Vingt ans apres by Alexandre Dumas by MarijanStefanovic

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									Vingt ans apres by Alexandre Dumas
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Title: Vingt ans apres

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13952]

Language: French

Character set encoding: ASCII

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Alexandre Dumas

VINGT ANS APRES

(1845)


Table des matieres

I. Le fantome de Richelieu
II. Une ronde de nuit
III. Deux anciens ennemis
IV. Anne d'Autriche a quarante-six ans
V. Gascon et Italien
VI. D'Artagnan a quarante ans
VII. D'Artagnan est embarrasse, mais une de nos anciennes
connaissances lui vient en aide
VIII. Des influences differentes que peut avoir une demi-pistole
sur un bedeau et sur un enfant de choeur
IX. Comment d'Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s'apercut
qu'il etait en croupe derriere Planchet
X. L'abbe d'Herblay
XI. Les deux Gaspards
XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds
XIII. Comment d'Artagnan s'apercut, en retrouvant Porthos, que la
fortune ne fait pas le bonheur
XIV. Ou il est demontre que, si Porthos etait mecontent de son
etat, Mousqueton etait fort satisfait du sien
XV. Deux tetes d'ange
XVI. Le chateau de Bragelonne
XVII. La diplomatie d'Athos
XVIII. M. de Beaufort
XIX. Ce a quoi se recreait M. le duc de Beaufort au donjon de
Vincennes
XX. Grimaud entre en fonctions
XXI. Ce que contenaient les pates du successeur du pere Marteau
XXII. Une aventure de Marie Michon
XXIII. L'abbe Scarron
XXIV. Saint-Denis
XXV. Un des quarante moyens d'evasion de Monsieur de Beaufort
XXVI. D'Artagnan arrive a propos
XXVII. La grande route
XXVIII. Rencontre
XXIX. Le bonhomme Broussel
XXX. Quatre anciens amis s'appretent a se revoir
XXXI. La place Royale
XXXII. Le bac de l'Oise
XXXIII. Escarmouche
XXXIV. Le moine
XXXV. L'absolution
XXXVI. Grimaud parle
XXXVII. La veille de la bataille
XXXVIII. Un diner d'autrefois
XXXIX. La lettre de Charles Ier
XL. La lettre de Cromwell
XLI. Mazarin et Madame Henriette
XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la
providence
XLIII. L'oncle et le neveu
XLIV. Paternite
XLV. Encore une reine qui demande secours
XLVI. Ou il est prouve que le premier mouvement est toujours le
bon
XLVII. Le Te Deum de la victoire de Lens
XLVIII. Le mendiant de Saint-Eustache
XLIX. La tour de Saint-Jacques-la-Boucherie
L. L'emeute
LI. L'emeute se fait revolte
LII. Le malheur donne de la memoire
LIII. L'entrevue
LIV. La fuite
LV. Le carrosse de M. le coadjuteur
LVI. Comment d'Artagnan et Porthos gagnerent, l'un deux cent dix-
neuf, et l'autre deux cent quinze louis, a vendre de la paille
LVII. On a des nouvelles d'Aramis
LVIII. L'Ecossais, parjure a sa foi, pour un denier vendit son roi
LIX. Le vengeur
LX. Olivier Cromwell
LXI. Les gentilshommes
LXII. Jesus Seigneur
LXIII. Ou il est prouve que dans les positions les plus difficiles
les grands coeurs ne perdent jamais le courage, ni les bons
estomacs l'appetit
LXIV. Salut a la Majeste tombee
LXV. D'Artagnan trouve un projet
LXVI. La partie de lansquenet
LXVII. Londres
LXVIII. Le proces
LXIX. White-Hall
LXX. Les ouvriers
LXXI. Remember
LXXII. L'homme masque
LXXIII. La maison de Cromwell
LXXIV. Conversation
LXXV. La felouque "L'Eclair"
LXXVI. Le vin de Porto
LXXVII. Le vin de Porto (Suite)
LXXVIII. Fatality
LXXIX. Ou, apres avoir manque d'etre roti, Mousqueton manqua
d'etre mange
LXXX. Retour
LXXXI. Les ambassadeurs
LXXXII. Les trois lieutenants du generalissime
LXXXIII. Le combat de Charenton
LXXXIV. La route de Picardie
LXXXV. La reconnaissance d'Anne d'Autriche
LXXXVI. La royaute de M. de Mazarin
LXXXVII. Precautions
LXXXVIII. L'esprit et le bras
LXXXIX. L'esprit et le bras (Suite)
XC. Le bras et l'esprit
XCI. Le bras et l'esprit (Suite)
XCII. Les oubliettes de M. de Mazarin
XCIII. Conferences
XCIV. Ou l'on commence a croire que Porthos sera enfin baron et
d'Artagnan capitaine
XCV. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux qu'avec l'epee et du devouement
XCVI. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux qu'avec l'epee et du devouement (Suite)
XCVII. Ou il est prouve qu'il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir
XCVIII. Ou il est prouve qu'il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir
(Suite)
Conclusion



I. Le fantome de Richelieu

Dans une chambre du palais Cardinal que nous connaissons deja,
pres d'une table a coins de vermeil, chargee de papiers et de
livres, un homme etait assis la tete appuyee dans ses deux mains.

Derriere lui etait une vaste cheminee, rouge de feu, et dont les
tisons enflammes s'ecroulaient sur de larges chenets dores. La
lueur de ce foyer eclairait par-derriere le vetement magnifique de
ce reveur, que la lumiere d'un candelabre charge de bougies
eclairait par-devant.

A voir cette simarre rouge et ces riches dentelles, a voir ce
front pale et courbe sous la meditation, a voir la solitude de ce
cabinet, le silence des antichambres, le pas mesure des gardes sur
le palier, on eut pu croire que l'ombre du cardinal de Richelieu
etait encore dans sa chambre.

Helas! c'etait bien en effet seulement l'ombre du grand homme. La
France affaiblie, l'autorite du roi meconnue, les grands redevenus
forts et turbulents, l'ennemi rentre en deca des frontieres, tout
temoignait que Richelieu n'etait plus la.

Mais ce qui montrait encore mieux que tout cela que la simarre
rouge n'etait point celle du vieux cardinal, c'etait cet isolement
qui semblait, comme nous l'avons dit, plutot celui d'un fantome
que celui d'un vivant; c'etaient ces corridors vides de
courtisans, ces cours pleines de gardes; c'etait le sentiment
railleur qui montait de la rue et qui penetrait a travers les
vitres de cette chambre ebranlee par le souffle de toute une ville
liguee contre le ministre; c'etaient enfin des bruits lointains et
sans cesse renouveles de coups de feu, tires heureusement sans but
et sans resultat, mais seulement pour faire voir aux gardes, aux
Suisses, aux mousquetaires et aux soldats qui environnaient le
Palais-Royal, car le palais Cardinal lui-meme avait change de nom,
que le peuple aussi avait des armes.

Ce fantome de Richelieu, c'etait Mazarin.

Or, Mazarin etait seul et se sentait faible.

-- Etranger! murmurait-il; Italien! voila leur grand mot lache!
avec ce mot, ils ont assassine, pendu et devore Concini, et, si je
les laissais faire, ils m'assassineraient, me pendraient et me
devoreraient comme lui, bien que je ne leur aie jamais fait
d'autre mal que de les pressurer un peu. Les niais! ils ne sentent
donc pas que leur ennemi, ce n'est point cet Italien qui parle mal
le francais, mais bien plutot ceux-la qui ont le talent de leur
dire des belles paroles avec un si pur et si bon accent parisien.

"Oui, oui, continuait le ministre avec son sourire fin, qui cette
fois semblait etrange sur ses levres pales, oui, vos rumeurs me le
disent, le sort des favoris est precaire; mais, si vous savez
cela, vous devez savoir aussi que je ne suis point un favori
ordinaire, moi! Le comte d'Essex avait une bague splendide et
enrichie de diamants que lui avait donnee sa royale maitresse;
moi, je n'ai qu'un simple anneau avec un chiffre et une date, mais
cet anneau a ete beni dans la chapelle du Palais-Royal; aussi,
moi, ne me briseront-ils pas selon leurs voeux. Ils ne
s'apercoivent pas qu'avec leur eternel cri: "A bas le Mazarin!" je
leur fais crier tantot vive M. de Beaufort, tantot vive M. le
Prince, tantot vive le parlement! Eh bien! M. de Beaufort est a
Vincennes, M. le Prince ira le rejoindre un jour ou l'autre, et le
parlement...

Ici le sourire du cardinal prit une expression de haine dont sa
figure douce paraissait incapable.

-- Eh bien! le parlement... nous verrons ce que nous en ferons du
parlement; nous avons Orleans et Montargis. Oh! j'y mettrai le
temps; mais ceux qui ont commence a crier a bas le Mazarin
finiront par crier a bas tous ces gens-la, chacun a son tour.
Richelieu, qu'ils haissaient quand il etait vivant, et dont ils
parlent toujours depuis qu'il est mort, a ete plus bas que moi;
car il a ete chasse plusieurs fois, et plus souvent encore il a
craint de l'etre. La reine ne me chassera jamais, moi, et si je
suis contraint de ceder au peuple, elle cedera avec moi; si je
fuis, elle fuira, et nous verrons alors ce que feront les rebelles
sans leur reine et sans leur roi. Oh! si seulement je n'etais pas
etranger, si seulement j'etais Francais, si seulement j'etais
gentilhomme!

Et il retomba dans sa reverie.

En effet, la position etait difficile, et la journee qui venait de
s'ecouler l'avait compliquee encore. Mazarin, toujours eperonne
par sa sordide avarice, ecrasait le peuple d'impots, et ce peuple,
a qui il ne restait que l'ame, comme le disait l'avocat general
Talon, et encore parce qu'on ne pouvait vendre son ame a l'encan,
le peuple, a qui on essayait de faire prendre patience avec le
bruit des victoires qu'on remportait, et qui trouvait que les
lauriers n'etaient pas viande dont il put se nourrir, le peuple
depuis longtemps avait commence a murmurer.

Mais ce n'etait pas tout; car lorsqu'il n'y a que le peuple qui
murmure, separee qu'elle en est par la bourgeoisie et les
gentilshommes, la cour ne l'entend pas; mais Mazarin avait eu
l'imprudence de s'attaquer aux magistrats! il avait vendu douze
brevets de maitre des requetes, et, comme les officiers payaient
leurs charges fort cher, et que l'adjonction de ces douze nouveaux
confreres devait en faire baisser le prix, les anciens s'etaient
reunis, avaient jure sur les Evangiles de ne point souffrir cette
augmentation et de resister a toutes les persecutions de la cour,
se promettant les uns aux autres qu'au cas ou l'un d'eux, par
cette rebellion, perdrait sa charge, ils se cotiseraient pour lui
en rembourser le prix.

Or, voici ce qui etait arrive de ces deux cotes:

Le 7 de janvier, sept a huit cents marchands de Paris s'etaient
assembles et mutines a propos d'une nouvelle taxe qu'on voulait
imposer aux proprietaires de maisons, et ils avaient depute dix
d'entre eux pour parler au duc d'Orleans, qui, selon sa vieille
habitude, faisait de la popularite. Le duc d'Orleans les avait
recus, et ils lui avaient declare qu'ils etaient decides a ne
point payer cette nouvelle taxe, dussent-ils se defendre a main
armee contre les gens du roi qui viendraient pour la percevoir. Le
duc d'Orleans les avait ecoutes avec une grande complaisance, leur
avait fait esperer quelque moderation, leur avait promis d'en
parler a la reine et les avait congedies avec le mot ordinaire des
princes: "On verra."

De leur cote, le 9, les maitres des requetes etaient venus trouver
le cardinal, et l'un d'eux, qui portait la parole pour tous les
autres, lui avait parle avec tant de fermete et de hardiesse, que
le cardinal en avait ete tout etonne; aussi les avait-il renvoyes
en disant comme le duc d'Orleans, que l'on verrait.

Alors, pour _voir_, on avait assemble le conseil et l'on avait
envoye chercher le surintendant des finances d'Emery.

Ce d'Emery etait fort deteste du peuple, d'abord parce qu'il etait
surintendant des finances, et que tout surintendant des finances
doit etre deteste; ensuite, il faut le dire, parce qu'il meritait
quelque peu de l'etre.

C'etait le fils d'un banquier de Lyon qui s'appelait Particelli,
et qui, ayant change de nom a la suite de sa banqueroute, se
faisait appeler d'Emery. Le cardinal de Richelieu, qui avait
reconnu en lui un grand merite financier, l'avait presente au roi
Louis XIII sous le nom de M. d'Emery, et voulant le faire nommer
intendant des finances, il lui en disait grand bien.

-- A merveille! avait repondu le roi, et je suis aise que vous me
parliez de M. d'Emery pour cette place qui veut un honnete homme.
On m'avait dit que vous poussiez ce coquin de Particelli, et
j'avais peur que vous ne me forcassiez a le prendre.

-- Sire! repondit le cardinal, que Votre Majeste se rassure, le
Particelli dont elle parle a ete pendu.

-- Ah! tant mieux! s'ecria le roi, ce n'est donc pas pour rien que
l'on m'a appele Louis Le Juste.

Et il signa la nomination de M. d'Emery.

C'etait ce meme d'Emery qui etait devenu surintendant des
finances.

On l'avait envoye chercher de la part du ministre, et il etait
accouru tout pale et tout effare, disant que son fils avait manque
d'etre assassine le jour meme sur la place du Palais: la foule
l'avait rencontre et lui avait reproche le luxe de sa femme, qui
avait un appartement tendu de velours rouge avec des crepines
d'or. C'etait la fille de Nicolas Le Camus, secretaire en 1617,
lequel etait venu a Paris avec vingt livres et qui, tout en se
reservant quarante mille livres de rente, venait de partager neuf
millions entre ses enfants.

Le fils d'Emery avait manque d'etre etouffe, un des emeutiers
ayant propose de le presser jusqu'a ce qu'il eut rendu l'or qu'il
devorait. Le conseil n'avait rien decide ce jour-la, le
surintendant etant trop occupe de cet evenement pour avoir la tete
bien libre.

Le lendemain, le premier president Mathieu Mole, dont le courage
dans toutes ces affaires, dit le cardinal de Retz, egala celui de
M. le duc de Beaufort et celui de M. le prince de Conde, c'est-a-
dire des deux hommes qui passaient pour les plus braves de France;
le lendemain, le premier president, disons-nous, avait ete attaque
a son tour; le peuple le menacait de se prendre a lui des maux
qu'on lui voulait faire; mais le premier president avait repondu
avec son calme habituel, sans s'emouvoir et sans s'etonner, que si
les perturbateurs n'obeissaient pas aux volontes du roi, il allait
faire dresser des potences dans les places pour faire pendre a
l'instant meme les plus mutins d'entre eux. Ce a quoi ceux-ci
avaient repondu qu'ils ne demandaient pas mieux que de voir
dresser des potences, et qu'elles serviraient a pendre les mauvais
juges qui achetaient la faveur de la cour au prix de la misere du
peuple.

Ce n'est pas tout; le 11, la reine allant a la messe a Notre-Dame,
ce qu'elle faisait regulierement tous les samedis, avait ete
suivie par plus de deux cents femmes criant et demandant justice.
Elles n'avaient, au reste, aucune intention mauvaise, voulant
seulement se mettre a genoux devant elle pour tacher d'emouvoir sa
pitie; mais les gardes les en empecherent, et la reine passa
hautaine et fiere sans ecouter leurs clameurs.

L'apres-midi, il y avait eu conseil de nouveau; et la on avait
decide que l'on maintiendrait l'autorite du roi: en consequence,
le parlement fut convoque pour le lendemain, 12.

Ce jour, celui pendant la soiree duquel nous ouvrons cette
nouvelle histoire, le roi, alors age de dix ans, et qui venait
d'avoir la petite verole, avait, sous pretexte d'aller rendre
grace a Notre-Dame de son retablissement, mis sur pied ses gardes,
ses Suisses et ses mousquetaires, et les avait echelonnes autour
du Palais-Royal, sur les quais et sur le Pont-Neuf, et, apres la
messe entendue, il etait passe au parlement, ou, sur un lit de
justice improvise, il avait non seulement maintenu ses edits
passes, mais encore en avait rendu cinq ou six nouveaux, tous, dit
le cardinal de Retz, plus ruineux les uns que les autres. Si bien
que le premier president, qui, on a pu le voir, etait les jours
precedents pour la cour, s'etait cependant eleve fort hardiment
sur cette maniere de mener le roi au Palais pour surprendre et
forcer la liberte des suffrages.

Mais ceux qui surtout s'eleverent fortement contre les nouveaux
impots, ce furent le president Blancmesnil et le conseiller
Broussel.

Ces edits rendus, le roi rentra au Palais-Royal. Une grande
multitude de peuple etait sur sa route; mais comme on savait qu'il
venait du parlement, et qu'on ignorait s'il y avait ete pour y
rendre justice au peuple ou pour l'opprimer de nouveau, pas un
seul cri de joie ne retentit sur son passage pour le feliciter de
son retour a la sante. Tous les visages, au contraire, etaient
mornes et inquiets; quelques-uns meme etaient menacants.

Malgre son retour, les troupes resterent sur place: on avait
craint qu'une emeute n'eclatat quand on connaitrait le resultat de
la seance du parlement: et, en effet, a peine le bruit se fut-il
repandu dans les rues qu'au lieu d'alleger les impots, le roi les
avait augmentes, que des groupes se formerent et que de grandes
clameurs retentirent, criant: "A bas le Mazarin! vive Broussel!
vive Blancmesnil!" car le peuple avait su que Broussel et
Blancmesnil avaient parle en sa faveur; et quoique leur eloquence
eut ete perdue, il ne leur en savait pas moins bon gre.

On avait voulu dissiper ces groupes, on avait voulu faire taire
ces cris, et, comme cela arrive en pareil cas, les groupes
s'etaient grossis et les cris avaient redouble. L'ordre venait
d'etre donne aux gardes du roi et aux gardes suisses, non
seulement de tenir ferme, mais encore de faire des patrouilles
dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, ou ces groupes surtout
paraissaient plus nombreux et plus animes, lorsqu'on annonca au
Palais-Royal le prevot des marchands.

Il fut introduit aussitot: il venait dire que si l'on ne cessait
pas a l'instant meme ces demonstrations hostiles, dans deux heures
Paris tout entier serait sous les armes.

On deliberait sur ce qu'on aurait a faire, lorsque Comminges,
lieutenant aux gardes, rentra ses habits tout dechires et le
visage sanglant. En le voyant paraitre, la reine jeta un cri de
surprise et lui demanda ce qu'il y avait.

Il y avait qu'a la vue des gardes, comme l'avait prevu le prevot
des marchands, les esprits s'etaient exasperes. On s'etait empare
des cloches et l'on avait sonne le tocsin. Comminges avait tenu
bon, avait arrete un homme qui paraissait un des principaux
agitateurs, et, pour faire un exemple avait ordonne qu'il fut
pendu a la croix du Trahoir. En consequence, les soldats l'avaient
entraine pour executer cet ordre. Mais aux halles, ceux-ci avaient
ete attaques a coups de pierres et a coups de hallebarde; le
rebelle avait profite de ce moment pour s'echapper, avait gagne la
rue des Lombards et s'etait jete dans une maison dont on avait
aussitot enfonce les portes.

Cette violence avait ete inutile, on n'avait pu retrouver le
coupable. Comminges avait laisse un poste dans la rue, et avec le
reste de son detachement, etait revenu au Palais-Royal pour rendre
compte a la reine de ce qui se passait. Tout le long de la route,
il avait ete poursuivi par des cris et par des menaces, plusieurs
de ses hommes avaient ete blesses de coups de pique et de
hallebarde, et lui-meme avait ete atteint d'une pierre qui lui
fendait le sourcil.

Le recit de Comminges corroborait l'avis du prevot des marchands,
on n'etait pas en mesure de tenir tete a une revolte serieuse; le
cardinal fit repandre dans le peuple que les troupes n'avaient ete
echelonnees sur les quais et le Pont-Neuf qu'a propos de la
ceremonie, et qu'elles allaient se retirer. En effet, vers les
quatre heures du soir, elles se concentrerent toutes vers le
Palais-Royal; on placa un poste a la barriere des Sergents, un
autre aux Quinze-Vingts, enfin un troisieme a la butte Saint-Roch.
On emplit les cours et les rez-de-chaussee de Suisses et de
mousquetaires, et l'on attendit.

Voila donc ou en etaient les choses lorsque nous avons introduit
nos lecteurs dans le cabinet du cardinal Mazarin, qui avait ete
autrefois celui du cardinal de Richelieu. Nous avons vu dans
quelle situation d'esprit il ecoutait les murmures du peuple qui
arrivaient jusqu'a lui et l'echo des coups de fusil qui
retentissaient jusque dans sa chambre.

Tout a coup il releva la tete, le sourcil a demi fronce, comme un
homme qui a pris son parti, fixa les yeux sur une enorme pendule
qu'allait sonner dix heures, et, prenant un sifflet de vermeil
place sur la table, a la portee de sa main, il siffla deux coups.

Une porte cachee dans la tapisserie s'ouvrit sans bruit, et un
homme vetu de noir s'avanca silencieusement et se tint debout
derriere le fauteuil.

-- Bernouin, dit le cardinal sans meme se retourner, car ayant
siffle deux coups il savait que ce devait etre son valet de
chambre, quels sont les mousquetaires de garde au palais?

-- Les mousquetaires noirs, Monseigneur.

-- Quelle compagnie?

-- Compagnie Treville.

-- Y a-t-il quelque officier de cette compagnie dans
l'antichambre?

-- Le lieutenant d'Artagnan.

-- Un bon, je crois?

-- Oui, Monseigneur.

-- Donnez-moi un habit de mousquetaire, et aidez-moi a m'habiller.
Le valet de chambre sortit aussi silencieusement qu'il etait
entre, et revint un instant apres, apportant le costume demande.

Le cardinal commenca alors, silencieux et pensif, a se defaire du
costume de ceremonie qu'il avait endosse pour assister a la seance
du parlement, et a se revetir de la casaque militaire, qu'il
portait avec une certaine aisance, grace a ses anciennes campagnes
d'Italie; puis quand il fut completement habille:

-- Allez me chercher M. d'Artagnan, dit-il.

Et le valet de chambre sortit cette fois par la porte du milieu,
mais toujours aussi silencieux et aussi muet. On eut dit d'une
ombre.

Reste seul, le cardinal se regarda avec une certaine satisfaction
dans une glace; il etait encore jeune, car il avait quarante-six
ans a peine, il etait d'une taille elegante et un peu au-dessous
de la moyenne; il avait le teint vif et beau, le regard plein de
feu, le nez grand, mais cependant assez bien proportionne, le
front large et majestueux, les cheveux chatains un peu crepus, la
barbe plus noire que les cheveux et toujours bien relevee avec le
fer, ce qui lui donnait bonne grace. Alors il passa son baudrier,
regarda avec complaisance ses mains, qu'il avait fort belles et
desquelles il prenait le plus grand soin; puis rejetant les gros
gants de daim qu'il avait deja pris, et qui etaient d'uniforme, il
passa de simples gants de soie.

En ce moment la porte s'ouvrit.

-- M. d'Artagnan, dit le valet de chambre.

Un officier entra.

C'etait un homme de trente-neuf a quarante ans, de petite taille
mais bien prise, maigre, l'oeil vif et spirituel, la barbe noire
et les cheveux grisonnants, comme il arrive toujours lorsqu'on a
trouve la vie trop bonne ou trop mauvaise, et surtout quand on est
fort brun.

D'Artagnan fit quatre pas dans le cabinet, qu'il reconnaissait
pour y etre venu une fois dans le temps du cardinal de Richelieu,
et voyant qu'il n'y avait personne dans ce cabinet qu'un
mousquetaire de sa compagnie, il arreta les yeux sur ce
mousquetaire, sous les habits duquel, au premier coup d'oeil, il
reconnut le cardinal.

-- Il demeura debout dans une pose respectueuse mais digne et
comme il convient a un homme de condition qui a eu souvent dans sa
vie occasion de se trouver avec des grands seigneurs.

Le cardinal fixa sur lui son oeil plus fin que profond, l'examina
avec attention, puis, apres quelques secondes de silence:
-- C'est vous qui etes monsieur d'Artagnan? dit-il.

-- Moi-meme, Monseigneur, dit l'officier.

Le cardinal regarda un moment encore cette tete si intelligente et
ce visage dont l'excessive mobilite avait ete enchainee par les
ans et l'experience; mais d'Artagnan soutint l'examen en homme qui
avait ete regarde autrefois par des yeux bien autrement percants
que ceux dont il soutenait a cette heure l'investigation.

-- Monsieur, dit le cardinal, vous allez venir avec moi, ou plutot
je vais aller avec vous.

-- A vos ordres, Monseigneur, repondit d'Artagnan.

-- Je voudrais visiter moi-meme les postes qui entourent le
Palais-Royal; croyez-vous qu'il y ait quelque danger?

-- Du danger, Monseigneur! demanda d'Artagnan d'un air etonne, et
lequel?

-- On dit le peuple tout a fait mutine.

-- L'uniforme des mousquetaires du roi est fort respecte,
Monseigneur, et ne le fut-il pas, moi, quatrieme je me fais fort
de mettre en fuite une centaine de ces manants.

-- Vous avez vu cependant ce qui est arrive a Comminges?

-- M. de Comminges est aux gardes et non pas aux mousquetaires,
repondit d'Artagnan.

-- Ce qui veut dire, reprit le cardinal en souriant, que les
mousquetaires sont meilleurs soldats que les gardes?

-- Chacun a l'amour-propre de son uniforme, Monseigneur.

-- Excepte moi, monsieur, reprit Mazarin en souriant, puisque vous
voyez que j'ai quitte le mien pour prendre le votre.

-- Peste, Monseigneur! dit d'Artagnan, c'est de la modestie. Quant
a moi, je declare que, si j'avais celui de Votre Eminence, je m'en
contenterais et m'engagerais au besoin a n'en porter jamais
d'autre.

-- Oui, mais pour sortir ce soir, peut-etre n'eut-il pas ete tres
sur. Bernouin, mon feutre.

Le valet de chambre rentra, rapportant un chapeau d'uniforme a
larges bords. Le cardinal s'en coiffa d'une facon assez cavaliere,
et se retourna vers d'Artagnan:

-- Vous avez des chevaux tout selles dans les ecuries, n'est-ce
pas?
-- Oui, Monseigneur.

-- Eh bien! partons.

-- Combien Monseigneur veut-il d'hommes?

-- Vous avez dit qu'avec quatre hommes, vous vous chargeriez de
mettre en fuite cent manants; comme nous pourrions en rencontrer
deux cents, prenez-en huit.

-- Quand Monseigneur voudra.

-- Je vous suis; ou plutot, reprit le cardinal, non, par ici.
Eclairez-nous, Bernouin.

Le valet prit une bougie, le cardinal prit une petite clef doree
sur son bureau, et ayant ouvert la porte d'un escalier secret, il
se trouva au bout d'un instant dans la cour du Palais-Royal.


II. Une ronde de nuit

Dix minutes apres, la petite troupe sortait par la rue des Bons-
Enfants, derriere la salle de spectacle qu'avait batie le cardinal
de Richelieu pour y faire jouer _Mirame_, et dans laquelle le
cardinal Mazarin, plus amateur de musique que de litterature,
venait de faire jouer les premiers operas qui aient ete
representes en France.

L'aspect de la ville presentait tous les caracteres d'une grande
agitation; des groupes nombreux parcouraient les rues, et, quoi
qu'en ait dit d'Artagnan, s'arretaient pour voir passer les
militaires avec un air de raillerie menacante qui indiquait que
les bourgeois avaient momentanement depose leur mansuetude
ordinaire pour des intentions plus belliqueuses. De temps en temps
des rumeurs venaient du quartier des Halles. Des coups de fusil
petillaient du cote de la rue Saint-Denis, et parfois tout a coup,
sans que l'on sut pourquoi, quelque cloche se mettait a sonner,
ebranlee par le caprice populaire.

D'Artagnan suivait son chemin avec l'insouciance d'un homme sur
lequel de pareilles niaiseries n'ont aucune influence. Quand un
groupe tenait le milieu de la rue, il poussait son cheval sans lui
dire gare, et comme si, rebelles ou non, ceux qui le composaient
avaient su a quel homme ils avaient affaire, ils s'ouvraient et
laissaient passer la patrouille. Le cardinal enviait ce calme,
qu'il attribuait a l'habitude du danger; mais il n'en prenait pas
moins pour l'officier, sous les ordres duquel il s'etait
momentanement place, cette sorte de consideration que la prudence
elle-meme accorde a l'insoucieux courage.

En approchant du poste de la barriere des Sergents, la sentinelle
cria: "Qui vive?" D'Artagnan repondit, et, ayant demande les mots
de passe au cardinal, s'avanca a l'ordre; les mots de passe
etaient _Louis_ et _Rocroy_.

Ces signes de reconnaissance echanges, d'Artagnan demanda si ce
n'etait pas M. de Comminges qui commandait le poste.

La sentinelle lui montra alors un officier qui causait, a pied, la
main appuyee sur le cou du cheval de son interlocuteur. C'etait
celui que demandait d'Artagnan.

-- Voici M. de Comminges, dit d'Artagnan revenant au cardinal.

Le cardinal poussa son cheval vers eux, tandis que d'Artagnan se
reculait par discretion; cependant, a la maniere dont l'officier a
pied et l'officier a cheval oterent leurs chapeaux, il vit qu'ils
avaient reconnu son Eminence.

-- Bravo, Guitaut, dit le cardinal au cavalier, je vois que malgre
vos soixante-quatre ans vous etes toujours le meme, alerte et
devoue. Que dites-vous a ce jeune homme?

-- Monseigneur, repondit Guitaut, je lui disais que nous vivions a
une singuliere epoque, et que la journee d'aujourd'hui ressemblait
fort a l'une de ces journees de la Ligue dont j'ai tant entendu
parler dans mon jeune temps. Savez-vous qu'il n'etait question de
rien moins, dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, que de
faire des barricades.

-- Et que vous repondait Comminges, mon cher Guitaut?

-- Monseigneur, dit Comminges, je repondais que, pour faire une
Ligue, il ne leur manquait qu'une chose qui me paraissait assez
essentielle, c'etait un duc de Guise; d'ailleurs, on ne fait pas
deux fois la meme chose.

-- Non, mais ils feront une Fronde, comme ils disent, reprit
Guitaut.

-- Qu'est-ce que cela, une Fronde? demanda Mazarin.

-- Monseigneur, c'est le nom qu'ils donnent a leur parti.

-- Et d'ou vient ce nom?

-- Il parait qu'il y a quelques jours le conseiller Bachaumont a
dit au Palais que tous les faiseurs d'emeutes ressemblaient aux
ecoliers qui frondent dans les fosses de Paris et qui se
dispersent quand ils apercoivent le lieutenant civil, pour se
reunir de nouveau lorsqu'il est passe. Alors ils ont ramasse le
mot au bond, comme ont fait les gueux a Bruxelles, ils se sont
appeles frondeurs. Aujourd'hui et hier, tout etait a la Fronde,
les pains, les chapeaux, les gants, les manchons, les eventails;
et, tenez, ecoutez.
En ce moment en effet une fenetre s'ouvrit; un homme se mit a
cette fenetre et commenca de chanter:

_Un vent de Fronde_
_S'est leve ce matin;_
_Je crois qu'il gronde_
_Contre le Mazarin._
_Un vent de Fronde_
_S'est leve ce matin!_

-- L'insolent! murmura Guitaut.

-- Monseigneur, dit Comminges, que sa blessure avait mis de
mauvaise humeur et qui ne demandait qu'a prendre une revanche et a
rendre plaie pour bosse, voulez-vous que j'envoie a ce drole-la
une balle pour lui apprendre a ne pas chanter si faux une autre
fois?

Et il mit la main aux fontes du cheval de son oncle.

-- Non pas, non pas! s'ecria Mazarin. _Diavolo_! mon cher ami,
vous allez tout gater; les choses vont a merveille, au contraire!
Je connais vos Francais comme si je les avais faits depuis le
premier jusqu'au dernier: ils chantent, ils payeront. Pendant la
Ligue, dont parlait Guitaut tout a l'heure, on ne chantait que la
messe, aussi tout allait fort mal. Viens, Guitaut, viens, et
allons voir si l'on fait aussi bonne garde aux Quinze-Vingts qu'a
la barriere des Sergents.

Et, saluant Comminges de la main, il rejoignit d'Artagnan, qui
reprit la tete de sa petite troupe suivi immediatement par Guitaut
et le cardinal, lesquels etaient suivis a leur tour du reste de
l'escorte.

-- C'est juste, murmura Comminges en le regardant s'eloigner,
j'oubliais que, pourvu qu'on paye, c'est tout ce qu'il lui faut, a
lui.

On reprit la rue Saint-Honore en deplacant toujours des groupes;
dans ces groupes, on ne parlait que des edits du jour; on
plaignait le jeune roi qui ruinait ainsi son peuple sans le
savoir; on jetait toute la faute sur Mazarin; on parlait de
s'adresser au duc d'Orleans et a M. le Prince; on exaltait
Blancmesnil et Broussel.

D'Artagnan passait au milieu de ces groupes, insoucieux comme si
lui et son cheval eussent ete de fer; Mazarin et Guitaut causaient
tout bas; les mousquetaires, qui avaient fini par reconnaitre le
cardinal, suivaient en silence.

On arriva a la rue Saint-Thomas-du-Louvre, ou etait le poste des
Quinze-Vingts; Guitaut appela un officier subalterne, qui vint
rendre compte.
-- Eh bien! demanda Guitaut.

-- Ah! mon capitaine, dit l'officier, tout va bien de ce cote, si
ce n'est, je crois, qu'il se passe quelque chose dans cet hotel.

Et il montrait de la main un magnifique hotel situe juste sur
l'emplacement ou fut depuis le Vaudeville.

-- Dans cet hotel, dit Guitaut, mais c'est l'hotel de Rambouillet.

-- Je ne sais pas si c'est l'hotel de Rambouillet, reprit
l'officier, mais ce que je sais, c'est que j'y ai vu entrer force
gens de mauvaise mine.

-- Bah! dit Guitaut en eclatant de rire, ce sont des poetes.

-- Eh bien, Guitaut! dit Mazarin, veux-tu bien ne pas parler avec
une pareille irreverence de ces messieurs! tu ne sais pas que j'ai
ete poete aussi dans ma jeunesse et que je faisais des vers dans
le genre de ceux de M. de Benserade.

-- Vous, Monseigneur?

-- Oui, moi. Veux-tu que je t'en dise?

-- Cela m'est egal, Monseigneur! Je n'entends pas l'italien.

-- Oui, mais tu entends le francais, n'est-ce pas, mon bon et
brave Guitaut, reprit Mazarin en lui posant amicalement la main
sur l'epaule, et, quelque ordre qu'on te donne dans cette langue,
tu l'executeras?

-- Sans doute, Monseigneur, comme je l'ai deja fait, pourvu qu'il
me vienne de la reine.

-- Ah oui! dit Mazarin en se pincant les levres, je sais que tu
lui es entierement devoue.

-- Je suis capitaine de ses gardes depuis plus de vingt ans.

-- En route, monsieur d'Artagnan, reprit le cardinal, tout va bien
de ce cote.

D'Artagnan reprit la tete de la colonne sans souffler un mot et
avec cette obeissance passive qui fait le caractere du vieux
soldat.

Il s'achemina vers la butte Saint-Roch, ou etait le troisieme
poste, en passant par la rue Richelieu et la rue Villedo. C'etait
le plus isole, car il touchait presque aux remparts, et la ville
etait peu peuplee de ce cote-la.

-- Qui commande ce poste? demanda le cardinal.
-- Villequier, repondit Guitaut.

-- Diable! fit Mazarin, parlez-lui seul, vous savez que nous
sommes en brouille depuis que vous avez eu la charge d'arreter
M. le duc de Beaufort; il pretendait que c'etait a lui, comme
capitaine des gardes du roi, que revenait cet honneur.

-- Je le sais bien, et je lui ai dit cent fois qu'il avait tort,
le roi ne pouvait lui donner cet ordre, puisqu'a cette epoque-la
le roi avait a peine quatre ans.

-- Oui, mais je pouvais le lui donner, moi, Guitaut, et j'ai
prefere que ce fut vous.

Guitaut, sans repondre, poussa son cheval en avant, et s'etant
fait reconnaitre a la sentinelle, fit appeler M. de Villequier.

Celui-ci sortit.

-- Ah! c'est vous, Guitaut! dit-il de ce ton de mauvaise humeur
qui lui etait habituel, que diable venez-vous faire ici?

-- Je viens vous demander s'il y a quelque chose de nouveau de ce
cote.

-- Que voulez-vous qu'il y ait? On crie: "Vive le roi!" et "A bas
le Mazarin!" ce n'est pas du nouveau, cela; il y a deja quelque
temps que nous sommes habitues a ces cris-la.

-- Et vous faites chorus? repondit en riant Guitaut.

-- Ma foi, j'en ai quelquefois grande envie! je trouve qu'ils ont
bien raison, Guitaut; je donnerais volontiers cinq ans de ma paye,
qu'on ne me paye pas, pour que le roi eut cinq ans de plus.

-- Vraiment, et qu'arriverait-il si le roi avait cinq ans de plus?

-- Il arriverait qu'a l'instant ou le roi serait majeur, le roi
donnerait ses ordres lui-meme, et qu'il y a plus de plaisir a
obeir au petit-fils de Henri IV qu'au fils de Pietro Mazarini.
Pour le roi, mort-diable! je me ferais tuer avec plaisir; mais si
j'etais tue pour le Mazarin, comme votre neveu a manque de l'etre
aujourd'hui, il n'y a point de paradis, si bien place que j'y
fusse, qui m'en consolat jamais.

-- Bien, bien, monsieur de Villequier, dit Mazarin. Soyez
tranquille, je rendrai compte de votre devouement au roi.

Puis se retournant vers l'escorte:

-- Allons, messieurs, continua-t-il, tout va bien, rentrons.

-- Tiens, dit Villequier, le Mazarin etait la! Tant mieux; il y
avait longtemps que j'avais envie de lui dire en face ce que j'en
pensais; vous m'en avez fourni l'occasion, Guitaut; et quoique
votre intention ne soit peut-etre pas des meilleures pour moi, je
vous remercie.

Et tournant sur ses talons, il rentra au corps de garde en
sifflant un air de Fronde.

Cependant Mazarin revenait tout pensif; ce qu'il avait
successivement entendu de Comminges, de Guitaut et de Villequier
le confirmait dans cette pensee qu'en cas d'evenements graves, il
n'aurait personne pour lui que la reine, et encore la reine avait
si souvent abandonne ses amis que son appui paraissait parfois au
ministre, malgre les precautions qu'il avait prises, bien
incertain et bien precaire.

Pendant tout le temps que cette course nocturne avait dure, c'est-
a-dire pendant une heure a peu pres, le cardinal avait, tout en
etudiant tour a tour Comminges, Guitaut et Villequier, examine un
homme. Cet homme, qui etait reste impassible devant la menace
populaire, et dont la figure n'avait pas plus sourcille aux
plaisanteries qu'avait faites Mazarin qu'a celles dont il avait
ete l'objet, cet homme lui semblait un etre a part et trempe pour
des evenements dans le genre de ceux dans lesquels on se trouvait,
surtout de ceux dans lesquels on allait se trouver.

D'ailleurs ce nom de d'Artagnan ne lui etait pas tout a fait
inconnu, et quoique lui, Mazarin, ne fut venu en France que vers
1634 ou 1635, c'est-a-dire sept ou huit ans apres les evenements
que nous avons racontes dans une precedente histoire, il semblait
au cardinal qu'il avait entendu prononcer ce nom comme celui d'un
homme qui, dans une circonstance qui n'etait plus presente a son
esprit, s'etait fait remarquer comme un modele de courage,
d'adresse et de devouement.

Cette idee s'etait tellement emparee de son esprit, qu'il resolut
de l'eclaircir sans retard; mais ces renseignements qu'il desirait
sur d'Artagnan, ce n'etait point a d'Artagnan lui-meme qu'il
fallait les demander. Aux quelques mots qu'avait prononces le
lieutenant des mousquetaires, le cardinal avait reconnu l'origine
gasconne; et Italiens et Gascons se connaissent trop bien et se
ressemblent trop pour s'en rapporter les uns aux autres de ce
qu'ils peuvent dire d'eux-memes. Aussi, en arrivant aux murs dont
le jardin du Palais-Royal etait enclos, le cardinal frappa-t-il a
une petite porte situee a peu pres ou s'eleve aujourd'hui le cafe
de Foy, et, apres avoir remercie d'Artagnan et l'avoir invite a
l'attendre dans la cour du Palais-Royal, fit-il signe a Guitaut de
le suivre. Tous deux descendirent de cheval, remirent la bride de
leur monture au laquais qui avait ouvert la porte et disparurent
dans le jardin.

-- Mon cher Guitaut, dit le cardinal en s'appuyant sur le bras du
vieux capitaine des gardes, vous me disiez tout a l'heure qu'il y
avait tantot vingt ans que vous etiez au service de la reine?
-- Oui, c'est la verite, repondit Guitaut.

-- Or, mon cher Guitaut, continua le cardinal, j'ai remarque
qu'outre votre courage, qui est hors de contestation, et votre
fidelite, qui est a toute epreuve, vous aviez une admirable
memoire.

-- Vous avez remarque cela, Monseigneur? dit le capitaine des
gardes; diable! tant pis pour moi.

-- Comment cela?

-- Sans doute, une des premieres qualites du courtisan est de
savoir oublier.

-- Mais vous n'etes pas un courtisan, vous, Guitaut, vous etes un
brave soldat, un de ces capitaines comme il en reste encore
quelques-uns du temps du roi Henri IV, mais comme malheureusement
il n'en restera plus bientot.

-- Peste, Monseigneur! m'avez-vous fait venir avec vous pour me
tirer mon horoscope?

-- Non, dit Mazarin en riant; je vous ai fait venir pour vous
demander si vous aviez remarque notre lieutenant de mousquetaires.

-- M. d'Artagnan?

-- Oui.

-- Je n'ai pas eu besoin de le remarquer, Monseigneur, il y a
longtemps que je le connais.

-- Quel homme est-ce, alors?

-- Eh mais, dit Guitaut, surpris de la demande, c'est un Gascon!

-- Oui, je sais cela; mais je voulais vous demander si c'etait un
homme en qui l'on put avoir confiance.

-- M. de Treville le tient en grande estime, et M. de Treville,
vous le savez, est des grands amis de la reine.

-- Je desirais savoir si c'etait un homme qui eut fait ses
preuves.

-- Si c'est comme brave soldat que vous l'entendez, je crois
pouvoir vous repondre que oui. Au siege de La Rochelle, au pas de
Suze, a Perpignan, j'ai entendu dire qu'il avait fait plus que son
devoir.

-- Mais, vous le savez, Guitaut, nous autres pauvres ministres,
nous avons souvent besoin encore d'autres hommes que d'hommes
braves. Nous avons besoin de gens adroits. M. d'Artagnan ne s'est-
il pas trouve mele du temps du cardinal dans quelque intrigue dont
le bruit public voudrait qu'il se fut tire fort habilement?

-- Monseigneur, sous ce rapport, dit Guitaut, qui vit bien que le
cardinal voulait le faire parler, je suis force de dire a Votre
Eminence que je ne sais que ce que le bruit public a pu lui
apprendre a elle-meme. Je ne me suis jamais mele d'intrigues pour
mon compte, et si j'ai parfois recu quelque confidence a propos
des intrigues des autres, comme le secret ne m'appartient pas,
Monseigneur trouvera bon que je le garde a ceux qui me l'ont
confie.

Mazarin secoua la tete.

-- Ah! dit-il, il y a, sur ma parole, des ministres bien heureux,
et qui savent tout ce qu'ils veulent savoir.

-- Monseigneur, reprit Guitaut, c'est que ceux-la ne pesent pas
tous les hommes dans la meme balance, et qu'ils savent s'adresser
aux gens de guerre pour la guerre et aux intrigants pour
l'intrigue. Adressez-vous a quelque intrigant de l'epoque dont
vous parlez, et vous en tirerez ce que vous voudrez, en payant,
bien entendu.

-- Eh, pardieu! reprit Mazarin en faisant une certaine grimace qui
lui echappait toujours lorsqu'on touchait avec lui la question
d'argent dans le sens que venait de le faire Guitaut... on
paiera... s'il n'y a pas moyen de faire autrement.

-- Est-ce serieusement que Monseigneur me demande de lui indiquer
un homme qui ait ete mele dans toutes les cabales de cette epoque?

-- _Per Bacco!_ reprit Mazarin, qui commencait a s'impatienter, il
y a une heure que je ne vous demande pas autre chose, tete de fer
que vous etes.

-- Il y en a un dont je vous reponds sous ce rapport, s'il veut
parler toutefois.

-- Cela me regarde.

-- Ah, Monseigneur! ce n'est pas toujours chose facile, que de
faire dire aux gens ce qu'ils ne veulent pas dire.

-- Bah! avec de la patience on y arrive. Eh bien! cet homme
c'est...

-- C'est le comte de Rochefort.

-- Le comte de Rochefort!

-- Malheureusement il a disparu depuis tantot quatre ou cinq ans
et je ne sais ce qu'il est devenu.
-- Je le sais, moi, Guitaut, dit Mazarin.

-- Alors, de quoi se plaignait donc tout a l'heure Votre Eminence,
de ne rien savoir?

-- Et, dit Mazarin, vous croyez que Rochefort...

-- C'etait l'ame damnee du cardinal, Monseigneur; mais, je vous en
previens, cela vous coutera cher; le cardinal etait prodigue avec
ses creatures.

-- Oui, oui, Guitaut, dit Mazarin, c'etait un grand homme, mais il
avait ce defaut-la. Merci, Guitaut, je ferai mon profit de votre
conseil, et cela ce soir meme.

Et comme en ce moment les deux interlocuteurs etaient arrives a la
cour du Palais-Royal, le cardinal salua Guitaut d'un signe de la
main; et apercevant un officier qui se promenait de long en large,
il s'approcha de lui.

C'etait d'Artagnan qui attendait le retour du cardinal, comme
celui-ci en avait donne l'ordre.

-- Venez, monsieur d'Artagnan, dit Mazarin de sa voix la plus
flutee, j'ai un ordre a vous donner.

D'Artagnan s'inclina, suivit le cardinal par l'escalier secret,
et, un instant apres, se retrouva dans le cabinet d'ou il etait
parti. Le cardinal s'assit devant son bureau et prit une feuille
de papier sur laquelle il ecrivit quelques lignes.

D'Artagnan, debout, impassible, attendit sans impatience comme
sans curiosite: il etait devenu un automate militaire, agissant,
ou plutot obeissant par ressort.

Le cardinal plia la lettre et y mit son cachet.

-- Monsieur d'Artagnan, dit-il, vous allez porter cette depeche a
la Bastille, et ramener la personne qui en est l'objet; vous
prendrez un carrosse, une escorte et vous garderez soigneusement
le prisonnier.

D'Artagnan prit la lettre, porta la main a son feutre, pivota sur
ses talons, comme eut pu le faire le plus habile sergent
instructeur, sortit, et, un instant apres, on l'entendit commander
de sa voix breve et monotone:

-- Quatre hommes d'escorte, un carrosse, mon cheval.

Cinq minutes apres, on entendait les roues de la voiture et les
fers des chevaux retentir sur le pave de la cour.


III. Deux anciens ennemis
D'Artagnan arrivait a la Bastille comme huit heures et demie
sonnaient.

Il se fit annoncer au gouverneur, qui, lorsqu'il sut qu'il venait
de la part et avec un ordre du ministre, s'avanca au-devant de lui
jusqu'au perron.

Le gouverneur de la Bastille etait alors M. du Tremblay, frere du
fameux capucin Joseph, ce terrible favori de Richelieu que l'on
appelait Eminence grise.

Lorsque le marechal de Bassompierre etait a la Bastille, ou il
resta douze ans bien comptes, et que ses compagnons, dans leurs
reves de liberte, se disaient les uns aux autres: Moi, je sortirai
a telle epoque; et moi, dans tel temps, Bassompierre repondait: Et
moi, messieurs, je sortirai quand M. du Tremblay sortira. Ce qui
voulait dire qu'a la mort du cardinal M. du Tremblay ne pouvait
manquer de perdre sa place a la Bastille, et Bassompierre de
reprendre la sienne a la cour.

Sa prediction faillit en effet s'accomplir, mais d'une autre facon
que ne l'avait pense Bassompierre, car, le cardinal mort, contre
toute attente, les choses continuerent de marcher comme par le
passe: M. du Tremblay ne sortit pas, et Bassompierre faillit ne
point sortir.

M. du Tremblay etait donc encore gouverneur de la Bastille lorsque
d'Artagnan s'y presenta pour accomplir l'ordre du ministre; il le
recut avec la plus grande politesse et, comme il allait se mettre
a table, il invita d'Artagnan a souper avec lui.

-- Ce serait avec le plus grand plaisir, dit d'Artagnan; mais, si
je ne me trompe, il y a sur l'enveloppe de la lettre _tres
pressee._

-- C'est juste, dit M. du Tremblay. Hola, major! que l'on fasse
descendre le numero 256.

En entrant a la Bastille, on cessait d'etre un homme et l'on
devenait un numero.

D'Artagnan se sentit frissonner au bruit des clefs; aussi resta-t-
il a cheval sans en vouloir descendre, regardant les barreaux, les
fenetres renforcees; les murs enormes qu'il n'avait jamais vus que
de l'autre cote des fosses, et qui lui avaient fait si grand'peur
il y avait quelque vingt annees.

Un coup de cloche retentit.

-- Je vous quitte, lui dit M. du Tremblay, on m'appelle pour
signer la sortie du prisonnier. Au revoir, monsieur d'Artagnan.

-- Que le diable m'extermine si je te rends ton souhait! murmura
d'Artagnan, en accompagnant son imprecation du plus gracieux
sourire; rien que de demeurer cinq minutes dans la cour j'en suis
malade. Allons, allons, je vois que j'aime encore mieux mourir sur
la paille, ce qui m'arrivera probablement, que d'amasser dix mille
livres de rente a etre gouverneur de la Bastille.

Il achevait a peine ce monologue que le prisonnier parut. En le
voyant, d'Artagnan fit un mouvement de surprise qu'il reprima
aussitot. Le prisonnier monta dans le carrosse sans paraitre avoir
reconnu d'Artagnan.

-- Messieurs, dit d'Artagnan aux quatre mousquetaires, on m'a
recommande la plus grande surveillance pour le prisonnier; or,
comme le carrosse n'a pas de serrures a ses portieres; je vais
monter pres de lui. Monsieur de Lillebonne, ayez l'obligeance de
mener mon cheval en bride.

-- Volontiers, mon lieutenant, repondit celui auquel il s'etait
adresse.

D'Artagnan mit pied a terre, il donna la bride de son cheval au
mousquetaire, monta dans le carrosse, se placa pres du prisonnier,
et, d'une voix dans laquelle il etait impossible de distinguer la
moindre emotion:

-- Au Palais-Royal, et au trot, dit-il.

Aussitot la voiture partit, et d'Artagnan, profitant de
l'obscurite qui regnait sous la voute que l'on traversait, se jeta
au cou du prisonnier.

-- Rochefort! s'ecria-t-il. Vous! c'est bien vous! Je ne me trompe
pas!

-- D'Artagnan, s'ecria a son tour Rochefort etonne.

-- Ah! mon pauvre ami! continua d'Artagnan, ne vous ayant pas revu
depuis quatre ou cinq ans, je vous ai cru mort.

-- Ma foi, dit Rochefort, il n'y a pas grande difference, je
crois, entre un mort et un enterre; or je suis enterre, ou peu
s'en faut.

-- Et pour quel crime etes-vous a la Bastille?

-- Voulez-vous que je vous dise la verite?

-- Oui.

-- Eh bien! je n'en sais rien.

-- De la defiance avec moi, Rochefort?

-- Non, foi de gentilhomme! car il est impossible que j'y sois
pour la cause que l'on m'impute.

-- Quelle cause?

-- Comme voleur de nuit.

-- Vous, voleur de nuit! Rochefort, vous riez?

-- Je comprends. Ceci demande explication, n'est-ce pas?

-- Je l'avoue.

-- Eh bien, voila ce qui est arrive: un soir, apres une orgie chez
Reinard, aux Tuileries, avec le duc d'Harcourt, Fontrailles, de
Rieux et autres, le duc d'Harcourt proposa d'aller tirer des
manteaux sur le Pont-Neuf; c'est, vous le savez, un divertissement
qu'avait mis fort a la mode M. le duc d'Orleans.

-- Etiez-vous fou, Rochefort! a votre age?

-- Non, j'etais ivre; et cependant, comme l'amusement me semblait
mediocre, je proposai au chevalier de Rieux d'etre spectateurs au
lieu d'etre acteurs, et, pour voir la scene des premieres loges,
de monter sur le cheval de bronze. Aussitot dit, aussitot fait.
Grace aux eperons, qui nous servirent d'etriers, en un instant
nous fumes perches sur la croupe; nous etions a merveille et nous
voyions a ravir. Deja quatre ou cinq manteaux avaient ete enleves
avec une dexterite sans egale et sans que ceux a qui on les avait
enleves osassent dire un mot, quand je ne sais quel imbecile moins
endurant que les autres s'avise de crier: "A la garde!" et nous
attire une patrouille d'archers. Le duc d'Harcourt, Fontrailles et
les autres se sauvent; de Rieux veut en faire autant. Je le
retiens en lui disant qu'on ne viendra pas nous denicher ou nous
sommes. Il ne m'ecoute pas, met le pied sur l'eperon pour
descendre, l'eperon casse, il tombe, se rompt une jambe, et, au
lieu de se taire, se met a crier comme un pendu. Je veux sauter a
mon tour, mais il etait trop tard: je saute dans les bras des
archers, qui me conduisent au Chatelet, ou je m'endors sur les
deux oreilles, bien certain que le lendemain je sortirais de la.
Le lendemain se passe, le surlendemain se passe, huit jours se
passent; j'ecris au cardinal. Le meme jour on vient me chercher et
l'on me conduit a la Bastille; il y a cinq ans que j'y suis.
Croyez-vous que ce soit pour avoir commis le sacrilege de monter
en croupe derriere Henri IV?

-- Non, vous avez raison, mon cher Rochefort, ce ne peut pas etre
pour cela, mais vous allez savoir probablement pourquoi.

-- Ah! oui, car j'ai, moi, oublie de vous demander cela: ou me
menez-vous?

-- Au cardinal.

-- Que me veut-il?
-- Je n'en sais rien, puisque j'ignorais meme que c'etait vous que
j'allais chercher.

-- Impossible. Vous, un favori!

-- Un favori, moi! s'ecria d'Artagnan. Ah! mon pauvre comte! je
suis plus cadet de Gascogne que lorsque je vous vis a Meung, vous
savez, il y a tantot vingt-deux ans, helas!

Et un gros soupir acheva sa phrase.

-- Cependant vous venez avec un commandement?

-- Parce que je me trouvais la par hasard dans l'antichambre, et
que le cardinal s'est adresse a moi comme il se serait adresse a
un autre; mais je suis toujours lieutenant aux mousquetaires, et
il y a, si je compte bien, a peu pres vingt et un ans que je le
suis.

-- Enfin, il ne vous est pas arrive malheur, c'est beaucoup.

-- Et quel malheur vouliez-vous qu'il m'arrivat? Comme dit je ne
sais quel vers latin que j'ai oublie, ou plutot que je n'ai jamais
bien sur La foudre ne frappe pas les vallees; et je suis une
vallee, mon cher Rochefort, et des plus basses qui soient.

-- Alors le Mazarin est toujours Mazarin?

-- Plus que jamais, mon cher; on le dit marie avec la reine.

-- Marie!

-- S'il n'est pas son mari, il est a coup sur son amant.

-- Resister a un Buckingham et ceder a un Mazarin!

-- Voila les femmes! reprit philosophiquement d'Artagnan.

-- Les femmes, bon, mais les reines!

-- Eh! mon Dieu! sous ce rapport, les reines sont deux fois
femmes.

-- Et M. de Beaufort, est-il toujours en prison?

-- Toujours; pourquoi?

-- Ah! c'est que, comme il me voulait du bien, il aurait pu me
tirer d'affaire.

-- Vous etes probablement plus pres d'etre libre que lui; ainsi
c'est vous qui l'en tirerez.
-- Alors, la guerre...

-- On va l'avoir.

-- Avec l'Espagnol?

-- Non, avec Paris.

-- Que voulez-vous dire?

-- Entendez-vous ces coups de fusil?

-- Oui. Eh bien?

-- Eh bien, ce sont les bourgeois qui pelotent! en attendant la
partie.

-- Est-ce que vous croyez qu'on pourrait faire quelque chose des
bourgeois?

-- Mais, oui, ils promettent, et s'ils avaient un chef qui fit de
tous les groupes un rassemblement...

-- C'est malheureux de ne pas etre libre.

-- Eh! mon Dieu! ne vous desesperez pas. Si Mazarin vous   fait
chercher, c'est qu'il a besoin de vous; et s'il a besoin   de vous,
eh bien! je vous en fais mon compliment. Il y a bien des   annees
que personne n'a plus besoin de moi; aussi vous voyez ou   j'en
suis.

-- Plaignez-vous donc, je vous le conseille!

-- Ecoutez, Rochefort. Un traite...

-- Lequel?

-- Vous savez que nous sommes bons amis.

-- Pardieu! j'en porte les marques, de notre amitie: trois coups
d'epee!...

-- Eh bien, si vous redevenez en faveur, ne m'oubliez pas.

-- Foi de Rochefort, mais a charge de revanche.

-- C'est dit: voila ma main.

-- Ainsi, a la premiere occasion que vous trouvez de parler de
moi...

-- J'en parle, et vous?

-- Moi de meme.
-- A propos, et vos amis, faut-il parler d'eux aussi?

-- Quels amis?

-- Athos, Porthos et Aramis, les avez-vous donc oublies?

-- A peu pres.

-- Que sont-ils devenus?

-- Je n'en sais rien.

-- Vraiment!

-- Ah! mon Dieu, oui! nous nous sommes quittes comme vous   savez;
ils vivent, voila tout ce que je peux dire; j'en apprends   de temps
en temps des nouvelles indirectes. Mais dans quel lieu du   monde
ils sont, le diable m'emporte si j'en sais quelque chose.   Non,
d'honneur! je n'ai plus que vous d'ami, Rochefort.

-- Et l'illustre... comment appelez-vous donc ce garcon que j'ai
fait sergent au regiment de Piemont?

-- Planchet?

-- Oui, c'est cela. Et l'illustre Planchet, qu'est-il devenu?

-- Mais il a epouse une boutique de confiseur dans la rue des
Lombards, c'est un garcon qui a toujours fort aime les douceurs;
de sorte qu'il est bourgeois de Paris et que, selon toute
probabilite, il fait de l'emeute en ce moment. Vous verrez que ce
drole sera echevin avant que je sois capitaine.

-- Allons, mon cher d'Artagnan, un peu de courage! c'est quand on
est au plus bas de la roue que la roue tourne et vous eleve. Des
ce soir, votre sort va peut-etre changer.

-- Amen! dit d'Artagnan en arretant le carrosse.

-- Que faites-vous? demanda Rochefort.

-- Je fais que nous sommes arrives et que je ne veux pas qu'on me
voie sortir de votre voiture; nous ne nous connaissons pas.

-- Vous avez raison. Adieu.

-- Au revoir; rappelez-vous votre promesse.

Et d'Artagnan remonta a cheval et reprit la tete de l'escorte.

Cinq minutes apres on entrait dans la cour du Palais-Royal.

D'Artagnan conduisit le prisonnier par le grand escalier et lui
fit traverser l'antichambre et le corridor. Arrive a la porte du
cabinet de Mazarin, il s'appretait a se faire annoncer quand
Rochefort lui mit la main sur l'epaule.

-- D'Artagnan, dit Rochefort en   souriant, voulez-vous que je vous
avoue une chose a laquelle j'ai   pense tout le long de la route, en
voyant les groupes de bourgeois   que nous traversions et qui vous
regardaient, vous et vos quatre   hommes, avec des yeux flamboyants?

-- Dites, repondit d'Artagnan.

-- C'est que je n'avais qu'a crier a l'aide pour vous faire mettre
en pieces, vous et votre escorte, et qu'alors j'etais libre.

-- Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? dit d'Artagnan.

-- Allons donc! reprit Rochefort. L'amitie juree! Ah! si c'eut ete
un autre que vous qui m'eut conduit, je ne dis pas...

D'Artagnan inclina la tete.

-- Est-ce que Rochefort serait devenu meilleur que moi? se dit-il.

Et il se fit annoncer chez le ministre.

-- Faites entrer M. de Rochefort, dit la voix impatiente de
Mazarin aussitot qu'il eut entendu prononcer ces deux noms, et
priez M. d'Artagnan d'attendre: je n'en ai pas encore fini avec
lui.

Ces paroles rendirent d'Artagnan tout joyeux. Comme il l'avait
dit, il y avait longtemps que personne n'avait eu besoin de lui,
et cette insistance de Mazarin a son egard lui paraissait d'un
heureux presage.

Quant a Rochefort, elle ne lui produisit pas d'autre effet que de
le mettre parfaitement sur ses gardes. Il entra dans le cabinet et
trouva Mazarin assis a sa table avec son costume ordinaire, c'est-
a-dire en monsignor; ce qui etait a peu pres l'habit des abbes du
temps, excepte qu'il portait les bas et le manteau violet.

Les portes se refermerent, Rochefort regarda Mazarin du coin de
l'oeil, et il surprit un regard du ministre qui croisait le sien.

Le ministre etait toujours le meme, bien peigne, bien frise, bien
parfume, et, grace a sa coquetterie, ne paraissait pas meme son
age. Quant a Rochefort, c'etait autre chose, les cinq annees qu'il
avait passees en prison avaient fort vieilli ce digne ami de
M. de Richelieu; ses cheveux noirs etaient devenus tout blancs, et
les couleurs bronzees de son teint avaient fait place a une
entiere paleur qui semblait de l'epuisement. En l'apercevant,
Mazarin secoua imperceptiblement la tete d'un air qui voulait
dire:
-- Voila un homme qui ne me parait plus bon a grand'chose.

Apres un silence qui fut assez long en realite, mais qui parut un
siecle a Rochefort, Mazarin tira d'une liasse de papiers une
lettre tout ouverte, et la montrant au gentilhomme:

-- J'ai trouve la une lettre ou vous reclamez votre liberte,
monsieur de Rochefort. Vous etes donc en prison?

Rochefort tressaillit a cette demande.

-- Mais, dit-il, il me semblait que Votre Eminence le savait mieux
que personne.

-- Moi? pas du tout! il y a encore a la Bastille une foule de
prisonniers qui y sont du temps de M. de Richelieu, et dont je ne
sais pas meme les noms.

-- Oh, mais, moi, c'est autre chose, Monseigneur! et vous saviez
le mien, puisque c'est sur un ordre de Votre Eminence que j'ai ete
transporte du Chatelet a la Bastille.

-- Vous croyez?

-- J'en suis sur.

-- Oui, je crois me souvenir, en effet; n'avez-vous pas, dans le
temps, refuse de faire pour la reine un voyage a Bruxelles?

-- Ah! ah! dit Rochefort, voila donc la veritable cause? Je la
cherche depuis cinq ans. Niais que je suis, je ne l'avais pas
trouvee!

-- Mais je ne vous dis pas que ce soit la cause de votre
arrestation; entendons-nous, je vous fais cette question, voila
tout: n'avez-vous pas refuse d'aller a Bruxelles pour le service
de la reine, tandis que vous aviez consenti a y aller pour le
service du feu cardinal?

-- C'est justement parce que j'y avais ete pour le service du feu
cardinal, que je ne pouvais y retourner pour celui de la reine.
J'avais ete a Bruxelles dans une circonstance terrible. C'etait
lors de la conspiration de Chalais. J'y avais ete pour surprendre
la correspondance de Chalais avec l'archiduc, et deja a cette
epoque, lorsque je fus reconnu, je faillis y etre mis en pieces.
Comment vouliez-vous que j'y retournasse! je perdais la reine au
lieu de la servir.

-- Eh bien, vous comprenez, voici comment les meilleures
intentions sont mal interpretees, mon cher monsieur de Rochefort.
La reine n'a vu dans votre refus qu'un refus pur et simple; elle
avait eu fort a se plaindre de vous sous le feu cardinal, Sa
Majeste la reine! Rochefort sourit avec mepris.
-- C'etait justement parce que j'avais bien servi M. le cardinal
de Richelieu contre la reine, que, lui mort, vous deviez
comprendre, Monseigneur, que je vous servirais bien contre tout le
monde.

-- Moi, monsieur de Rochefort, dit Mazarin, moi, je ne suis pas
comme M. de Richelieu, qui visait a la toute-puissance; je suis un
simple ministre qui n'a pas besoin de serviteurs etant celui de la
reine. Or, Sa Majeste est tres susceptible; elle aura su votre
refus, elle l'aura pris pour une declaration de guerre, et elle
m'aura, sachant combien vous etes un homme superieur et par
consequent dangereux, mon cher monsieur de Rochefort, elle m'aura
ordonne de m'assurer de vous. Voila comment vous vous trouvez a la
Bastille.

Eh bien, Monseigneur, il me semble, dit Rochefort, que si c'est
par erreur que je me trouve a la Bastille...

-- Oui, oui, reprit Mazarin, certainement tout cela peut
s'arranger; vous etes homme a comprendre certaines affaires, vous,
et, une fois ces affaires comprises, a les bien pousser.

-- C'etait l'avis de M. le cardinal de Richelieu, et mon
admiration pour ce grand homme s'augmente encore de ce que vous
voulez bien me dire que c'est aussi le votre.

-- C'est vrai, reprit Mazarin, M. le cardinal avait beaucoup de
politique, c'est ce qui faisait sa grande superiorite sur moi, qui
suis un homme tout simple et sans detours; c'est ce qui me nuit,
j'ai une franchise toute francaise.

Rochefort se pinca les levres pour ne pas sourire.

-- Je viens donc au but. J'ai besoin de bons amis, de serviteurs
fideles; quand je dis j'ai besoin, je veux dire: la reine a
besoin. Je ne fais rien que par les ordres de la reine, moi,
entendez-vous bien? ce n'est pas comme M. le cardinal de
Richelieu, qui faisait tout a son caprice. Aussi, je ne serai
jamais un grand homme comme lui; mais en echange, je suis un bon
homme, monsieur de Rochefort, et j'espere que je vous le
prouverai.

Rochefort connaissait cette voix soyeuse, dans laquelle glissait
de temps en temps un sifflement qui ressemblait a celui de la
vipere.

-- Je suis tout pret a vous croire, Monseigneur, dit-il, quoique,
pour ma part, j'aie eu peu de preuves de cette bonhomie dont parle
Votre Eminence N'oubliez pas, Monseigneur, reprit Rochefort voyant
le mouvement qu'essayait de reprimer le ministre, n'oubliez pas
que depuis cinq ans je suis a la Bastille, et que rien ne fausse
les idees comme de voir les choses a travers les grilles d'une
prison.
-- Ah! monsieur de Rochefort, je vous ai deja dit que je n'y etais
pour rien dans votre prison. La reine... (colere de femme et de
princesse, que voulez-vous! mais cela passe comme cela vient, et
apres on n'y pense plus)...

-- Je concois, Monseigneur, qu'elle n'y pense plus, elle qui a
passe cinq ans au Palais-Royal, au milieu des fetes et des
courtisans; mais, moi, qui les ai passes a la Bastille...

-- Eh! mon Dieu, mon cher monsieur de Rochefort, croyez-vous que
le Palais-Royal soit un sejour bien gai? Non pas, allez. Nous y
avons eu, nous aussi, nos grands tracas, je vous assure. Mais,
tenez, ne parlons plus de tout cela. Moi, je joue cartes sur
table, comme toujours. Voyons, etes-vous des notres, monsieur de
Rochefort?

-- Vous devez comprendre, Monseigneur, que je ne demande pas
mieux, mais je ne suis plus au courant de rien, moi. A la
Bastille, on ne cause politique qu'avec les soldats et les
geoliers, et vous n'avez pas idee, Monseigneur, comme ces gens-la
sont peu au courant des choses qui se passent. J'en suis toujours
a M. de Bassompierre, moi... Il est toujours un des dix-sept
seigneurs?

-- Il est mort, monsieur, et c'est une grande perte. C'etait un
homme devoue a la reine, lui, et les hommes devoues sont rares.

-- Parbleu! je crois bien, dit Rochefort. Quand vous en avez, vous
les envoyez a la Bastille.

-- Mais c'est qu'aussi, dit Mazarin, qu'est-ce qui prouve le
devouement?

-- L'action, dit Rochefort.

-- Ah! oui, l'action! reprit le ministre reflechissant; mais ou
trouver des hommes d'action?

Rochefort hocha la tete.

-- Il n'en manque jamais, Monseigneur, seulement vous cherchez
mal.

-- Je cherche mal! que voulez-vous dire, mon cher monsieur de
Rochefort? Voyons, instruisez-moi. Vous avez du beaucoup apprendre
dans l'intimite de feu Monseigneur le cardinal. Ah! c'etait un si
grand homme!

-- Monseigneur se fachera-t-il si je lui fais de la morale?

-- Moi, jamais! Vous le savez bien, on peut tout me dire. Je
cherche a me faire aimer, et non a me faire craindre.

-- Eh bien, Monseigneur, il y a dans mon cachot un proverbe ecrit
sur la muraille, avec la pointe d'un clou.

-- Et quel est ce proverbe? demanda Mazarin.

-- Le voici, Monseigneur: _Tel maitre..._

-- Je le connais: _tel valet._

-- Non: _tel serviteur._ C'est un petit changement que les gens
devoues dont je vous parlais tout a l'heure y ont introduit pour
leur satisfaction particuliere.

-- Eh bien! que signifie le proverbe?

-- Il signifie que M. de Richelieu a bien su trouver des
serviteurs devoues, et par douzaines.

-- Lui, le point de mire de tous les poignards! lui qui a passe sa
vie a parer tous les coups qu'on lui portait!

-- Mais il les a pares, enfin, et pourtant ils etaient rudement
portes. C'est que s'il avait de bons ennemis, il avait aussi de
bons amis.

-- Mais voila tout ce que je demande!

-- J'ai connu des gens, continua Rochefort, qui pensa que le
moment etait venu de tenir parole a d'Artagnan, j'ai connu des
gens qui, par leur adresse, ont cent fois mis en defaut la
penetration du cardinal; par leur bravoure, battu ses gardes et
ses espions; des gens qui sans argent, sans appui, sans credit,
ont conserve une couronne a une tete couronnee et fait demander
grace au cardinal.

-- Mais ces gens dont vous parlez, dit Mazarin en souriant en lui-
meme de ce que Rochefort arrivait ou il voulait le conduire, ces
gens-la n'etaient pas devoues au cardinal, puisqu'ils luttaient
contre lui.

-- Non, car ils eussent ete mieux recompenses; mais ils avaient le
malheur d'etre devoues a cette meme reine pour laquelle tout a
l'heure vous demandiez des serviteurs.

-- Mais comment pouvez-vous savoir toutes ces choses?

-- Je sais ces choses parce que ces gens-la etaient mes ennemis a
cette epoque, parce qu'ils luttaient contre moi, parce que je leur
ai fait tout le mal que j'ai pu, parce qu'ils me l'ont rendu de
leur mieux, parce que l'un d'eux, a qui j'avais eu plus
particulierement affaire, m'a donne un coup d'epee, voila sept ans
a peu pres: c'etait le troisieme que je recevais de la meme
main... la fin d'un ancien compte.

-- Ah! fit Mazarin avec une bonhomie admirable, si je connaissais
des hommes pareils.

-- Eh! Monseigneur, vous en avez un a votre porte depuis plus de
six ans, et que depuis six ans vous n'avez juge bon a rien.

-- Qui donc?

-- Monsieur d'Artagnan.

-- Ce Gascon! s'ecria Mazarin avec une surprise parfaitement
jouee.

-- Ce Gascon a sauve une reine, et fait confesser a
M. de Richelieu qu'en fait d'habilete, d'adresse et de politique
il n'etait qu'un ecolier.

-- En verite!

-- C'est comme j'ai l'honneur de le dire a Votre Eminence.

-- Contez-moi un peu cela, mon cher monsieur de Rochefort.

-- C'est bien difficile, Monseigneur, dit le gentilhomme en
souriant.

-- Il me le contera lui-meme, alors.

-- J'en doute, Monseigneur.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que le secret ne lui appartient pas; parce que, comme je
vous l'ai dit, ce secret est celui d'une grande reine.

-- Et il etait seul pour accomplir une pareille entreprise?

-- Non, Monseigneur, il avait trois amis, trois braves qui le
secondaient, des braves comme vous en cherchiez tout a l'heure.

-- Et ces quatre hommes etaient unis, dites-vous?

-- Comme si ces quatre hommes eussent fait qu'un, comme si ces
quatre coeurs eussent battu dans la meme poitrine; aussi, que
n'ont-ils fait a eux quatre!

-- Mon cher monsieur de Rochefort, en verite vous piquez ma
curiosite a un point que je ne puis vous dire. Ne pourriez-vous
donc ma narrer cette histoire?

-- Non, mais je puis vous dire un conte, un veritable conte de
fee, je vous en reponds, Monseigneur.

-- Oh! dites-moi cela, monsieur de Rochefort, j'aime beaucoup les
contes.
-- Vous le voulez donc, Monseigneur? dit Rochefort en essayant de
demeler une intention sur cette figure fine et rusee.

-- Oui.

-- Eh bien! ecoutez! Il y avait une fois une reine... mais une
puissante reine, la reine d'un des plus grands royaumes du monde,
a laquelle un grand ministre voulait beaucoup de mal pour lui
avoir voulu auparavant trop de bien. Ne cherchez pas, Monseigneur!
vous ne pourriez pas deviner qui. Tout cela se passait bien
longtemps avant que vous vinssiez dans le royaume ou regnait cette
reine. Or, il vint a la cour un ambassadeur si brave, si riche et
si elegant, que toutes les femmes en devinrent folles, et que la
reine elle-meme, en souvenir sans doute de la facon dont il avait
traite les affaires d'Etat, eut l'imprudence de lui donner
certaine parure si remarquable qu'elle ne pouvait etre remplacee.
Comme cette parure venait du roi, le ministre engagea celui-ci a
exiger de la princesse que cette parure figurat dans sa toilette
au prochain bal. Il est inutile de vous dire, Monseigneur, que le
ministre savait de science certaine que la parure avait suivi
l'ambassadeur, lequel ambassadeur etait fort loin, de l'autre cote
des mers. La grande reine etait perdue! perdue comme la derniere
de ses sujettes, car elle tombait du haut de sa grandeur.

-- Vraiment, fit Mazarin.

-- Eh bien, Monseigneur! quatre hommes resolurent de la sauver.
Ces quatre hommes, ce n'etaient pas des princes, ce n'etaient pas
des ducs, ce n'etaient pas des hommes puissants, ce n'etaient meme
pas des hommes riches; c'etaient quatre soldats ayant grand coeur,
bon bras, franche epee. Ils partirent. Le ministre savait leur
depart et avait aposte des gens sur la route pour les empecher
d'arriver a leur but. Trois furent mis hors de combat par de
nombreux assaillants; mais un seul arriva au port, tua ou blessa
ceux qui voulaient l'arreter, franchit la mer et rapporta la
parure a la grande reine, qui put l'attacher sur son epaule au
jour designe, ce qui manqua de faire damner le ministre. Que
dites-vous de ce trait-la, Monseigneur?

-- C'est magnifique! dit Mazarin reveur.

-- Eh bien! j'en sais dix pareils.

Mazarin ne parlait plus, il songeait.

Cinq ou six minutes s'ecoulerent.

-- Vous n'avez plus rien a me demander, Monseigneur, dit
Rochefort.

-- Si fait, et M. d'Artagnan etait un de ces quatre hommes, dites-
vous?
-- C'est lui qui a mene toute l'entreprise.

-- Et les autres, quels etaient-ils?

-- Monseigneur, permettez que je laisse a M. d'Artagnan le soin de
vous les nommer. C'etaient ses amis et non les miens; lui seul
aurait quelque influence sur eux, et je ne les connais meme pas
sous leurs veritables noms.

-- Vous vous defiez de moi, monsieur de Rochefort. Eh bien, je
veux etre franc jusqu'au bout; j'ai besoin de vous, de lui, de
tous!

-- Commencons par moi, Monseigneur, puisque vous m'avez envoye
chercher et que me voila, puis vous passerez a eux. Vous ne vous
etonnerez pas de ma curiosite: lorsqu'il il y a cinq ans qu'on est
en prison, on n'est pas fache de savoir ou l'on va vous envoyer.

-- Vous, mon cher monsieur de Rochefort, vous aurez le poste de
confiance, vous irez a Vincennes ou M. de Beaufort est prisonnier:
vous me le garderez a vue. Eh bien! qu'avez-vous donc?

-- J'ai que vous me proposez la une chose impossible, dit
Rochefort en secouant la tete d'un air desappointe.

-- Comment, une chose impossible! Et pourquoi cette chose est-elle
impossible?

-- Parce que M. de Beaufort est un de mes amis, ou plutot que je
suis un des siens; avez-vous oublie, Monseigneur, que c'est lui
qui avait repondu de moi a la reine?

-- M. de Beaufort, depuis ce temps-la, est l'ennemi de Etat.

-- Oui, Monseigneur, c'est possible; mais comme je ne suis ni roi,
ni reine, ni ministre, il n'est pas mon ennemi, a moi, et je ne
puis accepter ce que vous m'offrez.

-- Voila ce que vous appelez du devouement? je vous en felicite!
Votre devouement ne vous engage pas trop, monsieur de Rochefort.

-- Et puis, Monseigneur, reprit Rochefort, vous comprendrez que
sortir de la Bastille pour rentrer a Vincennes, ce n'est que
changer de prison.

-- Dites tout de suite que vous etes du parti de M. de Beaufort,
et ce sera plus franc de votre part.

-- Monseigneur, j'ai ete si longtemps enferme que je ne suis que
d'un parti: c'est du parti du grand air. Employez-moi a tout autre
chose, envoyez-moi en mission, occupez-moi activement, mais sur
les grands chemins, si c'est possible!

-- Mon cher monsieur de Rochefort, dit Mazarin avec son air
goguenard, votre zele vous emporte: vous vous croyez encore un
jeune homme, parce que le coeur y est toujours; mais les forces
vous manqueraient. Croyez-moi donc: ce qu'il vous faut maintenant,
c'est du repos. Hola, quelqu'un!

-- Vous ne statuez donc rien sur moi, Monseigneur?

-- Au contraire, j'ai statue.

Bernouin entra.

-- Appelez un huissier, dit-il, et restez pres de moi, ajouta-t-il
tout bas.

Un huissier entra. Mazarin ecrivit quelques mots qu'il remit a cet
homme, puis salua de la tete.

-- Adieu, monsieur de Rochefort! dit-il.

Rochefort s'inclina respectueusement.

-- Je vois, Monseigneur, dit-il, que l'on me reconduit a la
Bastille.

-- Vous etes intelligent.

-- J'y retourne, Monseigneur; mais, je vous le repete, vous avez
tort de ne pas savoir m'employer.

-- Vous, l'ami de mes ennemis!

-- Que voulez-vous! il me fallait faire l'ennemi de vos ennemis.

-- Croyez-vous qu'il n'y ait que vous seul, monsieur de Rochefort?
Croyez-moi, j'en trouverai qui vous vaudront bien.

-- Je vous le souhaite, Monseigneur.

-- C'est bien. Allez, allez! A propos, c'est inutile que vous
m'ecriviez davantage, monsieur de Rochefort, vos lettres seraient
des lettres perdues.

-- J'ai tire les marrons du feu, murmura Rochefort en se retirant;
et si d'Artagnan n'est pas content de moi quand je lui raconterai
tout a l'heure l'eloge que j'ai fait de lui, il sera difficile.
Mais ou diable me mene-t-on?

En effet, on conduisait Rochefort par le petit escalier, au lieu
de le faire passer par l'antichambre, ou attendait d'Artagnan.
Dans la cour, il trouva son carrosse et ses quatre hommes
d'escorte; mais il chercha vainement son ami.

-- Ah! ah! se dit en lui-meme Rochefort, voila qui change
terriblement la chose! et s'il y a toujours un aussi grand nombre
de populaire dans les rues, eh bien! nous tacherons de prouver au
Mazarin que nous sommes encore bon a autre chose, Dieu merci! qu'a
garder un prisonnier.

Et il sauta dans le carrosse aussi legerement que s'il n'eut eu
que vingt-cinq ans.


IV. Anne d'Autriche a quarante-six ans

Reste seul avec Bernouin, Mazarin demeura un instant pensif; il en
savait beaucoup, et cependant il n'en savait pas encore assez.
Mazarin etait tricheur au jeu; c'est un detail que nous a conserve
Brienne: il appelait cela prendre ses avantages. Il resolut de
n'entamer la partie avec d'Artagnan que lorsqu'il connaitrait bien
toutes les cartes de son adversaire.

-- Monseigneur n'ordonne rien? demanda Bernouin.

-- Si fait, repondit Mazarin; eclaire-moi, je vais chez la reine.

Bernouin prit un bougeoir et marcha le premier.

Il y avait un passage secret qui aboutissait des appartements et
du cabinet de Mazarin aux appartements de la reine; c'etait par ce
corridor que passait le cardinal pour se rendre a toute heure
aupres d'Anne d'Autriche.

En arrivant dans la chambre a coucher ou donnait ce passage,
Bernouin rencontra madame Beauvais. Madame Beauvais et Bernouin
etaient les confidents intimes de ces amours surannees; et madame
Beauvais se chargea d'annoncer le cardinal a Anne d'Autriche, qui
etait dans son oratoire avec le jeune Louis XIV.

Anne d'Autriche, assise dans un grand fauteuil, le coude appuye
sur une table et la tete appuyee sur sa main, regardait l'enfant
royal, qui, couche sur le tapis, feuilletait un grand livre de
bataille. Anne d'Autriche etait une reine qui savait le mieux
s'ennuyer avec majeste; elle restait quelquefois des heures ainsi
retiree dans sa chambre ou dans son oratoire, sans lire ni prier.

Quant au livre avec lequel jouait le roi, c'etait un _Quinte-
Curce_ enrichi de gravures representant les hauts faits
d'Alexandre.

Madame Beauvais apparut a la porte de l'oratoire et annonca le
cardinal de Mazarin.

L'enfant se releva sur un genou, le sourcil fronce, et regardant
sa mere:

-- Pourquoi donc, dit-il, entre-t-il ainsi sans faire demander
audience?
Anne rougit legerement.

-- Il est important, repliqua-t-elle, qu'un premier ministre, dans
les temps ou nous sommes, puisse venir rendre compte a toute heure
de ce qui se passe a la reine, sans avoir a exciter la curiosite
ou les commentaires de toute la cour.

-- Mais il me semble que M. de Richelieu n'entrait pas ainsi,
repondit l'enfant implacable.

-- Comment vous rappelez-vous ce que faisait M. de Richelieu? vous
ne pouvez le savoir, vous etiez trop jeune.

-- Je ne me le rappelle pas, je l'ai demande, on me l'a dit.

-- Et qui vous a dit cela? reprit Anne d'Autriche avec un
mouvement d'humeur mal deguise.

-- Je sais que je ne dois jamais nommer les personnes qui
repondent aux questions que je leur fais, repondit l'enfant, ou
que sans cela je n'apprendrai plus rien.

En ce moment Mazarin entra. Le roi se leva alors tout a fait, prit
son livre, le plia et alla le porter sur la table, pres de
laquelle il se tint debout pour forcer Mazarin a se tenir debout
aussi.

Mazarin surveillait de son oeil intelligent toute cette scene, a
laquelle il semblait demander l'explication de celle qui l'avait
precedee.

Il s'inclina respectueusement devant la reine et fit une profonde
reverence au roi, qui lui repondit par un salut de tete assez
cavalier; mais un regard de sa mere lui reprocha cet abandon aux
sentiments de haine que des son enfance Louis XIV avait vouee au
cardinal, et il accueillit le sourire sur les levres le compliment
du ministre.

Anne d'Autriche cherchait a deviner sur le visage de Mazarin la
cause de cette visite imprevue, le cardinal ordinairement ne
venant chez elle que lorsque tout le monde etait retire.

Le ministre fit un signe de tete imperceptible; alors la reine
s'adressant a madame Beauvais:

-- Il est temps que le roi se couche, dit-elle, appelez Laporte.

Deja la reine avait dit deux ou trois fois au jeune Louis de se
retirer, et toujours l'enfant avait tendrement insiste pour
rester; mais cette fois, il ne fit aucune observation, seulement
il se pinca les levres et palit.

Un instant apres, Laporte entra.
L'enfant alla droit a lui sans embrasser sa mere.

-- Eh bien, Louis, dit Anne, pourquoi ne m'embrassez-vous point?

-- Je croyais que vous etiez fachee contre moi, Madame: vous me
chassez.

-- Je ne vous chasse pas: seulement vous venez d'avoir la petite
verole, vous etes souffrant encore, et je crains que veiller ne
vous fatigue.

-- Vous n'avez pas eu la meme crainte quand vous m'avez fait aller
aujourd'hui au Palais pour rendre ces mechants edits qui ont tant
fait murmurer le peuple.

-- Sire, dit Laporte pour faire diversion, a qui Votre Majeste
veut-elle que je donne le bougeoir?

-- A qui tu voudras, Laporte, repondit l'enfant, pourvu, ajouta-t-
il a haute voix, que ce ne soit pas a Mancini.

M. Mancini etait un neveu du cardinal que Mazarin avait place pres
du roi comme enfant d'honneur et sur lequel Louis XIV reportait
une partie de la haine qu'il avait pour son ministre.

Et le roi sortit sans embrasser sa mere et sans saluer le
cardinal.

-- A la bonne heure! dit Mazarin; j'aime a voir qu'on eleve Sa
Majeste dans l'horreur de la dissimulation.

-- Pourquoi cela? demanda la reine d'un air presque timide.

-- Mais il me semble que la sortie du roi n'a pas besoin de
commentaires; d'ailleurs, Sa Majeste ne se donne pas la peine de
cacher le peu d'affection qu'elle me porte: ce qui ne m'empeche
pas, du reste, d'etre tout devoue a son service, comme a celui de
Votre Majeste.

-- Je vous demande pardon pour lui, cardinal, dit la reine, c'est
un enfant qui ne peut encore savoir toutes les obligations qu'il
vous a.

Le cardinal sourit.

-- Mais, continua la reine, vous etiez venu sans doute pour
quelque objet important, qu'y a-t-il donc?

Mazarin s'assit ou plutot se renversa dans une large chaise, et
d'un air melancolique:

-- Il y a, dit-il, que, selon toute probabilite, nous serons
forces de nous quitter bientot, a moins que vous ne poussiez le
devouement pour moi jusqu'a me suivre en Italie.
-- Et pourquoi cela? demanda la reine.

-- Parce que, comme dit l'opera de _Thisbe_, reprit Mazarin:

_Le monde entier conspire a diviser nos feux._

-- Vous plaisantez, monsieur! dit la reine en essayant de
reprendre un peu de son ancienne dignite.

-- Helas, non, Madame! dit Mazarin, je ne plaisante pas le moins
du monde; je pleurerais bien plutot, je vous prie. de le croire;
et il y a de quoi, car notez bien que j'ai dit:

_Le monde entier conspire a diviser nos feux._

Or, comme vous faites partie du monde entier, je veux dire que
vous aussi m'abandonnez.

-- Cardinal!

-- Eh! mon Dieu, ne vous ai-je pas vue sourire l'autre jour tres
agreablement a M. le duc d'Orleans ou plutot a ce qu'il vous
disait!

-- Et que me disait-il?

-- Il vous disait, Madame: "C'est votre Mazarin qui est la pierre
d'achoppement; qu'il parte, et tout ira bien."

-- Que vouliez-vous que je fisse?

-- Oh! Madame, vous etes la reine, ce me semble!

-- Belle royaute, a la merci du premier gribouilleur de paperasses
du Palais-Royal ou du premier gentillatre du royaume!

-- Cependant vous etes assez forte pour eloigner de vous les gens
qui vous deplaisent.

-- C'est-a-dire qui vous deplaisent, a vous! repondit la reine.

-- A moi!

-- Sans doute. Qui a renvoye madame de Chevreuse, qui pendant
douze ans avait ete persecutee sous l'autre regne?

-- Une intrigante qui voulait continuer contre moi les cabales
commencees contre M. de Richelieu!

-- Qui a renvoye madame de Hautefort, cette amie si parfaite,
qu'elle avait refuse les bonnes graces du roi pour rester dans les
miennes?
-- Une prude qui vous disait chaque soir, en vous deshabillant,
que c'etait perdre votre ame que d'aimer un pretre, comme si on
etait pretre parce qu'on est cardinal.

-- Qui a fait arreter M. de Beaufort?

-- Un brouillon qui ne parlait de rien moins que de m'assassiner!

-- Vous voyez bien, cardinal, reprit la reine, que vos ennemis
sont les miens.

-- Ce n'est pas assez, Madame, il faudrait encore que vos amis
fussent les miens aussi.

-- Mes amis, monsieur!... La reine secoua la tete:

Helas! je n'en ai plus.

-- Comment n'avez-vous plus d'amis dans le bonheur, quand vous en
aviez bien dans l'adversite?

-- Parce que, dans le bonheur, j'ai oublie ces amis-la, monsieur:
Parce que j'ai fait comme la reine Marie de Medicis, qui, au
retour de son premier exil, a meprise tous ceux qui avaient
souffert pour elle, et qui proscrite une seconde fois est morte a
Cologne, abandonnee du monde entier et meme de son fils, parce que
tout le monde la meprisait a son tour.

-- Eh bien, voyons! dit Mazarin, ne serait-il pas temps de reparer
le mal? Cherchez parmi vos amis vos plus anciens.

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Rien autre chose que ce que je dis: cherchez.

-- Helas! j'ai beau regarder autour de moi, je n'ai d'influence
sur personne. Monsieur, comme toujours, est conduit par son
favori: hier c'etait Choisy, aujourd'hui c'est La Riviere, demain
ce sera un autre. M. le Prince est conduit par le coadjuteur, qui
est conduit par madame de Guemenee.

-- Aussi, Madame, je ne vous dis pas de regarder parmi vos amis du
jour, mais parmi vos amis d'autrefois.

-- Parmi mes amis d'autrefois? fit la reine.

-- Oui, parmi vos amis d'autrefois, parmi ceux qui vous ont aidee
a lutter contre M. le duc de Richelieu, a le vaincre meme.

-- Ou veut-il en venir? murmura la reine en regardant le cardinal
avec inquietude.

-- Oui, continua celui-ci, en certaines circonstances, avec cet
esprit puissant et fin qui caracterise Votre Majeste, vous avez
su, grace au concours de vos amis, repousser les attaques de cet
adversaire.

-- Moi! dit la reine, j'ai souffert, voila tout.

-- Oui, dit Mazarin, comme souffrent les femmes en se vengeant.
Voyons, allons au fait! connaissez-vous M. de Rochefort?

-- M. de Rochefort n'etait pas un de mes amis, dit la reine, mais
bien au contraire de mes ennemis les plus acharnes, un des plus
fideles de M. le cardinal. Je croyais que vous saviez cela.

-- Je le sais si bien, repondit Mazarin, que nous l'avons fait
mettre a la Bastille.

-- En est-il sorti? demanda la reine.

-- Non, rassurez-vous, il y est toujours; aussi je ne vous parle
de lui que pour arriver a un autre. Connaissez-vous M. d'Artagnan?
continua Mazarin en regardant la reine en face.

Anne d'Autriche recut le coup en plein coeur.

"Le Gaston aurait-il ete indiscret?" murmura-t-elle.

Puis tout haut:

-- D'Artagnan! ajouta-t-elle. Attendez donc, Oui, certainement, ce
nom-la m'est familier. D'Artagnan, un mousquetaire, qui aimait une
de mes femmes, Pauvre petite creature qui est morte empoisonnee a
cause de moi.

-- Voila tout? dit Mazarin.

La reine regarda le cardinal avec etonnement.

-- Mais, monsieur, dit-elle, il me semble que vous me faites subir
un interrogatoire?

-- Auquel, en tout cas, dit Mazarin avec son eternel sourire et sa
voix toujours douce, vous ne repondez que selon votre fantaisie.

-- Exposez clairement vos desirs, monsieur, et j'y repondrai de
meme, dit la reine avec un commencement d'impatience.

-- Eh bien, Madame! dit Mazarin en s'inclinant, je desire que vous
me fassiez part de vos amis, comme je vous ai fait part du peu
d'industrie et de talent que le ciel a mis en moi. Les
circonstances sont graves, et il va falloir agir energiquement.

-- Encore! dit la reine, je croyais que nous en serions quittes
avec M. de Beaufort.

-- Oui! vous n'avez vu que le torrent qui voulait tout renverser,
et vous n'avez pas fait attention a l'eau donnante. Il y a
cependant en France un proverbe sur l'eau qui dort.

-- Achevez, dit la reine.

-- Eh bien! continua Mazarin, je souffre tous les jours les
affronts que me font vos princes et vos valets titres, tous
automates qui ne voient pas que je tiens leur fil, et qui, sous ma
gravite patiente, n'ont pas devine le rire de l'homme irrite, qui
s'est jure a lui-meme d'etre un jour le plus fort. Nous avons fait
arreter M. de Beaufort, c'est vrai; mais c'etait le moins
dangereux de tous, il y a encore M. le Prince...

-- Le vainqueur de Rocroy! y pensez-vous?

-- Oui, Madame, et fort souvent; mais _patienza_, comme nous
disons, nous autres Italiens. Puis, apres M. de Conde, il y a
M. le duc d'Orleans.

-- Que dites-vous la? le premier prince du sang, l'oncle du roi!

-- Non pas le premier prince du sang, non pas l'oncle du roi, mais
le lache conspirateur qui, sous l'autre regne, pousse par son
caractere capricieux et fantasque ronge d'ennuis miserables,
devore d'une plate ambition, jaloux de tout ce qui le depassait en
loyaute et en courage, irrite de n'etre rien, grace a sa nullite,
s'est fait l'echo de tous les mauvais bruits, s'est fait l'ame de
toutes les cabales, a fait signe d'aller en avant a tous ces
braves gens qui ont eu la sottise de croire a la parole d'un homme
du sang royal, et qui les a renies lorsqu'ils sont montes sur
l'echafaud! non pas le premier prince du sang, non pas l'oncle du
roi, je le repete, mais l'assassin de Chalais, de Montmorency et
de Cinq-Mars, qui essaye aujourd'hui de jouer le meme jeu, et qui
se figure qu'il gagnera la partie parce qu'il changera
d'adversaire et parce qu'au lieu d'avoir en face de lui un homme
qui menace il a un homme qui sourit. Mais il se trompe, il aura
perdu a perdre M. de Richelieu, et je n'ai pas interet a laisser
pres de la reine ce ferment de discorde avec lequel feu M. le
cardinal a fait bouillir vingt ans la bile du roi.

Anne rougit et cacha sa tete dans ses deux mains.

-- Je ne veux point humilier Votre Majeste, reprit Mazarin,
revenant a un ton plus calme, mais en meme temps d'une fermete
etrange. Je veux qu'on respecte la reine et qu'on respecte son
ministre, puisque aux yeux de tous je ne suis que cela. Votre
Majeste sait, elle, que je ne suis pas, comme beaucoup de gens le
disent, un pantin venu d'Italie; il faut que tout le monde le
sache comme Votre Majeste.

-- Eh bien donc, que dois-je faire? dit Anne d'Autriche courbee
sous cette voix dominatrice.

-- Vous devez chercher dans votre souvenir le nom de ces hommes
fideles et devoues qui ont passe la mer malgre M. de Richelieu, en
laissant des traces de leur sang tout le long de la route, pour
rapporter a Votre Majeste certaine parure qu'elle avait donnee a
M. de Buckingham.

Anne se leva majestueuse et irritee comme si un ressort d'acier
l'eut fait bondir, et, regardant le cardinal avec cette hauteur et
cette dignite qui la rendaient si puissante aux jours de sa
jeunesse:

-- Vous m'insultez, monsieur! dit-elle.

-- Je veux enfin, continua Mazarin, achevant la pensee qu'avait
tranchee par le milieu le mouvement de la reine, je veux que vous
fassiez aujourd'hui pour votre mari ce que vous avez fait
autrefois pour votre amant.

-- Encore cette calomnie! s'ecria la reine. Je la croyais
cependant bien morte et bien etouffee, car vous me l'aviez
epargnee jusqu'a present; mais voila que vous m'en parlez a votre
tour. Tant mieux! car il en sera question cette fois entre nous,
et tout sera fini, entendez-vous bien?

-- Mais, Madame, dit Mazarin etonne de ce retour de force, je ne
demande pas que vous me disiez tout.

-- Et moi je veux tout vous dire, repondit Anne d'Autriche.
Ecoutez donc. Je veux vous dire qu'il y avait effectivement a
cette epoque quatre coeurs devoues, quatre ames loyales, quatre
epees fideles, qui m'ont sauve plus que la vie, monsieur, qui
m'ont sauve l'honneur.

-- Ah! vous l'avouez, dit Mazarin.

-- N'y a-t-il donc que les coupables dont l'honneur soit en jeu,
monsieur, et ne peut-on pas deshonorer quelqu'un, une femme
surtout, avec des apparences! Oui, les apparences etaient contre
moi et j'allais etre deshonoree, et cependant, je le jure, je
n'etais pas coupable. Je le jure...

La reine chercha une chose sainte sur laquelle elle put jurer; et
tirant d'une armoire perdue dans la tapisserie un petit coffret de
bois de rose incruste d'argent, et le posant sur l'autel:

-- Je le jure, reprit-elle, sur ces reliques sacrees, j'aimais
M. de Buckingham, mais M. de Buckingham n'etait pas mon amant!

-- Et quelles sont ces reliques sur lesquelles vous faites ce
serment, Madame? dit en souriant Mazarin; car je vous en previens,
en ma qualite de Romain je suis incredule: il y a relique et
relique.

La reine detacha une petite clef d'or de son cou et la presenta au
cardinal.
-- Ouvrez, monsieur, dit-elle, et voyez vous-meme.

Mazarin etonne prit la clef et ouvrit le coffret, dans lequel il
ne trouva qu'un couteau ronge par la rouille et deux lettres dont
l'une etait tachee de sang.

-- Qu'est-ce que cela? demanda Mazarin.

-- Qu'est-ce que cela, monsieur? dit Anne d'Autriche avec son
geste de reine et en etendant sur le coffret ouvert un bras reste
parfaitement beau malgre les annees, je vais vous le dire. Ces
deux lettres sont les deux seules lettres que je lui aie jamais
ecrites. Ce couteau, c'est celui dont Felton l'a frappe. Lisez ces
lettres, monsieur, et vous verrez si j'ai menti.

Malgre la permission qui lui etait donnee, Mazarin, par un
sentiment naturel, au lieu de lire les lettres, prit le couteau
que Buckingham mourant avait arrache de sa blessure, et qu'il
avait, par Laporte, envoye a la reine; la lame en etait toute
rongee; car le sang etait devenu de la rouille; puis apres un
instant d'examen, pendant lequel la reine etait devenue aussi
blanche que la nappe de l'autel sur lequel elle etait appuyee, il
le replaca dans le coffret avec un frisson involontaire.

-- C'est bien, Madame, dit-il, je m'en rapporte a votre serment.

-- Non, non! lisez, dit la reine en froncant le sourcil; lisez, je
le veux, je l'ordonne, afin, comme je l'ai resolu, que tout soit
fini de cette fois, et que nous ne revenions plus sur ce sujet.
Croyez-vous, ajouta-t-elle avec un sourire terrible, que je sois
disposee a rouvrir ce coffret a chacune de vos accusations a
venir?

Mazarin, domine par cette energie, obeit presque machinalement et
lut les deux lettres. L'une etait celle par laquelle la reine
redemandait les ferrets a Buckingham; c'etait celle qu'avait
portee d'Artagnan, et qui etait arrivee a temps. L'autre etait
celle que Laporte avait remise au duc, dans laquelle la reine le
prevenait qu'il allait etre assassine et qui etait arrivee trop
tard.

-- C'est bien, Madame, dit Mazarin, et il n'y a rien a repondre a
cela.

-- Si, monsieur, dit la reine en refermant le coffret et en
appuyant sa main dessus; si, il y a quelque chose a repondre:
c'est que j'ai toujours ete ingrate envers ces hommes qui m'ont
sauvee, moi, et qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour le sauver,
lui; c'est que je n'ai rien donne a ce brave d'Artagnan, dont vous
me parliez tout a l'heure, que ma main a baiser, et ce diamant.

La reine etendit sa belle main vers le cardinal et lui montra une
pierre admirable qui scintillait a son doigt.
-- Il l'a vendu, a ce qu'il parait, reprit-elle, dans un moment de
gene; il l'a vendu pour me sauver une seconde fois, car c'etait
pour envoyer un messager au duc et pour le prevenir qu'il devait
etre assassine.

-- D'Artagnan le savait donc?

-- Il savait tout. Comment faisait-il? Je l'ignore. Mais enfin il
l'a vendu a M. des Essarts, au doigt duquel je l'ai vu, et de qui
je l'ai rachete; mais ce diamant lui appartient, Monsieur, rendez-
le-lui donc de ma part, et, puisque vous avez le bonheur d'avoir
pres de vous un pareil homme, tachez de l'utiliser.

-- Merci, Madame! dit Mazarin, je profiterai du conseil.

-- Et maintenant, dit la reine comme brisee par l'emotion, avez-
vous autre chose a me demander?

-- Rien, Madame, repondit le cardinal de sa voix la plus
caressante, que de vous supplier de me pardonner mes injustes
soupcons; mais je vous aime tant, qu'il n'est pas etonnant que je
sois jaloux, meme du passe.

Un sourire d'une indefinissable expression passa sur les levres de
la reine.

-- Eh bien, alors, monsieur, dit-elle, si vous n'avez rien autre
chose a me demander, laissez-moi; vous devez comprendre qu'apres
une pareille scene j'ai besoin d'etre seule.

Mazarin s'inclina.

-- Je me retire, Madame, dit-il; me permettez-vous de revenir?

-- Oui, mais demain; je n'aurai pas trop de tout ce temps pour me
remettre.

Le cardinal prit la main de la reine et la lui baisa galamment,
puis il se retira.

A peine fut-il sorti que la reine passa dans l'appartement de son
fils et demanda a Laporte si le roi etait couche. Laporte lui
montra de la main l'enfant qui dormait.

Anne d'Autriche monta sur les marches du lit, approcha ses levres
du front plisse de son fils et y deposa doucement un baiser; puis
elle se retira silencieuse comme elle etait venue, se contentant
de dire au valet de chambre.

-- Tachez donc, mon cher Laporte, que le roi fasse meilleure mine
a M. le cardinal, auquel lui et moi avons de si grandes
obligations.
V. Gascon et Italien

Pendant ce temps le cardinal etait revenu dans son cabinet, a la
porte duquel veillait Bernouin, a qui il demanda si rien ne
s'etait passe de nouveau et s'il n'etait venu aucune nouvelle du
dehors. Sur sa reponse negative il lui fit signe de se retirer.

Reste seul, il alla ouvrir la porte du corridor, puis celle de
l'antichambre; d'Artagnan, fatigue, dormait sur une banquette.

-- Monsieur d'Artagnan! dit-il d'une voix douce.

D'Artagnan ne broncha point.

-- Monsieur d'Artagnan! dit-il plus haut.

D'Artagnan continua de dormir.

Le cardinal s'avanca vers lui et lui toucha l'epaule du bout du
doigt.

Cette fois d'Artagnan tressaillit, se reveilla, et, en se
reveillant, se trouva tout debout et comme un soldat sous les
armes.

-- Me voila, dit-il; qui m'appelle?

-- Moi, dit Mazarin avec son visage le plus souriant.

-- J'en demande pardon a Votre Eminence, dit d'Artagnan, mais
j'etais si fatigue...

-- Ne me demandez pas pardon, monsieur, dit Mazarin, car vous vous
etes fatigue a mon service.

D'Artagnan admira l'air gracieux du ministre.

-- Ouais! dit-il entre ses dents, est-il vrai le proverbe qui dit
que le bien vient en dormant?

-- Suivez-moi, monsieur! dit Mazarin.

-- Allons, allons, murmura d'Artagnan, Rochefort m'a tenu parole;
seulement, par ou diable est-il passe?

Et il regarda jusque dans les moindres recoins du cabinet mais il
n'y avait plus de Rochefort.

-- Monsieur d'Artagnan, dit Mazarin en s'asseyant et en
s'accommodant sur son fauteuil, vous m'avez toujours paru un brave
et galant homme.

"C'est possible, pensa d'Artagnan, mais il a mis le temps a me le
dire."

Ce qui ne l'empecha pas de saluer Mazarin jusqu'a terre pour
repondre a son compliment.

-- Eh bien, continua Mazarin, le moment est venu de mettre a
profit vos talents et votre valeur!

Les yeux de l'officier lancerent comme un eclair de joie qui
s'eteignit aussitot, car il ne savait pas ou Mazarin en voulait
venir.

-- Ordonnez, Monseigneur, dit-il, je suis pret a obeir a Votre
Eminence.

-- Monsieur d'Artagnan, continua Mazarin, vous avez fait sous le
dernier regne certains exploits...

-- Votre Eminence est trop bonne de se souvenir... C'est vrai,
j'ai fait la guerre avec assez de succes.

-- Je ne parle pas de vos exploits guerriers, dit Mazarin car,
quoiqu'ils aient fait quelque bruit, ils ont ete surpasses par les
autres.

D'Artagnan fit l'etonne.

-- Eh bien, dit Mazarin, vous ne repondez pas?

-- J'attends, reprit d'Artagnan, que Monseigneur me dise de quels
exploits il veut parler.

-- Je parle de l'aventure... He! vous savez bien ce que je veux
dire.

-- Helas! non, Monseigneur, repondit d'Artagnan tout etonne.

-- Vous etes discret, tant mieux. Je veux parler de cette aventure
de la reine, de ces ferrets, de ce voyage que vous avez fait avec
trois de vos amis.

-- He! he! pensa le Gascon, est-ce un piege? Tenons-nous ferme.

Et il arma ses traits d'une stupefaction que lui eut enviee
Mondori ou Bellerose, les deux meilleurs comediens de l'epoque.

-- Fort bien! dit Mazarin en riant, bravo! on m'avait bien dit que
vous etiez l'homme qu'il me fallait. Voyons, la, que feriez-vous
bien pour moi?

-- Tout ce que Votre Eminence m'ordonnera de faire, dit
d'Artagnan.

-- Vous feriez pour moi ce que vous avez fait autrefois pour une
reine?

-- Decidement, se dit d'Artagnan a lui-meme, on veut me faire
parler; voyons-le venir. Il n'est pas plus fin que le Richelieu,
que diable!... Pour une reine, Monseigneur! je ne comprends pas.

-- Vous ne comprenez pas que j'ai besoin de vous et de vos trois
amis?

-- De quels amis, Monseigneur?

-- De vos trois amis d'autrefois.

-- Autrefois, Monseigneur, repondit d'Artagnan, je n'avais pas
trois amis, j'en avais cinquante. A vingt ans, on appelle tout le
monde ses amis.

-- Bien, bien, monsieur l'officier! dit Mazarin, la discretion est
une belle chose; mais aujourd'hui vous pourriez vous repentir
d'avoir ete trop discret.

-- Monseigneur, Pythagore faisait garder pendant cinq ans le
silence a ses disciples pour leur apprendre a se taire.

-- Et vous l'avez garde vingt ans, monsieur. C'est quinze ans de
plus qu'un philosophe pythagoricien, ce qui me semble raisonnable.
Parlez donc aujourd'hui, car la reine elle-meme vous releve de
votre serment.

-- La reine! dit d'Artagnan avec un etonnement, qui, cette fois,
n'etait pas joue.

-- Oui, la reine! et pour preuve que je vous parle en son nom,
c'est qu'elle m'a dit de vous montrer ce diamant qu'elle pretend
que vous connaissez, et qu'elle a rachete de M. des Essarts.

Et Mazarin etendit la main vers l'officier, qui soupira en
reconnaissant la bague que la reine lui avait donnee le soir du
bal de l'Hotel de Ville.

-- C'est vrai! dit d'Artagnan, je reconnais ce diamant, qui a
appartenu a la reine.

-- Vous voyez donc bien que je vous parle en son nom. Repondez-moi
donc sans jouer davantage la comedie. Je vous l'ai deja dit, et je
vous le repete, il y va de votre fortune.

-- Ma foi, Monseigneur! j'ai grand besoin de faire fortune. Votre
Eminence m'a oublie si longtemps!

-- Il ne faut que huit jours pour reparer cela. Voyons, vous
voila, vous, mais ou sont vos amis?

-- Je n'en sais rien, Monseigneur.
-- Comment, vous n'en savez rien?

-- Non; il y a longtemps que nous nous sommes separes, car tous
trois ont quitte le service.

-- Mais ou les retrouverez-vous?

-- Partout ou ils seront. Cela me regarde.

-- Bien! Vos conditions?

-- De l'argent,   Monseigneur, tant que nos entreprises en
demanderont. Je   me rappelle trop combien parfois nous avons ete
empeches, faute   d'argent, et sans ce diamant, que j'ai ete oblige
de vendre, nous   serions restes en chemin.

-- Diable! de l'argent, et beaucoup! dit Mazarin; comme vous y
allez, monsieur l'officier! Savez-vous bien qu'il n'y en a pas,
d'argent, dans les coffres du roi?

-- Faites comme moi, alors, Monseigneur, vendez les diamants de la
couronne; croyez-moi, ne marchandons pas, on fait mal les grandes
choses avec de petits moyens.

-- Eh bien! dit Mazarin, nous verrons a vous satisfaire.

-- Richelieu, pensa d'Artagnan, m'eut deja donne cinq cents
pistoles d'arrhes.

-- Vous serez donc a moi?

-- Oui, si mes amis le veulent.

-- Mais, a leur refus, je pourrais compter sur vous?

-- Je n'ai jamais rien fait de bon seul, dit d'Artagnan en
secouant la tete.

-- Allez donc les trouver.

-- Que leur dirai-je pour les determiner a servir Votre Eminence?

-- Vous les connaissez mieux que moi. Selon leurs caracteres vous
promettrez.

-- Que promettrai-je?

-- Qu'ils me servent comme ils ont servi la reine, et ma
reconnaissance sera eclatante.

-- Que ferons-nous?

-- Tout, puisqu'il parait que vous savez tout faire.
-- Monseigneur, lorsqu'on a confiance dans les gens et qu'on veut
qu'ils aient confiance en nous, on les renseigne mieux que ne fait
Votre Eminence.

-- Lorsque le moment d'agir sera venu, soyez tranquille, reprit
Mazarin, vous aurez toute ma pensee.

-- Et jusque-la!

-- Attendez et cherchez vos amis.

-- Monseigneur, peut-etre ne sont-ils pas a Paris, c'est probable
meme, il va falloir voyager. Je ne suis qu'un lieutenant de
mousquetaires fort pauvre et les voyages sont chers.

-- Mon intention, dit Mazarin, n'est pas que vous paraissiez avec
un grand train, mes projets ont besoin de mystere et souffriraient
d'un trop grand equipage.

-- Encore, Monseigneur, ne puis-je voyager avec ma paye, puisque
l'on est en retard de trois mois avec moi; et je ne puis voyager
avec mes economies, attendu que depuis vingt-deux ans que je suis
au service je n'ai economise que des dettes.

Mazarin resta un instant pensif, comme si un grand combat se
livrait en lui; puis allant a une armoire fermee d'une triple
serrure, il en tira un sac, et le pesant dans sa main deux ou
trois fois avant de le donner a d'Artagnan:

-- Prenez donc ceci, dit-il avec un soupir, voila pour le voyage.

-- Si ce sont des doublons d'Espagne ou meme des ecus d'or, pensa
d'Artagnan, nous pourrons encore faire affaire ensemble.

Il salua le cardinal et engouffra le sac dans sa large poche.

-- Eh bien, c'est donc dit, repondit le cardinal, vous allez
voyager...

-- Oui, Monseigneur.

-- Ecrivez-moi tous les jours pour me donner des nouvelles de
votre negociation.

-- Je n'y manquerai pas, Monseigneur.

-- Tres bien. A propos, le nom de vos amis?

-- Le nom de mes amis? repeta d'Artagnan avec un reste
d'inquietude.

-- Oui; pendant que vous cherchez de votre cote, moi, je
m'informerai du mien et peut-etre apprendrai-je quelque chose.
-- M. le comte de La Fere, autrement dit Athos; M. du Vallon,
autrement dit Porthos, et M. le chevalier d'Herblay, aujourd'hui
l'abbe d'Herblay, autrement dit Aramis.

Le cardinal sourit.

-- Des cadets, dit-il, qui s'etaient engages aux mousquetaires
sous de faux noms pour ne pas compromettre leurs noms de famille.
Longues rapieres, mais bourses legeres; on connait cela.

-- Si Dieu veut que ces rapieres-la passent au service de Votre
Eminence, dit d'Artagnan, j'ose exprimer un desir, c'est que ce
soit a son tour la bourse de Monseigneur qui devienne legere et la
leur qui devienne lourde; car avec ces trois hommes et moi, Votre
Eminence remuera toute la France et meme toute l'Europe, si cela
lui convient.

-- Ces Gascons, dit Mazarin en riant, valent presque les Italiens
pour la bravade.

-- En tout cas, dit d'Artagnan avec un sourire pareil a celui du
cardinal, ils valent mieux pour l'estocade.

Et il sortit apres avoir demande un conge qui lui fut accorde a
l'instant et signe par Mazarin lui-meme.

A peine dehors il s'approcha d'une lanterne qui etait dans la cour
et regarda precipitamment dans le sac.

-- Des ecus d'argent! fit-il avec mepris; je m'en doutais. Ah!
Mazarin, Mazarin! tu n'as pas confiance en moi! tant pis! cela te
portera malheur!

Pendant ce temps le cardinal se frottait les mains.

-- Cent pistoles, murmura-t-il, cent pistoles! pour cent pistoles
j'ai eu un secret que M. de Richelieu aurait paye vingt mille
ecus. Sans compter ce diamant, en jetant amoureusement les yeux
sur la bague qu'il avait gardee, au lieu de la donner a
d'Artagnan; sans compter ce diamant, qui vaut au moins dix mille
livres.

Et le cardinal rentra dans sa chambre tout joyeux de cette soiree
dans laquelle il avait fait un si beau benefice, placa la bague
dans un ecrin garni de brillants de toute espece, car le cardinal
avait le gout des pierreries, et il appela Bemouin pour le
deshabiller, sans davantage se preoccuper des rumeurs qui
continuaient de venir par bouffees battre les vitres, et des coups
de fusil qui retentissaient encore dans Paris, quoiqu'il fut plus
de onze heures du soir.

Pendant ce temps d'Artagnan s'acheminait vers la rue Tiquetonne,
ou il demeurait a l'hotel de _La Chevrette_...
Disons en peu de mots comment d'Artagnan avait ete amene a faire
choix de cette demeure.


VI. D'Artagnan a quarante ans

Helas! depuis l'epoque ou, dans notre roman _des Trois
Mousquetaires_, nous avons quitte d'Artagnan, rue des Fossoyeurs,
12, il s'etait passe bien des choses, et surtout bien des annees.

D'Artagnan n'avait pas manque aux circonstances, mais les
circonstances avaient manque a d'Artagnan. Tant que ses amis
l'avaient entoure, d'Artagnan etait reste dans sa jeunesse et sa
poesie; c'etait une de ces natures fines et ingenieuses qui
s'assimilent facilement les qualites des autres. Athos lui donnait
de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son elegance. Si
d'Artagnan eut continue de vivre avec ces trois hommes, il fut
devenu un homme superieur. Athos le quitta le premier, pour se
retirer dans cette petite terre dont il avait herite du cote de
Blois; Porthos, le second, pour epouser sa procureuse; enfin,
Aramis, le troisieme, pour entrer definitivement dans les ordres
et se faire abbe. A partir de ce moment, d'Artagnan, qui semblait
avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva
isole et faible, sans courage pour poursuivre une carriere dans
laquelle il sentait qu'il ne pouvait devenir quelque chose qu'a la
condition que chacun de ses amis lui cederait, si cela peut se
dire, une part du fluide electrique qu'il avait recu du ciel.

Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, d'Artagnan ne
s'en trouva que plus isole; il n'etait pas d'assez haute
naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s'ouvrissent
devant lui; il n'etait pas assez vaniteux, comme Porthos, pour
faire croire qu'il voyait la haute societe; il n'etait pas assez
gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son elegance
native, en tirant son elegance de lui-meme. Quelque temps le
souvenir charmant de madame Bonacieux avait imprime a l'esprit du
jeune lieutenant une certaine poesie; mais comme celui de toutes
les choses de ce monde, ce souvenir perissable s'etait peu a peu
efface; la vie de garnison est fatale, meme aux organisations
aristocratiques. Des deux natures opposees qui composaient
l'individualite de d'Artagnan, la nature materielle l'avait peu a
peu emporte, et tout doucement, sans s'en apercevoir lui-meme,
d'Artagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours a
cheval, etait devenu (je ne sais comment cela s'appelait a cette
epoque) ce qu'on appelle de nos jours un _veritable troupier._

Ce n'est point que pour cela d'Artagnan eut perdu de sa finesse
primitive; non pas. Au contraire, peut-etre, cette finesse s'etait
augmentee, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une
enveloppe un peu grossiere; mais cette finesse il l'avait
appliquee aux petites et non aux grandes choses de la vie; au
bien-etre materiel, au bien-etre comme les soldats l'entendent,
c'est-a-dire a avoir bon gite, bonne table, bonne hotesse.
Et d'Artagnan avait trouve tout cela depuis six ans rue
Tiquetonne, a l'enseigne de _La Chevrette._

Dans les premiers temps de son sejour dans cet hotel, la maitresse
de la maison, belle et fraiche Flamande de vingt-cinq a vingt-six
ans, s'etait singulierement eprise de lui; et apres quelques
amours fort traversees par un mari incommode, auquel dix fois
d'Artagnan avait fait semblant de passer son epee au travers du
corps, ce mari avait disparu un beau matin, desertant a tout
jamais, apres avoir vendu furtivement quelques pieces de vin et
emporte l'argent et les bijoux. On le crut mort; sa femme surtout,
qui se flattait de cette douce idee qu'elle etait veuve, soutenait
hardiment qu'il etait trepasse. Enfin, apres trois ans d'une
liaison que d'Artagnan s'etait bien garde de rompre, trouvant
chaque annee son gite et sa maitresse plus agreables que jamais,
car l'une faisait credit de l'autre, la maitresse eut
l'exorbitante pretention de devenir femme, et proposa a d'Artagnan
de l'epouser.

-- Ah! fi! repondit d'Artagnan. De la bigamie, ma chere! Allons
donc, vous n'y pensez pas!

-- Mais il est mort, j'en suis sure.

-- C'etait un gaillard tres contrariant et qui reviendrait pour
nous faire pendre.

-- Eh bien, s'il revient, vous le tuerez; vous etes si brave et si
adroit!

-- Peste! ma mie! autre moyen d'etre pendu.

-- Ainsi vous repoussez ma demande?

-- Comment donc! mais avec acharnement!

La belle hoteliere fut desolee. Elle eut fait bien volontiers de
M. d'Artagnan non seulement son mari, mais encore son Dieu:
c'etait un si bel homme et une si fiere moustache!

Vers la quatrieme annee de cette liaison vint l'expedition de
Franche-Comte. D'Artagnan fut designe pour en etre et se prepara a
partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans fin, des
promesses solennelles de rester fidele; le tout de la part de
l'hotesse, bien entendu. D'Artagnan etait trop grand seigneur pour
rien promettre; aussi promit-il seulement de faire ce qu'il
pourrait pour ajouter encore a la gloire de son nom.

Sous ce rapport, on connait le courage de d'Artagnan; il paya
admirablement de sa personne, et, en chargeant a la tete de sa
compagnie, il recut au travers de la poitrine une balle qui le
coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber
de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et
tous ceux qui avaient espoir de lui succeder dans son grade dirent
a tout hasard qu'il l'etait. On croit facilement ce qu'on desire;
or, a l'armee depuis les generaux de division qui desirent la mort
du general en chef, jusqu'aux soldats qui desirent la mort des
caporaux, tout le monde desire la mort de quelqu'un.

Mais d'Artagnan n'etait pas homme a se laisser tuer comme cela.
Apres etre reste pendant la chaleur du jour evanoui sur le champ
de bataille, la fraicheur de la nuit le fit revenir a lui; il
gagna un village, alla frapper a la porte de la plus belle maison,
fut recu comme le sont partout et toujours les Francais, fussent-
ils blesses; il fut choye, soigne, gueri, et, mieux portant que
jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France, une fois
en France la route de Paris, et une fois a Paris la direction de
la rue Tiquetonne.

Mais d'Artagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau
d'homme complet, sauf l'epee, installe contre la muraille.

-- Il sera revenu, dit-il; tant pis et tant mieux!

Il va sans dire que d'Artagnan songeait toujours au mari.

Il s'informa: nouveau garcon, nouvelle servante; la maitresse
etait allee a la promenade.

-- Seule! demanda d'Artagnan.

-- Avec monsieur.

-- Monsieur est donc revenu?

-- Sans doute, repondit naivement la servante.

-- Si j'avais de l'argent, se dit d'Artagnan a lui-meme, je m'en
irai; mais je n'en ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils
de mon hotesse, en traversant les projets conjugaux de cet
importun revenant.

Il achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes
circonstances rien n'est plus naturel que le monologue, quand la
servante, qui guettait a la porte, s'ecria tout a coup:

-- Ah, tenez! justement voici madame qui revient avec monsieur.

D'Artagnan jeta les yeux au loin dans la rue et vit en effet, au
tournant de la rue Montmartre, l'hotesse qui revenait suspendue au
bras d'un enorme Suisse, lequel se dandinait en marchant avec des
airs qui rappelerent agreablement Porthos a son ancien ami.

-- C'est la monsieur? se dit d'Artagnan. Oh! oh! il a fort grandi,
ce me semble!

Et il s'assit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vue.
L'hotesse en entrant apercut tout d'abord d'Artagnan et jeta un
petit cri.

A ce petit cri, d'Artagnan se jugeant reconnu se leva, courut a
elle et l'embrassa tendrement.

Le Suisse regardait d'un air stupefait l'hotesse qui demeurait
toute pale.

-- Ah! c'est vous, monsieur! Que me voulez-vous. demanda-t-elle
dans le plus grand trouble.

-- Monsieur est votre cousin? Monsieur est votre frere? dit
d'Artagnan sans se deconcerter aucunement dans le role qu'il
jouait.

Et, sans attendre qu'elle repondit, il se jeta dans les bras de
l'Helvetien, qui le laissa faire avec une grande froideur.

-- Quel est cet homme? demanda-t-il.

L'hotesse ne repondit que par des suffocations.

-- Quel est ce Suisse? demanda d'Artagnan.

-- Monsieur va m'epouser, repondit l'hotesse entre deux spasmes.

-- Votre mari est donc mort enfin?

-- Que vous imborde? repondit le Suisse.

-- Il m'imborde beaucoup, repondit d'Artagnan, attendu que vous ne
pouvez epouser madame sans mon consentement et que...

-- Et gue?... demanda le Suisse.

-- Et gue... je ne le donne pas, dit le mousquetaire.

Le Suisse devint pourpre comme une pivoine; il portait   son bel
uniforme dore, d'Artagnan etait enveloppe d'une espece   de manteau
gris; le Suisse avait six pieds, d'Artagnan n'en avait   guere plus
de cinq; le Suisse se croyait chez lui, d'Artagnan lui   sembla un
intrus.

-- Foulez-vous sordir d'izi? demanda le Suisse en frappant
violemment du pied comme un homme qui commence serieusement a se
facher.

-- Moi? pas du tout! dit d'Artagnan.

-- Mais il n'y a qu'a aller chercher main-forte, dit un garcon qui
ne pouvait comprendre que ce petit homme disputat la place a cet
homme si grand.
-- Toi, dit d'Artagnan que la colere commencait a prendre aux
cheveux et en saisissant le garcon par l'oreille, toi, tu vas
commencer par te tenir a cette place, et ne bouge pas ou j'arrache
ce que je tiens. Quant a vous, illustre descendant de Guillaume
Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma
chambre et qui me genent, et partir vivement pour chercher une
autre auberge.

Le Suisse se mit a rire bruyamment.

-- Moi bardir! dit-il, et bourguoi?

-- Ah! c'est bien! dit d'Artagnan, je vois que vous comprenez le
francais. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous
expliquerai le reste.

L'hotesse, qui connaissait d'Artagnan pour une fine lame, commenca
a pleurer et a s'arracher les cheveux.

D'Artagnan se retourna du cote de la belle eploree.

-- Alors, renvoyez-le, madame, dit-il.

-- Pah! repliqua le Suisse, a qui il avait fallu un certain temps
pour se rendre compte de la proposition que lui avait faite
d'Artagnan; pah! qui etes fous, t'apord, pour me broboser t'aller
faire un tour avec fous!

-- Je suis lieutenant aux mousquetaires de Sa Majeste, dit
d'Artagnan, et par consequent votre superieur en tout; seulement,
comme il ne s'agit pas de grade ici, mais de billet de logement,
vous connaissez la coutume. Venez chercher le votre; le premier de
retour ici reprendra sa chambre.

D'Artagnan emmena le Suisse malgre les lamentations de l'hotesse,
qui, au fond, sentait son coeur pencher pour l'ancien amour, mais
qui n'eut pas ete fachee de donner une lecon a cet orgueilleux
mousquetaire, qui lui avait fait l'affront de refuser sa main.

Les deux adversaires s'en allerent droit aux fosses Montmartre, il
faisait nuit quand ils y arriverent; d'Artagnan pria poliment le
Suisse de lui ceder la chambre et de ne plus revenir; celui-ci
refusa d'un signe de tete et tira son epee.

-- Alors, vous coucherez ici, dit d'Artagnan; c'est un vilain
gite, mais ce n'est pas ma faute et c'est vous qui l'aurez voulu.

Et a ces mots il tira le fer a son tour et croisa l'epee avec son
adversaire.

Il avait affaire a un rude poignet, mais sa souplesse etait
superieure a toute force. La rapiere de l'Allemand ne trouvait
jamais celle du mousquetaire. Le Suisse recut deux coups d'epee
avant de s'en etre apercu, a cause du froid; cependant, tout a
coup, la perte de son sang et la faiblesse qu'elle lui occasionna
le contraignirent de s'asseoir.

-- La! dit d'Artagnan, que vous avais-je predit? vous voila bien
avance, entete que vous etes! Heureusement que vous n'en avez que
pour une quinzaine de jours. Restez-la, et je vais vous envoyer
vos habits par le garcon. Au revoir. A propos, logez-vous rue
Montorgueil, _Au Chat qui pelote_, on y est parfaitement nourri,
si c'est toujours la meme hotesse. Adieu.

Et la-dessus il revint tout guilleret au logis, envoya en effet
les hardes au Suisse, que le garcon trouva assis a la meme place
ou l'avait laisse d'Artagnan, et tout consterne encore de l'aplomb
de son adversaire.

Le garcon, l'hotesse et toute la maison eurent pour d'Artagnan les
egards que l'on aurait pour Hercule s'il revenait sur la terre
pour y recommencer ses douze travaux.

Mais lorsqu'il fut seul avec l'hotesse:

-- Maintenant, belle Madeleine, dit-il, vous savez la distance
qu'il y a d'un Suisse a un gentilhomme; quant a vous, vous vous
etes conduite comme une cabaretiere. Tant pis pour vous, car a
cette conduite vous perdez mon estime et ma pratique. J'ai chasse
le Suisse pour vous humilier; mais je ne logerai plus ici; je ne
prends pas gite la ou je meprise. Hola, garcon! qu'on emporte ma
valise au _Muid d'amour_, rue des Bourdonnais. Adieu, madame.

D'Artagnan fut a ce qu'il parait, en disant ces paroles, a la fois
majestueux et attendrissant. L'hotesse se jeta a ses pieds, lui
demanda pardon, et le retint par une douce violence. Que dire de
plus? la broche tournait, le poele ronflait, la belle Madeleine
pleurait; d'Artagnan sentit la faim, le froid et l'amour lui
revenir ensemble: il pardonna; et ayant pardonne, il resta.

Voila comment d'Artagnan etait loge rue Tiquetonne, a l'hotel de
_La Chevrette._


VII. D'Artagnan est embarrasse, mais une de nos anciennes
connaissances lui vient en aide

D'Artagnan s'en revenait donc tout pensif, trouvant un assez vif
plaisir a porter le sac du cardinal Mazarin, et songeant a ce beau
diamant qui avait ete a lui et qu'un instant il avait vu briller
au doigt du premier ministre.

-- Si ce diamant retombait jamais entre mes mains, disait-il, j'en
ferais a l'instant meme de l'argent, j'acheterais quelques
proprietes autour du chateau de mon pere, qui est une jolie
habitation, mais qui n'a, pour toutes dependances, qu'un jardin,
grand a peine comme le cimetiere des Innocents, et la,
j'attendrais, dans ma majeste, que quelque riche heritiere,
seduite par ma bonne mine, me vint epouser; puis j'aurais trois
garcons: je ferais du premier un grand seigneur comme Athos; du
second, un beau soldat comme Porthos; et du troisieme un gentil
abbe comme Aramis. Ma foi! cela vaudrait infiniment mieux que la
vie que je mene; mais malheureusement M. de Mazarin est un pleutre
qui ne se dessaisira pas de son diamant en ma faveur.

Qu'aurait dit d'Artagnan s'il avait su que ce diamant avait ete
confie par la reine a Mazarin pour lui etre rendu?

En entrant dans la rue Tiquetonne, il vit qu'il s'y faisait une
grande rumeur; il y avait un attroupement considerable aux
environs de son logement.

-- Oh! oh! dit-il, le feu serait-il a l'hotel de _La Chevrette_,
ou le mari de la belle Madeleine serait-il decidement revenu?

Ce n'etait ni l'un ni l'autre: en approchant, d'Artagnan s'apercut
que ce n'etait pas devant son hotel, mais devant la maison
voisine, que le rassemblement avait lieu. On poussait de grands
cris, on courait avec des flambeaux, et, a la lueur de ces
flambeaux, d'Artagnan apercut des uniformes.

Il demanda ce qui se passait.

On lui repondit que c'etait un bourgeois qui avait attaque, avec
une vingtaine de ses amis, une voiture escortee par les gardes de
M. le cardinal, mais qu'un renfort etant survenu les bourgeois
avaient ete mis en fuite. Le chef du rassemblement s'etait refugie
dans la maison voisine de l'hotel, et on fouillait la maison.

Dans sa jeunesse, d'Artagnan eut couru la ou il voyait des
uniformes et eut porte main-forte aux soldats contre les
bourgeois, mais il etait revenu de toutes ces chaleurs de tete;
d'ailleurs, il avait dans sa poche les cent pistoles du cardinal,
et il ne voulait pas s'aventurer dans un rassemblement.

Il entra dans l'hotel sans faire d'autres questions.

Autrefois, d'Artagnan voulait toujours tout savoir; maintenant il
en savait toujours assez.

il trouva la belle Madeleine qui ne l'attendait pas, croyant,
comme le lui avait dit d'Artagnan, qu'il passerait la nuit au
Louvre; elle lui fit donc grande fete de ce retour imprevu, qui,
cette fois, lui allait d'autant mieux qu'elle avait grand peur de
ce qui se passait dans la rue, et qu'elle n'avait aucun Suisse
pour la garder.

Elle voulut donc entamer la conversation avec lui et lui raconter
ce qui s'etait passe; mais d'Artagnan lui dit de faire monter le
souper dans sa chambre, et d'y joindre une bouteille de vieux
bourgogne.
La belle Madeleine etait dressee a obeir militairement, c'est-a-
dire sur un signe. Cette fois, d'Artagnan avait daigne parler, il
fut donc obei avec une double vitesse.

D'Artagnan prit sa clef et sa chandelle et monta dans sa chambre.
Il s'etait contente, pour ne pas nuire a la location, d'une
chambre au quatrieme. Le respect que nous avons pour la verite
nous force meme a dire que la chambre etait immediatement au-
dessus de la gouttiere et au-dessous du toit.

C'etait la sa tente d'Achille. D'Artagnan se renfermait dans cette
chambre lorsqu'il voulait, par son absence, punir la belle
Madeleine.

Son premier soin fut d'aller serrer, dans un vieux secretaire dont
la serrure etait neuve, son sac, qu'il n'eut pas meme besoin de
verifier pour se rendre compte de la somme qu'il contenait; puis,
comme un instant apres son souper etait servi, sa bouteille de vin
apportee, il congedia le garcon, ferma la porte et se mit a table.

Ce n'etait pas pour reflechir, comme on pourrait le croire, mais
d'Artagnan pensait qu'on ne fait bien les choses qu'en les faisant
chacune a son tour. Il avait faim, il soupa, puis apres souper il
se coucha. D'Artagnan n'etait pas non plus de ces gens qui pensent
que la nuit porte conseil; la nuit d'Artagnan dormait. Mais le
matin, au contraire, tout frais, tout avise, il trouvait les
meilleures inspirations. Depuis longtemps il n'avait pas eu
l'occasion de penser le matin, mais il avait toujours dormi la
nuit.

Au petit jour il se reveilla, sauta en bas de son lit avec une
resolution toute militaire, et se promena autour de sa chambre en
reflechissant.

-- En 43, dit-il, six mois a peu pres avant la mort du feu
cardinal, j'ai recu une lettre d'Athos. Ou cela? Voyons... Ah!
c'etait au siege de Besancon, je me rappelle... j'etais dans la
tranchee. Que me disait-il? Qu'il habitait une petite terre, oui,
c'est bien cela, une petite terre; mais ou? J'en etais la quand un
coup de vent a emporte ma lettre. Autrefois j'eusse ete la
chercher, quoique le vent l'eut menee a un endroit fort decouvert.
Mais la jeunesse est un grand defaut... quand on n'est plus jeune.
J'ai laisse ma lettre s'en aller porter l'adresse d'Athos aux
Espagnols, qui n'en ont que faire et qui devraient bien me la
renvoyer. Il ne faut donc plus penser a Athos. Voyons... Porthos.

"J'ai recu une lettre de lui: il m'invitait a une grande chasse
dans ses terres, pour le mois de septembre 1646. Malheureusement,
comme a cette epoque j'etais en Bearn a cause de la mort de mon
pere, la lettre m'y suivit; j'etais parti quand elle arriva. Mais
elle se mit a me poursuivre et toucha a Montmedy quelques jours
apres que j'avais quitte la ville. Enfin elle me rejoignit au mois
d'avril; mais, comme c'etait seulement au mois d'avril 1647
qu'elle me rejoignit et que l'invitation etait pour le mois de
septembre 46, je ne pus en profiter. Voyons, cherchons cette
lettre, elle doit etre avec mes titres de propriete.

D'Artagnan ouvrit une vieille cassette qui gisait dans un coin de
la chambre, pleine de parchemins relatifs a la terre d'Artagnan,
qui depuis deux cents ans etait entierement sortie de sa famille,
et il poussa un cri de joie: il venait de reconnaitre la vaste
ecriture de Porthos et au-dessous quelques lignes en pattes de
mouche tracees par la main seche de sa digne epouse.

D'Artagnan ne s'amusa point a relire la lettre, il savait ce
qu'elle contenait, il courut a l'adresse.

L'adresse etait: au chateau du Vallon.

Porthos avait oublie tout autre renseignement. Dans son orgueil il
croyait que tout le monde devait connaitre le chateau auquel il
avait donne son nom.

-- Au diable le vaniteux! dit d'Artagnan, toujours le meme! Il
m'allait cependant bien de commencer par lui, attendu qu'il ne
devait pas avoir besoin d'argent, lui qui a herite des huit cent
mille livres de M. Coquenard. Allons, voila le meilleur qui me
manque. Athos sera devenu idiot a force de boire. Quant a Aramis,
il doit etre plonge dans ses pratiques de devotion.

D'Artagnan jeta encore une fois les yeux sur la lettre de Porthos.
Il y avait un_ post-scriptum_, et ce _post-scriptum_ contenait
cette phrase:

"J'ecris par le meme courrier a notre digne ami Aramis en son
couvent."

-- En son couvent! oui; mais quel couvent? Il y en a deux cents a
Paris et trois mille en France. Et puis peut-etre en se mettant au
couvent a-t-il change une troisieme fois de nom. Ah! si j'etais
savant en theologie et que je me souvinsse seulement du sujet de
ses theses qu'il discutait si bien a Crevecoeur avec le cure de
Montdidier et le superieur des jesuites, je verrais quelle
doctrine il affectionne et je deduirais de la a quel saint il a pu
se vouer, voyons, si j'allais trouver le cardinal et que je lui
demandasse un sauf-conduit pour entrer dans tous les couvents
possibles, meme dans ceux des religieuses? Ce serait une idee et
peut-etre le trouverais-je la comme Achille ... Oui, mais c'est
avouer des le debut mon impuissance, et au premier coup je suis
perdu dans l'esprit du cardinal. Les grands ne sont reconnaissants
que lorsque l'on fait pour eux l'impossible."Si c'eut ete
possible, nous disent-ils, je l'eusse fait moi-meme. Et les grands
ont raison. Mais attendons un peu et voyons. J'ai recu une lettre
de lui aussi, le cher ami, a telle enseigne qu'il me demandait
meme un petit service que je lui ai rendu. Ah! oui; mais ou ai-je
mis cette lettre a present?
D'Artagnan reflechit un instant et s'avanca vers le porte-manteau
ou etaient pendus ses vieux habits; il y chercha son pourpoint de
l'annee 1648, et, comme c'etait un garcon d'ordre que d'Artagnan,
il le trouva accroche a son clou. Il fouilla dans la poche et en
tira un papier: c'etait justement la lettre d'Aramis.

"Monsieur d'Artagnan, lui disait-il, vous sauvez que j'ai eu
querelle avec un certain gentilhomme qui m'a donne rendez-vous
pour ce soir, place Royale; comme je suis d'Eglise et que
l'affaire pourrait me nuire si j'en faisais part a un autre qu'a
un ami aussi sur que vous, je vous ecris pour que vous me serviez
de second.

"Vous entrerez par la rue Neuve-Sainte-Catherine; sous le second
reverbere a droite vous trouverez votre adversaire. Je serai avec
le mien sous le troisieme.

"Tout a vous,

"ARAMIS."

Cette fois il n'y avait pas meme d'adieux. D'Artagnan essaya de
rappeler ses souvenirs; il etait alle au rendez-vous, y avait
rencontre l'adversaire indique, dont il n'avait jamais su le nom,
lui avait fourni un joli coup d'epee dans le bras, puis il s'etait
approche d'Aramis, qui venait de son cote au-devant de lui, ayant
deja fini son affaire.

-- C'est termine, avait dit Aramis. Je crois que j'ai tue
l'insolent. Mais, cher ami, si vous avez besoin de moi, vous savez
que je vous suis tout devoue.

Sur quoi Aramis lui avait donne une poignee de main et avait
disparu sous les arcades.

Il ne savait donc pas plus ou etait Aramis qu'ou etaient Athos et
Porthos, et la chose commencait a devenir assez embarrassante,
lorsqu'il crut entendre le bruit d'une vitre qu'on brisait dans sa
chambre. Il pensa aussitot a son sac qui etait dans le secretaire
et s'elanca du cabinet. Il ne s'etait pas trompe, au moment ou il
entrait par la porte, un homme entrait par la fenetre.

-- Ah! miserable! s'ecria d'Artagnan, prenant cet homme pour un
larron et mettant l'epee a la main.

-- Monsieur, s'ecria l'homme, au nom du ciel, remettez votre epee
au fourreau et ne me tuez pas sans m'entendre! Je ne suis pas un
voleur, tant s'en faut! je suis un honnete bourgeois bien etabli,
ayant pignon sur rue. Je me nomme...

Eh! mais, je ne me trompe pas, vous etes monsieur d'Artagnan!

-- Et toi Planchet! s'ecria le lieutenant.
-- Pour vous servir, monsieur, dit Planchet au comble du
ravissement, si j'en etais encore capable.

-- Peut-etre, dit d'Artagnan; mais que diable fais-tu a courir sur
les toits a sept heures du matin dans le mois de janvier?

-- Monsieur, dit Planchet, il faut que vous sachiez... Mais, au
fait, vous ne devez peut-etre pas le savoir.

-- Voyons, quoi? dit d'Artagnan. Mais d'abord mets une serviette
devant la vitre et tire les rideaux.

Planchet obeit, puis quand il eut fini:

-- Eh bien? dit d'Artagnan.

-- Monsieur, avant toute chose, dit le prudent Planchet, comment
etes-vous avec M. de Rochefort?

-- Mais a merveille. Comment donc! Rochefort, mais tu sais bien
que c'est maintenant un de mes meilleurs amis?

-- Ah! tant mieux.

-- Mais qu'a de commun Rochefort avec cette maniere d'entrer dans
ma chambre?

-- Ah! voila, monsieur! il faut vous dire d'abord que
M. de Rochefort est...

Planchet hesita.

-- Pardieu, dit d'Artagnan, je le sais bien, il est a la Bastille.

-- C'est-a-dire qu'il y etait, repondit Planchet.

-- Comment, il y etait! s'ecria d'Artagnan; aurait-il eu le
bonheur de se sauver?

-- Ah! monsieur, s'ecria a son tour Planchet, si vous appelez cela
du bonheur, tout va bien; il faut donc vous dire qu'il parait
qu'hier on avait envoye prendre M. de Rochefort a la Bastille.

-- Et pardieu! je le sais bien, puisque c'est moi qui suis alle
l'y chercher!

-- Mais ce n'est pas vous qui l'y avez reconduit, heureusement
pour lui; car si je vous eusse reconnu parmi l'escorte, croyez,
monsieur, que j'ai toujours trop de respect pour vous...

-- Acheve donc, animal! voyons, qu'est-il donc arrive?

-- Eh bien! il est arrive qu'au milieu de la rue de la
Ferronnerie, comme le carrosse de M. de Rochefort traversait un
groupe de peuple, et que les gens de l'escorte rudoyaient les
bourgeois, il s'est eleve des murmures; le prisonnier a pense que
l'occasion etait belle, il s'est nomme et a crie a l'aide. Moi
j'etais la, j'ai reconnu le nom du comte de Rochefort; je me suis
souvenu que c'etait lui qui m'avait fait sergent dans le regiment
de Piemont; j'ai dit tout haut que c'etait un prisonnier, ami de
M. le duc de Beaufort. On s'est emeute, on a arrete les chevaux,
on a culbute l'escorte. Pendant ce temps-la j'ai ouvert la
portiere, M. de Rochefort a saute a terre et s'est perdu dans la
foule. Malheureusement en ce moment-la une patrouille passait,
elle s'est reunie aux gardes et nous a charges. J'ai battu en
retraite du cote de la rue Tiquetonne, j'etais suivi de pres, je
me suis refugie dans la maison a cote de celle-ci; on l'a cernee,
fouillee, mais inutilement; j'avais trouve au cinquieme une
personne compatissante qui m'a fait cacher sous deux matelas. Je
suis reste dans ma cachette, ou a peu pres, jusqu'au jour, et,
pensant qu'au soir on allait peut-etre recommencer les
perquisitions, je me suis aventure sur les gouttieres, cherchant
une entree d'abord, puis ensuite une sortie dans une maison
quelconque, mais qui ne fut point gardee. Voila mon histoire, et
sur l'honneur, monsieur, je serais desespere qu'elle vous fut
desagreable.

-- Non pas, dit d'Artagnan, au contraire, et je suis, ma foi, bien
aise que Rochefort soit en liberte; mais sais-tu bien une chose:
c'est que si tu tombes dans les mains des gens du roi, tu seras
pendu sans misericorde?

-- Pardieu, si je le sais! dit Planchet; c'est bien ce qui me
tourmente meme, et voila pourquoi je suis si content de vous avoir
retrouve; car si vous voulez me cacher, personne ne le peut mieux
que vous.

-- Oui, dit d'Artagnan, je ne demande pas mieux, quoique je ne
risque ni plus ni moins que mon grade, s'il etait reconnu que j'ai
donne asile a un rebelle.

-- Ah! monsieur, vous savez bien que moi je risquerais ma vie pour
vous.

-- Tu pourrais meme ajouter que tu l'as risquee, Planchet. Je
n'oublie que les choses que je dois oublier, et quant a celle-ci,
je veux m'en souvenir. Assieds-toi donc la, mange tranquille, car
je m'apercois que tu regardes les restes de mon souper avec un
regard des plus expressifs.

-- Oui, monsieur, car le buffet de la voisine etait fort mal garni
en choses succulentes, et je n'ai mange depuis hier midi qu'une
tartine de pain et de confitures. Quoique je ne meprise pas les
douceurs quand elles viennent en leur lieu et place, j'ai trouve
le souper un peu bien leger.

-- Pauvre garcon! dit d'Artagnan; eh bien! voyons, remets-toi!
-- Ah! monsieur, vous me sauvez deux fois la vie, dit Planchet.

Et il s'assit a la table, ou il commenca a devorer comme aux beaux
jours de la rue des Fossoyeurs.

D'Artagnan continuait de se promener de long en large; il
cherchait dans son esprit tout le parti qu'il pouvait tirer de
Planchet dans les circonstances ou il se trouvait. Pendant ce
temps, Planchet travaillait de son mieux a reparer les heures
perdues.

Enfin il poussa ce soupir de satisfaction de l'homme affame, qui
indique qu'apres avoir pris un premier et solide acompte il va
faire une petite halte.

-- Voyons, dit d'Artagnan, qui pensa que le moment etait venu de
commencer l'interrogatoire, procedons par ordre; sais-tu ou est
Athos?

-- Non, monsieur, repondit Planchet.

-- Diable! Sais-tu ou est Porthos?

-- Pas davantage.

-- Diable, diable!

-- Et Aramis?

-- Non plus.

-- Diable, diable, diable!

-- Mais, dit Planchet de son air narquois, je sais ou est Bazin.?

-- Comment! tu sais ou est Bazin?

-- Oui, monsieur.

-- Et ou est-il?

-- A Notre-Dame.

-- Et que fait-il a Notre-Dame?

-- Il est bedeau.

-- Bazin bedeau a Notre-Dame! Tu en es sur?

-- Parfaitement sur; je l'ai vu, je lui ai parle.

-- Il doit savoir ou est son maitre.

-- Sans aucun doute.
D'Artagnan reflechit, puis il prit son manteau et son epee et
s'appreta a sortir.

-- Monsieur, dit Planchet d'un air lamentable, m'abandonnez-vous
ainsi? songez que je n'ai d'espoir qu'en vous!

-- Mais on ne viendra pas te chercher ici, dit d'Artagnan.

-- Enfin, si on y venait, dit le prudent Planchet, songez que pour
les gens de la maison, qui ne m'ont pas vu entrer, je suis un
voleur.

-- C'est juste, dit d'Artagnan; voyons, parles-tu un patois
quelconque?

-- Je parle mieux que cela, monsieur, dit Planchet, je parle une
langue; je parle le flamand.

-- Et ou diable l'as-tu appris?

-- En Artois, ou j'ai fait la guerre deux ans. Ecoutez _Goeden
morgen, mynheer! ith ben begeeray te weeten the gesond bects
omstand._

-- Ce qui veut dire?

-- Bonjour, monsieur! je m'empresse de m'informer de l'etat de
votre sante.

-- Il appelle cela une langue! Mais, n'importe, dit d'Artagnan,
cela tombe a merveille.

D'Artagnan alla a la porte, appela un garcon et lui ordonna de
dire a la belle Madeleine de monter.

-- Que faites-vous, monsieur, dit Planchet, vous allez confier
notre secret a une femme!

-- Sois tranquille, celle-la ne soufflera pas le mot.

En ce moment l'hotesse entra. Elle accourait l'air riant,
s'attendant a trouver d'Artagnan seul; mais, en apercevant
Planchet, elle recula d'un air etonne.

-- Ma chere hotesse, dit d'Artagnan, je vous presente monsieur
votre frere qui arrive de Flandre, et que je prends pour quelques
jours a mon service.

-- Mon frere! dit l'hotesse de plus en plus etonnee.

-- Souhaitez donc le bonjour a votre soeur, _master Peter._

-- _Vilkom, zuster!_ dit Planchet.
-- _Goeden day, broer!_ repondit l'hotesse etonnee.

-- Voici la chose, dit d'Artagnan: Monsieur est votre frere, que
vous ne connaissez pas peut-etre, mais que je connais, moi; il est
arrive d'Amsterdam; vous l'habillez pendant mon absence; a mon
retour, c'est-a-dire dans une heure, vous me le presentez, et, sur
votre recommandation, quoiqu'il ne dise pas un mot de francais,
comme je n'ai rien a vous refuser, je le prends a mon service,
vous entendez?

-- C'est-a-dire que je devine ce que vous desirez, et c'est tout
ce qu'il me faut, dit Madeleine.

-- Vous etes une femme precieuse, ma belle hotesse, et je m'en
rapporte a vous.

Sur quoi, ayant fait un signe d'intelligence a Planchet,
d'Artagnan sortit pour se rendre a Notre-Dame.


VIII. Des influences differentes que peut avoir une demi-pistole
sur un bedeau et sur un enfant de choeur

D'Artagnan prit le Pont-Neuf en se felicitant d'avoir retrouve
Planchet; car tout en ayant l'air de rendre un service au digne
garcon, c'etait dans la realite d'Artagnan qui en recevait un de
Planchet. Rien ne pouvait en effet lui etre plus agreable en ce
moment qu'un laquais brave et intelligent. Il est vrai que
Planchet, selon toute probabilite, ne devait pas rester longtemps
a son service; mais, en reprenant sa position sociale rue des
Lombards, Planchet demeurait l'oblige de d'Artagnan, qui lui
avait, en le cachant chez lui, sauve la vie ou a peu pres, et
d'Artagnan n'etait pas fache d'avoir des relations dans la
bourgeoisie au moment ou celle-ci s'appretait a faire la guerre a
la cour. C'etait une intelligence dans le camp ennemi, et, pour un
homme aussi fin que l'etait d'Artagnan, les plus petites choses
pouvaient mener aux grandes.

C'etait donc dans cette disposition d'esprit, assez satisfait du
hasard et de lui-meme, que d'Artagnan atteignit Notre-Dame. Il
monta le perron, entra dans l'eglise, et, s'adressant a un
sacristain qui balayait une chapelle, il lui demanda s'il ne
connaissait pas M. Bazin.

-- M. Bazin le bedeau? dit le sacristain.

-- Lui-meme.

-- Le voila qui sert la messe la-bas, a la chapelle de la Vierge.

D'Artagnan tressaillit de joie, il lui semblait que, quoi que lui
en eut dit Planchet, il ne trouverait jamais Bazin; mais
maintenant qu'il tenait un bout du fil, il repondait bien
d'arriver a l'autre bout.

Il alla s'agenouiller en face de la chapelle pour ne pas perdre
son homme de vue. C'etait heureusement une messe basse et qui
devait finir promptement. D'Artagnan, qui avait oublie ses prieres
et qui avait neglige de prendre un livre de messe, utilisa ses
loisirs en examinant Bazin.

Bazin portait son costume, on peut le dire, avec autant de majeste
que de beatitude. On comprenait qu'il etait arrive, ou peu s'en
fallait, a l'apogee de ses ambitions, et que la baleine garnie
d'argent qu'il tenait a la main lui paraissait aussi honorable que
le baton de commandement que Conde jeta ou ne jeta pas dans les
lignes ennemies a la bataille de Fribourg. Son physique avait subi
un changement, si on peut le dire, parfaitement analogue au
costume. Tout son corps s'etait arrondi et comme chanoinise. Quant
a sa figure, les parties saillantes semblaient s'en etre effacees.
Il avait toujours son nez, mais les joues, en s'arrondissant, en
avaient attire a elles chacune une partie; le menton fuyait sous
la gorge; chose qui etait non pas de la graisse, mais de la
bouffissure, laquelle avait enferme ses yeux; quant au front, des
cheveux tailles carrement et saintement le couvraient jusqu'a
trois lignes des sourcils. Hatons-nous de dire que le front de
Bazin n'avait toujours eu, meme au temps de sa plus grande
decouverte, qu'un pouce et demi de hauteur.

Le desservant achevait la messe en meme temps que d'Artagnan son
examen; il prononca les paroles sacramentelles et se retira en
donnant, au grand etonnement de d'Artagnan, sa benediction, que
chacun recevait a genoux. Mais l'etonnement de d'Artagnan cessa
lorsque dans l'officiant il eut reconnu le coadjuteur lui-meme,
c'est-a-dire le fameux Jean-Francois de Gondy, qui, a cette
epoque, pressentant le role qu'il allait jouer, commencait a force
d'aumones a se faire tres populaire. C'etait dans le but
d'augmenter cette popularite qu'il disait de temps en temps une de
ces messes matinales auxquelles le peuple seul a l'habitude
d'assister.

D'Artagnan se mit a genoux comme les autres, recut sa part de
benediction, fit le signe de la croix; mais au moment ou Bazin
passait a son tour les yeux leves au ciel, et marchant humblement
le dernier, d'Artagnan l'accrocha par le bas de sa robe. Bazin
baissa les yeux et fit un bond en arriere comme s'il eut apercu un
serpent.

-- Monsieur d'Artagnan! s'ecria-t-il; _vade retro, Satanas!..._

-- Eh bien, mon cher Bazin, dit l'officier en riant, voila comment
vous recevez un ancien ami!

-- Monsieur, repondit Bazin, les vrais amis du chretien sont ceux
qui l'aident a faire son salut, et non ceux qui l'en detournent.

-- Je ne vous comprends pas, Bazin, dit d'Artagnan, et je ne vois
pas en quoi je puis etre une pierre d'achoppement a votre salut.

-- Vous oubliez, monsieur, repondit Bazin, que vous avez failli
detruire a jamais celui de mon pauvre maitre, et qu'il n'a pas
tenu a vous qu'il ne se damnat en restant mousquetaire, quand sa
vocation l'entrainait si ardemment vers Eglise.

-- Mon cher Bazin, reprit d'Artagnan, vous devez voir, par le lieu
ou vous me rencontrez, que je suis fort change en toutes choses:
l'age amene la raison; et, comme je ne doute pas que votre maitre
ne soit en train de faire son salut, je viens m'informer de vous
ou il est, pour qu'il m'aide par ses conseils a faire le mien.

-- Dites plutot pour le ramener avec vous vers le monde.
Heureusement, ajouta Bazin, que j'ignore ou il est, car, comme
nous sommes dans un saint lieu, je n'oserais pas mentir.

-- Comment! s'ecria d'Artagnan au comble du desappointement, vous
ignorez ou est Aramis?

-- D'abord, dit Bazin, Aramis etait son nom de perdition, dans
Aramis on trouve Simara, qui est un nom de demon, et, par bonheur
pour lui, il a quitte a tout jamais ce nom.

-- Aussi, dit d'Artagnan decide a etre patient jusqu'au bout,
n'est-ce point Aramis que je cherchais, mais l'abbe d'Herblay.
Voyons, mon cher Bazin, dites-moi ou il est.

-- N'avez-vous pas entendu, monsieur d'Artagnan, que je vous ai
repondu que je l'ignorais?

-- Oui, sans doute; mais a ceci je vous reponds, moi, que c'est
impossible.

-- C'est pourtant la verite, monsieur, la verite pure, la verite
du bon Dieu.

D'Artagnan vit bien qu'il ne tirerait rien de Bazin; il etait
evident que Bazin mentait, mais il mentait avec tant d'ardeur et
de fermete, qu'on pouvait deviner facilement qu'il ne reviendrait
pas sur son mensonge.

-- C'est bien, Bazin! dit d'Artagnan; puisque vous ignorez ou
demeure votre maitre, n'en parlons plus, quittons-nous bons amis,
et prenez cette demi-pistole pour boire a ma sante.

-- Je ne bois pas, monsieur, dit Bazin en repoussant
majestueusement la main de l'officier, c'est bon pour des laiques.

-- Incorruptible! murmura d'Artagnan. En verite, je joue de
malheur.

Et comme d'Artagnan, distrait par ses reflexions, avait lache la
robe de Bazin, Bazin profita de la liberte pour battre vivement en
retraite vers la sacristie, dans laquelle il ne se crut encore en
surete qu'apres avoir ferme la porte derriere lui.

D'Artagnan restait immobile, pensif et les yeux fixes sur la porte
qui avait mis une barriere entre lui et Bazin, lorsqu'il sentit
qu'on lui touchait legerement l'epaule du bout du doigt.

Il se retourna et allait pousser une exclamation de surprise,
lorsque celui qui l'avait touche du bout du doigt ramena ce doigt
sur ses levres en signe de silence.

-- Vous ici, mon cher Rochefort! dit-il a demi-voix.

-- Chut! dit Rochefort. Saviez-vous que j'etais libre!

-- Je l'ai su de premiere main.

-- Et par qui?

-- Par Planchet.

-- Comment, par Planchet?

-- Sans doute! C'est lui qui vous a sauve.

-- Planchet!... En effet, j'avais cru le reconnaitre. Voila ce qui
prouve, mon cher, qu'un bienfait n'est jamais perdu.

-- Et que venez-vous faire ici?

-- Je viens remercier Dieu de mon heureuse delivrance, dit
Rochefort.

-- Et puis quoi encore? car je presume que ce n'est pas tout.

-- Et puis prendre les ordres du coadjuteur, pour voir si nous ne
pourrons pas quelque peu faire enrager Mazarin.

-- Mauvaise tete! vous allez vous faire fourrer encore a la
Bastille.

-- Oh! quant a cela, j'y veillerai, je vous en reponds! c'est si
bon, le grand air! Aussi, continua Rochefort en respirant a pleine
poitrine, je vais aller me promener a la campagne, faire un tour
en province.

-- Tiens! dit d'Artagnan, et moi aussi!

-- Et sans indiscretion, peut-on vous demander ou vous allez?

-- A la recherche de mes amis.

-- De quels amis?
-- De ceux dont vous me demandiez des nouvelles hier.

-- D'Athos, de Porthos et d'Aramis? Vous les cherchez?

-- Oui.

-- D'honneur?

-- Qu'y a-t-il donc la d'etonnant?

-- Rien. C'est drole. Et de la part de qui les cherchez-vous?

-- Vous ne vous en doutez pas.

-- Si fait.

-- Malheureusement je ne sais ou ils sont.

-- Et vous n'avez aucun moyen d'avoir de leurs nouvelles? Attendez
huit jours, et je vous en donnerai, moi.

-- Huit jours, c'est trop; il faut qu'avant trois jours je les aie
trouves.

-- Trois jours, c'est court, dit Rochefort, et la France est
grande.

-- N'importe, vous connaissez le mot _il faut;_ avec ce mot-la on
fait bien des choses.

-- Et quand vous mettez-vous a leur recherche?

-- J'y suis.

-- Bonne chance!

-- Et vous, bon voyage!

-- Peut-etre nous rencontrerons-nous par les chemins.

-- Ce n'est pas probable.

-- Qui sait! le hasard est si capricieux.

-- Adieu.

-- Au revoir. A propos, si le Mazarin vous parle de moi, dites-lui
que je vous ai charge de lui faire savoir qu'il verrait avant peu
si je suis, comme il le dit, trop vieux pour l'action.

Et Rochefort s'eloigna avec un de ces sourires diaboliques qui
autrefois avaient si souvent fait frissonner d'Artagnan; mais
d'Artagnan le regarda cette fois sans angoisse, et souriant a son
tour avec une expression de melancolie que ce souvenir seul peut-
etre pouvait donner a son visage:

-- Va, demon, dit-il, et fais ce que tu voudras, peu m'importe: il
n'y a pas une seconde Constance! au monde!

En se retournant, d'Artagnan vit Bazin qui, apres avoir depose ses
habits ecclesiastiques, causait avec le sacristain a qui lui,
d'Artagnan, avait parle en entrant dans l'eglise. Bazin paraissait
fort anime et faisait avec ses gros petits bras courts force
gestes. D'Artagnan comprit que, selon toute probabilite, il lui
recommandait la plus grande discretion a son egard.

D'Artagnan profita de la preoccupation des deux hommes Eglise pour
se glisser hors de la cathedrale et aller s'embusquer au coin de
la rue des Canettes. Bazin ne pouvait, du point ou etait cache
d'Artagnan, sortir sans qu'on le vit.

Cinq minutes apres, d'Artagnan etant a son poste, Bazin apparut
sur le parvis; il regarda de tous cotes pour s'assurer s'il
n'etait pas observe; mais il n'avait garde d'apercevoir notre
officier, dont la tete seule passait a l'angle d'une maison a
cinquante pas de la. Tranquillise par les apparences, il se
hasarda dans la rue Notre-Dame. D'Artagnan s'elanca de sa cachette
et arriva a temps pour lui voir tourner la rue de la Juiverie et
entrer, rue de la Calandre, dans une maison d'honnete apparence.
Aussi notre officier ne douta point que ce ne fut dans cette
maison que logeait le digne bedeau.

D'Artagnan n'avait garde d'aller s'informer a cette maison; le
concierge, s'il y en avait un, devait deja etre prevenu; et s'il
n'y en avait point, a qui s'adresserait-il?

Il entra dans un petit cabaret qui faisait le coin de la rue
Saint-Eloi et de la rue de la Calandre, et demanda une mesure
d'hypocras. Cette boisson demandait une bonne demi-heure de
preparation; d'Artagnan avait tout le temps d'epier Bazin sans
eveiller aucun soupcon.

Il avisa dans l'etablissement un petit drole de douze a quinze ans
a l'air eveille, qu'il crut reconnaitre pour l'avoir vu vingt
minutes auparavant sous l'habit d'enfant de choeur. Il
l'interrogea, et comme l'apprenti sous-diacre n'avait aucun
interet a dissimuler, d'Artagnan apprit de lui qu'il exercait de
six a neuf heures du matin la profession d'enfant de choeur et de
neuf heures a minuit celle de garcon de cabaret.

Pendant qu'il causait avec l'enfant, on amena un cheval a la porte
de la maison de Bazin. Le cheval etait tout selle et bride. Un
instant apres, Bazin descendit.

-- Tiens! dit l'enfant, voila notre bedeau qui va se mettre en
route.

-- Et ou va-t-il comme cela? demanda d'Artagnan.
-- Dame, je n'en sais rien.

-- Une demi-pistole, dit d'Artagnan, si tu peux le savoir.

-- Pour moi! dit l'enfant dont les yeux etincelerent de joie, si
je puis savoir ou va Bazin! ce n'est pas difficile. Vous ne vous
moquez pas de moi?

-- Non, foi d'officier, tiens, voila la demi-pistole.

Et il lui montra la piece corruptrice, mais sans cependant la lui
donner.

-- Je vais lui demander.

-- C'est justement le moyen de ne rien savoir, dit d'Artagnan;
attends qu'il soit parti, et puis apres, dame! questionne,
interroge, informe-toi. Cela te regarde, la demi-pistole est la.
Et il la remit dans sa poche.

-- Je comprends, dit l'enfant avec ce sourire narquois qui
n'appartient qu'au gamin de Paris; eh bien! on attendra.

On n'eut pas a attendre longtemps. Cinq minutes apres, Bazin
partit au petit trot, activant le pas de son cheval a coups de
parapluie.

Bazin avait toujours eu l'habitude de porter un parapluie en guise
de cravache.

A peine eut-il tourne le coin de la rue de la Juiverie, que
l'enfant s'elanca comme un limier sur sa trace.

D'Artagnan reprit sa place a la table ou il s'etait assis en
entrant, parfaitement sur qu'avant dix minutes il saurait ce qu'il
voulait savoir.

En effet, avant que ce temps fut ecoule, l'enfant rentrait.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, dit le petit garcon, on sait la chose.

-- Et ou est-il alle?

-- La demi-pistole est toujours pour moi?

-- Sans doute! reponds.

-- Je demande a la voir. Pretez-la-moi, que je voie si elle n'est
pas fausse.

-- La voila.
-- Dites donc, bourgeois, dit l'enfant, monsieur demande de la
monnaie.

Le bourgeois etait a son comptoir, il donna la monnaie et prit la
demi-pistole.

L'enfant mit la monnaie dans sa poche.

-- Et maintenant, ou est-il alle? dit d'Artagnan, qui l'avait
regarde faire son petit manege en riant.

-- Il est alle a Noisy.

-- Comment sais-tu cela?

-- Ah! pardie! il n'a pas fallu etre bien malin. J'avais reconnu
le cheval pour etre celui du boucher qui le loue de temps en temps
a M. Bazin. Or, j'ai pense que le boucher ne louait pas son cheval
comme cela sans demander ou on le conduisait, quoique je ne croie
pas M. Bazin capable de surmener un cheval.

-- Et il t'a repondu que M. Bazin...

-- Allait a Noisy. D'ailleurs il parait que c'est son habitude, il
y va deux ou trois fois par semaine.

-- Et connais-tu Noisy?

-- Je crois bien, j'y ai ma nourrice.

-- Y a-t-il un couvent a Noisy?

-- Et un fier, un couvent de jesuites.

-- Bon, fit d'Artagnan, plus de doute!

-- Alors, vous etes content?

-- Oui. Comment t'appelle-t-on?

-- Friquet.

D'Artagnan prit ses tablettes et ecrivit le nom de l'enfant et
l'adresse du cabaret.

-- Dites donc, monsieur l'officier, dit l'enfant, est-ce qu'il y a
encore d'autres demi-pistoles a gagner?

-- Peut-etre, dit d'Artagnan.

Et comme il avait appris ce qu'il voulait savoir, il paya la
mesure d'hypocras, qu'il n'avait point bue, et reprit vivement le
chemin de la rue Tiquetonne.
IX. Comment d'Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s'apercut
qu'il etait en croupe derriere Planchet

En rentrant, d'Artagnan vit un homme assis au coin du feu: c'etait
Planchet, mais Planchet si bien metamorphose, grace aux vieilles
hardes qu'en fuyant le mari avait laissees, que lui-meme avait
peine a le reconnaitre. Madeleine le lui presenta a la vue de tous
les garcons. Planchet adressa a l'officier une belle phrase
flamande, l'officier lui repondit par quelques paroles qui
n'etaient d'aucune langue, et le marche fut conclu. Le frere de
Madeleine entrait au service de d'Artagnan.

Le plan de d'Artagnan etait parfaitement arrete: il ne voulait pas
arriver de jour a Noisy, de peur d'etre reconnu. Il avait donc du
temps devant lui, Noisy n'etant situe qu'a trois ou quatre lieues
de Paris, sur la route de Meaux.

Il commenca par dejeuner substantiellement, ce qui peut etre un
mauvais debut quand on veut agir de la tete, mais ce qui est une
excellente precaution lorsqu'on veut agir de son corps; puis il
changea d'habit, craignant que sa casaque de lieutenant de
mousquetaires n'inspirat de la defiance; puis il prit la plus
forte et la plus solide de ses trois epees, qu'il ne prenait
qu'aux grands jours; puis, vers les deux heures, il fit seller les
deux chevaux, et, suivi de Planchet, il sortit par la barriere de
la Villette. On faisait toujours, dans la maison voisine de
l'hotel de _La Chevrette_, les perquisitions les plus actives pour
retrouver Planchet.

A une lieue et demie de Paris, d'Artagnan, voyant que dans son
impatience il etait encore parti trop tot, s'arreta pour faire
souffler les chevaux; l'auberge etait pleine de gens d'assez
mauvaise mine qui avaient l'air d'etre sur le point de tenter
quelque expedition nocturne. Un homme enveloppe d'un manteau parut
a la porte; mais voyant un etranger, il fit un signe de la main et
deux buveurs sortirent pour s'entretenir avec lui.

Quant a d'Artagnan, il s'approcha de la maitresse de la maison
insoucieusement, vanta son vin, qui etait d'un horrible cru de
Montreuil, lui fit quelques questions sur Noisy, et apprit qu'il
n'y avait dans le village que deux maisons de grande apparence:
l'une qui appartenait a monseigneur l'archeveque de Paris, et dans
laquelle se trouvait en ce moment sa niece, madame la duchesse de
Longueville; l'autre qui etait un couvent de jesuites, et qui,
selon l'habitude, etait la propriete de ces dignes peres; il n'y
avait pas a se tromper.

A quatre heures, d'Artagnan se remit en route, marchant au pas,
car il ne voulait arriver qu'a nuit close. Or, quand on marche au
pas a cheval, par une journee d'hiver, par un temps gris, au
milieu d'un paysage sans accident, on n'a guere rien de mieux a
faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un lievre dans son
gite: a songer; d'Artagnan songeait donc, et Planchet aussi.
Seulement, comme on va le voir, leurs reveries etaient
differentes.

Un mot de l'hotesse avait imprime une direction particuliere aux
pensees de d'Artagnan; ce mot, c'etait le nom de madame de
Longueville.

En effet, madame de Longueville avait tout ce qu'il fallait pour
faire songer: c'etait une des plus grandes dames du royaume,
c'etait une des plus belles femmes de la cour. Mariee au vieux duc
de Longueville qu'elle n'aimait pas, elle avait d'abord passe pour
etre la maitresse de Coligny, qui s'etait fait tuer pour elle par
le duc de Guise, dans un duel sur la place Royale; puis on avait
parle d'une amitie un peu trop tendre qu'elle aurait eue pour le
prince de Conde, son frere, et qui aurait scandalise les ames
timorees de la cour; puis enfin, disait-on encore, une haine
veritable et profonde avait succede a cette amitie, et la duchesse
de Longueville, en ce moment, avait, disait-on toujours, une
liaison politique avec le prince de Marcillac, fils aine du vieux
duc de La Rochefoucauld, dont elle etait en train de faire un
ennemi a M. le duc de Conde, son frere.

D'Artagnan pensait a toutes ces choses-la. Il pensait que
lorsqu'il etait au Louvre il avait vu souvent passer devant lui,
radieuse et eblouissante, la belle madame de Longueville. Il
pensait a Aramis, qui, sans etre plus que lui, avait ete autrefois
l'amant de madame de Chevreuse, qui etait a l'autre cour ce que
madame de Longueville etait a celle-ci. Et il se demandait
pourquoi il y a dans le monde des gens qui arrivent a tout ce
qu'ils desirent, ceux-ci comme ambition, ceux-la comme amour,
tandis qu'il y en a d'autres qui restent, soit hasard, soit
mauvaise fortune, soit empechement naturel que la nature a mis en
eux, a moitie chemin de toutes leurs esperances.

Il etait force de s'avouer que malgre tout son esprit, malgre
toute son adresse, il etait et resterait probablement de ces
derniers, lorsque Planchet s'approcha de lui et lui dit:

-- Je parie, monsieur, que vous pensez a la meme chose que moi.

-- J'en doute, Planchet, dit en souriant d'Artagnan; mais a quoi
penses-tu?

-- Je pense, monsieur, a ces gens de mauvaise mine qui buvaient
dans l'auberge ou nous nous sommes arretes.

-- Toujours prudent, Planchet.

-- Monsieur, c'est de l'instinct.

-- Eh bien! voyons, que te dit ton instinct en pareille
circonstance?
-- Monsieur, mon instinct me disait que ces gens-la etaient
rassembles dans cette auberge pour un mauvais dessein, et je
reflechissais a ce que mon instinct me disait dans le coin le plus
obscur de l'ecurie, lorsqu'un homme enveloppe d'un manteau entra
dans cette meme ecurie suivi de deux autres hommes.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan, le recit de Planchet correspondant avec
ses precedentes observations. Eh bien?

-- L'un de ces hommes disait:

"-- Il doit bien certainement etre a Noisy ou y venir ce soir, car
j'ai reconnu son domestique.

"-- Tu es sur? a dit l'homme au manteau.

-- Oui, mon prince.

-- Mon prince, interrompit d'Artagnan.

-- Oui, mon prince. Mais ecoutez donc.

"-- S'il y est, voyons decidement, que faut-il en faire? a dit
l'autre buveur.

"-- Ce qu'il faut en faire? a dit le prince.

"-- Oui. Il n'est pas homme a se laisser prendre comme cela, il
jouera de l'epee.

"-- Eh bien, il faudra faire comme lui, et cependant tachez de
l'avoir vivant. Avez-vous des cordes pour le lier, et un baillon
pour lui mettre sur la bouche?

"-- Nous avons tout cela.

"-- Faites attention qu'il sera, selon toute probabilite, deguise
en cavalier.

"-- Oh! oui, oui, Monseigneur, soyez tranquille.

"-- D'ailleurs, je serai la, et je vous guiderai.

"-- Vous repondez que la justice...

"-- Je reponds de tout, dit le prince."

"-- C'est bon, nous ferons de notre mieux."

Et sur ce, ils sont sortis de l'ecurie.

-- Eh bien, dit d'Artagnan, en quoi cela nous regarde-t-il? C'est
quelqu'une de ces entreprises comme on en fait tous les jours.
-- Etes-vous sur qu'elle n'est point dirigee contre nous?

-- Contre nous! et pourquoi?

-- Dame! repassez leurs paroles: "J'ai reconnu son domestique", a
dit l'un, ce qui pourrait bien se rapporter a moi.

-- Apres?

"Il doit etre a Noisy ou y venir ce soir", a dit l'autre, ce qui
pourrait bien se rapporter a vous.

-- Ensuite?

-- Ensuite le prince a dit: "Faites attention qu'il sera, selon
toute probabilite, deguise en cavalier", ce qui me parait ne pas
laisser de doute, puisque vous etes en cavalier et non en officier
de mousquetaires; eh bien! que dites-vous de cela?

-- Helas! mon cher Planchet! dit d'Artagnan en poussant un soupir,
j'en dis que je n'en suis malheureusement plus au temps ou les
princes me voulaient faire assassiner. Ah! celui-la, c'etait le
bon temps. Sois donc tranquille, ces gens-la n'en veulent point a
nous.

-- Monsieur est sur?

-- J'en reponds.

-- C'est bien, alors; n'en parlons plus.

Et Planchet reprit sa place a la suite de d'Artagnan, avec cette
sublime confiance qu'il avait toujours eue pour son maitre, et que
quinze ans de separation n'avaient point alteree.

On fit ainsi une lieue a peu pres.

Au bout de cette lieue, Planchet se rapprocha de d'Artagnan.

-- Monsieur, dit-il.

-- Eh bien? fit celui-ci.

-- Tenez, monsieur, regardez de ce cote, dit Planchet, ne vous
semble-t-il pas au milieu de la nuit voir passer comme des ombres?
Ecoutez, il me semble qu'on entend des pas de chevaux.

-- Impossible, dit d'Artagnan, la terre est detrempee par les
pluies; cependant, comme tu me le dis, il me semble voir quelque
chose.

Et il s'arreta pour regarder et ecouter.

-- Si l'on n'entend point les pas des chevaux, on entend leur
hennissement au moins; tenez.

Et en effet le hennissement d'un cheval vint, en traversant
l'espace et l'obscurite, frapper l'oreille de d'Artagnan.

-- Ce sont nos hommes qui sont en campagne, dit-il, mais cela ne
nous regarde pas, continuons notre chemin.

Et ils se remirent en route.

Une demi-heure apres ils atteignaient les premieres maisons de
Noisy, il pouvait etre huit heures et demie a neuf heures du soir.

Selon les habitudes villageoises, tout le monde etait couche, et
pas une lumiere ne brillait dans le village.

D'Artagnan et Planchet continuerent leur route.

A droite et a gauche de leur chemin se decoupait sur le gris
sombre du ciel la dentelure plus sombre encore des toits des
maisons; de temps en temps un chien eveille aboyait derriere une
porte, ou un chat effraye quittait precipitamment le milieu du
pave pour se refugier dans un tas de fagots, ou l'on voyait
briller comme des escarboucles ses yeux effares. C'etaient les
seuls etres vivants qui semblaient habiter ce village.

Vers le milieu du bourg a peu pres, dominant la place principale,
s'elevait une masse sombre, isolee entre deux ruelles, et sur la
facade de laquelle d'enormes tilleuls etendaient leurs bras
decharnes. D'Artagnan examina avec attention la batisse.

-- Ceci, dit-il a Planchet, ce doit etre le chateau de
l'archeveque, la demeure de la belle madame de Longueville. Mais
le couvent, ou est-il?

-- Le couvent, dit Planchet, il est au bout du village, je le
connais.

-- Eh bien, dit d'Artagnan, un temps de galop jusque-la, Planchet,
tandis que je vais resserrer la sangle de mon cheval, et reviens
me dire s'il y a quelque fenetre eclairee chez les jesuites.

Planchet obeit et s'eloigna dans l'obscurite, tandis que
d'Artagnan, mettant pied a terre, rajustait, comme il l'avait dit,
la sangle de sa monture.

Au bout de cinq minutes, Planchet revint.

-- Monsieur, dit-il, il y a une seule fenetre eclairee sur la face
qui donne vers les champs.

-- Hum! dit d'Artagnan; si j'etais frondeur, je frapperais ici et
serais sur d'avoir un bon gite; si j'etais moine, je frapperais
la-bas et serais sur d'avoir un bon souper; tandis qu'au
contraire, il est bien possible qu'entre le chateau et le couvent
nous couchions sur la dure, mourant de soif et de faim.

-- Oui, ajouta Planchet, comme le fameux ane de Buridan. En
attendant, voulez-vous que je frappe?

-- Chut! dit d'Artagnan; la seule fenetre qui etait eclairee vient
de s'eteindre.

-- Entendez-vous, monsieur? dit Planchet.

-- En effet, quel est ce bruit? C'etait comme la rumeur d'un
ouragan qui s'approchait; au meme instant deux troupes de
cavaliers, chacune d'une dizaine d'hommes, deboucherent par
chacune des deux ruelles qui longeaient la maison, et fermant
toute issue envelopperent d'Artagnan et Planchet.

-- Ouais! dit d'Artagnan en tirant son epee et en s'abritant
derriere son cheval, tandis que Planchet executait la meme
manoeuvre, aurais-tu pense juste, et serait-ce a nous qu'on en
veut reellement?

-- Le voila, nous le tenons! dirent les cavaliers en s'elancant
sur d'Artagnan, l'epee nue.

-- Ne le manquez pas, dit une voix haute.

-- Non, Monseigneur, soyez tranquille.

D'Artagnan crut que le moment etait venu pour lui de se meler a la
conversation.

-- Hola, messieurs! dit-il avec son accent gascon, que voulez-
vous, que demandez-vous?

-- Tu vas le savoir! hurlerent en choeur les cavaliers.

-- Arretez, arretez! cria celui qu'ils avaient appele Monseigneur;
arretez, sur votre tete, ce n'est pas sa voix.

-- Ah ca! messieurs, dit d'Artagnan, est-ce qu'on est enrage, par
hasard, a Noisy? Seulement, prenez-y garde, car je vous previens
que le premier qui s'approche a la longueur de mon epee, et mon
epee est longue, je l'eventre.

Le chef s'approcha.

-- Que faites-vous la? dit-il d'une voix hautaine et comme
habituee au commandement.

-- Et vous-meme? dit d'Artagnan.

-- Soyez poli, ou l'on vous etrillera de bonne sorte; car, bien
qu'on ne veuille pas se nommer, on desire etre respecte selon son
rang.

-- Vous ne voulez pas vous nommer parce que vous dirigez un guet-
apens, dit d'Artagnan; mais moi qui voyage tranquillement avec mon
laquais, je n'ai pas les memes raisons de vous taire mon nom.

-- Assez, assez! comment vous appelez-vous?

-- Je vous dis mon nom afin que vous sachiez ou me retrouver,
monsieur, Monseigneur ou mon prince, comme il vous plaira qu'on
vous appelle, dit notre Gascon, qui ne voulait pas avoir l'air de
ceder a une menace, connaissez-vous M. d'Artagnan?

-- Lieutenant aux mousquetaires du roi? dit la voix.

-- C'est cela meme.

-- Oui, sans doute.

-- Eh bien! continua le Gascon, vous devez avoir entendu dire que
c'est un poignet solide et une fine lame?

-- Vous etes monsieur d'Artagnan?

-- Je le suis.

-- Alors, vous venez ici pour _le_ defendre?

-- _Le_?... qui _le_?...

-- Celui que nous cherchons.

-- Il parait, continua d'Artagnan, qu'en croyant venir a Noisy,
j'ai aborde, sans m'en douter, dans le royaume des enigmes.

-- Voyons, repondez! dit la meme voix hautaine; l'attendez-vous
sous ces fenetres? Veniez-vous a Noisy pour le defendre?

-- Je n'attends personne, dit d'Artagnan, qui commencait a
s'impatienter, je ne compte defendre personne que moi; mais, ce
moi, je le defendrai vigoureusement, je vous en previens.

-- C'est bien, dit la voix, partez d'ici et quittez-nous la place!

-- Partir d'ici! dit d'Artagnan, que cet ordre contrariait dans
ses projets, ce n'est pas facile, attendu que je tombe de
lassitude et mon cheval aussi; a moins cependant que vous ne soyez
dispose a m'offrir a souper et a coucher aux environs.

-- Maraud!

-- Eh! monsieur! dit d'Artagnan, menagez vos paroles, je vous en
prie, car si vous en disiez encore une seconde comme celle-ci,
fussiez-vous marquis, duc, prince ou roi, je vous la ferais
rentrer dans le ventre, entendez-vous?

-- Allons, allons, dit le chef, il n'y a pas a s'y tromper, c'est
bien un Gascon qui parle, et par consequent ce n'est pas celui que
nous cherchons. Notre coup est manque pour ce soir, retirons-nous.
Nous nous retrouverons, maitre d'Artagnan, continua le chef en
haussant la voix.

-- Oui, mais jamais avec les memes avantages, dit le Gascon en
raillant, car, lorsque vous me retrouverez, peut-etre serez-vous
seul et fera-t-il jour.

-- C'est bon, c'est bon! dit la voix; en route, messieurs! Et la
troupe, murmurant et grondant, disparut dans les tenebres,
retournant du cote de Paris.

D'Artagnan et Planchet demeurerent un instant encore sur la
defensive; mais le bruit continuant de s'eloigner, ils remirent
leurs epees au fourreau.

-- Tu vois bien, imbecile, dit tranquillement d'Artagnan a
Planchet, que ce n'etait pas a nous qu'ils en voulaient.

-- Mais a qui donc alors? demanda Planchet.

-- Ma foi, je n'en sais rien! et peu m'importe. Ce qui m'importe,
c'est d'entrer au couvent des jesuites. Ainsi, a cheval! et allons
y frapper. Vaille que vaille, que diable, ils ne nous mangeront
pas!

Et d'Artagnan se remit en selle.

Planchet venait d'en faire autant, lorsqu'un poids inattendu tomba
sur le derriere de son cheval, qui s'abattit.

-- Eh! monsieur, s'ecria Planchet, j'ai un homme en croupe!

D'Artagnan se retourna et vit effectivement deux formes humaines
sur le cheval de Planchet.

-- Mais c'est donc le diable qui nous poursuit! s'ecria-t-il en
tirant son epee et s'appretant a charger le nouveau venu.

-- Non, mon cher d'Artagnan, dit celui-ci; ce n'est pas le diable.
C'est moi, c'est Aramis. Au galop, Planchet, et au bout du
village, guide a gauche.

Et Planchet, portant Aramis en croupe, partit au galop suivi de
d'Artagnan, qui commencait a croire qu'il faisait quelque reve
fantastique et incoherent.


X. L'abbe d'Herblay
Au bout du village, Planchet tourna a gauche, comme le lui avait
ordonne Aramis, et s'arreta au-dessous de la fenetre eclairee.
Aramis sauta a terre et frappa trois fois dans ses mains. Aussitot
la fenetre s'ouvrit, et une echelle de corde descendit.

-- Mon cher, dit Aramis, si vous voulez monter, je serai enchante
de vous recevoir.

-- Ah ca, dit d'Artagnan, c'est comme cela que l'on rentre chez
vous?

-- Passe neuf heures du soir il le faut pardieu bien! dit Aramis:
la consigne du couvent est des plus severes.

-- Pardon, mon cher ami, dit d'Artagnan, il me semble que vous
avez dit pardieu!

-- Vous croyez, dit Aramis en riant, c'est possible; vous
n'imaginez pas, mon cher, combien dans ces maudits couvents on
prend de mauvaises habitudes et quelles mechantes facons ont tous
ces gens Eglise avec lesquels je suis force de vivre! mais vous ne
montez pas?

-- Passez devant, je vous suis.

-- Comme disait le feu cardinal au feu roi: "Pour vous montrer le
chemin, sire."

Et Aramis monta lestement a l'echelle, et en un instant il eut
atteint la fenetre.

D'Artagnan monta derriere lui, mais plus doucement; on voyait que
ce genre de chemin lui etait moins familier qu'a son ami.

-- Pardon, dit Aramis en remarquant sa gaucherie: si j'avais su
avoir l'honneur de votre visite, j'aurais fait apporter l'echelle
du jardinier; mais pour moi seul, celle-ci est suffisante.

-- Monsieur, dit Planchet lorsqu'il vit d'Artagnan sur le point
d'achever son ascension, cela va bien pour M. Aramis, cela va
encore pour vous, cela, a la rigueur, irait aussi pour moi, mais
les deux chevaux ne peuvent pas monter l'echelle.

-- Conduisez-les sous ce hangar, mon ami, dit Aramis en montrant a
Planchet une espece de fabrique qui s'elevait dans la plaine, vous
y trouverez de la paille et de l'avoine pour eux.

-- Mais pour moi? dit Planchet.

-- Vous reviendrez sous cette fenetre, vous frapperez trois fois
dans vos mains, et nous vous ferons passer des vivres. Soyez
tranquille, morbleu! on ne meurt pas de faim ici, allez!

Et Aramis, retirant l'echelle, ferma la fenetre.
D'Artagnan examinait la chambre.

Jamais il n'avait vu appartement plus guerrier a la fois et plus
elegant. A chaque angle etaient des trophees d'armes offrant a la
vue et a la main des epees de toutes sortes, et quatre grands
tableaux representaient dans leurs costumes de bataille le
cardinal de Lorraine, le cardinal de Richelieu, le cardinal de La
Valette et l'archeveque de Bordeaux. Il est vrai qu'au surplus
rien n'indiquait la demeure d'un abbe; les tentures etaient de
damas, les tapis venaient d'Alencon et le lit surtout avait plutot
l'air du lit d'une petite-maitresse, avec sa garniture de dentelle
et son couvre-pied, que de celui d'un homme qui avait fait voeu de
gagner le ciel par l'abstinence et la maceration.

-- Vous regardez mon bouge, dit Aramis. Ah! mon cher, excusez-moi.
Que voulez-vous! je suis loge comme un chartreux. Mais que
cherchez-vous des yeux?

-- Je cherche qui vous a jete l'echelle; je ne vois personne, et
cependant l'echelle n'est pas venue toute seule.

-- Non, c'est Bazin.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan.

-- Mais, continua Aramis, monsieur Bazin est un garcon bien
dresse, qui, voyant que je ne rentrais pas seul, se sera retire
par discretion. Asseyez-vous, mon cher, et causons.

Et Aramis poussa a d'Artagnan un large fauteuil, dans lequel
celui-ci s'allongea en s'accoudant.

-- D'abord, vous soupez avec moi, n'est-ce pas? demanda Aramis.

-- Oui, si vous le voulez bien, dit d'Artagnan, et meme ce sera
avec grand plaisir, je vous l'avoue; la route m'a donne un appetit
de diable.

-- Ah! mon pauvre ami! dit Aramis, vous trouverez maigre chere, on
ne vous attendait pas.

-- Est-ce que je suis menace de l'omelette de Crevecoeur et des
theobromes en question? N'est-ce pas comme cela que vous appeliez
autrefois les epinards?

-- Oh! il faut esperer, dit Aramis, qu'avec l'aide de Dieu et de
Bazin nous trouverons quelque chose de mieux dans le garde-manger
des dignes peres jesuites.

-- Bazin, mon ami, dit Aramis, Bazin, venez ici.

La porte s'ouvrit et Bazin parut; mais, en apercevant d'Artagnan,
il poussa une exclamation qui ressemblait a un cri de desespoir.
-- Mon cher Bazin, dit d'Artagnan, je suis bien aise de voir avec
quel admirable aplomb vous mentez, meme dans une eglise.

-- Monsieur, dit Bazin, j'ai appris des dignes peres jesuites
qu'il etait permis de mentir lorsqu'on mentait dans une bonne
intention.

-- C'est bien, c'est bien, Bazin, d'Artagnan meurt de faim et moi
aussi, servez-nous a souper de votre mieux, et surtout, montez-
nous du bon vin.

Bazin s'inclina en signe d'obeissance, poussa un gros soupir et
sortit.

-- Maintenant que nous voila seuls, mon cher Aramis, dit
d'Artagnan en ramenant ses yeux de l'appartement au proprietaire
et en achevant par les habits l'examen commence par les meubles,
dites-moi, d'ou diable veniez-vous lorsque vous etes tombe en
croupe derriere Planchet?

-- Eh! corbleu! dit Aramis, vous le voyez bien, du ciel!

-- Du ciel! reprit d'Artagnan en hochant la tete, vous ne m'avez
pas plus l'air d'en revenir que d'y aller.

-- Mon cher, dit Aramis avec un air de fatuite que d'Artagnan ne
lui avait jamais vu du temps qu'il etait mousquetaire, si je ne
venais pas du ciel, au moins je sortais du paradis: ce qui se
ressemble beaucoup.

-- Alors voila les savants fixes, reprit d'Artagnan. Jusqu'a
present on n'avait pas su s'entendre sur la situation positive du
paradis: les uns l'avaient place sur le mont Ararat; les autres
entre le Tigre et l'Euphrate; il parait qu'on le cherchait bien
loin tandis qu'il etait bien pres. Le paradis est a Noisy-le-Sec,
sur l'emplacement du chateau de M. l'archeveque de Paris. On en
sort non point par la porte, mais par la fenetre; on en descend
non par les degres de marbre d'un peristyle, mais par les branches
d'un tilleul, et l'ange a l'epee flamboyante qui le garde m'a bien
l'air d'avoir change son nom celeste de Gabriel en celui plus
terrestre de prince de Marcillac.

Aramis eclata de rire.

-- Vous etes toujours joyeux compagnon, mon cher, dit-il, et votre
spirituelle humeur gasconne ne vous a pas quitte. Oui, il y a bien
un peu de tout cela dans ce que vous me dites; seulement, n'allez
pas croire au moins que ce soit de madame de Longueville que je
sois amoureux.

-- Peste, je m'en garderai bien! dit d'Artagnan. Apres avoir ete
si longtemps amoureux de madame de Chevreuse, vous n'auriez pas
ete porter votre coeur a sa plus mortelle ennemie.
-- Oui, c'est vrai, dit Aramis d'un air detache, oui, cette pauvre
duchesse, je l'ai fort aimee autrefois, et il faut lui rendre
cette justice, qu'elle nous a ete fort utile; mais, que voulez-
vous! il lui a fallu quitter la France. C'etait un si rude jouteur
que ce damne cardinal! continua Aramis en jetant un coup d'oeil
sur le portrait de l'ancien ministre: il avait donne l'ordre de
l'arreter et de la conduire au chateau de Loches; il lui eut fait
trancher la tete, sur ma foi, comme a Chalais, a Montmorency et a
Cinq-Mars; elle s'est sauvee deguisee en homme, avec sa femme de
chambre, cette pauvre Ketty; il lui est meme arrive, a ce que j'ai
entendu dire, une etrange aventure dans je ne sais quel village,
avec je ne sais quel cure a qui elle demandait l'hospitalite, et
qui, n'ayant qu'une chambre et la prenant pour un cavalier, lui a
offert de la partager avec elle. C'est qu'elle portait d'une facon
incroyable l'habit d'homme, cette chere Marie. Je ne connais
qu'une femme qui le porte aussi bien; aussi avait-on fait ce
couplet sur elle:

_Laboissiere, dis-moi..._
_Vous le connaissez?_
--_ Non pas; chantez-le, mon cher._
_Et Aramis reprit du ton le plus cavalier:_
_Laboissiere, dis-moi,_
_Suis-je pas bien en homme_
--_ Vous chevauchez, ma foi,_
_Mieux que tant que nous sommes._
_Elle est,_
_Parmi les hallebardes,_
_Au regiment des gardes,_
_Comme un cadet._

-- Bravo! dit d'Artagnan; vous chantez toujours a merveille, mon
cher Aramis, et je vois que la messe ne vous a pas gate la voix.

-- Mon cher, dit Aramis, vous comprenez... du temps que j'etais
mousquetaire, je montais le moins de gardes que je pouvais;
aujourd'hui que je suis abbe, je dis le moins de messes que je
peux. Mais revenons a cette pauvre duchesse.

-- Laquelle? la duchesse de Chevreuse ou la duchesse de
Longueville?

-- Mon cher, je vous ai dit qu'il n'y avait rien entre moi et la
duchesse de Longueville: des coquetteries peut-etre, et voila
tout. Non, je parlais de la duchesse de Chevreuse. L'avez-vous vue
a son retour de Bruxelles, apres la mort du roi?

-- Oui, certes, et elle etait fort belle encore.

-- Oui, dit Aramis. Aussi l'ai-je quelque peu revue a cette
epoque; je lui avais donne d'excellents conseils, dont elle n'a
point profite; je me suis tue de lui dire que Mazarin etait
l'amant de la reine; elle n'a pas voulu me croire, disant qu'elle
connaissait Anne d'Autriche, et qu'elle etait trop fiere pour
aimer un pareil faquin. Puis, en attendant, elle s'est jetee dans
la cabale du duc de Beaufort, et le faquin a fait arreter M. le
duc de Beaufort et exile madame de Chevreuse.

-- Vous savez, dit d'Artagnan, qu'elle a obtenu la permission de
revenir?

-- Oui, et meme qu'elle est revenue... Elle va encore faire
quelque sottise.

-- Oh! mais cette fois peut-etre suivra-t-elle vos conseils.

-- Oh! cette fois, dit Aramis, je ne l'ai pas revue; elle est fort
changee.

-- Ce n'est pas comme vous, mon cher Aramis, car vous etes
toujours le meme; vous avez toujours vos beaux cheveux noirs,
toujours votre taille elegante, toujours vos mains de femme, qui
sont devenues d'admirables mains de prelat.

-- Oui, dit Aramis, c'est vrai, je me soigne beaucoup. Savez-vous,
mon cher, que je me fais vieux: je vais avoir trente-sept ans.

-- Ecoutez, mon cher, dit d'Artagnan avec un sourire, puisque nous
nous retrouvons, convenons d'une chose: c'est de l'age que nous
aurons a l'avenir.

-- Comment cela? dit Aramis.

-- Oui, reprit d'Artagnan; autrefois c'etait moi qui etais votre
cadet de deux ou trois ans, et, si je ne fais pas d'erreur, j'ai
quarante ans bien sonnes.

-- Vraiment! dit Aramis. Alors c'est moi qui me trompe, car vous
avez toujours ete, mon cher, un admirable mathematicien. J'aurais
donc quarante-trois ans, a votre compte! Diable, diable, mon cher!
n'allez pas le dire a l'hotel de Rambouillet, cela me ferait tort.

-- Soyez tranquille, dit d'Artagnan, je n'y vais pas.

-- Ah ca mais, s'ecria Aramis, que fait donc cet animal de Bazin?
Bazin! depechons-nous donc, monsieur le drole! nous enrageons de
faim et de soif!

Bazin, qui entrait en ce moment, leva au ciel ses mains chargees
chacune d'une bouteille.

-- Enfin, dit Aramis, sommes-nous prets, voyons?

-- Oui, monsieur, a l'instant meme, dit Bazin; mais il m'a fallu
le temps de monter toutes les...

-- Parce que vous vous croyez toujours votre simarre de bedeau sur
les epaules, interrompit Aramis, et que vous passez tout votre
temps a lire votre breviaire. Mais je vous previens que si, a
force de polir toutes les affaires qui sont dans les chapelles,
vous desappreniez a fourbir mon epee, j'allume un grand feu de
toutes vos images benites et je vous y fais rotir.

Bazin scandalise fit un signe de croix avec la bouteille qu'il
tenait. Quant a d'Artagnan, plus surpris que jamais du ton et des
manieres de l'abbe d'Herblay, qui contrastaient si fort avec
celles du mousquetaire Aramis, il demeurait les yeux ecarquilles
en face de son ami.

Bazin couvrit vivement la table d'une nappe damassee, et sur cette
nappe rangea tant de choses dorees, parfumees, friandes, que
d'Artagnan en demeura tout ebahi.

-- Mais vous attendiez donc quelqu'un? demanda l'officier.

-- Heu! dit Aramis, j'ai toujours un en-cas; puis je savais que
vous me cherchiez.

-- Par qui?

-- Mais par maitre Bazin, qui vous a pris pour le diable, mon
cher, et qui est accouru pour me prevenir du danger qui menacait
mon ame si je revoyais aussi mauvaise compagnie qu'un officier de
mousquetaires.

-- Oh! monsieur!... fit Bazin les mains jointes et d'un air
suppliant.

-- Allons, pas d'hypocrisies! vous savez que je ne les aime pas.
Vous feriez bien mieux d'ouvrir la fenetre et de descendre un
pain, un poulet et une bouteille de vin a votre ami Planchet, qui
s'extermine depuis une heure a frapper dans ses mains.

En effet, Planchet, apres avoir donne la paille et l'avoine a ses
chevaux, etait revenu sous la fenetre et avait repete deux ou
trois foi le signal indique.

Bazin obeit, attacha au bout d'une corde les trois objets designes
et les descendit a Planchet, qui, n'en demandant pas davantage, se
retira aussitot sous le hangar.

-- Maintenant soupons, dit Aramis.

Les deux amis se mirent a table, et Aramis commenca a decouper
poulets, perdreaux et jambons avec une adresse toute
gastronomique.

-- Peste, dit d'Artagnan, comme vous vous nourrissez!

-- Oui, assez bien. J'ai pour les jours maigres des dispenses de
Rome que m'a fait avoir M. le coadjuteur a cause de ma sante; puis
j'ai pris pour cuisinier l'ex-cuisinier de Lafollone, vous savez?
l'ancien ami du cardinal, ce fameux, gourmand qui disait pour
toute priere apres son diner: "Mon Dieu, faites-moi la grace de
bien digerer ce que j'ai si bien mange."

-- Ce qui ne l'a pas empeche de mourir d'indigestion, dit en riant
d'Artagnan.

-- Que voulez-vous, reprit Aramis d'un air resigne, on ne peut
fuir sa destinee!

-- Mais pardon, mon cher, de la question que je vais vous faire,
reprit d'Artagnan.

-- Comment donc, faites, vous savez bien qu'entre nous il ne peut
y avoir d'indiscretion.

-- Vous etes donc devenu riche?

-- Oh! mon Dieu, non! je me fais une douzaine de mille livres par
an, sans compter un petit benefice d'un millier d'ecus que m'a
fait avoir M. le Prince.

-- Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres? dit
d'Artagnan; avec vos poemes?

-- Non, j'ai renonce a la poesie, excepte pour faire de temps en
temps quelque chanson a boire, quelque sonnet galant ou quelque
epigramme innocent: je fais des sermons, mon cher.

-- Comment, des sermons?

-- Oh! mais des sermons prodigieux, voyez-vous! A ce qu'il parait,
du moins.

-- Que vous prechez?

-- Non, que je vends.

-- A qui?

-- A ceux de mes comperes qui visent a etre de grands orateurs
donc!

-- Ah! vraiment? Et vous n'avez pas ete tente de la gloire pour
vous-meme?

-- Si fait, mon cher, mais la nature l'a emporte. Quand je suis en
chaire et que par hasard une jolie femme me regarde, je la
regarde; si elle sourit, je souris aussi. Alors je bats la
campagne; au lieu de parler des tourments de l'enfer, je parle des
joies du paradis. Eh! tenez, la chose m'est arrivee un jour a
l'eglise Saint-Louis au Marais... Un cavalier m'a ri au nez, je me
suis interrompu pour lui dire qu'il etait un sot. Le peuple est
sorti pour ramasser des pierres; mais pendant ce temps j'ai si
bien retourne l'esprit des assistants, que c'est lui qu'ils ont
lapide. Il est vrai que le lendemain il s'est presente chez moi,
croyant avoir affaire a un abbe comme tous les abbes.

-- Et qu'est-il resulte de sa visite? dit d'Artagnan en se tenant
les cotes de rire.

-- Il en est resulte que nous avons pris pour le lendemain soir
rendez-vous sur la place Royale! Eh! pardieu, vous en savez
quelque chose.

-- Serait-ce, par hasard, contre cet impertinent que je vous
aurais servi de second? demanda d'Artagnan.

-- Justement. Vous avez vu comme je l'ai arrange.

-- En est-il mort?

-- Je n'en sais rien. Mais en tout cas je lui avais donne
l'absolution _in articulo mortis._ C'est assez de tuer le corps
sans tuer l'ame.

Bazin fit un signe de desespoir qui voulait dire qu'il approuvait
peut-etre cette morale, mais qu'il desapprouvait fort le ton dont
elle etait faite.

-- Bazin, mon ami, vous ne remarquez pas que je vous vois dans
cette glace, et qu'une fois pour toutes je vous ai interdit tout
signe d'approbation ou d'improbation. Vous allez donc me faire le
plaisir de nous servir le vin d'Espagne et de vous retirer chez
vous. D'ailleurs, mon ami d'Artagnan a quelque chose de secret a
me dire. N'est-ce pas, d'Artagnan?

D'Artagnan fit signe de la tete que oui, et Bazin se retira apres
avoir pose le vin d'Espagne sur la table.

Les deux amis, restes seuls, demeurerent un instant silencieux en
face l'un de l'autre. Aramis semblait attendre une douce
digestion. D'Artagnan preparait son exorde. Chacun d'eux, lorsque
l'autre ne le regardait pas, risquait un coup d'oeil en dessous.

Aramis rompit le premier le silence.


XI. Les deux Gaspards

-- A quoi songez-vous, d'Artagnan, dit-il, et quelle pensee vous
fait sourire?

-- Je songe, mon cher, que lorsque vous etiez mousquetaire, vous
tourniez sans cesse a l'abbe, et qu'aujourd'hui que vous etes
abbe, vous me paraissez tourner fort au mousquetaire.
-- C'est vrai, dit Aramis en riant. L'homme, vous le savez, mon
cher d'Artagnan, est un etrange animal, tout compose de
contrastes. Depuis que je suis abbe, je ne reve plus que
batailles.

-- Cela se voit a votre ameublement: vous avez la des rapieres de
toutes les formes et pour les gouts les plus difficiles. Est-ce
que vous tirez toujours bien?

-- Moi, je tire comme vous tiriez autrefois, mieux encore peut-
etre. Je ne fais que cela toute la journee.

-- Et avec qui?

-- Avec un excellent maitre d'armes que nous avons ici.

-- Comment, ici?

-- Oui, ici, dans ce couvent, mon cher. Il y a de tout dans un
couvent de jesuites.

-- Alors vous auriez tue M. de Marcillac s'il fut venu vous
attaquer seul, au lieu de tenir tete a vingt hommes?

-- Parfaitement, dit Aramis, et meme a la tete de ses vingt
hommes, si j'avais pu degainer sans etre reconnu.

-- Dieu me pardonne, dit tout bas d'Artagnan, je crois qu'il est
devenu plus Gascon que moi.

Puis tout haut:

-- Eh bien! mon cher Aramis, vous me demandez pourquoi je vous
cherchais?

-- Non, je ne vous le demandais pas, dit Aramis avec son air fin,
mais j'attendais que vous me le dissiez.

-- Eh bien, je vous cherchais pour vous offrir tout uniquement un
moyen de tuer M. de Marcillac, quand cela vous fera plaisir, tout
prince qu'il est.

-- Tiens, tiens, tiens! dit Aramis, c'est une idee, cela.

-- Dont je vous invite a faire votre profit, mon cher. Voyons!
avec votre abbaye de mille ecus et les douze mille livres que vous
vous faites en vendant des sermons, etes-vous riche? repondez
franchement.

-- Moi! je suis gueux comme Job, et en fouillant poches et
coffres, je crois que vous ne trouveriez pas ici cent pistoles.

-- Peste, cent pistoles! se dit tout bas d'Artagnan, il appelle
cela etre gueux comme Job! Si je les avais toujours devant moi, je
me trouverais riche comme Cresus.

Puis, tout haut:

-- Etes-vous ambitieux?

-- Comme Encelade.

-- Eh bien! mon ami, je vous apporte de quoi etre riche, puissant,
et libre de faire tout ce que vous voudrez.

L'ombre d'un nuage passa sur le front d'Aramis aussi rapide que
celle qui flotte en aout sur les bles; mais si rapide qu'elle fut,
d'Artagnan la remarqua.

-- Parlez, dit Aramis.

-- Encore une question auparavant. Vous occupez-vous de politique?

Un eclair passa dans les yeux d'Aramis, rapide comme l'ombre qui
avait passe sur son front, mais pas si rapide cependant que
d'Artagnan ne le vit.

-- Non, repondit Aramis.

-- Alors toutes propositions vous agreeront, puisque vous n'avez
pour le moment d'autre maitre que Dieu, dit en riant le Gascon.

-- C'est possible.

-- Avez-vous, mon cher Aramis, songe quelquefois a ces beaux jours
de notre jeunesse que nous passions riant, buvant ou nous battant?

-- Oui, certes, et plus d'une fois je les ai regrettes. C'etait un
heureux temps, _delectabile tempus!_

-- Eh bien, mon cher, ces beaux jours peuvent renaitre, cet
heureux temps peut revenir! J'ai recu mission d'aller trouver mes
compagnons, et j'ai voulu commencer par vous, qui etiez l'ame de
notre association.

Aramis s'inclina plus poliment qu'affectueusement.

-- Me remettre dans la politique! dit-il d'une voix mourante et en
se renversant sur son fauteuil. Ah! cher d'Artagnan, voyez comme
je vis regulierement et a l'aise. Nous avons essuye l'ingratitude
des grands, vous le savez!

-- C'est vrai, dit d'Artagnan; mais peut-etre les grands se
repentent-ils d'avoir ete ingrats.

-- En ce cas, dit Aramis, ce serait autre chose. Voyons! a tout
peche misericorde. D'ailleurs, vous avez raison sur un point:
c'est que si l'envie nous reprenait de nous meler des affaires
Etat, le moment, je crois, serait venu.

-- Comment savez-vous cela, vous qui ne vous occupez pas de
politique?

-- Eh! mon Dieu! sans m'en occuper personnellement, je vis dans un
monde ou l'on s'en occupe. Tout en cultivant la poesie, tout en
faisant l'amour, je me suis lie avec M. Sarazin, qui est a
M. de Conti; avec M. Voiture qui est au coadjuteur, et avec
M. de Bois-Robert, qui, depuis qu'il n'est plus a M. le cardinal
de Richelieu, n'est a personne ou est a tout le monde, comme vous
voudrez; en sorte que le mouvement politique ne m'a pas tout a
fait echappe.

-- Je m'en doutais, dit d'Artagnan.

-- Au reste, mon cher, ne prenez tout ce que je vais vous dire que
pour parole de cenobite, d'homme qui parle comme un echo, en
repetant purement et simplement ce qu'il a entendu dire, reprit
Aramis. J'ai entendu dire que dans ce moment-ci le cardinal
Mazarin etait fort inquiet de la maniere dont marchaient les
choses. Il parait qu'on n'a pas pour ses commandements tout le
respect qu'on avait autrefois pour ceux de notre ancien
epouvantail, le feu cardinal, dont vous voyez ici le portrait;
car, quoi qu'on en ait dit, il faut convenir, mon cher, que
c'etait un grand homme.

-- Je ne vous contredirai pas la-dessus, mon cher Aramis, c'est
lui qui m'a fait lieutenant.

-- Ma premiere opinion avait ete tout entiere pour le cardinal: je
m'etais dit qu'un ministre n'est jamais aime, mais qu'avec le
genie qu'on accorde a celui-ci il finirait par triompher de ses
ennemis et par se faire craindre, ce qui, selon moi, vaut peut-
etre mieux encore que de se faire aimer.

D'Artagnan fit un signe de tete qui voulait dire qu'il approuvait
entierement cette douteuse maxime.

-- Voila donc, poursuivit Aramis, quelle etait mon opinion
premiere; mais comme je suis fort ignorant dans ces sortes de
matieres et que l'humilite dont je fais profession m'impose la loi
de ne pas m'en rapporter a mon propre jugement, je me suis
informe. Eh bien! mon cher ami...

-- Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien! reprit Aramis, il faut que je mortifie mon orgueil, il
faut que j'avoue que je m'etais trompe.

-- Vraiment?

-- Oui; je me suis informe, comme je vous disais, et voici ce que
m'ont repondu plusieurs personnes toutes differentes de gout et
d'ambition: M. de Mazarin n'est point un homme de genie, comme je
le croyais.

-- Bah! dit d'Artagnan.

-- Non. C'est un homme de rien, qui a ete domestique du cardinal
Bentivoglio, qui s'est pousse par l'intrigue; un parvenu, un homme
sans nom, qui ne fera en France qu'un chemin de partisan. Il
entassera beaucoup d'ecus, dilapidera fort les revenus du roi, se
paiera a lui-meme toutes les pensions que feu le cardinal de
Richelieu payait a tout le monde, mais ne gouvernera jamais par la
loi du plus fort, du plus grand ou du plus honore. Il parait en
outre qu'il n'est pas gentilhomme de manieres et de coeur, ce
ministre, et que c'est une espece de bouffon, de Pulcinello, de
Pantalon. Le connaissez-vous? Moi, je ne le connais pas.

-- Heu! fit d'Artagnan, il y a un peu de vrai dans ce que vous
dites.

-- Eh bien! vous me comblez d'orgueil, mon cher, si j'ai pu, grace
a certaine penetration vulgaire dont je suis doue, me rencontrer
avec un homme comme vous, qui vivez a la cour.

-- Mais vous m'avez parle de lui personnellement et non de son
parti et de ses ressources.

-- C'est vrai. Il a pour lui la reine.

-- C'est quelque chose, ce me semble.

-- Mais il n'a pas pour lui le roi.

-- Un enfant!

-- Un enfant qui sera majeur dans quatre ans.

-- C'est le present.

-- Oui, mais ce n'est pas l'avenir, et encore dans le present, il
n'a pour lui ni le parlement ni le peuple, c'est-a-dire l'argent;
il n'a pour lui ni la noblesse ni les princes, c'est-a-dire
l'epee.

D'Artagnan se gratta l'oreille, il etait force de s'avouer a lui-
meme que c'etait non seulement largement mais encore justement
pense.

-- Voyez, mon pauvre ami, si je suis toujours doue de ma
perspicacite ordinaire. Je vous dirai que peut-etre ai-je tort de
vous parler ainsi a coeur ouvert, car vous, vous me paraissez
pencher pour le Mazarin.

-- Moi! s'ecria d'Artagnan; moi! pas le moins du monde!
-- Vous parliez de mission.

-- Ai-je parle de mission? Alors j'ai eu tort. Non, je me suis dit
comme vous le dites: Voila les affaires qui s'embrouillent. Eh
bien! jetons la plume au vent, allons du cote ou le vent
l'emportera et reprenons la vie d'aventures. Nous etions quatre
chevaliers vaillants, quatre coeurs tendrement unis; unissons de
nouveau, non pas nos coeurs qui n'ont jamais ete separes, mais nos
fortunes et nos courages. L'occasion est bonne pour conquerir
quelque chose de mieux qu'un diamant.

-- Vous avez raison, d'Artagnan, toujours raison, continua Aramis,
et la preuve, c'est que j'avais eu la meme idee que vous;
seulement, a moi, qui n'ai pas votre nerveuse et feconde
imagination, elle m'avait ete suggeree; tout le monde a besoin
aujourd'hui d'auxiliaires; on m'a fait des propositions, il a
transperce quelque chose de nos fameuses prouesses d'autrefois, et
je vous avouerai franchement que le coadjuteur m'a fait parler.

-- M. de Gondy, l'ennemi du cardinal! s'ecria d'Artagnan.

-- Non, l'ami du roi, dit Aramis, l'ami du roi, entendez-vous! Eh
bien! il s'agirait de servir le roi, ce qui est le devoir d'un
gentilhomme.

-- Mais le roi est avec M. de Mazarin, mon cher!

-- De fait, pas de volonte; d'apparence, mais pas de coeur, et
voila justement le piege que les ennemis du roi tendent au pauvre
enfant.

-- Ah ca! mais c'est la guerre civile tout bonnement que vous me
proposez la, mon cher Aramis.

-- La guerre pour le roi.

-- Mais le roi sera a la tete de l'armee ou sera Mazarin.

-- Mais il sera de coeur dans l'armee que commandera
M. de Beaufort.

-- M. de Beaufort? il est a Vincennes.

-- Ai-je dit M. de Beaufort? dit Aramis; M. de Beaufort ou un
autre, M. de Beaufort ou M. le Prince.

-- Mais M. le Prince va partir pour l'armee, il est entierement au
cardinal.

-- Heu! heu! fit Aramis, ils ont quelques discussions ensemble
justement en ce moment-ci. Mais d'ailleurs, si ce n'est M. le
Prince, M. de Gondy...

-- Mais M. de Gondy va etre cardinal, on demande pour lui le
chapeau.

-- N'y a-t-il pas des cardinaux fort belliqueux? dit Aramis.
Voyez: voici autour de vous quatre cardinaux qui, a la tete des
armees, valaient bien M. de Guebriant et M. de Gassion.

-- Mais un general bossu!

-- Sous sa cuirasse on ne verra pas sa bosse. D'ailleurs,
souvenez-vous qu'Alexandre boitait et qu'Annibal etait borgne.

-- Voyez-vous de grands avantages dans ce parti? demanda
d'Artagnan.

-- J'y vois la protection de princes puissants.

-- Avec la proscription du gouvernement.

-- Annulee par les parlements et les emeutes.

-- Tout cela pourrait se faire, comme vous le dites, si l'on
parvenait a separer le roi de sa mere.

-- On y arrivera peut-etre.

-- Jamais! s'ecria d'Artagnan rentrant cette fois dans sa
conviction. J'en appelle a vous, Aramis, a vous qui connaissez
Anne d'Autriche aussi bien que moi. Croyez-vous que jamais elle
puisse oublier que son fils est sa surete, son palladium, le gage
de sa consideration, de sa fortune et de sa vie? Il faudrait
qu'elle passat avec lui du cote des princes en abandonnant
Mazarin; mais vous savez mieux que personne qu'il y a des raisons
puissantes pour qu'elle ne l'abandonne jamais.

-- Peut-etre avez-vous raison, dit Aramis reveur; ainsi je ne
m'engagerai pas.

-- Avec eux, dit d'Artagnan, mais avec moi?

-- Avec personne. Je suis pretre, qu'ai-je affaire de la
politique! je ne lis aucun breviaire; j'ai une petite clientele de
coquins d'abbes spirituels et de femmes charmantes; plus les
affaires se troubleront, moins mes escapades feront de bruit; tout
va donc a merveille sans que je m'en mele; et decidement, tenez,
cher ami, je ne m'en melerai pas.

-- Eh bien! tenez, mon cher, dit d'Artagnan, votre philosophie me
gagne, parole d'honneur, et je ne sais pas quelle diable de mouche
d'ambition m'avait pique; j'ai une espece de charge qui me
nourrit; je puis, a la mort de ce pauvre M. de Treville, qui se
fait vieux, devenir capitaine; c'est un fort joli baton de
marechal pour un cadet de Gascogne, et je sens que je me rattache
aux charmes du pain modeste mais quotidien: au lieu de courir les
aventures, eh bien! j'accepterai les invitations de Porthos,
j'irai chasser dans ses terres; vous savez qu'il a des terres,
Porthos?

-- Comment donc! je crois bien. Dix lieues de bois, de marais et
de vallees; il est seigneur du mont et de la plaine, et il plaide
pour droits feodaux contre l'eveque de Noyon.

-- Bon, dit d'Artagnan a lui-meme, voila ce que je voulais savoir;
Porthos est en Picardie.

Puis tout haut:

-- Et il a repris son ancien nom de du Vallon?

-- Auquel il a ajoute celui de Bracieux, une terre qui a ete
baronnie, par ma foi!

-- De sorte que nous verrons Porthos baron.

-- Je n'en doute pas. La baronne Porthos surtout est admirable.

Les deux amis eclaterent de rire.

-- Ainsi, reprit d'Artagnan, vous ne voulez pas passer au Mazarin?

-- Ni vous aux princes?

-- Non. Ne passons a personne, alors, et restons amis; ne soyons
ni cardinalistes ni frondeurs.

-- Oui, dit Aramis, soyons mousquetaires.

-- Meme avec le petit collet, reprit d'Artagnan.

-- Surtout avec le petit collet! s'ecria Aramis, c'est ce qui en
fait le charme.

-- Alors donc, adieu, dit d'Artagnan.

-- Je ne vous retiens pas, mon cher, dit Aramis, vu que je ne
saurais ou vous coucher, et que je ne puis decemment vous offrir
la moitie du hangar de Planchet.

-- D'ailleurs je suis a trois lieues a peine de Paris, les chevaux
sont reposes, et en moins d'une heure je serai rendu.

Et d'Artagnan se versa un dernier verre de vin.

-- A notre ancien temps! dit-il.

-- Oui, reprit Aramis, malheureusement c'est un temps passe...
_fugit irreparabile tempus ..._

-- Bah! dit d'Artagnan, il reviendra peut-etre. En tout cas, si
vous avez besoin de moi, rue Tiquetonne, hotel de_ La Chevrette._

-- Et moi au couvent des jesuites: de six heures du matin a huit
heures du soir, par la porte; de huit heures du soir a six heures
du matin, par la fenetre.

-- Adieu, mon cher.

-- Oh! je ne vous quitte pas ainsi, laissez-moi vous reconduire.

Et il prit son epee et son manteau.

-- Il veut s'assurer que je pars, dit en lui-meme d'Artagnan.

Aramis siffla Bazin, mais Bazin dormait dans l'antichambre sur les
restes de son souper, et Aramis fut force de le secouer par
l'oreille pour le reveiller.

Bazin etendit les bras, se frotta les yeux et essaya de se
rendormir.

-- Allons, allons, maitre dormeur, vite l'echelle.

-- Mais, dit Bazin en baillant a se demonter la machoire, elle est
restee a la fenetre, l'echelle.

-- L'autre, celle du jardinier: n'as-tu pas vu que d'Artagnan a eu
peine a monter et aura encore plus grand'peine a descendre?

D'Artagnan allait assurer Aramis qu'il descendrait fort bien,
lorsqu'il lui vint une idee; cette idee fit qu'il se tut.

Bazin poussa un profond soupir et sortit pour aller chercher
l'echelle. Un instant apres, une bonne et solide echelle de bois
etait posee contre la fenetre.

-- Allons donc, dit d'Artagnan, voila ce qui s'appelle un moyen de
communication, une femme monterait a une echelle comme celle-la.

Un regard percant d'Aramis sembla vouloir aller chercher la pensee
de son ami jusqu'au fond de son coeur, mais d'Artagnan soutint ce
regard avec un air d'admirable naivete.

D'ailleurs en ce moment il mettait le pied sur le premier echelon
de l'echelle et descendait.

En un instant il fut a terre. Quant a Bazin, il demeura a la
fenetre.

-- Reste la, dit Aramis, je reviens.

Tous deux s'acheminerent vers le hangar: a leur approche Planchet
sortit, tenant en bride les deux chevaux.
-- A la bonne heure, dit Aramis, voila un serviteur actif et
vigilant; ce n'est pas comme ce paresseux de Bazin, qui n'est plus
bon a rien depuis qu'il est homme Eglise Suivez-nous, Planchet;
nous allons en causant jusqu'au bout du village.

Effectivement, les deux amis traverserent tout le village en
causant de choses indifferentes; puis, aux dernieres maisons:

-- Allez donc, cher ami, dit Aramis, suivez votre carriere, la
fortune vous sourit, ne la laissez pas echapper; souvenez-vous que
c'est une courtisane, et traitez-la en consequence; quant a moi,
je reste dans mon humilite et dans ma paresse; adieu.

-- Ainsi, c'est bien decide, dit d'Artagnan, ce que je vous ai
offert ne vous agree point?

-- Cela m'agreerait fort, au contraire, dit Aramis, si j'etais un
homme comme un autre, mais, je vous le repete, en verite je suis
un compose de contrastes: ce que je hais aujourd'hui, je
l'adorerai demain, et _vice versa._ Vous voyez bien que je ne puis
m'engager comme vous, par exemple, qui avez des idees arretees.

-- Tu mens, sournois, se dit a lui-meme d'Artagnan: tu es le seul,
au contraire, qui saches choisir un but et qui y marches
obscurement.

-- Adieu donc, mon cher, continua Aramis, et merci de vos
excellentes intentions, et surtout des bons souvenirs que votre
presence a eveilles en moi.

Ils s'embrasserent. Planchet etait deja a cheval. D'Artagnan se
mit en selle a son tour, puis ils se serrerent encore une fois la
main. Les cavaliers piquerent leurs chevaux et s'eloignerent du
cote de Paris.

Aramis resta debout et immobile sur le milieu du pave jusqu'a ce
qu'il les eut perdus de vue.

Mais, au bout de deux cents pas, d'Artagnan s'arreta court, sauta
a terre, jeta la bride de son cheval au bras de Planchet, et prit
ses pistolets dans ses fontes, qu'il passa a sa ceinture.

-- Qu'avez-vous donc, monsieur? dit Planchet tout effraye.

-- J'ai que, si fin qu'il soit, dit d'Artagnan, il ne sera pas dit
que je serai sa dupe. Reste ici et ne bouge pas; seulement mets-
toi sur le revers du chemin et attends-moi.

A ces mots, d'Artagnan s'elanca de l'autre cote du fosse qui
bordait la route, et piqua a travers la plaine de maniere a
tourner le village. Il avait remarque entre la maison qu'habitait
madame de Longueville et le couvent des jesuites un espace vide
qui n'etait ferme que par une haie.
Peut-etre une heure auparavant eut-il eu de la peine a retrouver
cette haie, mais la lune venait de se lever, et quoique de temps
en temps elle fut couverte par des nuages, on y voyait, meme
pendant les obscurcies, assez clair pour retrouver son chemin.

D'Artagnan gagna donc la haie et se cacha derriere. En passant
devant la maison ou avait eu lieu la scene que nous avons
racontee, il avait remarque que la meme fenetre s'etait eclairee
de nouveau, et il etait convaincu qu'Aramis etait pas encore
rentre chez lui, et que, lorsqu'il y rentrerait, il n'y rentrerait
pas seul.

En effet, au bout d'un instant il entendit des pas qui
s'approchaient et comme un bruit de voix qui parlaient a demi bas.

Au commencement de la haie les pas s'arreterent.

D'Artagnan mit un genou en terre, cherchant la plus grande
epaisseur de la haie pour s'y cacher.

En ce moment deux hommes   apparurent, au grand etonnement de
d'Artagnan; mais bientot   son etonnement cessa, car il entendit
vibrer une voix douce et   harmonieuse: l'un de ces deux hommes
etait une femme deguisee   en cavalier.

-- Soyez tranquille, mon cher Rene, disait la voix douce, la meme
chose ne se renouvellera plus; j'ai decouvert une espece de
souterrain qui passe sous la rue, et nous n'aurons qu'a soulever
une des dalles qui sont devant la porte pour vous ouvrir une
sortie.

-- Oh! dit une autre voix que d'Artagnan reconnut pour celle
d'Aramis, je vous jure bien, princesse, que si notre renommee ne
dependait pas de toutes ces precautions, et que je n'y risquasse
que ma vie...

-- Oui, oui, je sais que vous etes brave et aventureux autant
qu'homme du monde; mais vous n'appartenez pas seulement a moi
seule, vous appartenez a tout notre parti. Soyez donc prudent,
soyez donc sage.

-- J'obeis toujours, madame, dit Aramis, quand on me sait
commander avec une voix si douce.

Il lui baisa tendrement la main.

-- Ah! s'ecria le cavalier a la voix douce.

-- Quoi? demanda Aramis.

-- Mais ne voyez-vous pas que le vent a enleve mon chapeau?

Et Aramis s'elanca apres le feutre fugitif. D'Artagnan profita de
la circonstance pour chercher un endroit de la haie moins touffu
qui laissat son regard penetrer librement jusqu'au problematique
cavalier. En ce moment, justement, la lune, curieuse peut-etre
comme l'officier, sortait de derriere un nuage, et, a sa clarte
indiscrete, d'Artagnan reconnut les grands yeux bleus, les cheveux
d'or et la noble tete de la duchesse de Longueville.

Aramis revint en riant un chapeau sur la tete et un a la main, et
tous deux continuerent leur chemin vers le couvent des jesuites.

-- Bon! dit d'Artagnan en se relevant et en brossant son genou,
maintenant je te tiens, tu es frondeur et amant de madame de
Longueville.


XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds

Grace aux informations prises aupres d'Aramis, d'Artagnan, qui
savait deja que Porthos, de son nom de famille, s'appelait du
Vallon, avait appris que, de son nom de terre, il s'appelait de
Bracieux, et qu'a cause de cette terre de Bracieux il etait en
proces avec l'eveque de Noyon.

C'etait donc dans les environs de Noyon qu'il devait aller
chercher cette terre, c'est-a-dire sur la frontiere de l'Ile-de-
France et de la Picardie.

Son itineraire fut promptement arrete: il irait jusqu'a Dammartin,
ou s'embranchent deux routes, l'une qui va a Soissons, l'autre a
Compiegne; la il s'informerait de la terre de Bracieux, et selon
la reponse il suivrait tout droit ou prendrait a gauche.

Planchet, qui n'etait pas encore bien rassure a l'endroit de son
escapade, declara qu'il suivrait d'Artagnan jusqu'au bout du
monde, prit-il tout droit, ou prit-il a gauche. Seulement il
supplia son ancien maitre de partir le soir, l'obscurite
presentant plus de garanties. D'Artagnan lui proposa alors de
prevenir sa femme pour la rassurer au moins sur son sort; mais
Planchet repondit avec beaucoup de sagacite qu'il etait bien
certain que sa femme ne mourrait point d'inquietude de ne pas
savoir ou il etait, tandis que, connaissant l'incontinence de
langue dont elle etait atteinte, lui, Planchet, mourrait
d'inquietude si elle le savait.

Ces raisons parurent si bonnes a d'Artagnan, qu'il 'insista pas
davantage, et que, vers les huit heures du soir, au moment ou la
brume commencait a s'epaissir dans les rues, il partit de l'hotel
de _La Chevrette_, et, suivi de Planchet, sortit de la capitale
par la porte Saint-Denis.

A minuit, les deux voyageurs etaient a Dammartin.

C'etait trop tard pour prendre des renseignements. L'hote du
_Cygne de la Croix_ etait couche. D'Artagnan remit donc la chose
au lendemain.
Le lendemain il fit venir l'hote. C'etait un de ces ruses Normands
qui ne disent ni oui ni non, et qui croient toujours qu'ils se
compromettent en repondant directement a la question qu'on leur
fait; seulement, ayant cru comprendre qu'il devait suivre tout
droit, d'Artagnan se remit en marche sur ce renseignement assez
equivoque. A neuf heures du matin, il etait a Nanteuil; la il
s'arreta pour dejeuner.

Cette fois, l'hote etait un franc et bon Picard qui, reconnaissant
dans Planchet un compatriote, ne fit aucune difficulte pour lui
donner les renseignements qu'il desirait. La terre de Bracieux
etait a quelques lieues de Villers-Cotterets.

D'Artagnan connaissait Villers-Cotterets pour y avoir suivi deux
ou trois fois la cour, car a cette epoque Villers-Cotterets etait
une residence royale. Il s'achemina donc vers cette ville, et
descendit a son hotel ordinaire, c'est-a-dire au _Dauphin d'or._

La les renseignements furent des plus satisfaisants. Il apprit que
la terre de Bracieux etait situee a quatre lieues de cette ville,
mais que ce n'etait point la qu'il fallait chercher Porthos.
Porthos avait eu effectivement des demeles avec l'eveque de Noyon
a propos de la terre de Pierrefonds, qui limitait la sienne, et,
ennuye de tous ces demeles judiciaires auxquels il ne comprenait
rien, il avait, pour en finir, achete Pierrefonds, de sorte qu'il
avait ajoute ce nouveau nom a ses anciens noms. Il s'appelait
maintenant du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, et demeurait dans
sa nouvelle propriete. A defaut d'autre illustration, Porthos
visait evidemment a celle du marquis de Carabas.

Il fallait encore attendre au lendemain, les chevaux avaient fait
dix lieues dans leur journee et etaient fatigues. On aurait pu en
prendre d'autres, il est vrai, mais il y avait toute une grande
foret a traverser, et Planchet, on se le rappelle, n'aimait pas
les forets la nuit.

Il y avait une chose encore que Planchet n'aimait pas, c'etait de
se mettre en route a jeun: aussi en se reveillant, d'Artagnan
trouva-t-il son dejeuner tout pret. Il n'y avait pas moyen de se
plaindre d'une pareille attention. Aussi d'Artagnan se mit-il a
table; il va sans dire que Planchet, en reprenant ses anciennes
fonctions, avait repris son ancienne humilite et n'etait pas plus
honteux de manger les restes de d'Artagnan que ne l'etaient madame
de Motteville et madame du Fargis de ceux d'Anne d'Autriche.

On ne put donc partir que vers les huit heures. Il n'y avait pas a
se tromper, il fallait suivre la route qui mene de Villers-
Cotterets a Compiegne, et en sortant du bois prendre a droite.

Il faisait une belle matinee de printemps, les oiseaux chantaient
dans les grands arbres, de larges rayons de soleil passaient a
travers les clairieres et semblaient des rideaux de gaze doree.
En d'autres endroits, la lumiere percait a peine la voute epaisse
des feuilles, et les pieds des vieux chenes, que rejoignaient
precipitamment, a la vue des voyageurs, les ecureuils agiles,
etaient plonges dans l'ombre. Il sortait de toute cette nature
matinale un parfum d'herbes, de fleurs et de feuilles qui
rejouissait le coeur. D'Artagnan, lasse de l'odeur fetide de
Paris, se disait a lui-meme que lorsqu'on portait trois noms de
terre embroches les uns aux autres, on devait etre bien heureux
dans un pareil paradis; puis il secouait la tete en disant: "Si
j'etais Porthos et que d'Artagnan me vint faire la proposition que
je vais faire a Porthos, je sais bien ce que je repondrais a
d'Artagnan."

Quant a Planchet, il ne pensait a rien, il digerait.

A la lisiere du bois, d'Artagnan apercut le chemin indique, et au
bout du chemin les tours d'un immense chateau feodal.

-- Oh! oh! murmura-t-il, il me semblait que ce chateau appartenait
a l'ancienne branche d'Orleans; Porthos en aurait-il traite avec
le duc de Longueville?

-- Ma foi, monsieur, dit Planchet, voici des terres bien tenues;
et si elles appartiennent a M. Porthos, je lui en ferai mon
compliment.

-- Peste, dit d'Artagnan, ne va pas l'appeler Porthos, ni meme du
Vallon; appelle-le de Bracieux ou de Pierrefonds. Tu me ferais
manquer mon ambassade.

A mesure qu'il approchait du chateau qui avait d'abord attire ses
regards, d'Artagnan comprenait que ce n'etait point la que pouvait
habiter son ami: les tours, quoique solides et paraissant baties
d'hier, etaient ouvertes et comme eventrees. On eut dit que
quelque geant les avait fendues a coup de hache.

Arrive a l'extremite du chemin, d'Artagnan se trouva dominer une
magnifique vallee, au fond de laquelle on voyait dormir un
charmant petit lac au pied de quelques maisons eparses ca et la et
qui semblaient, humbles et couvertes les unes de tuile et les
autres de chaume, reconnaitre pour seigneur suzerain un joli
chateau bati vers le commencement du regne de Henri IV, que
surmontaient des girouettes seigneuriales.

Cette fois, d'Artagnan ne douta pas qu'il fut en vue de la demeure
de Porthos.

Le chemin conduisait droit a ce joli chateau, qui etait a son
aieul le chateau de la montagne ce qu'un petit-maitre de la
coterie de M. le duc d'Enghien etait a un chevalier barde de fer
du temps de Charles VII; d'Artagnan mit son cheval au trot et
suivit le chemin, Planchet regla le pas de son coursier sur celui
de son maitre.
Au bout de dix minutes, d'Artagnan se trouva a l'extremite d'une
allee regulierement plantee de beaux peupliers, et qui aboutissait
a une grille de fer dont les piques et les bandes transversales
etaient dorees. Au milieu de cette avenue se tenait une espece de
seigneur habille de vert et dore comme la grille, lequel etait a
cheval sur un gros roussin. A sa droite et a sa gauche etaient
deux valets galonnes sur toutes les coutures; bon nombre de
croquants assembles lui rendaient des hommages fort respectueux.

-- Ah! se dit d'Artagnan, serait-ce la le seigneur du Vallon de
Bracieux de Pierrefonds? Eh! mon Dieu! comme il est recroqueville
depuis qu'il ne s'appelle plus Porthos!

-- Ce ne peut etre lui, dit Planchet repondant a ce que d'Artagnan
s'etait dit a lui-meme. M. Porthos avait pres de six pieds, et
celui-la en a cinq a peine.

-- Cependant, reprit d'Artagnan, on salue bien bas ce monsieur.

A ces mots, d'Artagnan piqua vers le roussin, l'homme considerable
et les valets. A mesure qu'il approchait, il lui semblait
reconnaitre les traits du personnage.

-- Jesus Dieu! monsieur, dit Planchet, qui de son cote croyait le
reconnaitre, serait-il donc possible que ce fut lui?

A cette exclamation, l'homme a cheval se retourna lentement et
d'un air fort noble, et les deux voyageurs purent voir briller
dans tout leur eclat les gros yeux, la trogne vermeille et le
sourire si eloquent de Mousqueton.

En effet, c'etait Mousqueton, Mousqueton gras a lard, croulant de
bonne sante, bouffi de bien-etre, qui, reconnaissant d'Artagnan,
tout au contraire de cet hypocrite de Bazin, se laissa glisser de
son roussin par terre et s'approcha chapeau bas vers l'officier;
de sorte que les hommages de l'assemblee firent un quart de
conversion vers ce nouveau soleil qui eclipsait l'ancien.

-- Monsieur d'Artagnan, monsieur d'Artagnan, repetait dans ses
joues enormes Mousqueton tout suant d'allegresse, monsieur
d'Artagnan! Oh! quelle joie pour mon seigneur et maitre du Vallon
de Bracieux de Pierrefonds!

-- Ce bon Mousqueton! Il est donc ici, ton maitre?

-- Vous etes sur ses domaines.

-- Mais, comme te voila beau, comme te voila gras, comme te voila
fleuri! continuait d'Artagnan infatigable a detailler les
changements que la bonne fortune avait apportes chez l'ancien
affame.

-- Eh! oui, dieu merci! monsieur, dit Mousqueton, je me porte
assez bien.
-- Mais ne dis-tu donc rien a ton ami Planchet?

-- A mon ami Planchet! Planchet, serait-ce toi par hasard? s'ecria
Mousqueton les bras ouverts et des larmes plein les yeux.

-- Moi-meme, dit Planchet toujours prudent, mais je voulais savoir
si tu n'etais pas devenu fier.

-- Devenu fier avec un ancien ami! Jamais, Planchet. Tu n'as pas
pense cela ou tu ne connais pas Mousqueton.

-- A la bonne heure! dit Planchet en descendant de son cheval et
en tendant a son tour les bras a Mousqueton: ce n'est pas comme
cette canaille de Bazin, qui m'a laisse deux heures sous un hangar
sans meme faire semblant de me reconnaitre.

Et Planchet et Mousqueton s'embrasserent avec une effusion qui
toucha fort les assistants et qui leur fit croire que Planchet
etait quelque seigneur deguise, tant ils appreciaient a sa plus
haute valeur la position de Mousqueton.

-- Et maintenant, monsieur, dit Mousqueton lorsqu'il se fut
debarrasse de l'etreinte de Planchet, qui avait inutilement essaye
de joindre ses mains derriere le dos de son ami; et maintenant,
monsieur, permettez-moi de vous quitter, car je ne veux pas que
mon maitre apprenne la nouvelle de votre arrivee par d'autres que
par moi; il ne me pardonnerait pas de m'etre laisse devancer.

-- Ce cher ami, dit d'Artagnan, evitant de donner a Porthos ni son
ancien ni son nouveau nom, il ne m'a donc pas oublie!

-- Oublie! lui! s'ecria Mousqueton, c'est-a-dire, monsieur, qu'il
n'y a pas de jour que nous ne nous attendions a apprendre que vous
etiez nomme marechal, ou en place de M. de Gassion, ou en place de
M. de Bassompierre.

D'Artagnan laissa errer sur ses levres un de ces rares sourires
melancoliques qui avaient survecu dans le plus profond de son
coeur au desenchantement de ses jeunes annees.

-- Et vous, manants, continua Mousqueton, demeurez pres de M. le
comte d'Artagnan, et faites-lui honneur de votre mieux, tandis que
je vais prevenir monseigneur de son arrivee.

Et remontant, aide de deux ames charitables, sur son robuste
cheval, tandis que Planchet, plus ingambe, remontait tout seul sur
le sien, Mousqueton prit sur le gazon de l'avenue un petit galop
qui temoignait encore plus en faveur des reins que des jambes du
quadrupede.

-- Ah ca! mais voila qui s'annonce bien! dit d'Artagnan; pas de
mystere, pas de manteau, pas de politique par ici; on rit a gorge
deployee, on pleure de joie, je ne vois que des visages larges
d'une aune; en verite, il me semble que la nature elle-meme est en
fete, que les arbres, au lieu de feuilles et de fleurs, sont
couverts de petits rubans verts et roses.

-- Et moi, dit Planchet, il me semble que je sens d'ici la plus
delectable odeur de roti, que je vois des marmitons se ranger en
haie pour nous voir passer. Ah, monsieur! quel cuisinier doit
avoir M. de Pierrefonds, lui qui aimait deja tant et si bien
manger quand il ne s'appelait encore que M. Porthos!

-- Halte-la! dit d'Artagnan: tu me fais peur. Si la realite repond
aux apparences, je suis perdu. Un homme si heureux ne sortira
jamais de son bonheur, et je vais echouer pres de lui comme j'ai
echoue pres d'Aramis.


XIII. Comment d'Artagnan s'apercut, en retrouvant Porthos, que la
fortune ne fait pas le bonheur

D'Artagnan franchit la grille et se trouva en face du chateau; il
mettait pied a terre quand une sorte de geant apparut sur le
perron. Rendons cette justice a d'Artagnan, qu'a part tout
sentiment d'egoisme le coeur lui battit avec joie a l'aspect de
cette haute taille et de cette figure martiale qui lui rappelaient
un homme brave et bon.

Il courut a Porthos et se precipita dans ses bras; toute la
valetaille, rangee en cercle a distance respectueuse, regardait
avec une humble curiosite. Mousqueton, au premier rang, s'essuya
les yeux, le pauvre garcon n'avait pas cesse de pleurer de joie
depuis qu'il avait reconnu d'Artagnan et Planchet.

Porthos prit son ami par le bras.

-- Ah! quelle joie de vous revoir, cher d'Artagnan, s'ecria-t-il
d'une voix qui avait tourne du baryton a la basse; vous ne m'avez
donc pas oublie, vous?

-- Vous oublier! ah! cher du Vallon, oublie-t-on les plus beaux
jours de sa jeunesse et ses amis devoues, et les perils affrontes
ensemble! mais c'est-a-dire qu'en vous revoyant il n'y a pas un
instant de notre ancienne amitie qui ne se presente a ma pensee.

-- Oui, oui, dit Porthos en essayant de redonner a sa moustache ce
pli coquet qu'elle avait perdu dans la solitude, oui, nous en
avons fait de belles dans notre temps, et nous avons donne du fil
a retordre a ce pauvre cardinal.

Et il poussa un soupir. D'Artagnan le regarda.

-- En tout cas, continua Porthos d'un ton languissant, soyez le
bienvenu, cher ami, vous m'aiderez a retrouver ma joie; nous
courrons demain le lievre dans ma plaine, qui est superbe, ou le
chevreuil dans mes bois, qui sont fort beaux: j'ai quatre levriers
qui passent pour les plus legers de la province, et une meute qui
n'a point sa pareille a vingt lieues a la ronde.

Et Porthos poussa un second soupir.

-- Oh, oh! se dit d'Artagnan tout bas, mon gaillard serait-il
moins heureux qu'il n'en a l'air?

Puis tout haut:

-- Mais avant tout, dit-il, vous me presenterez a madame du
Vallon, car je me rappelle certaine lettre d'obligeante invitation
que vous avez bien voulu m'ecrire, et au bas de laquelle elle
avait bien voulu ajouter quelques lignes.

Troisieme soupir de Porthos.

-- J'ai perdu madame du Vallon il y a deux ans, dit-il, et vous
m'en voyez encore tout afflige. C'est pour cela que j'ai quitte
mon chateau du Vallon pres de Corbeil, pour venir habiter ma terre
de Bracieux, changement qui m'a amene a acheter celle-ci. Pauvre
madame du Vallon, continua Porthos en faisant une grimace de
regret; ce n'etait pas une femme d'un caractere fort egal, mais
elle avait fini cependant par s'accoutumer a mes facons et par
accepter mes petites volontes.

-- Ainsi, vous etes riche et libre? dit d'Artagnan.

-- Helas! dit Porthos, je suis veuf et j'ai quarante mille livres
de rente. Allons dejeuner, voulez-vous?

-- Je le veux fort, dit d'Artagnan; l'air du matin m'a mis en
appetit.

-- Oui, dit Porthos, mon air est excellent.

Ils entrerent dans le chateau; ce n'etaient que dorures du haut en
bas, les corniches etaient dorees, les moulures etaient dorees,
les bois des fauteuils etaient dores.

Une table toute servie attendait.

-- Vous voyez, dit Porthos, c'est mon ordinaire.

-- Peste, dit d'Artagnan, je vous en fais mon compliment: le roi
n'en a pas un pareil.

-- Oui, dit Porthos, j'ai entendu dire qu'il etait fort mal nourri
par M. de Mazarin. Goutez cette cotelette, mon cher d'Artagnan,
c'est de mes moutons.

-- Vous avez des moutons fort tendres, dit d'Artagnan, et je vous
en felicite.
-- Oui, on les nourrit dans mes prairies qui sont excellentes.

-- Donnez-m'en encore.

-- Non; prenez plutot de ce lievre que j'ai tue hier dans une de
mes garennes.

-- Peste! quel gout! dit d'Artagnan. Ah ca! vous ne les nourrissez
donc que de serpolet, vos lievres?

-- Et que pensez-vous de mon vin? dit Porthos; il est agreable,
n'est-ce pas?

-- Il est charmant.

-- C'est cependant du vin du pays.

-- Vraiment!

-- Oui, un petit versant au midi, la-bas sur ma montagne; il
fournit vingt muids.

-- Mais c'est une veritable vendange, cela!

Porthos soupira pour la cinquieme fois. D'Artagnan avait compte
les soupirs de Porthos.

-- Ah ca! mais, dit-il curieux d'approfondir le probleme, on
dirait, mon cher ami, que quelque chose vous chagrine. Seriez-vous
souffrant, par hasard?... Est-ce que cette sante...

-- Excellente, mon cher, meilleure que jamais; je tuerais un boeuf
d'un coup de poing.

-- Alors, des chagrins de famille...

-- De famille! par bonheur que je n'ai que moi au monde.

-- Mais alors qu'est-ce donc qui vous fait soupirer?

-- Mon cher, dit Porthos, je serai franc avec vous: je ne suis pas
heureux.

-- Vous, pas heureux, Porthos! vous qui avez un chateau, des
prairies, des montagnes, des bois; vous qui avez quarante mille
livres de rente, enfin, vous n'etes pas heureux?

-- Mon cher, j'ai tout cela, c'est vrai, mais je suis seul au
milieu de tout cela.

-- Ah! je comprends: vous etes entoure de croquants que vous ne
pouvez pas voir sans deroger.

Porthos palit legerement, et vida un enorme verre de son petit vin
du versant.

-- Non pas, dit-il, au contraire; imaginez-vous que ce sont des
hobereaux qui ont tous un titre quelconque et pretendent remonter
a Pharamond, a Charlemagne, ou tout au moins a Hugues Capet. Dans
le commencement, j'etais le dernier venu, par consequent j'ai du
faire les avances, je les ai faites; mais vous le savez, mon cher,
madame du Vallon...

Porthos, en disant ces mots, parut avaler avec peine sa salive.

-- Madame du Vallon, reprit-il, etait de noblesse douteuse, elle
avait, en premieres noces (je crois, d'Artagnan, ne vous apprendre
rien de nouveau), epouse un procureur. Ils trouverent cela
nauseabond. Ils ont dit nauseabond. Vous comprenez, c'etait un mot
a faire tuer trente mille hommes. J'en ai tue deux; cela a fait
taire les autres, mais ne m'a pas rendu leur ami. De sorte que je
n'ai plus de societe, que je vis seul, que je m'ennuie, que je me
ronge.

D'Artagnan sourit; il voyait le defaut de la cuirasse, et il
appretait le coup.

-- Mais enfin, dit-il, vous etes par vous-meme, et votre femme ne
peut vous defaire.

-- Oui, mais vous comprenez, n'etant pas de noblesse historique
comme les Coucy, qui se contentaient d'etre sires, et les Rohan,
qui ne voulaient pas etre ducs, tous ces gens-la, qui sont tous ou
vicomtes ou comtes, ont le pas sur moi, a l'eglise, dans les
ceremonies, partout, et je n'ai rien a dire. Ah! si j'etais
seulement...

-- Baron? n'est-ce pas? dit d'Artagnan achevant la phrase de son
ami.

-- Ah! s'ecria Porthos dont les traits s'epanouirent, ah! si
j'etais baron!

-- Bon! pensa d'Artagnan, je reussirai ici.

Puis tout haut:

-- Eh bien! cher ami, c'est ce titre que vous souhaitez que je
viens vous apporter aujourd'hui.

Porthos fit un bond qui ebranla toute la salle; deux ou trois
bouteilles en perdirent l'equilibre et roulerent a terre, ou elles
furent brisees. Mousqueton accourut au bruit, et l'on apercut a la
perspective Planchet la bouche pleine et la serviette a la main.

-- Monseigneur m'appelle? demanda Mousqueton.

Porthos fit signe de la main a Mousqueton de ramasser les eclats
de bouteilles.

-- Je vois avec plaisir, dit d'Artagnan, que vous avez toujours ce
brave garcon.

-- Il est mon intendant, dit Porthos.

Puis haussant la voix:

-- Il a fait ses affaires, le drole, on voit cela; mais, continua-
t-il plus bas, il m'est attache et ne me quitterait pour rien au
monde.

-- Et il l'appelle monseigneur, pensa d'Artagnan.

-- Sortez, Mouston, dit Porthos.

-- Vous dites Mouston? Ah! oui! par abreviation: Mousqueton etait
trop long a prononcer.

-- Oui, dit Porthos, et puis cela sentait son marechal des logis
d'une lieue. Mais nous parlions affaire quand ce drole est entre.

-- Oui, dit d'Artagnan; cependant remettons la conversation a plus
tard, vos gens pourraient soupconner quelque chose; il y a peut-
etre des espions dans le pays. Vous devinez, Porthos, qu'il s'agit
de choses serieuses.

Peste! dit Porthos. Eh bien! pour faire la digestion promenons-
nous dans mon parc.

-- Volontiers.

Et comme tous deux avaient suffisamment dejeune, ils commencerent
a faire le tour d'un jardin magnifique; des allees de marronniers
et de tilleuls enfermaient un espace de trente arpents au moins;
au bout de chaque quinconce bien fourre de taillis et d'arbustes,
on voyait courir des lapins disparaissant dans les glandees et se
jouant dans les hautes herbes.

-- Ma foi, dit d'Artagnan, le parc correspond a tout le reste; et
s'il y a autant de poissons dans votre etang que de lapins dans
vos garennes, vous etes un homme heureux, mon cher Porthos, pour
peu que vous ayez conserve le gout de la chasse et acquis celui de
la peche.

-- Mon ami, dit Porthos, je laisse la peche a Mousqueton, c'est un
plaisir de roturier; mais je chasse quelquefois; c'est-a-dire que
quand je m'ennuie, je m'assieds sur un de ces bancs de marbre, je
me fais apporter mon fusil, je me fais amener Gredinet, mon chien
favori, et je tire des lapins.

-- Mais c'est fort divertissant! dit d'Artagnan.
-- Oui, repondit Porthos avec un soupir, c'est fort divertissant.

D'Artagnan ne les comptait plus.

-- Puis, ajouta Porthos, Gredinet va les chercher et les porte
lui-meme au cuisinier; il est dresse a cela.

-- Ah! la charmante petite bete! dit d'Artagnan.

-- Mais, reprit Porthos, laissons la Gredinet, que je vous
donnerai si vous en avez envie, car je commence a m'en lasser, et
revenons a notre affaire.

-- Volontiers, dit d'Artagnan; seulement je vous previens, cher
ami, pour que vous ne disiez pas que je vous ai pris en traitre,
qu'il faudra bien changer d'existence.

-- Comment cela?

-- Reprendre le harnais, ceindre l'epee, courir les aventures,
laisser, comme dans le temps passe, un peu de sa chair par les
chemins; vous savez, la maniere d'autrefois, enfin.

-- Ah diable! fit Porthos.

-- Oui, je comprends, vous vous etes gate, cher ami; vous avez
pris du ventre, et le poignet n'a plus cette elasticite dont les
gardes de M. le cardinal ont eu tant de preuves.

-- Ah! le poignet est encore bon, je vous le jure, dit Porthos en
etendant une main pareille a une epaule de mouton.

-- Tant mieux.

-- C'est donc la guerre qu'il faut que nous fassions?

-- Eh! mon Dieu, oui!

-- Et contre qui?

-- Avez-vous suivi la politique, mon ami?

-- Moi! pas le moins du monde.

-- Alors, etes-vous pour le Mazarin ou pour les princes?

-- Moi, je ne suis pour personne.

-- C'est-a-dire que vous etes pour nous. Tant mieux, Porthos,
c'est la bonne position pour faire ses affaires. Eh bien, mon
cher, je vous dirai que je viens de la part du cardinal.

Ce mot fit son effet sur Porthos, comme si on eut encore ete en
1640 et qu'il se fut agi du vrai cardinal.
-- Oh, oh! dit-il, que me veut Son Eminence?

-- Son Eminence veut vous avoir a son service.

-- Et qui lui a parle de moi?

-- Rochefort. Vous rappelez-vous?

-- Oui, pardieu! celui qui nous a donne tant d'ennui dans le temps
et qui nous a fait tant courir par les chemins, le meme a qui vous
avez fourni successivement trois coups d'epee, qu'il n'a pas
voles, au reste.

-- Mais vous savez qu'il est devenu notre ami? dit d'Artagnan.

-- Non, je ne le savais pas. Ah! il n'a pas de rancune!

-- Vous vous trompez, Porthos, dit d'Artagnan a son tour: c'est
moi qui n'en ai pas.

Porthos ne comprit pas tres bien; mais, on se le rappelle, la
comprehension n'etait pas son fort.

-- Vous dites donc, continua-t-il, que c'est le comte de Rochefort
qui a parle de moi au cardinal?

-- Oui, et puis la reine.

-- Comment, la reine?

-- Pour nous inspirer confiance, elle lui a meme remis le fameux
diamant, vous savez, que j'avais vendu a M. des Essarts, et qui,
je ne sais comment, est rentre en sa possession.

-- Mais il me semble, dit Porthos avec son gros bon sens, qu'elle
eut mieux fait de le remettre a vous.

-- C'est aussi mon avis, dit d'Artagnan; mais que voulez-vous! les
rois et les reines ont quelquefois de singuliers caprices. Au bout
du compte, comme ce sont eux qui tiennent les richesses et les
honneurs, qui distribuent l'argent et les titres, on leur est
devoue.

-- Oui, on leur est devoue! dit Porthos. Alors vous etes donc
devoue, dans ce moment-ci?...

-- Au roi, a la reine et au cardinal, et j'ai de plus repondu de
votre devouement.

-- Et vous dites que vous avez fait certaines conditions pour moi?

-- Magnifiques, mon cher, magnifiques! D'abord vous avez de
l'argent, n'est-ce pas? Quarante mille livres de rente, vous me
l'avez dit.

Porthos entra en defiance.

-- Eh! mon ami, lui dit-il, on n'a jamais trop d'argent. Madame du
Vallon a laisse une succession embrouillee; je ne suis pas grand
clerc, moi, en sorte que je vis un peu au jour le jour.

-- Il a peur que je ne sois venu pour lui emprunter de l'argent,
pensa d'Artagnan. Ah! mon ami, dit-il tout haut, tant mieux si
vous etes gene!

-- Comment, tant mieux? dit Porthos.

-- Oui, car Son Eminence donnera tout ce que l'on voudra, terres,
argent et titres.

-- Ah! ah! ah! fit Porthos ecarquillant les yeux a ce dernier mot.

-- Sous l'autre cardinal, continua d'Artagnan, nous n'avons pas su
profiter de la fortune; c'etait le cas pourtant; je ne dis pas
cela pour vous qui avez vos quarante mille livres de rente, et qui
me paraissez l'homme le plus heureux de la terre.

Porthos soupira.

-- Toutefois, continua d'Artagnan, malgre vos quarante mille
livres de rente, et peut-etre meme a cause de vos quarante mille
livres de rente, il me semble qu'une petite couronne ferait bien
sur votre carrosse. Eh! eh!

-- Mais oui, dit Porthos.

-- Eh bien! mon cher, gagnez-la; elle est au bout de votre epee.
Nous ne nous nuirons pas. Votre but a vous, c'est un titre; mon
but, a moi, c'est de l'argent. Que j'en gagne assez pour faire
reconstruire Artagnan, que mes ancetres appauvris par les
croisades ont laisse tomber en ruine depuis ce temps, et pour
acheter une trentaine d'arpents de terre autour, c'est tout ce
qu'il faut; je m'y retire, et j'y meurs tranquille.

-- Et moi, dit Porthos, je veux etre baron.

-- Vous le serez.

-- Et n'avez-vous donc point pense aussi a nos autres amis?
demanda Porthos.

-- Si fait, j'ai vu Aramis.

-- Et que desire-t-il, lui? d'etre eveque?

-- Aramis, dit d'Artagnan, qui ne voulait pas desenchanter
Porthos; Aramis, imaginez-vous, mon cher, qu'il est devenu moine
et jesuite, qu'il vit comme un ours: il renonce a tout, et ne
pense qu'a son salut. Mes offres n'ont pu le decider.

-- Tant pis! dit Porthos, il avait de l'esprit. Et Athos?

-- Je ne l'ai pas encore vu, mais j'irai le voir en vous quittant.
Savez-vous ou je le trouverai, lui?

-- Pres de Blois, dans une petite terre qu'il a heritee, je ne
sais de quel parent.

-- Et qu'on appelle?

-- Bragelonne. Comprenez-vous, mon cher, Athos qui etait noble
comme l'empereur et qui herite d'une terre qui a titre de comte!
que fera-t-il de tous ces comtes-la? Comte de la Fere, comte de
Bragelonne?

-- Avec cela qu'il n'a pas d'enfants, dit d'Artagnan.

-- Heu! fit Porthos, j'ai entendu dire qu'il avait adopte un jeune
homme qui lui ressemble par le visage.

-- Athos, notre Athos, qui etait vertueux comme Scipion? l'avez-
vous revu?

-- Non.

-- Eh bien! j'irai demain lui porter de vos nouvelles. J'ai peur,
entre nous, que son penchant pour le vin ne l'ait fort vieilli et
degrade.

-- Oui, dit Porthos, c'est vrai; il buvait beaucoup.

-- Puis c'etait notre aine a tous, dit d'Artagnan.

-- De quelques annees seulement, reprit Porthos; son air grave le
vieillissait beaucoup.

-- Oui, c'est vrai. Donc, si nous avons Athos, ce sera tant mieux:
si nous ne l'avons pas, eh bien! nous nous en passerons. Nous en
valons bien douze a nous deux.

-- Oui, dit Porthos souriant au souvenir de ses anciens exploits;
mais a nous quatre nous en aurions valu trente-six; d'autant plus
que le metier sera dur, a ce que vous dites.

-- Dur pour des recrues, oui; mais pour nous, non.

-- Sera-ce long?

-- Dame! cela pourra durer trois ou quatre ans.

-- Se battra-t-on beaucoup?
-- Je l'espere.

-- Tant mieux, au bout du compte, tant mieux! s'ecria Porthos:
vous n'avez point idee, mon cher, combien les os me craquent
depuis que je suis ici! Quelquefois le dimanche, en sortant de la
messe, je cours a cheval dans les champs et sur les terres des
voisins pour rencontrer quelque bonne petite querelle, car je sens
que j'en ai besoin; mais rien, mon cher! Soit qu'on me respecte,
soit qu'on ne craigne, ce qui est bien plus probable, on me laisse
fouler les luzernes avec mes chiens, passer sur le ventre a tout
le monde, et je reviens, plus ennuye, voila tout. Au moins, dites-
moi, se bat-on un peu plus facilement a Paris?

-- Quant a cela, mon cher, c'est charmant; plus d'edits, plus de
gardes du cardinal, plus de Jussac ni d'autres limiers. Mon Dieu!
voyez-vous, sous une lanterne, dans une auberge, partout; etes-
vous frondeur, on degaine et tout est dit. M. de Guise a tue
M. de Coligny en pleine place Royale, et il n'en a rien ete.

-- Ah! voila qui va bien, alors, dit Porthos.

-- Et puis avant peu, continua d'Artagnan, nous aurons des
batailles rangees, du canon, des incendies, ce sera tres varie.

-- Alors, je me decide.

-- J'ai donc votre parole?

-- Oui, c'est dit. Je frapperai d'estoc et de taille pour Mazarin.
Mais...

-- Mais?

-- Mais il me fera baron.

-- Eh pardieu! dit d'Artagnan, c'est arrete d'avance; je vous l'ai
dit et je vous le repete, je reponds de votre baronnie.

Sur cette promesse, Porthos, qui n'avait jamais doute de la parole
de son ami, reprit avec lui le chemin du chateau.


XIV. Ou il est demontre que, si Porthos etait mecontent de son
etat, Mousqueton etait fort satisfait du sien

Tout en revenant vers le chateau et tandis que Porthos nageait
dans ses reves de baronnie, d'Artagnan reflechissait a la misere
de cette pauvre nature humaine, toujours mecontente de ce qu'elle
a, toujours desireuse de ce qu'elle n'a pas. A la place de
Porthos, d'Artagnan se serait trouve l'homme le plus heureux de la
terre, et pour que Porthos fut heureux, il lui manquait, quoi?
cinq lettres a mettre avant tous ses noms et une petite couronne a
faire peindre sur les panneaux de sa voiture.
-- Je passerai donc toute ma vie, disait en lui-meme d'Artagnan, a
regarder a droite et a gauche sans voir jamais la figure d'un
homme completement heureux.

Il faisait cette reflexion philosophique, lorsque la Providence
sembla vouloir lui donner un dementi. Au moment ou Porthos venait
de le quitter pour donner quelques ordres a son cuisinier, il vit
s'approcher de lui Mousqueton. La figure du brave garcon, moins un
leger trouble qui, comme un nuage d'ete, gazait sa physionomie
plutot qu'elle ne la voilait, paraissait celle d'un homme
parfaitement heureux.

-- Voila ce que je cherchais, se dit d'Artagnan; mais, helas! le
pauvre garcon ne sait pas pourquoi je suis venu.

Mousqueton se tenait a distance. D'Artagnan s'assit sur un banc et
lui fit signe de s'approcher.

-- Monsieur, dit Mousqueton profitant de la permission, j'ai une
grace a vous demander.

-- Parle, mon ami, dit d'Artagnan.

-- C'est que je n'ose, j'ai peur que vous ne pensiez que la
prosperite m'a perdu.

-- Tu es donc heureux, mon ami, dit d'Artagnan.

-- Aussi heureux qu'il est possible de l'etre, et cependant vous
pouvez me rendre plus heureux encore.

-- Eh bien, parle! et si la chose depend de moi, elle est faite.

-- Oh! monsieur, elle ne depend que de vous.

-- J'attends.

-- Monsieur, la grace que j'ai a vous demander, c'est de m'appeler
non plus Mousqueton, mais bien Mouston. Depuis que j'ai l'honneur
d'etre intendant de monseigneur, j'ai pris ce dernier nom, qui est
plus digne et sert a me faire respecter de mes inferieurs. Vous
savez, monsieur, combien la subordination est necessaire a la
valetaille.

D'Artagnan sourit; Porthos allongeait ses noms, Mousqueton
raccourcissait le sien.

-- Eh bien, monsieur? dit Mousqueton tout tremblant.

-- Eh bien, oui, mon cher Mouston, dit d'Artagnan; sois
tranquille, je n'oublierai pas ta requete, et si cela te fait
plaisir je ne te tutoierai meme plus.
-- Oh! s'ecria Mousqueton rouge de joie, si vous me faisiez un
pareil honneur, monsieur, j'en serais reconnaissant toute ma vie,
mais ce serait trop demander peut-etre?

-- Helas! dit en lui-meme d'Artagnan, c'est bien peu en echange
des tribulations inattendues que j'apporte a ce pauvre diable qui
m'a si bien recu.

-- Et monsieur reste longtemps avec nous? dit Mousqueton, dont la
figure, rendue a son ancienne serenite, s'epanouissait comme une
pivoine.

-- Je pars demain, mon ami, dit d'Artagnan.

-- Ah, monsieur! dit Mousqueton, c'etait donc seulement pour nous
donner des regrets que vous etiez venu?

-- J'en ai peur, dit d'Artagnan, si bas que Mousqueton, qui se
retirait en saluant, ne put l'entendre.

Un remords traversait l'esprit de d'Artagnan, quoique son coeur ce
fut fort racorni.

Il ne regrettait pas d'engager Porthos dans une route ou sa vie et
sa fortune allaient etre compromises, car Porthos risquait
volontiers tout cela pour le titre de baron, qu'il desirait depuis
quinze ans d'atteindre; mais Mousqueton, qui ne desirait rien que
d'etre appele Mouston, n'etait-il pas bien cruel de l'arracher a
la vie delicieuse de son grenier d'abondance? Cette idee-la le
preoccupait lorsque Porthos reparut.

-- A table! dit Porthos.

-- Comment, a table? dit d'Artagnan, quelle heure est-il donc?

-- Eh! mon cher, il est une heure passee.

-- Votre habitation est un paradis, Porthos, on y oublie le temps.
Je vous suis, mais je n'ai pas faim.

-- Venez, si l'on ne peut pas toujours manger, l'on peut toujours
boire; c'est une des maximes de ce pauvre Athos dont j'ai reconnu
la solidite depuis que je m'ennuie.

D'Artagnan, que son naturel gascon avait toujours fait sobre, ne
paraissait pas aussi convaincu que son ami de la verite de
l'axiome d'Athos; neanmoins il fit ce qu'il put pour se tenir a la
hauteur de son hote.

Cependant, tout en regardant manger Porthos et en buvant de son
mieux, cette idee de Mousqueton revenait a l'esprit de d'Artagnan,
et cela avec d'autant plus de force que Mousqueton, sans servir
lui-meme a table, ce qui eut ete au-dessous de sa nouvelle
position, apparaissait de temps en temps a la porte et trahissait
sa reconnaissance pour d'Artagnan par l'age et le cru des vins
qu'il faisait servir.

Aussi, quand au dessert, sur un signe de d'Artagnan, Porthos eut
renvoye ses laquais et que les deux amis se trouverent seuls:

-- Porthos, dit d'Artagnan, qui vous accompagnera donc dans vos
campagnes?

-- Mais, repondit naturellement Porthos, Mouston, ce me semble.

Ce fut un coup pour d'Artagnan; il vit deja se changer en grimace
de douleur le bienveillant sourire de l'intendant.

-- Cependant, repliqua d'Artagnan, Mouston n'est plus de la
premiere jeunesse, mon cher; de plus, il est devenu tres gros et
peut-etre a-t-il perdu l'habitude du service actif.

-- Je le sais, dit Porthos. Mais je me suis accoutume a lui; et
d'ailleurs il ne voudrait pas me quitter, il m'aime trop.

-- Oh! aveugle amour-propre! pensa d'Artagnan.

-- D'ailleurs, vous-meme, demanda Porthos, n'avez-vous pas
toujours a votre service votre meme laquais: ce bon, ce grave, cet
intelligent... comment l'appelez-vous donc?

-- Planchet. Oui, je l'ai retrouve, mais il n'est plus laquais.

-- Qu'est-il donc?

-- Eh bien! avec ses seize cents livres, vous savez, les seize
cents livres qu'il a gagnees au siege de La Rochelle en portant la
lettre a lord de Winter, il a eleve une petite boutique rue des
Lombards, et il est confiseur.

-- Ah! il est confiseur rue des Lombards! Mais comment vous sert-
il?

-- Il a fait quelques escapades, dit d'Artagnan, et il craint
d'etre inquiete.

Et le mousquetaire raconta a son ami comment il avait retrouve
Planchet.

-- Eh bien! dit alors Porthos, si on vous eut dit, mon cher, qu'un
jour Planchet ferait sauver Rochefort, et que vous le cacheriez
pour cela?

-- Je ne l'aurais pas cru. Mais, que voulez-vous? les evenements
changent les hommes.

-- Rien de plus vrai, dit Porthos; mais ce qui ne change pas, ou
ce qui change pour se bonifier, c'est le vin. Goutez de celui-ci;
c'est d'un cru d'Espagne qu'estimait fort notre ami Athos: c'est
du xeres.

A ce moment, l'intendant vint consulter son maitre sur le menu du
lendemain et aussi sur la partie de chasse projetee.

-- Dis-moi, Mouston, dit Porthos, mes armes sont-elles en bon
etat?

D'Artagnan commenca a battre la mesure sur la table pour cacher
son embarras.

-- Vos armes, monseigneur, demanda Mouston, quelles armes?

-- Eh pardieu, mes harnais!

-- Quels harnais?

-- Mes harnais de guerre.

-- Mais oui, monseigneur. Je le crois, du moins.

-- Tu t'en assureras demain, et tu les feras fourbir si elles en
ont besoin. Quel est mon meilleur cheval de course?

-- Vulcain.

-- Et de fatigue?

-- Bayard.

-- Quel cheval aimes-tu, toi?

-- J'aime Rustaud, monseigneur; c'est une bonne bete, avec
laquelle je m'entends a merveille.

-- C'est vigoureux, n'est-ce pas?

-- Normand croise Mecklembourg, ca irait jour et nuit.

-- Voila notre affaire. Tu feras restaurer les trois betes, tu
fourbiras ou tu feras fourbir mes armes; plus, des pistolets pour
toi et un couteau de chasse.

-- Nous voyagerons donc, monseigneur? dit Mousqueton d'un air
inquiet.

D'Artagnan, qui n'avait jusque-la fait que des accords vagues,
battit une marche.

-- Mieux que cela, Mouston! repondit Porthos.

-- Nous faisons une expedition, monsieur? dit l'intendant, dont
les roses commencaient a se changer en lis.
-- Nous rentrons au service, Mouston! repondit Porthos en essayant
toujours de faire reprendre a sa moustache ce pli martial qu'elle
avait perdu.

Ces paroles etaient a peine prononcees que Mousqueton fut   agite
d'un tremblement qui secouait ses grosses joues marbrees,   il
regarda d'Artagnan d'un air indicible de tendre reproche,   que
l'officier ne put supporter sans se sentir attendri; puis   il
chancela, et d'une voix etranglee:

-- Du service! du service dans les armees du roi? dit-il.

-- Oui et non. Nous allons refaire campagne, chercher toutes
sortes d'aventures, reprendre la vie d'autrefois, enfin.

Ce dernier mot tomba sur Mousqueton comme la foudre. C'etait cet
_autrefois_ si terrible qui faisait le _maintenant_ si doux.

-- Oh! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends? dit Mousqueton avec un
regard plus suppliant encore que le premier, a l'adresse de
d'Artagnan.

-- Que voulez-vous, mon pauvre Mouston? dit d'Artagnan, la
fatalite...

Malgre la precaution qu'avait prise d'Artagnan de ne pas le
tutoyer et de donner a son nom la mesure qu'il ambitionnait,
Mousqueton n'en recut pas moins le coup, et le coup fut si
terrible, qu'il sortit tout bouleverse en oubliant de fermer la
porte.

-- Ce bon Mousqueton, il ne se connait plus de joie, dit Porthos
du ton que Don Quichotte dut mettre a encourager Sancho a seller
son grison pour une derniere campagne.

Les deux amis restes seuls se mirent a parler de l'avenir et a
faire mille chateaux en Espagne. Le bon vin de Mousqueton leur
faisait voir, a d'Artagnan une perspective toute reluisante de
quadruples et de pistoles, a Porthos le cordon bleu! et le manteau
ducal. Le fait est qu'ils dormaient sur la table lorsqu'on vint
les inviter a passer dans leur lit.

Cependant, des le lendemain, Mousqueton fut un peu reconforte par
d'Artagnan, qui lui annonca que probablement la guerre se ferait
toujours au coeur de Paris et a la portee du chateau du Vallon,
qui etait pres de Corbeil; de Bracieux, qui etait pres de Melun,
et de Pierrefonds, qui etait entre Compiegne et Villers-Cotterets.

-- Mais il me semble qu'autrefois... dit timidement Mousqueton.

-- Oh! dit d'Artagnan, on ne fait pas la guerre a la maniere
d'autrefois. Ce sont aujourd'hui affaires diplomatiques, demandez
a Planchet.
Mousqueton alla demander ces renseignements a son ancien ami,
lequel confirma en tout point ce qu'avait dit d'Artagnan;
seulement, ajouta-t-il, dans cette guerre, les prisonniers courent
le risque d'etre pendus.

-- Peste, dit Mousqueton, je crois que j'aime encore mieux le
siege de La Rochelle.

Quant a Porthos, apres avoir fait tuer un chevreuil a son hote,
apres l'avoir conduit de ses bois a sa montagne, de sa montagne a
ses etangs, apres lui avoir fait voir ses levriers, sa meute,
Gredinet, tout ce qu'il possedait enfin, et fait refaire trois
autres repas des plus somptueux, il demanda ses instructions
definitives a d'Artagnan, force de le quitter pour continuer son
chemin.

-- Voici, cher ami! lui dit le messager; il me faut quatre jours
pour aller d'ici a Blois, un jour pour y rester, trois ou quatre
jours pour retourner a Paris. Partez donc dans une semaine avec
vos equipages; vous descendrez rue Tiquetonne, a l'hotel de la
Chevrette, et vous attendrez mon retour.

-- C'est convenu, dit Porthos.

-- Moi je vais faire un tour sans espoir chez Athos, dit
d'Artagnan; mais, quoique je le croie devenu fort incapable, il
faut observer les procedes avec ses amis.

-- Si j'allais avec vous, dit Porthos, cela me distrairait peut-
etre.

-- C'est possible, dit d'Artagnan, et moi aussi; mais vous
n'auriez plus le temps de faire vos preparatifs.

-- C'est vrai, dit Porthos. Partez donc, et bon courage; quant a
moi, je suis plein d'ardeur.

-- A merveille! dit d'Artagnan.

Et ils se separerent sur les limites de la terre de Pierrefonds,
jusqu'aux extremites de laquelle Porthos voulut conduire son ami.

-- Au moins, disait d'Artagnan tout en prenant la route de
Villers-Cotterets, au moins je ne serai pas seul. Ce diable de
Porthos est encore d'une vigueur superbe. Si Athos vient, eh bien!
nous serons trois a nous moquer d'Aramis, de ce petit frocard a
bonnes fortunes.

A Villers-Cotterets il ecrivit au cardinal.

"Monseigneur, j'en ai deja un a offrir a Votre Eminence, et celui-
la vaut vingt hommes. Je pars pour Blois, le comte de La Fere
habitant le chateau de Bragelonne aux environs de cette ville."
Et sur ce il prit la route de Blois tout en devisant avec
Planchet, qui lui etait une grande distraction pendant ce long
voyage.


XV. Deux tetes d'ange

Il s'agissait d'une longue route; mais d'Artagnan ne s'en
inquietait point: il savait que ses chevaux s'etaient rafraichis
aux plantureux rateliers du seigneur de Bracieux. Il se lanca donc
avec confiance dans les quatre ou cinq journees de marche qu'il
avait a faire suivi du fidele Planchet.

Comme nous l'avons deja dit, ces deux hommes, pour combattre les
ennuis de la route, cheminaient cote a cote et causaient toujours
ensemble. D'Artagnan avait peu a peu depouille le maitre, et
Planchet avait quitte tout a fait la peau du laquais. C'etait un
profond matois, qui, depuis sa bourgeoisie improvisee, avait
regrette souvent les franches lippees du grand chemin ainsi que la
conversation et la compagnie brillante des gentilshommes, et qui,
se sentant une certaine valeur personnelle, souffrait de se voir
demonetiser par le contact perpetuel des gens a idees plates.

Il s'eleva donc bientot avec celui qu'il appelait encore son
maitre au rang de confident. D'Artagnan depuis de longues annees
n'avait pas ouvert son coeur. Il arriva que ces deux hommes en se
retrouvant s'agencerent admirablement.

D'ailleurs, Planchet n'etait pas un compagnon d'aventures tout a
fait vulgaire; il etait homme de bon conseil; sans chercher le
danger il ne reculait pas aux coups, comme d'Artagnan avait eu
plusieurs fois occasion de s'en apercevoir; enfin, il avait ete
soldat, et les armes anoblissaient; et puis, plus que tout cela,
si Planchet avait besoin de lui, Planchet ne lui etait pas non
plus inutile. Ce fut donc presque sur le pied de deux bons amis
que d'Artagnan et Planchet arriverent dans le Blaisois.

Chemin faisant, d'Artagnan disait en secouant la tete et en
revenant a cette idee qui l'obsedait sans cesse:

-- Je sais bien que ma demarche pres d'Athos est inutile et
absurde, mais je dois ce procede a mon ancien ami, homme qui avait
l'etoffe en lui du plus noble et du plus genereux de tous les
hommes.

-- Oh! M. Athos etait un fier gentilhomme! dit Planchet.

-- N'est-ce pas? reprit d'Artagnan.

-- Semant l'argent comme le ciel fait de la grele, continua
Planchet, mettant l'epee a la main avec un air royal. Vous
souvient-il, monsieur, du duel avec les Anglais dans l'enclos des
Carmes? Ah! que M. Athos etait beau et magnifique ce jour-la,
lorsqu'il dit a son adversaire: "Vous avez exige que je vous dise
mon nom, monsieur; tant pis pour vous, car je vais etre force de
vous tuer!" J'etais pres de lui et je l'ai entendu. Ce sont mot a
mot ses propres paroles. Et ce coup d'oeil, monsieur, lorsqu'il
toucha son adversaire comme il avait dit, et que son adversaire
tomba, sans seulement dire ouf. Ah! monsieur, je le repete,
c'etait un fier gentilhomme.

-- Oui, dit d'Artagnan, tout cela est vrai comme l'Evangile, mais
il aura perdu toutes ces qualites avec un seul defaut.

-- Je m'en souviens, dit Planchet, il aimait a boire, ou plutot il
buvait. Mais il ne buvait pas comme les autres. Ses yeux ne
disaient rien quand il portait le verre a ses levres. En verite,
jamais silence n'a ete si parlant. Quant a moi, il me semblait que
je l'entendais murmurer: "Entre, liqueur! et chasse mes chagrins."
Et comme il vous brisait le pied d'un verre ou le cou d'une
bouteille! il n'y avait que lui pour cela.

-- Eh bien! aujourd'hui, continua d'Artagnan, voici le triste
spectacle qui nous attend. Ce noble gentilhomme a l'oeil fier, ce
beau cavalier si brillant sous les armes, que l'on s'etonnait
toujours qu'il tint une simple epee a la main au lieu d'un baton
de commandement, eh bien! il se sera transforme en un vieillard
courbe, au nez rouge, aux yeux pleurants. Nous allons le trouver
couche sur quelque gazon, d'ou il nous regardera d'un oeil terne,
et qui peut-etre ne nous reconnaitra pas. Dieu m'est temoin,
Planchet, continua d'Artagnan, que je fuirais ce triste spectacle
si je ne tenais a prouver mon respect a cette ombre illustre du
glorieux comte de La Fere, que nous avons tant aime.

Planchet hocha la tete et ne dit mot: on voyait facilement qu'il
partageait les craintes de son maitre.

-- Et puis, reprit d'Artagnan, cette decrepitude, car Athos est
vieux maintenant; la misere, peut-etre, car il aura neglige le peu
de bien qu'il avait; et le sale Grimaud, plus muet que jamais et
plus ivrogne que son maitre... tiens, Planchet, tout cela me fend
le coeur.

-- Il me semble que j'y suis, et que je le vois la begayant et
chancelant, dit Planchet d'un ton piteux.

-- Ma seule crainte, je l'avoue, reprit d'Artagnan, c'est qu'Athos
n'accepte mes propositions dans un moment d'ivresse guerriere. Ce
serait pour Porthos et moi un grand malheur et surtout un
veritable embarras; mais, pendant sa premiere orgie, nous le
quitterons, voila tout. En revenant a lui, il comprendra.

-- En tout cas, monsieur, dit Planchet, nous ne tarderons pas a
etre eclaires, car je crois que ces murs si hauts, qui rougissent
au soleil couchant, sont les murs de Blois.

-- C'est probable, repondit d'Artagnan, et ces clochetons aigus et
sculptes que nous entrevoyons la-bas a gauche dans les bois
ressemblent a ce que j'ai entendu dire de Chambord.

-- Entrerons-nous en ville? demanda Planchet.

-- Sans doute, pour nous renseigner.

-- Monsieur, je vous conseille, si nous y entrons, de gouter a
certains petits pots de creme dont j'ai fort entendu parler, mais
qu'on ne peut malheureusement faire venir a Paris et qu'il faut
manger sur place.

-- Eh bien, nous en mangerons! sois tranquille, dit d'Artagnan.

En ce moment un de ces lourds chariots, atteles de boeufs, qui
portent le bois coupe dans les belles forets du pays jusqu'aux
ports de la Loire, deboucha par un sentier plein d'ornieres sur la
route que suivaient les deux cavaliers. Un homme l'accompagnait,
portant une longue gaule armee d'un clou avec laquelle il
aiguillonnait son lent attelage.

-- He! l'ami, cria Planchet au bouvier.

-- Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs? dit le paysan avec
cette purete de langage particuliere aux gens de ce pays et qui
ferait honte aux citadins puristes de la place de la Sorbonne et
de la rue de l'Universite.

-- Nous cherchons la maison de M. le comte de La Fere, dit
d'Artagnan; connaissez-vous ce nom-la parmi ceux des seigneurs des
environs?

Le paysan ota son chapeau en entendant ce nom et repondit:

-- Messieurs, ce bois que je charrie est a lui; je l'ai coupe dans
sa futaie et je le conduis au chateau.

D'Artagnan ne voulut pas questionner cet homme, il lui repugnait
d'entendre dire par un autre peut-etre ce qu'il avait dit lui-meme
a Planchet.

-- Le _chateau_! se dit-il a lui-meme, le _chateau_! Ah! je
comprends! Athos n'est pas endurant; il aura force, comme Porthos,
ses paysans a l'appeler monseigneur et a nommer chateau sa
bicoque: il avait la main lourde, ce cher Athos, surtout quand il
avait bu.

Les boeufs avancaient lentement. D'Artagnan et Planchet marchaient
derriere la voiture. Cette allure les impatienta.

-- Le chemin est donc celui-ci, demanda d'Artagnan au bouvier, et;
nous pouvons le suivre sans crainte de nous egarer?

-- Oh! mon Dieu! oui, monsieur, dit l'homme, et vous pouvez le
prendre au lieu de vous ennuyer a escorter des betes si lentes.
Vous n'avez qu'une demi-lieue a faire et vous apercevrez un
chateau sur la droite; on ne le voit pas encore d'ici, a cause
d'un rideau de peupliers qui le cache. Ce chateau n'est point
Bragelonne, c'est La Valliere: vous passerez outre; mais a trois
portees de mousquet plus loin, une grande maison blanche, a toits
en ardoises, batie sur un tertre ombrage de sycomores enormes,
c'est le chateau de M. le comte de La Fere.

-- Et cette demi-lieue est-elle longue? demanda d'Artagnan, car il
y a lieue et lieue dans notre beau pays de France.

-- Dix minutes de chemin, monsieur, pour les jambes fines de votre
cheval.

D'Artagnan remercia le bouvier et piqua aussitot; puis, trouble
malgre lui a l'idee de revoir cet homme singulier qui l'avait tant
aime, qui avait tant contribue par ses conseils et par son exemple
a son education de gentilhomme, il ralentit peu a peu le pas de
son cheval et continua d'avancer la tete basse comme un reveur.

Planchet aussi avait trouve dans la rencontre et l'attitude de ce
paysan matiere a de graves reflexions. Jamais, ni en Normandie, ni
en Franche-Comte, ni en Artois, ni en Picardie, pays qu'il avait
particulierement habites, il n'avait rencontre chez les villageois
cette allure facile, cet air poli, ce langage epure. Il etait
tente de croire qu'il avait rencontre quelque gentilhomme,
frondeur comme lui, qui, pour cause politique, avait ete force
comme lui de se deguiser.

Bientot, au detour du chemin, le chateau de La Valliere, comme
l'avait dit le bouvier, apparut aux yeux des voyageurs; puis a un
quart de lieue plus loin environ, la maison blanche encadree dans
ses sycomores, se dessina sur le fond d'un massif d'arbres epais
que le printemps poudrait d'une neige de fleurs.

A cette vue d'Artagnan, qui d'ordinaire s'emotionnait peu, sentit
un trouble etrange penetrer jusqu'au fond de son coeur, tant sont
puissants pendant tout le cours de la vie ces souvenirs de
jeunesse. Planchet, qui n'avait pas les memes motifs d'impression,
interdit de voir son maitre si agite, regardait alternativement
d'Artagnan et la maison.

Le mousquetaire fit encore quelques pas en avant et se trouva en
face d'une grille travaillee avec le gout qui distingue les fontes
de cette epoque.

On voyait par cette grille des potagers tenus avec soin, une cour
assez spacieuse dans laquelle pietinaient plusieurs chevaux de
main tenus par des valets en livrees differentes, et un carrosse
attele de deux chevaux du pays.

-- Nous nous trompons, ou cet homme nous a trompes, dit
d'Artagnan, ce ne peut etre la que demeure Athos. Mon Dieu!
serait-il mort, et cette propriete appartiendrait-elle a quelqu'un
de son nom? Mets pied a terre, Planchet, et va t'informer; j'avoue
que pour moi je n'en ai pas le courage.

Planchet mit pied a terre.

-- Tu ajouteras, dit d'Artagnan, qu'un gentilhomme qui passe
desire avoir l'honneur de saluer M. le comte de La Fere, et si tu
es content des renseignements, eh bien! alors nomme-moi.

Planchet, trainant son cheval par la bride, s'approcha de la
porte, fit retentir la cloche de la grille, et aussitot un homme
de service, aux cheveux blanchis, a la taille droite malgre son
age, vint se presenter et recut Planchet.

-- C'est ici que demeure M. le comte de La Fere? demanda Planchet.

-- Oui, monsieur, c'est ici, repondit le serviteur a Planchet, qui
ne portait pas de livree.

-- Un seigneur retire du service, n'est-ce pas?

-- C'est cela meme.

-- Et qui avait un laquais nomme Grimaud, reprit Planchet, qui,
avec sa prudence habituelle, ne croyait pas pouvoir s'entourer de
trop de renseignements.

-- M. Grimaud est absent du chateau pour le moment, dit le
serviteur commencant a regarder Planchet des pieds a la tete, peu
accoutume qu'il etait a de pareilles interrogations.

-- Alors, s'ecria Planchet radieux, je vois bien que c'est le meme
comte de La Fere que nous cherchons. Veuillez m'ouvrir alors, car
je desirais annoncer a M. le comte que mon maitre, un gentilhomme
de ses amis, est la qui voudrait le saluer.

-- Que ne disiez-vous cela plus tot! dit le serviteur en ouvrant
la grille. Mais votre maitre, ou est-il?

-- Derriere moi, il me suit.

Le serviteur ouvrit la grille et preceda Planchet, lequel fit
signe a d'Artagnan, qui, le coeur plus palpitant que jamais, entra
a cheval dans la cour.

Lorsque Planchet fut sur le perron, il entendit une voix sortant
d'une salle basse et qui disait:

-- Eh bien! ou est-il, ce gentilhomme, et pourquoi ne pas le
conduire ici?

Cette voix, qui parvint jusqu'a d'Artagnan, reveilla dans son
coeur mille sentiments, mille souvenirs qu'il avait oublies. Il
sauta precipitamment a bas de son cheval, tandis que Planchet, le
sourire sur les levres, s'avancait vers le maitre du logis.

-- Mais je connais ce garcon-la, dit Athos en apparaissant sur le
seuil.

-- Oh! oui, monsieur le comte, vous me connaissez, et moi aussi je
vous connais bien. Je suis Planchet, monsieur le comte, Planchet,
vous savez bien...

Mais l'honnete serviteur ne put en dire davantage, tant l'aspect
inattendu du gentilhomme l'avait saisi.

-- Quoi! Planchet! s'ecria Athos. M. d'Artagnan serait-il donc
ici?

-- Me voici, ami! me voici, cher Athos, dit d'Artagnan en
balbutiant et presque chancelant.

A ces mots une emotion visible se peignit a son tour sur le beau
visage et les traits calmes d'Athos. Il fit deux pas rapides vers
d'Artagnan sans le perdre du regard et le serra tendrement dans
ses bras. D'Artagnan, remis de son trouble, l'etreignit a son tour
avec une cordialite qui brillait en larmes dans ses yeux...

Athos le prit alors par la main, qu'il serrait dans les siennes,
et le mena au salon, ou plusieurs personnes etaient reunies. Tout
le monde se leva.

-- Je vous presente, dit Athos, monsieur le chevalier d'Artagnan,
lieutenant aux mousquetaires de Sa Majeste, un ami bien devoue, et
l'un des plus braves et des plus aimables gentilshommes que j'aie
jamais connus.

D'Artagnan, selon l'usage, recut les compliments des assistants,
les rendit de son mieux, prit place au cercle, et, tandis que la
conversation interrompue un moment redevenait generale, il se mit
a examiner Athos.

Chose etrange! Athos avait vieilli a peine. Ses beaux yeux,
degages de ce cercle de bistre que dessinent les veilles et
l'orgie, semblaient plus grands et d'un fluide plus pur que
jamais; son visage, un peu allonge, avait gagne en majeste ce
qu'il avait perdu d'agitation febrile; sa main, toujours
admirablement belle et nerveuse, malgre la souplesse des chairs,
resplendissait sous une manchette de dentelles, comme certaines
mains de Titien et de Van Dick; il etait plus svelte qu'autrefois;
ses epaules, bien effacees et larges, annoncaient une vigueur peu
commune; ses longs cheveux noirs, parsemes a peine de quelques
cheveux gris, tombaient elegants sur ses epaules, et ondules comme
par un pli naturel; sa voix etait toujours fraiche comme s'il
n'eut eu que vingt-cinq ans, et ses dents magnifiques, qu'il avait
conservees blanches et intactes, donnaient un charme inexprimable
a son sourire.
Cependant les hotes du comte, qui s'apercurent, a la froideur
imperceptible de l'entretien, que les deux amis brulaient du desir
de se trouver seuls, commencerent a preparer, avec tout cet art et
cette politesse d'autrefois, leur depart, cette grave affaire des
gens du grand monde, quand il y avait des gens du grand monde;
mais alors un grand bruit de chiens aboyants retentit dans la
cour, et plusieurs personnes dirent en meme temps:

-- Ah! c'est Raoul qui revient.

Athos, a ce nom de Raoul, regarda d'Artagnan, et sembla epier la
curiosite que ce nom devait faire naitre sur son visage. Mais
d'Artagnan ne comprenait encore rien, il etait mal revenu de son
eblouissement. Ce fut donc presque machinalement qu'il se
retourna, lorsqu'un beau jeune homme de quinze ans, vetu
simplement, mais avec un gout parfait, entra dans le salon en
levant gracieusement son feutre orne de longues plumes rouges.

Cependant ce nouveau personnage, tout a fait inattendu, le frappa.
Tout un monde d'idees nouvelles se presenta a son esprit, lui
expliquant par toutes les sources de son intelligence le
changement d'Athos, qui jusque-la lui avait paru inexplicable. Une
ressemblance singuliere entre le gentilhomme et l'enfant lui
expliquait le mystere de cette vie regeneree. Il attendit,
regardant et ecoutant.

-- Vous voici de retour, Raoul? dit le comte.

-- Oui, monsieur, repondit le jeune homme avec respect, et je me
suis acquitte de la commission que vous m'aviez donnee.

-- Mais qu'avez-vous, Raoul? dit Athos avec sollicitude, vous etes
pale et vous paraissez agite.

-- C'est qu'il vient, monsieur, repondit le jeune homme, d'arriver
un malheur a notre petite voisine.

-- A mademoiselle de La Valliere? dit vivement Athos.

-- Quoi donc? demanderent quelques voix.

-- Elle se promenait avec sa bonne Marceline dans l'enclos ou les
bucherons equarrissent leurs arbres, lorsqu'en passant a cheval je
l'ai apercue et me suis arrete. Elle m'a apercu a son tour, et, en
voulant sauter du haut d'une pile de bois ou elle etait montee, le
pied de la pauvre enfant est tombe a faux et elle n'a pu se
relever. Elle s'est, je crois, foule la cheville.

-- Oh! mon Dieu! dit Athos; et madame de Saint-Remy, sa mere, est-
elle prevenue?

-- Non, monsieur, madame de Saint-Remy est a Blois, pres de madame
la duchesse d'Orleans. J'ai eu peur que les premiers secours
fussent inhabilement appliques, et j'accourais, monsieur, vous
demander des conseils.

-- Envoyez vite a Blois, Raoul! ou plutot prenez votre cheval et
courez-y vous-meme.

Raoul s'inclina.

-- Mais ou est Louise? continua le comte.

-- Je l'ai apportee jusqu'ici, monsieur, et l'ai deposee chez la
femme de Charlot, qui, en attendant, lui a fait mettre le pied
dans de l'eau glacee.

Apres cette explication, qui avait fourni un pretexte pour se
lever, les hotes d'Athos prirent conge de lui; le vieux duc de
Barbe seul, qui agissait familierement en vertu d'une amitie de
vingt ans avec la maison de La Valliere, alla voir la petite
Louise, qui pleurait et qui, en apercevant Raoul, essuya ses beaux
yeux et sourit aussitot.

Alors il proposa d'emmener la petite Louise a Blois dans son
carrosse.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Athos, elle sera plus tot pres
de sa mere; quant a vous, Raoul, je suis sur que vous avez agi
etourdiment et qu'il y a de votre faute.

-- Oh! non, non, monsieur, je vous le jure! s'ecria la jeune
fille; tandis que le jeune homme palissait a l'idee qu'il etait
peut-etre la cause de cet accident...

-- Oh! monsieur, je vous assure... murmura Raoul.

-- Vous n'en irez pas moins a Blois, continua le comte avec bonte,
et vous ferez vos excuses et les miennes a madame de Saint-Remy,
puis vous reviendrez.

Les couleurs reparurent sur les joues du jeune homme; il reprit,
apres avoir consulte des yeux le comte, dans ses bras deja
vigoureux la petite fille, dont la jolie tete endolorie et
souriante a la fois posait sur son epaule, et il l'installa
doucement dans le carrosse; puis, sautant sur son cheval avec
l'elegance et l'agilite d'un ecuyer consomme, apres avoir salue
Athos et d'Artagnan, il s'eloigna rapidement, accompagnant la
portiere du carrosse, vers l'interieur duquel ses yeux resterent
constamment fixes.


XVI. Le chateau de Bragelonne

D'Artagnan etait reste pendant toute cette scene le regard effare,
la bouche presque beante, il avait si peu trouve les choses selon
ses previsions, qu'il en etait reste stupide d'etonnement.
Athos lui prit le bras et l'emmena dans le jardin.

-- Pendant qu'on nous prepare a souper, dit-il en souriant, vous
ne serez point fache, n'est-ce pas, mon ami, d'eclaircir un peu
tout ce mystere qui vous fait rever?

-- Il est vrai, monsieur le comte, dit d'Artagnan, qui avait senti
peu a peu Athos reprendre sur lui cette immense superiorite
d'aristocrate qu'il avait toujours eue.

Athos le regarda avec son doux sourire.

-- Et d'abord, dit-il, mon cher d'Artagnan, il n'y a point ici de
monsieur le comte. Si je vous ai appele chevalier, c'etait pour
vous presenter a mes hotes, afin qu'ils sussent qui vous etiez;
mais, pour vous, d'Artagnan, je suis, je l'espere, toujours Athos,
votre compagnon, votre ami. Preferez-vous le ceremonial parce que
vous m'aimez moins?

-- Oh! Dieu m'en preserve! dit le Gascon avec un de ces loyaux
elans de jeunesse qu'on retrouve si rarement dans l'age mur.

-- Alors revenons a nos habitudes, et, pour commencer, soyons
francs. Tout vous etonne ici?

-- Profondement.

-- Mais ce qui vous etonne le plus, dit Athos en souriant, c'est
moi, avouez-le.

-- Je vous l'avoue.

-- Je suis encore jeune, n'est-ce pas, malgre mes quarante-neuf
ans, je suis reconnaissable encore?

-- Tout au contraire, dit d'Artagnan tout pret a outrer la
recommandation de franchise que lui avait faite Athos, c'est que
vous ne l'etes plus du tout.

-- Ah! je comprends, dit Athos avec une legere rougeur, tout a une
fin, d'Artagnan, la folie comme autre chose.

-- Puis il s'est fait un changement dans votre fortune, ce me
semble. Vous etes admirablement loge; cette maison est a vous, je
presume.

-- Oui; c'est ce petit bien, vous savez, mon ami, dont je vous ai
dit que j'avais hesite quand j'ai quitte le service.

-- Vous avez parc, chevaux, equipages.

Athos sourit.
-- Le parc a vingt arpents, mon ami, dit-il; vingt arpents sur
lesquels sont pris les potagers et les communs. Mes chevaux sont
au nombre de deux; bien entendu que je ne compte pas le courtaud
de mon valet. Mes equipages se reduisent a quatre chiens de bois,
a deux levriers et a un chien d'arret. Encore tout ce luxe de
meute, ajouta Athos en souriant, n'est-il pas pour moi.

-- Oui, je comprends, dit d'Artagnan, c'est pour le jeune homme,
pour Raoul.

Et d'Artagnan regarda Athos avec un sourire involontaire.

-- Vous avez devine, mon ami! dit Athos.

-- Et ce jeune homme est votre commensal, votre filleul, votre
parent peut-etre? Ah! que vous etes change, mon cher Athos!

-- Ce jeune homme, repondit Athos avec calme, ce jeune homme,
d'Artagnan, est un orphelin que sa mere avait abandonne chez un
pauvre cure de campagne; je l'ai nourri, eleve.

-- Et il doit vous etre bien attache?

-- Je crois qu'il m'aime comme si j'etais son pere.

-- Bien reconnaissant surtout?

-- Oh! quant a la reconnaissance, dit Athos, elle est reciproque,
je lui dois autant qu'il me doit; et je ne le lui dis pas, a lui,
mais je le dis a vous, d'Artagnan, je suis encore son oblige.

-- Comment cela? dit le mousquetaire etonne.

-- Eh! mon Dieu, oui! c'est lui qui a cause en moi le changement
que vous voyez: je me dessechais comme un pauvre arbre isole qui
ne tient en rien sur la terre, il n'y avait qu'une affection
profonde qui put me faire reprendre racine dans la vie. Une
maitresse? j'etais trop vieux. Des amis? je ne vous avais plus la.
Eh bien! cet enfant m'a fait retrouver tout ce que j'avais perdu;
je n'avais plus le courage de vivre pour moi, j'ai vecu pour lui.
Les lecons sont beaucoup pour un enfant, l'exemple vaut mieux. Je
lui ai donne l'exemple, d'Artagnan. Les vices que j'avais, je m'en
suis corrige; les vertus que je n'avais pas, j'ai feint de les
avoir. Aussi, je ne crois pas m'abuser, d'Artagnan, mais Raoul est
destine a etre un gentilhomme aussi complet qu'il est donne a
notre age appauvri d'en fournir encore.

D'Artagnan regardait Athos avec une admiration croissante. Ils se
promenaient sous une allee fraiche et ombreuse, a travers laquelle
filtraient obliquement quelques rayons de soleil couchant. Un de
ces rayons dores illuminait le visage d'Athos, et ses yeux
semblaient rendre a leur tour ce feu tiede et calme du soir qu'ils
recevaient.
L'idee de milady vint se presenter a l'esprit de d'Artagnan.

-- Et vous etes heureux? dit-il a son ami.

L'oeil vigilant d'Athos penetra jusqu'au fond du coeur de
d'Artagnan, et sembla y lire sa pensee.

-- Aussi heureux qu'il est permis a une creature de Dieu de l'etre
sur la terre. Mais achevez votre pensee, d'Artagnan, car vous ne
me l'avez pas dite tout entiere.

-- Vous etes terrible, Athos, et l'on ne vous peut rien cacher,
dit d'Artagnan. Eh bien! oui, je voulais vous demander si vous
n'avez pas quelquefois des mouvements inattendus de terreur qui
ressemblent...

-- A des remords? continua Athos. J'acheve votre phrase, mon ami.
Oui et non: je n'ai pas de remords, parce que cette femme, je le
crois, meritait la peine qu'elle a subie; je n'ai pas de remords,
parce que, si nous l'eussions laissee vivre, elle eut sans aucun
doute continue son oeuvre de destruction; mais cela ne veut pas
dire, ami, que j'aie cette conviction que nous avions le droit de
faire ce que nous avons fait. Peut-etre tout sang verse veut-il
une expiation. Elle a accompli la sienne; peut-etre a notre tour
nous reste-t-il a accomplir la notre.

-- Je l'ai quelquefois pense comme vous, Athos, dit d'Artagnan.

-- Elle avait un fils, cette femme?

-- Oui.

-- En avez-vous quelquefois entendu parler?

-- Jamais.

-- Il doit avoir vingt-trois ans, murmura Athos; je pense souvent
a ce jeune homme, d'Artagnan.

-- C'est etrange! et moi qui l'avais oublie!

Athos sourit melancoliquement.

-- Et lord de Winter, en avez-vous quelque nouvelle?

-- Je sais qu'il etait en grande faveur pres du roi Charles Ier.

-- Il aura suivi sa fortune, qui est mauvaise en ce moment. Tenez,
d'Artagnan, continua Athos, cela revient a ce que je vous ai dit
tout a l'heure. Lui, il a laisse couler le sang de Strafford; le
sang appelle le sang. Et la reine?

-- Quelle reine?
-- Madame Henriette d'Angleterre, la fille de Henri IV.

-- Elle est au Louvre, comme vous savez.

-- Oui, ou elle manque de tout, n'est-ce pas? Pendant les grands
froids de cet hiver, sa fille malade, m'a-t-on dit, etait forcee,
faute de bois, de rester couchee. Comprenez-vous cela? dit Athos
en haussant les epaules. La fille de Henri IV grelottant faute
d'un fagot! Pourquoi n'est-elle pas venue demander l'hospitalite
au premier venu de nous au lieu de la demander au Mazarin! elle
n'eut manque de rien.

-- La connaissez-vous donc, Athos?

-- Non, mais ma mere l'a vue enfant. Vous ai-je jamais dit que ma
mere avait ete dame d'honneur de Marie de Medicis?

-- Jamais. Vous ne dites pas de ces choses-la, vous, Athos.

-- Ah! mon Dieu si, vous le voyez, reprit Athos; mais encore faut-
il que l'occasion s'en presente.

-- Porthos ne l'attendrait pas si patiemment, dit d'Artagnan avec
un sourire.

-- Chacun sa nature, mon cher d'Artagnan. Porthos a, malgre un peu
de vanite, des qualites excellentes. L'avez-vous revu?

-- Je le quitte il y a cinq jours, dit d'Artagnan.

Et alors il raconta, avec la verve de son humeur gasconne, toutes
les magnificences de Porthos en son chateau de Pierrefonds; et,
tout en criblant son ami, il lanca deux ou trois fleches a
l'adresse de cet excellent M. Mouston.

-- J'admire, repliqua Athos en souriant de cette gaiete qui lui
rappelait leurs bons jours, que nous ayons autrefois forme au
hasard une societe d'hommes encore si bien lies les uns aux
autres, malgre vingt ans de separation. L'amitie jette des racines
bien profondes dans les coeurs honnetes, d'Artagnan; croyez-moi,
il n'y a que les mechants qui nient l'amitie, parce qu'ils ne la
comprennent pas. Et Aramis?

-- Je l'ai vu aussi, dit d'Artagnan, mais il m'a paru froid.

-- Ah! vous avez vu Aramis, reprit Athos en regardant d'Artagnan
avec son oeil investigateur. Mais c'est un veritable pelerinage,
cher ami, que vous faites au temple de l'Amitie, comme diraient
les poetes.

-- Mais oui, dit d'Artagnan embarrasse.

-- Aramis, vous le savez, continua Athos, est naturellement froid,
puis il est toujours empeche dans des intrigues de femmes.
-- Je lui en crois en ce moment une fort compliquee, dit
d'Artagnan.

Athos ne repondit pas.

-- Il n'est pas curieux, pensa d'Artagnan.

Non seulement Athos ne repondit pas, mais encore il changea la
conversation.

-- Vous le voyez, dit-il en faisant remarquer a d'Artagnan qu'ils
etaient revenus pres du chateau, en une heure de promenade, nous
avons quasi fait le tour de mes domaines.

-- Tout y est charmant, et surtout tout y sent son gentilhomme,
repondit d'Artagnan.

En ce moment on entendit le pas d'un cheval.

-- C'est Raoul qui revient, dit Athos, nous allons avoir des
nouvelles de la pauvre petite.

En effet, le jeune homme reparut a la grille et rentra dans la
cour tout couvert de poussiere, puis sauta a bas de son cheval
qu'il remit aux mains d'une espece de palefrenier; il vint saluer
le comte et d'Artagnan.

-- Monsieur, dit Athos en posant la main sur l'epaule de
d'Artagnan, monsieur est le chevalier d'Artagnan, dont vous m'avez
entendu parler souvent, Raoul.

-- Monsieur, dit le jeune homme en saluant de nouveau et plus
profondement, M. le comte a prononce votre nom devant moi comme un
exemple chaque fois qu'il a eu a citer un gentilhomme intrepide et
genereux.

Ce petit compliment ne laissa pas que d'emouvoir d'Artagnan, qui
sentit son coeur doucement remue. Il tendit une main a Raoul en
lui disant:

-- Mon jeune ami, tous les eloges que l'on fait de moi doivent
retourner a M. le comte que voici: car il a fait mon education en
toutes choses, et ce n'est pas sa faute si l'eleve a si mal
profite. Mais il se rattrapera sur vous, j'en suis sur. J'aime
votre air, Raoul, et votre politesse m'a touche.

Athos fut plus ravi qu'on ne saurait le dire: il regarda
d'Artagnan avec reconnaissance, puis attacha sur Raoul un de ces
sourires etranges dont les enfants sont fiers lorsqu'ils les
saisissent.

-- A present, se dit d'Artagnan, a qui ce jeu muet de physionomie
n'avait point echappe, j'en suis certain.
-- Eh bien! dit Athos, j'espere que l'accident n'a pas eu de
suite?

-- On ne sait encore rien, monsieur, et le medecin n'a rien pu
dire a cause de l'enflure; il craint cependant qu'il n'y ait
quelque nerf endommage.

-- Et vous n'etes pas reste plus tard pres de madame de Saint-
Remy?

-- J'aurais craint de n'etre pas de retour pour l'heure de votre
diner, monsieur, dit Raoul, et par consequent de vous faire
attendre.

En ce moment un petit garcon, moitie paysan, moitie laquais, vint
avertir que le souper etait servi.

Athos conduisit son hote dans une salle a manger fort simple, mais
dont les fenetres s'ouvraient d'un cote sur le jardin et de
l'autre sur une serre ou poussaient de magnifiques fleurs.

D'Artagnan jeta les yeux sur le service: la vaisselle etait
magnifique; on voyait que c'etait de la vieille argenterie de
famille. Sur un dressoir etait une aiguiere d'argent superbe;
d'Artagnan s'arreta a la regarder.

-- Ah! voila qui est divinement fait, dit-il.

-- Oui, repondit Athos, c'est un chef-d'oeuvre d'un grand artiste
florentin nomme Benvenuto Cellini.

-- Et la bataille qu'elle represente?

-- Est celle de Marignan. C'est le moment ou l'un de mes ancetres
donne son epee a Francois Ier, qui vient de briser la sienne. Ce
fut a cette occasion qu'Enguerrand de la Fere, mon aieul, fut fait
chevalier de Saint-Michel. En outre, le roi, quinze ans plus tard,
car il n'avait pas oublie qu'il avait combattu trois heures encore
avec l'epee de son ami Enguerrand sans qu'elle se rompit, lui fit
don de cette aiguiere et d'une epee que vous avez peut-etre vue
autrefois chez moi, et qui est aussi un assez beau morceau
d'orfevrerie. C'etait le temps des geants, dit Athos. Nous sommes
des nains, nous autres, a cote de ces hommes-la. Asseyons-nous,
d'Artagnan, et soupons. A propos, dit Athos au petit laquais qui
venait de servir le potage, appelez Charlot.

L'enfant sortit, et, un instant apres, l'homme de service auquel
les deux voyageurs s'etaient adresses en arrivant entra.

-- Mon cher Charlot, lui dit Athos, je vous recommande
particulierement, pour tout le temps qu'il demeurera ici,
Planchet, le laquais de monsieur d'Artagnan. Il aime le bon vin;
vous avez la clef des caves. Il a couche longtemps sur la dure et
ne doit pas detester un bon lit; veillez encore a cela, je vous
prie.

Charlot s'inclina et sortit.

-- Charlot est aussi un brave homme, dit le comte, voici dix-huit
ans qu'il me sert.

-- Vous pensez a tout, dit d'Artagnan, et je vous remercie pour
Planchet, mon cher Athos.

Le jeune homme ouvrit de grands yeux a ce nom, et regarda si
c'etait bien au comte que d'Artagnan parlait.

-- Ce nom vous parait bizarre, n'est-ce pas, Raoul? dit Athos en
souriant. C'etait mon nom de guerre, alors que M. d'Artagnan, deux
braves amis et moi faisions nos prouesses a La Rochelle sous le
defunt cardinal et sous M. de Bassompierre qui est mort aussi
depuis. Monsieur daigne me conserver ce nom d'amitie, et chaque
fois que je l'entends, mon coeur est joyeux.

-- Ce nom-la etait celebre, dit d'Artagnan, et il eut un jour les
honneurs du triomphe.

-- Que voulez-vous dire, monsieur? demanda Raoul avec sa curiosite
juvenile.

-- Je n'en sais ma foi rien, dit Athos.

-- Vous avez oublie le bastion Saint-Gervais, Athos, et cette
serviette dont trois balles firent un drapeau. J'ai meilleure
memoire que vous, je m'en souviens, et je vais vous raconter cela,
jeune homme.

Et il raconta a Raoul toute l'histoire du bastion, comme Athos lui
avait raconte celle de son aieul.

A ce recit, le jeune homme crut voir se derouler un de ces faits
d'armes racontes par le Tasse ou l'Arioste, et qui appartiennent
aux temps prestigieux de la chevalerie.

-- Mais ce que ne vous dit pas d'Artagnan, Raoul, reprit a son
tour Athos, c'est qu'il etait une des meilleures lames de son
temps: jarret de fer, poignet d'acier, coup d'oeil sur et regard
brulant, voila ce qu'il offrait a son adversaire: il avait dix-
huit ans, trois ans de plus que vous, Raoul, lorsque je le vis a
l'oeuvre pour la premiere fois et contre des hommes eprouves.

-- Et M. d'Artagnan fut vainqueur? dit le jeune homme, dont les
yeux brillaient pendant cette conversation et semblaient implorer
des details.

-- J'en tuai un, je crois! dit d'Artagnan interrogeant Athos du
regard. Quant a l'autre, je le desarmai, ou je le blessai, je ne
me le rappelle plus.

-- Oui, vous le blessates. Oh! vous etiez un rude athlete!

-- Eh! je n'ai pas encore trop perdu, reprit d'Artagnan avec son
petit rire gascon plein de contentement de lui-meme, et
dernierement encore...

Un regard d'Athos lui ferma la bouche.

-- Je veux que vous sachiez, Raoul, reprit Athos, vous qui vous
croyez une fine epee et dont la vanite pourrait souffrir un jour
quelque cruelle deception; je veux que vous sachiez combien est
dangereux l'homme qui unit le sang-froid a l'agilite, car jamais
je ne pourrais vous en offrir un plus frappant exemple: priez
demain monsieur d'Artagnan, s'il n'est pas trop fatigue, de
vouloir bien vous donner une lecon.

-- Peste, mon cher Athos, vous etes cependant un bon maitre,
surtout sous le rapport des qualites que vous vantez en moi.
Tenez, aujourd'hui encore, Planchet me parlait de ce fameux duel
de l'enclos des Carmes, avec lord de Winter et ses compagnons. Ah!
jeune homme, continua d'Artagnan, il doit y avoir quelque part une
epee que j'ai souvent appelee la premiere du royaume.

-- Oh! j'aurai gate ma main avec cet enfant, dit Athos.

-- Il y a des mains qui ne se gatent jamais, mon cher Athos, dit
d'Artagnan, mais qui gatent beaucoup les autres.

Le jeune homme eut voulu prolonger cette conversation toute la
nuit; mais Athos lui fit observer que leur hote devait etre
fatigue et avait besoin de repos. D'Artagnan s'en defendit par
politesse, mais Athos insista pour que d'Artagnan prit possession
de sa chambre. Raoul y conduisit l'hote du logis; et, comme Athos
pensa qu'il resterait le plus tard possible pres de d'Artagnan
pour lui faire dire toutes les vaillantises de leur jeune temps,
il vint le chercher lui-meme un instant apres, et ferma cette
bonne soiree par une poignee de main bien amicale et un souhait de
bonne nuit au mousquetaire.


XVII. La diplomatie d'Athos

D'Artagnan s'etait mis au lit bien moins pour dormir que pour etre
seul et penser a tout ce qu'il avait vu et entendu dans cette
soiree.

Comme il etait d'un bon naturel et qu'il avait eu tout d'abord
pour Athos un penchant instinctif qui avait fini par devenir une
amitie sincere, il fut enchante de trouver un homme brillant
d'intelligence et de force au lieu de cet ivrogne abruti qu'il
s'attendait a voir cuver son vin sur quelque fumier; il accepta,
sans trop regimber, cette superiorite constante d'Athos sur lui,
et, au lieu de ressentir la jalousie et le desappointement qui
eussent attriste une nature moins genereuse, il n'eprouva en
resume qu'une joie sincere et loyale qui lui fit concevoir pour sa
negociation les plus favorables esperances.

Cependant il lui semblait qu'il ne retrouvait point Athos franc et
clair sur tous les points. Qu'etait-ce que ce jeune homme qu'il
disait avoir adopte et qui avait avec lui une si grande
ressemblance? Qu'etaient-ce que ce retour a la vie du monde et
cette sobriete exageree qu'il avait remarquee a table? Une chose
meme insignifiante en apparence, cette absence de Grimaud, dont
Athos ne pouvait se separer autrefois et dont le nom meme n'avait
pas ete prononce malgre les ouvertures faites a ce sujet, tout
cela inquietait d'Artagnan. Il ne possedait donc plus la confiance
de son ami, ou bien Athos etait attache a quelque chaine
invisible, ou bien encore prevenu d'avance contre la visite qu'il
lui faisait.

Il ne put s'empecher de songer a Rochefort, a ce qu'il lui avait
dit a l'eglise Notre-Dame. Rochefort aurait-il precede d'Artagnan
chez Athos?

D'Artagnan n'avait pas de temps a perdre en longues etudes. Aussi
resolut-il d'en venir des le lendemain a une explication. Ce peu
de fortune d'Athos si habilement deguise annoncait l'envie de
paraitre et trahissait un reste d'ambition facile a reveiller. La
vigueur d'esprit et la nettete d'idees d'Athos en faisaient un
homme plus prompt qu'un autre a s'emouvoir. Il entrerait dans les
plans du ministre avec d'autant plus d'ardeur, que son activite
naturelle serait doublee d'une dose de necessite.

Ces idees maintenaient d'Artagnan eveille malgre sa fatigue; il
dressait ses plans d'attaque, et quoiqu'il sut qu'Athos etait un
rude adversaire, il fixa l'action au lendemain apres le dejeuner.

Cependant il se dit aussi, d'un autre cote, que sur un terrain si
nouveau il fallait s'avancer avec prudence, etudier pendant
plusieurs jours les connaissances d'Athos, suivre ses nouvelles
habitudes et s'en rendre compte, essayer de tirer du naif jeune
homme, soit en faisant des armes avec lui, soit en courant quelque
gibier, les renseignements intermediaires qui lui manquaient pour
joindre l'Athos d'autrefois a l'Athos d'aujourd'hui; et cela
devait etre facile, car le precepteur devait avoir deteint sur le
coeur et l'esprit de son eleve. Mais d'Artagnan lui-meme qui etait
un garcon d'une grande finesse, comprit sur-le-champ quelles
chances il donnerait contre lui au cas ou une indiscretion ou une
maladresse laisserait a decouvert ses manoeuvres a l'oeil exerce
d'Athos.

Puis, faut-il le dire, d'Artagnan, tout pret a user de ruse contre
la finesse d'Aramis ou la vanite de Porthos, d'Artagnan avait
honte de biaiser avec Athos, l'homme franc, le coeur loyal. Il lui
semblait qu'en le reconnaissant leur maitre en diplomatie, Aramis
et Porthos l'en estimeraient davantage, tandis qu'au contraire
Athos l'en estimerait moins.

-- Ah! pourquoi Grimaud, le silencieux Grimaud, n'est-il pas ici?
disait d'Artagnan; il y a bien des choses dans son silence que
j'aurais comprises, Grimaud avait un silence si eloquent!

Cependant toutes les rumeurs s'etaient eteintes successivement
dans la maison; d'Artagnan avait entendu se fermer les portes et
les volets; puis, apres s'etre repondu quelque temps les uns aux
autres dans la campagne, les chiens s'etaient tus a leur tour;
enfin, un rossignol perdu dans un massif d'arbres avait quelque
temps egrene au milieu de la nuit ses gammes harmonieuses et
s'etait endormi; il ne se faisait plus dans le chateau qu'un bruit
de pas egal et monotone au-dessous de sa chambre; il supposait que
c'etait la chambre d'Athos.

-- Il se promene et reflechit, pensa d'Artagnan, mais a quoi?
C'est ce qu'il est impossible de savoir. On pouvait deviner le
reste, mais non pas cela.

Enfin, Athos se mit au lit sans doute, car ce dernier bruit
s'eteignit.

Le silence et la fatigue unis ensemble vainquirent d'Artagnan; il
ferma les yeux a son tour, et presque aussitot le sommeil le prit.

D'Artagnan n'etait pas dormeur. A peine l'aube eut-elle dore ses
rideaux, qu'il sauta en bas de son lit et ouvrit les fenetres. Il
lui sembla alors voir a travers la jalousie quelqu'un qui rodait
dans la cour en evitant de faire du bruit. Selon son habitude de
ne rien laisser passer a sa portee sans s'assurer de ce que
c'etait, d'Artagnan regarda attentivement sans faire aucun bruit,
et reconnut le justaucorps grenat et les cheveux bruns de Raoul.

Le jeune homme, car c'etait bien lui, ouvrit la porte de l'ecurie,
en tira le cheval bai qu'il avait deja monte la veille, le sella
et brida lui-meme avec autant de promptitude et de dexterite
qu'eut pu le faire le plus habile ecuyer, puis il fit sortir
l'animal par l'allee droite du potager, ouvrit une petite porte
laterale qui donnait sur un sentier, tira son cheval dehors, la
referma derriere lui, et alors, par-dessus la crete du mur,
d'Artagnan le vit passer comme une fleche en se courbant sous les
branches pendantes et fleuries des erables et des acacias.

D'Artagnan avait remarque la veille que le sentier devait conduire
a Blois.

-- Eh, eh! dit le Gascon, voici un gaillard qui fait deja des
siennes, et qui ne me parait point partager les haines d'Athos
contre le beau sexe: il ne va pas chasser, car il n'a ni armes ni
chiens; il ne remplit pas un message, car il se cache. De qui se
cache-t-il?... est-ce de moi ou de son pere?... car je suis sur
que le comte est son pere... Parbleu! quant a cela je le saurai,
car j'en parlerai tout net a Athos.
Le jour grandissait; tous ces bruits que d'Artagnan avait entendus
s'eteindre successivement la veille se reveillaient, l'un apres
l'autre: l'oiseau dans les branches, le chien dans l'etable, les
moutons dans les champs; les bateaux amarres sur la Loire
paraissaient eux-memes s'animer, se detachant du rivage et se
laissant aller au fil de l'eau. D'Artagnan resta ainsi a sa
fenetre pour ne reveiller personne, puis lorsqu'il eut entendu les
portes et les volets du chateau s'ouvrir, il donna un dernier pli
a ses cheveux, un dernier tour a sa moustache, brossa par habitude
les rebords de son feutre avec la manche de son pourpoint, et
descendit. Il avait a peine franchi la derniere marche du perron,
qu'il apercut Athos baisse vers terre et dans l'attitude d'un
homme qui cherche un ecu dans le sable.

-- Eh! bonjour, cher hote, dit d'Artagnan.

-- Bonjour, cher ami. La nuit a-t-elle ete bonne?

-- Excellente, Athos, comme votre lit, comme votre souper d'hier
soir qui devait me conduire au sommeil, comme, votre accueil quand
vous m'avez revu. Mais que regardiez-vous donc la si
attentivement? Seriez-vous devenu amateur de tulipes par hasard?

-- Mon cher ami, il ne faudrait pas pour cela vous moquer de moi.
A la campagne, les gouts changent fort, et on arrive a aimer, sans
y faire attention, toutes ces belles choses que le regard de Dieu
fait sortir du fond de la terre et que l'on meprise fort dans les
villes. Je regardais tout bonnement des iris que j'avais deposes
pres de ce reservoir et qui ont ete ecrases ce matin. Ces
jardiniers sont les gens les plus maladroits du monde. En ramenant
le cheval apres lui avoir fait tirer de l'eau, ils l'auront laisse
marcher dans la plate-bande.

D'Artagnan se prit a sourire.

-- Ah! dit-il, vous croyez?

Et il amena son ami le long de l'allee, ou bon nombre de pas
pareils a celui qui avait ecrase les iris etaient imprimes.

-- Les voici encore, ce me semble; tenez, Athos, dit-il
indifferemment.

-- Mais, oui; et des pas tout frais!

-- Tout frais, repeta d'Artagnan.

-- Qui donc est sorti par ici ce matin? se demanda Athos avec
inquietude. Un cheval se serait-il echappe de l'ecurie?

-- Ce n'est pas probable, dit d'Artagnan, car les pas sont tres
egaux et tres reposes.
-- Ou est Raoul? s'ecria Athos, et comment se fait-il que je ne
l'aie pas apercu?

-- Chut! dit d'Artagnan en mettant avec un sourire son doigt sur
sa bouche.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda Athos.

D'Artagnan raconta ce qu'il avait vu, en epiant la physionomie de
son hote.

-- Ah! je devine tout maintenant, dit Athos avec un leger
mouvement d'epaules: le pauvre garcon est alle a Blois.

-- Pour quoi faire?

-- Eh, mon Dieu! pour savoir des nouvelles de la petite La
Valliere. Vous savez, cette enfant qui s'est foule hier le pied.

-- Vous croyez? dit d'Artagnan incredule.

-- Non seulement je le crois, mais j'en suis sur, repondit Athos.
N'avez-vous donc pas remarque que Raoul est amoureux?

-- Bon! De qui? de cette enfant de sept ans?

-- Mon cher, a l'age de Raoul le coeur est si plein, qu'il faut
bien le repandre sur quelque chose, reve ou realite. Eh bien! son
amour, a lui, est moitie l'un, moitie l'autre.

-- Vous voulez rire! Quoi! cette petite fille.

-- N'avez-vous donc pas regarde? C'est la plus jolie petite
creature qui soit au monde: des cheveux d'un blond d'argent, des
yeux bleus deja mutins et langoureux a la fois.

-- Mais que dites-vous de cet amour?

-- Je ne dis rien, je ris et je me moque de Raoul; mais ces
premiers besoins du coeur sont tellement imperieux, ces
epanchements de la melancolie amoureuse chez les jeunes gens sont
si doux et si amers tout ensemble, que cela parait avoir souvent
tous les caracteres de la passion. Moi, je me rappelle qu'a l'age
de Raoul j'etais devenu amoureux d'une statue grecque que le bon
roi Henri IV avait donnee a mon pere, et que je pensai devenir fou
de douleur, lorsqu'on me dit que l'histoire de Pygmalion n'etait
qu'une fable.

-- C'est du desoeuvrement. Vous n'occupez pas assez Raoul, et il
cherche a s'occuper de son cote.

-- Pas autre chose. Aussi songe-je a l'eloigner d'ici.

-- Et vous ferez bien.
-- Sans doute; mais ce sera lui briser le coeur, et il souffrira
autant que pour un veritable amour. Depuis trois ou quatre ans, et
a cette epoque lui-meme etait un enfant, il s'est habitue a parer
et a admirer cette petite idole, qu'il finirait un jour par adorer
s'il restait ici. Ces enfants revent tout le jour ensemble et
causent de mille choses serieuses comme de vrais amants de vingt
ans. Bref, cela a fait longtemps sourire les parents de la petite
de La Valliere, mais je crois qu'ils commencent a froncer le
sourcil.

-- Enfantillage! mais Raoul a besoin d'etre distrait; eloignez-le
bien vite d'ici, ou, morbleu! vous n'en ferez jamais un homme.

-- Je crois, dit Athos, que je vais l'envoyer a Paris.

-- Ah! fit d'Artagnan.

Et il pensa que le moment des hostilites etait arrive.

-- Si vous voulez, dit-il, nous pouvons faire un sort a ce jeune
homme.

-- Ah! fit a son tour Athos.

-- Je veux meme vous consulter sur quelque chose qui m'est passe
en tete.

-- Faites.

-- Croyez-vous que le temps soit venu de prendre du service?

-- Mais n'etes-vous pas toujours au service, vous, d'Artagnan?

-- Je m'entends: du service actif. La vie d'autrefois n'a-t-elle
plus rien qui vous tente, et, si des avantages reels vous
attendaient, ne seriez-vous pas bien aise de recommencer en ma
compagnie et en celle de notre ami Porthos les exploits de notre
jeunesse?

-- C'est une proposition que vous me faites alors! dit Athos.

-- Nette et franche.

-- Pour rentrer en campagne?

-- Oui.

-- De la part de qui et contre qui demanda tout a coup Athos en
attachant son oeil si clair et si bienveillant sur le Gascon.

-- Ah diable! vous etes pressant!

-- Et surtout precis. Ecoutez bien d'Artagnan. Il n'y a qu'une
personne ou plutot une cause a qui un homme comme moi puisse etre
utile: celle du roi.

-- Voila precisement, dit le mousquetaire.

-- Oui; mais entendons-nous, reprit serieusement Athos: si par la
cause du roi vous entendez celle de M. de Mazarin, nous cessons de
nous comprendre.

-- Je ne dis pas precisement, repondit le Gascon embarrasse.

-- Voyons, d'Artagnan, dit Athos, ne jouons pas au plus fin, votre
hesitation, vos detours me disent de quelle part vous venez. Cette
cause, en effet, on n'ose l'avouer hautement, et lorsqu'on recrute
pour elle, c'est l'oreille basse et la voix embarrassee.

-- Ah! mon cher Athos! dit d'Artagnan.

-- Eh! vous savez bien, reprit Athos, que je ne parle pas pour
vous, qui etes la perle des gens braves et hardis, je vous parle
de cet Italien mesquin et intrigant de ce cuistre qui essaie de
mettre sur sa tete une couronnee qu'il a volee sous un oreiller,
de ce faquin qui appelle son parti le parti du roi, et qui s'avise
de faire mettre des princes du sang en prison, n'osant pas les
tuer, comme faisait notre cardinal a nous, le grand cardinal; un
fesse-mathieu qui pese ses ecus d'or et garde les rognes, de peur,
quoiqu'il triche, de les perdre a son jeu du lendemain; un drole
enfin qui maltraite la reine, a ce qu'on assure; au reste, tant
pis pour elle! et qui va d'ici a trois mois nous faire une guerre
civile pour garder ses pensions. C'est la le maitre que vous me
proposez, d'Artagnan? Grand merci!

-- Vous etes plus vif qu'autrefois, Dieu me pardonne! dit
d'Artagnan, et les annees ont echauffe votre sang, au lieu de le
refroidir. Qui vous dit donc que ce soit la mon maitre et que je
veuille vous l'imposer?

"Diable! s'etait dit le Gascon, ne livrons pas nos secrets a un
homme si mal dispose."

-- Mais alors, cher ami, reprit Athos, qu'est-ce donc que ces
propositions?

-- Eh, mon Dieu! rien de plus simple: vous vivez dans vos terres,
vous, et il parait que vous etes heureux dans votre mediocrite
doree. Porthos a cinquante ou soixante mille livres de revenu
peut-etre; Aramis a toujours quinze duchesses qui se disputent le
prelat, comme elles se disputaient le mousquetaire; c'est encore
un enfant gate du sort; mais moi, que fais-je en ce monde? Je
porte ma cuirasse et mon buffle depuis vingt ans, cramponne a ce
grade insuffisant, sans avancer, sans reculer, sans vivre. Je suis
mort en un mot! Eh bien! lorsqu'il s'agit pour moi de ressusciter
un peu, vous venez tous me dire: C'est un faquin! c'est un drole!
un cuistre! un mauvais maitre! Eh, parbleu! je suis de votre avis,
moi, mais trouvez-m'en un meilleur, ou faites-moi des rentes.

Athos reflechit trois secondes, et pendant ces trois secondes il
comprit la ruse de d'Artagnan, qui pour s'etre trop avance tout
d'abord rompait maintenant afin de cacher son jeu. Il vit
clairement que les propositions qu'on venait de lui faire etaient
reelles, et se fussent declarees dans tout leur developpement,
pour peu qu'il eut prete l'oreille.

-- Bon! se dit-il, d'Artagnan est a Mazarin.

De ce moment il s'observa avec une extreme prudence.

De son cote d'Artagnan joua plus serre que jamais.

-- Mais, enfin, vous avez une idee? continua Athos.

-- Assurement. Je voulais prendre conseil de vous tous et aviser
au moyen de faire quelque chose, car les uns sans les autres nous
serons toujours incomplets.

-- C'est vrai. Vous me parliez de Porthos; l'avez-vous donc decide
a chercher fortune? Mais cette fortune, il l'a.

-- Sans doute, il l'a; mais l'homme est ainsi fait, il desire
toujours quelque chose.

-- Et que desire Porthos?

-- D'etre baron.

-- Ah! c'est vrai, j'oubliais, dit Athos en riant.

-- C'est vrai? pensa d'Artagnan. Et d'ou a-t-il appris cela?
Correspondrait-il avec Aramis? Ah! si je savais cela, je saurais
tout.

La conversation finit la, car Raoul entra juste en ce moment.
Athos voulut le gronder sans aigreur; mais le jeune homme etait si
chagrin, qu'il n'en eut pas le courage et qu'il s'interrompit pour
lui demander ce qu'il avait.

-- Est-ce que notre petite voisine irait plus mal? dit d'Artagnan.

-- Ah! monsieur, reprit Raoul presque suffoque par la douleur, sa
chute est grave, et, sans difformite apparente, le medecin craint
qu'elle ne boite toute sa vie.

-- Ah! ce serait affreux! dit Athos.

D'Artagnan avait une plaisanterie au bout des levres; mais en
voyant la part que prenait Athos a ce malheur, il se retint.

-- Ah! monsieur, ce qui me desespere surtout, reprit Raoul, c'est
que ce malheur, c'est moi qui en suis cause.

-- Comment vous, Raoul? demanda Athos.

-- Sans doute, n'est-ce point pour accourir a moi qu'elle a saute
du haut de cette pile de bois?

-- Il ne vous reste plus qu'une ressource, mon cher Raoul, c'est
de l'epouser en expiation, dit d'Artagnan.

-- Ah! monsieur, dit Raoul, vous plaisantez avec une douleur
reelle: c'est mal, cela.

Et Raoul, qui avait besoin d'etre seul pour pleurer tout a son
aise, rentra dans sa chambre, d'ou il ne sortit qu'a l'heure du
dejeuner.

La bonne intelligence des deux amis n'avait pas le moins du monde
ete alteree par l'escarmouche du matin; aussi dejeunerent-ils du
meilleur appetit, regardant de temps en temps le pauvre Raoul,
qui, les yeux tout humides et le coeur gros, mangeait a peine.

A la fin du dejeuner deux lettres arriverent, qu'Athos lut avec
une extreme attention, sans pouvoir s'empecher de tressaillir
plusieurs fois. D'Artagnan, qui le vit lire ces lettres d'un cote
de la table a l'autre, et dont la vue etait percante, jura qu'il
reconnaissait a n'en pas douter la petite ecriture d'Aramis. Quant
a l'autre, c'etait une ecriture de femme, longue et embarrassee.

-- Allons, dit d'Artagnan a Raoul, voyant qu'Athos desirait
demeurer seul, soit pour repondre a ces lettres, soit pour y
reflechir; allons faire un tour dans la salle d'armes, cela vous
distraira.

Le jeune homme regarda Athos, qui repondit a ce regard par un
signe d'assentiment.

Tous deux passerent dans une salle basse ou etaient suspendus des
fleurets, des masques, des gants, des plastrons, et tous les
accessoires de l'escrime.

-- Eh bien? dit Athos en arrivant un quart d'heure apres.

-- C'est deja votre main, mon cher Athos, dit d'Artagnan, et s'il
avait votre sang-froid, je n'aurais que des compliments a lui
faire...

Quant au jeune homme, il etait un peu honteux. Pour une ou deux
fois qu'il avait touche d'Artagnan, soit au bras, soit a la
cuisse, celui-ci l'avait boutonne vingt fois en plein corps.

En ce moment, Charlot entra porteur d'une lettre tres pressee pour
d'Artagnan qu'un messager venait d'apporter.
Ce fut au tour d'Athos de regarder du coin de l'oeil.

D'Artagnan lut la lettre sans aucune emotion apparente et apres
avoir lu, avec un leger hochement de tete:

-- Voyez, mon cher ami, dit-il, ce que c'est que le service, et
vous avez, ma foi, bien raison de n'en pas vouloir reprendre:
M. de Treville est malade, et voila la compagnie qui ne peut se
passer de moi; de sorte que mon conge se trouve perdu.

-- Vous retournez a Paris? dit vivement Athos.

-- Eh, mon Dieu, oui! dit d'Artagnan; mais n'y venez-vous pas
vous-meme?

Athos rougit un peu et repondit:

-- Si j'y allais, je serais fort heureux de vous voir.

-- Hola, Planchet! s'ecria d'Artagnan de la porte, nous partons
dans dix minutes: donnez l'avoine aux chevaux.

Puis se retournant vers Athos:

-- Il me semble qu'il me manque quelque chose ici, et je suis
vraiment desespere de vous quitter sans avoir revu ce bon Grimaud.

-- Grimaud! dit Athos. Ah! c'est vrai? je m'etonnais aussi que
vous ne me demandassiez pas de ses nouvelles. Je l'ai prete a un
de mes amis.

-- Qui comprendra ses signes? dit d'Artagnan.

-- Je l'espere, dit Athos.

Les deux amis s'embrasserent cordialement. D'Artagnan serra la
main de Raoul, fit promettre a Athos de le visiter s'il venait a
Paris, de lui ecrire s'il ne venait pas, et il monta a cheval.
Planchet, toujours exact, etait deja en selle.

-- Ne venez-vous point avec moi, dit-il en riant a Raoul, je passe
par Blois?

Raoul se retourna vers Athos qui le retint d'un signe
imperceptible.

-- Non, monsieur, repondit le jeune homme, je reste pres de
monsieur le comte.

-- En ce cas, adieu tous deux, mes bons amis, dit d'Artagnan en
leur serrant une derniere fois la main, et Dieu vous garde! comme
nous nous disions chaque fois que nous nous quittions du temps du
feu cardinal.
Athos lui fit un signe de la main, Raoul une reverence, et
d'Artagnan et Planchet partirent.

Le comte les suivit des yeux, la main appuyee sur l'epaule du
jeune homme, dont la taille egalait presque la sienne; mais
aussitot qu'ils eurent disparu derriere le mur:

-- Raoul, dit le comte, nous partons ce soir pour Paris.

-- Comment! dit le jeune homme en palissant.

-- Vous pouvez aller presenter mes adieux et les votres a madame
de Saint-Remy. Je vous attendrai ici a sept heures.

Le jeune homme s'inclina avec une expression melee de douleur et
de reconnaissance, et se retira pour aller seller son cheval.

Quant a d'Artagnan, a peine hors de vue de son cote, il avait tire
la lettre de sa poche et l'avait relue:

"Revenez sur-le-champ a Paris.

"J.M..."

-- La lettre est seche, murmura d'Artagnan, et s'il n'y avait un
post-scriptum, peut-etre ne l'eusse-je pas comprise; mais
heureusement il y a un_ post-scriptum._

Et il lut ce fameux _post-scriptum_ qui lui faisait passer par-
dessus la secheresse de la lettre:

"_P.-S_. -- Passez chez le tresorier du roi, a Blois: dites-lui
votre nom et montrez-lui cette lettre: vous toucherez deux cents
pistoles."

-- Decidement, dit d'Artagnan, j'aime cette prose, et le cardinal
ecrit mieux que je ne croyais. Allons, Planchet, allons rendre
visite a monsieur le tresorier du roi, et puis piquons.

-- Vers Paris, monsieur.

-- Vers Paris.

Et tous deux partirent au plus grand trot de leurs montures.


XVIII. M. de Beaufort

Voici ce qui etait arrive et quelles etaient les causes qui
necessitaient le retour de d'Artagnan a Paris.

Un soir que Mazarin, selon son habitude, se rendait chez la reine
a l'heure ou tout le monde s'en etait retire, et qu'en passant
pres de la salle des gardes, dont une porte donnait sur ses
antichambres, il avait entendu parler haut dans cette chambre, il
avait voulu savoir de quel sujet s'entretenaient les soldats,
s'etait approche a pas de loup, selon son habitude, avait pousse
la porte, et, par l'entrebaillement, avait passe la tete.

Il y avait une discussion parmi les gardes.

-- Et moi je vous reponds, disait l'un d'eux, que si Coysel a
predit cela, la chose est aussi sure que si elle etait arrivee. Je
ne le connais pas, mais j'ai entendu dire qu'il etait non
seulement astrologue, mais encore magicien.

-- Peste, mon cher, s'il est de tes amis, prends garde! tu lui
rends un mauvais service.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'on pourrait bien lui faire un proces.

-- Ah bah! on ne brule plus les sorciers, aujourd'hui.

-- Non! il me semble cependant qu'il n'y a pas si longtemps que le
feu cardinal a fait bruler Urbain Grandier. J'en sais quelque
chose, moi. J'etais de garde au bucher, et je l'ai vu rotir.

-- Mon cher, Urbain Grandier n'etait pas un sorcier, c'etait un
savant, ce qui est tout autre chose. Urbain Grandier ne predisait
pas l'avenir. Il savait le passe, ce qui quelquefois est bien pis.

Mazarin hocha la tete en signe d'assentiment; mais desirant
connaitre la prediction sur laquelle on discutait, il demeura a la
meme place.

-- Je ne te dis pas, reprit le garde, que Coysel ne soit pas un
sorcier, mais je te dis que s'il publie d'avance sa prediction
c'est le moyen qu'elle ne s'accomplisse point.

-- Pourquoi?

-- Sans doute. Si nous nous battons l'un contre l'autre et que je
te dise: "Je vais te porter ou un coup droit ou un coup de
seconde", tu pareras tout naturellement. Eh bien si Coysel dit
assez haut pour que le cardinal l'entende: "Avant tel jour, tel
prisonnier se sauvera", il est bien evident que le cardinal
prendra si bien ses precautions que le prisonnier ne se sauvera
pas.

-- Eh! mon Dieu, dit un autre qui semblait dormir, couche sur un
banc, et qui, malgre son sommeil apparent, ne perdait pas un mot
de la conversation; eh! mon Dieu, croyez-vous que les hommes
puissent echapper a leur destinee? S'il est ecrit la-haut que le
duc de Beaufort doit se sauver, M. de Beaufort se sauvera, et
toutes les precautions du cardinal n'y feront rien.
Mazarin tressaillit. Il etait italien, c'est-a-dire superstitieux;
il s'avanca rapidement au milieu des gardes, qui, l'apercevant,
interrompirent leur conversation.

-- Que disiez-vous donc, messieurs? fit-il avec son air caressant,
que M. de Beaufort s'etait evade, je crois?

-- Oh! non, monseigneur, dit le soldat incredule; pour le moment
il n'a garde. On disait seulement qu'il devait se sauver.

-- Et qui dit cela?

-- Voyons, repetez votre histoire, Saint-Laurent, dit le garde se
tournant vers le narrateur.

-- Monseigneur, dit le garde, je racontais purement et simplement
a ces messieurs ce que j'ai entendu dire de la prediction d'un
nomme Coysel, qui pretend que, si bien garde que soit
M. de Beaufort, il se sauvera avant la Pentecote.

-- Et ce Coysel est un reveur, un fou? reprit le cardinal toujours
souriant.

-- Non pas, dit le garde, tenace dans sa credulite, il a predit
beaucoup de choses qui sont arrivees, comme par exemple que la
reine accoucherait d'un fils, que M. de Coligny serait tue dans
son duel avec le duc de Guise, enfin que le coadjuteur serait
nomme cardinal. Eh bien! la reine est accouchee non seulement d'un
premier fils, mais encore, deux ans apres, d'un second, et
M. de Coligny a ete tue.

-- Oui, dit Mazarin; mais le coadjuteur n'est pas encore cardinal.

-- Non, Monseigneur, dit le garde, mais il le sera.

Mazarin fit une grimace qui voulait dire: il ne tient pas encore
la barrette. Puis il ajouta:

-- Ainsi votre avis, mon ami, est que M. de Beaufort doit se
sauver.

-- C'est si bien mon avis, Monseigneur, dit le soldat, que si
Votre Eminence m'offrait a cette heure la place de M. de Chavigny,
c'est-a-dire celle de gouverneur du chateau de Vincennes, je ne
l'accepterais pas. Oh! le lendemain de la Pentecote, ce serait
autre chose.

Il n'y a rien de plus convaincant qu'une grande conviction, elle
influe meme sur les incredules; et, loin d'etre incredule, nous
l'avons dit, Mazarin etait superstitieux. Il se retira donc tout
pensif.

-- Le ladre! dit le garde qui etait accoude contre la muraille, il
fait semblant de ne pas croire a votre magicien, Saint-Laurent,
pour n'avoir rien a vous donner; mais il ne sera pas plus tot
rentre chez lui qu'il fera son profit de votre prediction.

En effet, au lieu de continuer son chemin vers la chambre de la
reine, Mazarin rentra dans son cabinet, et appelant Bernouin, il
donna l'ordre que le lendemain, au point du jour, on lui allat
chercher l'exempt qu'il avait place aupres de M. de Beaufort, et
qu'on l'eveillat aussitot qu'il arriverait.

Sans s'en douter, le garde avait touche du doigt la plaie la plus
vive du cardinal. Depuis cinq ans que M. de Beaufort etait en
prison, il n'y avait pas de jour que Mazarin ne pensat qu'a un
moment ou a un autre, il en sortirait. On ne pouvait pas retenir
prisonnier toute sa vie un petit-fils de Henri IV, surtout quand
ce petit-fils de Henri IV avait a peine trente ans. Mais, de
quelque facon qu'il en sortit, quelle haine n'avait-il pas du,
dans sa captivite, amasser contre celui a qui il la devait; qui
l'avait pris riche, brave, glorieux, aime des femmes, craint des
hommes, pour retrancher de sa vie ses plus belles annees, car ce
n'est pas exister que de vivre en prison! En attendant, Mazarin
redoublait de surveillance contre M. de Beaufort. Seulement, il
etait pareil a l'avare de la fable, qui ne pouvait dormir pres de
son tresor. Bien des fois la nuit il se reveillait en sursaut,
revant qu'on lui avait vole M. de Beaufort. Alors il s'informait
de lui, et a chaque information qu'il prenait, il avait la douleur
d'entendre que le prisonnier jouait, buvait, chantait que c'etait
merveille; mais que tout en jouant, buvant et chantant, il
s'interrompait toujours pour jurer que le Mazarin lui payerait
cher tout ce plaisir qu'il le forcait de prendre a Vincennes.

Cette pensee avait fort preoccupe le ministre pendant son sommeil;
aussi, lorsqu'a sept heures du matin Bernouin entra dans sa
chambre pour le reveiller, son premier mot fut:

-- Eh! qu'y a-t-il? Est-ce que M. de Beaufort s'est sauve de
Vincennes?

-- Je ne crois pas, Monseigneur, dit Bernouin, dont le calme
officiel ne se dementait jamais; mais en tout cas vous allez en
avoir des nouvelles, car l'exempt La Ramee, que l'on a envoye
chercher ce matin a Vincennes, est la qui attend les ordres de
Votre Eminence.

-- Ouvrez et faites-le entrer ici, dit Mazarin en accommodant ses
oreillers de maniere a le recevoir assis dans son lit.

L'officier entra. C'etait un grand et gros homme joufflu et de
bonne mine. Il avait un air de tranquillite qui donna des
inquietudes a Mazarin.

-- Ce drole-la m'a tout l'air d'un sot, murmura-t-il.

L'exempt demeurait debout et silencieux a la porte.
-- Approchez, monsieur! dit Mazarin.

L'exempt obeit.

-- Savez-vous ce qu'on dit ici? continua le cardinal.

-- Non, Votre Eminence.

-- Eh bien! l'on dit que M. de Beaufort va se sauver de Vincennes,
s'il ne l'a deja fait.

La figure de l'officier exprima la plus profonde stupefaction. Il
ouvrit tout ensemble ses petits yeux et sa grande bouche, pour
mieux humer la plaisanterie que Son Eminence lui faisait l'honneur
de lui adresser; puis ne pouvant tenir plus longtemps son serieux
a une pareille supposition, il eclata de rire, mais d'une telle
facon, que ses gros membres etaient secoues par cette hilarite
comme par une fievre violente.

Mazarin fut enchante de cette expansion peu respectueuse, mais
cependant il ne cessa de garder son air grave.

Quand La Ramee eut bien ri et qu'il se fut essuye les yeux, il
crut qu'il etait temps enfin de parler et d'excuser l'inconvenance
de sa gaiete.

-- Se sauver, Monseigneur! dit-il, se sauver! Mais Votre Eminence
ne sait donc pas ou est M. de Beaufort?

-- Si fait, monsieur, je sais qu'il est au donjon de Vincennes.

-- Oui, Monseigneur, dans une chambre dont les murs ont sept pieds
d'epaisseur, avec des fenetres a grillages croises dont chaque
barreau est gros comme le bras.

-- Monsieur, dit Mazarin, avec de la patience on perce tous les
murs, et avec un ressort de montre on scie un barreau.

-- Mais Monseigneur ignore donc qu'il a pres de lui huit gardes,
quatre dans son antichambre et quatre dans sa chambre, et que ces
gardes ne le quittent jamais.

-- Mais il sort de sa chambre, il joue au mail, il joue a la
paume!

-- Monseigneur, ce sont les amusements permis aux prisonniers.
Cependant, si Votre Eminence le veut, on les lui retranchera.

-- Non pas, non pas, dit le Mazarin, qui craignait, en lui
retranchant ces plaisirs, que si son prisonnier sortait jamais de
Vincennes, il n'en sortit encore plus exaspere contre lui.
Seulement je demande avec qui il joue.

-- Monsieur, il joue avec l'officier de garde, ou bien avec moi,
ou bien avec les autres prisonniers.

-- Mais n'approche-t-il point des murailles en jouant?

-- Monseigneur, Votre Eminence ne connait-elle point les
murailles? Les murailles ont soixante pieds de hauteur et je doute
que M. de Beaufort soit encore assez las de la vie pour risquer de
se rompre le cou en sautant du haut en bas.

-- Hum! fit le cardinal, qui commencait a se rassurer. Vous dites
donc, mon cher monsieur La Ramee?...

-- Qu'a moins que M. de Beaufort ne trouve moyen de se changer en
petit oiseau, je reponds de lui.

-- Prenez garde! vous vous avancez fort, reprit Mazarin.
M. de Beaufort a dit aux gardes qui le conduisaient a Vincennes,
qu'il avait souvent pense au cas ou il serait emprisonne, et que,
dans ce cas, il avait trouve quarante manieres de s'evader de
prison.

-- Monseigneur, si parmi ces quarante manieres il y en avait eu
une bonne, repondit La Ramee, il serait dehors depuis longtemps.

-- Allons, allons, pas si bete que je croyais, murmura Mazarin.

-- D'ailleurs, Monseigneur oublie que M. de Chavigny est
gouverneur de Vincennes, continua La Ramee, et que M. de Chavigny
n'est pas des amis de M. de Beaufort.

-- Oui, mais M. de Chavigny s'absente.

-- Quand il s'absente, je suis la.

-- Mais quand vous vous absentez vous-meme?

-- Oh! quand je m'absente moi-meme, j'ai en mon lieu et place un
gaillard qui aspire a devenir exempt de Sa Majeste, et qui, je
vous en reponds, fait bonne garde. Depuis trois semaines que je
l'ai pris a mon service, je n'ai qu'un reproche a lui faire, c'est
d'etre trop dur au prisonnier.

-- Et quel est ce cerbere? demanda le cardinal.

-- Un certain M. Grimaud, Monseigneur.

-- Et que faisait-il avant d'etre pres de vous a Vincennes?

-- Mais il etait en province, a ce que m'a dit celui qui me l'a
recommande; il s'y est fait je ne sais quelle mechante affaire, a
cause de sa mauvaise tete, et je crois qu'il ne serait pas fache
de trouver l'impunite sous l'uniforme du roi.

-- Et qui vous a recommande cet homme?
-- L'intendant de M. le duc de Grammont.

-- Alors, on peut s'y fier, a votre avis?

-- Comme a moi-meme, Monseigneur.

-- Ce n'est pas un bavard?

-- Jesus-Dieu! Monseigneur, j'ai cru longtemps qu'il etait muet,
il ne parle et ne repond que par signes; il parait que c'est son
ancien maitre qui l'a dresse a cela.

-- Eh bien! dites-lui, mon cher monsieur La Ramee, reprit le
cardinal, que s'il nous fait bonne et fidele garde, on fermera les
yeux sur ses escapades de province, qu'on lui mettra sur le dos un
uniforme qui le fera respecter, et dans les poches de cet uniforme
quelques pistoles pour boire a la sante du roi.

Mazarin etait fort large en promesses: c'etait tout le contraire
de ce bon M. Grimaud, que vantait La Ramee, lequel parlait peu et
agissait beaucoup.

Le cardinal fit encore a La Ramee une foule de questions sur le
prisonnier, sur la facon dont il etait nourri, loge et couche,
auxquelles celui-ci repondit d'une facon si satisfaisante, qu'il
le congedia presque rassure.

Puis, comme il etait neuf heures du matin, il se leva, se parfuma,
s'habilla et passa chez la reine pour lui faire part des causes
qui l'avaient retenu chez lui. La reine, qui ne craignait guere
moins M. de Beaufort que le cardinal le craignait lui-meme, et qui
etait presque aussi superstitieuse que lui, lui fit repeter mot
pour mot toutes les promesses de La Ramee et tous les eloges qu'il
donnait a son second; puis lorsque le cardinal eut fini:

-- Helas! monsieur, dit-elle a demi-voix, que n'avons-nous un
Grimaud aupres de chaque prince!

-- Patience, dit Mazarin avec son sourire italien, cela viendra
peut-etre un jour; mais en attendant...

-- Eh bien! en attendant?

-- Je vais toujours prendre mes precautions.

Sur ce, il avait ecrit a d'Artagnan de presser son retour.


XIX. Ce a quoi se recreait M. le duc de Beaufort au donjon de
Vincennes

Le prisonnier qui faisait si grand'peur a M. le cardinal, et dont
les moyens d'evasion troublaient le repos de toute la cour, ne se
doutait guere de tout cet effroi qu'a cause de lui on ressentait
au Palais-Royal.

Il se voyait si admirablement garde qu'il avait reconnu
l'inutilite de ses tentatives; toute sa vengeance consistait a
lancer nombre d'imprecations et d'injures contre le Mazarin. Il
avait meme essaye de faire des couplets, mais il y avait bien vite
renonce. En effet, M. de Beaufort non seulement n'avait pas recu
du ciel le don d'aligner des vers, mais encore ne s'exprimait
souvent en prose qu'avec la plus grande peine du monde. Aussi
Blot, le chansonnier de l'epoque, disait-il de lui:

_Dans un combat il brille, il tonne!_

_On le redoute avec raison;_

_Mais de la facon qu'il raisonne, _

_On le prendrait pour un oison._

_Gaston, pour faire une harangue, _

_Eprouve bien moins d'embarras;_

_Pourquoi Beaufort n'a-t-il la langue!_

_Pourquoi Gaston n'a-t-il le bras?_

Ceci pose, on comprend que le prisonnier se soit borne aux injures
et aux imprecations.

Le duc de Beaufort etait petit-fils de Henri IV et de Gabrielle
d'Estrees, aussi bon, aussi brave, aussi fier et surtout aussi
Gascon que son aieul, mais beaucoup moins lettre. Apres avoir ete
pendant quelque temps, a la mort du roi Louis XIII, le favori,
l'homme de confiance, le premier a la cour enfin, un jour il lui
avait fallu ceder la place a Mazarin, et il s'etait trouve le
second; et le lendemain, comme il avait eu le mauvais esprit de se
facher de cette transposition et l'imprudence de le dire, la reine
l'avait fait arreter et conduire a Vincennes par ce meme Guitaut
que nous avons vu apparaitre au commencement de cette histoire, et
que nous aurons l'occasion de retrouver. Bien entendu, qui dit la
reine dit Mazarin. Non seulement on s'etait debarrasse ainsi de sa
personne et de ses pretentions, mais encore on ne comptait plus
avec lui, tout prince populaire qu'il etait, et depuis cinq ans il
habitait une chambre fort peu royale au donjon de Vincennes.

Cet espace de temps qui eut muri les idees de tout autre que
M. de Beaufort, avait passe sur sa tete sans y operer aucun
changement. Un autre, en effet, eut reflechi que, s'il n'avait pas
accepte de braver le cardinal, de mepriser les princes, et de
marcher seul sans autres acolytes, comme dit le cardinal de Retz,
que quelques melancoliques qui avaient l'air de songe-creux, il
aurait eu, depuis cinq ans, ou sa liberte, ou des defenseurs. Ces
considerations ne se presenterent probablement pas meme a l'esprit
du duc, que sa longue reclusion ne fit au contraire qu'affermir
davantage dans sa mutinerie, et chaque jour le cardinal recut des
nouvelles de lui qui etaient on ne peut plus desagreables pour Son
Eminence.

Apres avoir echoue en poesie, M. de Beaufort avait essaye de la
peinture. Il dessinait avec du charbon les traits du cardinal, et,
comme ses talents assez mediocres en cet ail ne lui permettaient
pas d'atteindre a une grande ressemblance, pour ne pas laisser de
doute sur l'original du portrait, il ecrivait au-dessous:
"_Ritratto dell' illustrissimo facchino Mazarini._"
M. de Chavigny, prevenu, vint faire une visite au duc et le pria
de se livrer a un autre passe-temps, ou tout au moins de faire des
portraits sans legende. Le lendemain, la chambre etait pleine de
legendes et de portraits. M. de Beaufort, comme tous les
prisonniers, au reste, ressemblait fort aux enfants qui ne
s'entetent qu'aux choses qu'on lui defend.

M. de Chavigny fut prevenu de ce surcroit de profils.

M. de Beaufort, pas assez sur de lui pour risquer la tete de face,
avait fait de sa chambre une veritable salle d'exposition. Cette
fois le gouverneur ne dit rien; mais un jour que M. de Beaufort
jouait a la paume, il fit passer l'eponge sur tous ses dessins et
peindre la chambre a la detrempe.

M. de Beaufort remercia M. de Chavigny, qui avait la bonte de lui
remettre ses cartons a neuf; et cette fois il divisa sa chambre en
compartiments, et consacra chacun de ses compartiments a un trait
de la vie du cardinal Mazarin.

Le premier devait representer l'illustrissime faquin Mazarini
recevant une volee de coups de baton du cardinal Bentivoglio, dont
il avait ete le domestique.

Le second, l'illustrissime faquin Mazarini jouant le role d'Ignace
de Loyola, dans la tragedie de ce nom.

Le troisieme, l'illustrissime faquin Mazarini volant le
portefeuille de premier ministre a M. de Chavigny, qui croyait
deja le tenir.

Enfin, le quatrieme, l'illustrissime faquin Mazarini refusant des
draps a Laporte, valet de chambre de Louis XIV, et disant que
c'est assez, pour un roi de France, de changer de draps tous les
trimestres.

C'etaient la de grandes compositions et qui depassaient
certainement la mesure du talent du prisonnier; aussi s'etait-il
contente de tracer les cadres et de mettre les inscriptions.

Mais les cadres et les inscriptions suffirent pour eveiller la
susceptibilite de M. de Chavigny, lequel fit prevenir
M. de Beaufort que s'il ne renoncait pas aux tableaux projetes, il
lui enleverait tout moyen d'execution. M. de Beaufort repondit
que, puisqu'on lui otait la chance de se faire une reputation dans
les armes, il voulait s'en faire une dans la peinture, et que, ne
pouvant etre un Bayard ou un Trivulce, il voulait devenir un
Michel-Ange ou un Raphael.

Un jour que M. de Beaufort se promenait au preau, on enleva son
feu, avec son feu ses charbons, avec son charbon ses cendres, de
sorte qu'en rentrant il ne trouva plus le plus petit objet dont il
put faire un crayon.

M. de Beaufort jura, tempeta, hurla, dit qu'on voulait le faire
mourir de froid et d'humidite, comme etaient morts Puylaurens, le
marechal Ornano et le grand prieur de Vendome, ce a quoi
M. de Chavigny repondit qu'il n'avait qu'a donner sa parole de
renoncer au dessin ou promettre de ne point faire de peintures
historiques, et qu'on lui rendrait du bois et tout ce qu'il
fallait pour l'allumer. M. de Beaufort ne voulut pas donner sa
parole, et il resta sans feu pendant tout le reste de l'hiver.

De plus, pendant une des sorties du prisonnier, on gratta les
inscriptions, et la chambre se retrouva blanche et nue sans la
moindre trace de fresque.

M. de Beaufort alors acheta a l'un de ses gardiens un chien nomme
Pistache; rien ne s'opposant a ce que les prisonniers eussent un
chien, M. de Chavigny autorisa que le quadrupede changeat de
maitre. M. de Beaufort restait quelquefois des heures entieres
enferme avec son chien. On se doutait bien que pendant ces heures
le prisonnier s'occupait de l'education de Pistache, mais on
ignorait dans quelle voie il la dirigeait. Un jour, Pistache se
trouvant suffisamment dresse, M. de Beaufort invita M. de Chavigny
et les officiers de Vincennes a une grande representation qu'il
donna dans sa chambre. Les invites arriverent; la chambre etait
eclairee d'autant de bougies qu'avait pu s'en procurer
M. de Beaufort. Les exercices commencerent.

Le prisonnier, avec un morceau de platre detache de la muraille,
avait trace au milieu de la chambre une longue ligne blanche
representant une corde. Pistache, au premier ordre de son maitre,
se placa sur cette ligne, se dressa sur ses pattes de derriere et,
tenant une baguette a battre les habits entre ses pattes de
devant, il commenca a suivre la ligne avec toutes les contorsions
que fait un danseur de corde; puis, apres avoir parcouru deux ou
trois fois en avant et en arriere la longueur de la ligne, il
rendit la baguette a M. de Beaufort, et recommenca les memes
evolutions sans balancier.

L'intelligent animal fut crible d'applaudissements.

Le spectacle etait divise en trois parties; la premiere achevee,
on passa a la seconde.
Il s'agissait d'abord de dire l'heure qu'il etait.

M. de Chavigny montra sa montre a Pistache. Il etait six heures et
demie.

Pistache leva et baissa la patte six fois, et, a la septieme,
resta la patte en l'air. Il etait impossible d'etre plus clair, un
cadran solaire n'aurait pas mieux repondu: comme chacun sait, le
cadran solaire a le desavantage de ne dire l'heure que tant que le
soleil luit.

Ensuite, il s'agissait de reconnaitre devant toute la societe quel
etait le meilleur geolier de toutes les prisons de France.

Le chien fit trois fois le tour du cercle et alla se coucher de la
facon la plus respectueuse du monde aux pieds de M. de Chavigny.

M. de Chavigny fit semblant de trouver la plaisanterie charmante
et rit du bout des dents. Quand il eut fini de rire il se mordit
les levres et commenca de froncer le sourcil.

Enfin M. de Beaufort posa a Pistache cette question si difficile a
resoudre, a savoir: Quel etait le plus grand voleur du monde
connu?

Pistache, cette fois, fit le tour de la chambre, mais ne s'arreta
a personne, et, s'en allant a la porte, il se mit a gratter et a
se plaindre.

-- Voyez, messieurs, dit le prince, cet interessant animal ne
trouvant pas ici ce que je lui demande, va chercher dehors. Mais,
soyez tranquilles, vous ne serez pas prives de sa reponse pour
cela. Pistache, mon ami, continua le duc, venez ici. Le chien
obeit. Le plus grand voleur du monde connu, reprit le prince, est-
ce M. le secretaire du roi Le Camus, qui est venu a Paris avec
vingt livres et qui possede maintenant dix millions?

Le chien secoua la tete en signe de negation.

-- Est-ce, continua le prince, M. le surintendant d'Emery, qui a
donne a M. Thore, son fils, en le mariant, trois cent mille livres
de rente et un hotel pres duquel les Tuileries sont une masure et
le Louvre une bicoque?

Le chien secoua la tete en signe de negation.

-- Ce n'est pas encore lui, reprit le prince. Voyons, cherchons
bien: serait-ce, par hasard, l'illustrissime _facchino_ Mazarini
di Piscina, hein?

Le chien fit desesperement signe que oui en se levant et en
baissant la tete huit ou dix fois de suite.

-- Messieurs, vous le voyez, dit M. de Beaufort aux assistants,
qui cette fois n'oserent pas meme rire du bout des dents,
l'illustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina est le plus grand
voleur du monde connu; c'est Pistache qui le dit, du moins.

Passons a un autre exercice.

-- Messieurs, continua le duc de Beaufort, profitant d'un grand
silence qui se faisait pour produire le programme de la troisieme
partie de la soiree, vous vous rappelez tous que M. le duc de
Guise avait appris a tous les chiens de Paris a sauter pour
mademoiselle de Pons, qu'il avait proclamee la belle des belles!
eh bien, messieurs, ce n'etait rien, car ces animaux obeissaient
machinalement, ne sachant point faire de dissidence
(M. de Beaufort voulait dire difference) entre ceux pour lesquels
ils devaient sauter et ceux pour lesquels ils ne le devaient pas.
Pistache va vous montrer ainsi qu'a monsieur le gouverneur qu'il
est fort au-dessus de ses confreres. Monsieur de Chavigny, ayez la
bonte de me preter votre canne.

M. de Chavigny preta sa canne a M. de Beaufort.

M. de Beaufort la placa horizontalement a la hauteur d'un pied.

-- Pistache, mon ami, dit-il, faites-moi le plaisir de sauter pour
madame de Montbazon.

Tout le monde se mit a rire: on savait qu'au moment ou il avait
ete arrete, M. de Beaufort etait l'amant declare de madame de
Montbazon.

Pistache ne fit aucune difficulte, et sauta joyeusement par-dessus
la canne.

-- Mais, dit M. de Chavigny, il me semble que Pistache fait juste
ce que faisaient ses confreres quand ils sautaient pour
mademoiselle de Pons.

-- Attendez, dit le prince. Pistache, mon ami, dit-il, sautez pour
la reine.

Et il haussa la canne de six pouces.

Le chien sauta respectueusement par-dessus la canne.

-- Pistache, mon ami, continua le duc en haussant la canne de six
pouces, sautez pour le roi.

Le chien prit son elan, et, malgre la hauteur, sauta legerement
par-dessus.

-- Et maintenant, attention, reprit le duc en baissant la canne
presque au niveau de terre, Pistache, mon ami, sautez pour
l'illustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina.
Le chien tourna le derriere a la canne.

-- Eh bien! qu'est-ce que cela? dit M. de Beaufort en decrivant un
demi-cercle de la queue a la tete de l'animal, et en lui
presentant de nouveau la canne, sautez donc, monsieur Pistache.

Mais Pistache, comme la premiere fois, fit un demi-tour sur lui-
meme et presenta le derriere a la canne.

M. de Beaufort fit la meme evolution et repeta la meme phrase,
mais cette fois la patience de Pistache etait a bout; il se jeta
avec fureur sur la canne, l'arracha des mains du prince et la
brisa entre ses dents.

M. de Beaufort lui prit les deux morceaux de la gueule, et, avec
un grand serieux, les rendit a M. de Chavigny en lui faisant force
excuses et en lui disant que la soiree etait finie; mais que s'il
voulait bien dans trois mois assister a une autre seance, Pistache
aurait appris de nouveaux tours.

Trois jours apres, Pistache etait empoisonne.

On chercha le coupable; mais, comme on le pense bien, le coupable
demeura inconnu. M. de Beaufort lui fit elever un tombeau avec
cette epitaphe:

"Ci-git Pistache, un des chiens les plus intelligents qui aient
jamais existe."

Il n'y avait rien a dire de cet eloge: M. de Chavigny ne put
l'empecher.

Mais alors le duc dit bien haut qu'on avait fait sur son chien
l'essai de la drogue dont on devait se servir pour lui, et un
jour, apres son diner, il se mit au lit en criant qu'il avait des
coliques et que c'etait le Mazarin qui l'avait fait empoisonner.

Cette nouvelle espieglerie revint aux oreilles du cardinal et lui
fit grand'peur. Le donjon de Vincennes passait pour fort malsain:
madame de Rambouillet avait dit que la chambre dans laquelle
etaient morts Puylaurens, le marechal Ornano et le grand prieur de
Vendome valait son pesant d'arsenic, et le mot avait fait fortune.
Il ordonna donc que le prisonnier ne mangeat plus rien sans qu'on
fit l'essai du vin et des viandes. Ce fut alors que l'exempt La
Ramee fut place pres de lui a titre de degustateur.

Cependant M. de Chavigny n'avait point pardonne au duc les
impertinences qu'avait deja expiees l'innocent Pistache.

M. de Chavigny etait une creature du feu cardinal, on disait meme
que c'etait son fils; il devait donc quelque peu se connaitre en
tyrannie: il se mit a rendre ses noises a M. de Beaufort; il lui
enleva ce qu'on lui avait laisse jusqu'alors de couteaux de fer et
de fourchettes d'argent, il lui fit donner des couteaux d'argent
et des fourchettes de bois. M. de Beaufort se plaignit;
M. de Chavigny lui fit repondre qu'il venait d'apprendre que le
cardinal ayant dit a madame de Vendome que son fils etait au
donjon de Vincennes pour toute sa vie, il avait craint qu'a cette
desastreuse nouvelle son prisonnier ne se portat a quelque
tentative de suicide. Quinze jours apres, M. de Beaufort trouva
deux rangees d'arbres gros comme le petit doigt plantes sur le
chemin qui conduisait au jeu de paume; il demanda ce que c'etait,
et il lui fut repondu que c'etait pour lui donner de l'ombre un
jour. Enfin, un matin, le jardinier vint le trouver, et, sous la
couleur de lui plaire, lui annonca qu'on allait faire pour lui des
plants d'asperges. Or, comme chacun le sait, les asperges, qui
mettent aujourd'hui quatre ans a venir, en mettaient cinq a cette
epoque ou le jardinage etait moins perfectionne. Cette civilite
mit M. de Beaufort en fureur.

Alors M. de Beaufort pensa qu'il etait temps de recourir a l'un de
ses quarante moyens, et il essaya d'abord du plus simple, qui
etait de corrompre La Ramee; mais La Ramee, qui avait achete sa
charge d'exempt quinze cents ecus, tenait fort a sa charge. Aussi,
au lieu d'entrer dans les vues du prisonnier, alla-t-il tout
courant prevenir M. de Chavigny; aussitot M. de Chavigny mit huit
hommes dans la chambre meme du prince, doubla les sentinelles et
tripla les postes. A partir de ce moment, le prince ne marcha plus
que comme les rois de theatre, avec quatre hommes devant lui et
quatre derriere, sans compter ceux qui marchaient en serre-file.

M. de Beaufort rit beaucoup d'abord de cette severite, qui lui
devenait une distraction. Il repeta tant qu'il put: "Cela m'amuse,
cela me _diversifie_" (M. de Beaufort voulait dire: Cela me
divertit; mais, comme on sait, il ne disait pas toujours ce qu'il
voulait dire). Puis il ajoutait: "D'ailleurs, quand je voudrai me
soustraire aux honneurs que vous me rendez, j'ai encore trente-
neuf autres moyens."

Mais cette distraction devint a la fin un ennui. Par fanfaronnade,
mais de Beaufort tint bon six mois; mais au bout de six mois,
voyant toujours huit hommes s'asseyant quand il s'asseyait, se
levant quand il se levait, s'arretant quand il s'arretait, il
commenca a froncer le sourcil et a compter les jours.

Cette nouvelle persecution amena une recrudescence de haine contre
le Mazarin. Le prince jurait du matin au soir, ne parlant que de
capilotades d'oreilles mazarines. C'etait a faire fremir; le
cardinal, qui savait tout ce qui se passait a Vincennes, en
enfoncait malgre lui sa barrette jusqu'au cou.

Un jour M. de Beaufort rassembla les gardiens, et malgre sa
difficulte d'elocution devenue proverbiale, il leur fit ce
discours qui, il est vrai, etait prepare d'avance:

-- Messieurs, leur dit-il, souffrirez-vous donc qu'un petit-fils
du bon roi Henri IV soit abreuve d'outrages et d'_ignobilies_ (il
voulait dire d'ignominies); ventre-saint-gris! comme disait mon
grand-pere, j'ai presque regne dans Paris, savez-vous! j'ai eu en
garde pendant tout un jour le roi et Monsieur. La reine me
caressait alors et m'appelait le plus honnete homme du royaume.
Messieurs les bourgeois, maintenant, mettez-moi dehors: j'irai au
Louvre, je tordrai le cou au Mazarin, vous serez mes gardes du
corps, je vous ferai tous officiers et avec de bonnes pensions.
Ventre-saint-gris! en avant, marche!

Mais, si pathetique qu'elle fut, l'eloquence du petit-fils de
Henri IV n'avait point touche ces coeurs de pierre; pas un ne
bougea: ce que voyant, M. de Beaufort leur dit qu'ils etaient tous
des gredins et s'en fit des ennemis cruels.

Quelquefois, lorsque M. de Chavigny le venait voir, ce a quoi il
ne manquait pas deux ou trois fois la semaine, le duc profitait de
ce moment pour le menacer.

-- Que feriez-vous, monsieur, lui disait-il, si un beau jour vous
voyiez apparaitre une armee de Parisiens tout bardes de fer et
herisses de mousquets, venant me delivrer?

-- Monseigneur, repondit M. de Chavigny en saluant profondement le
prince, j'ai sur les remparts vingt pieces d'artillerie, et dans
mes casemates trente mille coups a tirer; je les cartonnerais de
mon mieux.

-- Oui, mais quand vous auriez tire vos trente mille coups, ils
prendraient le donjon, et le donjon pris, je serais force de les
laisser vous pendre, ce dont je serais bien marri, certainement.

Et a son tour le prince salua M. de Chavigny avec la plus grande
politesse.

-- Mais moi, Monseigneur, reprenait M. de Chavigny, au premier
croquant qui passerait le seuil de mes poternes, ou qui mettrait
le pied sur mon rempart, je serais force, a mon bien grand regret,
de vous tuer de ma propre main, attendu que vous m'etes confie
tout particulierement, et que je vous dois rendre mort au vif.

Et il saluait Son Altesse de nouveau.

-- Oui, continuait le duc; mais comme bien certainement ces braves
gens-la ne viendraient ici qu'apres avoir un peu pendu M. Giulio
Mazarini, vous vous garderiez bien de porter la main sur moi et
vous me laisseriez vivre, de peur d'etre tire a quatre chevaux par
les Parisiens, ce qui est bien plus desagreable encore que d'etre
pendu, allez.

Ces plaisanteries aigres-douces allaient ainsi dix minutes, un
quart d'heure, vingt minutes au plus, mais elles finissaient
toujours ainsi:

M. de Chavigny, se retournant vers la porte:
-- Hola! La Ramee, criait-il.

La Ramee entrait.

-- La Ramee, continuait M. de Chavigny, je vous recommande tout
particulierement M. de Beaufort: traitez-le avec tous les egards
dus a son nom et a son rang, et a cet effet ne le perdez pas un
instant de vue.

Puis il se retirait en saluant M. de Beaufort avec une politesse
ironique qui mettait celui-ci dans des coleres bleues.

La Ramee etait donc devenu le commensal oblige du prince, son
gardien eternel, l'ombre de son corps; mais, il faut le dire, la
compagnie de La Ramee, joyeux vivant, franc convive, buveur
reconnu, grand joueur de paume, bon diable au fond, et n'ayant
pour M. de Beaufort qu'un defaut, celui d'etre incorruptible,
etait devenu pour le prince plutot une distraction qu'une fatigue.

Malheureusement il n'en etait point de meme pour maitre La Ramee,
et quoiqu'il estimat a un certain prix l'honneur d'etre enferme
avec un prisonnier de si haute importance, le plaisir de vivre
dans la familiarite du petit-fils d'Henri IV ne compensait pas
celui qu'il eut eprouve a aller faire de temps en temps visite a
sa famille.

On peut etre excellent exempt du roi, en meme temps que bon pere
et bon epoux. Or maitre La Ramee adorait sa femme et ses enfants,
qu'il ne faisait plus qu'entrevoir du haut de la muraille, lorsque
pour lui donner cette consolation paternelle et conjugale ils se
venaient promener de l'autre cote des fosses; decidement c'etait
trop peu pour lui, et La Ramee sentait que sa joyeuse humeur,
qu'il avait consideree comme la cause de sa bonne sante, sans
calculer qu'au contraire elle n'en etait probablement que le
resultat, ne tiendrait pas longtemps a un pareil regime. Cette
conviction ne fit que croitre dans son esprit, lorsque, peu a peu,
les relations de M. de Beaufort et de M. de Chavigny s'etant
aigries de plus en plus, ils cesserent tout a fait de se voir. La
Ramee sentit alors la responsabilite peser plus forte sur sa tete,
et comme justement, par ces raisons que nous venons d'expliquer,
il cherchait du soulagement, il accueillit tres chaudement
l'ouverture que lui avait faite son ami, l'intendant du marechal
de Grammont, de lui donner un acolyte: il en avait aussitot parle
a M. de Chavigny, lequel avait repondu qu'il ne s'y opposait en
aucune maniere, a la condition toutefois que le sujet lui convint.

Nous regardons comme parfaitement inutile de faire a nos lecteurs
le portrait physique et moral de Grimaud: si, comme nous
l'esperons, ils n'ont pas tout a fait oublie la premiere partie de
cet ouvrage, ils doivent avoir conserve un souvenir assez net de
cet estimable personnage, chez lequel il ne s'etait fait d'autre
changement que d'avoir pris vingt ans de plus: acquisition qui
n'avait fait que le rendre plus taciturne et plus silencieux,
quoique, depuis le changement qui s'etait opere en lui, Athos lui
eut rendu toute permission de parler.

Mais a cette epoque il y avait deja douze ou quinze ans que
Grimaud se taisait, et une habitude de douze ou quinze ans est
devenue une seconde nature.


XX. Grimaud entre en fonctions

Grimaud se presenta donc avec ses dehors favorables au donjon de
Vincennes. M. de Chavigny se piquait d'avoir l'oeil infaillible;
ce qui pourrait faire croire qu'il etait veritablement le fils du
cardinal de Richelieu, dont c'etait aussi la pretention eternelle.
Il examina donc avec attention le postulant, et conjectura que les
sourcils rapproches, les levres minces, le nez crochu et les
pommettes saillantes de Grimaud etaient des indices parfaits. Il
ne lui adressa que douze paroles; Grimaud en repondit quatre.

-- Voila un garcon distingue, et je l'avais juge tel, dit
M. de Chavigny; allez vous faire agreer de M. La Ramee, et dites-
lui que vous me convenez sur tous les points.

Grimaud tourna sur ses talons et s'en alla passer l'inspection
beaucoup plus rigoureuse de La Ramee. Ce qui le rendait plus
difficile, c'est que M. de Chavigny savait qu'il pouvait se
reposer sur lui, et que lui voulait pouvoir se reposer sur
Grimaud.

Grimaud avait juste les qualites qui peuvent seduire un exempt qui
desire un sous-exempt; aussi, apres mille questions qui
n'obtinrent chacune qu'un quart de reponse, La Ramee, fascine par
cette sobriete de paroles, se frotta les mains et enrola Grimaud.

-- La consigne? demanda Grimaud.

-- La voici: Ne jamais laisser le prisonnier seul, lui oter tout
instrument piquant ou tranchant, l'empecher de faire signe aux
gens du dehors ou de causer trop longtemps avec ses gardiens.

-- C'est tout? demanda Grimaud.

-- Tout pour le moment, repondit La Ramee. Des circonstances
nouvelles, s'il y en a, ameneront de nouvelles consignes.

-- Bon, repondit Grimaud.

Et il entra chez M. le duc de Beaufort.

Celui-ci etait en train de se peigner la barbe qu'il laissait
pousser ainsi que ses cheveux, pour faire piece au Mazarin en
etalant sa misere et en faisant parade de sa mauvaise mine. Mais
comme quelques jours auparavant il avait cru, du haut du donjon,
reconnaitre au fond d'un carrosse la belle madame de Montbazon,
dont le souvenir lui etait toujours cher, il n'avait pas voulu
etre pour elle ce qu'il etait pour Mazarin; il avait donc, dans
l'esperance de la revoir, demande un peigne de plomb qui lui avait
ete accorde.

M. de Beaufort avait demande un peigne de plomb, parce que comme
tous les blonds, il avait la barbe un peu rouge: il se la teignait
en se la peignant.

Grimaud, en entrant, vit le peigne que le prince venait de deposer
sur la table; il le prit en faisant une reverence.

Le duc regarda cette etrange figure avec etonnement.

La figure mit le peigne dans sa poche.

-- Hola, he! qu'est-ce que cela? s'ecria le duc, et quel est ce
drole?

Grimaud ne repondit point, mais salua une seconde fois.

-- Es-tu muet? s'ecria le duc.

Grimaud fit signe que non.

-- Qu'es-tu alors? reponds, je te l'ordonne, dit le duc.

-- Gardien, repondit Grimaud.

-- Gardien! s'ecria le duc. Bien, il ne manquait que cette figure
patibulaire a ma collection. Hola! La Ramee, quelqu'un!

La Ramee appele accourut; malheureusement pour le prince il
allait, se reposant sur Grimaud, se rendre a Paris, il etait deja
dans la cour et remonta mecontent.

-- Qu'est-ce, mon prince? demanda-t-il.

-- Quel est ce maraud qui prend mon peigne et qui le met dans sa
poche? demanda M. de Beaufort.

-- C'est un de vos gardes, Monseigneur, un garcon plein de merite
et que vous apprecierez comme M. de Chavigny et moi, j'en suis
sur.

-- Pourquoi me prend-il mon peigne?

-- En effet, dit La Ramee, pourquoi prenez-vous le peigne de
Monseigneur?

Grimaud tira le peigne de sa poche, passa son doigt dessus, et, en
regardant et montrant la grosse dent, se contenta de prononcer un
seul mot:

-- Piquant.
-- C'est vrai, dit La Ramee.

-- Que dit cet animal? demanda le duc.

-- Que tout instrument piquant est interdit par le roi a
Monseigneur.

-- Ah ca! dit le duc, etes-vous fou, La Ramee? Mais c'est vous-
meme qui me l'avez donne, ce peigne.

-- Et grand tort j'ai eu, Monseigneur; car en vous le donnant je
me suis mis en contravention avec ma consigne.

Le duc regarda furieusement Grimaud, qui avait rendu le peigne a
La Ramee.

-- Je prevois que ce drole me deplaira enormement, murmura le
prince.

En effet, en prison il n'y a pas de sentiment intermediaire. Comme
tout, hommes et choses, vous est ou ami ou ennemi, on aime ou l'on
hait quelquefois avec raison, mais bien plus souvent encore par
instinct. Or, par ce motif infiniment simple que Grimaud au
premier coup d'oeil avait plu a M. de Chavigny et a La Ramee, il
devait, ses qualites aux yeux du gouverneur et de l'exempt
devenant des defauts aux yeux du prisonnier, deplaire tout d'abord
a M. de Beaufort.

Cependant Grimaud ne voulut pas des le premier jour rompre
directement en visiere avec le prisonnier; il avait besoin, non
pas d'une repugnance improvisee, mais d'une belle et bonne haine
bien tenace.

Il se retira donc pour faire place a quatre gardes qui, venant de
dejeuner, pouvaient reprendre leur service pres du prince.

De son cote, le prince avait a confectionner une nouvelle
plaisanterie sur laquelle il comptait beaucoup: il avait demande
des ecrevisses pour son dejeuner du lendemain et comptait passer
la journee a faire une petite potence pour pendre la plus belle au
milieu de sa chambre. La couleur rouge que devait lui donner la
cuisson ne laisserait aucun doute sur l'allusion, et ainsi il
aurait eu le plaisir de pendre le cardinal en effigie en attendant
qu'il fut pendu en realite, sans qu'on put toutefois lui reprocher
d'avoir pendu autre chose qu'une ecrevisse.

La journee fut employee aux preparatifs de l'execution. On devient
tres enfant en prison, et M. de Beaufort etait de caractere a le
devenir plus que tout autre. Il alla se promener comme d'habitude,
brisa deux ou trois petites branches destinees a jouer un role
dans sa parade, et, apres avoir beaucoup cherche, trouva un
morceau de verre casse, trouvaille qui parut lui faire le plus
grand plaisir. Rentre chez lui, il effila son mouchoir.
Aucun de ces details n'echappa a l'oeil investigateur de Grimaud.

Le lendemain matin la potence etait prete, et afin de pouvoir la
planter dans le milieu de la chambre, M. de Beaufort en effilait
un des bouts avec son verre brise.

La Ramee le regardait faire avec la curiosite d'un pere qui pense
qu'il va peut-etre decouvrir un joujou nouveau pour ses enfants,
et les quatre gardes avec cet air de desoeuvrement qui faisait a
cette epoque comme aujourd'hui le caractere principal de la
physionomie du soldat.

Grimaud entra comme le prince venait de poser son morceau de
verre, quoiqu'il n'eut pas encore acheve d'effiler le pied de sa
potence; mais il s'etait interrompu pour attacher le fil a son
extremite opposee.

Il jeta sur Grimaud un coup d'oeil ou se revelait un reste de la
mauvaise humeur de la veille; mais comme il etait d'avance tres
satisfait du resultat que ne pouvait manquer d'avoir sa nouvelle
invention, il n'y fit pas autrement attention.

Seulement, quand il eut fini de faire un noeud a la mariniere a un
bout de son fil et un noeud coulant a l'autre, quand il eut jete
un regard sur le plat d'ecrevisses et choisi de l'oeil la plus
majestueuse, il se retourna pour aller chercher son morceau de
verre. Le morceau de verre avait disparu.

-- Qui m'a pris mon morceau de verre? demanda le prince en
froncant le sourcil.

Grimaud fit signe que c'etait lui.

-- Comment! toi encore? et pourquoi me l'as-tu pris?

-- Oui, demanda La Ramee, pourquoi avez-vous pris le morceau de
verre a Son Altesse?

Grimaud, qui tenait a la main le fragment de vitre, passa le doigt
sur le fil, et dit:

-- Tranchant.

-- C'est juste, Monseigneur, dit La Ramee. Ah peste! que nous
avons acquis la un garcon precieux!

-- Monsieur Grimaud, dit le prince, dans votre interet, je vous en
conjure, ayez soin de ne jamais vous trouver a la portee de ma
main.

Grimaud fit la reverence et se retira au bout de la chambre.

-- Chut, chut, Monseigneur, dit La Ramee; donnez-moi votre petite
potence, je vais l'effiler avec mon couteau.

-- Vous? dit le duc en riant.

-- Oui, moi; n'etait-ce pas cela que vous desiriez?

-- Sans doute.

-- Tiens, au fait, dit le duc, ce sera plus drole. Tenez, mon cher
La Ramee.

La Ramee, qui n'avait rien compris a l'exclamation du prince,
effila le pied de la potence le plus proprement du monde.

-- La, dit le duc; maintenant, faites-moi un petit trou en terre
pendant que je vais aller chercher le patient.

La Ramee mit un genou en terre et creusa le sol.

Pendant ce temps, le prince suspendit son ecrevisse au fil.

Puis il planta la potence au milieu de la chambre en eclatant de
rire.

La Ramee aussi rit de tout son coeur, sans trop savoir de quoi il
riait, et les gardes firent chorus.

Grimaud seul ne rit pas.

Il s'approcha de La Ramee, et, lui montrant l'ecrevisse qui
tournait au bout de son fil:

-- Cardinal! dit-il.

-- Pendu par Son Altesse le duc de Beaufort, reprit le prince en
riant plus fort que jamais, et par maitre Jacques-Chrysostome La
Ramee, exempt du roi.

La Ramee poussa un cri de terreur et se precipita vers la potence,
qu'il arracha de terre, qu'il mit incontinent en morceaux, et dont
il jeta les morceaux par la fenetre. Il allait en faire autant de
l'ecrevisse, tant il avait perdu l'esprit, lorsque Grimaud la lui
prit des mains.

-- Bonne a manger, dit-il; et il la mit dans sa poche.

Cette fois le duc avait pris si grand plaisir a cette scene, qu'il
pardonna presque a Grimaud le role qu'il avait joue. Mais comme,
dans le courant de la journee, il reflechit a l'intention qu'avait
eue son gardien, et qu'au fond cette intention lui parut mauvaise,
il sentit sa haine pour lui s'augmenter d'une maniere sensible.

Mais l'histoire de l'ecrevisse n'en eut pas moins, au grand
desespoir de La Ramee, un immense retentissement dans l'interieur
du donjon, et meme au-dehors. M. de Chavigny, qui au fond du coeur
detestait fort le cardinal, eut soin de conter l'anecdote a deux
ou trois amis bien intentionnes, qui la repandirent a l'instant
meme.

Cela fit passer deux ou trois bonnes journees a M. de Beaufort.

Cependant, le duc avait remarque parmi ses gardes un homme porteur
d'une assez bonne figure, et il l'amadouait d'autant plus qu'a
chaque instant Grimaud lui deplaisait davantage. Or, un matin
qu'il avait pris cet homme a part, et qu'il etait parvenu a lui
parler quelque temps en tete a tete, Grimaud entra, regarda ce qui
se passait, puis s'approchant respectueusement du garde et du
prince, il prit le garde par le bras.

-- Que me voulez-vous? demanda brutalement le duc.

Grimaud conduisit le garde a quatre pas et lui montra la porte.

-- Allez, dit-il.

Le garde obeit.

-- Oh! mais, s'ecria le prince, vous m'etes insupportable: je vous
chatierai.

Grimaud salua respectueusement.

-- Monsieur l'espion, je vous romprai les os! s'ecria le prince
exaspere.

Grimaud salua en reculant.

-- Monsieur l'espion, continua le duc, je vous etranglerai de mes
propres mains.

Grimaud salua en reculant toujours.

-- Et cela, reprit le prince, qui pensait qu'autant valait en
finir de suite, pas plus tard qu'a l'instant meme.

Et il etendit ses deux mains crispees vers Grimaud, qui se
contenta de pousser le garde dehors et de fermer la porte derriere
lui.

En meme temps il sentit les mains du prince qui s'abaissaient sur
ses epaules, pareilles a deux tenailles de fer; il se contenta, au
lieu d'appeler ou de se defendre, d'amener lentement son index a
la hauteur de ses levres et de prononcer a demi-voix, en colorant
sa figure de son plus charmant sourire, le mot:

-- Chut!

C'etait une chose si rare de la part de Grimaud qu'un geste, qu'un
sourire et qu'une parole, que Son Altesse s'arreta tout court, au
comble de la stupefaction.

Grimaud profita de ce moment pour tirer de la doublure de sa veste
un charmant petit billet a cachet aristocratique, auquel sa longue
station dans les habits de Grimaud n'avait pu faire perdre
entierement son premier parfum, et le presenta au duc sans
prononcer une parole.

Le duc, de plus en plus etonne, lacha Grimaud, prit le billet, et,
reconnaissant l'ecriture:

-- De madame de Montbazon? s'ecria-t-il.

Grimaud fit signe de la tete que oui.

Le duc dechira rapidement l'enveloppe, passa sa main sur ses yeux,
tant il etait ebloui, et lut ce qui suit:

"Mon cher duc,

Vous pouvez vous fier entierement au brave garcon qui vous
remettra ce billet, car c'est le valet d'un gentilhomme qui est a
nous, et qui nous l'a garanti comme eprouve par vingt ans de
fidelite. Il a consenti a entrer au service de votre exempt et a
s'enfermer avec vous a Vincennes, pour preparer et aider a votre
fuite, de laquelle nous nous occupons.

Le moment de la delivrance approche; prenez patience et courage en
songeant que, malgre le temps et l'absence, tous vos amis vous ont
conserve les sentiments qu'ils vous avaient voues.

Votre toute et toujours affectionnee,

"MARIE DE MONTBAZON."

"_P.-S._ -- Je signe en toutes lettres, car ce serait par trop de
vanite de penser qu'apres cinq ans d'absence vous reconnaitriez
mes initiales."

Le duc demeura un instant etourdi. Ce qu'il cherchait depuis cinq
ans sans avoir pu le trouver, c'est-a-dire un serviteur, un aide,
un ami, lui tombait tout a coup du ciel au moment ou il s'y
attendait le moins. Il regarda Grimaud avec etonnement et revint a
sa lettre qu'il relut d'un bout a l'autre.

-- Oh! chere Marie, murmura-t-il quand il eut fini, c'est donc
bien elle que j'avais apercue au fond de son carrosse! Comment,
elle pense encore a moi apres cinq ans de separation! Morbleu!
voila une constance comme on n'en voit que dans l'_Astree_.

Puis se retournant vers Grimaud:

-- Et toi, mon brave garcon, ajouta-t-il, tu consens donc a nous
aider?

Grimaud fit signe que oui.

-- Et tu es venu ici pour cela?

Grimaud repeta le meme signe.

-- Et moi qui voulais t'etrangler! s'ecria le duc. Grimaud se prit
a sourire.

-- Mais attends, dit le duc.

Et il fouilla dans sa poche.

-- Attends, continua-t-il en renouvelant l'experience infructueuse
une premiere fois, il ne sera pas dit qu'un pareil devouement pour
un petit-fils de Henri IV restera sans recompense.

Le mouvement du duc de Beaufort denoncait la meilleure intention
du monde. Mais une des precautions qu'on prenait a Vincennes etait
de ne pas laisser d'argent aux prisonniers.

Sur quoi Grimaud, voyant le desappointement du duc, tira de sa
poche une bourse pleine d'or et la lui presenta.

-- Voila ce que vous cherchez, dit-il.

Le duc ouvrit la bourse et voulut la vider entre les mains de
Grimaud, mais Grimaud secoua la tete.

-- Merci, Monseigneur, ajouta-t-il en se reculant, je suis paye.

Le duc tombait de surprise en surprise.

Le duc lui tendit la main; Grimaud s'approcha et la lui baisa
respectueusement. Les grandes manieres d'Athos avaient deteint sur
Grimaud.

-- Et maintenant, demanda le duc, qu'allons-nous faire?

-- Il est onze heures du matin, reprit Grimaud. Que Monseigneur, a
deux heures, demande a faire une partie de paume avec La Ramee, et
envoie deux ou trois balles pardessus les remparts.

-- Eh bien, apres?

-- Apres... Monseigneur s'approchera des murailles et criera a un
homme qui travaille dans les fosses de les lui renvoyer.

-- Je comprends, dit le duc.

Le visage de Grimaud parut exprimer une vive satisfaction: le peu
d'usage qu'il faisait d'habitude de la parole lui rendait la
conversation difficile.

Il fit un mouvement pour se retirer.

-- Ah ca! dit le duc, tu ne veux donc rien accepter?

-- Je voudrais que Monseigneur me fit une promesse.

-- Laquelle? parle.

-- C'est que, lorsque nous nous sauverons, je passerai toujours et
partout le premier; car si l'on rattrape Monseigneur, le plus
grand risque qu'il coure est d'etre reintegre dans sa prison,
tandis que si l'on m'attrape, moi, le moins qui puisse m'arriver,
c'est d'etre pendu.

-- C'est trop juste, dit le duc, et, foi de gentilhomme, il sera
fait comme tu demandes.

-- Maintenant, dit Grimaud, je n'ai plus qu'une chose a demander a
Monseigneur: c'est qu'il continue de me faire l'honneur de me
detester comme auparavant.

-- Je tacherai, dit le duc.

On frappa a la porte.

Le duc mit son billet et sa bourse dans sa poche et se jeta sur
son lit. On savait que c'etait sa ressource dans ses grands
moments d'ennui. Grimaud alla ouvrir: c'etait La Ramee qui venait
de chez le cardinal, ou s'etait passee la scene que nous avons
racontee.

La Ramee jeta un regard investigateur autour de lui, et voyant
toujours les memes symptomes d'antipathie entre le prisonnier et
son gardien, il sourit plein d'une satisfaction interieure.

Puis se retournant vers Grimaud:

-- Bien, mon ami, lui dit-il, bien. Il vient d'etre parle de vous
en bon lieu, et vous aurez bientot, je l'espere, des nouvelles qui
ne vous seront point desagreables.

Grimaud salua d'un air qu'il tacha de rendre gracieux et se
retira, ce qui etait son habitude quand son superieur entrait.

-- Eh bien, Monseigneur! dit La Ramee avec son gros rire, vous
boudez donc toujours ce pauvre garcon?

-- Ah! c'est vous, La Ramee, dit le duc; ma foi, il etait temps
que vous arrivassiez. Je m'etais jete sur mon lit et j'avais
tourne le nez au mur pour ne pas ceder a la tentation de tenir ma
promesse en etranglant ce scelerat de Grimaud.
-- Je doute pourtant, dit La Ramee en faisant une spirituelle
allusion au mutisme de son subordonne, qu'il ait dit quelque chose
de desagreable a Votre Altesse.

-- Je le crois pardieu bien! un muet d'Orient. Je vous jure qu'il
etait temps que vous revinssiez, La Ramee, et que j'avais hate de
vous revoir.

-- Monseigneur est trop bon, dit La Ramee, flatte du compliment.

-- Oui, continua le duc; en verite, je me sens aujourd'hui d'une
maladresse qui vous fera plaisir a voir.

-- Nous ferons donc une partie de paume? dit machinalement La
Ramee.

-- Si vous le voulez bien.

-- Je suis aux ordres de Monseigneur.

-- C'est-a-dire, mon cher La Ramee, dit le duc, que vous etes un
homme charmant et que je voudrais demeurer eternellement a
Vincennes pour avoir le plaisir de passer ma vie avec vous.

-- Monseigneur, dit La Ramee, je crois qu'il ne tiendra pas au
cardinal que vos souhaits ne soient accomplis.

-- Comment cela? L'avez-vous vu depuis peu?

-- Il m'a envoye querir ce matin.

-- Vraiment! pour vous parler de moi?

-- De quoi voulez-vous qu'il me parle? En verite, Monseigneur,
vous etes son cauchemar.

Le duc sourit amerement.

-- Ah! dit-il, si vous acceptiez mes offres, La Ramee!

-- Allons, Monseigneur, voila encore que nous allons reparler de
cela; mais vous voyez bien que vous n'etes pas raisonnable.

-- La Ramee, je vous ai dit et je vous repete encore que je ferais
votre fortune.

-- Avec quoi? Vous ne serez pas plus tot sorti de prison que vos
biens seront confisques.

-- Je ne serai pas plus tot sorti de prison que je serai maitre de
Paris.

-- Chut! chut donc! Eh bien... mais, est-ce que je puis entendre
des choses comme cela? Voila une belle conversation a tenir a un
officier du roi! Je vois bien, Monseigneur, qu'il faudra que je
cherche un second Grimaud.

-- Allons! n'en parlons plus. Ainsi il a ete question de moi entre
toi et le cardinal? La Ramee, tu devrais, un jour qu'il te fera
demander, me laisser mettre tes habits; j'irais a ta place, je
l'etranglerais, et, foi de gentilhomme, si c'etait une condition,
je reviendrais me mettre en prison.

-- Monseigneur, je vois bien qu'il faut que j'appelle Grimaud.

-- J'ai tort. Et que t'a-t-il dit, le cuistre?

-- Je vous passe le mot, Monseigneur, dit La Ramee d'un air fin,
parce qu'il rime avec ministre. Ce qu'il m'a dit? Il m'a dit de
vous surveiller.

-- Et pourquoi cela, me surveiller? demanda le duc inquiet.

-- Parce qu'un astrologue a predit que vous vous echapperiez.

-- Ah! un astrologue a predit cela? dit le duc en tressaillant
malgre lui.

-- Oh! mon Dieu, oui! ils ne savent que s'imaginer, ma parole
d'honneur, pour tourmenter les honnetes gens, ces imbeciles de
magiciens.

-- Et qu'as-tu repondu a l'illustrissime Eminence?

-- Que si l'astrologue en question faisait des almanachs, je ne
lui conseillerais pas d'en acheter.

-- Pourquoi?

-- Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez
pinson ou roitelet.

-- Et tu as bien raison, malheureusement. Allons faire une partie
de paume, La Ramee.

-- Monseigneur, j'en demande bien pardon a Votre Altesse, mais il
faut qu'elle m'accorde une demi-heure.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que monseigneur Mazarin est plus fier que vous, quoiqu'il
ne soit pas tout a fait de si bonne naissance, et qu'il a oublie
de m'inviter a dejeuner.

-- Eh bien! veux-tu que je te fasse apporter a dejeuner ici?

-- Non pas! Monseigneur. Il faut vous dire que le patissier qui
demeurait en face du chateau, et qu'on appelait le pere Marteau
...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il y a huit jours qu'il a vendu son fonds a un
patissier de Paris, a qui les medecins, a ce qu'il parait, ont
recommande l'air de la campagne.

-- Eh bien! qu'est-ce que cela me fait a moi?

-- Attendez donc, Monseigneur; de sorte que ce damne patissier a
devant sa boutique une masse de choses qui vous font venir l'eau a
la bouche.

-- Gourmand.

-- Eh, mon Dieu! Monseigneur, reprit La Ramee, on n'est pas
gourmand parce qu'on aime a bien manger. Il est dans la nature de
l'homme de chercher la perfection dans les pates comme dans les
autres choses. Or, ce gueux de patissier, il faut vous dire,
Monseigneur, que quand il m'a vu m'arreter devant son etalage, il
est venu a moi la langue tout enfarinee et m'a dit: "Monsieur La
Ramee, il faut me faire avoir la pratique des prisonniers du
donjon. J'ai achete l'etablissement de mon predecesseur parce
qu'il m'a assure qu'il fournissait le chateau: et cependant, sur
mon honneur, monsieur La Ramee, depuis huit jours que je suis
etabli, M. de Chavigny ne m'a pas fait acheter une tartelette.

"-- Mais, lui ai-je dit alors, c'est probablement que
M. de Chavigny craint que votre patisserie ne soit pas bonne.

"-- Pas bonne, ma patisserie! eh bien, monsieur La Ramee, je veux
vous en faire juge, et cela a l'instant meme.

"-- Je ne peux pas, lui ai-je repondu, il faut absolument que je
rentre au chateau.

"-- Eh bien, a-t-il dit, allez a vos affaires, puisque vous
paraissez presse, mais revenez dans une demi-heure.

"-- Dans une demi-heure?

"-- Oui. Avez-vous dejeune?

"-- Ma foi, non.

"-- Eh bien, voici un pate qui vous attendra avec une bouteille de
vieux bourgogne...

"Et vous comprenez, Monseigneur, comme je suis a jeun, je
voudrais, avec la permission de Votre Altesse...

Et La Ramee s'inclina.
-- Va donc, animal, dit le duc; mais fais attention que je ne te
donne qu'une demi-heure.

-- Puis-je promettre votre pratique au successeur du pere Marteau,
Monseigneur?

-- Oui, pourvu qu'il ne mette pas de champignons dans ses pates;
tu sais, ajouta le prince, que les champignons du bois de
Vincennes sont mortels a ma famille.

La Ramee sortit sans relever l'allusion, et, cinq minutes apres sa
sortie, l'officier de garde entra sous pretexte de faire honneur
au prince en lui tenant compagnie, mais en realite pour accomplir
les ordres du cardinal, qui, ainsi que nous l'avons dit,
recommandait de ne pas perdre le prisonnier de vue.

Mais pendant les cinq minutes qu'il etait reste seul, le duc avait
eu le temps de relire le billet de madame de Montbazon, lequel
prouvait au prisonnier que ses amis ne l'avaient pas oublie et
s'occupaient de sa delivrance. De quelle facon? il l'ignorait
encore, mais il se promettait bien, quel que fut son mutisme, de
faire parler Grimaud, dans lequel il avait une confiance d'autant
plus grande qu'il se rendait maintenant compte de toute sa
conduite, et qu'il comprenait qu'il n'avait invente toutes les
petites persecutions dont il poursuivait le duc, que pour oter a
ses gardiens toute idee qu'il pouvait s'entendre avec lui.

Cette ruse donna au duc une haute idee de l'intellect de Grimaud,
auquel il resolut de se fier entierement.


XXI. Ce que contenaient les pates du successeur du pere Marteau

Une demi-heure apres, La Ramee rentra gai et allegre comme un
homme qui a bien mange, et qui surtout a bien bu. Il avait trouve
les pates excellents et le vin delicieux.

Le temps etait beau et permettait la partie projetee. Le jeu de
paume de Vincennes etait un jeu de longue paume, c'est-a-dire en
plein air; rien n'etait donc plus facile au duc que de faire ce
que lui avait recommande Grimaud, c'est-a-dire d'envoyer les
balles dans les fosses.

Cependant, tant que deux heures ne furent pas sonnees, le duc ne
fut pas trop maladroit, car deux heures etaient l'heure dite. Il
n'en perdit pas moins les parties engagees jusque-la, ce qui lui
permit de se mettre en colere et de faire ce qu'on fait en pareil
cas, faute sur faute.

Aussi, a deux heures sonnant, les balles commencerent-elles a
prendre le chemin des fosses, a la grande joie de La Ramee qui
marquait quinze a chaque dehors que faisait le prince.

Les dehors se multiplierent tellement que bientot on manqua de
balles. La Ramee proposa alors d'envoyer quelqu'un pour les
ramasser dans le fosse. Mais le duc fit observer tres
judicieusement que c'etait du temps perdu, et s'approchant du
rempart qui a cet endroit, comme l'avait dit l'exempt, avait au
moins cinquante pieds de haut, il apercut un homme qui travaillait
dans un des mille petits jardins que defrichent les paysans sur le
revers du fosse.

-- Eh! l'ami? cria le duc.

L'homme leva la tete, et le duc fut pret a pousser un cri de
surprise. Cet homme, ce paysan, ce jardinier, c'etait Rochefort,
que le prince croyait a la Bastille.

-- Eh bien, qu'y a-t-il la-haut? demanda l'homme.

-- Ayez l'obligeance de nous rejeter nos balles, dit le duc.

Le jardinier fit un signe de la tete, et se mit a jeter les
balles, que ramasserent La Ramee et les gardes. Une d'elles tomba
aux pieds du duc, et comme celle-la lui etait visiblement
destinee, il la mit dans sa poche.

Puis, ayant fait au jardinier un signe de remerciement, il
retourna a sa partie.

Mais decidement le duc etait dans son mauvais jour, les balles
continuerent a battre la campagne: au lieu de se maintenir dans
les limites du jeu, deux ou trois retournerent dans le fosse; mais
comme le jardinier n'etait plus la pour les renvoyer, elles furent
perdues, puis le duc declara qu'il avait honte de tant de
maladresse et qu'il ne voulait pas continuer.

La Ramee etait enchante d'avoir si completement battu un prince du
sang.

Le prince rentra chez lui et se coucha; c'etait ce qu'il faisait
presque toute la journee depuis qu'on lui avait enleve ses livres.

La Ramee   prit les habits du prince, sous pretexte qu'ils etaient
couverts   de poussiere, et qu'il allait les faire brosser, mais, en
realite,   pour etre sur que le prince ne bougerait pas. C'etait un
homme de   precaution que La Ramee.

Heureusement le prince avait eu le temps de cacher la balle sous
son traversin.

Aussitot que la porte fut refermee, le duc dechira l'enveloppe de
la balle avec ses dents, car on ne lui laissait aucun instrument
tranchant; il mangeait avec des couteaux a lames d'argent
pliantes, et qui ne coupaient pas.

Sous l'enveloppe etait une lettre qui contenait les lignes
suivantes:
"Monseigneur, vos amis veillent, et l'heure de votre delivrance
approche: demandez apres-demain a manger un pate fait par le
nouveau patissier qui a achete le fonds de boutique de l'ancien,
et qui n'est autre que Noirmont, votre maitre d'hotel; n'ouvrez le
pate que lorsque vous serez seul, j'espere que vous serez content
de ce qu'il contiendra.

"Le serviteur toujours devoue de Votre Altesse, a la Bastille
comme ailleurs,

"Comte de ROCHEFORT."

"_P.-S_. -- Votre Altesse peut se fier a Grimaud en tout point;
c'est un garcon fort intelligent et qui nous est tout a fait
devoue."

Le duc de Beaufort, a qui l'on avait rendu son feu depuis qu'il
avait renonce a la peinture, brula la lettre, comme il avait fait,
avec plus de regrets, de celle de madame de Montbazon, et il
allait en faire autant de la balle, lorsqu'il pensa qu'elle
pourrait lui etre utile pour faire parvenir sa reponse a
Rochefort.

Il etait bien garde, car au mouvement qu'il avait fait, La Ramee
entra.

-- Monseigneur a besoin de quelque chose? dit-il.

-- J'avais froid, repondit le duc, et j'attisais le feu pour qu'il
donnat plus de chaleur. Vous savez, mon cher, que les chambres du
donjon de Vincennes sont reputees pour leur fraicheur. On pourrait
y conserver la glace et on y recolte du salpetre. Celles ou sont
morts Puylaurens, le marechal d'Ornano et le grand prieur, mon
oncle, valaient, sous ce rapport, comme le disait madame de
Rambouillet, leur pesant d'arsenic.

Et le duc se recoucha en fourrant la balle sous son traversin. La
Ramee sourit du bout des levres. C'etait un brave homme au fond,
qui s'etait pris d'une grande affection pour son illustre
prisonnier, et qui eut ete desespere qu'il lui arrivat malheur.
Or, les malheurs successifs arrives aux trois personnages qu'avait
nommes le duc etaient incontestables.

-- Monseigneur, lui dit-il, il ne faut point se livrer a de
pareilles pensees. Ce sont ces pensees-la qui tuent, et non le
salpetre.

-- Eh! mon cher, dit le duc, vous etes charmant; si je pouvais
comme vous aller manger des pates et boire du vin de Bourgogne
chez le successeur du pere Marteau, cela me distrairait.

-- Le fait est, Monseigneur, dit La Ramee, que ses pates sont, de
fameux pates, et que son vin est un fier vin.
-- En tout cas, reprit le duc, sa cave et sa cuisine n'ont pas de
peine a valoir mieux que celles de M. de Chavigny.

-- Eh bien! Monseigneur, dit La Ramee donnant dans le piege, qui
vous empeche d'en tater? d'ailleurs, je lui ai promis votre
pratique.

-- Tu as raison, dit le duc, si je dois rester ici a perpetuite,
comme monsieur Mazarin a eu la bonte de me le faire entendre, il
faut que je me cree une distraction pour mes vieux jours, il faut
que je me fasse gourmand.

-- Monseigneur, dit La Ramee, croyez-en un bon conseil, n'attendez
pas que vous soyez vieux pour cela.

-- Bon, dit a part le duc de Beaufort, tout homme doit avoir, pour
perdre son coeur et son ame, recu de la magnificence celeste un
des sept peches capitaux, quand il n'en a pas recu deux; il parait
que celui de maitre La Ramee est la gourmandise. Soit, nous en
profiterons.

Puis tout haut:

-- Eh bien! mon cher La Ramee, ajouta-t-il, c'est apres-demain
fete?

-- Oui, Monseigneur, c'est la Pentecote.

-- Voulez-vous me donner une lecon, apres-demain?

-- De quoi?

-- De gourmandise.

-- Volontiers, Monseigneur.

-- Mais une lecon en tete a tete. Nous enverrons diner les gardes
a la cantine de M. de Chavigny, et nous ferons ici un souper dont
je vous laisse la direction.

-- Hum! fit La Ramee.

L'offre etait seduisante; mais La Ramee, quoi qu'en eut pense de
desavantageux en le voyant M. le cardinal, etait un vieux routier
qui connaissait tous les pieges que peut tendre un prisonnier.
M. de Beaufort avait, disait-il, prepare quarante moyens de fuir
de prison. Ce dejeuner ne cachait-il pas quelque ruse?

Il reflechit un instant; mais le resultat de ses reflexions fut
qu'il commanderait les vivres et le vin, et que par consequent
aucune poudre ne serait semee sur les vivres, aucune liqueur ne
serait melee au vin.
Quant a le griser, le duc ne pouvait avoir une pareille intention,
et il se mit a rire a cette seule pensee; puis une idee lui vint
qui conciliait tout.

Le duc avait suivi le monologue interieur de La Ramee d'un oeil
assez inquiet a mesure que le trahissait sa physionomie; mais
enfin, le visage de l'exempt s'eclaira.

-- Eh bien, demanda le duc, cela va-t-il?

-- Oui, Monseigneur, a une condition.

-- Laquelle?

-- C'est que Grimaud nous servira a table.

Rien ne pouvait mieux aller au prince.

Cependant il eut cette puissance de faire prendre a sa figure une
teinte de mauvaise humeur des plus visibles.

-- Au diable votre Grimaud! s'ecria-t-il, il me gatera toute la
fete.

-- Je lui ordonnerai de se tenir derriere Votre Altesse, et comme
il ne souffle pas un mot, Votre Altesse ne le verra ni ne
l'entendra, et, avec un peu de bonne volonte, pourra se figurer
qu'il est a cent lieues d'elle.

-- Mon cher, dit le duc, savez-vous ce que je vois de plus clair
dans cela? c'est que vous vous defiez de moi.

-- Monseigneur, c'est apres-demain la Pentecote.

-- Eh bien! que me fait la Pentecote a moi? Avez-vous peur que le
Saint-Esprit ne descende sous la figure d'une langue de feu pour
m'ouvrir les portes de ma prison?

-- Non, Monseigneur; mais je vous ai raconte ce qu'avait predit ce
magicien damne.

-- Et qu'a-t-il predit?

-- Que le jour de la Pentecote ne se passerait pas sans que Votre
Altesse fut hors de Vincennes.

-- Tu crois donc aux magiciens? imbecile!

-- Moi, dit La Ramee, je m'en soucie comme de cela, et il fit
claquer ses doigts. Mais c'est monseigneur Giulio qui s'en soucie;
en qualite d'italien, il est superstitieux.

Le duc haussa les epaules.
-- Eh bien, soit, dit-il avec une bonhomie parfaitement jouee,
j'accepte Grimaud, car sans cela la chose n'en finirait point;
mais je ne veux personne autre que Grimaud; vous vous chargerez de
tout. Vous commanderez le souper comme vous l'entendrez, le seul
mets que je designe est un de ces pates dont vous m'avez parle.
Vous le commanderez pour moi, afin que le successeur du pere
Marteau se surpasse, et vous lui promettrez ma pratique, non
seulement pour tout le temps que je resterai en prison, mais
encore pour le moment ou j'en serai sorti.

-- Vous croyez donc toujours que vous en sortirez? dit La Ramee.

-- Dame! repliqua le prince, ne fut-ce qu'a la mort de Mazarin:
j'ai quinze ans de moins que lui. Il est vrai, ajouta-t-il en
souriant, qu'a Vincennes on vit plus vite.

-- Monseigneur! reprit La Ramee, Monseigneur!

-- Ou qu'on meurt plus tot, ajouta le duc de Beaufort, ce qui
revient au meme.

-- Monseigneur, dit La Ramee, je vais commander le souper.

-- Et vous croyez que vous pourrez faire quelque chose de votre
eleve?

-- Mais je l'espere, Monseigneur, repondit La Ramee.

-- S'il vous en laisse le temps, murmura le duc.

-- Que dit Monseigneur? demanda La Ramee.

-- Monseigneur dit que vous n'epargniez pas la bourse de M. le
cardinal, qui a bien voulu se charger de notre pension.

La Ramee s'arreta a la porte.

-- Qui Monseigneur veut-il que je lui envoie?

-- Qui vous voudrez, excepte Grimaud.

-- L'officier des gardes, alors?

-- Avec son jeu d'echecs.

-- Oui.

Et La Ramee sortit.

Cinq minutes apres, l'officier des gardes entrait et le duc de
Beaufort paraissait profondement plonge dans les sublimes
combinaisons de l'echec et mat.

C'est une singuliere chose que la pensee, et quelles revolutions
un signe, un mot, une esperance, y operent. Le duc etait depuis
cinq ans en prison, et un regard jete en arriere lui faisait
paraitre ces cinq annees, qui cependant s'etaient ecoulees bien
lentement, moins longues que les deux jours, les quarante-huit
heures qui le separaient encore du moment fixe pour l'evasion.

Puis il y avait une chose surtout qui le preoccupait affreusement:
c'etait de quelle maniere s'opererait cette evasion. On lui avait
fait esperer le resultat; mais on lui avait cache les details que
devait contenir le mysterieux pate. Quels amis l'attendaient? Il
avait donc encore des amis apres cinq ans de prison? En ce cas il
etait un prince bien privilegie.

Il oubliait qu'outre ses amis, chose bien plus extraordinaire, une
femme s'etait souvenue de lui; il est vrai qu'elle ne lui avait
peut-etre pas ete bien scrupuleusement fidele, mais elle ne
l'avait pas oublie, ce qui etait beaucoup.

Il y en avait la plus qu'il n'en fallait pour donner des
preoccupations du duc; aussi en fut-il des echecs comme de la
longue paume: M. de Beaufort fit ecole sur ecole, et l'officier le
battit a son tour le soir comme l'avait battu le matin La Ramee.

Mais ses defaites successives avaient eu un avantage: c'etait de
conduire le prince jusqu'a huit heures du soir; c'etait toujours
trois heures gagnees; puis la nuit allait venir, et avec la nuit,
le sommeil.

Le duc le pensait ainsi du moins: mais le sommeil est une divinite
fort capricieuse, et c'est justement lorsqu'on l'invoque qu'elle
se fait attendre. Le duc l'attendit jusqu'a minuit, se tournant et
se retournant sur ses matelas comme saint Laurent sur son gril.
Enfin il s'endormit.

Mais avec le jour il s'eveilla: il avait fait des reves
fantastiques; il lui etait pousse des ailes; il avait alors et
tout naturellement voulu s'envoler, et d'abord ses ailes l'avaient
parfaitement soutenu; mais, parvenu a une certaine hauteur, cet
appui etrange lui avait manque tout a coup, ses ailes s'etaient
brisees, et il lui avait semble qu'il roulait dans des abimes sans
fond; et il s'etait reveille le front couvert de sueur et brise
comme s'il avait reellement fait une chute aerienne.

Alors il s'etait endormi pour errer de nouveau dans un dedale de
songes plus insenses les uns que les autres; a peine ses yeux
etaient-ils fermes, que son esprit, tendu vers un seul but, son
evasion, se reprenait a tenter cette evasion. Alors c'etait autre
chose: on avait trouve un passage souterrain qui devait le
conduire hors de Vincennes, il etait engage dans ce passage, et
Grimaud marchait devant lui une lanterne a la main; mais peu a peu
le passage se retrecissait, et cependant le duc continuait
toujours son chemin; enfin le souterrain devenait si etroit, que
le fugitif essayait inutilement d'aller plus loin: les parois de
la muraille se resserraient et le pressaient entre elles, il
faisait des efforts inouis pour avancer, la chose etait
impossible; et cependant il voyait au loin Grimaud avec sa
lanterne qui continuait de marcher; il voulait l'appeler pour
qu'il l'aidat a se tirer de ce defile qui l'etouffait, mais
impossible de prononcer une parole. Alors, a l'autre extremite, a
celle par laquelle il etait venu, il entendait les pas de ceux qui
le poursuivaient, ces pas se rapprochaient incessamment, il etait
decouvert, il n'avait plus d'espoir de fuir. La muraille semblait
etre d'intelligence avec ses ennemis, et le presser d'autant plus
qu'il avait plus besoin de fuir; enfin il entendait la voix de La
Ramee, il l'apercevait. La Ramee etendait la main et lui posait
cette main sur l'epaule en eclatant de rire; il etait repris et
conduit dans cette chambre basse et voutee ou etaient morts le
marechal Ornano, Puylaurens et son oncle; leurs trois tombes
etaient la, bosselant le terrain, et une quatrieme fosse etait
ouverte, n'attendant plus qu'un cadavre.

Aussi, quand il se reveilla, le duc fit-il autant d'efforts pour
se tenir eveille qu'il en avait fait pour s'endormir; et lorsque
La Ramee entra, il le trouva si pale et si fatigue qu'il lui
demanda s'il etait malade.

-- En effet, dit un des gardes qui avait couche dans la chambre et
qui n'avait pas pu dormir a cause d'un mal de dents que lui avait
donne l'humidite, Monseigneur a eu une nuit agitee et deux ou
trois fois dans ses reves a appele au secours.

-- Qu'a donc Monseigneur? demanda La Ramee.

-- Eh! c'est toi, imbecile, dit le duc, qui avec toutes tes
billevesees d'evasion m'as rompu la tete hier, et qui es cause que
j'ai reve que je me sauvais, et qu'en me sauvant je me cassais le
cou.

La Ramee eclata de rire.

-- Vous le voyez, Monseigneur, dit La Ramee, C'est un
avertissement du ciel; aussi j'espere que Monseigneur ne commettra
jamais de pareilles imprudences qu'en reve.

-- Et vous avez raison, mon cher La Ramee, dit le duc en essuyant
la sueur qui coulait encore sur son front, tout eveille qu'il
etait, je ne veux plus songer qu'a boire et a manger.

-- Chut! dit La Ramee.

Et il eloigna les gardes les uns apres les autres sous un pretexte
quelconque.

-- Eh bien? demanda le duc quand ils furent seuls.

-- Eh bien! dit La Ramee, votre souper est commande.

-- Ah! fit le prince, et de quoi se composera-t-il? Voyons,
monsieur mon majordome.

-- Monseigneur a promis de s'en rapporter a moi.

-- Et il y aura un pate?

-- Je crois bien! comme une tour.

-- Fait par le successeur du pere Marteau?

-- Il est commande.

-- Et tu lui as dit que c'etait pour moi?

-- Je le lui ai dit.

-- Et il a repondu?

-- Qu'il ferait de son mieux pour contenter Votre Altesse.

-- A la bonne heure! dit le duc en se frottant les mains.

-- Peste! Monseigneur, dit La Ramee, comme vous mordez a la
gourmandise! je ne vous ai pas encore vu, depuis cinq ans, si
joyeux visage qu'en ce moment.

Le duc vit qu'il n'avait point ete assez maitre de lui; mais en ce
moment, comme s'il eut ecoute a la porte et qu'il eut compris
qu'une distraction aux idees de La Ramee etait urgente, Grimaud
entra et fit signe a La Ramee qu'il avait quelque chose a lui
dire.

La Ramee s'approcha de Grimaud, qui lui parla tout bas. Le duc se
remit pendant ce temps.

-- J'ai deja defendu a cet homme, dit-il, de se presenter ici sans
ma permission.

-- Monseigneur, dit La Ramee, il faut lui pardonner, car c'est moi
qui l'ai mande.

-- Et pourquoi l'avez-vous mande, puisque vous savez qu'il me
deplait?

-- Monseigneur se rappelle ce qui a ete convenu, dit La Ramee, et
qu'il doit nous servir a ce fameux souper. Monseigneur a oublie le
souper.

-- Non; mais j'avais oublie M. Grimaud.

-- Monseigneur sait qu'il n'y a pas de souper sans lui.

-- Allons donc, faites a votre guise.
-- Approchez, mon garcon, dit La Ramee, et ecoutez ce que je vais
vous dire.

Grimaud s'approcha avec son visage le plus renfrogne.

La Ramee continua:

-- Monseigneur me fait l'honneur de m'inviter a souper demain en
tete a tete.

Grimaud fit un signe qui voulait dire qu'il ne voyait pas en quoi
la chose pouvait le regarder.

-- Si fait, si fait, dit La Ramee, la chose vous regarde, au
contraire, car vous aurez l'honneur de nous servir, sans compter
que, si bon appetit et si grande soif que nous ayons, il restera
bien quelque chose au fond des plats et au fond des bouteilles, et
que ce quelque chose sera pour vous.

Grimaud s'inclina en signe de remerciement.

-- Et maintenant, Monseigneur, dit La Ramee, j'en demande pardon a
Votre Altesse, il parait que M. de Chavigny s'absente pour
quelques jours, et avant son depart il me previent qu'il a des
ordres a me donner.

Le duc essaya d'echanger un regard avec Grimaud, mais l'oeil de
Grimaud etait sans regard.

-- Allez, dit le duc a La Ramee, et revenez le plus tot possible.

-- Monseigneur veut-il donc prendre sa revanche de la partie de
paume d'hier?

Grimaud fit un signe de tete imperceptible de haut en bas.

-- Oui, dit le duc; mais prenez garde, mon cher La Ramee, les
jours se suivent et ne se ressemblent pas, de sorte qu'aujourd'hui
je suis decide a vous battre d'importance.

La Ramee sortit: Grimaud le suivit des yeux, sans que le reste de
son corps deviat d'une ligne; puis, lorsqu'il vit la porte
refermee, il tira vivement de sa poche un crayon et un carre de
papier.

-- Ecrivez, Monseigneur, lui dit-il.

-- Et que faut-il que j'ecrive?

Grimaud fit un signe du doigt et dicta:

"Tout est pret pour demain soir, tenez-vous sur vos gardes de sept
a neuf heures, ayez deux chevaux de main tout prets, nous
descendrons par la premiere fenetre de la galerie."
-- Apres? dit le duc.

-- Apres, Monseigneur? reprit Grimaud etonne. Apres, signez.

-- Et c'est tout?

-- Que voulez-vous de plus, Monseigneur? reprit Grimaud, qui etait
pour la plus austere concision.

Le duc signa.

-- Maintenant, dit Grimaud, Monseigneur a-t-il perdu la balle?

-- Quelle balle?

-- Celle qui contenait la lettre.

-- Non, j'ai pense qu'elle pouvait nous etre utile. La voici.

Et le duc prit la balle sous son oreiller et la presenta a
Grimaud.

Grimaud sourit le plus agreablement qu'il lui fut possible.

-- Eh bien? demanda le duc.

-- Eh bien! Monseigneur, dit Grimaud, je recouds le papier dans la
balle, en jouant a la paume vous envoyez la balle dans le fosse.

-- Mais peut-etre sera-t-elle perdue?

-- Soyez tranquille, Monseigneur, il y aura quelqu'un pour la
ramasser.

-- Un jardinier? demanda le duc.

Grimaud fit signe que oui.

-- Le meme qu'hier?

Grimaud repeta son signe.

-- Le comte de Rochefort, alors?

Grimaud fit trois fois signe que oui.

-- Mais, voyons, dit le duc, donne-moi au moins quelques details
sur la maniere dont nous devons fuir.

-- Cela m'est defendu, dit Grimaud, avant le moment meme de
l'execution.

-- Quels sont ceux qui m'attendront de l'autre cote du fosse?
-- Je n'en sais rien, Monseigneur.

-- Mais, au moins, dis-moi ce que contiendra ce fameux pate, si tu
ne veux pas que je devienne fou.

-- Monseigneur, dit Grimaud, il contiendra deux poignards, une
corde a noeud et une poire d'angoisse.

-- Bien, je comprends.

-- Monseigneur voit qu'il y en aura pour tout le monde.

-- Nous prendrons pour nous les poignards et la corde, dit le duc.

-- Et nous ferons manger la poire a La Ramee, repondit Grimaud.

-- Mon cher Grimaud, dit le duc, tu ne parles pas souvent, mais
quand tu parles, c'est une justice a te rendre, tu parles d'or.


XXII. Une aventure de Marie Michon

Vers la meme epoque ou ces projets d'evasion se tramaient entre le
duc de Beaufort et Grimaud, deux hommes a cheval, suivis a
quelques pas par un laquais, entraient dans Paris par la rue du
faubourg Saint-Marcel. Ces deux hommes, c'etaient le comte de La
Fere et le vicomte de Bragelonne.

C'etait la premiere fois que le jeune homme venait a Paris, et
Athos n'avait pas mis grande coquetterie en faveur de la capitale,
son ancienne amie, en la lui montrant de ce cote. Certes, le
dernier village de la Touraine etait plus agreable a la vue que
Paris vu sous la face avec laquelle il regarde Blois. Aussi faut-
il le dire a la honte de cette ville tant vantee, elle produisit
un mediocre effet sur le jeune homme.

Athos avait toujours son air insoucieux et serein.

Arrive a Saint-medard, Athos, qui servait dans ce grand labyrinthe
de guide a son compagnon de voyage, prit la rue des Postes, puis
celle de l'estrapade, puis celle des Fosses Saint-Michel, puis
celle de Vaugirard. Parvenus a la rue Ferou, les voyageurs s'y
engagerent. Vers la moitie de cette rue, Athos leva les yeux en
souriant, et, montrant une maison de bourgeoise apparence au jeune
homme:

-- Tenez, Raoul, lui dit-il, voici une maison ou j'ai passe sept
des plus douces et des plus cruelles annees de ma vie.

Le jeune homme sourit a son tour et salua la maison. La piete de
Raoul pour son protecteur se manifestait dans tous les actes de sa
vie.
Quant a Athos, nous l'avons dit, Raoul etait non seulement pour
lui le centre, mais encore, moins ses anciens souvenirs de
regiment, le seul objet de ses affections, et l'on comprend de
quelle facon tendre et profonde cette fois pouvait aimer le coeur
d'Athos.

Les deux voyageurs s'arreterent rue du Vieux-Colombier, a
l'enseigne du _Renard-Vert_. Athos connaissait la taverne de
longue date, cent fois il y etait venu avec ses amis; mais depuis
vingt ans il s'etait fait force changements dans l'hotel, a
commencer par les maitres.

Les voyageurs remirent leurs chevaux aux mains des garcons, et
comme c'etaient des animaux de noble race, ils recommanderent
qu'on en eut le plus grand soin, qu'on ne leur donnat que de la
paille et de l'avoine, et qu'on leur lavat le poitrail et les
jambes avec du vin tiede. Ils avaient fait vingt lieues dans la
journee. Puis, s'etant occupes d'abord de leurs chevaux, comme
doivent faire de vrais cavaliers, ils demanderent ensuite deux
chambres pour eux.

-- Vous allez faire toilette, Raoul, dit Athos, je vous presente a
quelqu'un.

-- Aujourd'hui, monsieur? demanda le jeune homme.

-- Dans une demi-heure.

Le jeune homme salua.

Peut-etre, moins infatigable qu'Athos, qui semblait de fer, eut-il
prefere un bain dans cette riviere de Seine dont il avait tant
entendu parler, et qu'il se promettait bien de trouver inferieure
a la Loire, et son lit apres; mais le comte de La Fere avait
parle, il ne songea qu'a obeir.

-- A propos, dit Athos, soignez-vous, Raoul; je veux qu'on vous
trouve beau.

-- J'espere, monsieur, dit le jeune homme en souriant, qu'il ne
s'agit point de mariage. Vous savez mes engagements avec Louise.

Athos sourit a son tour.

-- Non, soyez tranquille, dit-il, quoique ce soit a une femme que
je vais vous presenter.

-- Une femme? demanda Raoul.

-- Oui, et je desire meme que vous l'aimiez.

Le jeune homme regarda le comte avec une certaine inquietude; mais
au sourire d'Athos, il fut bien vite rassure.
-- Et quel age a-t-elle? demanda le vicomte de Bragelonne.

-- Mon cher Raoul, apprenez une fois pour toutes, dit Athos, que
voila une question qui ne se fait jamais. Quand vous pouvez lire
son age sur le visage d'une femme, il est inutile de le lui
demander; quand vous ne le pouvez plus, c'est indiscret.

-- Et est-elle belle?

-- Il y a seize ans, elle passait non seulement pour la plus
jolie, mais encore pour la plus gracieuse femme de France.

Cette reponse rassura completement le vicomte. Athos ne pouvait
avoir aucun projet sur lui et sur une femme qui passait pour la
plus jolie et la plus gracieuse de France un an avant qu'il vint
au monde.

Il se retira donc dans sa chambre, et avec cette coquetterie qui
va si bien a la jeunesse, il s'appliqua a suivre les instructions
d'Athos, c'est-a-dire a se faire le plus beau qu'il lui etait
possible. Or c'etait chose facile avec ce que la nature avait fait
pour cela.

Lorsqu'il reparut, Athos le recut avec ce sourire paternel dont
autrefois il accueillait d'Artagnan, mais qui s'etait empreint
d'une plus profonde tendresse encore pour Raoul.

Athos jeta un regard sur ses pieds, sur ses mains et sur ses
cheveux, ces trois signes de race. Ses cheveux noirs etaient
elegamment partages comme on les portait a cette epoque et
retombaient en boucles encadrant son visage au teint mat; des
gants de daim grisatres et qui s'harmonisaient avec son feutre
dessinaient une main fine et elegante, tandis que ses bottes, de
la meme couleur que ses gants et son feutre, pressaient un pied
qui semblait etre celui d'un enfant de dix ans.

-- Allons, murmura-t-il, si elle n'est pas fiere de lui, elle sera
bien difficile.

Il etait trois heures de l'apres-midi, c'est-a-dire l'heure
convenable aux visites. Les deux voyageurs s'acheminerent par la
rue de Grenelle, prirent la rue des Rosiers, entrerent dans la rue
Saint-Dominique, et s'arreterent devant un magnifique hotel situe
en face des Jacobins, et que surmontaient les armes de Luynes.

-- C'est ici, dit Athos.

Il entra dans l'hotel de ce pas ferme et assure qui indique au
suisse que celui qui entre a le droit d'en agir ainsi. Il monta le
perron, et, s'adressant a un laquais qui attendait en grande
livree, il demanda si madame la duchesse de Chevreuse etait
visible et si elle pouvait recevoir M. le comte de La Fere.

Un instant apres le laquais rentra, et dit que, quoique madame la
duchesse de Chevreuse n'eut pas l'honneur de connaitre monsieur le
comte de La Fere, elle le priait de vouloir bien entrer.

Athos suivit le laquais, qui lui fit traverser une longue file
d'appartements et s'arreta enfin devant une porte fermee. On etait
dans un salon. Athos fit signe au vicomte de Bragelonne de
s'arreter la ou il etait.

Le laquais ouvrit et annonca M. le comte de La Fere.

Madame de Chevreuse, dont nous avons si souvent parle dans notre
histoire des _Trois Mousquetaires_ sans avoir eu l'occasion de la
mettre en scene, passait encore pour une fort belle femme. En
effet, quoiqu'elle eut a cette epoque deja quarante-quatre ou
quarante-cinq ans, a peine en paraissait-elle trente-huit ou
trente-neuf; elle avait toujours ses beaux cheveux blonds, ses
grands yeux vifs et intelligents que l'intrigue avait si souvent
ouverts et l'amour si souvent fermes, et sa taille de nymphe, qui
faisait que lorsqu'on la voyait par-derriere elle semblait
toujours etre la jeune fille qui sautait avec Anne d'Autriche ce
fosse des Tuileries qui priva, en 1623, la couronne de France d'un
heritier.

Au reste, c'etait toujours la meme folle creature qui a jete sur
ses amours un tel cachet d'originalite, que ses amours sont
presque devenues une illustration pour sa famille.

Elle etait dans un petit boudoir dont la fenetre donnait sur le
jardin. Ce boudoir, selon la mode qu'en avait fait venir madame de
Rambouillet en batissant son hotel, etait tendu d'une espece de
damas bleu a fleurs roses et a feuillage d'or. Il y avait une
grande coquetterie a une femme de l'age de madame de Chevreuse a
rester dans un pareil boudoir, et surtout comme elle etait en ce
moment, c'est-a-dire couchee sur une chaise longue et la tete
appuyee a la tapisserie.

Elle tenait a la main un livre entr'ouvert et avait un coussin
pour soutenir le bras qui tenait ce livre.

A l'annonce du laquais, elle se souleva un peu et avanca
curieusement la tete.

Athos parut.

Il etait vetu de velours violet avec des passementeries pareilles;
les aiguillettes etaient d'argent bruni, son manteau n'avait
aucune broderie d'or, et une simple plume violette enveloppait son
feutre noir.

Il avait aux pieds des bottes de cuir noir, et a son ceinturon
verni pendait cette epee a la poignee magnifique que Porthos avait
si souvent admiree rue Ferou, mais qu'Athos n'avait jamais voulu
lui preter. De splendides dentelles formaient le col rabattu de sa
chemise; des dentelles retombaient aussi sur les revers de ses
bottes.

Il y avait dans toute la personne de celui qu'on venait d'annoncer
ainsi sous un nom completement inconnu a madame de Chevreuse un
tel air de gentilhomme de haut lieu, qu'elle se souleva a demi, et
lui fit gracieusement signe de prendre un siege aupres d'elle.

Athos salua et obeit. Le laquais allait se retirer, lorsque Athos
fit un signe qui le retint.

-- Madame, dit-il   a la duchesse, j'ai eu cette audace de me
presenter a votre   hotel sans etre connu de vous; elle m'a reussi,
puisque vous avez   daigne me recevoir. J'ai maintenant celle de
vous demander une   demi-heure d'entretien.

-- Je vous l'accorde, monsieur, repondit madame de Chevreuse avec
son plus gracieux sourire.

-- Mais ce n'est pas tout, madame. Oh! je suis un grand ambitieux,
je le sais! l'entretien que je vous demande est un entretien de
tete-a-tete, et dans lequel j'aurais un bien vif desir de ne pas
etre interrompu.

-- Je n'y suis pour personne, dit la duchesse de Chevreuse au
laquais. Allez.

Le laquais sortit.

Il se fit un instant de silence, pendant lequel ces deux
personnages, qui se reconnaissaient si bien a la premiere vue pour
etre de haute race, s'examinerent sans aucun embarras de part ni
d'autre.

La duchesse de Chevreuse rompit la premiere le silence.

-- Eh bien! monsieur, dit-elle en souriant, ne voyez-vous pas que
j'attends avec impatience?

-- Et moi, madame, repondit Athos, je regarde avec admiration.

-- Monsieur, dit madame de Chevreuse, il faut m'excuser, car j'ai
hate de savoir a qui je parle. Vous etes homme de cour, c'est
incontestable, et cependant je ne vous ai jamais vu a la cour.
Sortez-vous de la Bastille par hasard?

-- Non, madame, repondit en souriant Athos, mais peut-etre suis-je
sur le chemin qui y mene.

-- Ah! en ce cas, dites-moi vite qui vous etes et allez-vous-en,
repondit la duchesse de ce ton enjoue qui avait un si grand charme
chez elle, car je suis deja bien assez compromise comme cela, sans
me compromettre encore davantage.

-- Qui je suis, madame? On vous a dit mon nom, le comte de La
Fere. Ce nom, vous ne l'avez jamais su. Autrefois j'en portais un
autre que vous avez su peut-etre, mais que vous avez certainement
oublie.

-- Dites toujours, monsieur.

-- Autrefois, dit le comte de La Fere, je m'appelais Athos.

Madame de Chevreuse ouvrit de grands yeux etonnes. Il etait
evident, comme le lui avait dit le comte, que ce nom n'etait pas
tout a fait efface de sa memoire, quoiqu'il y fut fort confondu
parmi d'anciens souvenirs.

-- Athos? dit-elle, attendez donc!...

Et elle posa ses deux mains sur son front comme pour forcer les
mille idees fugitives qu'il contenait a se fixer un instant pour
lui laisser voir clair dans leur troupe brillante et diapree.

-- Voulez-vous que je vous aide, madame? dit en souriant Athos.

-- Mais oui, dit la duchesse, deja fatiguee de chercher, vous me
ferez plaisir.

-- Cet Athos etait lie avec trois jeunes mousquetaires qui se
nommaient d'Artagnan, Porthos, et...

Athos s'arreta.

-- Et Aramis, dit vivement la duchesse.

-- Et Aramis, c'est cela, reprit Athos; vous n'avez donc pas tout
a fait oublie ce nom?

-- Non, dit-elle, non; pauvre Aramis! c'etait un charmant
gentilhomme, elegant, discret et faisant de jolis vers; je crois
qu'il a mal tourne, ajouta-t-elle.

-- Au plus mal: il s'est fait abbe.

-- Ah! quel malheur! dit madame de Chevreuse jouant negligemment
avec son eventail. En verite, monsieur, je vous remercie.

-- De quoi, madame?

-- De m'avoir rappele ce souvenir, qui est un des souvenirs
agreables de ma jeunesse.

-- Me permettrez-vous alors, dit Athos, de vous en rappeler un
second?

-- Qui se rattache a celui-la?

-- Oui et non.
-- Ma foi, dit madame de Chevreuse, dites toujours; d'un homme
comme vous je risque tout.

Athos salua.

-- Aramis, continua-t-il, etait lie avec une jeune lingere de
Tours.

-- Une jeune lingere de Tours? dit madame de Chevreuse.

-- Oui une cousine a lui, qu'on appelait Marie Michon.

-- Ah! je la connais, s'ecria madame de Chevreuse, c'est celle a
laquelle il ecrivait du siege de La Rochelle pour la prevenir d'un
complot qui se tramait contre ce pauvre Buckingham.

-- Justement, dit Athos; voulez-vous bien me permettre de vous
parler d'elle?

Madame de Chevreuse regarda Athos.

-- Oui, dit-elle, pourvu que vous n'en disiez pas trop de mal.

-- Je serais un ingrat, dit Athos, et je regarde l'ingratitude,
non pas comme un defaut ou un crime, Mais comme un vice, ce qui
est bien pis.

-- Vous, ingrat envers Marie Michon, monsieur? dit madame de
Chevreuse essayant de lire dans les yeux d'Athos. Mais comment
cela pourrait-il etre? Vous ne l'avez jamais connue
personnellement.

-- Eh! madame, qui sait? reprit Athos. Il y a un proverbe
populaire qui dit qu'il n'y a que les montagnes qui ne se
rencontrent pas, et les proverbes populaires sont quelquefois
d'une justesse incroyable.

-- Oh! continuez, monsieur, continuez! dit vivement madame de
Chevreuse; car vous ne pouvez vous faire une idee combien cette
conversation m'amuse.

-- Vous m'encouragez, dit Athos; je vais donc poursuivre. Cette
cousine d'Aramis, cette Marie Michon, cette jeune lingere, enfin,
malgre sa condition vulgaire, avait les plus hautes connaissances;
elle appelait les plus grandes dames de la cour ses amies, et la
reine, toute fiere qu'elle est, en sa double qualite
d'Autrichienne et d'Espagnole, l'appelait sa soeur.

-- Helas, dit madame de Chevreuse avec un leger soupir et un petit
mouvement de sourcils qui n'appartenait qu'a elle, les choses sont
bien changees depuis ce temps-la.

-- Et la reine avait raison, continua Athos; car elle lui etait
fort devouee, devouee au point de lui servir d'intermediaire avec
son frere le roi d'Espagne.

-- Ce qui, reprit la duchesse, lui est impute aujourd'hui a grand
crime.

-- Si bien, continua Athos, que le cardinal, le vrai cardinal,
l'autre, resolut un beau matin de faire arreter la pauvre Marie
Michon et de la faire conduire au chateau de Loches.

Heureusement que la chose ne put se faire si secretement que la
chose ne transpirat; le cas etait prevu: si Marie Michon etait
menacee de quelque danger, la reine devait lui faire parvenir un
livre d'heures relie en velours vert.

-- C'est cela, monsieur! vous etes bien instruit.

-- Un matin le livre vert arriva apporte par le prince de
Marcillac. Il n'y avait pas de temps a perdre. Par bonheur, Marie
Michon et une suivante qu'elle avait, nommee Ketty, portaient
admirablement les habits d'hommes. Le prince leur procura, a Marie
Michon un habit de cavalier, a Ketty un habit de laquais, leur
remit deux excellents chevaux, et les deux fugitives quitterent
rapidement Tours, se dirigeant vers l'Espagne, tremblant au
moindre bruit, suivant les chemins detournes, parce qu'elles
n'osaient suivre les grandes routes, et demandant l'hospitalite
quand elles ne trouvaient pas d'auberge.

-- Mais, en verite, c'est que c'est cela tout a fait! s'ecria
madame de Chevreuse en frappant ses mains l'une dans l'autre. Il
serait vraiment curieux...

Elle s'arreta.

-- Que je suivisse les deux fugitives jusqu'au bout de leur
voyage? dit Athos. Non, madame, je n'abuserai pas ainsi de vos
moments, et nous ne les accompagnerons que jusqu'a un petit
village du Limousin situe entre Tulle et Angouleme, un petit
village que l'on nomme Roche-l'Abeille.

Madame de Chevreuse jeta un cri de surprise et regarda Athos avec
une expression d'etonnement qui fit sourire l'ancien mousquetaire.

-- Attendez, madame, continua Athos, car ce qu'il me reste a vous
dire est bien autrement etrange que ce que je vous ai dit.

-- Monsieur, dit madame de Chevreuse, je vous tiens pour sorcier,
je m'attends a tout; mais en verite...

n'importe, allez toujours.

-- Cette fois la journee avait ete longue et fatigante; il faisait
froid; c'etait le 11 octobre; ce village ne presentait ni auberge
ni chateau, les maisons des paysans etaient pauvres et sales.
Marie Michon etait une personne fort aristocrate; comme la reine
sa soeur, elle etait habituee aux bonnes odeurs et au linge fin
elle resolut donc de demander l'hospitalite au presbytere.

Athos fit une pause.

-- Oh! continuez, dit la duchesse, je vous ai prevenu que je
m'attendais a tout.

-- Les deux voyageuses frapperent a la porte; il etait tard; le
pretre, qui etait couche, leur cria d'entrer; elles entrerent, car
la porte n'etait point fermee. La confiance est grande dans les
villages. Une lampe brulait dans la chambre ou etait le pretre.
Marie Michon, qui faisait bien le plus charmant cavalier de la
terre, poussa la porte, passa la tete et demanda l'hospitalite.

"-- Volontiers, mon jeune cavalier, dit le pretre, si vous voulez
vous contenter des restes de mon souper et de la moitie de ma
chambre.

"Les deux voyageuses se consulterent un instant; le pretre les
entendit eclater de rire, puis le maitre ou plutot la maitresse
repondit:

"-- Merci, monsieur le cure, j'accepte.

"-- Alors, soupez et faites le moins de bruit possible, repondit
le pretre, car moi aussi j'ai couru toute la journee et ne serais
pas fache de dormir cette nuit.

Madame de Chevreuse marchait evidemment de surprise en etonnement
et d'etonnement en stupefaction; sa figure, en regardant Athos,
avait pris une expression impossible a rendre; on voyait qu'elle
eut voulu parler, et cependant elle se taisait, de peur de perdre
une des paroles de son interlocuteur.

-- Apres? dit-elle.

-- Apres? dit Athos. Ah! voila justement le plus difficile.

-- Dites, dites, dites! On peut tout me dire a moi. D'ailleurs
cela ne me regarde pas, et c'est l'affaire de mademoiselle Marie
Michon.

-- Ah! c'est juste, dit Athos. Eh bien! donc, Marie Michon soupa
avec sa suivante, et, apres avoir soupe, selon la permission qui
lui avait ete donnee, elle rentra dans la chambre ou reposait son
hote, tandis que Ketty s'accommodait sur un fauteuil dans la
premiere piece, c'est-a-dire dans celle ou l'on avait soupe.

-- En verite, monsieur, dit madame de Chevreuse, a moins que vous
ne soyez le demon en personne, je ne sais pas comment vous pouvez
connaitre tous ces details.
-- C'etait une charmante femme que cette Marie Michon, reprit
Athos, une de ces folles creatures a qui passent sans cesse dans
l'esprit les idees les plus etranges, un de ces etres nes pour
nous damner tous tant que nous sommes. Or, en pensant que son hote
etait pretre, il vint a l'esprit de la coquette que ce serait un
joyeux souvenir pour sa vieillesse, au milieu de tant de souvenirs
joyeux qu'elle avait deja, que celui d'avoir damne un abbe.

-- Comte, dit la duchesse, ma parole d'honneur, vous m'epouvantez!

-- Helas! reprit Athos, le pauvre abbe n'etait pas un saint
Ambroise, et, je le repete, Marie Michon etait une adorable
creature.

-- Monsieur, s'ecria la duchesse en saisissant les mains d'Athos,
dites-moi tout de suite comment vous savez tous ces details, ou je
fais venir un moine du couvent des Vieux-Augustins et je vous
exorcise.

Athos se mit a rire.

-- Rien de plus facile, madame. Un cavalier, qui lui-meme etait
charge d'une mission importante, etait venu demander une heure
avant vous l'hospitalite au presbytere et cela au moment meme ou
le cure, appele aupres d'un mourant, quittait non seulement sa
maison, mais le village pour toute la nuit. Alors l'homme de Dieu,
plein de confiance dans son hote, qui d'ailleurs etait
gentilhomme, lui avait abandonne maison, souper et chambre.
C'etait donc a l'hote du bon abbe, et non a l'abbe lui-meme, que
Marie Michon etait venue demander l'hospitalite.

-- Et ce cavalier, cet hote, ce gentilhomme arrive avant elle?

-- C'etait moi, le comte de La Fere, dit Athos en se levant et en
saluant respectueusement la duchesse de Chevreuse.

La duchesse resta un moment stupefaite, puis tout a coup eclatant
de rire:

-- Ah! ma foi! dit-elle, c'est fort drole, et cette folle de Marie
Michon a trouve mieux qu'elle n'esperait. Asseyez-vous, cher
comte, et reprenez votre recit.

-- Maintenant, il me reste a m'accuser, madame. Je vous l'ai dit,
moi-meme je voyageais pour une mission pressee; des le point du
jour, je sortis de la chambre, sans bruit, laissant dormir mon
charmant compagnon de gite. Dans la premiere piece dormait aussi,
la tete renversee sur un fauteuil, la suivante, en tout digne de
la maitresse. Sa jolie figure me frappa; je m'approchai et je
reconnus cette petite Ketty, que notre ami Aramis avait placee
aupres d'elle. Ce fut ainsi que je sus que la charmante voyageuse
etait...

-- Marie Michon! dit vivement madame de Chevreuse.
-- Marie Michon, reprit Athos. Alors je sortis de la maison,
j'allai a l'ecurie, je trouvai mon cheval selle et mon laquais
pret; nous partimes.

-- Et vous n'etes jamais repasse par ce village? demanda vivement
madame de Chevreuse.

-- Un an apres, madame.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je voulus revoir le bon cure. Je le trouvai fort
preoccupe d'un evenement auquel il ne comprenait rien. Il avait,
huit jours auparavant, recu dans une barcelonnette un charmant
petit garcon de trois mois avec une bourse pleine d'or et un
billet contenant ces simples mots: "11 octobre 1633".

-- C'etait la date de cette etrange aventure, reprit madame de
Chevreuse.

-- Oui, mais il n'y comprenait rien, sinon qu'il avait passe cette
nuit-la pres d'un mourant, car Marie Michon avait quitte elle-meme
le presbytere avant qu'il y fut de retour.

-- Vous savez, monsieur, que Marie Michon, lorsqu'elle revint en
France, en 1643, fit redemander a l'instant meme des nouvelles de
cet enfant; car, fugitive, elle ne pouvait le garder; mais,
revenue a Paris, elle voulait le faire elever pres d'elle.

-- Et que lui dit l'abbe? demanda a son tour Athos.

-- Qu'un seigneur qu'il ne connaissait pas avait bien voulu s'en
charger, avait repondu de son avenir, et l'avait emporte avec lui.

-- C'etait la verite.

-- Ah! je comprends alors! Ce seigneur, c'etait vous, c'etait son
pere!

-- Chut! ne parlez pas si haut, madame; il est la.

-- Il est la! s'ecria madame de Chevreuse se levant vivement; il
est la, mon fils, le fils de Marie Michon est la! Mais je veux le
voir a l'instant!

-- Faites attention, madame, qu'il ne connait ni son pere ni sa
mere, interrompit Athos.

-- Vous avez garde le secret, et vous me l'amenez ainsi, pensant
que vous me rendrez bien heureuse. Oh! merci, merci, monsieur!
s'ecria madame de Chevreuse en saisissant sa main, qu'elle essaya
de porter a ses levres; merci! Vous etes un noble coeur.
-- Je vous l'amene, dit Athos en retirant sa main, pour qu'a votre
tour vous fassiez quelque chose pour lui, madame. Jusqu'a present
j'ai veille sur son education, et j'en ai fait, je le crois, un
gentilhomme accompli; mais le moment est venu ou je me trouve de
nouveau force de reprendre la vie errante et dangereuse d'homme de
parti. Des demain je me jette dans une affaire aventureuse ou je
puis etre tue; alors il n'aura plus que vous pour le pousser dans
le monde, ou il est appele a tenir une place.

-- Oh! soyez tranquille s'ecria la duchesse. Malheureusement j'ai
peu de credit a cette heure, mais ce qu'il m'en reste est a lui;
quant a sa fortune et a son titre...

-- De ceci, ne vous inquietez point, madame; je lui ai substitue
la terre de Bragelonne, que je tiens d'heritage, laquelle lui
donne le titre de vicomte et dix mille livres de rente.

-- Sur mon ame, monsieur, dit la duchesse, vous etes un vrai
gentilhomme! mais j'ai hate de voir notre jeune vicomte. Ou est-il
donc?

-- La, dans le salon; je vais le faire venir, si vous le voulez
bien.

Athos fit un mouvement vers la porte. Madame de Chevreuse
l'arreta.

-- Est-il beau? demanda-t-elle.

Athos sourit.

-- Il ressemble a sa mere, dit-il.

En meme temps il ouvrit la porte et fit signe au jeune homme, qui
apparut sur le seuil.

Madame de Chevreuse ne put s'empecher de jeter un cri de joie en
apercevant un si charmant cavalier, qui depassait toutes les
esperances que son orgueil avait pu concevoir.

-- Vicomte, approchez-vous, dit Athos, madame la duchesse de
Chevreuse permet que vous lui baisiez la main.

Le jeune homme s'approcha avec son charmant sourire et, la tete
decouverte, mit un genou en terre et baisa la main de madame de
Chevreuse.

-- Monsieur le comte, dit-il en se retournant vers Athos, n'est-ce
pas pour menager ma timidite que vous m'avez dit que madame etait
la duchesse de Chevreuse, et n'est-ce pas plutot la reine?

-- Non, vicomte, dit madame de Chevreuse en lui prenant la main a
son tour, en le faisant asseoir aupres d'elle et en le regardant
avec des yeux brillants de plaisir. Non, malheureusement, je ne
suis point la reine, car si je l'etais, je ferais a l'instant meme
pour vous tout ce que vous meritez; mais, voyons, telle que je
suis, ajouta-t-elle en se retenant a peine d'appuyer ses levres
sur son front si pur, voyons, quelle carriere desirez-vous
embrasser?

Athos, debout, les regardait tous deux avec une expression
d'indicible bonheur.

-- Mais, madame, dit le jeune homme avec sa voix douce et sonore a
la fois, il me semble qu'il n'y a qu'une carriere pour un
gentilhomme, c'est celle des armes. Monsieur le comte m'a eleve
avec l'intention, je crois, de faire de moi un soldat, et il m'a
laisse esperer qu'il me presenterait a Paris a quelqu'un qui
pourrait me recommander peut-etre a M. le Prince.

-- Oui, je comprends, il va bien a un jeune soldat comme vous de
servir sous un general comme lui; mais voyons, attendez...
personnellement je suis assez mal avec lui, a cause des querelles
de madame de Montbazon, ma belle-mere, avec madame de Longueville;
mais par le prince de Marcillac... Eh! vraiment, tenez, comte,
c'est cela! M. le prince de Marcillac est un ancien ami a moi; il
recommandera notre jeune ami a madame de Longueville, laquelle lui
donnera une lettre pour son frere, M. le Prince, qui l'aime trop
tendrement pour ne pas faire a l'instant meme pour lui tout ce
qu'elle lui demandera.

-- Eh bien! voila qui va a merveille, dit le comte. Seulement,
oserai-je maintenant vous recommander la plus grande diligence?
J'ai des raisons pour desirer que le vicomte ne soit plus demain
soir a Paris.

-- Desirez-vous que l'on sache que vous vous interessez a lui,
monsieur le comte?

-- Mieux vaudrait peut-etre pour son avenir que l'on ignorat qu'il
m'ait jamais connu.

-- Oh! monsieur! s'ecria le jeune homme.

-- Vous savez, Bragelonne, dit le comte, que je ne fais jamais
rien sans raison.

-- Oui, monsieur, repondit le jeune homme, je sais que la supreme
sagesse est en vous, et je vous obeirai comme j'ai l'habitude de
le faire.

-- Eh bien! comte, laissez-le-moi, dit la duchesse; je vais
envoyer chercher le prince de Marcillac, qui par bonheur est a
Paris en ce moment, et je ne le quitterai pas que l'affaire ne
soit terminee.

-- C'est bien, madame la duchesse, mille graces. J'ai moi-meme
plusieurs courses a faire aujourd'hui, et a mon retour, c'est-a-
dire vers les six heures du soir, j'attendrai le vicomte a
l'hotel.

-- Que faites-vous, ce soir?

-- Nous allons chez l'abbe Scarron, pour lequel j'ai une lettre,
et chez qui je dois rencontrer un de mes amis.

-- C'est bien, dit la duchesse de Chevreuse, j'y passerai moi-meme
un instant, ne quittez donc pas ce salon que vous ne m'ayez vue.

Athos salua madame de Chevreuse et s'appreta a sortir.

-- Eh bien, monsieur le comte, dit en riant la duchesse, quitte-t-
on si serieusement ses anciens amis?

-- Ah! murmura Athos en lui baisant la main, si j'avais su plus
tot que Marie Michon fut une si charmante creature!...

Et il se retira en soupirant.


XXIII. L'abbe Scarron

Il y avait, rue des Tournelles, un logis que connaissaient tous
les porteurs de chaises et tous les laquais de Paris, et cependant
ce logis n'etait ni celui d'un grand seigneur ni celui d'un
financier. On n'y mangeait pas, on n'y jouait jamais, on n'y
dansait guere.

Cependant, c'etait le rendez-vous du beau monde, et tout Paris y
allait.

Ce logis etait celui du petit Scarron.

On y riait tant, chez ce spirituel abbe; on y debitait tant de
nouvelles; ces nouvelles etaient si vite commentees, dechiquetees
et transformees, soit en contes, soit en epigrammes, que chacun
voulait aller passer une heure avec le petit Scarron, entendre ce
qu'il disait et reporter ailleurs ce qu'il avait dit. Beaucoup
brulaient aussi d'y placer leur mot; et, s'il etait drole, ils
etaient eux-memes les bienvenus.

Le petit abbe Scarron, qui n'etait au reste abbe que parce qu'il
possedait une abbaye, et non point du tout parce qu'il etait dans
les ordres, avait ete autrefois un des plus coquets prebendiers de
la ville du Mans, qu'il habitait. Or, un jour de carnaval, il
avait voulu rejouir outre mesure cette bonne ville dont il etait
l'ame; il s'etait donc fait frotter de miel par son valet; puis,
ayant ouvert un lit de plume, il s'etait roule dedans, de sorte
qu'il etait devenu le plus grotesque volatile qu'il fut possible
de voir. Il avait commence alors a faire des visites a ses amis et
amies dans cet etrange costume; on avait commence par le suivre
avec ebahissement, puis avec des huees, puis les crocheteurs
l'avaient insulte, puis les enfants lui avaient jete des pierres,
puis enfin il avait ete oblige de prendre la fuite pour echapper
aux projectiles. Du moment ou il avait fui, tout le monde l'avait
poursuivi; presse, traque, relance de tous cotes, Scarron n'avait
trouve d'autre moyen d'echapper a son escorte qu'en se jetant a la
riviere. Il nageait comme un poisson, mais l'eau etait glacee.
Scarron etait en sueur, le froid le saisit, et en atteignant
l'autre rive, il etait perclus.

On avait alors essaye, par tous les moyens connus, de lui rendre
l'usage de ses membres; on l'avait tant fait souffrir du
traitement, qu'il avait renvoye tous les medecins en declarant
qu'il preferait de beaucoup la maladie; puis il etait revenu a
Paris, ou deja sa reputation d'homme d'esprit etait etablie. La,
il s'etait fait confectionner une chaise de son invention; et
comme un jour, dans cette chaise, il faisait une visite a la reine
Anne d'Autriche, celle-ci, charmee de son esprit, lui avait
demande s'il ne desirait pas quelque titre.

-- Oui, Votre Majeste, il en est un que j'ambitionne fort, avait
repondu Scarron.

-- Et lequel? avait demande Anne d'Autriche.

-- Celui de votre malade, repondit l'abbe.

Et Scarron avait ete nomme _malade de la reine_ avec une pension
de quinze cents livres.

A partir de ce moment, n'ayant plus d'inquietude sur l'avenir,
Scarron avait mene joyeuse vie, mangeant le fonds et le revenu.

Un jour cependant un emissaire du cardinal lui avait donne a
entendre qu'il avait tort de recevoir M. le coadjuteur.

-- Et pourquoi cela? avait demande Scarron, n'est-ce donc point un
homme de naissance?

-- Si fait, pardieu!

-- Aimable?

-- Incontestablement.

-- Spirituel?

-- Il n'a malheureusement que trop d'esprit.

-- Eh bien! alors, avait repondu Scarron, pourquoi voulez-vous que
je cesse de voir un pareil homme?

-- Parce qu'il pense mal.

-- Vraiment? et de qui?
-- Du cardinal.

-- Comment! avait dit Scarron, je continue bien de voir M. Gilles
Despreaux, qui pense mal de moi, et vous voulez que je cesse de
voir M. le coadjuteur parce qu'il pense mal d'un autre?
impossible!

La conversation en etait restee la, et Scarron, par esprit de
contrariete, n'en avait vu que plus souvent M. de Gondy.

Or, le matin du jour ou nous sommes arrives, et qui etait le jour
d'echeance de son trimestre, Scarron, comme c'etait son habitude,
avait envoye son laquais avec son recu pour toucher son trimestre
a la caisse des pensions; mais il lui avait ete repondu:

"Que l'etat n'avait plus d'argent pour M. l'abbe Scarron."

Lorsque le laquais apporta cette reponse a Scarron, il avait pres
de lui M. le duc de Longueville, qui offrait de lui donner une
pension double de celle que le Mazarin lui supprimait; mais le
ruse goutteux n'avait garde d'accepter. Il fit si bien, qu'a
quatre heures de l'apres-midi toute la ville savait le refus du
cardinal. Justement c'etait jeudi, jour de reception chez l'abbe;
on y vint en foule, et l'on fronda d'une maniere enragee par toute
la ville.

Athos rencontra dans la rue Saint-Honore deux gentilshommes qu'il
ne connaissait pas, a cheval comme lui, suivis d'un laquais comme
lui, et faisant le meme chemin que lui. L'un des deux mit le
chapeau a la main et lui dit:

-- Croyez-vous bien, monsieur, que ce pleutre de Mazarin a
supprime la pension au pauvre Scarron!

-- Cela est extravagant, dit Athos en saluant a son tour les deux
cavaliers.

-- On voit que vous etes honnete homme, monsieur, repondit le meme
seigneur qui avait deja adresse la parole a Athos, et ce Mazarin
est un veritable fleau.

-- Helas, monsieur, repondit Athos, a qui le dites-vous! Et ils se
separerent avec force politesses.

-- Cela tombe bien que nous devions y aller ce soir, dit Athos au
vicomte, nous ferons notre compliment a ce pauvre homme.

-- Mais qu'est-ce donc que M. Scarron, qui met ainsi en emoi tout
Paris? demanda Raoul; est-ce quelque ministre disgracie?

-- Oh! mon Dieu, non, vicomte, repondit Athos, c'est tout
bonnement un petit gentilhomme de grand esprit qui sera tombe dans
la disgrace du cardinal pour avoir fait quelque quatrain contre
lui.

-- Est-ce que les gentilshommes font des vers? demanda naivement
Raoul, je croyais que c'etait deroger.

-- Oui, mon cher vicomte, repondit Athos en riant, quand on les
fait mauvais; mais quand on les fait bons, cela illustre encore.
Voyez M. de Rotrou. Cependant, continua Athos du ton dont on donne
un conseil salutaire, je crois qu'il vaut mieux ne pas en faire.

-- Et alors, demanda Raoul, ce monsieur Scarron est poete?

-- Oui, vous voila prevenu, vicomte; faites bien attention a vous
dans cette maison; ne parlez que par gestes, ou plutot, ecoutez
toujours.

-- Oui, monsieur, repondit Raoul.

-- Vous me verrez causant beaucoup avec un gentilhomme de mes
amis: ce sera l'abbe d'Herblay, vous m'avez souvent entendu
parler.

-- Je me rappelle, monsieur.

-- Approchez-vous quelquefois de nous comme pour nous parler, mais
ne nous parlez pas; n'ecoutez pas non plus. Ce jeu servira pour
que les importuns ne nous derangent pas.

-- Fort bien, monsieur, et je vous obeirai de point en point.

Athos alla faire deux visites dans Paris. Puis, a sept heures, ils
se dirigerent vers la rue des Tournelles. La rue etait obstruee
par les porteurs, les chevaux et les valets de pied. Athos se fit
faire passage et entra suivi du jeune homme. La premiere personne
qui le frappa en entrant fut Aramis, installe pres d'un fauteuil a
roulettes, fort large, recouvert d'un dais en tapisserie, sous
lequel s'agitait, enveloppee dans une couverture de brocart, une
petite figure assez jeune, assez rieuse, mais parfois palissante,
sans que ses yeux cessassent neanmoins d'exprimer un sentiment
vif, spirituel ou gracieux. C'etait l'abbe Scarron, toujours
riant, raillant, complimentant, souffrant et se grattant avec une
petite baguette.

Autour de cette espece de tente roulante, s'empressait une foule
de gentilshommes et de dames. La chambre etait fort propre et
convenablement meublee. De grandes pentes de soies brochees de
fleurs qui avaient ete autrefois de couleurs vives, et qui pour le
moment etaient un peu passees, tombaient de larges fenetres, la
tapisserie etait modeste, mais de bon gout. Deux laquais fort
polis et dresses aux bonnes manieres faisaient le service avec
distinction.

En apercevant Athos, Aramis s'avanca vers lui, le prit par la main
et le presenta a Scarron, qui temoigna autant de plaisir que de
respect pour le nouvel hote, et fit un compliment tres spirituel
pour le vicomte. Raoul resta interdit, car il ne s'etait pas
prepare a la majeste du bel esprit. Toutefois il salua avec
beaucoup de grace. Athos recut ensuite les compliments de deux ou
trois seigneurs auxquels le presenta Aramis; puis le tumulte de
son entree s'effaca peu a peu, et la conversation devint generale.

Au bout de quatre ou cinq minutes, que Raoul employa a se remettre
et a prendre topographiquement connaissance de l'assemblee, la
porte se rouvrit, et un laquais annonca mademoiselle Paulet.

Athos toucha de la main l'epaule du vicomte.

-- Regardez cette femme, Raoul, dit-il, car c'est un personnage
historique; c'est chez elle que se rendait le roi Henri IV
lorsqu'il fut assassine.

Raoul tressaillit; a chaque instant, depuis quelques jours, se
levait pour lui quelque rideau qui lui decouvrait un aspect
heroique: cette femme, encore jeune et encore belle, qui entrait,
avait connu Henri IV et lui avait parle.

Chacun s'empressa aupres de la nouvelle venue, car elle etait
toujours fort a la mode. C'etait une grande personne a taille fine
et onduleuse, avec une foret de cheveux dores, comme Raphael les
affectionnait et comme Titien en a mis a toutes ses Madeleines.
Cette couleur fauve, ou peut-etre aussi la royaute qu'elle avait
conquise sur les autres femmes, l'avait fait surnommer la Lionne.

Nos belles dames d'aujourd'hui qui visent a ce titre fashionable
sauront donc qu'il leur vient, non pas d'Angleterre, comme elles
le croyaient peut-etre, mais de leur belle et spirituelle
compatriote mademoiselle Paulet.

Mademoiselle Paulet alla droit a Scarron, au milieu du murmure qui
de toutes parts s'eleva a son arrivee.

-- Eh bien, mon cher abbe! dit-elle de sa voix tranquille, vous
voila donc pauvre? Nous avons appris cela cet apres-midi, chez
madame de Rambouillet, c'est M. de Grasse qui nous l'a dit.

-- Oui, mais Etat est riche maintenant, dit Scarron; il faut
savoir se sacrifier a son pays.

-- Monsieur le cardinal va s'acheter pour quinze cents livres de
plus de pommades et de parfums par an, dit un frondeur qu'Athos
reconnut pour le gentilhomme qu'il avait rencontre rue Saint-
Honore.

-- Mais la Muse, que dira-t-elle, repondit Aramis de sa voix
mielleuse; la Muse qui a besoin de la mediocrite doree? Car enfin:

_Si Virgilio puer aut tolerabile desit_
_Hospitium, caderent omnes a crinibus hydri._
-- Bon! dit Scarron en tendant la main a mademoiselle Paulet; mais
si je n'ai plus mon hydre, il me reste au moins ma lionne.

Tous les mots de Scarron paraissaient exquis ce soir-la. C'est le
privilege de la persecution. M. Menage en fit des bonds
d'enthousiasme.

Mademoiselle Paulet alla prendre sa place accoutumee; mais, avant
de s'asseoir, elle promena du haut de sa grandeur un regard de
reine sur toute l'assemblee, et ses yeux s'arreterent sur Raoul.

Athos sourit.

-- Vous avez ete remarque par mademoiselle Paulet, vicomte; allez
la saluer. Donnez-vous pour ce que vous etes, pour un franc
provincial; mais ne vous avisez pas de lui parler de Henri IV.

Le vicomte s'approcha en rougissant de la Lionne, et on le
confondit bientot avec tous les seigneurs qui entouraient la
chaise.

Cela faisait deja deux groupes bien distincts: celui qui entourait
M. Menage, et celui qui entourait mademoiselle Paulet; Scarron
courait de l'un a l'autre, manoeuvrant son fauteuil a roulettes au
milieu de tout ce monde avec autant d'adresse qu'un pilote
experimente ferait d'une barque au milieu d'une mer parsemee
d'ecueils.

-- Quand causerons-nous? dit Athos a Aramis.

-- Tout a l'heure, repondit celui-ci; il n'y a pas encore assez de
monde, et nous serions remarques.

En ce moment la porte s'ouvrit, et le laquais annonca M. le
coadjuteur.

A ce nom, tout le monde se retourna, car c'etait un nom qui
commencait deja a devenir fort celebre.

Athos fit comme les autres. Il ne connaissait l'abbe de Gondy que
de nom.

Il vit entrer un petit homme noir, mal fait, myope, maladroit de
ses mains a toutes choses, excepte a tirer l'epee et le pistolet,
qui alla tout d'abord donner contre une table qu'il faillit
renverser; mais ayant avec tout cela quelque chose de haut et de
fier dans le visage.

Scarron se retourna de son cote et vint au-devant de lui dans son
fauteuil, mademoiselle Paulet salua de sa place et de la main.

-- Eh bien! dit le coadjuteur en apercevant Scarron, ce qui ne fut
que lorsqu'il se trouva sur lui, vous voila donc en disgrace,
l'abbe?

C'etait la phrase sacramentelle; elle avait ete dite cent fois
dans la soiree, et Scarron en etait a son centieme bon mot sur le
meme sujet: aussi faillit-il rester court; mais un effort
desespere le sauva.

-- M. le cardinal Mazarin a bien voulu songer a moi, dit-il.

-- Prodigieux! s'ecria Menage.

-- Mais comment allez-vous faire pour continuer de nous recevoir?
continua le coadjuteur. Si vos revenus baissent je vais etre
oblige de vous faire nommer chanoine de Notre-Dame.

-- Oh! non pas, dit Scarron, je vous compromettrais trop.

-- Alors vous avez des ressources que nous ne connaissons pas?

-- J'emprunterai a la reine.

-- Mais Sa Majeste n'a rien a elle, dit Aramis; ne vit-elle pas
sous le regime de la communaute?

Le coadjuteur se retourna et sourit a Aramis, en lui faisant du
bout du doigt un signe d'amitie.

-- Pardon, mon cher abbe, lui dit-il, vous etes en retard, et il
faut que je vous fasse un cadeau.

-- De quoi? dit Aramis.

-- D'un cordon de chapeau.

Chacun se retourna du cote du coadjuteur, qui tira de sa poche un
cordon de soie d'une forme singuliere.

-- Ah! mais, dit Scarron, c'est une fronde, cela!

-- Justement, dit le, coadjuteur, on fait tout a la fronde.
Mademoiselle Paulet, j'ai un eventail pour vous a la fronde. Je
vous donnerai mon marchand de gants, d'Herblay, il fait des gants
a la fronde; et a vous, Scarron, mon boulanger avec un credit
illimite: il fait des pains a la fronde qui sont excellents.

Aramis prit le cordon et le noua autour de son chapeau.

En ce moment la porte s'ouvrit, et le laquais cria a haute voix:

-- Madame la duchesse de Chevreuse!

Au nom de madame de Chevreuse, tout le monde se leva.

Scarron dirigea vivement son fauteuil du cote de la porte. Raoul
rougit. Athos fit un signe a Aramis, qui alla se tapir dans
l'embrasure d'une fenetre.

Au milieu des compliments respectueux qui l'accueillirent a son
entree, la duchesse cherchait visiblement quelqu'un ou quelque
chose. Enfin elle distingua Raoul, et ses yeux devinrent
etincelants: elle apercut Athos, et devint reveuse; elle vit
Aramis dans l'embrasure de la fenetre, et fit un imperceptible
mouvement de surprise derriere son eventail.

-- A propos, dit-elle comme pour chasser les idees qui
l'envahissaient malgre elle, comment va ce pauvre Voiture? Savez-
vous, Scarron?

-- Comment! M. Voiture est malade? demanda le seigneur qui avait
parle a Athos dans la rue Saint-Honore, et qu'a-t-il donc encore?

-- Il a joue sans avoir eu le soin de faire prendre par son
laquais des chemises de rechange, dit le coadjuteur, de sorte
qu'il a attrape un froid et s'en va mourant.

-- Ou donc cela?

-- Eh! mon Dieu! chez moi. Imaginez donc que le pauvre Voiture
avait fait un voeu solennel de ne plus jouer. Au bout de trois
jours il n'y peut plus tenir, et s'achemine vers l'archeveche pour
que je le releve de son voeu. Malheureusement, en ce moment-la,
j'etais en affaires tres serieuses avec ce bon conseiller
Broussel, au plus profond de mon appartement, lorsque Voiture
apercoit le marquis de Luynes a une table et attendant un joueur.
Le marquis l'appelle, l'invite a se mettre a table. Voiture repond
qu'il ne peut pas jouer que je ne l'aie releve de son voeu. Luynes
s'engage en mon nom, prend le peche pour son compte; Voiture se
met a table, perd quatre cents ecus, prend froid en sortant et se
couche pour ne plus se relever.

-- Est-il donc si mal que cela, ce cher Voiture? demanda Aramis a
demi cache derriere son rideau de fenetre.

-- Helas! repondit M. Menage, il est fort mal, et ce grand homme
va peut-etre nous quitter, _deseret orbem._

-- Bon, dit avec aigreur mademoiselle Paulet, lui, mourir! il n'a
garde! il est entoure de sultanes comme un Turc. Madame de Saintot
est accourue et lui donne des bouillons. La Renaudot lui chauffe
ses draps, et il n'y a pas jusqu'a notre amie, la marquise de
Rambouillet, qui ne lui envoie des tisanes.

-- Vous ne l'aimez pas, ma chere Parthenie! dit en riant Scarron.

-- Oh! quelle injustice, mon cher malade! je le hais si peu que je
ferais dire avec plaisir des messes pour le repos de son ame.

-- Vous n'etes pas nommee Lionne pour rien, ma chere, dit madame
de Chevreuse de sa place, et vous mordez rudement.

-- Vous maltraitez fort un grand poete, ce me semble, madame,
hasarda Raoul.

-- Un grand poete, lui?... Allons, on voit bien, vicomte, que vous
arrivez de province, comme vous me le disiez tout a l'heure, et
que vous ne l'avez jamais vu. Lui! un grand poete? Eh! il a a
peine cinq pieds.

-- Bravo! bravo! dit un grand homme sec et noir avec une moustache
orgueilleuse et une enorme rapiere. Bravo, belle Paulet! il est
temps enfin de remettre ce petit Voiture a sa place. Je declare
hautement que je crois me connaitre en poesie, et que j'ai
toujours trouve la sienne fort detestable.

-- Quel est donc ce capitan, monsieur? demanda Raoul a Athos.

-- M. de Scudery.

-- L'auteur de la _Clelie_ et du _Grand Cyrus_?

-- Qu'il a composes de compte a demi avec sa soeur, qui cause en
ce moment avec cette jolie personne, la-bas, pres de M. Scarron.

Raoul se retourna et vit effectivement deux figures nouvelles qui
venaient d'entrer: l'une toute charmante, toute frele, toute
triste, encadree dans de beaux cheveux noirs, avec des yeux
veloutes comme ces belles fleurs violettes de la pensee sous
lesquelles etincelle un calice d'or; l'autre femme, semblant tenir
celle-ci sous sa tutelle, etait froide, seche et jaune, une
veritable figure de duegne ou de devote.

Raoul se promit bien de ne pas sortir du salon sans avoir parle a
la belle jeune fille aux yeux veloutes qui, par un etrange jeu de
la pensee, venait, quoiqu'elle n'eut aucune ressemblance avec
elle, de lui rappeler sa pauvre petite Louise qu'il avait laissee
souffrante au chateau de La Valliere, et qu'au milieu de tout ce
monde il avait oubliee un instant.

Pendant ce temps, Aramis s'etait approche du coadjuteur, qui, avec
une mine toute rieuse, lui avait glisse quelques mots a l'oreille.
Aramis, malgre sa puissance sur lui-meme, ne put s'empecher de
faire un leger mouvement.

-- Riez donc, lui dit M. de Retz; on nous regarde.

Et il le quitta pour aller causer avec madame de Chevreuse, qui
avait un grand cercle autour d'elle.

Aramis feignit de rire pour depister l'attention de quelques
auditeurs curieux, et, s'apercevant qu'a son tour Athos etait alle
se mettre dans l'embrasure de la fenetre ou il etait reste quelque
temps, il s'en fut, apres avoir jete quelques mots a droite et a
gauche, le rejoindre sans affectation.

Aussitot qu'ils se furent rejoints, ils entamerent une
conversation accompagnee de force gestes.

Raoul alors s'approcha d'eux, comme le lui avait recommande Athos.

-- C'est un rondeau de M. Voiture que me debite M. l'abbe, dit
Athos a haute voix, et que je trouve incomparable.

Raoul demeura quelques instants pres d'eux, puis il alla se
confondre au groupe de madame de Chevreuse, dont s'etaient
rapprochees mademoiselle Paulet d'un cote et mademoiselle de
Scudery de l'autre.

-- Eh bien! moi, dit le coadjuteur, je me permettrai de n'etre pas
tout a fait de l'avis de M. de Scudery; je trouve au contraire que
M. de Voiture est un poete, mais un pur poete. Les idees
politiques lui manquent completement.

-- Ainsi donc? demanda Athos.

-- C'est demain, dit precipitamment Aramis.

-- A quelle heure?

-- A six heures.

-- Ou cela?

-- A Saint-Mande.

-- Qui vous l'a dit?

-- Le comte de Rochefort.

Quelqu'un s'approchait.

-- Et les idees philosophiques? C'etaient celles-la qui lui
manquaient a ce pauvre Voiture. Moi je me range a l'avis de M. le
coadjuteur: pur poete.

-- Oui certainement, en poesie il etait prodigieux, dit Menage, et
toutefois la posterite, tout en l'admirant, lui reprochera une
chose, c'est d'avoir amene dans la facture du vers une trop grande
licence; il a tue la poesie sans le savoir.

-- Tue, c'est le mot, dit Scudery.

-- Mais quel chef-d'oeuvre que ses lettres, dit madame de
Chevreuse.

-- Oh! sous ce rapport, dit mademoiselle de Scudery, c'est un
illustre complet.
-- C'est vrai, repliqua mademoiselle Paulet, mais tant qu'il
plaisante, car dans le genre epistolaire serieux il est pitoyable,
et s'il ne dit les choses tres crument, vous conviendrez qu'il les
dit fort mal.

-- Mais vous conviendrez au moins que dans la plaisanterie il est
inimitable.

-- Oui, certainement, reprit Scudery en tordant sa moustache; je
trouve seulement que son comique est force et sa plaisanterie est
par trop familiere. Voyez sa _Lettre de la Carpe au Brochet._

-- Sans compter, reprit Menage, que ses meilleures inspirations
lui venaient de l'hotel Rambouillet. Voyez _Zelide et Alcidalis._

-- Quant a moi, dit Aramis en se rapprochant du cercle et en
saluant respectueusement madame de Chevreuse, qui lui repondit par
un gracieux sourire; quant a moi, je l'accuserai encore d'avoir
ete trop libre avec les grands. Il a manque souvent a madame la
Princesse, a M. le marechal d'Albert, a M. de Schomberg, a la
reine elle-meme.

-- Comment, a la reine? demanda Scudery en avancant la jambe
droite comme pour se mettre en garde. Morbleu! je ne savais pas
cela. Et comment donc a-t-il manque a Sa Majeste?

-- Ne connaissez-vous donc pas sa piece:_ Je pensais?_

-- Non, dit madame de Chevreuse.

-- Non, dit mademoiselle de Scudery.

-- Non, dit mademoiselle Paulet.

-- En effet, je crois que la reine l'a communiquee a peu de
personnes; mais moi je la tiens de mains sures.

-- Et vous la savez?

-- Je me la rappellerais, je crois.

-- Voyons! voyons! dirent toutes les voix.

-- Voici dans quelle occasion la chose a ete faite, dit Aramis.
M. de Voiture etait dans le carrosse de la reine, qui se promenait
en tete a tete avec lui dans la foret de Fontainebleau; il fit
semblant de penser pour que la reine lui demandat a quoi il
pensait, ce qui ne manqua point.

"-- A quoi pensez-vous donc, monsieur de Voiture? demanda Sa
Majeste.

"Voiture sourit, fit semblant de reflechir cinq secondes pour
qu'on crut qu'il improvisait, et repondit:

_Je pensais que la destinee,_
_Apres tant d'injustes malheurs,_
_Vous a justement couronnee_
_De gloire, d'eclat et d'honneurs;_

_Mais que vous etiez plus heureuse,_
_Lorsque vous etiez autrefois,_
_Je ne dirai pas amoureuse! ..._
_La rime le veut toutefois._

Scudery, Menage et mademoiselle Paulet hausserent les epaules.

-- Attendez, attendez, dit Aramis, il y a trois strophes.

-- Oh! dites trois couplets, dit mademoiselle de Scudery, c'est
tout au plus une chanson.

_Je pensais que ce pauvre Amour,_
_Qui toujours vous preta ses armes,_
_Est banni loin de votre cour,_
_Sans ses traits, son arc et ses charmes;_

_Et de quoi puis-je profiter,_
_En pensant pres de vous, Marie,_
_Si vous pouvez si maltraiter_
_Ceux qui vous ont si bien servie?_

-- Oh! quant a ce dernier trait, dit madame de Chevreuse, je ne
sais s'il est dans les regles poetiques, mais je demande grace
pour lui comme verite et madame de Hautefort et madame de Sennecey
se joindront a moi s'il le faut, sans compter M. de Beaufort.

-- Allez, allez, dit Scarron, cela ne me regarde plus: depuis ce
matin je ne suis plus son malade.

-- Et le dernier couplet? dit mademoiselle de Scudery, le dernier
couplet? voyons.

-- Le voici, dit Aramis; celui-ci a l'avantage de proceder par
noms propres, de sorte qu'il n'y a pas a s'y tromper.

_Je pensais, -- nous autres poetes,_
_Nous pensons extravagamment, -_
_Ce que, dans l'humeur ou vous etes,_
_Vous feriez, si dans ce moment_

_Vous avisiez en cette place_
_Venir le duc de Buckingham,_
_Et lequel serait en disgrace,_
_Du duc ou du pere Vincent._

A cette derniere strophe, il n'y eut qu'un cri sur l'impertinence
de Voiture.

-- Mais, dit a demi-voix la jeune fille aux yeux veloutes, mais
j'ai le malheur de les trouver charmants, moi, ces vers.

C'etait aussi l'avis de Raoul, qui s'approcha de Scarron et lui
dit en rougissant:

-- Monsieur Scarron, faites-moi donc l'honneur, je vous prie, de
me dire quelle est cette jeune dame qui est seule de son opinion
contre toute cette illustre assemblee.

-- Ah! ah! mon jeune vicomte, dit Scarron, je crois que vous avez
envie de lui proposer une alliance offensive et defensive?

Raoul rougit de nouveau.

-- J'avoue, dit-il, que je trouve ces vers fort jolis.

-- Et ils le sont en effet, dit Scarron; mais chut, entre poetes,
on ne dit pas de ces choses-la.

-- Mais moi, dit Raoul, je n'ai pas l'honneur d'etre poete, et je
vous demandais...

-- C'est vrai: quelle etait cette jeune dame, n'est-ce pas? C'est
la belle Indienne.

-- Veuillez m'excuser, monsieur, dit en rougissant Raoul, mais je
n'en sais pas plus qu'auparavant. Helas! je suis provincial.

-- Ce qui veut dire que vous ne connaissez pas grand'chose au
phebus qui ruisselle ici de toutes les bouches. Tant mieux, jeune
homme, tant mieux! Ne cherchez pas a comprendre, vous y perdriez
votre temps; et quand vous le comprendrez, il faut esperer qu'on
ne le parlera plus.

-- Ainsi, vous me pardonnez, monsieur, dit Raoul, et vous
daignerez me dire quelle est la personne que vous appelez la belle
Indienne?

-- Oui, certes, c'est une des plus charmantes personnes qui
existent, mademoiselle Francoise d'Aubigne.

-- Est-elle de la famille du fameux Agrippa, l'ami du roi Henri
IV?

-- C'est sa petite-fille. Elle arrive de la Martinique, voila
pourquoi je l'appelle la belle Indienne.

Raoul ouvrit des yeux excessifs; et ses yeux rencontrerent ceux de
la jeune dame qui sourit.

On continuait a parler de Voiture.
-- Monsieur, dit mademoiselle d'Aubigne en s'adressant a son tour
a Scarron comme pour entrer dans la conversation qu'il avait avec
le jeune vicomte, n'admirez-vous pas les amis du pauvre Voiture!
Mais ecoutez donc comme ils le plument tout en le louant! L'un lui
ote le bon sens, l'autre la poesie, l'autre l'originalite, l'autre
le comique, l'autre l'independance, l'autre... Eh mais, bon Dieu!
que vont-ils donc lui laisser, a cet illustre complet? comme a dit
mademoiselle de Scudery.

Scarron se mit a rire et Raoul aussi. La belle Indienne, etonnee
elle-meme de l'effet qu'elle avait produit, baissa les yeux et
reprit son air naif.

-- Voila une spirituelle personne, dit Raoul.

Athos, toujours dans l'embrasure de la fenetre planait sur toute
cette scene, le sourire du dedain sur les levres.

-- Appelez donc M. le comte de La Fere, dit madame de Chevreuse au
coadjuteur, j'ai besoin de lui parler.

-- Et moi, dit le coadjuteur, j'ai besoin qu'on croie que je ne
lui parle pas. Je l'aime et l'admire, car je connais ses anciennes
aventures, quelques-unes, du moins; mais je ne compte le saluer
qu'apres-demain matin.

-- Et pourquoi apres-demain matin? demanda madame de Chevreuse.

-- Vous saurez cela demain soir, dit le coadjuteur en riant.

-- En verite, mon cher Gondy, dit la duchesse, vous parlez comme
l'Apocalypse. Monsieur d'Herblay, ajouta-t-elle en se retournant
du cote d'Aramis, voulez-vous bien encore une fois etre mon
servant ce soir?

-- Comment donc, duchesse? dit Aramis, ce soir, demain, toujours,
ordonnez.

-- Eh bien! allez me chercher le comte de La Fere, je veux lui
parler.

Aramis s'approcha d'Athos et revint avec lui.

-- Monsieur le comte, dit la duchesse en remettant une lettre a
Athos, voici ce que je vous ai promis. Notre protege sera
parfaitement recu.

-- Madame, dit Athos, il est bien heureux de vous devoir quelque
chose.

-- Vous n'avez rien a lui envier sous ce rapport; car moi je vous
dois de l'avoir connu, repliqua la malicieuse femme avec un
sourire qui rappela Marie Michon a Aramis et a Athos.
Et a ce mot, elle se leva et demanda son carrosse. Mademoiselle
Paulet etait deja partie, mademoiselle de Scudery partait.

-- Vicomte, dit Athos en s'adressant a Raoul, suivez madame la
duchesse de Chevreuse; priez-la qu'elle vous fasse la grace de
prendre votre main pour descendre, et en descendant remerciez-la.

La belle indienne s'approcha de Scarron pour prendre conge de lui.

-- Vous vous en allez deja? dit-il.

-- Je m'en vais une des dernieres, comme vous le voyez. Si vous
avez des nouvelles de M. de Voiture, et qu'elles soient bonnes
surtout, faites-moi la grace de m'en envoyer demain.

-- Oh! maintenant, dit Scarron, il peut mourir.

-- Comment cela? dit la jeune fille aux yeux de velours.

-- Sans doute, son panegyrique est fait.

Et l'on se quitta en riant, la jeune fille se retournant pour
regarder le pauvre paralytique avec interet, le pauvre paralytique
la suivant des yeux avec amour.

Peu a peu les groupes s'eclaircirent. Scarron ne fit pas semblant
de voir que certains de ses hotes s'etaient parle mysterieusement,
que des lettres etaient venues pour plusieurs, et que sa soiree
semblait avoir eu un but mysterieux qui s'ecartait de la
litterature, dont on avait cependant tant fait de bruit. Mais
qu'importait a Scarron? on pouvait maintenant fronder chez lui
tout a l'aise: depuis le matin comme il l'avait dit, il n'etait
plus le malade de la reine.

Quant a Raoul, il avait en effet accompagne la duchesse jusqu'a
son carrosse, ou elle avait pris place en lui donnant sa main a
baiser; puis, par un de ses fous caprices qui la rendaient si
adorable et surtout si dangereuse, elle l'avait saisi tout a coup
par la tete et l'avait embrasse au front en lui disant:

-- Vicomte, que mes voeux et ce baiser vous portent bonheur!

Puis elle l'avait repousse et avait ordonne au cocher de toucher a
l'hotel de Luynes. Le carrosse etait parti; madame de Chevreuse
avait fait au jeune homme un dernier signe par la portiere, et
Raoul etait remonte tout interdit.

Athos comprit ce qui s'etait passe et sourit.

-- Venez, vicomte, dit-il, il est temps de vous retirer; vous
partez demain pour l'armee de M. le Prince; dormez bien votre
derniere nuit de citadin.
-- Je serai donc soldat? dit le jeune homme; oh! monsieur, merci
de tout mon coeur!

-- Adieu, comte, dit l'abbe d'Herblay; je rentre dans mon couvent.

-- Adieu, l'abbe, dit le coadjuteur, je preche demain, et j'ai
vingt textes a consulter ce soir.

-- Adieu, messieurs, dit le comte; moi je vais dormir vingt-quatre
heures de suite, je tombe de lassitude.

Les trois hommes se saluerent apres avoir echange un dernier
regard.

Scarron les suivait du coin de l'oeil a travers les portieres de
son salon.

-- Pas un d'eux ne fera ce qu'il dit, murmura-t-il avec son petit
sourire de singe; mais qu'ils aillent, les braves gentilshommes!
Qui sait s'ils ne travaillent pas a me faire rendre ma pension!...
Ils peuvent remuer les bras, eux, c'est beaucoup; helas! moi je
n'ai que la langue, mais je tacherai de prouver que c'est quelque
chose. Hola! Champenois, voila onze heures qui sonnent. Venez me
rouler vers mon lit... En verite, cette demoiselle d'Aubigne est
bien charmante!

Sur ce, le pauvre paralytique disparut dans sa chambre a coucher,
dont la porte se referma derriere lui, et les lumieres
s'eteignirent l'une apres l'autre dans le salon de la rue des
Tournelles.


XXIV. Saint-Denis

Le jour commencait a poindre lorsque Athos se leva et se fit
habiller; il etait facile de voir, a sa paleur, plus grande que
d'habitude, et a ces traces que l'insomnie laisse sur le visage,
qu'il avait du passer presque toute la nuit sans dormir. Contre
l'habitude de cet homme si ferme et si decide, il y avait ce matin
dans toute sa personne quelque chose de lent et d'irresolu.

C'est qu'il s'occupait des preparatifs de depart de Raoul et qu'il
cherchait a gagner du temps. D'abord, il fourbit lui-meme une epee
qu'il tira de son etui de cuir parfume, examina si la poignee
etait bien en garde, et si la lame tenait solidement a la poignee.

Puis il jeta au fond d'une valise destinee au jeune homme un petit
sac plein de louis, appela Olivain, c'etait le nom du laquais qui
l'avait suivi de Blois, lui fit faire le portemanteau! devant lui,
veillant a ce que toutes les choses necessaires a un jeune homme
qui se met en campagne y fussent renfermees.

Enfin, apres avoir employe a peu pres une heure a tous ces soins,
il ouvrit la porte qui conduisait dans la chambre du vicomte et
entra legerement.

Le soleil, deja radieux, penetrait dans la chambre par la fenetre
a larges panneaux, dont Raoul, rentre tard, avait neglige de
fermer les rideaux la veille. Il dormait encore, la tete
gracieusement appuyee sur son bras. Ses longs cheveux noirs
couvraient a demi son front charmant et tout humide de cette
vapeur qui roule en perles le long des joues de l'enfant fatigue.

Athos s'approcha, et le corps incline dans une attitude pleine de
tendre melancolie, il regarda longtemps ce jeune homme a la bouche
souriante, aux paupieres mi-closes, dont les reves devaient etre
doux et le sommeil leger, tant son ange protecteur mettait dans sa
garde muette de sollicitude et d'affection. Peu a peu Athos se
laissa entrainer charmes de sa reverie en presence de cette
jeunesse si riche et si pure. Sa jeunesse a lui reparut, apportant
tous ces souvenirs suaves, qui sont plutot des parfums que des
pensees. De ce passe au present il y avait un abime. Mais
l'imagination a le vol de l'ange et de l'eclair; elle franchit les
mers ou nous avons failli faire naufrage, les tenebres ou nos
illusions se sont perdues, le precipice ou notre bonheur s'est
englouti. Il songea que toute la premiere partie de sa vie a lui
avait ete brisee par une femme; il pensa avec terreur quelle
influence pouvait avoir l'amour sur une organisation si fine et si
vigoureuse a la fois.

En se rappelant tout ce qu'il avait souffert, il previt tout ce
que Raoul pouvait souffrir, et l'expression de la tendre et
profonde pitie qui passa dans son coeur se repandit dans le regard
humide dont il couvrit le jeune homme.

A ce moment Raoul s'eveilla de ce reveil sans nuages, sans
tenebres et sans fatigues qui caracterise certaines organisations
delicates comme celle de l'oiseau. Ses yeux s'arreterent sur ceux
d'Athos, et il comprit sans doute tout ce qui se passait dans le
coeur de cet homme qui attendait son reveil comme un amant attend
le reveil de sa maitresse, car son regard a son tour prit
l'expression d'un amour infini.

-- Vous etiez la, monsieur? dit-il avec respect.

-- Oui, Raoul, j'etais la, dit le comte.

-- Et vous ne m'eveilliez point?

-- Je voulais vous laisser encore quelques moments de ce bon
sommeil, mon ami; vous devez etre fatigue de la journee d'hier,
qui s'est prolongee si avant dans la nuit.

-- Oh! monsieur, que vous etes bon! dit Raoul.

Athos sourit.

-- Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.
-- Mais parfaitement bien, monsieur, et tout a fait remis et
dispos.

-- C'est que vous grandissez encore, continua Athos avec un
interet paternel et charmant d'homme mur pour le jeune homme, et
que les fatigues sont doubles a votre age.

-- Oh! monsieur, je vous demande bien pardon, dit Raoul honteux de
tant de prevenances, mais dans un instant je vais etre habille.

Athos appela Olivain, et en effet au bout de dix minutes, avec
cette ponctualite qu'Athos, rompu au service militaire, avait
transmise a son pupille, le jeune homme fut pret.

-- Maintenant, dit le jeune homme au laquais, occupez-vous de mon
bagage.

-- Vos bagages vous attendent, Raoul, dit Athos. J'ai fait faire
la valise sous mes yeux, et rien ne vous manquera. Elle doit deja,
ainsi que le portemanteau du laquais, etre placee sur les chevaux,
si toutefois on a suivi les ordres que j'ai donnes.

-- Tout a ete fait selon la volonte de monsieur le comte, dit
Olivain, et les chevaux attendent.

-- Et moi qui dormais, s'ecria Raoul, tandis que vous, monsieur,
vous aviez la bonte de vous occuper de tous ces details! Oh! mais,
en verite, monsieur, vous me comblez de bontes.

-- Ainsi vous m'aimez un peu, je l'espere du moins? repliqua Athos
d'un ton presque attendri.

-- Oh! monsieur, s'ecria Raoul, qui, pour ne pas manifester son
emotion par un elan de tendresse, se domptait presque a suffoquer,
oh! Dieu m'est temoin que je vous aime et que je vous venere.

-- Voyez si vous n'oubliez rien, dit Athos en faisant semblant de
chercher autour de lui pour cacher son emotion.

-- Mais non, monsieur, dit Raoul.

Le laquais s'approcha alors d'Athos avec une certaine hesitation,
et lui dit tout bas:

-- M. le vicomte n'a pas d'epee, car monsieur le comte m'a fait
enlever hier soir celle qu'il a quittee.

-- C'est bien, dit Athos, cela me regarde.

Raoul ne parut pas s'apercevoir du colloque. Il descendit,
regardant le comte a chaque instant pour voir si le moment des
adieux etait arrive; mais Athos ne sourcillait pas.
Arrive sur le perron, Raoul vit trois chevaux.

-- Oh! monsieur, s'ecria-t-il tout radieux, vous m'accompagnez
donc?

-- Je veux vous conduire quelque peu, dit Athos.

La joie brilla dans les yeux de Raoul, et il s'elanca legerement
sur son cheval.

Athos monta lentement sur le sien apres avoir dit un mot tout bas
au laquais, qui, au lieu de suivre immediatement, remonta au
logis. Raoul, enchante d'etre en la compagnie du comte, ne
s'apercut ou feignit de ne s'apercevoir de rien.

Les deux gentilshommes prirent par le Pont-Neuf, suivirent les
quais ou plutot ce qu'on appelait alors l'abreuvoir Pepin, et
longerent les murs du Grand-Chatelet. Ils entraient dans la rue
Saint-Denis lorsqu'ils furent rejoints par le laquais.

La route se fit silencieusement. Raoul sentait bien que le moment
de la separation approchait; le comte avait donne la veille
differents ordres pour des choses qui le regardaient, dans le
courant de la journee. D'ailleurs ses regards redoublaient de
tendresse, et les quelques paroles qu'il laissait echapper
redoublaient d'affection. De temps en temps une reflexion ou un
conseil lui echappait, et ses paroles etaient pleines de
sollicitude.

Apres avoir passe la porte Saint-Denis, et comme les deux
cavaliers etaient arrives a la hauteur des Recollets, Athos jeta
les yeux sur la monture du vicomte.

-- Prenez-y garde, Raoul, lui dit-il, je vous l'ai deja dit
souvent; il faudrait ne point oublier cela, car c'est un grand
defaut dans un ecuyer. Voyez! votre cheval est deja fatigue; il
ecume, tandis que le mien semble sortir de l'ecurie. Vous lui
endurcissez la bouche en lui serrant ainsi le mors; et, faites-y
attention, vous ne pouvez plus le faire manoeuvrer avec la
promptitude necessaire. Le salut d'un cavalier est parfois dans la
prompte obeissance de son cheval. Dans huit jours, songez-y, vous
ne manoeuvrerez plus dans un manege, mais sur un champ de
bataille.

Puis tout a coup, pour ne point donner une trop triste importance
a cette observation:

-- Voyez donc, Raoul, continua Athos, la belle plaine pour voler
la perdrix.

Le jeune homme profitait de la lecon, et admirait surtout avec
quelle tendre delicatesse elle etait donnee.

-- J'ai encore remarque l'autre jour une chose, disait Athos,
c'est qu'en tirant le pistolet vous teniez le bras trop tendu.
Cette tension fait perdre la justesse du coup. Aussi, sur douze
fois manquates-vous trois fois le but.

-- Que vous atteignites douze fois, vous, monsieur, repondit en
souriant Raoul.

-- Parce que je pliais la saignee et que je reposais ainsi ma main
sur mon coude. Comprenez-vous bien ce que je veux vous dire,
Raoul?

-- Oui, monsieur; j'ai tire seul depuis en suivant ce conseil, et
j'ai obtenu un succes entier.

-- Tenez, reprit Athos, c'est comme en faisant des armes, vous
chargez trop votre adversaire. C'est un defaut de votre age, je le
sais bien; mais le mouvement du corps en chargeant derange
toujours l'epee de la ligne; et si vous aviez affaire a un homme
de sang-froid, il vous arreterait au premier pas que vous feriez
ainsi par un simple degagement, ou meme par un coup droit.

-- Oui, monsieur, comme vous l'avez fait bien souvent, mais tout
le monde n'a pas votre adresse et votre courage.

-- Que voila un vent frais! reprit Athos, c'est un souvenir de
l'hiver. A propos, dites-moi, si vous allez au feu, et vous irez,
car vous etes recommande a un jeune general qui aime fort la
poudre, souvenez-vous bien dans une lutte particuliere, comme cela
arrive souvent a nous autres cavaliers surtout, souvenez-vous bien
de ne tirer jamais le premier: qui tire le premier touche rarement
son homme, car il tire avec la crainte de rester desarme devant un
ennemi arme; puis, lorsqu'il tirera, faites cabrer votre cheval;
cette manoeuvre m'a sauve deux ou trois fois la vie.

-- Je l'emploierai, ne fut-ce que par reconnaissance.

-- Eh! dit Athos, ne sont-ce pas des braconniers qu'on arrete la-
bas? Oui, vraiment... Puis encore une chose importante, Raoul: si
vous etes blesse dans une charge, si vous tombez de votre cheval
et s'il vous reste encore quelque force, derangez-vous de la ligne
qu'a suivie votre regiment; autrement, il peut etre ramene, et
vous seriez foule aux pieds des chevaux. En tout cas, si vous
etiez blesse, ecrivez-moi a l'instant meme, ou faites-moi ecrire;
nous nous connaissons en blessures, nous autres, ajouta Athos en
souriant.

-- Merci, monsieur, repondit le jeune homme tout emu.

-- Ah! nous voici a Saint-Denis, murmura Athos.

Ils arrivaient effectivement en ce moment a la porte de la ville,
gardee par deux sentinelles. L'une dit a l'autre:

-- Voici encore un jeune gentilhomme qui m'a l'air de se rendre a
l'armee.

Athos se retourna: tout ce qui s'occupait, d'une facon meme
indirecte, de Raoul prenait aussitot un interet a ses yeux.

-- A quoi voyez-vous cela? demanda-t-il.

-- A son air, monsieur, dit la sentinelle. D'ailleurs il a l'age.
C'est le second d'aujourd'hui.

-- Il est deja passe ce matin un jeune homme comme moi? demanda
Raoul.

-- Oui, ma foi, de haute mine et dans un bel equipage, cela m'a eu
l'air de quelque fils de bonne maison.

-- Ce me sera un compagnon de route, monsieur, reprit Raoul en
continuant son chemin; mais, helas! il ne me fera pas oublier
celui que je perds.

-- Je ne crois pas que vous le rejoigniez, Raoul, car j'ai a vous
parler ici, et ce que j'ai a vous dire durera peut-etre assez de
temps pour que ce gentilhomme prenne de l'avance sur vous.

-- Comme il vous plaira, monsieur.

Tout en causant ainsi on traversait les rues qui etaient pleines
de monde a cause de la solennite de la fete, et l'on arrivait en
face de la vieille basilique, dans laquelle on disait une premiere
messe.

-- Mettons pied a terre, Raoul, dit Athos. Vous, Olivain, gardez
nos chevaux et me donnez l'epee.

Athos prit a la main l'epee que lui tendait le laquais, et les
deux gentilshommes entrerent dans l'eglise.

Athos presenta de l'eau benite a Raoul. Il y a dans certains
coeurs de pere un peu de cet amour prevenant qu'un amant a pour sa
maitresse.

Le jeune homme toucha la main d'Athos, salua et se signa. Athos
dit un mot a l'un des gardiens, qui s'inclina et marcha dans la
direction des caveaux.

-- Venez, Raoul, dit Athos, et suivons cet homme.

Le gardien ouvrit la grille des tombes royales et se tint sur la
haute marche, tandis qu'Athos et Raoul descendaient. Les
profondeurs de l'escalier sepulcral etaient eclairees par une
lampe d'argent brulant sur la derniere marche, et juste au-dessous
de cette lampe reposait, enveloppe d'un large manteau de velours
violet seme de fleurs de lis d'or, un catafalque soutenu par des
chevalets de chene.
Le jeune homme, prepare a cette situation par l'etat de son propre
coeur plein de tristesse, par la majeste de l'eglise qu'il avait
traversee, etait descendu d'un pas lent et solennel, et se tenait
debout et la tete decouverte devant cette depouille mortelle du
dernier roi, qui ne devait aller rejoindre ses aieux que lorsque
son successeur viendrait le rejoindre lui-meme, et qui semblait
demeurer la pour dire a l'orgueil humain, parfois si facile a
s'exalter sur le trone:

-- Poussiere terrestre, je t'attends!

Il se fit un instant de silence.

Puis Athos leva la main, et designant du doigt le cercueil:

-- Cette sepulture incertaine, dit-il, est celle d'un homme faible
et sans grandeur, et qui eut cependant un regne plein d'immenses
evenements; c'est qu'au-dessus de ce roi veillait l'esprit d'un
autre homme, comme cette lampe veille au-dessus de ce cercueil et
l'eclaire. Celui-la, c'etait le roi reel, Raoul; l'autre n'etait
qu'un fantome dans lequel il mettait son ame. Et cependant, tant
est puissante la majeste monarchique chez nous, cet homme n'a pas
meme l'honneur d'une tombe aux pieds de celui pour la gloire
duquel il a use sa vie, car cet homme, Raoul, souvenez-vous de
cette chose, s'il a fait ce roi petit, il a fait la royaute
grande, et il y a deux choses enfermees au palais du Louvre: le
roi, qui meurt, et la royaute qui ne meurt pas. Ce regne est
passe, Raoul; ce ministre tant redoute, tant craint, tant hai de
son maitre, est descendu dans la tombe, tirant apres lui le roi
qu'il ne voulait pas laisser vivre seul, de peur sans doute qu'il
ne detruisit son oeuvre, car un roi n'edifie que lorsqu'il a pres
de lui soit Dieu, soit l'esprit de Dieu. Alors, cependant, tout le
monde regarda la mort du cardinal comme une delivrance, et moi-
meme, tant sont aveugles les contemporains, j'ai quelquefois
traverse en face les desseins de ce grand homme qui tenait la
France dans ses mains, et qui, selon qu'il les serrait ou les
ouvrait, l'etouffait ou lui donnait de l'air a son gre. S'il ne
m'a pas broye, moi et mes amis, dans sa terrible colere, c'etait
sans doute pour que je puisse aujourd'hui vous dire: Raoul, sachez
distinguer toujours le roi de la royaute; le roi n'est qu'un
homme, la royaute, c'est l'esprit de Dieu; quand vous serez dans
le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez l'apparence
materielle pour le principe invisible, car le principe invisible
est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en
l'incarnant dans un homme. Raoul, il me semble que je vois votre
avenir comme a travers un nuage. Il est meilleur que le notre, je
le crois. Tout au contraire de nous, qui avons eu un ministre sans
roi, vous aurez, vous, un roi sans ministre. Vous pourrez donc
servir, aimer et respecter le roi. Si ce roi est un tyran, car la
toute-puissance a son vertige qui la pousse a la tyrannie, servez,
aimez et respectez la royaute, c'est-a-dire la chose infaillible,
c'est-a-dire l'esprit de Dieu sur la terre, c'est-a-dire cette
etincelle celeste qui fait la poussiere si grande et si sainte
que, nous autres gentilshommes de haut lieu cependant, nous sommes
aussi peu de chose devant ce corps etendu sur la derniere marche
de cet escalier que ce corps lui-meme devant le trone du Seigneur.

-- J'adorerai Dieu, monsieur, dit Raoul, je respecterai la
royaute; je servirai le roi, et tacherai, si je meurs, que ce soit
pour le roi, pour la royaute ou pour Dieu. Vous ai-je bien
compris?

Athos sourit.

-- Vous etes une noble nature, dit-il, voici votre epee.

Raoul mit un genou en terre.

-- Elle a ete portee par mon pere, un loyal gentilhomme. Je l'ai
portee a mon tour, et lui ai fait honneur quelquefois quand la
poignee etait dans ma main et que son fourreau pendait a mon cote.
Si votre main est faible encore pour manier cette epee, Raoul,
tant mieux, vous aurez plus de temps a apprendre a ne la tirer que
lorsqu'elle devra voir le jour.

-- Monsieur, dit Raoul en recevant l'epee de la main du comte, je
vous dois tout; cependant, cette epee est le plus precieux present
que vous m'ayez fait. Je la porterai, je vous jure, en homme
reconnaissant.

Et il approcha ses levres de la poignee, qu'il baisa avec respect.

-- C'est bien, dit Athos. Relevez-vous, vicomte, et embrassons-
nous.

Raoul se releva et se jeta avec effusion dans les bras d'Athos.

-- Adieu, murmura le comte, qui sentait son coeur se fondre,
adieu, et pensez a moi.

-- Oh! eternellement! eternellement! s'ecria le jeune homme. Oh!
je le jure, monsieur, et s'il m'arrive malheur, votre nom sera le
dernier nom que je prononcerai, votre souvenir ma derniere pensee.

Athos remonta precipitamment pour cacher son emotion, donna une
piece d'or au gardien des tombeaux, s'inclina devant l'autel et
gagna a grands pas le porche de l'eglise, au bas duquel Olivain
attendait avec les deux autres chevaux.

-- Olivain, dit-il en montrant le baudrier de Raoul, resserrez la
boucle de cette epee qui tombe un peu bas. Bien. Maintenant, vous
accompagnerez M. le vicomte jusqu'a ce que Grimaud vous ait
rejoints; lui venu, vous quitterez le vicomte. Vous entendez,
Raoul? Grimaud est un vieux serviteur plein de courage et de
prudence, Grimaud vous suivra.

-- Oui, monsieur, dit Raoul.
-- Allons, a cheval, que je vous voie partir.

Raoul obeit.

-- Adieu! Raoul, dit le comte, adieu, mon cher enfant.

-- Adieu, monsieur, dit Raoul, adieu, mon bien-aime protecteur!

Athos fit signe de la main, car il n'osait parler, et Raoul
s'eloigna, la tete decouverte.

Athos resta immobile et le regardant aller jusqu'au moment ou il
disparut au tournant d'une rue.

Alors le comte jeta la bride de son cheval aux mains d'un paysan,
remonta lentement les degres, rentra dans l'eglise, alla
s'agenouiller dans le coin le plus obscur et pria.


XXV. Un des quarante moyens d'evasion de Monsieur de Beaufort

Cependant le temps s'ecoulait pour le prisonnier comme pour ceux
qui s'occupaient de sa fuite: seulement, il s'ecoulait plus
lentement. Tout au contraire des autres hommes qui prennent avec
ardeur une resolution perilleuse et qui se refroidissent a mesure
que le moment de l'executer se rapproche, le duc de Beaufort, dont
le courage bouillant etait passe en proverbe, et qu'avait enchaine
une inaction de cinq annees, le duc de Beaufort semblait pousser
le temps devant lui et appelait de tous ses voeux l'heure de
l'action. Il y avait dans son evasion seule, a part les projets
qu'il nourrissait pour l'avenir, projets, il faut l'avouer, encore
fort vagues et fort incertains, un commencement de vengeance qui
lui dilatait le coeur. D'abord sa fuite etait une mauvaise affaire
pour M. de Chavigny, qu'il avait pris en haine a cause des petites
persecutions auxquelles il l'avait soumis; puis, une plus mauvaise
affaire contre le Mazarin, que avait pris en execration a cause
des grands reproches qu'il avait a lui faire. On voit que toute
proportion etait gardee entre les sentiments que M. de Beaufort
avait voues au gouverneur et au ministre, au subordonne et au
maitre.

Puis M. de Beaufort, qui connaissait si bien l'interieur du
Palais-Royal, qui n'ignorait pas les relations de la reine et du
cardinal, mettait en scene, de sa prison, tout ce mouvement
dramatique qui allait s'operer, quand ce bruit retentirait du
cabinet du ministre a la chambre d'Anne d'Autriche: M. de Beaufort
est sauve! En se disant tout cela a lui-meme, M. de Beaufort
souriait doucement, se croyait deja dehors, respirant l'air des
plaines et des forets, pressant un cheval vigoureux entre ses
jambes et criant a haute voix: "Je suis libre!"

Il est vrai qu'en revenant a lui, il se trouvait entre ses quatre
murailles, voyait a dix pas de lui La Ramee qui tournait ses
pouces l'un autour de l'autre, et dans l'antichambre, ses gardes
qui riaient ou qui buvaient.

La seule chose qui le reposait de cet odieux tableau, tant est
grande l'instabilite de l'esprit humain, c'etait la figure
refrognee de Grimaud, cette figure qu'il avait prise d'abord en
haine, et qui depuis etait devenue toute son esperance. Grimaud
lui semblait un Antinoues.

Il est inutile de dire que tout cela etait un jeu de l'imagination
fievreuse du prisonnier. Grimaud etait toujours le meme. Aussi
avait-il conserve la confiance entiere de son superieur La Ramee,
qui maintenant se serait fie a lui mieux qu'a lui-meme: car, nous
l'avons dit, La Ramee se sentait au fond du coeur un certain
faible pour M. de Beaufort.

Aussi ce bon La Ramee se faisait-il une fete de ce petit souper en
tete a tete avec son prisonnier. La Ramee n'avait qu'un defaut, il
etait gourmand; il avait trouve les pates bons, le vin excellent.
Or, le successeur du pere Marteau lui avait promis un pate de
faisan au lieu d'un pate de volaille, et du vin de Chambertin au
lieu du vin de Macon. Tout cela, rehausse de la presence de cet
excellent prince qui etait si bon au fond, qui inventait de si
droles de tours contre M. de Chavigny, et de, si bonnes
plaisanteries contre le Mazarin, faisait pour La Ramee, de cette
belle Pentecote qui allait venir, une des quatre grandes fetes de
l'annee.

La Ramee attendait donc six heures du soir avec autant
d'impatience que le duc.

Des le matin il s'etait preoccupe de tous les details, et, ne se
fiant qu'a lui-meme, il avait fait en personne une visite au
successeur du pere Marteau. Celui-ci s'etait surpasse: il lui
montra un veritable pate monstre, orne sur sa couverture des armes
de M. de Beaufort: le pate etait vide encore, mais pres de lui
etaient un faisan et deux perdrix, piques si menu, qu'ils avaient
l'air chacun d'une pelote d'epingles. L'eau en etait venue a la
bouche de La Ramee, et il etait rentre dans la chambre du duc en
se frottant les mains.

Pour comble de bonheur, comme nous l'avons dit, M. de Chavigny, se
reposant sur La Ramee, etait alle faire lui-meme un petit voyage,
et etait parti le matin meme, ce qui faisait de La Ramee le sous-
gouverneur du chateau.

Quant a Grimaud, il paraissait plus refrogne que jamais.

Dans la matinee, M. de Beaufort avait fait avec La Ramee une
partie de paume; un signe de Grimaud lui avait fait comprendre de
faire attention a tout.

Grimaud, marchant devant, tracait le chemin qu'on avait a suivre
le soir. Le jeu de paume etait dans ce qu'on appelait l'enclos de
la petite cour du chateau. C'etait un endroit assez desert, ou
l'on ne mettait de sentinelles qu'au moment ou M. de Beaufort
faisait sa partie; encore, a cause de la hauteur de la muraille,
cette precaution paraissait-elle superflue.

Il y avait trois portes a ouvrir avant d'arriver a cet enclos.
Chacune s'ouvrait avec une clef differente.

En arrivant a l'enclos, Grimaud alla machinalement s'asseoir pres
d'une meurtriere, les jambes pendantes en dehors de la muraille.
Il devenait evident que c'etait a cet endroit qu'on attacherait
l'echelle de corde.

Toute cette manoeuvre, comprehensible pour le duc de Beaufort,
etait, on en conviendra, inintelligible pour La Ramee.

La partie commenca. Cette fois, M. de Beaufort etait en veine, et
l'on eut dit qu'il posait avec la main les balles ou il voulait
qu'elles allassent. La Ramee fut completement battu.

Quatre des gardes de M. de Beaufort l'avaient suivi et ramassaient
les balles: le jeu termine, M. de Beaufort, tout en raillant a son
aise La Ramee sur sa maladresse, offrit aux gardes deux louis pour
aller boire a sa sante avec leurs quatre autres camarades.

Les gardes demanderent l'autorisation de La Ramee, qui la leur
donna, mais pour le soir seulement. Jusque-la, La Ramee avait a
s'occuper de details importants; il desirait, comme il avait des
courses a faire, que le prisonnier ne fut pas perdu de vue.

M. de Beaufort aurait arrange les choses lui-meme que, selon toute
probabilite, il les eut faites moins a sa convenance que ne le
faisait son gardien.

Enfin six heures sonnerent; quoiqu'on ne dut se mettre a table
qu'a sept heures, le diner se trouvait pret et servi. Sur un
buffet etait le pate colossal aux armes du duc et paraissant cuit
a point, autant qu'on en pouvait juger par la couleur doree qui
enluminait sa croute.

Le reste du diner etait a l'avenant.

Tout le monde etait impatient, les gardes d'aller boire, La Ramee
de se mettre a table, et M. de Beaufort de se sauver.

Grimaud seul etait impassible. On eut dit qu'Athos avait fait son
education dans la prevision de cette grande circonstance.

Il y avait des moments ou, en le regardant, le duc de Beaufort se
demandait s'il ne faisait point un reve, et si cette figure de
marbre etait bien reellement a son service et s'animerait au
moment venu.

La Ramee renvoya les gardes en leur recommandant de boire a la
sante du prince; puis, lorsqu'ils furent partis, il ferma les
portes, mit les clefs dans sa poche, et montra la table au prince
d'un air qui voulait dire:

-- Quand Monseigneur voudra.

Le prince regarda Grimaud, Grimaud regarda la pendule: il etait
six heures un quart a peine, l'evasion etait fixee a sept heures,
il y avait donc trois quarts d'heure a attendre.

Le prince, pour gagner un quart d'heure, pretexta une lecture qui
l'interessait et demanda a finir son chapitre. La Ramee
s'approcha, regarda par-dessus son epaule quel etait ce livre qui
avait sur le prince cette influence de l'empecher de se mettre a
table quand le diner etait servi.

C'etaient les _Commentaires de Cesar_, que lui-meme, contre les
ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procures trois jours
auparavant.

La Ramee se promit bien de ne plus se mettre en contravention avec
les reglements du donjon.

En attendant, il deboucha les bouteilles et alla flairer le pate.

A six heures et demie, le duc se leva en disant avec gravite:

-- Decidement, Cesar etait le plus grand homme de l'antiquite.

-- Vous trouvez, Monseigneur, dit La Ramee.

-- Oui.

-- Eh bien! moi, reprit La Ramee, j'aime mieux Annibal.

-- Et pourquoi cela, maitre La Ramee? demanda le duc.

-- Parce qu'il n'a pas laisse de Commentaires, dit La Ramee avec
son gros sourire.

Le duc comprit l'allusion et se mit a table en faisant signe a La
Ramee de se placer en face de lui.

L'exempt ne se le fit pas repeter deux fois.

Il n'y a   pas de figure aussi expressive que celle d'un veritable
gourmand   qui se trouve en face d'une bonne table; aussi, en
recevant   son assiette de potage des mains de Grimaud, la figure de
La Ramee   presentait-elle le sentiment de la parfaite beatitude.

Le duc le regarda avec un sourire.

-- Ventre-saint-gris! La Ramee, s'ecria-t-il, savez-vous que si on
me disait qu'il y a en ce moment en France un homme plus heureux
que vous, je ne le croirais pas!

-- Et vous auriez, ma foi, raison, Monseigneur, dit La Ramee.
Quant a moi, j'avoue que lorsque j'ai faim, je ne connais pas de
vue plus agreable qu'une table bien servie, et si vous ajoutez,
continua La Ramee, que celui qui fait les honneurs de cette table
est le petit-fils de Henri le Grand, alors vous comprendrez,
Monseigneur, que l'honneur qu'on recoit double le plaisir qu'on
goute.

Le prince s'inclina a son tour, et un imperceptible sourire parut
sur le visage de Grimaud, qui se tenait derriere La Ramee.

-- Mon cher La Ramee, dit le duc, il n'y a en verite que vous pour
tourner un compliment.

-- Non, Monseigneur, dit La Ramee dans l'effusion de son ame; non,
en verite, je dis ce que je pense, il n'y a pas de compliment dans
ce que je vous dis la.

-- Alors, vous m'etes attache? demanda le prince.

-- C'est-a-dire, reprit La Ramee, que je ne me consolerais pas si
Votre Altesse sortait de Vincennes.

-- Une drole de maniere de temoigner votre affliction. (Le prince
voulait dire affection.)

-- Mais, Monseigneur, dit La Ramee, que feriez-vous   dehors?
Quelque folie qui vous brouillerait avec la cour et   vous ferait
mettre a la Bastille au lieu d'etre a Vincennes. M.   de Chavigny
n'est pas aimable, j'en conviens, continua La Ramee   en savourant
un verre de madere, mais M. du Tremblay, c'est bien   pis.

-- Vraiment! dit le duc, qui s'amusait du tour que prenait la
conversation et qui de temps en temps regardait la pendule, dont
l'aiguille marchait avec une lenteur desesperante.

-- Que voulez-vous attendre du frere d'un capucin nourri a l'ecole
du cardinal de Richelieu! Ah! Monseigneur, croyez-moi, c'est un
grand bonheur que la reine, qui vous a toujours voulu du bien, a
ce que j'ai entendu dire du moins, ait eu l'idee de vous envoyer
ici, ou il y a promenade, jeu de paume, bonne table, bon air.

-- En verite, dit le duc, a vous entendre, La Ramee, je suis donc
bien ingrat d'avoir eu un instant l'idee de sortir d'ici?

-- Oh! Monseigneur, c'est le comble de l'ingratitude, reprit La
Ramee; mais Votre Altesse n'y a jamais songe serieusement.

-- Si fait, reprit le duc, et, je dois vous l'avouer, c'est peut-
etre une folie, je ne dis pas non, mais de temps en temps j'y
songe encore.
-- Toujours par un de vos quarante moyens, Monseigneur?

-- Eh! mais, oui, reprit le duc.

-- Monseigneur, dit La Ramee, puisque nous sommes aux
epanchements, dites-moi un de ces quarante moyens inventes par
Votre Altesse.

-- Volontiers, dit le duc. Grimaud, donnez-moi le pate.

-- J'ecoute, dit La Ramee en se renversant sur son fauteuil, en
soulevant son verre et en clignant de l'oeil, pour regarder le
soleil a travers le rubis liquide qu'il contenait.

Le duc jeta un regard sur la pendule. Dix minutes encore et elle
allait sonner sept heures.

Grimaud apporta le pate devant le prince, qui prit son couteau a
lame d'argent pour enlever le couvercle; mais La Ramee, qui
craignait qu'il n'arrivat malheur a cette belle piece, passa au
duc son couteau, qui avait une lame de fer.

-- Merci, La Ramee, dit le duc en prenant le couteau.

-- Eh bien Monseigneur, dit l'exempt, ce fameux moyen?

-- Faut-il que je vous dise, reprit le duc, celui sur lequel je
comptais le plus, celui que j'avais resolu d'employer le premier?

-- Oui, celui-la, dit La Ramee.

-- Eh bien! dit le duc, en creusant le pate d'une main et en
decrivant de l'autre un cercle avec son couteau, j'esperais
d'abord avoir pour gardien un brave garcon comme vous, monsieur La
Ramee.

-- Bien! dit La Ramee; vous l'avez, Monseigneur. Apres?

-- Et je m'en felicite.

La Ramee salua.

-- Je me disais, continua le prince, si une fois j'ai pres de moi
un bon garcon comme La Ramee, je tacherai de lui faire recommander
par quelque ami a moi, avec lequel il ignorera mes relations, un
homme qui me soit devoue, et avec lequel je puisse m'entendre pour
preparer ma fuite.

-- Allons! allons! dit La Ramee, pas mal imagine.

-- N'est-ce pas? reprit le prince; par exemple, le serviteur de
quelque brave gentilhomme, ennemi lui-meme du Mazarin, comme doit
l'etre tout gentilhomme.
-- Chut! Monseigneur, dit La Ramee, ne parlons pas politique.

-- Quand j'aurai cet homme pres de moi, continua le duc, pour peu
que cet homme soit adroit et ait su inspirer de la confiance a mon
gardien, celui-ci se reposera sur lui, et alors j'aurai des
nouvelles du dehors.

-- Ah! oui, dit La Ramee, mais comment cela, des nouvelles du
dehors?

-- Oh! rien de plus facile, dit le duc de Beaufort, en jouant a la
paume, par exemple.

-- En jouant a la paume? demanda La Ramee, commencant a preter la
plus grande attention au recit du duc.

-- Oui, tenez, j'envoie une balle dans le fosse, un homme est la
qui la ramasse. La balle renferme une lettre; au lieu de renvoyer
cette balle que je lui ai demandee du haut des remparts, il m'en
envoie une autre. Cette autre balle contient une lettre. Ainsi,
nous avons echange nos idees, et personne n'y a rien vu.

-- Diable! diable! dit La Ramee en se grattant l'oreille, vous
faites bien de me dire cela, Monseigneur, je surveillerai les
ramasseurs des balles.

Le duc sourit.

-- Mais, continua La Ramee, tout cela, au bout du compte, n'est
qu'un moyen de correspondre.

-- C'est deja beaucoup, ce me semble.

-- Ce n'est pas assez.

-- Je vous demande pardon. Par exemple, je dis a mes amis:
"Trouvez-vous tel jour, a telle heure, de l'autre cote du fosse
avec deux chevaux de main."

-- Eh bien! apres? dit La Ramee avec une certaine inquietude; a
moins que ces chevaux n'aient des ailes pour monter sur le rempart
et venir vous y chercher.

-- Eh! mon Dieu, dit negligemment le prince, il ne s'agit pas que
les chevaux aient des ailes pour monter sur les remparts, mais que
j'aie, moi, un moyen d'en descendre.

-- Lequel?

-- Une echelle de corde.

-- Oui, mais, dit La Ramee en essayant de rire, une echelle de
corde ne s'envoie pas comme une lettre, dans une balle de paume.
-- Non, mais elle s'envoie dans autre chose.

-- Dans autre chose, dans autre chose! dans quoi?

-- Dans un pate, par exemple.

-- Dans un pate? dit La Ramee.

-- Oui. Supposez une chose, reprit le duc; supposez, par exemple,
que mon maitre d'hotel, Noirmont, ait traite du fonds de boutique
du pere Marteau...

-- Eh bien? demanda La Ramee tout frissonnant.

-- Eh bien! La Ramee, qui est un gourmand, voit ces pates, trouve
qu'ils ont meilleure mine que ceux de ses predecesseurs, vient
m'offrir de m'en faire gouter. J'accepte, a la condition que La
Ramee en goutera avec moi. Pour etre plus a l'aise, La Ramee
ecarte les gardes et ne conserve que Grimaud pour nous servir.
Grimaud est l'homme qui m'a ete donne par un ami, ce serviteur
avec lequel je m'entends, pret a me seconder en toutes choses. Le
moment de ma fuite est marque a sept heures. Eh bien! a sept
heures moins quelques minutes...

-- A sept heures moins quelques minutes?... reprit La Ramee,
auquel la sueur commencait a perler sur le front.

-- A sept heures moins quelques minutes, reprit le duc en joignant
l'action aux paroles, j'enleve la croute du pate. J'y trouve deux
poignards, une echelle de corde et un baillon. Je mets un des
poignards sur la poitrine de La Ramee et je lui dis: "Mon ami,
j'en suis desole, mais si tu fais un geste, si tu pousses un cri,
tu es mort!"

Nous l'avons dit, en prononcant ces derniers mots, le duc avait
joint l'action aux paroles. Le duc etait debout pres de lui et lui
appuyait la pointe d'un poignard sur la poitrine avec un accent
qui ne permettait pas a celui auquel il s'adressait de conserver
de doute sur sa resolution.

Pendant ce temps Grimaud, toujours silencieux, tirait du pate le
second poignard, l'echelle de corde et la poire d'angoisse.

La Ramee suivait des yeux chacun de ces objets avec une terreur
croissante.

-- Oh! Monseigneur, s'ecria-t-il en regardant le duc avec une
expression de stupefaction qui eut fait eclater de rire le prince
dans un autre moment, vous n'aurez pas le coeur de me tuer!

-- Non, si tu ne t'opposes pas a ma fuite.

-- Mais, Monseigneur, si je vous laisse fuir, je suis un homme
ruine.
-- Je te rembourserai le prix de ta charge.

-- Et vous etes bien decide a quitter le chateau?

-- Pardieu!

-- Tout ce que je pourrais vous dire ne vous fera pas changer de
resolution?

-- Ce soir, je veux etre libre.

-- Et si je me defends, si j'appelle, si je crie?

-- Foi de gentilhomme, je te tue.

En ce moment la pendule sonna.

-- Sept heures, dit Grimaud, qui n'avait pas encore prononce une
parole.

-- Sept heures, dit le duc, tu vois, je suis en retard.

La Ramee fit un mouvement comme pour l'acquit de sa conscience.

Le duc fronca le sourcil, et l'exempt sentit la pointe du poignard
qui, apres avoir traverse ses habits, s'appretait a lui traverser
la poitrine.

-- Bien, Monseigneur, dit-il, cela suffit. Je ne bougerai pas.

-- Hatons-nous, dit le duc.

-- Monseigneur, une derniere grace.

-- Laquelle? Parle, depeche-toi.

-- Liez-moi bien, Monseigneur.

-- Pourquoi cela, te lier?

-- Pour qu'on ne croie pas que je suis votre complice.

-- Les mains! dit Grimaud.

-- Non pas par devant, par derriere donc, par derriere!

-- Mais avec quoi? dit le duc.

-- Avec votre ceinture, Monseigneur, reprit La Ramee.

Le duc detacha sa ceinture et la donna a Grimaud, qui lia les
mains de La Ramee de maniere a le satisfaire.
-- Les pieds, dit Grimaud.

La Ramee tendit les jambes, Grimaud prit une serviette, la dechira
par bandes et ficela La Ramee.

-- Maintenant mon epee, dit La Ramee; liez-moi donc la garde de
mon epee.

Le duc arracha un des rubans de son haut-de-chausses, et accomplit
le desir de son gardien.

-- Maintenant, dit le pauvre La Ramee, la poire d'angoisse, je la
demande; sans cela on me ferait mon proces parce que je n'ai pas
crie. Enfoncez, Monseigneur, enfoncez.

Grimaud s'appreta a remplir le desir de l'exempt, qui fit un
mouvement en signe qu'il avait quelque chose a dire.

-- Parle, dit le duc.

-- Maintenant, Monseigneur, dit La Ramee, n'oubliez pas, s'il
m'arrive malheur a cause de vous, que j'ai une femme et quatre
enfants.

-- Sois tranquille. Enfonce, Grimaud.

En une seconde La Ramee fut baillonne et couche a terre, deux ou
trois chaises furent renversees en signe de lutte. Grimaud prit
dans les poches de l'exempt toutes les clefs qu'elles contenaient,
ouvrit d'abord la porte de la chambre ou ils se trouvaient, la
referma a double tour quand ils furent sortis, puis tous deux
prirent rapidement le chemin de la galerie qui conduisait au petit
enclos. Les trois portes furent successivement ouvertes et fermees
avec une promptitude qui faisait honneur a la dexterite de
Grimaud. Enfin l'on arriva au jeu de paume. Il etait parfaitement
desert, pas de sentinelles, personne aux fenetres.

Le duc courut au rempart et apercut de l'autre cote des fosses
trois cavaliers avec deux chevaux en main. Le duc echangea un
signe avec eux, c'etait bien pour lui qu'ils etaient la.

Pendant ce temps, Grimaud attachait le fil conducteur.

Ce n'etait pas une echelle de corde, mais un peloton de soie, avec
un baton qui devait se passer entre les jambes et se devider de
lui-meme par le poids de celui qui se tenait dessus a
califourchon.

-- Va, dit le duc.

-- Le premier, Monseigneur? demanda Grimaud.

Sans doute, dit le duc; si on me rattrape, je ne risque que la
prison; si on t'attrape, toi, tu es pendu.
-- C'est juste, dit Grimaud.

Et aussitot Grimaud, se mettant a cheval sur le baton, commenca sa
perilleuse descente; le duc le suivit des yeux avec une terreur
involontaire; il etait deja arrive aux trois quarts de la
muraille, lorsque tout a coup la corde cassa. Grimaud tomba
precipite dans le fosse.

Le duc jeta un cri, mais Grimaud ne poussa pas une plainte; et
cependant il devait etre blesse grievement, car il etait reste
etendu a l'endroit ou il etait tombe.

Aussitot un des hommes qui attendaient se laissa glisser dans le
fosse, attacha sous les epaules de Grimaud l'extremite d'une
corde, et les deux autres, qui en tenaient le bout oppose,
tirerent Grimaud a eux.

-- Descendez, Monseigneur, dit l'homme qui etait dans la fosse; il
n'y a qu'une quinzaine de pieds de distance et le gazon est
moelleux.

Le duc etait deja a l'oeuvre. Sa besogne a lui etait plus
difficile, car il n'avait plus de baton pour se soutenir; il
fallait qu'il descendit a la force des poignets, et cela d'une
hauteur d'une cinquantaine de pieds. Mais, nous l'avons dit, le
duc etait adroit, vigoureux et plein de sang-froid; en moins de
cinq minutes, il se trouva a l'extremite de la corde; comme le lui
avait dit le gentilhomme, il n'etait plus qu'a quinze pieds de
terre. Il lacha l'appui qui le soutenait et tomba sur ses pieds
sans se faire aucun mal.

Aussitot il se mit a gravir le talus du fosse, au haut duquel il
trouva Rochefort. Les deux autres gentilshommes lui etaient
inconnus. Grimaud, evanoui, etait attache sur un cheval.

-- Messieurs, dit le prince, je vous remercierai plus tard; mais a
cette heure, il n'y a pas un instant a perdre, en route donc, en
route! qui m'aime, me suive!

Et il s'elanca sur son cheval, partit au grand galop, respirant a
pleine poitrine, et criant avec une expression de joie impossible
a rendre:

-- Libre!... Libre!... Libre!...


XXVI. D'Artagnan arrive a propos

D'Artagnan toucha a Blois la somme que Mazarin, dans son desir de
le revoir pres de lui, s'etait decide a lui donner pour ses
services futurs.

De Blois a Paris il y avait quatre journees pour un cavalier
ordinaire. D'Artagnan arriva vers les quatre heures de l'apres-
midi du troisieme jour a la barriere Saint-Denis. Autrefois il
n'en eut mis que deux. Nous avons vu qu'Athos, parti trois heures
apres lui, etait arrive vingt-quatre heures auparavant.

Planchet avait perdu l'usage de ces promenades forcees; d'Artagnan
lui reprocha sa mollesse.

-- Eh! monsieur, quarante lieues en trois jours! je trouve cela
fort joli pour un marchand de pralines.

-- Es-tu reellement devenu marchand, Planchet, et comptes-tu
serieusement, maintenant que nous nous sommes retrouves, vegeter
dans ta boutique?

-- Heu! reprit Planchet, vous seul en verite etes fait pour
l'existence active. Voyez M. Athos, qui dirait que c'est cet
intrepide chercheur d'aventures que nous avons connu? Il vit
maintenant en veritable gentilhomme fermier, en vrai seigneur
campagnard. Tenez, monsieur, il n'y a en verite de desirable
qu'une existence tranquille.

-- Hypocrite! dit d'Artagnan, que l'on voit bien que tu te
rapproches de Paris, et qu'il y a a Paris une corde et une potence
qui t'attendent!

En effet, comme ils en etaient la de leur conversation, les deux
voyageurs arriverent a la barriere. Planchet baissait son feutre
en songeant qu'il allait passer dans des rues ou il etait fort
connu, et d'Artagnan relevait sa moustache en se rappelant Porthos
qui devait l'attendre rue Tiquetonne. Il pensait aux moyens de lui
faire oublier sa seigneurie de Bracieux et les cuisines homeriques
de Pierrefonds.

En tournant le coin de la rue Montmartre, il apercut, a l'une des
fenetres de l'hotel de la Chevrette, Porthos vetu d'un splendide
justaucorps bleu de ciel tout brode d'argent, et baillant a se
demonter la machoire, de sorte que les passants contemplaient avec
une certaine admiration respectueuse ce gentilhomme si beau et si
riche, qui semblait si fort ennuye de sa richesse et de sa
grandeur.

A peine d'ailleurs, de leur cote, d'Artagnan et Planchet avaient-
ils tourne l'angle de la rue, que Porthos les avait reconnus.

-- Eh! d'Artagnan, s'ecria-t-il, Dieu soit loue! c'est vous!

-- Eh! bonjour, cher ami! repondit d'Artagnan.

Une petite foule de badauds se forma bientot autour des chevaux
que les valets de l'hotel tenaient deja par la bride, et des
cavaliers qui causaient ainsi le nez en l'air; mais un froncement
de sourcils de d'Artagnan et deux ou trois gestes mal intentionnes
de Planchet et bien compris des assistants, dissiperent la foule,
qui commencait a devenir d'autant plus compacte qu'elle ignorait
pourquoi elle etait rassemblee.

Porthos etait deja descendu sur le seuil de l'hotel.

-- Ah! mon cher ami, dit-il, que mes chevaux sont mal ici.

-- En verite! dit d'Artagnan, j'en suis au desespoir pour ces
nobles animaux.

-- Et moi aussi, j'etais assez mal, dit Porthos, et n'etait
l'hotesse continua-t-il en se balancant sur ses jambes avec son
gros air content de lui-meme, qui est assez avenante et qui entend
la plaisanterie, j'aurais ete chercher gite ailleurs.

La belle Madeleine, qui s'etait approchee pendant ce colloque, fit
un pas en arriere et devint pale comme la mort en entendant les
paroles de Porthos, car elle crut que la scene du Suisse allait se
renouveler; mais a sa grande stupefaction d'Artagnan ne sourcilla
point, et, au lieu de se facher, il dit en riant a Porthos:

-- Oui, je comprends, cher ami, l'air de la rue Tiquetonne ne vaut
pas celui de la vallee de Pierrefonds; mais, soyez tranquille, je
vais vous en faire prendre un meilleur.

-- Quand cela?

-- Ma foi, bientot, je l'espere.

-- Ah! tant mieux!

A cette exclamation de Porthos succeda un gemissement bas et
profond qui partait de l'angle d'une porte. D'Artagnan, qui venait
de mettre pied a terre, vit alors se dessiner en relief sur le mur
l'enorme ventre de Mousqueton, dont la bouche attristee laissait
echapper de sourdes plaintes.

-- Et vous aussi, mon pauvre monsieur Mouston, etes deplace dans
ce chetif hotel, n'est-ce pas? demanda d'Artagnan de ce ton
railleur qui pouvait etre aussi bien de la compassion que de la
moquerie.

-- Il trouve la cuisine detestable, repondit Porthos.

-- Eh bien, mais, dit d'Artagnan, que ne la faisait-il lui-meme
comme a Chantilly?

-- Ah! monsieur, je n'avais plus ici, comme la-bas, les etangs de
M. le Prince, pour y pecher ces belles carpes, et les forets de
Son Altesse pour y prendre au collet ces fines perdrix. Quant a la
cave, je l'ai visitee en detail, et en verite c'est bien peu de
chose.

-- Monsieur Mouston, dit d'Artagnan, en verite je vous plaindrais,
si je n'avais pour le moment quelque chose de bien autrement
presse a faire.

Alors, prenant Porthos a part:

-- Mon cher du Vallon, continua-t-il, vous voila tout habille, et
c'est heureux, car je vous mene de ce pas chez le cardinal.

-- Bah! vraiment? dit Porthos en ouvrant de grands yeux ebahis.

-- Oui, mon ami.

-- Une presentation?

-- Cela vous effraie?

-- Non, mais cela m'emeut.

-- Oh! soyez tranquille; vous n'avez plus affaire a l'autre
cardinal, et celui-ci ne vous terrassera pas sous sa majeste.

-- C'est egal, vous comprenez, d'Artagnan, la cour!

-- Eh! mon ami, il n'y a plus de cour.

-- La reine!

-- J'allais dire: il n'y a plus de reine. La reine? rassurez-vous,
nous ne la verrons pas.

-- Et vous dites que nous allons de ce pas au Palais-Royal?

-- De ce pas. Seulement, pour ne point faire de retard, je vous
emprunterai un de vos chevaux.

-- A votre aise: ils sont tous les quatre a votre service.

-- Oh! je n'en ai besoin que d'un pour le moment.

-- N'emmenons-nous pas nos valets?

-- Oui, prenez Mousqueton, cela ne fera pas mal. Quant a Planchet,
il a ses raisons pour ne pas venir a la cour.

-- Et pourquoi cela?

-- Heu! il est mal avec Son Eminence.

-- Mouston, dit Porthos, sellez Vulcain et Bayard.

-- Et moi, monsieur, prendrai-je Rustaud?

-- Non, prenez un cheval de luxe, prenez Phebus ou Superbe, nous
allons en ceremonie.
-- Ah! dit Mousqueton respirant, il ne s'agit donc que de faire
une visite?

-- Eh! mon Dieu, oui, Mouston, pas d'autre chose. Seulement, a
tout hasard, mettez des pistolets dans les fontes; vous trouverez
a ma selle les miens tout charges.

Mouston poussa un soupir, il comprenait peu ces visites de
ceremonie qui se faisaient arme jusqu'aux dents.

-- Au fait, dit Porthos en regardant s'eloigner complaisamment son
ancien laquais, vous avez raison, d'Artagnan, Mouston suffira,
Mouston a fort belle apparence.

D'Artagnan sourit.

Et vous, dit Porthos, ne vous habillez-vous point de frais?

-- Non pas, je reste comme je suis.

-- Mais vous etes tout mouille de sueur et de poussiere, vos
bottes sont fort crottees?

-- Ce neglige de voyage temoignera de mon empressement a me rendre
aux ordres du cardinal.

En ce moment Mousqueton revint avec les trois chevaux tout
accommodes. D'Artagnan se remit en selle comme s'il se reposait
depuis huit jours.

-- Oh! dit-il a Planchet, ma longue epee...

-- Moi, dit Porthos montrant une petite epee de parade a la garde
toute doree, j'ai mon epee de cour.

-- Prenez votre rapiere, mon ami.

-- Et pourquoi?

-- Je n'en sais rien, mais prenez toujours, croyez-moi.

-- Ma rapiere, Mouston, dit Porthos.

-- Mais c'est tout un attirail de guerre, monsieur! dit celui-ci;
nous allons donc faire campagne? Alors dites-le moi tout de suite,
je prendrai mes precautions en consequence.

-- Avec nous, Mouston, vous le savez, reprit d'Artagnan, les
precautions sont toujours bonnes a prendre. Ou vous n'avez pas
grande memoire, ou vous avez oublie que nous n'avons pas
l'habitude de passer nos nuits en bals et en serenades.

-- Helas! c'est vrai, dit Mousqueton en s'armant de pied en cap,
mais je l'avais oublie.

Ils partirent d'un trait assez rapide et arriverent au Palais-
Cardinal vers les sept heures un quart. Il y avait foule dans les
rues, car c'etait le jour de la Pentecote, et cette foule
regardait passer avec etonnement ces deux cavaliers, dont l'un
etait si frais qu'il semblait sortir d'une boite, et l'autre si
poudreux qu'on eut dit qu'il quittait un champ de bataille.

Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le
roman de Don Quichotte etait alors dans toute sa vogue, quelques-
uns disaient que c'etait Sancho qui, apres avoir perdu un maitre,
en avait trouve deux.

En arrivant a l'antichambre, d'Artagnan se trouva en pays de
connaissance. C'etaient des mousquetaires de sa compagnie qui
justement etaient de garde. Il fit appeler l'huissier et montra la
lettre du cardinal qui lui enjoignait de revenir sans perdre une
seconde. L'huissier s'inclina et entra chez Son Eminence.

D'Artagnan se tourna vers Porthos, et crut remarquer qu'il etait
agite d'un leger tremblement. Il sourit, et s'approchant de son
oreille, il lui dit:

-- Bon courage, mon brave ami! ne soyez pas intimide; croyez-moi,
l'oeil de l'aigle est ferme, et nous n'avons plus affaire qu'au
simple vautour. Tenez-vous raide comme au jour du bastion Saint-
Gervais, et ne saluez pas trop bas cet Italien, cela lui donnerait
une pauvre idee de vous.

-- Bien, bien, repondit Porthos.

L'huissier reparut.

-- Entrez, messieurs dit-il, Son Eminence vous attend.

En effet, Mazarin etait assis dans son cabinet, travaillant a
raturer le plus de noms possible sur une liste de pensions et de
benefices. Il vit du coin de l'oeil entrer d'Artagnan et Porthos
et quoique son regard eut petille de joie a l'annonce de
l'huissier, il ne parut pas s'emouvoir.

-- Ah! c'est vous, monsieur le lieutenant? dit-il, vous avez fait
diligence, c'est bien; soyez le bienvenu.

-- Merci, Monseigneur. Me voila aux ordres de Votre Eminence,
ainsi que M. du Vallon, celui de mes anciens amis, celui qui
deguisait sa noblesse sous le nom de Porthos.

Porthos salua le cardinal.

-- Un cavalier magnifique, dit Mazarin.

Porthos tourna la tete a droite et a gauche, et fit des mouvements
d'epaule pleins de dignite.

-- La meilleure epee du royaume, Monseigneur, dit d'Artagnan, et
bien des gens le savent qui ne le disent pas et qui ne peuvent pas
le dire.

Porthos salua d'Artagnan.

Mazarin aimait presque autant les beaux soldats que Frederic de
Prusse les aima plus tard. Il se mit a admirer les mains
nerveuses, les vastes epaules et l'oeil fixe de Porthos. Il lui
sembla qu'il avait devant lui le salut de son ministere et du
royaume, taille en chair et en os. Cela lui rappela que l'ancienne
association des mousquetaires etait formee de quatre personnes.

-- Et vos deux autres amis? demanda Mazarin.

Porthos ouvrait la bouche, croyant que c'etait l'occasion de
placer un mot a son tour. D'Artagnan lui fit un signe du coin de
l'oeil.

-- Nos autres amis sont empeches en ce moment, ils nous
rejoindront plus tard.

Mazarin toussa legerement.

-- Et monsieur, plus libre qu'eux, reprendra volontiers du
service? demanda Mazarin.

-- Oui, Monseigneur, et cela par un devouement, car M. de Bracieux
est riche.

-- Riche? dit Mazarin, a qui ce seul mot avait toujours le
privilege d'inspirer une grande consideration.

-- Cinquante mille livres de rente, dit Porthos.

C'etait la premiere parole qu'il avait prononcee.

-- Par pur devouement, reprit Mazarin avec son fin sourire, par
pur devouement alors?

-- Monseigneur ne croit peut-etre pas beaucoup a ce mot-la?
demanda d'Artagnan.

-- Et vous, monsieur le Gascon? dit Mazarin en appuyant ses deux
coudes sur son bureau et son menton dans ses deux mains.

-- Moi, dit d'Artagnan, je crois au devouement comme a un nom de
bapteme, par exemple, qui doit etre naturellement suivi d'un nom
de terre. On est d'un naturel plus ou moins devoue, certainement;
mais il faut toujours qu'au bout d'un devouement il y ait quelque
chose.
-- Et votre ami, par exemple, quelle chose desirerait-il avoir au
bout de son devouement?

-- Eh bien! Monseigneur, mon ami a trois   terres magnifiques: celle
du Vallon, a Corbeil; celle de Bracieux,   dans le Soissonnais, et
celle de Pierrefonds dans le Valois; or,   Monseigneur, il
desirerait que l'une de ses trois terres   fut erigee en baronnie.

-- N'est-ce que cela? dit Mazarin, dont les yeux petillerent de
joie en voyant qu'il pouvait recompenser le devouement de Porthos
sans bourse delier; n'est-ce que cela? la chose pourra s'arranger.

-- Je serai baron! s'ecria Porthos en faisant un pas en avant.

-- Je vous l'avais dit, reprit d'Artagnan en l'arretant de la
main, et Monseigneur vous le repete.

-- Et vous, monsieur d'Artagnan, que desirez-vous?

Monseigneur, dit d'Artagnan, il y aura vingt ans au mois de
septembre prochain que M. le cardinal de Richelieu m'a fait
lieutenant.

-- Oui, et vous voudriez que le cardinal Mazarin vous fit
capitaine.

D'Artagnan salua.

-- Eh bien! tout cela n'est pas chose impossible. On verra,
messieurs, on verra. Maintenant, monsieur du Vallon, dit Mazarin,
quel service preferez-vous? celui de la ville? celui de la
campagne?

Porthos ouvrit la bouche pour repondre.

-- Monseigneur, dit d'Artagnan, M. du Vallon est comme moi, il
aime le service extraordinaire, c'est-a-dire des entreprises qui
sont reputees comme folles et impossibles.

Cette gasconnade ne deplut pas a Mazarin, qui se mit a rever.

-- Cependant, je vous avoue que je vous avais fait venir pour vous
donner un poste sedentaire. J'ai certaines inquietudes. Eh bien!
qu'est-ce que cela? dit Mazarin.

En effet, un grand bruit se faisait entendre dans l'antichambre,
et presque en meme temps la porte du cabinet s'ouvrit; un homme
couvert de poussiere se precipita dans la chambre en criant:

-- Monsieur le cardinal? ou est monsieur le cardinal?

Mazarin crut qu'on voulait l'assassiner, et se recula en faisant
rouler son fauteuil. D'Artagnan et Porthos firent un mouvement qui
les placa entre le nouveau venu et le cardinal.
-- Eh! monsieur, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc, que vous entrez
ici comme dans les halles?

-- Monseigneur, dit l'officier a qui s'adressait ce reproche, deux
mots, je voudrais vous parler vite et en secret. Je suis
M. de Poins, officier aux gardes, en service au donjon de
Vincennes.

L'officier etait si pale et si defait, que Mazarin, persuade qu'il
etait porteur d'une nouvelle d'importance, fit signe a d'Artagnan
et a Porthos de faire place au messager.

D'Artagnan et Porthos se retirerent dans un coin du cabinet.

-- Parlez, monsieur, parlez vite, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc?

-- Il y a, Monseigneur, dit le messager, que M. de Beaufort vient
de s'evader du chateau de Vincennes.

Mazarin poussa un cri et devint a son tour plus pale que celui qui
lui annoncait cette nouvelle; il retomba sur son fauteuil presque
aneanti.

-- Evade! dit-il, M. de Beaufort evade?

-- Monseigneur, je l'ai vu fuir du haut de la terrasse.

-- Et vous n'avez pas tire dessus?

-- Il etait hors de portee.

-- Mais M. de Chavigny, que faisait-il donc?

-- Il etait absent.

-- Mais La Ramee?

-- On l'a trouve garrotte dans la chambre du prisonnier, un
baillon dans la bouche et un poignard pres de lui.

-- Mais cet homme qu'il s'etait adjoint?

-- Il etait complice du duc et s'est evade avec lui.

Mazarin poussa un gemissement.

-- Monseigneur, dit d'Artagnan faisant un pas vers le cardinal.

-- Quoi? dit Mazarin.

-- Il me semble que Votre Eminence perd un temps precieux.

-- Comment cela?
-- Si Votre Eminence ordonnait qu'on courut apres le prisonnier,
peut-etre le rejoindrait-on encore. La France est grande, et la
plus proche frontiere est a soixante lieues.

-- Et qui courrait apres lui? s'ecria Mazarin.

-- Moi, pardieu!

-- Et vous l'arreteriez?

-- Pourquoi pas?

-- Vous arreteriez le duc de Beaufort, arme, en campagne?

-- Si Monseigneur m'ordonnait d'arreter le diable, je
l'empoignerais par les cornes et je le lui amenerais.

-- Moi aussi, dit Porthos.

-- Vous aussi? dit Mazarin en regardant ces deux hommes avec
etonnement. Mais le duc ne se rendra pas sans un combat acharne.

-- Eh bien! dit d'Artagnan dont les yeux s'enflammaient, bataille!
il y a longtemps que nous ne nous sommes battus, n'est-ce pas,
Porthos?

-- Bataille! dit Porthos.

-- Et vous croyez le rattraper?

-- Oui, si nous sommes mieux montes que lui.

-- Alors, prenez ce que vous trouverez de gardes ici et courez.

-- Vous l'ordonnez, Monseigneur.

-- Je le signe, dit Mazarin en prenant un papier et en ecrivant
quelques lignes.

-- Ajoutez, Monseigneur, que nous pourrons prendre tous les
chevaux que nous rencontrerons sur notre route.

-- Oui, oui, dit Mazarin, service du roi! Prenez et courez!

-- Bon, Monseigneur.

-- Monsieur du Vallon, dit Mazarin, votre baronnie est en croupe
du duc de Beaufort; il ne s'agit que de le rattraper. Quant a
vous, mon cher monsieur d'Artagnan, je ne vous promets rien, mais
si vous le ramenez, mort ou vif, vous demanderez ce que vous
voudrez.

-- A cheval, Porthos! dit d'Artagnan en prenant la main de son
ami.

-- Me voici, repondit Porthos avec son sublime sang-froid.

Et ils descendirent le grand escalier, prenant avec eux les gardes
qu'ils rencontraient sur leur route en criant: "A cheval! a
cheval!"

Une dizaine d'hommes se trouverent reunis.

D'Artagnan et Porthos sauterent l'un sur Vulcain, l'autre sur
Bayard, Mousqueton enfourcha Phebus.

-- Suivez-moi! cria d'Artagnan.

-- En route, dit Porthos.

Et ils enfoncerent l'eperon dans les flancs de leurs nobles
coursiers, qui partirent par la rue Saint-Honore comme une tempete
furieuse.

-- Eh bien! monsieur le baron! je vous avais promis de l'exercice,
vous voyez que je vous tiens parole.

-- Oui, mon capitaine, repondit Porthos.

Ils se retournerent, Mousqueton, plus suant que son cheval, se
tenait a la distance obligee. Derriere Mousqueton galopaient les
dix gardes.

Les bourgeois ebahis sortaient sur le seuil de leur porte, et les
chiens effarouches suivaient les cavaliers en aboyant.

Au coin du cimetiere Saint-Jean, d'Artagnan renversa un homme;
mais c'etait un trop petit evenement pour arreter des gens si
presses. La troupe galopante continua donc son chemin comme si les
chevaux eussent eu des ailes.

Helas! Il n'y a pas de petits evenements dans ce monde, et nous
verrons que celui-ci pensa perdre la monarchie!


XXVII. La grande route

Ils coururent ainsi pendant toute la longueur du faubourg Saint-
Antoine et la route de Vincennes; bientot ils se trouverent hors
de la ville, bientot dans la foret, bientot en vue du village.

Les chevaux semblaient s'animer de plus en plus a chaque pas, et
leurs naseaux commencaient a rougir comme des fournaises ardentes.
D'Artagnan, les eperons dans le ventre de son cheval, devancait
Porthos de deux pieds au plus. Mousqueton suivait a deux
longueurs. Les gardes venaient distances selon la valeur de leurs
montures.
Du haut d'une eminence d'Artagnan vit un groupe de personnes
arretees de l'autre cote du fosse, en face de la partie du donjon
qui regarde Saint-Maur. Il comprit que c'etait par la que le
prisonnier avait fui, et que c'etait de ce cote qu'il aurait des
renseignements. En cinq minutes il etait arrive a ce but, ou le
rejoignirent successivement les gardes.

Tous les gens qui composaient ce groupe etaient fort occupes; ils
regardaient la corde encore pendante a la meurtriere et rompue a
vingt pieds du sol. Leurs yeux mesuraient la hauteur, et ils
echangeaient force conjectures. Sur le haut du rempart allaient et
venaient des sentinelles a l'air effare.

Un poste de soldats, commande par un sergent, eloignait les
bourgeois de l'endroit ou le duc etait monte a cheval.

D'Artagnan piqua droit au sergent.

-- Mon officier, dit le sergent, on ne s'arrete pas ici.

-- Cette consigne n'est pas pour moi, dit d'Artagnan. A-t-on
poursuivi les fuyards?

-- Oui, mon officier; malheureusement ils sont bien montes.

-- Et combien sont-ils?

-- Quatre valides, et un cinquieme qu'ils ont emporte blesse.

-- Quatre! dit d'Artagnan en regardant Porthos; entends-tu, baron?
ils ne sont que quatre!

Un joyeux sourire illumina la figure de Porthos.

-- Et combien d'avance ont-ils?

-- Deux heures un quart, mon officier.

-- Deux heures un quart, ce n'est rien, nous sommes bien montes,
n'est-ce pas, Porthos?

Porthos poussa un soupir; il pensa a ce qui attendait ses pauvres
chevaux.

-- Fort bien, dit d'Artagnan, et maintenant de quel cote sont-ils
partis?

-- Quant a ceci, mon officier, defense de le dire.

D'Artagnan tira de sa poche un papier.

-- Ordre du roi, dit-il.
-- Parlez au gouverneur alors.

-- Et ou est le gouverneur?

-- A la campagne.

La colere monta au visage de d'Artagnan, son front se plissa, ses
tempes se colorerent.

-- Ah! miserable! dit-il au sergent, je crois que tu te moques de
moi. Attends!

Il deplia le papier, le presenta d'une main au sergent et de
l'autre prit dans ses fontes un pistolet qu'il arma.

-- Ordre du roi, te dis-je. Lis et reponds, ou je te fais sauter
la cervelle! quelle route ont-ils prise?

Le sergent vit que d'Artagnan parlait serieusement.

-- Route du Vendomois, repondit-il.

-- Et par quelle porte sont-ils sortis?

-- Par la porte de Saint-Maur.

-- Si tu me trompes, miserable, dit d'Artagnan, tu seras pendu
demain!

-- Et vous, si vous les rejoignez, vous ne reviendrez pas me faire
pendre, murmura le sergent.

D'Artagnan haussa les epaules, fit un signe a son escorte et
piqua.

-- Par ici, messieurs, par ici! cria-t-il en se dirigeant vers la
porte du parc indiquee.

Mais maintenant que le duc s'etait sauve, le concierge avait juge
a propos de fermer la porte a double tour. Il fallut le forcer de
l'ouvrir comme on avait force le sergent, et cela fit perdre
encore dix minutes.

Le dernier obstacle franchi, la troupe reprit sa course avec la
meme velocite.

Mais tous les chevaux ne continuerent pas avec la meme ardeur;
quelques-uns ne purent soutenir longtemps cette course effrenee;
trois s'arreterent apres une heure de marche; un tomba.

D'Artagnan, qui ne tournait pas la tete, ne s'en apercut meme pas.
Porthos le lui dit avec son air tranquille.

-- Pourvu que nous arrivions a deux, dit d'Artagnan, c'est tout ce
qu'il faut, puisqu'ils ne sont que quatre.

-- C'est vrai, dit Porthos.

Et il mit les eperons dans le ventre de son cheval.

Au bout de deux heures, les chevaux avaient fait douze lieues sans
s'arreter; leurs jambes commencaient a trembler et l'ecume qu'ils
soufflaient mouchetait les pourpoints des cavaliers, tandis que la
sueur penetrait sous leurs hauts-de-chausses.

-- Reposons-nous un instant pour faire souffler ces malheureuses
betes, dit Porthos.

-- Tuons-les, au contraire, tuons-les! dit d'Artagnan, et
arrivons. Je vois des traces fraiches, il n'y a pas plus d'un
quart d'heure qu'ils sont passes ici.

Effectivement, le revers de la route etait laboure par les pieds
des chevaux. On voyait les traces aux derniers rayons du jour.

Ils repartirent; mais apres deux lieues, le cheval de Mousqueton
s'abattit.

-- Bon! dit Porthos, voila Phebus flambe!

-- Le cardinal vous le paiera mille pistoles.

-- Oh! dit Porthos, je suis au-dessus de cela.

-- Repartons donc, et au galop!

-- Oui, si nous pouvons.

En effet, le cheval de d'Artagnan refusa d'aller plus loin, il ne
respirait plus; un dernier coup d'eperon, au lieu de le faire
avancer, le fit tomber.

-- Ah! diable! dit Porthos, voila Vulcain fourbu!

-- Mordieu! s'ecria d'Artagnan en saisissant ses cheveux a pleine
poignee, il faut donc s'arreter! Donnez-moi votre cheval, Porthos.
Eh bien! mais, que diable faites-vous?

-- Eh! pardieu! je tombe, dit Porthos, ou plutot c'est Bayard qui
s'abat.

D'Artagnan voulut le faire relever pendant que Porthos se tirait
comme il pouvait des etriers, mais il s'apercut que le sang lui
sortait par les naseaux.

-- Et de trois! dit-il. Maintenant tout est fini!

En ce moment un hennissement se fit entendre.
-- Chut! dit d'Artagnan.

-- Qu'y a-t-il?

-- J'entends un cheval.

-- C'est celui de quelqu'un de nos compagnons qui nous rejoint.

-- Non, dit d'Artagnan, c'est en avant.

-- Alors, c'est autre chose, dit Porthos.

Et il ecouta a son tour en tendant l'oreille du cote qu'avait
indique d'Artagnan.

-- Monsieur, dit Mousqueton, qui, apres avoir abandonne son cheval
sur la grande route, venait de rejoindre son maitre a pied;
monsieur, Phebus n'a pu resister, et...

-- Silence donc! dit Porthos.

En effet, en ce moment un second hennissement passait emporte par
la brise de la nuit.

-- C'est a cinq cents pas d'ici, en avant de nous, dit d'Artagnan.

-- En effet, monsieur, dit Mousqueton, et a cinq cents pas de nous
il y a une petite maison de chasse.

-- Mousqueton, tes pistolets, dit d'Artagnan.

-- Je les ai a la main, monsieur.

-- Porthos, prenez les votres dans vos fontes.

-- Je les tiens.

-- Bien! dit d'Artagnan en s'emparant a son tour des siens;
maintenant vous comprenez, Porthos?

-- Pas trop.

-- Nous courons pour le service du roi.

-- Eh bien?

-- Pour le service du roi nous requerons ces chevaux.

-- C'est cela, dit Porthos.

-- Alors, pas un mot et a l'oeuvre!

Tous trois s'avancerent dans la nuit, silencieux comme des
fantomes. A un detour de la route, ils virent briller une lumiere
au milieu des arbres.

-- Voila la maison, dit d'Artagnan tout bas. Laissez-moi faire,
Porthos, et faites comme je ferai.

Ils se glisserent d'arbre en arbre, et arriverent jusqu'a vingt
pas de la maison sans avoir ete vus. Parvenus a cette distance,
ils apercurent, a la faveur dune lanterne suspendue sous un
hangar, quatre chevaux d'une belle mine. Un valet les pansait.
Pres deux etaient les selles et les brides.

D'Artagnan s'approcha vivement, faisant signe a ses deux
compagnons de se tenir quelques pas en arriere.

-- J'achete ces chevaux, dit-il au valet.

Celui-ci se retourna etonne, mais sans rien dire.

-- N'as-tu pas entendu, drole? reprit d'Artagnan.

-- Si fait, dit celui-ci.

-- Pourquoi ne reponds-tu pas?

-- Parce que ces chevaux ne sont pas a vendre.

-- Je les prends alors, dit d'Artagnan.

Et il mit la main sur celui qui etait a sa portee. Ses deux
compagnons apparurent au meme moment et en firent autant.

-- Mais, messieurs! s'ecria le laquais, ils viennent de faire une
traite de six lieues, et il y a a peine une demi-heure qu'ils sont
desselles.

-- Une demi-heure de repos suffit, dit d'Artagnan, et ils n'en
seront que mieux en haleine.

Le palefrenier appela a son aide. Une espece d'intendant sortit
juste au moment ou d'Artagnan et ses compagnons mettaient la selle
sur le dos des chevaux.

L'intendant voulut faire la grosse voix.

-- Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous dites un mot je vous
brule la cervelle.

Et il lui montra le canon d'un pistolet qu'il remit aussitot sous
son bras pour continuer sa besogne.

-- Mais, monsieur, dit l'intendant, savez-vous que ces chevaux
appartiennent a M. de Montbazon?
-- Tant mieux, dit d'Artagnan, ce doivent etre de bonnes betes.

-- Monsieur, dit l'intendant en reculant pas a pas et en essayant
de regagner la porte, je vous previens que je vais appeler mes
gens.

-- Et moi les miens, dit d'Artagnan. Je suis lieutenant aux
mousquetaires du roi, j'ai dix gardes qui me suivent, et, tenez,
les entendez-vous galoper? Nous allons voir.

On n'entendait rien, mais l'intendant eut peur d'entendre.

-- Y etes-vous, Porthos? dit d'Artagnan.

-- J'ai fini.

-- Et vous, Mouston?

-- Moi aussi.

-- Alors en selle, et partons.

Tous trois s'elancerent sur leurs chevaux.

-- A moi! dit l'intendant, a moi, les laquais et les carabines!

-- En route! dit d'Artagnan, il va y avoir de la mousquetade.

Et tous trois partirent comme le vent.

-- A moi! hurla l'intendant, tandis que le palefrenier courait
vers le batiment voisin.

-- Prenez garde de tuer vos chevaux! cria d'Artagnan en eclatant
de rire.

-- Feu! repondit l'intendant.

Une lueur pareille a celle d'un eclair illumina le chemin; puis en
meme temps que la detonation, les trois cavaliers entendirent
siffler les balles, qui se perdirent dans l'air.

-- Ils tirent comme des laquais, dit Porthos. On tirait mieux que
cela du temps de M. de Richelieu. Vous rappelez-vous la route de
Crevecoeur, Mousqueton?

-- Ah! monsieur, la fesse droite m'en fait encore mal.

-- Etes-vous sur que nous sommes sur la piste, d'Artagnan? demanda
Porthos.

-- Pardieu! n'avez-vous donc pas entendu?

-- Quoi?
-- Que ces chevaux appartiennent a M. de Montbazon.

-- Eh bien?

-- Eh bien! M. de Montbazon est le mari de madame de Montbazon.

-- Apres?

-- Et madame de Montbazon est la maitresse de M. de Beaufort.

-- Ah! je comprends, dit Porthos. Elle avait dispose des relais.

-- Justement.

-- Et nous courons apres le duc avec les chevaux qu'il vient de
quitter.

-- Mon cher Porthos, vous etes vraiment d'une intelligence
superieure, dit d'Artagnan de son air moitie figue, moitie raisin.

-- Peuh! fit Porthos, voila comme je suis, moi!

On courut ainsi une heure, les chevaux etaient blancs d'ecume et
le sang leur coulait du ventre.

-- Hein! qu'ai-je vu la-bas? dit d'Artagnan.

-- Vous etes bien heureux si vous y voyez quelque chose par une
pareille nuit, dit Porthos.

-- Des etincelles.

-- Moi aussi, dit Mousqueton, je les ai vues.

-- Ah! ah! les aurions-nous rejoints?

-- Bon! un cheval mort! dit d'Artagnan en ramenant sa monture d'un
ecart qu'elle venait de faire, il parait qu'eux aussi sont au bout
de leur haleine.

-- Il semble qu'on entend le bruit d'une troupe de cavaliers, dit
Porthos penche sur la criniere de son cheval.

-- Impossible.

-- Ils sont nombreux.

-- Alors, c'est autre chose.

-- Encore un cheval! dit Porthos.

-- Mort?
-- Non, expirant.

-- Selle ou desselle?

-- Selle.

-- Ce sont eux, alors.

-- Courage! nous les tenons.

-- Mais s'ils sont nombreux, dit Mousqueton, ce n'est pas nous qui
les tenons, ce sont eux qui nous tiennent.

-- Bah! dit d'Artagnan, ils nous croiront plus forts qu'eux,
puisque nous les poursuivons; alors ils prendront peur et se
disperseront.

-- C'est sur, dit Porthos.

-- Ah! voyez-vous, s'ecria d'Artagnan.

-- Oui, encore des etincelles; cette fois je les ai vues a mon
tour, dit Porthos.

-- En avant, en avant! dit d'Artagnan de sa voix stridente et dans
cinq minutes nous allons rire.

Et ils s'elancerent de nouveau. Les chevaux, furieux de douleur et
d'emulation, volaient sur la route sombre, au milieu de laquelle
on commencait d'apercevoir une masse plus compacte et plus obscure
que le reste de l'horizon.


XXVIII. Rencontre

On courut dix minutes encore ainsi.

Soudain, deux points noirs se detacherent de la masse, avancerent,
grossirent, et, a mesure qu'ils grossissaient, prirent la forme de
deux cavaliers.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan, on vient a nous.

-- Tant pis pour ceux qui viennent, dit Porthos.

-- Qui va la? cria une voix rauque.

Les trois cavaliers lances ne s'arreterent ni ne repondirent,
seulement on entendit le bruit des epees qui sortaient du fourreau
et le cliquetis des chiens de pistolet qu'armaient les deux
fantomes noirs.

-- Bride aux dents! dit d'Artagnan.
Porthos comprit, et d'Artagnan et lui tirerent chacun de la main
gauche un pistolet de leurs fontes et l'armerent a leur tour.

-- Qui va la? s'ecria-t-on une seconde fois. Pas un pas de plus ou
vous etes morts!

-- Bah! repondit Porthos presque etrangle par la poussiere et
machant sa bride comme son cheval machait son mors, bah! nous en
avons vu bien d'autres!

A ces mots les deux ombres barrerent le chemin, et l'on vit, a la
clarte des etoiles, reluire les canons des pistolets abaisses.

-- Arriere! cria d'Artagnan, ou c'est vous qui etes morts!

Deux coups de pistolet repondirent a cette menace, mais les deux
assaillants venaient avec une telle rapidite qu'au meme instant
ils furent sur leurs adversaires. Un troisieme coup de pistolet
retentit, tire a bout portant par d'Artagnan, et son ennemi tomba.
Quant a Porthos il heurta le sien avec tant de violence que,
quoique son epee eut ete detournee, il l'envoya du choc rouler a
dix pas de son cheval.

-- Acheve, Mousqueton, acheve! dit Porthos.

Et il s'elanca en avant aux cotes de son ami, qui avait deja
repris sa poursuite.

-- Eh bien? dit Porthos.

-- Je lui ai casse la tete, dit d'Artagnan; et vous?

-- Je l'ai renverse seulement; mais tenez...

On entendit un coup de carabine: c'etait Mousqueton qui, en
passant, executait l'ordre de son maitre.

-- Sus! sus! dit d'Artagnan; cela va bien et nous avons la
premiere manche!

-- Ah! ah! dit Porthos, voila d'autres joueurs.

En effet, deux autres cavaliers apparaissaient detaches du groupe
principal, et s'avancaient rapidement pour barrer de nouveau la
route.

Cette fois, d'Artagnan n'attendit pas meme qu'on lui adressat la
parole.

-- Place! cria-t-il le premier, place!

-- Que voulez-vous? dit une voix.

-- Le duc! hurlerent a la fois Porthos et d'Artagnan.
Un eclat de rire repondit, mais il s'acheva dans un gemissement;
d'Artagnan avait perce le rieur de part en part avec son epee.

En meme temps deux detonations ne faisaient qu'un seul coup:
c'etaient Porthos et son adversaire qui tiraient l'un sur l'autre.

D'Artagnan se retourna et vit Porthos pres de lui.

-- Bravo! Porthos, dit-il, vous l'avez tue, ce me semble?

-- Je crois que je n'ai touche que le cheval, dit Porthos.

-- Que voulez-vous, mon cher? on ne fait pas mouche a tous coups,
et il ne faut pas se plaindre quand on met dans la carte. He!
parbleu! qu'a donc mon cheval?

-- Votre cheval a qu'il s'abat, dit Porthos en arretant le sien.

En effet, le cheval de d'Artagnan butait et tombait sur les
genoux, puis il poussa un rale et se coucha.

Il avait recu dans le poitrail la balle du premier adversaire de
d'Artagnan.

D'Artagnan poussa un juron a faire eclater le ciel.

-- Monsieur veut-il un cheval? dit Mousqueton.

-- Pardieu! si j'en veux un, cria d'Artagnan.

-- Voici, dit Mousqueton.

-- Comment diable as-tu deux chevaux de main? dit d'Artagnan en
sautant sur l'un d'eux.

-- Leurs maitres sont morts: j'ai pense qu'ils pouvaient nous etre
utiles, et je les ai pris.

Pendant ce temps Porthos avait recharge son pistolet.

-- Alerte! dit d'Artagnan, en voila deux autres.

-- Ah ca, mais! il y en aura donc jusqu'a demain! dit Porthos.

En effet, deux autres cavaliers s'avancaient rapidement.

-- Eh! monsieur, dit Mousqueton, celui que vous avez renverse se
releve.

-- Pourquoi n'en as-tu pas fait autant que du premier?

-- J'etais embarrasse, monsieur, je tenais les chevaux.
Un coup de feu partit, Mousqueton jeta un cri de douleur.

-- Ah! monsieur, cria-t-il, dans l'autre! juste dans l'autre! Ce
coup-la fera le pendant de celui de la route d'Amiens.

Porthos se retourna comme un lion, fondit sur le cavalier demonte,
qui essaya de tirer son epee, mais avant qu'elle fut hors du
fourreau, Porthos, du pommeau de la sienne, lui avait porte un si
terrible coup sur la tete qu'il etait tombe comme un boeuf sous la
masse du boucher.

Mousqueton, tout en gemissant, s'etait laisse glisser le long de
son cheval, la blessure qu'il avait recue ne lui permettait pas de
rester en selle.

En apercevant les cavaliers, d'Artagnan s'etait arrete et avait
recharge son pistolet; de plus, son nouveau cheval avait une
carabine a l'arcon de la selle.

-- Me voila! dit Porthos, attendons-nous ou chargeons-nous?

-- Chargeons, dit d'Artagnan.

-- Chargeons, dit Porthos.

Ils enfoncerent leurs eperons dans le ventre de leurs chevaux.

Les cavaliers n'etaient plus qu'a vingt pas d'eux.

-- De par le roi! cria d'Artagnan, laissez-nous passer.

-- Le roi n'a rien a faire ici! repliqua une voix sombre et
vibrante qui semblait sortir d'une nuee, car le cavalier arrivait
enveloppe d'un tourbillon de poussiere.

-- C'est bien, nous verrons si le roi ne passe pas partout, reprit
d'Artagnan.

-- Voyez, dit la meme voix.

Deux coups de pistolet partirent presque en meme temps, un tire
par d'Artagnan, l'autre par l'adversaire de Porthos. La balle de
d'Artagnan enleva le chapeau de son ennemi; la balle de
l'adversaire de Porthos traversa la gorge de son cheval, qui tomba
raide en poussant un gemissement.

-- Pour la derniere fois, ou allez-vous? dit la meme voix.

-- Au diable! repondit d'Artagnan.

-- Bon! soyez tranquille alors, vous arriverez.

D'Artagnan vit s'abaisser vers lui le canon d'un mousquet; il
n'avait pas le temps de fouiller a ses fontes; il se souvint d'un
conseil que lui avait donne autrefois Athos. Il fit cabrer son
cheval.

La balle frappa l'animal en plein ventre. D'Artagnan sentit qu'il
manquait sous lui, et avec son agilite merveilleuse se jeta de
cote.

-- Ah ca, mais! dit la meme voix vibrante et railleuse, c'est une
boucherie de chevaux et non un combat d'hommes que nous faisons
la. A l'epee! monsieur, a l'epee!

Et il sauta a bas de son cheval.

-- A l'epee, soit, dit d'Artagnan, c'est mon affaire.

En deux bonds d'Artagnan fut contre son adversaire, dont il sentit
le fer sur le sien. D'Artagnan, avec son adresse ordinaire, avait
engage l'epee en tierce, sa garde favorite.

Pendant ce temps, Porthos, agenouille derriere son cheval, qui
trepignait dans les convulsions de l'agonie, tenait un pistolet
dans chaque main.

Cependant le combat etait commence entre d'Artagnan et son
adversaire. D'Artagnan l'avait attaque rudement, selon sa coutume;
mais cette fois il avait rencontre un jeu et un poignet qui le
firent reflechir. Deux fois ramene en quatre, d'Artagnan fit un
pas en arriere; son adversaire ne bougea point; d'Artagnan revint
et engagea de nouveau l'epee en tierce.

Deux ou trois coups furent portes de part et d'autre sans
resultat, les etincelles jaillissaient par gerbes des epees.

Enfin, d'Artagnan pensa que c'etait le moment d'utiliser sa feinte
favorite; il l'amena fort habilement, l'executa avec la rapidite
de l'eclair, et porta le coup avec une vigueur qu'il croyait
irresistible.

Le coup fut pare.

-- Mordious! s'ecria-t-il avec son accent gascon.

A cette exclamation, son adversaire bondit en arriere, et,
penchant sa tete decouverte, il s'efforca de distinguer a travers
les tenebres le visage de d'Artagnan.

Quant a d'Artagnan, craignant une feinte, il se tenait sur la
defensive.

-- Prenez garde, dit Porthos a son adversaire, j'ai encore mes
deux pistolets charges.

-- Raison de plus pour que vous tiriez le premier, repondit celui-
ci.
Porthos tira: un eclair illumina le champ de bataille.

A cette lueur, les deux autres combattants jeterent chacun un cri.

-- Athos! dit d'Artagnan.

-- D'Artagnan! dit Athos.

Athos leva son epee, d'Artagnan baissa la sienne.

-- Aramis! cria Athos, ne tirez pas.

-- Ah! ah! c'est vous, Aramis? dit Porthos.

Et il jeta son pistolet.

Aramis repoussa le sien dans ses fontes et remit son epee au
fourreau.

-- Mon fils! dit Athos en tendant la main a d'Artagnan.

C'etait le nom qu'il lui donnait autrefois dans ses moments de
tendresse.

-- Athos, dit d'Artagnan en se tordant les mains, vous le defendez
donc? Et moi qui avais jure de le ramener mort ou vif! Ah! je suis
deshonore.

-- Tuez-moi, dit Athos en decouvrant sa poitrine, si votre honneur
a besoin de ma mort.

-- Oh! malheur a moi! malheur a moi! s'ecriait d'Artagnan, il n'y
avait qu'un homme au monde qui pouvait m'arreter, et il faut que
la fatalite mette cet homme sur mon chemin! Ah! que dirai-je au
cardinal?

-- Vous lui direz, monsieur, repondit une voix qui dominait le
champ de bataille, qu'il avait envoye contre moi les deux seuls
hommes capables de renverser quatre hommes, de lutter corps a
corps sans desavantage contre le comte de La Fere et le chevalier
d'Herblay, et de ne se rendre qu'a cinquante hommes.

-- Le prince! dirent en meme temps Athos et Aramis en faisant un
mouvement pour demasquer le duc de Beaufort, tandis que d'Artagnan
et Porthos faisaient de leur cote un pas en arriere.

-- Cinquante cavaliers! murmurerent d'Artagnan et Porthos.

-- Regardez autour de vous, messieurs, si vous en doutez, dit le
duc.

D'Artagnan et Porthos regarderent autour d'eux; ils etaient en
effet entierement enveloppes par une troupe d'hommes a cheval.
-- Au bruit de votre combat, dit le duc, j'ai cru que vous etiez
vingt hommes, et je suis revenu avec tous ceux qui m'entouraient,
las de toujours fuir, et desireux de tirer un peu l'epee a mon
tour, vous n'etiez que deux.

-- Oui, Monseigneur, dit Athos, mais vous l'avez dit, deux qui en
valent vingt.

-- Allons, messieurs, vos epees, dit le duc.

-- Nos epees! dit d'Artagnan relevant la tete et revenant a lui,
nos epees! jamais!

-- Jamais! dit Porthos.

Quelques hommes firent un mouvement.

-- Un instant, Monseigneur, dit Athos, deux mots.

Et il s'approcha du prince, qui se pencha vers lui et auquel il
dit quelques paroles tout bas.

-- Comme vous voudrez, comte, dit le prince. Je suis trop votre
oblige pour vous refuser votre premiere demande. Ecartez-vous,
messieurs, dit-il aux hommes de son escorte. Messieurs d'Artagnan
et du Vallon, vous etes libres.

L'ordre fut aussitot execute, et d'Artagnan et Porthos se
trouverent former le centre d'un vaste cercle.

-- Maintenant, d'Herblay, dit Athos, descendez de cheval et venez.

Aramis mit pied a terre et s'approcha de Porthos, tandis qu'Athos
s'approchait de d'Artagnan. Tous quatre alors se trouverent
reunis.

-- Amis, dit Athos, regrettez-vous encore de n'avoir pas verse
notre sang?

-- Non, dit d'Artagnan, je regrette de nous voir les uns contre
les autres, nous qui avions toujours ete si bien unis, je regrette
de nous rencontrer dans deux camps opposes. Ah! rien ne nous
reussira plus.

-- Oh! mon Dieu! non, c'est fini, dit Porthos.

-- Eh bien! soyez des notres alors, dit Aramis.

-- Silence, d'Herblay, dit Athos, on ne fait point de ces
propositions-la a des hommes comme ces messieurs. S'ils sont
entres dans le parti de Mazarin, c'est que leur conscience les a
pousses de ce cote, comme la notre nous a pousses du cote des
princes.
-- En attendant, nous voila ennemis, dit Porthos; sang-bleu! qui
aurait jamais cru cela?

D'Artagnan ne dit rien, mais poussa un soupir.

Athos les regarda et prit leurs mains dans les siennes.

-- Messieurs, dit-il, cette affaire est grave, et mon coeur
souffre comme si vous l'aviez perce d'outre en outre. Oui, nous
sommes separes, voila la grande, voila la triste verite, mais nous
ne nous sommes pas declare la guerre encore; peut-etre avons-nous
des conditions a faire, un entretien supreme est indispensable.

-- Quant a moi, je le reclame, dit Aramis.

-- Je l'accepte, dit d'Artagnan avec fierte.

Porthos inclina la tete en signe d'assentiment.

-- Prenons donc un lieu de rendez-vous, continua Athos, a la
portee de nous tous, et dans une derniere entrevue reglons
definitivement notre position reciproque et la conduite que nous
devons tenir les uns vis-a-vis des autres.

-- Bien! dirent les trois autres.

-- Vous etes donc de mon avis? demanda Athos.

-- Entierement.

-- Eh bien! le lieu?

-- La place Royale vous convient-elle? demanda d'Artagnan.

-- A Paris?

-- Oui.

Athos et Aramis se regarderent, Aramis fit un signe de tete
approbatif.

-- La place Royale, soit! dit Athos.

-- Et quand cela?

-- Demain soir, si vous voulez.

-- Serez-vous de retour?

-- Oui.

-- A quelle heure?
-- A dix heures de la nuit, cela vous convient-il?

-- A merveille.

-- De la, dit Athos, sortira la paix ou la guerre, mais notre
honneur du moins, amis, sera sauf.

-- Helas! murmura d'Artagnan, notre honneur de soldat est perdu, a
nous.

-- D'Artagnan, dit gravement Athos, je vous jure que vous me
faites mal de penser a ceci quand je ne pense, moi, qu'a une
chose, c'est que nous avons croise l'epee l'un contre l'autre.
Oui, continua-t-il en secouant douloureusement la tete, oui, vous
l'avez dit; le malheur est sur nous; venez, Aramis.

-- Et nous, Porthos, dit d'Artagnan, retournons porter notre honte
au cardinal.

-- Et dites-lui surtout, cria une voix, que je ne suis pas trop
vieux pour etre un homme d'action.

D'Artagnan reconnut la voix de Rochefort.

-- Puis-je quelque chose pour vous, messieurs? dit le prince.

-- Rendre temoignage que nous avons fait ce que nous avons pu,
Monseigneur.

-- Soyez tranquille, cela sera fait. Adieu, messieurs, dans
quelque temps nous nous reverrons, je l'espere, sous Paris, et
meme dans Paris peut-etre, et alors vous pourrez prendre votre
revanche.

A ces mots, le duc salua de la main, remit son cheval au galop et
disparut suivi de son escorte, dont la vue alla se perdre dans
l'obscurite et le bruit dans l'espace.

D'Artagnan et Porthos se trouverent seuls sur la grande route avec
un homme qui tenait deux chevaux de main.

Ils crurent que c'etait Mousqueton et s'approcherent.

-- Que vois-je! s'ecria d'Artagnan, c'est toi, Grimaud?

-- Grimaud! dit Porthos.

Grimaud fit signe aux deux amis qu'ils ne se trompaient pas.

-- Et a qui les chevaux? demanda d'Artagnan.

-- Qui nous les donne? demanda Porthos.

-- M. le comte de La Fere.
-- Athos, Athos, murmura d'Artagnan, vous pensez a tout et vous
etes vraiment un gentilhomme.

-- A la bonne heure! dit Porthos, j'avais peur d'etre oblige de
faire l'etape a pied.

Et il se mit en selle. D'Artagnan y etait deja.

-- Eh bien! ou vas-tu donc, Grimaud? demanda d'Artagnan; tu
quittes ton maitre?

-- Oui, dit Grimaud, je vais rejoindre le vicomte de Bragelonne a
l'armee de Flandre.

Ils firent alors silencieusement quelques pas sur le grand chemin
en venant vers Paris, mais tout a coup ils entendirent des
plaintes qui semblaient sortir d'un fosse.

-- Qu'est-ce que cela? demanda d'Artagnan.

-- Cela, dit Porthos, c'est Mousqueton.

-- Eh! oui, monsieur, c'est moi, dit une voix plaintive, tandis
qu'une espece d'ombre se dressait sur le revers de la route.

Porthos courut a son intendant, auquel il etait reellement
attache.

-- Serais-tu blesse dangereusement, mon cher Mouston? dit-il.

-- Mouston! reprit Grimaud en ouvrant des yeux ebahis.

-- Non, monsieur, je ne crois pas; mais je suis blesse d'une
maniere fort genante.

-- Alors, tu ne peux pas monter a cheval?

-- Ah! monsieur, que me proposez-vous la!

-- Peux-tu aller a pied?

-- Je tacherai, jusqu'a la premiere maison.

-- Comment faire? dit d'Artagnan, il faut cependant que nous
revenions a Paris.

-- Je me charge de Mousqueton, dit Grimaud.

-- Merci, mon bon Grimaud! dit Porthos.

Grimaud mit pied a terre et alla donner le bras a son ancien ami,
qui l'accueillit les larmes aux yeux, sans que Grimaud put
positivement savoir si ces larmes venaient du plaisir de le revoir
ou de la douleur que lui causait blessure.

Quant a d'Artagnan et a Porthos, ils continuerent silencieusement
leur route vers Paris.

Trois heures apres, ils furent depasses par une espece de courrier
couvert de poussiere: c'etait un homme envoye par le duc et qui
portait au cardinal une lettre dans laquelle, comme l'avait promis
le prince, il rendait temoignage de ce qu'avaient fait Porthos et
d'Artagnan.

Mazarin avait passe une fort mauvaise nuit lorsqu'il recut cette
lettre, dans laquelle le prince lui annoncait lui-meme qu'il etait
en liberte et qu'il allait lui faire une guerre mortelle.

Le cardinal la lut deux ou trois fois, puis la pliant et la
mettant dans sa poche:

-- Ce qui me console, dit-il, puisque d'Artagnan l'a manque, c'est
qu'au moins en courant apres lui il a ecrase Broussel. Decidement
le Gascon est un homme precieux, et il me sert jusque dans ses
maladresses.

Le cardinal faisait allusion a cet homme qu'avait renverse
d'Artagnan au coin du cimetiere Saint-Jean a Paris, et qui n'etait
autre que le conseiller Broussel.


XXIX. Le bonhomme Broussel

Mais malheureusement pour le cardinal Mazarin, qui etait en ce
moment-la en veine de guignon, le bonhomme Broussel n'etait pas
ecrase.

En effet, il traversait tranquillement la rue Saint-Honore quand
le cheval emporte de d'Artagnan l'atteignit a l'epaule et le
renversa dans la boue. Comme nous l'avons dit, d'Artagnan n'avait
pas fait attention a un si petit evenement. D'ailleurs d'Artagnan
partageait la profonde et dedaigneuse indifference que la
noblesse, et surtout la noblesse militaire, professait a cette
epoque pour la bourgeoisie. Il etait donc reste insensible au
malheur arrive au petit homme noir, bien qu'il fut cause de ce
malheur, et avant meme que le pauvre Broussel eut eu le temps de
jeter un cri, toute la tempete de ces coureurs armes etait passee.
Alors seulement le blesse put etre entendu et releve.

On accourut, on vit cet homme gemissant, on lui demanda son nom,
son adresse, son titre, et aussitot qu'il eut dit qu'il se nommait
Broussel, qu'il etait conseiller au Parlement et qu'il demeurait
rue Saint-Landry, un cri s'eleva dans cette foule, cri terrible et
menacant, et qui fit autant de peur au blesse que l'ouragan qui
venait de lui passer sur le corps.

-- Broussel! s'ecriait-on, Broussel, notre pere! celui qui defend
nos droits contre le Mazarin! Broussel, l'ami du peuple, tue,
foule aux pieds par ces scelerats de cardinalistes! Au secours!
aux armes! a mort!

En un moment la foule devint immense; on arreta un carrosse pour y
mettre le petit conseiller; mais un homme du peuple ayant fait
observer que, dans l'etat ou etait le blesse, le mouvement de la
voiture pouvait empirer son mal, des fanatiques proposerent de le
porter a bras, proposition qui fut accueillie avec enthousiasme et
acceptee a l'unanimite. Sitot dit, sitot fait. Le peuple le
souleva, menacant et doux a la fois, et l'emporta, pareil a ce
geant des contes fantastiques qui gronde tout en caressant et en
bercant un nain entre ses bras.

Broussel se doutait bien deja de cet attachement des Parisiens
pour sa personne; il n'avait pas seme l'opposition pendant trois
ans sans un secret espoir de recueillir un jour la popularite.
Cette demonstration, qui arrivait a point, lui fit donc plaisir et
l'enorgueillit, car elle lui donnait la mesure de son pouvoir;
mais d'un autre cote, ce triomphe etait trouble par certaines
inquietudes. Outre les contusions qui le faisaient fort souffrir,
il craignait a chaque coin de rue de voir deboucher quelque
escadron de gardes et de mousquetaires, pour charger cette
multitude, et alors que deviendrait le triomphateur dans cette
bagarre?

Il avait sans cesse devant les yeux ce tourbillon d'hommes, cet
orage au pied de fer qui d'un souffle l'avait culbute. Aussi
repetait-il d'une voix eteinte:

-- Hatons-nous, mes enfants, car en verite je souffre beaucoup.

Et a chacune de ces plaintes c'etait autour de lui une
recrudescence de gemissements et un redoublement de maledictions.

On arriva, non sans peine, a la maison de Broussel. La foule qui
bien avant lui avait deja envahi la rue avait attire aux croisees
et sur les seuils des portes tout le quartier. A la fenetre d'une
maison a laquelle donnait entree une porte etroite, on voyait se
demeler une vieille servante qui criait de toutes ses forces, et
une femme, deja agee aussi, qui pleurait. Ces deux personnes, avec
une inquietude visible quoique exprimee de facon differente,
interrogeaient le peuple, lequel leur envoyait pour toute reponse
des cris confus et inintelligibles.

Mais lorsque le conseiller, porte par huit hommes, apparut tout
pale et regardant d'un oeil mourant son logis, sa femme et sa
servante, la bonne dame Broussel s'evanouit, et la servante,
levant les bras au ciel, se precipita dans l'escalier pour aller
au-devant de son maitre en criant: "O mon Dieu! mon Dieu! si
Friquet etait la, au moins, pour aller chercher un chirurgien!"

Friquet etait la. Ou n'est pas le gamin de Paris?
Friquet avait naturellement profite du jour de la Pentecote pour
demander son conge au maitre de la taverne, conge qui ne pouvait
lui etre refuse, vu que son engagement portait qu'il serait libre
pendant les quatre grandes fetes de l'annee.

Friquet etait a la tete du cortege. L'idee lui etait bien venue
d'aller chercher un chirurgien, mais il trouvait plus amusant en
somme de crier a tue-tete: "Ils ont tue M. Broussel! M. Broussel
le pere du peuple! Vive M. Broussel!" que de s'en aller tout seul
par des rues detournees dire tout simplement a un homme noir:
"Venez, monsieur le chirurgien, le conseiller Broussel a besoin de
vous."

Malheureusement pour Friquet, qui jouait un role d'importance dans
le cortege, il eut l'imprudence de s'accrocher aux grilles de la
fenetre du rez-de-chaussee, afin de dominer la foule. Cette
ambition le perdit; sa mere l'apercut et l'envoya chercher le
medecin.

Puis elle prit le bonhomme dans ses bras et voulut le porter
jusqu'au premier; mais au bas de l'escalier le conseiller se remit
sur ses jambes et declara qu'il se sentait assez fort pour monter
seul. Il priait en outre Gervaise, c'etait le nom de sa servante,
de tacher d'obtenir du peuple qu'il se retirat, mais Gervaise ne
l'ecoutait pas.

-- Oh! mon pauvre maitre! mon cher maitre, s'ecriait-elle. -- Oui,
ma bonne, oui, Gervaise, murmurait Broussel pour la calmer,
tranquillise-toi, ce ne sera rien. -- Que je me tranquillise,
quand vous etes broye, ecrase, moulu! -- Mais non, mais non,
disait Broussel; ce n'est rien ou presque rien. -- Rien, et vous
etes couvert de boue! Rien, et vous avez du sang, vos cheveux! Ah!
mon Dieu, mon Dieu, mon pauvre maitre! -- Chut donc! disait
Broussel, chut! -- Du sang, mon Dieu, du sang! criait Gervaise. --
Un medecin! un chirurgien! un docteur, hurlait la foule; le
conseiller Broussel se meurt! Ce sont les Mazarin qui l'ont tue!

-- Mon Dieu, disait Broussel, se desesperant, les malheureux vont
faire bruler la maison! -- Mettez-vous a votre fenetre et montrez-
vous, notre maitre. -- Je m'en garderai bien, peste! disait
Broussel; c'est bon pour un roi de se montrer. Dis-leur que je
suis mieux, Gervaise; dis-leur que je vais me mettre, non pas a la
fenetre, mais au lit, et qu'ils se retirent. -- Mais pourquoi donc
voulez-vous qu'ils se retirent? Mais cela vous fait honneur,
qu'ils soient la. -- Oh! mais ne vois-tu pas, disait Broussel
desespere, qu'ils me, feront pendre! Allons! voila ma femme qui se
trouve mal!

-- Broussel! Broussel! criait la foule; vive Broussel! Un
chirurgien pour Broussel!

Ils firent tant de bruit que ce qu'avait prevu Broussel arriva. Un
peloton de gardes balaya avec la crosse des mousquets cette
multitude, assez inoffensive du reste; mais aux premiers cris de
"La garde! les soldats!" Broussel, qui tremblait qu'on ne le prit
pour l'instigateur de ce tumulte, se fourra tout habille dans son
lit.

Grace a cette balayade, la vieille Gervaise, sur l'ordre trois
fois reitere de Broussel, parvint a fermer la porte de la rue.
Mais a peine la porte fut-elle fermee et Gervaise remontee pres de
son maitre, que l'on heurta fortement a cette porte.

Mme Broussel, revenue a elle, dechaussait son mari par le pied de
son lit, tout en tremblant comme une feuille.

-- Regardez qui frappe, dit Broussel, et n'ouvrez qu'a bon
escient, Gervaise.

Gervaise regarda.

-- C'est M. le president Blancmesnil, dit-elle.

-- Alors, dit Broussel, il n'y a pas d'inconvenient, ouvrez.

-- Eh bien! dit le president en entrant, que vous ont-ils donc
fait, mon cher Broussel? J'entends dire que vous avez failli etre
assassine? -- Le fait est que, selon toute probabilite, quelque
chose a ete trame contre ma vie, repondit Broussel avec une
fermete qui parut stoique. -- Mon pauvre ami! Oui, ils ont voulu
commencer par vous; mais notre tour viendra a chacun, et ne
pouvant nous vaincre en masse, ils chercheront a nous detruire les
uns apres les autres. -- Si j'en rechappe, dit Broussel, je veux
les ecraser a leur tour sous le poids de ma parole. -- Vous en
reviendrez, dit Blancmesnil, et pour leur faire payer cher cette
agression.

Mme Broussel pleurait a chaudes larmes; Gervaise se desesperait.

-- Qu'y a-t-il donc? s'ecria un beau jeune homme aux formes
robustes en se precipitant dans la chambre. Mon pere blesse? --
Vous voyez une victime de la tyrannie, dit Blancmesnil en vrai
Spartiate. -- Oh! dit le jeune homme en se retournant vers la
porte, malheur a ceux qui vous ont touche, mon pere! -- Jacques,
dit le conseiller en le relevant, allez plutot chercher un
medecin, mon ami. -- J'entends les cris du peuple, dit la vieille;
c'est sans doute Friquet qui en amene un; mais non, c'est un
carrosse.

Blancmesnil regarda par la fenetre. -- Le coadjuteur! dit-il.

-- M. le coadjuteur! repeta Broussel. Eh! mon Dieu, attendez donc
que j'aille au-devant de lui!

Et le conseiller, oubliant sa blessure, allait s'elancer a la
rencontre de M. de Retz, si Blancmesnil ne l'eut arrete.

-- Eh bien! mon cher Broussel, dit le coadjuteur en entrant, qu'y
a-t-il donc? On parle de guet-apens, d'assassinat? Bonjour,
monsieur Blancmesnil. J'ai pris en passant mon medecin, et je vous
l'amene. -- Ah! monsieur, dit Broussel, que de graces je vous
dois! Il est vrai que j'ai ete cruellement renverse et foule aux
pieds par les mousquetaires du roi. -- Dites du cardinal, reprit
le coadjuteur, dites du Mazarin. Mais nous lui ferons payer tout
cela, soyez tranquille. N'est-ce pas, monsieur de Blancmesnil?

Blancmesnil s'inclinait lorsque la porte s'ouvrit tout a coup,
poussee par un coureur. Un laquais a grande livree le suivait, qui
annonca a haute voix:

-- M. le duc de Longueville.

-- Quoi! s'ecria Broussel, M. le duc ici? quel honneur a moi! Ah!
monseigneur! -- Je viens gemir, monsieur, dit le duc, sur le sort
de notre brave defenseur. Etes-vous donc blesse, mon cher
conseiller? -- Si je l'etais votre visite me guerirait,
monseigneur. -- Vous souffrez, cependant? -- Beaucoup, dit
Broussel. -- J'ai amene mon medecin, dit le duc, permettez-vous
qu'il entre? -- Comment donc! dit Broussel.

Le duc fit signe a son laquais qui introduisit un homme noir.

-- J'avais eu la meme idee que vous, mon prince, dit le
coadjuteur.

Les deux medecins se regarderent. -- Ah! c'est vous, monsieur le
coadjuteur? dit le duc. Les amis du peuple se rencontrent sur leur
veritable terrain. -- Ce bruit m'avait effraye et je suis accouru,
mais je crois que le plus presse serait que les medecins
visitassent notre brave conseiller. -- Devant vous, messieurs? dit
Broussel tout intimide. -- Pourquoi pas, mon cher? Nous avons
hate, je vous le jure, de savoir ce qu'il en est. -- Eh! mon Dieu,
dit Mme Broussel, qu'est-ce encore que ce nouveau tumulte? -- On
dirait des applaudissements, dit Blancmesnil en courant a la
fenetre. -- Quoi? s'ecria Broussel palissant, qu'y a-t-il encore?
-- La livree de M. le prince de Conti! s'ecria Blancmesnil. M. le
prince de Conti lui-meme!

Le coadjuteur et M. de Longueville avaient une enorme envie de
rire. Les medecins allaient lever la couverture de Broussel.
Broussel les arreta. En ce moment le prince de Conti entra.

-- Ah! messieurs, dit-il en voyant le coadjuteur, vous m'avez
prevenu! Mais il ne faut pas m'en vouloir, mon cher monsieur
Broussel. Quand j'ai appris votre accident, j'ai cru que vous
manqueriez peut-etre de medecin, et j'ai passe pour prendre le
mien. Comment allez-vous, et qu'est-ce que cet assassinat dont on
parle?

Broussel voulut parler, mais les paroles lui manquerent; il etait
ecrase sous le poids des honneurs qui lui arrivaient.
-- Eh bien! mon cher docteur, voyez, dit le prince de Conti a un
homme noir qui l'accompagnait. -- Messieurs, dit un des medecins,
c'est alors une consultation. -- C'est ce que vous voudrez, dit le
prince, mais rassurez-moi vite sur l'etat de ce cher conseiller.

Les trois medecins s'approcherent du lit. Broussel tirait la
couverture a lui de toutes ses forces; mais malgre sa resistance
il fut depouille et examine.

Il n'avait qu'une contusion au bras et l'autre a la cuisse.

Les trois medecins se regarderent, ne comprenant pas qu'on eut
reuni trois des hommes les plus savants de la faculte de Paris
pour une pareille misere.

-- Eh bien? dit le coadjuteur. -- Eh bien? dit le duc. -- Eh bien?
dit le prince.

-- Nous esperons que l'accident n'aura pas de suite, dit l'un des
trois medecins. Nous allons nous retirer dans la chambre voisine
pour faire l'ordonnance.

-- Broussel! des nouvelles de Broussel! criait le peuple. Comment
va Broussel?

Le coadjuteur courut a la fenetre. A sa vue le peuple fit silence.

-- Mes amis, dit-il, rassurez-vous, M. Broussel est hors de
danger. Cependant sa blessure est serieuse et le repos est
necessaire.

Les cris Vive Broussel! Vive le coadjuteur! retentirent aussitot
dans la rue.

M. de Longueville fut jaloux et alla a son tour a la fenetre.

-- Vive M. de Longueville! cria-t-on aussitot.

-- Mes amis, dit le duc en saluant de la main, retirez-vous en
paix, et ne donnez pas la joie du desordre a nos ennemis.

-- Bien! monsieur le duc, dit Broussel de son lit; voila qui est
parle en bon Francais. -- Oui, messieurs les Parisiens, dit le
prince de Conti allant a son tour a la fenetre pour avoir sa part
des applaudissements; oui, M. Broussel vous en prie. D'ailleurs il
a besoin de repos, et le bruit pourrait l'incommoder.

-- Vive M. le prince de Conti! cria la foule. Le prince salua.

Tous trois prirent alors conge du conseiller, et la foule qu'ils
avaient renvoyee au nom de Broussel leur fit escorte. Ils etaient
sur les quais que Broussel de son lit saluait encore.

La vieille servante, stupefaite, regardait son maitre avec
admiration. Le conseiller avait grandi d'un pied a ses yeux.

-- Voila ce que c'est que de servir son pays selon sa conscience,
dit Broussel avec satisfaction.

Les medecins sortirent apres une heure de deliberation et
ordonnerent de bassiner les contusions avec de l'eau et du sel.

Ce fut toute la journee une procession de carrosses. Toute la
Fronde se fit inscrire chez Broussel.

-- Quel beau triomphe, mon pere! dit le jeune homme, qui, ne
comprenant pas le veritable motif qui poussait tous ces gens-la
chez son pere, prenait au serieux cette demonstration des grands,
des princes et de leurs amis. -- Helas! mon cher Jacques, dit
Broussel, j'ai bien peur de payer ce triomphe-la un peu cher, et
je m'abuse fort, ou M. Mazarin, a cette heure, est en train de me
faire la carte des chagrins que je lui cause.

Friquet rentra a minuit, il n'avait pas pu trouver de medecin.


XXX. Quatre anciens amis s'appretent a se revoir

-- Eh bien! dit Porthos, assis dans la cour de l'hotel de _La
Chevrette_, a d'Artagnan, qui, la figure allongee et maussade,
rentrait du Palais-Cardinal; eh bien! il vous a mal recu, mon
brave d'Artagnan?

-- Ma foi, oui! Decidement, c'est une laide bete que cet homme!
Que mangez-vous la, Porthos?

-- Eh! vous voyez, je trempe un biscuit dans un verre de vin
d'Espagne. Faites-en autant.

-- Vous avez raison. Gimblou, un verre!

Le garcon apostrophe par ce nom harmonieux apporta le verre
demande, et d'Artagnan s'assit pres de son ami.

-- Comment cela s'est-il passe?

-- Dame! vous comprenez, il n'y avait pas deux moyens de dire la
chose. Je suis entre, il m'a regarde de travers; j'ai hausse les
epaules, et je lui ai dit:

"-- Eh bien! Monseigneur, nous n'avons pas ete les plus forts.

"-- Oui, je sais tout cela; mais racontez-moi les details.

"Vous comprenez, Porthos, je ne pouvais pas raconter les details
sans nommer nos amis, et les nommer, c'etait les perdre.

-- Pardieu!
-- Monseigneur, ai-je dit, ils etaient cinquante et nous etions
deux.

"-- Oui, mais cela n'empeche pas, a-t-il repondu, qu'il y a eu des
coups de pistolet echanges, a ce que j'ai entendu dire.

"-- Le fait est que de part et d'autre, il y a eu quelques charges
de poudre de brulees.

"-- Et les epees ont vu le jour? a-t-il ajoute.

"C'est-a-dire la nuit, Monseigneur, ai-je repondu.

"-- Ah ca! a continue le cardinal, je vous croyais Gascon, mon
cher?

"-- Je ne suis Gascon que quand je reussis, Monseigneur.

"La reponse lui a plu, car il s'est mis a rire.

"-- Cela m'apprendra, a-t-il dit, a faire donner de meilleurs
chevaux a mes gardes; car s'ils eussent pu vous suivre, et qu'ils
eussent fait chacun autant que vous et votre ami, vous eussiez
tenu votre parole et me l'eussiez ramene mort ou vif.

-- Eh bien! mais il me semble que ce n'est pas mal, cela, reprit
Porthos.

-- Eh! mon Dieu, non, mon cher, mais c'est la maniere dont c'est
dit. C'est incroyable, interrompit d'Artagnan, combien ces
biscuits tiennent de vin! Ce sont de veritables eponges! Gimblou,
une autre bouteille.

La bouteille fut apportee avec une promptitude qui prouvait le
degre de consideration dont d'Artagnan jouissait dans
l'etablissement. Il continua:

-- Aussi je me retirais, lorsqu'il m'a rappele.

"-- Vous avez eu trois chevaux tant tues que fourbus? m'a-t-il
demande.

"-- Oui, Monseigneur.

"-- Combien valaient-ils?

-- Mais, dit Porthos, c'est un assez bon mouvement, cela, il me
semble.

-- Mille pistoles, ai-je repondu.

-- Mille pistoles! dit Porthos; oh! oh! c'est beaucoup, et s'il se
connait en chevaux, il a du marchander.
-- Il en avait, ma foi, bien envie, le pleutre, car il a fait un
soubresaut terrible et m'a regarde. Je l'ai regarde aussi; alors
il a compris, et mettant la main dans une armoire, il en a tire
des billets sur la banque de Lyon.

-- Pour mille pistoles?

-- Pour mille pistoles! tout juste, le ladre! pas pour une de
plus.

-- Et vous les avez?

-- Les voici.

-- Ma foi! je trouve que c'est agir convenablement, dit Porthos.

-- Convenablement! avec des gens qui non seulement viennent de
risquer leur peau, mais encore de lui rendre un grand service?

-- Un grand service, et lequel? demanda Porthos.

-- Dame! il parait que je lui ai ecrase un conseiller au
parlement.

-- Comment! ce petit homme noir que vous avez renverse au coin du
cimetiere Saint-Jean.

-- Justement, mon cher. Eh bien! il le genait. Malheureusement, je
ne l'ai pas ecrase a plat. Il parait qu'il en reviendra et qu'il
le genera encore.

-- Tiens! dit Porthos, et moi qui ai derange mon cheval qui allait
donner en plein dessus! Ce sera pour une autre fois.

-- Il aurait du me payer le conseiller, le cuistre!

-- Dame! dit Porthos, s'il n'etait pas ecrase tout a fait...

-- Ah! M. de Richelieu eut dit: "Cinq cents ecus pour le
conseiller!" Enfin n'en parlons plus. Combien vous coutaient vos
betes, Porthos?

-- Ah! mon ami, si le pauvre Mousqueton etait la, il vous dirait
la chose a livre, sou et denier.

-- N'importe! dites toujours, a dix ecus pres.

-- Mais Vulcain et Bayard me coutaient chacun deux cents pistoles
a peu pres, et en mettant Phebus a cent cinquante, je crois que
nous approcherons du compte.

-- Alors, il reste donc quatre cent cinquante pistoles, dit
d'Artagnan assez satisfait.
-- Oui, dit Porthos, mais il y a les harnais.

-- C'est pardieu vrai. A combien les harnais?

-- Mais en mettant cent pistoles pour les trois...

-- Va pour cent pistoles, dit d'Artagnan. Il reste alors trois
cent cinquante pistoles.

Porthos inclina la tete en signe d'adhesion.

-- Donnons les cinquante pistoles a l'hotesse pour notre depense,
dit d'Artagnan, et partageons les trois cents autres.

-- Partageons, dit Porthos.

-- Pietre affaire! murmura d'Artagnan en serrant ses billets.

-- Heu! dit Porthos, c'est toujours cela. Mais dites donc?

-- Quoi?

-- N'a-t-il en aucune facon parle de moi?

-- Ah! si fait! s'ecria d'Artagnan, qui craignait de decourager
son ami en lui disant que le cardinal n'avait pas souffle un mot
de lui; si fait! il a dit...

-- Il a dit? reprit Porthos.

-- Attendez, je tiens a me rappeler ses propres paroles;

il a dit: "Quant a votre ami, annoncez-lui qu'il peut dormir sur
ses deux oreilles."

-- Bon, dit Porthos; cela signifie clair comme le jour qu'il
compte toujours me faire baron.

En ce moment neuf heures sonnerent a l'eglise voisine. D'Artagnan
tressaillit.

-- Ah! c'est vrai, dit Porthos, voila neuf heures qui sonnent, et
c'est a dix, vous vous le rappelez, que nous avons rendez-vous a
la place Royale.

-- Ah! tenez, Porthos, taisez-vous! s'ecria d'Artagnan avec un
mouvement d'impatience, ne me rappelez pas ce souvenir, c'est cela
qui m'a rendu maussade depuis hier. Je n'irai pas.

-- Et pourquoi? demanda Porthos.

-- Parce que ce m'est une chose douloureuse que de revoir ces deux
hommes qui ont fait echouer notre entreprise.
-- Cependant, reprit Porthos, ni l'un ni l'autre n'ont eu
l'avantage. J'avais encore un pistolet charge, et vous etiez en
face l'un de l'autre, l'epee a la main.

-- Oui, dit d'Artagnan; mais, si ce rendez-vous cache quelque
chose...

-- Oh! dit Porthos, vous ne le croyez pas, d'Artagnan.

C'etait vrai. D'Artagnan ne croyait pas Athos capable d'employer
la ruse, mais il cherchait un pretexte de ne point aller a ce
rendez-vous.

-- Il faut y aller, continua le superbe seigneur de Bracieux; ils
croiraient que nous avons eu peur. Eh! cher ami, nous avons bien
affronte cinquante ennemis sur la grande route; nous affronterons
bien deux amis sur la place Royale.

-- Oui, oui, dit d'Artagnan, je le sais; mais ils ont pris le
parti des princes sans nous en prevenir; mais Athos et Aramis ont
joue avec moi un jeu qui m'alarme. Nous avons decouvert la verite
hier. A quoi sert-il d'aller apprendre aujourd'hui autre chose?

-- Vous vous defiez donc reellement? dit Porthos.

-- D'Aramis, oui, depuis qu'il est devenu abbe. Vous ne pouvez pas
vous figurer, mon cher, ce qu'il est devenu. Il nous voit sur le
chemin qui doit le conduire a son eveche, et ne serait pas fache
de nous supprimer peut-etre.

-- Ah! de la part d'Aramis, c'est autre chose, dit Porthos, et
cela ne m'etonnerait pas.

-- M. de Beaufort peut essayer de nous faire saisir a son tour.

-- Bah! puisqu'il nous tenait et qu'il nous a laches. D'ailleurs,
mettons-nous sur nos gardes, armons-nous et emmenons Planchet avec
sa carabine.

-- Planchet est frondeur, dit d'Artagnan.

-- Au diable les guerres civiles! dit Porthos; on ne peut plus
compter ni sur ses amis, ni sur ses laquais. Ah! si le pauvre
Mousqueton etait la! En voila un qui ne me quittera jamais.

-- Oui, tant que vous serez riche. Eh! mon cher, ce ne sont pas
les guerres civiles qui nous desunissent; c'est que nous n'avons
plus vingt ans chacun, c'est que les loyaux elans de la jeunesse
ont disparu pour faire place au murmure des interets, au souffle
des ambitions, aux conseils de l'egoisme. Oui, vous avez raison,
allons-y, Porthos, mais allons-y bien armes. Si nous n'y allons
pas, ils diraient que nous avons peur.
-- Hola! Planchet! dit d'Artagnan.

Planchet apparut.

-- Faites seller les chevaux, et prenez votre carabine.

-- Mais, monsieur, contre qui allons-nous d'abord!

-- Nous n'allons contre personne, dit d'Artagnan; c'est une simple
mesure de precaution dans le cas ou nous serions attaques.

-- Vous savez, monsieur, qu'on a voulu tuer ce bon conseiller
Broussel, le pere du peuple?

-- Ah! vraiment? dit d'Artagnan.

-- Oui, mais il a ete bien venge, car il a ete reporte chez lui
dans les bras du peuple. Depuis hier sa maison ne desemplit pas.
Il a recu la visite du coadjuteur, de M. de Longueville et du
prince de Conti. Madame de Chevreuse et madame de Vendome se sont
fait inscrire chez lui, et quand il voudra maintenant...

-- Eh bien! quand il voudra?

Planchet se mit a chantonner:

_Un vent de Fronde_
_S'est leve ce matin;_
_Je crois qu'il gronde_
_Contre le Mazarin._
_Un vent de Fronde_
_S'est leve ce matin._

-- Cela ne m'etonne plus, dit tout bas d'Artagnan a Porthos, que
le Mazarin eut prefere de beaucoup que j'eusse ecrase tout a fait
son conseiller.

-- Vous comprenez donc, monsieur, reprit Planchet, que si c'etait
pour quelque entreprise pareille a celle qu'on a tramee contre
M. Broussel, que vous me priez de prendre ma carabine...

-- Non, sois tranquille; mais de qui tiens-tu tous ces details?

-- Oh! de bonne source, monsieur. Je les tiens de Friquet.

-- De Friquet? dit d'Artagnan. Je connais ce nom-la.

-- C'est le fils de la servante de M. Broussel, un gaillard qui,
je vous en reponds, dans une emeute ne donnerait pas sa part aux
chiens.

-- N'est-il pas enfant de choeur a Notre-Dame! demanda d'Artagnan.

-- Oui, c'est cela; Bazin le protege.
-- Ah! ah! je sais, dit d'Artagnan. Et garcon de comptoir au
cabaret de la rue de la Calandre?

-- Justement.

-- Que vous fait ce marmot? dit Porthos.

-- Heu! dit d'Artagnan, il m'a deja donne de bons renseignements,
et dans l'occasion il pourrait m'en donner encore.

-- A vous qui avez failli ecraser son maitre?

-- Et qui le lui dira?

-- C'est juste.

A ce meme moment, Athos et Aramis entraient dans Paris par le
faubourg Saint-Antoine. Ils s'etaient rafraichis en route et se
hataient pour ne pas manquer au rendez-vous. Bazin seul les
suivait. Grimaud, on se le rappelle, etait reste pour soigner
Mousqueton, et devait rejoindre directement le jeune vicomte de
Bragelonne, qui se rendait a l'armee de Flandre.

-- Maintenant, dit Athos, il nous faut entrer dans quelque auberge
pour prendre l'habit de ville, deposer nos pistolets et nos
rapieres, et desarmer notre valet.

-- Oh, point du tout, cher comte, et en ceci, vous me permettrez,
non seulement de n'etre point de votre avis, mais encore d'essayer
de vous ramener au mien.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que c'est a un rendez-vous de guerre que nous allons.

-- Que voulez-vous dire, Aramis?

-- Que la place Royale est la suite de la grande route du
Vendomois, et pas autre chose.

-- Comment! nos amis...

-- Sont devenus nos plus dangereux ennemis, Athos; croyez-moi,
defions-nous, et surtout defiez-vous.

-- Oh! mon cher d'Herblay!

-- Qui vous dit que d'Artagnan n'a pas rejete sa defaite sur nous
et n'a pas prevenu le cardinal? Qui vous dit que le cardinal ne
profitera pas de ce rendez-vous pour nous faire saisir?

-- Eh quoi! Aramis, vous pensez que d'Artagnan, que Porthos
preteraient les mains a une pareille infamie?
-- Entre amis, mon cher Athos, vous avez raison, ce serait une
infamie; mais entre ennemis, c'est une ruse.

Athos croisa les bras et laissa tomber sa belle tete sur sa
poitrine.

-- Que voulez-vous, Athos! dit Aramis, les hommes sont ainsi
faits, et n'ont pas toujours vingt ans. Nous avons cruellement
blesse, vous le savez, cet amour-propre qui dirige aveuglement les
actions de d'Artagnan. Il a ete vaincu. Ne l'avez-vous pas entendu
se desesperer sur la route? Quant a Porthos, sa baronnie dependait
peut-etre de la reussite de cette affaire. Eh bien! il nous a
rencontres sur son chemin, et ne sera pas encore baron de cette
fois-ci. Qui vous dit que cette fameuse baronnie ne tient pas a
notre entrevue de ce soir? Prenons nos precautions, Athos.

-- Mais s'ils allaient venir sans armes, eux? Quelle honte pour
nous, Aramis!

-- Oh! soyez tranquille, mon cher, je vous reponds qu'il n'en sera
pas ainsi. D'ailleurs, nous avons une excuse, nous, nous arrivons
de voyage et nous sommes rebelles!

-- Une excuse a nous! Il nous faut prevoir le cas ou nous aurions
besoin dune excuse vis-a-vis de d'Artagnan, vis-a-vis de Porthos!
Oh! Aramis, Aramis continua Athos en secouant tristement la tete,
sur mon ame, vous me rendez le plus malheureux des hommes. Vous
desenchantez un coeur qui n'etait pas entierement mort a l'amitie!
Tenez, Aramis, j'aimerais presque autant, je vous le jure, qu'on
me l'arrachat de la poitrine. Allez-y comme vous voudrez, Aramis.
Quant a moi, j'irai desarme.

-- Non pas, car je ne vous laisserai pas aller ainsi. Ce n'est
plus un homme, ce n'est plus Athos, ce n'est plus meme le comte de
La Fere que vous trahirez par cette faiblesse; c'est un parti tout
entier auquel vous appartenez et qui compte sur vous.

-- Qu'il soit fait comme vous dites, repondit tristement Athos.

Et ils continuerent leur chemin.

A peine arrivaient-ils par la rue du Pas-de-la-Mule, aux grilles
de la place deserte, qu'ils apercurent sous l'arcade, au debouche
de la rue Sainte-Catherine, trois cavaliers.

C'etaient d'Artagnan et Porthos marchant enveloppes de leurs
manteaux que relevaient les epees. Derriere eux venait Planchet,
le mousquet a la cuisse.

Athos et Aramis descendirent de cheval en apercevant d'Artagnan et
Porthos.

Ceux-ci en firent autant. D'Artagnan remarqua que les trois
chevaux, au lieu d'etre tenus par Bazin, etaient attaches aux
anneaux des arcades. Il ordonna a Planchet de faire comme faisait
Bazin.

Alors ils s'avancerent, deux contre deux, suivis des valets, a la
rencontre les uns des autres, et se saluerent poliment.

-- Ou vous plait-il que nous causions, messieurs? dit Athos, qui
s'apercut que plusieurs personnes s'arretaient et les regardaient,
comme s'il s'agissait d'un de ces fameux duels, encore vivants
dans la memoire des Parisiens, et surtout de ceux qui habitaient
la place Royale.

-- La grille est fermee, dit Aramis, mais si ces messieurs aiment
le frais sous les arbres et une solitude inviolable, je prendrai
la clef a l'hotel de Rohan, et nous serons a merveille.

D'Artagnan plongea son regard dans l'obscurite de la place, et
Porthos hasarda sa tete entre deux barreaux pour sonder les
tenebres.

-- Si vous preferez un autre endroit, messieurs, dit Athos de sa
voix noble et persuasive, choisissez vous-memes.

-- Cette place, si M. d'Herblay peut s'en procurer la clef, sera,
je le crois, le meilleur terrain possible.

Aramis s'ecarta aussitot, en prevenant Athos de ne pas rester seul
ainsi a portee de d'Artagnan et de Porthos; mais celui auquel il
donnait ce conseil ne fit que sourire dedaigneusement, et fit un
pas vers ses anciens amis qui demeurerent tous deux a leur place.

Aramis avait effectivement ete frapper a l'hotel de Rohan, il
parut bientot avec un homme qui disait:

-- Vous me le jurez, monsieur?

-- Tenez, dit Aramis en lui donnant un louis.

-- Ah! vous ne voulez pas jurer, mon gentilhomme! disait le
concierge en secouant la tete.

-- Eh! peut-on jurer de rien, dit Aramis. Je vous affirme
seulement qu'a cette heure ces messieurs sont nos amis.

-- Oui, certes, dirent froidement Athos, d'Artagnan et Porthos.

D'Artagnan avait entendu le colloque et avait compris.

-- Vous voyez? dit-il a Porthos.

-- Qu'est-ce que je vois?

-- Qu'il n'a pas voulu jurer.
-- Jurer, quoi?

-- Cet homme voulait qu'Aramis lui jurat que nous n'allions pas
sur la place Royale pour nous battre.

-- Et Aramis n'a pas voulu jurer?

-- Non.

-- Attention, alors.

Athos ne perdait pas de vue les deux discoureurs. Aramis ouvrit la
porte et s'effaca pour que d'Artagnan et Porthos pussent entrer.
En entrant, d'Artagnan engagea la poignee de son epee dans la
grille et fut force d'ecarter son manteau. En ecartant son manteau
il decouvrit la crosse luisante de ses pistolets, sur lesquels se
refleta un rayon de la lune.

-- Voyez-vous, dit Aramis en touchant l'epaule d'Athos d'une main
et en lui montrant de l'autre l'arsenal que d'Artagnan portait a
sa ceinture.

-- Helas! oui, dit Athos avec un profond soupir.

Et il entra le troisieme. Aramis entra le dernier et ferma la
grille derriere lui. Les deux valets resterent dehors; mais comme
si eux aussi se mefiaient l'un de l'autre, ils resterent a
distance.


XXXI. La place Royale

On marcha silencieusement jusqu'au centre de la place; mais comme
en ce moment la lune venait de sortir d'un nuage, on reflechit
qu'a cette place decouverte on serait facilement vu, et l'on gagna
les tilleuls, ou l'ombre etait plus epaisse.

Des bancs etaient disposes de place en place; les quatre
promeneurs s'arreterent devant l'un d'eux. Athos fit un signe,
d'Artagnan et Porthos s'assirent. Athos et Aramis resterent debout
devant eux.

Au bout d'un moment de silence dans lequel chacun sentait
l'embarras qu'il y avait a commencer l'explication:

-- Messieurs, dit Athos, une preuve de la puissance de notre
ancienne amitie, c'est notre presence a ce rendez-vous; pas un n'a
manque, pas un n'avait donc de reproches a se faire.

-- Ecoutez, monsieur le comte, dit d'Artagnan, au lieu de nous
faire des compliments que nous ne meritons peut-etre ni les uns ni
les autres, expliquons-nous en gens de coeur.
-- Je ne demande pas mieux, repondit Athos. Je suis franc; parlez
avec toute franchise: avez-vous quelque chose a me reprocher, a
moi ou a M. l'abbe d'Herblay?

-- Oui, dit d'Artagnan; lorsque j'eus l'honneur de vous voir au
chateau de Bragelonne, je vous portais des propositions que vous
avez comprises; au lieu de me repondre comme a un ami, vous m'avez
joue comme un enfant, et cette amitie que vous vantez ne s'est pas
rompue hier par le choc de nos epees, mais par votre dissimulation
a votre chateau.

-- D'Artagnan! dit Athos d'un ton de doux reproche.

-- Vous m'avez demande de la franchise, dit d'Artagnan, en voila;
vous demandez ce que je pense, je vous le dis. Et maintenant j'en
ai autant a votre service, monsieur l'abbe d'Herblay. J'ai agi de
meme avec vous et vous m'avez abuse aussi.

-- En verite, monsieur, vous etes etrange, dit Aramis; vous etes
venu me trouver pour me faire des propositions, mais me les avez-
vous faites? Non, vous m'avez sonde, voila tout. Eh bien! que vous
ai-je dit? que Mazarin etait un cuistre et que je ne servirais pas
Mazarin. Mais voila tout. Vous ai-je dit que je ne servirais pas
un autre? Au contraire, je vous ai fait entendre, ce me semble,
que j'etais aux princes. Nous avons meme, si je ne m'abuse, fort
agreablement plaisante sur le cas tres probable ou vous recevriez
du cardinal mission de m'arreter. Etiez-vous homme de parti? Oui,
sans doute. Eh bien! pourquoi ne serions-nous pas a notre tour
gens de parti? Vous aviez votre secret comme nous avions le notre;
nous ne les avons pas echanges, tant mieux: cela prouve que nous
savons garder nos secrets.

-- Je ne vous reproche rien, monsieur, dit d'Artagnan, c'est
seulement parce que M. le comte de La Fere a parle d'amitie que
j'examine vos procedes.

-- Et qu'y trouvez-vous? demanda Aramis avec hauteur.

Le sang monta aussitot aux tempes de d'Artagnan, qui se leva et
repondit:

-- Je trouve que ce sont bien ceux d'un eleve des jesuites.

En voyant d'Artagnan se lever, Porthos s'etait leve aussi. Les
quatre hommes se retrouvaient donc debout et menacants en face les
uns des autres.

A la reponse de d'Artagnan, Aramis fit un mouvement comme pour
porter la main a son epee.

Athos l'arreta.

-- D'Artagnan, dit-il, vous venez ce soir ici encore tout furieux
de notre aventure d'hier. D'Artagnan, je vous croyais assez grand
coeur pour qu'une amitie de vingt ans resistat chez vous a une
defaite d'amour-propre d'un quart d'heure. Voyons, dites cela a
moi. Croyez-vous avoir quelque chose a me reprocher? Si je suis en
faute, d'Artagnan, j'avouerai ma faute.

Cette voix grave et harmonieuse d'Athos avait toujours sur
d'Artagnan son ancienne influence, tandis que celle d'Aramis,
devenue aigre et criarde dans ses moments de mauvaise humeur,
l'irritait. Aussi repondit-il a Athos:

-- Je crois, monsieur le comte, que vous aviez une confidence a me
faire au chateau de Bragelonne, et que monsieur, continua-t-il en
designant Aramis, en avait une a me faire a son couvent; je ne me
fusse point jete alors dans une aventure ou vous deviez me barrer
le chemin; cependant, parce que j'ai ete discret, il ne faut pas
tout a fait me prendre pour un sot. Si j'avais voulu approfondir
la difference des gens que M. d'Herblay recoit par une echelle de
corde avec celle des gens qu'il recoit par une echelle de bois, je
l'aurais bien force de me parler.

-- De quoi vous melez-vous? s'ecria Aramis, pale de colere au
doute qui lui vint dans le coeur qu'epie par d'Artagnan, il avait
ete vu avec madame de Longueville.

-- Je me mele de ce qui me regarde, et je sais faire semblant de
ne pas avoir vu ce qui ne me regarde pas, mais je hais les
hypocrites, et, dans cette categorie, je range les mousquetaires
qui font les abbes et les abbes qui font les mousquetaires, et,
ajouta-t-il en se tournant vers Porthos, voici monsieur qui est de
mon avis.

Porthos, qui n'avait pas encore parle, ne repondit que par un mot
et un geste.

Il dit "Oui", et mit l'epee a la main.

Aramis fit un bond en arriere et tira la sienne. D'Artagnan se
courba, pret a attaquer ou a se defendre.

Alors Athos etendit la main avec le geste de commandement supreme
qui n'appartenait qu'a lui, tira lentement epee et fourreau tout a
la fois, brisa le fer dans sa gaine en le frappant sur son genou,
et jeta les deux morceaux a sa droite.

Puis se retournant vers Aramis:

-- Aramis, dit-il, brisez votre epee.

Aramis hesita.

-- Il le faut, dit Athos. Puis d'une voix plus basse et plus
douce: Je le veux.

Alors Aramis, plus pale encore, mais subjugue par ce geste, vaincu
par cette voix, rompit dans ses mains la lame flexible, puis se
croisa les bras et attendit fremissant de rage.

Ce mouvement fit reculer d'Artagnan et Porthos; d'Artagnan ne tira
point son epee, Porthos remit la sienne au fourreau.

-- Jamais, dit Athos en levant lentement la main droite au ciel,
jamais, je le jure devant Dieu qui nous voit et nous ecoute
pendant la solennite de cette nuit, jamais mon epee ne touchera
les votres, jamais mon oeil n'aura pour vous un regard de colere,
jamais mon coeur un battement de haine. Nous avons vecu ensemble,
hai et aime ensemble; nous avons verse et confondu notre sang; et
peut-etre, ajouterai-je encore, y a-t-il entre nous un lien plus
puissant que celui de l'amitie, peut-etre y a-t-il le pacte du
crime; car, tous quatre, nous avons condamne, juge, execute un
etre humain que nous n'avions peut-etre pas le droit de retrancher
de ce monde, quoique plutot qu'a ce monde il parut appartenir a
l'enfer. D'Artagnan, je vous ai toujours aime comme mon fils.
Porthos, nous avons dormi dix ans cote a cote; Aramis est votre
frere comme il est le mien, car Aramis vous a aimes comme je vous
aime encore, comme je vous aimerai toujours. Qu'est-ce que le
cardinal de Mazarin peut etre pour nous, qui avons force la main
et le coeur d'un homme comme Richelieu? Qu'est-ce que tel ou tel
prince pour nous qui avons consolide la couronne sur la tete d'une
reine? D'Artagnan, je vous demande pardon d'avoir hier croise le
fer avec vous; Aramis en fait autant pour Porthos. Et maintenant,
haissez-moi si vous pouvez, mais, moi, je vous jure que, malgre
votre haine, je n'aurai que de l'estime et de l'amitie pour vous.
Maintenant repetez mes paroles, Aramis, et apres, s'ils le
veulent, et si vous le voulez, quittons nos anciens amis pour
toujours.

Il se fit un instant de silence solennel qui fut rompu par Aramis.

-- Je le jure, dit-il avec un front calme et un regard loyal, mais
d'une voix dans laquelle vibrait un dernier tremblement d'emotion,
je jure que je n'ai plus de haine contre ceux qui furent mes amis;
je regrette d'avoir touche votre epee, Porthos. Je jure enfin que
non seulement la mienne ne se dirigera plus sur votre poitrine,
mais encore qu'au fond de ma pensee la plus secrete, il ne restera
pas dans l'avenir l'apparence de sentiments hostiles contre vous.
Venez, Athos.

Athos fit un mouvement pour se retirer.

-- Oh! non, non! ne vous en allez pas! s'ecria d'Artagnan,
entraine par un de ces elans irresistibles qui trahissaient la
chaleur de son sang et la droiture native de son ame, ne vous en
allez pas; car, moi aussi, j'ai un serment a faire, je jure que je
donnerais jusqu'a la derniere goutte de mon sang, jusqu'au dernier
lambeau de ma chair pour conserver l'estime d'un homme comme vous,
Athos, l'amitie d'un homme comme vous, Aramis.

Et il se precipita dans les bras d'Athos.
-- Mon fils! dit Athos en le pressant sur son coeur.

-- Et moi, dit Porthos, je ne jure rien, mais j'etouffe,
sacrebleu! S'il me fallait me battre contre vous, je crois que je
me laisserais percer d'outre en outre, car je n'ai jamais aime que
vous au monde.

Et l'honnete Porthos se mit a fondre en larmes en se jetant dans
les bras d'Aramis.

-- Mes amis, dit Athos, voila ce que j'esperais, voila ce que
j'attendais de deux coeurs comme les votres; oui, je l'ai dit et
je le repete, nos destinees sont liees irrevocablement, quoique
nous suivions une route differente. Je respecte votre opinion,
d'Artagnan; je respecte votre conviction, Porthos; mais quoique
nous combattions pour des causes opposees, gardons-nous amis; les
ministres, les princes, les rois passeront comme un torrent, la
guerre civile comme une flamme, mais nous, resterons-nous? j'en ai
le pressentiment.

-- Oui, dit d'Artagnan, soyons toujours mousquetaires, et gardons
pour unique drapeau cette fameuse serviette du bastion de Saint-
Gervais, ou le grand cardinal avait fait broder trois fleurs de
lis.

-- Oui, dit Aramis, cardinalistes ou frondeurs, que nous importe!
Retrouvons nos bons seconds pour les duels, nos amis devoues dans
les affaires graves, nos joyeux compagnons pour le plaisir!

-- Et chaque fois, dit Athos, que nous nous rencontrerons dans la
melee, a ce seul mot: Place Royale! passons nos epees dans la main
gauche et tendons-nous la main droite, fut-ce au milieu du
carnage!

-- Vous parlez a ravir, dit Porthos.

-- Vous etes le plus grand des hommes, dit d'Artagnan, et, quant a
nous, vous nous depassez de dix coudees.

Athos sourit d'un sourire d'ineffable joie.

-- C'est donc conclu, dit-il. Allons, messieurs, votre main. Etes-
vous quelque peu chretiens?

-- Pardieu! dit d'Artagnan.

-- Nous le serons dans cette occasion, pour rester fideles a notre
serment, dit Aramis.

-- Ah! je suis pret a jurer par ce qu'on voudra, dit Porthos, meme
par Mahomet! Le diable m'emporte si j'ai jamais ete si heureux
qu'en ce moment.
Et le bon Porthos essuyait ses yeux encore humides.

-- L'un de vous a-t-il une croix? demanda Athos.

Porthos et d'Artagnan se regarderent en secouant la tete comme des
hommes pris au depourvu.

Aramis sourit et tira de sa poitrine une croix de diamants
suspendue a son cou par un fil de perles.

-- En voila une, dit-il.

-- Eh bien! reprit Athos, jurons sur cette croix, qui malgre sa
matiere est toujours une croix, jurons d'etre unis malgre tout et
toujours; et puisse ce serment non seulement nous lier nous-memes,
mais encore lier nos descendants! Ce serment vous convient-il?

-- Oui, dirent-ils tout d'une voix.

-- Ah! traitre! dit tout bas d'Artagnan en se penchant a l'oreille
d'Aramis, vous nous avez fait jurer sur le crucifix d'une
frondeuse.


XXXII. Le bac de l'Oise

Nous esperons que le lecteur n'a point tout a fait oublie le jeune
voyageur que nous avons laisse sur la route de Flandre.

Raoul, en perdant de vue son protecteur, qu'il avait laisse le
suivant des yeux en face de la basilique royale, avait pique son
cheval pour echapper d'abord a ses douloureuses pensees, et
ensuite pour derober a Olivain l'emotion qui alterait ses traits.

Une heure de marche rapide dissipa bientot cependant toutes   ces
sombres vapeurs qui avaient attriste l'imagination si riche   du
jeune homme. Ce plaisir inconnu d'etre libre, plaisir qui a   sa
douceur, meme pour ceux qui n'ont jamais souffert de leur
dependance, dora pour Raoul le ciel et la terre, et surtout   cet
horizon lointain et azure de la vie qu'on appelle l'avenir.

Cependant il s'apercut, apres plusieurs essais de conversation
avec Olivain, que de longues journees passees ainsi seraient bien
tristes, et la parole du comte, si douce, si persuasive et si
interessante, lui revint en memoire a propos des villes que l'on
traversait, et sur lesquelles personne ne pouvait plus lui donner
ces renseignements precieux qu'il eut tires d'Athos, le plus
savant et le plus amusant de tous les guides.

Un autre souvenir attristait encore Raoul: on arrivait a Louvres,
il avait vu, perdu derriere un rideau de peupliers, un petit
chateau qui lui avait si fort rappele celui de La Valliere, qu'il
s'etait arrete a le regarder pres de dix minutes, et avait repris
sa route en soupirant, sans meme repondre a Olivain, qui l'avait
interroge respectueusement sur la cause de cette attention.
L'aspect des objets exterieurs est un mysterieux conducteur, qui
correspond aux fibres de la memoire et va les reveiller
quelquefois malgre nous; une fois ce fil eveille, comme celui
d'Ariane, il conduit dans un labyrinthe de pensees ou l'on s'egare
en suivant cette ombre du passe qu'on appelle le souvenir. Or, la
vue de ce chateau avait rejete Raoul a cinquante lieues du cote de
l'occident, et lui avait fait remonter sa vie depuis le moment ou
il avait pris conge de la petite Louise jusqu'a celui ou il
l'avait vue pour la premiere fois, et chaque touffe de chene,
chaque girouette entrevue au haut d'un toit d'ardoises, lui
rappelaient qu'au lieu de retourner vers ses amis d'enfance, il
s'en eloignait chaque instant davantage, et que peut-etre meme il
les avait quittes pour jamais.

Le coeur gonfle, la tete lourde, il commanda a Olivain de conduire
les chevaux a une petite auberge qu'il apercevait sur la route a
une demi-portee de mousquet a peu pres en avant de l'endroit ou
l'on etait parvenu. Quant a lui, il mit pied a terre, s'arreta
sous un beau groupe de marronniers en fleurs, autour desquels
murmuraient des multitudes d'abeilles, et dit a Olivain de lui
faire apporter par l'hote du papier a lettres et de l'encre sur
une table qui paraissait la toute disposee pour ecrire.

Olivain obeit et continua sa route, tandis que Raoul s'asseyait le
coude appuye sur cette table, les regards vaguement perdus sur ce
charmant paysage tout parseme de champs verts et de bouquets
d'arbres, et faisant de temps en temps tomber de ses cheveux ces
fleurs qui descendaient sur lui comme une neige.

Raoul etait la depuis dix minutes a peu pres, et il y en avait
cinq qu'il etait perdu dans ses reveries, lorsque dans le cercle
embrasse par ses regards distraits il vit se mouvoir une figure
rubiconde qui, une serviette autour du corps, une serviette sur le
bras, un bonnet blanc sur la tete, s'approchait de lui, tenant
papier, encore et plume.

-- Ah! ah! dit l'apparition, on voit que tous les gentilshommes
ont des idees pareilles, car il n'y a qu'un quart d'heure qu'un
jeune seigneur, bien monte comme vous, de haute mine comme vous,
et de votre age a peu pres, a fait halte devant ce bouquet
d'arbres, y a fait apporter cette table et cette chaise, et y a
dine, avec un vieux monsieur qui avait l'air d'etre son
gouverneur, d'un pate dont ils n'ont pas laisse un morceau, et
d'une bouteille de vieux vin de Macon dont ils n'ont pas laisse
une goutte; mais heureusement nous avons encore du meme vin et des
pates pareils, et si monsieur veut donner ses ordres...

-- Non, mon ami, dit Raoul en souriant, et je vous remercie, je
n'ai besoin pour le moment que des choses que j'ai fait demander;
seulement je serais bien heureux que l'encre fut noire et que la
plume fut bonne; a ces conditions je paierai la plume au prix de
la bouteille, et l'encre au prix du pate.
-- Eh bien! monsieur, dit l'hote, je vais donner le pate et la
bouteille a votre domestique, de cette facon-la vous aurez la
plume et l'encre par-dessus le marche.

-- Faites comme vous voudrez, dit Raoul, qui commencait son
apprentissage avec cette classe toute particuliere de la societe
qui, lorsqu'il y avait des voleurs sur les grandes routes, etait
associee avec eux, et qui, depuis qu'il n'y en a plus, les a
avantageusement remplaces.

L'hote, tranquillise sur sa recette, deposa sur la table papier,
encre et plume. Par hasard, la plume etait passable, et Raoul se
mit a ecrire.

L'hote etait reste devant lui et considerait avec une espece
d'admiration involontaire cette charmante figure si serieuse et si
douce a la fois. La beaute a toujours ete et sera toujours une
reine.

-- Ce n'est pas un convive comme celui de tout a l'heure, dit
l'hote a Olivain, qui venait rejoindre Raoul pour voir s'il
n'avait besoin de rien, et votre jeune maitre n'a pas d'appetit.

-- Monsieur en avait encore il y a trois jours, de l'appetit, mais
que voulez-vous! il l'a perdu depuis avant-hier.

Et Olivain et l'hote s'acheminerent vers l'auberge. Olivain, selon
la coutume des laquais heureux de leur condition, racontant au
tavernier tout ce qu'il crut pouvoir dire sur le compte du jeune
gentilhomme.

Cependant Raoul ecrivait:

Monsieur,

"Apres quatre heures de marche, je m'arrete pour vous ecrire, car
vous me faites faute a chaque instant, et je suis toujours pret a
tourner la tete, comme pour repondre lorsque vous me parliez. J'ai
ete si etourdi de votre depart, et si affecte du chagrin de notre
separation, que je ne vous ai que bien faiblement exprime tout ce
que je ressentais de tendresse et de reconnaissance pour vous.
Vous m'excuserez, monsieur, car votre coeur est si genereux, que
vous avez compris tout ce qui se passait dans le mien. Ecrivez-
moi, monsieur, je vous en prie, car vos conseils sont une partie
de mon existence; et puis, si j'ose vous le dire, je suis inquiet,
il m'a semble que vous vous prepariez vous-meme a quelque
expedition perilleuse, sur laquelle je n'ai point ose vous
interroger, car vous ne m'en avez rien dit. J'ai donc, vous le
voyez, grand besoin d'avoir de vos nouvelles. Depuis que je ne
vous ai plus la, pres de moi, j'ai peur a tout moment de manquer.
Vous me souteniez puissamment, monsieur, et aujourd'hui, je le
jure, je me trouve bien seul.

"Aurez-vous l'obligeance, monsieur, si vous recevez des nouvelles
de Blois, de me toucher quelques mots de ma petite amie Mlle de La
Valliere, dont, vous le savez, la sante, lors de notre depart,
pouvait donner quelque inquietude? Vous comprenez, monsieur et
cher protecteur, combien les souvenirs du temps que j'ai passe
pres de vous me sont precieux et indispensables. J'espere que
parfois vous penserez aussi a moi, et si je vous manque a de
certaines heures, si vous ressentez comme un petit regret de mon
absence, je serais comble de joie en songeant que vous avez senti
mon affection et mon devouement pour vous, et que j'ai su vous les
faire comprendre pendant que j'avais le bonheur de vivre aupres de
vous."

Cette lettre achevee, Raoul se sentit plus calme; il regarda bien
si Olivain et l'hote ne le guettaient pas, et il deposa un baiser
sur ce papier, muette et touchante caresse que le coeur d'Athos
etait capable de deviner en ouvrant la lettre.

Pendant ce temps, Olivain avait bu sa bouteille et mange son pate;
les chevaux aussi s'etaient rafraichis. Raoul fit signe a l'hote
de venir, jeta un ecu sur la table, remonta a cheval, et a Senlis,
jeta la lettre a la poste.

Le repos qu'avaient pris cavaliers et chevaux leur permettait de
continuer leur route sans s'arreter. A Verberie, Raoul ordonna a
Olivain de s'informer de ce jeune gentilhomme qui les precedait;
on l'avait vu passer il n'y avait pas trois quarts d'heure, mais
il etait bien monte, comme l'avait deja dit le tavernier, et
allait bon train.

-- Tachons de rattraper ce gentilhomme, dit Raoul a Olivain, il va
comme nous a l'armee, et ce nous sera une compagnie agreable.

Il etait quatre heures de l'apres-midi lorsque Raoul arriva   a
Compiegne; il y dina de bon appetit et s'informa de nouveau   du
jeune gentilhomme qui le precedait: il s'etait arrete comme   Raoul
a l'_Hotel_ _de la Cloche et de la Bouteille_, qui etait le
meilleur de Compiegne, et avait continue sa route en disant   qu'il
voulait aller coucher a Noyon.

-- Allons coucher a Noyon, dit Raoul.

-- Monsieur, repondit respectueusement Olivain, permettez-moi de
vous faire observer que nous avons deja fort fatigue les chevaux
ce matin. Il sera bon, je crois, de coucher ici et de repartir
demain de bon matin. Dix-huit lieues suffisent pour une premiere
etape.

-- M. le comte de La Fere desire que je me hate, repondit Raoul,
et que j'aie rejoint M. le Prince dans la matinee du quatrieme
jour: poussons donc jusqu'a Noyon, ce sera une etape pareille a
celles que nous avons faites en allant de Blois a Paris. Nous
arriverons a huit heures. Les chevaux auront toute la nuit pour se
reposer, et demain, a cinq heures du matin, nous nous remettrons
en route.
Olivain n'osa s'opposer a cette determination; mais il suivit en
murmurant.

-- Allez, allez, disait-il entre ses dents, jetez votre feu le
premier jour; demain, en place d'une journee de vingt lieues, vous
en ferez une de dix, apres-demain, une de cinq, et dans trois
jours vous serez au lit. La, il faudra bien que vous vous
reposiez. Tous ces jeunes gens sont de vrais fanfarons.

On voit qu'Olivain n'avait pas ete eleve a l'ecole des Planchet et
des Grimaud.

Raoul se sentait las en effet; mais il desirait essayer ses
forces, et nourri des principes d'Athos, sur de l'avoir entendu
mille fois parler d'etapes de vingt-cinq lieues, il ne voulait pas
rester au-dessous de son modele. D'Artagnan, cet homme de fer qui
semblait tout bati de nerfs et de muscles, l'avait frappe
d'admiration.

Il allait donc toujours pressant de plus en plus le pas de son
cheval, malgre les observations d'Olivain, et suivant un charmant
petit chemin qui conduisait a un bac et qui raccourcissait d'une
lieue la route, a ce qu'on lui avait assure, lorsque, en arrivant
au sommet d'une colline, il apercut devant lui la riviere. Une
petite troupe d'hommes a cheval se tenait sur le bord et etait
prete a s'embarquer. Raoul ne douta point que ce ne fut le
gentilhomme et son escorte; il poussa un cri d'appel, mais il
etait encore trop loin pour etre entendu; alors, tout fatigue
qu'etait son cheval, Raoul le mit au galop; mais une ondulation de
terrain lui deroba bientot la vue des voyageurs, et lorsqu'il
parvint sur une nouvelle hauteur, le bac avait quitte le bord et
voguait vers l'autre rive.

Raoul, voyant qu'il ne pouvait arriver a temps pour passer le bac
en meme temps que les voyageurs, s'arreta pour attendre Olivain.

En ce moment on entendit un cri qui semblait venir de la riviere.
Raoul se retourna du cote d'ou venait le cri, et mettant la main
sur ses yeux qu'eblouissait le soleil couchant:

-- Olivain! s'ecria-t-il, que vois-je donc la-bas?

Un second cri retentit plus percant que le premier.

-- Eh! monsieur, dit Olivain, la corde du bac a casse et le bateau
derive. Mais que vois-je donc dans l'eau? cela se debat.

-- Eh! sans doute, s'ecria Raoul, fixant ses regards vers un point
de la riviere que les rayons du soleil illuminaient splendidement,
un cheval, un cavalier.

-- Ils enfoncent, cria a son tour Olivain.
C'etait vrai, et Raoul aussi venait d'acquerir la certitude qu'un
accident etait arrive et qu'un homme se noyait. Il rendit la main
a son cheval, lui enfonca les eperons dans le ventre, et l'animal,
presse par la douleur et sentant qu'on lui livrait l'espace,
bondit par-dessus une espece de garde-fou qui entourait le
debarcadere, et tomba dans la riviere en faisant jaillir au loin
des flots d'ecume.

-- Ah! monsieur, s'ecria Olivain, que faites-vous donc, Seigneur
Dieu!

Raoul dirigeait son cheval vers le malheureux en danger. C'etait,
au reste, un exercice qui lui etait familier. Eleve sur les bords
de la Loire, il avait pour ainsi dire ete berce dans ses flots;
cent fois, il l'avait traversee a cheval, mille fois en nageant.
Athos, dans la prevoyance du temps ou il ferait du vicomte un
soldat, l'avait aguerri dans toutes ces entreprises.

-- Oh! mon Dieu! continuait Olivain desespere, que dirait M. le
comte s'il vous voyait?

-- M. le comte eut fait comme moi, repondit Raoul en poussant
vigoureusement son cheval.

-- Mais moi! mais moi! s'ecriait Olivain pale et desespere en
s'agitant sur la rive, comment passerai-je, moi?

-- Saute, poltron! cria Raoul nageant toujours.

Puis s'adressant au voyageur qui se debattait a vingt pas de lui:

-- Courage, monsieur, dit-il, courage, on vient a votre aide.

Olivain avanca, recula, fit cabrer son cheval, le fit tourner, et
enfin, mordu au coeur par la honte, s'elanca comme avait fait
Raoul, mais en repetant: "Je suis mort, nous sommes perdus!"

Cependant le bac descendait rapidement, emporte par le fil de
l'eau, et on entendait crier ceux qu'il emportait.

Un homme a cheveux gris s'etait jete du bac a la riviere et
nageait vigoureusement vers la personne qui se noyait; mais il
avancait lentement, car il lui fallait remonter le cours de l'eau.

Raoul continuait sa route et gagnait visiblement du terrain; mais
le cheval et le cavalier, qu'il ne quittait pas du regard,
s'enfoncaient visiblement: le cheval n'avait plus que les naseaux
hors de l'eau, et le cavalier, qui avait quitte les renes en se
debattant, tendait les bras et laissait aller sa tete en arriere.
Encore une minute, et tout disparaissait.

-- Courage, cria Raoul, courage!

-- Trop tard, murmura le jeune homme, trop tard!
L'eau passa par-dessus sa tete et eteignit sa voix dans sa bouche.

Raoul s'elanca de son cheval, auquel il laissa le soin de sa
propre conservation, et en trois ou quatre brassees fut pres du
gentilhomme. Il saisit aussitot le cheval par la gourmette, et lui
souleva la tete hors de l'eau; l'animal alors respira plus
librement, et comme s'il eut compris que l'on venait a son aide,
il redoubla d'efforts; Raoul en meme temps saisissait une des
mains du jeune homme et la ramenait a la criniere, a laquelle elle
se cramponna avec cette tenacite de l'homme qui se noie. Sur alors
que le cavalier ne lacherait plus prise, Raoul ne s'occupa que du
cheval, qu'il dirigea vers la rive opposee en l'aidant a couper
l'eau et en l'encourageant de la langue.

Tout a coup l'animal buta contre un bas-fond et prit pied sur le
sable.

-- Sauve! s'ecria l'homme aux cheveux gris en prenant pied a son
tour.

-- Sauve! murmura machinalement le gentilhomme en lachant la
criniere et en se laissant glisser de dessus la selle aux bras de
Raoul.

Raoul n'etait qu'a dix pas de la rive; il y porta le gentilhomme
evanoui, le coucha sur l'herbe, desserra les cordons de son col et
deboutonna les agrafes de son pourpoint.

Une minute apres, l'homme aux cheveux gris etait pres de lui.

Olivain avait fini par aborder a son tour apres force signes de
croix, et les gens du bac se dirigeaient du mieux qu'ils pouvaient
vers le bord, a l'aide d'une perche qui se trouvait par hasard
dans le bateau.

Peu a peu, grace aux soins de Raoul et de l'homme qui accompagnait
le jeune cavalier, la vie revint sur les joues pales du moribond,
qui ouvrit d'abord deux yeux egares, mais qui bientot se fixerent
sur celui qui l'avait sauve.

-- Ah! monsieur, s'ecria-t-il, c'est vous que je cherchais: sans
vous j'etais mort, trois fois mort.

-- Mais on ressuscite, monsieur, comme vous voyez, dit Raoul, et
nous en serons quittes pour un bain.

-- Ah! monsieur, que de reconnaissance! s'ecria l'homme aux
cheveux gris.

-- Ah! vous voila, mon bon d'Arminges! je vous ai fait grand'peur,
n'est-ce pas? mais c'est votre faute: vous etiez mon precepteur,
pourquoi ne m'avez-vous pas fait apprendre a mieux nager?
-- Ah! monsieur le comte, dit le vieillard, s'il vous etait arrive
malheur, je n'aurais jamais ose me representer devant le marechal.

-- Mais comment la chose est-elle donc arrivee? demanda Raoul.

-- Ah! monsieur, de la maniere la plus simple, repondit celui a
qui l'on avait donne le titre de comte. Nous etions au tiers de la
riviere a peu pres quand la corde du bac a casse. Aux cris et aux
mouvements qu'ont faits les bateliers, mon cheval s'est effraye et
a saute a l'eau. Je nage mal et n'ai pas ose me lancer a la
riviere. Au lieu d'aider les mouvements de mon cheval, je les
paralysais, et j'etais en train de me noyer le plus galamment du
monde lorsque vous etes arrive la tout juste pour me tirer de
l'eau. Aussi, monsieur, si vous le voulez bien, c'est desormais
entre nous a la vie et a la mort.

-- Monsieur, dit Raoul en s'inclinant, je suis tout a fait votre
serviteur, je vous l'assure.

-- Je me nomme le comte de Guiche, continua le cavalier; mon pere
est le marechal de Grammont. Et maintenant que vous savez qui je
suis, me ferez-vous l'honneur de me dire qui vous etes?

-- Je suis le vicomte de Bragelonne, dit Raoul en rougissant de ne
pouvoir nommer son pere comme avait fait le comte de Guiche.

-- Vicomte, votre visage, votre bonte et votre courage m'attirent
a vous; vous avez deja toute ma reconnaissance. Embrassons-nous,
je vous demande votre amitie.

-- Monsieur, dit Raoul en rendant au comte son accolade, je vous
aime aussi deja de tout mon coeur, faites donc etat de moi, je
vous prie, comme d'un ami devoue.

-- Maintenant, ou allez-vous, vicomte? demanda de Guiche.

-- A l'armee de M. le Prince, comte.

-- Et moi aussi, s'ecria le jeune homme avec un transport de joie.
Ah! tant mieux, nous allons faire ensemble le premier coup de
pistolet.

-- C'est bien, aimez-vous, dit le gouverneur; jeunes tous deux,
vous n'avez sans doute qu'une meme etoile, et vous deviez vous
rencontrer.

Les deux jeunes gens sourirent avec la confiance de la jeunesse.

-- Et maintenant, dit le gouverneur, il vous faut changer
d'habits; vos laquais, a qui j'ai donne des ordres au moment ou
ils sont sortis du bac, doivent etre arrives deja a l'hotellerie.
Le linge et le vin chauffent, venez.

Les jeunes gens n'avaient aucune objection a faire a cette
proposition; au contraire, la trouverent-ils excellente; ils
remonterent donc aussitot a cheval, en se regardant et en
s'admirant tous deux: c'etaient en effet deux elegants cavaliers a
la tournure svelte et elancee, deux nobles visages au front
degage, au regard doux et fier, au sourire loyal et fin.

De Guiche pouvait avoir dix-huit ans, mais il n'etait guere plus
grand que Raoul, qui n'en avait que quinze.

Ils se tendirent la main par un mouvement spontane, et piquant
leurs chevaux, firent cote a cote le trajet de la riviere a
l'hotellerie, l'un trouvant bonne et riante cette vie qu'il avait
failli perdre, l'autre remerciant Dieu d'avoir deja assez vecu
pour avoir fait quelque chose qui serait agreable a son
protecteur.

Quant a Olivain, il etait le seul que cette belle action de son
maitre ne satisfit pas entierement. Il tordait les manches et les
basques de son justaucorps en songeant qu'une halte a Compiegne
lui eut sauve non seulement l'accident auquel il venait
d'echapper, mais encore les fluxions de poitrine et les
rhumatismes qui devaient naturellement en etre le resultat.


XXXIII. Escarmouche

Le sejour a Noyon fut court, chacun y dormait d'un profond
sommeil. Raoul avait recommande de le reveiller si Grimaud
arrivait, mais Grimaud n'arriva point.

Les chevaux apprecierent de leur cote, sans doute, les huit heures
de repos absolu et d'abondante litiere qui leur furent accordees.
Le comte de Guiche fut reveille a cinq heures du matin par Raoul,
qui lui vint souhaiter le bonjour. On dejeuna a la hate, et a six
heures on avait deja fait deux lieues.

La conversation du jeune comte etait des plus interessantes pour
Raoul. Aussi Raoul ecoutait-il beaucoup, et le jeune comte
racontait-il toujours. Eleve a Paris, ou Raoul n'etait venu qu'une
fois; a la cour que Raoul n'avait jamais vue, ses folies de page,
deux duels qu'il avait deja trouve moyen d'avoir malgre les edits
et surtout malgre son gouverneur, etaient des choses de la plus
haute curiosite pour Raoul. Raoul n'avait ete que chez M. Scarron;
il nomma a Guiche les personnes qu'il y avait vues. Guiche
connaissait tout le monde: madame de Neuillan, mademoiselle
d'Aubigne, mademoiselle de Scudery, mademoiselle Paulet, madame de
Chevreuse. Il railla tout le monde avec esprit; Raoul tremblait
qu'il ne raillat aussi madame de Chevreuse, pour laquelle il se
sentait une reelle et profonde sympathie; mais soit instinct, soit
affection pour la duchesse de Chevreuse, il en dit le plus grand
bien possible. L'amitie de Raoul pour le comte redoubla de ces
eloges.

Puis vint l'article des galanteries et des amours. Sous ce rapport
aussi, Bragelonne avait beaucoup plus a ecouter qu'a dire. Il
ecouta donc et il lui sembla voir a travers trois ou quatre
aventures assez diaphanes que, comme lui, le comte cachait un
secret au fond du coeur.

De Guiche, comme nous l'avons dit, avait ete eleve a la cour, et
les intrigues de toute cette cour lui etaient connues. C'etait la
cour dont Raoul avait tant entendu parler au comte de La Fere;
seulement elle avait fort change de face depuis l'epoque ou Athos
lui-meme l'avait vue. Tout le recit du comte de Guiche fut donc
nouveau pour son compagnon de voyage. Le jeune comte, medisant et
spirituel, passa tout le monde en revue; il raconta les anciennes
amours de madame de Longueville avec Coligny, et le duel de celui-
ci a la place Royale, duel qui lui fut si fatal, et que madame de
Longueville vit a travers une jalousie; ses amours nouvelles avec
le prince de Marcillac, qui en etait jaloux, disait-on, a vouloir
faire tuer tout le monde, et meme l'abbe d'Herblay, son directeur;
les amours de M. le prince de Galles avec Mademoiselle, qu'on
appela plus tard la grande Mademoiselle, si celebre depuis par son
mariage secret avec Lauzun. La reine elle-meme ne fut pas
epargnee, et le cardinal Mazarin eut sa part de raillerie aussi.

La journee passa rapide comme une heure. Le gouverneur du comte,
bon vivant, homme du monde, savant jusqu'aux dents, comme le
disait son eleve, rappela plusieurs fois a Raoul la profonde
erudition et la raillerie spirituelle et mordante d'Athos; mais
quant a la grace, a la delicatesse et a la noblesse des
apparences, personne, sur ce point, ne pouvait etre compare au
comte de La Fere.

Les chevaux, plus menages que la veille, s'arreterent vers quatre
heures du soir a Arras. On s'approchait du theatre de la guerre,
et l'on resolut de s'arreter dans cette ville jusqu'au lendemain,
des partis d'Espagnols profitant quelquefois de la nuit pour faire
des expeditions jusque dans les environs d'Arras.

L'armee francaise tenait depuis Pont-a-Marc jusqu'a Valenciennes,
en revenant sur Douai. On disait M. le Prince de sa personne a
Bethune.

L'armee ennemie s'etendait de Cassel a Courtray, et, comme il
n'etait sorte de pillages et de violences qu'elle ne commit, les
pauvres gens de la frontiere quittaient leurs habitations isolees
et venaient se refugier dans les villes fortes qui leur
promettaient un abri. Arras etait encombree de fuyards.

On parlait d'une prochaine bataille qui devait etre decisive,
M. le Prince n'ayant manoeuvre jusque-la que dans l'attente de
renforts, qui venaient enfin d'arriver. Les jeunes gens se
felicitaient de tomber si a propos.

Ils souperent ensemble et coucherent dans la meme chambre. Ils
etaient a l'age des promptes amities, il leur semblait qu'ils se
connaissaient depuis leur naissance et qu'il leur serait
impossible de jamais plus se quitter.

La soiree fut employee a parler guerre; les laquais fourbirent les
armes; les jeunes gens chargerent des pistolets en cas
d'escarmouche; et ils se reveillerent desesperes, ayant reve tous
deux qu'ils arrivaient trop tard pour prendre part a la bataille.

Le matin, le bruit se repandit que le prince de Conde avait evacue
Bethune pour se retirer sur Carvin, en laissant cependant garnison
dans cette premiere ville. Mais comme cette nouvelle ne presentait
rien de positif, les jeunes gens deciderent qu'ils continueraient
leur chemin vers Bethune, quittes, en route, a obliquer a droite
et a marcher sur Carvin.

Le gouverneur du comte de Guiche connaissait parfaitement le pays;
il proposa en consequence de prendre un chemin de traverse qui
tenait le milieu entre la route de Lens et celle de Bethune. A
Ablain, on prendrait des informations. Un itineraire fut laisse
pour Grimaud.

On se mit en route vers les sept heures du matin.

De Guiche, qui etait jeune et emporte, disait a Raoul:

-- Nous voici trois maitres et trois valets; nos valets sont bien
armes, et le votre me parait assez tetu.

-- Je ne l'ai jamais vu a l'oeuvre, repondit Raoul, mais il est
Breton, cela promet.

-- Oui, oui, reprit de Guiche, et je suis certain qu'il ferait le
coup de mousquet a l'occasion; quant a moi, j'ai deux hommes surs,
qui ont fait la guerre avec mon pere; c'est donc six combattants
que nous representons; si nous trouvions une petite troupe de
partisans egale en nombre a la notre, et meme superieure, est-ce
que nous ne chargerions pas, Raoul?

-- Si fait, monsieur, repondit le vicomte.

-- Hola! jeunes gens, hola! dit le gouverneur se melant a la
conversation, comme vous y allez, vertudieu! et mes instructions,
a moi, monsieur le comte? oubliez-vous que j'ai ordre de vous
conduire sain et sauf a M. le Prince? Une fois a l'armee, faites-
vous tuer si c'est votre bon plaisir; mais d'ici la je vous
previens qu'en ma qualite de general d'armee j'ordonne la
retraite, et tourne le dos au premier plumet que j'apercois.

De Guiche et Raoul se regarderent du coin de l'oeil en souriant.
Le pays devenait assez couvert, et de temps en temps on
rencontrait de petites troupes de paysans qui se retiraient,
chassant devant eux leurs bestiaux et trainant dans des charrettes
ou portant a bras leurs objets les plus precieux.

On arriva jusqu'a Ablain sans accident. La on prit langue, et on
apprit que M. le Prince avait quitte effectivement Bethune et se
tenait entre Cambrin et La Venthie. On reprit alors, en laissant
toujours la carte a Grimaud, un chemin de traverse qui conduisit
en une demi-heure la petite troupe sur la rive d'un petit ruisseau
qui va se jeter dans la Lys.

Le pays etait charmant, coupe de vallees vertes comme de
l'emeraude. De temps en temps on trouvait de petits bois, que
traversait le sentier que l'on suivait. A chacun de ces bois, dans
la prevoyance d'une embuscade, le gouverneur faisait prendre la
tete aux deux laquais du comte, qui formaient ainsi l'avant-garde.
Le gouverneur et les deux jeunes gens representaient le corps
d'armee, et Olivain, la carabine sur le genou et l'oeil au guet,
veillait sur les derrieres.

Depuis quelque temps, un bois assez epais se presentait a
l'horizon; arrive a cent pas de ce bois, M. d'Arminges prit ses
precautions habituelles et envoya en avant les deux laquais du
comte.

Les laquais venaient de disparaitre sous les arbres; les jeunes
gens et le gouverneur riant et causant suivaient a cent pas a peu
pres. Olivain se tenait en arriere a pareille distance, lorsque
tout a coup cinq ou six coups de mousquet retentirent. Le
gouverneur cria halte, les jeunes gens obeirent et retinrent leurs
chevaux. Au meme instant on vit revenir au galop les deux laquais.

Les deux jeunes gens impatients de connaitre la cause de cette
mousqueterie, piquerent vers les laquais. Le gouverneur les suivit
par derriere.

-- Avez-vous ete arretes? demanderent vivement les deux jeunes
gens.

-- Non, repondirent les laquais; il est meme probable que nous
n'avons pas ete vus: les coups de fusil ont eclate a cent pas en
avant de nous, a peu pres dans l'endroit le plus epais du bois, et
nous sommes revenus pour demander avis.

-- Mon avis, dit M. d'Arminges, et au besoin meme ma volonte est
que nous fassions retraite: ce bois peut cacher une embuscade.

-- N'avez-vous donc rien vu? demanda le comte aux laquais.

-- Il m'a semble voir, dit l'un d'eux, des cavaliers vetus de
jaune qui se glissaient dans le lit du ruisseau.

-- C'est cela, dit le gouverneur, nous sommes tombes dans un parti
d'Espagnols. Arriere, messieurs, arriere!

Les deux jeunes gens se consulterent du coin de l'oeil, et en ce
moment on entendit un coup de pistolet suivi de deux ou trois cris
qui appelaient au secours.
Les deux jeunes gens s'assurerent par un dernier regard que chacun
d'eux etait dans la disposition de ne pas reculer, et, comme le
gouverneur avait deja fait retourner son cheval, tous deux
piquerent en avant, Raoul criant: A moi, Olivain! et le comte de
Guiche criant: A moi, Urbain et Blanchet!

Et avant que le gouverneur fut revenu de sa surprise, ils etaient
deja disparus dans la foret.

En meme temps qu'ils piquaient leurs chevaux, les deux jeunes gens
avaient mis le pistolet au poing.

Cinq minutes apres, ils etaient arrives a l'endroit d'ou le bruit
semblait etre venu. Alors ils ralentirent leurs chevaux,
s'avancant avec precaution.

-- Chut! dit de Guiche, des cavaliers.

-- Oui, trois a cheval, et trois qui ont mis pied a terre.

-- Que font-ils? Voyez-vous?

-- Oui, il me semble qu'ils fouillent un homme blesse ou mort.

-- C'est quelque lache assassinat, dit de Guiche.

-- Ce sont des soldats cependant, reprit Bragelonne.

-- Oui, mais des partisans, c'est-a-dire des voleurs de grand
chemin.

-- Donnons! dit Raoul.

-- Donnons! dit de Guiche.

-- Messieurs! s'ecria le pauvre gouverneur; messieurs, au nom du
ciel...

Mais les jeunes gens n'ecoutaient point. Ils etaient partis a
l'envi l'un de l'autre, et les cris du gouverneur n'eurent d'autre
resultat que de donner l'eveil aux Espagnols.

Aussitot les trois partisans qui etaient a cheval s'elancerent a
la rencontre des jeunes gens, tandis que les trois autres
achevaient de devaliser les deux voyageurs; car, en approchant,
les deux jeunes gens, au lieu d'un corps etendu, en apercurent
deux.

A dix pas, de Guiche tira le premier et manqua son homme;
l'Espagnol qui venait au-devant de Raoul tira a son tour, et Raoul
sentit au bras gauche une douleur pareille a un coup de fouet. A
quatre pas, il lacha son coup, et l'Espagnol, frappe au milieu de
la poitrine, etendit les bras et tomba a la renverse sur la croupe
de son cheval, qui tourna bride et l'emporta.
En ce moment, Raoul vit comme a travers un nuage le canon d'un
mousquet se diriger sur lui. La recommandation d'Athos lui revint
a l'esprit: par un mouvement rapide comme l'eclair, il fit cabrer
sa monture, le coup partit.

Le cheval fit un bond de cote, manqua des quatre pieds, et tomba
engageant la jambe de Raoul sous lui.

L'Espagnol s'elanca, saisissant son mousquet par le canon pour
briser la tete de Raoul avec sa crosse.

Malheureusement, dans la position ou etait Raoul, il ne pouvait ni
tirer l'epee de son fourreau, ni tirer le pistolet de ses fontes:
il vit la crosse tournoyer au-dessus de sa tete, et, malgre lui,
il allait fermer les yeux, lorsque d'un bond Guiche arriva sur
l'Espagnol et lui mit le pistolet sur la gorge.

-- Rendez-vous! lui dit-il, ou vous etes mort!

Le mousquet tomba des mains du soldat, qui se rendit a l'instant
meme.

Guiche appela un de ses laquais, lui remit le prisonnier en garde
avec ordre de lui bruler la cervelle s'il faisait un mouvement
pour s'echapper, sauta a bas de son cheval, et s'approcha de
Raoul.

-- Ma foi! monsieur, dit Raoul en riant, quoique sa paleur trahit
l'emotion inevitable d'une premiere affaire, vous payez vite vos
dettes et n'avez pas voulu m'avoir longue obligation. Sans vous,
ajouta-t-il en repetant les paroles du comte, j'etais mort, trois
fois mort.

-- Mon ennemi en prenant la fuite, dit de Guiche, m'a laisse toute
facilite de venir a votre secours; mais etes-vous blesse
gravement, je vous vois tout ensanglante?

-- Je crois, dit Raoul, que j'ai quelque chose comme une
egratignure au bras. Aidez-moi donc a me tirer de dessous mon
cheval, et rien, je l'espere, ne s'opposera a ce que nous
continuions notre route.

M. d'Arminges et Olivain etaient deja a terre et soulevaient le
cheval, qui se debattait dans l'agonie. Raoul parvint a tirer son
pied de l'etrier, et sa jambe de dessous le cheval, et en un
instant il se trouva debout.

-- Rien de casse? dit de Guiche.

-- Ma foi, non, grace au ciel, repondit Raoul. Mais que sont
devenus les malheureux que les miserables assassinaient?

-- Nous sommes arrives trop tard, ils les ont tues, je crois, et
ont pris la fuite en emportant leur butin; mes deux laquais sont
pres des cadavres.

-- Allons voir s'ils ne sont point tout a fait morts et si on peut
leur porter secours, dit Raoul. Olivain, nous avons herite de deux
chevaux, mais j'ai perdu le mien: prenez le meilleur des deux pour
vous et vous me donnerez le votre.

Et ils s'approcherent de l'endroit ou gisaient les victimes.


XXXIV. Le moine

Deux hommes etaient etendus: l'un immobile; la face contre terre,
perce de trois balles et nageant dans son sang... celui-la etait
mort.

L'autre, adosse a un arbre par les deux laquais, les yeux au ciel
et les mains jointes, faisait une ardente priere... il avait recu
une balle qui lui avait brise le haut de la cuisse.

Les jeunes gens allerent d'abord au mort et se regarderent avec
etonnement.

-- C'est un pretre, dit Bragelonne, il est tonsure. Oh! les
maudits! qui portent la main sur les ministres de Dieu!

-- Venez ici, monsieur, dit Urbain, vieux soldat qui avait fait
toutes les campagnes avec le cardinal-duc; venez ici... il n'y a
plus rien a faire avec l'autre, tandis que celui-ci, peut-etre
peut-on encore le sauver.

Le blesse sourit tristement.

-- Me sauver! non, dit-il; mais m'aider a mourir, oui.

-- Etes-vous pretre? demanda Raoul.

-- Non, monsieur.

-- C'est que votre malheureux compagnon m'a paru appartenir a
Eglise, reprit Raoul.

-- C'est le cure de Bethune, monsieur; il portait en lieu sur les
vases sacres de son eglise et le tresor du chapitre; car M. le
Prince a abandonne notre ville hier, et peut-etre l'Espagnol y
sera-t-il demain; or, comme on savait que des partis ennemis
couraient la campagne, et que la mission etait perilleuse,
personne n'a ose l'accompagner, alors je me suis offert.

-- Et ces miserables vous ont attaques, ces miserables ont tire
sur un pretre!

-- Messieurs, dit le blesse en regardant autour de lui, je souffre
bien, et cependant je voudrais etre transporte dans quelque
maison.

-- Ou vous puissiez etre secouru? dit de Guiche.

-- Non, ou je puisse me confesser.

-- Mais peut-etre, dit Raoul, n'etes-vous point blesse si
dangereusement que vous croyez.

-- Monsieur, dit le blesse, croyez-moi, il n'y a pas de temps a
perdre, la balle a brise le col du femur et a penetre jusqu'aux
intestins.

-- Etes-vous medecin? demanda de Guiche.

-- Non, dit le moribond, mais je me connais un peu aux blessures,
et la mienne est mortelle. Tachez donc de me transporter quelque
part ou je puisse trouver un pretre, ou prenez cette peine de m'en
amener un ici, et Dieu recompensera cette sainte action; c'est mon
ame qu'il faut sauver car, pour mon corps, il est perdu.

-- Mourir en faisant une bonne oeuvre, c'est impossible! et Dieu
vous assistera.

-- Messieurs, au nom du ciel! dit le blesse rassemblant toutes ses
forces comme pour se lever, ne perdons point le temps en paroles
inutiles: ou aidez-moi a gagner le prochain village, ou jurez-moi
sur votre salut que vous m'enverrez ici le premier moine, le
premier cure, le premier pretre que vous rencontrerez. Mais,
ajouta-t-il avec l'accent du desespoir, peut-etre nul n'osera
venir, car on sait que les Espagnols courent la campagne, et je
mourrai sans absolution. Mon Dieu! mon Dieu! ajouta le blesse avec
un accent de terreur qui fit frissonner les jeunes gens, vous ne
permettrez point cela, n'est-ce pas? ce serait trop terrible!

-- Monsieur, tranquillisez-vous, dit de Guiche, je vous jure que
vous allez avoir la consolation que vous demandez. Dites-nous
seulement ou il y a une maison ou nous puissions demander du
secours, et un village ou nous puissions aller querir un pretre.

-- Merci, et que Dieu vous recompense! Il y a une auberge a une
demi-lieue d'ici en suivant cette route et a une lieue a peu pres
au-dela de l'auberge vous trouverez le village de Greney. Allez
trouver le cure; si le cure n'est pas chez lui, entrez dans le
couvent des Augustins, qui est la derniere maison du bourg a
droite, et amenez-moi un frere, qu'importe! moine ou cure, pourvu
qu'il ait recu de notre sainte Eglise la faculte d'absoudre _in
articulo mortis._

-- Monsieur d'Arminges, dit de Guiche, restez pres de ce
malheureux, et veillez a ce qu'il soit transporte le plus
doucement possible. Faites un brancard avec des branches d'arbre,
mettez-y tous nos manteaux; deux de nos laquais le porteront,
tandis que le troisieme se tiendra pret a prendre la place de
celui qui sera las. Nous allons, le vicomte et moi, chercher un
pretre.

-- Allez, monsieur le comte, dit le gouverneur; mais au nom du
ciel! ne vous exposez pas.

-- Soyez tranquille. D'ailleurs, nous sommes sauves pour
aujourd'hui; vous connaissez l'axiome:_ Non bis in idem._

-- Bon courage, monsieur! dit Raoul au blesse, nous allons
executer votre desir.

-- Dieu vous benisse, messieurs! repondit le, moribond avec un
accent de reconnaissance impossible a decrire.

Et les deux jeunes gens partirent au galop dans la direction
indiquee, tandis que le gouverneur du comte de Guiche presidait a
la confection du brancard.

Au bout de dix minutes de marche les deux jeunes gens apercurent
l'auberge.

Raoul, sans descendre de cheval, appela l'hote, le prevint qu'on
allait lui amener un blesse et le pria de preparer, en attendant,
tout ce qui serait necessaire a son pansement, c'est-a-dire un
lit, des bandes, de la charpie, l'invitant en outre, s'il
connaissait dans les environs quelque medecin, chirurgien ou
operateur, a renvoyer chercher, se chargeant, lui, de recompenser
le messager.

L'hote, qui vit deux jeunes seigneurs richement vetus, promit tout
ce qu'ils lui demanderent, et nos deux cavaliers, apres avoir vu
commencer les preparatifs de la reception, partirent de nouveau et
piquerent vivement vers Greney.

Ils avaient fait plus d'une lieue et distinguaient deja les
premieres maisons du village dont les toits couverts de tuiles
rougeatres se detachaient vigoureusement sur les arbres verts qui
les environnaient, lorsqu'ils apercurent, venant a leur rencontre,
monte sur une mule, un pauvre moine qu'a son large chapeau et a sa
robe de laine grise ils prirent pour un frere augustin. Cette fois
le hasard semblait leur envoyer ce qu'ils cherchaient.

Ils s'approcherent du moine.

C'etait un homme de vingt-deux a vingt-trois ans, mais que les
pratiques ascetiques avaient vieilli en apparence. Il etait pale,
non de cette paleur mate qui est une beaute, mais d'un jaune
bilieux; ses cheveux courts, qui depassaient a peine le cercle que
son chapeau tracait autour de son front, etaient d'un blond pale,
et ses yeux, d'un bleu clair, semblaient denues de regard.

-- Monsieur, dit Raoul avec sa politesse ordinaire, etes-vous
ecclesiastique?

-- Pourquoi me demandez-vous cela? dit l'etranger avec une
impassibilite presque incivile.

-- Pour le savoir, dit le comte de Guiche avec hauteur.

L'etranger toucha sa mule du talon et continua son chemin.

De Guiche sauta d'un bond en avant de lui, et lui barra la route.

-- Repondez, monsieur! dit-il, on vous a interroge poliment, et
toute question vaut une reponse.

-- Je suis libre, je suppose, de dire ou de ne pas dire qui je
suis aux deux premieres personnes venues a qui il prend le caprice
de m'interroger.

De Guiche reprima a grand-peine la furieuse envie qu'il avait de
casser les os au moine.

-- D'abord, dit-il en faisant un effort sur lui-meme, nous ne
sommes pas les deux premieres personnes venues; mon ami que voila
est le vicomte de Bragelonne, et moi je suis le comte de Guiche.
Enfin, ce n'est point par caprice que nous vous faisons cette
question; car un homme est la, blesse et mourant, qui reclame les
secours de Eglise Etes-vous pretre, je vous somme, au nom de
l'humanite, de me suivre pour secourir cet homme; ne l'etes-vous
pas, c'est autre chose. Je vous previens, au nom de la courtoisie,
que vous paraissez si completement ignorer, que je vais vous
chatier de votre insolence.

La paleur du moine devint de la lividite, et il sourit d'une si
etrange facon que Raoul, qui ne le quittait pas des yeux, sentit
ce sourire lui serrer le coeur comme une insulte.

-- C'est quelque espion espagnol ou flamand, dit-il en mettant la
main sur la crosse de ses pistolets.

Un regard menacant et pareil a un eclair repondit a Raoul.

-- Eh bien! monsieur, dit de Guiche, repondez-vous?

-- Je suis pretre, messieurs, dit le jeune homme.

Et sa figure reprit son impassibilite ordinaire.

-- Alors, mon pere, dit Raoul laissant retomber ses pistolets dans
ses fontes et imposant a ses paroles un accent respectueux qui ne
sortait pas de son coeur, alors, si vous etes pretre, vous allez
trouver, comme vous l'a dit mon ami, une occasion d'exercer votre
etat: un malheureux blesse vient a notre rencontre et doit
s'arreter au prochain hotel; il demande l'assistance d'un ministre
de Dieu; nos gens l'accompagnent.
-- J'y vais, dit le moine.

Et il donna du talon a sa mule.

-- Si vous n'y allez pas, monsieur, dit   de Guiche, croyez que nous
avons des chevaux capables de rattraper   votre mule, un credit
capable de vous faire saisir partout ou   vous serez; et alors, je
vous le jure, votre proces sera bientot   fait: on trouve partout un
arbre et une corde.

L'oeil du moine etincela de nouveau, mais ce fut tout; il repeta
sa phrase: "J'y vais", et il partit.

-- Suivons-le, dit de Guiche, ce sera plus sur.

-- J'allais vous le proposer, dit de Bragelonne.

Et les deux jeunes gens se remirent en route, reglant leur pas sur
celui du moine, qu'ils suivaient ainsi a une portee de pistolet.

Au bout de cinq minutes, le moine se retourna pour s'assurer s'il
etait suivi ou non.

-- Voyez-vous, dit Raoul, que nous avons bien fait!

-- L'horrible figure que celle de ce moine! dit le comte de
Guiche.

-- Horrible, repondit Raoul, et d'expression surtout; ces cheveux
jaunes, ces yeux ternes, ces levres qui disparaissent au moindre
mot qu'il prononce...

-- Oui, oui, dit de Guiche, qui avait ete moins frappe que Raoul
de tous ces details, attendu que Raoul examinait tandis que de
Guiche parlait; oui, figure etrange; mais ces moines sont
assujettis a des pratiques si degradantes: les jeunes les font
palir, les coups de discipline les font hypocrites, et c'est a
force de pleurer les biens de la vie, qu'ils ont perdus et dont
nous jouissons, que leurs yeux deviennent ternes.

-- Enfin, dit Raoul, ce pauvre homme va avoir son pretre; mais, de
par Dieu! le penitent a la mine de posseder une conscience
meilleure que celle du confesseur. Quant a moi, je l'avoue, je
suis accoutume a voir des pretres d'un tout autre aspect.

-- Ah! dit de Guiche, comprenez-vous? Celui-ci est un de ces
freres errants qui s'en vont mendiant sur les grandes routes
jusqu'au jour ou un benefice leur tombe du ciel; ce sont des
etrangers pour la plupart: Ecossais, Irlandais, Danois. On m'en a
quelquefois montre de pareils.

-- Aussi laids?
-- Non, mais raisonnablement hideux, cependant.

-- Quel malheur pour ce pauvre blesse de mourir entre les mains
d'un pareil frocard!

-- Bah! dit de Guiche, l'absolution vient, non de celui qui la
donne, mais de Dieu. Cependant, voulez-vous que je vous dise, eh
bien! j'aimerais mieux mourir impenitent que d'avoir affaire a un
pareil confesseur. Vous etes de mon avis, n'est-ce pas, vicomte?
et je vous voyais caresser le pommeau de votre pistolet comme si
vous aviez quelque intention de lui casser la tete.

-- Oui, comte, c'est une chose etrange, et qui va vous surprendre,
j'ai eprouve a l'aspect de cet homme une horreur indefinissable.
Avez-vous quelquefois fait lever un serpent sur votre chemin?

-- Jamais, dit de Guiche.

-- Eh bien! a moi cela m'est arrive dans nos forets du Blaisois,
et je me rappelle qu'a la vue du premier qui me regarda de ses
yeux ternes, replie sur lui-meme, branlant la tete et agitant la
langue, je demeurai fixe, pale et comme fascine jusqu'au moment ou
le comte de La Fere...

-- Votre pere? demanda de Guiche.

-- Non, mon tuteur, repondit Raoul en rougissant.

-- Fort bien.

-- Jusqu'au moment, reprit Raoul, ou le comte de La Fere me dit:
Allons, Bragelonne, degainez. Alors seulement je courus au reptile
et le tranchai en deux, au moment ou il se dressait sur sa queue
en sifflant pour venir lui-meme au-devant de moi. Eh bien! je vous
jure que j'ai ressenti exactement la meme sensation a la vue de
cet homme lorsqu'il a dit: _"Pourquoi me demandez-vous cela?"_ et
qu'il m'a regarde.

-- Alors, vous vous reprochez de ne l'avoir pas coupe en deux
comme votre serpent?

-- Ma foi, oui, presque, dit Raoul.

En ce moment, on arrivait en vue de la petite auberge, et l'on
apercevait de l'autre cote le cortege du blesse qui s'avancait
guide par M. d'Arminges. Deux hommes portaient le moribond, le
troisieme tenait les chevaux en main.

Les jeunes gens donnerent de l'eperon.

-- Voici le blesse, dit de Guiche en passant pres du frere
augustin; ayez la bonte de vous presser un peu, sire moine.

Quant a Raoul, il s'eloigna du frere de toute la largeur de la
route, et passa en detournant la tete avec degout.

C'etaient alors les jeunes gens qui precedaient le confesseur au
lieu de le suivre. Ils allerent au-devant du blesse et lui
annoncerent cette bonne nouvelle. Celui-ci se souleva pour
regarder dans la direction indiquee, vit le moine qui s'approchait
en hatant le pas de sa mule, et retomba sur sa litiere le visage
eclaire d'un rayon de joie.

-- Maintenant, dirent les jeunes gens, nous avons fait pour vous
tout ce que nous avons pu faire, et comme nous sommes presses de
rejoindre l'armee de M. le Prince, nous allons continuer notre
route; vous nous excusez, n'est-ce pas, monsieur? Mais on dit
qu'il va y avoir une bataille, et nous ne voudrions pas arriver le
lendemain.

-- Allez, mes jeunes seigneurs, dit   le blesse, et soyez benis tous
deux pour votre piete. Vous avez en   effet, et comme vous l'avez
dit, fait pour moi tout ce que vous   pouviez faire; moi, je ne puis
que vous dire encore une fois: Dieu   vous garde, vous et ceux qui
vous sont chers!

-- Monsieur, dit de Guiche a son gouverneur, nous allons devant
vous nous rejoindrez sur la route de Cambrin.

L'hote etait sur sa porte et avait tout prepare, lit, bandes et
charpie, et un palefrenier etait alle chercher un medecin a Lens,
qui etait la ville la plus proche.

-- Bien, dit l'aubergiste, il sera fait comme vous le desirez;
mais ne vous arretez-vous pas, monsieur, pour panser votre
blessure? continua-t-il en s'adressant a Bragelonne.

-- Oh! ma blessure, a moi, n'est rien, dit le vicomte, et il sera
temps que je m'en occupe a la prochaine halte; seulement ayez la
bonte, si vous voyez passer un cavalier, et si ce cavalier vous
demande des nouvelles d'un jeune homme monte sur un alezan et
suivi d'un laquais, de lui dire qu'effectivement vous m'avez vu,
mais que j'ai continue ma route et que je compte diner a
Mazingarbe et coucher a Cambrin. Ce cavalier est mon serviteur.

-- Ne serait-il pas mieux, et pour plus grande surete, que je lui
demandasse son nom et que je lui dise le votre? repondit l'hote.

-- Il n'y a pas de mal au surcroit de precaution, dit Raoul, je me
nomme le vicomte de Bragelonne et lui Grimaud.

En ce moment le blesse arrivait d'un cote et le moine de l'autre;
les deux jeunes gens se reculerent pour laisser passer le
brancard; de son cote le moine descendait de sa mule, et ordonnait
qu'on la conduisit a l'ecurie sans la desseller.

-- Sire moine, dit de Guiche, confessez bien ce brave homme, et ne
vous inquietez pas de votre depense ni de celle de votre mule:
tout est paye.

-- Merci, monsieur! dit le moine avec un de ces sourires qui
avaient fait frissonner Bragelonne.

-- Venez, comte, dit Raoul, qui semblait instinctivement ne
pouvoir supporter la presence de l'augustin, venez, je me sens mal
ici.

-- Merci, encore une fois, mes beaux jeunes seigneurs, dit le
blesse, et ne m'oubliez pas dans vos prieres!

-- Soyez tranquille! dit de Guiche en piquant pour rejoindre
Bragelonne, qui etait deja de vingt pas en avant.

En ce moment le brancard, porte par les deux laquais, entrait dans
la maison. L'hote et sa femme, qui etait accourue, se tenaient
debout sur les marches de l'escalier. Le malheureux blesse
paraissait souffrir des douleurs atroces; et cependant il n'etait
preoccupe que de savoir si le moine le suivait.

A la vue de cet homme pale et ensanglante, la femme saisit
fortement le bras de son mari.

-- Eh bien! qu'y a-t-il? demanda celui-ci. Est-ce que par hasard
tu te trouverais mal?

-- Non, mais regarde! dit l'hotesse en montrant a son mari le
blesse.

-- Dame! repondit celui-ci, il me parait bien malade.

-- Ce n'est pas cela que je veux dire, continua la femme toute
tremblante, je te demande si tu le reconnais?

-- Cet homme? attends donc...

-- Ah! je vois que tu le reconnais, dit la femme, car tu palis a
ton tour.

-- En verite! s'ecria l'hote. Malheur a notre maison, c'est
l'ancien bourreau de Bethune.

-- L'ancien bourreau de Bethune! murmura le jeune moine en faisant
un mouvement d'arret et en laissant voir sur son visage le
sentiment de repugnance que lui inspirait son penitent.

M. d'Arminges, qui se tenait a la porte, s'apercut de son
hesitation.

-- Sire moine, dit-il, pour etre ou pour avoir ete bourreau, ce
malheureux n'en est pas moins un homme. Rendez-lui donc le dernier
service qu'il reclame de vous, et votre oeuvre n'en sera que plus
meritoire.
Le moine ne repondit rien, mais il continua silencieusement son
chemin vers la chambre basse ou les deux valets avaient deja
depose le mourant sur un lit.

En voyant l'homme de Dieu s'approcher du chevet du blesse, les
deux laquais sortirent en fermant la porte sur le moine et sur le
moribond.

D'Arminges et Olivain les attendaient; ils remonterent a cheval,
et tous quatre partirent au trot, suivant le chemin a l'extremite
duquel avaient deja disparu Raoul et son compagnon.

Au moment ou le gouverneur et son escorte disparaissaient a leur
tour, un nouveau voyageur s'arretait devant le seuil de l'auberge.

-- Que desire monsieur? dit l'hote, encore pale et tremblant de la
decouverte qu'il venait de faire.

Le voyageur fit le signe d'un homme qui boit, et, mettant pied a
terre, montra son cheval et fit le signe d'un homme qui frotte.

-- Ah diable! se dit l'hote, il parait que celui-ci est muet.

-- Et ou voulez-vous boire? demanda-t-il.

-- Ici, dit le voyageur en montrant une table.

-- Je me trompais, dit l'hote, il n'est pas tout a fait muet.

Et il s'inclina, alla chercher une bouteille de vin et des
biscuits, qu'il posa devant son taciturne convive.

-- Monsieur ne desire pas autre chose? demanda-t-il.

-- Si fait, dit le voyageur.

-- Que desire monsieur?

-- Savoir si vous avez vu passer un jeune gentilhomme de quinze
ans, monte sur un cheval alezan et suivi d'un laquais.

-- Le vicomte de Bragelonne? dit l'hote.

-- Justement.

-- Alors c'est vous qui vous appelez M. Grimaud?

Le voyageur fit signe que oui.

-- Eh bien! dit l'hote, votre jeune maitre etait ici il n'y a
qu'un quart d'heure; il dinera a Mazingarbe et couchera a Cambrin.

-- Combien d'ici a Mazingarbe?
-- Deux lieues et demie.

-- Merci.

Grimaud, assure de rencontrer son jeune maitre avant la fin du
jour, parut plus calme, s'essuya le front et se versa un verre de
vin, qu'il but silencieusement.

Il venait de poser son verre sur la table et se disposait a le
remplir une seconde fois, lorsqu'un cri terrible partit de la
chambre ou etaient le moine et le mourant.

Grimaud se leva tout debout.

-- Qu'est-ce que cela, dit-il, et d'ou vient ce cri?

-- De la chambre du blesse, dit l'hote.

-- Quel blesse? demanda Grimaud.

-- L'ancien bourreau de Bethune, qui vient d'etre assassine par
les partisans espagnols, qu'on a apporte ici, et qui se confesse
en ce moment a un frere augustin: il parait qu'il souffre bien.

-- L'ancien bourreau de Bethune? murmura Grimaud rappelant ses
souvenirs... un homme de cinquante-cinq a soixante ans, grand,
vigoureux, basane, cheveux et barbe noirs?

-- C'est cela, excepte que sa barbe a grisonne et que ses cheveux
ont blanchi. Le connaissez-vous? demanda l'hote.

-- Je l'ai vu une fois, dit Grimaud, dont le front s'assombrit au
tableau que lui presentait ce souvenir.

La femme etait accourue toute tremblante.

-- As-tu entendu? dit-elle a son mari.

-- Oui, repondit l'hote en regardant avec inquietude du cote de la
porte.

En ce moment, un cri moins fort que le premier, mais suivi d'un
gemissement long et prolonge, se fit entendre.

Les trois personnages se regarderent en frissonnant.

-- Il faut voir ce que c'est, dit Grimaud.

-- On dirait le cri d'un homme qu'on egorge, murmura l'hote.

-- Jesus! dit la femme en se signant.

Si Grimaud parlait peu, on sait qu'il agissait beaucoup. Il
s'elanca vers la porte et la secoua vigoureusement, mais elle
etait fermee par un verrou interieur.

-- Ouvrez! cria l'hote, ouvrez; sire moine, ouvrez a l'instant!

Personne ne repondit.

-- Ouvrez, ou j'enfonce la porte! dit Grimaud.

Meme silence.

Grimaud jeta les yeux autour de lui et avisa une pince qui
d'aventure se trouvait dans un coin; il s'elanca dessus, et, avant
que l'hote eut pu s'opposer a son dessein, il avait mis la porte
en dedans.

La chambre etait inondee du sang qui filtrait a travers les
matelas, le blesse ne parlait plus et ralait; le moine avait
disparu.

-- Le moine? cria l'hote; ou est le moine?

Grimaud s'elanca vers une fenetre ouverte qui donnait sur la cour.

-- Il aura fui par la, s'ecria-t-il.

-- Vous croyez? dit l'hote effare. Garcon, voyez si la mule du
moine est a l'ecurie.

-- Plus de mule! cria celui a qui cette question etait adressee.

Grimaud fronca le sourcil, l'hote joignit les mains et regarda
autour de lui avec defiance. Quant a la femme, elle n'avait pas
ose entrer dans la chambre et se tenait debout, epouvantee, a la
porte.

Grimaud s'approcha du blesse, regardant ses traits rudes et
marques qui lui rappelaient un souvenir si terrible.

Enfin, apres un moment de morne et muette contemplation:

-- Il n'y a plus de doute, dit-il, c'est bien lui.

-- Vit-il encore? demanda l'hote.

Grimaud, sans repondre, ouvrit son justaucorps pour lui tater le
coeur, tandis que l'hote s'approchait a son tour; mais tout a coup
tous deux reculerent, l'hote en poussant un cri d'effroi, Grimaud
en palissant.

La lame d'un poignard etait enfoncee jusqu'a la garde du cote
gauche de la poitrine du bourreau.

-- Courez chercher du secours, dit Grimaud, moi je resterai pres
de lui.

L'hote sortit de la chambre tout egare; quant a la femme, elle
s'etait enfuie au cri qu'avait pousse son mari.


XXXV. L'absolution

Voici ce qui s'etait passe.

Nous avons vu que ce n'etait point par un effet de sa propre
volonte, mais au contraire assez a contrecoeur que le moine
escortait le blesse qui lui avait ete recommande d'une si etrange
maniere. Peut-etre eut-il cherche a fuir, s'il en avait vu la
possibilite; mais les menaces des deux gentilshommes, leur suite
qui etait restee apres eux et qui sans doute avait recu leurs
instructions, et pour tout dire enfin, la reflexion meme avait
engage le moine, sans laisser paraitre trop de mauvais vouloir, a
jouer jusqu'au bout son role de confesseur, et, une fois entre
dans la chambre, il s'etait approche du chevet du blesse.

Le bourreau examina de ce regard rapide, particulier a ceux qui
vont mourir et qui, par consequent, n'ont pas de temps a perdre,
la figure de celui qui devait etre son consolateur; il fit un
mouvement de surprise et dit:

-- Vous etes bien jeune, mon pere?

-- Les gens qui portent ma robe n'ont point d'age, repondit
sechement le moine.

-- Helas! parlez-moi plus doucement, mon pere, dit le blesse, j'ai
besoin d'un ami a mes derniers moments.

-- Vous souffrez beaucoup? demanda le moine.

-- Oui; mais de l'ame bien plus que du corps.

-- Nous sauverons votre ame, dit le jeune homme; mais etes-vous
reellement le bourreau de Bethune, comme le disaient ces gens?

-- C'est-a-dire, reprit vivement le blesse, qui craignait sans
doute que ce nom de bourreau n'eloignat de lui les derniers
secours qu'il reclamait, c'est-a-dire que je l'ai ete, mais je ne
le suis plus; il y a quinze ans que j'ai cede ma charge. Je figure
encore aux executions, mais je ne frappe plus moi-meme, oh non!

-- Vous avez donc horreur de votre etat?

Le bourreau poussa un profond soupir.

-- Tant que je n'ai frappe qu'au nom de la loi et de la justice,
dit-il, mon etat m'a laisse dormir tranquille, abrite que j'etais
sous la justice et sous la loi; mais depuis cette nuit terrible ou
j'ai servi d'instrument a une vengeance particuliere et ou j'ai
leve avec haine le glaive sur une creature de Dieu, depuis ce
jour...

Le bourreau s'arreta en secouant la tete d'un air desespere.

-- Parlez, dit le moine, qui s'etait assis au pied du lit du
blesse et qui commencait a prendre interet a un recit qui
s'annoncait d'une facon si etrange.

-- Ah! s'ecria le moribond avec tout l'elan d'une douleur
longtemps comprimee et qui finit enfin par se faire jour, ah! j'ai
pourtant essaye d'etouffer ce remords par vingt ans de bonnes
oeuvres; j'ai depouille la ferocite naturelle a ceux qui versent
le sang; a toutes les occasions j'ai expose ma vie pour sauver la
vie de ceux qui etaient en peril, et j'ai conserve a la terre des
existences humaines, en echange de celle que je lui avais enlevee.
Ce n'est pas tout: le bien acquis dans l'exercice de ma
profession, je l'ai distribue aux pauvres, je suis devenu assidu
aux eglises, les gens qui me fuyaient se sont habitues a me voir.
Tous m'ont pardonne, quelques-uns meme m'ont aime; mais je crois
que Dieu ne m'a pas pardonne, lui, car le souvenir de cette
execution me poursuit sans cesse, et il me semble chaque nuit voir
se dresser devant moi le spectre de cette femme.

-- Une femme! C'est donc une femme que vous avez assassinee?
s'ecria le moine.

-- Et vous aussi! s'ecria le bourreau, vous vous servez donc de ce
mot qui retentit a mon oreille: assassinee! Je l'ai donc
assassinee et non pas executee! je suis donc un assassin et non
pas un justicier!

Et il ferma les yeux en poussant un gemissement.

Le moine craignit sans doute qu'il ne mourut sans en dire
davantage, car il reprit vivement:

-- Continuez, je ne sais rien, et quand vous aurez acheve votre
recit, Dieu et moi jugerons.

-- Oh! mon pere! continua le bourreau sans rouvrir les yeux, comme
s'il craignait, en les rouvrant, de revoir quelque objet
effrayant, c'est surtout lorsqu'il fait nuit et que je traverse
quelque riviere, que cette terreur que je n'ai pu vaincre
redouble: il me semble alors que ma main s'alourdit, comme si mon
coutelas y pesait encore; que l'eau devient couleur de sang, et
que toutes les voix de la nature, le bruissement des arbres, le
murmure du vent, le clapotement du flot, se reunissent pour former
une voix pleurante, desesperee, terrible, qui me crie: "Laissez
passer la justice de Dieu!"

-- Delire! murmura le moine en secouant la tete a son tour.
Le bourreau rouvrit les yeux, fit un mouvement pour se retourner
du cote du jeune homme et lui saisit le bras.

-- Delire, repeta-t-il, delire, dites-vous? Oh! non pas, car
c'etait le soir, car j'ai jete son corps dans la riviere, car les
paroles que mes remords me repetent, ces paroles, c'est moi qui
dans mon orgueil les ai prononcees: apres avoir ete l'instrument
de la justice humaine, je croyais etre devenu celui de la justice
de Dieu.

-- Mais, voyons, comment cela s'est-il fait? parlez, dit le moine.

-- C'etait un soir, un homme me vint chercher, me montra un ordre,
je le suivis. Quatre autres seigneurs m'attendaient. Ils
m'emmenerent masque. Je me reservais toujours de resister si
l'office qu'on reclamait de moi me paraissait injuste. Nous fimes
cinq ou six lieues, sombres, silencieux et presque sans echanger
une parole; enfin, a travers les fenetres d'une petite chaumiere,
ils me montrerent une femme accoudee sur une table et me dirent:
"Voici celle qu'il faut executer."

-- Horreur! dit le moine. Et vous avez obei?

-- Mon pere, cette femme etait un monstre: elle avait empoisonne,
disait-on, son second mari, tente d'assassiner son beau-frere, qui
se trouvait parmi ces hommes; elle venait d'empoisonner une jeune
femme qui etait sa rivale, et avant de quitter l'Angleterre elle
avait, disait-on, fait poignarder le favori du roi.

-- Buckingham? s'ecria le moine.

-- Oui, Buckingham, c'est cela.

-- Elle etait donc Anglaise, cette femme?

-- Non, elle etait Francaise, mais elle s'etait mariee en
Angleterre.

Le moine palit, s'essuya le front et alla fermer la porte au
verrou. Le bourreau crut qu'il l'abandonnait et retomba en
gemissant sur son lit.

-- Non, non, me voila, reprit le moine en revenant vivement pres
de lui; continuez: quels etaient ces hommes?

-- L'un etait etranger, Anglais, je crois. Les quatre autres
etaient Francais et portaient le costume de mousquetaires.

-- Leurs noms? demanda le moine.

-- Je ne les connais pas. Seulement les quatre autres seigneurs
appelaient l'Anglais milord.

-- Et cette femme etait-elle belle?
-- Jeune et belle! Oh! oui, belle surtout. Je la vois encore,
lorsque, a genoux a mes pieds, elle priait, la tete renversee en
arriere. Je n'ai jamais compris depuis, comment j'avais abattu
cette tete si belle et si pale.

Le moine semblait agite d'une emotion etrange. Tous ses membres
tremblaient; on voyait qu'il voulait faire une question, mais il
n'osait pas.

Enfin, apres un violent effort sur lui-meme:

-- Le nom de cette femme? dit-il.

-- Je l'ignore. Comme je vous le dis, elle s'etait mariee deux
fois, a ce qu'il parait: une fois en France, et l'autre en
Angleterre.

-- Et elle etait jeune, dites-vous?

-- Vingt-cinq ans.

-- Belle?

-- A ravir.

-- Blonde?

-- Oui.

-- De grands cheveux, n'est-ce pas? qui tombaient jusque sur ses
epaules.

-- Oui.

-- Des yeux d'une expression admirable?

-- Quand elle voulait. Oh! oui, c'est bien cela.

-- Une voix d'une douceur etrange?

-- Comment le savez-vous?

Le bourreau s'accouda sur son lit et fixa son regard epouvante sur
le moine, qui devint livide.

-- Et vous l'avez tuee! dit le moine; vous avez servi d'instrument
a ces laches, qui n'osaient la tuer eux-memes! vous n'avez pas eu
pitie de cette jeunesse, de cette beaute, de cette faiblesse! vous
avez tue cette femme?

-- Helas! reprit le bourreau, je vous l'ai dit, mon pere, cette
femme, sous cette enveloppe celeste, cachait un esprit infernal,
et quand je la vis, quand je me rappelai tout le mal qu'elle
m'avait fait a moi-meme...

-- A vous? et qu'avait-elle pu vous faire a vous? Voyons.

-- Elle avait seduit et perdu mon frere, qui etait pretre; elle
s'etait sauvee avec lui de son couvent.

-- Avec ton frere?

-- Oui. Mon frere avait ete son premier amant: elle avait ete la
cause de la mort de mon frere. Oh! mon pere! mon pere! ne me
regardez donc pas ainsi. Oh! je suis donc coupable? Oh! vous ne me
pardonnerez donc pas?

Le moine composa son visage.

-- Si fait, si fait, dit-il, je vous pardonnerai si vous me dites
tout!

-- Oh! s'ecria le bourreau, tout! tout! tout!

-- Alors, repondez. Si elle a seduit votre frere... vous dites
qu'elle l'a seduit, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Si elle a cause sa mort... vous avez dit qu'elle avait cause sa
mort?

-- Oui, repeta le bourreau.

-- Alors, vous devez savoir son nom de jeune fille?

-- O mon Dieu! dit le bourreau, mon Dieu! il me semble que je vais
mourir. L'absolution, mon pere! l'absolution!

-- Dis son nom! s'ecria le moine, et je te la donnerai.

-- Elle s'appelait... mon Dieu, ayez pitie de moi! murmura le
bourreau.

Et il se laissa aller sur son lit, pale, frissonnant et pareil a
un homme qui va mourir.

-- Son nom! repeta le moine se courbant sur lui comme pour lui
arracher ce nom s'il ne voulait pas le lui dire; son nom!...
parle, ou pas d'absolution!

Le mourant parut rassembler toutes ses forces. Les yeux du moine
etincelaient.

-- Anne de Bueil, murmura le blesse.

-- Anne de Bueil! s'ecria le moine en se redressant et en levant
les deux mains au ciel; Anne de Bueil! tu as bien dit Anne de
Bueil, n'est-ce pas?

-- Oui, oui, c'etait son nom, et maintenant absolvez-moi, car je
me meurs.

-- Moi, t'absoudre! s'ecria le pretre avec un rire qui fit dresser
les cheveux sur la tete du mourant, moi, t'absoudre? je ne suis
pas pretre!

-- Vous n'etes pas pretre! s'ecria le bourreau, mais qu'etes-vous
donc alors?

-- Je vais te le dire a mon tour, miserable!

-- Ah! Seigneur! mon Dieu!

-- Je suis John Francis de Winter!

-- Je ne vous connais pas! s'ecria le bourreau.

-- Attends, attends, tu vas me connaitre: je suis John Francis de
Winter, repeta-t-il, et cette femme...

-- Eh bien! cette femme?

-- C'etait ma mere!

Le bourreau poussa le premier cri, ce cri si terrible qu'on avait
entendu d'abord.

-- Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, murmura-t-il, sinon au nom de
Dieu, du moins en votre nom; sinon comme pretre, du moins comme
fils.

-- Te pardonner! s'ecria le faux moine, te pardonner! Dieu le fera
peut-etre, mais moi, jamais!

-- Par pitie, dit le bourreau en tendant ses bras vers lui.

-- Pas de pitie pour qui n'a pas eu de pitie; meurs impenitent,
meurs desespere, meurs et sois damne!

Et tirant de sa robe un poignard et le lui enfoncant dans la
poitrine:

-- Tiens, dit-il, voila mon absolution!

Ce fut alors que l'on entendit ce second cri plus faible que le
premier, qui avait ete suivi d'un long gemissement.

Le bourreau, qui s'etait souleve, retomba renverse sur son lit.
Quant au moine, sans retirer le poignard de la plaie, il courut a
la fenetre, l'ouvrit, sauta sur les fleurs d'un petit jardin, se
glissa dans l'ecurie, prit sa mule, sortit par une porte de
derriere, courut jusqu'au prochain bouquet de bois, y jeta sa robe
de moine, tira de sa valise un habit complet de cavalier, s'en
revetit, gagna a pied la premiere poste, prit un cheval et
continua a franc etrier son chemin vers Paris.


XXXVI. Grimaud parle

Grimaud etait reste seul aupres du bourreau: l'hote etait alle
chercher du secours; la femme priait.

Au bout d'un instant, le blesse rouvrit les yeux.

-- Du secours! murmura-t-il; du secours! O mon Dieu, mon Dieu! ne
trouverai-je donc pas un ami dans ce monde qui m'aide a vivre ou a
mourir?

Et il porta avec effort sa main a sa poitrine; sa main rencontra
le manche du poignard.

-- Ah! dit-il comme un homme qui se souvient.

Et il laissa retomber son bras pres de lui.

-- Ayez courage, dit Grimaud, on est alle chercher du secours.

-- Qui etes-vous? demanda le blesse en fixant sur Grimaud des yeux
demesurement ouverts.

-- Une ancienne connaissance, dit Grimaud.

-- Vous?

Le blesse chercha a se rappeler les traits de celui qui lui
parlait ainsi.

-- Dans quelles circonstances nous sommes-nous donc rencontres?
demanda-t-il.

-- Il y a vingt ans, une nuit; mon maitre vous avait pris a
Bethune et vous conduisit a Armentieres.

-- Je vous reconnais bien, dit le bourreau, vous etes un des
quatre laquais.

-- C'est cela.

-- D'ou venez-vous?

-- Je passais sur la route; je me suis arrete dans cette auberge
pour faire rafraichir mon cheval. On me racontait que le bourreau
de Bethune etait la blesse, quand vous avez pousse deux cris. Au
premier nous sommes accourus, au second nous avons enfonce la
porte.

-- Et le moine? dit le bourreau; avez-vous vu le moine?

-- Quel moine?

-- Le moine qui etait enferme avec moi?

-- Non, il n'y etait deja plus; il parait qu'il a fui par cette
fenetre. Est-ce donc lui qui vous a frappe?

-- Oui, dit le bourreau.

Grimaud fit un mouvement pour sortir.

-- Qu'allez-vous faire? demanda le blesse.

-- Il faut courir apres lui.

-- Gardez-vous-en bien!

-- Et pourquoi?

-- Il s'est venge, et il a bien fait. Maintenant j'espere que Dieu
me pardonnera, car il y a expiation.

-- Expliquez-vous, dit Grimaud.

-- Cette femme que vous et vos maitres m'avez fait tuer...

-- Milady?

-- Oui, Milady, c'est vrai, vous l'appeliez ainsi...

-- Qu'a de commun Milady et le moine?

-- C'etait sa mere.

Grimaud chancela et regarda le mourant d'un oeil terne et presque
hebete.

-- Sa mere? repeta-t-il.

-- Oui, sa mere.

-- Mais il sait donc ce secret?

-- Je l'ai pris pour un moine, et je le lui ai revele en
confession.

-- Malheureux! s'ecria Grimaud, dont les cheveux se mouillerent de
sueur a la seule idee des suites que pouvait avoir une pareille
revelation; malheureux! vous n'avez nomme personne, j'espere?
-- Je n'ai prononce aucun nom, car je n'en connais aucun, excepte
le nom de fille de sa mere, et c'est a ce nom qu'il l'a reconnue;
mais il sait que son oncle etait au nombre des juges.

Et il retomba epuise, Grimaud voulut lui porter secours et avanca
sa main vers le manche du poignard.

-- Ne me touchez pas, dit le bourreau; si l'on retirait ce
poignard, je mourrais.

Grimaud resta la main etendue, puis tout a coup se frappant le
front du poing:

-- Ah! mais si jamais cet homme apprend qui sont les autres, mon
maitre est perdu alors.

-- Hatez-vous, hatez-vous! s'ecria le bourreau, prevenez-le, s'il
vit encore; prevenez ses amis; ma mort, croyez-le bien, ne sera
pas le denouement de cette terrible aventure.

-- Ou allait-il? demanda Grimaud.

-- Vers Paris.

-- Qui l'a arrete?

-- Deux jeunes gentilshommes qui se rendaient a l'armee, et dont
l'un d'eux, j'ai entendu son nom prononce par son camarade,
s'appelle le vicomte de Bragelonne.

-- Et c'est ce jeune homme qui vous a amene ce moine?

-- Oui.

Grimaud leva les yeux au ciel.

-- C'etait donc la volonte de Dieu? dit-il.

-- Sans doute, dit le blesse.

-- Alors voila qui est effrayant, murmura Grimaud; et cependant
cette femme, elle avait merite son sort. N'est-ce donc plus votre
avis?

-- Au moment de mourir, dit le bourreau, on voit les crimes des
autres bien petits en comparaison des siens.

Et il tomba epuise en fermant les yeux.

Grimaud etait retenu entre la pitie qui lui defendait de laisser
cet homme sans secours et la crainte qui lui commandait de partir
a l'instant meme pour aller porter cette nouvelle au comte de La
Fere, lorsqu'il entendit du bruit dans le corridor et vit l'hote
qui rentrait avec le chirurgien, qu'on avait enfin trouve.
Plusieurs curieux suivaient, attires par la curiosite; le bruit de
l'etrange evenement commencait a se repandre.

Le praticien, s'approcha du mourant, qui semblait evanoui.

-- Il faut d'abord extraire le fer de la poitrine, dit-il en
secouant la tete d'une facon significative.

Grimaud se rappela la prophetie que venait de faire le blesse et
detourna les yeux.

Le chirurgien ecarta le pourpoint, dechira la chemise et mit la
poitrine a nu.

Le fer, comme nous l'avons dit, etait enfonce jusqu'a la garde.

Le chirurgien le prit par l'extremite de la poignee; a mesure
qu'il l'attirait, le blesse ouvrait les yeux avec une fixite
effrayante. Lorsque la lame fut sortie entierement de la plaie,
une mousse rougeatre vint couronner la bouche du blesse, puis au
moment ou il respira, un flot de sang jaillit de l'orifice de sa
blessure; le mourant fixa son regard sur Grimaud avec une
expression singuliere, poussa un rale etouffe, et expira sur-le-
champ.

Alors, Grimaud ramassa le poignard inonde de sang qui gisait dans
la chambre et faisait horreur a tous, fit signe a l'hote de le
suivre, paya la depense avec une generosite digne de son maitre et
remonta a cheval.

Grimaud avait pense tout d'abord a retourner droit a Paris, mais
il songea a l'inquietude ou son absence prolongee tiendrait Raoul;
il se rappela que Raoul n'etait qu'a deux lieues de l'endroit ou
il se trouvait lui-meme, qu'en un quart d'heure il serait pres de
lui, et qu'allee, retour et explication ne lui prendraient pas une
heure: il mit son cheval au galop, et dix minutes apres il
descendait au_ Mulet-Couronne_, la seule auberge de Mazingarbe.

Aux premiers mots qu'il echangea avec l'hote, il acquit la
certitude qu'il avait rejoint celui qu'il cherchait.

Raoul etait a table avec le comte de Guiche et son gouverneur,
mais la sombre aventure de la matinee laissait sur les deux jeunes
fronts une tristesse que la gaiete de M. d'Arminges, plus
philosophe qu'eux par la grande habitude qu'il avait de ces sortes
de spectacles, ne pouvait parvenir a dissiper.

Tout a coup la porte s'ouvrit, et Grimaud se presenta pale,
poudreux et encore couvert du sang du malheureux blesse.

-- Grimaud, mon bon Grimaud, s'ecria Raoul, enfin te voici.
Excusez-moi, messieurs, ce n'est pas un serviteur, c'est un ami.
Et se levant et courant a lui:

-- Comment va M. le comte? continua-t-il; me regrette-t-il un peu?
L'as-tu vu depuis que nous nous sommes quittes? Reponds, mais j'ai
de mon cote bien des choses a te dire. Va, depuis trois jours, il
nous est arrive force aventures; mais qu'as-tu? comme tu es pale!
Du sang! pourquoi ce sang?

-- En effet, il y a du sang! dit le comte en se levant. Etes-vous
blesse, mon ami?

-- Non, monsieur, dit Grimaud, ce sang n'est pas a moi.

-- Mais a qui? demanda Raoul.

-- C'est le sang du malheureux que vous avez laisse a l'auberge,
et qui est mort entre mes bras.

-- Entre tes bras! cet homme! mais sais-tu qui il etait?

-- Oui, dit Grimaud.

-- Mais c'etait l'ancien bourreau de Bethune.

-- Je le sais.

-- Et tu le connaissais?

-- Je le connaissais.

-- Et il est mort?

-- Oui.

Les deux jeunes gens se regarderent.

-- Que voulez-vous, messieurs, dit d'Arminges, c'est la loi
commune, et pour avoir ete bourreau on n'en est pas exempt. Du
moment ou j'ai vu sa blessure, j'en ai eu mauvaise idee; et, vous
le savez, c'etait son opinion a lui-meme, puisqu'il demandait un
moine.

A ce mot de moine, Grimaud palit.

-- Allons, allons, a table! dit d'Arminges, qui, comme tous les
hommes de cette epoque et surtout de son age, n'admettait pas la
sensibilite entre deux services.

-- Oui, monsieur, vous avez raison, dit Raoul. Allons, Grimaud,
fais-toi servir; ordonne, commande, et apres que tu seras repose,
nous causerons.

-- Non, monsieur, non, dit Grimaud, je ne puis pas m'arreter un
instant, il faut que je reparte pour Paris.
-- Comment, que tu repartes pour Paris! tu te trompes, c'est
Olivain qui va partir; toi tu restes.

-- C'est Olivain qui reste, au contraire, et c'est moi qui pars.
Je suis venu tout expres pour vous l'apprendre.

-- Mais a quel propos ce changement?

-- Je ne puis vous le dire.

-- Explique-toi.

-- Je ne puis m'expliquer.

-- Allons, qu'est-ce que cette plaisanterie?

-- Monsieur le vicomte sait que je ne plaisante jamais.

-- Oui, mais je sais aussi que M. le comte de La Fere a dit que
vous resteriez pres de moi et qu'Olivain retournerait a paris. Je
suivrai les ordres de M. le comte.

-- Pas dans cette circonstance, monsieur.

-- Me desobeirez-vous, par hasard?

-- Oui, monsieur, car il le faut.

-- Ainsi, vous persistez?

-- Ainsi je pars; soyez heureux, monsieur le vicomte.

Et Grimaud salua et tourna vers la porte pour sortir.

Raoul, furieux et inquiet tout a la fois, courut apres lui et
l'arreta par le bras.

-- Grimaud! s'ecria Raoul, restez, je le veux!

-- Alors, dit Grimaud, vous voulez que je laisse tuer M. le comte.

Grimaud salua et s'appreta a sortir.

-- Grimaud, mon ami, dit le vicomte, vous ne partirez pas ainsi,
vous ne me laisserez pas dans une pareille inquietude. Grimaud,
parle, parle, au nom du ciel!

Et Raoul tout chancelant tomba sur un fauteuil.

-- Je ne puis vous dire qu'une chose, monsieur, car le secret que
vous me demandez n'est pas a moi. Vous avez rencontre un moine,
n'est-ce pas?
-- Oui.

Les deux jeunes gens se regarderent avec effroi.

-- Vous l'avez conduit pres du blesse?

-- Oui.

-- Vous avez eu le temps de le voir, alors?

-- Oui.

-- Et peut-etre le reconnaitriez-vous si jamais vous le
rencontriez?

-- Oh! oui, je le jure, dit Raoul.

-- Et moi aussi, dit de Guiche.

-- Eh bien! si vous le rencontrez jamais, dit Grimaud, quelque
part que ce soit, sur la grande route, dans la rue, dans une
eglise, partout ou il sera et ou vous serez, mettez le pied dessus
et ecrasez-le sans pitie, sans misericorde, comme vous feriez
d'une vipere, d'un serpent, d'un aspic; ecrasez-le et ne le
quittez que quand il sera mort; la vie de cinq hommes sera pour
moi en doute tant qu'il vivra.

Et sans ajouter une seule parole, Grimaud profita de l'etonnement
et de la terreur ou il avait jete ceux qui l'ecoutaient pour
s'elancer hors de l'appartement.

-- Eh bien! comte, dit Raoul en se retournant vers de Guiche, ne
l'avais-je pas bien dit que ce moine me faisait l'effet d'un
reptile!

Deux minutes apres on entendait sur la route le galop d'un cheval.
Raoul courut a la fenetre.

C'etait Grimaud qui reprenait la route de Paris. Il salua le
vicomte en agitant son chapeau et disparut bientot a l'angle du
chemin.

En route Grimaud reflechit a deux choses: la premiere, c'est qu'au
train dont il allait son cheval ne le menerait pas dix lieues.

La seconde, c'est qu'il n'avait pas d'argent.

Mais Grimaud avait l'imagination d'autant plus feconde qu'il
parlait moins.

Au premier relais qu'il rencontra il vendit son cheval, et avec
l'argent de son cheval il prit la poste.
XXXVII. La veille de la bataille

Raoul fut tire de ces sombres reflexions par l'hote, qui entra
precipitamment dans la chambre ou venait de se passer la scene que
nous avons racontee, en criant:

-- Les Espagnols! les Espagnols!

Ce cri etait assez grave pour que toute preoccupation fit place a
celle qu'il devait causer. Les jeunes gens demanderent quelques
informations et apprirent que l'ennemi s'avancait effectivement
par Houdin et Bethune.

Tandis que M. d'Arminges donnait les ordres pour que les chevaux,
qui se rafraichissaient, fussent mis en etat de partir, les deux
jeunes gens monterent aux plus hautes fenetres de la maison qui
dominaient les environs, et virent effectivement poindre du cote
de Hersin et de Lens un corps nombreux d'infanterie et de
cavalerie. Cette fois, ce n'etait plus une troupe nomade de
partisans, c'etait toute une armee.

Il n'y avait donc d'autre parti a prendre qu'a suivre les sages
instructions de M. d'Arminges et a battre en retraite.

Les jeunes gens descendirent rapidement. M. d'Arminges etait deja
a cheval. Olivain tenait en main les deux montures des jeunes
gens, et les laquais du comte de Guiche gardaient soigneusement
entre eux le prisonnier espagnol, monte sur un bidet qu'on venait
d'acheter a son intention. Pour surcroit de precaution, il avait
les mains liees.

La petite troupe prit au trot le chemin de Cambrin, ou l'on
croyait trouver le prince; mais il n'y etait plus depuis la veille
et s'etait retire a La Bassee, une fausse nouvelle lui ayant
appris que l'ennemi devait passer la Lys a Estaire.

En effet, trompe par ces renseignements, le prince avait retire
ses troupes de Bethune, concentre toutes ses forces entre Vieille-
Chapelle et La Venthie, et lui-meme, apres la reconnaissance sur
toute la ligne avec le marechal de Grammont, venait de rentrer et
de se mettre a table, interrogeant les officiers, qui etaient
assis a ses cotes, sur les renseignements qu'il avait charge
chacun d'eux de prendre; mais nul n'avait de nouvelles positives.
L'armee ennemie avait disparu depuis quarante-huit heures et
semblait s'etre evanouie.

Or, jamais une armee ennemie n'est si proche et par consequent si
menacante que lorsqu'elle a disparu completement. Le prince etait
donc maussade et soucieux contre son habitude, lorsqu'un officier
de service entra et annonca au marechal de Grammont que quelqu'un
demandait a lui parler.

Le duc de Grammont prit du regard la permission du prince et
sortit.
Le prince le suivit des yeux, et ses regards resterent fixes sur
la porte, personne n'osant parler, de peur de le distraire de sa
preoccupation.

Tout a coup un bruit sourd retentit; le prince se leva vivement en
etendant la main du cote d'ou venait le bruit. Ce bruit lui etait
bien connu, c'etait celui du canon.

Chacun s'etait leve comme lui.

En ce moment la porte s'ouvrit.

-- Monseigneur, dit le marechal de Grammont radieux, Votre Altesse
veut-elle permettre que mon fils, le comte de Guiche, et son
compagnon de voyage, le vicomte de Bragelonne, viennent lui donner
des nouvelles de l'ennemi que nous cherchons, nous, et qu'ils ont
trouve, eux?

-- Comment donc! dit vivement le prince, si je le permets! non
seulement je le permets, mais je le desire. Qu'ils entrent.

Le marechal poussa les deux jeunes gens, qui se trouverent en face
du prince.

-- Parlez, messieurs, dit le prince en les saluant, parlez
d'abord; ensuite nous nous ferons les compliments d'usage. Le plus
presse pour nous tous maintenant est de savoir ou est l'ennemi et
ce qu'il fait.

C'etait au comte de Guiche que revenait naturellement la parole;
non seulement il etait le plus age des deux jeunes gens, mais
encore il etait presente au prince par son pere. D'ailleurs, il
connaissait depuis longtemps le prince, que Raoul voyait pour la
premiere fois.

Il raconta donc au prince ce qu'ils avaient vu de l'auberge de
Mazingarbe.

Pendant ce temps, Raoul regardait ce jeune general deja si fameux
par les batailles de Rocroy, de Fribourg et de Nordlingen.

Louis de Bourbon, prince de Conde, que, depuis la mort de Henri de
Bourbon, son pere, on appelait, par abreviation et selon
l'habitude du temps, Monsieur le Prince, etait un jeune homme de
vingt-six a vingt-sept ans a peine, au regard d'aigle, _agl'occhi
grifani_, comme dit Dante, au nez recourbe, aux longs cheveux
flottant par boucles, a la taille mediocre mais bien prise, ayant
toutes les qualites d'un grand homme de guerre, c'est-a-dire coup
d'oeil, decision rapide, courage fabuleux; ce qui ne l'empechait
pas d'etre en meme temps homme d'elegance et d'esprit, si bien
qu'outre la revolution qu'il faisait dans la guerre par les
nouveaux apercus qu'il y portait, il avait aussi fait revolution a
Paris parmi les jeunes seigneurs de la cour, dont il etait le chef
naturel, et qu'en opposition aux elegants de l'ancienne cour, dont
Bassompierre, Bellegarde et le duc d'Angouleme avaient ete les
modeles, on appelait les petits-maitres.

Aux premiers mots du comte de Guiche et a la direction de laquelle
venait le bruit du canon, le prince avait tout compris. L'ennemi
avait du passer la Lys a Saint-Venant et marchait sur Lens, dans
l'intention sans doute de s'emparer de cette ville et de separer
l'armee francaise de la France. Ce canon qu'on entendait, dont les
detonations dominaient de temps en temps les autres, c'etaient des
pieces de gros calibre qui repondaient au canon espagnol et
lorrain.

Mais de quelle force etait cette troupe? Etait-ce un corps destine
a produire une simple diversion? etait-ce l'armee tout entiere?

C'etait la derniere question du prince, a laquelle il etait
impossible a de Guiche de repondre.

Or, comme c'etait la plus importante, c'etait aussi celle a
laquelle surtout le prince eut desire une reponse exacte, precise,
positive.

Raoul alors surmonta le sentiment bien naturel de timidite qu'il
sentait, malgre lui, s'emparer de sa personne en face du prince,
et se rapprochant de lui:

-- Monseigneur me permettra-t-il de hasarder sur ce sujet quelques
paroles qui peut-etre le tireront d'embarras? dit-il.

Le prince se retourna et sembla envelopper tout entier le jeune
homme dans un seul regard; il sourit en reconnaissant en lui un
enfant de quinze ans a peine.

-- Sans doute, monsieur, parlez, dit-il en adoucissant sa voix
breve et accentuee, comme s'il eut cette fois adresse la parole a
une femme.

-- Monseigneur, repondit Raoul en rougissant, pourrait interroger
le prisonnier espagnol.

-- Vous avez fait un prisonnier espagnol? s'ecria le prince.

-- Oui, Monseigneur.

-- Ah! c'est vrai, repondit de Guiche, je l'avais oublie.

-- C'est tout simple, c'est vous qui l'avez fait, comte, dit Raoul
en souriant.

Le vieux marechal se retourna vers le vicomte reconnaissant de cet
eloge donne a son fils, tandis que le prince s'ecriait:

-- Le jeune homme a raison, qu'on amene le prisonnier.
Pendant ce temps, le prince prit de Guiche a part et l'interrogea
sur la maniere dont ce prisonnier avait ete fait, et lui demanda
quel etait ce jeune homme.

-- Monsieur, dit le prince en revenant vers Raoul, je sais que
vous avez une lettre de ma soeur, madame de Longueville, mais je
vois que vous avez prefere vous recommander vous-meme en me
donnant un bon avis.

-- Monseigneur, dit Raoul en rougissant, je n'ai point voulu
interrompre Votre Altesse dans une conversation aussi importante
que celle qu'elle avait entamee avec M. le comte. Mais voici la
lettre.

-- C'est bien, dit le prince, vous me la donnerez plus tard. Voici
le prisonnier, pensons au plus presse.

En effet, on amenait le partisan. C'etait un de ces condottieri
comme il en restait encore a cette epoque, vendant leur sang a qui
voulait l'acheter et vieillis dans la ruse et le pillage. Depuis
qu'il avait ete pris, il n'avait pas prononce une seule parole; de
sorte que ceux qui l'avaient pris ne savaient pas eux-memes a
quelle nation il appartenait.

Le prince le regarda d'un air d'indicible defiance.

-- De quelle nation es-tu? demanda le prince.

Le prisonnier repondit quelques mots en langue etrangere.

-- Ah! ah! il parait qu'il est Espagnol. Parlez-vous espagnol,
Grammont?

-- Ma foi, Monseigneur, fort peu.

-- Et moi, pas du tout, dit le prince en riant; messieurs, ajouta-
t-il en se retournant vers ceux qui l'environnaient, y a-t-il
parmi vous quelqu'un qui parle espagnol et qui veuille me servir
d'interprete?

-- Moi, Monseigneur, dit Raoul.

-- Ah! vous parlez espagnol?

-- Assez, je crois, pour executer les ordres de Votre Altesse en
cette occasion.

Pendant tout ce temps, le prisonnier etait reste impassible et
comme s'il n'eut pas compris le moins du monde de quelle chose il
s'agissait.

-- Monseigneur vous a fait demander de quelle nation vous etes,
dit le jeune homme dans le plus pur castillan.
--_ Ich bin ein Deutscher_, repondit le prisonnier.

-- Que diable dit-il? demanda le prince, et quel nouveau baragouin
est celui-la?

-- Il dit qu'il est Allemand, Monseigneur, reprit Raoul; cependant
j'en doute, car son accent est mauvais et sa prononciation
defectueuse.

-- Vous parlez donc allemand aussi? demanda le prince.

-- Oui, Monseigneur, repondit Raoul.

-- Assez pour l'interroger dans cette langue?

-- Oui, Monseigneur.

-- Interrogez-le donc, alors.

Raoul commenca l'interrogatoire, mais les faits vinrent a l'appui
de son opinion. Le prisonnier n'entendait pas ou faisait semblant
de ne pas entendre ce que Raoul lui disait, et Raoul, de son cote,
comprenait mal ses reponses melangees de flamand et d'alsacien.
Cependant, au milieu de tous les efforts du prisonnier pour eluder
un interrogatoire en regle, Raoul avait reconnu l'accent naturel a
cet homme.

-- _Non siete Spagnuolo_, dit-il, _non siete Tedesco, siete
Italiano._

Le prisonnier fit un mouvement et se mordit les levres.

-- Ah! ceci, je l'entends a merveille, dit le prince de Conde, et
puisqu'il est Italien, je vais continuer l'interrogatoire. Merci,
vicomte, continua le prince en riant, je vous nomme, a partir de
ce moment, mon interprete.

Mais le prisonnier n'etait pas plus dispose a repondre en italien
que dans les autres langues; ce qu'il voulait, c'etait eluder les
questions. Aussi ne savait-il rien, ni le nombre de l'ennemi, ni
le nom de ceux qui le commandaient, ni l'intention de la marche de
l'armee.

-- C'est bien, dit le prince, qui comprit les causes de cette
ignorance; cet homme a ete pris pillant et assassinant; il aurait
pu racheter sa vie en parlant, il ne veut pas parler, emmenez-le
et passez-le par les armes.

Le prisonnier palit, les deux soldats qui l'avaient emmene le
prirent chacun par un bras et le conduisirent vers la porte,
tandis que le prince, se retournant vers le marechal de Grammont,
paraissait deja avoir oublie l'ordre qu'il avait donne.
Arrive au seuil de la porte, le prisonnier s'arreta; les soldats,
qui ne connaissaient que leur consigne, voulurent le forcer a
continuer son chemin.

-- Un instant, dit le prisonnier en francais: je suis pret a
parler, Monseigneur.

-- Ah! ah! dit le prince en riant, je savais bien que nous
finirions par la. J'ai un merveilleux secret pour defier les
langues; jeunes gens, faites-en votre profit pour le temps ou vous
commanderez a votre tour.

-- Mais a la condition, continua le prisonnier, que Votre Altesse
me jurera la vie sauve.

-- Sur ma foi de gentilhomme, dit le prince.

-- Alors, interrogez, Monseigneur.

-- Ou l'armee a-t-elle passe la Lys?

-- Entre Saint-Venant et Aire.

-- Par qui est-elle commandee?

-- Par le comte de Fuensaldagna, par le general Beck et par
l'archiduc en personne.

-- De combien d'hommes se compose-t-elle?

-- De dix-huit mille hommes et de trente-six pieces de canon.

-- Et elle marche?

-- Sur Lens.

-- Voyez-vous, messieurs! dit le prince en se retournant d'un air
de triomphe vers le marechal de Grammont et les autres officiers.

-- Oui, Monseigneur, dit le marechal, vous avez devine tout ce
qu'il etait possible au genie humain de deviner.

-- Rappelez Le Plessis-Bellievre, Villequier et d'Erlac dit le
prince, rappelez toutes les troupes qui sont en deca de la Lys,
qu'elles se tiennent pretes a marcher cette nuit: demain, selon
toute probabilite, nous attaquons l'ennemi.

-- Mais, Monseigneur, dit le marechal de Grammont, songez qu'en
reunissant tout ce que nous avons d'hommes disponibles, nous
atteindrons a peine le chiffre de 13.000 hommes.

-- Monsieur le marechal, dit le prince avec cet admirable regard
qui n'appartenait qu'a lui, c'est avec les petites armees qu'on
gagne les grandes batailles.
Puis se retournant vers le prisonnier:

-- Que l'on emmene cet homme, et qu'on le garde soigneusement a
vue. Sa vie repose sur les renseignements qu'il nous a donnes:
s'ils sont faux, qu'on le fusille.

On emmena le prisonnier.

-- Comte de Guiche, reprit le prince, il y a longtemps que vous
n'avez vu votre pere, restez pres de lui. Monsieur, continua-t-il
en s'adressant a Raoul, si vous n'etes pas trop fatigue, suivez-
moi.

-- Au bout du monde! Monseigneur, s'ecria Raoul, eprouvant pour ce
jeune general, qui lui paraissait si digne de sa renommee, un
enthousiasme inconnu.

Le prince sourit; il meprisait les flatteurs, mais estimait fort
les enthousiastes.

-- Allons, monsieur, dit-il, vous etes bon au conseil, nous venons
de l'eprouver; demain nous verrons comment vous etes a l'action.

-- Et moi, Monseigneur, dit le marechal, que ferai-je?

-- Restez pour recevoir les troupes; ou je reviendrai les chercher
moi-meme, ou je vous enverrai un courrier pour que vous me les
ameniez. Vingt gardes des mieux montes c'est tout ce dont j'ai
besoin pour mon escorte.

-- C'est bien peu, dit le marechal.

-- C'est assez, dit le prince. Avez-vous un bon cheval, monsieur
de Bragelonne?

-- Le mien a ete tue ce matin, Monseigneur, et je monte
provisoirement celui de mon laquais.

-- Demandez et choisissez vous-meme dans mes ecuries celui qui
vous conviendra. Pas de fausse honte, prenez le cheval qui vous
semblera le meilleur. Vous en aurez besoin ce soir peut-etre, et
demain certainement.

Raoul ne se le fit pas dire deux fois; il savait qu'avec les
superieurs, et surtout quand ces superieurs sont princes, la
politesse supreme est d'obeir sans retard et sans raisonnements;
il descendit aux ecuries, choisit un cheval andalou de couleur
isabelle, le sella, le brida lui-meme, -- car Athos lui avait
recommande, au moment du danger, de ne confier ces soins
importants a personne, -- et il vint rejoindre le prince qui, en
ce moment, montait a cheval.

-- Maintenant, monsieur, dit-il a Raoul, voulez-vous me remettre
la lettre dont vous etes porteur?

Raoul tendit la lettre au prince.

-- Tenez-vous pres de moi, monsieur, dit celui-ci.

Le prince piqua des deux, accrocha sa bride au pommeau de sa selle
comme il avait l'habitude de le faire quand il voulait avoir les
mains libres, decacheta la lettre de Mme de Longueville et partit
au galop sur la route de Lens, accompagne de Raoul, et suivi de sa
petite escorte; tandis que les messagers qui devaient rappeler les
troupes partaient de leur cote a franc etrier dans des directions
opposees.

Le prince lisait tout en courant.

-- Monsieur, dit-il apres un instant, on me dit le plus grand bien
de vous; je n'ai qu'une chose a vous apprendre, c'est que, d'apres
le peu que j'ai vu et entendu, j'en pense encore plus qu'on ne
m'en dit.

Raoul s'inclina.

Cependant, a chaque pas qui conduisait la petite troupe vers Lens,
les coups de canon retentissaient plus rapproches. Le regard du
prince etait tendu vers ce bruit avec la fixite de celui d'un
oiseau de proie. On eut dit qu'il avait la puissance de percer les
rideaux d'arbres qui s'etendaient devant lui et qui bornaient
l'horizon.

De temps en temps les narines du prince se dilataient, comme s'il
avait eu hate de respirer l'odeur de la poudre, et il soufflait
comme son cheval.

Enfin on entendit le canon de si pres qu'il etait evident qu'on
n'etait plus guere qu'a une lieue du champ de bataille. En effet,
au detour du chemin, on apercut le petit village d'Annay.

Les paysans etaient en grande confusion; le bruit des cruautes des
Espagnols s'etait repandu et effrayait chacun; les femmes avaient
deja fui, se retirant vers Vitry; quelques hommes restaient seuls.

A la vue du prince, ils accoururent; un d'eux le reconnut.

-- Ah! Monseigneur, dit-il, venez-vous chasser tous ces gueux
d'Espagnols et tous ces pillards de Lorrains?

-- Oui, dit le prince, si tu veux me servir de guide.

-- Volontiers, Monseigneur; ou Votre Altesse veut-elle que je la
conduise?

-- Dans quelque endroit eleve, d'ou je puisse decouvrir Lens et
ses environs.
-- J'ai votre affaire, en ce cas.

-- Je puis me fier a toi, tu es bon Francais?

-- Je suis un vieux soldat de Rocroy, Monseigneur.

-- Tiens, dit le prince en lui donnant sa bourse, voila pour
Rocroy. Maintenant, veux-tu un cheval ou preferes-tu aller a pied?

-- A pied, Monseigneur, a pied, j'ai toujours servi dans
l'infanterie. D'ailleurs, je compte faire passer Votre Altesse par
des chemins ou il faudra bien qu'elle mette pied a terre.

-- Viens donc, dit le prince, et ne perdons pas de temps.

Le paysan partit, courant devant le cheval du prince; puis, a cent
pas du village, il prit par un petit chemin perdu au fond d'un
joli vallon. Pendant une demi-lieue, on marcha ainsi sous un
couvert d'arbres, les coups de canon retentissant si pres qu'on
eut dit a chaque detonation qu'on allait entendre siffler le
boulet. Enfin, on trouva un sentier qui quittait le chemin pour
s'escarper au flanc de la montagne. Le paysan prit le sentier en
invitant le prince a le suivre. Celui-ci mit pied a terre, ordonna
a un de ses aides de camp et a Raoul d'en faire autant, aux autres
d'attendre ses ordres en se gardant et se tenant sur le qui-vive,
et il commenca de gravir le sentier.

Au bout de dix minutes, on etait arrive aux ruines d'un vieux
chateau; ces ruines couronnaient le sommet d'une colline du haut
de laquelle on dominait tous les environs. A un quart de lieue a
peine, on decouvrait Lens aux abois, et, devant Lens, toute
l'armee ennemie.

D'un seul coup d'oeil, le prince embrassa l'etendue qui se
decouvrait a ses yeux depuis Lens jusqu'a Vimy. En un instant,
tout le plan de la bataille qui devait le lendemain sauver la
France pour la seconde fois d'une invasion se deroula dans son
esprit. Il prit un crayon, dechira une page de ses tablettes et
ecrivit:

"Mon cher marechal,

"Dans une heure Lens sera au pouvoir de l'ennemi. Venez me
rejoindre; amenez avec vous toute l'armee. Je serai a Vendin pour
lui faire prendre sa position. Demain nous aurons repris Lens et
battu l'ennemi."

Puis, se retournant vers Raoul:

-- Allez, monsieur, dit-il, partez a franc etrier et remettez
cette lettre a M. de Grammont.

Raoul s'inclina, prit le papier, descendit rapidement la montagne,
s'elanca sur son cheval et partit au galop.

Un quart d'heure apres il etait pres du marechal.

Une partie des troupes etait deja arrivee, on attendait le reste
d'instant en instant.

Le marechal de Grammont se mit a la tete de tout ce qu'il avait
d'infanterie et de cavalerie disponible, et prit la route de
Vendin, laissant le duc de Chatillon pour attendre et amener le
reste.

Toute l'artillerie etait en mesure de partir a l'instant meme et
se mit en marche.

Il etait sept heures du soir lorsque le marechal arriva au rendez-
vous. Le prince l'y attendait. Comme il l'avait prevu, Lens etait
tombe au pouvoir de l'ennemi presque aussitot apres le depart de
Raoul. La cessation de la canonnade avait annonce d'ailleurs cet
evenement.

On attendit la nuit. A mesure que les tenebres s'avancaient, les
troupes mandees par le prince arrivaient successivement. On avait
ordonne qu'aucune d'elles ne battit le tambour ni ne sonnat de la
trompette.

A neuf heures, la nuit etait tout a fait venue. Cependant un
dernier crepuscule eclairait encore la plaine. On se mit en marche
silencieusement, le prince conduisant la colonne.

Arrivee au-dela d'Annay, l'armee apercut Lens; deux ou trois
maisons etaient en flammes, et une sourde rumeur qui indiquait
l'agonie d'une ville prise d'assaut arrivait jusqu'aux soldats.

Le prince indiqua a chacun son poste: le marechal de Grammont
devait tenir l'extreme gauche et devait s'appuyer a Mericourt; le
duc de Chatillon formait le centre; enfin le prince, qui formait
l'aile droite, resterait en avant d'Annay.

L'ordre de bataille du lendemain devait etre le meme que celui des
positions prises la veille. Chacun en se reveillant se trouverait
sur le terrain ou il devait manoeuvrer.

Le mouvement s'executa dans le plus profond silence et avec la
plus grande precision. A dix heures, chacun tenait sa position, a
dix heures et demie, le prince parcourut les postes et donna
l'ordre du lendemain.

Trois choses etaient recommandees par-dessus toutes aux chefs, qui
devaient veiller a ce que les soldats les observassent
scrupuleusement. La premiere, que les differents corps se
regarderaient bien marcher, afin que la cavalerie et l'infanterie
fussent bien sur la meme ligne et que chacun gardat ses
intervalles.
La seconde, de n'aller a la charge qu'au pas.

La troisieme, de laisser tirer l'ennemi le premier.

Le prince donna le comte de Guiche a son pere et retint pour lui
Bragelonne; mais les deux jeunes gens demanderent a passer cette
nuit ensemble, ce qui leur fut accorde.

Une tente fut posee pour eux pres de celle du marechal. Quoique la
journee eut ete fatigante, ni l'un ni l'autre n'avaient besoin de
dormir.

D'ailleurs c'est une chose grave et imposante, meme pour les vieux
soldats, que la veille d'une bataille; a plus forte raison pour
deux jeunes gens qui allaient voir ce terrible spectacle pour la
premiere fois.

La veille d'une bataille, on pense a mille choses qu'on avait
oubliees jusque-la et qui vous reviennent alors a l'esprit. La
veille d'une bataille, les indifferents deviennent des amis, les
amis deviennent des freres.

Il va sans dire que si on a au fond du coeur quelque sentiment
plus tendre, ce sentiment atteint tout naturellement le plus haut
degre d'exaltation auquel il puisse atteindre.

Il faut croire que chacun des deux jeunes gens eprouvait quelque
sentiment car au bout d'un instant, chacun d'eux s'assit a une
extremite de la tente et se mit a ecrire sur ses genoux.

Les epitres furent longues, les quatre pages se couvrirent
successivement de lettres fines et rapprochees. De temps en temps
les deux jeunes gens se regardaient en souriant. Ils se
comprenaient sans rien dire; ces deux organisations elegantes et
sympathiques etaient faites pour s'entendre sans se parler.

Les lettres finies, chacun mit la sienne dans deux enveloppes, ou
nul ne pouvait lire le nom de la personne a laquelle elle etait
adressee qu'en dechirant la premiere enveloppe; puis tous deux
s'approcherent l'un de l'autre et echangerent leurs lettres en
souriant.

-- S'il m'arrivait malheur, dit Bragelonne.

-- Si j'etais tue, dit de Guiche.

-- Soyez tranquille, dirent-ils tous deux.

Puis ils s'embrasserent comme deux freres, s'envelopperent chacun
dans son manteau et s'endormirent de ce sommeil jeune et gracieux
dont dorment les oiseaux, les fleurs et les enfants.
XXXVIII. Un diner d'autrefois

La seconde entrevue des anciens mousquetaires n'avait pas ete
pompeuse et menacante comme la premiere. Athos avait juge, avec sa
raison toujours superieure, que la table serait le centre le plus
rapide et le plus complet de la reunion; et au moment ou ses amis,
redoutant sa distinction et sa sobriete, n'osaient parler d'un de
ces bons diners d'autrefois manges soit a la _Pomme-de-Pin_, soit
au _Parpaillot_, il proposa le premier de se trouver autour de
quelque table bien servie, et de s'abandonner sans reserve chacun
a son caractere et a ses manieres, abandon qui avait entretenu
cette bonne intelligence qui les avait fait nommer autrefois les
inseparables.

La proposition fut agreable a tous et surtout a d'Artagnan, lequel
etait avide de retrouver le bon gout et la gaiete des entretiens
de sa jeunesse; car depuis longtemps son esprit fin et enjoue
n'avait rencontre que des satisfactions insuffisantes, une vile
pature, comme il le disait lui-meme. Porthos, au moment d'etre
baron, etait enchante de trouver cette occasion d'etudier dans
Athos et dans Aramis le ton et les manieres des gens de qualite.
Aramis voulait savoir les nouvelles du Palais-Royal par d'Artagnan
et par Porthos, et se menager pour toutes les occasions des amis
si devoues, qui autrefois soutenaient ses querelles avec des epees
si promptes et si invincibles.

Quant a Athos, il etait le seul qui n'eut rien a attendre ni a
recevoir des autres et qui ne fut mu que par un sentiment de
grandeur simple et d'amitie pure.

On convint donc que chacun donnerait son adresse tres positive, et
que sur le besoin de l'un des associes la reunion serait convoquee
chez un fameux traiteur de la rue de la Monnaie, a l'enseigne de
l'_Ermitage_. Le premier rendez-vous fut fixe au mercredi suivant
et a huit heures precises du soir.

En effet, ce jour-la, les quatre amis arriverent ponctuellement a
l'heure dite, et chacun de son cote. Porthos avait eu a essayer un
nouveau cheval, d'Artagnan descendait sa garde du Louvre, Aramis
avait eu a visiter une de ses penitentes dans le quartier, et
Athos, qui avait etabli son domicile rue Guenegaud, se trouvait
presque tout porte. Ils furent donc surpris de se rencontrer a la
porte de l'_Ermitage_, Athos debouchant par le Pont-Neuf, Porthos
par la rue du Roule, d'Artagnan par la rue des Fosses-Saint-
Germain-l'Auxerrois, Aramis par la rue de Bethisy.

Les premieres paroles echangees entre les quatre amis, justement
par l'affectation que chacun mit dans ses demonstrations, furent
donc un peu forcees et le repas lui-meme commenca avec une espece
de raideur. On voyait que d'Artagnan se forcait pour rire, Athos
pour boire, Aramis pour conter, Porthos pour se taire. Athos
s'apercut de cet embarras, et ordonna, pour y porter un prompt
remede, d'apporter quatre bouteilles de vin de Champagne.
A cet ordre donne avec le calme habituel d'Athos, on vit se
decider la figure du Gascon et s'epanouir le front de Porthos.

Aramis fut etonne. Il savait non seulement qu'Athos ne buvait
plus, mais encore qu'il eprouvait une certaine repugnance pour le
vin.

Cet etonnement redoubla quand Aramis vit Athos se verser rasade et
boire avec son enthousiasme d'autrefois. D'Artagnan remplit et
vida aussitot son verre; Porthos et Aramis choquerent les leurs.
En un instant les quatre bouteilles furent vides. On eut dit que
les convives avaient hate de divorcer avec leurs arriere-pensees.

En un instant cet excellent specifique eut dissipe jusqu'au
moindre nuage qui pouvait rester au fond de leur coeur. Les quatre
amis se mirent a parler plus haut sans attendre que l'un eut fini
pour que l'autre commencat, et a prendre sur la table chacun sa
posture favorite. Bientot, chose enorme, Aramis defit deux
aiguillettes de son pourpoint; ce que voyant, Porthos denoua
toutes les siennes.

Les batailles, les longs chemins, les coups recus et donnes firent
les premiers frais de la conversation. Puis on passa aux luttes
sourdes soutenues contre celui qu'on appelait maintenant le grand
cardinal.

-- Ma foi, dit Aramis en riant, voici assez d'eloges donnes aux
morts, medisons un peu des vivants. Je voudrais bien un peu medire
du Mazarin. Est-ce permis?

-- Toujours, dit d'Artagnan en eclatant de rire, toujours; contez
votre histoire, et je vous applaudirai si elle est bonne.

-- Un grand prince, dit Aramis, dont le Mazarin recherchait
l'alliance, fut invite par celui-ci a lui envoyer la liste des
conditions moyennant lesquelles il voulait bien lui faire
l'honneur de frayer avec lui. Le prince, qui avait quelque
repugnance a traiter avec un pareil cuistre, fit sa liste a
contrecoeur et la lui envoya. Sur cette liste il y avait trois
conditions qui deplaisaient a Mazarin; il fit offrir au prince d'y
renoncer pour dix mille ecus.

-- Ah! ah! ah! s'ecrierent les trois amis, ce n'etait pas cher, et
il n'avait pas a craindre d'etre pris au mot. Que fit le prince?

-- Le prince envoya aussitot cinquante mille livres a Mazarin en
le priant de ne plus jamais lui ecrire, et en lui offrant vingt
mille livres de plus s'il engageait a ne plus jamais lui parler.

-- Que fit Mazarin?

-- Il se facha? dit Athos.

-- Il fit batonner le messager? dit Porthos.
-- Il accepta la somme? dit d'Artagnan.

-- Vous avez devine, d'Artagnan, dit Aramis.

Et tous d'eclater de rire si bruyamment que l'hote monta en
demandant si ces messieurs n'avaient pas besoin de quelque chose.

Il avait cru que l'on se battait.

L'hilarite se calma enfin.

-- Peut-on crosser M. de Beaufort? demanda d'Artagnan, j'en ai
bien envie.

-- Faites, dit Aramis, qui connaissait a fond cet esprit gascon si
fin et si brave qui ne reculait jamais d'un seul pas sur aucun
terrain.

-- Et vous, Athos? demanda d'Artagnan.

-- Je vous jure, foi de gentilhomme, que nous rirons si vous etes
drole, dit Athos.

-- Je commence, dit d'Artagnan. M. de Beaufort, causant un jour
avec un des amis de M. le Prince, lui dit que sur les premieres
querelles du Mazarin et du parlement, il s'etait trouve un jour en
differend avec M. de Chavigny, et que le voyant attache au nouveau
cardinal, lui qui tenait a l'ancien par tant de manieres, il
l'avait _gourme_ de bonne facon.

"Cet ami, qui connaissait M. de Beaufort pour avoir la main fort
legere, ne fut pas autrement etonne du fait, et l'alla tout
courant conter a M. le Prince. La chose se repand, et voila que
chacun tourne le dos a Chavigny. Celui-ci cherche l'explication de
cette froideur generale: on hesite a la lui faire connaitre; enfin
quelqu'un se hasarde a lui dire que chacun s'etonne qu'il se soit
laisse _gourmer_ par M. de Beaufort, tout prince qu'il est.

"-- Et qui a dit que le prince m'avait gourme? demanda Chavigny.

"-- Le prince lui-meme, repond l'ami.

"On remonte a la source et l'on trouve la personne a laquelle le
prince a tenu ce propos, laquelle, adjuree sur l'honneur de dire
la verite, le repete et l'affirme.

"Chavigny, au desespoir d'une pareille calomnie, a laquelle il ne
comprend rien, declare a ses amis qu'il mourra plutot que de
supporter une pareille injure. En consequence, il envoie deux
temoins au prince, avec mission de lui demander s'il est vrai
qu'il ait dit qu'il avait gourme M. de Chavigny.

"-- Je l'ai dit et je le repete, repondit le prince, car c'est la
verite.

"-- Monseigneur, dit alors l'un des parrains de Chavigny,
permettez-moi de dire a Votre Altesse que des coups a un
gentilhomme degradent autant celui qui les donne que celui qui les
recoit. Le roi Louis XIII ne voulait pas avoir de valets de
chambre gentilshommes, pour avoir le droit de battre ses valets de
chambre.

"-- Eh bien mais, demanda M. de Beaufort etonne, qui a recu des
coups et qui parle de battre?

"-- Mais vous, Monseigneur, qui pretendez avoir battu....

"-- Qui?

"-- M. de Chavigny.

"-- Moi?

"-- N'avez-vous pas gourme M. de Chavigny, a ce que vous dites au
moins, Monseigneur?

"-- Oui.

"-- Eh bien! lui dement.

"-- Ah! par exemple, dit le prince, je l'ai si bien gourme que
voila mes propres paroles, dit M. de Beaufort avec toute la
majeste que vous lui connaissez:

"Mon cher Chavigny, vous etes blamable de preter secours a un
drole comme ce Mazarin.

"-- Ah! Monseigneur, s'ecria le second, je comprends, c'est
gourmander que vous avez voulu dire.

"-- Gourmander, gourmer, que fait cela? dit le prince; n'est-ce
pas la meme chose? En verite, vos faiseurs de morts sont bien
pedants!

On rit beaucoup de cette erreur philologique de M. de Beaufort,
dont les bevues en ce genre commencaient a devenir proverbiales,
et il fut convenu que, l'esprit de parti etant exile a tout jamais
de ces reunions amicales, d'Artagnan et Porthos pourraient railler
les princes, a la condition qu'Athos et Aramis pourraient
_gourmer_ le Mazarin.

-- Ma foi, dit d'Artagnan a ses deux amis, vous avez raison de lui
vouloir du mal, a ce Mazarin, car de son cote, je vous le jure, il
ne vous veut pas de bien.

-- Bah! vraiment? dit Athos. Si je croyais que ce drole me connut
par mon nom, je me ferais debaptiser, de peur qu'on ne crut que je
le connais, moi.

-- Il ne vous connait point par votre nom, mais par vos faits; il
sait qu'il y a deux gentilshommes qui ont plus particulierement
contribue a l'evasion de M. de Beaufort, et il les fait chercher
activement, je vous en reponds.

-- Par qui?

-- Par moi.

-- Comment, par vous?

-- Oui, il m'a encore envoye chercher ce matin pour me demander si
j'avais quelque renseignement.

-- Sur ces deux gentilshommes?

-- Oui.

-- Et que lui avez-vous repondu?

-- Que je n'en avais pas encore, mais que je dinais avec deux
personnes qui pourraient m'en donner.

-- Vous lui avez dit cela! dit Porthos avec son gros rire epanoui
sur sa large figure. Bravo! Et cela ne vous fait pas peur, Athos?

-- Non, dit Athos, ce n'est pas la recherche du Mazarin que je
redoute.

-- Vous, reprit Aramis, dites-moi un peu ce que vous redoutez?

-- Rien, dans le present du moins, c'est vrai.

-- Et dans le passe? dit Porthos.

-- Ah! dans le passe, c'est autre chose, dit Athos avec un soupir;
dans le passe et dans l'avenir...

-- Est-ce que vous craignez pour votre jeune Raoul? demanda
Aramis.

-- Bon! dit d'Artagnan, on n'est jamais tue a la premiere affaire.

-- Ni a la seconde, dit Aramis.

-- Ni a la troisieme, dit Porthos. D'ailleurs, quand on est tue,
on en revient, et la preuve c'est que nous voila.

-- Non, dit Athos, ce n'est pas Raoul non plus qui m'inquiete, car
il se conduira, je l'espere, en gentilhomme, et s'il est tue, eh
bien! ce sera bravement; mais tenez, si ce malheur lui arrivait,
eh bien...
Athos passa la main sur son front pale.

-- Eh bien? demanda Aramis.

-- Eh bien! je regarderais ce malheur comme une expiation.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, je sais ce que vous voulez dire.

-- Et moi aussi, dit Aramis; mais il ne faut pas songer a cela,
Athos: le passe est le passe.

-- Je ne comprends pas, dit Porthos.

-- L'affaire d'Armentieres, dit tout bas d'Artagnan.

-- L'affaire d'Armentieres? demanda celui-ci.

-- Milady...

-- Ah.! oui, dit Porthos, je l'avais oubliee, moi.

Athos le regarda de son oeil profond.

-- Vous l'avez oubliee, vous, Porthos? dit-il.

-- Ma foi, oui, dit Porthos, il y a longtemps de cela.

-- La chose ne pese donc point a votre conscience?

-- Ma foi, non! dit Porthos.

-- Et a vous, Aramis?

-- Mais, j'y pense parfois, dit Aramis, comme a un des cas de
conscience qui pretent le plus a la discussion.

-- Et a vous, d'Artagnan?

-- Moi, j'avoue que lorsque mon esprit s'arrete sur cette epoque
terrible, je n'ai de souvenirs que pour le corps glace de cette
pauvre Mme Bonacieux. Oui, Oui, murmura-t-il, j'ai eu bien des
fois des regrets pour la victime, jamais de remords pour son
assassin.

Athos secoua la tete d'un air de doute.

-- Songez, dit Aramis, que si vous admettez la justice divine et
sa participation aux choses de ce monde, cette femme a ete punie
de par la volonte de Dieu. Nous avons ete les instruments, voila
tout.

-- Mais le libre arbitre, Aramis?
-- Que fait le juge? il a son libre arbitre et il condamne sans
crainte. Que fait le bourreau? Il est maitre de son bras, et
cependant il frappe sans remords.

-- Le bourreau... murmura Athos.

Et l'on vit qu'il s'arretait a un souvenir.

-- Je sais que c'est effrayant, dit d'Artagnan, mais quand on
pense que nous avons tue des Anglais, des Rochelois, des
Espagnols, des Francais meme, qui n'avaient jamais fait d'autre
mal que de nous coucher en joue et de nous manquer, qui n'avaient
jamais eu d'autre tort que de croiser le fer avec nous et de ne
pas arriver a la parade assez vite, je m'excuse pour ma part dans
le meurtre de cette femme, parole d'honneur!

-- Moi, dit Porthos, maintenant que vous m'en avez fait souvenir,
Athos, je revois encore la scene comme si j'y etais: Milady etait
la, ou vous etes (Athos palit); moi j'etais a la place ou se
trouve d'Artagnan. J'avais au cote une epee qui coupait comme un
damas... Vous vous la rappelez, Aramis, car vous l'appeliez
toujours Balizarde? Eh bien! je vous jure a tous trois que s'il
n'y avait pas eu la le bourreau de Bethune... Est-ce de
Bethune?... Oui, ma foi, de Bethune... j'eusse coupe le cou a
cette scelerate, sans m'y reprendre, et meme en m'y reprenant.
C'etait une mechante femme.

-- Et puis, dit Aramis, avec ce ton d'insoucieuse philosophie
qu'il avait pris depuis qu'il etait Eglise, et dans lequel il y
avait bien plus d'atheisme que de confiance en Dieu, a quoi bon
songer a tout cela! ce qui est fait est fait. Nous nous
confesserons de cette action a l'heure supreme et Dieu saura bien
mieux que nous si c'est un crime, une faute ou une action
meritoire. M'en repentir? me direz-vous; ma foi, non. Sur
l'honneur et sur la croix, je ne me repens que parce qu'elle etait
femme.

-- Le plus tranquillisant dans tout cela, dit d'Artagnan, c'est
que de tout cela il ne reste aucune trace.

-- Elle avait un fils, dit Athos.

-- Ah! oui, je le sais bien, dit d'Artagnan, et vous m'en avez
parle; mais qui sait ce qu'il est devenu? Mort le serpent, morte
la couvee? Croyez-vous que de Winter, son oncle, aura eleve ce
serpenteau-la? De Winter aura condamne le fils comme il a condamne
la mere.

-- Alors, dit Athos, malheur a de Winter, car l'enfant n'avait
rien fait, lui.

-- L'enfant est mort, ou le diable m'emporte! dit Porthos. Il fait
tant de brouillard dans cet affreux pays, a ce que dit d'Artagnan,
du moins...
Au moment ou cette conclusion de Porthos allait peut-etre ramener
la gaiete sur tous ces fronts plus ou moins assombris, un bruit de
pas se fit entendre dans l'escalier, et l'on frappa a la porte.

-- Entrez, dit Athos.

-- Messieurs, dit l'hote, il y a un garcon tres presse qui demande
a parler a l'un de vous.

-- Auquel? demanderent les quatre amis.

-- A celui qui se nomme le comte de La Fere.

-- C'est moi, dit Athos. Et comment s'appelle ce garcon?

-- Grimaud.

-- Ah! fit Athos palissant, deja de retour? Qu'est-il donc arrive
a Bragelonne?

-- Qu'il entre! dit d'Artagnan, qu'il entre!

Mais deja Grimaud avait franchi l'escalier et attendait sur le
degre; il s'elanca dans la chambre et congedia l'hote d'un geste.

L'hote referma la porte: les quatre amis resterent dans l'attente.
L'agitation de Grimaud, sa paleur, la sueur qui mouillait son
visage, la poussiere qui souillait ses vetements, tout annoncait
qu'il s'etait fait le messager de quelque importante et terrible
nouvelle.

-- Messieurs, dit-il, cette femme avait un enfant, l'enfant est
devenu un homme; la tigresse avait un petit, le tigre est lance,
il vient a vous, prenez garde!

Athos regarda ses amis avec un sourire melancolique. Porthos
chercha a son cote son epee, qui etait pendue a la muraille;
Aramis saisit son couteau, d'Artagnan se leva.

-- Que veux-tu dire, Grimaud? s'ecria ce dernier.

-- Que le fils de Milady a quitte l'Angleterre, qu'il est en
France, qu'il vient a Paris, s'il n'y est deja.

-- Diable! dit Porthos, tu es sur?

-- Sur, dit Grimaud.

Un long silence accueillit cette declaration. Grimaud etait si
haletant, si fatigue, qu'il tomba sur une chaise.

Athos remplit un verre de Champagne et le lui porta.
-- Eh bien! apres tout, dit d'Artagnan, quand il vivrait, quand il
viendrait a Paris, nous en avons vu bien d'autres! Qu'il vienne!

-- Oui, dit Porthos, caressant du regard son epee pendue a la
muraille, nous l'attendons: qu'il vienne!

-- D'ailleurs ce n'est qu'un enfant, dit Aramis.

Grimaud se leva.

-- Un enfant! dit-il. Savez-vous ce qu'il a fait, cet enfant?
Deguise en moine, il a decouvert toute l'histoire en confessant le
bourreau de Bethune, et apres l'avoir confesse, apres avoir tout
appris de lui, il lui a, pour absolution, plante dans le coeur le
poignard que voila. Tenez, il est encore rouge et humide, car il
n'y a pas plus de trente heures qu'il est sorti de la plaie.

Et Grimaud jeta sur la table le poignard oublie par le moine dans
la blessure du bourreau.

D'Artagnan, Porthos et Aramis se leverent, et d'un mouvement
spontane coururent a leurs epees.

Athos seul demeura sur sa chaise calme et reveur.

-- Et tu dis qu'il est vetu en moine, Grimaud?

-- Oui, en moine augustin.

-- Quel homme est-ce?

-- De ma taille, a ce que m'a dit l'hote, maigre, pale, avec des
yeux bleu clair, et des cheveux blonds!

-- Et... il n'a pas vu Raoul? dit Athos.

-- Au contraire, ils se sont rencontres, et c'est le vicomte lui-
meme qui l'a conduit au lit du mourant.

Athos se leva sans dire une parole et alla a son tour decrocher
son epee.

-- Ah ca, messieurs, dit d'Artagnan essayant de rire, savez-vous
que nous avons l'air de femmelettes! Comment, nous, quatre hommes,
qui avons sans sourciller tenu tete a des armees, voila que nous
tremblons devant un enfant!

-- Oui, dit Athos, mais cet enfant vient au nom de Dieu.

Et ils sortirent empresses de l'hotellerie.


XXXIX. La lettre de Charles Ier
Maintenant, il faut que le lecteur franchisse avec nous la Seine,
et nous suive jusqu'a la porte du couvent des Carmelites de la rue
Saint-Jacques.

Il est onze heures du matin, et les pieuses soeurs viennent de
dire une messe pour le succes des armes de Charles Ier. En sortant
de l'eglise, une femme et une jeune fille vetues de noir, l'une
comme une veuve, l'autre comme une orpheline, sont rentrees dans
leur cellule.

La femme s'est agenouillee sur un prie-Dieu de bois peint, et a
quelques pas d'elle la jeune fille, appuyee sur une chaise, se
tient debout et pleure.

La femme a du etre belle, mais on voit que ses larmes l'ont
vieillie. La jeune fille est charmante, et ses pleurs
l'embellissent encore. La femme parait avoir quarante ans, la
jeune fille en a quatorze.

-- Mon Dieu! disait la suppliante agenouillee, conservez mon
epoux, conservez mon fils, et prenez ma vie si triste et si
miserable.

-- Mon Dieu! disait la jeune fille, conservez-moi ma mere!

-- Votre mere ne peut plus rien pour vous en ce monde, Henriette,
dit en se retournant la femme affligee qui priait. Votre mere n'a
plus ni trone, ni epoux, ni fils, ni argent, ni amis; votre mere,
ma pauvre enfant, est abandonnee de tout l'univers.

Et la femme, se renversant aux bras de sa fille qui se precipitait
pour la soutenir, se laissa aller elle-meme aux sanglots.

-- Ma mere, prenez courage! dit la jeune fille.

-- Ah! les rois sont malheureux cette annee, dit la mere en posant
sa tete sur l'epaule de l'enfant; et personne ne songe a nous dans
ce pays, car chacun songe a ses propres affaires. Tant que votre
frere a ete avec nous, il m'a soutenue; mais votre frere est
parti: il est a present sans pouvoir donner de ses nouvelles a moi
ni a son pere. J'ai engage mes derniers bijoux, vendu toutes mes
hardes et les votres pour payer les gages de ses serviteurs, qui
refusaient de l'accompagner si je n'eusse fait ce sacrifice.
Maintenant nous en sommes reduites de vivre aux depens des filles
du Seigneur. Nous sommes des pauvres secourues par Dieu.

-- Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas a la reine votre soeur?
demanda la jeune fille.

-- Helas! dit l'affligee, la reine ma soeur n'est plus reine, mon
enfant, et c'est un autre qui regne en son nom. Un jour vous
pourrez comprendre cela.

-- Eh bien, alors, au roi votre neveu. Voulez-vous que je lui
parle? Vous savez comme il m'aime, ma mere.

-- Helas! le roi, mon neveu, n'est pas encore roi, et lui-meme,
vous le savez bien, Laporte nous l'a dit vingt fois, lui-meme
manque de tout.

-- Alors adressons-nous a Dieu, dit la jeune fille.

Et elle s'agenouilla pres de sa mere.

Ces deux femmes qui priaient ainsi au meme prie-Dieu, c'etaient la
fille et la petite-fille de Henri IV, la femme et la fille de
Charles Ier.

Elles achevaient leur double priere lorsqu'une religieuse gratta
doucement a la porte de la cellule.

-- Entrez, ma soeur, dit la plus agee des deux femmes en essuyant
ses pleurs et en se relevant.

La religieuse entrouvrit respectueusement la porte.

-- Que Votre Majeste veuille bien m'excuser si je trouble ses
meditations, dit-elle; mais il y a au parloir un seigneur etranger
qui arrive d'Angleterre, et qui demande l'honneur de presenter une
lettre a Votre Majeste.

-- Oh! une lettre! une lettre du roi peut-etre! des nouvelles de
votre pere, sans doute! Entendez-vous, Henriette?

-- Oui, Madame, j'entends et j'espere.

-- Et quel est ce seigneur, dites?

-- Un gentilhomme de quarante-cinq a cinquante ans.

-- Son nom? a-t-il dit son nom?

-- Milord de Winter.

-- Milord de Winter! s'ecria la reine; l'ami de mon epoux! Eh!
faites entrer, faites entrer!

Et la reine courut au-devant du messager, dont elle saisit la main
avec empressement.

Lord de Winter, en entrant dans la cellule, s'agenouilla et
presenta a la reine une lettre roulee dans un etui d'or.

-- Ah! milord, dit la reine, vous nous apportez trois choses que
nous n'avions pas vues depuis bien longtemps: de l'or, un ami
devoue et une lettre du roi notre epoux et maitre.

De Winter salua de nouveau; mais il ne put repondre, tant il etait
profondement emu.

-- Milord, dit la reine montrant la lettre, vous comprenez que je
suis pressee de savoir ce que contient ce papier.

-- Je me retire, madame, dit de Winter.

-- Non, restez, dit la reine, nous lirons devant vous. Ne
comprenez-vous pas que j'ai mille questions a vous faire?

De Winter recula de quelques pas, et demeura debout en silence.

La mere et la fille, de leur cote, s'etaient retirees dans
l'embrasure d'une fenetre, et lisaient avidement, la fille appuyee
au bras de la mere, la lettre suivante:

"Madame et chere epouse,

"Nous voici arrives au terme. Toutes les ressources que Dieu m'a
laissees sont concentrees en ce camp de Naseby, d'ou je vous ecris
a la hate. La j'attends l'armee de mes sujets rebelles, et je vais
lutter une derniere fois contre eux. Vainqueur, j'eternise la
lutte; vaincu, je suis perdu completement. Je veux, dans ce
dernier cas (helas! quand on en est ou nous en sommes, il faut
tout prevoir), je veux essayer de gagner les cotes de France. Mais
pourra-t-on, voudra-t-on y recevoir un roi malheureux, qui
apportera un si funeste exemple dans un pays deja souleve par les
discordes civiles? Votre sagesse et votre affection me serviront
de guide. Le porteur de cette lettre vous dira, Madame, ce que je
ne puis confier au risque d'un accident. Il vous expliquera quelle
demarche j'attends de vous. Je le charge aussi de ma benediction
pour mes enfants et de tous les sentiments de mon coeur pour vous,
Madame et chere epouse."

La lettre etait signee, au lieu de "Charles, roi", "Charles,
encore roi."

Cette triste lecture, dont de Winter suivait les impressions sur
le visage de la reine, amena cependant dans ses yeux un eclair
d'esperance.

-- Qu'il ne soit plus roi! s'ecria-t-elle, qu'il soit vaincu,
exile, proscrit, mais qu'il vive! Helas! le trone est un poste
trop perilleux aujourd'hui pour que je desire qu'il y reste. Mais,
dites-moi, milord, continua la reine, ne me cachez rien, ou en est
le roi? Sa position est-elle donc aussi desesperee qu'il le pense?

-- Helas! Madame, plus desesperee qu'il ne le pense lui-meme. Sa
Majeste a le coeur si bon, qu'elle ne comprend pas la haine; si
loyal, qu'elle ne devine pas la trahison. L'Angleterre est
atteinte d'un esprit de vertige qui, j'en ai bien peur, ne
s'eteindra que dans le sang.

-- Mais lord Montrose? repondit la reine. J'avais entendu parler
de grands et rapides succes, de batailles gagnees a Inverlochy, a
Auldearn, a Alford et a Kilsyth. J'avais entendu dire qu'il
marchait a la frontiere pour se joindre a son roi.

-- Oui, Madame; mais a la frontiere il a rencontre Lesley. Il
avait lasse la victoire a force d'entreprises surhumaines: la
victoire l'a abandonne. Montrose, battu a Philiphaugh, a ete force
de congedier les restes de son armee et de fuir deguise en
laquais. Il est a Bergen en Norvege.

-- Dieu le garde! dit la reine. C'est au moins une consolation de
savoir que ceux qui ont tant de fois risque leur vie pour nous
sont en surete. Et maintenant, milord, que je vois la position du
roi telle qu'elle est, c'est-a-dire desesperee, dites-moi ce que
vous avez a me dire de la part de mon royal epoux.

-- Eh bien! Madame, dit de Winter, le roi desire que vous tachiez
de penetrer les dispositions du roi et de la reine a son egard.

-- Helas! vous le savez, repondit la reine, le roi n'est encore
qu'un enfant, et la reine est une femme, bien faible meme: c'est
M. de Mazarin qui est tout.

-- Voudrait-il donc jouer en France le role que Cromwell joue en
Angleterre?

-- Oh! non. C'est un Italien souple et ruse, qui peut-etre reve le
crime mais n'osera jamais le commettre; et, tout au contraire de
Cromwell, qui dispose des deux chambres, Mazarin n'a pour appui
que la reine dans sa lutte avec le parlement.

-- Raison de plus alors pour qu'il protege un roi que les
parlements poursuivent.

La reine hocha la tete avec amertume.

-- Si j'en juge par moi-meme, milord, dit-elle, le cardinal ne
fera rien, ou peut-etre meme sera contre nous. Ma presence et
celle de ma fille en France lui pesent deja: a plus forte raison,
celle du roi. Milord, ajouta Henriette en souriant avec
melancolie, c'est triste et presque honteux a dire, mais nous
avons passe l'hiver au Louvre sans argent, sans linge, presque
sans pain, et souvent ne nous levant pas faute de feu.

-- Horreur! s'ecria de Winter. La fille de Henri IV, la femme du
roi Charles! Que ne vous adressiez-vous donc, Madame, au premier
venu de nous?

-- Voila l'hospitalite que donne a une reine le ministre auquel un
roi veut la demander.

-- Mais j'avais entendu parler d'un mariage entre monseigneur le
prince de Galles et mademoiselle d'Orleans dit de Winter.
, -- Oui, j'en ai eu un instant l'espoir. Les enfants s'aimaient;
mais la reine, qui avait d'abord donne les mains a cet amour, a
change d'avis; mais M. le duc d'Orleans, qui avait encourage le
commencement de leur familiarite, a defendu a sa fille de songer
davantage a cette union. Ah! milord, continua la reine sans songer
meme a essuyer ses larmes, mieux vaut combattre comme a fait le
roi, et mourir comme il va faire peut-etre, que de vivre en
mendiant comme je le fais.

-- Du courage, Madame, dit de Winter, du courage. Ne desesperez
pas. Les interets de la couronne de France, si ebranlee en ce
moment, sont de combattre la rebellion chez le peuple le plus
voisin. Mazarin est homme d'etat et il comprendra cette necessite.

-- Mais etes-vous sur, dit la reine d'un air de doute, que vous ne
soyez pas prevenu?

-- Par qui? demanda de Winter.

-- Mais par les Joyce, par les Pride, par les Cromwell.

-- Par un tailleur! par un charretier par un brasseur! Ah! je
l'espere, Madame, le cardinal n'entrerait pas en alliance avec de
pareils hommes.

-- Eh! qu'est-il lui-meme? demanda Madame Henriette.

-- Mais, pour l'honneur du roi, pour celui de la reine...

-- Allons, esperons qu'il fera quelque chose pour cet honneur, dit
Madame Henriette. Un ami possede une si bonne eloquence, milord,
que vous me rassurez. Donnez-moi donc la main et allons chez le
ministre.

-- Madame, dit de Winter en s'inclinant, je suis confus de cet
honneur.

-- Mais enfin, s'il refusait, dit Madame Henriette s'arretant, et
que le roi perdit la bataille?

-- Sa Majeste alors se refugierait en Hollande, ou j'ai entendu
dire qu'etait monseigneur le prince de Galles.

-- Et Sa Majeste pourrait-elle compter pour sa fuite sur beaucoup
de serviteurs comme vous?

-- Helas! non, madame, dit de Winter; mais le cas est prevu, et je
viens chercher des allies en France.

-- Des allies! dit la reine en secouant la tete.

-- Madame, repondit de Winter, que je retrouve d'anciens amis que
j'ai eus autrefois, et je reponds de tout.
-- Allons donc, milord, dit la reine avec ce doute poignant des
gens qui ont ete longtemps malheureux, allons donc, et que Dieu
vous entende!

La reine monta dans sa voiture, et de Winter, a cheval, suivi de
deux laquais, l'accompagna a la portiere.


XL. La lettre de Cromwell

Au moment ou Madame Henriette quittait les Carmelites pour se
rendre au Palais-Royal, un cavalier descendait de cheval a la
porte de cette demeure royale, et annoncait aux gardes qu'il avait
quelque chose de consequence a dire au cardinal Mazarin.

Bien que le cardinal eut souvent peur, comme il avait encore plus
souvent besoin d'avis et de renseignements, il etait assez
accessible. Ce n'etait point a la premiere porte qu'on trouvait la
difficulte veritable, la seconde meme se franchissait assez
facilement, mais a la troisieme veillait, outre le garde et les
huissiers, le fidele Bernouin, cerbere qu'aucune parole ne pouvait
flechir, qu'aucun rameau, fut-il d'or, ne pouvait charmer.

C'etait donc a la troisieme porte que celui qui sollicitait ou
reclamait une audience devait subir un interrogatoire formel.

Le cavalier, ayant laisse son cheval attache aux grilles de la
cour, monta le grand escalier, et s'adressant aux gardes dans la
premiere salle:

-- M. le cardinal Mazarin? dit-il.

-- Passez, repondirent les gardes sans lever le nez, les uns de
dessus leurs cartes et les autres de dessus leurs des, enchantes
d'ailleurs de faire comprendre que ce n'etait pas a eux de remplir
l'office de laquais.

Le cavalier entra dans la seconde salle. Celle-ci etait gardee par
les mousquetaires et les huissiers.

Le cavalier repeta sa demande.

-- Avez-vous une lettre d'audience? demanda un huissier s'avancant
au-devant du solliciteur.

-- J'en ai une, mais pas du cardinal Mazarin.

-- Entrez et demandez M. Bernouin, dit l'huissier. Et il ouvrit la
porte de la troisieme chambre. Soit par hasard, soit qu'il se tint
a son poste habituel, Bernouin etait debout derriere cette porte
et avait tout entendu.

-- C'est moi, monsieur, que vous cherchez, dit-il. De qui est la
lettre que vous apportez a Son Eminence?
-- Du general Olivier Cromwell, dit le nouveau venu; veuillez dire
ce nom a Son Eminence, et venir rapporter s'il peut me recevoir
oui ou non.

Et il se tint debout dans l'attitude sombre et fiere qui etait
particuliere aux puritains.

Bernouin, apres avoir promene sur toute la personne du jeune homme
un regard inquisiteur, rentra dans le cabinet du cardinal, auquel
il transmet les paroles du messager.

-- Un homme porteur d'une lettre d'Olivier Cromwell? dit Mazarin;
et quelle espece d'homme?

-- Un vrai Anglais, monseigneur; cheveux blond roux, plutot roux
que blonds; oeil gris bleu, plutot gris que bleu; pour le reste,
orgueil et raideur.

-- Qu'il donne sa lettre.

-- Monseigneur demande la lettre, dit Bernouin en repassant du
cabinet dans l'antichambre.

-- Monseigneur ne verra pas la lettre sans le porteur, repondit le
jeune homme; mais pour vous convaincre que je suis reellement
porteur d'une lettre, regardez, la voici.

Bernouin regarda le cachet; et, voyant que la lettre venait
veritablement du general Olivier Cromwell, il s'appreta a
retourner pres de Mazarin.

-- Ajoutez, dit le jeune homme, que je suis non pas un simple
messager, mais un envoye extraordinaire.

Bernouin rentrant dans le cabinet, et sortant apres quelques
secondes:

-- Entrez, monsieur, dit-il en tenant la porte ouverte.

Mazarin avait eu besoin de toutes ces allees et venues pour se
remettre de l'emotion que lui avait causee l'annonce de cette
lettre, mais quelque perspicace que fut son esprit, il cherchait
en vain quel motif avait pu porter Cromwell a entrer avec lui en
communication.

Le jeune homme parut sur le seuil de son cabinet; il tenait son
chapeau d'une main et la lettre de l'autre.

Mazarin se leva.

-- Vous avez, monsieur, dit-il, une lettre de creance pour moi?

-- La voici, Monseigneur, dit le jeune homme.
Mazarin prit la lettre, la decacheta et lut:

"M. Mordaunt, un de mes secretaires, remettra cette lettre
d'introduction a Son Eminence le cardinal Mazarini, a Paris; il
est porteur, en outre, pour Son Eminence, d'une seconde lettre
confidentielle.

"OLIVIER CROMWELL."

-- Fort bien, monsieur Mordaunt, dit Mazarin, donnez-moi cette
seconde lettre et asseyez-vous.

Le jeune homme tira de sa poche une seconde lettre, la donna au
cardinal et s'assit.

Cependant, tout a ses reflexions, le cardinal avait pris la
lettre, et, sans la decacheter, la tournait et la retournait dans
sa main; mais pour donner le change au messager, il se mit a
l'interroger selon son habitude, et convaincu qu'il etait, par
l'experience, que peu d'hommes parvenaient a lui cacher quelque
chose lorsqu'il interrogeait et regardait a la fois:

-- Vous etes bien jeune, monsieur Mordaunt, pour ce rude metier
d'ambassadeur ou echouent parfois les plus vieux diplomates.

-- Monseigneur, j'ai vingt-trois ans; mais Votre Eminence se
trompe en me disant que je suis jeune. J'ai plus d'age qu'elle,
quoique je n'aie point sa sagesse.

-- Comment cela, monsieur? dit Mazarin, je ne vous comprends pas.

-- Je dis, Monseigneur, que les annees de souffrance comptent
double, et que depuis vingt ans je souffre.

-- Ah! oui, je comprends, dit Mazarin, defaut de fortune; vous
etes pauvre, n'est-ce pas?

Puis il ajouta en lui-meme:

-- Ces revolutionnaires anglais sont tous des gueux et des
manants.

-- Monseigneur, je devais avoir un jour une fortune de six
millions; mais on me l'a prise.

-- Vous n'etes donc pas un homme du peuple? dit Mazarin etonne.

-- Si je portais mon titre je serais lord; si je portais mon nom,
vous eussiez entendu un des noms les plus illustres de
l'Angleterre.

-- Comment vous appelez-vous donc? demanda Mazarin.
-- Je m'appelle M. Mordaunt, dit le jeune homme en s'inclinant.

Mazarin comprit que l'envoye de Cromwell desirait garder son
incognito.

Il se tut un instant, mais pendant cet instant, il le regarda avec
une attention plus grande encore qu'il n'avait fait la premiere
fois.

Le jeune homme etait impassible.

-- Au diable ces puritains! dit tout bas Mazarin, ils sont tailles
dans le marbre.

Et tout haut:

-- Mais il vous reste des parents? dit-il.

-- Il m'en reste un, oui, Monseigneur.

-- Alors il vous aide?

-- Je me suis presente trois fois pour implorer son appui, et
trois fois il m'a fait chasser par ses valets.

-- Oh! mon Dieu! mon cher monsieur Mordaunt, dit Mazarin, esperant
faire tomber le jeune homme dans quelque piege par sa fausse
pitie, mon Dieu! que votre recit m'interesse donc! Vous ne
connaissez donc pas votre naissance?

-- Je ne la connais que depuis peu de temps.

-- Et jusqu'au moment ou vous l'avez connue?...

-- Je me considerais comme un enfant abandonne.

-- Alors vous n'avez jamais vu votre mere?

-- Si fait, Monseigneur; quand j'etais enfant, elle vint trois
fois chez ma nourrice; je me rappelle la derniere fois qu'elle
vint comme si c'etait aujourd'hui.

-- Vous avez bonne memoire, dit Mazarin.

-- Oh, oui, Monseigneur, dit le jeune homme, avec un si singulier
accent, que le cardinal sentit un frisson lui courir par les
veines.

-- Et qui vous elevait? demanda Mazarin.

-- Une nourrice francaise, qui me renvoya quand j'eus cinq ans,
parce que personne ne la payait plus, en me nommant ce parent dont
souvent ma mere lui avait parle.
-- Que devintes-vous?

-- Comme je   pleurais et mendiais sur les grands chemins, un
ministre de   Kingston me recueillit, m'instruisit dans la religion
calviniste,   me donna toute la science qu'il avait lui-meme, et
m'aida dans   les recherches que je fis de ma famille.

-- Et ces recherches?

-- Furent infructueuses; le hasard fit tout.

-- Vous decouvrites ce qu'etait devenue votre mere?

-- J'appris qu'elle avait ete assassinee par ce parent aide de
quatre de ses amis, mais je savais deja que j'avais ete degrade de
la noblesse et depouille de tous mes biens par le roi Charles Ier.

-- Ah! je comprends maintenant pourquoi vous servez M. Cromwell.
Vous haissez le roi.

-- Oui, Monseigneur, je le hais! dit le jeune homme.

Mazarin vit avec etonnement l'expression diabolique avec laquelle
le jeune homme prononca ces paroles: comme les visages ordinaires
se colorent de sang, son visage, a lui, se colora de fiel et
devint livide.

-- Votre histoire est terrible, monsieur Mordaunt, et me touche
vivement; mais, par bonheur pour vous, vous servez un maitre tout-
puissant. Il doit vous aider dans vos recherches. Nous avons tant
de renseignements, nous autres.

-- Monseigneur, a un bon chien de race il ne faut montrer que le
bout d'une piste pour qu'il arrive surement a l'autre bout.

-- Mais ce parent dont vous m'avez entretenu, voulez-vous que je
lui parle? dit Mazarin qui tenait a se faire un ami pres de
Cromwell.

-- Merci, Monseigneur, je lui parlerai moi-meme.

-- Mais ne m'avez-vous pas dit qu'il vous maltraitait?

-- Il me traitera mieux la premiere fois que je le verrai.

-- Vous avez donc un moyen de l'attendrir?

-- J'ai un moyen de me faire craindre.

Mazarin regardait le jeune homme, mais a l'eclair qui jaillit de
ses yeux il baissa la tete, et embarrasse de continuer une
semblable conversation, il ouvrit la lettre de Cromwell.

Peu a peu les yeux du jeune homme redevinrent ternes et vitreux
comme d'habitude, et il tomba dans une reverie profonde. Apres
avoir lu les premieres lignes, Mazarin se hasarda a regarder en
dessous si Mordaunt n'epiait pas sa physionomie; et remarquant son
indifference:

-- Faites donc faire vos affaires, dit-il en haussant
imperceptiblement les epaules, par des gens qui font en meme temps
les leurs! Voyons ce que veut cette lettre.

Nous la reproduisons textuellement:

"A Son Eminence

"Monseigneur le cardinal Mazarini.

"J'ai voulu, Monseigneur, connaitre vos intentions au sujet des
affaires presentes de l'Angleterre. Les deux royaumes sont trop
voisins pour que la France ne s'occupe pas de notre situation,
comme nous nous occupons de celle de la France. Les Anglais sont
presque tous unanimes pour combattre la tyrannie du roi Charles et
de ses partisans. Place a la tete de ce mouvement par la confiance
publique, j'en apprecie mieux que personne la nature et les
consequences. Aujourd'hui je fais la guerre et je vais livrer au
roi Charles une bataille decisive. Je la gagnerai, car l'espoir de
la nation et l'esprit du Seigneur sont avec moi. Cette bataille
gagnee, le roi n'a plus de ressources en Angleterre ni en Ecosse;
et s'il n'est pas pris ou tue, il va essayer de passer en France
pour recruter des soldats et se refaire des armes et de l'argent.
Deja la France a recu la reine Henriette, et, involontairement
sans doute, a entretenu un foyer de guerre civile inextinguible
dans mon pays; mais Madame Henriette est fille de France et
l'hospitalite de la France lui etait due. Quant au roi Charles, la
question change de face: en le recevant et en le secourant, la
France improuverait les actes du peuple anglais et nuirait si
essentiellement a l'Angleterre et surtout a la marche du
gouvernement qu'elle compte se donner, qu'un pareil etat
equivaudrait a des hostilites flagrantes..."

A ce moment, Mazarin, fort inquiet de la tournure que prenait la
lettre, cessa de lire de nouveau et regarda le jeune homme en
dessous.

Il revait toujours.

Mazarin continua:

"Il est donc urgent, Monseigneur, que je sache a quoi m'en tenir
sur les vues de la France: les interets de ce royaume et ceux de
l'Angleterre, quoique diriges en sens inverse, se rapprochent
cependant plus qu'on ne saurait le croire. L'Angleterre a besoin
de tranquillite interieure pour consommer l'expulsion de son roi,
la France a besoin de cette tranquillite pour consolider le trone
de son jeune monarque; vous avez autant que nous besoin de cette
paix interieure, a laquelle nous touchons, nous, grace a l'energie
de notre gouvernement.

"Vos querelles avec le parlement, vos dissensions bruyantes avec
les princes qui aujourd'hui combattent pour vous et demain
combattront contre vous, la tenacite populaire dirigee par le
coadjuteur, le president Blancmesnil et le conseiller Broussel;
tout ce desordre enfin qui parcourt les differents degres de Etat
doit vous faire envisager avec inquietude l'eventualite d'une
guerre etrangere: car alors l'Angleterre, surexcitee par
l'enthousiasme des idees nouvelles, s'allierait avec l'Espagne qui
deja convoite cette alliance. J'ai donc pense, Monseigneur,
connaissant votre prudence et la position toute personnelle que
les evenements vous font aujourd'hui, j'ai pense que vous aimeriez
mieux concentrer vos forces dans l'interieur du royaume de France
et abandonner aux siennes le gouvernement nouveau de l'Angleterre.
Cette neutralite consiste seulement a eloigner le roi Charles du
territoire de France, et a ne secourir ni par armes, ni par
argent, ni par troupes, ce roi entierement etranger a votre pays.

"Ma lettre est donc toute confidentielle, et c'est pour cela que
je vous l'envoie par un homme de mon intime confiance; elle
precedera, par un sentiment que Votre Eminence appreciera, les
mesures que je prendrai d'apres les evenements. Olivier Cromwell a
pense qu'il ferait mieux entendre la raison a un esprit
intelligent comme celui de Mazarini, qu'a une reine admirable de
fermete sans doute, mais trop soumise aux vains prejuges de la
naissance et du pouvoir divin.

"Adieu, Monseigneur, si je n'ai pas de reponse dans quinze jours,
je regarderai ma lettre comme non avenue.

"OLIVIER CROMWELL"

-- Monsieur Mordaunt, dit le cardinal en elevant la voix comme
pour eveiller le songeur, ma reponse a cette lettre sera d'autant
plus satisfaisante pour le general Cromwell, que je serai plus sur
qu'on ignorera que je la lui aurai faite. Allez donc l'attendre a
Boulogne-sur-Mer, et promettez-moi de partir demain matin.

-- Je vous le promets, Monseigneur, repondit Mordaunt, mais
combien de jours Votre Eminence me fera-t-elle attendre cette
reponse?

-- Si vous ne l'avez pas recue dans dix jours, vous pouvez partir.

Mordaunt s'inclina.

-- Ce n'est pas tout, monsieur, continua Mazarin, vos aventures
particulieres m'ont vivement touche; en outre, la lettre de
M. Cromwell vous rend important a mes yeux comme ambassadeur.
Voyons, je vous le repete, dites-moi, que puis-je faire pour vous?

Mordaunt reflechit un instant, et, apres une visible hesitation,
il allait ouvrir la bouche pour parler, quand Bernouin entra
precipitamment, se pencha vers l'oreille du cardinal et lui parla
tout bas.

-- Monseigneur, lui dit-il, la reine Henriette accompagnee d'un
gentilhomme anglais entre en ce moment au Palais-Royal.

Mazarin fit sur sa chaise un bond qui n'echappa point au jeune
homme et reprima la confidence qu'il allait sans doute faire.

-- Monsieur, dit le cardinal, vous avez entendu, n'est-ce pas? Je
vous fixe Boulogne parce que je pense que toute ville de France
vous est indifferente; si vous en preferez une autre, nommez-la;
mais vous concevez facilement qu'entoure comme je le suis
d'influences auxquelles je n'echappe qu'a force de discretion, je
desire qu'on ignore votre presence a Paris.

-- Je partirai, monsieur, dit Mordaunt en faisant quelques pas
vers la porte par laquelle il etait entre.

-- Non, point par la, monsieur, je vous prie! s'ecria vivement le
cardinal: veuillez passer par cette galerie d'ou vous gagnerez le
vestibule. Je desire qu'on ne vous voie pas sortir, notre entrevue
doit etre secrete.

Mordaunt suivit Bernouin, qui le fit passer dans une salle voisine
et le remit a un huissier en lui indiquant une porte de sortie.

Puis il revint a la hate vers son maitre pour introduire pres de
lui la reine Henriette, qui traversait deja la galerie vitree.


XLI. Mazarin et Madame Henriette

Le cardinal se leva et alla recevoir en hate la reine
d'Angleterre. Il la joignit au milieu de la galerie qui precedait
son cabinet.

Il temoignait d'autant plus de respect a cette reine sans suite et
sans parure, qu'il sentait lui-meme qu'il avait bien quelque
reproche a se faire sur son avarice et son manque de coeur.

Mais les suppliants savent contraindre leur visage a prendre
toutes les expressions, et la fille de Henri IV souriait en venant
au-devant de celui qu'elle haissait et meprisait.

-- Ah! se dit a lui-meme Mazarin, quel doux visage! Viendrait-elle
pour m'emprunter de l'argent?

Et il jeta un regard inquiet sur le panneau de son coffre-fort; il
tourna meme en dedans le chaton du diamant magnifique dont l'eclat
attirait les yeux sur sa main, qu'il avait d'ailleurs blanche et
belle. Malheureusement cette bague n'avait pas la vertu de celle
de Gyges, qui rendait son maitre invisible lorsqu'il faisait ce
que venait de faire Mazarin.
Or, Mazarin eut bien desire etre invisible en ce moment, car il
devinait que Madame Henriette venait lui demander quelque chose;
du moment ou une reine qu'il avait traitee ainsi apparaissait avec
le sourire sur les levres, au lieu d'avoir la menace sur la
bouche, elle venait en suppliante.

-- Monsieur le cardinal, dit l'auguste visiteuse, j'avais d'abord
eu l'idee de parler de l'affaire qui m'amene avec la reine ma
soeur, mais j'ai reflechi que les choses politiques regardent
avant tout les hommes.

-- Madame, dit Mazarin, croyez que Votre Majeste me confond avec
cette distinction flatteuse.

-- Il est bien gracieux, pensa la reine, m'aurait-il donc devinee?

On etait arrive au cabinet du cardinal. Il fit asseoir la reine,
et lorsqu'elle fut accommodee dans son fauteuil:

-- Donnez, dit-il, vos ordres au plus respectueux de vos
serviteurs.

-- Helas! monsieur, repondit la reine, j'ai perdu l'habitude de
donner des ordres, et pris celle de faire des prieres. Je viens
vous prier, trop heureuse si ma priere est exaucee par vous.

-- Je vous ecoute, Madame, dit Mazarin.

-- Monsieur le cardinal, il s'agit de la guerre que le roi mon
mari soutient contre ses sujets rebelles. Vous ignorez peut-etre
qu'on se bat en Angleterre, dit la reine avec un sourire triste,
et que dans peu l'on se battra d'une facon bien plus decisive
encore qu'on ne l'a fait jusqu'a present.

-- Je l'ignore completement, madame, dit le cardinal en
accompagnant ces paroles d'un leger mouvement d'epaule. Helas! nos
guerres a nous absorbent le temps et l'esprit d'un pauvre ministre
incapable et infirme comme je le suis.

-- Eh bien! monsieur le cardinal, dit la reine, je vous apprendrai
donc que Charles Ier, mon epoux, est a la veille d'engager une
action decisive. En cas d'echec... Mazarin fit un mouvement... Il
faut tout prevoir, continua la reine; en cas d'echec, il desire se
retirer en France et y vivre comme un simple particulier. Que
dites-vous de ce projet?

Le cardinal avait ecoute sans qu'une fibre de son visage trahit
l'impression qu'il eprouvait; en ecoutant, son sourire resta ce
qu'il etait toujours, faux et calin, et quand la reine eut fini:

-- Croyez-vous, Madame, dit-il de sa voix la plus soyeuse, que la
France, tout agitee et toute bouillante comme elle est elle-meme,
soit un port bien salutaire pour un roi detrone? La couronne est
deja peu solide sur la tete du roi Louis XIV, comment
supporterait-il un double poids?

-- Ce poids n'a pas ete bien lourd, quant a ce qui me regarde,
interrompit la reine avec un douloureux sourire, et je ne demande
pas qu'on fasse plus pour mon epoux qu'on n'a fait pour moi. Vous
voyez que nous sommes des rois bien modestes, monsieur.

-- Oh! vous, Madame, vous, se hata de dire le cardinal pour couper
court aux explications qu'il voyait arriver, vous, c'est autre
chose, une fille de Henri IV, de ce grand, de ce sublime roi...

-- Ce qui ne vous empeche pas de refuser l'hospitalite a son
gendre, n'est-ce pas, monsieur? Vous devriez pourtant vous
souvenir que ce grand, ce sublime roi, proscrit un jour comme va
l'etre mon mari, a ete demander du secours a l'Angleterre, et que
l'Angleterre lui en a donne; il est vrai de dire que la reine
Elisabeth n'etait pas sa niece.

-- _Peccato!_ dit Mazarin se debattant sous cette logique si
simple, Votre Majeste ne me comprend pas; elle juge mal mes
intentions, et cela sans doute parce que je m'explique mal en
francais.

-- Parlez italien, monsieur; la reine Marie de Medicis, notre
mere, nous a appris cette langue avant que le cardinal votre
predecesseur l'ait envoyee mourir en exil. S'il est reste quelque
chose de ce grand, de ce sublime roi Henri dont vous parliez tout
a l'heure, il doit bien s'etonner de cette profonde admiration
pour lui jointe a si peu de pitie pour sa famille.

La sueur coulait a grosses gouttes sur le front de Mazarin.

-- Cette admiration est, au contraire, si grande et si reelle,
Madame, dit Mazarin sans accepter l'offre que lui faisait la reine
de changer d'idiome, que, si le roi Charles Ier -- que Dieu le
garde de tout malheur! -- venait en France, je lui offrirais ma
maison, ma propre maison; mais, helas! ce serait une retraite peu
sure. Quelque jour le peuple brulera cette maison comme il a brule
celle du marechal d'Ancre. Pauvre Concino Concini! il ne voulait
cependant que le bien de la France.

-- Oui, Monseigneur, comme vous, dit ironiquement la reine.

Mazarin fit semblant de ne pas comprendre le double sens de la
phrase qu'il avait dite lui-meme, et continua de s'apitoyer sur le
sort de Concino Concini.

-- Mais enfin, monseigneur le cardinal, dit la reine impatientee,
que me repondez-vous?

-- Madame, s'ecria Mazarin de plus en plus attendri, Madame, Votre
Majeste me permettrait-elle de lui donner un conseil? Bien entendu
qu'avant de prendre cette hardiesse, je commence a me mettre aux
pieds de Votre Majeste pour tout ce qui lui fera plaisir.

-- Dites, monsieur, repondit la reine. Le conseil d'un homme aussi
prudent que vous doit etre assurement bon.

-- Madame, croyez-moi, le roi doit se defendre jusqu'au bout.

-- Il l'a fait, monsieur, et cette derniere bataille, qu'il va
livrer avec des ressources bien inferieures a celles de ses
ennemis, prouve qu'il ne compte pas se rendre sans combattre; mais
enfin, dans le cas ou il serait vaincu?

-- Eh bien, Madame, dans ce cas, mon avis, je sais que je suis
bien hardi de donner un avis a Votre Majeste, mais mon avis est
que le roi ne doit pas quitter son royaume. On oublie vite les
rois absents: s'il passe en France, sa cause est perdue.

-- Mais alors, dit la reine, si c'est votre avis et que vous lui
portiez vraiment interet, envoyez-lui quelque secours d'hommes et
d'argent; car, moi, je ne puis plus rien pour lui, j'ai vendu pour
l'aider jusqu'a mon dernier diamant. Il ne me reste rien, vous le
savez, vous le savez mieux que personne, monsieur. S'il m'etait
reste quelque bijou, j'en aurais achete du bois pour me chauffer,
moi et ma fille, cet hiver.

-- Ah! Madame, dit Mazarin, Votre Majeste ne sait guere ce qu'elle
me demande. Du jour ou un secours d'etrangers entre a la suite
d'un roi pour le replacer sur le trone, c'est avouer qu'il n'a
plus d'aide dans l'amour de ses sujets.

-- Au fait, monsieur le cardinal, dit la reine impatientee de
suivre cet esprit subtil dans le labyrinthe de mots ou il
s'egarait, au fait, et repondez-moi oui ou non: si le roi persiste
a rester en Angleterre, lui enverrez-vous des secours? S'il vient
en France, lui donnerez-vous l'hospitalite?

-- Madame, dit le cardinal en affectant la plus grande franchise,
je vais montrer a Votre Majeste, je l'espere, combien je lui suis
devoue et le desir que j'ai de terminer une affaire qu'elle a tant
a coeur. Apres quoi Votre Majeste, je pense, ne doutera plus de
mon zele a la servir.

La reine se mordait les levres et s'agitait d'impatience sur son
fauteuil.

-- Eh bien! qu'allez-vous faire? dit-elle enfin; voyons, parlez.

-- Je vais a l'instant meme aller consulter la reine, et nous
defererons de suite la chose au parlement.

-- Avec lequel vous etes en guerre, n'est-ce pas? Vous chargerez
Broussel d'en etre rapporteur. Assez, monsieur le cardinal, assez.
Je vous comprends, ou plutot j'ai tort. Allez en effet au
parlement; car c'est de ce parlement, ennemi des rois, que sont
venus a la fille de ce grand, de ce sublime Henri IV, que vous
admirez tant, les seuls secours qui l'aient empechee de mourir de
faim et de froid cet hiver.

Et, sur ces paroles, la reine se leva avec une majestueuse
indignation.

Le cardinal etendit vers elle ses mains jointes.

-- Ah! Madame, Madame, que vous me connaissez mal, mon Dieu!

Mais la reine Henriette, sans meme se retourner du cote de celui
qui versait ces hypocrites larmes, traversa le cabinet, ouvrit la
porte elle-meme, et, au milieu des gardes nombreuses de Eminence,
des courtisans empresses a lui faire leur cour, du luxe d'une
royaute rivale, elle alla prendre la main de Winter, seul, isole
et debout. Pauvre reine deja dechue, devant laquelle tous
s'inclinaient encore par etiquette, mais qui n'avait plus, de
fait, qu'un seul bras sur lequel elle put s'appuyer.

-- C'est egal, dit Mazarin quand il fut seul, cela m'a donne de la
peine, et c'est un rude role a jouer. Mais je n'ai rien dit ni a
l'un ni a l'autre. Hum! le Cromwell est un rude chasseur de rois,
je plains ses ministres, s'il en prend jamais. Bernouin!

Bernouin entra.

-- Qu'on voie si le jeune homme au pourpoint noir et aux cheveux
courts, que vous avez tantot introduit pres de moi, est encore au
palais.

Bernouin sortit. Le cardinal occupa le temps de   son absence a
retourner en dehors le chaton de sa bague, a en   frotter le
diamant, a en admirer l'eau, et comme une larme   roulait encore
dans ses yeux et lui rendait la vue trouble, il   secoua la tete
pour la faire tomber.

Bernouin rentra avec Comminges, qui etait de garde.

-- Monseigneur, dit Comminges, comme je reconduisais le jeune
homme que Votre Eminence demande, il s'est approche de la porte
vitree de la galerie et a regarde quelque chose avec etonnement,
sans doute le tableau de Raphael, qui est vis-a-vis cette porte.
Ensuite il a reve un instant, et a descendu l'escalier. Je crois
l'avoir vu monter sur un cheval gris et sortir de la cour du
palais. Mais Monseigneur ne va-t-il point chez la reine?

-- Pourquoi faire?

-- M. de Guitaut, mon oncle, vient de me dire que Sa Majeste avait
recu des nouvelles de l'armee.

-- C'est bien, j'y cours.
En ce moment, M. de Villequier apparut. Il venait en effet
chercher le cardinal de la part de la reine.

Comminges avait bien vu, et Mordaunt avait reellement agi comme il
l'avait raconte. En traversant la galerie parallele a la grande
galerie vitree, il apercut de Winter qui attendait que la reine
eut termine sa negociation.

A cette vue, le jeune homme s'arreta court, non point en
admiration devant le tableau de Raphael, mais comme fascine par la
vue d'un objet terrible. Ses yeux se dilaterent; un frisson courut
par tout son corps. On eut dit qu'il voulait franchir le rempart
de verre qui le separait de son ennemi; car si Comminges avait vu
avec quelle expression de haine les yeux de ce jeune homme
s'etaient fixes sur de Winter, il n'eut point doute un instant que
ce seigneur anglais ne fut son ennemi mortel.

Mais il s'arreta.

Ce fut pour reflechir sans doute; car au lieu de se laisser
entrainer a son premier mouvement, qui avait ete d'aller droit a
milord de Winter, il descendit lentement l'escalier, sortit du
palais la tete baissee, se mit en selle, fit ranger son cheval a
l'angle de la rue Richelieu et, les yeux fixes sur la grille, il
attendit que le carrosse de la reine sortit de la cour.

Il ne fut pas longtemps a attendre, car a peine la reine etait-
elle restee un quart d'heure chez Mazarin; mais ce quart d'heure
d'attente parut un siecle a celui qui attendait.

Enfin la lourde machine qu'on appelait alors un carrosse sortit,
en grondant, des grilles, et de Winter, toujours a cheval, se
pencha de nouveau a la portiere pour causer avec Sa Majeste.

Les chevaux partirent au trot et prirent le chemin du Louvre, ou
ils entrerent. Avant de partir du couvent des Carmelites, Madame
Henriette avait dit a sa fille de venir l'attendre au Palais
qu'elle avait habite longtemps et qu'elle n'avait quitte que parce
que leur misere leur semblait plus lourde encore dans les salles
dorees.

Mordaunt suivit la voiture, et lorsqu'il l'eut vue entrer sous
l'arcade sombre, il alla, lui et son cheval, s'appliquer contre
une muraille sur laquelle l'ombre s'etendait, et demeura immobile
au milieu des moulures de Jean Goujon, pareil a un bas-relief
representant une statue equestre.

Il attendait comme il avait deja fait au Palais-Royal.


XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la
providence

-- Eh bien! Madame? dit de Winter quand la reine eut eloigne ses
serviteurs.

-- Eh bien, ce que j'avais prevu arrive, milord.

-- Il refuse?

-- Ne vous l'avais-je pas dit d'avance?

-- Le cardinal refuse de recevoir le roi, la France refuse
l'hospitalite a un prince malheureux? mais c'est la premiere fois,
Madame!

-- Je n'ai pas dit la France, milord, j'ai dit le cardinal, et le
cardinal n'est pas meme francais.

-- Mais la reine, l'avez-vous vue?

-- Inutile, dit Madame Henriette en secouant la tete tristement;
ce n'est pas la reine qui dira jamais oui quand le cardinal a dit
non. Ignorez-vous que cet Italien mene tout, au-dedans comme au-
dehors? Il y a plus, et j'en reviens a ce que je vous ai dit, je
ne serais pas etonnee que nous eussions ete prevenus par Cromwell;
il etait embarrasse en me parlant, et cependant ferme dans sa
volonte de refuser. Puis, avez-vous remarque cette agitation au
Palais-Royal, ces allees, ces venues de gens affaires! Auraient-
ils recu quelques nouvelles, milord?

-- Ce n'est point d'Angleterre, Madame; j'ai fait si grande
diligence que je suis sur de n'avoir point ete prevenu: je suis
parti il y a trois jours, j'ai passe par miracle au milieu de
l'armee puritaine, j'ai pris la poste avec mon laquais Tony, et
les chevaux que nous montons, nous les avons achetes a Paris.
D'ailleurs, avant de rien risquer, le roi, j'en suis sur, attendra
la reponse de Votre Majeste.

-- Vous lui rapporterez, milord, reprit la reine au desespoir, que
je ne puis rien, que j'ai souffert autant que lui, plus que lui,
obligee que je suis de manger le pain de l'exil, et de demander
l'hospitalite a de faux amis qui rient de mes larmes, et que,
quant a sa personne royale, il faut qu'il se sacrifie
genereusement et meure en roi. J'irai mourir a ses cotes.

-- Madame! Madame! s'ecria de Winter, Votre Majeste s'abandonne au
decouragement, et peut-etre nous reste-t-il encore quelque espoir.

-- Plus d'amis, milord! plus d'amis dans le monde entier que vous!
O mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Madame Henriette en levant les bras
au ciel, avez-vous donc repris tous les coeurs genereux qui
existaient sur la terre!

-- J'espere que non, Madame, repondit de Winter reveur; je vous ai
parle de quatre hommes.

-- Que voulez-vous faire avec quatre hommes?
-- Quatre hommes devoues, quatre hommes resolus a mourir peuvent
beaucoup, croyez-moi, Madame, et ceux dont je vous parle ont
beaucoup fait dans un temps.

-- Et ces quatre hommes, ou sont-ils?

-- Ah! voila ce que j'ignore. Depuis pres de vingt ans je les ai
perdus de vue, et cependant dans toutes les occasions ou j'ai vu
le roi en peril j'ai songe a eux.

-- Et ces hommes etaient vos amis?

-- L'un d'eux a tenu ma vie entre ses mains et me l'a rendue; je
ne sais pas s'il est reste mon ami, mais depuis ce temps au moins,
moi, je suis demeure le sien.

-- Et ces hommes sont en France, milord?

-- Je le crois.

-- Dites leurs noms; peut-etre les ai-je entendu nommer et
pourrais-je vous aider dans votre recherche.

-- L'un d'eux se nommait le chevalier d'Artagnan.

-- Oh! milord! si je ne me trompe, ce chevalier d'Artagnan est
lieutenant aux gardes, j'ai entendu prononcer son nom; mais,
faites-y attention, cet homme, j'en ai peur, est tout au cardinal.

-- En ce cas, ce serait un dernier malheur, dit de Winter, et je
commencerais a croire que nous sommes veritablement maudits.

-- Mais les autres, dit la reine, qui s'accrochait a ce dernier
espoir comme un naufrage aux debris de son vaisseau, les autres,
milord!

-- Le second, j'ai entendu son nom par hasard, car avant de se
battre contre nous ces quatre gentilshommes nous avaient dit leurs
noms, le second s'appelait le comte de La Fere. Quant aux deux
autres, l'habitude que j'avais de les appeler de noms empruntes
m'a fait oublier leurs noms veritables.

-- Oh! mon Dieu, il serait pourtant bien urgent de les retrouver,
dit la reine, puisque vous pensez que ces dignes gentilshommes
pourraient etre si utiles au roi.

-- Oh! oui, dit de Winter, car ce sont les memes; ecoutez bien
ceci, Madame, et rappelez tous vos souvenirs: n'avez-vous pas
entendu raconter que la reine Anne d'Autriche avait ete autrefois
sauvee du plus grand danger que jamais reine ait couru?

-- Oui, lors de ses amours avec M. de Buckingham, et je ne sais a
propos de quels ferrets de diamants.
-- Eh bien! c'est cela, Madame; ces hommes, ce sont ceux qui la
sauverent, et je souris de pitie en songeant que si les noms de
ces gentilshommes ne vous sont pas connus, c'est que la reine les
a oublies, tandis qu'elle aurait du les faire les premiers
seigneurs du royaume.

-- Eh bien! milord, il faut les chercher; mais que pourront faire
quatre hommes, ou plutot trois hommes? car, je vous le dis, il ne
faut pas compter sur M. d'Artagnan.

-- Ce serait une vaillante epee de moins, Madame, mais il en
resterait toujours trois autres sans compter la mienne; or, quatre
hommes devoues autour du roi pour le garder de ses ennemis,
l'entourer dans la bataille, l'aider dans le conseil l'escorter
dans sa fuite, ce serait assez, non pas pour faire le roi
vainqueur, mais pour le sauver s'il etait vaincu, pour l'aider a
traverser la mer, et quoi qu'en dise Mazarin, une fois sur les
cotes de France, votre royal epoux y trouverait autant de
retraites et d'asiles que l'oiseau de mer en trouve dans les
tempetes.

-- Cherchez, milord, cherchez ces gentilshommes, et si vous les
retrouvez, s'ils consentent a passer avec vous en Angleterre, je
leur donnerai a chacun un duche le jour ou nous remonterons sur le
trone, et en outre autant d'or qu'il en faudrait pour paver le
palais de White-Hall. Cherchez donc, milord, cherchez, je vous en
conjure.

-- Je chercherais bien, Madame, dit de Winter, et je les
trouverais sans doute, mais le temps me manque: Votre Majeste
oublie-t-elle que le roi attend sa reponse et l'attend avec
angoisse?

-- Alors nous sommes donc perdus! s'ecria la reine avec
l'expansion d'un coeur brise.

En ce moment la porte s'ouvrit, la jeune Henriette parut, et la
reine, avec cette sublime force qui est l'heroisme des meres,
renfonca ses larmes au fond de son coeur en faisant signe a de
Winter de changer de conversation.

Mais cette reaction, si puissante qu'elle fut, n'echappa point aux
yeux de la jeune princesse; elle s'arreta sur le seuil, poussa un
soupir, et s'adressant a la reine:

-- Pourquoi donc pleurez-vous toujours sans moi, ma mere? lui dit-
elle.

La reine sourit, et au lieu de lui repondre:

-- Tenez, de Winter, lui dit-elle, j'ai au moins gagne une chose a
n'etre plus qu'a moitie reine, c'est que mes enfants m'appellent
ma mere au lieu de m'appeler Madame.
Puis se tournant vers sa fille:

-- Que voulez-vous, Henriette? continua-t-elle.

-- Ma mere, dit la jeune princesse, un cavalier vient d'entrer au
Louvre et demande a presenter ses respects a Votre Majeste; il
arrive de l'armee, et a, dit-il, une lettre a vous remettre de la
part du marechal de Grammont, je crois.

-- Ah! dit la reine a de Winter, c'est un de mes fideles; mais ne
remarquez-vous pas, mon cher lord, que nous sommes si pauvrement
servis, que c'est ma fille qui fait les fonctions d'introductrice?

-- Madame, ayez pitie de moi, dit de Winter, vous me brisez l'ame.

-- Et quel est ce cavalier, Henriette? demanda la reine.

-- Je l'ai vu par la fenetre, Madame; c'est un jeune homme qui
parait a peine seize ans et qu'on nomme le vicomte de Bragelonne.

La reine fit en souriant un signe de la tete, la jeune princesse
rouvrit la porte et Raoul apparut sur le seuil.

Il fit trois pas vers la reine et s'agenouilla.

-- Madame, dit-il, j'apporte a Votre Majeste une lettre de mon
ami, M. le comte de Guiche, qui m'a dit avoir l'honneur d'etre de
vos serviteurs; cette lettre contient une nouvelle importante et
l'expression de ses respects.

Au nom du comte de Guiche, une rougeur se repandit sur les joues
de la jeune princesse; la reine la regarda avec une certaine
severite.

-- Mais vous m'aviez dit que la lettre etait du marechal de
Grammont, Henriette! dit la reine.

-- Je le croyais, Madame... balbutia la jeune fille.

-- C'est ma faute, Madame, dit Raoul, je me suis annonce
effectivement comme venant de la part du marechal de Grammont;
mais blesse au bras droit, il n'a pu ecrire, et c'est le comte de
Guiche qui lui a servi de secretaire.

-- On s'est donc battu? dit la reine faisant signe a Raoul de se
relever.

-- Oui, Madame, dit le jeune homme remettant la lettre a de
Winter, qui s'etait avance pour la recevoir et qui la transmit a
la reine.

A cette nouvelle d'une bataille livree, la jeune princesse ouvrit
la bouche pour faire une question qui l'interessait sans doute;
mais sa bouche se referma sans avoir prononce une parole, tandis
que les roses de ses joues disparaissaient graduellement.

La reine vit tous ces mouvements, et sans doute son coeur maternel
les traduisit; car s'adressant de nouveau a Raoul:

-- Et il n'est rien arrive de mal au jeune comte de Guiche?
demanda-t-elle; car non seulement il est de nos serviteurs, comme
il vous l'a dit, monsieur, mais encore de nos amis.

-- Non, Madame, repondit Raoul; mais au contraire, il a gagne dans
cette journee une grande gloire, et il a eu l'honneur d'etre
embrasse par M. le Prince sur le champ de bataille.

La jeune princesse frappa ses mains l'une contre l'autre, mais
toute honteuse de s'etre laisse entrainer a une pareille
demonstration de joie, elle se tourna a demi et se pencha vers un
vase plein de roses comme pour en respirer l'odeur.

-- Voyons ce que nous dit le comte, dit la reine.

-- J'ai eu l'honneur de dire a Votre Majeste qu'il ecrivait au nom
de son pere.

-- Oui, monsieur.

La reine decacheta la lettre et lut:

"Madame et reine,

"Ne pouvant avoir l'honneur de vous ecrire moi-meme pour cause
d'une blessure que j'ai recue dans la main droite, je vous fais
ecrire par mon fils, M. le comte de Guiche, que vous savez etre
votre serviteur a l'egal de son pere, pour vous dire que nous
venons de gagner la bataille de Lens, et que cette victoire ne
peut manquer de donner grand pouvoir au cardinal Mazarin et a la
reine sur les affaires de l'Europe. Que Votre Majeste, si elle
veut bien en croire mon conseil, profite donc de ce moment pour
insister en faveur de son auguste epoux aupres du gouvernement du
roi. M. le vicomte de Bragelonne, qui aura l'honneur de vous
remettre cette lettre, est l'ami de mon fils, auquel il a, selon
toute probabilite, sauve la vie; c'est un gentilhomme auquel Votre
Majeste peut entierement se confier, dans le cas ou elle aurait
quelque ordre verbal ou ecrit a me faire parvenir.

"J'ai l'honneur d'etre avec respect...

"Marechal DE GRAMMONT."

Au moment ou il avait ete question du service qu'il avait rendu au
comte, Raoul n'avait pu s'empecher de tourner la tete vers la
jeune princesse, et alors il avait vu passer dans ses yeux une
expression de reconnaissance infinie pour Raoul; il n'y avait plus
de doute, la fille du roi Charles Ier aimait son ami.
-- La bataille de Lens est gagnee! dit la reine. Ils sont heureux
ici, ils gagnent des batailles! Oui, le marechal de Grammont a
raison, cela va changer la face de leurs affaires; mais j'ai bien
peur qu'elle ne fasse rien aux notres, si toutefois elle ne leur
nuit pas. Cette nouvelle est recente, monsieur, continua la reine,
je vous sais gre d'avoir mis cette diligence a me l'apporter; sans
vous, sans cette lettre, je ne l'eusse apprise que demain, apres-
demain peut-etre, la derniere de tout Paris.

-- Madame, dit Raoul, le Louvre est le second palais ou cette
nouvelle soit arrivee; personne encore ne la connait; et j'avais
jure a M. le comte de Guiche de remettre cette lettre a Votre
Majeste avant meme d'avoir embrasse mon tuteur.

-- Votre tuteur est-il un Bragelonne comme vous? demanda lord de
Winter. J'ai connu autrefois un Bragelonne, vit-il toujours?

-- Non, monsieur, il est mort, et c'est de lui que mon tuteur,
dont il etait parent assez proche, je crois, a herite cette terre
dont il porte le nom.

-- Et votre tuteur, monsieur, demanda la reine, qui ne pouvait
s'empecher de prendre interet a ce beau jeune homme, comment se
nomme-t-il?

-- M. le comte de La Fere, Madame, repondit le jeune homme en
s'inclinant.

De Winter fit un mouvement de surprise, la reine le regarda en
eclatant de joie.

-- Le comte de La Fere! s'ecria-t-elle; n'est-ce point ce nom que
vous m'avez dit?

Quant a de Winter, il ne pouvait en croire ce qu'il avait entendu.

-- M. le comte de La Fere! s'ecria-t-il a son tour. Oh! monsieur,
repondez-moi, je vous en supplie: le comte de La Fere n'est-il
point un seigneur que j'ai connu beau et brave, qui fut
mousquetaire de Louis XIII, et qui peut avoir maintenant quarante-
sept a quarante-huit ans?

-- Oui, monsieur, c'est cela en tous points.

-- Et qui servait sous un nom d'emprunt?

-- Sous le nom d'Athos. Dernierement encore j'ai, entendu son ami,
M. d'Artagnan, lui donner ce nom.

-- C'est cela, Madame, c'est cela. Dieu soit loue! Et il est a
Paris? continua le comte en s'adressant a Raoul.

Puis revenant a la reine:
-- Esperez encore, esperez, lui dit-il, la Providence se declare
pour nous, puisqu'elle fait que je retrouve ce brave gentilhomme
d'une facon si miraculeuse. Et ou loge-t-il, monsieur, je vous
prie?

-- M. le comte de La Fere loge rue Guenegaud, hotel du Grand-Roi-
Charlemagne.

-- Merci, monsieur. Prevenez ce digne ami afin qu'il reste chez
lui, je vais aller l'embrasser tout a l'heure.

-- Monsieur, j'obeis avec grand plaisir, si Sa Majeste veut me
donner mon conge.

-- Allez, monsieur le vicomte de Bragelonne, dit la reine, allez,
et soyez assure de notre affection.

Raoul s'inclina respectueusement devant les deux princesses, salua
de Winter et partit.

De Winter et la reine continuerent a s'entretenir quelque temps a
voix basse pour que la jeune princesse ne les entendit pas; mais
cette precaution etait inutile, celle-ci s'entretenait avec ses
pensees.

Puis comme de Winter allait prendre conge:

-- Ecoutez, milord, dit la reine, j'avais conserve cette croix de
diamants, qui vient de ma mere, et cette plaque de saint Michel,
qui vient de mon epoux; ils valent a peu pres cinquante mille
livres. J'avais jure de mourir de faim pres de ces gages precieux
plutot que de m'en defaire; mais aujourd'hui que ces deux bijoux
peuvent etre utiles a lui ou a ses defenseurs, il faut sacrifier
tout a cette esperance. Prenez-les; et s'il est besoin d'argent
pour votre expedition, vendez sans crainte, milord, vendez. Mais
si vous trouvez moyen de les conserver, songez, milord, que je
vous tiens comme m'ayant rendu le plus grand service qu'un
gentilhomme puisse rendre a une reine, et qu'au jour de ma
prosperite celui qui me rapportera cette plaque et cette croix
sera beni par moi et mes enfants.

-- Madame, dit le Winter, Votre Majeste sera servie par un homme
devoue. Je cours deposer en lieu sur ces deux objets, que je
n'accepterais pas s'il nous restait les ressources de notre
ancienne fortune; mais nos biens sont confisques, notre argent
comptant est tari, et nous sommes arrives aussi a faire ressources
de tout ce que nous possedons. Dans une heure je me rends chez le
comte de La Fere, et demain Votre Majeste aura une reponse
definitive.

La reine tendit la main a lord de Winter, qui la baisa
respectueusement; et se tournant vers sa fille:
-- Milord, dit-elle, vous etiez charge de remettre a cette enfant
quelque chose de la part de son pere.

De Winter demeura etonne; il ne savait pas ce que la reine voulait
dire.

La jeune Henriette s'avanca alors souriant et rougissant, et
tendit son front au gentilhomme.

-- Dites a mon pere que, roi ou fugitif, vainqueur ou vaincu,
puissant ou pauvre, dit la jeune princesse, il a en moi la fille
la plus soumise et la plus affectionnee.

-- Je le sais, Madame, repondit de Winter, en touchant de ses
levres le front d'Henriette.

Puis il partit, traversant, sans etre reconduit, ces grands
appartements deserts et obscurs, essuyant les larmes que, tout
blase qu'il etait par cinquante annees de vie de cour, il ne
pouvait s'empecher de verser a la vue de cette royale infortune,
si digne et si profonde a la fois.


XLIII. L'oncle et le neveu

Le cheval et le laquais de Winter l'attendaient a la porte. Il
s'achemina alors vers son logis tout pensif et regardant derriere
lui de temps en temps pour contempler la facade silencieuse et
noire du Louvre. Ce fut alors qu'il vit un cavalier se detacher
pour ainsi dire de la muraille et le suivre a quelque distance; il
se rappela avoir vu, en sortant du Palais-Royal, une ombre a peu
pres pareille.

Le laquais de lord de Winter, qui le suivait a quelques pas,
suivait aussi de l'oeil ce cavalier avec inquietude.

-- Tony, dit le gentilhomme en faisant signe au valet de
s'approcher.

-- Me voici, Monseigneur.

Et le valet se placa cote a cote avec mon maitre.

-- Avez-vous remarque cet homme qui nous suit?

-- Oui, milord.

-- Qui est-il?

-- Je n'en sais rien; seulement il suit Votre Grace depuis le
Palais-Royal, s'est arrete au Louvre pour attendre sa sortie, et
repart du Louvre avec elle.

-- Quelque espion du cardinal, dit de Winter a part lui; feignons
de ne pas nous apercevoir de sa surveillance.

Et, piquant des deux, il s'enfonca dans le dedale des rues qui
conduisaient a son hotel situe du cote du Marais: ayant habite
longtemps la place Royale, lord de Winter etait revenu tout
naturellement se loger pres de son ancienne demeure.

L'inconnu mit son cheval au galop.

De Winter descendit a son hotellerie et monta chez lui, se
promettant de faire observer l'espion; mais comme il deposait ses
gants et son chapeau sur une table, il vit dans une glace qui se
trouvait devant lui une figure qui se dessinait sur le seuil de la
chambre.

Il se retourna, Mordaunt etait devant lui.

De Winter palit et resta debout et immobile; quant a Mordaunt, il
se tenait sur la porte, froid, menacant, et pareil a la statue du
Commandeur.

Il y eut un instant de silence glace entre ces deux hommes.

-- Monsieur, dit de Winter, je croyais deja vous avoir fait
comprendre que cette persecution me fatiguait, retirez-vous donc
ou je vais appeler pour vous faire chasser comme a Londres. Je ne
suis pas votre oncle, je ne vous connais pas.

-- Mon oncle, repliqua Mordaunt de sa voix rauque et railleuse,
vous vous trompez; vous ne me ferez pas chasser cette fois comme
vous l'avez fait a Londres, vous n'oserez. Quant a nier que je
suis votre neveu, vous y songerez a deux fois, maintenant que j'ai
appris bien des choses que j'ignorais il y a un an.

-- Et que m'importe ce que vous avez appris! dit de Winter.

-- Oh! il vous importe beaucoup, mon oncle, j'en suis sur, et vous
allez etre de mon avis tout a l'heure, ajouta-t-il avec un sourire
qui fit passer un frisson dans les veines de celui auquel il
s'adressait. Quand je me suis presente chez vous la premiere fois,
a Londres, c'etait pour vous demander ce qu'etait devenu mon bien;
quand je me suis presente la seconde fois, c'etait pour vous
demander ce qui avait souille mon nom. Cette fois je me presente
devant vous pour vous faire une question bien autrement terrible
que toutes ces questions, pour vous dire, comme Dieu dit au
premier meurtrier: "Cain, qu'as-tu fait de ton frere Abel?"

-- Milord, qu'avez-vous fait de votre soeur, de votre soeur qui
etait ma mere?

De Winter recula sous le feu de ces yeux ardents.

-- De votre mere? dit-il.
-- Oui, de ma mere, milord, repondit le jeune homme en jetant la
tete de haut en bas.

De Winter fit un effort violent sur lui-meme, et, plongeant dans
ses souvenirs pour y chercher une haine nouvelle, il s'ecria:

-- Cherchez ce qu'elle est devenue, malheureux, et demandez-le a
l'enfer, peut-etre que l'enfer vous repondra.

Le jeune homme s'avanca alors dans la chambre jusqu'a ce qu'il se
trouvat face a face avec lord de Winter, et croisant les bras:

-- Je l'ai demande au bourreau de Bethune, dit Mordaunt d'une voix
sourde et le visage livide de douleur et de colere, et le bourreau
de Bethune m'a repondu.

De Winter tomba sur une chaise comme si la foudre l'avait frappe,
et tenta vainement de repondre.

-- Oui, n'est-ce pas? continua le jeune homme, avec ce mot tout
s'explique, avec cette clef l'abime s'ouvre. Ma mere avait herite
de son mari, et vous avez assassine ma mere! mon nom m'assurait le
bien paternel, et vous m'avez degrade de mon nom; puis, quand vous
m'avez eu degrade de mon nom, vous m'avez depouille de ma fortune.
Je ne m'etonne plus maintenant que vous ne me reconnaissiez pas;
je ne m'etonne plus que vous refusiez de me reconnaitre. Il est
malseant d'appeler son neveu, quand on est spoliateur, l'homme
qu'on a fait pauvre; quand on est meurtrier, l'homme qu'on a fait
orphelin!

Ces paroles produisirent l'effet contraire qu'en attendait
Mordaunt: de Winter se rappela quel monstre etait Milady; il se
releva calme et grave, contenant par son regard severe le regard
exalte du jeune homme.

-- Vous voulez penetrer dans cet horrible secret, monsieur? dit de
Winter. Eh bien, soit!... Sachez donc quelle etait cette femme
dont vous venez aujourd'hui me demander compte; cette femme avait,
selon toute probabilite, empoisonne mon frere, et, pour heriter de
moi, elle allait m'assassiner a mon tour; j'en ai la preuve. Que
direz-vous a cela?

-- Je dirai que c'etait ma mere!

-- Elle a fait poignarder, par un homme autrefois juste, bon et
pur, le malheureux duc de Buckingham. Que direz-vous a ce crime,
dont j'ai la preuve?

-- C'etait ma mere!

-- Revenue en France, elle a empoisonne dans le couvent des
Augustines de Bethune une jeune femme qu'aimait un de ses ennemis.
Ce crime vous persuadera-t-il de la justice du chatiment? Ce
crime, j'en ai la preuve!
-- C'etait ma mere! s'ecria le jeune homme, qui avait donne a ces
trois exclamations une force toujours progressive.

-- Enfin, chargee de meurtres, de debauches, odieuse a tous,
menacante encore comme une panthere alteree de sang, elle a
succombe sous les coups d'hommes qu'elle avait desesperes et qui
jamais ne lui avaient cause le moindre dommage; elle a trouve des
juges que ses attentats hideux ont evoques: et ce bourreau que
vous avez vu, ce bourreau qui vous a tout raconte, pretendez-vous,
ce bourreau, s'il vous a tout raconte, a du vous dire qu'il avait
tressailli de joie en vengeant sur elle la honte et le suicide de
son frere. Fille pervertie, epouse adultere, soeur denaturee,
homicide, empoisonneuse, execrable a tous les gens qui l'avaient
connue, a toutes les nations qui l'avaient recue dans leur sein,
elle est morte maudite du ciel et de la terre; voila ce qu'etait
cette femme.

Un sanglot plus fort que la volonte de Mordaunt lui dechira la
gorge et fit remonter le sang a son visage livide; il crispa ses
poings, et le visage ruisselant de sueur, les cheveux herisses sur
son front comme ceux d'Hamlet, il s'ecria devore de fureur:

-- Taisez-vous, monsieur! c'etait ma mere! Ses desordres, je ne
les connais pas; ses vices, je ne les connais pas; ses crimes, je
ne les connais pas! Mais ce que je sais, c'est que j'avais une
mere, c'est que cinq hommes, ligues contre une femme, l'ont tuee
clandestinement, nuitamment, silencieusement, comme des laches! Ce
que je sais, c'est que vous en etiez, monsieur; c'est que vous en
etiez, mon oncle, et que vous avez dit comme les autres, et plus
haut que les autres: _Il faut qu'elle meure!_ Donc, je vous en
previens, ecoutez bien ces paroles et qu'elles se gravent dans
votre memoire de maniere que vous ne les oubliez jamais: ce
meurtre qui m'a tout ravi, ce meurtre qui m'a fait sans nom, ce
meurtre qui m'a fait pauvre, ce meurtre qui m'a fait corrompu,
mechant, implacable, j'en demanderai compte a vous d'abord, puis a
ceux qui furent vos complices, quand je les connaitrai.

La haine dans les yeux, l'ecume a la bouche, le poing tendu,
Mordaunt avait fait un pas de plus, un pas terrible et menacant
vers de Winter.

Celui-ci porta la main a son epee, et dit avec le sourire de
l'homme qui depuis trente ans joue avec la mort:

-- Voulez-vous m'assassiner, monsieur? alors je vous reconnaitrai
pour mon neveu, car vous etes bien le fils de votre mere.

-- Non, repliqua Mordaunt en forcant toutes les fibres de son
visage, tous les muscles de son corps a reprendre leur place et a
s'effacer; non, je ne vous tuerai pas, en ce moment du moins: car
sans vous je ne decouvrirais pas les autres. Mais quand je les
connaitrai, tremblez, monsieur; j'ai poignarde le bourreau de
Bethune, je l'ai poignarde sans pitie, sans misericorde, et
c'etait le moins coupable de vous tous.

A ces mots, le jeune homme sortit, et descendit l'escalier avec
assez de calme pour n'etre pas remarque; puis sur le palier
inferieur il passa devant Tony, penche sur la rampe et n'attendant
qu'un cri de son maitre pour monter pres de lui.

Mais de Winter n'appela point: ecrase, defaillant, il resta debout
et l'oreille tendue; puis seulement lorsqu'il eut entendu le pas
du cheval qui s'eloignait, il tomba sur une chaise en disant:

-- Mon Dieu! je vous remercie qu'il ne connaisse que moi.


XLIV. Paternite

Pendant que cette scene terrible se passait chez lord de Winter,
Athos, assis pres de la fenetre de sa chambre, le coude appuye sur
une table, la tete inclinee sur sa main, ecoutait des yeux et des
oreilles a la fois Raoul qui lui racontait les aventures de son
voyage et les details de la bataille.

La belle et noble figure du gentilhomme exprimait un indicible
bonheur au recit de ces premieres emotions si fraiches et si
pures; il aspirait les sons de cette voix juvenile qui se
passionnait deja aux beaux sentiments, comme on fait d'une musique
harmonieuse. Il avait oublie ce qu'il y avait de sombre dans le
passe, de nuageux dans l'avenir. On eut dit que le retour de cet
enfant bien-aime avait fait de ces craintes memes des esperances.
Athos etait heureux, heureux comme jamais il ne l'avait ete.

-- Et vous avez assiste et pris part a cette grande bataille,
Bragelonne? disait l'ancien mousquetaire.

-- Oui, monsieur.

-- Et elle a ete rude, dites-vous?

-- M. le Prince a charge onze fois en personne.

-- C'est un grand homme de guerre, Bragelonne.

-- C'est un heros, monsieur; je ne l'ai pas perdu de vue un
instant. Oh! que c'est beau, monsieur, de s'appeler Conde... et de
porter ainsi son nom!

-- Calme et brillant, n'est-ce pas?

-- Calme comme a une parade, brillant comme dans une fete. Lorsque
nous abordames l'ennemi, c'etait au pas; on nous avait defendu de
tirer les premiers, et nous marchions aux Espagnols, qui se
tenaient sur une hauteur, le mousqueton a la cuisse. Arrive a
trente pas d'eux, le prince se retourna vers les soldats:
"Enfants, dit-il, vous allez avoir a souffrir une furieuse
decharge; mais, apres, soyez tranquilles, vous aurez bon marche de
tous ces gens." Il se faisait un tel silence, qu'amis et ennemis
entendirent ces paroles. Puis levant son epee: "Sonnez,
trompettes" dit-il.

-- Bien, bien!... Dans l'occasion, vous feriez ainsi, Raoul,
n'est-ce pas?

-- S'en doute, monsieur, car j'ai trouve cela bien beau et bien
grand. Lorsque nous fumes arrives a vingt pas, nous vimes tous ces
mousquetons s'abaisser comme une ligne brillante; car le soleil
resplendissait sur les canons."Au pas, enfants, au pas, dit le
prince, voici le moment."

-- Eutes-vous peur, Raoul? demanda le comte.

-- Oui, monsieur, repondit naivement le jeune homme, je me sentis
comme un grand froid au coeur, et au mot de: "Feu!" qui retentit
en espagnol dans les rangs ennemis, je fermai les yeux et je
pensai a vous.

-- Bien vrai, Raoul? dit Athos en lui serrant la main.

-- Oui, monsieur. Au meme instant il se fit une telle detonation,
qu'on eut dit que l'enfer s'ouvrait et ceux qui ne furent pas tues
sentirent la chaleur de la flamme. Je rouvris les yeux, etonne de
n'etre pas mort, ou tout au moins blesse; le tiers de l'escadron
etait couche a terre, mutile et sanglant. En ce moment je
rencontrai l'oeil du prince; je ne pensai plus qu'a une chose,
c'est qu'il me regardait. Je piquai des deux et je me trouvai au
milieu des rangs ennemis.

-- Et le prince fut content de vous?

-- Il me le dit du moins, monsieur, lorsqu'il me chargea
d'accompagner a Paris M. de Chatillon, qui est venu donner cette
nouvelle a la reine et apporter les drapeaux pris."Allez, me dit
le prince, l'ennemi ne sera pas rallie de quinze jours. D'ici la
je n'ai pas besoin de vous. Allez embrasser ceux que vous aimez et
qui vous aiment, et dites a ma soeur de Longueville que je la
remercie du cadeau qu'elle m'a fait en vous donnant a moi." Et je
suis venu, monsieur, ajouta Raoul en regardant le comte avec un
sourire de profond amour, car j'ai pense que vous seriez bien aise
de me revoir.

Athos attira le jeune homme a lui et l'embrassa au front comme il
eut fait a une jeune fille.

-- Ainsi, dit-il, vous voila lance, Raoul; vous avez des ducs pour
amis, un marechal de France pour parrain, un prince du sang pour
capitaine, et dans une meme journee de retour vous avez ete recu
par deux reines: c'est beau pour un novice.

-- Ah! monsieur, dit Raoul tout a coup, vous me rappelez une chose
que j'oubliais, dans mon empressement a vous raconter mes
exploits: c'est qu'il se trouvait chez Sa Majeste la reine
d'Angleterre un gentilhomme qui, lorsque j'ai prononce votre nom,
a pousse un cri de surprise et de joie; il s'est dit de vos amis,
m'a demande votre adresse et va venir vous voir.

-- Comment s'appelle-t-il?

-- Je n'ai pas ose le lui demander, monsieur; mais quoiqu'il
s'exprime elegamment, a son accent j'ai juge qu'il etait Anglais.

-- Ah! fit Athos.

Et sa tete se pencha comme pour chercher un souvenir. Puis,
lorsqu'il releva son front, ses yeux furent frappes de la presence
d'un homme qui se tenait debout devant la porte entrouverte et le
regardait d'un air attendri.

-- Lord de Winter! s'ecria le comte.

-- Athos, mon ami!

Et les deux gentilshommes se tinrent un instant embrasses; puis
Athos, lui prenant les deux mains, lui dit en le regardant:

-- Qu'avez-vous, milord? vous paraissez aussi triste que je suis
joyeux.

-- Oui, cher ami, c'est vrai; et je dirai meme plus, c'est que
votre vue redouble ma crainte.

Et de Winter regarda autour de lui comme pour chercher la
solitude. Raoul comprit que les deux amis avaient a causer, et
sortit sans affectation.

-- Voyons, maintenant que nous voila seuls, dit Athos, parlons de
vous.

-- Pendant que nous voila seuls, parlons de nous, repondit lord de
Winter. Il est ici.

-- Qui?

-- Le fils de Milady.

Athos, encore une fois frappe par ce nom qui semblait le
poursuivre comme un echo fatal, hesita un moment, fronca
legerement le sourcil, puis d'un ton calme:

-- Je le sais, dit-il.

-- Vous le savez?

-- Oui. Grimaud l'a rencontre entre Bethune et Arras, et est
revenu a franc etrier pour me prevenir de sa presence.

-- Grimaud le connaissait donc?

-- Non, mais il a assiste a son lit de mort un homme qui le
connaissait.

-- Le bourreau de Bethune! s'ecria de Winter.

-- Vous savez cela? dit Athos etonne.

-- Il me quitte a l'instant, repondit de Winter, il m'a tout dit.
Ah! mon ami, quelle horrible scene! que n'avons-nous etouffe
l'enfant avec la mere!

Athos, comme toutes les nobles natures, ne rendait pas a autrui
les impressions facheuses qu'il ressentait; mais, au contraire, il
les absorbait toujours en lui-meme et renvoyait en leur place des
esperances et des consolations. On eut dit que ses douleurs
personnelles sortaient de son ame transformees en joies pour les
autres.

-- Que craignez-vous? dit-il revenant par le raisonnement sur la
terreur instinctive qu'il avait eprouvee d'abord, ne sommes-nous
pas la pour nous defendre? Ce jeune homme s'est-il fait assassin
de profession, meurtrier de sang-froid? Il a pu tuer le bourreau
de Bethune dans un mouvement de rage, mais maintenant sa fureur
est assouvie.

De Winter sourit tristement et secoua la tete.

-- Vous ne connaissez donc plus ce sang? dit-il.

-- Bah! dit Athos en essayant de sourire a son tour, il aura perdu
de sa ferocite a la deuxieme generation. D'ailleurs, ami, la
Providence nous a prevenus que nous nous mettions sur nos gardes.
Nous ne pouvons rien autre chose qu'attendre. Attendons. Mais,
comme je le disais d'abord, parlons de vous. Qui vous amene a
Paris?

-- Quelques affaires d'importance que vous connaitrez plus tard.
Mais qu'ai-je oui dire chez Sa Majeste la reine d'Angleterre,
M. d'Artagnan est a Mazarin! Pardonnez-moi ma franchise, mon ami,
je ne hais ni ne blame le cardinal, et vos opinions me seront
toujours sacrees; seriez-vous par hasard a cet homme?

-- M. d'Artagnan est au service, dit Athos, il est soldat, il
obeit au pouvoir constitue. M. d'Artagnan n'est pas riche et a
besoin pour vivre de son grade de lieutenant. Les millionnaires
comme vous, milord, sont rares en France.

-- Helas! dit de Winter, je suis aujourd'hui aussi pauvre et plus
pauvre que lui. Mais revenons a vous.
-- Eh bien! vous voulez savoir si je suis mazarin? Non, mille fois
non. Pardonnez-moi aussi ma franchise, milord.

De Winter se leva et serra Athos dans ses bras.

-- Merci, comte, dit-il, merci de cette heureuse nouvelle. Vous me
voyez heureux et rajeuni. Ah! vous n'etes pas mazarin, vous! a la
bonne heure! d'ailleurs, ce ne pouvait pas etre. Mais, pardonnez
encore, etes-vous libre?

-- Qu'entendez-vous par libre?

-- Je vous demande si vous n'etes point marie.

-- Ah! pour cela, non, dit Athos en souriant.

-- C'est que ce jeune homme, si beau, si elegant, si gracieux...

-- C'est un enfant que j'eleve et qui ne connait pas meme son
pere.

-- Fort bien; vous etes toujours le meme, Athos, grand et
genereux.

-- Voyons, milord, que me demandez-vous?

-- Vous avez encore pour amis MM. Porthos et Aramis?

-- Et ajoutez d'Artagnan, milord. Nous sommes toujours quatre amis
devoues l'un a l'autre comme autrefois, mais lorsqu'il s'agit de
servir le cardinal ou de le combattre, d'etre mazarins ou
frondeurs, nous ne sommes plus que deux.

-- M. Aramis est avec d'Artagnan? demanda lord de Winter.

-- Non, dit Athos, M. Aramis me fait l'honneur de partager mes
convictions.

-- Pouvez-vous me mettre en relation avec cet ami si charmant et
si spirituel?

-- Sans doute, des que cela vous sera agreable.

-- Est-il change?

-- Il s'est fait abbe, voila tout.

-- Vous m'effrayez. Son etat a du le faire renoncer alors aux
grandes entreprises.

-- Au contraire, dit Athos en souriant, il n'a jamais ete si
mousquetaire que depuis qu'il est abbe, et vous retrouverez un
veritable Galaor. Voulez-vous que je l'envoie chercher par Raoul?
-- Merci, comte, on pourrait ne pas le trouver a cette heure chez
lui. Mais puisque vous croyez pouvoir repondre de lui...

-- Comme de moi-meme.

-- Pouvez-vous vous engager a me l'amener demain a dix heures sur
le pont du Louvre?

-- Ah! ah! dit Athos en souriant, vous avez un duel?

-- Oui, comte, et un beau duel, un duel dont vous serez, j'espere.

-- Ou irons-nous, milord?

-- Chez Sa Majeste la reine d'Angleterre, qui m'a charge de vous
presenter a elle, comte.

-- Sa Majeste me connait donc?

-- Je vous connais, moi.

-- Enigme, dit Athos; mais n'importe, du moment ou vous en avez le
mot, je n'en demande pas davantage. Me ferez-vous l'honneur de
souper avec moi, milord?

-- Merci, comte, dit de Winter, la visite de ce jeune homme, je
vous l'avoue, m'a ote l'appetit et m'otera probablement le
sommeil. Quelle entreprise vient-il accomplir a Paris? Ce n'est
pas pour m'y rencontrer qu'il est venu, car il ignorait mon
voyage. Ce jeune homme m'epouvante, comte; il y a en lui un avenir
de sang.

-- Que fait-il en Angleterre?

-- C'est un des sectateurs les plus ardents d'Olivier Cromwell.

-- Qui l'a donc rallie a cette cause? Sa mere et son pere etaient
catholiques, je crois?

-- La haine qu'il a contre le roi.

-- Contre le roi?

-- Oui, le roi l'a declare batard, l'a depouille de ses biens, lui
a defendu de porter le nom de Winter.

-- Et comment s'appelle-t-il maintenant?

-- Mordaunt.

-- Puritain et deguise en moine, voyageant seul sur les routes de
France.

-- En moine, dites-vous?
-- Oui, ne le saviez-vous pas?

-- Je ne sais rien que ce qu'il m'a dit.

-- C'est ainsi et que par hasard, j'en demande pardon a Dieu si je
blaspheme, c'est ainsi qu'il a entendu la confession du bourreau
de Bethune.

-- Alors je devine tout: il vient envoye par Cromwell.

-- A qui?

-- A Mazarin; et la reine avait devine juste, nous avons ete
prevenus: tout s'explique pour moi maintenant. Adieu, comte, a
demain.

-- Mais la nuit est noire, dit Athos en voyant lord de Winter
agite d'une inquietude plus grande que celle qu'il voulait laisser
paraitre, et vous n'avez peut-etre pas de laquais?

-- J'ai Tony, un bon, mais naif garcon.

-- Hola! Olivain, Grimaud, Blaisois, qu'on prenne le mousqueton et
qu'on appelle M. le vicomte.

Blaisois etait ce grand garcon, moitie laquais, moitie paysan, que
nous avons entrevu au chateau de Bragelonne, venant annoncer que
le diner etait servi et qu'Athos avait baptise du nom de sa
province.

Cinq minutes apres cet ordre donne, Raoul entra.

-- Vicomte, dit-il, vous allez escorter milord jusqu'a son
hotellerie et ne le laisserez approcher par personne.

-- Ah! comte, dit de Winter, pour qui donc me prenez-vous?

-- Pour un etranger qui ne connait point Paris, dit Athos, et a
qui le vicomte montrera le chemin.

De Winter lui serra la main.

-- Grimaud, dit Athos, mets-toi a la tete de la troupe, et gare au
moine.

Grimaud tressaillit, puis il fit un signe de tete et attendit le
depart en caressant avec une eloquence silencieuse la crosse de
son mousqueton.

-- A demain, comte, dit de Winter.

-- Oui, milord.
La petite troupe s'achemina vers la rue Saint-Louis, Olivain
tremblant comme Sosie a chaque reflet de lumiere equivoque;
Blaisois assez ferme parce qu'il ignorait qu'on courut un danger
quelconque; Tony regardant a droite et a gauche, mais ne pouvant
dire une parole, attendu qu'il ne parlait pas francais.

De Winter et Raoul marchaient cote a cote et causaient ensemble.

Grimaud, qui, selon l'ordre d'Athos, avait precede le cortege le
flambeau d'une main et le mousqueton de l'autre, arriva devant
l'hot