L'espion au masque de fer

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L’espion au masque de fer



    Les résidents de la banlieue cossue d’Afeka, au nord de Tel-Aviv,
étaient habitués à voir Rafael « Rafi » Eitan, un vieux bonhomme cour-
taud, myope et presque totalement sourd de l’oreille droite depuis la
guerre d’Indépendance, rentrer chez lui avec sous le bras de vieux tuyaux
de plomberie, des chaînes de vélo rouillées et autres épaves métalliques.
Après avoir enfilé un bleu de travail et s’être couvert le visage d’un
masque de soudeur, il transformait au chalumeau ces rebuts en sculp-
tures surréalistes.
    Certains voisins se demandaient si ce n’était pas là un moyen
d’échapper à son passé. Ils savaient qu’il avait tué plus d’une fois au nom
de son pays, non pas au champ d’honneur, mais à l’occasion de secrètes
escarmouches – partie intégrante de l’interminable guerre clandestine
entre Israël et ses ennemis. Aucun voisin n’aurait su dire exactement
combien d’hommes Rafi Eitan avait tués, parfois de ses grosses pattes
nues. Ainsi qu’il le disait :
    « Chaque fois que j’ai dû tuer quelqu’un, j’ai éprouvé le besoin de
le regarder dans les yeux. Dans le blanc des yeux. Ensuite, je me sen-
tais calme et concentré. Je ne pensais plus qu’à ce que j’avais à faire,
et je le faisais. C’est tout. »
    Il accompagnait ces propos du sourire amical qu’affectionnent cer-
tains caractères forts quand ils recherchent l’approbation des plus faibles.
    Rafi Eitan avait été, pendant près d’un quart de siècle, le sous-direc-
teur des opérations du Mossad. Passer sa vie derrière un bureau à lire
des rapports pendant que d’autres se chargeaient du sale boulot à sa
place n’avait jamais été son style. Il ne manquait aucune occasion de
se rendre sur le terrain, de courir le monde, animé par un principe phi-


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                       Histoire secrète du Mossad


losophique des plus lapidaires : « Quand on ne fait pas partie de la solu-
tion, c’est qu’on fait partie du problème. »
    Personne ne pouvait rivaliser avec lui en matière de détermination,
de sang-froid, de ruse, de capacité d’improvisation, de talent à démon-
ter le plan adverse le mieux conçu et d’entêtement à traquer sa proie.
Ces belles qualités s’étaient conjuguées dans une opération qui lui
avait apporté la gloire : l’enlèvement d’Adolf Eichmann, l’un des
grands ordonnateurs de la monstrueuse « solution finale » si chère à
Hitler.
    Pour ses voisins de la rue Shay, Rafi Eitan était une figure de légende :
il avait vengé leurs parents morts et rappelé au monde qu’aucun nazi
ne serait jamais en lieu sûr. Ils ne se lassaient pas de l’inviter chez eux
pour l’entendre raconter cette opération d’une audace inégalée. Trô-
nant au milieu d’un salon cossu, Rafi Eitan croisait les bras, inclinait
sur le côté sa tête oblongue et, l’espace d’un moment, gardait le silence,
laissant à son auditoire le temps de se transporter vers l’époque pas si
lointaine où, envers et contre tous, Israël avait vu le jour. Ensuite, d’une
voix de stentor – une vraie voix d’acteur, capable de jouer tous les rôles –,
il relatait à ses amis, sans rien omettre, comment l’idée lui était venue
de capturer Adolf Eichmann. Il commençait par planter le décor.
    Après la Seconde Guerre mondiale, la chasse aux criminels de guerre
nazis fut lancée par des survivants de la Shoah qui s’étaient auto-inti-
tulés les Nokmin, c’est-à-dire les Vengeurs. Ils ne se donnaient pas la
peine d’organiser de procès : les nazis retrouvés étaient exécutés som-
mairement. Rafi Eitan ne connaissait pas un seul cas où ils se soient
trompés de cible. Officiellement, Israël ne s’intéressait pas à la pour-
suite des criminels de guerre. C’était une question de priorités. En tant
que nation, l’État hébreu s’accrochait à sa survie, encerclé qu’il était par
des États arabes hostiles. Chaque chose en son temps. Le pays était au
bord de la banqueroute. On ne possédait pas assez d’argent dans les
caisses pour conjurer les spectres du passé.
    En 1957, toutefois, une nouvelle inouïe parvint au Mossad : on
venait de repérer Eichmann en Argentine. Rafi Eitan, étoile montante
du service en raison de ses nombreuses missions contre les Arabes, fut


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désigné pour capturer l’ancien nazi et le ramener au pays, où l’on orga-
niserait son procès.
    On lui expliqua les aspects positifs de cette aventure. D’abord, il
s’agissait d’un acte de justice pour son peuple. Ensuite, cela rappelle-
rait au monde l’horreur des camps de la mort et la nécessité de s’as-
surer qu’on ne verrait plus jamais cela. Enfin, le Mossad se retrouve-
rait propulsé au premier rang des services secrets. Aucune autre agence
n’aurait tenté une telle opération. Les risques étaient énormes. Eitan
allait devoir opérer à des milliers de kilomètres de ses bases, sous une
fausse identité, sans pouvoir bénéficier d’aucun appui, et dans un envi-
ronnement hostile. L’Argentine était en effet un havre de paix pour les
nazis. Les agents du Mossad risquaient d’échouer en prison ou au cime-
tière.
    Pendant deux longues années, Rafi Eitan se contenta d’attendre
patiemment la confirmation de l’information initiale : oui, l’homme
qui vivait désormais dans une banlieue bourgeoise de Buenos Aires sous
le nom de Ricardo Klement était bel et bien Adolf Eichmann.
    Quand on lui donna le feu vert, Rafi Eitan devint « froid comme
la glace ». Il avait déjà réfléchi à tous les écueils possibles. Les réper-
cussions politiques, diplomatiques et personnelles d’une telle opération
allaient être immenses. Il s’était aussi demandé ce qui se passerait si la
police argentine s’interposait au moment du rapt.
    « J’avais décidé d’étrangler Eichmann de mes propres mains. En cas
d’arrestation, je me serais défendu devant le tribunal en invoquant la
loi du talion. »
    El Al, la compagnie aérienne nationale, avait spécialement affrété,
sur les fonds secrets du Mossad, un avion Britannia pour le long voyage
vers l’Argentine. Toujours selon Rafi Eitan :
    « Nous avons envoyé quelqu’un en Angleterre. Il a payé, et nous
avons obtenu l’avion. Officiellement, le vol était censé transporter une
délégation israélienne pour le 150e anniversaire de l’indépendance argen-
tine. Aucun des délégués ne savait pourquoi nous faisions le voyage avec
eux. Ils ignoraient aussi que nous avions fait installer une cellule à l’ar-
rière pour y enfermer Eichmann au retour. »


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    Rafi Eitan et ses hommes arrivèrent à Buenos Aires le 1er mai 1960.
Ils s’installèrent dans l’une des sept planques louées à leur intention par
un éclaireur du Mossad. L’une d’elles – un appartement – avait reçu
le nom de code de Maoz, ce qui signifie « place forte ». Elle devait ser-
vir de base opérationnelle avant le rapt. Une autre planque, baptisée
Tira ou « palais », devait servir de geôle provisoire à Eichmann après
l’enlèvement. On ne l’utiliserait qu’au cas où l’on déplacerait le cri-
minel nazi pour échapper à la police. On loua une douzaine de voitures
pour l’opération.
    Lorsque tout fut bien en place, la tension de Rafi Eitan céda la place
à une froide détermination. Ses derniers doutes s’étaient envolés. La
perspective du passage à l’acte s’était déjà substituée à l’angoisse de l’at-
tente. Pendant trois jours, son équipe et lui surveillèrent discrètement
la façon dont Adolf Eichmann, qui jadis ne circulait qu’en limousine
Mercedes avec chauffeur, descendait chaque jour d’un autobus au coin
de la rue Garibaldi, dans sa banlieue, aussi ponctuel et précis que lors-
qu’il signait autrefois ses ordres d’internement dans les camps de la mort.
    Le 10 mai 1960 au soir, Eitan choisit d’effectuer le kidnapping pro-
prement dit avec un chauffeur et deux hommes chargés de maîtriser
Eichmann dès qu’il se trouverait dans la voiture. L’un d’eux avait reçu
un entraînement spécial pour neutraliser un homme en pleine rue.
Quant à Rafi Eitan, il était censé rester assis à droite du chauffeur, « prêt
à donner un coup de main en cas de besoin ».
    L’opération fut fixée au lendemain. Le 11 mai à 20 heures, l’auto du
Mossad s’engagea dans la rue Garibaldi.
    Il ne régnait aucune tension dans la voiture. Tout le monde était bien
au-delà de ce genre d’émotion. Personne ne pipait mot : il n’y avait plus
rien à dire. Rafi Eitan consulta brièvement sa montre : 20 h 03. L’auto
remonta, puis redescendit la rue. Des bus arrivèrent et repartirent. À
20 h 05, nouveau bus. Ils repérèrent Eichmann à son bord. Toujours
selon Rafi Eitan :
    « Il semblait un peu fatigué, sans doute comme il l’était jadis en
fin de journée après avoir envoyé un nouveau train de mes frères vers
les camps de la mort. La rue était déserte. Derrière moi, j’ai entendu


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notre spécialiste du kidnapping entrouvrir sa portière. On a roulé jus-
qu’à la hauteur d’Eichmann. Il marchait vite, en homme pressé de ren-
trer chez lui pour dîner. Dans mon dos, le spécialiste respirait réguliè-
rement, comme on le lui avait appris à l’entraînement. L’opération était
planifiée pour durer douze secondes. Notre gars devait jaillir de l’ar-
rière, saisir Eichmann par le cou, le pousser vers la voiture. Sortir, maî-
triser la cible, revenir. »
    La voiture arriva à la hauteur d’Eichmann. Le nazi se retourna à
demi, décocha un regard surpris à l’agent qui jaillissait de l’auto. Sou-
dain, celui-ci marcha sur son lacet défait, trébucha et manqua tomber
la tête la première. L’espace d’une fraction de seconde, Rafi Eitan resta
trop abasourdi pour réagir. Il avait traversé la moitié du globe pour cap-
turer cet homme, et Eichmann était sur le point de leur échapper à cause
d’un lacet mal attaché ! Le nazi pressa le pas. Rafi Eitan bondit hors
de la voiture.
    « Je l’ai attrapé par le cou avec une telle force que j’ai vu ses yeux
s’écarquiller. Si j’avais serré un peu plus fort, je l’aurais tué. Mon
agent s’était relevé, il me tenait la portière ouverte. J’ai propulsé Eich-
mann sur la banquette arrière. Mon agent s’est engouffré à l’intérieur,
en s’asseyant à moitié sur Eichmann. Le tout n’a pas duré cinq
secondes. »
    Revenu sur son siège avant, Rafi Eitan sentit le souffle aigre d’Eich-
mann qui se débattait pour inhaler un peu d’air. Le nazi se calma peu
à peu. Il réussit même à demander à ses ravisseurs ce qu’ils voulaient.
    Personne ne daigna lui répondre. En silence, les agents du Mossad
rejoignirent leur planque, située à cinq kilomètres. Là, Rafi Eitan fit
signe à Eichmann de se déshabiller entièrement. Il compara ensuite
ses mensurations à celles d’un vieux dossier anthropométrique nazi.
Comme il fallait s’y attendre, Eichmann avait réussi à effacer son
tatouage SS. Mais ses autres mensurations correspondaient toutes à
celles du dossier – tour de tête, distance du poignet au coude, du genou
à la cheville. Rafi Eitan fit ligoter Eichmann sur un lit. Pendant dix
heures, l’ancien criminel nazi resta dans un silence complet. Rafi Eitan
voulait « susciter un sentiment de désespoir ».


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    « Juste avant l’aube, le moral d’Eichmann tomba au plus bas. Je lui
ai demandé son nom. Il a décliné une identité espagnole. J’ai dit non,
non, ce n’est pas ça, je parle de votre nom allemand. Il m’a donné le
pseudonyme allemand qui lui avait permis de quitter l’Allemagne.
Encore une fois, j’ai dit non, votre vrai nom, votre nom de SS. Il s’est
raidi sur le lit en me toisant et a lâché d’une voix forte : “Je m’appelle
Adolf Eichmann.” Je ne lui ai pas posé d’autre question. Je n’avais plus
besoin de rien. »
    Pendant sept jours, Eichmann et ses ravisseurs restèrent enfermés
dans l’appartement. Personne ne lui parlait. Il mangeait, se lavait, allait
aux toilettes dans un silence mortel.
    « Garder le silence était plus qu’une nécessité opérationnelle. Nous
ne voulions surtout pas montrer à Eichmann à quel point nous étions
nerveux. Ça lui aurait redonné de l’espoir. Et l’espoir rend dangereux
les hommes brisés. Je voulais qu’il se sente aussi impuissant que les miens
quand il les avait envoyés par trains entiers vers les camps d’extermi-
nation. »
    Le moyen choisi pour transporter le prisonnier de la planque à
l’avion d’El Al, qui attendait la délégation israélienne sur un aéroport
militaire, ne manquait pas d’humour noir. Pour commencer, Eichmann
fut revêtu d’un uniforme d’El Al que Rafi Eitan avait apporté d’Israël.
Ensuite, on le força à boire une bouteille entière de whisky, ce qui le
plongea dans un état de torpeur éthylique.
    Eitan et ses hommes endossèrent leurs uniformes d’El Al et s’as-
pergèrent copieusement de whisky. Après avoir coiffé Eichmann d’une
casquette de steward, ils le couchèrent sur la banquette arrière de la voi-
ture. Ensuite le commando partit vers la base militaire où les atten-
dait le Britannia, moteurs grondants.
    À l’entrée de la base, des soldats argentins arrêtèrent l’auto. Derrière,
Eichmann ronflait bruyamment. D’après Rafi Eitan :
    « La bagnole empestait comme une distillerie. À ce moment-là, on
a tous mérité notre Oscar du Mossad. On a joué les Juifs incapables
de tenir la gnôle argentine. Les soldats se marraient tellement que c’est
tout juste s’ils ont adressé un regard à Eichmann. »


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    Le 21 mai 1960 à minuit, le Britannia décolla, avec à son bord Adolf
Eichmann, qui ronflait toujours dans sa cellule spéciale.
    Au terme d’un procès fleuve, Eichmann fut déclaré coupable de
crimes contre l’humanité. Le jour de son exécution, le 31 mai 1962,
Rafi Eitan se trouvait dans la cellule d’exécution de la prison de Ramla :
    « Eichmann m’a regardé, et il m’a dit : “Ton tour viendra, Juif.” Je
lui ai répondu : “Pas aujourd’hui, Adolf, pas aujourd’hui !” La minute
suivante, la trappe s’est ouverte sous ses pieds. Eichmann a fait entendre
un drôle de petit gargouillis. J’ai senti l’odeur de ses intestins qui se
vidaient, puis j’ai entendu le claquement sec de la corde qui se ten-
dait. C’est un bruit qui m’a paru agréable. »
    Un four spécial avait été construit pour l’incinération du corps.
Quelques heures plus tard, les cendres du condamné furent dispersées
en mer. Ben Gourion tenait à ce qu’il ne subsiste aucune trace de lui,
afin de dissuader les nostalgiques du nazisme d’en faire un martyr. Israël
voulait l’effacer de la face de la terre. Le four fut démantelé. Ce soir-
là, Rafi Eitan resta longtemps sur le rivage à contempler les vagues, l’es-
prit en paix. « Avec le sentiment du devoir accompli. Un sentiment très
gratifiant. »
    En tant que sous-directeur des opérations du Mossad, Rafi Eitan
continua d’arpenter l’Europe, de sa démarche chaloupée, afin d’exé-
cuter des terroristes arabes. Il utilisa à cet effet des bombes télécom-
mandées ou un pistolet Beretta – l’arme favorite du Mossad. Chaque
fois que le silence était une nécessité absolue, il tuait, sans hésiter, de ses
propres mains. Rafi Eitan assassinait sans états d’âme.
    De retour chez lui, il passait des heures dans son atelier à ciel ouvert,
cerné d’un tourbillon d’étincelles, absorbé par son dernier ouvrage artis-
tique. Et il repartait peu après, pour un nouveau voyage qui compor-
tait souvent plusieurs étapes. Pour chaque mission, il endossait une nou-
velle identité, prise dans l’inépuisable réserve du Mossad : passeports
falsifiés ou volés.
    Entre deux exécutions, Eitan excellait aussi à recruter de nouveaux
sayanim. Sa technique favorite faisait appel à l’amour des Juifs pour leur
patrie :


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    « Je leur expliquais que notre peuple avait passé deux mille ans à
rêver. Que pendant deux mille ans d’exil nous autres Juifs, nous avons
prié pour que vienne le jour de la délivrance. Que dans nos chants, dans
notre prose et dans nos cœurs, nous avons toujours maintenu ce rêve
en vie – et que ce rêve lui aussi nous a maintenus en vie. Et qu’au-
jourd’hui, enfin, il est devenu réalité. Et j’ajoutais : pour que cette réa-
lité se prolonge, nous avons besoin de gens comme vous. »
    Dans les grands cafés parisiens, dans les meilleurs restaurants de Rhé-
nanie, à Madrid, à Bruxelles et à Londres, il réitérait son émouvante
tirade. Souvent, sa vision romantique de la judéité lui permettait de
recruter un nouveau sayan. Face aux hésitants, il mêlait adroitement
son histoire personnelle au panorama politique, multipliant les anec-
dotes piquantes sur ses années dans la Haganah, Ben Gourion et les
autres dirigeants israéliens. Les dernières résistances ne tardaient pas à
tomber.
    Il finit ainsi par se retrouver à la tête de plus de cent hommes et
femmes – avocats, dentistes, instituteurs, médecins, tailleurs, com-
merçants, secrétaires, femmes au foyer – prêts à exécuter ses ordres d’un
bout à l’autre de l’Europe. Il chérissait particulièrement les Juifs alle-
mands qui avaient osé regagner le pays de la Shoah après la guerre. Eitan
les appelait ses « espions survivants ».
    Toujours sur la ligne de front, Rafi Eitan prenait grand soin de main-
tenir ses distances vis-à-vis des politicailleries qui continuaient d’em-
poisonner la vie des services secrets israéliens. Il était naturellement
au fait de ce qui se tramait – dont les dernières manœuvres de l’Aman
et du Shin Beth pour se débarrasser de la tutelle du Mossad. Il savait
tout des cabales et des rapports envoyés au Premier ministre. Mais sous
la direction de Meir Amit, le Mossad ne devait jamais vaciller, résis-
tant à toutes les tentatives pour saper sa suprématie.
    Malheureusement, Meir Amit dut un jour céder sa place : son pas
martial ne résonnerait plus dans les corridors du QG, et l’on n’y verrait
plus son regard perçant, ni l’ébauche de sourire qui paraissait toujours
se retirer avant même d’avoir atteint ses lèvres. Après son départ, plu-
sieurs officiers essayèrent de convaincre Rafi Eitan de les laisser défen-


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dre sa candidature en coulisse, en lui expliquant qu’il disposait des com-
pétences requises et de la loyauté de ses troupes. Mais avant que Rafi
Eitan ait eu le temps de se décider, le poste suprême échut à un protégé
du Parti travailliste, le pâle et solennel Zvi Zamir. Rafi Eitan rendit son
tablier. Personnellement, il n’avait rien contre le nouveau directeur. Il
sentait simplement que le Mossad cesserait d’être un lieu où il se sen-
tirait à l’aise. Sous Meir Amit, il avait eu la chance d’opérer comme
un électron libre, exempt de toute entrave. Or quelque chose lui disait
que Zamir se contenterait d’agir « conformément au manuel ».
    « Ce n’était pas un boulot pour moi. »
    Rafi Eitan créa donc un cabinet de consultant pour offrir ses talents
aux entreprises souhaitant réorganiser leur sécurité ou à de riches per-
sonnalités désireuses de former leurs gardes du corps contre la menace
terroriste. Mais l’affaire périclita. Au bout d’un an, Rafi Eitan fit savoir
qu’il était prêt à regagner le giron du renseignement israélien.
    Quand Yitzhak Rabin devint Premier ministre, en 1974, il nomma
l’énergique Yitzhak Hofi à la tête du Mossad et plaça le service sous la
tutelle du « faucon » Ariel Sharon, son conseiller pour les affaires de
sécurité. Sharon s’empressa de choisir Rafi Eitan comme assistant. Hofi
se retrouva donc en étroite liaison avec un homme qui partageait ses
méthodes, pour le moins expéditives, en matière d’espionnage.
    Trois ans plus tard, à l’occasion d’un remaniement gouvernemen-
tal, un nouveau Premier ministre, Menahem Begin, fit de Rafi Eitan
son conseiller personnel pour la lutte antiterroriste. La première ini-
tiative d’Eitan consista à organiser l’élimination méthodique des Pales-
tiniens de Septembre noir, responsables du massacre de onze athlètes
israéliens pendant les jeux Olympiques de Munich, en 1972. Quant
aux exécutants, ils étaient déjà morts, liquidés les uns après les autres
par le Mossad.
    Le premier fut abattu dans le hall de son immeuble à Rome, par onze
balles tirées à bout portant – une par athlète. Lorsque le deuxième
répondit à un coup de téléphone dans son appartement parisien, sa tête
fut arrachée par une minuscule charge explosive dissimulée dans le
récepteur et déclenchée à distance. Un troisième dormait dans une


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chambre d’hôtel à Nicosie quand il fut pulvérisé par une explosion de
même nature. Afin de répandre la panique parmi les derniers survivants
de Septembre noir, des sayanim du Mossad s’arrangèrent pour que
leur nécrologie soit publiée dans les journaux arabes locaux et que fleurs
et messages de condoléances soient envoyés à leurs familles avant l’exé-
cution de chacun d’eux.
    Rafi Eitan s’appliqua ensuite à éliminer leur chef, Ali Hassan Sala-
meh, connu dans le monde arabe sous l’appellation de « Prince rouge ».
Après Munich, Salameh s’était sans cesse déplacé d’une capitale arabe
à l’autre, distillant ses conseils stratégiques à diverses organisations
terroristes. De temps en temps, alors que les hommes de Rafi Eitan
étaient sur le point de frapper, le Prince rouge disparaissait sans crier
gare. Il finit cependant par s’implanter dans la communauté terroriste
de Beyrouth. Rafi Eitan connaissait bien la ville mais estima que le
moment était venu de se rafraîchir la mémoire. Sous l’identité d’un
homme d’affaires grec, il se rendit sur place. Il ne lui fallut que quelques
jours pour retrouver la trace de Salameh.
    Rafi Eitan revint à Tel-Aviv et concocta son plan. Trois agents du
Mossad pouvant se faire passer pour des Arabes s’infiltrèrent au Liban.
L’un d’eux loua une voiture. Le deuxième fixa un certain nombre de
charges explosives dans le châssis, le toit et les portières. Le troisième
gara l’auto sur le chemin qu’empruntait le Prince rouge chaque matin
pour se rendre à son bureau. Grâce aux informations fournies par Eitan,
la voiture piégée fut réglée pour exploser au moment précis du pas-
sage de Salameh. Le Prince rouge fut déchiqueté.
    Eitan avait montré une fois de plus qu’il était un agent de premier
plan. Mais le Premier ministre Menahem Begin le jugea trop précieux
pour le laisser continuer à s’exposer personnellement dans ce genre
d’aventures. Il ordonna à son conseiller de rester cantonné dans son
bureau et de garder profil bas. John Le Carré s’est inspiré de Rafi Eitan
pour créer le personnage du chasseur de terroristes dans son roman
La Petite Fille au tambour.
    Toutefois, servir de modèle à l’imagination d’un romancier ne suf-
fisait pas à apaiser sa soif d’activité. Il aspirait à se trouver au cœur de


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l’action, et non pas vissé sur un siège ou bloqué dans une succession
de réunions. Il recommença à harceler le Premier ministre.
    Après une certaine hésitation – Rafi Eitan étant un excellent
conseiller pour la lutte antiterroriste –, Begin lui confia l’un des postes
les plus sensibles des services secrets, où il allait déployer ses facultés
intellectuelles et son goût inné pour l’action. Eitan fut nommé direc-
teur du bureau pour les relations scientifiques, plus connu sous son acro-
nyme hébraïque : le Lakam.
    Créé en 1960, le Lakam était l’unité de renseignement du ministère
de la Défense chargée de recueillir des informations scientifiques « par
toutes les voies possibles ». En pratique, cela revenait à dérober des don-
nées ou à soudoyer des personnes pour les obtenir. D’emblée, le Lakam
s’attira l’hostilité du Mossad, qui voyait en lui un concurrent indési-
rable. Isser Harel et Meir Amit tentèrent de le supprimer ou de l’ab-
sorber. Mais Shimon Peres, le vice-ministre de la Défense, avait tou-
jours soutenu que son ministère avait besoin de son propre service de
renseignement. Lentement mais sûrement, le Lakam développa ses acti-
vités et ouvrit des bureaux à New York, Washington, Boston et Los
Angeles : autant de centres clés en matière de haute technologie. Chaque
semaine, conscientes que le FBI les tenait à l’œil, ses équipes de cor-
respondants envoyaient consciencieusement des piles de revues tech-
niques en Israël.
    Cette surveillance discrète s’accrut après 1968, quand l’un des ingé-
nieurs du Mirage III-C, le nouveau chasseur français, se vit accusé
d’avoir dérobé plus de deux cent mille dessins de l’appareil. Il fut
condamné à quatre ans et demi de prison après avoir remis au Lakam
des données suffisantes pour construire une réplique du Mirage III.
Depuis, le Lakam n’avait guère connu de succès.
    Pour Rafi Eitan, le rappel du « coup » du Mirage fut décisif. Une
telle réussite pouvait en amener d’autres. Il accepta donc de prendre les
rênes d’un Lakam virtuellement moribond, avec l’ambition d’en faire
un service destiné à marquer le monde de l’espionnage.
    Dans les bureaux exigus, au bord d’un bras de mer à Tel-Aviv, il
expliqua à sa nouvelle équipe, impressionnée de passer sous la direc-


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tion d’une figure aussi légendaire, que la totalité de ses connaissances
en matière scientifique aurait pu tenir dans une éprouvette – et encore,
avec de la marge. Cependant, s’empressa-t-il d’ajouter, il apprenait
vite.
    Il s’immergea donc dans l’univers scientifique, en quête d’objec-
tifs. Il quittait sa maison avant l’aube et n’y revenait souvent qu’à minuit,
les bras chargés de dossiers qu’il compulsait jusqu’au petit matin ; il
ne lui restait ensuite que peu de temps pour se détendre en sculptant
le métal. En revanche, il renoua le contact avec son ancien service, le
Mossad, lequel avait à présent un nouveau memuneh : Nahum Admoni.
Tout comme Eitan, Admoni se méfiait beaucoup des intentions amé-
ricaines au Proche-Orient. En apparence, Washington continuait de
soutenir Israël, et la CIA avait maintenu le canal de communication
établi entre Isser Harel et Allen Dulles. Mais Admoni se plaignait des
Américains, qui ne lui fournissaient que des informations mineures,
selon lui.
    Le chef du Mossad s’inquiétait aussi des rapports envoyés par ses
katsas et autres sayanim de Washington. Ces rapports évoquaient des
réunions discrètes entre les hauts responsables du Département d’État
et des leaders arabes proches de Yasser Arafat : on voulait obliger Israël
à admettre les exigences palestiniennes. Admoni expliqua à Rafi Eitan
qu’il ne pouvait plus considérer les États-Unis comme un « allié fiable
par gros temps ».
    Par ailleurs, un incident, le plus humiliant depuis la guerre du Viêt-
nam, devait amener les Américains à douter d’eux-mêmes.
    En août 1983, des agents du Mossad découvrirent qu’une attaque
se tramait contre les forces américaines stationnées à Beyrouth sous l’égide
de l’ONU. Ils avaient repéré un camion Mercedes contenant proba-
blement une demi-tonne d’explosifs. Selon les accords officieux liant les
deux pays, le Mossad aurait dû transmettre aussitôt l’information à
la CIA. Mais lors d’une réunion au QG du boulevard du Roi-Saül, l’état-
major du Mossad reçut l’ordre suivant : « Faisons le nécessaire pour que
nos hommes surveillent le camion. Quant aux Yankees, on n’est pas là-
bas pour les protéger. Ils peuvent très bien s’en charger eux-mêmes. Il


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                        L’espion au masque de fer


n’est pas question de trop en faire pour eux, ça reviendrait à chier sur
notre propre paillasson. »
    Le 23 octobre 1983, sous l’œil attentif des agents du Mossad, le
camion piégé fut lancé à grande vitesse contre le QG du huitième
bataillon de marines, non loin de l’aéroport de Beyrouth. Deux cent
quarante et un soldats américains trouvèrent la mort dans l’explosion.
    À en croire un ancien agent israélien, Victor Ostrovsky, la réaction
au sommet du Mossad fut pour le moins laconique :
    « Ils ont voulu fourrer leur nez dans le merdier libanais. Ils en paient
le prix. »
    Cette attitude encouragea Rafi Eitan à considérer les États-Unis
comme une cible potentielle. La communauté scientifique de ce pays
était de loin la plus développée au monde, et sa technologie militaire
n’avait pas d’équivalent. Pour le Lakam, obtenir quelques tuyaux aurait
déjà représenté une avancée fabuleuse. Le premier obstacle à contour-
ner était aussi le plus délicat : il s’agissait de trouver un informateur suf-
fisamment bien placé.
    En se fondant sur la liste de sayanim américains qu’il avait contri-
bué à étoffer du temps où il travaillait pour le Mossad, Eitan fit savoir
autour de lui qu’il était intéressé par toute personne munie d’un bon
bagage scientifique, résidant aux États-Unis et connue pour ses opinions
pro-israéliennes. Pendant plusieurs mois, il n’obtint aucun résultat.
    Mais, en avril 1984, le colonel Aviem Sella, un officier de l’avia-
tion israélienne en congé sabbatique pour étudier l’informatique à l’uni-
versité de New York, se retrouva invité à une soirée organisée par un
riche gynécologue juif dans l’Upper East Side de Manhattan. Sella jouis-
sait d’une certaine célébrité dans la communauté juive locale : trois
ans plus tôt, il commandait l’escadrille qui avait détruit le réacteur
nucléaire irakien.
    Au cours de la soirée, il fit la connaissance d’un jeune homme au
sourire timide, qui semblait mal à l’aise au milieu de cet aréopage de
médecins, d’avocats et de banquiers. Il déclara s’appeler Jonathan
Pollard ; il n’était venu que pour rencontrer Sella. Embarrassé par ce
soudain déploiement d’admiration, Sella échangea quelques mots polis


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                       Histoire secrète du Mossad


avec lui et s’apprêtait à le quitter quand Pollard lui fit deux révélations :
non seulement il était un fervent sioniste, mais il travaillait en outre
pour le renseignement naval américain. Il ne fallut que peu de temps
à l’astucieux Sella pour apprendre que Pollard était employé à l’ATAC,
le très confidentiel Anti-Terrorist Alert Center de la marine américaine
installé à Suitland, dans l’État du Maryland. Ses fonctions incluaient
l’analyse des documents classés « secret défense » concernant toutes
les organisations terroristes du monde. C’était un poste si crucial que
son certificat d’habilitation lui donnait accès au plus haut niveau de
secret des services de renseignement américains.
    Sella n’en crut pas ses oreilles : Pollard entreprit de lui fournir des
détails précis sur des affaires où les services américains avaient refusé de
coopérer avec leurs homologues israéliens. Le pilote en vint même à
se demander si Pollard n’était pas envoyé par le FBI pour le piéger.
    Et cependant quelque chose, dans le ton de Pollard, sonnait juste.
Ce soir-là, Sella téléphona à son agent traitant du service de rensei-
gnement de l’aviation, à Tel-Aviv. Celui-ci lui passa le chef d’état-major
de l’aviation israélienne. Sella reçut l’ordre d’approfondir sa relation
avec Pollard.
    Les deux hommes se revirent : au bord de la patinoire du Rocke-
feller Plaza, puis dans un café de la Quarante-Huitième Rue, et à Central
Park. Chaque fois, Pollard apportait à Sella des documents ultrase-
crets de grande valeur pour étayer ses affirmations. Sella expédiait le
tout à Tel-Aviv, très excité à l’idée de participer à une importante opé-
ration d’espionnage. Il éprouva donc une stupeur assez compréhensible
en apprenant que le Mossad connaissait déjà Jonathan Pollard. Deux
ans plus tôt, celui-ci avait même proposé ses services d’espion à l’Ins-
titut, qui l’avait jugé « instable ». Un katsa du Mossad à New York le lui
décrivit par ailleurs comme « solitaire (…) et doté d’une vision irréa-
liste d’Israël ».
    Peu enclin à renoncer à son rôle dans une opération qui promet-
tait d’être autrement palpitante que ses interminables leçons d’infor-
matique, Sella chercha un moyen de creuser le filon. À New York, il
avait fait la connaissance de l’attaché scientifique du consulat israé-


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                        L’espion au masque de fer


lien, Yosef Yagur. Yagur supervisait pour Rafi Eitan les opérations du
Lakam aux États-Unis.
    Sella invita Yagur à dîner avec Pollard. Pendant le repas, Pollard
répéta que l’État hébreu était sevré d’informations qui auraient pu lui
permettre de mieux se défendre contre les terroristes arabes parce que
les États-Unis tenaient à préserver leurs bonnes relations avec les pro-
ducteurs de pétrole du Proche-Orient.
    Ce soir-là, par le biais d’une ligne protégée du consulat, Yagur télé-
phona à Rafi Eitan. L’aube approchait à Tel-Aviv, mais son chef était
encore au travail. Quand Eitan raccrocha, il faisait jour. Mais son regard
exultait : il tenait enfin son informateur.
    Pendant les trois mois suivants, Yagur et Sella cultivèrent assidûment
l’amitié de Pollard et de sa future femme, Anne Henderson. Ils les invi-
tèrent dans des restaurants chics, assistèrent à des revues de Broadway
et à des avant-premières de cinéma. Pollard continuait de leur trans-
mettre des documents cruciaux. Rafi Eitan ne pouvait que se réjouir
de la qualité des informations obtenues. Au bout d’un moment, il décida
qu’il était temps de faire la connaissance de sa nouvelle source.
    En novembre 1984, Sella et Yagur offrirent à Pollard et à Anne Hen-
derson un voyage à Paris, tous frais payés. Yagur expliqua à Pollard
que ce séjour était une « modeste récompense par rapport au bien que
vous faites à Israël ». Ils voyagèrent en première classe et furent accueillis
à l’aéroport par un chauffeur qui les mena à l’hôtel Bristol. Rafi Eitan
les y attendait.
    À la fin de la soirée, Eitan avait pris toutes les dispositions néces-
saires pour que Pollard continue plus efficacement. Il ne serait plus ques-
tion de rendez-vous amicaux et décontractés. Sella sortirait de scène.
Yagur le remplacerait comme agent traitant officiel de Jonathan Pollard.
On instaura un système approprié de remise de documents. Doréna-
vant, Pollard les apporterait à l’appartement d’Irit Erb, une petite secré-
taire de l’ambassade d’Israël à Washington. On installerait dans sa cui-
sine un photocopieur à grande vitesse afin de dupliquer le tout. Les
visites de Pollard à Irit Erb alterneraient avec ses passages dans plusieurs
laveries automobiles. Pendant que la voiture de Pollard disparaîtrait


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entre les rouleaux savonneux, il remettrait discrètement sa moisson
de documents à Yagur, dont l’auto subissait dans le même temps un toi-
lettage identique. Un photocopieur portable, relié à la batterie, serait
installé sous le tableau de bord. L’appartement d’Irit Erb et les lave-
ries étaient proches de l’aéroport de Washington, ce qui faciliterait les
navettes de Yagur entre la capitale fédérale et New York. Dès son retour
au consulat, il enverrait par télécopie protégée sa dernière livraison à
Tel-Aviv.
    Rafi Eitan rentra en Israël pour récolter les fruits de son nouveau
système. Ceux-ci dépassèrent vite ses espérances les plus folles : il ne
tarda pas à avoir entre les mains les détails des dernières livraisons
d’armes de la Russie à la Syrie et à d’autres nations arabes, avec la loca-
lisation précise des missiles SS-21 et SA-5, ainsi que des cartes et des
photos satellites des arsenaux irakiens, syriens et iraniens – usines
d’armes chimiques et biologiques comprises.
    Ces informations lui offrirent une excellente vision d’ensemble des
méthodes d’espionnage américaines, non seulement au Proche-Orient,
mais aussi en Afrique du Sud. Pollard avait notamment fourni aux Israé-
liens un rapport de la CIA exposant la structure complète de son réseau
d’espions dans ce pays. Un autre document expliquait en détail
comment l’Afrique du Sud avait fait exploser un premier engin ato-
mique le 14 septembre 1979, dans le sud de l’océan Indien. Le gou-
vernement sud-africain avait toujours nié ses capacités nucléaires. Rafi
Eitan s’arrangea pour que le Mossad communique à Pretoria des copies
de tous les documents américains concernant l’Afrique du Sud, ce qui
provoqua le démantèlement immédiat du réseau de la CIA. Douze
agents durent quitter le pays en catastrophe.
    Pendant les onze mois suivants, Jonathan Pollard continua de détour-
ner allégrement les renseignements les plus importants recueillis par les
centrales secrètes américaines. Plus de mille documents « top secret »
furent ainsi transmis à Israël, où Rafi Eitan les dévorait personnellement
avant de les faire suivre au Mossad. Ces données permirent à Nahum
Admoni de conseiller le gouvernement de coalition de Shimon Peres
sur la meilleure façon de réagir à la politique américaine au Proche-


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Orient, tâche naguère impossible. Selon un sténographe des réunions
ministérielles du dimanche matin à Jérusalem :
    « Quand on écoutait Admoni, on avait presque l’impression d’être
assis avec le président américain dans le bureau Ovale. Non seulement
on était tout de suite informés de la dernière idée surgie à Washing-
ton sur toutes les affaires nous concernant de près ou de loin, mais on
avait encore le temps de réfléchir avant de prendre une décision. »
    Pollard finit par devenir un élément crucial de la politique israé-
lienne et de la prise de décisions stratégiques. Rafi Eitan autorisa pour
son informateur l’émission d’un passeport israélien au nom de Danny
Cohen, ainsi qu’une rémunération mensuelle importante. En échange,
il lui demanda de fournir des détails supplémentaires sur les activités
d’espionnage électronique de la NSA (National Security Agency) en
Israël et sur les méthodes d’écoute utilisées contre l’ambassade à
Washington et les autres missions diplomatiques de l’État juif aux États-
Unis.
    Avant d’avoir pu lui fournir ces informations, Pollard fut arrêté le
21 novembre 1985 devant l’ambassade d’Israël à Washington. Quelques
heures plus tard, Yagur, Sella et la secrétaire Irit Erb s’envolaient de New
York sur un vol El Al à destination de Tel-Aviv, avant que le FBI n’ait
eu le temps de leur demander des explications. Arrivés en Israël, ils se
fondirent sans peine dans la communauté d’espions du pays, plus que
reconnaissante. Pollard fut condamné à la perpétuité, sa femme à cinq
ans d’emprisonnement.
    Mais en 1999, Pollard allait enfin savourer le fruit des infatigables
efforts consentis par le lobby juif en vue de sa libération. La Conférence
des organisations juives majeures, un consortium de plus de cinquante
groupements, avait lancé une intense campagne pour le faire libérer,
alléguant qu’il n’avait pas commis de haute trahison contre les États-
Unis « parce qu’Israël était à l’époque et reste aujourd’hui un allié
proche ». Tout aussi influentes, des organisations juives religieuses –
comme l’Union réformée des congrégations américano-hébraïques et
l’Union orthodoxe – lui apportèrent leur soutien. Le professeur de droit
de Harvard, Alan M. Dershowitz, qui avait été l’avocat de Pollard,


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déclara qu’il n’y avait rien dans le dossier pour montrer que l’espion
avait effectivement compromis « la capacité de collecte de renseigne-
ments de la nation » ou « divulgué des données sur la collecte de ren-
seignements à l’échelle mondiale. »
    Inquiet de ce qu’il percevait comme une habile opération de rela-
tions publiques orchestrées depuis Israël, le monde des services secrets
américains prit une initiative inhabituelle. Plusieurs de ses membres
sortirent de l’ombre et s’aventurèrent dans le domaine public afin d’éta-
blir la trahison de Pollard. C’était une décision à la fois hardie et dan-
gereuse. Non seulement elle obligeait à mettre en lumière des infor-
mations sensibles, mais elle allait mobiliser encore davantage un lobby
juif toujours plus puissant. On savait les dégâts qu’il avait causés à
d’autres adversaires dans le climat hystérique de Washington. Une répu-
tation pouvait être très facilement ternie autour d’un verre dans une
ambassade, entre deux actes d’une pièce jouée au Kennedy Center, ou
encore pendant un dîner feutré à Georgetown.
    Les agents secrets craignaient que Clinton – « dans une de ses crises
de donquichottisme », selon l’expression d’un officier de la CIA – ne
libère Pollard avant la fin de son mandat pour contraindre Israël à entrer
dans un accord de paix et offrir au président un ultime succès de poli-
tique étrangère. Le directeur de la CIA de l’époque où j’écris ces lignes,
Georges Tenet, alla jusqu’à dire à Clinton : « La libération de Pollard va
démoraliser les services secrets ». Clinton aurait simplement répondu :
« Nous verrons, nous verrons. »
    À Tel-Aviv, Rafi Eitan a suivi de près l’évolution coup par coup de
la partie, en répétant à ses hommes : « Lorsque Jonathan arrivera enfin
en Israël, je serai heureux de prendre un café avec lui. » En attendant,
Eitan continuait de se frotter les mains, ravi du succès d’une autre opé-
ration montée par ses soins à l’encontre des États-Unis, opération qui
avait fait d’Israël la première puissance nucléaire du Proche-Orient.

				
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