Docstoc

09

Document Sample
09 Powered By Docstoc
					                            Voyages symbolistes, voyages symboliques

                                     Asist. univ. drd. Coralia Handrea
                               Universitatea « 1 Decembrie 1918 » Alba Iulia



         Tout en examinant les tables de matière des recueils appartenant à Baudelaire et à Rimbaud,
nous pourrions conclure que le voyage a été pour ces deux poètes un sujet d’inspiration et un thème
cher, souvent exploité. Malgré la richesse des titres qui font penser au thème du voyage, nous
arrêterons notre attention sur deux poèmes, peut-être les plus exploités et analysés, à savoir
L’invitation au voyage1 de Charles Baudelaire et Le bateau ivre2 d’Arthur Rimbaud. Prétendre dire
des choses inédites sur ces deux poèmes ou bien avoir l’orgueil d’affirmer et d’argumenter une
nouvelle approche des deux textes, signifie, sans doute, se livrer à la banalité et se soumettre au
hasard de l’interprétation. Pourtant, il s’agit d’un défi que nous acceptons et que nous assumons
volontiers. Rien que le fait de penser au concept d’œuvre ouverte, lancé par Umberto Eco, nous
autorise déjà à proposer une nouvelle lecture des deux célèbres poèmes, d’autant plus que nous
allons superposer les textes, pourvu de voir quelles sont les ressemblances et les différences dans la
manière de concevoir et d’illustrer la fonction remplie par le voyage au cours de la vie.
         Prenons comme point de départ de notre analyse l’interprétation des titres donnés par les
deux poètes symbolistes à leurs créations. Il serait simple et simpliste de voir derrière l’expression
explicite du terme voyage ou l’évocation d’un moyen de transport quelconque servant à aider les
gens se déplacer dans l’espace, le bateau, le premier pas fait vers un autre endroit, d’autres lieux, un
autre monde. Puisque c’est précisément deux mondes différents que Baudelaire et Rimbaud nous
proposent, deux mondes orientés vers d’autres horizons, ayant d’autres aspirations et limites. Pour
ce qui est du titre donné par Baudelaire à son poème, l’appartenance de celui-ci au mouvement
symboliste y est affirmée, le voyage étant considéré par la critique littéraire un thème utilisé avec
prédilection par les symbolistes. En ce qui concerne Rimbaud, l’évocation du voyage à l’aide d’un
nom désignant un moyen de transport, associée à l’état d’ivresse, renvoient d’une manière explicite
à la doctrine symboliste et aux différentes manières d’accéder à l’essence de la vie, aux paradis
artificiels qui offrent aux humains la chance d’affronter la vie pourvu d’en extraire l’essentiel.
Enfin, aussi bien Baudelaire que Rimbaud conçoivent et finissent par nous proposer le voyage en
tant que moyen d’échapper au mal de vivre.
         En analysant les poèmes de Baudelaire, le critique littéraire Jean-Pierre Richard découvre à
travers les vers de l’Invitation au voyage l’existence d’un monde horizontal préfiguré par le poète.3
L’évocation même de l’infini suggère la structure horizontale du monde créé par Baudelaire. Le fait
de s’embarquer vers un pays quelconque est un acte purement humain et une action assez répétée
par tous ceux désireux de découvrir un autre monde et une autre réalité. Les meubles luisants ou les
riches plafonds renvoient à un univers humain et humanisé susceptible de pouvoir exister même
dans notre proximité, tandis que les plus rares fleurs ou la splendeur orientale rattachent l’existence
du monde créé par le poète à des pays éloignés dans l’espace. Le choix lexical constitue une

1
  Baudelaire, Charles, Les Fleurs du Mal, Éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 1987, pp. 136 – 138.
2
  Rimbaud, Arthur, Œuvres complètes, Éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 1987, pp. 143 – 147.
3
  Richard, Jean-Pierre, Poezie şi profunzime, Editura Univers, Bucureşti, 1974, pp. 111 – 184.
modalité de suggérer la profondeur et le gouffre (là-bas, les miroirs profonds), pouvant aller de la
construction des champs lexicaux et / ou sémantiques à l’interprétation des symboles évoqués. C’est
ainsi que nous pourrions enregistrer l’existence du champs sémantique du mot voyage et
l’interprétation possible du symbole constitué par le feu. Tout comme le feu, la profondeur peut
remplir des fonctions hostiles ou fécondes. Elles est envisagée en tant que finalité ou facteur
générateur. Les vers de Baudelaire créent un tableau illuminé d’une certaine lumière extérieure, en
indiquant comme source de cette lumière une certaine émanation intérieure, ce qui nous renvoie de
nouveau dans la profondeur de l’esprit humain. Il est bien évident que Baudelaire réunit deux
images dans son Invitation : celle du voyage vers des terres exotiques et celle de la femme. Le poète
associe et entremêle les deux images, ni l’une, ni l’autre ne manquant de détails. Encore plus,
Baudelaire s’adresse à la femme en l’invitant au voyage, il n’exprime pas son propre désir de partir,
faisant appel à un certain artifice littéraire pourvu de prendre le public comme témoin et de
l’impliquer ainsi dans cette expérience du voyage qui unit magiquement, dans un signe sensible,
l’apparence symbolique et la réalité spirituelle.
        Un autre article signé par Jean-Pierre Richard propose une approche différente du Bateau
ivre.4 Le critique nous révèle l’existence d’un monde vertical qui est évoqué dans la poésie de
Rimbaud. Dès le premier vers (Comme je descendais des Fleuves impassibles…5) l’auteur nous
suggère à nous situer quelque part en haut, cette attitude et cette position restant la même tout le
long du poème. La violence traduite dans le vocabulaire et les sonorités évoquées par le poète
contribuent à la création des spectacles somptueux. L’aventure du bateau s’avère être un échec car,
après le départ plein d’ivresse et le voyage fabuleux, le Bateau éprouve la nostalgie de l’origine, de
l’enfance. La souffrance a été trop grande pour ce qu’elle a apporté. Le narrateur est facilement
identifiable dans le poème de Rimbaud avec l’auteur, le pronom personnel sujet je remplissant cette
fonction d’identification.6 À partir de cette identification, une fois acceptée cette superposition des
fonctions, nous pourrions suivre deux axes de lecture différents, celui du voyage maritime et celui
de la métaphore d’une expérience poétique. Il existe bien des raisons qui nous autorisent à
reconnaître dans toutes les expériences du bateau celles de Rimbaud : la rupture avec nos
conventions et notre monde, le voyage vers l’inconnu, l’épreuve de la liberté, les visions, la
nostalgie, l’insatisfaction et la lassitude. Le bateau ivre, à la différence du poète qui lançait
l’invitation au voyage, aspire vers le ciel, il s’élance vers les nues, pourtant il ne s’envole pas, il ne
se détache pas de la terre. De la même façon, le poète aspire vers l’idéal et pourtant il ne réussit pas
toujours à s’élancer pour l’atteindre.
        Malgré toutes les différences qui les séparent, les deux poèmes symbolistes peuvent être
rapprochés non seulement par rapport à l’époque où ils ont été créés, mais aussi de point de vue de
l’interprétation dont ils sont tous les deux suscepibles. C’est que Rimbaud et Baudelaire décrivent à
travers leurs vers des expériences poétiques semblables. Acceptons la convention conformément à
laquelle L’invitation… et Le bateau… décrivent des voyages, ce que nous avons essayé de
démontrer jusqu’à ce point-ci de notre argumentation. Mais alors, quel voyage décrivent les
poètes ?
        Il s’agirait peut-être du voyage qui symbolise le passage dans la vie. Dès l’enfance, entouré
par sa famille (mon enfant, ma sœur7 – chez Baudelaire et l’Europe8 – chez Rimbaud), l’homme
poursuit son évolution et quitte ce monde (le monde s’endort9 - chez Baudelaire et je ne puis
plus…nager…10 - chez Rimbaud). Tout comme les gens qui voient se dérouler leurs vies ici et là,

4
  Richard, Jean-Pierre, op. cit. , pp. 213 – 277.
5
  Rimbaud, Arthur, op. cit. , p. 143.
6
  Biet, Christian, Brighelli, Jean-Paul, Rispail, Jean-Luc, XIX-ème siècle, Éditions Magnard, Paris, 1983, p. 415.
7
  Baudelaire, Charles, op. cit., p. 136.
8
  Rimbaud, Arthur,op. cit. , p. 147.
9
  Baudelaire, Charles, op. cit. , p. 138.
10
   Rimbaud, Arthur, op. cit. , p. 147.
Baudelaire évoque un voyage dans un pays situé nulle part, quelque part où tout …n’est qu’ordre et
beauté / Luxe, calme et volupté. 11 La destination du voyage baudelairien est un endroit bien calme
et tranquille, qui offre au poète tourmenté par son imagination et las à cause de son travail soutenu,
la possibilité d’y entrevoir la paix et le calme tellement désirés. L’attitude du Poète est sensiblement
autre chez Rimbaud, qui parle des clapotements furieux des marées, de la tempête12. Pourtant,
même si vivre signifie pour Rimbaud voyager en affrontant les obstacles surgis tout au long de
notre passage dans la vie, et en luttant pour s’affirmer en tant qu’être humain intègre et digne, le
poète exprime sa foi dans les bénéfices de la tempête qui a béni mes éveils maritimes.13 Cette phrase
nous autoriserait à parler de la fonction purificatoire du voyage puisqu’il est bien vrai que c’est en
voyageant que l’on arrive à laisser de côté nos soucis quotidiens et à retrouver du plaisir dans le
simple fait de regarder des paysages et de connaître de nouveaux endroits et individus.
         Le voyage invoqué et évoqué par Baudelaire et Rimbaud peut signifier une expérience
initiatique, qui vise à faciliter l’accès des ignorants dans les secrets de l’amour. Puisqu’il s’agit
d’une expérience de vie que nous, les humains, nous devons tous traverser, il faut bien que nous
soyons dirigés et surveillés pendant le déroulement de cette épreuve par quelqu’un qui sache la
vérité la plus profonde des choses mais qui n’a pas le droit de la dévoiler à tout venant. Voilà
pourquoi, le Poète qui détient sa vérité sur l’interprétation des faits de la vie, ne peut pas dire
ouvertement où réside l’essence de la vie et il fait appel à des images, à des suggestions, à des
tableaux qu’il crée soigneusement, pour transmettre à ses lecteurs ce qu’il juge être important dans
la vie sentimentale. Baudelaire s’adresse à ses lecteurs en adoptant la forme d’un message ayant un
destinataire nommé (mon enfant, ma sœur) 14, mais non pas clairement identifiable, ce qui
permettrait à tout lecteur de s’identifier ou de nier toute ressemblance avec. L’ambiguïté réside
aussi dans ces appellatifs, qui suggèrent la parenté plus que la passion amoureuse. Pourtant,
l’ensemble du poème nous fait penser à la femme en tant que destinataire de ces vers. Cette
démarche entreprise par l’auteur, de ne pas exprimer son propre désir de partir et de s’adresser à la
femme en l’invitant au voyage constitue, selon nous, un artifice littéraire. Chez Rimbaud,
l’expérience vécue et les étapes de la vie traversées par le poète sont bien mises en évidence à l’aide
des verbes au passé composé. Le choix et l’emploi de cette forme verbale est aussi importante pour
nuancer le fait qu’il s’agissait des expériences révolues à l’aide desquelles le poète a appris et a
traversé des faits existentiels : je me suis baigné, j’ai vu, j’ai rêvé, j’ai heurté, etc.15 Il existe des
critiques littéraires qui ont poussé encore plus loin leurs interprétations, en identifiant une
coïncidence entre le je qui parle dans le poème et Rimbaud lui-même.16 Cette attitude critique
manifestée par rapport au poème de Rimbaud est, à vrai dire, justfiée par des détails biographiques :
la rupture avec nos conventions, le voyage vers l’inconnu, l’épreuve de la liberté, les innombrables
visions, dont certaines sont belles et rassurantes, d’autres dangereuses et effrayantes, la nostalgie de
l’enfance et de l’Europe, l’insatisfaction et la lassitude. Pour rester encore dans le champs
sémantique du mot bateau qui figure dans le titre du poème, nous pourrions comparer l’attitude de
Rimbaud, manifestée devant tous ces mouvements et sentiments, à une vague qui tantôt monte,
tantôt retombe et finalement déferle. De la même façon, le poète s’inquiète, se révolte et finalement
se calme.
         Pour Baudelaire et Rimbaud, le voyage peut encore signifier une expérience poétique
nouvelle.17 Par la suite, faire un tel voyage signifie acquérir une nouvelle sensibilité poétique et
s’initier à de nouvelles techniques littéraires. C’est, d’ailleurs le cas des deux poètes qui, à travers

11
   Baudelaire, Charles, op. cit. p. 137.
12
   Rimbaud, Arthur, op. cit., p. 143.
13
   Idem. , Ibidem. , p. 144.
14
   Baudelaire, Charles, op. cit. p. 136.
15
   Rimbaud, Arthur, op. cit., pp. 143 - 147.
16
   Biet, Christian, Brighelli, Jean-Paul, Rispail, Jean-Luc, op. cit. , p. 415.
17
   Nony, Danielle, André, Alain, Littérature française. Histoire et anthologie, Hatier, Paris, 1987, p. 318 – 319.
leurs créations poétiques transmettent le message du renouvellement poétique supposé par la
nouvelle école symboliste. Ils sont tous les deux reconnus par la critique littéraire en tant
qu’initiateurs et représentants d’un mouvement et d’une doctrine qui a bouleversé, à la date de son
apparition, les modèles d’analyse littéraire et les consignes supposées par la création d’une œuvre
littéraire. Baudelaire crée une poésie pure, ce qui déclenche une libération des pouvoirs intérieurs,
grâce à l’imagination. Le matériel esthétique (sentiments, images, pensées, formes, techniques,
agencements de couleurs ou de paroles) exige l’intervention de l’imagination qui permet au poète
de traverser du regard les objets de la réalité immédiate pour sentir de l’intérieur leurs liens avec
une autre vie, celle des idées. Arthur Rimbaud élabore ses premières poésies en termes de refus en
se tournant peu à peu vers l’ineffable. Sa conception de la poésie est fondée essentiellement sur la
vision et elle renouvelle radicalement l’image poétique grâce à l’alchimie du verbe.18 Bref, le but
déclaré de Rimbaud est celui de chercher des sources d’inspiration nouvelles et en même temps un
langage nouveau. Les vers je me suis baigné dans le Poème / de la Mer19 mettent en évidence
l’expérience poétique complètement vécue, l’aspect toujours changeant de la poésie comme celui de
la mer, voire même les dangers auxquels le poète s’expose en assumant l’acte de la création. Par
conséquent, Le bateau ivre pourrait être envisagé aussi en tant que représentation de la métaphore
d’une expérience poétique.
         Pour Baudelaire, aussi bien que pour Rimbaud, réussir ou non dans la démarche visant à
atteindre des terres exotiques et inconnues, trouver ou non les lieux tellement recherchés, ce sont
autant d’équivalences pour le fait de franchir ou non les limites du monde sensible, pourvu d’avoir
accès à la connaissance pure, au savoir le plus intime. Le rêve exotique de Baudelaire ou le réveil de
Rimbaud pour qui les Aubes sont navrantes et tout soleil amer20 représentent peut-être une
comparaison avec la réalité decevante de point de vue de l’innovation au niveau du langage
poétique. Baudelaire et Rimbaud ont la conscience de leur mission sur le territoire littéraire : ils
assument le renouvellement poétique qu’ils illustrent à travers leurs propres recueils. En faisant
table rase de toute la vieille rhétorique, en ayant renié la poésie écrite avant eux, les deux poètes
symbolistes déclarent accepter la seule domination de la sensation, comme source primaire de la
poésie. Le résultat immédiat de cette attitude est la création d’une poésie de la sensation qui ne
cessera de développer ses formes d’expression pendant les décennies suivantes.
         Non pas dernièrement, les voyages de Baudelaire et de Rimbaud peuvent aussi représenter
l’évasion : il s’agit du respect d’une des règles les plus observées de la doctrine symboliste. Chez
Baudelaire il s’agit d’une évasion possible et souhaitée, qui n’est pas une épreuve solitaire, et qui
évoque un paysage exotique splendide et chaud21. Par contre, chez Rimbaud, l’évasion est plutôt un
exil auquel la vie a soumis le poète : celui-ci passe par des épreuves dont le but est la formation et
l’accomplissement en tant qu’être humain. Par conséquent, l’évasion du bateau ivre n’a pas comme
but l’arrivée dans un port calme et tranquille, mais le retour aux sources, la nostalgie du poète pour
des époques révolues de son passé étant évidente.
         S’avérant être des poètes qui illustrent à travers leurs œuvres la doctrine symboliste, ce n’est
ni la clarté, ni la précision que Baudelaire et Rimbaud cherchent dans les deux poésies ci-dessus
analysées. Bien au contraire, le charme poétique est amené par l’imprécis, le vague et le mystère,
les deux poésies exprimant peu et suggérant beaucoup, s’adressant et agissant directement sur la
sensibilité du lecteur. Tout en se libérant des règles conventionnelles, la poésie de Baudelaire et
celle de Rimbaud créent des symboles susceptibles de révéler des mystères et de dévoiler les
affinités existant entre notre âme et les choses ou bien entre celles-ci. Loin d’être de simples
métaphores ou des comparaisons, les symboles sont des images impressionnistes qui expriment et
qui contiennent l’émotion poétique.

18
   Biet, Christian, Brighelli, Jean-Paul, Rispail, Jean-Luc, op. cit. , p. 411.
19
   Rimbaud, Arthur, op. cit., pp. 144.
20
   Rimbaud, Arthur, op. cit., pp. 147.
21
   Baudelaire, Charles, op. cit. p. 136.

				
DOCUMENT INFO
Shared By:
Categories:
Stats:
views:58
posted:12/30/2010
language:French
pages:4