Biographie de Jean Gérard Joseph ERNST Ernst JEAN GERARD JOSEPH

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Biographie de Jean-Gérard-Joseph ERNST « Ernst (JEAN-GERARD-JOSEPH) naquit à Aubel, province de Liège, le 12 octobre 1782, et mourut à Louvain le 6 octobre 1842. Il était parent du célèbre curé d’Afden1 et l’aîné de quatre frères2 dont deux se distinguèrent, comme lui, dans l’enseignement du droit, à Liège et à Louvain (v. les art. Ant.-N.-J. et Lambert ERNST). Ernst aîné commença ses études préparatoires à l’abbaye de Sainte-Croix et les acheva à Aix-la-Chapelle3. L’ancienne Alma Mater de Louvain avait disparu au milieu de la tourmente révolutionnaire : c’est à Liège, sous la direction de l’avocat Jean-Hubert-Vincent4, qu’il acquit ses premières connaissances juridiques. Survinrent la loi du 22 ventôse au XII, qui institua des écoles de droit à Paris, Dijon, Turin, Grenoble, Aix, Toulouse, Poitiers, Rennes, Caen, Bruxelles, Coblence et Strasbourg, et le décret (daté de Mayence, le 4e complémentaire de la même année) qui en régla l’organisation. L’Ecole de droit de Bruxelles ayant été solennellement installée le 25 mars 1806, Ernst fut un des premiers à s’y faire inscrire5. Il prit le grade de bachelier le 9 mars 1807 et celui de licencié le 21 avril suivant, après avoir soutenu, conformément à l’art. 48 du décret organique précité, un acte public sur le droit romain (qui potiores in pignore vel hypotheca habeantur, et de his qui in priorum creditorum lolo succedunt), sur le droit civil français (sur la loi du 13 floréal an XI : de la portion des biens disponibles) et sur différentes positions du Code de procédure civile. Le 22 janvier 1810, sur la demande du doyen de la Faculté, il fut autorisé par Fontanes (grand-maître de l’Université) à remplacer, comme professeur suppléant, Maurissens, qui venait de quitter l’enseignement pour la magistrature6. Le 14 juin 1810, 1 Simon-Pierre Ernst, chanoine régulier et professeur en théologie à l’abbaye de Rolduc (Herzogenrath), puis curé d’Afden (vers 1757), près d’Aix-la-Chapelle, a mérité une place dans toutes les Biographies universelles. On lui doit un grand nombre d’ouvrages estimés, entre autres le Tableau historique des suffragants de Liège (1806), l’Histoire du Limbourg, éditée par M. Ed. Lavalleye (v. ce nom), 7 v. in-8°, plusieurs chronologies historiques dans le t. III de l’Art de vérifier les dates, des brochures sur le Serment et une apologie du nouveau Catéchisme publié par ordre de Bonaparte (v. BARBIER, Examen critique et complément des dict. historiques, et Becdelièvre, Biogr. liègeoise, t. II, p. 665-670). – S.-P. Ernst fut nommé, en 1814, membre de l’Institut des Pays-Bas ; il mourut le 11 décembre 1817, âgé de 73 ans. Après la révolution, il était devenu propriétaire des bâtiments de l’abbaye de Rolduc ; il en disposa en faveur de l’évêché de Liège, à condition qu’on y établît un petit séminaire. Sa riche bibliothèque fut léguée au grand séminaire du même diocèse. 2 Ulric Ernst, qui se place entre Gérard et Antoine, se retira au pays natal et mourut notaire à Montzen. Il avait fait de bonnes études juridiques à l’Ecole de droit de Bruxelles, où il fut reçu docteur en 1817. Sa thèse de droit romain roule sur l’emphythéose ; sa thèse de droit civil, sur la reconnaissance des enfants naturels. 3 Nous empruntons ces détails et plusieurs autres à l’éloge de J.-G.-J. Ernst par le chanoine de Ram, recteur de l’Université de Louvain (Louv., 1842, in-8°) ; mais la présente notice a été rédigée, pour la plus grande partie, d’après des documents authentiques mis gracieusement à notre disposition par M. l’avocat-général Ernst, fils de l’honorable professeur. 4 Premier de Louvain, en philosophie, le 19 août 1783, ensuite licencié en droit civil et en droit canon, Vincent était venu s’établir à Liège, où il jouissait d’une considération méritée comme avocat et comme jurisconsulte. 5 L’enseignement y était confié à cinq professeurs (Tartre, substitut du procureur-général à la Cour de Bruxelles ; van Gobbelschroy, doyen, ancien professeur en droit à Louvain ; van Hoogten, qui avait été instituteur de l’archiduc Charles d’Autriche ; Cahuac ; ci-devant professeur à l’Université de Douai ; Jacquelart, ancien titulaire d’une chaire de droit romain à Louvain) et deux suppléants (Maurissens et Heuschling, également venus de Louvain). Van Baviere remplissait les fonctions de secrétaire-général de l’Ecole. – V. le Manuel des étudiants en droit de Bruxelles, par Ign. Timmermans, appariteur. Bruxelles, 1813, in-18°. 6 Charles-Lambert Maurissens ou plutôt de Maurissens (il avait émigré et brûlé ses titres par prudence avant de repasser la frontière), né à Namur en 1750, avait enseigné le droit romain dès 1782, en qualité de professeur agrégé, à l’Université de Louvain. C’est en cette ville qu’il fit imprimer, en 1789, ses Recitationes in L libros Digestorum (5 vol. in8°) et ses Questiones juris romani tam in IV Institutionum libros, quam in proecipuos Digestorum titulos, ouvrages qui furent longtemps populaires parmi les étudiants en droit. A la révolution brabançonne, il dut quitter l’Université, avec ceux de ses collègues qui avaient adhéré à la rénovation décrétée par Joseph II. En 1791, il fut nommé auditeur à la cour des comptes. L’invasion française le ramena dans sa ville natale, d’où il vint à Liège, lors de la restauration, envoyé par le prince de Metternich pour sonder l’opinion publique sur la réunion éventuelle de Liège à la Belgique. La politique changea ; la seconde invasion française le força de prendre le chemin de l’exil. Il n’attendit pas sa radiation il subit avec une distinction toute particulière les dernières épreuves exigées par la loi : son diplôme de docteur est daté du 6 juillet suivant. Dans la séance du 14 juin, le recteur Van Hulthem et le doyen Van Gobbelschroy lui adressèrent, l’un en français, l’autre en latin, des allocutions où ils lui promettaient le plus brillant avenir : le procès-verbal de l’Assemblée fut imprimé par ordre de la Faculté, pour être envoyé au grand-maître7. Ernst aîné est le premier docteur en droit qui soit sorti de l’Ecole de Bruxelles. A ses succès comme étudiant, il joignait déjà, lors de sa promotion, une réputation légitimement conquise en chaire, et il jouissait de l’estime et de l’amitié de ses anciens condisciples, qu’il avait en toute circonstance aidés de ses conseils et stimulés par son exemple. On appréciait en lui une rare candeur et une modestie qui relevait de l’éclat de son talent et de son savoir. Une chaire de Code Napoléon devint vacante en 1811 ; Ernst était trop jeune pour prendre part au concours (il fallait être âgé de 30 ans) ; on lui accorda une dispense d’âge, mais le concours fut ajourné jusqu’en 1813 (10 mars). Les épreuves, selon l’usage, furent écrites et orales : pour les premières, on déposait dans l’urne trois séries de questions, dont l’une était désignée par le sort ; on tirait également au sort les sujets des leçons (quatre matières différentes). Ernst obtint la chaire de Code Napoléon en remplacement de Cahuac, décédé le 8 mai 1813. Faveur alors très-rare, il obtint le 5 juin 1815, du commissaire général de l’intérieur, « à raison des services qu’il rendait à la Faculté de droit, » un subside destiné à « faciliter son remplacement » dans la milice nationale. Sur ces entrefaites, il avait décidé sa mère veuve à lui confier ses jeunes frères. Tous trois vinrent le rejoindre à Bruxelles : il leur prodigua dévouement et affection, surveilla lui-même leurs études et en un mot se montra pour eux un second père : ses efforts furent plus tard noblement récompensés par la manière dont ils tinrent leurs promesses d’avenir. Ernst aîné ne prit aucune part aux événements qui amenèrent la création du royaume des Pays-Bas ; mais bien qu’il restât à l’écart, le Gouvernement comprit qu’un mérite tel que le sien ne pouvait être laissé dans l’ombre. Lorsque les trois Universités de l’Etat furent créées (de l’avis d’Ernst, la centralisation eût été préférable), on lui laissa l’option : il choisit naturellement Liège, pour se rapprocher de sa famille. Sa nomination de professeur ordinaire à la Faculté de droit fut confirmée par arrêté royal du 3 juin 1817. Il enseigna le droit civil moderne, le droit naturel et le droit public. En 1819-1820, il remplit les fonctions de recteur ; le t. III des Annales de l’Université renferme un discours étendu De jure civili quo hodiè utimur, qu’il prononça au moment de remettre à son successeur les faisceaux académiques, le 2 octobre 1820. Ses frères l’avaient suivi à Liège : deux d’entre eux, ainsi que nous l’avons dit plus haut, entrèrent tour à tour dans la Faculté de droit. Il s’était marié en 1818 : entouré de douces affections, jouissant d’une réputation brillante, arrivé à une position en rapport avec le mérite et les aptitudes qui le caractérisaient, il semblait n’avoir plus rien à désirer ici-bas, lorsque la mort lui enleva coup sur coup deux enfants et, plus douloureuse épreuve encore, sa compagne chérie. Sa constitution, déjà affaiblie par le travail, se trouva vivement ébranlée par les longues veilles et par le chagrin ; cependant sa religion lui rendit du courage : il reporta toute sa tendresse sur les deux enfants qui lui restaient et se dévoua plus que jamais à l’accomplissement de ses devoirs et à la pratique de la charité. Il n’était pas moins recommandable comme de la liste des émigrés pour rentrer à Namur (1800), où le jury d’instruction du département le chargea d’un cours de droit. C’est de là qu’il passa en 1806 à Bruxelles. En 1809, il devint juge au tribunal de cette ville et fut presque en même temps nommé membre du jury de concours, pour les leçons qui viendraient à vaquer aux écoles de droit de Bruxelles, de Coblence et de Strasbourg. Il fut plusieurs fois présenté à la Cour pour la place de conseiller : mais on connaissait trop son attachement pour la maison d’Autriche, avec laquelle la France était en guerre. En 1815, le roi des Pays-Bas le nomma maître des requêtes à la Chambre des comptes de Bruxelles ; mais cette charge fut supprimée avant qu’il y entrât. Il fut plus tard question de l’envoyer à la Cour supérieure : l’âge était venu, et avec l’âge les infirmités ; de Maurissens obtint sa pension en 1822 et se retira dans sa propriété de Pellenberg, près de Louvain, encore habitée par ses neveux. Il mourut à Bruxelles en 1832, âgé de 82 ans. C’était un grand travailleur et un homme austère. Nous lui avons consacré quelques lignes à cause de l’influence qu’il exerça sur Ernst, son élève et son successeur, et parce que ses ouvrages ont été en leur temps très-répandus à Liège. 7 Acte public de doctorat en droit, etc. Bruxelles, Mailly, 1810, in-4° de 10 p. professeur que comme homme privé. Nous reviendrons tout à l’heure sur son enseignement ; qu’il nous suffise de dire, quant à présent, que son cours de droit civil fut un de ceux qui contribuèrent le plus à jeter de l’éclat sur l’Université naissante. Ses premiers auditeurs avaient été, pour la plupart, ses anciens élèves de Bruxelles : la fidélité des disciples est l’hommage le plus flatteur qui puisse être rendu au talent d’un maître et à ses qualités sympathiques. Quelques années s’écoulèrent paisiblement. En 1826, sous le rectorat de M. Van Rees (v. ce nom), l’ordre fut tout d’un coup troublé à l’Université par la promulgation d’un nouveau règlement sur la fréquentation des cours (v. le discours de M. NYPELS). Le projet de ce règlement, élaboré par une Commission composée de D. Sauveur, Destriveaux et Denzinger, avec le recteur comme président et Ernst aîné comme secrétaire, fut adopté le 10 décembre, sauf quelques modifications, par le Conseil académique. Il y était stipulé, entre autres, que les examens auraient lieu désormais à époques fixes ; que les absences seraient constatées par des appels nominaux (au moins deux fois par mois) ; que celles qui ne seraient pas justifiées entraîneraient la peine de l’admonition rectorale, etc. Ce document fut traduit en latin par Van Limburg Brouwer, dans le langage dur et rebutant de la loi des XII tables8, puis distribué aux étudiants. Ce fut le signal d’un violent orage. La jeunesse d’alors commençait à entrer en effervescence ; elle était disposée à regarder comme tyrannique toute mesure d’autorité ; les ferments de l’agitation politique qui prit trois ans plus tard un caractère si grave n’étaient pas encore au travail ; mais le gouvernement commençait à perdre sa popularité, et l’esprit d’opposition se faisait jour partout où il trouvait une issue, encore inconscient du but à poursuivre, mais disposé à résister énergiquement à toute compression. Le Mathieu Laensbergh (v. l’art. VAN HULST) florissait alors ; à en croire le directeur de police, ce journal n’aurait pas été étranger à la surexcitation qui se manifesta parmi les étudiants. On ne cessait de leur répéter, disait ce fonctionnaire au professeur Ernst, qu’ils ne devaient pas se laisser traiter comme des enfants. Quoi qu’il en soit, le rédacteur de la réclamation qui fut remise au recteur au nom des élèves était lui-même l’un des correspondants de la feuille en question. Le recteur promit de convoquer le Sénat, à condition qu’on s’abstiendrait de tout désordre. Les étudiants délégués déclarèrent qu’ils feraient leur possible, mais ajoutèrent qu’il y avait une cabale organisée contre Fohmann (v. ce nom), et qu’ils ne pouvaient répondre de rien. Le recteur engagea Fohmann à retarder sa leçon et convoqua le Sénat. Van Limburg Brouwer et Kinker demandèrent l’abolition pure et simple des statuts ; ils furent seuls de leur avis, et une nouvelle Commission, composée de Destriveaux, Comhaire, Bronn et Rouillé, eut mission de composer une proclamation aux élèves. Rouillé s’abstint pour raison de santé ; Destriveaux présenta un projet, qui fut accueilli malgré les protestations des deux adversaires des statuts. On eut la malencontreuse idée de l’afficher, au lieu de le distribuer aux élèves. Le matin même, une autre affiche avait été placardée à l’entrée de l’Université ; on y lisait : « Ce sont des jeunes gens qu’il faut fléchir par la fermeté et la rigueur, a dit un professeur qui se prétend libéral ; qui, antagoniste des nouvelles dispositions lorsqu’il est en chaire, devient leur plus zélé défenseur au Sénat. – Opposez à la fermeté le mépris, l’énergie aux rigueurs : voilà, Messieurs, ce que l’on attend de vous ». Lorsque la proclamation des professeurs parut ad valvas, de bruyantes clameurs ébranlèrent les voûtes du grand corridor. Ernst aîné venait de donner sa leçon de droit civil ; il rencontra M. Van Rees et le dissuada de donner la sienne. Le recteur n’en voulut rien faire : il entra dans son auditoire, occupé par une masse d’élèves étrangers à son cours. Ils le toisèrent et restèrent couverts. M. Van Rees voulut parler : sa voix fut étouffée par les frottements des pieds et par les sifflets. Il sortit sous les huées et alla retrouver Ernst aîné. La foule se porta ensuite chez Destriveaux, à qui l’on attribuait (à tort) les propos relevés dans l’affiche des insurgés, et chez Ernst junior. Ces deux professeurs firent annoncer qu’ils ajournaient leur leçon, et se réunirent à leurs collègues pour délibérer. Il fut convenu que le Sénat serait convoqué le lendemain, d’urgence. La conférence terminée, on se 8 Nous trouvons cette expression dans un cahier autographe d’Ernst aîné, où sont minutieusement rapportés tous les détails de cette affaire. sépara. La place de l’Université regorgeait d’étudiants : ils gardèrent le silence, mais restèrent couverts. Warnkoenig, qui venait d’arriver pour donner sa leçon, fut seul poursuivi jusqu’à sa demeure : on le regardait comme l’un des principaux inspirateurs du règlement9. Cependant le gouverneur s’émut et se plaignit au recteur de n’avoir pas été informé10 de ce qui se passait. On aurait pu lui répondre, dit Ernst aîné, par les art. 100, 106, 107, 178 et 179 du règlement de 1816 ; à son avis, toutefois, le mieux était de s’expliquer dans une audience. L’audience fut accordée ; mais, avant l’heure fixée, arriva un arrêté suspensif des statuts. Le recteur indigné écrivit au gouverneur que les professeurs allaient être mis à la discrétion des élèves, et que l’audience était inutile. La contenance forcée de certains professeurs faisait croire, d’autre part, qu’ils étaient pour quelque chose dans l’arrêté. Ernst aîné engagea le recteur à rester calme et lui demanda la permission de se rendre à Bruxelles, pour exposer l’affaire aux autorités supérieures. « Il y va de ma place, dit-il ; mais ma santé, mon système nerveux, ma sensibilité extrême, due à des études inconsidérées et à des accidents fâcheux, ne me permettent plus de me présenter devant des élèves qui ont triomphé par des voies de faits, qu’ils renouvelleront quant bon leur semblera ». Le recteur déclara qu’il voulait accompagner son collègue et que la résolution de celui-ci, en cas de non réussite, serait également la sienne ; en attendant, le secret devait être gardé. Le Sénat s’assembla ; le recteur posa la question de savoir « si les Curateurs avaient le droit de suspendre provisoirement les statuts, sans avoir entendu le Sénat ». Destriveaux demanda la division ; le vote fut le même sur les deux points : 9 voix pour l’arrêté, 8 contre, deux abstentions (Gaëde et Fuss). On décida ensuite que les faits seraient portés à la connaissance Ministre. Ernst aîné intervint activement pour amener une solution sauvegardant la dignité rectorale et ménageant en même temps, de fait, la susceptibilité des jeunes gens. On fit droit à quelques réclamations légitimes de ces derniers, et de leur côté ils adhérèrent aux statuts, qui furent officiellement mis en vigueur, mais avec un caractère provisoire : en réalité, on les oublia bientôt. La conduite d’Ernst dans toute cette affaire lui valut, non seulement les remerciements chaleureux de l’autorité, mais une nouvelle nomination de recteur pour l’année académique 18271828. Son mandat expiré, le ministre Van Gobbelschroy voulut le prolonger d’une année encore : mais toutes les insistances échouèrent : le 13 juillet 1828, Ernst obtint, non sans peine, d’être déchargé de sa présidence11. Le roi des Pays-Bas le créa, l’année suivante, chevalier de l’Ordre du Lion belgique12. Cette distinction lui était due à toutes sortes de titres, non seulement à raison de son mérite comme professeur, non seulement en souvenir de la sagesse et de la fermeté qu’il avait déployées dans les moments difficiles, et de l’influence qu’il avait eue sur le rétablissement de la discipline universitaire, mais encore comme récompense des services particuliers qu’il avait rendus à l’instruction publique en dehors de ses fonctions. En 1816, il avait fait partie de la Commission instituée pour rendre aux familles et aux colléges la jouissance des anciennes fondations boursières, détournées pendant quelques temps au profit des Ecoles centrales. Il s’était acquitté de sa tâche avec tant de zèle et de conscience, que le ministre Falck le supplia, en 1819, d’accepter le titre de membre d’une nouvelle Commission, chargée d’aider le Gouvernement dans la recherche et le rétablissement des anciennes fondations. Ernst habitait alors Liège : il n’accepta point ; le ministre lui déclara formellement qu’il tenait à le conserver, au moins comme membre correspondant, pour l’exécution d’une mission dont il ne voulait investir que des personnes dignes de 9 Ces avanies précipitèrent sa résolution de quitter Liège pour Louvain, bien qu’il alléguât d’autres motifs (v. l’art. WARNKOENIG). 10 Comme président du Collège des Curateurs. 11 Il eut pour successeur Kinger (v. ce nom). – En 1834-1835, Ernst aîné occupa pour la troisième fois le fauteuil rectoral. 12 4 juillet 1829. – L’Ordre de Léopold lui fut offert plus tard : il fit entendre qu’il ne croyait pas avoir assez fait, sous le nouveau régime, pour le mériter. la confiance générale par leur probité, leur instruction et leur amour pour le bien public13. En 1829, un arrêté du 22 février l’avait placé dans la Commission chargée de rédiger un projet d’organisation de l’instruction moyenne14 : il supporta à lui seul la plus grande partie du fardeau15. Plus tard, maintenu dans ses fonctions professorales par l’arrêté du 16 décembre 1830, il fit encore acte de dévouement, malgré sa mauvaise santé, en acceptant le mandat de membre de la Commission nommée le 31 août 1831 par le Ministre de l’intérieur ad interim Teichmann, « pour discuter le projet d’une loi relative à l’instruction publique »16. Le zèle et les lumières dont il fit preuve dans l’accomplissement de cette nouvelle tâche lui valurent la confiance toute spéciale de M. de Theux, qui lui proposa, en mai 1832, la place de secrétaire-inspecteur de l’Université, – « un surcroît de besogne, » lui écrivait le Ministre. Ernst aima mieux rester exclusivement occupé de ses cours : Walter (v. ce nom) fut maintenu jusqu’à la promulgation de la loi organique de 1835. Au lieu de s’attacher par un nouveau lien à l’Université de Liège, Ernst accepta, le 13 juillet de cette dernière année, la chaire de droit national et de droit civil approfondi à l’Université de Louvain, où ses frères Antoine et Lambert allèrent encore une fois le retrouver plus tard. Cette résolution s’explique d’un côté par son zèle religieux, de l’autre par les instances réitérées du chanoine de Ram, recteur de Louvain17. Les étudiants de Liège virent avec déplaisir leur ancien maître les quitter ; M. Lambert Ernst (v. ce nom) faillit subir le contrecoup de leur mécontentement. Ernst aîné réussit à Louvain comme à Liège : ses leçons de droit civil, toujours préparées avec le plus grand soin, remarquables surtout par une logique serrée et par une sagacité critique peu ordinaire, méritèrent littéralement l’admiration du célèbre jurisconsulte Blondeau, qui voulut l’entendre lors de sa visite à Louvain18. Malheureusement le digne professeur souffrait d’une infection grave des poumons, qui s’aggrava tout d’un coup ; il mourut à peine sexagénaire. Quelques mots sur son enseignement. Ernst aîné n’appartenait pas à cette école historique, dont la tradition, longuement interrompue en France et chez nous, remonte jusqu’à Cujas, et que les grands travaux des Savigny, des Hugo et tant d’autres illustres représentants de la science allemande ont rendue de nos jours plus florissante que jamais. Tandis que Warnkoenig (v. ce nom) importait à Liège les doctrines et les méthodes de ses maîtres d’outre-Rhin, Ernst, en droit civil, restait fidèle aux habitudes de l’école française. Sa manière se rapprochait de celle de Merlin ; il s’attachait essentiellement au texte du Code, le scrutait dans les moindres détails et s’appliquait, à force de le serrer de près, à en exprimer pour ainsi dire la sève. Le cours de droit civil approfondi devait durer plusieurs années : tous les ans, il en détachait un ou deux titres ; mais il savait rapporter si heureusement à l’ensemble du système les sujets spéciaux qu’il traitait, que les élèves auraient pu s’imaginer qu’ils avaient entendu expliquer tout le Code. L’exposé de certains principes générateurs et de quelques controverses capitales trouvait place, par ce procédé, dans l’étude de n’importe quel titre. C’est en considérant le Code comme un tout complexe et indivisible, dont un même souffle pénètre et vivifie tous les organes, qu’il se distinguait de la plupart des commentateurs ordinaires. Tandis que les élèves s’initiaient dans le cours de droit civil élémentaire, à la langue juridique et aux éléments du droit, le cours approfondi leur montrait 13 14 De Ram, p. 16. Avec le duc d’Ursel, président, C. Lehon, L. G. Luzac, M. R. Metelerkamp, le baron Rengers, le baron de Sécus, J. Van Foers, P. F. Nicolaï et A. L. Dugniolle, secrétaire. 15 ordre du Gouvernement. (Bruxelles, 1832, in-8° de 206 p.). 16 Il eut pour collègues, dans cette Commission, Arnould, Belpaire, Cauchie, Ch. Lecocq et M. Quetelet. Le Ministre écrivit à Ernst, en lui expédiant l’arrêté : « Vous êtes le premier de ceux qui se sont présentés à mon esprit. » – Le projet de la Commission de 1831 a été imprimé par ordre du Gouvernement. (Bruxelles, H. Remy, 1832, in-8° de 206 p.). 17 « Le Corps épiscopal attachait l’intérêt le plus vif à pouvoir acquérir, pour son Université, un homme si éminemment distingué par son savoir et par sa pitié » (De Ram, p. 22). 18 Blondeau, doyen de la Faculté de droit de Paris, était Namurois. Il revenait volontiers en Belgique, où il comptait beaucoup d’amis, surtout à Liège (v. la Biographie nationale, t. II). comment on applique les principes, leur apprenait à étudier les questions spéciales, les habituait aux polémiques savantes : en un mot ils s’y présentaient les armes à la main ; on les y exerçait à s’en servir. L’érudition d’Ernst était peu commune ; mais il n’en était point accablé. Quand il avait réduit une question controversée à sa plus simple expression et cité les autorités qui avaient traité la matière, il exprimait en termes lumineux et concis sa propre opinion. Cette introduction terminée et dictée, il abordait la discussion proprement dite. Son improvisation était pleine de verve ; sa parole libre, véhémente, sincère ; sa logique serrée et impitoyable. Il ne savait ménager ni l’éloge ni le blâme. L’apostrophe, le sarcasme, les saillies imprévues, les mots heureux, toute l’artillerie légère du discours étaient mis en œuvre à certains moments par l’ardent polémiste19. Touillier surtout n’était pas ménagé ; en général, du reste, Ernst aimait à se prendre corps à corps avec les autorités les plus accréditées. On lui a fait un reproche de ce rigorisme inflexible qui l’avait mis, sur un grand nombre de points, en désaccord complet avec la doctrine et la jurisprudence. Mais peut-on lui en vouloir de n’avoir rien accepté sans contrôle ? C’était un homme de théorie, et comme professeur il devait l’être : il pesait les autorités au lieu de les compter ; il voulait la vérité et rien que la vérité : excellent exemple pour les avocats, si aisément portés à faire violence à la loi pour avoir raison quand même. Les circonstances, d’ailleurs, avaient contribué à développer l’esprit militant d’Ernst aîné ; à l’époque où il débuta dans l’enseignement, le Code civil venait à peine de paraître ; la Cour de cassation n’avait encore été saisie que d’un petit nombre de questions ; sa jurisprudence était parfois incertaine et hésitante. « En 1840, la situation était modifiée sans doute ; mais en 1840 les opinions d’Ernst étaient formées, et il eût été absurde d’en attendre ou d’en exiger le sacrifice »20. Ernst fur pour la Belgique ce que Touillier, Delvincourt et Merlin furent pour la France : il déblaya en quelque sorte un sol vierge. Imbu de l’esprit de Pothier, pour lequel il professait un profond respect, et d’autre part également versé dans la science du droit romain et du droit coutumier, il se sentait sur un terrain solide et il marchait en avant sans timidité. Quelques-unes de ses théories paraitraient surannées aujourd’hui ; mais n’en est-il pas de même de celles de bon nombre de ses contemporains ? En publiant après sa mort, pendant la minorité de son fils, certains fragments de son cours, on l’a exposé à être mal jugé, car on n’a pas rendu la dernière expression de sa pensée. Chaque fois qu’une matière se représentait dans son enseignement, il l’étudiait à nouveau, comme s’il ne s’en était jamais occupé : c’est même ce désir sincère de faire toujours mieux qui l’empêcha jusqu’à la fin de prêter l’oreille à ses amis, qui l’engageaient à mettre au jour ses excellentes dissertations21. Bien qu’ayant certaines idées arrêtées, il progressa donc avec la science, et il serait injuste de fonder une appréciation sur d’anciens cahiers d’élèves. Cependant, son exemple prouve, une fois de plus, que le mieux est l’ennemi du bien, et que la modestie doit avoir des limites. Si Ernst avait donné une forme définitive aux parties les plus importantes de son cours, il resterait de lui un souvenir plus durable que celui de ses qualités personnelles. – Son cours de droit naturel était très-simple, très-pratique et essentiellement chrétien. Ernst répugnait aux systèmes des nouveaux philosophes : sincèrement religieux, il cherchait un criterium dans la révélation comme dans l’évidence. Il tenait surtout en défiance le transcendantalisme allemand ; il ne le ménageait pas plus qu’en droit civil il épargnait Toullier. Ernst avait été, à Liège, membre du Collège électoral, sous le gouvernement des PaysBas ; pendant quelques années, il siégea au Conseil communal. A Bruxelles, en 1816, il avait 19 Ces appréciations se rapportent autant aux leçons données à Louvain qu’aux leçons données à Liège. Nous les empruntons partiellement à M. Schollaert, ancien élève d’Ernst, qui a bien voulu, à notre intention, consigner par écrit les impressions qui lui sont restées du cours de son digne maître. 20 Schollaert, lettre citée. 21 Nous avons sous les yeux une correspondance de plusieurs professeurs de droit, relative à cet objet. M. l’avocatgénéral Ernst possède en copie trois dissertations de son père : les autres peuvent être considérées comme perdues en partie. succédé au comte de Ficquelmont (nommé commandant de Spa), comme conseiller de fabrique de l’église SS. Michel et Gudule. (…) On avait volontiers recours aux lumières d’Ernst, et les notes qu’il donnait à ceux qui le consultaient formaient souvent de véritables dissertations. « Pour ma part, dit le chanoine de Ram (p. 38), je puis citer celles qu’il eut la bonté de me communiquer sur la législation des fabriques et des établissements religieux, sur les effets de la personnification civile, et sur l’utile distinction du cours de droit civil en cours élémentaire et en cours approfondi. » Sources : Documents en possession de M. Ernst-fils. – Discours de P. F. X. de Ram, prononcé le 10 octobre 1842 au cimetière de l’abbaye du Parc lez-Louvain (Louv., 1842, 39 p. in8°)22. – Discours de MM. Quirini et Van Bockel, bourgmestre de Louvain (Ibid., 22 p. in-8°). – Discours de M. Schollaert (Ibid., 15 p. in-8°). – Correspondance. » (A. LE ROY, Liber memorialis de l’Université de Liège depuis sa fondation, Liège, Université de Liège, 1869, pp. 266-282). 22 Et Journal de Bruxelles, n° du 13 octobre 1842.

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