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L'EXERCICE PHYSIQUE COMME DROGUE

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									L’EXERCICE PHYSIQUE COMME DROGUE



                      Le sport peut-il vous rendre accro ?

Incroyable mais vrai : certains sportifs ne peuvent pas renoncer à leur séance de jogging ou
d’aérobic sans présenter des symptômes de manque. Au point qu’ils en arrivent à sacrifier au
sport leur vie sociale, leur famille et même, si contradictoire que cela puisse paraître, leur
santé ! Vera SCHLUSMANS


      ‘il vous est déjà arrivé de connaître la fameuse « ivresse du coureur » ou « runner’s

S     high », vous ne vous étonnerez pas que le sport puisse devenir une addiction. Un
      joggeur américain, Scott Dunlap, apprécie tellement cette sensation qu’il y a consacré
tout un site web (1) : « C’est un état de détente mentale, associé à une certaine atténuation de
la douleur, qui survient après 60 à 90 minutes d’entraînement intensif, explique-t-il. Je me
sens euphorique, plein d’un optimisme démesuré, qui peut durer plusieurs heures après la
séance. Ce n’est pas vraiment comparable à l’ivresse… sauf que j’ai du mal à me rappeler
quand je dois manger, boire ou prendre le prochain tournant ! Je me suis rendu compte qu’à
ce stade, ma course prend un rythme très régulier… Mes pas, le murmure du vent, et même
les arbres et les collines, tout devient naturel et fluide… L’idéal pour la méditation ! En un
rien de temps, j’en suis arrivé à courir quotidiennement 12 à 15 kilomètres, rien que pour
planer à nouveau. ».


La griserie des endorphines
Scott Dunlap n’est pas le premier à avoir perçu le rapport qui peut exister entre sport et
addiction. Le phénomène du « second souffle » est connu depuis longtemps : une fois que le
corps a franchi une sorte de seuil physique, le sportif peut continuer à s’entraîner sans effort
apparent. Mais ce seuil est également mental. Ce n’est pas par hasard que l’expression
« runner’s high » est apparue dans les années 1970, époque de la découverte des endorphines
– substances morphinomimétiques endogènes qui peuvent soulager, au moins partiellement,
les douleurs des traumatismes. Très vite, ce high naturel obtenu grâce à la libération des
endorphines par le sport, est apparu comme une alternative « saine » à l’effet néfaste des
drogues.


Une invention de la culture pop ?
Pourtant, les endorphines ne convainquent pas tout le monde. D’abord parce que certains
joggeurs ont beau courir, ils n’accèdent jamais à ce fameux niveau d’euphonie. Et s’il y en a
qui voient effectivement leurs concentrations d’endorphines augmenter dans le sang – plus
précisément lors d’un exercice dont l’intensité atteint 75 à 80 % de la consommation
maximale d’oxygène, ce qui correspond au dépassement du seuil anaérobie – cette
augmentation ne se confirme pas chez tous.
Aussi la neurologue Huda Akil, présidente de la Society for Neuroscience, n’a-t-elle pas
hésité, voici quelques années, à balayer d’un revers de main la théorie des « endorphines-du-
joggeur », considérée comme « une pure invention de la culture pop des années 70 ». Selon
elle, si ces hormones sont effectivement impliquées dans le phénomène du runner’s high, le
tableau est en réalité beaucoup plus complexe.


Cannabinoïdes & Cie
La recherche récente semble lui donner raison. Ainsi, Arne Dietrich et son équipe de
l’Université de Géorgie aux Etats-Unis ont remarqué, lors de tests d’effort, une augmentation
sensible de l’anandamine dans le sang. L’anandamine est une substance endogène qui active
les mêmes récepteurs que le tétrahydrocannabinol, molécule active du cannabis.

Contrairement aux endorphines, qui ne peuvent produire des effets euphorisants et
analgésiques que par l’intermédiaire de récepteurs cérébraux, les sites d’action des
endocannabinoïdes se situent aussi bien sur les fibres nerveuses périphériques que dans le
cerveau.

En outre, les chercheurs ont pu constater que la réponse différait en fonction de la stimulation
douloureuse : thermique, chimique, mécanique… Ce qui expliquerait un mystère que la
théorie des endorphines ne résout pas : pourquoi l’ivresse du coureur n’a-t-elle pas
d’équivalent chez le nageur ou le cycliste ? Peut-être l’effet analgésique nécessite-t-il des
stimulations périphériques spécifiques, comme l’impact du poids sur la plante des pieds ou
les articulations.


Un ensemble complexe
Mais s’il y a addiction, la clé de l’énigme est évidemment dans le cerveau. Tant les
endorphines que les endocannabinoïdes sont en interaction avec la dopamine, un
neurotransmetteur qui joue un rôle déterminant dans le système de récompense cérébral
(nourriture et sexe), mais aussi dans la dépendance aux drogues. Et, comme d’autres
neurotransmetteurs – comme la noradrénaline, le glutamate ou le GABA – peuvent exercer
une influence modulatrice, la complexité est au rendez-vous !

C’est grave, docteur ?
Que les sportifs apprécient la sensation agréable produite par la libération d’endorphines ou
de cannabinoïdes n’a rien d’étonnant. Reste à savoir si ces substances endogènes peuvent
créer une véritable addiction, qu’on pourrait qualifier, en l’occurrence, de « dépendance à
l’exercice » ; Diane Bamber, de l’Université de Birmingham, en a fait la preuve. Elle a
proposé à une cinquantaine de femmes que rien au monde n’aurait pu convaincre de manquer
leur entraînement (aérobic, fitness, vélo…), de tout arrêter pendant un mois, afin qu’elle
puisse enregistrer leurs réactions. Résultat : toutes ont présentés des symptômes de manque
incontestables – maux de tête, insomnies, agressivité, troubles de la concentration,
dysfonctionnements divers. Certains témoignages sont carrément alarmants.
« C’est comme si on me demandait d’arrêter de manger ou de respirer. Je deviendrais
dépressive, suicidaire… » affirme Jenny. Quant à Annie, le sport est la seule activité qui la
rattache encore à la vie : « Je n’ai plus de relations sociales… Je n’ai pas assez d’énergie
pour les entretenir… Je me suis démoli les articulations des genoux et, à force d’exercice, j’ai
de l’arthrite dans les genoux et les chevilles… Et pourtant, je continue ! »


Anorexia atletica ?
Devant de tels cas, il est difficile de ne pas parler de dépendance. Mais l’addiction révélée par
ces témoignages est-elle du même ordre que l’euphorie aux endorphines décrite par le joggeur
Scott Dunlap ?
Pour les femmes interrogées par Diane Bamber, le meilleur moment vient manifestement
après leur séance de torture quotidienne. « A la fin de la journée, raconte Rebecca, si je me
rends compte que je n’ai pas fait mes exercices, je deviens tellement nerveuse que je dois me
relever pour les faire , C’est une sensation de devoir absolu. Si fatiguée que je sois, je sais
que je ne m’endormirai pas si ne je les ai pas faits ! » Curieux comportement pour quelqu’un
qui aspire à sa poussée d’endorphines ! Les confidences de Rebecca évoquent plutôt un
trouble obsessionnel compulsif. Diane Bamber a d’ailleurs constaté que, chez ses patientes,
l’addiction à l’exercice allait souvent de pair avec des troubles alimentaires comme l’anorexie
et la boulimie, une perception déformée de l’image corporelle et un manque de confiance en
soi. Il semble bien que cette anorexia atletica tienne plus d’une obsession du contrôle que
d’une recherche de jouissance. Pour Diane Bamber, ces formes d’addiction à l’exercice
devraient donc sans doute être considérée comme des symptômes secondaires, qui
masqueraient un autre problème psychologique sous-jacent.

(1) www.runtrails.blogspot.com


       Etes-vous accro à l’exercice ?

       Les questions à se poser
       Voici quelques questions qui vous aideront à savoir si vous faites partie de ces accros
       à votre sport ou exercice :

           1. Faites-vous du sport pour ne pas vous sentir irritable/tendu/anxieux ?
           2. Vous entraînez-vous-même quand vous êtes blessé ?
           3. Augmentez-vous constamment l’intensité/la durée/la fréquence de vos séances
              d’entraînement pour obtenir les effets désirés ?
           4. Etes-vous incapable de réduire l’intensité/la durée/la fréquence de vos séances
              d’entraînement ?
           5. Préférez-vous une séance d’entraînement à une soirée avec votre famille/vos
              amis ?
           (Adapté de Hausenblas & Symons Downs, 2002).

								
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