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LA FRANCE DE LOUIS XIV

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LA FRANCE DE LOUIS XIV Powered By Docstoc
					                                   LA FRANCE DE LOUIS XIV
                             Par Pierre GAXOTTE
                                  CHAPITRE I
                              L’ENTRÉE DU ROI
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…

    Jules Mazarin mourut le 9 mars I661, en prononçant le nom de Jésus. Le 10, à sept heures
du matin, le roi Louis XIV réunit son Conseil. Ils étaient huit en tout, le chancelier Séguier, le
surintendant clos Finances Fouquet, M. de Lionne, les deux Brienne, M. de La Vrillière, M. Le
Teiller, qui avait charge de l’armée, et M. du Plessis-Guénégaud, qui s’occupait de la Maison
du Roi.

    Le Roi se découvrit, remit son chapeau et, debout, se tourna vers le chancelier :

    « Monsieur, je vous ai fait assembler avec mes ministres et secrétaires d’État pour vous
dire que, jusqu’à présent, j’ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le Cardinal
; il est temps que je les gouverne moi-même. Vous m’aiderez de vos conseils quand je vous
les demanderai. »

    Il leur défendit de rien expédier, fût-ce un passeport, sans lui en avoir parlé. Il ordonna à
Fouquet d’employer Colbert, que Mazarin lui avait recommandé, et au jeune Brienne de
prendre désormais les ordres de Lionne sur les Affaires étrangères.

    « La face du théâtre change ; j’aurai d’autres principes dans le gouvernement de mon
Etat, dans la régie de mes finances et dans les négociations au-dehors que n’avait feu M. le
Cardinal. Vous savez mes volontés; c’est à vous maintenant, messieurs, à les exécuter, »

    Il n’en dit pas plus, et le Conseil se sépara.

    Peu après, le Roi rencontra l’archevêque de Rouen, qui présidait l’Assemblée du clergé :

    « Votre Majesté m’avait ordonné de m’adresser à M. le Cardinal pour toutes les affaires.
Le voilà mort à qui veut-Elle que je m’adresse ?

    — A moi, monsieur l’Archevêque. »

    Ces premières démarches furent très bien faites. Louis XIV avait réussi l’entrée du Roi.
    Tout était tranquille en tous lieux. La guerre était finie depuis deux ans et la Fronde
depuis sept ou huit. Mais, avec quelques moments de repos, guerre civile et guerre
étrangère avaient duré près d’un demi-siècle.

…

    Pour la commodité de notre mémoire, nous sommes enclins à chercher partout des
périodes et des coupures. Mais ces divisions ont une part d’arbitraire. Les générations ne
changent pas tout d’une pièce elles ne forment pas des blocs, elles se pénètrent les unes les
autres. Si importante que soit dans l’histoire l’année 1661, elle n’est pas une rupture
complète avec le passé. Louis XIV avait vingt-trois ans. Parmi les personnages qui vont
paraître sur le théâtre auprès de lui et dont la postérité a retenu les noms, seuls Louvois,
Vauban, Racine et Boileau sont à peu près de son âge. Louvois se glisse à l’ombre de Le
Tellier, son père, et Racine est encore inconnu. Mais Colbert a dix- neuf ans de plus que le
Roi ; Duquesne, Lionne et Turenne, vingt-sept ou vingt-huit. Condé, Pomponne, Croissy,
Perrault, Molière, La Fontaine, Bossuet, Mme de Sévigné, Lebrun, Puget, Mignard sont nés
entre 1618 et 1628. Descartes est mort depuis onze ans et saint Vincent de Paul depuis
quelques mois. Corneille a donné tous ses chefs-d’œuvre ; Poussin n’a plus que quatre
années à vivre et Pascal une seule. Pour une bonne part, le siècle de Louis XIV a débrouillé ce
que son prédécesseur posait en tumulte et évoquait en rêve. Pour une bonne part, il a été
fait par des hommes déjà tout formés.

    Et quels hommes ! Des âmes rebelles, des âmes de feu. De grands seigneurs factieux, des
prêtres qui ont appelé les Parisiens aux barricades, des bourgeois qui ont tiré sur les soldats
du Roi, des princes gonflés de cabales et de bizarreries, qui ont volé, pillé, trahi, des
seigneurs brigands, véritables loups féodaux qui terrorisent encore les montagnes
d’Auvergne où la justice ne se risque guère, mais aussi, de l’autre côté du trône, des commis
opiniâtres et obscurs, orgueilleux pour la France et avides pour le maître, de vieux officiers,
pleins de ressources et de bravoure dont la fidélité a sauvé le trône, tout un peuple enfin
excédé des luttes civiles, rude et fort, riche de travail et d’enfants. Louis XIV ne règne pas sur
une nation assoupie clans l’obéissance, sur dix-neuf millions de bons sujets formés à
l’adulation dès le berceau ; il règne sur un peuple qui a fait l’expérience de la révolte et qui
appelle l’ordre parce qu’il a vécu dans l’anarchie. S’il y avait eu une tradition monarchique,
elle n’aurait montré au souvenir que la division et l’impuissance. En 1661, l’ordre est
l’espérance et la nouveauté.

    Rien ne serait plus faux que de figer les temps qui vont s’ouvrir dans une majesté
compassée et fade, comme s’ils étaient nés vieux et sans désir. C’est pour les avoir
harnachés de componction et de sublime qu’on a donné à des historiens indévots l’idée de
n’en décrire que l’envers, d’en dénombrer aigrement les grossièretés, les extravagances et
les mauvaises odeurs. Le siècle vit, c’est-à-dire qu’il combat, invente, ajoute, bâtit et change.
Il n’a pas trouvé la sérénité dans son héritage. Les meilleurs la recevront en récompense de
leurs peines, car l’ordre ne serait rien s’il n’était une victoire sur soi-même, un feu entretenu
et contenu à la fois.

…

    Le Roi était bâti en force, de taille moyenne, mais très robuste, large d’épaules, avec une
endurance superbe et une prestance qui faisait dire aux contemporains:

             Qu’en quelque obscurité que le sort l’eût fait naître,
             Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.

    Il ne sentait pas la fatigue, ni le froid, ni la pluie, et il s’étonnait que les autres y fussent
sensibles. Quand il allait aux armées, il traînait après lui, en carrosses ouverts, toute une
cour de dames, qu’il voulait voir à l’arrivée parées et en grand habit, comme à Fontainebleau
ou à Versailles. Il excellait à la danse, au mail et à la paume. Toute sa vie, il eut besoin de
mouvement, de chasse, de promenades à pied et de suées à cheval. S’il ne pouvait souffrir
les seigneurs qui demeuraient à Paris sans venir le voir, il pardonnait assez aisément à ceux
qui lui préféraient la campagne. Tout le monde s’accordait à le trouver beau. On louait sa
prestance, sa taille, son port « presque divin », sa manière de marcher et de saluer, « tout
mesuré, tout décent, noble, grand, majestueux, et toutefois très naturel ». Dans les choses
sérieuses, les audiences d’ambassadeurs, les cérémonies, jamais homme n’en a tant imposé,
et il fallait commencer par s’accoutumer à le voir, si, en le haranguant, on ne voulait pas
s’exposer à demeurer court. Sa personne avait un charme qui attirait et un sérieux qui
tenait à distance.

    Cet air royal ne l’empêchait pas d’être jeune, d’aimer les mascarades, les fêtes, les
colifichets et la galanterie.
…

    Son éducation politique se fit de bonne façon, au jour le jour, par l’expérience des choses,
par l’exemple et par la conversation des grands hommes qui l’entouraient. A sa mère, il dut
sa religion et l’excellence de ses manières, cette politesse affable et mesurée qui distinguait
l’âge, le mérite et le rang, qui passait dans les moindres mots, et qui rendait précieux tout ce
qui venait de lui. Pendant des années, il se laissa dire des choses très dures par le maréchal
de Bellefonds et par Colbert mais jamais il ne lui échappa rien de désobligeant pour
personne. S’il avait à répondre ou à corriger, c’était presque toujours avec un air de bonté
qui inspirait le remords et l’envie de mieux faire. « Il paraît fier, mais il a les
commandements très doux », écrit l’envoyé de Savoie. Et le marquis de Sourches : « Rien ne
paraît difficile, quand il s’agit de lui obéir. » Mazarin, Turenne et Colbert ont été ses trois
meilleurs maîtres, mais toute sa vie il profita de vivre en compagnie des personnes qui
avaient le plus d’esprit. Il écoutait avec l’ambition de s’éclairer et de s’instruire ; aucun
homme n’était plus capable de se former, de se limer, d’emprunter à autrui sans imitation et
sans gêne, de faire sien ce qu’il rencontrait de bon et de solide.

    Saint-Simon affirme qu’il était ignorant, […] En réalité, Louis parlait l’italien, l’espagnol. A
vingt ans, il se remit au latin pour lire dans le texte les dépêches de la chancellerie
pontificale. Son précepteur, Péréfixe, évêque de Rodez, lui avait fait lire les écrivains de
l’antiquité, des mémoires, entre autres ceux de Commynes, et différents traités sur la
formation des rois ; on lui avait enseigné les éléments des mathématiques, la géographie, en
y mêlant les fortifications et l’art        militaire, l’histoire en insistant sur les rois ses
prédécesseurs, surtout sur le règne d’Henri IV. La vie compléta ce que la formation livresque
avait de sommaire et d’in achevé.

    Il avait connu l’adversité, presque la gêne ; il avait fui devant l’émeute, couché sur la
paille, subi des humiliations, contemplé beaucoup de bassesses, erré de ville en ville à la
reconquête du royaume, témoin et enjeu des combats qui se livraient en son nom. Plus tard,
il a vu la vraie guerre de ses propres yeux, et il s’y est très bien tenu. En 1638, devant
Dunkerque, il contracta une grave maladie, qu’il dissimula tant qu’il put. On le transporta à
Calais, où son mal empira. Dans la nuit du 6 au 7 juillet, il reçut bravement la communion :
« Vous êtes homme de résolution, dit-il alors au Cardinal, et le meilleur ami que j’ai ; c’est
pourquoi je vous prie de m’avertir quand je serai à l’extrémité. » Il en réchappa.
…

    A. seize ans, il fut admis au Conseil à des jours réglés, et on commença à exposer devant
lui les affaires les plus faciles, avec toutes les circonstances de temps, de lieux et de
personnes. Peu à peu, les séances devinrent quotidiennes, et il s’y ajoutait des entretiens
particuliers avec les ministres. « Je ne laissais pas de m’éprouver en secret, et sans
confident, écrit le Roi dans ses Mémoires, raisonnant seul et en moi-même sur tous les
événements qui se présentaient, plein d’espérance et de joie quand je découvrais
quelquefois que mes premières pensées étaient celles où s’arrêtaient enfin les gens habiles
et consommés. »

…

    Il parlait bien et avec aisance. Cependant il n’aimait pas être pris au dépourvu, ayant
toujours soin de préparer à l’avance des réponses Quand un courtisan ou un ambassadeur
l’attaquait sur quelque chose à quoi il n’avait pas réfléchi il répondait toujours par un « je
verrai » qui est demeuré célèbre.

    Il était sensible et pleurait facilement. A la mort de sa mère, il s’évanouit au pied de
l’alcôve Mais la nature lui avait accordé ce qu’un contemporain appelait la principale vertu
des rois, c’est-à-dire une profonde dissimulation, en entendant par là non point un penchant
mauvais à la fourberie, mais l’art de garder les secrets et celui de mûrir les projets en silence,
« Il ne lui échappe jamais rien de ce qui se doit celer », disait de lui sa cousine, la Grande
Mademoiselle. « Il a une prodigieuse facilité à cacher ses passions et à montrer l’opposé de
celles qui le possèdent le plus », écrivait un ambassadeur de Venise. Un autre ajoutait que
cette « prudence » confinait parfois « à l’extrême duplicité »

…

    Cette étonnante et précoce maitrise n’abandonna jamais Louis. Il supporta avec une
constance admirable les plus cruels traitements de ses médecins. A peine opéré ou
convalescent, il dînait en public, se montrait aux courtisans, réunissait les ministres parce
qu’il fallait que la machine continuât à tourner. Un roi n’a pas le droit d’être malade, il
voulait donner à son peuple l’impression que la maladie, pas plus que la fatigue, ne pouvait
l’atteindre. II a été un héros de la volonté.
    Toutefois, ni la religion, ni le remords, ni l’orgueil, ni le soin de sa réputation ne purent le
détourner de l’adultère. Comme la reine Anne lui reprochait sa mauvaise conduite, il lui
répondait avec des larmes de douleur qu’il connaissait son mal, qu’il avait fait ce qu’il avait
pu pour ne pas s’abandonner à ses passions, mais qu’il était contraint de lui avouer qu’elles
étaient plus fortes que sa raison, qu’il ne pouvait plus résister à leur violence qu’il ne se
sentait même pas le désir de le faire ». .Il était sensuel, gros mangeur, prompt aux occasions
d’amour et sensible à toutes sortes de charmes.

…

    Louis XIV s’est confessé à son fils. Rapportant la création d’un duché en faveur de sa
maîtresse, il écrit « J’aurais pu, sans doute, me passer de vous entretenir de cet attachement
dont l’exemple n’est pas bon à suivre. Mais, après avoir tiré plusieurs instructions des
manquements que j’ai remarqués dans les autres, je n’ai pas voulu vous priver de celles que
vous pouviez tirer des miens propres.

    « Je vous dirai premièrement que, comme le prince devrait toujours être un parfait
modèle de vertu, iI serait bon qu’il se garantît absolument des faiblesses communes au reste
des hommes, d’autant plus qu’il est assuré qu’elles ne sauraient demeurer cachées. Et
néanmoins, s’il arrive que nous tombions malgré nous dans quelqu’un de ces égarements, il
faut du moins, pour en diminuer la conséquence, observer deux précautions que j’ai
toujours pratiquées et dont je me suis fort bien trouvé.

    « La première est que le temps que nous donnons à notre amour ne soit jamais pris au
préjudice de nos affaires, parce que notre premier objet doit toujours être la conservation
de notre gloire et de notre autorité, lesquelles ne se peuvent absolument maintenir que par
un travail assidu.

    « Mais la seconde considération, qui est la plus délicate et la plus difficile à pratiquer,
c’est qu’en abandonnant notre cœur nous demeurions maîtres de notre esprit ; que nous
séparions les tendresses d’amant d’avec les résolutions de souverain, et que la beauté qui
fait nos plaisirs n’ait jamais la liberté de nous parler de nos affaires, ni des gens qui y
servent…
    «Je vous avouerai bien qu’un prince dont le cœur est fortement touché par l’amour, étant
toujours aussi prévenu d’une forte estime pour ce qu’il aime, a peine de goûter toutes ces
précautions. Mais c’est dans les choses difficiles que nous faisons paraître notre vertu… »

…

    Ce roi absolu et laborieux, presque divinisé par ses sujets, mais durement assujetti à son
propre devoir, la France entière l’attendait. Fatigue de l’anarchie, fatigue de la dictature
ministérielle, besoin d’un plus grand bien-être, désir d’aimer, espérance d’un grand règne,
sentiment vague et fort des chances de la nation : tout concourait. Il aurait fallu à Louis je ne
sais quelle paresse d’esprit, impossible même à imaginer, pour se soustraire à cet appel.

    Comme ses contemporains, il pensait que les rois ont été institués par Dieu pour le
gouvernement des hommes, mais il savait aussi que tous les droits viennent de Dieu et que
la monarchie possède le sien propre, qui est le droit historique, fondé sur ce qu’elle est seule
à garantir une entière communauté d’intérêts entre la nation et le gouvernement. « Tant
que tout prospère dans un État, a-t-il écrit, on peut oublier les biens infinis que produit la
royauté et envier seulement ceux qu’elle possède: l’homme naturellement ambitieux et
orgueilleux ne trouve jamais en lui-même pourquoi un autre lui doit commander, jusqu’à ce
que son besoin propre le lui fasse sentir. Mais ce besoin même, aussitôt qu’il a un remède
constant et réglé, la coutume le lui rend insensible. Ce sont les accidents extraordinaires qui
lui font considérer ce qu’il en retire ordinairement d’utilité et que, sans le commandement, il
serait lui-même la proie du plus fort, il ne trouverait dans le monde ni justice, ni raison, ni
assurance pour ce qu’il possède, ni ressource pour ce qu’il avait perdu ; et c’est par là qu’il
vient à aimer l’obéissance, autant qu’il aime sa propre vie et sa propre tranquillité.

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    Voilà le grand mot du Roi : le travail. Personne ne l’a prononcé avec plus de sérieux,
personne n’a fait son métier avec une application plus soutenue, personne n’a trouvé plus
de joie à accomplir son devoir. Pendant cinquante-quatre ans, il a travaillé sans relâche, six
ou sept heures par jour pour commencer, puis huit, puis davantage, sans en éprouver la
moindre lassitude. Ce sérieux, cette application et ce contentement inspirent un infini
respect. Le sourire qu’on ne peut retenir à certains endroits de ses écrits où il abonde dans
l’idée de sa gloire expire sur les lèvres quand on sait qu’il faut des ressorts à toutes les âmes
et qu’un roi qui douterait de lui-même serait le pire des rois. « Il me semble, dit-il à son fils,
que nous devons être en même temps humbles pour nous-mêmes et fiers pour la place que
nous occupons. » En une autre occasion, il écrit : « Le métier de roi est grand, noble et
délicieux », mais il ajoute aussitôt : « quand on se sent digne de bien s’acquitter de toutes les
choses auxquelles il engage. » Et encore : « C’est par le travail que l’on règne, pour cela
qu’on règne ; il y a de l’ingratitude et de l’audace à l’égard de Dieu, de l’injustice et de la
tyrannie à l’égard des hommes, de vouloir l’un sans l’autre. »

    Pour sa part, il a du jugement, de la mémoire, un esprit solide et agissant, une intelligence
positive et ordonnée, qui se plaît aux affaires, qui y trouve de I ‘agrément par l’utilité et qui
tient compte des faits dans le plus grand détail. « Tout homme qui est mal informé,
remarque-t-il, ne peut s’empêcher de mal raisonner. » Et une autre fois : « Dans le monde,
les plus grandes affaires ne se font presque jamais que par les plus petites. » Comme Colbert
lui demande, en 1670, s’il doit faire des relations longues ou courtes, il répond : « De
longues. Le détail de tout. » Toutefois, il n’aime ni le trop de paroles, ni la précipitation. Il
apporte à ses entreprises la prudence de l’inquiétude préalable : « En tout ce qui est
douteux, le seul moyen d’agir avec assurance est de faire son compte sur le pis. » Il a écrit
cette maxime : « Se garder de l’espérance, mauvais guide », et cette autre : « Ne rien
exposer au hasard de ce qui peut être assuré par le temps ou par la prudence. » Enfin, avec
le siècle, il a pleine confiance dans la raison qui montre toujours « le vrai chemin de la gloire
»

    Pourtant, il n’a pas l’âme méditative. Pour gouverner le royaume, il ne se retranche pas
dans la solitude d’un cabinet. Son travail, ce n’est pas la lecture silencieuse des dossiers,
c’est le soin à s’informer, à retenir les affaires et à les suivre, l’assiduité et l’attention aux
conseils, aux audiences, aux entretiens privés avec les ministres et avec les personnes dont il
estime les avis. « On sait bien que nous ne pouvons pas faire tout, mais nous devons donner
ordre que tout soit bien fait et cet ordre dépend principalement du choix de ceux que nous
employons. Dans un grand État, il y a toujours des gens propres à toutes choses, et la seule
question est de les connaître et de les mettre en place. »

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                                LA FRANCE DE LOUIS XIV
                             Par Pierre GAXOTTE
                                 CHAPITRE II
                               LA MONARCHIE
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  Le règne fut d’abord un printemps, un renouveau de jeunesse, un appel de la gloire et de
l’amour. La Cour n’avait pas de résidence fixe. Elle allait du Louvre à Saint-Germain, à
Chambord, à Vincennes, à Fontainebleau, à Versailles, qui n’était encore qu’un très petit
château. Mme de La Layette a raconté le premier été passé à Fontainebleau après la mort du
Cardinal. Rendez-vous secrets, baignades en Seine, promenades sur l’eau, concerts
nocturnes, chansons, bals aux flambeaux cavalcades en forêts : on se croyait revenu aux
beaux jours de François 1er, prince galant.

  Les premières fêtes furent données pour l’éblouissement de l’Europe. Le 5 et le 6 juin
1662, en l’honneur du Dauphin qui venait de naître, un grand carrousel eut lieu entre le
Louvre et les Tuileries, sur la Place à laquelle il a laissé son nom, il avait été annoncé sept
mois à l’avance et on était accouru de tous les pays. Quinze mille personnes y assistèrent. La
reine mère Anne d’Autriche, la reine Marie-Thérèse, la reine d’Angleterre sœur de Charles II,
étaient assises sous un dais de satin incarnat liséré d’or. Les quadrilles s’avancèrent au son
des fanfares précédées de hérauts, de pages et d’écuyers portant les armes et les devises de
leurs maîtres. L’emblème du Roi était un soleil accompagné de ces mots : Nec pluribus
impar. Étincelant de pierreries, Louis commandait l’entrée des Romains, vêtus de blanc avec
d’immenses panaches rouges. La deuxième entrée était celle des Persans que menait son
frère, Philippe. La troisième, celle des Turcs, avait pour chef le prince de Condé. La
quatrième, commandée par le fils de Condé, le duc d’Enghien, était celle des Américains,
c’est-à-dire des sauvages. La dépense atteignit un million : elle fut payée et au-delà par
l’augmentation de l’octroi de Paris, due au nombre prodigieux d’étrangers.

  En 1664, les réjouissances se transportèrent à Versailles. Sous le titre Les Plaisirs de l’Ile
enchantée, le programme annonçait « course de bague, collation ornée de machines,
comédie mêlée de danse et de musique, ballet du palais d’Alcine (la magicienne du Roland
furieux), feu d’artifice et autres fêtes galantes et magnifiques ». Molière joua La Princesse
d’Elide, Le Mariage forcé et le premier Tartuffe en trois actes. Lulli, en Orphée, conduisait
une grande troupe de concertants. Sur un char brillant d’or, d’azur et de dix autres couleurs,
on vit paraître Apollon, entouré des douze heures du jour et des douze signes du zodiaque.
Vinrent encore des bergers et des bergères, des faunes, Pan, Diane et les Saisons. Les
contrôleurs de la Maison du Roi représentaient l’Abondance, la Joie, la Propreté et la Bonne
Chère. Les tables, chargées de fleurs, furent servies par les jeux, les Ris et les Délices. La nuit,
le jardin s’illuminait d’un nombre infini de flambeaux et de torches, Le palais d’Alcine était
bâti an milieu du rond d’eau ; quand le Roi, par la vertu de son anneau magique, eut délivré
les victimes de l’enchanteresse, on entendit un grand coup de tonnerre ; il s’éleva du sol des
panaches de flammes, des pluies de feu, des milliers d’étoiles colorées, et le palais s’effondra
dans des éclaboussures de lumière. En 1668, durant la nuit du 18 juillet, se déroula le grand
divertissement royal. Molière représenta Georges Dandin et Lulli le Triomphe de Bacchus.
L’Italie jusqu’alors était réputée pour le faste de ses cérémonies ; il s’agissait, en tout,
d’établir la suprématie du Roi et de la France.

…

				
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