Dieu, ma foi m’avait abandonnée. J’avais un
peu regretté ma vie future, ma vie « éternelle », bien qu’en réalité ce regret n’existât que les
seules fois où j’imaginais cette vie avec précision Ŕ le beau jardin dans le ciel et tout le
reste.(…) De mon passé religieux, une chose me resta gravée dans le cœur : l’image du Christ.
Avec elle, je ne rompis pas. Il me semblait, au contraire, que je me liais à elle plus
profondément. (37)


-avec avidité, je me saisissais des moindres signes annonciateurs d’un avenir autre que celui
auquel me destinait ma condition sociale, et je repoussais de toutes mes forces celui dont on me
parlait à Biakolovo : gouvernante. Tout, mais pas ça.
-Encore bien avant que naissent les rêves de révolution, bien avant le pensionnat même,
j’échafaudais des plans pour échapper à ce sort imposé. Un garçon dans la même situation
aurait eu la tâche évidemment plus facile. Son avenir à lui aurait eu des perspectives bien plus
vastes.
-Et voilà que cette image lointaine de la révolution faisait de moi l’égale d’un garçon, voilà que
je pouvais, moi aussi, rêver d’ « action », d’ « exploits », de « lutte suprême », de « rangs où
l’on meurt pour l’amour de la cause ». Je saisissais avidement le moindre mot, le moindre vers,
la moindre rime qui parlait de ces choses : « Donnons-nous la main et jurons de porter en nous
jusqu’à la tombe la haine de ceux qui flagellent notre Terre. » (37)
17   Partition 1 - une vie




          II- Une vie- Charlotte
18                              Partition 1 - une vie




-ah ! l’heureux temps ! disait parfois Sophie en parlant de cette période de sa vie. Dominée par
les idées nouvelles, nous étions persuadées que les conditions sociales existantes ne pouvaient
durer ; l’ère glorieuse d’affranchissement, de civilisation universelle, notre rêve à toutes,
semblait si proche, si certaine ! et parmi nous quelle communauté de sentiments ! Lorsque nous
étions réunies, à trois ou quatre, dans un salon avec des personnes plus âgées, en présence
desquelles nous n’osions élever la voix, il suffisait d’un mot, d’un regard, d’un geste pour
reconnaître qu’il y avait des amis près de nous. Quelle joie dans cette découverte ! quel
mystérieux bonheur, auquel les autres ne comprenaient rien, que de sentir auprès de soi un
jeune homme ou une jeune fille à peine entrevus, avec lesquels on n’échangeait que des paroles
insignifiantes, et les savoir cependant animés d’espérances et d’idées communes, enflammés du
même dévouement pour la même cause. (141)


-Aniouta et une de ses amies, possédée comme elle du besoin d’étudier que contrariait aussi sa
famille, prirent alors la résolution suivante : l’une d’elles, n’importe laquelle, tenterait de
contracter un des mariages platoniques en vogue, qui servirait à les affranchir toutes deux ; car
elles ne doutaient pas que si l’une se mariait, l’autre n’obtînt de ses parents la permission
d’accompagner son amie à l’étranger ; le voyage perdrait ainsi son caractère odieux de voyage
d’étude, pour prendre celui d’une partie de plaisir, et elles emmèneraient la petite Sonia,
l’ombre inséparable d’Aniouta, une des sœurs ne pouvant voyager sans l’autre. (143)


-vers cette époque, une amie d’Aniouta commit la bassesse de se marier par inclination.
Combien on la plaignit et on la méprisa ! Le cœur de Sonia surtout se gonflait d’indignation à
l’idée d’une aussi misérable désertion de tout idéal. La jeune mariée elle-même, honteuse de
cette action comme d’une chute, n’osait parler à ses amies de son bonheur conjugal, et elle
défendit à son mari de lui donner le moindre signe de tendresse en leur présence. (144)


-Sophie prenait de moins en moins son parti de la séparation, et fatiguait son mari par
d’incessantes exigences. Elle ne pouvait bouger sans l’obliger à venir la chercher ; il devait
faire ses commissions, s’occuper de mille bagatelles, et quoiqu’il y mît la meilleure grâce du
monde, ses travaux en souffraient ; mais Sophie ne tenait jamais aucun compte de cela. (152)
-les leçons s’organisèrent de la façon suivante : le professeur venait une fois par semaine chez
elle, et le dimanche soir elle allait chez lui. Kovalevski avait amené sa femme à Berlin et l’y
19                                 Partition 1 - une vie



avait installée avec l’amie de Heildelberg ; il venait les voir de temps en temps, mais ses
rapports avec Sophie restaient étranges, et éveillaient une certaine curiosité dans la maison de
Weierstrass, où Voldemar ne se montra jamais, bien que sa femme y vécût dans l’intimité de
tous les membres de la famille. Jamais elle ne parla de lui, jamais elle ne le présenta au
professeur, mais le dimanche soir, après la leçon, Kovalevski sonnait à la porte d’entrée, et
disait à la servante qui venait lui ouvrir :
-« Prévenez Mme Kovalevski qu’une voiture l’attend à la porte. »
-Sophie fut toujours gênée par cette situation, et un des professeurs de Heildelberg m’a
raconté, qu’ayant un jour rencontré Kovalevski chez elle , Sophie le lui présentât comme un
« parent ».
-Voici comment l’amie raconte leur vie commune à Berlin :
-« Notre vie à Berlin fut plus monotone encore et plus isolée qu’à Heidelberg. Nous
demeurions toutes seules. Sophie passait la journée plongée dans ses papiers ; moi je restais
au laboratoire jusqu’au soir. Après un dîner pris à la hâte, nous nous remettions au travail. À
l’exception du professeur Weierstrass qui venait souvent, personne ne mettait le pied chez
nous. Sonia était de mauvaise humeur, indifférente à tout ; rien en dehors de ses études ne
semblait l’intéresser. Les visites de son mari la remontaient un peu, mais bien qu’ils eussent
l’air de tenir l’un à l’autre, leurs rapports étaient troublés par des reproches et des
malentendus continuels : ils faisaient ensemble de longues promenades, mais Sophie ne
consentait jamais à sortir avec moi, même pour faire les emplettes les plus indispensables.
Nous faillîmes nous brouiller au sujet d’une robe dont elle avait absolument besoin pour
Noël ; nous étions invitées chez Weierstrass qui faisait orner un arbre spécialement à notre
intention. Sophie ne voulut sortir à aucun prix pour acheter sa robe, je me refusai de mon côté
à faire seule cet achat ; son mari aurait tout arrangé s’il avait été là, car il choisissait jusqu’aux
étoffes et aux façons de ses robes. Enfin elle s’avisa de charger notre hôtesse de commander
ce qu’il lui fallait et fut ainsi dispensée de sortir.
-« Elle pouvait passer de longues heures à sa table de travail, dans une tension d’esprit
extraordinaire, et lorsque, après une journée d’études, elle mettait ses papiers de côté, et
quittait sa table, c’était pour marcher de long en large dans sa chambre, absorbée dans ses
pensées, et d’un pas si rapide, qu’elle finissait souvent par courir en se parlant à haute voix,
parfois même éclatant de rire. Elle paraissait alors comme soulevée de terre, emportée loin de
toute réalité sur les ailes de la fantaisie, mais jamais elle ne parlait des idées qui l'occupaient
en pareil cas.
20                               Partition 1 - une vie



-« Elle dormait peu, et toujours d'un sommeil agité ; réveillée parfois en sursaut par quelque
rêve fantastique, elle me priait de lui tenir société, et racontait volontiers ses rêves ; ceux-ci
étaient toujours curieux ou intéressants, et avaient souvent le caractère de visions, auxquelles
Sophie attachait une signification prophétique, que l'avenir justifiait en général; en résumé
c'était un tempérament d'une excessive nervosité. L'esprit toujours agité, elle aspirait sans
cesse à quelque but compliqué, et jamais cependant je ne l'ai vue plus découragée que lorsque
son but était atteint, car jamais la réalité ne répondait à ce qu'elle en avait attendu. Quoiqu'elle
fût peu aimable tant que son idée la préoccupait, on s'attendrissait involontairement sur elle,
en la voyant si malheureuse en plein succès ; cette mobilité même, ce continuel passage d'une
impression joyeuse à une impression sombre, la rendait attachante et profondément
sympathique.
-« Notre séjour à Berlin fut, dans son ensemble, sans aucun agrément : mal logées, mal
nourries, privées d'air et de distractions, surmenées de travail, je pensais à Heidelberg comme
à un paradis perdu : aussi Sophie, après avoir obtenu le grade de docteur dans l'automne de
1874, se trouva-t-elle si épuisée de corps et d'esprit, qu'après être rentrée en Russie elle resta
longtemps incapable de tout travail intellectuel. »
-Cette absence de joie dans le travail, dont parle ici son amie, fut pour Sophie une souffrance
attachée au travail scientifique ; elle s'y livrait avec trop d'excès, et en perdait la faculté de
jouir de la vie et même de ses travaux : ses pensées devenaient des tyrans, au lieu de rester
des serviteurs, et la joie de produire, de créer, disparaissait entièrement. Ce fut tout le
contraire lorsqu'elle s'occupa plus tard de littérature ; alors elle s’épanouissait et se sentait
heureuse.
-Le surmenage ne fut pas seul à rendre le séjour de Berlin pénible : d'autres circonstances y
contribuèrent, particulièrement l’étrangeté des rapports de Sophie avec son mari, et la
fausseté d'une situation que l'intervention des parents rendit plus pénible encore. Ceux-ci
vinrent à plusieurs reprises voir leur fille, et l’emmenèrent même en Russie pendant les
vacances, et pressentirent la vérité : ils firent des remontrances, mais n’obtinrent aucune
modification à l'attitude de Sophie envers Voldemar. Elle souffrait cependant de sa solitude,
car elle éprouvait déjà ce besoin passionné de vivre, qui la dévora plus tard : elle n'avait rien
d'une pédante, comme son genre de vie aurait pu le faire supposer: c'était une femme timide,
absolument dépourvue d'esprit pratique, sentant l'équivoque de sa situation, et craignant de se
compromettre.
21                                Partition 1 - une vie



-Sophie avait l’intention d’écrire les impressions de cette époque dans un roman intitulé Les
sœurs Kajevsky pendant la Commune. Ce projet, comme tant d’autres descendit avec elle
dans la tombe. Elle voulait raconter une nuit dans une ambulance, où sa sœur et elles firent le
service des blessés, avec des jeunes filles rencontrées jadis à Petersbourg (161)
-un roman à sensation.
-oui.


-la fortune dont Sophie hérita de son père fut insignifiante ; le testament du général était
entièrement en faveur de sa femme : aussi la vie des Kovalevski, installée avec un certain
luxe, devint-elle bientôt trop coûteuse. De là, l’idée de tenter quelques spéculations, que
Sophie fut la première à concevoir ; Voldemar, personnellement indifférent au luxe, se laissa
entraîner par son imagination, et les affaires se succédèrent rapidement. Ils commencèrent par
des entreprises de maisons, construites à Petersbourg, puis vint un établissement de bains,
une orangerie, la fondation d’un journal, et une série d’inventions nouvelles. La fortune
sembla leur sourire au début, leurs amis leur prédisaient un brillant avenir, et lorsque, en
1878, leur premier et unique enfant vint au monde, elle fut accueillie comme la future
héritière d’une grande fortune.
-mais dès cette époque, Sophie eut le secret pressentiment d’un malheur prochain. Une de ses
amies se rappelle lui avoir entendu dire, le jour où la première pierre de la première maison
fut solennellement posée, qu’elle avait fait la nuit précédente un rêve qui troublait toute sa
journée : elle s’était vue, à l’endroit où devait se placer la pierre, entourée d’une grande foule
venue pour assister à la cérémonie ; tout à coup la foule s’était dispersée, et elle avait aperçu
son mari, luttant corps à corps contre un être diabolique qui le terrassait avec un rire
effrayant. Longtemps le souvenir de ce rêve la laissa inquiète et anxieuse ; il devait se réaliser
d’une façon terrible.
-les spéculations si brillamment commencées échouèrent l’une après l’autre. (166)


-une première catastrophe fut évitée
-leur bonheur semblait renaître, lorsque l’homme diabolique, au rire sinistre, que Sophie avait
vu en rêve, apparut en réalité.
-c’était une espèce d’aventurier de grande allure, avec lequel Kovalevski avait eu des
relations d’affaires, et qui cherchait à l’entraîner dans de nouvelles et dangereuses
spéculations. Sophie fut prise d’une aversion instinctive pour cet homme, et avec une
22                                Partition 1 - une vie




singulière clairvoyance, ne voulut jamais le recevoir dans sa maison ; elle supplia son mari de
se séparer de ce mauvais conseiller, de chasser, comme elle le faisait elle-même tout projet
d’affaires, pour retourner à la science.
-elle ne put l’obtenir.
-bien que Voldemar eût été nommé professeur de paléontologie à l’Université de Moscou,
vers cette époque, rien ne put le détacher des entreprises commencées ; elles prirent au
contraire des proportions de plus en plus considérables et fantastiques.
-il parlait d’exploiter une mine de pétrole dans l’intérieur de la Russie
-de gagner des millions, et aveuglé par son nouvel associé, il se refusait à écouter les
observations de sa femme : il finit même par lui retirer sa confiance et lui cacher ses affaires.
-rien ne pouvait blesser Sophie plus profondément ; elle avait cherché à rendre son union
avec son mari aussi intime, aussi étroite que possible, et s’était consacrée avec une intensité
passionnée à ce qui paraissait le but principal de sa vie : les questions personnelles devaient,
selon elle, primer toutes les autres.
-Sophie, pour rattacher son mari à la science, prit part elle-même à ses études : elle prépara
ses cours avec lui, mit tout en œuvre pour lui rendre la vie agréable et le ramener au calme ;
tout fut inutile. Kovalevski n’était plus, je crois, dans un état normal ; ses nerfs surexcités ne
pouvaient plus retrouver l’équilibre.
-et l’aventurier profita des malentendus pour les grossir ; elle avait lieu d’être jalouse…
-c’était éveiller une des passions les plus violentes de cette nature violente…
-incapable de résignation, aussi exigeante en amour qu’elle était indifférente aux petites
choses de l’existence, elle ne put accepter la vie conjugale quand elle crut avoir perdu
l’amour et la confiance de son mari.
-peut-être n’avait-elle jamais aimé Kovalevski d’un véritable amour, mais avait voulu se
l’attacher par tous les liens d’affection qu’une nature affamée de tendresse, comme la sienne,
devait chercher dans ses relations avec son mari, le père de son enfant.
-aussi, en s’apercevant qu’il s’éloignait d’elle malgré tout, et plaçait un tiers entre eux, cette
tendresse, un peu artificielle, sombra tout à coup ; elle repoussa de son cœur l’image qu’elle y
avait placée presque de force, et se retrouva seule.
-décidée à se suffire à elle-même, et à sauvegarder l’avenir de sa fille, elle quitta son pays et
sa maison pour reprendre sa vie d’étude à l’étranger. (169)
23                                Partition 1 - une vie



-Kovalevski découvrit enfin qu’il était le jouet d’une intrigue infâme et ne put survivre à la
pensée d’avoir ruiné sa famille. Ce savant remarquable, cet homme simple et modeste, pour
lequel les jouissances de la fortune n’avaient jamais existé, périt victime de spéculations avec
lesquelles son caractère et ses principes étaient en opposition absolue. Cette catastrophe fut
écrasante pour Sophie. Elle tomba gravement malade d’une fièvre nerveuse dont elle ne se
releva que brisée. Le remords d’avoir quitté son mari, la tourmenta avec l’amertume d’un fait
irréparable : une ombre noire s’étendit sur toute sa vie. Dans cette lutte du corps et de l’âme,
la fraîcheur de sa jeunesse disparut, son teint perdit sa transparence, et une ride profonde se
creusa entre ses deux sourcils pour ne jamais disparaître. (172)
À Federica, où elle arriva la nuit par une tempête et une pluie battante, elle ne put, faute de
monnaie danoise, trouver un porteur, et fut obligée de traîner elle-même son bagage, fatiguée,
transie de froid, et si découragée qu’elle était prête à tomber par terre.
Quand elle arriva à Stockholm le mercredi matin, 4 février, elle se sentit malade, mais n’en
travailla pas moins le jeudi tout entier, et fit sa leçon le 6 ; elle était toujours très exacte et ne
manquait jamais un cours, à moins d'impossibilité absolue. Le soir, elle se rendit même à un
souper à l'Observatoire. Là, se sentant plus souffrante, elle voulut se retirer, mais ne trouva
pas de voiture, et avec le manque d'esprit pratique qui la caractérisait, se trompa d’omnibus, et
fit un long détour, par une soirée froide et pluvieuse. Seule, abandonnée, secouée de frissons,
une tristelle mortelle dans le cœur, elle resta dans l’omnibus par cette nuit glacée, sentant le
mal s’emparer d’elle avec violence.
Le même jour, dans la matinée, elle avait prévenu mon frère, alors recteur à l’Université, qu'à
tout prix elle voulait un congé au mois d’avril. Sa seule consolation en rentrant en Suède avec
désespoir, était de faire de nouveaux plans de départ ; dans l'intervalle, il fallait tuer l'ennui et
l'agitation par le travail. Elle avait plusieurs nouveaux projets sur le tapis, des travaux
littéraires et scientifiques dont elle parlait avec intérêt. Elle développa à mon frère un nouveau
travail de mathématiques qui, selon lui, aurait été son œuvre la plus remarquable. À Ellen
Key, avec laquelle les derniers jours de sa vie se passèrent, elle parla de plusieurs nouveaux
romans qu'elle avait en tête ; l'un d'eux, déjà commencé, contiendrait le portrait de son père,
un autre, aux trois quarts terminé, serait un pendant à Vera Vorontzof.
Bien que Sophie eût souvent appelé la mort, elle ne la désirait pas encore. Selon les amis qui
l'assistèrent dans ses derniers moments, elle semblait au contraire plus disposée à la
résignation qu'elle ne l'avait jamais été. Le bonheur complet, celui dont l'image enflammait
son âme, ne lui paraissait plus possible, mais elle en aimait encore les rayons brisés, et aspirait
24                                Partition 1 - une vie




à les voir éclairer sa route. D'ailleurs elle avait peur du grand « Inconnu ». Elle avait souvent
avoué que la crainte d'une punition, dans un autre monde, l'avait seule empêchée de quitter
volontairement la vie. Si elle n'avait pas de foi religieuse bien déterminée, au moins croyait-
elle à la vie éternelle pour chaque individu, et parce qu'elle y croyait, elle en avait aussi la
crainte.
Elle redoutait par-dessus tout le moment terrible où la vie terrestre cesse, et citait souvent les
paroles de Hamlet :
        Quels seront nos rêves, dans ce sommeil de la mort,
           Alors que nous aurons rejeté notre enveloppe mortelle ?
Avec sa vive imagination, elle se représentait les terribles secondes qui suivent l'instant où le
corps, physiologiquement parlant, est mort, mais où peut-être le système nerveux vit, et
souffre encore, souffre un martyre indescriptible, seulement connu de ceux qui ont déjà pris
leur élan dans les grandes ténèbres. Elle approuvait la crémation par crainte d'une mort
apparente, et décrivait d'une façon si terrible ce que l'on pouvait éprouver en se réveillant dans
un cercueil, qu'on était saisi de terreur.
-pendant tout l’hiver, Sophie fut incapable de songer à son grand travail pour le prix Bordin,
bien que le concours fût déjà ouvert. Mittag-Leffler se désespérait en la trouvant, à chacune de
ses visites, installée à faire de la tapisserie. Elle s’était passionnée pour la broderie, et
semblable à l’héroïne du poème Ingeborg, elle brodait en laine et en soie ce drame qu’elle ne
pouvait reproduire avec l’encre et la plume. Grâce au secours mécanique de son aiguille, ses
pensées s’éclaircissaient dans son esprit, et une scène se déroulait après l’autre devant elle.
(211)
-Sa maladie fut si courte et si violente qu'elle n'eut pas le temps, je crois, de penser à tout ce
qui, jadis, avait troublé son imagination. Les seules paroles prononcées par elle, desquelles on
peut conclure qu'elle pressentait la fin, furent celles-ci : le lundi matin le 9, vingt heures avant
sa mort, elle dit : « Je ne reviendrai jamais de cette maladie », et le soir du même jour : « je
sens qu'il s'opère un changement en moi. »
-Sa seule crainte fut de rester longtemps malade. Elle évitait de parler à cause d'un point dans
le côté, d'une fièvre violente et de suffocations accompagnées d'angoisses, qui lui faisaient
craindre de rester seule. L'avant-demière nuit, elle dit à Ellen Key, toujours assise à son
chevet: « Si tu m'entends gémir dans mon sommeil, réveille-moi, et aide-moi à changer de
position, car je crains que cela ne tourne mal. Ma mère est morte dans une crise d'angoisse. »
25                               Partition 1 - une vie




-Elle avait une maladie de cœur héréditaire, et fondait là-dessus son espoir de mourir jeune. À
l'autopsie, ce défaut parut sans gravité, quoiqu'il eût peut-être aggravé les suffocations qu'une
violente inflammation de poumons cause par elle-même. Les amis qui l'entourèrent, pendant
sa courte maladie, ne purent assez admirer sa douceur, sa patience, sa bonté; elle craignait de
causer de l'embarras, et remerciait chaudement pour le moindre service. Sa petite fille devait
aller à une fête d'enfants le mardi, et Sophie se préoccupait encore de ne pas lui faire manquer
ce plaisir : elle pria ses amies de l'aider à lui procurer un costume, et lorsque le lundi soir, la
petite entra chez sa mère en bohémienne, celle-ci la regarda affectueusement et lui souhaita de
bien s’amuser. Quelques heures après, l'enfant fut réveillée pour recevoir le dernier regard de
sa mère, fixé sur elle avec une expression de tendresse.
-Le lundi soir, ses deux amies, qui ne l'avaient pas quittée depuis vingt-quatre heures,
cédèrent leur place à une sœur garde-malade, Le médecin ne voyait pas de danger immédiat,
et croyait plutôt à une maladie prolongée ; il était donc plus raisonnable pour ses amies de
partager les veilles avec une garde, que d'épuiser leurs forces dès le début. A la prière de la
malade elle-même, elles consentirent à la quitter la nuit, rien de particulier n'exigeant,
d'ailleurs, leur présence. Elle donnait profondément quand ses amies la quittèrent. Mais à
deux heures, elle se réveilla et l'agonie commença. Elle ne montra aucun signe de
connaissance, cessa de parler, de remuer, d'avaler. Cela dura deux heures, Au dernier
moment, une de ses amies, que la garde avait fait avertir, eut le temps d'accourir. Elle soutint
la dernière, la terrible lutte, seule, avec une étrangère, qui ne parlait même pas sa langue, Qui
sait si une voix aimée, un tendre serrement de main, ne lui auraient pas apporté quelque
consolation pendant ces terribles heures ? J'aurais désiré qu'un prêtre de la mission russe fût
au moins appelé : avec la piété qu'elle conservait pour la religion de son enfance et pour tous
ses premiers souvenirs, elle aurait certainement éprouvé un certain apaisement à entendre des
paroles de paix arriver jusqu'à elle : si elle ne les avait plus comprises, ses mains auraient du
moins saisi la croix, cette consolation de tant de mourants, qu'elle aimait comme le symbole
des souffrances humaines.
-Mais rien, rien, aucune parole de consolation, aucune aide, aucune main amie sur son front
brûlant ! Seule, dans un pays étranger, le cœur déchiré, ses espérances brisées, épouvantée
peut-être de ce qui l'attendait, c'est ainsi que devait finir, sur terre, «cette âme de feu, cette
âme aux profondes pensées. »
26   Partition 1 - une vie




       III- une vie - Mittag-Leffler
27                                         partition 1-une vie



-les leçons du disciple Ŕ Koenigsberger était bien en effet un des premiers disciples de
Weiertrass Ŕ lui avaient inspiré le désir d’aller s’asseoir aux pieds du maître lui-même, pour
recueillir le savoir de ses propres lèvres. Si Weierstrass a eu plus d’un disciple qu’il a su
enflammer par son enseignement, par sa personne même, nul n’apporta en l’approchant un si
ardent enthousiasme, une attente aussi fortement tendue que Sophie Kovalevsky.(134)


-Avant même d'avoir 20 ans révolus, elle s'était vue transportée dans cette vie intellectuelle
et élevée qui avait fasciné ses rêves de jeune fille. Les leçons du disciple - Koenigsberger
était bien en effet un des premiers disciples de Weierstrass Ŕ lui avaient inspiré le désir
d'aller s'asseoir aux pieds du maître lui-même, pour recueillir le sa voir de ses propres livres.
Si Weierstrass a eu plus d'un disciple qu'il a su enflammer par son enseignement, par sa
personne même, nul n'apporta en l'approchant un si ardent enthousiasme, une attente aussi
fortement tendue que Sophie Kovalevsky.
-Or, elle avait vingt ans, et bien qu'elle appartint à une famille de grande noblesse ayant un
grand train de vie, elle n'avait guère plus d'habitude du monde qu'une simple écolière, car
l'éclat de sa sœur aînée, de son Anjuta adorée, l'avait toujours fait placer dans l'ombre. C'est
avec modestie et non sans émotion qu'elle approchait l'homme qui était à ses yeux le plus
grand savant de notre époque et qu'elle avait résolu d'avoir pour maître dans la science des
sciences. Elle apportait à cette résolution une force de volonté qui, aux moments critiques de
sa vie, dépassait toute mesure. Elle en avait donné une preuve quelques années auparavant
lors de son mariage par la manière même dont elle l'avait conclu. Comment était Sonja à
cette époque Ŕ c'est le nom que lui donnèrent toujours ses amis depuis ses années d'études -
nous pouvons nous en faire une idée par une lettre d'une de ses tantes écrite deux ans
auparavant, le 28 septembre 1808, et où l'on trouve une description de ses noces :
. .. "und zuletzt erschien Sonja, frisch, glückstrahlend und hübsch, wie man sich eine Braut
nur wünschen kann. In Lisas (Lisa était la mère) Zimmer würde die Brauttoilette
vorgenommen: ein einfacher Anzug, in welchem sie aber reizend aussah. Ihre schönen Haare
fielen in langen Locken auf den Nacken herab ; ein Kranz von Myrthen und Orangeblüten war
auf dem langen Tüllschleier befestigt. Kein einziges Schmuckstück, nichts von Ausputz, aber
ein so grosser Liebreiz, dass aIle Anwesenden erklärten, niemals eine so liebliche Braut
gesehen zu haben. Der strahlende Ausdruck verliess sie während der ganzen Handlung auf
keinen Augenblick, aber es war nicht der Ausdruck einer oberflächlichen Regung, sondern die
tiefe Überzeugung des wahren Glückes."
28                                         partition 1-une vie

-Si avec tout le reste de la famille à l'exception d'Anjuta qui avait été du complot, la tante
lisait à tort dans « l'expression radieuse » de Sonja le bonheur d'un amour naissant, elle ne se
trompait pas en interprétant cette expression comme le reflet, non pas d'un sentiment fugitif,
mais d'une intime conviction de vrai bonheur.         .
-Tels étaient l'état d'âme et la physionomie de Sonja au moment où elle s'engageait dans ce
pseudo-mariage dont le seul objet était à ses yeux de lui ouvrir toutes grandes les portes de la
science des nombres et de l'espace. On se représente aisément, d’après cela, ce que fut sa
première entrevue avec Weierstrass. Elle se présenta le visage recouvert par un grand chapeau
rabattu afin de cacher la timidité de ses 20 ans et l'émotion que lui causait cette épreuve qui, à
ses yeux, devait décider de son avenir. Weierstrass ne vit rien de ces yeux merveilleux à
l'éloquence desquels nul, quand elle le voulut, n'a pu résister.
-Il raconte lui-même deux ou trois ans plus tard, il la suite d'une visite à Heidelberg, comment
Bunsen, le vieux célibataire endurci, lui aurait dit, sans savoir qu'elle était son élève, que
Sonja, était "eine gefährliche Frau". Bunsen aurait ajouté, à l'appui de son dire, qu'il s’était
promis de ne jamais admettre de femme dans son laboratoire, et surtout une femme russe ;
mais Sonja était venue le trouver « und habe ihn so allerliebst. gebeten, dass er nicht habe
widerstehen konnen und seinem Vorsat.ze untrel1 geworden sei. » Il avait alors accordé à une
des amies et compatriotes de Sonja le privilège demandé. Il circulait à ce moment des bruits
de toutes sortes et non des plus avantageux sur le compte des étudiantes russes qui avaient,
leur principale résidence à Zurich, et Weierstrass n'était guère prédisposé en faveur d'une
élève qui appartenait peut-être à cette catégorie tant décriée. Il ne parait pas avoir eu le
moindre pressentiment. que Sonja dût. être un jour le plus cher de ses disciples, celui qui se
rapprocherait de lui plus qu'aucun autre. Il demande à Koenigsberger son opinion sur les
aptitudes de l’étrangère aux études mathématiques approfondies et s'enquiert également si
"die Personlichkeit der Dame die erforderlichen GarantÎfm bietet". Mais toutefois il se déclare
décidé, en cas de réponse favorable, à poser de nouveau devant le consistoire académique, la
question de l’accès de Mme Kowalewsky aux conférences de mathématiques,
-Le haut consistoire demeura inébranlable, et ce n'est, que bien des années plus tard, quand
Sonja était déjà professeur à l'université de Stockholm, qu'elle finit par obtenir au cours d'une
visite faite à Berlin en temps de vacances, la permission d'assister à quelques leçons de
Weierstrass,


-Mme Kowalevsky réitéra ses visites chez Weierstrass, fut moins timide, et renonça au
chapeau rabattu. Elle avait appris les fonctions elliptiques au cours de Koenigsberger :
29                                           partition 1-une vie

Weierstrass lui remit un cahier de ses conférences sur les fonctions hyperelliptiques. Il fut si
satisfait de la capacité qu’elle déploya à pénétrer dans ce sujet, qu’il s’offrit à lui faire, à titre
privé, le même cours qu’il professait à l’Université.
-les leçons de Sonja avec Weierstrass commencèrent l’automne 1870. Les conférences
subirent leur première interruption au printemps 1871, par suite de l’aventureux voyage que
Sonja entreprit à Paris, en plein siège.
-Sonja passa la seconde partie de l’été 1872 chez ses parents dans leur domaine de Palibino ;
le séjour à la campagne et aussi la certitude de pouvoir enfin poursuivre ses études de
prédilection dans les conditions les plus favorables paraissent avoir eu une influence
particulièrement bienfaisante sur sa santé, déjà fortement ébranlée par le surmenage et les
émotions. Elle revint à Berlin en octobre, embellie et développée ; ce n’était plus une timide
jeune fille mais bien une dame du grand monde, à l’esprit hautement instruit, charmant
invinciblement tous ceux qui l’approchaient par l’intérêt de sa conversation. Weierstrass ne
paraît pas avoir connu jusqu’alors les détails curieux de sa vie privée ni les cirocnstances qui
se rattachaient à son mariage ; mais il semble qu’un soir, le 25 octobre 1872, - on peut fixer la
date grâce à une lettre de Weierstrass du lendemain Ŕsous le poids de la conscience lui
reprochant d’apparaître ainsi dans une fausse lumière aux yeux de son paternel ami et maître,
elle lui ait ouvert tout son cœur. (137)
-je ne m’occuperai pas ici de la partie mathématique de la communication de Weierstrass. Je
ferai seulement remarquer que des envieux ont essayé de faire croire que Sonja, en rédigeant
sa thèse de doctorat, n’avait pas été aussi indépendante qu’elle aurait dû l’être, et qu’elle
devait à Weierstrass plus qu’elle n’avouait elle-même. Les propres paroles de Weierstrass
sont aujourd’hui une preuve du contraire. (146)


-En septembre 1874, Sonja retourna en Russie. Son système nerveux était fortement attaqué
par le travail forcé des derniers temps et elle avait besoin de calme et de repos. Ce traitement
est aussi fortement recommandé par Weierstrass dans une lettre du 21 septembre 1874 :
      "Aus eigener Erfahrung weill ich, wie elend es einen Menschen machen kann, den Kopf
voll Probleme zu haben und wegen Mangels an physischer Kraft sie nicht bewaltigen zu
kannen."


-le 18 février Weierstrass écrit de nouveau plein de chagrin que Sonja n’ait pas donné signe
de vie. (162)
30                                         partition 1-une vie



-Que contenait ce cahier, au sujet duquel Sonja en véritable jeune fille avait extorqué de son
grand maître la promesse que personne avant elle ne saurait rien des questions qui y étaient
traitées ? Sonja qui soupçonnait certainement la manière dont j'anneillerai la chose, ne m'a
jamais parlé de ce cahier. Il ne se trouve pas parmi ses papiers posthumes. Weierstrass l'avait
peut-être gardé chez lui en vue de l'achever. Mais il ne se trouve pas parmi ses papiers
posthumes et ne semble pas non plus avoir servi lors de la rédaction de ses œuvres
complètes. L'a-t-il brûlé en même temps que les lettres de Sonja ? Ou bien a-t-il été perdu
avec la fameuse caisse en bois blanc, comme tant d'autres manuscrits ? Il est possible qu'il
s'agissait d'une recherche que Weierstrass n'a jamais trouvée assez élaborée pour vouloir la
publier lui-même. Je crois pouvoir conclure de certaines allusions de Sonja qu'il s'agissait
justement ici de cette mécanique de l'espace limité que Sonja considérait comme une des
créations fondamentales de Weierstrass.


-le 23 octobre nouvelle lettre de W en réponse immédiate à une lettre de Sonja dans laquelle
elle lui apprend la mort de son père. (167)


-Ce n'est pas huit jours mais bien deux ans après que Weierstrass reçut l’avis que sa lettre du
15 août 1878 était bien arrivée aux mains de Sonja. Le 23 septembre 1880 elle lui écrivit une
longue lettre, quelques jours après un billet très court et enfin à la fin d'octobre un nouveau
billet. Toutes ces lettres parvinrent en même temps à Weierstrass qui répond le 28 octobre
1880:
        "lch beeile mich nun, Dir zu antworten. lch hatte allerdings kaum nocb gehofft, ein
Lebenszeichen von Dir zn vernehmen. VOl' zwei oder drei Jahren schriebst Du mir nach
einer sehr langen Pause, ich salle in nachster Zoit aU8führliche Nachrichten von Dir
erhalten, - aber ich habe dann wei ter nichts von Dir auf direktem Weg gehort.
     Nul' Herr l\1ittag-Leffler hat mir dann und wann eine Nachricht von Dir gebracht, aus
der ich wenigstens die Tatsacbe entnehmen konnte, da£ Dein kèirperliches Befinden ein
befriedigendes sei, - das war aber auch alles."


-Quels furent les motifs qui firent observer à Sonja ce long silence, si cruel à l'égard de
l'homme qui avait été pour elle plus qu'un père ? C'est sur ce point que se fait
particulièrement sentir la perte qu'a été pour l'histoire privée de Sonja et de Weierstrass la
destruction des lettres de celle-ci. Comme on aurait aimé l'entendre elle-même plaider sa
31                                           partition 1-une vie

cause, entendre ces belles paroles, soulevées par la clarté de la pensée et la profondeur du
sentiment, dont sa nature éminemment artiste avait le secret !
     Weierstrass avait déjà brûlé les lettres de Sonja quand la biographie d'Anne-Charlotte
Leffler vit le jour. Il ne me cacha pas qu'il aurait préféré que ce livre n'eût. pas été publié. A
quoi bon présenter au grand public la personnalité si riche de sa Sonja ? « Die Menschen
sterben, die Gedanken bleiben » : il eût suffi que la haute figure de Sonja passât à la
postérité par la seule vertu de ses travaux mathématiques et littéraires.
-Or personnellement, comme on le sait, Sonja elle-même avait été d’un tout autre avis.
-Cette conversation que j’eus avec lui et la constatation que, malgré tout, la biographie de
Anne-Charlotte Leffler était un fait irrévocable, déterminèrent sans doute Weierstrass à
remettre à ma discrétion l’utilisation de ses lettres à Sonja.
-On connaît par la biographie d'Anne-Charlotte Leffler les côtés extérieurs de la vie de Sonja
durant ces trois années. Waldemar Kowalewsky, tout ayant accepté les conditions, sous
lesquelles son mariage avec Sonja s'était conclu, souhaitait et espérait tout autre chose. Pour
lui elle était et demeurait toujours, en dépit de tous les tiraillements et de tous les conflits, la
bien aimée de sa jeunesse, et il ne renonça jamais à l'espoir qu'un jour elle fût réellement sa
femme. « C'est à ce moment à Palibino, affaissée comme elle l'était par le chagrin de la
mort, de son père, que chez Sonja la soif de tendresse remporta sur toutes les idées
préconçues, et que d'elle-même dans le grand silence de la maison mortuaire elle devint
réellement la femme de son mari ».
-Les deux époux passèrent l'hiver 1875-76 Saint Pétersbourg, Sonja, désormais dégagée des
conditions antinaturelles où elle avait jusqu'alors vécu, était dans la pleine floraison de sa
jeune beauté, Elle vivait maintenant parmi les circonstances et les éléments les plus libres
qui soient au point de vue intellectuel, et pouvait, dans un cercle capable de la comprendre et
de l'admirer, donner carrière à un génie fécondé dès le principe par la culture la plus étendue
et la plus profonde que jamais peut-être femme ait encore reçue. Elle savourait donc à longs
traits la joie de vivre et goûtait le bonheur d'être jeune.
-Cependant son entourage se composait moins d'hommes de science que de littérateurs,
d'artistes et de journalistes. Comment aurait elle pu maintenant écrire à Weierstrass pour lui
expliquer tout ce changement, lui avouer - car il n'y allait de rien de moins cette fois - qu'elle
avait oublié la science pour la vie ? Il ne s'agissait plus comme auparavant d'un trouble
accidentel causé par la vie mondaine : il s'agissait cette fois de trahir la science pour mener
par les chemins battus et connus, -encore qu'avec plus de plénitude et de richesse que les
autres-, la vie purement féminine.
32                                         partition 1-une vie



-C'est pendant la période 1875-78 que je fis la connaissance de Sonja, Au commencement,
de février 1876 en me rendant à Helsingfors je passai par St. Pétersbourg et, pour satisfaire
ma propre curiosité autant que pour exaucer un vœu formel de Weierstrass, j'y allai rendre
visite à la femme qui faisait alors tant parler d'elle dans le monde savant. Sans chercher à
reconstituer de mémoire les impressions que j'éprouvai, je reproduis quelques mots
retrouvés dans une lettre que j'adressai à Malmsten :
-« Ce qui m'a le pIus vivement intéressé à St Pétersbourg, a été de faire la connaissance de
Madame Kowalewsky. Aujourd'hui (10 février 1876) j'ai passé plusieurs heures chez elle.
Comme femme elle est délicieuse. Elle est belle et, quand elle parle, son visage s'éclaire
d'une expression de bonté féminine et d'intelligence supérieure qu'on ne soutient pas sans
éblouissement. Ses manières sont simples et naturelles, sans aucune trace de pédantisme ou
de savoir affecté. Du reste en tous points "dame du grand monde". Comme savante elle se
distingue par une clarté et par une précision d'expression peu commune, ainsi que par une
conception singulièrement. prompte. On s'aperçoit. aisément aussi du degré de profondeur
où elle a poussé ses études, et je comprends parfaitement que Weierstrass la regarde comme
le mieux doué de ses disciples. »
-Les impressions que je ressentis de cette visite à Sonja devaient influer, à leur manière, sur
la direction de sa vie. Elle ne m'avait reçu, paraît-il, qu'à contre cœur. Elle savait que je
venais de la part de Weierstrass et elle avait déjà rompu en pensée avec les mathématiques.
Mais elle était née mathématicienne, elle avait d'une façon très nette la conformation de la
région de l'œil gauche que Gall et Moebius ont reconnu comme caractéristique de l'instinct
mathématique ; ce trait a d'ailleurs été enlevé par retouche sur la plupart de ses portraits.
Cependant elle ne remplit pas la promesse qu'elle m'avait faite d'écrire immédiatement à
Weierstrass, non plus qu'elle ne se remit de longtemps aux mathématiques. La vie lui imposa
bientôt d'autres devoirs, austères et doux, auxquels elle ne pouvait plus se dérober et
longtemps il lui fut matériellement impossible de renouer avec le passé. Une seule
conversation avec un mathématicien, disciple de Weierstrass, n'en avait pas moins eu pour
effet d'ébranler chez elle la conviction qu'elle en avait fini avec les mathématiques.
-Cependant son mari qui s'était lancé dans de vastes entreprises économiques, où elle .n'était
pas sans avoir sa part de responsabilité, se trouvait aux prises avec de gros embarras. Elle fut
pour lui une épouse dévouée, un soutien et un auxiliaire tendre et énergique, et réussit à
éviter une catastrophe.
33                                         partition 1-une vie

Le 5/17 Octobre 1878 naquit sa fille, "Foufie" en Russie, "la petite Sonja" en Suède. La
cousine de Sonja, Sophie von Adelung, parle de son amour passionné pour la petite qu'elle
dont néanmoins confier aux soins d'une nourrice.
Pendant la période de tranquillité relative avant la naissance de sa fille se réveilla en Sonja
un irrésistible désir de retourner aux mathématiques. Elle ne pouvait manquer d'écrire alors à
Weierstrass. Dans sa lettre datée d’août 1878 elle demande conseil à son vieux maître au
sujet d’une question de mathématiques qu’elle voulait maintenant traiter.


-ce n’est pas huit jours mais bien deux ans après que Weierstrass reçut l’avis que sa lettre du
15 août 1878 était bien arrivée aux mains de Sonja. (170)


-il était visible que d’une part elle avait déjà perdu le contact avec sa carrière mathématique,
et que d’autre part son esprit brûlait du désir d’y rentrer. Je ne connus rien de sa situation
privée et matérielle. Cependant celle-ci était devenue en octobre 80 tellement difficile
qu’elle la vit inextricable. Elle montra alors qu’elle était née mathématicienne car elle
retrouva dans la reprise de ses études son équilibre moral. (173)
-elle osa se présenter de nouveau devant Weiertrass. Elle lui écrivit pour lui demander si elle
pouvait venir à Berlin. Mais avant que sa réponse datée du 28 octobre ne fût parvenue à
Moscou, elle était déjà partie. Elle arriva à Berlin le 31 au matin et à 3h de l’après-midi,
Weierstrass était déjà chez elle.
-Sa lettre n’avait pas été très encourageante.


-die Mathematiker sind nun einmal Selbstquäler. (181)
-une interruption assez longue se produit ici dans la correspondance. Sonja avait reçu en
mars 1883 à Paris, sans aucune préparation, la nouvelle de la mort tragique de son mari. La
forte émotion qu’elle en éprouva la fit tomber dangereusement malade. Marie Mendelsohn
raconte comment, fidèle à sa maxime que « jeder Mensch muss mit dem, was er zu tragen
hat, selbst fertig zu werden suchen. » Elle passa 4 jours enfermée seule sans prendre aucune
nourriture, perdit connaissance le 5ème jour, revint à elle le 6ème, demanda du papier et un
crayon et couvrit le papier de formules mathématiques. (189)
34   partition 1-une vie




       IV- lettres
35                                          partition 1-une vie

                                       I-      Correspondance SK




PALIBINO, AOÛT1868


Ma chère, ma formidable, ma meilleure, mon inestimable Aniouta ! Hier j'ai éprouvé un
véritable bonheur en recevant ta lettre. Est ce que tu sais seulement qu'elle a produit un vrai
changement dans mon âme. C'est bizarre ! C'est vrai que nous vivons comme si nous avions
une seule vie à deux. Ici à Palibino, je ressens nettement l'écho de chacun de tes sentiments.
Hier en lisant ta lettre, j'avais le sentiment de ne former qu’une seule et unique personne avec
toi, je comprenais tous tes sentiments et même plus que ce que tu as écrit dans ta lettre ; je ne
m’étais encore jamais rendu compte à quel point nous avions besoin l'une de l'autre, et quel
lien indissoluble nous unissait.
Ma chère, inestimable sœur, malgré tout ce qui peut nous arriver, malgré toutes les mauvaises
plaisanteries du destin, j’en suis plus que sûre - nous sommes plus fortes et plus solides que
tout au monde, tant que nous sommes ensemble.
Bien sûr, ces derniers temps ont été assez compliqués pour moi, mais je suis plutôt contente
de ne pas aller avec vous à Pétersbourg. Je travaille beaucoup et régulièrement, et je ne me
suis pas du tout ennuyée.
Le soir quand je suis fatiguée après mes cours, je marche dans ma chambre et parfois un
sentiment d'exaltation m'envahit. C'est bizarre, alors même que je sens que tout s'arrange pour
de bon pour moi, je n’ai jamais ressenti aussi fortement la nécessité de mener une vie
d'ascétisme. Est-ce que cela vient de ma peur pour toi ou de mon travail acharné et de ma
solitude ? Mais mes peurs et mes angoisses sont si fortes, que parfois, je n'arrive pas à me
convaincre que ce ne sont que des bêtises.
Ma chère, ma chère, mon inestimable Aniouta, j'ai besoin de toi. Notre amitié peut et doit
nous donner le bonheur pour toute notre vie ; et ce n'est pas là de l'ascétisme - ne pas vouloir
et ne pas chercher un autre bonheur. Ça me fait penser à un poème de Heine :
         « J'ai traversé tous les pays de la terre
         Pour trouver à la maison ce que j'ai cherché si avidement. »
Aujourd'hui la journée est triste et angoissante et seule ta lettre me soutient. Tu vois, je suis
persuadée que les nouvelles de la voiture [l’incendie] vont retarder le départ de maman et du
frère de Pétersbourg ; je me suis préparée, mieux vaudrait dire que j'ai essayé, comme j'ai pu,
36                                           partition 1-une vie

de me préparer, pour une semaine encore de solitude, mais tu sais comme on se ment dans de
pareils moments ; et plus je me dis que le frère ne pourra pas venir demain, et moins j'arrive à
trouver d'intérêt à mes occupations ordinaires et plus je tremble en entendant le moindre bruit.
Tu es d'accord, le destin m'a joué un mauvais tour : si je n'avais pas reçu ces dernières
nouvelles positives, annonçant l’arrivée de maman dès demain vendredi, j'aurais pu l'attendre
encore un mois, j'en aurais eu la patience. Mais maintenant, même si je sais que ces nouvelles
ne voulaient strictement rien dire, car vous ne saviez pas encore pour la voiture... En un mot, je
sais que demain, après-demain, et jusqu'à votre arrivée, l'analyse des courbes va me paraître
sans intérêt, et que les rapports entre cosinus, logarithmes et quantités imaginaires seront
absurdes.
Ma chère Aniouta, je sais que tout ça est très mesquin et je m’efforce de m’en convaincre,
mais cela me soulage de partager mon malheur avec toi ; et toi, saches que lorsque tu recevras
cette lettre, je serai déjà sage, et de toute façon tout sera différent.
Oh, dommage que vous n'ayez pas ajourné votre voyage jusqu'à après mon mariage, tout
aurait été si différent. Mais si je mets de côté l’ennui terrible qui t'attend à Palibino, je suis
sûre que je pourrais tout bien arranger pour toi. Si tu savais comme je regrette maintenant que
nous ne nous soyons pas rendues compte plus tôt que, même pour un court moment, nous ne
pouvions pas nous éloigner l'une de l'autre.
Mon inestimable, hier, j'ai tellement rêvé d'ascétisme que j'avais l'impression, et je l'ai
toujours, que ce serait le comble de la stupidité, de l'absurdité et de la lâcheté d'avoir peur de
quoi que ce soit sur cette terre, tant que nous sommes sûres l'une de l'autre. Mais aujourd'hui
je m'inquiète, je suis en colère car je pense à demain. L'ascétisme sévère, rude et plein - c'est
autre chose, bien sûr, que les petites déceptions quotidiennes sans but.
Mais le destin se moque de moi, je te promets que jusque-là, je trouvais même ma solitude
très plaisante, et mes journées passaient inaperçues - après les mathématiques la physiologie,
après la physiologie la chimie, après la chimie les traductions, une heure pour chaque matière,
et comme récompense et pour le plaisir, une heure par jour consacrée à la lecture de Litlle
Dorrit. Et quand j’avais été bête, paresseuse et déconcentrée, je me privais de ce dernier met.
En un mot je me comportais comme si j'étais encore sous le regard vigilant de Margarita
Francevna. Maintenant tout cela est fini.
Quand je rêve d'ascétisme, j'imagine toujours une petite chambre très pauvre à Heidelberg, un
travail dur, sérieux et acharné, aucune société, je vis toute seule Ŕ mais si je vis avec le frère,
ce n'est plus de l'ascétisme, c'est le bonheur. Tout cet ascétisme tient à ma solitude. Deux fois
par semaine je reçois les lettres de mon Aniouta, qui, de son côté, est très occupée, mais
37                                          partition 1-une vie

l'hiver prochain elle emménagera à Heidelberg à son tour, car elle doit encore passer l'été en
Russie. Elle emmènera avec elle d'autres jeunes filles qu'elle aura déjà libérées et dont elle
aura développé l’esprit, mais elles resteront assez peu utiles pour nous, car elles ne seront rien
pour nous.
Je prépare mon examen, j'écris ma thèse. Aniouta corrige ses carnets de voyage, après je
travaille, et plus tard, nous créons une colonie et je pars en Sibérie. Je rencontre là-bas un tas
de difficultés, de déceptions, mais je fais quelque chose d'utile, ça c'est sûr. Aniouta écrit une
oeuvre magnifique, je fais une découverte ; nous créons une école pour les filles et les
garçons, j'ai mon cabinet de physique. Je ne m'occupe plus de médecine, je fais de la physique
ou des mathématiques, de l'économie politique et des statistiques (c'est ad libitum). Nous
sommes entourées de toute notre famille de protégés [en français dans le texte].
Toutes les trois nous avons les cheveux gris, mais mes soeurs continuent à m'appeler « notre
enfant », et Aniouta me gronde pour mes bottes en caoutchouc (je ne suis jamais allée sans les
mettre ni au jardin ni sur la terrasse) Quand je fais des découvertes et qu’Aniouta écrit ses
oeuvres magnifiques, nous sommes plus jeunes que la plus jeune de nos élèves. Cette vie,
c'est la félicité véritable, telle que je peux l’imaginer, et elle ne dépend que de nous deux Ŕ je
fais exprès de ne pas penser à Jeanne ni à notre frère bien-aimé, mais ajoute-les à cette vie et
tu verras quelle béatitude cela va être.
Seulement c'est très difficile pour moi de vivre toute seule ; j'ai absolument besoin d'avoir
quelqu'un à aimer chaque jour, toi tu sais quel petit chien je suis.
Ma gentille, ma chérie, ma bien-aimée, en t'écrivant cette lettre, j'ai oublié les angoisses qui
me déchiraient avant de t'écrire. Hier mes pensées étaient si sombres, j'avais des
pressentiments, mais ensuite, j’ai éclaté de rire en me rappelant "le temps le fardeau" [vremia
bremia]. Je pense que mes pressentiments ne sont pas plus intelligents que ça, qu’en penses-
tu ?. Bon je vais attendre encore une semaine, et peut être même que la racine carrée de -1
sera plus forte que la déception.
Adieu, et pour te montrer que je n'attends plus du tout le frère pour demain, je te donne la
lettre pour maman. Dis bonjour de ma part au frère s'il est à Pétersbourg.
A toi pour toujours
SOFA.


1874
au doyen de la faculté de Göttingen
Votre Honneur voudra bien me permettre d'ajouter quelques mots à ma demande pour
38                                         partition 1-une vie

solliciter le grade de docteur : je ne me suis pas décidée sans peine à sortir de ma réserve
habituelle, et je ne surmonte mes hésitations que pour satisfaire des personnes qui me
touchent de près, et leur prouver que mes études de mathématiques ne sont pas restées sans
résultats ; on m'a d'ailleurs assuré qualité d'étrangère : je.pouvais être gradée in abstentia si
mon travail paraissait suffisant, et et si j’apportais des certificats de personnes compétentes.
Votre Honneur ne se méprendra pas, j'espère, sur la franchise de mon aveu, mais je crois ne
pas avoir l'assurance nécessaire sur l'examen rigorosum. Je crains fort que l'obligation de
répondre à des personnes étrangères, quelle que soit la bienveillance de messieurs les
examinateurs, ne me trouble complètement. A cette crainte se joint encore la connaissance
incomplète de la langue allemande ; bien que je sois habituée à m'en servir en mathématiques,
lorsque j'ai le temps de la réflexion, je ne la parle pas couramment ; j'ai commencé à étudier
cette langue il y a cinq ans, et pendant les quatre années passées par moi à Berlin, je n'ai parlé
l'allemand que pendant les heures que m'a consacrées mon vénéré Maître. J'ose espérer que
Votre Honneur voudra bien tenir compte de ces raisons et m'exempter de l'examen rigorosum.


21. À A.O.Kovalevski                                                  Samedi 14 novembre 1875


Cher Alexandre Onufrievitch
Nous avons reçu hier votre longue lettre et, étant donné que, premièrement, Volodia n’aura
probablement pas le temps de vous répondre aujourd’hui et que, deuxièmement, il y a dans
votre lettre beaucoup de choses qui me concernent directement, je veux vous écrire moi-
même et vous décrire notre situation telle que je la vois. Vous vous étonnez beaucoup de
l’orientation spéculative, comme vous dites, qui s’impose à nous, mais elle s’est développée
par nécessité. Voici où en sont nos affaires : je reçois par an un peu plus de 900 roubles ;
quant à Volodia, sans vous offenser, ce qu’il n’a déjà fait que trop longtemps, peut compter
sur un maximum de 600 roubles venus du domaine, ce qui avec ses 600 roubles de privat-
dozent fait un total de 12000 roubles par an ; dans un avenir proche il n’envisage rien de plus.
Tant que nous étions à l’étranger, ces revenus étaient suffisants, mais, depuis notre retour en
Russie, nous sommes sérieusement préoccupés par une question : comment faire à l’avenir
pour organiser notre vie commune de manière aussi large et aussi heureuse que possible.
Voici comment nous pourrions poser la question en mathématiques : il existe une fonction
définie (dans le cas présent : notre bonheur) qui dépend de très nombreuses variables, et
précisément des revenus, et de la possibilité de poursuivre un travail scientifique, et de la
possibilité de vivre dans un endroit agréable, avec des relations agréables, etc. Comment
39                                         partition 1-une vie

définir la relation entre ces variables, pour que la fonction donnée, c-à-d. le bonheur, atteigne
son maximum ?
      Inutile de dire que nous n’avons pas pu résoudre cette question mathématiquement ; un
raisonnement simple a conduit au résultat suivant : d’abord nous avons décidé de ne pas
accepter pour Volodia, sauf cas d’extrême nécessité, un poste en province, car ce que nous
gagnerions en sécurité et en temps pour les travaux scientifiques ne compenserait pas la
manque de relations agréables et, pour moi personnellement, l’éloignement de tous mes
parents et amis proches. Ensuite il est apparu que, si nous restions à Pétersbourg, il nous serait
possible de nous consacrer exclusivement aux travaux scientifiques, en nous contentant de nos
petits revenus et d’éventuels gains fortuits, grâce à des traductions ou autres. Ce plan avait, il
est vrai, l’inconvénient que, d’abord, les petites privations dues à l’exiguïté de nos revenus,
seraient d’autant moins supportables qu’elles se prolongeraient, et que, par ailleurs, gagner de
l’argent grâce à des traductions, des leçons, etc., prend beaucoup de temps et peut, à la
longue, rendre un homme fou d’ennui. Pourtant nous nous serions décidé à choisir cette voie,
à supposer que nous ne trouvions rien d’autre.
      Mais voici quel est l’état actuel des choses. Volodia a perdu les plus belles années de sa
jeunesse à faire des éditions, et comme le disent ici d’une seule voix tous les Fachkenner, il a
fort bien mené son affaire et, probablement, il aurait atteint d’excellents résultats, si, faute de
persévérance, et parce que moi, à ce moment-là, j’étais un oisillon sans raison, sans la
moindre idée des réalités de la vie, il n’avait abandonné l’affaire aux vents de la Fortune, au
moment où elle atteignait son point chaud. C’était naturellement une faute grave, mais, en
examinant tout après notre retour, Volodia est arrivé à la conviction que la situation n’est
malgré tout pas désespérée et que, en consacrant deux années à remettre les choses en ordre, il
peut très vraisemblablement compter en tirer, après le paiement de toutes les dettes, 10 000
roubles pour le moins. Si cela est, comment pourrait-il ne pas entreprendre sérieusement de le
faire ?
      Je sais que, en général, vous regardez l’édition d’un œil sombre, mais il me semble que
su ce point vous avez quelques préjugés et que, pour ce qui est des éditions de Volodia, les
chiffres parlent assez clair ; il suffit d’avoir de la patience. Vous l’accusez aussi, très
injustement, de se disperser dans tous les sens ; ce n’est pas vrai ; à part Brême ( Broehm?)
(édition populaire et 5 et 6 du grand volume ? ? ?) Volodia n’a édité qu’un petit livre de
Kunze, qui marche bien et qui lui a donné la possibilité de payer certaines dépenses pour le
Broehm ( ?) populaire.
40                                          partition 1-une vie

      Volodia n’est pas responsable de cette mauvaise traduction que nous essayons
maintenant tous ensemble de corriger : elle a été faite sous la surveillance d’Evdokimov au
moment où nous étions à l’étranger.
      De mon côté j’ai une grande confiance dans la capacité de Volodia à mener ses affaires,
à supposer qu’il s’y donne complètement, et je lui donnerais volontiers de mon argent, mais ni
maman ni Volodia lui-même ne sont d’accord. Je trouve vexant et, pour Volodia, pénible qu’il
ait dû vous demander une partie de la somme nécessaire pour l’hypothèque ; il jure par tous
les saints que, dès que vous aurez besoin de cet argent, il vous le rendra, en hypothéquant
Broehm.
      Maintenant nous voulons vous demander si vous n’accepteriez pas le projet suivant : à
dire vrai je n’ai pas d’argent à moi, mais maman est d’accord pour me donner jusqu’à 15 000
pour l’achat d’une maison, parce que tout le monde dit que de toute façon il est plus
avantageux d’avoir une maison que du papier à 5%. Seriez-vous d’accord, si vous voyez un
avantage à une maison près de l’université, pour laquelle il faut payer 15 à 17000 en plus de
l’emprunt, de l’acheter avec moi ? Qu’il soit avantageux d’acheter maintenant une maison à
Odessa, cela paraît incontestable, et pour nous, parmi d’autres commodités, il y aurait celle-
ci : vous me rendriez alors sur mon argent les 2 500 que Volodia a reçus de vous, et je
m’arrangerais ensuite avec lui. S’il vous plaît, écrivez-moi vite si vous êtes d’accord pour
cette proposition et si vous avez en vue une maison convenable.
      Voilà, j’ai écrit une lettre d’affaires, Alexandre Onufrievitch.
      Etes-vous en bonne santé ? Comment vont vos enfants ? Je vous envie beaucoup d’avoir
une si merveilleuse grande Verotchka. Maria Alexandrovna nous en a beaucoup parlé et nous
a dit en particulier que c’était une beauté ; d’ailleurs on le voit bien sur la photographie.
      Nous avons lu il y a peu dans les journaux que vous avez pour l’instant à Odessa un
temps affreux et que le typhus et la diphtérie font des ravages ; mais ce n’est pas mieux ici, et
nous sommes tous malades, ou sortons juste de maladie. Ma mère et ma sœur ont toutes deux
une forte grippe, Volodia tousse et même, sur le soir, râle, mais il continue à courir toute la
journée à droite et à gauche, malgré mes observations. Moi aussi j’ai été malade les premiers
temps et en particulier j’ai eu très mal aux dents.
      Adieu, cher Alexandre Onufrievitch. Répondez-nous au plus vite.
      Mon salut à Tania et des baisers aux enfants.
                               Sincèrement vôtre Sofa [sic].
41                                         partition 1-une vie



Juin 1881, Berlin
[À Mittag-Leffler]
Je ne vous remercie pas moins de l’intérêt que vous voulez bien prendre à ma nomination à
Stockholm et de toutes les démarches que vous faites à ce sujet. En ce qui me concerne, je
puis vous assurer que si la place de privat docent m’est offerte, je l’accepterai de tout cœur.
Je n’ai jamais compté sur une autre position que celle-là, et je vous avouerais même que,
pour commencer, je serais bien moins gênée et moins timide, si l'on ne m'offre que la
possibilité d'appliquer mes connaissances à l'enseignement supérieur, afin d'ouvrir ainsi aux
femmes l'entrée des universités; elle ne leur est permise jusqu'ici que dans des cas
particuliers, et comme une grâce spéciale qu'on peut leur retirer tout aussi facilement et
arbitrairement, ainsi que cela s'est passé dans plusieurs universités allemandes.
Sans être riche, j'ai le moyen de vivre indépendante, la question d'appointements n'entrerait
donc pour rien dans ma résolution. Ce que j'ai principalement en vue, c'est de servir une
cause qui m'est chère, et de m'assurer en même temps, à moi-même, la possibilité de me
consacrer au travail dans un milieu occupé des mêmes travaux, bonheur qui m'a toujours
manqué, qui me manque encore en Russie, et dont je n'ai joui jusqu'ici que pendant mon
séjour à Berlin.
Voilà, cher Monsieur, mes sentiments personnels ; cependant je me crois obligée de vous
communiquer encore ce qui suit : M. Weierstrass, d'après ce qu'il sait de l'état des esprits en
Suède, croit impossible que l'Université de Stockholm admette jamais une femme au nombre
des professeurs, et qui plus est, il craint que si vous mettez trop d'insistance à introduire de
pareilles innovations, votre position personnelle ne s'en ressente. Ce serait égoïste de ma part
de ne pas vous communiquer l'opinion de notre cher maître, et vous pouvez vous imaginer le
regret que j'aurais de vous nuire, à vous qui m'avez toujours témoigné tant d'intérêt et
d'empressement à me servir, et pour lequel j'éprouve une amitié si sincère. Je crois donc qu'il
est plus prudent peut-être de n'entreprendre pour le moment aucune démarche, et en tout cas
d'attendre l'achèvement des travaux qui m'occupent pour l'instant. Si je réussis à les terminer
comme je l'espère et le désire, ils me seront d'un grand secours pour le but que je me propose.


« Jamais, je ne puis vous exprimer les nuances délicates de ma pensée ; il faut toujours me
contenter d'une circonlocution ou d'un à peu près; aussi quand je rentre en Russie, il me
semble sortir d'une espèce de captivité, où mes meilleures pensées sont prisonnières. Vous
ne sauriez croire combien on souffre d'être forcée de ne parler qu'une langue étrangère à
42                                         partition 1-une vie

ceux qu'on aime, C'est comme une marque qu'on porte toujours sur la figure. »


                                          G. FOLMAR
                                                                               Paris 4 mai 1882




Mon cher ami, si vous saviez seulement comme je vous envie, en tout cas en ce moment
précis, parce que vous avez la possibilité de participer à la lutte politique et contribuer à la
réalisation heureuse du but sacré et désiré.
Je pense qu’aujourd’hui, l’existence bourgeoise tranquille d’un être probe et réfléchi n’est
possible qu’à la condition qu’il ferme volontairement les yeux et refuse toute communication
avec le monde pour se consacrer exclusivement à des occupations abstraites et à des intérêts
purement scientifiques. Mais dans ce cas-là, il lui faudra éviter à tout prix tous les contacts
avec la vie réelle ; parce que l’indignation provoquée par l’injustice que l’on rencontre partout
autour de soi sera si grande que tout autre intérêt s’affadira devant l’intérêt qu’exerce la
grande lutte économique qui se développe sous nos yeux, et la tentation de rentrer dans les
rangs des combattants sera immense.
Jusqu’au aujourd’hui j’ai été dans ce premier cas. À l’époque de la Commune française j’étais
encore trop jeune et trop amoureuse de ma science, pour avoir une idée exacte de tout ce qui
se passait autour de moi. Depuis ce temps-là je ne suis jamais sortie du cercle fermé de mes
camarades scientifiques et des amis de la famille. À vrai dire, je me suis toujours considérée
comme une socialiste (avec certains lapsus, bien évidemment), mais je dois vous avouer que
la résolution de la question sociale me paraissait si lointaine et si obscure qu’il me semblait
que, pour un scientifique sérieux et capable de faire bien mieux, se consacrer à une telle
œuvre de façon captivante n’a de peu de valeur.
Mais aujourd’hui, après avoir vécu à Paris pendant cinq mois et après avoir fait connaissance
avec des socialistes de nombreuses nationalités - j’ai même trouvé parmi eux un ami très cher
- tout a complètement changé pour moi. Les objectifs du socialisme théorique et les réflexions
sur les méthodes de la lutte pratique se pressent devant moi d’une façon incontestable, et
m’occupent tellement que je ne peux que difficilement m’obliger à concentrer mes pensées
sur mon propre travail, si éloigné de la vie.
Un sentiment douloureux m’envahit souvent, parce qu’à ce à quoi je consacre toutes mes
pensées et mes capacités ne peut intéresser qu’un nombre peu considérable de gens, tandis
qu’aujourd’hui chaque individu est obligé de vouer ses meilleures forces à l’œuvre de la
43                                         partition 1-une vie

majorité. Quand ces doutes et ces pensées m’envahissent, je suis très portée à envier les gens
qui sont déjà captivés par l’occupation pratique, ils n’ont plus de choix et aucune possibilité
de décider, car toute leur activité est sévèrement dictée par les conditions et les devoirs de leur
parti.
Dans les moments pareils, partager mes pensées douloureuses avec mon ami sera un
soulagement pour moi, et aussi donner la possibilité à mon ami de me guider et de
m’apprendre au moins quelque chose.
Oui, croyez-moi, mon ami, votre amitié est très chère pour moi, et peut être, dans ma vie, je
n’ai jamais encore éprouvé un tel besoin d’avoir un ami, et je n’ai jamais encore connu le
bonheur d’avoir un ami comme vous et de l’apprécier.
                       Avec mes salutations amicales, votre véritable amie S.K.




                              A M.M.MENDELSSOHN




                                                                 Stockholm, le 26 décembre 1883




Ma chère !


Voilà un siècle que je n’ai pas de nouvelles de vous, et les nouvelles que notre ami Folmar
m’a données sont bien désagréables. Probablement ma chère êtes-vous toujours malade, et les
affaires qui nous tiennent à cœur ont pris une mauvaise tournure.
« Rassvet » n’est plus édité, et votre ami Mendelssohn est menacé d’être livré à la Russie
quand il aura purgé sa peine en Allemagne. Si vous saviez combien tout cela me chagrine.
Même si je ne vous ai pas écrit je pensais beaucoup à vous, et comme j’aimerais vous voir
pour vous parler librement, comme cet été. Vous souvenez-vous ? Mais qui sait si nos
chemins se croiseront à nouveau.
Donc, voilà, je suis à Stockholm. Mes cours à l’Université vont commencer dans deux petites
semaines, et je pense avec angoisse à cette minute où je ferai pour la première fois mon
apparition devant mes auditeurs.
44                                           partition 1-une vie

Stockholm est une assez jolie ville. La société présente un tel mélange de regards nouveaux et
libres sur un fond patriarcal purement allemand, que je n’arrive toujours pas à trouver mes
marques.
J’ai trouvé beaucoup d’amis mais aussi beaucoup d’ennemis ; ces derniers sont concentrés à
l’Université d’Uppsala. Vous êtes au courant sans doute que l’université d’Uppsala (une toute
petite ville qui se trouve à une heure de voiture de Stockholm) existe depuis plusieurs siècles.
Et en ce moment ces deux Universités représentent deux courants complètement opposés.
Uppsala est le centre conservateur de la science orthodoxe et des anciennes traditions, tandis
que Stockholm attire à elle beaucoup de jeunes gens, les libres penseurs et tous ceux qu’on
appelle en Suède « ruhrig » [les vivants].
Vous pouvez vous imaginer quelle concurrence il y a entre ces deux universités. L’essentiel
des auditeurs vont à Stockholm et la remplissent en masse, bien qu’Uppsala propose plus
d’avantages matériels. Voilà la cause principale de l’aigreur de nos chers voisins à notre
égard.
À l’annonce officielle de mes cours, les étudiants en mathématiques d’Uppsala ont tout de
suite affiché cette annonce dans leur foyer, et cela a provoqué une véritable explosion de
colère chez les professeurs d’Uppsala. Ils se sont réunis en urgence et cette réunion qui a duré
toute une soirée a été consacrée toute entière à me dénigrer, ils ont nié mes mérites
scientifiques et ils ont laissé sous-entendre qu’il y avait d’autres raisons véritables à mon
arrivée à Stockholm, assez terrifiantes mais très drôles quand même etc.
À vrai dire je ne m’attendais pas à une telle flamme de la part de Suédois si paisibles et si
probes. Malheureusement, parmi les professeurs d’Uppsala, il y a des personnalités qui ont
beaucoup d’influence en Suède. Le roi, qui a d’abord été le protecteur de l’Université de
Stockholm, nous a maintenant tourné le dos, car il est convaincu maintenant que cet
établissement universitaire peut devenir le centre de la libre-pensée et des tendances radicales.
Voilà comment cela se passe ici.
Au revoir, ma chère. J’attends vos nouvelles.
                                                   Sophia Kovalevskaia.




 Avril 1884, à Anne-Charlotte Leffler
45                                          partition 1-une vie

 Que vous dirai-je de notre vie de Stockholm ? Si elle n'a pas été très "inhaltsreich", du
 moins a-t-elle été assez fatigante et assez animée tous ces derniers temps. Des soupers, des
 dîners, des soirées, se sont succédé de telle sorte, qu'il me devenait difficile d'y suffire,
 tout en préparant mes cours. Aujourd'hui les cours se trouvent interrompus pour quinze
 jours, à cause des fêtes de Pâques, et je me réjouis comme une pensionnaire de ce petit
 congé. Le 1er mai n'est plus bien loin, et j’espère alors partir pour Berlin, en passant par
 Pétersbourg. Quant à mes projets pour l'hiver prochain, ils sont encore indécis, car ils ne
 dépendent naturellement pas de moi.
 Comme vous le pensez, on ne parle ici que de vous. Chacun demande de vos nouvelles, vos
 lettres sont lues, commentées, et font une véritable sensation. Les dames, qui donnent le ton,
 s'imaginent toujours souffrir d'un manque de sujet de conversation intéressant ou palpitant,
 c'est donc une véritable charité que de leur en fournir. Je tremble, et me réjouis à l'avance,
 de l'effet que produira votre pièce lorsqu' elle sera jouée en automne.




 29 avril l884
 à Mittag-Leffler
 «[...] Il me semble qu'il y a déjà un siècle que je suis partie de Stockholm. Jamais je ne
 saurais vous dire et vous témoigner toute la reconnaissance et l'amitié que je vous porte. Il
 me semble avoir trouvé en Suède une nouvelle patrie, une nouvelle famille, au moment de
 ma vie où j'en avais le plus besoin... »




 Berlin, 1er juillet 1884
 «[...] Je n'ai pas besoin de vous dire combien votre télégramme me comble de joie. À
 présent je puis bien vous avouer que, jusqu'au dernier moment, je n'ai pas cru fermement
 que la chose se ferait ; je craignais qu'il ne surgit quelques difficultés imprévues, comme il
 arrive si souvent dans la vie, et que nos plans ne finissent par crouler. Je suis bien
 persuadée que c'est grâce à vous, à votre persévérance, et à votre énergie, que nous avons
 pu atteindre notre but. Ce que je souhaite maintenant de tout cœur, c'est d'avoir la force et
 le talent nécessaires pour remplir ma tâche, et vous seconder dignement. Je crois
 maintenant à l'avenir, et serais si heureuse de travailler avec vous ! Quel bonheur que nous
 nous soyons rencontrés dans la vie...
 Weierstrass a parlé à plusieurs personnes du ministère, relativement à mon désir de suivre
46                                         partition 1-une vie

 ici des cours à l'Université. Il y a quelque espoir que la chose s'arrange, mais pas encore cet
 été, car le recteur actuel est un ennemi terrible de la question des femmes. l'espère que cela
 pourra se faire en décembre, quand je reviendrai pour les vacances de Noël.




 Stockholm, avril 1885
 Cher Monsieur Hansemann,
 Je me sens très coupable de n'avoir pas encore répondu à votre amicale lettre. Mon excuse
 est dans la quantité d'occupations variées qui ont absorbé mon temps pendant les deux
 derniers mois. Je vais vous raconter tout ce que j'ai fait: - 1. D'abord j'ai naturellement dû
 penser à mes trois cours par semaine en suédois. Je fais mes cours sur l'introduction
 algébrique à la théorie abélienne, et partout en Allemagne ces cours passent pour les plus
 difficiles. J'ai beaucoup d'auditeurs, et les ai presque tous conservés, à l'exception de deux
 ou trois. - 2. J'ai écrit pendant ce temps une petite dissertation mathématique que je compte
 envoyer à Weierstrass, avec prière de la faire publier dans le journal de Borchardt. - 3. Nous
 avons commencé Mittag-Leffler et moi, un grand travail de mathématiques dont nous nous
 promettons beaucoup de plaisir et de succès. C'est encore un secret, et vous ne devez en
 parler à personne. - 4. J'ai fait la connaissance d'un très charmant homme, arrivé depuis peu
 d'Amérique, et qui est maintenant rédacteur d'un des premiers journaux suédois. Il m'a
 persuadée d'écrire aussi pour son journal, et comme vous l'avez déjà remarqué, je ne puis
 jamais regarder mes amis faire une chose, sans vouloir aussitôt faire comme eux ; j'ai donc
 écrit une série de petits articles pour lui. Pour le moment il n'yen a qu'un de prêt, tiré de mes
 souvenirs personnels, je vous l'enverrai puisque vous comprenez si bien le suédois. - 5. Last
 not least ! Le croiriez-vous ? Quelque invraisemblable que cela puisse paraître, je suis
 devenue une excellente patineuse ! Jusqu'à la semaine dernière j'ai patiné, il est vrai, presque
 chaque jour. Je regrette que vous n'ayez pas pu voir comme je patinais vers la fin. A chaque
 nouveau progrès j'ai pensé à vous. Maintenant je patine à reculons très bien, mais encore
 mieux et avec plus de sûreté en avant. Toutes mes connaissances s'étonnent ici de la facilité
 avec laquelle j'ai appris cet art difficile. Pour me consoler de la disparition de la glace, je me
 suis mise à monter à cheval avec passion, en société de Mme Edgren et de deux autres
 dames. Maintenant que nous allons avoir quelques semaines de liberté pour Pâques, je veux
 au moins monter une heure par jour; cela m'amuse aussi beaucoup ; je ne sais même ce que
 je préfère, monter à cheval ou patiner. Là ne s'arrêtent pas mes frivolités : nous aurons le 15
47                                        partition 1-une vie

 avril une grande fête populaire, quelque chose de très suédois, une sorte de bazar. Nous
 serons cent dames, costumée de diverses manières, et nous vendrons toute espèce de choses
 au profit d'un musée ethnographique populaire. Naturellement je serai une bohémienne,
 affreuse à voir, et je me suis adjoint cinq jeunes femmes qui partageront mon sort. Nous
 formerons un Tabor, nous aurons une tente,un samovar russe, et nous servirons du thé avec
 de jeunes bohémiens pour nous aider. Qu'allez-vous dire, cher monsieur Hansemann, de ma
 frivolité ? Ce soir j'ai une grande réunion dans mon petit appartement, ce sera la première
 depuis mon arrivée à Stockholm.




Stockholm, le 3 juin 1885
À Mittag-Leffler
J'ai été chez Lindhaget qui m'a dit que la direction était d'avis unanime pour me faire
remplacer Holmgren, mais qu'on ne voulait pas le dire officiellement, dans la crainte
d'une impression fâcheuse pour Holmgren, qui est très malade, mais ne se doute pas de
la gravité du mal. J'ai répondu à Lindhaget que je trouvais la chose très juste, et me
contentais parfaitement de savoir que la direction me considérait comme pouvant
remplacer Holmgren, dans le cas où celui-ci serait pas capable de reprendre son cours
en automne : si, contrairement à nos suppositions, Holmgren guérissait, j'en serais si
heureuse, que je ne regretterais pas mon travail perdu. Je me réjouis infiniment mon
cher ami de la bonne tournure qu'ont prise les choses, et je vais mettre tous mes soins
maintenant à rendre mes cours aussi bons que possible. Les histoires morales sont
toujours bien ennuyeuses dans les livres, mais quand elles se rencontrent dans la
réalité, elles sont édifiantes et encourageantes ; je suis par conséquent doublement
contente que ma maxime "pas trop de zèle" ait été brillamment réfutée. J'espère aussi
que vous n'aurez plus l'occasion de me reprocher de me décourager trop facilement.

D'ailleurs, cher ami, vous ne devriez jamais oublier que je suis Russe! Quand une
Suédoise est fatiguée ou de mauvaise humeur, elle boude, se tait, et la mauvaise
humeur rentrée tourne parfois au mal chronique. Une Russe, au contraire, se plaint et
gémit si fort, qu'au point de vue moral, l'effet de ces gémissements ressemble à celui
du tilleul pour un rhume. Au reste il faut que je vous dise que je ne gémis et me plains
que lorsque j'ai un peu mal ; quand je souffre beaucoup, je me tais et personne ne peut
remarquer alors combien je suis désespérée. Quant à mes reproches sur votre
48                                         partition 1-une vie

optimisme, pour rien au monde je ne voudrais vous en corriger, ce défaut-là vous va
trop bien ; la plus belle preuve que vous m'en donniez est la bonne opinion que vous
avez toujours eue de moi. Vous ne sauriez croire combien j'ai peu envie de vous
corriger...




Été 1885
«Ma bien chère Anne-Charlotte,
«Je viens de recevoir ton amicale lettre. Tu ne saurais t'imaginer le grand plaisir que j'aurais à
me mettre aussitôt en route pour vous rejoindre, ton frère et toi, en Suisse, pour escalader avec
vous les pics les plus élevés des Alpes. J'ai l'imagination assez vive pu me représenter
combien ce serait amusant, et les joyeuses semaines que nous pourrions passer ensemble.
Malheureusement je suis retenue ici par toutes sortes de raisons, plus sottes et plus
ennuyeuses les unes que les autres. D'abord et avant tout, j'ai promis de rester ici jusqu'au 1er
août, et quoiqu'en principe je sois d'avis que l'homme est maître de sa parole, les vieux
préjugés sont encore si forts en moi, que je n'ose mettre mes théories en pratique, et au lieu
d'être le maître, je suis l'esclave de ma parole. Du reste il y a une foule de circonstances qui
me retiennent. Ton frère, qui au fond me connaît et me juge très bien, quoiqu'il ne faille pas
lui dire pour ne pas trop flatter sa vanité, a souvent dit que j'étais très impressionnable, et que
les devoirs et les influences du moment dirigeaient seuls ma conduite.
A Stockholm, où je passe pour le défenseur de l'émancipation des femmes, je finis par croire
que mon devoir le plus strict, et le plus sérieux, est de soigner et de cultiver mon "génie".
Mais ici, je dois humblement l'avouer, on ne me présente aux nouvelles connaissances qu'en
ma qualité de "maman de Foufi", et tu ne saurais imaginer l'influence écrasante que cela
exerce sur ma vanité, et les vertus féminines, dont tu ne me croirais jamais capable, que cela
fait pousser en moi comme des champignons. Ajoutez-y une chaleur qui fait fondre mon
cerveau, et tu pourras te représenter de quoi j'ai l'air en ce moment. En somme, le résultat de
toutes les petites puissances et de toutes les petites influences, qui règnent sur ta pauvre amie,
est de me retenir à Moscou jusqu'au 15 août. La seule chose que je puisse espérer est de vous
rejoindre en Normandie, pour aller de là avec ton frère à Aberdeen. Écris-moi vite, chère
bonne Anne-Charlotte. Que tu es heureuse et combien je t'envie ! Tu ne saurais le croire. Écris
du moins, je ferai mon possible pour te rejoindre en Normandie.
 «Bien à toi, Sonia. »
49                                         partition 1-une vie




 Été 1885
 À Mittag-Leffler
 Cher Monsieur,
 Je viens de recevoir votre aimable lettre, numéro 8, je me hâte de vous répondre, bien que je
 n’aie absolument rien d’intéressant à vous dire. Notre vie est monotone à ce point que j’en
 perds non seulement la faculté de travailler, mais encore celle de me soucier de quelque
 chose. J’ai le sentiment que si cela devait durer longtemps, je serais métamorphosée en
 plante. C’est bien curieux, mais moins on a à faire, moins on est capable de travailler, du
 moins en suis-je là. J’ai positivement besoin d’un stimulant extérieur pour me mettre à
 l’ouvrage. Ici je ne fais absolument rien. Je reste assise tout le long du jour, une broderie à la
 main, sans l’ombre d’une idée dans la tête. La chaleur est devenue suffocante. Après le froid
 et la pluie que nous avions au commencement de l’été, est venu, subitement, un véritable été
 russe, on cuirait un œuf à l’ombre…




 Été 1885
 À Monsieur Hansemann
 «... Je demeure maintenant chez mon amie Julie L... dans me petite propriété qu'elle a aux
 environs de Moscou. J'ai trouvé ma fille gaie et bien portante. Je ne sais laquelle de nous deux
 est la plus contente de cette réunion. Maintenant nous ne nous séparerons plus, du moins pas
 pour longtemps, car je l'emmène cet automne à Stockholm. Elle aura tout à l'heure six ans, et
 c'est une fille très raisonnable pour son âge. On trouve en général qu'elle me ressemble
 beaucoup, et je crois aussi que je devais être à peu près comme elle dans non enfance. Mon
 amie est très triste en ce moment, car elle lient de perdre sa sœur unique, avec laquelle elle
 était très liée. Aussi notre maison est-elle très sombre et très tranquille. Notre entourage se
 compose presque exclusivement de vieilles dames, anciennes institutrices dans la famille, qui
 demeurent avec nous, et comme elles sont toutes en grand deuil, notre maison fait presque
 l'effet d'un couvent. Nous mangeons aussi beaucoup, comme dans les couvents, et quatre fois
 par jour nous prenons du thé, avec toutes sortes de bonbons, de gâteaux et de sucreries, ce qui
 nous aide beaucoup à passer le temps.
 J'ai essayé cependant de nous donner me petite distraction d'un autre genre. J'ai par exemple
50                                         partition 1-une vie

 décidé Julie à venir seule avec moi, sans cocher, jusqu'au prochain village, lui assurant que je
 conduisais parfaitement. Nous sommes effectivement arrivées très heureusement jusqu'au lieu
 de notre destination, mais en revenant, le cheval a pris peur. La voiture a heurté un tronc
 d’arbre, et nous sommes tombées dans un fossé. La pauvre Julie s’est fait mal au pied, mais
 moi, la coupable, je suis sortie intacte de cette aventure. »




 Été 1885
 À Monsieur Hansemann
 Notre vie ici est si uniforme que je n’ai rien à vous dire, si ce n'est que je vous remercie pour
 votre lettre. Dans ces derniers temps, je n’ai jeté personne de voiture ; notre vie coule aussi
 calme que l’eau de l’étang qui orne notre jardin. Ma faculté de penser me semble également
 arrêtée. Je passe mes journées, un ouvrage à la main, sans penser à rien.




 « Cet éternel soleil semble faire des promesses qu'il ne tient jamais la terre reste aussi froide,
 et le développement de la nature disparaît comme il est venu ; l'été semble un mirage que l'on
 ne peut saisir. C'est pourquoi les nuits claires, qui précèdent de beaucoup les chaleurs de l'été,
 sont si irritantes ; elles promettent un bonheur qu'elles ne donnent pas. »




 26 juin 1886, boulevard d'Enfer
 Chère Anne-Charlotte,
 Je reçois à l'instant ta lettre. Je me reproche extrêmement de ne pas t'avoir encore écrit. Je
 reconnais volontiers de mon côté que j'ai été un brin jalouse, j'ai cru que tu ne te souciais pas
 de moi. Pour que ma lettre puisse partir par le courrier d'aujourd'hui, je me borne à ces
 quelques lignes, pour te dire que tu as bien tort de croire que je vous oublie quand je suis
 loin. Jamais peut-être je n'ai autant senti combien je tenais à vous deux, ton frère et toi.
 Chaque fois que j'ai quelque plaisir, je pense involontairement à vous. Je m'amuse beaucoup
 à Paris, car tous les mathématiciens, et même beaucoup de non mathématiciens, font grand
 cas de moi. Mais j'aspire terriblement à revoir un vilain frère et une vilaine soeur qui sont
 devenus indispensables à ma vie. Je ne puis partir d'ici avant le 5 juillet, et ne viendrai à
51                                          partition 1-une vie

 Christiania que pour le commencement du Congrès des naturalistes. Peux-tu m'attendre à
 Copenhague pour voyager ensemble ? Réponds-moi tout de suite. J'ai porté ton livre à Jonas
 Lie. Il parle de toi avec beaucoup d'amitié. Il m'a rendu visite, mais n'avait pas encore lu ton
 livre. Il croit aussi que tu as plus de talent pour le roman que pour le drame. Je verrai encore
 Jonas Lie avant mon départ. Je t'embrasse tendrement. J'aspire à te revoir, ma chère, chère
 Anne-Charlotte,
 Tout à toi,
 Sonia. »




 Été 1886
«Chère Anne-Charlotte, ce matin je me suis éveillée avec le plus grand désir de m'amuser ;
tout à coup m'arrive mon grand-père du côté maternel, le pédant allemand - c'est-à-dire
l'astronome, - il examine les savantes dissertations que je m'étais promis d'étudier pendant les
vacances de Pâques, et me fait les plus sérieux reproches de perdre indignement mon temps.
Sa parole sévère met en fuite ma pauvre grand-mère, la bohémienne. Me voilà donc assise à
mon bureau, en robe de chambre et en pantoufles, enfoncée dans mes méditations et mes
recherches mathématiques, et sans la moindre envie de prendre part à votre excursion. Vous
êtes si nombreux que vous vous amuserez bien sans moi, et cela me fait espérer que vous me
pardonnerez mon indigne désertion.
 Sonia. »




 Septembre 1886
 « Anne-Charlotte,
«Hier soir j'ai eu la preuve éclatante de la justesse des critiques qui prétendent que tu n'as
d'yeux que pour ce qui est laid et mauvais, et pas du tout pour ce qui est beau et bon. Pas une
tache, pas une éraflure sur mes vénérables vieux meubles, fussent-elles dissimulées sous dix
tapis, qui ne soient découvertes et dénoncées par toi. Mais le tapis qui recouvre mon rocking-
chair, magnifique et tout neuf, s'est balancé toute la soirée, faisant de vains efforts pour attirer
ton attention ; tu ne l'as pas honoré d'un regard.
Ta Sonia. »
52                                            partition 1-une vie

Pétersbourg, 18 décembre 1886.
Chère Anne-Charlotte,
Je ne suis arrivée que hier soir. Je me hâte aujourd'hui de t'écrire quelques lignes. Ma
sœur est terriblement malade, bien que le médecin prétende qu'elle soit
comparativement mieux que ces derniers jours. C'est vraiment la plus terrible des
maladies, longue, pénible et épuisante. Elle souffre sans cesse, ne peut ni dormir ni
respirer sans difficulté. Je ne sais combien de temps je resterai ici. Je soupire après
Foufi et mon travail. Le voyage jusqu'ici a été long et difficile.
Ton amie dévouée, Sonia.




«Qui n'a pas un faux pas à regretter dans sa vie ! et qui n'a plus d'une fois souhaité de
pouvoir la recommencer ! C'est ce désir, ce rêve, que je v9udrais réaliser dans un
roman, si j'étais capable de l'écrire.»




À mittag-Leffler
Cher monsieur le professeur,
Viendrez-vous demain à ma leçon ? Ne venez pas si vous êtes fatigué, je tâcherai de la
faire aussi bien que si vous étiez présent.




Printemps 1887
À Anne-Charlotte Leffler
Ma sœur continue à être dans le même état que cet hiver. Elle souffre beaucoup, a l’air
très malade, et n’a pas la force de bouger ; je commence à craindre qu’il n’y ait plus
d’espoir de guérison. Elle est extrêmement contente que je sois venue, et me dit sans
cesse qu’elle serai certainement morte si j’avais refusé de venir maintenant. Je suis si
démoralisée aujourd’hui que je ne veux plus écrire. La seule chose qui m’amuse par la
pensée est notre féérie, et Vae Victis.


 [À Anne-Charlotte Leffler - 1887]
 Mon pauvre enfant, il a été si souvent déjà entre la vie et la mort ! Que lui est-il encore
 arrivé ? As-tu été pleine de génie, ou tout le contraire ? Je crois presque que tu m’écris
53                                         partition 1-une vie

 cela par pure méchanceté, afin que je fasse mon cours tout de travers aujourd’hui.
 Comment veux-tu que je pense à ma leçon quand je sais que notre pauvre petit
 traverse aujourd’hui une si terrible crise ? Non, il est bon sais-tu, d’être père une fois ;
 on connaît alors ce que peuvent souffrir les pauvres hommes d’une méchante femme.
 Je voudrais bien rencontrer Strindberg et lui serrer la main.




 Été 1887
 À Anne-Charlotte Leffler
 «Mon beau-frère s'est décidé maintenant à rester à Pétersbourg jusqu'à ce que ma sœur
 soit en état de le suivre à Paris. Je me suis donc sacrifiée fort inutilement. Si je savais que
 tu fusses libre, je serais venue te rejoindre à Paris, quoiqu'à vrai dire toutes ces histoires
 m'aient complètement ôté le désir de m'amuser. Je suis plutôt disposée à m'établir
 n'importe où pour pouvoir travailler en paix. Je sens un grand besoin d'occupation,
 mathématique ou littéraire, n'importe, pourvu que je puisse m'absorber dans mon travail
 et m'oublier moi-même, ainsi que l'humanité tout entière. Si tu éprouvais le même désir
 de me rejoindre, que j'aurais de plaisir à te retrouver, je serais heureuse de venir partout
 où tu voudrais. Mais si, comme il est probable, tu as déjà disposé de ton été, je resterais
 bien encore quelques semaines ici, pour m'en retourner ensuite avec Foufi à Stockholm,
 où je m'établirais quelque part dans l'archipel pour travailler de toutes mes forces. Je ne
 veux plus faire un pas pour arranger quelque chose d'amusant. Tu sais à quel point je suis
 fataliste, et je crois avoir lu dans les étoiles que je ne puis rien espérer de bon cet été. II
 vaut mieux en prendre son parti, et ne pas faire d'inutiles efforts. - J'ai écrit hier le
 commencement de Vae Victis. - Vraisemblablement je ne l'achèverai jamais. Peut-être ce
 que j'ai écrit pourra-t-il te servir un jour parmi tes matériaux. Pour faire des
 mathématiques il faut être plus installée que je ne le suis ici pour le moment. »




 «J'ai eu beaucoup de plaisir dans les derniers temps en Russie, et j'ai même fait
 quelques connaissances intéressantes. Mais un vieux mathématicien, pédant et
 conservateur comme moi, ne peut jamais bien travailler que chez lui : c'est pourquoi je
 suis revenue à ma vieille Suède, à mes livres et à mes paperasses. »
54                                         partition 1-une vie



 Été 1887
 À Anne-Charlotte Leffler
 As-tu jamais remarqué qu'il y a des moments où tout semble se couvrir d'un voile
 noir, aussi bien pour soi que pour ses amis ? On ne reconnaît pas ce que l'on a de plus
 cher, et la fraise la plus savoureuse quand on la prend dans la bouche, se change en
 sable. Skogstomtem [le Rubezahl suédois] [L’ogre] menaçait les enfants qui entraient
 dans la forêt sans permission. Peut-être n'avons-nous pas demandé la permission,
 nous autres, d'être gaies cet été ! - et cependant nous avions fameusement travaillé
 tout l'hiver. J'essaye même de travailler maintenant, et j'emploie tous mes loisirs à
 penser à mon travail de mathématiques et à étudier les traités de Poincaré. Je suis
 trop perturbée et pas assez heureuse pour écrire rien de littéraire : tout dans la vie me
 paraît décoloré et peu intéressant ! Dans de pareils moments, les mathématiques sont
 préférables ; on est heureux qu'il existe un monde si complètement en dehors du
 « moi » ; on a besoin de penser à des sujets impersonnels.
 Toi seule ma chère, ma précieuse, mon unique Anne-Charlotte, tu me restes
 également chère. Je ne puis te dire combien j'aspire à te revoir. Tu es ce que j'aime le
 plus, et notre amitié, au moins, doit durer autant que notre vie. Je ne sais ce qu'elle
 serait devenue, ma vie, sans toi.




 J’ai beaucoup pensé à notre premier-né [le double drame intitulé La lutte pour le
 bonheur]. Mais à parler franchement je commence à discerner dans le pauvre petit
 une foule considérable de défauts organiques, surtout en ce qui concerne la
 composition elle-même. Comme pour se jouer de moi, le sort m'a fait rencontrer cet
 été trois savants, rencontre dans son genre fort intéressante. L'un d'eux, le moins
 doué selon moi, a déjà obtenu quelques succès ; le second, plein de talent sous
 certains rapports, ridiculement borné sous d'autres, a
 justement commencé sa "lutte pour le bonheur". Quel en sera le résultat, c'est ce que
 je ne saurais prévoir encore. Le troisième, un type très curieux, est déjà brisé de corps
 et d'âme, et c'est un type digne d'être étudié par un romancier. L'histoire de ces trois
 hommes, dans sa simplicité, me semble beaucoup plus intéressante que tout ce que
 nous avons imaginé ensemble. Selon le désir de ton frère, j'ai pris un volume de
 Runeberg, Hanna, Nadejda, etc., et je l'ai lu ici. Mais cela ne me plaît guère ; ces
55                                          partition 1-une vie

 vers ont pour moi le même défaut que La Création de Haydn ; le diable y manque
 trop, et sans un petit rayon de cette puissance supérieure, l'harmonie ne saurait exister
 en ce monde.


 « Que vas-tu faire maintenant, mère cruelle et perfide ? Couper en deux ces frères
 siamois, séparer ce que la nature a joint ? Tu m'inspires une véritable terreur.
 Strindberg a raison par rapport aux femmes. Mais malgré tout je viendrai te voir ce
 soir monstre.»




 Janvier 1888
 À Anne-Charlotte Leffler
 Je suis pour le moment sous l'impression de la lecture la plus entraînante que j'aie
 jamais faite; j'ai reçu aujourd'hui un petit article de Nansen avec l'exposé de son
 voyage projeté à travers les glaces du Groenland. J'en ai été tout à fait frappée. Il a
 reçu maintenant de Gomel, grand négociant danois, une avance de 5 000 c. pour ce
 voyage, de sorte qu'il n'y a pas de puissance terrestre qui puisse l'arrêter. L'article est
 du reste si intéressant et si bien écrit, que je te l'enverrai aussitôt que je serai sûre de
 ton adresse - naturellement à condition de me le renvoyer immédiatement -; lorsqu'on
 a lu ce petit article, on peut dans une certaine mesure se représenter l'homme. J'ai
 aussi causé de lui avec B. Celui-ci prétend que les travaux de Nansen sont remplis de
 génie, et le trouve trop remarquable pour aller ainsi se risquer au Groenland.»


 mars
 «[...] Tu me fais aussi d'autres questions, mais je ne veux pas me les poser à moi-
 même, c'est pourquoi tu m'excuseras de les laisser sans réponse. J'ai peur de faire de
 nouveaux projets. La seule chose, hélas ! qui soit sûre, c'est que je vais rester
 maintenant seule à Stockholm pendant deux longs et interminables mois. Mais il vaut
 peut-être mieux que je comprenne clairement combien je suis vraiment seule.»




 «Chère Anne-Charlotte,
 «Souvent femme varie, bien fol est qui s'y fie. Si j'avais reçu ta lettre, avec la terrible
 nouvelle qu'elle renferme, quelques semaines plus tôt, elle m'aurait certainement brisé
56                                          partition 1-une vie

 le cœur. Mais maintenant, je dois avouer, à ma propre honte, qu'après avoir lu hier tes
 lignes profondément sympathiques, je n'ai pu m'empêcher de rire. Hier a été en général
 une rude journée pour moi, car le gros M. est parti dans la soirée. J'espère que
 quelqu'un de la famille t'aura écrit les changements survenus dans nos projets : il est
 donc inutile d'en parler aujourd'hui. Du reste je ne puis nier que ces changements me
 soient personnellement favorables, car si le gros M. était resté, je ne sais pas comment
 j'aurais pu travailler. Il est si grand, si "puissamment taillé", selon l'heureuse
 expression de K. [selon ses propres mots], qu'il arrive à prendre terriblement de place,
 non seulement sur un divan, mais encore dans la pensée, et je n'aurais pu, en sa
 présence, penser à autre chose qu'à lui. Bien que pendant les dix jours de son séjour à
 Stockholm, nous ayons été constamment ensemble, la plupart du temps en tête à tête,
 et que nous n'ayons parlé d'autre chose que de nous-mêmes, avec une franchise dont tu
 n'as jamais vu l'égale, je suis cependant hors d'état d'analyser mes sentiments pour lui.
 Les charmants vers de Musset rendront l'impression qu'il me fait :
        Il est joyeux, et pourtant très maussade ;
        Détestable voisin, excellent camarade ;
        Extrêmement futile et pourtant très posé ;
        Indignement naïf et pourtant très blasé ;
        Horriblement sincère et pourtant très rusé.
 Un véritable Russe par-dessus le marché. Il est certain qu'il a dans son petit doigt, plus
 d'esprit et d'originalité, qu'on n'en extrairait de nous deux ensemble, même au moyen
 d'une presse hydraulique.




 1888
 à Anne-Charlotte Leffler
 [projet de voyage pour l’été 1889]
 « Je doute que j'aille à Bologne pour les fêtes du Jubilé pour lesquelles il avait été
 question de faire le voyage, en partie parce que cela coûte très cher, à cause des
 toilettes, etc., en partie aussi parce que ces solennités sont ennuyeuses, et pas du tout
 de mon goût. Il est important aussi pour moi d'aller à Paris, quand ce ne serait que
 pour peu de temps. Du 15 mai au 15 juin, je compte donc me trouver à Paris, et
 ensuite aller te rejoindre en Italie avec M., car il est convenu que nous y passerons
 l'été ensemble. Ceci est l'essentiel ; quant à l'endroit, ce détail est secondaire et
57                                           partition 1-une vie

 m'intéresse moins. Pour ma part, je proposerais les lacs italiens ou le Tyrol. M.
 accepte le projet, mais il aurait préféré me décider à faire avec lui le voyage du
 Caucase en passant par Constantinople. J'avoue que ce projet est tentant, d'autant
 plus que selon M., ce voyage n'est pas du tout coûteux; mais j'ai mes doutes à cet
 égard, et je crois que nous ferons sagement de nous en tenir aux pays civilisés. Il y a
 encore une circonstance qui à mes yeux parle en faveur du premier projet. Je
 voudrais terriblement fixer sur le papier quelques-unes des fantaisies qui m'ont
 hantée cet été. Tu devrais aussi recommencer à travailler, après t'être reposée tous ces
 derniers mois, et cela n'est possible que si nous nous établissons dans quelque bel
 endroit, pour y mener une vie tranquille, idyllique. Et jamais on n'est aussi tenté
 d'écrire un roman qu'en société de M., car malgré ses dimensions considérables,
 lesquelles du reste sont en rapport avec son type de boyard russe, c'est le héros de
 roman le plus accompli, d'un roman réaliste s'entend, que j'ai rencontré de ma vie. Je
 le crois, de plus, bon critique littéraire, avec l'étincelle sacrée. »




       «Mes chers amis, je ne parviens pas à vous écrire longuement, car je travaille
 tant que je peux, autant qu'il est possible à un être humain de travailler. Je ne sais si
 j'arriverai à temps avec ma dissertation. Je me heurte à une difficulté dont je ne suis
 pas encore sortie...»




 «Chère Anne-Charlotte,
 «Je suis à Hambourg, où j'attends le train qui doit m'emmener dans une demi-heure à
 Flessingue pour aller de là à Londres. Tu n'as pas idée de la jouissance que j'éprouve
 à m'appartenir de nouveau, à reprendre possession de pensées, à ne plus être obligée
 "de force" à les concentrer sur un même sujet, comme j'ai dû le faire ces dernières
 semaines.»




 « Paris, janvier 1889
 Cher Gösta,
58                                         partition 1-une vie

 « Je reçois à l’instant votre amicale lettre. Combien je vous suis reconnaissante pour
 votre amitié. Oui, je crois vraiment que c'est le seul bien que m'ait donné la vie. Ah !
 combien je suis honteuse de faire si peu pour vous prouver à quel point je l'apprécie !
 Mais ne m'en veuillez pas, cher Gosta, si je me possède si peu en ce moment. Je
 reçois de tous côtés des lettres de félicitation, et par une étrange ironie du sort, je ne
 me suis jamais sentie si malheureuse. Malheureuse comme un chien. Non, j'espère
 pour les chiens qu'ils ne sont pas malheureux comme les hommes, et surtout comme
 les femmes peuvent l'être.


 «Mais je deviendrai peut-être raisonnable petit à petit. Au moins ferai-je mon
 possible pour cela. Je recommencerai à travailler et à m'intéresser aux choses
 pratiques, et naturellement je me laisserai entièrement guider par vos conseils, et
 ferai tout ce que vous voudrez. Pour le moment tout ce que je puis faire, c'est de
 garder mes chagrins pour moi, de me surveiller, pour ne pas commettre quelque
 bévue en société, et pour ne pas faire parler de moi. J'ai été très invitée toute la
 semaine ; chez Bertrand, chez Menabrea, chez le comte Loevenhaupt avec le prince
 Eugène, etc., mais je suis trop démontée aujourd'hui pour vous décrire tous ces
 dîners. Je tâcherai de le faire une autre fois. Quand je rentre chez moi, je ne fais pas
 autre chose que marcher de long en large dans ma chambre. Je n'ai ni appétit ni
 sommeil, et tout mon système nerveux est dans un triste état. Pour le moment, je ne
 sais même pas si cela vaut la peine de m'occuper de demander un congé. Je me
 déciderai probablement la semaine prochaine.
 « Adieu pour aujourd'hui, mon bien cher Gösta. Guardez-moi votre amitié, j'en ai
 grand besoin, je vous assure. Embrassez Foufi pour moi et remerciez S... du soin
 qu'elle en prend. »




 Avril 1889
 À Anne-Charlotte Leffler
 (en français)
 «Laisse-moi d'abord te féliciter du grand bonheur qui t'arrive. Heureuse fille du soleil
 que tu es ! Avoir trouvé, à ton âge, un amour si grand, si profond, si réciproque, est
 une destinée digne d'un Glückskind comme toi. Mais c'était chose prévue, que de
 nous deux c'est toi qui serais le "bonheur", tandis que je suis, et resterai sans doute,
59                                           partition 1-une vie

 "la lutte".
 C'est singulier, plus je vis, plus je me sens dominée par le sentiment de la fatalité ou,
 pour mieux dire, du déterminisme. Le sentiment de la libre volonté qu'on prétend être
 inné dans l'homme, m'échappe de plus en plus. Je sens physiquement que, quoi que je
 veuille, quoi que je fasse, je ne puis changer un iota à mon sort : Maintenant je suis
 presque résignée ; je travaille parce que je sens le besoin de travailler, mais je
 n'espère rien, et je ne désire plus rien. Tu ne saurais t'imaginer combien je suis
 indifférente à tout !
 Mais assez de moi, parlons d'autre chose ; je suis contente de ce que tu penses de
 mon récit polonais ; je n'ai pas besoin de te dire combien je serais ravie si tu le
 traduisais en suédois. Je me reprocherais seulement de te prendre du temps que tu
 pourrais employer beaucoup mieux. J'ai aussi écrit un long récit sur mon enfance, sur
 la jeunesse de ma sœur, et ses premiers débuts littéraires, et sur notre intimité avec
 Dostoïevski. Pour le moment, j'ai repris Vae Victis que tu te rappelles peut-être. J'ai
 encore un autre roman en tête, Les Revenants, qui m'occupe aussi beaucoup. Je
 voudrais bien que tu me donnes la permission de disposer à mon gré de notre enfant
 commun : Quand la mort n'existera plus.
 De tous nos enfants c'est mon préféré, et j'ai beaucoup pensé à lui ces derniers temps.
 Je lui ai même trouvé un cadre remarquable, l'institut Pasteur, que j'ai eu l'occasion
 de visiter. Depuis quelques semaines déjà, je tourne dans ma tête un plan pour
 l'avenir de cet enfant, mais le projet est si hardi et fantastique, que je n'ose me lancer
 avant que tu ne m'aies donné le droit d'agir librement.»




 Août 1889,
 À Anne-Charlotte Leffler
 « Je viens de recevoir une lettre de Gosta qui me dit que je te trouverai peut-être à mon
 retour en Suède. Je dois avouer que je suis assez égoïste pour m'en réjouir de tout mon
 cœur. Je suis impatiente de savoir ce que tu écris maintenant. Pour ma part, il y a tant
 de choses que je voudrais te montrer et te communiquer! Les sujets de romans ne
 m'ont jusqu'ici jamais manqué, Dieu merci, mais pour le moment, ma tête est
 absolument en fermentation. J'ai terminé mes Souvenirs d'enfance. J'ai écrit
 l'introduction de Vae Victis et j'ai commencé en outre deux nouvelles. Dieu sait si
 j'aurai le temps de terminer tout cela. »
60                                         partition 1-une vie




 «Tu vois, me dit -elle, quand je la suppliai de se soigner, je n'ai même pas la chance de
 tomber gravement malade. Oh ! ne crains rien, la vie me sera conservée, ce serait trop
 beau de s'en aller maintenant. Un pareil bonheur ne me tombera pas en partage. »




 «Songe donc que deux trains pourraient se rencontrer et nous écraser! Il arrive souvent
 des accidents de chemins de fer. Pourquoi n'yen aurait-il pas maintenant 7 Pourquoi le
 sort n'aurait-il pas quelque pitié de moi »


 «Pourquoi, pourquoi, personne ne peut-il m'aimer. Je pourrais donner plus que la
 plupart des femmes, et cependant les femmes les plus insignifiantes sont aimées, tan-
 dis que je ne le suis pas ! »




 Eté 1881 à son mari
 « Vous écrivez avec raison qu’aucune femme n'a jamais rien créé d'important et c'est
 précisément pour cela qu'il est important pour moi, en ce moment où je dispose de
 suffisamment d'énergie et de facilités matérielles, d'être en mesure de déterminer si je
 suis capable de réaliser quelque chose ou bien si je manque d'intelligence pour le faire.
 Alors que la nature vous a doué d'un tempérament plein de talent et d'énergie, elle m'a
 donné passivité et inertie. De sorte que vivant à vos côtés, je suis devenue sans le
 vouloir une épouse exemplaire et une bonne mère, en oubliant complètement que je
 pouvais créer quoique ce soit par moi-même. Que vous m'ayez donné les moyens de
 me réaliser alors que vous-même vivez l'existence d'un prisonnier, c'est à porter à
 votre crédit. Quand je pense au prix que vous paieriez pour avoir la chance de vivre
 une année sans souci, entouré d'un cercle d'érudits, ma conscience en est troublée à un
 point indicible. Si, comme tant d'autres, vous donniez une valeur à la vie familiale, à
 son calme et à son confort, je n'aurais guère eu le courage de vous demander un tel
 sacrifice et j'aurais bien plutôt revêtu un habit d'humble étoffe et aurais accepté que le
61                                         partition 1-une vie

 marais de la vie bourgeoise engloutisse les quelques talents dont la nature m'a dotée.
 Mais puisque en toutes choses vous avez excité mon égotisme, je me sens en droit de
 vous prendre au mot. D'autre part, comme vous refusez allègrement de m'allouer de
 l'argent pour vivre l'esprit tranquille et sans souci à l'endroit qui convient le mieux à
 mes recherches, j'essaierai de ne plus penser à votre solitude moscovite.
 Soyez sûr que je travaille et continuerai à le faire jusqu’à la limite de mes forces. Mais
 un bon travail mathématique ne se fait pas rapidement. »




 Sonia écrit à son beau-frère en novembre 1875
 Comment faudrait-il agir pour rendre notre vie commune plus heureuse ? Du point de
 vue mathématique, nous pouvons poser le problème de la manière suivante: étant don-
 née une fonction (le bonheur dans notre cas), qui dépend de beaucoup de variables (à
 savoir nos ressources financières, la possibilité d'habiter un endroit plaisant et de
 fréquenter une société agréable, etc.), comment déterminer les variables de sorte que la
 fonction donnée atteigne un maximum ? Inutile de dire que nous sommes incapables
 de résoudre mathématiquement cette question ! »




 1890 ?
 «Je comprends votre surprise de me voir travailler aussi bien en littérature qu'en
 mathématiques. Bien des gens qui n'ont jamais eu l'occasion d'en savoir plus sur les
 mathématiques les réduisent à l'arithmétique et les considèrent comme une science
 sèche et aride. C'est pourtant la science qui exige le plus d'imagination. Un des
 mathématiciens les plus éminents de notre siècle a dit avec beaucoup de justesse qu'il
 était impossible d'être mathématicien si l'on n'avait aussi l'âme d'un poète. »




 Janvier 1884
 [à Marie Mendelson]
 Le nouveau travail mathématique que j'ai récemment entrepris m'intéresse au plus haut
 point et je ne voudrais pas disparaître sans en connaître l'aboutissement. Car si je réus-
 sis à résoudre le problème qui m'occupe, mon nom figurera parmi ceux des
62                                         partition 1-une vie

 mathématiciens les plus éminents.
 D'après mes pronostics, j'ai encore besoin de cinq ans pour obtenir de bons résultats.
 Je peux espérer qu'alors il y aura d'autres femmes capables de me remplacer, et que je
 pourrai satisfaire les autres besoins de ma nature vagabonde.




 Été 1888
 [à Mittag-Leffler]
« Je suis tellement prise par les mathématiques que je ne peux ni penser, ni parler
d'autre chose. J' ai réussi à obtenir des résultats, je dois dire très plaisants : le
mouvement que j'étudie peut en fait être intégré au moyen de fonctions
hyperelliptiques. Il me faut cependant encore compléter les formules finales et je ne sais
si j'aurai le temps de le faire d'ici la fin du mois. Je ne peux que vous donner quelques
détails sur mes travaux. Je serai brève, par manque de temps, mais essayez, je vous prie,
de vous mettre à ma place... [5. Kovalevskaïa présente ses résultats]. Le pire est que je
suis très fatiguée, complètement usée au point de rester assise, méditant des heures
entières sur une question simple qu'en d'autres temps j'aurais résolue en une demi-
heure.»


«Pendant la première année de mon séjour en Suède, j'ai travaillé avec sérieux et
acharnement. Entre autres choses, j'ai écrit mon travail, qui me valut de recevoir le prix
de l'Académie des Sciences de Paris. Ce travail concernait le problème de la rotation
d'un corps solide autour d'un point fixe, sous la seule force gravitationnelle. Ce
problème, qui contient celui du pendule, est l'un des problèmes classiques des
mathématiques que les plus grands esprits, comme Euler, Lagrange et Poisson se sont
attachés à résoudre. Et pourtant ce problème est loin d'être résolu. On ne connaît que
quelques cas où une solution complète et rigoureuse a été donnée. Dans toute l'histoire
des mathématiques, il y a peu de problèmes auxquels on ait consacré tant d'énergie
intellectuelle et de travail acharné, sans que des résultats substantiels aient été obtenus
pour la plupart des cas. Ce n'est pas sans raison que les mathématiciens allemands
l'appellent "la sirène mathématique". Ce problème m'a toujours attirée. J'ai commencé à
y travailler il y a longtemps, pratiquement depuis le temps où j'étais étudiante. Pendant
63                                          partition 1-une vie

des années, mes efforts se révélèrent vains et ce n'est qu'en 1888 qu'ils furent couronnés
de succès. On peut donc imaginer mon bonheur lorsque je réussis enfin à obtenir un
résultat significatif qui permettait d'avancer sérieusement vers la solution d'un problème
si difficile.
 La même année, l'Académie des Sciences de Paris annonça qu'elle couronnait le
 meilleur mémoire sur le problème de la rotation d'un corps solide autour d'un point
 fixe, à condition que ce mémoire affine ou améliore de façon substantielle les résultats
 déjà obtenus dans ce domaine de la mécanique. J'avais à cette époque, déjà obtenu les
 principaux résultats. Mais ils n'étaient pas encore rédigés. Puisque le problème que
 j'avais résolu s'inscrivait bien dans le cadre assigné par l'Académie de Paris, je me mis
 au travail avec d'autant plus de zèle. Il s'agissait d'ordonner tous les résultats, de mettre
 au point les détails et de terminer l'article en temps voulu. »




 Lettres traduites par Jean-Louis Backès


12. à A.V.Korvine-Kroukovskaïa.           [Pétersbourg]. Mardi, 17 septembre [1868]


Mes chères, mes tendres, mes inappréciables sœurs,
       Nous sommes arrivés à Pétersbourg aujourd’hui à midi ; il n’est pas nécessaire que je
te dise combien j’étais heureuse d’aller là-bas. C’est un sentiment tout à fait nouveau que
d’entrer libre dans Pétersbourg, non pas en invitée, mais chez soi, pour y commencer la
bonne vie de travail dont nous avons rêvé toutes ces années ; ce sentiment, tu le
comprendras facilement, et j’avoue qu’au premier instant il s’est complètement emparé de
moi.
       Mais ensuite j’ai éprouvé beaucoup d’amertume à la pensée que vous, mes chères, mes
admirables sœurs, et surtout toi, merveilleuse Aniouta, avec qui j’ai toujours partagé ce rêve,
vous êtes à Palibino toutes seules, et toutes tristes, alors que moi, qui jusqu’ici ai tout partagé
avec vous, les tristesses et les joies, je suis libre et heureuse de ce bonheur qui n’était jusqu’ici
possible qu’en rêve.
       Notre appartement est une petite merveille ; j’en ai été tout simplement stupéfiée ;
Maria Alexandrovna (je vous donnerai des détails au moment opportun) l’a encore mieux
arrangé, et j’ai été terrifiée en voyant ma chambre à coucher. Où est ma petite cellule sombre
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de Heidelberg ? Mais tout cela est provisoire [?]. En mars, tout cela va se retrouver chez
Souslova, et ma vieille affection pour vous, indestructible, irremplaçable, accompagnée d’un
travail acharné, m’empêchera de me laisser traiter en enfant gâtée.
      Chère Aniouta, tu m’es maintenant plus nécessaire que jamais ; écris-moi, chère,
toujours et toujours plus ; je ne dois pas cesser une minute de penser à toi. Je sais que ta vie
est très très pénible ; mais, au nom du Christ, aime-moi très très fort. Ce n’est pas ma faute si
je suis heureuse, et indifférente à mon bonheur. Tout cela est si neuf, si fascinant pour moi,
que je ne peux résister qu’en me souvenant de toi et à nos derniers adieux derrière le paravent
dans la chambre de Maman ; mon seul vœu est que mon idéal se garde aussi pur, aussi
immaculé que du temps de notre tristesse et de notre solitude.
      D’abord notre frère m’a montré ce livre allemand que tu veux traduire, toi, Aniouta. Ta
part est de 80 pages. Demain notre frère t’enverra une lettre avec des feuilles toutes prêtes ; tu
la recevra samedi. Je n’ai pas eu le temps d’y jeter un coup d’œil, mais je vais tout lire ; notre
frère en a deux exemplaires.
      Dans l’appartement nous avons déjà trouvé un petit mot de Bokovaïa, qui était passée
dans la matinée et nous a invités à dîner ; cela a changé nos plans pour la journée ; et nous
sommes partis pour aller chez elle à quatre heures, car le voyage ne m’a vraiment pas
fatiguée ; je pense que le sentiment d’indépendance est ce qui m’a soutenue.
      Je ne sais vraiment pas quoi vous dire de cette soirée, mes chères, mes tendres sœurs. Je
dois avouer que cette soirée a été très gaie, et pourtant ce sentiment de solitude dont tu parlais,
Aniouta, est maintenant pour moi parfaitement compréhensible, et je serais très triste, s’il était
possible d’être triste alors que je commence demain une nouvelle vie et que j’ai l’espoir de
vous revoir à coup sûr dans un mois ; et vous serez aussi heureuses que moi.
      Mais je vais tout raconter en détail. Au dîner il y avait Maria Alexandrovna, Setchenov,
Piotr Ivanovitch, qui me plaît décidément beaucoup, et, imaginez qui ! Belogolovy, qui a été
très étonné en me voyant. Au début j’étais très gênée dans cette auguste assemblée et je me
taisais modestement. Naturellement tout le monde était très gentil avec moi, très aimable,
mais je ne sais pas pourquoi, toute cette amabilité me poussait à me renfermer encore et à
serrer les mâchoires. Tout cela est très compréhensible. Piotr Ivanovitch a commencé à parler
de Strannolioubski, qui est à Pétersbourg, et au désespoir, parce que je n’ai pas écouté ses
conseils ; mais il dit qu’il aura plaisir à me donner des cours.
      En présence de Belogolovy nous n’avons parlé ni de nos travaux à venir, ni de quoi que
ce soit de sérieux. J’étais d’autant plus gênée que, pour certaines raisons, il m’a paru plus
convenable de lui dire que notre mariage avait lieu le 11, et ce mensonge nous a amenés à des
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grands embarras dans nos récits ; nous étions constamment perdus. Après le dîner, Maria
Alexandrovna m’a emmené chez elle, et Piotr Ivanovitch est allé voir ses malades.
      Les cours de Setchenov commencent demain ; donc demain, à 9 heures, commence ma
vraie vie. Tu te figures avec quels tremblements et quelle émotion j’attends cet instant
essentiel pour moi. Voilà pourquoi je t’écris ce soir, demain je n’aurai pas le temps d’écrire
deux lignes en rentrant de la leçon, où me conduiront solennellement notre frère, Piotr
Ivanovitch et un brave bonhomme (i.e. le célèbre Pétinka) [apparemment une manière
d’appariteur. JLB] ; nous passerons par la porte de derrière, avec l’espoir d’échapper à
l’administration et aux regards curieux.
      Voilà comment nous arrangerons les cours à venir : nous travaillerons dans le
laboratoire de physiologie de Setchenov ; nous étudierons l’anatomie chez Gruber, les
mathématiques chez Strannolioubski, et pour la physique on n’a pas encore décidé chez qui.
      Au début, Setchenov et Maria Alexandrovna étaient très opposés à mon idée d’aller à
Heidelberg, mais notre frère et moi, évidemment, nous tenons bon. Setchenov me conseille
avec raison de passer l’examen du gymnase ici à Pétersbourg [apparemment un examen de fin
d’études secondaires, un baccalauréat. JLB] ; c’est particulièrement nécessaire pour la
nouvelle université, où ils vont de toute façon me chercher noise. Aie donc la gentillesse de
m’envoyer dès que possible tous les livres d’histoire et de géographie que tu trouveras à
Palibino.
      Nous avons beaucoup parlé de toi et de Jeanne, mais, naturellement, il n’en est rien
sorti. J’ai demandé à notre frère ce qu’il en pense ; nous avons beaucoup parlé, lui et moi,
nous avons réfléchi au moyen de vous libérer. Bientôt on saura clairement si Setchenov se
décide ou si cet espoir est vain. Mon Dieu ! je donnerai n’importe quoi pour pouvoir vous
écrire mercredi prochain quelque chose de réconfortant.
      Voilà ce que, notre frère et moi, nous avons décidé : parler ouvertement de la chose ou
même y faire allusion devant Maria Alexandrovna et Setchenov, c’est impossible. Quand
nous serons plus proches de Setchenov, nous lui poserons la question des docteurs. Ce n’est
pas seulement plus sûr, à mon point de vue, et évidemment au tien, et c’est préférable pour
Setchenov. C’est dur d’accepter des services de la part de gens avec qui on ne s’entendra
jamais complètement.
      Notre frère et moi, nous regrettons tout le temps qu’il ne soit pas musulman. Ce serait
formidable. Il viendra à coup sûr te chercher le 15 octobre ; il s’est déjà entendu pour une
voiture avec le patron de l’auberge ; on la lui louera dix roubles.
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      Ils sont obligés de te laisser partir. Notre frère dit avec raison que nous nous sommes
comportés comme des enfants gâtés ; en réalité, nous qui autrefois considérions que la fuite
était le seul moyen, nous serons soudain incapables de supporter une scène des parents, quand
notre frère sera à la porte avec la voiture ; pourtant le droit est incontestablement de notre
côté. A ce moment-là il faudra avoir prévu quelque chose pour Jeanne et pour toi, et nous
travaillerons d’arrache-pied à traduire et à écrire.
      O ma merveilleuse, ma merveilleuse Aniouta ! Sois bonne, crois au destin et à sa
justice, même si tu as parfois l’impression qu’il est cruel et injuste.
      Je crois t’avoir tout dit en détail. Demain j’ajouterai deux mots ; notre frère aussi
t’écrira. Il est déjà 11 heures, et demain il faut que je me lève à 7 heures. Donc, au revoir, mes
merveilleuses, mes tendres, mes incomparables sœurs.
                                       Votre Sofia Krioukovskaïa
      Nous venons de revenir de la leçon. Tout s’est très bien passé. Les étudiants se se
conduits parfaitement, et ne m’ont pas lorgnée ; il y avait aussi une autre femme, inconnue de
nous. Demain et après-demain, encore des cours. Je vous embrasse. Je ne peux pas en écrire
plus. Je vous écrirai encore vendredi, avec des détails.
                                       Votre Sofia
      Je note le cours, pendant qu’il est encore frais dans ma mémoire. Setchenov a parlé du
sang. N’oublie pas de m’envoyer les livres d’histoires et de géographie.
      J’ajoute juste quelques lignes, parce qu’il faut aller à la poste et qu’il est déjà 11 heures.
Comme vous voyez, l’affaire est bien en train. Ne soyez pas trop tristes et ayez confiance :
tout s’arrangera pour vous aussi. Je vous envoie dès aujourd’hui le texte à traduire et la partie
de la traduction qui a déjà été faite, pour que vous voyiez de quoi il est question. Il faut
traduire de la page 212 à la fin ; le reste a déjà été traduit. Je vous enverrai le reste du livre, et
quelques autres aussi.
      Adieu, je vous serre la main. Bons baisers de ma part à maman ; un salut à Vassili
Vassilievitch.
                                       Votre frère Vl. Kovalevski
      (Jaun [ ?] est le ministre qui a chassé Vogt de la Hesse et de l’université.)
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13. à A.V.Korvine-Kroukovskaïa.           [Pétersbourg. 19-20 septembre 1868]
Mes chères, mes inappréciables sœurs, j’ai l’impression qu’il y a un temps fou que nous ne
sommes pas vues. Ce temps a été si plein pour moi de toutes les impressions possibles que le
passé m’apparaît comme un rêve : le présent réel est enfin là. Mes chères, mes merveilles, je
ne sais pas par où commencer ; cela m’est dur aujourd’hui de vous écrire ; je comptais,
j’espérais vous communiquer avec ce courrier quelque chose de réconfortant, à propos de ce
qui, dans la minute présente, vous intéresse plus que tout ; mais c’est le plus complet status
quo.
       Nous avons encore une fois vu Maria Alexandrovna et Setchenov, mais, naturellement,
rien n’en est sorti. Maria Alexandrovna a passé chez nous une soirée entière, nous avons
beaucoup discuté, mais elle ne veut décidément pas comprendre et elle parle comme s’il ne
lui venait pas à l’idée qu’elle pourrait intervenir activement de son côté.
       Chère, si tu savais comme c’est triste pour moi et comme cela me torture. Nous avons
beaucoup beaucoup parlé de cela avec notre frère ; il va lui aussi t’écrire aujourd’hui une
lettre détaillée. Vois-tu, ma merveille, écris-nous s’il te plaît, pour nous dire si notre frère peut
venir te chercher avant le 15. Je pense que, le 15, ils ne te laisseront pas partir facilement,
alors pourquoi ne pas venir te chercher le 10 ou vers cette date-là ? S’il vient, et avec une
voiture, il n’est pas possible qu’on te retienne de force.
       Ici à Pétersbourg, tu pourras vivre bien, et si au printemps nous n’avons rien arrangé de
mieux, il nous restera toujours Pétrov. Ce n’est pas une mauvaise solution ; hier, après cette
rencontre absurde avec Maria Alexandrovna, j’ai eu tout simplement une crise de désespoir, et
j’ai longtemps parlé avec notre cher frère. Evidemment, pour Pétrov, cela ne se passera pas
simplement ; Kovalevski et moi, nous ne pensions d’abord qu’à nous enfuir, et si le père avait
écrit une lettre grossière, nous n’aurions pas connu ce triomphe éclatant à Palibino. On te
lâchera certainement plus facilement que moi ; et au bout d’une année on te pardonnera sans
aucun doute. En travaillant à deux, nous pouvons subsister une année sans trop de mal.
       Aujourd’hui je comptais absolument rencontrer [Mlle ?]Brandt et lier connaissance avec
elle, mais je n’ai pas réussi. Notre frère est allé lui-même la chercher, pour s’assurer qu’elle
nous est favorable, mais la pauvre est si occupée ces jours-ci qu’elle ne peut ni recevoir, ni
aller en visite ; et notre rendez-vous est reporté à lundi. Figure-toi que cette malheureuse
femme, en plus de son travail de nuit, donne le jour des leçons et doit se déplacer pour cela
jusqu’à Kolomna ; voilà une vraie vie de travail !
68                                          partition 1-une vie

      Ce soir j’ai reçu ta lettre et celle de maman. Elle m’a fait un grand grand plaisir ; chère,
tu es merveilleuse, et bonne et gentille. Je ne peux pas croire que tu n’es pas triste, et tout ce
que tu écris ne me persuade pas, et pourtant ta lettre m’a un peu réconfortée. Chère, pour moi
la vie est maintenant réellement si bonne, si libre, si conforme à la raison que je me demande
avec étonnement ce que j’ai fait pour obtenir un tel bonheur, un bonheur que je ne désirais pas
particulièrement et que je n’espérais positivement pas.
      Je vais te décrire ma vie en détail. Les premières lignes, je les ai écrites après mon
premier cours. Vous savez déjà que tout s’est bien passé, de manière tout à fait satisfaisante.
Evidemment, j’avais très peur ; je vais te décrire la salle, parce que tu n’as probablement
aucune idée de ces choses-là. La salle n’est pas grande, si on pense qu’elle accueille tous les
jours deux cents auditeurs. Il y a au milieu derrière une balustrade une table, une chaise, un
tableau noir ; c’est la place du professeur. Le reste des chaises est disposé en demi-cercle,
comme un amphithéâtre ; nous nous installons au dernier rang ; nous ne voyons pas très bien,
mais au moins nous ne sommes pas trop visibles. Les étudiants ont été très corrects. Leurs
regards n’étaient pas braqués sur nous, et nos voisins les plus proches faisaient même exprès
de regarder ailleurs. Il y avait une vieille dame avec des rubans jaunes, qui n’est pas revenue
aujourd’hui.
      Le cours a duré une heure. Setchenov parle de manière très claire ; je n’ai pas perdu un
mot. En rentrant, j’ai encore étudié un peu de physiologie, et puis Fédia est venu ; les cousines
Landorf ont fait un saut, mais, par chance, elles ne sont pas restées longtemps.
      Metchnikov est venu dîner. Au début il ne m’a pas plu du tout, mais je me suis vite
habituée à lui ; il n’y a rien à espérer de lui ; il a parlé tout le temps du bonheur familial, etc.,
par conséquent je n’ai pas fait attention à lui.
      Le soir, quand Metchnikov est parti, Maria Alexandrovna est arrivée ; nous avons
parlé ; elle est extrêmement gentille, mais nos relations n’ont aucun sens ; le soir, Setchenov
est venu juste un instant.
      J’ai oublié de te dire que Metchnikov a promis de nous laisser venir à ses cours et
d’obtenir pour nous l’autorisation de suivre des cours de physique à l’université. J’écris
n’importe comment parce que notre frère est à côté de moi et me presse d’aller me coucher,
parce qu’il est plus de minuit, et que le matin je n’ai pas une minute. Il a beau ronchonner,
j’ajoute encore quelques mots.
      Aujourd’hui nous sommes retournés aux cours ; il y avait tant de monde qu’il a fallu
rester tout le temps debout ; évidemment l’administration a tout remarqué ; je ne sais pas ce
qui se passera demain.
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      En rentrant, j’ai pris des notes sur le cours, puis j’ai écrit à Strannolioubski ; je lui
demande de venir demain. Je fais de la physiologie et de l’anatomie ; par Piotr Stepanovitch
j’ai obtenu un squelette, dont notre frère, à l’heure qu’il est, est en train de s’occuper. Le soir
nous avons reçu ta lettre, qui nous a fait un extrême plaisir. Je ne suis allée nulle part
aujourd’hui, mais, vraiment, je n’ai pas le temps, à cause du travail.
      Rends-moi un service ; envoie-moi aussi vite que possible deux livres que j’ai oubliés :
la géométrie analytique de Brillaud (en français) qui est dans ta chambre sur la commode, et
le manuel de physiologie de Hermann, en allemand, qui est dans la salle d’études sur la table
verte près de la fenêtre. Je les ai oubliés dans ma hâte, et j’en ai grand besoin. Il y a ici une
masse de livres, et tous si sympathiques que, au début, je pense que je ne vais pas en lire une
ligne, mais me contenter de les regarder et de les admirer ; c’est un peu dommage de s’en
tenir à un seul livre, alors qu’il y en a tant partout, et si sympathiques. Tu sais ? C’est ça, sans
doute, le plus intéressant.
      Ma belle, pardonne-moi de m’arrêter là ; j’écrirai peut-être encore lundi, si j’ai quelque
chose à raconter. Il y a encore cours demain, et il faut se lever à 7 heures.
      Au revoir, mes chères, mes gentilles sœurs. Ne m’oubliez pas ; écrivez. Il y a des
moments où votre absence est insupportable. C’est drôle, quand je ferme les yeux, je te vois
tout de suite, Aniouta, exactement comme tu étais le jour du mariage, avec ta robe de fête, et
je n’arrive pas à retrouver ton allure de tous les jours.
                               A toi pour toujours. Sofia Krioukovskaïa


      Demain j’enverrai un petit mot à Mania Kassina ; je lui demanderai de passer à la
maison, si elle peut, ou de m’écrire quelque chose à propos de l’affaire.
      S’il te plaît, ne crois pas ce que notre frère dit dans son post-scriptum ; je suis désolée,
je n’ai pas le temps, sans ça je t’écrirais sur lui des choses agréables ; oui, Aniouta, plains ta
pauvre sœur ; on lui fait des reproches, et en plus on invente sur son compte toutes sortes de
sottises. Voilà ma vie ! Il a été aujourd’hui si bête et si méchant que j’ai éprouvé un vrai
désespoir ; mais mon étonnement devant tant de grossièreté était encore plus fort. Le
responsable, c’est la trigonométrie et le gâteau aux pommes.
      Notre frère raconte n’importe quoi. Il est tout juste minuit.


                                                              Vendredi 11 heures du matin
      Je viens de rentrer du cours. On ne nous a toujours pas mis dehors ; le cours était très
bon, nous sommes arrivés avant le début et nous avons eu de bonnes places. On dirait que
70                                            partition 1-une vie

l’administration n’a rien vu. Je vais passer le reste de la journée à la maison. Je vais noter le
cours, puis je ferai des maths et de l’anatomie. Aujourd’hui nous allons tuer une poule et
observer son sang. Ce soir, peut-être, Strannolioubski passera.
      Il n’y aura plus de cours de Setchenov d’ici mercredi. La semaine prochaine, nous
commencerons une nouvelle série.
      Au revoir. Je t’embrasse très très fort. Ne m’oublie pas et ne sois pas triste. Je compte
les jours jusqu’au 10; il reste 20 jours. Comment vont tes traductions ? Ecris-moi s’il te plaît
à quoi tu travailles pour toi, mais, s’il te plaît, écris avec des détails.
                                                Sofa


      J’irai voir Ioulia Brioulova quand je serai à Pavlovsk.
      Sofia Vassilevna a tort de vous dire que je vais écrire de manière détaillée : d’abord, je
n’ai pas le temps, il est déjà une heure du matin ; nous sommes l’un à côté de l’autre et je
presse mon épouse d’aller dormir au plus vite ; elle vient de m’arracher mon papier pour lire
ce que j’écris, et c’est de là que vient tout ce barbouillage. La solution à laquelle nous avions
pris l’habitude de penser ces derniers temps semble en réalité assez difficile à réaliser, tout
simplement parce qu’il n’y a pas moyen de trouver en peu de temps une personne qui
accepterait cette proposition et agréerait aux vôtres ; il est très difficile d’obtenir à la fois que
les loups n’aient plus faim et que les brebis aient la vie sauve. Nous n’avons pas encore parlé
des esculapes, mais je ne fonde pas sur eux beaucoup d’espoir.
      Rappelez-vous, Anna Vassilevna, notre situation au printemps ; nous attendions un
refus absolu pour régler l’affaire par nous-mêmes ; rappelez-vous, la difficulté est venue de ce
qu’il n’y avait pas de refus. Admettez que vous devez, vous aussi, être prête à faire un pas par
vous-mêmes, donc à penser à la réalité, c’est-à-dire à Pétrov.
      Naturellement vous pouvez fonder des espoirs sur les personnes dont a parlé P.N.T.,
mais il a suggéré qu’on ne donne pas sur elles d’informations particulières, elles s’y
opposeraient ; donc ces personnes n’offrent aucun avantage par rapport à Pétrov.
      Je ne peux pas en écrire beaucoup sur ce sujet ; il faudrait noircir une foule de pages et
on ne dirait pas tout ; donc je remets tout cela jusqu’au moment où vous arriverez ici en
personne ; j’espère que je vais bientôt devoir partir pour vous libérer.
                        Au revoir. Votre frère V. Kovalevski


                                                                         20 septembre
71                                        partition 1-une vie

      Empêchez S.V., quand elle a mal aux yeux, et elle s’est levée à 7 heures et elle s’est
couchée à 2 heures, et demain elle se lève aussi à 7 heures, défendez-lui de rester près de sa
lampe au delà de minuit et de noircir d’aussi longues épîtres.
      P.S. Vous avez gagné votre pari ; mon épouse était si énervée aujourd’hui qu’elle a failli
me battre ; je vis désormais dans la terreur d’un nouvel épisode de ce genre.
72                                         partition 1-une vie

14. à A.V.Korvine-Kroukovskaïa.          [Pétersbourg. 24 septembre 1868]


        Ma douce, ma chère, mon inappréciable Aniouta et ma bonne Janna !
        J’ai reçu hier ta précieuse lettre, Aniouta, et je ne peux pas te dire combien elle m’a
donné de bonheur. Je suis très heureuse que tu ne sois pas trop triste et que tu ne souffres pas
trop à Palibino. Je sais à quel point tu es merveilleuse, courageuse, bonne, mais pour moi,
Aniouta, tu es indispensable, crois-moi, plus indispensable que jamais dans la vie, et c’est
pourquoi il faut que tu viennes le 10. Tu m’écris que notre séparation d’aujourd’hui est tout à
fait différente de celles que nous avons connues avant, moi, elle me paraît deux fois, mille fois
plus absurde et plus illogique que toutes les autres ; je n’ai pas le droit d’être heureuse sans
toi ; par moments je suis prise d’une profonde tristesse, et j’ai mauvaise conscience, quand je
pense que je suis si heureuse, par comparaison avec toi, et que tout cela m’est donné si
facilement, sans la moindre lutte.
        Figure-toi quel rêve étrange j’ai fait la toute première nuit, quand nous sommes arrivés
ici ; j’ai vu Souslova, et elle me racontait combien elle se sent mal à Zurich : jusqu’à l’année
dernière elle a mené une vie solitaire, très pénible ; tout le monde la reconnaissait et la
persécutait et elle n’avait pas une minute de bonheur ; elle m’a regardé avec un grand mépris
et m’a dit : « et alors ? qu’est-ce que tu… ? » Quel rêve étrange, n’est-ce pas ? S’il te plaît,
chère Janna, ne te scandalise pas trop si j’écris des choses pareilles ; maintenant je vais
raconter vraiment des faits ; toi, Aniouta, tu comprends tout ce que je peux écrire ou te dire, et
je suis sûre que tu sais très bien ce que je ressens maintenant.
        Je n’imaginais pas, avant, que je serais si seule et que je le ressentirais comme cela.
D’ailleurs, maintenant, je suis toute seule ; c’est le soir. Le jour a été très bruyant, je suis
fatiguée, c’est-à-dire fatiguée à cause de toutes ces impressions ; ce qui m’irrite, c’est que je
me suis laissé aller à tout ce qu’il y a de vain et de futile dans mon bonheur ; enfin, nous en
parlerons ensemble, toi et moi, et je suis sûre que cela ne va pas continuer longtemps comme
cela.
        Lundi, après avoir posté ma lettre, j’ai commencé à faire des mathématiques, et j’ai
travaillé toute la journée, jusqu’à trois heures ; j’ai fait des mathématiques et de l’anatomie.
L’anatomie est d’un ennui abominable et il faut la piocher sans pitié. Piotr Ivanovitch
[Bokov] nous a procuré un squelette, et maintenant j’étudie le crâne. Penser que nous avons
toutes ces sottises dans la tête !
        Natalia Petrovna Brandt est venue à trois heures. Elle m’a traitée comme si j’étais une
vieille connaissance et elle a trouvé que je te ressemblais, ce qui m’a fait grand plaisir. Notre
73                                           partition 1-une vie

frère nous a laissées toutes seuls, et nous nous sommes mises à causer ; elle parle de toi,
Aniouta, avec tendresse, et de Janna avec enthousiasme ; elle dit qu’elle est dans un état
d’exaltation folle après une conversation avec Janna ; elle est très heureuse que Petrov et elle
puissent être les moyens de votre libération. Elle est très gentille, mais elle a pour notre frère
une admiration assez grotesque, c’était peut-être pour me faire plaisir. Elle a un argument
décisif : « C’est l’avis de Vl. Anoufr. ».
         Le soir, quand Brandt est partie, nous sommes allés chez Maria Alexandrovna, pour
discuter avec Setchenov et Piotr Ivanovitch de la meilleure manière d’obtenir un certificat
d’obstétrique ; je crois vous avoir écrit que c’est indispensable pour pouvoir suivre les cours
d’anatomie. Setchenov a dit à Gruber qu’en cas de nécessité il prendrait sur lui de me donner
ce certificat ; mais cela ne sera pas nécessaire. Bokov s’est engagé à en parler avec Schmidt,
et je pense qu’il n’y aura pas de difficultés ; mais je ne veux à aucun prix suivre des cours, car
je n’ai pas beaucoup de temps, et j’ai l’intention de m’occuper sérieusement de ma chère
physique et de ma chère mathématique. Ils ont tous été si gentils et si charmants ; je ne
pouvais pas, à ce moment-là, trouver en eux le moindre défaut.
         Tout le monde adresse un salut cordial à ma sœur et au brigand. Il y a de fait beaucoup
de bon en eux et, si je considère que la fortune leur a toujours été favorable, je ne peux pas les
juger.
         Ce matin, alors que notre frère n’était pas à la maison, Chvedov est venu ; c’est un futur
professeur de physique ; il ne m’a pas vraiment enchantée, mais on dit que c’est un bon
physicien. J’ai travaillé toute la journée jusqu’au dîner, mais je n’ai rien fait de bon, c’est
drôle comme le temps passe vite ; j’attends avec impatience les travaux pratiques de
physiologie et d’anatomie, les cours de physique, et les leçons de ce cher Setchenov.
         Metchnikov est venu dîner, nous avons beaucoup parlé avec lui, il m’a parlé de son
travail, il a exposé ses plans scientifiques, qui m’ont beaucoup plu ; je me sentais toute
joyeuse ; tu ne peux pas te figurer comme c’est drôle : tout le monde me regarde comme une
demoiselle et me traite avec quelque chose comme du respect.
         Dans la soirée, le frère de notre frère, i.e. Alexandre Onoufrievitch Kovalevski, est
arrivée de manière tout à fait inattendue. Il est entré trois minutes et a tout de suite emmené
notre vrai frère pour lui faire connaître sa femme et sa fille. Ils sont revenus dans la soirée et
nous avons parlé de futilités jusqu’à 11 heures. Je ne sais pas s’il m’a plu et si je lui ai plu. Il
ne ressemble pas du tout à ce que j’avais imaginé ; il est effroyablement microscopique et, à
mon avis, ne ressemble pas du tout à notre frère ; il est plus beau, mais il n’a pas, et de très
loin, un visage aussi gentil, aussi merveilleux ; je pense que je ne pourrais pas m’entendre
74                                          partition 1-une vie

avec lui. D’ailleurs, c’est très étrange, maintenant il n’y a personne qui me plaise
complètement et j’ai d’abord un rapport assez sceptique à toutes nos nouvelles relations,
quand je les vois pour la première fois.
      En général, tout de même, je crois que Alexandre Onoufrievitch est très gentil ; il nous a
expliqué, à notre frère et à moi, qu’il est indispensable que règne entre parents et enfant une
étroite union et un grand amour ; mais c’est un point de vue pardonnable chez un père de
famille. Pour le reste, c’est un nihiliste assez rigoureux ; il m’a conseillé de m’habiller en
homme si on me chasse du cours de Ivan Mikhaïlovitch [Setchenov]. Demain, jeudi et
vendredi, il y aura cours ; j’en suis vraiment ravie ; tu ne peux pas imaginer comme les jours
passent vite ; je ne vais nulle part, nous n’avons de visites que le soir, et je n’arrive pourtant
pas à faire la moitié de ce que je faisais à Palibino.
      Demain après le cours, il faut que nous allions, notre frère et moi, chez Alexandre
Onoufrievitch et sa femme. Ils seront chez nous pour le dîner, avec Metchnikov ŕ voilà
encore une journée à moitié perdue ; en fait, voilà à peine une semaine que nous sommes
arrivés à Pétersbourg, et ce temps me paraît extrêmement long : j’ai eu le temps d’accumuler
beaucoup d’impressions et j’ai subi une bonne dizaine de métamorphoses. Je suis sûre que tu
comprends tout cela, ma douce, ma merveilleuse Aniouta.
      Au nom du Christ, écris-moi plus longuement et plus souvent ; dis-moi autant d’injures,
fais-moi autant de reproches que tu voudras ; fais-moi la morale jusqu’à plus soif ; j’ai besoin
qu’on me lave la tête ; et j’accepte tout docilement.
      Gentilles, gentilles, merveilleuses, bonnes et chères Aniouta et Janna, je vous embrasse
toutes les deux très très fort. J’arrête d’écrire, car demain il faut que je me lève à sept heures.
Ma santé est bonne, meilleure encore qu’à Palibino ; j’ai grossi et je me sens très bien. Surtout
ne tombez pas malades là-bas, mes précieuses sœurs.
      Notre gentil et cher frère voulait t’écrire aussi, Aniouta, mais, si j’en juge par les bruits
qui parviennent jusqu’à moi, il s’est endormi sur ses corrections. Tu ne peux pas t’imaginer à
quel point c’est un gentil et un merveilleux frère. Il me semble qu’il a toujours été mon frère.
Je vous embrasse très fort.
                               Toute à vous, Sofia Kroukovskaïa


      Mercredi 11heures du matin


      Nous venons de rentrer de notre cours. Figure-toi que trois « bruns » s’y étaient
introduits ; on dit que maintenant nous allons être mis dehors. Je suis au désespoir. J’ai un
75                                             partition 1-une vie

plan ; je ne sais pas s’il est réalisable. Notre frère ajoutera quelques mots et j’enverrai un
petite lettre à Maman. Ta Sofia.
      Notre vie n’est pas encore tout à fait organisée, c’est-à-dire que ne n’avons pas encore
réussi à entrer dans la voie des études, mais vous connaissez déjà les détails grâce à la
chronique de Sofia, et je n’ai rien à ajouter. Le plan dont parle Sofia est tout à fait irréalisable,
et il n’en sortira rien, sinon du bruit.
      Au revoir, je vous serre la main et je salue tout le monde.
      Votre frère V. Koval.




      21. À A.O.Kovalevski                 Samedi 14 novembre 1875


      Cher Alexandre Onufrievitch
      Nous avons reçu hier votre longue lettre et, étant donné que, premièrement, Volodia
n’aura probablement pas le temps de vous répondre aujourd’hui et que, deuxièmement, il y a
dans votre lettre beaucoup de choses qui me concernent directement, je veux vous écrire moi-
même et vous décrire notre situation telle que je la vois. Vous vous étonnez beaucoup de
l’orientation spéculative, comme vous dites, qui s’impose à nous, mais elle s’est développée
par nécessité. Voici où en sont nos affaires : je reçois par an un peu plus de 900 roubles ;
quant à Volodia, sans vous offenser, ce qu’il n’a déjà fait que trop longtemps, peut compter
sur un maximum de 600 roubles venus du domaine, ce qui avec ses 600 roubles de privat-
dozent fait un total de 12000 roubles par an ; dans un avenir proche il n’envisage rien de plus.
      Tant que nous étions à l’étranger, ces revenus étaient suffisants, mais, depuis notre
retour en Russie, nous sommes sérieusement préoccupés par une question : comment faire à
l’avenir pour organiser notre vie commune de manière aussi large et aussi heureuse que
possible. Voici comment nous pourrions poser la question en mathématiques : il existe une
fonction définie (dans le cas présent : notre bonheur) qui dépend de très nombreuses variables,
et précisément des revenus, et de la possibilité de poursuivre un travail scientifique, et de la
possibilité de vivre dans un endroit agréable, avec des relations agréables, etc. Comment
définir la relation entre ces variables, pour que la fonction donnée, c-à-d. le bonheur, atteigne
son maximum ?
      Inutile de dire que nous n’avons pas pu résoudre cette question mathématiquement ; un
raisonnement simple a conduit au résultat suivant : d’abord nous avons décidé de ne pas
accepter pour Volodia, sauf cas d’extrême nécessité, un poste en province, car ce que nous
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gagnerions en sécurité et en temps pour les travaux scientifiques ne compenserait pas la
manque de relations agréables et, pour moi personnellement, l’éloignement de tous mes
parents et amis proches. Ensuite il est apparu que, si nous restions à Pétersbourg, il nous serait
possible de nous consacrer exclusivement aux travaux scientifiques, en nous contentant de nos
petits revenus et d’éventuels gains fortuits, grâce à des traductions ou autres. Ce plan avait, il
est vrai, l’inconvénient que, d’abord, les petites privations dues à l’exiguïté de nos revenus,
seraient d’autant moins supportables qu’elles se prolongeraient, et que, par ailleurs, gagner de
l’argent grâce à des traductions, des leçons, etc., prend beaucoup de temps et peut, à la
longue, rendre un homme fou d’ennui. Pourtant nous nous serions décidé à choisir cette voie,
à supposer que nous ne trouvions rien d’autre.
      Mais voici quel est l’état actuel des choses. Volodia a perdu les plus belles années de sa
jeunesse à faire des éditions, et comme le disent ici d’une seule voix tous les Fachkenner, il a
fort bien mené son affaire et, probablement, il aurait atteint d’excellents résultats, si, faute de
persévérance, et parce que moi, à ce moment-là, j’étais un oisillon sans raison, sans la
moindre idée des réalités de la vie, il n’avait abandonné l’affaire aux vents de la Fortune, au
moment où elle atteignait son point chaud. C’était naturellement une faute grave, mais, en
examinant tout après notre retour, Volodia est arrivé à la conviction que la situation n’est
malgré tout pas désespérée et que, en consacrant deux années à remettre les choses en ordre, il
peut très vraisemblablement compter en tirer, après le paiement de toutes les dettes, 10 000
roubles pour le moins. Si cela est, comment pourrait-il ne pas entreprendre sérieusement de le
faire ?
      Je sais que, en général, vous regardez l’édition d’un œil sombre, mais il me semble que
su ce point vous avez quelques préjugés et que, pour ce qui est des éditions de Volodia, les
chiffres parlent assez clair ; il suffit d’avoir de la patience. Vous l’accusez aussi, très
injustement, de se disperser dans tous les sens ; ce n’est pas vrai ; à part Brême ( Broehm?)
(édition populaire et 5 et 6 du grand volume ? ? ?) Volodia n’a édité qu’un petit livre de
Kunze, qui marche bien et qui lui a donné la possibilité de payer certaines dépenses pour le
Broehm ( ?) populaire.
      Volodia n’est pas responsable de cette mauvaise traduction que nous essayons
maintenant tous ensemble de corriger : elle a été faite sous la surveillance d’Evdokimov au
moment où nous étions à l’étranger.
      De mon côté j’ai une grande confiance dans la capacité de Volodia à mener ses affaires,
à supposer qu’il s’y donne complètement, et je lui donnerais volontiers de mon argent, mais ni
maman ni Volodia lui-même ne sont d’accord. Je trouve vexant et, pour Volodia, pénible qu’il
77                                          partition 1-une vie

ait dû vous demander une partie de la somme nécessaire pour l’hypothèque ; il jure par tous
les saints que, dès que vous aurez besoin de cet argent, il vous le rendra, en hypothéquant
Broehm.
      Maintenant nous voulons vous demander si vous n’accepteriez pas le projet suivant : à
dire vrai je n’ai pas d’argent à moi, mais maman est d’accord pour me donner jusqu’à 15 000
pour l’achat d’une maison, parce que tout le monde dit que de toute façon il est plus
avantageux d’avoir une maison que du papier à 5%. Seriez-vous d’accord, si vous voyez un
avantage à une maison près de l’université, pour laquelle il faut payer 15 à 17000 en plus de
l’emprunt, de l’acheter avec moi ? Qu’il soit avantageux d’acheter maintenant une maison à
Odessa, cela paraît incontestable, et pour nous, parmi d’autres commodités, il y aurait celle-
ci : vous me rendriez alors sur mon argent les 2 500 que Volodia a reçus de vous, et je
m’arrangerais ensuite avec lui. S’il vous plaît, écrivez-moi vite si vous êtes d’accord pour
cette proposition et si vous avez en vue une maison convenable.
      Voilà, j’ai écrit une lettre d’affaires, Alexandre Onufrievitch.
      Etes-vous en bonne santé ? Comment vont vos enfants ? Je vous envie beaucoup d’avoir
une si merveilleuse grande Verotchka. Maria Alexandrovna nous en a beaucoup parlé et nous
a dit en particulier que c’était une beauté ; d’ailleurs on le voit bien sur la photographie.
      Nous avons lu il y a peu dans les journaux que vous avez pour l’instant à Odessa un
temps affreux et que le typhus et la diphtérie font des ravages ; mais ce n’est pas mieux ici, et
nous sommes tous malades, ou sortons juste de maladie. Ma mère et ma sœur ont toutes deux
une forte grippe, Volodia tousse et même, sur le soir, râle, mais il continue à courir toute la
journée à droite et à gauche, malgré mes observations. Moi aussi j’ai été malade les premiers
temps et en particulier j’ai eu très mal aux dents.
      Adieu, cher Alexandre Onufrievitch. Répondez-nous au plus vite.
      Mon salut à Tania et des baisers aux enfants.
                               Sincèrement vôtre Sofa [sic].




24. Lettre à Dostoïevski. [avec post-scriptum]
               Pétersbourg, 1876-1877




      Cher Fiodor Mikhaïlovitch,
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        Comme je suis dépitée à la pensée que vous êtes toujours souffrant ! Je m’ennuie de
vous tout le temps et plus d’une fois j’ai failli aller vous rendre visite ; j’ai été retenu par la
pensée que, pour l’instant, vous êtes sans doute très occupé, et que je tomberais mal. C’est
cette idée qui me retient encore aujourd’hui ; j’attendrai que vous choisissiez une soirée où
vous serez libre et où vous viendrez me voir.
        L’essentiel est que vous vous remettiez au plus vite et que vous évitiez de travailler
trop, surtout la nuit. Ce que je vous écris là, je sais bien moi-même que c’est inutile.
        Je vous serre la main et vous attends avec impatience.
                        Votre dévouée Sofia Kovalevskaïa


        Moi aussi, ces jours-ci, j’ai eu la fièvre ; pendant longtemps je n’ai pas pu trouver le
calme ; je me rappelais constamment ce que vous m’avez raconté de votre roman à venir : le
Rêveur. Et même, en mon for intérieur, je développais votre idée, et j’avais grande envie que
vous écriviez quelque chose dans le même genre. Je me figure un homme pauvre, qui vit dans
une grande solitude, renfermé sur lui-même ; il a vieilli dans un travail intellectuel
quelconque, un travail machinal (par exemple, il est chargé des calculs dans un observatoire).
Par l’effet de diverses circonstances extérieures, se développe en lui le désir irrépressible de
s’enrichir à tout prix. Il commence à étudier les moyens d’y parvenir ; il met à cette étude
autant d’obstination patiente et bornée qu’il en a mis, toute sa vie, à calculer la trajectoire des
planètes. Et voilà que lui vient à l’idée quelque chose comme l’ « horloge infernale » de
Thomas. Il met des années à inventer et à perfectionner tous les détails de sa machine : enfin
elle est prête et il la met en œuvre. Ce faisant, il n’a jamais la moindre pensée pour ses
victimes, pour les gens qui vont périr à cause de sa machine. Même la pensée de la richesse
passe au second plan. Il est simplement amoureux de sa machine ; sa tête mathématique,
complètement folle, est fascinée par la précision du fonctionnement de l’engin ; il a plaisir à
penser qu’il peut calculer, minute par minute, le naufrage du bateau. Le bateau, avec la
machine, prend la mer ; le vieillard est parfaitement tranquille. Le soir de la catastrophe, il ne
se souvient pas un instant de la machine ; soudain il éprouve un ébranlement intérieur ; il
regarde sa montre : c’est l’heure. Et soudain, avec une clairvoyance qui lui donne la nausée, il
comprend ce qu’il a fait. Naturellement, il devient fou. Mais mon imagination ne va pas plus
loin.
        Adieu une fois encore.         Votre dévouée Sofia Kovalevskaïa


        61. Lettre à M.V.Mendelson
79                                          partition 1-une vie

      Stockholm, 18 Villagatan 25 janvier 1886


      Chère !
      Par notre ami F. j’ai appris, avec un vrai dépit, ta décision irrévocable. Sans doute
Folmar t’a-t-il fait savoir qu’il n’y a plus d’obstacle à la réalisation de ton merveilleux projet,
puisque Ioulia Kelberg te donne son passeport. Après tout cela, tu vas prendre pour un
enfantillage (pour ne pas dire pis) la question que je te pose : ma chère Marie, as-tu bien
réfléchi à cette entreprise ? Je ne peux pas m’empêcher de te dire qu’une fois de plus ta chère
tête, vraiment polonaise, ardente, capricieuse et si fascinante, t’entraîne tout droit dans un
tourbillon de dangers. J’ai demandé très sérieusement à F. : « dites-moi la vérité, pensez-vous
que ce voyage de Marie est indispensable ou, au moins, utile pour la cause ? » Il m’a répondu
par la négative.
      Il est persuadé que tu es plus nécessaire pour l’instant là où tu es ; mais que la pesanteur
de cette oisiveté apparente, le goût de l’abnégation et l’attrait indomptable des dangers te
poussent irrésistiblement à faire ce voyage, et que ni moi ni lui ne réussirons à te détourner de
ton projet. J’ai aussi dans les veines du sang polono-tsigane ; c’est pourquoi je te comprends
parfaitement, chère Marie. Tu ne te rends pas compte du rôle que joue dans ta décision le
besoin de sacrifice, la beauté du martyre, et ces traces ineffaçables d’exaltation religieuse
qu’on t’a inculquée dès l’enfance, traces que ne feront disparaître ni l’esprit, ni la raison, ni le
réalisme le plus sain.
      Chère Marie, je ne peux pas de sang-froid t’imaginer, toi si fragile, si tendre, si pleine
de vie, au fond de je ne sais quelle prison russe, condamnée à un grand nombre d’années
d’exil en Sibérie ŕ en un mot, exposée aux souffrances d’une mort lente, inévitable, celle qui
attend en Russie les criminels politiques. Cette mort est pire que la mort sur la potence ; elle
est plus douloureuse, et l’espoir d’y échapper est en réalité presque nul. De plus, ceux qui sont
revenus de Sibérie ŕ c’est une          poignée de gens ŕ sont anéantis physiquement et
moralement ; pense, par exemple, à la pauvre Bardina.
      J’éprouve une véritable « Sehnsucht » de toi, chère Marie ! Pendant longtemps je n’ai
pas pu me décider à t’écrire, parce que toutes mes pensées, quand elles s’épanchent sur le
papier, me paraissent pâles et insignifiantes en comparaison de ce que je voudrais te dire. Le
seul bon côté de ton plan, c’est que tu viendrais à Stockholm, que je pourrais t’embrasser,
parler avec toi de tes intentions. Ecris-moi au plus vite, chère, très chère. J’attends des
nouvelles avec impatience.
                               De tout cœur à toi    S.V.
80                                         partition 1-une vie

      64. Lettre à M.V.Mendelson
      Stockholm, vers le milieu de l’année 1886


      Ma très chère Marie,
      Je te remercie de ta chère lettre. Elle a eu sur moi un effet bénéfique. Je te remercie
surtout pour cette amitié, à laquelle je dois croire, si j’en juge par les sentiments que moi-
même j’éprouve pour toi. Voilà mon malheur ! Tu ne peux pas te figurer à quel point je suis
suspicieuse et défiante, quand sont en jeu mes rapports avec mes amis ! J’exige des
assurances répétées, si l’on veut que je croie à l’amour qu’on a pour moi. Il suffit qu’on n’y
pense pas une fois pour que j’aie soudain l’impression qu’on m’a oubliée.
      En réalité, crois-moi, personne jusqu’ici ne m’a aimée au premier regard. Même quand
il s’agit de mes amis les plus proches, j’ai toujours gardé l’impression qu’il m’avait fallu faire
beaucoup d’efforts pour obtenir leur amitié. Mais le plus triste, c’est que j’étais obligée de
jouer une petite comédie, c’est-à-dire de me montrer sous un autre jour. Es-tu sûre, chère
Marie, que tu m’aurais aimée si tu m’avais connue à fond ? Sais-tu ce qui nous distingue ? Tu
es une nature impulsive, toute de premier élan. Tu sens ta nature, tu ne l’analyses pas, et tu
t’aimes comme tu es, avec tous tes défauts et toutes tes faiblesses. Oui, chère, avec tous tes
défauts, et j’ajouterai qu’à mon avis tu en as énormément. Je suis sûre que dans ta vie tu as
fait beaucoup de folies et surtout péché par incohérence. Si on me racontait sur ton compte les
plus grandes invraisemblances, je les croirais, mais je ne t’en aimerais que plus.
      Moi, hélas ! c’est tout le contraire. Plus d’une fois dans ma vie j’ai été tout près de faire
une folie, mais je n’y suis jamais arrivée. Je suis terriblement, incurablement raisonnable. Au
moment même où je voulais, où j’étais prête à faire une vraie folie, je comprenais que je
voulais seulement jouer le rôle d’une évaporée, et rien de plus. Je ne me sens à mon aise que
dans le rôle d’une petite-bourgeoise raisonnable et prosaïque. Dis-moi : est-ce qu’on peut
aimer un être pareil ? Mes ancêtres du côté maternel, des philistins allemands, ont visiblement
pris le dessus sur les cosaques et les tsiganes dont le sang coule dans mes veines par mon
père. Ma chère Marie, peux-tu aimer si peu que ce soit un personnage aussi peu intéressant
que moi ?
      […]
               De tout cœur Ta Sonia
81                                         partition 1-une vie

30. à A. O. Kovalevski     [Moscou, début d’octobre 1880]
      Qu’est-ce que cela signifie, cher Alexandre Onoufrievitch ? Depuis longtemps nous
n’avons plus de lettres de vous. Ces derniers temps vous nous aviez gâtés en écrivant souvent,
et vous avez soudain cessé, et nous sommes inquiets : tout va-t-il bien chez vous ? Ces
derniers temps notre vie a été très animée ; tous les deux, mais surtout Volodia, nous sommes
actuellement dans une phase de Proektenmachen accru.
     Volodia évidemment vous a déjà écrit qu’il va être élu maître de conférences titulaire à
l’université d’ici ; il en a le plus vif désir, car il espère combiner le service de Mammon et
celui de la géologie.
      Pour moi, j’avais demandé l’autorisation de passer l’examen de maîtrise, mais
Baboukhine et Sneguiriev, informés de la chose, ont insisté auprès de Volodia pour que je
retire ma demande ; il y a à l’université un fort parti hostile au féminisme ; leur jugement sur
moi peut jouer aussi contre Volodia, ce qui nuirait fortement à son élection. Bougaïev a beau
prétendre que tout cela n’est que sottise, je ne veux pas prendre le risque et j’ai décidé de
remettre la maîtrise à plus tard.
      Mais comme, sans maîtrise, mon séjour à Moscou en l’absence de Volodia devient
complètement absurde, j’ai décidé de me tenir à l’écart pour quelque temps ; je vais tirer
profit de ce délai pour moi et pour mon travail ; j’irai à Berlin, chez Weierstrass, pour deux ou
trois mois. Evidemment j’emmènerai avec moi Foufa et Maria Dmitrievna.
      Il va de soi que ce voyage entraînera de grandes dépenses, mais si vous saviez, cher
Alexandre Onoufrievitch, comme on a du mal à rester sur le chemin d’une économie
raisonnable quand on se meut constamment dans une atmosphère de millions ! J’estime
d’ailleurs qu’il n’y a pas péché à sacrifier quelques centaines de roubles, si ce voyage peut
m’être d’une grande utilité. Volodia est tout à fait de cet avis et nous allons sans doute partir
tous les deux dans une semaine.
      Il est vrai que je crains un peu pour Foufa ce long voyage ; mais elle a si bien supporté
les précédents que j’espère qu’elle se tirera sans mal de celui-ci. Elle ne sera pas plus mal à
Berlin qu’à Moscou.




37. à un inconnu [Berlin, 21 novembre 1881]
82                                         partition 1-une vie

     L’automne dernier, j’ai commencé à travailler sur l’intégration des équations
différentielles à dérivées partielles qu’on rencontre en optique dans la question de la
réfraction de la lumière en milieu cristallin. Cette recherche avait déjà pas mal avancé
quand j’ai eu la faiblesse de me laisser séduire par un travail sur une autre question qui
préoccupait depuis le début de mes études mathématiques et sur laquelle je croyais avoir été
devancée par d’autres chercheurs.
      Il s’agit de résoudre à l’aide de fonctions abéliennes le cas général de la rotation d’un
corps lourd autour d’un point fixe…[Plus tard des recherches sur les conditions de stabilité et
l’analogie avec d’autres problèmes de dynamique] ont ranimé mon ardeur et ont éveillé en
moi l’espoir de résoudre ce problème à l’aide de fonctions abéliennes dont les arguments ne
sont pas des fonctions linéaires du temps. Cette recherche m’a paru si belle et si intéressante
que pendant un temps j’ai oublié tout le reste et m’y suis donnée avec toute l’ardeur dont je
suis capable… Les calculs auxquels m’a conduite cette méthode sont si difficiles et si
compliqués que je ne peux pas encore dire si j’atteindrai jamais le but désiré. En tout cas, d’ici
deux ou trois semaines, pas plus, j’espère savoir à quoi m’en tenir, et M. Weierstrass me
console en me disant que dans le pire des cas je peux toujours déplacer le problème et essayer
de déterminer sous l’influence de quelles forces se produit le mouvement dont les variables
peuvent s’exprimer en fonctions abéliennes, ŕ problème, il est vrai, assez mince et beaucoup
moins intéressant que celui que je me suis proposé. Mais en cas d’échec, il faudra m’en
contenter.




40.à Folmar            [Paris] 4 mai 1882


      Si vous saviez, cher ami, comme je vous envie, et surtout en ce moment : vous avez eu
la possibilité de prendre part à la lutte politique et de faire que soit atteint heureusement un
but si saint et si passionnément désiré.
     Je pense que, dans la situation actuelle, une vie bourgeoise et tranquille n’est possible,
pour un individu honnête et réfléchi, que s’il ferme intentionnellement les yeux sur tout, que
s’il refuse toute communication avec d’autres êtres humains et se consacre exclusivement à
des objets abstraits, purement scientifiques. Mais alors il faut soigneusement éviter le
moindre contact avec la vie réelle ; sinon l’indignation contre l’injustice que l’on voit
83                                         partition 1-une vie

partout autour de soi prend une telle force que tout pâlit devant la grande lutte économique
qui se développe sous nos yeux, et la tentation d’entrer soi-même dans les rangs des
combattants devient trop forte.
      Jusqu’ici je m’en suis tenue à la première attitude. A l’époque de la Commune de Paris
j’étais encore trop jeune et trop amoureuse de ma science pour avoir une idée exacte de ce qui
se passait autour de moi. Depuis ce temps-là, je suis sortie du cercle étroit de mes
compagnons de travail scientifique et des relations de famille. Oui, je me suis considérée
comme socialiste (en principe et avec certaines restrictions), mais je dois vous avouer que la
solution de la question sociale me paraissait si lointaine et si obscure que m’y donner à fond
me paraissait inutile pour un scientifique sérieux qui espère réaliser quelque chose de mieux.
      Maintenant que j’ai vécu cinq mois à Paris et que je suis entrée en relations avec des
socialistes de diverses nationalités, que j’ai rencontré parmi eux un ami qui m’est très cher, je
suis complètement transformée. Les problèmes du socialisme théorique et la réflexion sur les
méthodes pratiques de lutte s’imposent à moi avec insistance et m’occupent constamment, si
bien qu’il est réellement difficile de concentrer mes pensées sur mon propre travail, si éloigné
de la vie.
      Souvent je suis assaillie par le sentiment douloureux que tout ce à quoi je me donne,
avec ma pensée et mes capacités, ne peut avoir d’intérêt que pour un très petit nombre de
personnes, alors que chacun a aujourd’hui le devoir de consacrer toutes ses forces à la cause
du plus grand nombre. Quand ces idées, ces doutes s’emparent de moi, j’ai tendance à envier
ceux qui sont déjà tellement pris par une activité pratique qu’ils n’ont plus aucun choix,
aucune possibilité de décider par eux-mêmes, parce que toute leur activité est strictement
déterminée par les circonstances et par les exigences de leur parti.
      Dans ces moments-là ce serait un grand soulagement que de confier à mon ami toutes
ces pensées et ces doutes qui me torturent et de lui permettre de me conseiller et de
m’instruire. Croyez-moi, mon ami, votre amitié m’est très chère, peut-être que jamais dans ma
vie je n’ai eu besoin comme maintenant d’un ami, jamais je n’ai pu comme aujourd’hui
comprendre le bonheur d’avoir un tel ami et de l’apprécier.
               Avec mon salut amical, votre amie sincère S.K.
84                                          partition 1-une vie




45. à A.O.Kovalevski                          [ Moscou, Octobre 1883]


      Cher Alexandre Onoufrievitch !
      Je suis très coupable : il y a longtemps que je ne vous ai pas écrit alors que j’ai
beaucoup de choses à vous dire. Mon temps s’est perdu en futilités et en soucis et je n’ai pas
trouvé une minute pour vous écrire.
      Je commence par le plus important : j’ai réussi hier à grand peine à obtenir du juge
d’instruction tous les papiers de Vladimir Onoufrievitch. Il apparaît que Vladimir
Onoufrievitch dès le 1er février a vraisemblablement fait une première tentative de suicide :
on a trouvé dans ses papiers plusieurs lettres d’adieu datées de ce jour. Je vous envoie une de
ces lettres, la plus longue ; elle vous est destinée. Une autre, pour Ioulia, n’a qu’une ligne :
« Pardonnez-moi, je n’avais pas d’autre choix ». Il y a enfin une lettre brève pour
M.A.Bokovaïa, où il lui dit adieu ainsi qu’à Setchenov, et lui demande de se charger de
l’éducation de Foufa.
      On ne m’a pas donné la lettre du 15 avril à Al. Iazykov, mais on m’a permis de la lire.
En voici à peu près le contenu : « Cher ami et camarade, Alex. Iv., je te demande de laver
mon honneur en publiant cette lettre. La cause principale de ma mort est la ruine de mes
affaires et en particulier de celle de Ragozine ; mais avant de mourir je proclame que, tout le
temps que j’ai été directeur, je n’ai rien fait consciemment qui soit contraire à la probité ; ma
faute a consisté en ceci que, me fondant sur le succès de l’affaire, j’ai imprudemment acheté
des actions en empruntant à cette fin de l’argent auprès de ma famille et parmi mes relations ,
et aussi en partie dans la caisse de la société. » Voilà, à peu près, le contenu de cette note. Elle
s’arrête au milieu d’un mot et n’est pas signée. On m’a promis de m’en donner une copie
exacte.
      Quand je suis allée voir le juge d’instruction, on avait déjà visiblement eu le temps de le
monter contre Vladimir Onoufrievitch. Le juge Voznessenski m’a déclaré tout net que, à son
avis, Vladimir Onoufrievitch, au courant des malversations de Ragozine, s’est laissé
corrompre et a volontairement tout dissimulé pendant un an, en signant des bilans qu’il savait
faux. J’ai essayé d’expliquer au juge tout ce que je savais de cette affaire, j’ai réuni tous les
papiers et toutes les notes que j’ai pu trouver ; et il me semble que je suis arrivée à le faire
changer un peu d’opinion. Il m’a au moins dit que, désormais, il considérerait Vladimir
85                                          partition 1-une vie

Onoufrievitch comme un homme qui s’est laissé entraîner, mais qui était honnête. J’ai
l’impression que c’est un juge bon et droit. Il m’a dit aussi que, pour ce qui est de vos cinq
actions, il est absolument sûr qu’elle vous seront rendues. Donc écrivez-lui directement : M.
le juge d’instruction Voznessenski, au tribunal du district.
      Tout le monde dit ici que l’affaire Ragozine est en plein essor et que d’ici peu les
actions donneront un rouble pour un rouble. Ce serait un bonheur, si vous retrouviez votre
argent !
      Si vous vous rappelez quelque chose qui pourrait servir à laver la mémoire de Vladimir
Onoufrievitch, si vous trouvez dans ses papiers une note qui compromette Viktor et Léonide
Ragozine, je vous en prie, transmettez-la lui. Vous ne pouvez pas vous imaginer quels subtils,
quels venimeux scélérats sont ces deux frères. Et, figurez-vous, on a des raisons de penser
qu’ils s’en sortiront sans être inquiétés, bien qu’il existe une foule de preuves morales de leur
culpabilité. Leur seul souci, actuellement, est de noircir la mémoire de ce pauvre Vladimir
Onoufrievitch. Je ne peux pas dire à quel point je hais ces deux scélérats.
      Comme je vous l’ai écrit, les livres et les effets de Vladimir Onoufrievitch ont été
vendus aux enchères sur instruction du greffe du tribunal. Pour la collection, la plus grande
partie me revient, mais elle est toujours à l’université. L’université m’a proposé d’acheter
pour 400 roubles des moulages en plâtre et quelques crânes d’animaux d’espèces non encore
disparues, qui se trouvaient chez Vladimir Onoufrievitch. J’ai donné mon accord, parce que la
valeur de la collection n’en sera presque pas diminuée. On me donnera l’argent,
vraisemblablement, en septembre. Pour le reste de la collection (sauf les mollusques d’eau
douce et les doubles, qui me resteront), l’université consent à payer 1000 roubles. J’ai
demandé un délai de réflexion jusqu’au mois d’août, quand je reviendrai à Moscou ; je ferai
un catalogue avec l’aide de Pavlov et je verrai ce que je peux faire de mieux.
      J’ai eu une telle foule d’occupations, avec tout cela, que ces derniers temps je ne me
suis jamais couchée avant 2 ou 3 heures du matin, tout en me levant à 8 heures ; et je courais
toute la journée.
      Je voulais à tout prix, pendant mon séjour ici, écrire un article pour La Pensée russe. Je
l’ai fini avant-hier, je l’ai porté à la rédaction ; hier Iouriev était chez moi ; il a dit beaucoup
de bien de mon article, et il a promis de le publier dans le numéro de janvier de La Pensée
russe. Pour le numéro de décembre, il a déjà trop de matière. Il ne m’a pas dit combien il me
paierait, mais je lui ai fait remarquer que je considère la rédaction d’articles comme un moyen
de gagner ma vie. On verra bien. Mon article est plein de brouillard philosophique ; il
86                                          partition 1-une vie

s’appelle « Aux frontières de la science » ; je pense qu’il ne vous plaira pas, à supposer que
vous vous donniez la peine de le lire. Mais Iouriev aime justement ce genre d’articles.
      J’ai commencé maintenant à en écrire un autre, plus court et plus léger : c’est une
biographie de George Eliot pour L’Ami des femmes, qui m’a proposé de collaborer. Mais je
le finirai à Pétersbourg, car je pars demain avec le train postal.
      Je resterai encore environ deux semaines à Pétersbourg, puis j’irai à Stockholm. Mittag-
Leffler m’a proposé de commencer le cours « sur les équations différentielles à dérivées
partielles", sur lesquelles porte l’essentiel de mon travail et que je connais bien. J’en suis très
contente, et il me semble que ce sera du dernier chic : une femme qui, en commençant à faire
un cours, peut parler de ses propres recherches sur le sujet.
      Foufa a beaucoup maigri et pâli à Moscou ; visiblement le mauvais temps a sur elle une
grande influence ; ici, il est détestable. Les journaux suscitent notre jalousie, en annonçant
qu’il y a des roses en fleur dans le jardin de votre ville.
      L’école de Sonia Lermontova, pour l’instant, marche très mal, parce que sa
collaboratrice, madame Nevedomskaïa, est une jeune personne à l’esprit plutôt confus. Parmi
les enfants qui vient chez Mme Nevedomskaïa, il y a un garçon abominable, si bien qu’on ne
peut absolument pas laisser Foufa avec eux. C’est pourquoi, comme Sonia elle-même et Ioulia
sont occupées presque toute la journée, il a fallu engager pour Foufa une demoiselle, qui vient
chez elle de 9 heures du matin à 9 heures du soir et que l’on paie pour cela 12 roubles par
mois. La petite Allemande sur laquelle nous comptions ne peut pas venir avant Noël ; c’est
pourquoi nous avons pris une autre demoiselle, qui est bien jeune et ne sait aucune langue
étrangère.
      Voilà, cher Alexandre Onoufrievitch, tout ce que je peux vous dire pour l’instant.
Ecrivez-moi, s’il vous plaît, à Pétersbourg, Ile Vassilevski, 6e ligne, maison 15, à mon nom.
      Je vous serre la main et j’embrasse Tatiana Kirillovna et tous les enfants, et en
particulier Véra, à qui je dis un grand merci parce qu’elle n’oublie pas Foufa.
                               Votre S.K.




85.   à A.S.Chabelskaïa            [Stockholm, automne 1890]


      Je comprends que vous vous étonniez de me voir m’occuper en même temps de
littérature et de mathématiques. Beaucoup de personnes qui n’ont jamais eu l’occasion
d’étudier les mathématiques les confondent avec l’arithmétique et considère que c’est une
87                                           partition 1-une vie

science sèche et « aride ». En réalité c’est une science qui demande beaucoup d’imagination,
et l’un des plus grands mathématiciens de ce siècle a dit très justement que l’on ne peut pas
être mathématicien, si l’on n’est pas poète dans l’âme. Evidemment, pour comprendre
combien cette proposition est vraie, il faut renoncer au vieux préjugé selon lequel un poète
doit inventer de l’irréel, l’imagination se confondant avec la simple fiction. Il me semble que
le poète doit voir ce que ne voient pas les autres, il doit voir plus profond que les autres. C’est
aussi ce que doit faire le mathématicien.
      Pour moi, je n’ai jamais pu savoir, de toute ma vie, si j’avais plus d’inclination pour les
mathématiques ou pour la littérature. Dès que ma tête se fatigue des spéculations purement
abstraites, je suis tout de suite attirée par les observations sur la vie, par les récits ; et,
inversement, il y a des moments où tout dans la vie commence à me paraître misérable et
inintéressant, et seules m’attirent alors les lois éternelles, immuables, de la science. J’aurais
peut-être pu obtenir de meilleurs résultats dans chacun de ces deux domaines si je m’y étais
consacrée exclusivement, mais, malgré tout, je ne peux renoncer complètement ni à l’un, ni à
l’autre.




 Lors de la remise du prix Bardin en décembre 1888, le Président de l'Académie
 déclara (Comptes-Rendus de l'Académie des Sciences) :


 « Messieurs, parmi les couronnes que nous allons donner, il en est une des plus belles
 et des plus difficiles à obtenir
 qui sera posée sur un front féminin.                  .
 Mme de Kovalevski a remporté cette année le grand prix des Sciences Mathématiques.
 Nos confrères de la Section de Géométrie, après examen du mémoire présenté au
 concours, ont reconnu dans ce travail, non seulement la preuve d'un savoir étendu et
 profond, mais encore la marque d'un grand esprit d'invention.       .
 Mme de Kovalevski est professeur à l',université de Stockholm, où elle forme de
 savants élèves. Elle descend du roi de Hongrie, Mathias Corvin], qui non seulement
 fut un grand guerrier, mais qui fut encore un protecteur éclairé des Sciences, des
 Lettres et des Arts.
 Ce sont évidemment ces dernières qualités dont Mme de Kovalevski a tenu à hériter
 de son illustre ancêtre, et nous l'en félicitons. »
88                                         partition 1-une vie




 Le rapport du jury était rédigé en ces termes :


 PRIX BORDIN (Commissaires: MM. Maurice Levy, Philipps, Resal, Sarrau,
 Darboux,rapporteur.)
     L'Académie avait proposé pour sujet du prix Bordin à décerner en 1888 la
 question suivante:
     « Perfectionner en un point important la théorie du mouvement d'un corps solide. »
 À l'unanimité la Commission décerne le prix au Mémoire inscrit sous le numéro deux
 et portant la devise: « Dis ce que tu sais, fais ce que dois, advienne que pourra.» Ce
 remarquable travail contient la découverte d'un cas nouveau dans lequel on peut
 intégrer les équations différentielles du mouvement d'un corps pesant, fixé par un de
 ses points. L'auteur ne s'est pas contenté d'ajouter ainsi un résultat du plus haut intérêt
 à ceux qui nous ont été transmis sur ce sujet par Euler et par Lagrange : il a fait de la
 découverte que nous lui devons une étude approfondie dans laquelle sont employées
 toutes les ressources de la théorie moderne des fonctions. Les propriétés des fonctions
 q à deux variables indépendantes permettent de donner la solution complète sous la
 forme la plus précise et la plus élégante, et l'on a ainsi un nouveau et mémorable
 exemple d'un problème de Mécanique dans lequel interviennent ces fonctions
 transcendantes, dont les applications avaient été bornées jusqu'ici à l'Analyse pure ou à
 la Géométrie.
 La Commission émet le vœu que le Mémoire couronné soit imprimé dans le Recueil
 des Mémoires des Savants étrangers.
 Les conclusions de ce rapport sont adoptées. Conformément au Règlement, M. le
 Président procède à l'ouverture du pli cacheté accompagnant le Mémoire couronné et
 proclame le nom de Mme Sophie de Kovalevski.


 «Une cantatrice, une comédienne, qu'on couvre de couronnes, trouve souvent le
 chemin du cœur d'un homme, grâce à ces triomphes, disait Sophie; une belle femme
 admirée pour sa beauté dans le salon y réussit aussi. Mais une femme dont les yeux
 deviennent rouges à force d'étudier, et dont le front se creuse de rides pour gagner un
 prix à l'Académie des Sciences, comment peut-elle captiver l'imagination d'un
 homme !
89                                          partition 1-une vie




13. à A.V.Korvine-Kroukovskaïa.           [Pétersbourg. 19-20 septembre 1868]
Mes chères, mes inappréciables sœurs, j’ai l’impression qu’il y a un temps fou que nous ne
sommes pas vues. Ce temps a été si plein pour moi de toutes les impressions possibles que le
passé m’apparaît comme un rêve : le présent réel est enfin là. Mes chères, mes merveilles, je
ne sais pas par où commencer ; cela m’est dur aujourd’hui de vous écrire ; je comptais,
j’espérais vous communiquer avec ce courrier quelque chose de réconfortant, à propos de ce
qui, dans la minute présente, vous intéresse plus que tout ; mais c’est le plus complet status
quo.
       Nous avons encore une fois vu Maria Alexandrovna et Setchenov, mais, naturellement,
rien n’en est sorti. Maria Alexandrovna a passé chez nous une soirée entière, nous avons
beaucoup discuté, mais elle ne veut décidément pas comprendre et elle parle comme s’il ne
lui venait pas à l’idée qu’elle pourrait intervenir activement de son côté.
       Chère, si tu savais comme c’est triste pour moi et comme cela me torture. Nous avons
beaucoup beaucoup parlé de cela avec notre frère ; il va lui aussi t’écrire aujourd’hui une
lettre détaillée. Vois-tu, ma merveille, écris-nous s’il te plaît, pour nous dire si notre frère peut
venir te chercher avant le 15. Je pense que, le 15, ils ne te laisseront pas partir facilement,
alors pourquoi ne pas venir te chercher le 10 ou vers cette date-là ? S’il vient, et avec une
voiture, il n’est pas possible qu’on te retienne de force.
       Ici à Pétersbourg, tu pourras vivre bien, et si au printemps nous n’avons rien arrangé de
mieux, il nous restera toujours Pétrov. Ce n’est pas une mauvaise solution ; hier, après cette
rencontre absurde avec Maria Alexandrovna, j’ai eu tout simplement une crise de désespoir, et
j’ai longtemps parlé avec notre cher frère. Evidemment, pour Pétrov, cela ne se passera pas
simplement ; Kovalevski et moi, nous ne pensions d’abord qu’à nous enfuir, et si le père avait
écrit une lettre grossière, nous n’aurions pas connu ce triomphe éclatant à Palibino. On te
lâchera certainement plus facilement que moi ; et au bout d’une année on te pardonnera sans
aucun doute. En travaillant à deux, nous pouvons subsister une année sans trop de mal.
       Aujourd’hui je comptais absolument rencontrer [Mlle ?]Brandt et lier connaissance avec
elle, mais je n’ai pas réussi. Notre frère est allé lui-même la chercher, pour s’assurer qu’elle
nous est favorable, mais la pauvre est si occupée ces jours-ci qu’elle ne peut ni recevoir, ni
aller en visite ; et notre rendez-vous est reporté à lundi. Figure-toi que cette malheureuse
femme, en plus de son travail de nuit, donne le jour des leçons et doit se déplacer pour cela
jusqu’à Kolomna ; voilà une vraie vie de travail !
90                                          partition 1-une vie

      Ce soir j’ai reçu ta lettre et celle de maman. Elle m’a fait un grand grand plaisir ; chère,
tu es merveilleuse, et bonne et gentille. Je ne peux pas croire que tu n’es pas triste, et tout ce
que tu écris ne me persuade pas, et pourtant ta lettre m’a un peu réconfortée. Chère, pour moi
la vie est maintenant réellement si bonne, si libre, si conforme à la raison que je me demande
avec étonnement ce que j’ai fait pour obtenir un tel bonheur, un bonheur que je ne désirais pas
particulièrement et que je n’espérais positivement pas.
      Je vais te décrire ma vie en détail. Les premières lignes, je les ai écrites après mon
premier cours. Vous savez déjà que tout s’est bien passé, de manière tout à fait satisfaisante.
Evidemment, j’avais très peur ; je vais te décrire la salle, parce que tu n’as probablement
aucune idée de ces choses-là. La salle n’est pas grande, si on pense qu’elle accueille tous les
jours deux cents auditeurs. Il y a au milieu derrière une balustrade une table, une chaise, un
tableau noir ; c’est la place du professeur. Le reste des chaises est disposé en demi-cercle,
comme un amphithéâtre ; nous nous installons au dernier rang ; nous ne voyons pas très bien,
mais au moins nous ne sommes pas trop visibles. Les étudiants ont été très corrects. Leurs
regards n’étaient pas braqués sur nous, et nos voisins les plus proches faisaient même exprès
de regarder ailleurs. Il y avait une vieille dame avec des rubans jaunes, qui n’est pas revenue
aujourd’hui.
      Le cours a duré une heure. Setchenov parle de manière très claire ; je n’ai pas perdu un
mot. En rentrant, j’ai encore étudié un peu de physiologie, et puis Fédia est venu ; les cousines
Landorf ont fait un saut, mais, par chance, elles ne sont pas restées longtemps.
      Metchnikov est venu dîner. Au début il ne m’a pas plu du tout, mais je me suis vite
habituée à lui ; il n’y a rien à espérer de lui ; il a parlé tout le temps du bonheur familial, etc.,
par conséquent je n’ai pas fait attention à lui.
      Le soir, quand Metchnikov est parti, Maria Alexandrovna est arrivée ; nous avons
parlé ; elle est extrêmement gentille, mais nos relations n’ont aucun sens ; le soir, Setchenov
est venu juste un instant.
      J’ai oublié de te dire que Metchnikov a promis de nous laisser venir à ses cours et
d’obtenir pour nous l’autorisation de suivre des cours de physique à l’université. J’écris
n’importe comment parce que notre frère est à côté de moi et me presse d’aller me coucher,
parce qu’il est plus de minuit, et que le matin je n’ai pas une minute. Il a beau ronchonner,
j’ajoute encore quelques mots.
      Aujourd’hui nous sommes retournés aux cours ; il y avait tant de monde qu’il a fallu
rester tout le temps debout ; évidemment l’administration a tout remarqué ; je ne sais pas ce
qui se passera demain.
91                                          partition 1-une vie

      En rentrant, j’ai pris des notes sur le cours, puis j’ai écrit à Strannolioubski ; je lui
demande de venir demain. Je fais de la physiologie et de l’anatomie ; par Piotr Stepanovitch
j’ai obtenu un squelette, dont notre frère, à l’heure qu’il est, est en train de s’occuper. Le soir
nous avons reçu ta lettre, qui nous a fait un extrême plaisir. Je ne suis allée nulle part
aujourd’hui, mais, vraiment, je n’ai pas le temps, à cause du travail.
      Rends-moi un service ; envoie-moi aussi vite que possible deux livres que j’ai oubliés :
la géométrie analytique de Brillaud (en français) qui est dans ta chambre sur la commode, et
le manuel de physiologie de Hermann, en allemand, qui est dans la salle d’études sur la table
verte près de la fenêtre. Je les ai oubliés dans ma hâte, et j’en ai grand besoin. Il y a ici une
masse de livres, et tous si sympathiques que, au début, je pense que je ne vais pas en lire une
ligne, mais me contenter de les regarder et de les admirer ; c’est un peu dommage de s’en
tenir à un seul livre, alors qu’il y en a tant partout, et si sympathiques. Tu sais ? C’est ça, sans
doute, le plus intéressant.
      Ma belle, pardonne-moi de m’arrêter là ; j’écrirai peut-être encore lundi, si j’ai quelque
chose à raconter. Il y a encore cours demain, et il faut se lever à 7 heures.
      Au revoir, mes chères, mes gentilles sœurs. Ne m’oubliez pas ; écrivez. Il y a des
moments où votre absence est insupportable. C’est drôle, quand je ferme les yeux, je te vois
tout de suite, Aniouta, exactement comme tu étais le jour du mariage, avec ta robe de fête, et
je n’arrive pas à retrouver ton allure de tous les jours.
                               A toi pour toujours. Sofia Krioukovskaïa


      Demain j’enverrai un petit mot à Mania Kassina ; je lui demanderai de passer à la
maison, si elle peut, ou de m’écrire quelque chose à propos de l’affaire.
      S’il te plaît, ne crois pas ce que notre frère dit dans son post-scriptum ; je suis désolée,
je n’ai pas le temps, sans ça je t’écrirais sur lui des choses agréables ; oui, Aniouta, plains ta
pauvre sœur ; on lui fait des reproches, et en plus on invente sur son compte toutes sortes de
sottises. Voilà ma vie ! Il a été aujourd’hui si bête et si méchant que j’ai éprouvé un vrai
désespoir ; mais mon étonnement devant tant de grossièreté était encore plus fort. Le
responsable, c’est la trigonométrie et le gâteau aux pommes.
      Notre frère raconte n’importe quoi. Il est tout juste minuit.


                                                              Vendredi 11 heures du matin
      Je viens de rentrer du cours. On ne nous a toujours pas mis dehors ; le cours était très
bon, nous sommes arrivés avant le début et nous avons eu de bonnes places. On dirait que
92                                            partition 1-une vie

l’administration n’a rien vu. Je vais passer le reste de la journée à la maison. Je vais noter le
cours, puis je ferai des maths et de l’anatomie. Aujourd’hui nous allons tuer une poule et
observer son sang. Ce soir, peut-être, Strannolioubski passera.
      Il n’y aura plus de cours de Setchenov d’ici mercredi. La semaine prochaine, nous
commencerons une nouvelle série.
      Au revoir. Je t’embrasse très très fort. Ne m’oublie pas et ne sois pas triste. Je compte
les jours jusqu’au 10; il reste 20 jours. Comment vont tes traductions ? Ecris-moi s’il te plaît
à quoi tu travailles pour toi, mais, s’il te plaît, écris avec des détails.
                                                Sofa


      J’irai voir Ioulia Brioulova quand je serai à Pavlovsk.
      Sofia Vassilevna a tort de vous dire que je vais écrire de manière détaillée : d’abord, je
n’ai pas le temps, il est déjà une heure du matin ; nous sommes l’un à côté de l’autre et je
presse mon épouse d’aller dormir au plus vite ; elle vient de m’arracher mon papier pour lire
ce que j’écris, et c’est de là que vient tout ce barbouillage. La solution à laquelle nous avions
pris l’habitude de penser ces derniers temps semble en réalité assez difficile à réaliser, tout
simplement parce qu’il n’y a pas moyen de trouver en peu de temps une personne qui
accepterait cette proposition et agréerait aux vôtres ; il est très difficile d’obtenir à la fois que
les loups n’aient plus faim et que les brebis aient la vie sauve. Nous n’avons pas encore parlé
des esculapes, mais je ne fonde pas sur eux beaucoup d’espoir.
      Rappelez-vous, Anna Vassilevna, notre situation au printemps ; nous attendions un
refus absolu pour régler l’affaire par nous-mêmes ; rappelez-vous, la difficulté est venue de ce
qu’il n’y avait pas de refus. Admettez que vous devez, vous aussi, être prête à faire un pas par
vous-mêmes, donc à penser à la réalité, c’est-à-dire à Pétrov.
      Naturellement vous pouvez fonder des espoirs sur les personnes dont a parlé P.N.T.,
mais il a suggéré qu’on ne donne pas sur elles d’informations particulières, elles s’y
opposeraient ; donc ces personnes n’offrent aucun avantage par rapport à Pétrov.
      Je ne peux pas en écrire beaucoup sur ce sujet ; il faudrait noircir une foule de pages et
on ne dirait pas tout ; donc je remets tout cela jusqu’au moment où vous arriverez ici en
personne ; j’espère que je vais bientôt devoir partir pour vous libérer.
                        Au revoir. Votre frère V. Kovalevski


                                                                         20 septembre
93                                        partition 1-une vie

      Empêchez S.V., quand elle a mal aux yeux, et elle s’est levée à 7 heures et elle s’est
couchée à 2 heures, et demain elle se lève aussi à 7 heures, défendez-lui de rester près de sa
lampe au delà de minuit et de noircir d’aussi longues épîtres.
      P.S. Vous avez gagné votre pari ; mon épouse était si énervée aujourd’hui qu’elle a failli
me battre ; je vis désormais dans la terreur d’un nouvel épisode de ce genre.
94                                         partition 1-une vie

A Poincaré
                                                                                     Stockholm
                                                                                         1er Mai
                                                                                               ??


Monsieur, ayant parcouru le mémoire de M. Humbert que vous avez eu la complaisance
d’envoyer à M. Leffler, je me permets de vous demander si vous connaissez la manière dont
M. Weierstrass traite cette même question ? Je ne crois malheureusement pas que la
démonstration de W. soit publiée quelque part, mais elle fait partie de son cours sur les
intégrales abéliennes et elle est bien connue de tous ses élèves. Au cas que vous n’ayez pas eu
l’occasion de vois cette démonstration, je me permets de vous la communiquer.
Il s’agit donc de trouver les conditions nécessaires et suffisantes pour qu’une intégrale de la
forme
                                             ∫F(xy)ax
Où x et y sont liés par une équation abg. f(xy)=0, et F(xy) désigne une fonction nat. de xy.
Soient (a,b,)… (ap bp)
Etc.
… Si on considère la signification des constantes F0 etc. ..., on voit facilement que ces
conditions sont les mêmes que celles trouvées par M. Humbert.
Je ne crois pas que Weierstrass ait jamais publié ces recherches sur ce sujet, mais elles sont
bien connues en Allemagne et en Suède ; je ne sais donc pas, cher Monsieur, si, malgré
l’identité des résultats, vous jugez pourtant à propos de publier le mémoire de M. Humbert
dans les Acta. Je vous en prie écrivez moi quelques mots là-dessus et nous nous conformerons
absolument à vos désirs. Je vous serai bien reconnaissante si vous vouliez m’écrire assez tôt
pour que votre lettre me parvienne avant le 15 mai ; je pars alors de Stockholm et je compte
venir à Paris vers les premiers jours de juin.
Je vous prie, cher Monsieur, de vouloir me rappeler au bon souvenir de Mme Poincaré et
d’agréer vous-même l’expression de ma plus haute considération.


Sophie Kovalevski


PS. Je viens de recevoir dans ce moment même votre beau mémoire sur les Formes
quadra… ? ainsi que la notice sur vos travaux et je vous exprime ma profonde reconnaissance
pour cet envoi.
95                                        partition 1-une vie




25 octobre, Soderbledje


Monsieur,
Je vous remercie pour vos lignes bienveillantes. Je suis très contente que vous avez bien
voulu prendre la peine de chercher la démonstration des théorèmes de Weierstrass que je cite
dans mon mémoire ; je ne crois pas que M. Weierstrass lui-même l’aurait fait envoyer de
temps. Je vous communiquerai avec le plus grand plaisir la démonstration que j’ai reçu de lui,
mais je vous prie de vouloir bien m’excuser si je ne le fais que dans une quinzaine à peu près.
Dans ce moment-ci je n’ai pas les papiers en question sous main et je n’ai d’ailleurs que fort
peu de moments que je puis consacrer à la mathématique et ceux-là sont donc pris par mon
cours, que je viens de commencer pour ce semestre.
M. et Mme Mittag-Leffler et moi nous demeurons tous ensemble dans une petite maison de
campagne aux environs de Stockholm et nous ne venons en ville que deux fois par semaine
pour nos cours. Nous avons en outre quelques amis qui sont en visite chez nous pour le
moment, de sorte qu’il ne reste pas beaucoup de temps pour un travail sérieux.
Nous avons lu avec grand intérêt votre note dans les Comptes-rendus consernant le mémoire
de Fuchs sur les équations différentielles jouissant de la même propriété fondamentale que les
équations différentielles linéaires ; mais je dois vous avouer que nous ne sommes point
parvenus à bien saisir votre démonstration. Monsieur Leffler me charge de vous [« prier »
biffé] demander en son nom [« de vouloir bien avoir » biffé] si vous ne voulez point avoir
l’obligeance de rédiger la remarque intéressante que vous avez faite d’une manière un peu
plus détaillée et de la lui envoyer pour les Acta Vous nous ferez par là à tous un bien grand
plaisir.
Veuillez bien, Monsieur, transmettre mes compliments à Madame Poincaré et agréez vous-
même l’expression de ma haute considération,
Sophie Kovalevski
96                                         partition 1-une vie

                                            II-Hermite




Mon cher ami.


Je vous remercie bien affectueusement des félicitations que vous m'adressez, en même
temps que des espérances, dépassant mes rêves les plus ambitieux, que vous faites luire
devant mes yeux éblouis.
2 septembre 1884.


[Le talent mathématique de Madame Kowalevski s'est révélé avec éclat dans sa dissertation
inaugurale et dans un travail d'une haute importance sur la théorie de la lumière que j'ai
présenté à l'Académie des Sciences de Paris. L'exposition de la méthode de Mr Weierstrass
pour établir l'existence d'une fonction vérifiant une équation aux différences partielles qui a
fait le sujet de la thèse inaugurale montre le don bien rare d'une extrême clarté d'esprit, en
même temps que des connaissances étendues et de l'ordre le plus élevé en Analyse.


...


Les recherches mathématiques de Madame Kowalevski sur la physique mathématique ont eu
pour objet la propagation de la lumière dans un milieu cristallisé. C'est une question de la
plus grande importance sur laquelle Lamé avait donné un résultat de calcul dont
l'interprétation physique soulevait d'extrêmes difficultés. Madame Kowalevski a eu plus de
bonheur; en s'élevant au niveau de l'illustre géomètre francais par la profondeur de son
analyse, elle a réusi à diriger dans le sens de la réalité des faits l'instrument du calcul. Son
travail en raison des difficultés vaincues et de l'importance des résultats sera placé au-dessus
du mémoire de Mademoiselle Sophie Germain sur la vibration des plaques élastiques,
auquel a été décerné le grand prix des sciences mathématiques. Un si rare talent, une telle
supériorité d'intelligence, me font vivement désirer que, dans l'intérêt de son enseignement
mathématique, l'Université de Sotckholm s'assure le concours de Madame Kowalevski.


Adieu mon cher ami, je suis archisurmené, dans quelques jours je vous écrirai moins
précipitamment; croyez moi toujours votre bien sincèrement et affectueusement dévoué. - 17
fev 1884
97                                             partition 1-une vie



Nous allons, m'a-t-il dit, vers un inconnu formidable, il n'y a qu'incohérences dans le
gouvernement et la chambre, une catastrophe soudaine serait sans doute moin funeste que
cette désagrégation persistante de toutes les forces sociales, qui fatalement nous méne à
notre ruine. C'était l'écho de ma pensée intime, que je trouvais dans ce langage désolé, et
jamais les craintes qui me poursuivent depuis longtemps n'avaient été ainsi justifiées.
- 14 janv 1885.


Il me semble que si j'avais l'honeur insigne de parler au Roi, j'oserais lui faire, comme
résultant de l'expérience de toute ma vie d'étude, la déclaration que dans l'élaboration de
l'oeuvre mathématique nous sommes serviteurs, bien plus que maitres. C'est-à-dire que de
notre travail résulte quelque chose qui est supérieur à nous, qui nous dirige là où nous ne
savions pas aller, et qu'à cette époque de fécondité prodigieuse pour l'Analyse il n'appartient
à personne de montrer le chemin à suivre. Quoi que fassent les commissions de prix des
Académies, les questions qu'elles pourront proposer seront bien pales, si on les compare à
celles qu'indique cette puissance mystérieuse qui dirige, en dehors d'eux, au-dessus d'eux,
les efforts de ceux qui travaillent. ... Je n'en finirais point là-dessus, je m'arrete par crainte
que vous me trouviez trop mystique, et aussi parce que j'ai à vous entretenir de choses de la
réalité objective, et vous apprendre qu'à Paris, comme à Berlin, il y a une large part pour
l'envie et la jalousie.


11 mars 1885.


... il est clair que le mouvement radical s'est encore une fois accentué, et qu'un nouveau pas a
été fait vers les supremes catastrophes. ...


Avec nos voeux à tous mon cher ami pour le prompt et complet rétablissment de votre santé
et le témoignage de notre respectueuse sympathie pour Madame Mittag-Leffler.


24 mai 1885.


... notre situation en France, à la veille des élections, est extremement grave et inquiètante et
chacun redoute de terribles événements dans un prochain avenir ; n'y pouvant rien je fais
effort pour n'y pas songer en em jetant dans le travail, à corps perdu.
98                                        partition 1-une vie



19 mars 1886


N'allez pas m'accuser de trahison ni meme de négligence ; il m'a paru que le meilleur moyen
de défendre Madame Kowalevski, contre les attaques déplorables dont elle est l'objet, était
de réunir en faisceau les opinions des géomètres francais qui s'offrent comme garants de la
supériorité de son talent et du mérite de ses écrits mathématiques.


22 mars 1886


En vous priant d'offrir mes respectueux hommages à Madame Kowalevski, et vous
renouvelant l'expression
de mes meilleurs sentiments.


13 mai 1886


Je suis à la fois occupé et préoccupé, chargé de besogne, surmené par l'ouvrage et paresseux
par fatigue. ..
Pour travailler il me faudrait plus de calme et de tranquillité, et surtout n'avoir pas en meme
temps plusieurs choses à faire ...


15 octobre 1887


Notre pauvre pays me semble rouler aux abimes ; il n'est personne surtout parmi les
militaires qui ne juge la guerre avec l'Allemagne inévitable et prochaine, et à l'intérieur des
scandales dont les journaux ont retenti montrent que tout va bien mal. Dans un de ses
derniers ouvrages, Mr Guizot, qui a assisté aux catastrophes de 1870, s'exprime ainsi: "Le
mal est immense, les termes manquent pour le qualifier, les mesures pour le mesurer ; les
soufrances et les humiliations qu'il nous influge sont peu de choses auprès de celles qu'il
nous prépare s'il se prolonge. Et qui dit qu'il ne saurait se prolonger, lorsque toutes les
passions des pervers, toutes les folies des insensés, toutes les faiblesses des honnetes gens
concourent à le fomenter !" Or le mal depuis que Mr Guizot est mort n'a fait que croitre,
aujourd'hui il est à son comble, et je crois qu'une guerre avec l'Allemagne, une guerre à
outrance, dans laquelle nous succomberons, en sera la conséquence. Mr Darboux me disait
99                                          partition 1-une vie

dernièrement qu'on voit déjà dans la sphère de la science une recrudescencede malveillance
contre les géomètres francais ; ce n'est qu'un premier symptome, il n'est pas sans valeur.


24 janvier 1888


paris a été sur le bord d'une insurrection et d'une nouvelle révolution. Madame Bouquet nous
a demandé si nous avions songé, ainsi qu'elle l'a fait, à nous approvisionner, pour n'etre pas
obligés de sortir s'il y avait des coups de fusil dans la rue ; tout le monde, enfin, a eu peur, et
le péril de l'insurrection écarté un sentiment profond d'inquiétude subsiste.


18 juillet 1890
-nous sommes sur une pente qui mène aux abimes, et dans la descente de plus en plus
rapide, les heures l'empirent nécessairement, à mesure seulement qu'elles se succèdent.




26 fevrier 1891


Mon cher Ami,


Je ne puis vous dire à quel point je me sens obsédé et poursuivi par l'image de Madame
Kowalevski sur une table d'autopsie, l'ayant vue il y a si peu toute bonne et gracieuse,
rayonnante d'intelligence, m'entretenant avec amitié, quand elle est passée par Paris, de son
voyage en Russie, de ses espérances de devenir membre ordinaire de l'Academie des
Sciences de Saint-Petersbourg, avec l'appui du Président de l'Académie, le grand duc
Constantin, et de Tchebicheff; de son intention d'exposer, dans ses lecons de Stockholm, le
grand mémoire de Dirichlet sur la progression arithmétique, et puis en songeant qu'elle est
partie à jamais pour les pays inconnus !
100     partition 1 –-nihilisme




      V- nihilisme
101                                        partition 1 –-nihilisme

b-il serait mieux que rien n’existât
-car tout ce qui existe est digne d’être détruit.
-oui.


-le théâtre, c’est l’homme devant sa débâcle. S’approcher du rien, du vide.
-je dis l’impossibilité de dire.


-tout détruire ; plus de nations, plus de gouvernements, plus de propriété, plus de dieu, plus de
culte.
-laq rage meurtrière des terroristes russes, les livres de Schopenhauer, les incendies de la
Commune de Paris, les romanciers naturalistes.


-Si Dieu n’existe pas…


-un homme qui ne reconnaît rien
-qui ne respecte rien
-qui envisage tout d’un point de vue critique
-qui ne s’incline devant aucune autorité
-qui ne fait d’aucun principe un article de foi


-pourquoi prolonger l’agonie d’un monde déjà trop vieux ?


-vous voulez pousser la croyance en l’incroyance jusqu’au martyre


-VANITE, INANITE
-VOIE DU SILENCE


-vitupérer l’humanité tout en caressant son chien.


-Dostoïevski : tout se réduit à cette question pressante : est-il possible, étant civilisé, c’est-à-dire
Européen, de croire en Dieu ? c’est-à-dire de croire sans arrière-pensée à la divinité du Fils de
Dieu, Jésus-Christ ?
-si le Christ n’est pas Dieu, alors tout est permis.
102                                          partition 1 –-nihilisme



-désir de mort
-fascination du néant
-exaltation de l’ascétisme


-ah ! les idéaux ascétiques ! est recherché ce qui est taré, raté, tout ce qui est souffrance, tout ce
qui est laideur, privation, dépossession, mortification, sacrifice.
-oui, sacrifice.


-baver sur la vie, vomir le monde, c’est préférer le néant par pur ressentiment.
-mais la vie est jeu ; elle transforme le hasard en destin ; la vie est œuvre, est jeu ; elle affirme la
joie, la poésie, le sérieux et le rire, sans fin ni justification
-le théâtre
-oui, le théâtre. Danser sur le bord des abîmes.
-ah ! ne cherchez pas à vous débarrasser de la terreur et de la pitié. Ah ! l’éternelle joie du
devenir qui porte en elle la joie de l’anéantissement.


-       Beaucoup de ces Dieux ont déjà péri
        C’est sur eux que pleurent les saules
        Le grand Pan, l’amour, Jésus-Christ
        Sont bien morts et les chats miaulent.
-Apollinaire.


-A mort la représentation
-A mort le réel
-A mort l’imitation
-Carré blanc sur fond blanc
-Carré rouge
-Carton jaune


-Saigner la vie de son sens


-Maupassant :
103                                       partition 1 –-nihilisme

-servir le peuple
-nier les principes en vigueur
-nier l’autorité dominante, nier les traditions
-les principes, ça n’existe pas
-ce qui existe, ce sont les sensations.
-tout dépend des sensations. Nous autres physiologistes, nous savons bien ce qu’il en est.


-l’art suprême ?
-fabriquer des bottes et soigner les hémorroïdes


-la nature n’est pas un temple, c’est un atelier.
-ou un laboratoire.


-à l’époque actuelle, ce qu’il y a de plus utile c’est la négation. Donc nous nions.
-tout ?
-tout.
-comment tout ? Non seulement l’art, la poésie, mais même la… j’ose à peine le dire.
-tout.


-Kirilov : j’ai le devoir d’affirmer mon incroyance. Il n’y a rien de plus haut que l’idée que Dieu
n’existe pas. J’ai pour moi l’histoire de l’humanité. L’ homme a inventé Dieu que pour ne pas se
tuer, pour vivre sans se tuer. Toute l’histoire universelle est là. Et moi, moi seul, je suis le
premier dans l’histoire universelle à ne pas avoir voulu inventer Dieu.


-le but fait défaut


-« sans la foi chrétienne, pensait Pascal, vous seriez, en face de vous-mêmes, tout comme la
nature et l’histoire, un monstre et un chaos ». Cette prophétie, nous l’avons accomplie : après que
le dix-huitième siècle, débile et optimiste, eut enjolivé et rationalisé l’homme.
-Nietzsche
-oui, Nietzsche.


-l’homme : un animal surexcité qui, heureusement, a son temps. La vie sur la terre ? un instant,
un incident, une exception sans conséquence, sans importance dans l’histoire de la Terre. Et la
104                                        partition 1 –-nihilisme

Terre ? comme toute constellation, un hiatus entre deux néants, un événement sans plan, sans
raison, sans volonté, sans conscience, la pire nécessité, la nécessité bête.
-quelque chose en nous se révolte en nous contre cette façon de voir. Le serpent de la vanité nous
dit que tout cela doit être faux. Car cela révolte.


-ce que veut la vie faible, c’est la négation de la vie.


-le plus difficile, c’est de ne pas vouloir.


-voir ce qui aveugle
-l’art ?


-pas de revanche à ma vie manquée
-nada
105                                      partition 1 –-nihilisme



                                     I-SK- UNE NIHILISTE


Vera Goncharova était une lointaine parente de Pouchkine ; elle vint trouver SK pour lui
demander comment elle pourrait aider les populistes qui avaient été arrêtés. En réalité, SK
utilisa ses relations avec Dostoïevski pour aider Vera à rencontrer le prisonnier politique
Pavlovski. Dans la fiction, SK minimise son rôle. La réalité fut plus brutale que la fiction :
Pavlovski s’échappa de Sibérie et vécut un temps à Paris avec Vera mais il était cruel et
violent. En 1882, SK chercha Vera et quand elle vit combien elle était malheureuse, elle lui
donna de l’argent et son passeport pour qu’elle retourne en Russie. Plus tard Pavlovski
menaça SK de lui jeter de l’acide au visage si elle ne lui révélait pas l’adresse de Vera.
Maria Jankowska-Mendelson demanda un jour à SK pourquoi elle n’avait pas écrit l’histoire
vraie :
—vous savez, ici à l’Ouest notre vérité russe ne paraît pas plausible et n’aurait ému le lecteur
que comme une fantaisie morbide.
MOI : et que Pavlovski ait été un type sordide la foutait mal.




-oubliant pour un temps les questions relatives aux fonctions analytiques, à l’espace, aux quatre
dimensions, qui naguère constituaient tout mon univers, je me jetai corps et âme sur de
nouveaux centres d’intérêt : je nouais des connaissances à droite et à gauche, tentant de
fréquenter les cercles les plus variés, j’observais avec une avide curiosité toutes les
manifestations de ce remue-ménage compliqué, si vain au fond mais si attirant au premier
abord, qu’on appelle la vie pétersbourgeoise.        À cette époque, tout m’intéressait et me
réjouissait. (35)
-j’étais alors prête à m’écrier : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. » (36)


-ayant vu l’annonce d’une bibliothèque en bois sculpté à vendre d’occasion, je partis y jeter un
coup d’œil. (37


-en Russie, aucune conversation à cœur ouvert ne saurait se passer de samovar. (39)
-Ce qui me frappa en Vera dès la première heure de notre rencontre, ce fut son absolue
indifférence à l’ensemble du monde extérieur. Je lui demandais s’il y avait longtemps qu’elle
était à Pétersbourg, si elle se trouvait bien installée à son hôtel. Mais à toutes ces questions
106                                       partition 1 –-nihilisme

banales, Vera répondait d’une manière distraite avec un soupçon d’insatisfaction. Les détails
quotidiens, apparemment, ne tenaient aucune place chez elle. Bien que ce fût son premier
séjour à Pétersbourg, la vie à la capitale ne l’étonnait ni ne l’intéressait. Une seule idée la
préoccupait : trouver un sens, un but à sa vie. (39)


-Tous les Barantsov étaient beaux de leur personne. Il ne saurait y avoir chez eux ni êtres
difformes ou contrefaits, ni même laiderons. Comme s’ils éprouvaient une attraction naturelle
pour la beauté ou avaient d’instinct pressenti Darwin, tous les comtes Barantsov épousaient des
beautés, toutes leurs filles se trouvaient de beaux garçons pour maris, si bien que le type
familial était désormais solidement établi. (42)
-cet étrange regard méditatif que l’on observe presque toujours chez les enfants absorbés dans
leur propre vie enfantine. Elle ne se plaignait pour l’instant de rien. (…)il ne lui était pas encore
venu à l’esprit de mettre en doute les mérites de qui que ce soit de son entourage. Sa maman
était la meilleure des mamans, sa chambre d’enfant la plus belle de toutes.
-Et de fait, tout marchait à merveille dans la maison des Barantsov : chacun connaissait sa
place, tout le monde vivait dans la paix et l’harmonie, comme il en va toujours dans une société
qui a des fondements solides et où l’individu n’est pas réduit à se cogner la tête aux murs pour
chercher sa voie. (49)
-À son heure apparaîtrait obligatoirement quelque hussard ou dragon qui enlèverait Lena ; puis,
quelque temps après, un autre hussard emmènerait Liza. Viendrait alors le tour de Vera. Tout
cela était très simple et très sûr, et allait sans dire : c’était d’une évidence absolue, exactement
comme on savait qu’il y aurait à dîner chaque jour de la semaine. (49-50)
-Mais ces calculs justes et indubitables furent soudainement interrompus par un événement
inattendu, à vrai dire pas tout à fait, car on en parlait depuis une vingtaine d’années et toute la
Russie s’y préparait ; mais comme tous les grands événements, quand il finit par s’accomplir, il
sembla survenir à l’improviste et prendre tout le monde de court. (50)
-Je pense involontairement à 1789, marmonne nerveusement la comtesse. (54)
-Entièrement et définitivement ! Début février le manifeste sera envoyé dans toutes les églises
paroissiales pour être lu en public le 19 février, répondit l’oncle en tournant son café. (51)




-le prêtre lit lentement, en psalmodiant, en allongeant les syllabes, exactement comme pour la
lecture de l’Evangile.
107                                      partition 1 –-nihilisme

-Le manifeste est écrit dans un style savant, bureaucratique. Les paysans écoutent en retenant
leur souffle, mais ils ont beau tendre l’oreille, il ne parvient à leur entendement que des mots
isolés de cette charte qui décide de leur existence, être ou ne pas être. A mesure que la lecture
avance, l’expression de tension passionnée de leurs visages disparaît peu à peu pour faire place
à l’hébétement, à une perplexité effarée.
-Le prêtre a fini sa lecture. Les paysans ne savent pas encore avec certitude s’ils sont libres ou
non, et surtout, question pour eux brûlante, vitale, à qui appartient désormais la terre.
Silencieuse, tête baissée, la foule commence à se disperser. (58)


ŕl’autre jour les paysans ont incendié la maison de monsieur Leskov ! prononce subitement la
tante.
ŕet ce n’est qu’un début ! croasse funestement de son coin le vieil oncle. Oui, on s’est mis
dans un beau pétrin ! con tinue-t-il d’une trsite voix de prophète. Attendons de voir quel sera le
prix à payer. Qu’elle nous raconte un peu Ŕet il montre Mlle Julie du doigt- comment ça s’est
passé chez eux en 1789.
ŕMon dieu, mon Dieu, que l’avenir est terrible* ! murmure nerveusement maman.
ŕTrêve de bétises ! Le paysan russe n’est pas jacobin.


ŕMademoiselle ! Viens ici ! N’aie pas peur disait le cocher ivre. Alors les maîtres, là-haut, ils
pleurent, hein ? Ils regrettent de ne plus pouvir nous tyranniser ?
ŕCe n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! Personne ne vous a tyrannisés. Papa et maman sont
bons. (61)
-cette nuit-là, Vera met longtemps à trouver le sommeil. Des pensées nouvelles, terribles,
humiliantes se déchaînent dans sa tête. Elle-même n’aurait su bien expliquer pourquoi elle
éprouve tant de pitié et d’amertume, de honte douloureuse. Couchée dans son petit lit, elle
pleure sans répit. Et d’en bas, su sous-sol, continuent à lui parvenir des trépignements, les sons
discordants de l’accordéon et les glapissements ivres, incohérents d’une chanson à danser. (62)


-cette année-là, Vera observa strictement le carême de trois semaines avant la Noël. Et, le soir
de Noël, elle ne mangea rien jusqu’à l’apparition de la première étoile. Mais quand, à la tombée
de la nuit, les popes arrivèrent pour célébrer la vigile, comme d’habitude, sur un autel aménagé
dans un coin de la salle à manger, elle ressentit dans tous ses membres une faiblesse si agréable
qu’elle pensait ne plus avoir de corps et pouvoir à tout moment se détacher de la terre. (69)
108                                        partition 1 –-nihilisme

-parmi ces livres, il y avait la Vie de quarante martyrs et de trente martyres. Une fois qu’elle
eut commencé à le lire, Vera s’était passionnée tellement pour cet ouvrage qu’elle avait
demandé à sa nounou de le lui prêter et s’y était plongée des heures entières.
ŕPourquoi ne suis-je pas née à cette époque ? pensait-elle souvent avec regret.


-n’ayant rien d’autre à faire, elle se mit à feuilleter un vieux numéro de Lectures enfantines, et
la première chose qui attira son attention fut le récit pathétique de trois missionnaires anglais en
Chine, brûls sur un bûcher par des païens enragés. Et cela s’était passé il y avait à peine cinq ou
six ans. Des païens dans la Chine d’aujourd’hui ! On pouvait donc encore y gagner la couronne
du martyre.
ŕSeigneur ! C’est toi qui m’as éclairée. Tu m’indiques le chemin et m’appelles à accomplir un
exploit spirituel !
-à compter de ce jour, son destin fut donc fixé en ce qui la concernait. Tous ses rêves prirent
une forme et une direction déterminées. Tout ce qui concernait la Chine l’intéressait vivement
et , à table, son teint s’animait dès que la conversation touchait fortuitement à ce pays. Vera ne
craignait qu’une chose : c’est que la Chine ne se convertît au christianisme avant qu’elle fût
assez grande. (71)


ŕc’est vrai qu’il y a eu des martyrs ?
ŕbien sûr.
ŕet qu’on les tuait, les brûlait, les jetait aux bêtes ?
ŕtout cela avait lieu.
ŕDieu soit loué !
ŕcomment, Dieu soit loué de ce qu’on les torturait ?
ŕnon, bien sûr, ce n’est pas ça. Je veux dire, Dieu soit loué de ce qu’il ya eu autrefois des
gens si bien, des saints, des martyrs.
ŕDes martyrs, il y en a encore maintenant.
ŕOui, en Chine !
ŕpourquoi chercher si loin ! Il y en a plus près ! N’avez-vous donc jamais entendu dire que
chez nous aussi, en Russie, on met des gens en prison, on les déporte en Sibérie, quelquefois
même on les pend. Et vous demandez s’il y a des martyrs ?
ŕmais chez nous on ne déporte que les malfaiteurs, les criminels !
Ces paroles échappèrent à Vera, mais à peine les avait-elle prononcées, qu’une vive rougeur
envahit son visage : « c’est que notre voisin est lui aussi un déporté », se souvint-elle.
109                                        partition 1 –-nihilisme

ŕil arrive que l’on déporte pour autre chose.
ŕet pour quelle raison vous a-t-on déporté ?
ŕvous tenez à le savoir ? Et des martyrs d’aujourd’hui, vous voulez en entendre parler ?
Aimeriez-vous que je vous en parle ? Mais je vous préviens à l’avance : il faudra aborder
aussi beaucoup d’autres sujets. (82)


-être durant tout un mois l’héroïne d’un roman intéressant, captivant, et se retrouver soudain
une petite fille bête et effrontée. (87)


-une fois dans ma vie, j’ai véritablement aimé une jeune fille. Jamais je n’ai rencontré de
femme meilleure et plus charmante. Mais son destin a été affreux. C’était juste après l’attentat
de Karakozov. On arrêtait alors n’importe qui : il suffisait d’une parole imprudente pour se
retrouver en prison. Elle fut emprisonnée. Les prisons étaient surpeuplées, et elle dut passer
six mois dans un cul-de-basse-fosse inondable et nir. Elle qui était si délicate, si frêle ! Quand
son dossier vint enfin à être examiné, on ne trouva aucune charge contre elle. On la relâcha.
Mais dans cet affreux cachot elle avait attrapé une terrible maladie, il n’y a pas pire au monde,
semble-t-il : une carie des os du visage, la carie des prisons, comme on l’appelle. Pendant
trois ans, elle mourut à petit feu. Bien sûr, je restai tout le temps auprès d’elle ; chaque jour, je
devais voir cette terrible et inexorable maladie la défigurer, la ronger vivante. Ses souffrances
étaient si grandes que, même moi qui l’aimais plus que tout au monde, j’en étais à appeler la
mort comme une délivrance. Maintenant vous comprenez qu’après avoir survécu à une chose
pareille, on ne puisse considérer l’amour à la légère. Et, à vrai dire, dans un pays où de
semblables choses sont possibles, on a pratiquement pas le droit de penser à l’amour, au
bonheur personnel. (90)


-Vassiltsev lui montra le portrait. Vera crut n’avoir jamais vu de visage plus joli que celui-ci :
avec vénération, elle porta le portrait à ses lèvres, comme pour baiser l’icône d’une martyre, et,
les larmes aux yeux, renouvela sa promesse d’enfant de gagner elle-même la couronne du
martyre. Mais ce n’est pas en Chine qu’elle irait la chercher. Désormais elle savait que cette
couronne était le lot de beaucoup en Russie. (91)


-c’est vraiment étonnant ! comme le son des grelots de la chaise de poste est émouvant, la nuit !
On sait pourtant que personne d’intéressant n’est attendu. Le plus probable est que c’est
l’arbitre de paux ou le commissaire de police qui vient au village enquêter sur quelque
110                                      partition 1 –-nihilisme

divagation de bétail. Et cependant, en entendant ce son argentin et ténu sur la grand-route, le
cœur se met à battre plus fort. Soudain l’envie vous prend de partir au loin, dans quelque pays
inconnu.
ŕSeigneur, que la vie est belle !
-D’un geste involontaire, machinal, Vera joint ses mains comme pour prier. Vassiltsev se dit
matérialiste, et Vera connaît aussi toutes les théories nouvelles et pense sérieusement qu’elle ne
croît plus du tout en Dieu. Mais, en cet instant, son âme déborde d’une reconnaissance
passionnée, infinie, pour Celui qui lui a fait don de ce bonheur et, suivant une vieille et
indélébile habitude enfantine, elle adresse une prière ardente à ce Dieu dont elle ne reconnaît
pas l’existence. (101)


-un beau jour, le comte s’endormit plus calmement que d’habitude et, quand Vera, étonnée par
son sommeil prolongé, vint le réveiller, elle le trouva déjà froid.
       La famille se réunit une dernière fois pour les funérailles, puis se sépara définitivement
et se dispersa une bonne fois pour toutes. La comtesse annonça à ses filles qu’elle avait décidée
de se retirer dans un monastère ; le domaine familial fut racheté par l’ancien intendant ; sa
vente laissa à chacune des sœurs un capital d’une vingtaine de milliers de roubles. Les deux
aînées revinrent à leur vie de dames de régiment.
       Vera était désormais seule au monde, entièrement indépendante. Elle prit rapidement la
décision de partir à Petersbourg pour s’y chercher quelque activité. (130)


   -   Elle se rendit compte qu’il était beaucoup plus difficile d’être utile qu’elle ne le pensait.
       (131)


   -   À ses yeux, être utile signifiait soit œuvrer personnellement à la destruction du
       despotisme et de la tyrannie, soit soutenir ceux qui s’y attelaient.


   -   Mais à qui s’adresser pour trouver une tâche qui lui convînt ?


-La conversation avait souvent porté les martyrs, sur tous les héros contemporains de la liberté
qui avaient sacrifié leur vie et leur bonheur pour le triomphe de cette cause sacrée. Et Vera
s’était mise à aimer passionnément ces héros. Mais dans aucun de leurs entretiens il n’avait été
question de ce qu’elle-même devait faire pour ressembler à ces héros. Elle avait toujours été
111                                         partition 1 –-nihilisme

absorbée par la pensée de la tâche la plus urgente : la rupture de tous liens avec sa famille,
l’abandon de ce cercle restreint dans lequel s’était déroulée sa vie.


-Sa méconnaissance des conditions réelles de la vie était telle que son imagination lui peignait
les nihilistes comme une sorte de société secrète bien organisée, oeuvrant selon un plan précis
et s’efforçant d’atteindre des buts clairement définis.
-C’est pourquoi elle ne doutait pas qu’une fois à Pétersbourg, dans ce foyer d’agitation
nihiliste, elle serait rapidement enrôlée dans la grande armée clandestine pour y occuper une
activité précise, aussi modeste fût-elle.
-Ce fut une grande désillusion pour elle d’apprendre que, personnellement, je ne connaissais
aucun de ces nihilistes et que même je ne croyais pas à l’existence d’une vaste organisation
révolutionnaire en Russie.
-Cela n’entrait pas dans ses calculs. Elle attendait mieux de moi. (133)
-Je me permis toutefois de lui conseiller, en attendant, de s’inscrire en sciences naturelles. « Je
ne comprends pas, me disait-elle, comment, au milieu des malheurs qui nous entourent de tous
côtés et devant les souffrances dont se plaint l’humanité, on peut trouver du plaisir à examiner
au microscope des yeux de mouches. Et cependant, c’est à cette matière élevée que notre bon
professeur V. nous a occupées toute une heure. » (134)




-elle avait été absorbée par la pensée de la tâche la plus urgente : la rupture de tous les liens
avec sa famille, l’abandon de ce cercle restreint dans lequel s’était déroulée sa vie.
-ce fut pour elle une grande désillusion d’apprendre que, personnellement, je ne connaissais
aucun de ces nihilistes et que même je ne croyais pas à l’existence d’une vaste organisation
révolutionnaire en Russie. (…) Je me permis toutefois de lui conseiller, en attendant mieux, de
s’inscrire en sciences naturelles. (133)
-ses études ne la satisfaisaient pas non plus. « Pour s’occuper de sciences, le temps ne presse
pas, pensait-elle. Je dois d’abord m’assurer que ma mission principale est accomplie. »
-Quand je pense que, parmi ces personnes, il y a peut-être celles que je cherche depuis
longtemps !
- Plus d’une pourrait sans doute me dire tout ce que j’essaie vainement de trouver par moi-
même. Tu sais, chaque fois que je vois quelqu’un de sympathique, je suis prête à l’arrêter, à le
regarder droit dans les yeux et à lui demander s’il n’en fait pas partie. (136)
112                                       partition 1 –-nihilisme

ŕje ne comprends pas, me disait-elle, comment, au milieu des malheurs qui nous entourent de
tous côtés et devant les souffrances dont se plaint l’humanité, on peut trouver du plaisir à
examiner au microscope des yeux de mouches. (134)


-Vera me préférait à toutes ses connaissances. Mais en même temps elle ne pouvait comprendre
que je me donne entièrement aux mathématiques.
Il lui semblait que le mathématicien était une sorte d’original qui s’occupait à résoudre des
charades exprimées en chiffres. On pouvait lui pardonner cette lubie bien innocente, mais il
était difficile de se départir d’un certain mépris pour cette faiblesse. (135)


-et dire que j’ai passé tout l’hiver à me morfondre en quête d’une cause, reprit-elle d’une voix
alerte et gaie. Mais je l’ai là, ma cause, sous la main, et quelle cause ! Je n’aurais pu mieux
trouver. Je t’avouerai franchement : pour toute autre activité, que ce soit la propagande
révolutionnaire ou l’activité clandestine, je n’aurais pas convenu. Il y faut une grande
intelligence, de l’éloquence, il faut savoir mener les gens, se faire obéir,et tout ça n’est pas dans
mes cordes. Et puis j’aurais constamment été prise de pitié en envoyant les autres au danger.
Mais partir en Sibérie, c’est fait pour moi, et c’est une vraie cause ! Et puis tout est si simple, si
inattendu, c’est comme si cela s’était arrangé tout seul. Seigneur, comme je suis heureuse !
(174)
- Dis-moi en conscience : si tu n’étais pas déjà mariée, n’aurais-tu pas agi de même ?
- Non Vera, je ne crois pas que j’aurais pris ce parti. (160)
- Tu en demandes trop ! s’exclama-t-elle gaiement. A-t-on jamais vu des gens se précipiter dans
l’abîme autrement que tête baissée ? Qu’est-ce que tu crois ? (170)


- C’est sur moi que tu pleures ? si tu savais combien je vous plains, vous tous qui restez ici !
(175
113                                        partition 1 –-nihilisme

                                         2. affaire netchaiëv
                                           vera zassoulitch


      IŕJe ne sais pas qui, le premier, eut l'idée d'organiser l'agitation étudiante. Dans les
cercles semblables à ceux que je viens de décrire, parmi les étudiants dont c'était la deuxième
année à Pétersbourg et qui avaient déjà eu le temps d'être déçus par la ville, nombreux sans
doute furent ceux qui en même temps y pensèrent. La perspective d'une agitation étudiante fut
très certainement accueillie avec enthousiasme. Évidemment, ce n'était pas là la « cause », ce
n'était pas pour le « bien du peuple », ce n'était pas la « révolution », mais c'était « quelque
chose », c'était, malgré tout, la vie.
ŕDéjà au début de l'automne 1868 se propageait dans de nombreux cercles étudiants la
certitude qu'à Noël éclateraient sans aucun doute des troubles à l'université, qu'on allait exiger
des caisses de secours mutuel et la liberté de réunion. Les caisses, bien que la pauvreté de la
majorité des étudiants fût extrême, n'avaient en fait qu'une importance secondaire. « Si on les
obtient, c'est parfait; si on ne les obtient pas, c'est tout aussi parfait. Quant aux réunions, avec
ou sans liberté, elles sont, en soi, intéressantes. » Voilà ce qui se disait dans les cercles
étudiants. Il est vrai qu'indépendamment de toute cible ces réunions répondaient à ce besoin
tout à fait réel de mouvement, de vie sociale.
ŕCependant, quelques-uns parmi les instigateurs de la bataille pour les réunions fondaient en
celles-ci des espoirs plus précis : à leur occasion allaient se rassembler et se connaître les
meilleurs éléments de la jeunesse, les plus déterminés, un cercle se formerait, se consoliderait
peu à peu, et cela permettrait à des activistes valables de sortir du rang et d'acquérir de
l'expérience.
ŕL'agitation dura tout l'automne, et en décembre, effectivement, eurent lieu les premières
assemblées. Elles se passaient dans des appartements privés, différents à chaque fois. Parfois,
par relation, une famille aisée offrait à l'organisateur de la réunion ses salons dans lesquels se
serraient deux à trois cents étudiants. Parfois on se réunissait dans des appartements
d'étudiants, et alors la réunion se fractionnait en deux ou trois groupes différents, selon le
nombre de pièces, vu qu'il était impossible à tout le monde de se tasser dans une seule d'entre
elles. Tout le monde restait bien entendu debout, et en général on s'y écrasait.
ŕÀ la Noël, les réunions se firent de plus en plus fréquentes. y participaient les étudiants de
faculté, ceux de l'institut de technologie, mais les plus nombreux à y venir étaient les étudiants
en médecine. Dix à quinze femmes y venaient également. En ce temps-là, il n'existait pas de
114                                       partition 1 –-nihilisme

cours de faculté ouverts aux femmes, et celles qui étaient là l'étaient uniquement par intérêt et
solidarité avec le mouvement étudiant.
ŕAux réunions les plus importantes et les mieux réussies, les orateurs montaient chacun à leur
tour sur une chaise et prononçaient de là leur discours. Ils insistaient d'abord sur le fait qu'il
était indispensable que les étudiants obtiennent des caisses de secours et le droit de réunion. On
n'élisait aucun bureau et c'était le groupe qui avait pris l'initiative de la réunion, trouvé le local
et envoyé les convocations qui donnait la parole aux différents intervenants.
ŕNetchaïev était l'un de ces organisateurs. Il prenait personnellement rarement la parole dans
des réunions publiques. II ne grimpait presque jamais sur les chaises, mais sa volonté était
perçue de tous. C'est lui qui veillait à ce qu'il y ait un nombre suffisant d'orateurs, et, au début
surtout, il en manquait souvent. II prenait immédiatement contact avec les individualités qui
d'une manière ou d'une autre s'étaient fait remarquer, les emmenait chez lui, à l'école Serguiev
où il occupait un poste d'enseignant, et là il discutait avec eux, se mettant d'accord sur les
thèmes à aborder la fois suivante.
ŕCes réunions n'avaient rien de clandestin Ŕ au contraire, on faisait tout pour y attirer le plus
de monde possible. À Noël, quelques étudiants zélés avaient même pris l'initiative de recopier
à l'administration toutes les adresses des étudiants de première et de deuxième année (les autres
étaient considérés comme perdus, car parmi eux une dizaine à peine seulement suivaient le
mouvement) et de faire le tour systématiquement de tous les appartements pour convaincre
leurs locataires de venir aux réunions. Quand ils trouvaient porte close, ils laissaient un mot
avec l'adresse de la prochaine assemblée, accompagnée de quelques vigoureuses remarques sur
le thème : comment se fait-il que tu ne sois pas encore venu ?


IIŕTout le monde attendait les prises de parole des organisateurs, et tout particulièrement,
bien entendu, celle de Netchaïev. Mais Netchaïev n'arrivait pas. A sa place apparut enfin tout
essoufflé Ametistov, son compagnon de chambre - 1'«aide de camp» comme d'aucuns
l'appelaient en plaisantant -, qui annonça que Netchaïev était arrêté. Ce matin-là, il était sorti
de la maison alors que lui, Ametistov, dormait encore, et depuis n'était pas rentré. Dans la
soirée, une de ses amies avait reçu une lettre étrange, qui portait le texte suivant: « Traversant
aujourd'hui l'île Vassilievskaïa, j'ai croisé une voiture cellulaire. Une main est sortie par la
fenêtre, a laissé tomber un message, et j'ai entendu une voix dire: " Si vous êtes étudiant,
transmettez ceci à l'adresse indiquée. " Je suis effectivement étudiant, et je considère comme
mon devoir de répondre à cette demande. Faites disparaître mon message. ») Il n'y avait pas de
signature. A cette lettre en était jointe une autre, griffonnée au crayon sur un bout de papier
115                                        partition 1 –-nihilisme

gris de la main de Netchaïev : « Je suis emmené dans une prison, je ne sais pas laquelle.
Transmettez le message aux camarades. J'espère les revoir. Qu'ils poursuivent notre action. »
ŕL'arrestation fit grande impression. La direction de l'école de NetchaIev entreprit des
démarches en sa faveur: Netchaïev était un professeur très bien considéré, sévère avec ses
élèves et très efficace dans son travail. Mais aux questions du directeur de l'établissement on
répondait que Netchaïev n'avait pas été arrêté et qu'il n'y avait même aucune mesure prise
contre lui en vue d'une arrestation éventuelle. Un mois auparavant. Netchaïev avait fait venir
d'Ivanovna - sa ville natale - sa sreur, une jeune fille de dix-sept ans. Toute simple, presque
illettrée. elle adorait son frère, en était immensément fière, et la nouvelle de l'arrestation l'avait
réduite au désespoir. Elle alla frapper à toutes les portes, celle de la troisième section, celle du
commandant de la prison, celle de Kolichkine. Avec son accent de la région de Vladimir, elle
demandait partout « qu'on lui permette, au nom du Seigneur, de voir son frère ». Et partout on
lui répondait qu'il ne figurait pas sur la liste des détenus. Elle en était profondément indignée :
« Quelle barbarie! ils arrêtent un homme, et non seulement ils refusent de donner la moindre
nouvelle, mais ils nient même l'avoir arrêté... »
  Un tel mystère fit sensation. Partout, on se mit à parler de l'arrestation de Netchaïev. Le
piquant de son enlèvement mystérieux par les autorités fit rapidement de lui une figure
légendaire. Douter de la réalité de cette arrestation ne venait à l'idée de personne. Et pourtant
ses amis proches se souvenaient l'avoir vu, ces derniers mois, apprendre avec zèle le français,
alors que, dans ces temps troublés, il ne semblait pas avoir l'esprit à compléter sa culture
générale. Il avait même vendu tous ses livres une semaine auparavant. Mais, premièrement,
tout seul il ne serait pas devenu célèbre .et, deuxièmement, le mouvement étudiant se serait
probablement éteint. Alors que maintenant l'espoir renaissait de le voir continuer, cette
arrestation allait peut-être mobiliser les étudiants et les pousser jusqu'à l'expression d'une
protestation véritable. Effectivement, les étudiants se mobilisèrent, mais sans grande énergie:
on discuta pour savoir s'il fallait s'attaquer à l'administration universitaire; et puis il apparut
que Netchaïev n'était inscrit en faculté qu'en tant qu'auditeur libre et que, de surcroît, il ne
suivait pas les cours. Ainsi, la protestation contre son arrestation tourna court.
ŕPendant ce temps, Netchaïev était passé par Moscou, y avait pris quelques contacts, avait
continué vers le sud et de là, par la mer, avait passé la frontière.
ŕLes réunions des partisans de Netchaïev continuaient à avoir lieu, mais, sous l'influence de
la mystérieuse arrestation, elles avaient changé de nature. On n'y amenait plus tout le monde et
n'importe qui. Seuls y étaient admis les proches connaissances, dont la présence avait été
prévue et annoncée. On n'y parlait plus ni d'entraide ni de manifestation. Il n'y avait plus de
116                                      partition 1 –-nihilisme

chaise-tribune sur laquelle grimper. On ne discourait plus. On discutait par petits groupes, et il
fallait vraiment que dans un de ces group:,:s la discussion s'anime fort pour que les autres se
taisent et se rapprochent. On parlait de sujets plus ou moins brûlants, des révoltes à venir. Ceux
qui avaient été témoins ou qui avaient entendu parler de mouvements dans leur région
donnaient des détails. On s'interrogeait sur l'affaire de Karakozov - peu nombreux étaient ceux
qui savaient quelque chose de précis à ce sujet -, on essayait aussi de parler de socialisme.
Combien naïves étaient ces discussions! Par exemple, un jeune homme tout roux de poil
discute avec passion, face à une dizaine de personnes: «Alors... tous seront libres. Personne
n'aura le pouvoir. Chacun prendra ce dont il a besoin et travaillera de manière désintéressée... -
Et si quelqu'un refuse de travailler, qu'est-ce qu'on fait ? », demande un jeune sceptique. Une
douleur sincère se peint sur le visage mobile du jeune homme roux. Il se tait, réfléchit un
instant, puis dit enfin: « Nous lui parlerons, nous lui demanderons, nous lui dirons : écoute,
ami, il faut vraiment que tu travailles, c'est indispensable. Nous le supplierons, et il se mettra
alors à travailler. »
117                                        partition 1 –-nihilisme

IIIŕAyant obtenu le consentement de chacun, Netchaïev les réunit tous le 20 septembre, et
leur lut les règles suivantes de l'organisation :


  1. L'organisation de la société est basée sur la confiance mutuelle entre ses membres.
  2. Chaque membre repère cinq ou six individualités avec lesquelles il discute seul à seul.
Ayant obtenu leur accord, il les réunit et forme ainsi avec elles un cercle fermé, dont il est
l'organisateur.
  3. L'ensemble des contacts et l'ensemble des activités de la société sont ignorés des membres,
à l'exception des membres du groupe central, auquel chaque organisateur fait un rapport.

  4. Les actions des membres sont définies en fonction du contexte et des ressources locales.

  5. Chaque membre a pour tâche principale de former autour de lui le groupe secondaire dont
il sera l'organisateur.

  6. Aucun contact direct ne peut être pris en dehors des relais
définis par le fonctionnement de chaque groupe.

   7. Le principe général à appliquer au sein de l'organisation est de ne pas convaincre, c'est-à-
dire de ne pas chercher à susciter des forces, mais d'unir celles qui existent déjà, en excluant
tous débats qui n'auraient pas de liens avec le but concret poursuivi.

   8. Sont à éliminer toutes les questions des membres à leur organisateur qui n'auraient pas de
rapport avec l'activité des cercles secondaires.
   9. Le succès de l'action dépend de la confiance totale qui doit exister entre les membres de
 chaque groupe et leur organisateur.


ŕUne fois ces « règles» lues, le groupe était considéré comme fondé, et chacun des membres
se voyait octroyer un numéro correspondant à son admission : Dolgov avait le numéro 1,
Ivanov le 2, Kouznetsov le 3, Ripman le 4. « Vos noms de famille n'existent pas pour
l'organisation », déclara Netchaïev. Le groupe devait se réunir deux fois par semaine environ;
les membres étaient tenus d'y faire le rapport de leurs activités, le n° 1 devait rédiger le compte
rendu de tout ce qui s'était dit à la réunion et le transmettre à Pavlov, qui était par rapport à eux
le représentant de l’organisation.
ŕLes comptes rendus des réunions devaient être remis à Netchaïev qui y ajoutait ses
remarques personnelles éventuelles et les transmettait à l’échelon supérieur, au Comité, qui
pour la première fois entrait en scène en qualité de centre, et auquel le groupe initial devait une
118                                       partition 1 –-nihilisme

obéissance absolue. Une fois apparu, ce Comité commença à faire sentir sa présence à chaque
pas.
ŕAinsi, sous une forme ou sous une autre, l’organisation manifestait sans cesse son existence.
Au début du mois d’octobre, un revizor appartenant au Comité arriva à l’académie. Il présenta
son mandat, émit le désir d’assister à une réunion du groupe central, y resta silencieux toute la
soirée et partit sans dire s’il avait été satisfait, si un blâme imprimé allait suivre sa visite. Ce
revizor, en fait, n’avait strictement rien à voir avec aucun Comité : il s’agissait simplement
d’un technologue du nom de Loukhinine qui arrivait de Pétersbourg et qui avait accepté, à la
demande de Netchaïev, de jouer ce rôle. Mais cela, les petrovtsi l’ignoraient, et ils
commencèrent à se sentir de plus en plus sous la surveillance totale d’une direction mystérieuse
et secrète.


ŕOn se réunissait par groupe de cinq et on rédigeait les compte rendus.
Ces comptes rendus donnaient beaucoup de mal aux membres responsables : on exigeait d’eux
impérativement des rapport écrits, personne n’avait envie de les composer, et, de plus, il n’y
avait pas grand-chose à écrire. Il ne faut pas oublier que tous, qu’ils soient membres à l’échelon
supérieur ou inférieur, vivaient à deux pas les uns des autres, et qu’en dehors de toute réunion
ils se voyaient tous entre eux plusieurs fois par jour.
119                                       partition 1 –-nihilisme

IVŕLe Département siégeait à Moscou et commença son activité en écoutant la lecture d'un
document intitulé: Instructions générales relatives à l'organisation du' réseau - à l'image du
Département. Ces instructions étaient divisées en douze points. Les six premiers ne prés-
entaient rien de particulier, mais le point 7 disait: « Toute personne organisée selon les
instructions générales est utilisée comme moyen ou instrument dans l'accomplissement des
actions et la réalisation des buts de l'organisation. C'est pourquoi le plan de base de toute
action que le Département aura à organiser ne doit être connu que du Département seul. Les
personnes qui participent à cette action ne doivent pas en connaître l'essentiel, mais seulement
les détails, les fragments concernant la part de la tâche qui leur est confiée. Pour le soutien des
énergies, il est indispensable de donner une version erronée du sens des actions menées. »
Kouznetsov et Ivanov, qui jusqu'alors étaient membres d'un groupe organisé selon ces
Instructions générales, à la lecture de cette dernière phrase ont dû être traversés par l'idée que,
dans le but de soutenir leur énergie, le sens de l'action avait dû leur être expliqué à eux aussi
de manière erronée.
ŕLe point 8 disait: « Tout plan élaboré par les membres du Département doit être soumis au
Comité et ne passe à exécution qu'après accord de celui-ci. » Le point 9 : « Tout plan proposé
par le Comité est exécuté sur-le-champ. De manière à éviter que le Comité n'ait des
exigences qui dépasseraient les forces du Département, il sera établi des comptes rendus très
précis de la situation du Département. »
ŕAinsi, la montée en grade n'était pas, semble-toi!, liée à un quelconque élargissement du
pouvoir, mais à un accroissement du nombre de rapports exigés.
ŕDans le dernier point, il était aussi question de la nécessité d'organiser les bas-fonds
populaires, d'établir des contacts avec les « indicateurs des bas quartiers, les filles publiques,
avec la partie délinquante de la société, etc.», et de « récolter et de répandre les faux bruits »,
d'établir son influence sur des personnalités importantes à travers leurs épouses. « Ce
document, était-il ajouté à la fin, ne doit pas être publié. »
ŕA cela, il faut ajouter un autre document éloquent, qui lui aussi n'était pas destiné à être
publié. Il s'agit du Catéchisme du révolutionnaire. Ce texte, il est vrai, n'était connu que d'un
nombre très restreint de membres de l'organisation, et la plupart n'en prirent connaissance que
lors de leur instruction; par contre, il me semble qu'il éclaire mieux que tout autre les vues et
l'activité de Netchaïev lui-même.


ŕVoici ces règles :
120                                           partition 1 –-nihilisme

ŕUn révolutionnaire est un homme condamné. Il n'a ni intérêt, ni activité, ni sentiment
propres, ni liens, ni propriété - il n'a pas de nom. Tout en lui est soumis à un intérêt unique et
exclusif, une pensée unique, une passion unique: la révolution.
ŕAu plus profond de lui, en actes en non en paroles, il a brisé tous les liens avec l'ordre
social et avec l'ensemble de la société, avec ses interdits, ses lois, ses codes, les conditions de
vie et les conventions de ce monde.
ŕLe révolutionnaire méprise toute soumission à une doctrine et refuse de se consacrer à toute
étude liée au siècle, laissant cette tâche aux générations qui lui succéderont. Il ne connaît
qu'une science: celle de la destruction. Pour cela, et uniquement pour cela, il étudie la
mécanique, la physique, la chimie et la médecine. Pour cela, jour et nuit il étudie les sciences
de la vie, la psychologie des hommes, leur caractère, leur situation et toutes les conditions de
la structure sociale à tous ses échelons, son but unique étant la destruction impitoyable de
cette société méprisable.
ŕIl méprise la morale. Pour lui, est moral tout ce qui contribue au triomphe de la révolution.
Est immoral tout ce qui l'entrave.
ŕLe révolutionnaire est un homme condamné. Il est impitoyable, et ne doit attendre en retour
aucune pitié. Il doit s'éduquer à supporter les tortures. Rude pour soi, il doit être rude pour les
autres. Tous les sentiments qui affaiblissent - la joie, l'amitié, l'amour, la reconnaissance,
l'honneur même - doivent être écrasés par une passion unique et glacée: la passion révolu-
tionnaire. Pour lui n'existe qu'une consolation, qu'un plaisir : le succès de la révolution.
Inlassablement tendu vers ce but unique, il doit être prêt à périr et à faire périr de ses mains
tout ce qui peut l'entraver dans sa marche. La nature d'un vrai révolutionnaire exclut tout
romantisme, toute sensibilité, toute exaltation, tout attachement. Elle exclut jusqu'à la haine et
la vengeance personnelles. La passion révolutionnaire, devenue son quotidi,en et son présent,
doit s'unir en lui au calcul le plus froid.
ŕPour un révolutionnaire, l'ami et le compagnon ne peuvent être que celui qui se révèle dans
l'action aussi révolutionnaire que lui. L'amitié, l'amour, la trahison d'un homme se mesurent
à l'utilité de cet homme.
ŕLes révolutionnaires n'ont d'autre but que la libération totale et le bonheur du peuple, c'est-
à-dire des couches laborieuses. Mais, convaincus que cette libération et ce bonheur ne peuvent
être atteints qu'à travers la destruction apportée par la révolution. populaire, les
révolutionnaires de toutes leurs forces et de tous leurs moyens vont contribuer à rendre la
situation du peuple plus pénible encore afin que sa patience enfin cède et l'entraîne vers le
soulèvement général.
121                                      partition 1 –-nihilisme

ŕL'organisation future de la société se créera sans aucun doute à partir du mouvement
populaire et des forces de vie. Mais c'est l'affaire des générations futures. Notre devoir à nous
est de détruire, détruire totalement et sans retour. C'est pour cela que nous devons nous
rapprocher en priorité des éléments du peuple qui, depuis que le pouvoir de Moscou existe,
n'ont cessé de protester non en paroles mais en actes contre tout ce qui est lié à l'Etat - contre
les nobles, les fonctionnaires, contre le monde des guildes et des koulaks dévoreurs. Nous
nous unirons avec le fier monde des brigands et des voleurs, le seul en Russie à être
sincèrement révolutionnaire. Unifier ce monde, le transformer en une force invincible, voilà le
but de notre organisation, de notre complot. Voilà notre tâche.


ŕLa question sera soumise au Comité, trancha Netchaïev.
ŕIvanov protesta, disant que quelle que soit la décision, il se refusait à coller des
proclamations.
ŕAinsi vous songez à vous opposer au Comité ? s’écria Netchaïev.
ŕ Le Comité décide toujours point par point ce que vous voulez, répondit Ivanov.
122                                      partition 1 –-nihilisme

                                         assassinat d’Ivanov


ŕLe plan de l'assassinat restait à établir. Netchaïev se souvint de l'existence d'une grotte
située dans le parc Petrovsky-Razoumovsky. Cette grotte, maintenant détruite, présentait
effectivement beaucoup d'avantages pour une affaire de ce genre, et particulièrement l'hiver,
quand on ne risquait pas d'y croiser aux alentours quelque amoureux de promenades
solitaires. Elle se trouvait tout au fond du parc, à quelques pas d'un étang et séparée de la
route par un talus de terre. Netchaïev inventa aussi le prétexte sous lequel on pouvait attirer
Ivanov là-bas: il fallait lui dire qu'on allait déterrer une presse à imprimer. Le bruit qu'une
presse était enterrée quelque part aux environs de Moscou existait réellement, et Netchaïev
avait d'ailleurs fait des recherches pour la retrouver. Kouznetsov tenta une dernière et vaine
objection : « Sur la route, de l'autre côté du talus, passent souvent des gardiens. Ils pourraient
entendre du bruit et nous découvrir tous. »
ŕNetchaïev n'écoutait déjà plus et s'occupait des détails pratiques: il fallait préparer des
cordes, trouver à tout hasard un pistolet. Sur ces entrefaits, Prijov les rejoignit. Au début de
l'après-midi, Nikolaïev revint à l'appartement et dit qu'Ivanov n'était pas à l'académie. Il
supposait qu'il était chez un camarade qui vivait à Moscou. Netchaïev chargea Kouznetsov,
qui connaissait l'adresse, d'aller là-bas avec Nikolaïev, sans entrer dans l'appartement. Il
devait rester sur le trottoir d'en face et, aussitôt qu'il verrait Nikolaïev sortir avec Ivanov,
venir aussitôt les prévenir. Netchaïev, Ouspensky et Kouznetsov d.evaient alors se rendre à la
grotte, pendant que Nikolaïev et Prijov y conduisaient Ivanov.
ŕ« Prijov n'est pas sûr, murmura Netchaïev à Nikolaïev au moment de partir, surveille-le. »
ŕQuelque temps après, Kouznetsov revint et annonça qu'Ivanov arrivait, accompagné de
Nikolaïev. Tous sortirent en hâte. Ne restait dans l'appartement que Prijov. Il lui était confié
le soin de parler à Ivanov de la presse enfouie et de la grotte, mais, lorsqu'Ivanov entra et lui
adressa la parole, Prijov était à ce point bouleversé que les mots lui restèrent dans la gorge et
qu'il put à peine transmettre le message. Ivanov n'y prêta pas attention et consentit sur-le-
champ à se rendre au rendez-vous. Ils prirent tous les trois un fiacre, descendirent devant le
parc Petrovsky et partirent à pied en direction de la grotte. A quelques pas de la route,
Kouznetsov les attendait. Il avait déjà conduit dans la grotte Netchaïev et Ouspensky et était
envoyé à la rencontre des trois autres, car ni Nikolaïev ni Prijov ne connaissaient le chemin.
ŕApercevant Kouznetsov, Ivanov voulut lui parler, mais l'angoisse empêcha celui-ci de rien
entendre. Il prit les devants, se trompa de route et conduisit tout le monde dans le bois. Ce fut
Ivanov lui-même qui s'aperçut de l'erreur et qui retrouva la bonne direction. Il était près de six
123                                       partition 1 –-nihilisme

heures du soir, la nuit commençait à tomber lorsqu'ils atteignirent enfin la grotte. Ivanov
marchait devant. Nikolaïev, qui avait reçu l'ordre de saisir Ivanov au moment décisif par
derrière et de lui immobiliser les bras, essayait de ne pas se laisser distancer. Près de la grotte, il
n'y avait personne, Netchaïev et Ouspensky attendaient à l'intérieur où il faisait déjà tout à fait
sombre. Ivanov entra, Nikolaïev le suivit et le saisit par les poignets. Il se dégagea et se jeta
vers la sortie, passant derrière Nikolaïev qui soudain sentit quelqu'un le presser contre le mur et
les mains de Netchaïev le serrer à la gorge. Il eut à peine le temps de râler qu'il s'agissait d'une
erreur, que c'était lui, Nikolaïev. Entre-temps, Ivanov, s'apercevant enfin qu'il se passait des
choses étranges, bondit hors de la grotte. Netchaïev, abandonnant Nikolaïev, le suivit en
courant, le rattrapa à quelques pas de l'entrée et le jeta à terre. Une lutte s'engagea entre eux.
Netchaïev se laissa tomber sur Ivanov, lui saisit la gorge, mais Ivanov lui mordit la main et
Netchaïev ne parvint pas à avoir le dessus. Tous les autres se pressaient immobiles et horrifiés
près de l'entrée. Netchaïev appela Nikolaïev à l'aide. Celui-ci accourut, mais il était tellement
affolé que son aide était plutôt une gêne qu'un secours. « Le revolver! », cria Netchaïev.
Nikolaïev le lui donna, une détonation retentit. Le meurtre était accompli.
ŕLe corps fut ligoté, lesté de briques et jeté dans l'étang. Le jour suivant, Netchaïev,
accompagné de Kouznetsov, partit pour Pétersbourg.
ŕ« Vous êtes maintenant des condamnés », dit Netchaïev à ses compagnons, reprenant les
termes même du Catéchisme.
ŕEt désormais K. était effectivement un homme condamné, condamné à perdre non seulement
sa foi dans l’action, mais sa foi révolutionnaire. Le meurtre d’Ivanov était au-dessus de ses
forces ; il l’écrasa, il l’anéantit.


ŕL'affaire vint au jour dans ses moindres détails, à un point que n'atteignit jamais plus aucune
affaire ultérieure. Avec ces arrestations, tous soudain comprirent que le Comité, le soulèvement
populaire imminent, la puissante organisation, rien de tout cela n'existait, qu'ils étaient seuls,
une poignée d'étudiants abusés, et complices par erreur. Et cela pesa très lourdement sur chacun
d'eux. L'enthousiasme, l'exaltation dans lesquels ils avaient été artificiellement maintenus
tomba. Ces jeunes se retrouvèrent sur des positions qui étaient bien en deçà de celles qu'ils
défendaient avant de connaître le mirage de la révolution. Peu nombreux furent les membres de
l'organisation qui réussirent par la suite à se redresser, peu nombreux furent ceux qui
retrouvèrent leur courage et leur soif d'action.
ŕAu moment des arrestations, Netchaïev réussit à se cacher et partit pour l'étranger. Extradé
par les autorités de Zurich, il eut, à son procès, l'attitude d'un révolutionnaire véritable.
124                                       partition 1 –-nihilisme

ŕJe ne me considère pas comme un citoyen de votre ordre despotique, déclara-t-il à ses juges,
en les récusant. Et, lors qu'on l'emmena hors de la salle du tribunal, il s'écria: «Vive
l'Assemblée universelle! »
ŕDétenu dans le ravelin d'AIekseev, il mourut à la fin de l'année 1882. Comme le prouvent les
témoignages parus sur lui dans Le Messager de la Volonté du peuple, il conserva son
incroyable énergie jusqu'au bout. II n'oublia rien. Pendant ces longues années de détention, il
n'oublia rien, et n'apprit rien. Jusqu'au bout, il conserva la conviction profonde que la
mystification était le meilleur, sinon l'unique moyen de pousser les gens à faire la révolution.


ŕL'organisation de Moscou était en vérité, dans le sens le plus étroit du mot, une œuvre
«netchaïevienne », c'est-à-dire l'œuvre d'un seul homme. Tous les autres participants ne furent
que des instruments entre ses mains, des morceaux de cire malléable, chauffés par le mensonge,
et qu’il modelait arbitrairement selon les figures qu’il avait en tête.
ŕLe principe « ne pas convaincre, mais rassembler » et, s’aidant du mensonge systématique,
pousser à l’action conduisait immanquablement à « l’écrasement de la majorité » et non à
« l’édification d’une révolution véritable », bien que…
125                              partition 1 –-nihilisme

                              attentat contre trepov
                                 vera zassoulitch


      Macha est restée cette nuit-là dormir chez moi.
      La veille au soir, j'ai prévenu la propriétaire
      Je dois partir demain matin, pour Moscou
      Je vous l’ai déjà dit
      Je serai peut-être absente quelques jours
      Si jamais je ne rentre pas à la fin du mois
      Vous donnerez mes affaires à Macha.
      Je rédige une demande de certificat
      Nécessaire pour obtenir un diplôme
      Puis je vais me coucher. Je me sens très calme,
      Mais mon âme est lourde; je n’ai pas peur de perdre ma liberté,
      Ce n’est pas ce qui me pèse,
      Ma liberté, je l'ai perdue depuis longtemps déjà,
      Ma vie n'est plus une vie réelle,
      Un passage transitoire dont j’ai hâte de voir le bout.
      Ce qui pèse si lourd, c'est attendre demain matin,
      Cette heure à passer chez le gouverneur,
      L’instant où soudain il sera tout près de moi.
      Je suis sûre de mon entreprise,
      Tout va se dérouler sans accroc, tout est très simple
      Et n'a rien d'effrayant.
      Mais il y a cette lourdeur mortelle
      Qui ne me surprend pas.
      Et, pourtant, je ne ressens aucune exaltation,
      J'ai même sommeil. Mais à peine me suis-je assoupie,
      Le cauchemar commence : je ne dors pas,
      Je suis couchée sur le dos
      Je vais devenir folle. Une force irrésistible
      Me pousse à me lever, à sortir dans le couloir et à crier.
      Je sais que c’est fou, j'essaie de toute ma volonté
      De me retenir, mais je me retrouve
126                            partition 1 –-nihilisme

      Debout dans le couloir - et je crie, je crie.
      Macha, qui dort à côté de moi, me réveille :
      Je suis en train de crier, mais pas dans le couloir,
      Au fond de mon lit. Je me rendors
      Et de nouveau le même rêve: je vais contre ma volonté
      Dans le couloir et je crie, je sais
      Que c'est dément, mais je crie... et ainsi plusieurs fois.


      Il est l'heure de se lever.
      Nous n'avons pas de montre, mais le ciel vire au gris,
      J’entends du bruit dans la chambre de la propriétaire.
      Il faut que j'arrive chez Trepov avant neuf heures,
      Avant le début des visites,
      Pour demander le plus naturellement du monde
      A l'officier de service si c'est bien aujourd'hui
      Que le général Trepov reçoit,
      Et m'en aller discrètement si quelqu’un le remplace.
      Nous nous levons en silence, dans la pénombre froide de la chambre.
      J'enfile une robe neuve,
      Je mets un vieux manteau et un vieux chapeau
      Je sors de la chambre tout habillée,
      Un manteau et un chapeau neufs dans mon sac de voyage:
      Je me changerai à la gare.
      La propriétaire voudra me dire au revoir,
      Elle a l’habitude de bavarder avec moi;
      Si je mets ma cape neuve, elle va la trouver belle,
      Vous ne devriez pas la porter pendant le voyage.
      Et demain cette cape sera dans tous les journaux,
      Je ne veux pas éveiller son attention.
      J'ai eu le temps de penser à tout,
      J’ai prévu les moindres détails.
      Dehors, il fait déjà clair,
      Il n’y a personne dans la gare à moitié éteinte.
      Je me change, j'embrasse Macha et je pars.
127                            partition 1 –-nihilisme

      Les rues sont froides et tristes.


      Chez le gouverneur, une dizaine de personnes attendent déjà.
      Le gouverneur reçoit-il aujourd'hui?
      Il reçoit. Il ne va plus tarder.
      Comme un fait exprès, quelqu'un devant moi demande :
      Il reçoit en personne ? » La réponse est affirmative.
      Ma voix est normale, aucune inquiétude n’y transparaît.
      Je suis contente. Je ne sens plus le poids qui m’écrasait l’âme hier.
      J’ai le cœur paisible. Seuls me préoccupent les détails :
      Que tout marche comme prévu.


      Je vais tirer quand il s'arrêtera devant la suivante.
      Je me crie ces mots en silence à l'intérieur de moi,
      Et tout désarroi m'abandonne, glisse hors de moi,
      Comme s'il n'a jamais existé.
      Que désirez-vous ? - Un certificat.
      Il note quelque chose au crayon, se tourne vers ma voisine.
      Le revolver est déjà dans ma main,
      Je presse sur la gâchette - un déclic.
      Mon cœur bondit, je presse une nouvelle fois.
      Un coup. Un cri.
      Maintenant ils vont se jeter sur moi et me battre.
      Séquence suivante prévue dans le scénario
      Tant et tant de fois répété.
      Mais voilà le temps s'arrête.
      Il reste suspendu, quelques secondes à peine,
      Mais je perçois cet arrêt.
      Je jette le revolver loin de moi.
      Ceci aussi est prévu,
      Pour que dans la bagarre il ne se décharge par mégarde.
      Je reste debout, et j'attends.
      L'assassin était pétrifiée, dirent plus tard les journaux.
      Puis brusquement, tout s’anime.
128                             partition 1 –-nihilisme

      Les plaignants s’enfuient, des policiers se jettent sur moi,
      Me saisissent.
      Où est le revolver?
      Elle l'a jeté, il est par terre.
      Le revolver ! le revolver ! rendez-le…
      Ils crient, me tiraillant dans tous les sens.
      Quelqu'un se dresse devant moi
      Des yeux exorbités, une bouche béante
      D'où jaillit non un cri mais un rugissement,
      Deux énormes mains aux doigts crochus se tendent vers mes yeux.
      Je les ferme, le plus fort que je peux,
      Les doigts glissent sur mes joues et m'égratignent.
      Les coups pleuvent, je suis jetée à terre, et ils me battent toujours.
      Tout se passe comme prévu, sauf les yeux.
      Mais maintenant je suis par terre, le visage contre le sol,
      Mes yeux sont hors de portée.
      Je ne ressens aucune douleur: ce n’était pas prévu
      Je sens les coups, mais je n'ai pas mal.
      La douleur, ce ne sera que la nuit suivante, dans la cellule.
      Vous allez la tuer!
      Je crois que c'est déjà fait...
      Arrêtez, arrêtez, il faut qu'il y ait une enquête...
      Une bagarre éclate près de moi, on repousse quelqu'un.
      On m'aide à me relever et on m'assied sur une chaise.
      Peut-être suis-je en train de rêver, cette idée me traverse l'esprit.
      La chambre dans laquelle on me conduit est grande,
      Beaucoup plus grande que la première.
      Un des murs est longé de grandes tables, l'autre d'un large banc.
      Il y a peu de monde, et personne, semble-t-il, de la suite du gouverneur.


      Il va falloir vous fouiller
      Pour cela, il faut appeler une femme.
      Où voulez-vous trouver une femme ici ?
      Le soldat ouvre un tiroir de la table
129                           partition 1 –-nihilisme

      Il sort une serviette toute propre,
      Il ne semble pas pressé de m'attacher.
      Pourquoi lui avez-vous tiré dessus ?
      Me demande-t-il, timidement.


      Mes prévisions, et le programme précis
      De ce qui devaient se passer,
      N’allaient pas au delà du coup de feu.
      Mais à chaque minute qui passe
      Je sens de plus en plus d'allégresse
      Je sais que je garde le contrôle de moi-même,
      Je suis, comme jamais encore, étrangère, invulnérable.
      Ces messieurs qui discutent avec passion,
      Je les considère de très loin,
      D'un endroit qui leur est inaccessible.


      Et où c'est que tu as appris à tirer ? », chuchote un des soldats.
      Rien d'hostile dans ce « tu », juste comme ça, « à la moujik ».
      Elle a appris, mais pas très bien, dit l'autre,
      Elle l'a raté.
      Pas sûr, reprend le premier.
130                                      partition 1 –-nihilisme



                                III. DOSTOÏEVSKI - Les Démons


p.408
Comité central


-Je vais vous faire rire : le meilleur moyen d’action, c’est l’uniforme. Rien de plus puissant que
l’uniforme. J’invente tout exprès des titres et des fonctions ; j’institue des secrétaires, des
émissaires secrets, des trésoriers, des présidents, des régistrateurs et leurs adjoints. Puis, bien
entendu, il y a la sentimentalité.
-Comment ne pas profiter de la situation ? comment ne pas s’emparer de tout ce qui vous tend
les bras ? Est-ce que vraiment vous ne croyez pas au succès ? On a la foi, mais ce qui manque,
c’est la volonté d’agir. Les imbéciles me reprocheront d’avoir trompé tout le monde avec mon
comité central et ses « ramifications infinies ». Vous-même me l’avez reproché un jour. Or je
n’ai trompé personne : le comité central, c’est vous et moi ; et quant aux ramifications, nous en
aurons autant que nous voudrons.


pp.442-447
- Stavroguine, vous êtes beau ! s'écria Piotr Stépanovitch comme en extase. Savez-vous que
vous êtes beau ? Ce qu'il y a en vous de plus précieux c'est qu'il vous arrive parfois de
l'ignorer. Oh ! je vous ai bien étudié ! je vous regarde souvent à la dérobée. Il y a même en
vous une certaine candeur, une certaine naïveté, le savez-vous ? Oui, il y en a encore. Vous
devez souffrir de cette candeur, et souffrir sincèrement. J'aime la beauté. Je suis un nihiliste,
mais j'aime la beauté. Est-ce que les nihilistes n'aiment pas la beauté ? Ce sont les idoles qu'ils
n'aiment pas ; mais moi, j'aime les idoles. C'est vous qu: êtes mon idole ! Vous n'offensez
personne, et cependant tout le monde vous hait ; vous traitez les gens comme vos égaux, et
pourtant on a peur de vous. C'est très bien. Personne ne viendra vous taper sur l'épaule. Vous
êtes un aristocrate ; or un aristocrate qui vient à la démocratie est extraordinairement
séduisant. Il ne vous coûte rien de sacrifier votre vie ou celle de votre prochain. Vous êtes
précisément tel qu'il faut. Et c'est précisément d'un homme tel que vous dont j'ai besoin, je
n'en connais pas d'autre que vous. Vous êtes le chef, vous êtes le soleil et moi je ne suis qu'un
ver de terre... »
   Soudain il prit la main de Stavroguine et la baisa. Nicolaï Vsévolodovitch frissonna, et
 d'un geste brusque retira sa main. Ils s'arrêtèrent tous deux.
131                                      partition 1 –-nihilisme

   « Vous êtes fou, murmura-t-il.
  - Peut-être ai-je le délire ; oui, peut-être, reprit précipitamment Piotr Stépanovitch, mais
c'est moi qui ai trouvé par quoi il fallait commencer. Jamais cette idée ne serait venue à
Chigaliov. Les Chigaliov sont légion ! Mais un seul homme, un seul homme en Russie a
trouvé quel était le premier pas à faire et comment il fallait l’accomplir. Et cet homme, c'est
moi. Qu'avez-vous à me regarder ainsi ? J'ai besoin de vous, vous m'êtes indispensable, sans
vous je suis un zéro. Sans vous je ne suis qu'une mouche, une idée dans une cornue, Colomb
sans Amérique ! »
  Stavroguine, toujours immobile, le considéra attentivement, essayant de lire dans ses yeux
fous.
  « Écoutez, nous commencerons par provoquer des troubles, poursuivit Verkhovenski d'une
voix haletante, précipitée, en tirant à tout instant Stavroguine par la manche de son manteau.
Je vous l'ai déjà dit, nous pénétrerons au plus profond du peuple. Savez-vous que nous
sommes déjà maintenant terriblement forts ? Non seulement ceux qui égorgent et incendient
travaillent pour nous, ceux qui manient le revolver à la manière classique ou bien les enragés
qui se mettent à mordre. Ceux-là sont plutôt gênants même. Je n'admets rien sans discipline.
Je suis un gredin, et non un socialiste, moi ! ha ! ha ! Écoutez, je tiens compte de tous : le
maître d'école qui se moque avec les enfants de leur Dieu et de leur berceau est des nôtres.
L'avocat qui défend un meurtrier cultivé en indiquant qu'il était plus instruit que ses victimes
et se trouvait dans l'obligation de tuer pour se procurer de l'argent, celui-là est des nôtres. Les
écoliers qui assassinent un moujik par goût des sensations extraordinaires, sont des nôtres.
Les jurés qui acquittent les criminels à tour de bras, sont des nôtres. Le procureur qui tremble
de peur à la pensée qu'il ne se montre pas assez libéral, est des nôtres. Ajoutez à cela les
fonctionnaires, les écrivains ; beaucoup d'entre eux sont avec nous et ils ne s'e doutent même
pas ! D'autre part la docilité des écoliers et des sots est absolue ; quant aux maîtres, ils sont
gonflés de bile ; ce n'est partout que vanité et appétit bestial inouï... Est-ce que vous vous
représentez l'aide que peuvent nous apporter les idées toutes faites ? Quand je partis, c'était la
thèse de Littré qui sévissait, et l'on prétendait alors que le crime était une anomalie mentale.
Je rentre en Russie, et il se trouve que le crime n'est plus une anomalie mais une preuve de
bon sens, au contraire, presque un devoir moral ou, tout au moins, une protestation généreuse.
« Comment un homme cultivé ne tuerait-il pas s'il a besoin d'argent ! » Mais ce n'est qu'un
commencement. Déjà le Dieu russe a dû céder devant l'eau-de-vie bon marché. Le peuple
boit, les mère boivent, les enfants boivent, les églises sont désertée et qu'entendons-nous dans
les tribunaux villageois ?
132                                        partition 1 –-nihilisme

« Un seau d'eau-de-vie, sinon deux cents verges ! » Donnez seulement à cette génération le
temps de grandir ! Dommage que nous soyons pressés, car si l'on pouvait attendre, ils n'en
deviendraient tous que plus ivres encore. Dommage aussi qu'il n'y ait pas de prolétaires ! Mais
il y en aura, il y en aura ! Nous allons vers cela...
  - Dommage également que nous soyons devenus bien bêtes, grommela Stavroguine en se
remettant en route.
  - Écoutez ! J'ai vu un enfant de six ans ramener à la maison sa mère complètement ivre et
qui l'accablait des injures les plus ignobles... Croyez-vous que cela m'ait fait plaisir ? Quand
nous nous emparerons du pouvoir, nous verrons peut-être à les guérir... S'il le faut, nous
aurons recours à l'ascétisme... Mais nous avons besoin pour le moment d'une ou deux
générations de débauchés ; nous avons besoin d'une corruption inouïe, ignoble, qui transforme
l'homme en un insecte immonde, lâche, cruel et égoïste. Voilà ce qu'il nous faut. Et avec cela
on le donnera un peu de « sang frais », pour qu'ils y prenne goût. Qu'avez-vous à rire ? Je ne
me contredis pas. Je ne contredis que les philanthropes et les Chigaliov. Je suis un gredin et
non un socialiste. Ha ! ha ! ha !... Dommage seulement que le temps nous manque. J'ai promis
à Karmazinov de commencer en mai, et que tout serait terminé au premier octobre. Ça ne
traînera pas comme vous le voyez ! Ha ! ha ! ha !... Savez-vous ce que je vous dirai,
Stavroguine ? Malgré ses jurons obscènes et ses blasphèmes, le cynisme a toujours été
étranger jusqu'ici au peuple russe. Savez-vous que les serfs se respectaient davantage que ne
se respectent un Karmazinov. Ils recevaient le fouet, et néanmoins ils ont réussi à défendre
leurs dieux, tandis que Karmazinov, lui, a lâché le sien.
  - C'est la première fois, Verkhovensky, que je vous écoute parler et je dois dire que je suis
stupéfait, fit Stavroguine. Décidément, vous n'êtes pas un socialiste, mais un... ambitieux, un
politicien.
  - Un gredin, un gredin, vous dis-je. Vous voudriez savoir qui je suis ? Je vais vous le dire :
c'est à cela que je veux en venir. Ce n'est pas pour rien que je vous ai baisé la main. Mais il
faut que le peuple croie que nous savons ce que nous voulons, tandis que les autres «
brandissent la trique et frappent les leurs ». Ah ! si nous avions le temps ! Notre seul malheur,
c'est le manque de temps. Nous proclamerons la destruction... pourquoi, pourquoi cette idée
est-elle si fascinante ? Oui il faut parfois se détendre les membres ! Nous allumerons des
incendies !... Nous répandrons des légendes. Et pour cela le moindre petit groupe nous sera
bien utile. Je vous trouverai dans ces groupes des amateurs qui feront le coup de feu avec joie
et qui s'estimeront même très honorés d'être des premiers. C'est alors que commencera le
gâchis. Ce sera un chambardement comme jamais encore le monde n'en aura vu... Une brume
133                                      partition 1 –-nihilisme

épaisse descendra sur la Russie... La terre pleurera ses anciens dieux... Et alors, nous ferons
apparaître... qui ?
   -   Qui,
   -   Le tsarévitch Ivan.
   -   Com-ment ?
   -   Le tsarévitch Ivan, vous, vous ! »
Stavroguine réfléchit un instant.
« Un imposteur ? demanda-t-il en considérant le forcené avec une profonde surprise. Ah ! le
voilà dons enfin votre plan !
- Nous dirons qu’il « se cache », reprit Verkhovensky d'une voix douce, amoureuse en quelque
sorte (il semblait ivre en effet). Savez-vous ce que signifient ces mots : « Il se cache » ? Mais il
paraîtra, il paraîtra. Nous créerons une légende : « Il existe, mais personne encore ne l'a vu. »
Quelle splendide légende on peut inventer à ce propos ! Mais le principal, c'est que ce sera une
nouvelle force ; or, c'est d'une nouvelle force que nous avons besoin, c’est après elle qu'on
aspire. Qu’apporte le socialisme ? Il a détruit les anciennes forces, mais n'en a pas créé de
nouvelles. Tandis que nous autres, nous disposerons d'une force, et de quelle force ! Pourvu
que nous ayons un levier, ne fût-ce que pour un instant, qui nous permette de soulever la terre.
Et tous se soulèveront !
 - Est-il possible que vous comptiez sérieusement sur moi ? dit Stavroguine avec un sourire
méchant.
 - Pourquoi souriez-vous, et si méchamment ? Ne me faites pas peur. Je suis comme un enfant
maintenant. Il suffirait d'un sourire comme le vôtre pour me tuer le peur. Écoutez ! je ne vous
montrerai à personne, à personne. Il est là, mais personne ne l'a vu, il se cache. Cependant, on
pourrait peut-être vous montrer, à un seul sur cent mille par exemple. Et toute la terre sera en
rumeur : « On l'a vu ! on l'a vu ! » N'ont-ils pas vu Ivan Philippovitch, le Dieu Sabaoth, enlevé
aux cieux dans un char de feu ? Ne l'ont-ils pas vu « de leurs propres yeux » ? Et vous n'êtes
pas Ivan Phiippovitch. Vous êtes beau, vous êtes fier comme un dieu, vous ne cherchez rien
pour vous-même, vous serez paré de l'auréole du sacrifice : « Celui qui se cache » ! Une
légende, voilà le principal ! Vous triompherez, un regard vous suffira pour triompher. Il apporte
une nouvelle vérité et il « se cache ». Avec cela nous prononcerons en votre nom deux ou trois
jugements de Salomon. Pas besoin de journaux ; nos groupes seront là pour en répandre le
bruit. Et il suffira de satisfaire une requête sur dix mille pour que tous s'adressent à nous. Dans
chaque village, chaque paysan saura qu'il y a quelque part un tronc où il devra déposer sa
requête. Et le bruit se répandra par toute la terre : « Une nouvelle loi a été promulguée, une loi
134                                      partition 1 –-nihilisme

juste ! » Les mers se soulèveront et la vieille baraque de bois s'écroulera. Et alors nous
songerons à élever un édifice de pierre. Pour la première fois. Et c'est nous qui le construirons,
nous seuls.
  - Folie que tout ça ! grommela Stavroguine.
  - Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas ? Avez-vous peur ? Mais si je me cramponne à
vous, c'est précisément parce que vous n'avez peur de rien. Serait-ce déraisonnable ? Je ne suis
pour le moment qu'un Colomb sans Amérique ; est-ce qu'un Colomb sans Amérique peut être
raisonnable ? »
  Stavroguine gardait le silence. Cependant ils étaient arrivés. Ils s'arrêtèrent devant le perron.
« - Stavroguine, l' Amérique est-elle à nous ? demanda Verkhovensky en lui saisissant le bras.
  - A quoi bon? répondit sèchement Stavroguine.
  - Pas envie! Je m'y attendais 1 s'écria Piotr Stépanovitch dans un brusque accès de rage.
Vous mentez, vilain petit gentilhomme débauché. Je ne vous crois pas ; vous avez un appétit de
loup !... Comprenez finalement que votre compte est trop chargé pour que je puisse renoncer à
vous. Vous êtes unique au monde. Je vous ai inventé dès notre rencontre à l'étranger ; je vous ai
inventé en vous observant. Si je ne vous avais pas observé à la dérobée, jamais rien de tel ne
me serait venu à l'esprit. »
       Stavroguine monta l'escalier sans répondre.




p.632sq.
Assassinat de Chatov


-À cette minute, un coup de sifflet retentit à deux cents pas de là, dans le parc, du côté de
l’étang. Ainsi que l’on avait convenu la veille, Lipoutine répondit immédiatement par un autre
coup de sifflet.
-(Ne se fiant pas à sa bouche édentée il avait acheté le matin même au bazar un de ces petits
sifflets dont se servent les enfants.)
-Erkel avait chemin faisant prévenu Chatov que l’on échangerait des signaux avec Lipoutine,
de sorte que Chatov n’eut aucun soupçon.


-On connaît maintenant jusqu’aux moindres détails de cet assassinat.
135                                       partition 1 –-nihilisme

-Pour commencer, Lipoutine rencontra Erkel et Chatov à l’entrée de la grotte. Sans le saluer,
sans lui tendre la main, Chatov, désireux d’en finir, dit à Lipoutine d’une voix forte :
« Eh bien, où est votre pioche ? n’avez-vous pas d’autre lanterne ? N’ayez donc pas peur, il
n’y a pas un chat ici ; on pourrait tirer le canon que personne n’entendrait rien à Skvoréchniki.
C’est ici, juste à cet endroit. »
-Et il frappa le sol du pied, à dix pas environ, en effet de l’angle de la grotte, du côté de la
forêt. Au même instant Tolkatchenko bondit sur Chatov par derrière, ainsi que Erkel qui lui
saisit les coudes, tandis que Lipoutine se précipitait sur lui par devant. À eux trois ils le
renversèrent immédiatement et l’écrasèrent au sol. C’est alors qu’intervint Piotr Stépanovitch
armé de son revolver.
-On dit que Chatov tournant la tête de son côté eut encore le temps de le reconnaître.
-Trois lanternes éclairaient la scène. Chatov poussa un cri bref, désespéré, mais d’une main
ferme et sûre Piotr Stépanovitch appuya son revolver sur le front de Chatov et pressa la
détente.
-La détonation ne fut pas très forte, dit-on ; en tout cas personne ne l’entendit à Skvoréchniki.




p.646 sq.
Kirilov
      - Je suis très étonné que les hommes continuent à vivre, dit Kirilov.
    -     Hum ! admettons, c’est une idée, mais…
    -     Singe ! tu t’empresses de dire « oui » pour t’emparer de moi. Tais-toi ! tu ne
          comprends rien. Si Dieu n’est pas, je suis Dieu.
    -     Pourquoi êtes-vous Dieu ?
    -     Si Dieu est, toute la volonté lui appartient et en dehors de sa volonté je ne puis rien.
          S’il n’est pas, toute la volonté m’appartient, et je dois proclamer ma propre volonté.
          Parce que c’est à moi qu’appartient toute la volonté. Est-il possible qu’il n’y ait
          personne sur toute la planète qui, après avoir tué Dieu et croyant en sa propre volonté,
          ose proclamer cette volonté sous sa forme suprême ? C’est comme si un pauvre ayant
          hérité avait peur et n’osait s’approcher du sac, se considérant trop faible pour s’en
          emparer. Je veux proclamer ma propre volonté.
    -     C’est ça, faites-le !
136                                       partition 1 –-nihilisme

   -   Tuer un autre, ce serait la forme la plus basse de la volonté ; c’est bien toi tout entier.
       Je ne suis pas toi : je veux la forme suprême , et je me tuerai.
   -   Je dois proclamer mon incrédulité, reprit Kirilov qui continuait de marcher de long en
       large. L’idée la plus haute, pour moi, c’est que Dieu n’existe pas. L’histoire tout
       entière me rend témoignage. Jusqu’ici l’homme n’a fait qu’inventer Dieu pour vivre
       sans se tuer ; voilà toute l’histoire du monde jusqu’à nos jours ! Moi seul, pour la
       première fois dans l’histoire du monde, j’ai refusé d’inventer Dieu. Que tous le
       sachent, une fois pour toutes !
   -   Enfin tu as compris ! s’écria Kirilov hors de lui. C’est donc que l’on peut comprendre,
       si même un homme comme toi a compris. Comprends-tu maintenant que le salut pour
       tous consiste à prouver à tous cette pensée ? Qui la prouvera ? Moi ! Je ne conçois pas
       comment un athée, sachant que Dieu n'existe pas, pourrait ne pas se tuer
       immédiatement. Prendre conscience de l'inexistence de Dieu et ne pas prendre
       conscience en même temps de propre divinité, c'est absurde, car autrement on doit se
       tuer. Si tu en as conscience, tu es un roi et tu ne te tueras pas, mais tu vivras dans la
       gloire. Un seul doit absolument se tuer, le premier ; sinon qui commencerait et
       prouverait ? C'est moi qui me tuerai pour commencer prouver. Je ne suis encore Dieu
       que malgré moi et suis malheureux, car je suis obligé de proclamer ma propre volonté.
       Tous les hommes sont malheureux parce qu'ils ont peur de proclamer leur volonté.
       L'homme jusqu'ici a toujours été pauvre et malheureux, parce qu'il craignait de réaliser
       la forme suprême de sa volonté ; il n'usait de cette volonté qu'en tapinois, comme un
       écolier. Je suis affreusement malheureux parce que j'ai affreusement peur. La peur est la
       malédiction de l’homme... Mais je proclamerai ma volonté ! Je suis obligé de croire que
       je ne crois pas. Je commencerai, et j’achèverai, et j'ouvrirai la porte. Et je sauverai. Cela
       seul sauvera tous les hommes et les transformera physiquement dès la génération
       suivante ; car tant que l'homme demeurera dans son état physique actuel - j'y ai beauco-
       up réfléchi - il lui sera absolument impossible de se passer de l'ancien Dieu. J'ai cherché
       pendant trois ans l’attribut de ma divinité et je l'ai trouvé : l'attribut de la divinité, c'est
       ma libre volonté ! C'est tout ! c'est grâce à ma volonté que je peux manifester sous sa
       forme suprême mon insubordination et ma liberté nouvelle, ma liberté terrible. Car elle
       est terrible. Je me tue pour prouver mon insubordination et ma liberté nouvelle. »
137                                          partition 1 –-nihilisme

                                     IV. SAVINKOV- Le cheval blême




-quand je pense au gouverneur général, je ne ressens ni haine ni courroux. Ni pitié non plus. Il
m’est indifférent. Mais je veux sa mort. Je le sais : il est nécessaire de le tuer. Nécessaire pour la
terreur et la révolution. Je sais que les gros poissons mangent les petits, je ne crois pas aux
paroles. Si je le pouvais, je tuerais tous les chefs et tous les dirigeants. Je ne veux pas être
esclave. Je ne veux pas qu’il y ait des esclaves. On dit qu’il est interdit de tuer.
-je ne sais pas pourquoi il est interdit de tuer. On dit encore qu’on peut tuer un ministre, mais pas
un révolutionnaire. On dit aussi le contraire. (38)


-je suis habitué à la clandestinité, à la solitude. Je ne veux pas connaître l’avenir. Je m’efforce
d’oublier le passé . Je n’ai ni patrie, ni famille, ni nom. Je me dis :


                Un grand sommeil noir
                Tombe sur ma vie :
                Dormez, tout espoir,
                Dormez, toute envie


                Je ne vois plus rien,
                Je perds la mémoire
                Du mal et du bien
                Ô la triste histoire !


                Je suis un berceau,
                Qu’une main balance
                Au creux d’un caveau :
                Silence, silence !


-je le sais : si hier nous avons tué, nous tuerons aujourd’hui, et nous tuerons inéluctablement
demain.
-« le troisième ange versa sa coupe dans les fleuves et dans les sources d’eaux. Et ils devinrent
du sang. »
-et ni l’eau ni le feu n’effacent le sang.
138                                         partition 1 –-nihilisme

-au nom de quoi vais-je tuer ? Au nom de la terreur, pour la révolution ? Au nom du sang, pour
le sang ?(43)


ŕje ne sais pas pourquoi je m’engage dans le terrorisme, mais je sais pourquoi beaucoup y vont.
Heinrich est convaincu que c’est nécessaire pour la victoire du socialisme. Fiodor, sa femme a
été tuée ; Erna dit qu’elle a honte de vivre, et, toi, Vania…
ŕas-tu jamais pensé au Christ ?
ŕà qui ?
ŕau Christ ? au Dieu-homme… comment vivre, comment croire, as-tu pensé à cela ? Je lis
souvent l’Evangile ; il n’y a que deux voies, deux voies seulement. L’une : le « tout est permis ».
Si Dieu n’existe pas, tout est permis. Tu comprends ça : tout est permis. Il suffit d’oser, d’être
prêt à tout. Car si Dieu n’existe pas, il n’y a pas d’amour, donc il n’y a rien. Et il y a l’autre voie,
celle du Christ : si tu aimes, si tu aimes véritablement, alors il est possible de tuer.
ŕil est toujours possible de tuer.
ŕnon pas toujours. Tuer est un péché ; mais il n’y a pas de plus grand amour que de donner son
âme pour ses amis. Pas sa vie, donner son âme. Comprends ça : il faut prendre sur soi le supplice
de la croix ; il faut être résolu à tout par amour, pour l’amour. Oui, par amour et pour l’amour ;
les deux à la fois, sinon tout est permis. Pourquoi je vis ? Pour l’heure de ma mort ? « Seigneur,
donne-moi la mort au nom de l’amour. Peut-on prier quand on va aller tuer, et une fois qu’on a
tué ? Il y a peu d’amour en moi ; ma croix est lourde. Je vais tuer et mon âme est triste. Mais je
ne peux pas ne pas tuer, car j’aime. (45)


ŕtu parles comme un curé.
ŕça ne me dérange pas.         Mais réponds : peut-on vivre sans amour ?
ŕbien sûr.
ŕcomment ça ? comment ?
ŕen se foutant du monde entier.
ŕtu plaisantes.
ŕnon. Je ne plaisante pas.
ŕje te plains.


-le sang lave le sang ? (82)
139                                       partition 1 –-nihilisme

ŕvous vivez pour le sang. Mettons que ce soit nécessaire, mais vous, pourquoi vivez-vous pour
le sang ?
ŕje ne sais pas.
ŕvous ne savez pas ?
ŕnon.
ŕc’est votre loi ? Il le faut : voilà ce que vous vous êtes dit ?
ŕnon. J’ai dit : je le veux. (84)


-ces jours-ci, j’ai comme la fièvre. Une seule chose occupe ma volonté : le désir de tuer. (87)


-comme je serai heureux et fier. Oui, la vie me paraît un songe. C’est comme si j’étais né pour
mourir et tuer. (97)


ŕtu ne tueras pas ?
ŕsi. Tu tueras.
ŕtue pour qu’on ne tue plus. Tue pour que les hommes vivent selon Dieu et que l’amour
sanctifie le monde. (101)


-« Lance ta faucille, et moissonne ; car l’heure de moissonner est venue. » (Apocalypse, 14,15)
L’heure de moissonner ceux qui ne sont pas avec nous. (124)


-et si nous pénétrons dans le palais ? il nous faut une ceinture de dynamite, cuirasse invisible,
entrer dans le porche puis savoir se faire sauter. (138)


ŕfaire sauter tout le palais ? Comment peux-tu prendre ça sur toi ? Qui te l’a permis ?
ŕmoi. C’est moi qui me le permets.
ŕtoi ?
ŕoui, moi.
ŕmais, les enfants…
ŕpeu importe.
ŕet le Christ ?
ŕqu’est-ce que le Christ vient faire ?
ŕ« Je suis venu au n om de mon Père, et vous ne me recevez pas ; si un autre vient en son
propre nom, vous le recevrez » (Jean, 5,43)
140                                      partition 1 –-nihilisme

ŕdes citations ! pour quoi faire ?
ŕoui, pour quoi faire ?
(un silence)
ŕD’accord. Nous l’attendrons dans la rue. Tu penses peut-être que c’est à cause des citations ?
ŕnon. Non.
ŕJ’ai pensé qu’il y aurait moins de risques. (141)


-je ne crois pas au paradis sur terre. Je ne crois pas au paradis au ciel. Je ne veux pas être un
esclave, même un esclave libre. Ma vie est un combat. Je ne peux pas ne pas lutter. Au nom de
quoi je lutte ? Je ne le sais pas. Je le veux ainsi. Je ne mets pas d’eau dans mon vin. (179)
141   partition1– mathsgéné




          VI- maths géné
142                              partition1-maths géné



                                        LAUTRÉAMONT
                                     MALDOROR-CHANT II


O mathématiques sévères, je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos savantes leçons,
plus douces que le miel, filtrèrent dans mon cœur, comme une onde rafraîchissante.
J'aspirais instinctivement, dès le berceau, à boire à votre source, plus ancienne que le
soleil, et je continue encore de fouler le parvis sacré de votre temple solennel, moi, le
plus fidèle de vos initiés. Il y avait du vague dans mon esprit, un je ne sais quoi épais
comme de la fumée ; mais, je sus franchir religieusement les degrés qui mènent à votre
autel, et vous avez chassé ce voile obscur, comme le vent chasse le damier. Vous avez
mis, à la place, une froideur excessive, une prudence consommée et une logique
implacable. À l'aide de votre lait fortifiant, mon intelligence s'est rapidement
développée, et a pris des proportions immenses, au milieu de cette clarté ravissante dont
vous faites présent, avec prodigalité, à ceux qui vous aiment d'un sincère amour.
Arithmétique ! algèbre ! géométrie ! trinité grandiose ! triangle lumineux ! Celui qui ne
vous a pas connues est un insensé ! II mériterait l’épreuve des plus grands supplices ;
car, il y a du mépris aveugle dans son insouciance ignorante ; mais, celui qui vous
connaît et vous apprécie ne veut plus rien des biens de la terre ; se contente de vos
jouissances magiques ; et, porté sur vos ailes sombres, ne désire plus que de s'élever,
d'un vol léger, en construisant une hélice ascendante, vers la voûte sphérique des cieux.
La terre ne lui montre que des illusions et des fantasmagories morales ; mais vous, ô
mathématiques concises, par l'enchaînement rigoureux de vos propositions tenaces et la
constance de vos lois de fer, vous faites luire, aux yeux éblouis, un reflet puissant de
cette vérité suprême dont on remarque l'empreinte dans l'ordre de l'univers. Mais, l'ordre
qui vous entoure, représenté surtout par la régularité parfaite du carré, l’ami de
Pythagore, est encore plus grand ; car, le Tout-Puissant s'est révélé complètement, lui et
ses attributs, dans ce travail mémorable qui consista à faire sortir, des entrailles du
chaos, vos trésors de théorèmes et vos magnifiques splendeurs. Aux époques antiques et
dans temps modernes, plus d'une grande imagination humaine vit son génie, épouvanté,
à la contemplation de vos figures symboliques tracées sur le papier brûlant, comme
autant de signes mystérieux, vivants d'une haleine latente, que ne comprend pas le
vulgaire profane et qui n'étaient que la révélation éclatante d’axiomes et d'hyéroglyphes
éternels, qui ont existé avant l'univers et qui se maintiendront après lui. Elle se
143                               partition1-maths géné



demande, penchée vers le précipice d'un point d’interrogation fatal, comment se fait-il
que les mathématiques contiennent tant d'imposante grandeur et tant de vérité
incontestable, tandis que, si elle les compare à l'homme, elle ne trouve en ce dernier que
faux orgueil et mensonge. Alors, cet esprit supérieur, attristé, auquel la familiarité noble
de vos conseils fait sentir davantage la petitesse de l'humanité et son incomparable folie,
plonge sa tête, blanchie, sur une main décharnée et reste absorbé dans des méditations
surnaturelles. Il incline ses genoux devant vous, et sa vénération rend hommage à votre
visage divin, comme à la propre image du Tout-Puissant. Pendant mon enfance, vous
m'apparûtes, une nuit de mai, aux rayons la lune, sur une prairie verdoyante, aux bords
d'un ruisseau limpide, toutes les trois égales en grâce et en pudeur, toutes les trois
pleines de majesté comme des reines. Vous fîtes quelques pas vers moi, avec votre
longue robe, flottante comme une vapeur, et vous m'attirâtes vers vos fières mamelles,
comme un fils béni. Alors, j'accourus avec empressement, mes mains crispées sur votre
blanche gorge. Je me suis nourri, avec reconnaissance, de votre manne féconde j'ai senti
que l'humanité grandissait en moi, et devenait meilleure. Depuis ce temps, ô déesses
rivales, je vous ai pas abandonnées. Depuis ce temps, que de projets énergiques, que de
sympathies, que je croyais avoir gravées sur les pages de mon cœur, comme sur marbre,
n'ont-elles pas effacé lentement, de ma raison désabusée, leurs lignes configuratives,
comme l’aube naissante efface les ombres de la nuit ! Depuis ce temps, j'ai vu la mort,
dans l'intention, visible à l’œil nu, de peupler les tombeaux, ravager les champ de
bataille, engraissés par le sang humain, et faire pousser des fleurs matinales par-dessus
les funèbres ossements. Depuis ce temps, j'ai assisté aux révolutions de notre globe ; les
tremblements de terre, les volcans, avec leur lave embrasée, le simoun du désert et les
naufrage de la tempête ont eu ma présence pour spectateur impassible. Depuis ce temps,
j'ai vu plusieurs générations humaines élever, le matin, ses ailes et ses yeux vers
l'espace, avec la joie inexpériente de la chrysalide qui salue sa dernière métamorphose,
et mourir, le soir avant le coucher du soleil, la tête courbée, comme des fleurs fanées
que balance le sifflement plaintif du vent. Mais, vous, vous restez toujours les mêmes.
Aucun changement, aucun air empesté n'effleure les rocs escarpés et les vallées
immenses de votre identité. Vos pyramides modestes dureront davantage que les
pyramides d'Égypte, fourmilières élevées par la stupidité et l'esclavage. La fin des
siècles verra encore, debout sur les ruines des temps, vos chiffres cabalistiques, vos
équations laconiques et vos lignes sculpturales siéger à a droite vengeresse du Tout-
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Puissant, tandis que les étoiles s'enfonceront, avec désespoir, comme des trombes, dans
l'éternité d'une nuit horrible et universelle, et que l'humanité, grimaçante, songera à faire
ses comptes avec le jugement dernier. Merci, pour les services innombrables que vous
m'avez rendus. Merci pour les qualités étrangères dont vous avez enrichi mon
intelligence. Sans vous, dans ma lutte contre l'homme, j'aurai peut-être été vaincu. Sans
vous, il m’aurait fait rouler dans le sable et embrasser la poussière de ses pieds. Sans
vous, avec une griffe perfide il aurait labouré ma chair et mes os. Mais, je me suis tenu
sur mes gardes, comme un athlète expérimenté.
Vous me donnâtes la froideur qui surgit de vos conceptions, exemptes de passion. Je
m'en servis pour rejeter avec dédain les jouissances éphémères de mon court voyage et
pour renvoyer de ma porte les offres sympathiques, mais trompeuses, de mes
semblables. Vous me donnâtes la prudence opiniâtre qu'on qu’on déchiffre à chaque pas
dans vos méthodes admirables de l’analyse, de la synthèse et de la déduction. Je m'en
servis pour dérouter les ruses pernicieuses de mon ennemi mortel, pour l'attaquer, à mon
tour, avec adresse et plonger, dans les viscères de l’homme, un poignard aigu qui restera
à jamais enfoncé dans son corps ; car, c’est une blessure dont il ne se relèvera pas. Vous
me donnâtes la logique, qui est comme l'âme elle-même de vos enseignements, pleins
de sagesse ; avec ses syllogismes, dont le labyrinthe compliqué n'en est n’en est que
plus compréhensible, mon intelligence sentit s’accroître du double ses forces
audacieuses. A l'aide de cet auxiliaire terrible, je découvris, dans l'humanité, en nageant
vers les bas-fonds, en face de l'écueil de la haine, la méchanceté noire et hideuse, qui
croupissait au milieu de miasmes délétères, en s'admirant le nombril. Le premier, je
découvris, dans les ténèbres de ses entrailles, ce vice néfaste, le mal ! supérieur en lui au
bien. Avec cette arme empoisonnée que vous me prêtâtes, je fis descendre, de son
piédestal, construit par la lâcheté de l'homme, le Créateur lui-même ! Il grinça des dents
et subit cette injure ignominieuse ; car, il avait pour adversaire quelqu'un de plus fort
que lui. Mais, je le laisserai de côté, comme un paquet de ficelles, afin d’abaisser mon
vol... Le penseur Descartes faisait, une fois, cette réflexion que rien de solide n'avait été
bâti sur vous. C'était une manière ingénieuse de faire que le premier venu ne pouvait pas
sur le coup découvrir votre valeur inestimable. En effet, quoi de plus solide que les trois
qualité principales déjà nommées qui s'élèvent, entrelacées comme une couronne
unique, sur le sommet auguste de votre architecture colossale ? Monument qui grandit
sans cesse de découvertes quotidiennes, dans vos mines de diamant et d'explorations
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scientifiques, dans vos superbes domaines. O mathématiques saintes, puissiez-vous par
votre commerce perpétuel, consoler le reste de mes jours de la méchanceté de l'homme
et de l’injustice du Grand-Tout !
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                                       L’HOMME MATHÉMATIQUE
                                       ROBERT MUSIL
                                        (avril-juin 1913)


-Entre les nombreuses sottises que fait dire sur les mathématiques l'ignorance de leur
vraie nature, il en est une qui consiste à qualifier les grands capitaines de
« mathématiciens du champ de bataille ». En fait, si l'on veut éviter la catastrophe, il ne
faut pas que leurs calculs logiques dépassent l'innocente simplicité des quatre
opérations. La soudaine nécessité d'une déduction aussi modérément subtile et
complexe que la résolution d'une équation différentielle simple Coûterait la vie à des
milliers d'hommes.
-Ce n'est pas attaquer la stratégie, c'est défendre la singularité des mathématiques. On
dit qu'elles représentent pour la pensée le maximum d'économie, et sans doute est-ce
exact. Mais le fait même de penser est une affaire obscure et problématique. C'est
devenu depuis longtemps (quand même ç'aurait été d'abord une simple épargne
biologique) une complexe passion d'épargner qui ne se soucie pas plus de l'ajournement
du résultat que l'avare de sa pauvreté lentement, voluptueusement, convertie en son con-
traire.
-Les mathématiques permettent, dans des conditions favorables, de mener à terme en
quelques instants une opération telle que l’addition d'une série infinie, que l'on serait
incapable de jamais achever autrement. Elles peuvent déjà effectuer à la machine de
complexes calculs logarithmiques, et jusqu'à des intégrations ; le travail du calculateur
moderne se borne à disposer les données du problème et à tourner une manivelle ou à
presser un bouton. Ainsi un simple assistant est-il capable d'expédier des problèmes que
Son professeur, voilà deux cents ans seulement, n'eût pu résoudre sans consulter
Newton à Londres ou Leibniz à Hanovre. Et même pour les problèmes que la machine
est encore incapable de résoudre (naturellement beaucoup plus nombreux), on peut
considérer les mathématiques comme un appareil intellectuel idéal dont le but, et le
succès, sont de prévoir, à partir des principes, tous les cas possibles.
147                                partition1-maths géné



-C'est le triomphe de l'organisation rationnelle. Aux grands chemins de la raison,
menacés d'intempéries et de brigands, se sont substituées des lignes de wagons-lits. Du
point de vue de la théorie de la connaissance, voilà, sans nul doute, une économie.
-On s'est demandé quelle proportion de ces cas possibles servait réellement. On a
calculé quelles sommes de vies humaines, d'argent, de fatigues, d'ambitions ont été
dépensées dans l'histoire de cet énorme système d'épargne, combien y sont encore
investies et doivent l'être, ne fût-ce que pour ne pas en perdre l'acquis ; et l'on a tenté de
les mettre en balance avec le profit retiré. Là encore, cet appareil certes compliqué,
encombrant, s'est révélé économique, et proprement incomparable. Notre civilisation
tout entière lui doit l'existence, et nous ne saurions par quel autre moyen le remplacer ;
il satisfait pleinement les besoins auxquels il répond, et la générosité de son
fonctionnement à vide est l'un de ces faits uniques qui échappent à la critique.
-Il faut donc détourner son regard des profits extrinsèques, l'appliquer, à l'intérieur
même des mathématiques, à la répartition des éléments restés inutilisés, pour découvrir
l'autre visage, le vrai visage de cette science. Alors, rien moins qu'efficace, elle se révèle
de nature dispendieuse et passionnelle. L'homme moyen n'en utilise guère plus que ce
que l'École primaire lui a appris ; l'ingénieur, juste ce qu'il faut pour se retrouver dans
les colonnes de formules des manuels techniques, c'est-à-dire pas grand-chose ; le
physicien lui-même, d'ordinaire, travaille avec des moyens mathématiques relativement
peu différenciés. Lui en faut-il davantage, il se trouve réduit le plus souvent à lui-même,
les mathématiciens n'ayant que peu de goût pour ce genre d'adaptation. Voilà comment,
dans de nombreux domaines de cette science (domaines d'une importance pratique
incontestable), les spécialistes se trouvent être des non-mathématiciens. Mais, tout à
côté, s'étendent d'immenses domaines qui n'ont d'existence que pour le mathématicien ;
comme un immense réseau nerveux autour des points d'attache de quelques rares
muscles. C'est quelque part là-dedans que le mathématicien isolé travaille : ses fenêtres
ne donnent pas sur l'extérieur, mais sur les pièces voisines. C'est un spécialiste: on ne
saurait concevoir de génie qui soit encore en mesure de dominer l'ensemble. Sans doute
pense-t-il que son travail finira bien par rapporter un jour un avantage exploitable, mais
ce n'est pas cela qui le stimule ; il est au service de la vérité, c'est-à-dire de son destin à
lui, non de la fin de ce destin. Le résultat pratique de son activité serait-il un miracle
d'économie, ce qui l'habite, c'est la prodigalité et la passion.
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-Les mathématiques sont aujourd'hui une des dernières témérités somptuaires de la
raison pure. Sans doute de nombreux philologues exercent-ils aussi une activité dont
eux-mêmes ne voient pas le profit, pour ne rien dire des philatélistes et des collection-
neurs de cravates. Mais ce sont là d'innocentes manies qui se déploient fort loin des
affaires sérieuses. alors que les mathématiques y font pénétrer, au contraire, quelques-
unes des aventures les plus amusantes et les plus hardies de l'existence. Un petit
exemple : pratiquement, on peut dire que nous vivons entièrement des résultats de cette
science, dont elle-même se désintéresse totalement. Notre pain se cuit, nos maisons se
bâtissent, nos voitures roulent grâce à elle. À l'exception de quelques produits manu-
facturés : meubles, vêtements, souliers et des enfants, tout nous est fourni par
l'enclenchement d'opérations mathématiques. Toute cette vie autour de nous qui court,
circule ou s'arrête non seulement est tributaire des mathématiques pour sa
compréhensibilité : elle en est effectivement le produit, elle repose dans l'infinie variété
de ses déterminations, sur elles. Les pionniers des mathématiques s'étaient fait de
certains éléments de base des représentations utilisables : d'où suivirent des déductions,
des systèmes de calcul et des résultats dont les physiciens s'emparèrent pour obtenir de
nouvelles conséquences; sur quoi vinrent les techniciens, qui se contentèrent souvent
d'ajouter à ces résultats quelques calculs supplémentaires. et les machines de faire leur
apparition. Or, quand tout cela a eu pris la plus belle forme du monde, voilà que les
mathématiciens (infatigables fouineurs théoriques) découvrirent soudain dans les
fondements mêmes de toute l'entreprise, quelque vice irrémédiable : et constatèrent en
allant au fond des choses, que l'édifice tout entier ne reposait sur rien ! Mais les
machines fonctionnaient... Nous voilà donc réduits à convenir que notre existence est
fantasmagorie pure ; nous la vivons, certes, mais uniquement en vertu d'une erreur sans
laquelle elle ne serait pas ! Nul homme, aujourd'hui, qui côtoie le fantastique de plus
près que le mathématicien.
-Ce scandale intellectuel, le mathématicien l'impute, de façon exemplaire, c'est-à-dire
avec assurance et fierté, à la nature diaboliquement dangereuse de son intelligence. Je
pourrais citer d'autres exemples, tel l'acharnement que les physiciens ont mis
quelquefois à nier la réalité de l'espace et du temps. Et cela, non pas du tout en l'air,
comme il arrive aux philosophes (que l'on excuse aussitôt sur leur profession), mais en
s'appuyant sur des raisons qui s'imposent soudain à vous avec l'évidence d'une
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automobile, et terriblement dignes de foi. Mais en voilà assez pour comprendre à quels
gaillards on a affaire.
-Quant à nous, depuis le siècle des Lumières, nous avons bien perdu courage. Un petit
insuccès a suffi à nous dégoûter de l'intelligence, et nous laissons le premier exalté venu
taxer de creux rationalisme la tentative d'un Diderot ou d'un d'Alembert. Nous braillons
pour le sentiment contre l'intellect, oubliant que le sentiment sans l'intellect, à de rares
exceptions près, n'est que boursouflure. Nous avons déjà si gravement corrompu notre
littérature qu'après avoir avalé coup sur coup deux romans allemands, il ne nous reste
plus qu'à vite résoudre une intégrale, pour désenfler.
-N'allez pas nous objecter que les mathématiciens, sortis de leur spécialité, sont des
êtres banals ou stupides, à qui leur logique même ne sert de rien, C'est que leur logique
n'y a plus sa place, et qu’ils font dans leur domaine ce que nous devrions faire dans le
nôtre. Telle est la leçon considérable, exemplaire, de leur existence : ils sont une image
du futur représentant de l'esprit.
      -Pour peu que ce sérieux ait percé sous les plaisanteries que l'on s’est permises ici
à leur propos, les conclusions suivantes ne paraîtront pas trop inattendues. On se plaint
qu'il n'y ait pas de culture de notre époque. Cela peut être entendu diversement ; en fait,
la culture a toujours été une unité qu'assurait soit la religion, soit la société, soit encore
l'art. Nous sommes devenus trop nombreux pour une société ; trop nombreux aussi pour
une religion (fait que l'on ne peut ici qu'énoncer, non prouver). Et quant à l'art, l'époque
où nous vivons est la première qui ne puisse aimer ses artistes. Il n'empêche que cette
même époque non seulement voit en activité des énergies intellectuelles telles qu'il n'en
fut jamais, mais encore connaît une harmonie et une unité de l'esprit jusqu'ici
insoupçonnées. Prétendre que tout cela ne concerne qu'un savoir limité serait stupide :
depuis longtemps déjà, le vrai but, c'est la pensée, avec ses exigences de profondeur, de
hardiesse, de nouveauté, se borne-t-elle pour le moment au domaine exclusivement
rationnel et scientifique. Mais elle s'étend peu à peu ; quand elle aura gagné le
sentiment, elle méritera le nom d'esprit. Aux écrivains de franchir ce pas. Pour ce faire,
ils n'ont pas à apprendre une quelconque méthode (psychologique, juste ciel ! ou autre) ;
seulement à s'imposer des exigences. Au lieu de cela, ils se contentent de considérer
leur situation avec perplexité, et se consolent en blasphémant. Et si les contemporains
ne peuvent pas davantage, par eux-mêmes, transposer dans l'humain leur niveau de
pensée, ils n'en sont pas moins sensibles à ce qui demeure là au-dessous de leur niveau.
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                    ENQUÊTE SUR LES MÉTHODES DE TRAVAIL
                                DES MATHÉMATICIENS
                                  (Clarapède & Flournoy)


  L’Enseignement Mathématique, tome IV (1902)
  et tome VI (1904)


remarqué si ces alternances présentent une périodicité régulière et, dans ce 1) À quelle
époque, d'après vos souvenirs, et dans quelles circonstances, le goût des mathématiques
s'est-il emparé de vous? Le goût des sciences mathématiques est-il héréditaire chez vous ?
Avez-vous dans votre ascendance, ou il y a-t-il parmi les autres membres de votre famille
(frères et sœurs, oncles, cousines, etc.) des personnes spécialement douées au point de vue
mathématique ? Leur exemple ou leur influence personnelle ont-ils été pour quelque chose
dans votre inclination du côté des mathématiques?
  2) Quelles sont les branches de la science mathématique vers lesquelles vous vous êtes
senti plus particulièrement attiré ?
3) Etes-vous plutôt attiré par l'intérêt de la science mathématique en elle-même, ou par les
applications de cette science aux phénomènes de la nature ?
4) Avez-vous conservé un souvenir précis de votre manière de travailler lorsque vous
poursuiviez vos études, alors que le but était plutôt de s'assimiler les richesses d'autrui qU3
de vous livrer à des recherches personnelles ? Avez-vous sur ce point quelques
renseignements intéressants à fournir ?
5) Une fois les mathématiques usuelles (correspondant par exemple au programme de la
licence mathématique ou de l'agrégation ou de deux licences) terminées, dans quel sens
avez-vous cru devoir orienter vos études ? Avez-vous d'abord cherché à acquérir une
instruction générale très étendue sur plusieurs points de la science avant de produire ou de
publier quelque chose de sérieux ? Avez-vous au contraire cherché à approfondir un point
particulier en n'étudiant à peu près que ce qui était indispensable dans ce but; et n'est-ce
qu'ensuite que vous vous êtes étendu peu à peu ? Et si vous avez employé d'autres
méthodes, pouvez-vous les indiquer sommairement ? Quelle est celle que vous préférez ?
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6) Avez-vous cherché à vous rendre compte de la genèse des vérités découvertes par vous
auxquelles vous attachez le plus de prix ?
7) Quel est, selon vous, la part du hasard ou de l'inspiration dans les découvertes
mathématiques ? Cette part est-elle aussi grande qu'elle le parait ?
8) Avez-vous remarqué parfois que des découvertes ou des solutions, sur un sujet
complètement étranger à vos recherches du moment, vous aient apparu, alors qu'elles
correspondaient à des recherches antérieures infructueuses ?
Vous arrive-t-il de calculer ou de résoudre des problèmes en rêve ? Ou de voir surgir toutes
prêtes, en vous réveillant le matin, des solutions ou découvertes soit complètement
inattendues, soit vainement poursuivies la veille ou les jours précédents ?
9) Estimez-vous que vos principales découvertes aient été le résultat d'un travail voulu,
dirigé dans un sens précis, ou bien se soient présentées à votre esprit spontanément pour
ainsi dire ?
10) Lorsque vous avez obtenu un résultat sur un sujet que vous poursuivez en vue de
publier vos recherches, rédigez-vous immédiatement la partie de votre travail
correspondante ? Au contraire, accumulez-vous vos résultats sous forme de simples notes
pour n'aborder la rédaction que sur un ensemble important ?
11) D'une manière générale, quelle est la part d'importance que vous attribuez aux lectures
en matière de recherche mathématique ? Quel conseil donneriez-vous à ce sujet à un jeune
mathématicien pourvu de l'instruction classique habituelle?
  12) Avant d'entamer un travail, cherchez-vous tout d'abord à vous assimiler les travaux
qui ont été produits sur le même sujet ?
13) Préférez-vous au contraire laisser à votre esprit son entière liberté, sauf à vérifier
ensuite, par des lectures sur le sujet, la part qui vous est personnelle dans les résultats que
vous avez obtenu ?
14) Quand vous abordez une question, cherchez-vous à étudier de suite d'une façon aussi
générale que possible les problèmes plus ou moins précis que vous posez ? Préférez-vous
habituellement traiter d'abord des cas particuliers, ou un cas étendu, pour généraliser
ensuite progressivement ?
  15) Faites-vous une distinction, au point de vue de la méthode, entre le travail
d'invention et celui de rédaction?
  16) Vos habitudes de travail, depuis vos études terminées, vous semblent-elles avoir été
sensiblement les mêmes ?
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17) Dans vos principales recherches, avez-vous poursuivi constamment votre but, sans
discontinuité, ou bien avez-vous abandonné le sujet à certains moments pour y revenir plus
tard ?
  Si vous avez pratiqué les deux méthodes, de laquelle, en général, vous êtes-vous le
mieux trouvé ?
18) Quel est, d'après vous, le temps minimum qu'un mathématicien ayant d'autres
occupations journalières doit consacrer dans sa journée, sa semaine et son année aux
mathématiques pour arriver à cultiver avec fruit certaines branches des mêmes mathé-
matiques ? Vaut-il mieux, quand on a le choix, d'après vous, travailler tous les jours un
peu, une heure par exemple au minimum?
19 a) Quelles sont vos distractions ou occupations favorites, ou vos goûts dominants, en
dehors de l'étude des mathématiques ou dans vos moments de loisir ?
19 b) Les occupations ou distractions artistiques, littéraires, la musique et la poésie en
particulier, vous semblent-elles de nature à détourner de l'invention mathématique, ou bien
la favorisent-elles par le repos qu'elles procurent à l'esprit momentanément ?
19 c) Vous sentez-vous attiré par les questions d'ordre métaphysique, éthique ou religieux,
ou au contraire celles-ci vous répugnent-elles ?
20) Si vous avez des occupations professionnelles absorbantes, comment vous appliquez-
vous à les concilier avec vos travaux personnels ?
21) Quels conseils, en résumé, donneriez-vous : a) à un jeune homme poursuivant ses
études mathématiques ; b) à un jeune mathématicien ayant achevé ses études ordinaires et
désireux de poursuivre une carrière scientifique ?


QUESTIONS PARTICULIÈRES RELATIVES
AU MODE DE VIE DU MATHÉATICIEN


22) Croyez-vous utile au mathématicien d'observer quelques règles particulières de
l'hygiène : régime, heure des repas, intervalles à observer ?
23) Quelle durée normale quotidienne de sommeil vous semble nécessaire?
24) Le travail du mathématicien dans une journée doit-il être coupé, selon vous, par
d'autres occupations ou par des exercices physiques proportionnés à l'âge et aux forces de
chacun ?
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25 a) Faut-il au contraire persévérer dans sa tâche la journée entière, sans se laisser
détourner par rien, sauf à prendre ensuite des journées entières de repos ?
25 b) Avez-vous des phases marquées d'excitation et d'entrain, puis de dépression et
d'incapacité de travail ?
25 c) Avez-vous cas, quel est approximativement le nombre des jours de la phase d'activité
et de la phase d'inertie ?
25 d) Les circonstances ambiantes physiques et météorologiques (température, lumière ou
obscurité, saisons, etc.) ont-elles une influence appréciable sur vos facultés de travail ?
26) Quels exercices physiques pratiquez-vous ou avez-vous pratiqués comme diversion
aux travaux intellectuels ? Auxquels donnez-vous la préférence ?
27) Donnez-vous la préférence au travail du matin ou à celui du soir?
28) Les périodes de vacances, si vous en prenez, sont-elles utilisées par vous à des travaux
mathématiques (et dans quelle mesure) ou bien consacrées entièrement à la distraction ou
au repos ?


OBSERVATIONS FINALES
Il y aurait naturellement une foule d’autres détails qu’il serait utile de connaître par
enquête :
29    a) Si l’on travaille plus facilement debout, assis ou étendu ;
b)            à la planche noire ou sur le papier ;
c)             à quel point on est distrait par les bruits extérieurs ;
d)            si l’on peut poursuivre un problème en promenade, en chemin de fer ;
e)            de l’influence des excitants ou des calmants : tabac, café, alcool, etc., sur la
quantité ou la qualité du travail.
30) Au point de vue psychologique, il serait très intéressant de savoir de quelles images
internes, de quelle forme de « parole intérieure » se servent les mathématiciens ; si elles
sont motrices auditives, visuelles ou mixtes, suivant le sujet dont ils s'occupent.


Si quelques personnes ayant connu d'assez près des mathématiciens disparus aujourd'hui
étaient à même de fournir des indications les concernant sur une partie des questions qui
précèdent, nous leur demandons instamment de vouloir bien le faire. Elles apporteraient
ainsi une contribution importante et utile à l'histoire de la science mathématique et de ses
développements.
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AJOUTÉ PAR JACQUES HADAMARD
Il serait utile d’ajouter à la question 30 les questions suivantes :
31 a) Dans la pensée de recherche en particulier, les images mentales ou les mots internes
se présentent-ils dans la pleine conscience ou dans la conscience marginale (telle qu'elle a
été définie dans le livre de Wallas, Art of Thought, pp. 51 et 95 ou sous le nom
d’« antichambre de la conscience » par Galton, dans Inquiries into Human Faculty, p. 203
de l'édition de 1883 et p. 146 de l'édition de 1910) ?
31 b) Même question concernant les raisonnements que ces images ou mots mentaux
peuvent symboliser (1).




(1) Quelques mathématiciens seulement ont répondu aux questions (31 a) et (31- b), en
particulier en ce qui concerne les arguments topologiques tels que la démonstration du
théorème de Jordan.
Pour tous, sans aucune exception, c'est l'aspect géométrique du raisonnement qui apparaît
directement dans la pleine conscience. Un ou deux d'entre eux sentent immédiatement la
possibilité d'arithmétiser n'importe quel chaînon de ce raisonnement et sont même capables
de trouver cette arithmétisation (de sorte qu'elle doit être présente dans leur conscience
marginale) ; pour d'autres, cela demanderait un effort plus ou moins grand.
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                                     PIERPONT (1899)


The mathematician of today, trained in the school of Weierstrass, is fond of speaking of his
science as « die absolut klare Wissenschaft » (the absolutely clear science). Any attempts
to drag in metaphysical speculations are resented with indignant energy. With almost
painful emotions, he looks back at the sorry mixture of metaphysics and mathematics
which was so common in the last century and at the beginning of this. The analysis of
today is indeed a transparent science built up on the simple notion of number, its truths are
the most solidly established in the whole range of human knowledge. It is, however, not to
be overlooked that the price paid for this clearness is appalling ; it is total separation from
the world of our sense. (p.406)




                                            POINCARÉ




science et méthode
-Tolstoï explique quelque part pourquoi « la science pour la science » est à ses yeux une
conception absurde. Nous ne pouvons connaître tous les faits, puisque leur nombre est
pratiquement infini. Il faut choisir ; dès lors, pouvons-nous régler ce choix sur le simple
caprice de notre curiosité ; ne vaut-il pas mieux nous laisser guider par l’utilité, par nos
besoins pratiques et surtout moraux ; n’avons-nous pas mieux à faire que de compter le
nombre des coccinelles qui existent sur notre planète ?


-il suffit d'ouvrir des yeux pour voir que les conquêtes de l'industrie qui ont enrichi tant
d'hommes pratiques n'auraient jamais vu le jour si ces hommes pratiques avaient seuls
existé, et s'ils n'avaient été devancés par des fous désintéressés qui sont morts pauvres, qui
ne pensaient jamais à l'utile, et qui pourtant avaient un autre guide que leur caprice. p. 9.
-c'est que, comme l'a dit Mach, ces fous ont économisé a leurs successeurs la peine de
penser.
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-le savant n'étudie pas la nature parce que cela est utile ; il l'étudie parce qu'il y prend
plaisir et il y prend plaisir parce qu'elle est belle. Si la nature n'était pas belle, elle ne
vaudrait pas la peine d'être connue, la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue. p. 15
-je ne parle pas ici, bien entendu, de cette beauté qui frappe les sens, de la beauté des
qualités et des apparences ; non que j'en fasse fi, loin de là, mais elle n'a rien à faire avec la
science ; je veux parler de cette beauté plus intime qui vient de l'ordre harmonieux des
parties, et qu'une intelligence pure peut saisir. ...
-la beauté intellectuelle se suffit à elle-même et c'est pour elle, plus peut-être que pour le
bien futur de l'humanité, que le savant se condamne à de longs et pénibles travaux. p. 15
-le célèbre philosophe viennois Mach a dit que le rôle de la Science est de produire
l'économie de pensée, de même que la machine produit l'économie d'effort. Et cela est très
juste. p. 23
-le sentiment de l'élégance mathématique n'est autre chose que la satisfaction due à je ne
sais quelle adaptation entre la solution que l'on vient de découvrir et les besoins de notre
esprit, et c'est à cause de cette adaptation même que cette solution peut être pour nous un
instrument. Cette satisfaction esthétique est par suite liée à l'économie de pensée. p. 26
-les mathématiciens attachent une grande importance à l'élégance de leurs méthodes et de
leurs résultats; ce n'est pas là du pur dilettantisme. Qu'est-ce qui nous donne en effet dans
une solution, dans une démonstration, le sentiment de l'élégance? C'est l'harmonie des
diverses parties, leur symétrie, leur heureux balancement; c'est en un mot tout ce qui y met
de l'ordre, tout ce qui leur donne de l'unité, ce qui nous permet par conséquent d'y voir clair
et d'en comprendre l'ensemble en même temps que les détails. p. 25
-il serait vain de chercher à remplacer par un procédé mécanique quelconque la libre
initiative du mathématicien. Pour obtenir un résultat qui ait une valeur réelle, il ne suffit
pas de moudre des calculs ou d'avoir une machine à mettre les choses en ordre ; ce n’est
pas seulement l'ordre, c'est l'ordre inattendu qui vaut quelque chose. La machine peut
mordre sur le fait brut, l'âme du fait lui échappera toujours. p. 27.
-la mathématique est l'art de donner le même nom à des choses différentes. Il convient que
ces choses, différentes par la matière, soient semblables par la forme, qu'elles puissent pour
ainsi dire se couler dans le même moule. Quand le langage a été bien choisi, on est tout
étonné de voir que toutes les démonstrations, faites pour un objet connu, s'appliquent
immédiatement à beaucoup d'objets nouveaux; on n'a rien à y changer, pas même les mots,
puisque les noms sont devenus les mêmes. p. 29
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(L'Invention mathématique)




-L'Invention mathématique inspire le plus vif intérêt au psychologue. C'est l'acte dans
lequel l'esprit humain semble le moins emprunter au monde extérieur, où il n'agit ou ne
paraît agir que par lui-même et sur lui-même, de sorte qu'en étudiant le processus de la
pensée géométrique, c'est ce qu'il y a de plus essentiel dans l'esprit humain que nous
pouvons espérer atteindre.
-Un premier fait doit nous étonner, ou plutôt devrait nous étonner, si nous n'y étions si
habitués. Comment se fait-il qu'il y ait des gens qui ne comprennent pas les
mathématiques ? Si les mathématiques n'invoquent que les règles de la logique, celles qui
sont acceptées par tous les esprits bien faits; si leur évidence est fondée sur des principes
qui sont communs à tous les hommes et que nul ne saurait nier sans être fou, comment se
fait-il qu'il y ait tant de personnes qui y soient totalement réfractaires ?
-Que tout le monde ne soit pas capable d'invention, cela n'a rien de mystérieux. Que tout le
monde ne puisse retenir une démonstration qu'il a apprise autrefois, passe encore. Mais que
tout le monde ne puisse pas comprendre un raisonnement mathématique au moment où on
le lui expose, voilà qui paraît bien surprenant quand on y réfléchit. Et pourtant ceux qui ne
peuvent suivre ce raisonnement qu'avec peine sont en majorité: cela est incontestable.
-Et il y a plus: comment l'erreur est-elle possible en mathématiques ? Une intelligence
saine ne doit pas commettre de faute de logique, et cependant il y a des esprits très fins, qui
ne broncheront pas dans un raisonnement court tel que ceux que l'on a à faire dans les actes
ordinaires de la vie, et qui sont incapables de suivre ou de répéter sans erreur les démons-
trations des mathématiques qui sont plus longues, mais qui ne sont après tout qu'une
accumulation de petits raisonnements tout à fait analogues à ceux qu'ils font si facilement.
Est-il nécessaire d'ajouter que les bons mathématiciens eux-mêmes ne sont pas
infaillibles ?
-La réponse me semble s'imposer. Imaginons une longue série de syllogismes, et que les
conclusions des premiers servent de prémisses aux suivants : nous serons capables de saisir
chacun de ces syllogismes, et ce n'est pas dans le passage des prémisses à la conclusion
que nous risquons de nous tromper. Mais entre le moment où nous rencontrons pour la pre-
mière fois une proposition, comme conclusion d'un syllogisme, et celui où nous la
retrouvons comme prémisse d'un autre syllogisme, il se sera écoulé parfois beaucoup de
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temps, on aura déroulé de nombreux anneaux de la chaîne; il peut donc arriver qu'on l'ait
oubliée; ou, ce qui est plus grave, qu'on en ait oublié le sens. Il peut donc se faire qu'on la
remplace par une proposition un peu différente, ou que, tout en conservant le même
énoncé, on lui attribue un sens un peu différent, et c'est ainsi qu'on est exposé à l'erreur.
-Souvent le mathématicien doit se servir d'une règle : naturellement il a commencé par
démontrer cette règle; et au moment où cette démonstration était toute fraîche dans son
souvenir il en comprenait parfaitement le sens et la portée, et il ne risquait pas de l'altérer.
Mais ensuite il l'a confiée à sa mémoire et il ne l'applique plus que d'une façon mécanique;
et alors si la mémoire lui fait défaut, il peut l'appliquer tout de travers. C'est ainsi, pour
prendre un exemple simple et presque vulgaire, que nous faisons quelquefois des fautes de
calcul parce que nous avons oublié notre table de multiplication.
-À ce compte, l'aptitude spéciale aux mathématiques ne serait due qu'à une mémoire très
sûre, ou bien à une force d'attention prodigieuse. Ce serait une qualité analogue à celle du
joueur de whist, qui retient les cartes tombées; ou bien, pour nous élever d'un degré, à celle
du joueur d'échecs qui peut envisager un nombre très grand de combinaisons et les garder
dans sa mémoire. Tout bon mathématicien devrait être en même temps bon joueur d'échecs
et inversement; il devrait être également un bon calculateur numérique.
-Mais il y a des exceptions, ou plutôt je me trompe, je ne puis pas appeler cela des
exceptions, sans quoi les exceptions seraient plus nombreuses que les cas conformes à la
règle. C'est GAUSS, au contraire, qui était une exception. Quant à moi, je suis obligé de
l'avouer, je suis absolument incapable de faire une addition sans faute. Je serais également
un fort mauvais jouer d'échecs; je calculerais bien qu'en jouant de telle façon je m'expose à
tel danger; je passerais en revue beaucoup d'autres coups que je rejetterais pour d'autres
raisons, et je finirais par jouer le coup d'abord examiné, ayant oublié dans l'intervalle le
danger que j'avais prévu.
-En un mot ma mémoire n'est pas mauvaise, mais elle serait insuffisante pour faire de moi
un bon joueur d'échecs. Pourquoi donc ne me fait-elle pas défaut dans un raisonnement
mathématique difficile où la plupart des joueurs d'échecs se perdraient ? C'est évidemment
parce qu'elle est guidée par la marche générale du raisonnement.
-Une démonstration mathématique n'est pas une simple juxtaposition de syllogismes, ce
sont des syllogismes placés dans un certain ordre, et l'ordre dans lequel ces éléments sont
placés est beaucoup plus important que ne le sont ces éléments eux-mêmes.Si j'ai le
sentiment, l'intuition pour ainsi dire de cet ordre, de façon à apercevoir d'un coup d'œil
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l'ensemble du raisonnement, je ne dois plus craindre d'oublier l'un des éléments, chacun
d'eux viendra se placer de lui-même dans le cadre qui lui est préparé, et sans que j'aie à
faire aucun effort de mémoire.
-Il me semble alors, en répétant un raisonnement appris, que j'aurais pu l'inventer; ce n'est
souvent qu'une illusion ; mais, même alors, même si je ne suis pas assez fort pour créer par
moi-même, je le réinvente moi-même, à mesure que je le répète.
-On conçoit que ce sentiment, cette intuition de l'ordre mathématique, qui nous fait deviner
des harmonies et des relations cachées, ne puisse appartenir à tout le monde. Les uns ne
posséderont ni ce sentiment délicat, et difficile à définir, ni une force de mémoire et
d'attention au-dessus de l'ordinaire, et alors ils seront absolument incapables de
comprendre les mathématiques un peu élevées; c'est le plus grand nombre. D'autres
n'auront ce sentiment qu'à un faible degré, mais ils seront doués d'une mémoire peu
commune et d'une grande capacité d'attention. Ils apprendront par cœur les détails les uns
après les autres, ils pourront comprendre les mathématiques et quelquefois les appliquer,
mais ils seront hors d'état de créer. Les autres enfin posséderont à un plus ou moins haut
degré l'intuition spéciale dont je viens de parler et alors non seulement ils pourront
comprendre les mathématiques, quand même leur mémoire n'aurait rien d'extraordinaire,
mais ils pourront devenir créateurs et chercher à inventer avec plus ou moins de succès,
suivant que cette intuition est chez eux plus ou moins développée.


-Qu'est-ce, en effet, que l'invention mathématique ? Elle ne consiste pas à faire de
nouvelles combinaisons avec des êtres mathématiques déjà connus. Cela, n'importe qui
pourrait le faire, mais les combinaisons que l'on pourrait former ainsi seraient en nombre
infini, et le plus grand nombre serait absolument dépourvu d'intérêt. Inventer, cela consiste
précisément à ne pas construire les combinaisons inutiles et à construire celles qui sont
utiles et qui ne sont qu'une infime minorité. Inventer, c'est discerner, c'est choisir.
-Comment doit se faire ce choix, je l'ai expliqué ailleurs ; les faits mathématiques dignes
d'être étudiés, ce sont ceux qui, par leur analogie avec d'autres faits, sont susceptibles de
nous conduire à la connaissance d'une loi mathématique de la même façon que les faits
expérimentaux nous conduisent à la connaissance d'une loi physique. Ce sont ceux qui
nous révèlent des parentés insoupçonnées entre d'autres faits, connus depuis longtemps,
mais qu'on croyait à tort étrangers les uns aux autres.
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-Parmi les combinaisons que l'on choisira, les plus fécondes seront souvent celles qui sont
formées d'éléments empruntés à des domaines très éloignés; et je ne veux pas dire qu'il
suffise pour inventer de rapprocher des objets aussi disparates que possible; la plupart des
combinaisons qu'on formerait ainsi seraient entièrement stériles; mais quelques-unes
d'entre elles, bien rares, sont les plus fécondes de toutes.
-Inventer, je l'ai dit, c'est choisir ; mais le mot n'est peut-être pas tout à fait juste, il fait
penser à un acheteur à qui on présente un grand nombre d'échantillons et qui les examine
l'un après l'autre de façon à faire son choix. Ici les échantillons seraient tellement
nombreux qu'une vie entière ne suffirait pas pour les examiner. Ce n'est pas ainsi que les
choses se passent. Les combinaisons stériles ne se présenteront même pas à l'esprit de
l'inventeur. Dans le champ de sa conscience n'apparaîtront que les combinaisons
réellement utiles, et quelques autres qu’il rejettera, mais qui participent un peu des
caractères des combinaisons utiles.


[Voyage à Caen]


- Il est temps de pénétrer plus avant et de voir ce qui se passe dans l’âme même du
mathématicien. Pour cela, je crois que ce que j'ai de mieux à faire, c'est de rappeler des
souvenirs personnels. Seulement, je vais me circonscrire et vous raconter comment j'ai
écrit mon premier mémoire sur les fonctions fuchsiennes. Je vous demande pardon, je vais
employer quelques expressions techniques, mais elles ne doivent pas vous effrayer, vous
n'avez aucun besoin de les comprendre. Je dirai, par exemple, j'ai trouvé la démonstration
de tel théorème dans telles circonstances, ce théorème aura un nom barbare, que beaucoup
d'entre vous ne connaîtront pas, mais cela n'a aucune importance; ce qui est intéressant
pour le psychologue, ce n'est pas le théorème, ce sont les circonstances.
Depuis quinze jours, je m'efforçais de démontrer qu'il ne pouvait exister aucune fonction
analogue à ce que j'ai appelé depuis les fonctions fuchsiennes ; j'étais alors fort ignorant ;
tous les jours, je m'asseyais à ma table de travail, j'y passais une heure ou deux, j'essayais
un grand nombre de combinaisons et je n'arrivais à aucun résultat. Un soir, je pris du café
noir, contrairement à mon habitude, je ne pus m'endormir : les idées surgissaient en foule ;
je les sentais comme se heurter, jusqu'à ce que deux d'entre elles s'accrochassent, pour ainsi
dire, pour former une combinaison stable. Le matin, j'avais établi l'existence d'une classe
de fonctions fuchsiennes, celles qui dérivent de la série hypergéométrique ; je n'eus plus
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qu'à rédiger les résultats, ce qui ne me prit que quelques heures.
-Je voulus ensuite représenter ces fonctions par le quotient de deux séries ; cette idée fut
parfaitement consciente et réfléchie ; l'analogie avec les fonctions elliptiques me guidait.
Je me demandai quelles devaient être les propriétés de ces séries, si elles existaient, et
j'arrivai sans difficulté à former les séries que j'ai appelées thétafuchsiennes.
-À ce moment, je quittai Caen, où j'habitais alors, pour prendre part à une course
géologique entreprise par l'École des Mines. Les péripéties du voyage me firent oublier
mes travaux mathématiques; arrivés à Coutances, nous montâmes dans un omnibus pour je
ne sais quelle promenade ; au moment où je mettais le pied sur le marchepied, l'idée me
vint, sans que rien dans mes pensées antérieures parût m'y avoir préparé, que les
transformations dont j'avais fait usage pour définir les fonctions fuchsiennes étaient
identiques à celles de la géométrie non-euclidienne. Je ne fis pas la vérification; je n'en
aurais pas eu le temps, puisque, à peine assis dans l'omnibus, je repris la conversation
commencée, mais j'eus tout de suite une entière certitude. De retour il Caen, je vérifiai le
résultat à tête reposée pour l'acquit de ma conscience.
-Je me mis alors à étudier des questions d'arithmétique sans grand résultat apparent et sans
soupçonner que cela pût avoir le moindre rapport avec mes recherches antérieures.
Dégoûté de mon insuccès, j'allai passer quelques jours au bord de la mer, et je pensai il tout
autre chose. Un jour, en me promenant sur la falaise, l'idée me vint, toujours avec les
mêmes caractères de brièveté, de soudaineté et de certitude immédiate, que les
transformations arithmétiques des formes quadratiques ternaires indéfinies étaient
identiques à celles de la géométrie non-euclidienne.
-Étant revenu à Caen, je réfléchis sur ce résultat, et j'en tirai les conséquences ; l'exemple
des formes quadratiques me montrait qu'il y avait des groupes fuchsiens autres que ceux
qui correspondent à la série hypergéométrique; je vis que je pouvais leur appliquer la
théorie des séries thétafuchsiennes et que, par conséquent, il existait des fonctions
fuchsiennes autres que celles qui dérivent de la série hypergéométrique, les seules que je
connusse jusqu'alors. Je me proposai naturellement de former toutes ces fonctions; j'en fis
un siège systématique et j'enlevai l'un après l'autre tous les ouvrages avancés; il y en avait
un cependant qui tenait encore et dont la chute devait entraîner celle du corps de place.
Mais tous mes efforts ne servirent d'abord qu'à me mieux faire connaître la difficulté, ce
qui était déjà quelque chose. Tout ce travail fut parfaitement conscient.
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-Là-dessus, je partis pour le Mont-Valérien, où je devais faire mon service militaire ; j'eus
donc des préoccupations très différentes. Un jour, en traversant le boulevard, la solution de
la difficulté qui m'avait arrêté m'apparut tout à coup. Je ne cherchai pas à l'approfondir
immédiatement, et ce fut seulement après mon service que je repris la question. J'avais tous
les éléments, je n'avais qu'à les rassembler et à les ordonner. Je rédigeai donc mon
mémoire définitif d'un trait et sans aucune peine.




-Ce qui vous frappera tout d'abord, ce sont ces apparences d'illumination subite, signes
manifestes d'un long travail inconscient antérieur; le rôle de ce travail inconscient dans
l'invention mathématique me paraît incontestable.
-Souvent, quand on travaille une question difficile,
-on ne fait rien de bon la première fois qu'on se met à la besogne;
-ensuite on prend un repos plus ou moins long,
-et on s'assoit de nouveau devant sa table.
-Pendant la première demi-heure, on continue à ne rien trouver et puis tout à coup
-l'idée décisive se présente à l'esprit.
-On pourrait dire que le travail conscient a été plus fructueux, parce qu'il a été interrompu
et que le repos a rendu à l'esprit sa force et sa fraîcheur. Mais il est plus probable que ce
repos a été rempli
-par un travail inconscient, et que le résultat de ce travail s'est révélé ensuite au géomètre,
tout à fait comme dans les cas que j'ai cités; seulement la révélation, au lieu de se faire jour
pendant une promenade ou un voyage, s'est produite pendant
-une période de travail conscient, mais indépendamment de ce travail qui joue tout au plus
un rôle de
-déclanchement, comme s'il était l'aiguillon qui aurait excité les résultats déjà acquis
pendant le repos, mais restés inconscients, à revêtir la forme consciente.
-Il y a une autre remarque à faire au sujet des conditions de ce travail inconscient: c'est
qu'il n’est possible et en tout cas qu’il n’est fécond que s’il est d’une part précédé, et
d’autre part suivi d’une période de travail conscient. Jamais ces inspirations subites ne se
produisent qu’après quelques jours d’efforts volontaires qui ont paru absolument
infructueux et où l’on a cru ne rien faire de bon, où il semble qu’on a fait totalement
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fausse route. Ces efforts n’ont donc pas été aussi stériles qu’on le pense, et, sans eux, elle
n’aurait pas marché et n’aurait rien produit.
-La nécessité de la seconde période de travail conscient, après l’inspiration, se comprend
mieux encore. Il faut mettre en œuvre les résultats de cette inspiration, en déduire les
conséquences immédiates, les ordonner, rédiger les démonstrations, mais surtout il faut
les vérifier. Je vous ai parlé du sentiment de certitude absolue qui accompagne
l'inspiration ; dans les cas cités, ce sentiment n'était pas trompeur, et le plus souvent, il en
est ainsi ; mais il faut se garder de croire que ce soit une règle sans exception; souvent ce
sentiment nous trompe sans pour cela être moins vif, et on ne s'en aperçoit que quand on
cherche à mettre la démonstration sur pied. J'ai observé surtout le fait pour les idées qui
me sont venues le matin ou le soir dans mon lit, à l'état semi-hypnagogique.
-Tels sont les faits, et voici maintenant les réflexions qu'ils nous imposent. Le moi
inconscient ou, comme on dit, le moi subliminal, joue un rôle capital dans l'invention
mathématique, cela résulte de tout ce qui précède.
-Mais on considère d'ordinaire le moi subliminal comme purement automatique. Or, nous
avons vu que le travail mathématique n'est pas un simple travail mécanique, qu'on ne
saurait le confier à une machine, quelque perfectionnée qu'on la suppose. Il ne s'agit pas
seulement d'appliquer des règles, de fabriquer le plus de combinaisons possibles d'après
certaines lois fixes. Les combinaisons ainsi obtenues seraient extrêmement nombreuses,
inutiles et encombrantes. Le véritable travail de l'inventeur consiste à choisir entre ces
combinaisons, de façon à éliminer celles qui sont inutiles ou plutôt à ne pas se donner la
peine de les faire. Et les règles qui doivent guider ce choix sont extrêmement fines et
délicates, il est à peu près impossible de les énoncer dans un langage précis ; elle se
sentent plutôt qu'elles ne se formulent ; comment, dans ces conditions, imaginer un crible
capable de les appliquer mécaniquement ?
-le moi subliminal n'est nullement inférieur au moi conscient ; il n'est pas purement
automatique, il est capable de discernement, il a du tact, de la délicatesse ; il sait choisir,
il sait deviner. Que dis-je, il sait mieux deviner que le moi conscient, puisqu'il réussit là
où celui-ci avait échoué.
-Dans cette seconde manière de voir, toutes les combinaisons se formeraient par suite de
l'automatisme du moi subliminal, mais seules, celles qui seraient intéressantes
pénétreraient dans le champ de la conscience. Et cela est encore très mystérieux. Quelle
est la cause qui fait que, parmi les mille produits de notre activité inconsciente, il y en a
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qui sont appelés à franchir le seuil, tandis que d'autres restent en deçà ? Est-ce un simple
hasard qui leur confère ce privilège ? Évidemment non ; parmi toutes les excitations de
nos sens, par exemple, les plus intenses seules retiendront notre attention, à moins que
cette attention n'ait été attirée sur elles par d'autres causes. Plus généralement, les
phénomènes inconscients privilégiés, ceux qui sont susceptibles de devenir conscients, ce
sont ceux qui, directement ou indirectement, affectent le plus profondément notre
sensibilité.
-On peut s'étonner de voir invoquer la sensibilité à propos de démonstrations
mathématiques qui, semble-t-il, ne peuvent intéresser que l'intelligence. Ce serait oublier
le sentiment de la beauté mathématique, de l'harmonie des nombres et des formes, de
l'élégance géométrique. C'est un vrai sentiment esthétique que tous les vrais
mathématiciens connaissent. Et c'est bien là de la sensibilité.


-Or, quels sont les êtres mathématiques auxquels nous attribuons ce caractère de beauté et
d'élégance, et qui sont susceptibles de développer en nous une sorte d'émotion
esthétique ? Ce sont ceux dont les éléments sont harmonieusement disposés, de façon que
l'esprit puisse sans effort en embrasser l'ensemble tout en pénétrant les détails. Cette
harmonie est à la fois une satisfaction pour nos besoins esthétiques et une aide pour
l'esprit qu'elle soutient et qu'elle guide. Et en même temps, en mettant sous nos yeux un
tout bien ordonné, elle nous fait pressentir une loi mathématique. Or, nous l'avons dit plus
haut, les seuls faits mathématiques dignes de retenir notre attention et susceptibles d'être
utiles, sont ceux qui peuvent nous faire connaître une loi mathématique. De sorte que
nous arrivons à la conclusion suivante : les combinaisons utiles, ce sont précisément les
plus belles, je veux dire celles qui peuvent le mieux charmer cette sensibilité spéciale que
tous les mathématiciens connaissent, mais que les profanes ignorent au point qu'ils sont
souvent tentés d'en sourire.
-Qu'arrive-t-il alors ? Parmi les combinaisons en très grand nombre que le moi subliminal
a aveuglément formées, presque toutes sont sans intérêt et sans utilité ; mais, par cela
même, elles sont sans action sur la sensibilité esthétique; la conscience ne les connaîtra
jamais; quelques-unes seulement sont harmonieuses, et, par suite, à la fois utiles et belles,
elles seront capables d'émouvoir cette sensibilité spéciale du géomètre dont je viens de
vous parler, et qui, une fois excitée, appellera sur elles notre attention, et leur donnera
ainsi l'occasion de devenir conscientes.
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-Peut-être faut-il chercher l'explication dans cette période de travail conscient
préliminaire qui précède toujours tout travail inconscient fructueux. Qu'on me permette
une comparaison grossière. Représentons-nous les éléments futurs de nos combinaisons
comme quelque chose de semblable aux atomes crochus d'ÉPICURE. Pendant le repos
complet de l'esprit, ces atomes sont immobiles, ils sont, pour ainsi dire, accrochés au mur;
ce repos complet peut donc se prolonger indéfiniment sans que ces atomes se rencontrent,
et, par conséquent, sans qu'aucune combinaison puisse se produire entre eux.
-Au contraire, pendant une période de repos apparent et de travail inconscient, quelques-
uns d'entre eux sont détachés du mur et mis en mouvement. Ils sillonnent dans tous les
sens l'espace, j'allais dire la pièce où ils sont enfermés, comme pourrait le faire, par
exemple, une nuée de moucherons ou, si vous préférez une comparaison plus savante,
comme le font les molécules gazeuses dans la théorique cinétique des gaz. Leurs chocs
mutuels peuvent alors produire des combinaisons nouvelles.
-Quel va être le rôle du travail conscient préliminaire ? C'est évidemment de mobiliser
quelques-uns de ces atomes, de les décrocher du mur et de les mettre en branle. On croit
qu'on n'a rien fait de bon, parce qu'on a remué ces éléments de mille façons diverses pour
chercher à les assembler et qu'on n'a pu trouver d'assemblage satisfaisant. Mais, après
cette agitation qui leur a été imposée par notre volonté, ces atomes ne rentrent pas dans
leur repos primitif. Ils continuent librement leur danse.
-Or, notre volonté ne les a pas choisis au hasard, elle poursuivait un but parfaitement
déterminé ; les atomes mobilisés ne sont donc pas des atomes quelconques: ce sont ceux
dont on peut raisonnablement attendre la solution cherchée. Les atomes mobilisés vont
alors subir des chocs, qui les feront entrer en combinaison, soit entre eux, soit avec
d'autres atomes restés immobiles et qu'ils seront venus heurter dans leur course. Je vous
demande pardon encore une fois, ma comparaison est bien grossière ; mais je ne sais trop
comment je pourrais faire comprendre autrement ma pensée.
-Quoi qu'il en soit, les seules combinaisons qui ont chance de se former, ce sont celles où
l'un des éléments au moins est l'un de ces atomes librement choisis par notre volonté. Or,
c'est évidemment parmi elles que se trouve ce que j'appelais tout à l'heure la bonne
combinaison.
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-Il semble qu'en pensant le soir aux facteurs d'une multiplication, on pourrait espérer
trouver le produit tout fait à son réveil, ou bien encore qu'un calcul algébrique, une
vérification, par exemple, pourrait se faire inconsciemment. Il n'en est rien, l'observation
le prouve. Tout ce qu'on peut espérer de ces inspirations, qui sont les fruits du travail
inconscient, ce sont des points de départ pour de semblables calculs; quant aux calculs
eux-mêmes, il faut les faire dans la seconde période de travail conscient, celle qui suit
l'inspiration; celle où l'on vérifie les résultats de cette inspiration et où l'on en tire les
conséquences. Les règles de ces calculs sont strictes et compliquées ; elles exigent la
discipline, l'attention, la volonté, et, par suite, la conscience. Dans le moi subliminal
règne, au contraire, ce que j'appellerais la liberté, si l'on pouvait donner ce nom à la
simple absence de discipline et au désordre né du hasard. Seulement, ce désordre même
permet des accouplements inattendus.


-Je ferai une dernière remarque : quand je vous ai exposé plus haut quelques observations
personnelles, j'ai parlé d'une nuit d'excitation, où je travaillais comme malgré moi ; les
cas où il en est ainsi sont fréquents, et il n'est pas nécessaire que l'activité cérébrale
anormale soit causée par un excitant physique comme dans celui que j'ai cité. Eh bien ! il
semble que, dans ces cas, on assiste soi-même à son propre travail inconscient, qui est
devenu partiellement perceptible à la conscience surexcitée et qui n'a pas pour cela
changé de nature. On se rend alors vaguement compte de ce qui distingue les deux
mécanismes ou, si vous voulez, les méthodes de travail des deux moi. Et les observations
psychologiques que j'ai pu faire ainsi me semblent confirmer dans leurs traits généraux
les vues que je viens d'émettre.




-et le hasard ?
-une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne
pouvons pas ne pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au hasard. Si n ous
connaissions exactement les lois de la nature et la situation de l’univers à l’instant initial,
nous pourrions prédire exactement la situation de ce même univers à un instant ultérieur.
Mais, lors même que les lois naturelles n’auraient plus de secret pour nous, nous ne
pourrons connaître la situation initiale qu’approximativement. Si cela nous permet de
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prévoir la situation ultérieure avec la même approximation, c’est tout ce qu’il nous faut,
nous disons que le phénomène a été prévu, qu’il est régi par des lois ; mais il n’en est pas
toujours ainsi, il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en
engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux ; une petite erreur sur les
premières produirait une erreur énorme sur les derniers. La prédiction devient impossible
et nous avons le phénomène fortuit.
-supposons une aiguille qu’on peut faire tourner autour d’un pivot, sur un cadran divisé
en 100 secteurs alternativement rouges et noirs. Si elle s’arrête sur un secteur rouge, la
partie est gagnée, sinon, elle est perdue. Tout dépend évidemment de l’impulsion initiale
que nous donnons à l’aiguille. L’aiguille fera, je suppose, 10 ou 20 fois le tour, mais elle
s’arrêtera plus ou moins vite, suivant que j’aurai poussé plus ou moins fort. Seulement il
suffit que l’impulsion varie d’un millième ou d’un deux millième, pour que mon aiguille
s’arrête à un secteur qui est noir, ou au secteur suivant qui est rouge. Ce sont là des
différences que le sens musculaire ne peut apprécier et qui échapperaient même à des
instruments plus délicats. Il est donc impossible de prévoir ce que va faire l’aiguille que
je viens de lancer, et c’est pourquoi mon cœur bat et que j’attends tout du hasard. La
différence dans la cause est imperceptible, et la différence dans l’effet est pour moi de la
plus haute importance, puisqu’il y va de toute ma mise.
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passim
la valeur de la science


-la recherche de la vérité doit être le but de notre activité ; c’est la seule fin qui soit digne
d’elle. Sans doute nous devons d’abord nous efforcer de soulager les souffrances
humaines, mais pourquoi ? Ne pas souffrir, c’est un idéal négatif et qui serait plus
sûrement atteint par l’anéantissement du monde. Si nous voulons de plus en plus affranchir
l’homme des soucis matériels, c’est pour qu’il puisse employer sa liberté reconquise à
l’étude et à la contemplation de la vérité. (int1)
-l’analyse mathématique, dont l’étude de ces cadres vides est l’objet principal, n’est-elle
donc qu’un vain jeu de l’esprit ? Elle ne peut donner au physicien qu’un langage
commode ; n’est-ce pas là un médiocre service, dont on aurait pu se passer à la rigueur ; et
même, n’est-il pas à craindre que ce langage artificiel ne soit un voile interposé entre la
réalité et l’œil du physicien ? Loin de là, sans ce langage, la plupart des analogies intimes
des choses nous seraient demeurées à jamais inconnues ; et nous aurions toujours ignoré
l’harmonie interne du monde, qui est, nous le verrons, la seule véritable réalité
objective.(6)
-la Loi est une des conquêtes les plus récentes de l’esprit humain ; il y a encore des peuples
qui vivent dans un miracle perpétuel et qui ne s’en étonnent pas. C’est nous au contraire
qui devrions nous étonner de la régularité de la nature.Les hommes demandent à leurs
dieux de prouver leur existence par des miracles ; mais la merveille éternelle c’est qu’il n’y
ait pas sans cesse des miracles. (7)
-on naît mathématicien, on ne le devient pas, et il semble aussi qu’on naît géomètre ou
qu’on naît analyste. (12)
-on voit comment les questions peuvent se résoudre, on ne voit plus comment et pourquoi
elles se posent. (25)
-nous cherchons la réalité, mais qu’est-ce que la réalité ?
-les physiologistes nous apprennent que les organismes sont formés de cellules ; les
chimistes ajoutent que les cellules elles-mêmes sont formées d’atomes. Cela veut-il dire
que ces atomes ou que ces cellules constituent la réalité, ou du moins la seule réalité ? La
façon dont ces cellules sont agencées et d’où résulte l’unité de l’individu, n’est-elle pas
aussi une réalité, beaucoup plus intéressante que celle des éléments isolés, et un naturaliste,
169                                 partition1-maths géné



qui n’aurait jamais étudié l’éléphant qu’au microscope, croirait-il connaître suffisamment
cet animal ? (26)
-quand on causait avec M. Hermite ; jamais il n’évoquait une image sensible, et pourtant
vous vous aperceviez bientôt que les entités les plus abstraites étaient pour lui comme des
êtres vivants. Il ne les voyait pas, mais il sentait qu’elles ne sont pas un assemblage
artificiel, et qu’elles ont je ne sais quel principe d’unité interne. (32)
-les mêmes causes mettent le même temps à produire les mêmes effets.
-des causes à peu près identiques mettent à peu près le même temps pour produire à peu
près les mêmes effets. (42)
-il est impossible d'étudier les Œuvres des grands mathématiciens, et même celles des
petits, sans remarquer et sans distinguer deux tendances opposées, ou plutôt deux sortes
d'esprits entièrement différents. Les uns sont avant tout préoccupés de la logique, à lire
leurs ouvrages, on est tenté de croire qu'ils n'ont avancé que pas à pas ... Les autres se
laissent guider par l'intuition et font du premier coup des conquêtes rapides, mais
quelquefois précaires, ainsi que de hardis cavaliers d'avant-garde. p. 11/12
-parmi les géomètres allemands de ce siècle, deux noms surtout sont illustres; ce sont ceux
des deux savants qui ont fondé la théorie générale des fonctions, Weierstrass et Riemann.
Weierstrass ramène tout à la considération des séries et à leurs transformations analytiques;
pour mieux dire, il réduit l'Analyse à une sorte de prolongement de l'Arithmétique;
Riemann, au contraire, appelle de suite la Géométrie à son secours, chacune de ses
conceptions est une image que nul ne peut oublier dès qu'il en a compris le sens.
-Mme Kowalevski était une logicienne p. 15
-l'intuition ne peut nous donner la rigueur, ni même la certitude, on s'en est aperçu de plus
en plus. p. 17.
-la rigueur ne pourrait pas s'introduire dans les raisonnements, si on ne la faisait entrer
d'abord dans les définitions. p. 19
-la logique toute pure ne nous mènerait jamais qu'à des tautologies; elle ne pourrait créer
du nouveau ; ce n'est pas d'elle toute seule qu'aucune science peut sortir.
-il faut autre chose. Cette autre chose, nous n'avons pour la désigner d'autre mot que celui
d'intuition. p. 20
-en devenant rigoureuse, la Science mathématique prend un caractère artificiel qui frappera
tout le monde; elle oublie ses origines historiques; on voit comment les questions peuvent
se résoudre, on ne voit plus comment et pourquoi elles se posent.
170                                 partition1-maths géné



p. 24.
-cela nous montre que la logique ne suffit pas; que la Science de la démonstration n'est pas
la Science tout entière et que l'intuition doit conserver son rôle comme complément, j'allais
dire comme contrepoids ou comme contrepoison de la logique. p. 25.


-nous cherchons la réalité, mais qu'est-ce que la réalité ? p. 25
-l'Analyse pure met à notre disposition une foule de procédés dont elle nous garantit
l'infaillibilité; elle nous ouvre mille chemins différents où nous pouvons nous engager en
toute confiance ; mais, de tous ses chemins, quel est celui qui nous mènera le plus
promptement au but ? Il nous faut une faculté qui nous fasse voir le but de loin, et, cette
faculté, c'est l'intuition. p. 27
-la logique qui peut seule donner la certitude est l'instrument de la démonstration :
l'intuition est l'instrument de l'invention. p. 29
-il a bien fallu qu'ils devinassent le chemin qui y conduisait, et pour cela ils ont eu besoin
d'un guide. Ce guide, c'est d'abord l'analogie. p. 31.
-il faut d'abord qu'il reconnaisse l'analogie de cette question avec celles qui ont déjà été
résolues par cette méthode; il faut ensuite qu'il aperçoive en quoi cette nouvelle question
diffère des autres, et qu'il en déduise les modifications qu'il est nécessaire d'apporter à la
méthode. p. 31.


                                    (L'Analyse et la Physique.)
-on vous a sans doute souvent demandé a quoi servent les mathématiques et si ces délicates
constructions que nous tirons tout entières de notre esprit ne sont pas artificielles et
enfantées par notre caprice.
-parmi les personnes qui font cette question, je dois faire une distinction ; les gens
pratiques réclament seulement de nous le moyen de gagner de l'argent. Ceux-là ne méritent
pas qu'on leur réponde ; c'est à eux plutôt qu'il conviendrait de demander à quoi bon
accumuler tant de richesses et si, pour avoir le temps de les acquérir, il faut négliger l'art et
la science qui seuls nous font des âmes capables d'en jouir,
-et propter vitam vivendi perdere causas.
-d'ailleurs, une science uniquement faite en vue des applications est impossible; les vérités
ne sont fécondes que si elles sont enchainées les unes aux autres. Si l'on attache seulement
171                                partition1-maths géné



à celles dont on attend un résultat immédiat, les anneaux intermédiaires manqueront, et il
n'y aura plus de chaîne. p 137/138
-les mathématiques ont un triple but. Elles doivent fournir un instrument pour l'étude de la
nature. Mais ce n'est pas tout: elles ont un but philosophique et, j'ose le dire, un but
esthétique. Elles doivent aider le philosophe à approfondir les notions de nombre, d'espace,
de temps. Et surtout leurs adeptes y trouvent des jouissances analogues à celles que
donnent la peinture et la musique. Ils admirent la délicate harmonie des nombres et des
formes ; ils s'émerveillent quand une découverte nouvelle leur ouvre une perspective
inattendue ; et la joie qu'ils éprouvent ainsi n'a-t-elle pas le caractère esthétique, bien que
les sens n'y prennent aucune part? Peu de priviligiés sont appelés à la goûter pleinement,
cela est vrai, mais n'est-ce pas ce qui arrive pour les arts les plus nobles?
-c'est pourquoi je n'hésite pas à dire que les mathématiques méritent d'être cultivées pour
elles-mêmes et que les théories qui ne peuvent être appliquées à la physique doivent l'être
comme les autres. p 139.
-les écrivains qui embellissent une langue, qui la traitent comme un objet d'art, en font en
même temps un instrument plus souple, plus apte à rendre les nuances de la pensée.
-On comprend alors comment l'analyse, qui poursuit un but purement esthétique, contribue
par cela même à créer une langue plus propre à satisfaire le physicien. p. 141.
-mais pour que cette science puisse les lui rendre (des services), il faut qu'elle soit cultivée
de la façon la plus large, sans préoccupation immédiate d'utilité, il faut que le
mathématicien ait travaillé en artiste. p. 143.
-une même équation, celle de Laplace, se rencontre dans la théorie de l'attraction
newtonienne, dans celle du mouvement des liquides, dans celle du potentiel électrique,
dans celle du magnétisme, dans celle de la propagation de la chaleur et dans bien d'autres
encore.
-Ainsi les analogies mathématiques, non seulement peuvent nous faire pressentir les
analogies physiques, mais encore ne cessent pas d'être utiles, quand ces dernières font
défaut. p. 146.
-le but de la physique mathématique n'est pas seulement de faciliter au physicien le calcul
numérique de certaines constantes ou l'intégration de certaines équations différentielles. Il
est encore, il est surtout de lui faire connaître l'harmonie cachée des choses en les lui
faisant voir d'un nouveau biais. p. 147
172                                 partition1-maths géné



-l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court épisode entre deux éternités
de mort, et que, dans cet épisode même, la pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un
moment. La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit.
-Mais c'est cet éclair qui est tout. p. 276.




Sciences et Humanités


-prenons le cas du mathématicien pur. Il faut qu'il démontre, il faut que ses démonstrations
reposent sur des bases inébranlables et constituent des monuments solides; pour cela
l'esprit géomètre lui suffit. Mais avant de démontrer, il a fallu inventer. On n'invente pas
par déduction pure; si toute la conclusion était déjà dans les prémisses connues, ce ne serait
plus de l'invention, de la création, ce ne serait que de la mise en œuvre, de la
transformation. Le géomètre invente par induction, il faut deviner, il faut choisir. On ne
peut pas attendre d'avoir la certitude, il faut se contenter de l'intuition. Ici l'esprit
géométrique pur est en défaut: il nous faut quelque chose de plus et ce quelque chose c'est
l'esprit de finesse tel que je viens de le définir.
p. 28.
-le savant ne doit pas s'attarder à réaliser des fins pratiques; il les obtiendra sans doute,
mais il faut qu'il les obtienne par surcroît. Il ne doit jamais oublier que l'objet spécial qu'il
étudie n'est qu'une partie d'un grand tout qui le déborde infiniment, et c'est l'amour et la
curiosité de ce grand tout qui doit être l'unique ressort de son activité. La science a eu de
merveilleuses applications; mais la science qui n'aurait en vue que les applications ne serait
plus la science; elle ne serait plus que la cuisine. Il n'y a pas d'autre science que la science
désintéressée. p.31.




                                        Matière à pensée
                                            Alain Connes


-Cantor : la plus haute perfection de Dieu est la possibilité de créer un ensemble infini et
son immense bonté conduit à le créer.
-Diderot : les mathématiques ne font qu’interposer un voile entre la Nature et le peuple.
173                               partition1-maths géné



-ah ! l’outil mathématique !
-outil ou pas. Les mathématiques sont le seul langage universel. Indéniablement. Pour le
comprendre, imaginons comment on ferait pour communiquer avec une autre intelligence,
une autre planète ou un autre système solaire. Il est bien évident que ces gens-là ne
parleraient aucun des langages que nous pratiquons, et qu’ils ne vivraient pas dans une
atmosphère formée d’un mélange d’oxygène et d’azote, véhicule de la parole ; je pense que
les mathématiques seraient le meilleur moyen de communiquer avec eux. Nous leur
communiquerions la liste des nombres entiers de 1 à 100, etc. (p 24) Nous pourrions leur
communiquer la suite des nombres premiers, disons de 1 à 1000, et leur demander le
suivant.
-il est probable qu’il faille attendre des millénaires avant d’obtenir la réponse.


-Descartes : lorsque j’imagine un triangle, encore qu’il n’y ait peut-être en aucun lieu du
monde hors de ma pensée une telle figure, et qu’il n’y en ait jamais eu, il ne laisse pas
néanmoins d’y avoir une certaine nature ou essence indéterminée de cette figure, laquelle
est immuable et éternelle, que je n’ai point inventée et qui ne dépend en aucune façon de
mon esprit.
-mais ces objets mathématiques s’identifient à des états physiques de notre cerveau de telle
sorte qu’on devrait en principe pouvoir les observer de manière extérieure grâce à des
méthodes d’imagerie cérébrale. Le Verbe n’existe pas hors de la matière.
-aïe (bis)
-La différence avec une symphonie de Beethoven est la suivante : en mathématiques, on
peut démontrer , une fois le problème bien posé, pare exemple pour les corps finis, qu’on a
obtenu la liste complète des objets qu’on cherche. Mais il n’y a aucun théorème qui permet
de déduire d’un premier thème le reste de la symphonie. (50)
174                              partition1-maths géné




p.53
-Un des traits essentiels du travail du mathématicien est de reconnaître la cohérence interne
et le caractère génératif propre à certains concepts. Des concepts très simples arrivent à
engendrer toutes sortes d'autres idées ou d'autres modèles. De proche en proche, on a
vraiment l'impression d'explorer un monde... et d'atteindre une cohérence qui montre qu'on
en a exploré entièrement une région. Dans ces conditions, comment ne pas sentir que ce
monde a une existence indépendante ?
-Tu dis « sentir » ? Ton attitude vis-à-vis des mathématiques serait-elle un sentiment plutôt
qu'une réflexion ?
-C'est plutôt une intuition, une intuition laborieusement construite. Ma position se fonde
d'une part sur la frustration que j'éprouve souvent face à des solutions partielles et
contradictoires d'un problème, et d'autre part sur un contact direct avec les objets
mathématiques, contact qui suscite une intuition évidemment disjointe de celle des phé-
nomènes naturels. Le réalisme et le matérialisme ne me paraissent pas du tout
inconciliables. Quel est le prix à payer pour accepter, comme hypothèse de travail,
l'existence indépendante de la réalité mathématique ? Aucun, me semble-t-il. A l'inverse
cela nous donne l'assurance qu'il y aura toujours moyen de communiquer ces concepts
d'une civilisation à l'autre.
p.62
-Je ne pense pas qu'affirmer l'existence d'une réalité mathématique indépendante de sa
perception soit une thèse finaliste. A aucun moment, je n'oserais affirmer que tel ou tel
objet mathématique obéit à une finalité quelconque. Jamais un mathématicien n'emploierait
un argument de cette nature !




p.111-113
-J’ai moi-même vécu Ŕ du moins je le crois Ŕ des expériences de ce type. La première
phase, l’incubation, consiste en une approche fondée sur des connaissances déjà acquises :
progressivement, on en vient à se concentrer sur un objet de pensée bien précis. On essaie
175                               partition1-maths géné



de focaliser sa pensée en préparant le terrain, en s'entourant de choses connues. La
troisième, la vérification, commence une fois que l'illumination a eu lieu. Le processus de
vérification est très douloureux, parce qu'on a peur de s'être trompé. C'est en fait la phase la
plus angoissante, parce qu'on ne sait jamais si son intuition est juste... c'est un peu comme
dans les rêves, l'intuition se trompe très facilement. Je me souviens d'avoir passé un mois à
vérifier un résultat : je reprenais la démonstration dans ses moindres détails, jusqu'à
l'obsession, tâche qui pourrait à la rigueur être confiée à un calculateur électronique qui
vérifierait la logique du raisonnement. Au contraire, au moment où elle a lieu,
l'illumination implique une part considérable d'affectivité, de sorte qu'on ne peut rester
passif ou indifférent. La rare fois où cela m'est réellement arrivé, je ne pouvais m'empêcher
d'avoir les larmes aux yeux. J'ai souvent observé la chose suivante :une fois la première
étape de préparation franchie, on se heurte à un mur. L'erreur à ne pas commettre consiste à
attaquer cette difficulté de manière frontale. Il faut procéder indirectement, procéder à côté.
Si l'on pense trop directement au problème, on épuise assez vite les outils accumulés au
cours de la première phase et on se décourage. Il faut libérer la pensée, de telle sorte que le
travail subconscient puisse se produire. Par exemple, lorsqu'on fait des calculs algébriques
relativement élémentaires, mais longs, cette durée, au cours de laquelle la pensée directe
est relativement peu focalisée, est très propice à l'intervention du subconscient. Le
mathématicien doit évidemment disposer d'une sérénité suffisante. On peut parvenir ainsi à
une sorte d'état contemplatif qui n'a rien à voir avec la concentration d'un étudiant en
mathématiques qui passe un examen. Au mieux, un étudiant qui utiliserait cette technique
sortirait d'un examen en disant : « J'ai raté mon examen, mais j'ai trouvé une idée sur
laquelle j'ai envie de travailler pendant longtemps. »
-Ce qui est frappant, c'est l'importance, quand je parle de procéder indirectement, de
l'éloignement apparent entre le problème initial et le champ d'investigation du moment
s-Bien entendu. Pendant toute cette période, ton cerveau est en pleine évolution. Tu fais
des hypothèses, tu crées des ébauches...
-Mais pas de ce problème-là.
-Si tu contournes le problème, comment la solution peut-elle apparaître si soudainement ?
-C'est assez difficile à décrire. L'expérience montre que si l'on s'attaque à un problème
directement, on épuise très vite toutes les ressources de la « pensée directe », rationnelle.
On cerne la difficulté, mais si l'on ne parvient pas à se libérer, en général on ne résout pas
le problème, contrairement à ce qui se produirait s'il s'agissait d'un problème d'examen, s'il
176                                partition1-maths géné



n'y avait que des opérations automatiques à effectuer. Ce stade correspond à peu près à la
connaissance que les mathématiciens ont d'un problème donné. Ils cernent facilement le
problème, ils définissent exactement la difficulté, mais au-delà, la pensée directe n'aide
plus. On ne progresse que si l'on dispose d'une stratégie, même implicite, qui consiste à
réfléchir à des questions annexes a priori sans relations avec le problème lui-même.


                                         DEDEKIND


-j'estime le recours à l'intuition géométrique comme extrêmement utile, du point de vue
didactique, pour une première présentation du calcul différentiel et, en vérité,
indispensable si l'on désire ne pas perdre trop de temps. Mais, que cette manière de
présenter le calcul différentiel ne puisse pas être dite scientifique, personne ne le niera.
Quant à moi, mon sentiment de malaise était si fort que je pris la ferme résolution de
méditer sur cette question jusqu'à ce que j'arrive à trouver un fondement de l'analyse
infinitésimale, qui soit purement arithmétique et parfaitement rigoureux.


-On dit fréquemment que le calcul différentiel traite des grandeurs continues et, pourtant,
on ne trouve nulle part une explication de ce qu'est cette continuité. (...)


-Je regarde toute l'arithmétique comme une conséquence nécessaire - ou, tout au moins,
naturelle - de l'acte arithmétique le plus simple, celui de compter, et compter, lui-même,
comme étant la création successive de la suite infinie des nombres entier positifs. (...) La
chaîne de ces nombres forme par elle-même un instrument extrêmement utile pour l'esprit
humain ;    il représente une richesse inépuisable de lois remarquables obtenues par
l'introduction des quatre opérations fondamentales de l'arithmétique: L'addition, la
multiplication, la soustraction et la division.


-Tandis que l'on peut toujours effectuer l'addition et la multiplication, les opérations
inverses, celles de la soustraction et de la division, ne sont pas toujours possibles et se
trouvent donc limitées.


-Qu'elles qu'aient pu être les conséquences tirées de l'occasion immédiate, ou les
comparaisons et les analogies avec l'expérience ou l'intuition, il est certainement vrai que
177                                partition1-maths géné



cette limitation dans l'accomplissement des opérations indirectes a été dans chaque cas, le
réel motif d'un nouvel acte de création; c'est ainsi que les nombres négatifs et
fractionnaires ont été créés par l'esprit humain, et, avec le système de tous les nombres
rationnels, on a gagné un instrument d'une perfection infiniment plus grande. Ce système
possède d'abord le caractère d'être complet et fermé sur lui-même (...) le résultat des
opérations arithmétiques est toujours un individu du même corps de nombres
(Zahlkörper), excepté le seul cas de la division par zéro.
-Il est un fait de la plus grande importance, c'est que, sur la ligne droite L, il existe une
infinité de points qui ne correspondent à aucun nombre rationnel.
-Les Grecs savaient déjà, et avaient démontré, qu'il existe certaines longueurs
incommensurables avec une unité donnée de longueur, par exemple la diagonale du
carré ayant pour côté l'unité de longueur. (...) Si maintenant, selon notre désir, nous
essayons de suivre arithmétiquement tous les phénomènes que l'on peut situer sur la
ligne droite, le domaine des nombres rationnels est insuffisant et il devient absolument
nécessaire que l'instrument des nombres rationnels soit amélioré dans son essence même
par la création de nouveaux nombres soit aussi complet que la ligne droite, ou, comme
on peut le dire aussitôt, ait la même continuité.


-La comparaison du domaine des nombres rationnels avec une ligne droite a conduit à
découvrir l'existence de trous dans ce système du fait qu'il est incomplet, discontinu,
alors que la ligne droite est continue, sans trous, et complète.


-Pendant longtemps, je méditai, en vain, pour trouver une caractéristique précise de la
continuité, puis, finalement, je trouvai ce que je cherchais. Il est probable que cette
découverte sera diversement appréciée selon les personnes; la majorité d'entre elles
estimera qu'il s'agit d'une banalité. Elle consiste en ce qui suit:
"Si tous les points d'une ligne droite se répartissent en deux classes telles que chaque
point de la première se trouve à gauche de tout point de la seconde, il existe alors un
point, et un seul, qui produit cette séparation de tous les points en deux classes, coupant
la ligne droite en deux parties"


-Je ne risque pas de me tromper en assurant que tout le monde m'accordera que cette
affirmation est vraie : la majorité de mes lecteurs sera certainement fort désappointée
178                               partition1-maths géné



d'apprendre que cette remarque banale révèle le secret de la continuité. Eh bien! je dois
dire que je suis très heureux que tout le monde estime le principe ci-dessus si évident et
si en harmonie avec ses propres idées d'une ligne, car je suis tout à fait incapable
d'apporter une preuve quelconque de son exactitude et personne ne le peut.
L'acceptation de cette propriété de la ligne, en effet, n'est pas autre chose que
l'acceptation d'un axiome par lequel nous attribuons à la ligne sa continuité, ou par
lequel nous trouvons la continuité dans la ligne. Si l'espace possède une existence réelle,
il n'est pas nécessaire qu'il soit continu; beaucoup de ses propriétés resteraient les
mêmes s'il était discontinu, rien ne nous empêcherait, si nous le désirions, de remplir les
vides par la pensée et de le rendre ainsi continu. Ce remplissage consisterait en la
création de nouveaux points-individus qui devraient être utilisés en accord avec le
principe ci-dessus.


-(Par analogie), nous pouvons dire que tout nombre rationnel a produit une coupure, ou,
pour être plus exact, deux coupures, que, pourtant, nous ne considérerons pas comme
essentiellement différentes. Cette coupure possède, au surplus, la propriété que, parmi
les nombres de la première classe, il en existe un plus grand que tous les autres, ou,
parmis ceux de la seconde classe, un plus petit que tous les autres. Réciproquement, si
une coupure possède cette propriété, c'est qu'elle est produite, soit par ce plus grand
nombre, soit par ce plus petit. Mais il est facile de montrer qu'il existe une infinité de
coupures non produites par des nombres rationnels. C'est à savoir que, dans cette
propriété que toutes les coupures ne sont pas produites par des nombres rationnels,
réside le caractère incomplet et la discontinuité du domaine de tous les nombres
rationnels. Chaque fois, par conséquent, que nous avons affaire à une coupure (A1, A2)
qui n'est pas produite par un nombre rationnel, nous créons un nouveau nombre a,
irrationnel, que nous considérons comme complètement défini par cette coupure (A1,
A2); nous dirons que le nombre a correspond à cette coupure ou qu'il est produit par
elle.


-Dans de telles recherches, on doit prendre les plus grandes précautions car, même avec
la meilleure intention d'être honnête, par suite d'un choix hâtif des expressions
empruntées à d'autres notions déjà développées par ailleurs, on risque de se laisser
entraîner à utiliser des transferts inadmissibles d'un domaine dans un autre.
179   partition1-maths géné
180                               partition1-maths géné




                        René Thom [halte au hasard, silence au bruit]
                            (extrait: La querelle du déterminisme)


-Je voudrais dire d'emblée que cette fascination de l'aléatoire témoigne d'une attitude
antiscientifique par excellence. De plus, dans une large mesure, elle procède d'un certain
confusionnisme mental, excusable chez les auteurs à formation littéraire, mais
difficilement pardonnable chez des savants en principe rompus aux rigueurs de la
rationalité scientifique.


-Qu'est-ce en effet que l'aléatoire? On ne peut en donner une définition que purement
negative: est aléatoire un processus qui ne peut être simulé par aucun mécanisme, ni
décrit par aucun formalisme. Affirmer que "le hasard existe", c'est donc prendre cette
position ontologique qui consiste à affirmer qu'il y a des phénomènes naturels que nous
ne pourrons jamais décrire, donc jamais comprendre. C'est renouveler le célèbre
ignorabimus de Du Bois-Reymond ...


-Le monde est-il astreint à un déterminisme rigoureux, ou y-a-t-il un "hasard"
irréductible à toute description? Ainsi posé, évidemment, le problème est de nature
métaphysique et seule une option également métaphysique est en mesure de la trancher.
En tant que philosophe, le savant peut laisser la question ouverte; mais en tant que
savant, c'est pour lui une obligation de principe - sous peine de contradiction interne -
d'adopter une position optimiste et de postuler que rien, dans la nature, n'est
inconnaissable a priori.


-il est probablement légitime de dire qu'avec le darwinisme s'est introduite en science
l'utilisation illégitime du hasard ... Car au fond, en quoi l'appel au hasard pour expliquer
l'évolution serait-il plus scientifique que l'appel à la volonté du Créateur ? Le hasard
serait-il autre chose qu'un substitut laïque de la finalité divine, comme la téléonomie est
un substitut avouable de la théologie ? ..


-Comment le descriptible peut-il émerger de l'indescriptible, tel est au fond le problème
central auquel la science se trouve confrontée.
181                               partition1-maths géné




-Parfois le descriptible nouveau sort d'une situation également descriptible, mais le lien
syntaxique qui lie le neuf à l'ancien est inhabituel et surprenant. ... ainsi le piéton, dans
sa marche, sera assommé par la chute d'une cheminée provoquée par le vent.


                          Piaget - La pensée mathématique p 55.


-Jamais les mathématiciens n'invoquent l'expérience à la manière de la physique,
comme un critère de vérité. Une proposition mathématique est vraie dans la mesure où
elle s'accorde avec la réalité extérieure : là-dessus, tout le monde est du même avis.


-Comment donc expliquer ce pouvoir mystérieux d'opérations, qui semblent être nées
d'actions portant sur l'expérience la plus proche mais qui, en se coordonnant les unes
aux autres, s'éloignent de la réalité empirique d'un mouvement sans cesse accéléré
jusqu'à pouvoir la dominer, la devancer et même se désintéresser superbement des
confirmations qu'elle leur offre sur les terrains limités de l'actuel et du fini ? D'un côté,
en effet, les mathématiques élémentaires paraisent résulter d'actions parmi les autres :
déplacements, réunions ou dissociations, superpositions, correspondances. Au contraire,
le règne des mathématiques supérieures constitue un monde de transformations
opératoires débordant de toute part les frontières de l'expérience réelle ou effectivement
réalisable. Au début, par conséquent, l'univers réel paraît infiniment plus riche que celui
des opérations naissantes, tandis qu'au cours du développement les positions sont
renversées et ce sont les opérations déductives qui dépassent les transformations
réellement observables.


-Le raisonnement mathématique apparaît commen une sorte de création (...). Partant de
quelques axiomes aussi peu nombreux et aussi pauvres que possibles de contenu, et de
quelques définitions, le mathématicien élabore, au moyen d'opérations constructives, cet
univers immense de relations que constituent les êtres dits abstraits.
182                                partition1-maths géné



                                           DIALOGUE


-ignorance naturelle des hommes, voilà d’où il faut partir.
-le genre humain aurait très bien pu être ignorant à jamais de la vérité, si la
mathématique, occupée non des fins mais seulement des essences et des propriétés des
figures, n’avait fait luire devant les hommes une autre norme de vérité.
-Spinoza !
-oui, Spinoza. (Éthique, Livre I, Appendice)
-les essences, pas les fins : admirable.
-c’est grâce aux mathématiques que nous sommes devenus capables de penser qu’il y a
des vérités, de savoir quelles elles sont et comment nous pouvons les atteindre.
-science admirable.
-oui, exactitude, visée des essences, perfection méthodique.
-la certitude et l’évidence des raisons des mathématiques nous ouvrent la voie de la
connaissance véritable.
-on y trouve toujours un contenu qui peut être enseigné, qui ne cesse de croître et
d’engendrer de nouvelles significations…
-aucun être raisonnable ne mettra en doute la vérité objective ou du moins la
vraisemblance objectivement fondée des admirables théories élaborées par les
mathématiques.
-Husserl !
-oui, Husserl.
-mais il ne s’agit pas seulement de la vérité ; il y va aussi de l’existence et de sa
« réforme ».
-cela s’appelle philosopher. De la pensée théorique à l’existence raisonnée.
-quel programme !
-oui.
-la mathématique, voilà la vraie bonne nouvelle.
-celle d’une vie sous la conduite de la raison.


-Thalès s’absorbe dans la contemplation du ciel : la discrétion des corps célestes contraste
avec la continuité des choses terrestres. Spectacle d’une réalité nombrée qui invite au
calcul.
183                                partition1-maths géné



-il faut regarder le ciel.
-Pythagore, les récits sacrés des vieux sages le dégoûtent ; il a en tête un discours sur le
cosmos qui emprunte ses principes à l’arithmétique nouvelle.
-solidité du discours des mathématiques face à la fragilité des autres discours.
-étonnant.
-admirable.


-mais moi, je te dis que je sais que je ne sais rien.
-ça ne me suffit plus. Il faut commencer quelque chose, une science nouvelle.
Commencer, c’est se défaire de vieilles choses, de vieilles croyances.


-les mathématiques sont-elles la vraie science ? la science de l’être ?
-elles saisissent quelque chose des essences, non ? alors que l’art ne fait que satisfaire des
désirs.
-ou produire du désir. Et puis, je n’ai rien contre les pensées particulières et arbitraires. Je
ne vais pas singer les mathématiciens. N’y songez point. Vous voulez que je fasse du
théâtre more geometrico ?
-peut-être cet « à la manière des géomètres » nous changerait un peu de Stanislavski.
Appréhender les actions et les appétits humains « comme s’il était question de lignes, de
surfaces, de solides ».
-Spinoza.
-oui, Spinoza.
-bref, tu veux que la vie soit une chose démontrable. Comme si les distinctions
d’entendement étaient des distinctions réelles.
-loin des passions humaines, loin des faits pitoyables de la nature, les générations ont
progressivement créé un cosmos ordonné, où la pensée pure peut habiter comme dans sa
demeure naturelle, et, où l’une, au moins, de nos plus nobles aspirations peut échapper au
sombre exil du monde réel. Les mathématiques nous entraînent loin de l’humain, dans le
domaine de la nécessité absolue, à laquelle obéissent non seulement le monde réel mais
tous les mondes possibles.
-Russell Histoire de mes idées philosophiques
-oui. La question est de savoir si l’on peut communiquer rationnellement avec une réalité
supérieure au lieu de rester enfermés dans nos croyances ?
184                               partition1-maths géné



-pur mysticisme, pure croyance, Pythagore ou pas.
-quand même la saisie intellectuelle pure, la non-humanité…
-j’ai dit adieu à Pythagore. J’ai fini, bien contre mon gré, par croire que les
mathématiques consistent en tautologies. Je crains qu’à un esprit doué d’un grand
pouvoir intellectuel, les mathématiques dans leur totalité n’apparaissent comme
insignifiantes, aussi insignifiantes que le jugement énonçant qu’un quadrupède est un
animal. Je pense que l’intemporalité des mathématiques n’a rien de sublime comme je
le croyais autrefois, mais correspond tout simplement au fait que le mathématicien ne
parle pas du temps. Je ne peux plus trouver de satisfaction mystique dans la
contemplation de la vérité mathématique.
-abstractions ampoulées, certitudes splendides, je te disais bien.
-reste uns satisfaction esthétique et une règle d’humilité : se soumettre à des vérités
difficiles que nous ne sommes pas naturellement disposés à accepter, parce que nous
n’acceptons pas facilement ce qui est non-humain.


-si Sophie s’intéresse à la toupie, c’est sans aucun doute, pour penser à autre chose.
-autre chose que quoi ? que la toupie ?
-que la toupie, et pour penser à autre chose, comme on dit. Pour penser à autre chose,
tout court.


-encore ces rapports des mathématiques avec la réalité ! Ma position est de ne pas avoir
de position.
-Bourbaki.
-oui, Bourbaki. Libre à chacun de penser ce qu’il voudra sur la nature des êtres
mathématiques ou la vérité des théories qu’il utilise, pourvu que ses raisonnements
puissent être transcrits dans le système de Zermelo-Fraenkel.
-?
-la théorie axiomatique des ensembles.
-de toute façon le but de la science, c’est l’honneur de l’esprit humain, et sous ce titre,
une question de nombres vaut autant qu’une question de système du monde.
-délivrez-nous des nombres en tant qu’entités métaphysiques. Ce ne sont que de pures
commodités linguistiques qui ne possèdent pas plus de substantialité que « etc. » ou
c’est-à-dire ».
185                                partition1-maths géné




-le recours au sens commun, à la clarté pour tous est toujours l’indice d’une insuffisance
scientifique, une ruse de l’ignorant.


-chacun se plaît aux mathématiques à cause de l’évidence et de la certitude de leurs
raisons.
-toute connaissance qui ne s’obtient pas par l’intuition pure et simple d’une chose
isolée, s’obtient par la comparaison de deux ou plusieurs choses entre elles. Et presque
tout le travail de la raison humaine consiste sans doute à rendre cette opération possible.
-Descartes.


-tu es préparé à dire qu’un et un font deux mais non pas que Socrate et Platon font deux.
-parce qu’en ma qualité de logicien ou de mathématicien pur, je n’ai jamais entendu
parler de Socrate ni de Platon. Un monde dans lequel il n’existerait pas deux personnes
comme celles-là serait encore un monde dans lequel un et un feraient deux.


Refrains :
-quels que soient les éléments x, y, z, on a…
-pour tout élément x, il existe un élément x’ tel que
-il existe un élément e tel que, pour tout élément x, on ait
-les propriétés a), b), c) sont appelés les axiomes des structures de groupe


-substituer les idées au calcul.


Récitation :
1-Une grandeur est une partie d’une grandeur, la plus petite de la plus grande, quand
elle mesure la plus grande.
2-Et multiple, la plus grande de la plus petite, quand elle est mesurée par la plus petite.
3-Un rapport est la relation telle ou telle, selon la taille, qu’il y a entre deux grandeurs
du même genre.
4-Des grandeurs sont dites avoir un rapport l’une relativement à l’autre, quand elles sont
capables, étant multipliées, de se dépasser l’une l’autre.
186                                partition1-maths géné



18-Les rapports qui sont les mêmes qu’un même rapport sont aussi les mêmes l’un que
l’autre.
-Euclide (p.82)


-ce qui est beau dans les mathématiques, c’est qu’on n’y admet rien qui soit entaché des
incertitudes de l’expérience...
-« objets si purs et si simples »…


Jeu :
-idées
-innées
-adventices (qui viennent de l’expérience)
-factices (qui proviennent de l’imagination)


-par intuition, j’entends, non point le témoignage instable des sens, ni le jugement
trompeur de l’imagination qui opère des compositions sans valeur,
-mais une représentation qui est le fait de l’intelligence pure et attentive, représentation
si facile et si distincte qu’il ne subsiste aucun doute sur ce que l’on comprend ; ou bien,
ce qui revient au même, une représentation inaccessible au doute, représentation qui est
le fait de l’intelligence pure et attentive, qui naît de la seule lumière de la raison, et qui,
parce qu’elle est plus simple, est plus certaine encore que la déduction ; celle-ci
pourtant, nous l’avons noté plus haut, ne saurait, elle non plus, être faite de travers par
un esprit humain. Ainsi, chacun peut voir par intuition qu’il existe, qu’il pense, que le
triangle est délimité par trois lignes seulement, la sphère par une seule surface, et autres
choses semblables, qui sont bien plus nombreuses que ne le remarquent la plupart des
gens, parce qu’ils dédaignent de tourner leur esprit vers des choses si faciles.
-Descartes, Règles pour…
-oui, Des…
-au reste…
-or, cette évidence et cette certitude de l’intuition ne sont pas seulement requises pour
les simples énonciations, mais aussi pour toute espèce de démarche discursive. Soit en
effet, par exemple, le résultat suivant : 2 et 2 font autant que 3 et 1 ; il faut voir
187                                 partition1-maths géné



intuitivement, non seulement que 2 et 2 font 4, et que 3 et 1 font 4 également, mais en
outre que, de ces deux propositions, cette troisième-là se conclut nécessairement.
-quant à la déduction…
-nous distinguons donc ici l’intuition intellectuelle et la déduction certaine, de ce que
l’on conçoit dans l’une une sorte de mouvement ou de succession, et non pas dans
l’autre ; et parce qu’en outre, pour la déduction, il n’est pas besoin comme pour
l’intuition d’une évidence actuelle, mais que c’est à la mémoire qu’elle emprunte, d’une
certaine manière, sa certitude. (87)


-et Dieu ? et l’Ecriture ?
-l’intuition et la déduction sont les deux voies les plus certaines pour parvenir à la
science ; du côté de l’esprit, on ne doit pas en admettre davantage, et toutes les autres
sont à rejeter comme suspectes et exposées à l’erreur ;
-et Dieu ? et l’Ecriture ?
-ce qui ne nous empêche pas pour autant de croire revêtues d’une certitude supérieure à
toute connaissance les choses qui nous ont été révélées par une voie divine, puisque la
foi que nous leur accordons, et qui porte toujours sur des choses obscures, n’est pas un
acte de l’intelligence mais de la volonté.


(un temps)
-mais c’est le raisonnement par récurrence qui est le raisonnement mathématique par
excellence.
-Poincaré.
-oui, Poincaré. Le caractère essentiel du raisonnement par récurrence, c’est qu’il
contient, pour ainsi dire en une formule unique, une infinité de syllogismes. Je vais
énoncer les uns après les autres ces syllogismes qui sont, si l’on veut me passer
l’expression, disposés en cascade.
       Ce sont bien entendu des syllogismes hypothétiques.
       Le théorème est vrai du nombre 1.
       Or s’il est vrai de 1, il est vrai de 2.
       Donc il est vrai de 2.
       Or s’il est vrai de 2, il est vrai de 3.
       Donc il est vrai de 3, et ainsi de suite…
188                                 partition1-maths géné



       On voit que la conclusion de chaque syllogisme sert de mineure au suivant.
       De plus les majeures de tous nos syllogismes peuvent être ramenés à une
formule unique .
       Si le théorème est vrai de n-1, il l’est de n.
       On voit donc que, dans les raisonnements par récurrence, on se borne à énoncer
la mineure du premier syllogisme, et la formule générale qui contient comme cas
particuliers toutes les majeures.
-pourquoi donc ce jugement s’impose-t-il à nous avec une irrésistible évidence ? C’est
qu’il n’est que l’affirmation de la puissance de l’esprit, qui se sait capable de concevoir
la répétition indéfinie d’un même acte dès que cet acte est une fois possible.


-croyance en un ordre général de l’univers
-ou affirmation d’une propriété de l’esprit.


-on trouvera étrange…
-Pascal.
-oui, Pascal, que la géométrie ne puisse définir aucune des choses qu’elle a pour
principaux objets : car elle ne peut définir ni le mouvement, ni les nombres, ni l’espace ;
et cependant ces trois choses sont celles qu’elle considère particulièrement et selon la
recherche desquelles elle prend ces trois différents noms de mécanique, d’arithmétique,
de géométrie, ce dernier mot appartenant au genre et à l’espèce.
-Mais on ne sera pas surpris, si l’on remarque que, cette admirable science ne
s’attachant qu’aux choses les plus simples, cette même qualité qui les rend dignes d’être
ses objets, les rend incapables d’être définies ; de sorte que le manque de définition est
plutôt une perfection qu’un défaut, parce qu’il ne vient pas de son obscurité, mais au
contraire de leur extrême évidence, qui est telle qu’encore qu’elle n’ait pas la conviction
des démonstrations, elle en a toute la certitude. Elle suppose donc que l’on sait quelle
est la chose qu’on entend par ces mots : mouvement, nombre, espace ; et sans s’arrêter à
les définir inutilement, elle en pénètre la nature, et en découvre les merveilleuses
propriétés.
-Ces trois choses qui comprennent tout l’univers, selon ces paroles : Deus fecit omnia in
pondere, in numero, et mesura (« Dieu a fait toutes choses selon le poids, le nombre et
la mesure » Sagesse, XI,21) ont une liaison réciproque et nécessaire.
189                               partition1-maths géné



-nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c’est
de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que
le raisonnement qui n’y a point de part essaye de les combattre. Les pyrrhoniens, qui
n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons
point ; quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance
ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de
toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. Car la connaissance des premiers
principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvements, nombres, est aussi ferme
qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c’est sur ces connaissances
du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie, et qu’elle y fonde tout son
discours. (Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont
infinis ; et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un
soit double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et le tout
avec certitude, quoique par différentes voies.) Et il est aussi inutile et aussi ridicule que
la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y
consentir, qu’il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes
les propositions qu’elle démontre, pour vouloir les recevoir.


-Euclide voulut démontrer que la somme de deux côtés d’un triangle est supérieure au
troisième (ce que disait en plaisantant quelque Ancien, les ânes eux-mêmes savent, eux
qui vont vers leur mangeoire en ligne droite et sans détours), il le fit, assurément, parce
qu’il voulait que les vérités géométriques fussent fondées, non sur des images sensibles
mais sur des raisons.
-la démonstration est un raisonnement par lequel une proposition devient certaine. Ce
qui arrive chaque fois qu’on montre à partir de quelques suppositions (qui sont posées
comme assurées) que celle-là s’ensuit nécessairement. Nécessairement, dis-je, c’est-à-
dire de manière que contraire implique contradiction, ce qui est le véritable et unique
signe de l’impossibilité.


-Poincaré : nous constatons d’abord qu’il y a chez les mathématiciens deux tendances
opposées dans la façon d’envisager l’infini. Pour les uns, l’infini dérive du fini, il y a un
infini parce qu’il y a une infinité de choses finies possibles ; pour les autres, l’infini
préexiste au fini, le fini s’obtient en découpant un petit morceau dans l’infini.
190                                 partition1-maths géné




-il n’y a de science proprement dite qu’autant qu’il s’y trouve de mathématique.
-Kant.
-Ja.
-comment se fait-il que la mathématique, qui est produit de la pensée humaine et
indépendante de toute expérience, s’adapte d’une si admirable manière aux objets de la
réalité ?
-
-oui, Einstein.
-même s’il n’y avait jamais eu de cercle ou de triangle dans la nature, les vérités
démontrées par Euclide conserveraient pour toujours leur certitude et leur évidence.


-au lieu d’affirmer que les propositions arithmétiques ne sont rien d’autre que des
produits psychiques, et sont donc subordonnés à la légalité psychique, insistons plutôt
sur la différence radicale des deux types de réalités.
-le nombre n’est ni une réalité physique ni une réalité mentale ; c’est une réalité
objective située dans un troisième monde que les mathématiques nous font découvrir.
-mais comment poser la question de l’origine de ces idéalités mathématiques ? en les
inscrivant dans l’histoire qui leur est appropriée, celle des actes d’idéalisation, du penser
pur, par lesquels les objectivités idéales sont constituées en principes fondateurs de la
tradition scientifique.
-les trois Grâces, également chargées de fruits, rencontrent les neuf Muses ; et elles leur
en donnent chacune le même nombre ; après cela, chaque Grâce et chaque Muse est
également partagée. Combien de fruits avaient les premières avant la distribution ?


       1) Zéro est un nombre
       2) Le successeur d’un nombre est un nombre.
       3) Il n’existe pas deux nombres distincts possédant le même successeur.
       4) Zéro n’est le successeur d’aucun nombre.
       5) Si une propriété appartient à zéro et si, lorsqu’elle appartient à un nombre
          quelconque, elle appartient aussi à son successeur, alors elle appartient à tous les
          nombres.
-trouver et démontrer
191   partition1-maths géné



            VII-maths SK
192                                   partition1-mathsgéné

                                             DULLIN


      D : J’ai étudié la toupie de Kovalevskaïa en tant que système dynamique. D’un
      certain côté, c’est un point de vue inhabituel. Jusque-là, on étudiait la toupie de
      façon plus formelle ; on cherchait la solution, on écrivait une formule. Mais une
      formule ne dit rien de ce que fait réellement la toupie, de la façon dont elle bouge.
      Ce que nous avons essayé de faire nous, c’est de comprendre son mouvement. Le
      problème n’est pas de résoudre des équations mais de comprendre un système
      dynamique, ce que fait la toupie. Ce qui nous a amené à faire ce film, pour tenter de
      vraiment montrer son mouvement, et de comprendre combien c’est un mouvement
      certes, complexe, mais résoluble.


      S : Mais croyez-vous que Kovalevsky l’ait envisagé comme un problème purement
      mathématique ?


      D : Non, je crois qu’il s’agissait pour elle de résoudre un problème de mécanique.
      Mais la solution, qu’elle est parvenue à écrire formellement, est extraordinairement
      compliquée, comme on peut le voir dans son article. Et je crois que personne,
      même pas elle, ne peut vraiment envisager ce que cette solution veut dire.
      N’oublions pas que l’école de Weierstrass, dont elle fait partie, est une école
      analytique. On ne s’y fie pas tellement à l’imagination. Ils veulent des formules
      analytiques consistantes. C’est dans l’autre école, Riemann et Klein par exemple,
      qu’on était géomètres.
      Et nous avons essayé d’adopter ce point de vue sur son travail : nous nous sommes
      placés du côté des systèmes dynamiques.


      …


      D : Vous avez mentionné, dans votre introduction, que nous avions construit la
      toupie. En fait, il y a un problème. C’est difficile de construire cette toupie. Je vous
      ai apporté une toupie que tout le monde connaît. Mais ce n’est pas la toupie de
      Kowalevsky. Elle dit : rotation d’un corps solide autour d’un point fixe. Si on fait
      tourner cette toupie, on se rend compte qu’elle ne tourne pas autour d’un point fixe.
      Et puis elle est symétrique. La toupie de Kovalevsky n’est pas symétrique. Si on la
193                                    partition1-mathsgéné

      construit et qu’on la lance, le point de rotation ne sera pas fixe, et la toupie tombera
      immédiatement. Il faut donc fixer un point depuis l’extérieur. Ce que nous avons
      fait en construisant un cadre autour de la toupie. Mais c’est de la triche, parce que
      ça modifie les équations. On ajoute quelque chose qui entre en mouvement, et ce
      n’est plus le même système.


      S : est-ce que ça veut dire que cette toupie ne peut physiquement pas exister ?


      AD : on n’en est pas sûr.


      D : j’aimerais la construire mais je n’y suis jamais parvenu. Bien sûr, par
      ordinateur, c’est facile à faire. On fait une simulation, on dessine un objet comme
      celui-ci avec un point fixe. Mais en réalité, cette toupie tomberait. Peut-être y a-t-il
      un moyen de la construire mais, pour autant que je sache, personne n’a réussi.


      S : mais cette toupie pourrait-elle exister dans le système solaire ?


      D : Le problème dans l’espace, c’est que si vous avez un tel objet et qu’il tourne,
      alors c’est la toupie d’Euler.
      Trois noms sont associés à la toupie.
      Kowalevsky est le dernier. Avant, il y a eu Lagrange, et encore avant Euler.
      La toupie d’Euler est la plus simple : il s’agit du mouvement d’une toupie qui n’est
      pas soumise à la gravité, c’est-à-dire d’une toupie dans l’espace. Cette situation est
      beaucoup plus simple parce que la gravité donne une direction particulière. Cette
      direction : vers le bas. Dans l’espace il n’y a pas de direction particulière, aussi la
      toupie que l’on lance évoluerait-elle simplement, sans subir l’influence de la
      gravité.
      En fait, il y aurait une autre façon de construire cette toupie. Tu prends une boule de
      bowling, et mettons que tu la suspendes de tous les côtés, sur coussins d’air par
      exemple, pour la tenir en place. Si, à l’intérieur, tu places un corps solide, il peut
      tourner. Et le centre sera toujours fixe puisque tu le maintiens de toute part en
      soufflant de l’air. Cet objet pourrait être asymétrique, comme la toupie de
      Kowalevsky. Mais, manifestement, c’est très compliqué à fabriquer, et je crois que
      personne ne l’a fait. Mais ce serait possible.
194                                   partition1-mathsgéné



      AD : Alors vous travaillez à partir de simulations.


      D : Oui, nous avons commencé avec ce modèle réel, avec un cadre, et nous avons
      montré qu’avec ce cadre, le système est chaotique Ŕ donc à l’opposé de ce que
      voulait Kowalevsly. C’est-à-dire que le cadre fait une différence énorme Alors on
      s’est dit, oublions le monde réel et passons sur nos ordinateurs pour s’attacher au
      mouvement réel de cette toupie.
      L’objet qu’a étudié Kovalevsky Ŕ un corps solide avec un point fixe Ŕ peut prendre
      différents aspects. Il faut tenir compte de deux caractéristiques :
      La première, c’est la forme de l’objet Ŕ techniquement, un moment d’inertie. Par
      exemple, cette toupie est symétrique, mais il n’est pas nécessaire qu’elle soit
      symétrique. Un livre est aussi un corps solide. Si je prends ce livre, je peux le faire
      tourner autour d’un point fixe, mais il n’y a rien de symétrique. C’est une toupie
      d’une forme différente.
      L’autre qualité, ce n’est non plus la forme de l’objet mais, à l’intérieur de cette
      forme, son centre de gravité. Ici, le centre de gravité est quelque part au milieu de
      ce livre.
      Il faut imaginer qu’on peut faire varier ces deux caractéristiques. On peut modifier
      la forme et on peut modifier la position de ce point à partir duquel l’objet peut être
      tenu en équilibre.
      Au sein de cette vaste classe d’objets, on a trois cas particuliers.
      Le premier cas, c’est la toupie d’Euler. Le centre de gravité est aussi le point de
      rotation. Souvenons que nous avons un corps en rotation autour d’un point fixe,
      mais que le point fixe pourrait être n’importe où. Euler s’est attaché au cas où
      centre de rotation et centre de gravité ne sont qu’un seul et même point. Ce livre est
      donc un contre-exemple : si je le pose sur la table et que je le fais tourner autour de
      son coin, comme ça, le centre de gravité est encore au milieu du livre, à peu près,
      mais ce n’est pas le point autour duquel il tourne. Ce n’est donc pas la toupie
      d’Euler. Si on va dans l’espace, on a affaire à la toupie d’Euler, elle tourne autour
      de ce point central imaginaire. Jacobi a écrit explicitement les solutions de ce cas-
      là, le plus simple.
195                                   partition1-mathsgéné

      Le deuxième cas a été résolu par Lagrange. En gros, c’est cette toupie. Elle doit être
      symétrique et le centre de gravité doit se trouver sur son axe de symétrie.


      Et puis il y a le cas de Kovalevsky. Il est plus compliqué à expliquer. La première
      condition concerne sa forme : A = B = 2C. Ce livre par exemple n’a pas la bonne
      forme ; il faudrait que l’un des trois côtés soit plus grand. Mais ça ne suffit pas. La
      deuxième condition implique que le point fixe soit situé sur un certain plan
      relativement à cet objet. Si ces deux conditions sont remplies, alors on peut à
      nouveau résoudre cette équation, et c’est ce qu’elle a fait.


      AD : A-t-elle trouvé ces deux conditions de façon analytique ?


      D : Oui.


      AD : Alors elle ne les a pas approchées de façon géométrique.


      D : Non, ça aurait probablement été impossible. Mais à l’époque, les limites de ce
      que l’on pouvait résoudre n’étaient pas très clairement définies. On espérait pouvoir
      tout résoudre, toutes les toupies, de quelque forme que ce soit et où que se trouve
      leur centre de gravité. Même si Poincaré avait déjà reconnu des phénomènes
      chaotiques (dans le cas du problème des trois corps). Kowalevsky a trouvé un
      troisième cas. Mais ce qui est plus surprenant, c’est qu’elle a aussi montré que tout
      autre cas était impossible à résoudre avec la classe des jolies fonctions que
      Weierstrass aimait.


      [AD : Les deux conditions ne sont pas du tout intuitives. Elles ont été trouvées
      mathématiquement, elles ne correspondent pas à une idée géométrique simple.
      Parce que finalement le cas de Lagrange est très simple. C'est que le centre de
      gravité est sur l'axe de symétrie. C'est très naturel de poser ce genre de questions.


      JD : C'est vraiment par une démarche mathématique qu'elle a trouvé ces conditions
      mais elles deviennent bizarres dans la réalité. Elle est tombée dessus. Elle a
      transporté son problème dans un certain domaine de la mathématique et dans ce
196                                  partition1-mathsgéné

      cadre-là, elle est tombée sur les conditions qu'il fallait adopter pour résoudre le
      problème de la toupie.]


      D : Il est très difficile d’expliquer ce que signifie « écrire la solution d’un
      système ». Une solution permet de connaître le futur lorsque le présent est donné.
      Parce que les équations sont déterministes : quand on connaît l’état présent, on
      connaît toujours le futur. Mais Kowalevsky cherchait des solutions exprimables en
      termes de « jolies » fonctions Ŕ il y en a très peu, l’ensemble de toutes les autres
      fonctions est beaucoup plus important.En découvrant que seuls quelques cas
      pouvaient être résolus avec ces « jolies » fonctions, d’une certaine façon, elle a
      découvert le chaos. Aujourd’hui on dirait que toutes les autres fonctions sont
      chaotiques et qu’elles ne peuvent être trouvées. En principe, c’est impossible.


      C’est un point intéressant : les équations sont déterministes. Cela signifie que si
      l’on connaît le présent, on connaît le futur. Le problème, c’est que si le système est
      chaotique, une erreur minime dans la connaissance des conditions initiales s’accroît
      en très peu de temps, et alors, on perd la prédictibilité. Donc même si les équations
      sont déterministes, on ne peut pas prédire le futur. Aussi le problème n’est-il plus
      de savoir si le système est déterministe mais de connaître l’état initial. On ne peut
      jamais connaître l’état présent du monde, donc on ne peut pas connaître le futur.
      Non pas parce que les équations ne disent rien du futur, mais parce qu’on ne peut
      pas connaître ce qu’il en est maintenant, aussi ne peut-on pas savoir ce que ce sera.


      D : Comment définir ces « jolies » fonctions ? Eh bien, Kowalevsky propose de se
      placer sur un plan complexe et d’observer le comportement de la solution sans un
      temps imaginaire.


      JD : Dans un plan complexe, au lieu de calculer le temps sur une droite, on peut le
      calculer sur un plan, on voit beaucoup plus de choses que quand on regarde sur une
      droite. On peut bouger dans plusieurs directions. C’est plus riche comme situation.


      D : La table est un plan, donc nous sommes dans l’espace. Il y a deux directions,
      gauche/droite et avant/arrière. En général, on conçoit le temps dans une seule
      dimension : passé et futur. Mais un plan a deux directions. Voilà ce qu’a fait
197                                   partition1-mathsgéné

      Weierstrass : il a donné deux dimensions au temps. Le temps contient ce temps
      normal dans lequel nous vivons, et puis il y a cette autre dimension où le temps a
      aussi un sens.


      S : Comment cette autre dimension prend-elle sens ?


      D : Si on traduit des fonctions en termes de séries, on les ajoute par petits
      morceaux. Et la série ne décrit souvent la fonction que pour une partie limitée. Par
      exemple, si on utilise un série pour décrire un système dynamique, disons, jusqu’à
      demain, plus tard, après demain, cette série ne nous donnera plus aucune réponse
      valable. On dit que la série diverge. Il y a un obstacle quelconque qui nous empêche
      d’ajouter les séries, mais cet obstacle est invisible sur la ligne réelle. On trouve
      souvent la raison dans le plan complexe.


      AD : En principe, quand on prolonge des fonctions, on cherche des séries qui
      doivent approcher des solutions des équations, et on cherche à savoir quelles
      approximations sont valables. Quelquefois il y a des obstacles. Les solutions ne
      sont valables que dans un certain intervalle. Et sur certains points l'approximation
      n'est pas bonne.
      Quand on est dans le plan, on peut d'une certaine façon contourner l'obstacle, parce
      qu'on a prolongé, on a plongé la fonction dans le plan. La variable, au lieu d'être
      seulement dans une dimension réelle, elle est, comme on dit, complexe, et on la
      prolonge. C'est une façon de contourner les obstacles.


      JD : Ce n'est pas une notion métaphysique. C'est une astuce très efficace. C'est très
      beau, mais on n'a pas augmenté l'univers. C'est notre façon de voir les choses. Ce
      qui est formidable avec ces fonctions analytiques, c'est que si tu les connais ici, tu
      les connais dans tout l’espace. Normalement si je te regarde toi, je ne sais pas
      comment est ton copain. Si tu es analytique, je te vois et je sais exactement
      comment est ton copain. Avec les fonctions, tu ne t'étends pas n'importe comment,
      il y a une seule façon de t'étendre.
198                                    partition1-mathsgéné

      [AD : Ça c'est l'École de Weierstrass. C'est une École qui a développé cet
      instrument-là. Et elle s'est inscrite là-dedans, complètement. Le travail que Holger a
      fait c'est justement
      d'introduire un autre point de vue.]


      D : Je crois que c’est sa contribution la plus importante. Pas la toupie en elle-même,
      mais la méthode. Son idée, c’était de dire : qu’est-ce qu’une « jolie » fonction, eh
      bien une « jolie » fonction est une fonction analytique où les obstacles qui
      t’empêchaient d’avoir un point de vue global devraient, si possible, devenir de
      simples pôles. Elle propose de regarder dans le plan complexe. Les obstacles sont
      là, on ne peut pas l’empêcher, mais il faudrait qu’ils ne soient pas trop gênants.
      C’est grâce à cette idée qu’elle a trouvé ce cas Kowalevsky.
      Cette idée a conduit, il y a vingt-cinq ans, à découvrir un grand nombre d’équations
      qui pouvaient être résolues. Pas pour la toupie, parce qu’il n’y en a pas d’autres,
      mais cette idée peut être appliquée dans n’importe quelle science. Prenons par
      exemple l’équation qui décrit les vagues d’eau, peut-être que je peux trouver des
      conditions spéciales dans lesquelles je pourrais la résoudre, en me servant de son
      idée. Voilà ce que les gens ont fait avec succès depuis vingt ans.


      JD : Y a-t-il des gens qui se sont intéressés à la toupie par d’autres méthodes ?


      D : On a maintenant prouvé que tous les autres cas étaient chaotiques Ŕ
      indépendamment de la définition qu’elle a donné des « jolies » fonctions, dont on
      pourrait se dire que quelqu’un pourrait donner une nouvelle définition. Ziglin a
      démontré que dans tous les autres cas, le mouvement de la toupie est chaotique Ŕ en
      ce sens technique qui remonte à Poincaré.


      La première partie de la démonstration de Kowalevsky est en fait assez courte. Elle
      définit les « jolies » fonctions et les utilise pour trouver ce troisième cas. Et une fois
      qu’elle l’a trouvé, il lui est facile de montrer qu’il y a une solution. Ça prend à peu
      près dix pages.
      Ensuite viennent soixante pages nécessaires à effectivement résoudre l’équation.
      Elle a fait les calculs à la main, il n’y avait pas de méthode générale à l’époque.
199                                   partition1-mathsgéné

      Maintenant, il y a la méthode Lax-pair. Ça donne une procédure qui permet
      d’obtenir une solution une fois qu’on connaît un cas particulier.
      Dans sa démonstration en fait, elle n’a pas complètement terminé d’écrire la
      solution. Kötter le fera plus tard, et puis Bobenko la formalisera en langage
      moderne.




      Voici la maquette que nous avons construite. Il y a un point fixe, ici. On l’a fixé en
      construisant ce cadre Ŕ en fait, il n’est pas censé y avoir de cadre, mais si on
      l’enlève, la toupie tombe.
      Là, elle bouge de façon simple, mais elle peut aussi bouger de façon relativement
      compliquée Ŕ à cause du cadre. C’est le cadre qui rend le mouvement chaotique.
      On voit revenir le mouvement chaotique, et à un certain moment, il devient à
      nouveau simple.
      L’objet qu’on a construit n’est pas une toupie de Kovalevsky, mais on peut voir sa
      toupie dans l’espace, un espace virtuel. L’axe peut bouger, mais ce point-là est fixe.
      C’est le centre de la toupie.
      Pour une petite quantité d’énergie, il y a trois types de mouvement, le plus souvent,
      on a un mouvement pendulaire ; si on fixe cet axe-ci, on a une oscillation ; et si on
      fixe l’autre axe, on a un mouvement de rotation.
      Si on donne une impulsion « en général », on obtient une superposition de ces trois
      types de mouvement. Avec une petite quantité d’énergie, le système est linéaire. On
      peut superposer les solutions. Avec une grande quantité d’énergie, la gravité ne
      joue plus aucun rôle. On s’approche du modèle d’Euler. Si le système tourne très
      très vite, on obtient une sorte de vibration qui mène à une certaine précession.


      L'Espace des Phases.


      AD : Quand on a un système, on le connaît quand on a la position et la vitesse de
      tous les points. Alors si par exemple, il n'y a qu'un seul point, alors il y a une
      vitesse, c'est un vecteur, c'est une direction dans l'espace. Une vitesse est connue
      par trois composantes. On a besoin de trois coordonnées pour la connaître. Et pour
      la position d'un point dans l'espace on a aussi besoin de trois coordonnées. Donc un
200                                    partition1-mathsgéné

      système qui a trois points dans l'espace, si on veut le connaître on a besoin de 18
      éléments, de 18 données pour le connaître.


      Pour construire l'espace des phases on prend chacun de ses éléments comme une
      dimension d'un espace virtuel. Par exemple, supposons un solide de forme
      triangulaire caractérisée par trois points. Alors pour connaître un état de ce système,
      on a besoin de 18 éléments, ce qui veut dire que l'espace des phases va avoir 18
      dimensions et à un certain moment, le solide est caractérisé par un point dans cet
      espace virtuel qui a 18 coordonnées. La trajectoire d'un solide devient alors la
      trajectoire d'un point mais dans un espace de 18 dimensions.


      D : L’important est de comprendre pourquoi nous avons besoin de connaître la
      vitesse en plus. On veut prévoir le futur. Et pour ce faire, il ne suffit pas de
      connaître la position. Par exemple, cette toupie, je connais sa position. Mais si je
      veux savoir ce qui se passera si elle bouge, alors j’ai besoin de savoir à chaque
      instant dans le temps non seulement où elle est mais aussi comment elle bouge.
      Sinon je ne peux pas dire ce qui se passera ensuite. Peut-être qu’elle est ici et
      qu’elle se déplace dans telle direction, ou peut-être qu’elle est là et qu’elle se
      déplace vers le haut. Ou bien elle est là et elle est en train de tourner.


      AD : Pour connaître le futur, ce n'est pas seulement la position, c'est aussi la vitesse
      qu'il faut connaître.


      S : C'est probablement difficile de comprendre que ce n'est pas seulement dans
      l'espace réel qu'on peut représenter la dynamique d'un système mais aussi dans un
      espace construit, imaginaire. Et avec ça, c'est possible de penser géométriquement.


      D : C’est assez simple de comprendre dans le cas d’un pendule : on a besoin de
      connaître sa position, l’angle, et à quelle vitesse change l’angle. À partir de ces
      deux sources d’information, on peut dessiner un diagramme à deux dimensions :
      position et vitesse.
      Mais pour décrire la position d’un toupie, on a besoin de trois coordonnées, et de
      trois autres pour décrire sa vitesse. Ça fait six dimensions, et ce n’est pas facile de
      visualiser cela Ŕ en gros, c’est ce qui se passe dans ce film.
201                                   partition1-mathsgéné



      D : Ces systèmes sont toujours décrits dans leur fonctionnement idéal. Kowalewsky
      a négligé Ŕ comme tout le monde Ŕ la friction. Si je lance une toupie et que
      j’attends, disons une minute, elle finira par s’arrêter. Pourquoi ? À cause de la
      friction. Il y a une déperdition d’énergie. Dans la description qu’en donne SK, il n’y
      a pas de perte d’énergie, et le mouvement de la toupie durerait toujours. C’est ce
      qui permet de réduire les dimensions dans l’espace de phase : on peut ramener un
      espace à six dimensions à un espace à trois dimensions.




      [partie manquante]




      D : imagine que tu es assis sur la toupie, comme sur un manège, et que tu regardes
      l’espace autour de toi. Ça n’a pas l’air tellement plus simple, mais en fait ça l’est un
      peu, parce qu’en s’asseyant sur la toupie Ŕ ce qui rend sans doute malade parce que
      la toupie est en mouvement Ŕ ce que tu regardes, c’est un axe fixe.
      Prenons ce pôle, ici. On tourne autour et on ne quitte pas des yeux l’axe autour
      duquel on tourne. En gros, voilà ce que décrivent ses équations. Les équations ne
      décrivent pas le mouvement de la toupie tel qu’on peut le voir mais le mouvement
      de cet axe-ci alors qu’on est assis sur la toupie et qu’on tourne autour.


      L’étape suivante consiste à retirer cet axe et à ne dessiner que le trajet du point situé
      à son extrémité ; on obtient ainsi cette courbe. Ce point se déplace sur la surface
      d’une sphère, et nous sommes assis au centre de cette sphère.
      Pourquoi une sphère ? Parce que, dans le cas la toupie de Kowalewky, c’est le point
      central qui est le point fixe autour duquel tourne la toupie.
      Nous ne sommes pas encore dans l’espace de phase, mais bien dans le mouvement
      réel d’un point que l’on peut voir depuis la toupie.
202                                   partition1-mathsgéné

      Prenons maintenant la même trajectoire dans un espace imaginaire, l’espace de
      phase, qui présente l’avantage de nous donner toutes les informations nécessaires à
      prédire le comportement de cette toupie dans le futur.
      Dans le cas précédent, on n’avait pas toutes les informations nécessaires puisqu’on
      n’avait pas la vitesse.
      La courbe rouge est dans l’espace de phase : on a ajouté la vitesse. En principe, on
      peut traduire cette ligne en termes de mouvement Ŕ on sait qu’une ligne caractérise
      un mouvement Ŕ, mais on passe dans un espace abstrait.


      Kowalewski a trouvé que ce mouvement se fait toujours sur un tore. On a quelques
      mouvements simples sur un tore, on tourne autour jusqu’à ce que la trajectoire se
      referme sur elle-même ou jusqu’à ce que tout l’espace soit rempli.


      La sphère est dans l’espace réel, le tore dans l’espace de phase.
      Sur une sphère, on voit des trajectoires qui se coupent, idem sur un plan. Cela
      n’arrive jamais dans l’espace de phase. Et pour prédire le futur, c’est absolument
      crucial que les lignes ne se coupent pas dans l’espace de phase. L’espace de phase
      doit contenir toutes les informations nécessaires à prédire le futur. Si on trouvait
      une intersection sur la trajectoire de l’orbite, on serait incapable de déterminer le
      futur à partir de ce point.
      Mais si on projette cette trajectoire, qui ne présentait aucune intersection sur le tore,
      c’est-à-dire dans l’espace de phase, sur une sphère ou un plan, alors on pourra voir
      des intersections.




      La constante de Kowalewsky
      D : je veux étudier la toupie en tant que système dynamique, et non du point de vue
      formel. Je veux en comprendre le mouvement.
203                                   partition1-mathsgéné

      Cette toupie a des mouvements compliqués Ŕ que l’on peut écrire comme solutions.
      Mais elle a aussi des mouvements simples. Pourquoi ? parce que ça dépend de la
      façon dont on la lance.


      Le reste du film étudie ces tores lorsqu’on fait varier les conditions initiales.
      La valeur de la constante de Kowalewsky signifie que l’on commence d’une façon
      particulière.
      Cette famille de surfaces rouges viennent d’une modification des conditions
      initiales. Et il existe une de ces surfaces pour chacune des valeurs de la constante de
      Kowale wski.
      On regarde toutes les valeurs possibles de sa constante et ça nous permet d’observer
      tous les mouvements possibles de ce système. Il y a beaucoup de paramètres :
      l’énergie, le moment angulaire, cette constante… Et si l’on commence à les faire
      varier, on dessine un vaste paysage de mouvements possibles.


      En résumé, les trajectoires de la toupie de SK dessinent ces tores invariables parce
      qu’il s’agit d’un système intégrable.
      À chaque tore correspond une valeur de la constante de Kowalewsky. Si l’on
      connaît la valeur de cette constante, l’énergie et quelques autres données, en gros
      on sait quel sera le mouvement du système.




      Revenons au chaos et à la prédictibilité. Le fait que la toupie revienne
      régulièrement à un mouvement instable tient à ceci que le système n’est pas
      chaotique. C’est ainsi que SK l’a conçu. Elle voulait obtenir de jolies solutions
      simples.
      Cela signifie que, dans ce système dynamique, certes le mouvement est instable,
      mais il revient toujours au point où il a commencé.
      Dans des systèmes chaotiques, on peut aussi avoir un mouvement instable, mais
      alors il ne revient pas exactement au point où il a commencé ; il revient, mais d’une
204                                  partition1-mathsgéné

      façon un peu différente, pas tout à fait à son point de départ, et le mouvement finit
      par devenir complètement imprédictible.
      Même lorsque le système est instable, dans le cas de SK, il se comporte de façon
      prédictible, alors que dans un système chaotique, ce serait beaucoup plus
      compliqué.
      C’est aux mouvements instables d’un système qu’on voit s’il est chaotique ou non.
205                                   partition1-mathsgéné

                               Rêverie autour des nombres complexes
                                          (cf: Mazur)




Comment peut-on imaginer les nombres imaginaires?
Comment peut-on imaginer la racine carrée d'un nombre négatif?


----


La racine carrée d'un nombre positif est le nombre dont le carré égale ce nombre.
Example: la racine carrée de 4 égale 2.


Comment est-ce qu'on peut imaginer ce nombre?
Le nombre dont on prend la racine carrée est assimilée a l'aire
d'un carré. Et la racine carrée est alors la longeur du côté de
ce carré.


Quelle est la racine carrée de 2?
Le nombre dont le carré égale 2?
Et c'est quoi alors?


C'est la longueur de la diagonale d'un carré de côté égal à 1.
Comment est-ce qu'on peut imaginer ca? [?voir dialogue de Platon, Ménon]


---


Est-ce que la racine carrée de 2 peut s'exprimer sous forme d'un rapport de nombres
entiers, c’est-à-dire un nombre rationnel?
Non


Théorème: la racine carrée de 2 ne peut s'exprimer sous forme d'un rapport de nombres
entiers.
206                                   partition1-mathsgéné

Suppose que la racine carré de 2 peut être exprimé sous forme d'un rapport de nombres
entiers. Alors on puisse écrire une équation de la forme :
___
V 2 = A / B [la racine carré de 2 égale A sur B]


où A et B sont des nombres entiers. Je vais montrer que ça va aboutir à une contradiction
et donc que cet énoncé est faux.


Suppose que dans V 2 = A / B [le carré de 2 égale A sur B],
A et B n'ont pas de facteur commun. Si
oui, nous pourrions simplifier la fraction A sur B en
divisant son numérateur
et son dénominateur par ce facteur commun.


En plus suppose que A et B ne sont pas simultanément des pairs.
L'un d'eux, A ou B, peut être pair, mais pas les deux à la fois.


Première étape. On éleve au carré les deux membres de
___
V2=A/B           [le carré de 2 égale A sur B]
et on obtient:
 ___ 2 2 2
(V 2 ) = A / B [le carré de 2 carré égale A carré sur B carré]


Mais comme le carré de 'le carré de 2' est 2, on peut écrire cette équation sous la forme:
       2 2
 2 = A / B [2 égale A carré sur B carré]


Deuxième étape. En multipliant les deux côtés de cet équation par B au carré, on obtient:
   2   2
 2B =A       [2 fois B carré égale A carré]
ce qui montre que A carré est un nombre pair.
207                                     partition1-mathsgéné

Le carré de tout nombre impair est un nombre impair et donc puisque le carré de A est
pair, A lui-même est nécessairement pair, ça signifie:
 A=2C


Troisième étape. En substituant A = 2 C dans


       2   2
  2B =A         [2 fois B carré égale A carré] on obtient


       2    2
  2B =4C         [2 fois B carré égale 4 fois C carré]


et en divisant les deux côtés par 2, on trouve:


       2    2
   B =2C         [B carré égale 2 fois C carré]


Mais ca veut dire que B carré est pair, et par conséquent, que B est lui-même également
pair.


Bingo. On a une conclusion absurde. En supposant qu'il y a un nombre rationnel A sur B
on est arrivé à la conclusion que A et B sont tous deux des nombres pairs que nous avons
exclus au début.
Alors le carré de 2 ne peut pas être un nombre rationnel.
C'est un nombre irrationnel.


----


Quelle est la racine carrée de 2?
Le nombre dont le carré égale 2?
Et c'est quoi alors?


Si ce n'est pas un nombre rationnel, peut être c'est un nombre réel?
208                                     partition1-mathsgéné

Ce n'est pas 1.5 parce que le carré de 1.5 est 2.25.
Ce n'est pas 1.4 parce que le carré de 1.4 est 1.9599999999999997
C'est 'entre-les-deux'.
C'est 1.4142135623730951....
Est-ce que ca s'arrête?
Jamais.
Comment est-ce qu'on peut imaginer ca?


---


Et quelle est la racine carrée de -1?
La longueur de la diagonale d'un carré de côté égal à quoi??


Mais comment est-ce qu'on peut imaginer un carré dont l'aire est inférieure à zéro?


La racine carrée de - 1 est un nombre imaginaire.


Comment est-ce qu'on peut imaginer ce nombre imaginaire?


C'est un monstre.
Ca ne doit pas exister.


----


Mais on peut calculer avec la racine carrée de -1!
Par exemple, 5 fois la racine carrée de -1 plus 2 fois la racine carrée de -1
fait 7 fois la racine carrée de -1.
Ou 2 fois la racine carrée de -1 x la racine carrée de -1 donne 2.


Et on peut fabriquer des nombres complexes en prenant
un nombre réel a plus b fois la racine carrée de -1.
Et on peut calculer avec tout ça.


J'appelle i la racine carrée de -1
209                                        partition1-mathsgéné



----


Mais comment est-ce qu'on peut imaginer ce nombre imaginaire i, le carré de -1 ?


----


Construisons le plan complexe.


On trace une droite horizontale et on le divise comme une règle avec le zéro au milieu.
Les nombres négatifs à gauche et les nombre positifs à droite:


-10, -9, -8, -7, -6, -5, -4, -3, -2, -1, 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10


Maintenant le grand truc! Imaginez que i (égale la racine carré de -1) est une
transformation: une rotation de 90 degrés de la droite numérique dans le plan de la page.
Ce qui veut dire qu'on obtient une droite verticale et les divisions représentent les
nombres réels multipliés par la racine carrée de -1, ca veut dire les nombres imaginaires.


Ca fait un sens parce que si vous continuer a tournez dans le sens contraire des aiguilles
d'une montre encore 90 degrés vous obtenez une rotation de 180 degrés qui fait -1.
Chaque rotation de 90 degrés correspond a une multiplication par la racine carré de -1.
Si vous continuez à tourner encore 90 degrés et encore, on arrive au début.
Une pirouette.


[il faut des dessins!]
210                                     partition1-mathsgéné

                                              Séries




suite: séquence de termes U1, ... , Un
série: somme de termes: 1/1 + 1/2 + 1/3 + ...


Suite harmonique:


(1)
0 1.00000
(1 1/2)
1 1.50000
(1 1/2 1/3)
2 1.83333
(1 1/2 1/3 1/4)
3 2.08333
(1 1/2 1/3 1/4 1/5)
4 2.28333
(1 1/2 1/3 1/4 1/5 1/6)
5 2.45000
(1 1/2 1/3 1/4 1/5 1/6 1/7)
6 2.59286
(1 1/2 1/3 1/4 1/5 1/6 1/7 1/8)
7 2.71786
(1 1/2 1/3 1/4 1/5 1/6 1/7 1/8 1/9)
8 2.82897
(1 1/2 1/3 1/4 1/5 1/6 1/7 1/8 1/9 1/10)
9 2.92897


= divergente (= cela ne s'arrête pas)


Suite géométrique


(1)
211                                    partition1-mathsgéné

0 1.00000
(1 1/2)
1 1.50000
(1 1/2 1/4)
2 1.75000
(1 1/2 1/4 1/8)
3 1.87500
(1 1/2 1/4 1/8 1/16)
4 1.93750
(1 1/2 1/4 1/8 1/16 1/32)
5 1.96875
(1 1/2 1/4 1/8 1/16 1/32 1/64)
6 1.98437
(1 1/2 1/4 1/8 1/16 1/32 1/64 1/128)
7 1.99219
(1 1/2 1/4 1/8 1/16 1/32 1/64 1/128 1/256)
8 1.99609
(1 1/2 1/4 1/8 1/16 1/32 1/64 1/128 1/256 1/512)
9 1.99805


Converge vers 2


Suite de Fibonacci


(ajouter les 2 nombres avant)
212   partition1-mathsgéné
213   partition1-mathsgéné
Partition 0 – VII-mathSK

				
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posted:6/6/2011
language:French
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