Il faut aussi assurer les nécessaires convergences et synergies

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Il faut aussi assurer les nécessaires convergences et synergies Powered By Docstoc
					                                     La part des anges
              La crise de l’automne 2005 dans les quartiers pauvres en France
                                et la démonologie des banlieues

Bernard Dreano
Décembre 2005



                                               Expression écrite : décrire, exprimer son opinion.
                                Thèmes abordés : Les jeunes, la vision de la société, l’injustice,
                                                                       les difficultés d’intégration.
                     Lisez ci-dessous la partie du résumé des Misérables consacrée à Cosette :
                        « Ayant retrouvé la liberté, Jean Valjean souhaite honorer la promesse
         qu’il avait faite à Fantine : libérer Cosette. Il arrive à Montfermeil la veille de Noël.
       Cosette est toujours en haillons. Alors que la petite servante se fait réprimander par La
          Thénardier, Jean Valjean prend sa défense. Puis la terrible mégère envoie Cosette,
                          à la nuit tombée, chercher de l’eau à la fontaine, là-bas dans la forêt.
                                 Corvée que Cosette redoutait, d’autant que la nuit est glaciale
                       et le seau plus grand qu’elle. Cosette part seule dans cette nuit de Noël.
        Elle jette un regard devant une somptueuse poupée, exposée dans l’une des baraques
                                       dressées pour Noël. Puis elle s’enfonce dans la nuit noire.
                                            Le sceau rempli, il lui faut vaincre la fatigue, la peur
                                            et se dépêcher car sa patronne a horreur d’attendre.
                                      Soudain, elle sent que le seau devient de plus en plus léger.
                                                           Une grosse main s’est saisie de l’anse.
                                                 Cosette se sent protégée par cet homme très fort
                                            qu’elle ne connaît pas et qui pourtant la rassure… »1



Il y a près d’un demi siècle, quand ce Clichy perdu était à l’ombre de ses bois, sa petite
chapelle de Notre Dame des Anges, au lieu dit du Chêne-pointu, était entourée d’arbres et son
pèlerinage encore fréquenté, souvenir d’anges libérateurs de voyageurs victimes des brigands
(racailles des temps jadis). A deux pas, les habitants des pavillons, pas toujours bâtis avec des
permis de construire conformes, allaient guincher au bal musette de l’étang des sept îles. De
l’autre coté de la colline, près de l’hôpital de Montfermeil on montrait la fontaine où Cosette,
l’héroïne de Victor Hugo, allait chercher de l’eau au siècle précédent.

Il y a bien longtemps que l’étang a été comblé, le musette remplacé par un supermarché, bon
nombre de fidèles de la chapelle sont d’origine africaine, et la cité des Bosquets ne garde dans
son nom que le souvenir du bois qui fut. Dans cette périphérie lointaine de la ville lumière,
Victor Hugo retrouverait aujourd’hui ses Misérables, là où ce n’est plus seulement la petite
Cosette qui est reléguée, mais une population entière.



1
 Extrait d’une fiche pédagogique TV5, Des Clips pour apprendre, sur la chanson de Calogéro « Face à la mer »
(www.tv5.org/TV5Site/pédagogie)


                                                                                                          1
Sur les écrans de télévision du monde, ces nouveaux Gavroches, les anges de Montfermeil et
d’ailleurs, se sont transformés en démons, les flammes oranges des voitures embrasées ont
évoqué un nouvel enfer. Et les fidèles de la mosquée de Clichy-sous-bois ont versé, sur le
vallon, les larmes provoquées par les grenades lacrymogènes lancées par des policiers qui ne
sont plus les anges bienveillants, ou les argousins de Javert, mais les sombres gardiens de
Sarkozy venus rétablir l’ordre dans cette géhenne.

Cette mosquée s’appelle Bilal. Bilal Ibn Rabah, compagnon du prophète, fut le premier
muezzin de l’islam et la tradition précise que sa peau était noire, car sa mère venait de
l’actuelle Ethiopie. Une famille « issue de l’immigration » déjà ? Il fut aussi, plus tard, le
conseiller écouté du Khalife Omar. Mais qui conseille aujourd’hui Nicolas Sarkozy, celui qui
veut être Khalife à la place du Khalife, et qui à l’évidence se moque des conseils d’Azouz
Begag, le malheureux ministre sans pouvoir, « délégué à la promotion de l’égalité des
chances » ?

Les conseillers d’aujourd’hui, docteurs en banliologie, experts en classes dangereuses et
autres spécialistes des fractures sociales, n’ont pas l’air d’inciter ce gouvernement à modifier
une politique calamiteuse, qui, si l’on en croit les premières mesures prise, risque d’aggraver
encore les choses. Mais les « forces progressistes » qui s’opposent théoriquement à ces
politiques, semblent avoir le plus grand mal à proposer d’autres réponses que celles qui ont
contribuées à l’actuelle crise. Pire, tout semble ce conjuguer pour que la fracture
s’approfondisse progressivement en apartheid, pour que le malaise se constitue en une
idéologie de combat, de ces idées noires qui construisent les images de l’ennemi, en
l’occurrence notre ennemi supposé de la prétendue guerre des civilisations.

La crise des banlieues de novembre 2005 est à l’évidence le symptôme d’un problème social
très ancien. Mais, par son ampleur et son écho mondial elle constitue un événement politique
et historique nouveau. Il est encore tôt pour en mesurer toute la portée. Il est fort probable que
ses effets à court terme seront surtout négatifs.

A plus long terme, l’ébranlement pourrait avoir des conséquences positives, mais dans quelles
conditions ? Pour savoir identifier ce qui peut permettre une reconstruction, il faut
comprendre quelles sont les forces destructrices à l’œuvre. A commencer par celles que
déchaîne une politique gouvernementale fondée sur la xénophobie et la répression, mais aussi
par celles que laissent libres les inhibitions et les blocages de ceux qui sont censés résister à
cette politique. Et plus encore, il faut comprendre ce qui se passe vraiment dans les quartiers
pauvres de notre pays, comment les anges deviennent démons. Alors, seulement, nous
pourrons esquisser quelques réponses et faire front face aux fauteurs de la guerre sociale.




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                                                         I


                                         Le pogrom antirépublicain




 Mme Alima Boumediene-Thiery. (Verts) : En effet, pour beaucoup de citoyens, cette loi n’est,
  ni plus ni moins, que la réminiscence d’un passé colonial qui ne passe pas, auquel s’ajoute,
                                 d’ailleurs, une diversité ethnique que l’on refuse de reconnaître.
                                                          (Protestations sur les travées de l’UMP)
                  Mme Nicole Borvo Cohen-Seat (PCF) : Cessez de hurler ! Laissez-la parler !
                                             Mme Alima Boumediene-Thiery. : Vous pouvez râler.
                                                  D’ailleurs, il n’y a que la vérité qui blesse ! (…)
                                      Bref, après les Arabes, les Kanaks et les Noirs, aujourd’hui,
                                                                ce sont les étrangers de l’intérieur.
                                                                    (Oh ! sur les travées de l’UMP)
                  Eh oui, aux indigènes de la colonie se substituent officiellement les indigènes
                                                    des banlieues, comme l’ont rappelé récemment
                                             plusieurs personnes issues de cette histoire et ardents
                                                                  défenseurs du devoir de mémoire.
                                                        M. Josselin de Rohan (UMP) : Grotesque !
      M. Patrice Gélard (UMP), vice-président de la commission des lois : C’est du racisme !
Mme Alima Boumediene-Thiery. : Alors que certains responsables osent appeler les habitants
des banlieues «fils et filles de la République », je suis désolée de constater qu’avec cette loi se
confirme le fait que l’on nous traite, encore et encore, en enfants illégitimes de la République.
                                                            (Rires sur plusieurs travées de l’UMP)
                                          Mme Nicole Borvo Cohen-Seat : Et cela vous fait rire !2




Depuis déjà longtemps, la violence est endémique dans de nombreux quartiers pauvres du
paisible pays de France. Une violence qui peut avoir une certaine rationalité, comme moyen
de survie face à la pauvreté, au chômage et aux humiliations quotidiennes, avec ses de vols et
ses trafics. Une violence qui est aussi domestique, intime, écho en dedans de la violence du
dehors, entre maris et femmes, garçons et filles, grands et petits, de la dispute familiale
quotidienne jusqu’à l’amoureux éconduit, meurtrier de la fille qu’il convoite. Une violence
irrationnelle enfin, qui embrase régulièrement les voitures en bas des immeubles, comme un
cri de colère contre ces misères.

Bien entendu la violence n’existe pas que dans ces quartiers là, et la vie de ces quartiers n’est
pas faite que de violence. Et depuis maintenant une génération les « décideurs » nous
expliquent que ces « zones sensibles » et autres « quartiers défavorisés » font l’objet de toute
la sollicitude de la nation et que de « dispositifs » en « plans d’urgence », de « nouveaux
départs » en « zones franches », les quartiers vont redevenir les « cités radieuses » que leurs
2
    Sénat : débats du 16 novembre 2005 sur l’état d’urgence



                                                                                                   3
promoteurs imaginaient, parait-il. Des « décideurs » qui n’ont jamais cherché vraiment à
répondre à la question que se posait, comme tant d’autres enfant des cités, Mehdi Lallaoui, il
y a plus d’une décennie : « à quel moment a eu lieu la rupture qui a favorisé le rendement et
le béton au détriment des habitants ? Comment sont apparus ces ghettos de misère, cette
relégation sociale qui subsiste encore aujourd’hui… ? »3 . Des « décideurs » qui n’ont jamais
voulu s’attaquer au poison qui se diffusait dans le corps social au fil des ans, ce mépris, cette
hogra4… Un empoisonnement, qui a fait système, annulé les progrès accomplis ici ou là, vidé
de sens les discours humanistes, engendré le racisme, le repli sur soi, la haine.

De ce dernier point de vue, dans leur manière de faire face à la crise, Dominique de Villepin,
comme son rival Nicolas Sarkozy, ont fait un grand pas en avant dans la pire des directions.

Chacun a pu constater que les émeutiers de novembre étaient de jeunes gens (parfois très
jeunes) agissant presque toujours de manière similaire (et à l’évidence mimétique). Toutefois,
dans la mise en scène d’un combat quasi ritualisé avec les policiers, la violence est demeurée
relativement limitée, malgré les milliers de voitures et des dizaines de lieux publics ou
commerciaux brûlés. Contrairement à d’autres émeutes urbaines de ce genre, il n’y a eu que
peu de violence visant des personnes, et, plus significativement encore, pas de pillages. Cette
violence était donc essentiellement « symbolique », porteuse de message ; ce qui ne signifie
évidemment pas qu’elle était bénigne. A cette manifestation les pouvoirs publics ont répondu
à leur manière, qui n’avait rien de bénigne non plus, avec leurs techniques du « maintien de
l’ordre » par le quadrillage du terrain ou l’expédition punitive par des corps expéditionnaires,
et surtout leur symbolique juridique et politique aussi claire que redoutable.

Ce message est résumé de manière dramatique dans la décision de recourir à la loi d’état
d’urgence du 3 avril 1955, celle de la guerre d’Algérie. L’invocation d’un texte prévoyant que
« l’état d’urgence peut être déclaré sur tout ou partie du territoire métropolitain, de l’Algérie
ou des départements d’outre-mer, soit en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à
l’ordre public, soit en cas d’événements présentant, par leur nature et leur gravité, le
caractère de calamité publique»5 ne correspond évidemment pas à une obligation
juridiquement nécessaire aujourd’hui. Ce que permet cette loi, les perquisitions de jour
comme de nuit, sans contrôles judiciaires, ayant notamment pour but de « rechercher les
armes », la possibilité d’interdire toutes réunions sans autre motivation que celle de l’état
d’urgence lui-même, voire de recourir à la justice militaire6, est totalement disproportionnée
par rapport à la réalité. Cela n’avait pas été jugé nécessaire, ni en mai-juin 68, ni au plus fort
des troubles corses ou lors des plus violentes manifestations paysannes. Là où de simples
arrêtés préfectoraux auraient suffit, Villepin et Sarkozy ont préféré une affirmation
idéologique, confirmant symboliquement l’hypothèse de la « gestion coloniale » des

3
  Mehdi Lallaoui, Du bidonville au HLM, éd Syros – Au nom de la mémoire, 1993.
4
  Le terme Hogra utilisé par les Algériens signifie le mépris ; il s’est répandu depuis longtemps en France. Le
sociologue Abdelmadjid Merdaci de l’université de Constantine a noté au sujet de son utilisation en Algérie (ce
qui semble aussi fort bien s’appliquer en France) : « d’une certaine manière, c’est l’usage politique de la notion
de « marché » qui, par le biais de la notion d’accessibilité – aux marchandises comme aux biens symboliques –
réactive l’idée de discrimination qui informera, peu ou prou, l’extension du domaine de « hogra ». L’exclusion
sociale – de l’emploi, du logement, de la consommation, des loisirs notamment – constitue l’une des trames du
nouveau discours de la victimisation et appelle, de manière concomitante, le recours au langage de l’émeute,
signe probant de la rupture du consensus acquis par les médiations institutionnelles du politique, du syndical ou
du religieux ». Dans « La hogra en Algérie, Essai de lecture », La Tribune, 6 mai 2004.
5
  Loi n° 55-385 du 3 avril 1955 instituant un état d'urgence, article premier.
6
  Rapport au Premier ministre relatif au décret n° 2005-1387 du 8 novembre 2005 relatif à l'application de la loi
n° 55-385 du 3 avril 1955


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banlieues, et non d’une disposition de maintien de l’ordre « au nom de l’efficacité dans la
restauration de la paix publique »7 dont fait mine de se réclamer le ministre de l’intérieur.

Au delà des fantasmagories guerrières, le discours de Sarkozy s’appuie sur deux thèmes
récurrents aux effets bien concrets.

Le premier est celui, bien connu, de la « sécurité », qui fait toujours recette, malgré cette
politique de gribouille qui a provoqué une extension des violences en tache d’huile. En
période de troubles, le « parti de l’ordre » rallie toujours de nombreux adeptes rassurés par un
discours « ferme et direct », qui donne l’impression de ramener le calme par la magie des
mâles déclarations quand bien même il a contribué au désordre. Il faut donc présenter les
émeutes comme fomentées par des malfaiteurs d’où le mensonge sur le fait que 80% des
personnes arrêtés aurait été des délinquants8.

Le second, tout aussi classique, est celui de la xénophobie, en ciblant l’immigration
d’aujourd’hui, par rapport à un problème qui, s’il a un rapport avec une immigration,
concerne indirectement celle d’il y a trente ou cinquante ans ! D’où l’insistance sur les
expulsions de quelques jeunes raflés sur le terrain porteurs de la mauvaise carte d’identité.
« Le condensé des problèmes que connaissent nos quartiers, c’est aussi une politique
d’immigration subie, alors que nombreux sont ceux qui veulent une politique d’immigration
choisie »9 ajoute doctement le ministre de l’intérieur. Son objectif est surtout de promouvoir
une future « immigration de travail » sans droits civils (notamment celui de vivre en
famille)10. Il oublie bien sur que la majorité des jeunes émeutiers sont les enfants d’une
immigration de travail et sans droits, « choisie » justement par les entreprises, il y a plus de
trente ans.

Dominique de Villepin et plus encore Jacques Chirac, semblent s’appliquer à ne pas tenir un
discours aussi exclusivement xénophobe-sécuritaire et se veulent ouvert aux « enfants de la
République ». Mais cette démarcation n’en est pas une. Plus grave peut être, le paternalisme
compassionnel, sensé compenser le discours sarkozien, n’a fait que flatter les pires dérives
idéologiques réactionnaires. Car les « partisans de l’ordre » vont idéologiquement au-delà des
positions xénophobes et sécuritaires de Nicolas Sarkozy, développant sans retenue des
arguments culturalistes et colonialistes qui s’inscrivent dans l’air du temps actuel de la guerre
des civilisations, et que le recours par le gouvernement Villepin à la loi d’état d’urgence de
1955 vient valider.

Les propos tenus lors du débat parlementaire sur la prorogation de l’état d’urgence ne font
d’ailleurs que le confirmer. Pour les orateurs de la majorité, il s’agit bien de mater ces
« indigènes » en révolte qui de surcroît ne parlent pas français ! «Or, quand on est citoyen
d’un quartier, on a des droits et des devoirs, dont celui de parler français », précise finement
le député Nicolas Perruchot (UDF) pour justifier l’état d’urgence. Des quartiers où il est
incompréhensible « que les familles qui posent problème aient les mêmes droits que les
honnêtes gens » et donc, pour Gérard Hamel (UMP), il faut instaurer des punitions
collectives. Tandis qu’Hervé Mariton (UMP) sait lui, que les problèmes viennent de ceux qui,

7
  Débats parlementaires, Assemblée nationale, 15 novembre 2005
8
   « Il n'est pas indifférent que 75 à 80 % des personnes interpellées durant cette crise pour des faits de violence
urbaine étaient connues pour de nombreux méfaits. C'étaient déjà des délinquants ! » N. Sarkozy, débats
parlementaires, id.
9
  Débats parlementaires, id.
10
    Ce que propose le sarkozyste de droite extrême Thierry Mariani, débats parlementaires, id.


                                                                                                                  5
« au fil des dernières années et des derniers mois, ont semé dans notre société les graines du
refus de la fraternité », précisant « Qu’on me permette de dire que, dans une certaine mesure,
la crise que nous avons vécue, c’est la faute à Dieudonné ! »11 - et voila ce nouveau diable qui
vient terroriser nos braves parlementaires blancs, non pour ses propos antisémites mais
comme fantasme du boutefeu nègre12 !

Faisant abstraction du fait que, dans leur immense majorité, les jeunes émeutiers sont français,
nés ou ayant grandi dans ce pays et censés être représentés par ces honorables parlementaires
et gouvernés par ces ministres, les uns et les autres se sont efforcés d’en souligner le caractère
« étranger ». C’est le sens des explications données au Financial Times13 par le ministre des
relations du travail, Gerard Larcher (qui s’y connaît en banlieue en tant que maire de
Rambouillet), sur le rôle de la polygamie (étrangère) comme facteur incendiaire. Il s’y connaît
d’ailleurs aussi en polygamie, ignorant juste qu’il vit dans le seul pays de l’Union européenne
dans lequel celle-ci a été légale jusqu’au… 1er janvier 2005 !14.

Le passé mal digéré vient gonfler les voiles du plus mauvais des vents du présent. Les débats
sur la loi du 23 février 2005 de « réparation » pour les Harkis avaient déjà démontré la
puissance de ce retour du colonial dans la tendance actuelle à la guerre des civilisations. Cette
loi n’est guère convaincante en terme de réparation pour le crime qu’a été la politique de la
République à l’égard des Algériens (et leurs familles) engagés contractuels de l’Armée de la
République. En compensation (?), un groupe de pression comportant l’actuel ministre des
affaires étrangères Douste-Blazy avait imposé qu’y figure l’obligation que « les programmes
scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer,
notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de
l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. »

Comme toujours en pareil cas, des intellectuels haineux ajoutent leurs souffles puissants.
L’académicienne Hélène Carrère d’Encausse est allée expliquer à la chaîne Russe NTV que
les xénophobes de Russie ont bien raison de voir dans la crise des banlieues l’affrontement
entre la civilisation chrétienne et la barbarie islamiste arabo-africaine. L’inénarrable
professeur de philosophie de nos chers polytechniciens, Alain Finkelkraut, « honneur de
l’intelligence française » pour Nicolas Sarkozy15, pense que « la violence actuelle n’est pas
une réaction à l’injustice de la République, mais un gigantesque pogrome antirépublicain »16,
et explique aux journalistes israéliens d’Haaretz : « en France on voudrait bien réduire les
émeutes à leur niveau social. Voir en elles une révolte de jeunes de banlieues contre leur
situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la
plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’Islam. Il y a en effet en France

11
   Débats parlementaires, id.
12
   Précisons toutefois : critiquer la diabolisation (et la surestimation du rôle) de Dieudonné ne signifie pas
cautionner son discours antisémite fort bien dénoncé dans « Démons français », texte collectif signé notamment
par Salah Amokrane, Esther Benbassa, Hamida Bensadia, Pascal Blanchard, François Gèze, Nacira Guénif-
Souilamas, Gilles Manceron, Christiane Taubira, Françoise Vergès, Pierre Vidal-Naquet, Michel Wieviorka, etc.,
Le Monde, 5 décembre 2005.
13
   “France’s employment minister on Tuesday fingered polygamy as one reason for the rioting in the country”
Financial Times 15 novembre 2005.
14
   En vertu des textes applicables dans les département français d’Algérie, et jamais abrogés, la polygamie est
légale dans la collectivité départementale de Mayotte, son exercice ayant été interrompu à partir du 1er janvier
2005 par la loi du 21 juillet 2003, pour permettre à l’île de bénéficier des fonds structurels européens qui lui
étaient refusés par le Parlement européen, faute d’égalité juridique entre les hommes et les femmes.
15
   Grand jury RTL-LCI-Le Figaro, 4 décembre 2005.
16
   Alain Finkelkraut : «L'illégitimité de la haine», propos recueillis par Alexis Lacroix, Le Figaro, 15 novembre
2005


                                                                                                               6
d’autres émigrants en situation difficile, chinois, vietnamiens, portugais, et ils ne participent
pas aux émeutes. Il est donc clair qu’il s’agit d’une révolte à caractère ethnico-religieux ».17
Le nom moins inénarrable André Gluskmann, soucieux de ne pas être en reste, ajoute sa
confusion à la sainte colère de son rival « Finky » en parlant de « haine généralisée » en
France 18.

Ces intellectuels, plus ou moins néo-libéraux et néo-conservateurs sont rejoint dans leurs
analyses comme dans leurs imprécations par d’autres conservateurs, ceux-là antilibéraux ou
farouches adversaires des politiques néolibérales, comme l’Union des familles laïques
(UFAL) qui voit dans les événements « l’alliance de fait du ministre de l’Intérieur avec les
délinquants maffieux et les caïds de l’islam politique dans les banlieues » et appelle le
gouvernement à sévir contre « ces caïds des quartiers et de l’islam politique qui ont semé
dans toutes les banlieues, les graines d’une guerre organisée contre les couches populaires et
le modèle social républicain »19, position partagée par l’éditorialiste de Charlie Hebdo,
Philippe Val, qui voit dans toutes ces émeutes un mouvement inspiré par les redoutables
« Indigènes de la République » qui sont, à ses yeux, forcément des méchants antisémites
puisqu’ils n’avaient d’autres buts que de « relativiser la Shoah », et organisé par les féroces
« émeutiers de nos banlieues », qui sont, à ses yeux, forcément des épouvantables islamistes
puisqu’ils n’avaient d’autres buts que de rendre « les filles voilées inaccessibles à qui n’est
pas coreligionnaire »20.

Ces déclarations colonialistes et xénophobes, n’ont pas commencé avec le drame de Clichy-
sous-Bois, elles sont permanentes depuis quelques années. Tant de la part de certains
responsables politiques que de certains intellectuels.

Colonialistes ? Souvenons nous par exemple de Lionnel Luca expliquant à l’assemblée
nationale lors du débat sur la loi de promotion du colonialisme à l’école du 23 février 2005 :
« Sans la France, l’Algérie d’aujourd’hui n’existerait pas. C’est la France qui lui a donné
son territoire et son identité, qui l’a organisée et développée. L’œuvre de la France outre-mer
est méconnue et déformée, voire calomniée, sous le vocable de colonialisme. Nous n’avons
pas à rougir de la colonisation, engagée par la gauche à la fin du XIXe siècle au nom des
grands principes républicains. Elle doit être réhabilitée, car c’est elle qui a donné naissance
à la francophonie. Les quelque cinquante Etats qui y participent, sous la houlette
bienveillante de la France, sont tous issus de notre empire. »21


17
   Alain Finkelkraut : « Ils ne sont pas malheureux, ils sont musulmans », entretien avec Dror Mishani et Aurélia
Samothraiz , Haaretz 18 novembre2005 Quelques jours plus tard « Finky » a déclaré à Europe 1 « Je présente
des excuses à ceux que ce personnage que je ne suis pas a blessé (...). La leçon, c’est qu’en effet je ne dois plus
donner d’interview, notamment à des journaux dont je ne contrôle pas ou je ne peux pas contrôler le destin ou la
traduction ». Il est plus facile au professeur Finkelkraut de mettre en cause la qualité professionnelle du
quotidien Haaretz (réputé pour son sérieux) que de réfléchir au sens de ses propre propos.
18
   André Glucksmann : « Les feux de la haine. Non, les incendiaires nihilistes ne sont pas des damnés de la terre
malgré ce que leur répète le discours raciste compassionnel », Le Monde, 22 novembre 2005
19
   Communiqué de l'Union des Familles Laïques (Ufal) du 7 novembre 2005. Cf Respublica n°395
20
   Charlie Hebdo, 9 novembre 2005
21
   Lionnel Luca, député (UMP) de la 6e circonscription des Alpes-Maritimes, Assemblé nationale, 3 décembre
2004. M. Luca, qui légifère sur la manière d’enseigner l’histoire de France aux enfants, ignore visiblement
l’absence de l’Algérie dans l’organisation de la francophonie et la présence de pays qui, pour le meilleur ou pour
le pire, n’ont jamais fait partie « de l’empire colonial de la République », comme la Bulgarie, la Roumanie, la
Macédoine, la Moldavie… , tout au plus des colonies du Roi, comme le Canada, les Seychelles, Haïti…, des
colonies des autres, comme la RD du Congo, la Guinée Bissau, le Burundi…, ou des conquêtes napoléoniennes,
comme l’Egypte, la Suisse, le Luxembourg ou la Belgique… Bref les 2/5 e des Etats membres !


                                                                                                                 7
Xénophobes ? Que penser par exemple du rapport présenté par Malek Boutih, rédigé au
printemps 2005 pour le secrétariat national du Parti Socialiste, dont le Front National saluait
le « bon sens »22 félicitant l’ancien dirigeant de SOS Racisme et ajoutant et que ce texte
prouvait « que la lepénisation des esprits est en marche, sachant que nos compatriotes ne
manqueront pas de préférer l’original à la copie ». Un rapport regrettant la régularisation des
sans papiers, préconisant le « livret sanitaire » pour les travailleurs immigrés, la fin du droit
du sol, du droit au regroupement familial, la précarisation des résidents étrangers par la
suppression de l’actuelle carte de séjour de dix ans, etc.

Face aux banlieues en feu, tout ce beau monde s’est donc peu ou prou retrouvé dans un
nouveau « parti de l’ordre » comme il s’en constitue toujours en pareil cas. Il est disparate. Il
va d’Hélène Carrère d’Encausse (de l’Académie française) à Philippe Val (de Charlie Hebdo),
du néo-bonapartiste Max Gallo au néo-chouan Philippe de Villiers, de la féministe moderne
Caroline Fourest et de l’antiraciste moderne Dominique Sopo23 à la postfasciste moderne
Marine Le Pen… Mais les déclarations des uns et des autres ont toujours deux points
communs : la défense « des principes républicains » et la résistance, au nom de ces principes,
à l’offensive des « barbares » (sauvageons des quartiers plus ou moins islamisés), bref une
nouvelle Union sacrée qui n’est plus celle de la guerre contre les boches mais celle de la
guerre contre les nouveaux barbares.




22
  « Quand Boutih copie Jean-Marie. Le Pen », Français d’abord, 13 mai 2005, http://www.frontnational.com
23
  Cf. à ce sujet les deux ouvrages de nos nouveaux croisés, le président de SOS racisme Dominique Sopo SOS
antiracisme (Denoël), et la rédactrice de Prochoix, Caroline Fourest La Tentation obscurantiste (Grasset), qui
contribuent à obscurcir le débat et à faire reculer l’antiracisme à travers leurs lots habituels d’approximations et
d’amalgames, de calomnies et de cornichonneries.



                                                                                                                  8
                                                       II



                                          L’assistance sociale ?



                    Je récuse l’accusation absurde d’une France qui reproduirait aujourd’hui
             dans ses quartiers la fracture coloniale. Si nous ne sommes comptables des fautes
                      ni de nos pères ni de nos ancêtres, nous serions coupables de les répéter.
       Quel pays plus que la France depuis cinquante ans a marié tant de populations diverses
                             et a reconnu toutes ces personnes comme citoyens à part entière ?
                                          Les difficultés que connaît notre modèle d’intégration
                                             ne peuvent faire oublier les vertus de ses principes.

                                                                                    Jean-Marc Ayrault
                                              Président du groupe socialiste à l’assemblée nationale24



« Voilà plus de trois ans que les mots servent de lances et d’obus » a écrit Christiane
Taubira25. La député de Guyane sait combien ces armes rhétoriques, utilisées par ces
politiciens et ces penseurs néoconservateurs de droite et de gauche, ont fait mal. Elle fait
partie de ceux qui veulent faire front. Mais existe-t-il aujourd’hui, comme souvent dans notre
histoire, un « parti du progrès » face au « parti de l’ordre » ? Qui sont les progressistes dans ce
pays, qui ne se considèrent pas comme des vociférateurs de la sécurité et des croisés de la
guerre des civilisations ?
Ceux là, s’ils existent et quelles que soient leur position sur l’échiquier politique ou au sein du
mouvement social, ont été dépassés devant l’incendie des quartiers.
Au gouvernement, Jean Louis Borloo a pu s’échiner à répéter qu’il s’agissait d’un problème
d’enfants de la France à résoudre entre Français, et Azouz Begag s’efforcer de faire bonne
figure face aux humiliations répétées de la part de certains de ses collègues, ils sont apparus
non seulement sans prises sur les événements, mais aussi sans influences sur les meutes
xénophobes et colonialistes de leur majorité gouvernementale.
L’opposition socialiste n’a pas plus brillé. Certes, elle a, rituellement, dénoncé la politique de
la droite, en particulier le démantèlement des mesures qu’avait pris le gouvernement Jospin
(police de proximité ou emploi jeunes) sans convaincre que ces mesures aient contribué
significativement à renverser la tendance à la désintégration d’une partie de la société
française. Et elle s’est abstenue de déférer le texte de recours à la loi de 1955 devant le
Conseil constitutionnel, rendant sans effet ses protestations verbeuses.




24
  Assemblée Nationale, débats du 29 novembre 2005
25
  Christiane TAUBIRA : « Le rêve, possible encore, dans le poing qui se lève (sans s’abattre) », déclaration du 4
novembre 2005, http ://www.damnes-delaterre.org


                                                                                                               9
Comment le Parti Socialiste, réuni en son instance suprême (son congrès), a-t-il,
collectivement interprété les événements26 ? Il « a pris la mesure de la crise que traduit la
montée des inégalités et de la violence », qui, a ses yeux, ne s’est pas réduit seulement au
« problème des banlieues qui resurgit brutalement » (resurgit brutalement ?!), mais est
l’expression du mal de « toute la société française qui souffre des dégâts du chômage, de la
précarité, des inégalités, de l’accumulation durable, de la misère sociale et des
discriminations ». Bien entendu, c’est la droite libérale qui a « créé les conditions du désordre
social» et « d’une crise majeure, porteuse de tous les dangers pour notre pacte républicain ».
Si l’on suit bien la résolution des socialistes, l’aspect spécifique d’un mouvement affectant les
habitants particuliers de certains quartiers précis n’est pas un élément tellement important de
cette crise là. Il ne s’agit, pour l’essentiel, que de l’une des conséquences parmi d’autres de la
politique négative de la droite. Et, comme c’est d’un problème social qu’il s’agit, les solutions
doivent être sociales.
Lesquelles ? « Une loi de programmation pour les quartiers » - une de plus -, avec des
moyens supplémentaires. Une politique ou « les élus locaux, des services publics forts, des
associations confortées doivent être les maîtres d’œuvre d’une véritable mobilisation
générale sur le terrain. Priorité doit être donnée à l’accompagnement humain des familles, à
l’éducation, à l’animation culturelle et sportive ». Outre qu’il s’agit là de l’exposé des motifs
de toute les politiques menées par les gouvernements depuis trente ans, on remarque que les
habitants des quartiers sont une fois de plus ignorés, sinon pour être « accompagnés » et
« animés » et qu’« unanimes, dès à présent à répondre à l’urgence sociale», les socialistes
qui se veulent le parti populaire par excellence, n’envisagent pourtant pas leur action comme
partant des quartiers mais comme s’appliquant aux quartiers, à travers les politiques publiques
ou parapubliques. Les situationnistes il y a quarante ans constataient qu’un prolétaire moderne
était quelqu’un exclu de l’emploi de sa vie et qui le savait ; les socialistes d’aujourd’hui qui
parlent de « porter la parole de ceux qui souffrent et répondre à leurs aspirations » ne
semblent pas vouloir être là pour représenter les prolétaires qui reprennent pouvoir sur leur
vie, mais pour les « traiter socialement ».
Les premières mesures que préconise la résolution sont, outre le rétablissement des emplois
jeunes et la « sanction » des discriminations, « un volontarisme républicain fondé sur des
critères sociaux, et en aucun cas ethniques, pour assurer la promotion sociale de jeunes des
quartiers populaires » et « la promotion de la laïcité qui est au coeur du pacte républicain à
travers l’adoption d’une charte solennelle des principes laïcs dans les services publics ». En
d’autres termes, si la question est sociale, elle n’est pas « ethnique ». Il n’y donc pas
particulièrement urgence de s’interroger sur les racines historiques et sur les formes de
reproduction du racisme telle qu’il est enraciné dans la société française. D’ailleurs, la nature
des discriminations à sanctionner n’est jamais détaillée.
Y aurait-il cependant d’autres urgences que purement économico-sociale ? Assurément ; des
urgences « laïques ». Pourquoi « laïques » et pas par exemple « antiracistes » ? Jean-Marc
Ayrault, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale nous l’explique : « Les crédits
des associations ont été réduits de manière telle que des groupes religieux ont parfois pris en
charge, par défaut, le travail de médiation sociale. S’il est temps de reconnaître à l’islam sa
place de deuxième religion dans notre pays, dans le respect et la dignité, arrêtons de lui
demander de régir la vie des cités à la place de la République. La laïcité doit retrouver tous
ses droits. La médiation sociale est l’affaire des municipalités et des associations, pas des

26
  « Répondre à la crise sociale et urbaine », Résolution du Congrès du parti Socialiste, Le Mans, 20 novembre
2005.


                                                                                                          10
prédicateurs »27. La réduction des subventions aux associations par la droite est évidente,
mais les « groupes religieux » de terrain dont parle Ayrault n’ont jamais été subventionnés, du
moins par la puissance publique. Seulement ces groupes sont constitués d’habitants des
quartiers sensibles, ce qui leur donne évidemment plus de poids social que les constructions
médiatiques de type Ni Putes Ni Soumises avec des cadres formés à la remarquable école de
professeurs en banliologie aussi compétents que le sénateur Michel Charasse ! Et surtout, la
question n’est pas, de « régir les cités » (et bien entendu pas de demander à « l’Islam » de le
faire), mais de permettre à celles-ci de se régir. Elle est moins de faire de la « médiation » que
de construire une société démocratique, y compris dans les quartiers pauvres ! Si les
socialistes ont, à l’évidence, peur des musulmans de France, qu’ils connaissent en général (il y
a des exceptions) fort mal, ils appréhendent bien la vie de ces quartiers pauvres sur le mode
du paternalisme.
Ce paternalisme qui s’accompagne d’une certaine suffisance « républicaine », empêche ceux
qui y succombent de voir l’évidence : le moteur de la crise des banlieue n’est pas seulement
social et économique (il l’est bien sur), il est aussi idéologique. Les discriminations que
subissent les jeunes des quartiers ne sont pas seulement dues au fait qu’ils sont pauvres et
qu’ils sont jeunes (ce pays n’aime ni ses pauvres ni ses jeunes), elles sont aussi ethniques,
elles frappent les Noirs et les Arabes en tant que tels, ces discriminations sont le symptôme
d’un mal profond, le racisme à la française.
Cet aveuglement n’est pas propre aux socialistes. Il est sans doute dominant à gauche, même à
la « gauche de la gauche ». Au delà des évidentes divergences qui existent par ailleurs, on
retrouve, avec plus ou moins de fréquences selon les couleurs politiques, les mêmes
invariants, les mêmes analyses, les mêmes argumentaires, et dans une certaine mesure les
mêmes propositions, dans les déclarations de personnes se réclamant du PCF ou des Verts, de
la LCR ou des courants libertaires, de la FSU ou d’ATTAC…
Le premier invariant est l’insistance à souligner le caractère économico-social de la crise.
Répétons encore une fois que cette dimension est fondamentale : le chômage et la précarité
prolongés, avec tous leurs effets désagrégateurs, ont profondément marqué les quartiers
pauvres. Ce qui est troublant n’est pas l’insistance sur cette évidence, mais la manière
d’insister, comme pour exorciser les autres dimensions.
Invariance aussi dans l’insistance sur la responsabilité quasi exclusive des politiques
néolibérales. Là encore, il est bien clair que les politiques menées ces dernières années,
favorisant la rentabilité à court terme, dénigrant et démantelant les services publics et
substituant la privatisation à l’engagement collectif, ont contribué largement à la rupture du
tissu social, surtout là où il était le plus fragile. Mais tout s’explique-t-il par le
néolibéralisme ?
Ainsi, par exemple, pour le PCF « la situation actuelle, rendue explosive par les provocations
ministérielles, est le produit de très longues années de sous-estimation de la gravité des
problèmes posés par ce qu’on a appelé la « crise urbaine », à laquelle les gouvernements
successifs se sont refusés à répondre, favorisant les logiques libérales qui cassent les droits et
les solidarités »28. Et pour la LCR : « la mobilisation populaire contre le gouvernement est
indispensable pour faire toute la lumière sur le drame de Clichy, faire cesser les provocations
policières, exiger le départ de Sarkozy, stopper les réformes libérales et revendiquer que la
27
     Débats à l’Assemblée Nationale, le 8 novembre 2005
28
     « Assez de provocations et d'irresponsabilité! », Comité exécutif national du PCF, 4 novembre 2005.




                                                                                                           11
priorité soit donnée à la satisfaction des besoins sociaux. »29 On retrouve dans la plupart des
déclarations des partis ou associations et syndicats la même approche principale, fort bien
développée par Bernard Cassen, président d’honneur d’ATTAC-France : « sans évidemment
le formuler ni même le penser en ces termes, les jeunes révoltés des banlieues françaises, avec
la spécificité des circonstances aggravantes qu’ils subissent, sont en train d’instruire le
procès des politiques libérales mises en oeuvre depuis plusieurs décennies aux niveaux
européen et national par tous les gouvernements, qu’ils se réclament de la gauche ou de la
droite »30.

Or, placer avant toute autre considération ce procès des politiques libérales a l’inconvénient
de passer un peu vite, d’une part sur des responsabilités qui sont antérieures au déploiement
contemporain de ces politiques, et d’autre part sur les politiques effectivement menées.

L’urbanisme fonctionnaliste qui a présidé à la construction des grands ensembles est le
résultat d’un volontarisme de l’Etat, de ses instruments comme la Caisse des dépôts, des
collectivités locales, de gauche en particulier, qu’on ne peut pas qualifier de néolibéral. Ce
modèle urbain « moderne », dévoyé en encasernement, a été particulièrement développé en
France (même s’il a eu des précurseurs en Grande Bretagne et de nombreux imitateurs en
Europe de l’Est). Il n’a commencé à être remis en cause qu’une fois l’essentiel des
constructions achevées, quand les architectes et urbanistes formés dans le courant de 68 ont
commencé à pouvoir se faire entendre31. Les promoteurs des « grands ensembles » ne
désiraient sans doute pas la ségrégation sociale, mais avec leur « zoning » ils en ont pourtant
établi un cadre, bien plus efficace encore que celui du baron Hausmann au siècle précédent.
De plus, si la logique néolibérale a dominé ces dernières années, creusant les inégalités, des
politiques volontaristes « correctives » au néolibéralisme n’ont cessé d’être mises en œuvre :
politique de la ville, etc. Que faut-il en penser ?
La gauche réformiste répond en critiquant le manque de moyens ou la suppression des
moyens affectés à ces politiques. La gauche radicale en niant l’effectivité de ces politiques,
simples caches misères du néolibéralisme. Et voilà Nicolas Sarkozy qui reprend à son compte
sans vergogne ces deux critiques en dévoilant « la faillite des Zep », politique mise en œuvre
par l’éducation nationale depuis 1982 ! Que dit-il en substance : cette politique n’a jamais eu
les moyens qu’on prétendait lui donner, ni fonctionné dans le sens des objectifs qu’on
prétendait lui assigner.
Si le volubile Nicolas peut faire facilement ce procès, c’est parce qu’il occupe un vide. Le
vide que la majorité des courants progressistes de ce pays ont laissé béant en ne faisant ni
l’évaluation sérieuse, ni la critique concrète, de politiques menées pendant une génération
entière. Au delà des grandes proclamations idéologiques, qui s’est intéressé, à gauche ou à
l’extrême gauche, au bilan des missions locales, à l’effet des politiques de contrats aidés, au
devenir des exclus du système scolaire ou à l’évaluation de la formation professionnelle et des
mesures d’insertion prévue dans le RMI, bref à l’effet de ces politiques sur l’organisation de
la société civile ? Faute d’avoir exploité les multiples analyses, enquêtes, propositions des
acteurs, existant pourtant à ce sujet, presque personne n’a fait l’examen qualitatif de la
politique réellement menée par la « République réellement existante ». Presque tout le monde
a préféré soit soutenir cette politique « républicaine » virtuelle (en réclamant plus de sous) soit

29
   « Jeunes et habitants des quartiers, ensemble contre le gouvernement », LCR 7 novembre 2005.
30
   Bernard Cassen : « Un Katrina à la française » novembre 2005.
31
   Cf. à ce sujet notamment, Roland Castro, Civilisation urbaine ou barbarie, Editions Plon, 1994.



                                                                                                     12
se contenter de la dénoncer abstraitement (en dénonçant le capitalisme), laissant tragiquement
seuls les « travailleurs du front »32 chargés de l’appliquer (enseignants, éducateurs, etc.) et
plus seules encore les populations à qui elle s’appliquait. Faute d’alternative progressiste
concrète, en se contentant de dénoncer le néolibéralisme, on laisse ce même néolibéralisme
occuper le terrain, et l’entreprenant. Nicolas libre de proposer ses « solutions novatrices » !
Il y a donc un premier invariant qui consiste à toujours présenter comme essentielle la
dimension socio-économique des problèmes (avec en complément la dénonciation des seules
politiques néolibérales). Le second invariant consiste à présenter comme subordonnée la
dimension idéologique et culturelle des problèmes, voire à l’occulter. Il a lui aussi son
complément obligé : la dénonciation du « communautarisme » (ou plus prosaïquement de
l’islam).
La majorité des organisations progressistes de ce pays semble avoir d’extrêmes difficultés à
caractériser les discriminations dont souffrent les gens des quartiers pauvres, à accepter de
tirer les conséquences du fait qu’elles s’exercent plus particulièrement sur certaines catégories
(les jeunes), et plus particulièrement encore sur certaines origines ethniques (les Arabes et les
Noirs) ou religieuses (les Musulmans). Bref à tout simplement faire face, au nom d’une
société française rêvée, au racisme réellement existant. Car ceux qui pratiquent peu ou prou sa
dénégation ont, nolens volens, tendance à stigmatiser toute expression en tant que telles des
victimes de ce racisme comme un racisme à son tour, au nom d’un sophisme : puisque les
discriminations sont sociales et non ethniques ou religieuses, toute expression plus ou moins
ethnique ou religieuse de résistance à ce racisme là est donc elle même tendanciellement
raciste ou obscurantiste… ou en français politiquement correct « communautariste ». Et tout
« communautarisme » est mortel pour la « République ».
Comment fonctionne cette occultation du racisme ? Car bien entendu personne ne nie que le
racisme existe. C’est le cas par exemple de militants altermondialistes comme Alain
Lecourieux et Christophe Ramaux dans un article intéressant publié par Libération 33. Dans ce
texte ils critiquent des sociologues bon connaisseurs des banlieues, Didier Lapeyronie et
Laurent Mucchielli34 parce que ceux-ci ont le tort de considérer que « la gauche a, en bloc,
«abandonné le monde populaire et les immigrés», en mettant l’accent sur la «défense du
"modèle social français"», le «repli national autour des "services publics" et des "petits
fonctionnaires"» et les vertus d’«une République égalitaire pourtant en faillite ». Envisager
pareille critique revient à abonder dans le sens du néolibéralisme et ne pas comprendre le
complot qui se trame, surtout depuis le vote Non au référendum européen, ajoutent-ils : « La
France, après le 29 mai et avec ces émeutes, est à un carrefour. Les provocations de Nicolas
Sarkozy ne sont pas le fruit du hasard. Elles participent d’un projet cohérent : attiser la
violence communautaire pour mieux justifier, libéralisme oblige, le recentrage de l’Etat sur
sa police ». Certes la république rêvée avec un grand « R » n’est pas la République réelle,
mais laisser entendre que d’une manière ou d’une autre certains aspects du « projet
républicain » pourrait avoir à voir avec l’état des choses est, sinon un blasphème, du moins
une redoutable erreur, la chute dans le piège tendu par le rusé Nicolas !
Ce raisonnement, partagé par beaucoup de militants de gauche, fait penser à celui tenu il y a
une vingtaine d’année par beaucoup d’autres, ou par les mêmes, sur la relation entre le
socialisme « réellement existant » et les principes éternels du socialisme, raisonnement qui
empêchait de comprendre la réalité au nom de l’idéal.

32
   Pour reprendre la formule employée par Monique Crinon, coprésidente du Cedetim.
33
   Alain Lecourieux et Christophe Ramaux, « République inachevée ou à jeter ? » Libération, 15 novembre 2005.
34
   Il s’agit de l’article de Didier Lapeyronie et Laurent Mucchielli publié dans Libération du 9 novembre 2005,


                                                                                                            13
Comment cela fonctionne-t-il ? Prenons l’exemple de la question « coloniale ». L’un des
facteurs qui explique la forme de l’actuelle crise est la persistance, et même l’augmentation,
des discriminations racistes. Ces discriminations racistes qui ne touchent pas seulement les
« jeunes de banlieue », viennent, pour la majorité de ces jeunes s’additionner aux
discriminations sociales et générationnelles. Nous avons vu qu’en faisant des discriminations
« raciales » un simple sous-produit des discriminations sociales, une partie de la gauche se
condamnait à l’impuissance. Une autre partie a compris qu’il fallait affronter ce problème du
racisme en tant que tel (tout comme le problème du sexisme ne se réduit pas à une question
sociale), sans pour autant s’attacher à élucider l’histoire particulière du racisme dans notre
pays. Un observateur comparant la société française aux sociétés européennes voisines
pourrait la trouver « moins raciste » (s’il prend en compte le nombre de mariages
intercommunautaires, ou la législation sur les naturalisations), ou « plus raciste » (s’il prend
en compte le nombre de représentants des minorités dans les assemblées politiques et les
médias, ou la situation de l’emploi). Mais il sera frappé par la difficulté des Français de
comprendre que leur racisme est « bien de chez eux », ancré dans l’histoire du pays. Et
d’abord dans son histoire coloniale. C’est ce que constate un journaliste attentif à l’état du
monde comme l’indien Praful Bidwai qui déplore qu’en France, qui n’est pourtant pas un
pays plus discriminant que d’autres, persiste « l’existence d’une forme de nationalisme
obsessionnelle, arrogante et paternaliste, enracinée dans le colonialisme »35. Ce racisme à la
française visant tout particulièrement les originaires des ex-colonies.

Cette difficulté a été bien révélée par l’hystérie qui a accueilli – et qui accompagne toujours –
l’appel « des indigènes de la république ». Rappelons les faits : un groupe de militants de
diverses origines natales et diverses caractéristiques patronymiques, laïques, de gauche,
engagés dans les luttes sociales, a lancé un appel pour dénoncer des politiques
discriminatoires toujours marquées d’idéologie coloniale et a appelé à réagir :
symboliquement (en commençant par manifester pour l’anniversaire des massacres de Sétif le
8 mai 1945), intellectuellement (en lançant le débat d’assises de l’anticolonialisme) et
concrètement (en renforçant la lutte contre les discriminations). Le contenu de cet appel a été
critiqué : certains y ont vu une exaltation gauchiste pouvant provoquer sectarisme et repli sur
soi, d’autres en ont dénoncé des tendances « victimaires », d’autres enfin ont critiqué des
approximation historiques, ou jugé que la forme répondait mal à la juste question posée. Tout
cela était normal et raisonnable. Mais la majorité des critiques étaient – et demeurent –
anormales et hystériques. Passons sur les multiples membres du « parti de l’ordre », comme
l’éditorialiste de Marianne qui voit dans cet appel un “ monstre ”, “ l’émergence et
l’affirmation (…) d’une gauche réac, antirépublicaine, cléricale, antilaïque, communautariste
et ethniciste ”36. Les partisans de l’ordre d’aujourd’hui rejoignent ceux d’hier en matière
d’irrationnel dans le mode colonialiste de pensée français.

Il est plus intéressant de réfléchir sur les réactions de militants progressistes pour qui
l’anticolonialisme est une valeur. Pourquoi cette gène par rapport à un passé qui ne passe
pas ? Pourquoi ce phénomène est-il si difficile à admettre pour des militants de gauche qui ne
se vivent pas comme les héritiers des colonialistes de gauche genre Guy Mollet ou Max
Lejeune ? Alors qu’il n’a pas échappé à la lucidité d’un analyste de la droite libérale, Alain-

35
   Praful Bidwai: “France Explodes the Uniformity Myth”, Frontline, 5 November 2005. P. Bidwai est un
éditorialiste réputé en Inde, et un militant altermondialiste réputé notamment pour son engagement contre l’arme
nucléaire et dans le dialogue indo-pakistanais. Il a reçu le prix Sean Mac Bride du Bureau international de la paix
en 2000
36
   Edito de Marianne, 26 février 2005 : “ Et Maintenant les nouveaux racistes ” par François Darras. Jean
François Kahn a-t-il utilisé ce pseudonyme pour pouvoir dire plus de bêtises ?


                                                                                                                14
Gérard Slama que la crise actuelle est un « retour du refoulé colonial, le traumatisme de la
guerre d’Algérie, (…) qui exerce des ravages de plus en plus insidieux dans la conscience
nationale française »37 ! Et pourquoi, alors que, de la loi du 23 mars 2005 à la réanimation de
l’état d’urgence algérien, sans parler de toutes ces déclarations d’intellectuels et de
parlementaires, il apparaît évident que la mentalité coloniale est toujours profondément ancrée
dans les élites françaises, c’est-à-dire précisément ce que l’Appel des Indigènes voulait
dévoiler ? Parce que la situation des citées n’est pas la même que celle des colonies, que les
discriminations d’aujourd’hui ne sont pas l’esclavagisme d’hier ? Non, car tout le monde est
d’accord là-dessus. Parce que les dérapages de Dieudonné et de quelques autres indiquent
qu’il y a des manières bien perverses de s’emparer des drapeaux du passé ? Mais qu’est ce qui
produit ce type de dérives sinon le fruit amer du silence des progressistes sur ces questions !

Un tel brouillage, une telle diabolisation de tout cri un peu discordant pour dénoncer
l’insupportable, un tel effroi qui fait que le bureau politique de la LCR a vu dans cet appel la
« criminalisation des divergences existant au sein des forces progressistes », tout cela est lié à
l’air du temps. C’est que derrière cette remise en cause de l’idéologie post-coloniale, cette
révélation en pleine lumière des ghettos existants, une partie de la gauche, donnant des signes
de paranoïa, voit partout le spectre du communautarisme, et l’évidence de la montée en
puissance de l’Ennemi global : « l’islamiste ».




37
     Le Figaro 14 novembre 2005


                                                                                               15
                                                       III


                                                  L’impasse




                          De l’autre côté de la fameuse " fracture sociale ", les forces de l’ordre,
                      flashballs à la main, hurlent et insultent les familles qui sont aux fenêtres ;
                                   humilient et interpellent à tout va mères, enfants et vieillards…
                Le ministre de l’Intérieur fait preuve de politesse racailleuse, et le gouvernement
                            est frappé de myopie politique, frappant du poing sur une table vide,
                                                      où il a jusqu’ici toujours refusé de s’asseoir.
                                                                                           La meute.
               La crise économique, sociale et politique de la société française est à son comble,
         et la violence prend de l’ampleur dans bon nombre de quartiers populaires de France.
                                                                     Meute et émeute se font face. 38




« La part des islamistes radicaux dans les violences a été nulle ». Pascal Mailhos, directeur
central des Renseignement généraux est catégorique39. Les membres du Tabligh, le plus
influent des mouvements islamistes en France40, se sont efforcés d’empêcher les jeunes qu’ils
influencent de participer aux troubles41. Les mouvements musulmans conservateurs n’ont pas
été en reste à commencer par le plus présent d’entre eux sur le terrain, l’Union des
organisations islamiques de France (UOIF) qui a tout de suite dénoncé, dans une fatwa
solennelle, les participants aux événements comme se mettant hors de l’Islam42.
Pourtant, nous l’avons vu, sans même parler des « partisans de l’ordre », la majorité des
responsables politiques et associatifs et des observateurs ont cru bon d’invoquer obstinément
le péril islamiste. Alain Lecourieux et Christophe Ramaux que nous citions tout à l’heure
parlent par exemple « d’une révolte sociale, parfaitement légitime à de multiples égards (qui)
n’en prend pas moins parfois, à l’instar de l’exaltation religieuse de certains, une forme
foncièrement réactionnaire »43. Et si la religion musulmane n’est pas explicitement visée, elle

38
   « La meute, l'émeute et l'impasse », communiqué du mercredi 9 novembre 2005 par DiverCité, Ici et Là-bas et
le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB)
39
   Entretien avec Piotr Smolar, Le Monde, 25 novembre 2005
40
   Bernard Dreano : « Regard sur le "P.I.F". Notes sur l’islam politique en France », Cedetim, http://www.reseau-
ipam.org
41
   Les grands médias français n’ont guère prêté attention à leur action, par contre, John Carreyrou, journaliste du
Wall Street Journal les a suivi dans les cages d’escalier. Cf. « Les islamistes médiateurs de la République »,
Courrier International n°785, 17 novembre 2005.
42
   Fatwa édictée le 6 novembre 2005 par « Dar el Fatwa » de l’UOIF : « Il est formellement interdit à tout
musulman recherchant la satisfaction et la grâce divines de participer à quelque action qui frappe de façon
aveugle des biens privés ou publics ou qui peuvent attenter à la vie d’autrui. Contribuer à ces exactions est un
acte illicite. Tout musulman vivant en France, qu’il soit citoyen français ou hôte de la France est en droit de
réclamer le respect scrupuleux de sa personne, de sa dignité et de ses convictions et d’agir pour plus d’égalité et
de justice sociale. Mais cette action qu’elle soit entreprise de façon concertée ou spontanée ne doit en aucun cas
se faire en contradiction avec les enseignements rappelés et le droit qui gère la vie commune »..
43
   Libération, 15 novembre 2005, op. cit.


                                                                                                                16
l’est implicitement à travers les références répétées à la « laïcité » et quasi obsessionnelle au
« communautarisme ».
Avant d’aller plus loin, et d’examiner ensemble ce qui se passe dans les quartiers relégués,
arrêtons nous un peu sur ce concept « trendy » de communautarisme.
Le regroupement des êtres humains en communautés est naturel, et c’est une des conditions
pour vivre en société. A fortiori dans une société démocratique, où les affrontements des
passions devraient être régulés par la confrontation pacifique des intérêts collectivement
exprimés, par les uns et les autres, au sein de la Polis, l’espace politique de la cité. Le fait de
construire des lieux pour vivre en commun certaines particularités communes (des
communautés) n’est pas en soi un problème, dès lors que ces communautés n’affrontent pas
les autres (retour de la guerre), ni ne se vivent en sécession d’avec les autres (refus de faire
société commune). Un véritable « communautarisme » (les ignares ajoutent « anglo-saxon »)
serait une philosophie politique qui préconiserait, contre la société commune, la juxtaposition
de sociétés différentes, comme seul moyen de garantir la paix civile. Dans cette conception
chacun est assigné à une communauté qui régit tout l’espace civil pour ces assujettis, sauf les
domaines considérés comme commun (par exemple le devoir de service militaire, le paiement
de l’impôt).
La France a pratiqué massivement le communautarisme jusqu’en 195844 en distinguant une
communauté de citoyen égaux en droits (les citoyennes, on le sait, n’ont eu accès à cette
égalité totale qu’au début des années 1970), régis notamment par le code civil, et des
communautés « indigènes », définies par des considérations ethniques ou religieuses, et ne
disposant pas des mêmes droits, y compris ceux du code civil, mais ayant des devoirs vis-à-
vis de la communauté des Français (par exemple le devoir de service militaire). Dans cette
conception française du communautarisme, les « indigènes » n’avaient pas le libre choix de
leur communauté. Une partie du pouvoir civil les concernant était affectée aux juges
religieux45. Il en reste encore dans notre pays des traces mentales, et même juridiques, de ce
communautarisme colonial. Par ailleurs, d’autres formes de communautarismes existent dans
certains milieux et professions, comme par exemple le rôle officiel de certains ordres
professionnels, etc.
Le Communautarisme a pris d’autres figures dans l’histoire, de l’Autriche-Hongrie au
Royaume Uni, de l’empire Ottoman d’hier (avec les milliet, communautés minoritaires)
jusqu’à l’Israël, l’Egypte ou au Liban d’aujourd’hui, etc.
Certains, dans la France actuelle, prônent diverses formes de communautarismes « de libre
adhésion », permettant par exemple à ceux qui le désirent de se soustraire à la loi commune en
matière civile pour dépendre du jugement de leur propre autorité communautaire. C’est le cas
de certains islamistes, c’est le sens de la proposition récente du grand rabbinat de France
d’une reconnaissance officielle d’un rôle médiateur des tribunaux religieux46. C’est aussi par
exemple au Canada, l’objet de la polémique qui a eu lieu en Ontario, sur le rôle officiel des



44
   Date ou pour la première fois le suffrage devient universel pour les plus de vingt et un ans avec l’abolition du
second collège dans les départements d’Algérie.
45
   Dans la collectivité départementale de Mayotte, en vertu du statut personnel de 95% des habitants les Cadis
(juges musulmans) sont toujours fonctionnaires contractuels de la République.
46
   « Le grand rabbin de France Joseph Sitruk projette de créer un tribunal rabbinique d’arbitrage », Tribune
Juive, novembre 2005.



                                                                                                                17
tribunaux religieux, et qui a fort heureusement aboutit au rejet d’un ordre civil particulier qui
aurait été propre à chaque confession47.
Ce communautarisme est heureusement très minoritaire dans notre pays. Il demeure
relativement épargné par nos « républicains » anti-communautaristes inquiets, ceux-ci ayant
tendance à critiquer toute forme d’organisation se réclamant d’un vécu commun ethnique ou
religieux, qu’ils jugent « communautariste », moins en fonction de sa composition ou de ses
pratiques, que de sa relation avec les « classes dangereuses » des cités48 !
Les cités sont-elles communautarisées ? Si l’on écoute certains excités du « parti de l’ordre »
et certains engourdis du « parti du progrès », la vie des cités se résumerait à l’addition des
communautaristes (musulmans) et des trafiquants (mafieux). Résultat pitoyable de la
« lepénisation des esprits »49 ! La relégation sociale a été organisée sur une génération ; les
ghettos sociaux, territoriaux et mentaux se sont édifiés et ont été conservés parfois par ceux là
même qui prétendaient les combattre. Le paternalisme et le clientélisme ont contribué à
l’atomisation des formes d’organisation (et de défense) de la société civile dans les cités, ce
qui a pu favoriser de véritables replis communautaires sur les seules structures de solidarité
disponibles (générationnelle, ethnique ou religieuse). Mais la vie de ces quartiers s’y résume-
t-elle ? L’histoire politique de ces populations s’y est-elle enfermée ?
Abdellali Hajjat souligne que les quartiers populaires français ne sont pas un « désert
politique », et que « le soulèvement des banlieues a une histoire, riche de plus de vingt ans
d’expériences politiques50 ». Une histoire mainte fois écrite et décrite, y compris par certains
de ses acteurs51 et qui pourtant ne semble guère préoccuper la majorité des observateurs. Cette
histoire est celle d’un échec, après les espérances qu’avait fait naître en 1984 la Marche pour
l’égalité ; elle est celle de divers dévoiements, éparpillements, éclatements des mouvements
associatifs qui ont tenté de se structurer au milieu des années 80. Les jeunes militants
d’origine maghrébine, liés ou non aux citées, actifs dans les mouvements des années 80 et
encore au début des années 90, avançaient des revendications intégrant totalement la
dimension pluriethnique « sans en faire un étendard », comme le remarquaient Pierre Bauby
et Thierry Gerber52. Leurs revendications, leurs discours, leurs écrits, leurs pratiques, n’étaient
pas marqués de spécificités identitaires. Cette génération militante a été « prise en étau entre
d’un côté les possibilités d’ascension sociale et les opportunités politiques offertes par le
gouvernement socialiste et, de l’autre côté, la volonté d’autonomie qui passe par un refus des
compromissions avec le pouvoir en place et de la « folklorisation » des luttes de

47
   L’Etat de l’Ontario a abrogé, en novembre 2005, une législation qui permettait depuis 1991 aux familles de se
tourner vers les tribunaux religieux pour résoudre des problèmes relatifs au divorce ou à la garde des enfants, et
donnait aux jugements de ces tribunaux force de loi.
48
   Les organisations communautaires sans relations avec ces milieux sociaux « à problèmes », des Arméniens
aux Chinois, ne sont d’ailleurs jamais évoquées.
49
   Très bien analysé dans l’ouvrage de Pierre Tévanian et Sylvie Tissot, La lepénisation des esprits, L’esprit
frappeur, nouvelle édition 2002.
50
   « Le soulèvement des banlieues a une histoire », Oumma.com, 30 novembre 2005. Abdellali Hajjat est l’auteur
de Immigration postcoloniale et mémoire aux éditions L’Harmattan.
51
   Cf. entre autres : Catherine Whitol de Wenden, « Les associations "beur" et immigrées, leurs leaders, leurs
stratégies », Regards sur l'actualité, n° 178, fév. 1992 ; Azil Jazouli, Les années banlieue, Seuil, 1992 ; Ahmed
Boubeker et Mogniss H. Abdallah, Douce France, la saga du mouvement beur, Quo Vadis, automne 1993, éd.
Im’média. ; Saïd Bouamama, Vingt ans de marche des beurs, Desclée de Brouwer, 1994 et (avec Mokthar
Djerdoubi), Contribution à la mémoire des banlieues, éditions de la Volga, 1994 et De la galère à la citoyenneté,
Desclée de Brouwer, 1996, etc. Jusqu’au tout récent livre de Yann Moulier Boutang, La Révolte des banlieues ou
les habits nus de la République, éd. d’Amsterdam, 2005 et Banlieues : enjeux et perspectives, Le Passant
Ordinaire, n°44, Revue internationale de création et de pensée critique, 2005.
52
   Pierre Bauby, Thierry Gerber, Singulière jeunesse plurielle, Publisud, 1996.


                                                                                                               18
l’immigration » (Abdellali Hajjat)53. L’échec qui va résulter de la construction de cette
impasse a des conséquences dramatiques.
Car la société française, ou du moins ses dirigeants, n’ont jamais eu, sinon l’intention, du
moins la volonté de réaliser une véritable égalité des citoyens de toutes origines. Au fil des
années, les mêmes attitudes et les mêmes actions se sont reproduites, celles qu’un Saïd
Bouamama décrivait en 199854 comme la répétition lancinante des mêmes bavures policières,
des mêmes violences urbaines, occasions chaque fois d’une demande supplémentaire de
sécuritaire et d’une même tendance à vouloir à la fois faire disparaître les symptômes et
demeurer incapable de se saisir des causes. « Ceux qui ne comprennent pas aujourd’hui les
causes des émeutes sont amnésiques, aveugles ou les deux » déclarait le Mouvement de
l’immigration et des banlieues (MIB) au plus fort la crise actuelle55, ajoutant : « En effet cela
fait 30 ans que les banlieues réclament justice. 25 années que des révoltes, des émeutes, des
manifestations, des Marches, des réunions publiques, des cris de colère avec des
revendications précises ont été formulés. 15 ans déjà que le Ministère de la Ville a été créé
pour répondre à l’exclusion et à la misère sociale des quartiers dits défavorisés. Les
Ministres passent avec leurs lots de promesses : Plan Marshall, Zones franches, DSQ, ZEP,
ZUP, Emploi-Jeunes, Cohésion Sociale, etc.. La banlieue sert de défouloir pour des ministres,
élus et médias en mal de petites phrases assassines sur les « zones de non-droit », « les
parents irresponsables », la mafiatisation et autres « dérives islamistes ».

Un aveuglant échec politique qu’Abdelaziz Chaambi, l’animateur du mouvement DiverCité
de Lyon, décrit crûment56 : « Depuis plus de 20 ans, ils passent, certains repassent et la
plupart grimpent sur notre dos, se font les dents sur nos côtelettes comme disent les jeunes, et
obtiennent célébrité, promotion sociale et réussite professionnelle, pendant que nous restons
enfermés dans nos ghettos avec une chape de plomb sur le chaudron, sans qu’une solidarité
ou un soutien ne se manifestent concrètement sur le terrain et au moment où nous en avons le
plus besoin ». Ce résultat était déjà évident il y a dix ans, quand mourait Khaled Kelkal, jeune
lyonnais perdu dans les méandres du terrorisme algérien57, abattu un soir d’automne. Alors,
nous rappelle Chaambi, « qu’en tant qu’acteurs associatifs dans les banlieues lyonnaises,
nous avions alors alerté les institutions et autres journalistes, politiques, sociologues,
psychologues, travailleurs sociaux, religieux et bien d’autres, pour entamer une réflexion sur
ces phénomènes de radicalisation et sur le fait que ces jeunes ne s’identifiaient pas à la
France ni à des hommes et des femmes de leur connaissance, mais à un dictateur arabe
(Saddam Hussein) ou aujourd’hui à un « illuminé » musulman qui veut précipiter la guerre
des civilisations. C’est ainsi, dans l’ignorance et la diabolisation de faits sociaux et culturels
importants que nous cheminons en France depuis une vingtaine d’années, laissant ainsi la
place à l’émergence de la violence et du salafisme d’un côté et à la déchéance et l’économie
parallèle d’un autre »58.


53
   A. Hajjat, op. cit.
54
   Saïd Bouamama, « Jeunesse, autorité et conflit », dans la revue Ville École Intégration, 1998, reproduit sur
lmsi.net en mars 2004.
55
   Communiqué du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues : « Crevez en Paix mes frères, mais crevez en
silence, qu’on ne perçoive que l’écho lointain de vos souffrances ... », 9 novembre 2005
56
   Abdelaziz Chaambi : « Halte à la surenchère sur le dos de la banlieue » 10 novembre 2005. A. Chaambi est
Membre fondateur de l'Union des jeunes musulmans et de l’association lyonnaise DiverCité, membre du
Collectif des musulmans de France.
57
   Sur ces méandres, et les sordides manipulations autour des assassins djihadistes algériens, cf. Jean-Baptiste
Rivoire et Lounis Aggoun : Françalgérie, crimes et mensonges d'Etats, Editions La Découverte, 2005.
58
   Abdelaziz Chaambi : « Affaire Kelkal, il y a dix ans déjà », Octobre 2005.



                                                                                                             19
Les militants du MIB, de DiverCité, les jeunes musulmans et d’autres groupes actifs sur le
terrain, mais indépendants des pouvoirs subventionneurs, ont, comme tous les autres, été
dépassés par la révolte de jeunes qui ne se reconnaissent dans aucune organisation sinon celle
des bandes et groupes d’affinités qu’ils constituent. Ces militants sont cependant parmi les
rares personnes ayant un peu de prise sur l’événement, de compréhension des mécanismes, et
sont donc porteurs de reconstruction sociale. Malheureusement, comme Antigone, ce sont
eux, ceux qui sonnent l’alarme, qui ont été vilipendés comme « communautaristes ».

L’étonnant dans de pareilles conditions n’est pas que la crise généralisée ait éclaté en ces
jours d’automne 2005, c’est qu’elle n’ait pas éclaté plus tôt et plus fort. La manière dont elle a
été déjà traitée par le « parti de l’ordre », non traitée par le « parti du progrès », peut laisser
augurer de bien plus sinistres lendemains.

Or ce n’est pas seulement des cités pauvres qu’il s’agit, ni même des « minorités visibles issue
de l’immigration ». D’ailleurs il n’y a pas que des immigrés ou leurs enfants dans ces cités,
pas que des Arabes et des Noirs parmi les jeunes incendiaires, ni des garçons en échec
scolaire. C’est une crise concernant des habitants de ce pays confrontés à l’échec d’une
société toute entière.

Quarante ans plus tôt, Guy Debord écrivait à propos des émeutiers noirs du quartier de Watts
à Los Angeles : « Ainsi, ils ne sont pas le secteur arriéré de la société américaine, mais son
secteur le plus avancé. Ils sont le négatif en œuvre, « le mauvais côté qui produit le
mouvement qui fait l’histoire en constituant la lutte »59 ». Faute de comprendre qu’il en est, en
France et des décennies plus tard, de même, dans les formes particulières propres à notre
société et à son histoire, nous risquons d’être confrontés à la prophétie que faisait alors James
Baldwin à propos des Etats Unis : « la prochaine fois, le feu »60. Et pas seulement cette fois-
ci des automobiles peu cotées à l’argus.




59
   Guy Debord : « Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande », Internationale Situationniste n°
10 mars 1966.
60
   James Baldwin, Next time fire, Penguin 1964, en français La prochaine fois le feu est disponible en édition de
poche.


                                                                                                              20
                                                     IV


                                               La politique



            Alors, cela ne doit pas nous empêcher de comprendre qu’il y a un problème et que ce
                        problème s’analyse en terme simple qui est celui de l’égalité des chances,
                                 du respect de la personne, de toute personne dans la République.
                                Et il faudra, bien entendu, tirer, le moment venu et l’ordre rétabli,
        toutes les conséquences de cette crise et le faire avec beaucoup de courage et de lucidité.
     L’exigence, c’est de répondre de manière forte et rapide aux problèmes indiscutables qui se
      posent à beaucoup d’habitants des quartiers déshérités dans l’environnement de nos villes.
            Je voudrais tout de même rappeler qu’une action importante, je dirais, considérable,
                     notamment sur le plan financier et sur le plan de l’intelligence des principes
                                       mis en œuvre, a été engagée pour répondre à ces problèmes.
                                                            Jacques Chirac, Paris, France, automne 200561


                    Je viens d’apprendre que dans mon établissement et dans beaucoup d’autres
                                                les fonds sociaux étaient complètement supprimés.
                          Dans notre cas, une centaine d’élèves sont concernés, ils doivent, avant
                             lundi 21 novembre, s’acquitter des 141€ de cantine pour les mois de
                          septembre à décembre. Dans le cas où les familles ne peuvent payer ils
                       doivent être démissionnaires de la cantine. A ce jour une cinquantaine de
                               familles a pu payer (sûrement en grattant les fonds de tiroirs et en
                        plusieurs fois), 16 élèves ont quitté la cantine car les familles ne peuvent
                 payer et une cinquantaine d’autres n’ont pas donné de nouvelles à l’intendance.
                                    Une enseignante de Seine Saint Denis, France, automne 2005



L’atonie des gauches donne des raisons de craindre que cette crise d’automne ne soit que
l’avant goût de ce qui nous attend, surtout si l’on examine les premières mesures
gouvernementales pour « résoudre le problème ».

Il est possible que Nicolas Sarkozy, qui s’intéresse toujours aux exemples américains,
s’inspire de la politique suivie aux Etats-Unis après les grandes émeutes noires des années 60.
Cette politique avait consisté à favoriser le développement d’une classe moyenne noire, dont
la réussite est aujourd’hui symbolisée par une Condoleezaa Rice ; en France cela vise aussi les
nouveaux notables musulmans car remarque Abdellali Hajjat : « le phénomène de « classe-
moyennisation » touche aussi les cadres des associations musulmanes revendicatives,
surnommés avec ironie « bo-bar » (bourgeois barbus...) »62. Elle avait consisté aussi à
contrôler la masse au travers de mouvements communautaires ne gênant pas trop les autorités,
dont la très réactionnaire et raciste Nation of Islam63 ; dans la France des années 2000, nul

61
    Déclaration de M. Jacques CHIRAC, Président de la République, sur les violences urbaines, faite lors de la
conférence de presse du 18e Sommet franco-espagnol, Paris, 10 novembre 2005.
62
   A. Hajjat, op.cit.
63
   Son leader Louis Farrakhan est considéré comme l’un des complices de l’assassinat de Malcom X.


                                                                                                           21
besoin d’un groupe aussi sectaire, et l’UOIF ou la FNMF64 ne sont pas des Farakhanistes.
Enfin elle avait consisté à liquider, y compris physiquement, les leaders noirs indépendants
(Blacks Panthers) : en France, on se contente (pour le moment ?) de les marginaliser, les
discréditer ou les acheter.

Bien entendu, indépendamment de toute stratégie politicienne, une classe moyenne « issue de
l’immigration » cherche à émerger naturellement dans la société française, mais son
développement est entravé par les discriminations sociales et racistes, beaucoup d’aspirants à
la « beurgeoisie » des années Mitterrand l’ont appris à leurs dépends. Surtout rien n’indique
qu’un espace d’embourgeoisement suffisant va se dégager dans les années qui viennent,
d’autant que les premières mesures annoncées ne constituent pas un changement d’orientation
par rapport aux politiques suivies antérieurement, sinon dans le sens d’une accentuation des
tendances les plus négatives.

« L’apprentissage junior » à 14 ans en fournit une très bonne illustration. L’échec scolaire est
évidemment un fléau qui frappe les enfants des pauvres et plus particulièrement ceux des
minorités. Bien que la colère de la jeunesse des cités soit autant celle des exclus de l’école que
celles des lauréats de la même école qui sont ensuite exclus de l’emploi !65 La diversification
des cursus pédagogiques et des manières d’acquérir des connaissances – y compris en
situation de travail – est évidemment une des réponses à ce fléau. Ce qui est proposé n’est pas
du tout de cet ordre. L’apprentissage à 14 ans est présenté comme une manière de dressage de
jeunes trublions, ce qui d’ailleurs dénote le mépris de nos élites pour ces filières de formation
roturières et « manuelles ». Leur méconnaissance aussi, car cet apprentissage pour les moins
de seize ans existe déjà depuis belle lurette (préapprentissage et classes d’initiation
préprofessionnelle en alternance) sous statut scolaire. Au travers de ce projet gouvernemental,
certains aimeraient faire justement sauter la règle de l’obligation scolaire jusqu’à 16 ans, (en
mettant ces jeunes sous statut de salariés), ou contribuer à écorner le droit du travail (en
profitant de la minorité de ces jeunes salariés), et cela n’a rien à voir avec des orientations
fécondes pour les adolescents en échec au collège. Comme le remarque Xavier Cornu de la
Chambre de commerce et d’industrie de Paris (qui n’est pas un syndicat enseignant
gauchiste !) : « un jeune de 14 ans, quel que soit le milieu dont il est issu, n’a ni les aptitudes
physiques ou comportementales, ni la maturité psychologique pour endosser la responsabilité
d’un contrat de travail. A fortiori les 15 000 jeunes en situation de déscolarisation clairement
visés par le dispositif »66. C’est, encore une fois, la logique de la voie de garage et/ou du tri
social, qui prévaut, au risque de déstabiliser un peu plus élèves et enseignants. Mais comme
Dominique de Villepin nous annonce la création d’un « délégué interministériel à
l’orientation et à l’insertion professionnelle des jeunes qui pourra s’appuyer à l’échelle
régionale sur des comités régionaux de l’orientation et de la formation pilotés par les
recteurs avec l’aide des services de l’État »67, tout va sûrement aller très bien !


64
   Rappelons que ces deux organisations (Union des organisations islamiques de France et Fédération nationale
des musulmans de France) domine le Conseil français du culte musulman. Pour plus de détails, lire Bernard
Dreano, « Regards sur le « P.I.F. ». Notes sur l’islam politique en France », décembre 2004, www.reseau-
ipam.org/cedetim.
65
   Le problème des chômeurs et précaires diplômés concerne une fraction de la jeunesse bien au-delà des
« jeunes issus de l’immigration », même si ceux-ci sont plus particulièrement touchés. L’automne 2005 est aussi
le moment de la première manif de « stagiaires ».
66
   Xavier Cornu, directeur général adjoint de l’enseignement à la Chambre de commerce et d’industrie de Paris,
Libération, 28 novembre 2005
67
   Dominique de Villepin, conférence de presse mensuelle, 1er décembre 2005.



                                                                                                            22
Plus généralement, les mesures pour que l’éducation soit « au cœur de l’égalité des chances »
comme dit Villepin se révèlent identiques aux divers vœux pieux répétés depuis des années,
assorties cette fois de mesures coercitives à l’encontre des mauvais parents, joliment appelé
« contrat de responsabilité parentale », et s’inscrivant dans la tendance globale à la
criminalisation des familles pauvres qui sévit ces derniers temps68. Une illustration éloquente
de ce mélange de d’assistance paternaliste et d’autoritarisme répressif qui sévit déjà depuis
quelques temps et s’est déjà révélé être l’un des accélérateurs de la relégation de territoires
entiers ! Et le député du Val-de-Marne, Jacques-Alain Bénisti, a remis son rapport sur la
prévention de la délinquance, qu¹il peaufinait depuis huit mois. Selon lui, les comportements
déviants sont détectables dès la maternelle et la pratique du bilinguisme, facteur de
déscolarisation et de délinquance, doit être interdite. Tout cela sur fond de pression sur les
chômeurs, de réduction des prestations sociales, jusqu’à la taxation des caravanes (sans
donner à celles-ci le statut de domicile) frappant les boucs émissaires des boucs émissaires
(les tziganes), etc. toutes mesures qui frappent plus particulièrement les populations déjà
précarisées des quartiers pauvres.

Bien entendu, une fois encore, tout en insistant sur leur singularité (leur contenu ou leur effet
discriminant) il est nécessaire de rappeler que ces mesures s’inscrivent dans le cadre d’une
politique générale d’inspiration néolibérale. Et bien entendu aussi la résistance à ces mesures,
frappant singulièrement les jeunes ou les étrangers, ne peut être efficace que si elle s’organise
en liaison avec les autres formes de résistance à cette politique globale.

De ce point de vue malheureusement, les événements de ces dernières années n’incitent pas à
trop d’optimisme. Par exemple la longue lutte des enseignants de Seine Saint Denis, qui
portait, en 2003, sur des sujets en relation directe avec la crise actuelle, est restée isolée et
s’est globalement achevée sur un échec. La lutte des lycéens du printemps 2005, a donné lieu
à une répression contre des jeunes d’un niveau inconnu depuis des années, alors même que
ces jeunes n’étaient ni spécialement blacks ni spécialement beurs, sans susciter beaucoup de
solidarité. La solidarité avec la lutte de populations continuellement stigmatisées jusque par
une partie de la gauche risque d’être difficile à mettre en œuvre.

Le fait que les jeunes acteurs de ce mouvement apparaissent insaisissables et incontrôlables et
ne constituent sous aucune forme aujourd’hui une organisation ou un réseau collectif ne
signifie pas qu’ils seraient éternellement et congénitalement insensibles à toute forme
d’organisation et de politisation par rapport à leur milieu de vie et à leur place dans la société
toute entière ! Le succès (relatif) des islamistes le démontre d’ailleurs.

Encore faut-il commencer par concevoir que la crise actuelle ne se résume pas à une
dynamique mortifère et suicidaire de jeunes détruisant leur cadre de vie. Signe de ces temps
étranges, c’est Lutte ouvrière qui parle d’un mouvement « d’asociaux »69 et les
renseignements généraux de « mouvement de révolte populaire »70! Si l’on confond la forme
violente de la révolte et son sens, on se retrouve fort dépourvu pour transformer cette révolte
en énergie sociale constructive. Comme le souligne Françoise Blum : « Ces émeutes, révoltes,
flambées de colère, violences, la gamme sémantique est large, sont un mouvement social. (…)


68
   Cf. les travaux du groupe « Contre la criminalisation des familles » animé par Fabienne Messica, sur le site du
Cedetim : http://www.reseau-ipam.org/cedetim.
69
   Cité par Sylvia Zappy, Le Monde, 7 décembre 2005.
70
   Rapport confidentiel de la direction centrale des renseignements généraux (DCRG) du 23 novembre cité par
Le Parisien, 7 décembre 2005.


                                                                                                               23
Les buts ? Au moins le respect, et au plus l’intégration. Le projet politique ? La lutte contre le
chômage, contre la précarité »71.

La très grande difficulté des organisations traditionnelles, et plus généralement de l’opinion
publique progressiste, de s’emparer du thème de la répression, d’assurer une défense juste des
jeunes incriminés ou de résister au bannissement de certains, laisse pourtant mal augurer de la
suite concernant ces jeunes eux-mêmes. Puisqu’il s’agit d’un mouvement social, il devrait être
considéré comme légitime – et urgent – de demander une amnistie des condamnés, comme on
le fait pour d’autres mouvements sociaux plus ou moins violents ! Ne pas mener campagne
sur ce thème, c’est conforter l’idée qu’il s’agissait seulement de la fureur de bandes
d’asociaux louches et délinquants et non de la protestation sociale légitime d’enfants de la
classe ouvrière, même si les moyens utilisés ne pouvaient être cautionnés. Même s’il ne sera
pas facile de traduire cette colère en organisation progressiste, il ne faut pas détourner
pudiquement les yeux des jeunes en colère.
De plus, la crise a révélé l’existence de forces positives qui devrait nous permettre de poser en
des termes renouvelés la question de la résistance au racisme et à la précarité et de la
reconstruction de la solidarité sociale.
D’abord, comme nous l’avons déjà dit, il n’y a pas de désert politique dans les banlieues.
Aussi faut-il s’appuyer clairement sur les forces qui existent dans les cités et plus
généralement dans les populations discriminées. Ces organisations sont très diverses,
associations et groupes locaux (comme DiverCité à Lyon, Véto a Sarcelles, Bouge qui Bouge
à Dammary les Lys, etc.), groupes de jeunes ou mouvements d’habitants, organisations
anciennes de l’immigration (comme l’Association des travailleurs maghrébins en France, la
Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives, la Fédération des travailleurs africains en
France, l’Association des citoyens originaires de Turquie, etc.), organisations liées au
quartiers depuis des années comme le Mouvement de l’immigration et des banlieues,
organisations se référant aux valeurs de l’Islam comme le Collectif des musulmans de France
ou Participation et spiritualité musulmane, mouvements d’action politique locale comme les
Motivé-e-s de Toulouse, militants et réseaux s’exprimant au sein des Indigènes de la
république, du Collectif des féministes pour l’égalité ou du Collectif une école pour toutes et
tous, mouvements artistiques et culturels issus notamment (mais pas seulement) du rap et de
la culture hip-hop comme La Rumeur en Ile de France ou La Rage du peuple à Marseille, etc.
Il faut prendre en compte également la capacité de réactions qu’ont démontrée, au niveau
local, des centaines d’hommes et de femmes qui se sont mobilisés, jours et nuits, en pleine
crise, pour protéger les équipements collectifs des jeunes en colère et protéger les jeunes des
provocations incessantes de certaines forces de « l’ordre », à Grigny comme à Blanc Mesnil
ou sur la dalle d’Argenteuil, sans jamais céder à la logique de « vigiles » et autre « groupes
d’autodéfense anti-jeunes » que certains auraient bien aimé leur voir jouer.

Il ne faut pas négliger non plus le réveil des mouvements d’éducation populaire qui peut jouer
un rôle fondamental. Nombreux sont ceux qui, au sein de tels mouvements, comme Peuple et
Culture, les Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (CEMEA), les Francas
ou d’autres, se sont sentis profondément interpellé par la crise actuelle. « L’éducation
populaire traverse depuis plusieurs années une crise majeure et n’arrive plus à faire face à sa
mission d’émancipation et de transformation sociale » écrivent à ce sujet les animateurs du
Réseau des écoles de citoyens (RECIT)72 « et la situation actuelle nous met devant une

71
 Françoise Blum, « Ils sont entrés en politique », Le Monde, 10 novembre 2005.
72
 Conseil exécutif du RECIT, 10 novembre 2005 :« Comment allons nous aider les jeunes à penser qu’un “autre
monde” est possible, et à participer à sa construction ? ». Le RECIT rassemble 190 organisations et 150


                                                                                                       24
terrible responsabilité (…). Les évènements dramatiques auxquels nous assistons nous
renforcent dans notre conviction qu’il y a urgence (…) à construire collectivement des
alternatives porteuses d’éducation citoyenne, compréhensives et mobilisatrices ». Ces
mouvements, d’inspiration socialiste, laïque, chrétienne de gauche ou autre, doivent
également comprendre qu’émergent aussi des quartiers et des populations discriminées eux
même, de nouvelles formes d’éducation populaire y compris au travers de certains groupes
musulmans progressistes. Et les nouvelles formes de l’éducation populaire, dont ATTAC,
doivent aussi prendre leurs responsabilités.

Il faut aussi assurer les nécessaires convergences et synergies avec les associations de
« sans », mouvements de chômeurs, de sans-logis, de sans-papiers, de sans-droits, tous ces
mouvement qui luttent pour que « la société du précariat » ne remplace pas « celle du
salariat »73, comme le dit fort bien l’APEIS (Association pour l’emploi, l’information, la
solidarité), autant de mouvements qui comme Droit au logement, sont naturellement parties
prenantes des luttes des quartiers pauvres et se sont mobilisés contre les provocations et la
répression dès le début de la crise74. Et bien entendu conforter les liens avec les mouvements
de sans-papiers et notamment avec les jeunes scolarisés et le réseau de solidarité Education
sans frontières.

Il faut enfin évidemment s’appuyer sur la disponibilité des forces politiques , syndicales et
associatives sur le terrain, de militants et élus, membres des Verts, du parti communiste, de la
LCR, d’autres partis, de réseau comme Alternative Citoyenne d’Ile de France ou Motivé-e-s
de Toulouse et d’ailleurs, et certainement s’appuyer sur les acteurs locaux comme le
soulignaient par exemple les Verts75, notamment lors de leur rencontre de l’Ile Saint Denis du
13 novembre76 ou les élus régionaux franciliens communistes et d’Alternative citoyenne
s’interrogeant sur les politiques régionales et les quartiers populaires, le 9 décembre. Et bien
sûr des militants actifs du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, de
la Ligue des droits de l’homme et d’autres organisations.

Mais toutes ces initiatives, tous ces groupes et collectifs de femmes et d’hommes, dans les
banlieues comme dans toute la société, se sentent isolés, morcelés, dispersés, fatigués. La
scène politique politicienne ne leur donne guère de raison d’espérer une convergence
impulsée par une dynamique venant d’en haut, de candidature présidentielle ou d’autre
initiative politique unifiante. Le « mouvement social », qui avait été capable de réussites
symboliques spectaculaires comme le rassemblement du Larzac en août 2003 ou le Forum
social européen de Paris, Saint Denis, etc., en novembre 2003, ne s’est pas traduit par une
capacité d’actions et de solidarités concrètes sur les luttes, et a fortiori hélas sur l’actuelle
crise des banlieues.

expériences porteuses d’une éducation émancipatrice dont : les Éclaireurs éclaireuses unionistes de France,
ICEM pédagogie Freinet, La Vie Nouvelle, les CEMEA, le Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne,
ATTAC France, Echanges et partenariats, l’AITEC, l’Association Internationale de Techniciens, Experts et
Chercheurs, etc.
73
   Texte du 5ème Congrès de l'APEIS, 6 décembre 2005.
74
    « Qui sème la misère, récolte la tempête », appel lancé par APEIS, CDSL, DAL, Droits Devant, No-vox, le 9
novembre 2005 qui déclarait notamment « Il est donc hautement souhaitable que nous allions partout où ont lieu
les comparutions immédiates des prétendus « émeutiers », et où se trouvent aussi leurs soutiens, familles et
copains, afin d’attirer leur attention sur le sort des élèves et des parents sans papiers, à leur présenter les
organisations luttant pour leur régularisation ».
75
   « Violences : il faut faire confiance aux acteurs locaux », point presse des Verts, 8 novembre 2005
76
   cf. le témoignage de Michel Bourgain, Maire de l’Ile-Saint-Denis : « Tous responsables, Tous capables ! », 18
novembre 2005


                                                                                                             25
La constitution d’une force sociale, capable de mettre en échec les politiques mortifères
actuelles, prendra du temps.

Elle demande de sortir des ornières de ces derniers mois. Rien n’est possible si l’on ne rompt
pas avec les injonctions racistes de certains tenants du « parti de l’ordre ». Si l’on rajoute
l’ostracisme à la discrimination – comme le faisaient par exemple ces militantes et ces
militants qui expulsaient d’autres militantes des mobilisations pour le droit des femmes à
disposer de leur corps et la défense de la législation sur l’avortement au seul motif qu’elles
étaient musulmanes pratiquantes ou ces militants et militantes qui récusaient l’antiracisme de
mouvements au seul motif qu’ils se réclamait de l’Islam ou qu’ils dénonçaient le continuum
colonial ! Si l’on accepte l’interdiction d’un colloque sur « La raison dans l’islam » « en
raison de la présence de Tariq Ramadan parmi les intervenants »77. Sans doute les membres
du « parti de l’ordre » qui veulent ériger le militant suisse en djihadiste incendiaire lui
reprochent-ils d’avoir écrit en pleine période de crise : « Les musulmans, qu’ils vivent en
Occident ou dans les pays majoritairement musulmans ne doivent en aucune manière
endosser l’idéologie de la peur ou tomber dans le piège des lectures binaires, simplistes et
caricaturales du monde. En entretenant l’idée, devenue obsessionnelle, qu’ils sont dominés
(ou minoritaires), mal aimés, stigmatisés ou marginalisés, ils font inconsciemment le jeu des
propagateurs de cette idéologie de l’émotif qui cherchent à construire des murs, à creuser des
tranchées, à propager les préjugés, à nourrir l’insécurité et à créer les conflits »78.
L’ostracisme ne doit pas non plus frapper des militants au seul motif qu’ils auraient
l’impudent culot de rappeler l’existence du crime de l’esclavage au temps des lumières, ou le
servage colonial au temps de la république !

Puisqu’il s’agit d’une lutte contre les discriminations, il faut respecter la parole et l’action des
victimes de ces discriminations. C’est un des grands apports des mouvements civiques de la
deuxième moitié du XXe siècle, féministes en particulier, mais aussi antiracistes,
anticolonialistes, anti-homophobes, etc. d’avoir mis en lumière cette évidence : la résistance à
l’oppression doit, pour être efficace, être construite autour de l’expression des victimes de
cette oppression. Il est donc nécessaire qu’existe un mouvement autonome des populations et
groupes discriminés. Cette autonomie d’expression et d’initiative ne signifie pas forcément
organisations séparées ni a fortiori concurrentes. Les « issus de l’immigration » n’ont pas à
rechercher la même indépendance organisationnelle que leurs ancêtres dans les luttes de
libération nationale contre l’occupation coloniale. Mais leurs voix ne doivent pas être
couvertes par celle d’un mouvement social uniformément dominé par une problématique
« blanche », d’autant que celui-ci n’a guère su répondre au défi du racisme. N’oublions pas
que nous vivons tous l’héritage de la faillite des années 80, analysé par beaucoup comme le
résultat d’une opération consciente d’étouffement de l’autonomie des « beurs » à travers une
« opération SOS Racisme »79. Cette question de l’autonomie nécessaire, posée par exemple
par les « Indigènes de la république » ne se résout pas par des schémas abstraits mais dans la
réalité des mouvements, le débat, les expériences d’organisation, les ouvertures réciproques.


77
   Colloque de philosophie qui devait se tenir à la Maison de la Recherche à Clermont-Ferrand le 9 décembre
2005.
78
   Tariq Ramadan : « L’idéologie globale de la peur et la globalisation du syndrome israélien », 22 novembre
2005, http//www tariqramadan.com.
79
   Bien entendu la réalité de cette période des années 83 et suivantes, des marches « pour l’égalité » et de
« convergence », de l’évolution de SOS racisme, de l’échec de « Mémoire fertile », etc., est bien plus complexe
que celle d’un complot. Il n’empêche que cette théorie du complot s’est d’autant plus facilement répandue dans
les citées qu’aucun examen critique et croisé de cette période n’a été fait par les organisations de gauche.


                                                                                                            26
Mais si la question de l’autonomie n’est pas posée, si la parole est refusée, si les problèmes
sont éludés, alors ce sont les forces qui ne cherchent pas à construire le front social unifié et
progressiste qui tiendront le haut du pavé. Les islamistes radicaux engrangent déjà les
bénéfices des anathèmes « laïques » contre les musulmans progressistes. D’autres groupes
communautaristes ont tenté de développer leur organisations populistes à l’occasion du conflit
sur le rejet des filles voilés de l’école80 ; heureusement, l’existence d’une mobilisation non
communautariste sur cette question (Collectif une école pour toutes et tous) a restreint leur
marge de manœuvre, mais ils repartent aujourd’hui à l’offensive. Le racisme anti-noir
constitue un cas exemplaire des effets de déni ou de non écoute. Ce racisme a été nié au nom
de l’universalisme français, et cela a déjà causé bien des ravages. Bien entendu, il n’y a pas de
« communauté noire », d’immenses différences entre le travailleur malien vivant dans un
foyer de Montreuil, le bourgeois ivoirien en exil, l’étudiant camerounais et le postier
guadeloupéen. Mais la communauté imaginée existe bien puisqu’on devient « noir » dans le
regard de l’autre, un regard nourri du racisme et des préjugés ancrés dans l’histoire du
colonialisme et de l’esclavage. Il est normal que ceux qui subissent les effets de ce racisme
cherchent à s’exprimer collectivement. Il est problématique que certains d’entre eux81 pensent
résoudre le problème en essayant de construire un « lobby » à l’image du conseil représentatif
des institutions juives de France (CRIF) qui est lui même devenu ces dernières années une
sorte de caricature communautariste. Il est inquiétant que certains d’entre eux construisent
autour de Dieudonné un espace « en rupture » - qui ne regroupe d’ailleurs pas que des noirs –
qui pourrait, toute proportion gardée, se terminer sinon en une sorte de Farrakhanisme82 à la
française, du moins en un de ces populismes fascisants comme la France en a déjà connus,
compte tenu de l’influence en son sein d’antisémites et « radicaux » notoires.
La lutte contre les discriminations dans ce pays ne peut pas être la simple addition des
activités de groupes de pression et lobbys juxtaposés. C’est une lutte pour toute la société
française, dans la continuité des combats sociaux de ce pays. Ainsi, par exemple, en
commémorant les massacres de Sétif du 8 mai 1945, les Indigènes de la République
n’appelaient pas à la « repentance » de certains vis-à-vis d’autres, mais en défilant derrière les
portraits mêlés de Malcom X, de Patrice Lumumba, de Kateb Yacine, de Frantz Fanon… et
aussi d’Olympe de Gouges, de Louise Michel, d’André Breton, de Daniel Guérin, de Claude
Bourdet…, ils signifiaient que la lutte contre l’esclavagisme, le colonialisme, le racisme ont
toujours été des luttes menées dans la société française par des membres de cette société !
Pourquoi, dès lors, certains se lamentent-ils, refusant de se « couvrir de cendre », d’assumer le
« sanglot de l’homme blanc » ? Parce qu’ils ne veulent pas assumer les crimes du passé ?
Personne ne leur demande à eux en tant qu’individus. Parce qu’ils ne veulent pas se réclamer
de la lucidité antiraciste et anticoloniale d’un Claude Bourdet ou même d’un François
Mauriac ? C’est probable. Parce qu’ils refusent de considérer le présent ? C’est certain.
Fin des ostracismes, respect de la nécessité d’autonomie, inscription dans l’histoire et dans le
mouvement de la société française, ce sont là des conditions indispensables pour construire un
front de résistance au désordre établi et à l’injustice que construit le « parti de l’ordre ». Il ne
faut cependant pas se cacher qu’il sera difficile de le faire sans un minimum de cohérence
politique et que cette cohérence fait défaut aujourd’hui. C’est d’ailleurs la raison pour
laquelle, ici ou là, des groupes divers cherchent leurs voies. Ainsi, par exemple, à travers
l’idée de Forums sociaux des banlieues ; ainsi également du collectif Banlieue 69 qui vient de

80
   Il s’agit de mouvements comme le Comité français de cohésion nationale, le Parti des musulmans de France,
etc. Cf. Bernard Dreano : Regard sur le « P.I.F », op. cit.
81
   Avec la Création du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) par une soixantaine de groupes pour
lutter contre « les discriminations ethno-raciales », fin novembre 2005.
82
   Sur Farrakhan et le Nation of Islam voir supra page 22.


                                                                                                            27
se créer sur l’agglomération lyonnaise pour présenter des listes aux prochaines élections
municipales, seul moyen, affirme Saïd Kebboucha83, pour que les « exigences d’égalité soient
entendues et respectées, Tant que nous ne serons pas présents dans les représentations, nous
n’existerons pas ». De telles propositions vont fleurir. Il faut construire les lieux d’échanges et
de confrontations où elles pourront être discutées, renforcées, amendées. Ces lieux n’existent
pas dans la dispersion actuelle.

En attendant que ce travail de maillage, de partage d’expériences et de débat porte ses fruits, il
devrait être possible que des forces politiques, syndicales, associatives convergent dès
maintenant sur quelques objectifs précis. Ce devrait être le refus des expulsions, puis
l’amnistie pour les embastillés de novembre. C’est et ce devrait être la lutte contre « l’Etat
d’urgence », qui a commencé à être concrétisée avec la « Saisine citoyenne du Conseil
constitutionnel »84 contre la loi par 5175 citoyens et plus de 70 associations syndicats ou
collectifs.

Ce sont aussi les combats pour le désenclavement des quartiers les plus relégués, contre les
tramways interrompus, les lignes de bus aléatoires et les RER négligés, parce qu’ils
desservent les pauvres, et contre les manipulations qui consistent sur ces lignes là, à dresser
les usagers contre les employés. C’est l’exigence de solidarité que contient le respect de la loi
SRU, pour une meilleure répartition des logements sociaux, au grand dam de l’ex-maire de
Neuilly le grincheux Nicolas ou de son petit lieutenant Eric Raoult, maire du Raincy ! C’est
une fiscalité plus juste, une autre politique scolaire, etc., qui sur de nombreux aspects, peut
commencer à être mise en œuvre au niveau des collectivités locales !

La démonisation des classes dangereuses bat son plein. Le vertueux Nicolas a compris que
c’est le cannabis qui est une « catastrophe nationale de très grande ampleur » et concours
aux désordres85. Et qui consomme du Cannabis ? Pas les accros au Ricard sans doute. Le
talentueux Gilles de Robien lui, a découvert que nos ennuis venaient de cette épouvantable
« méthode globale », d’apprentissage de la lecture. Salauds de profs ! Il est pourtant assez
vieux pour savoir que cette méthode (non utilisée) avait déjà été incriminée lors du
phénomène des Blousons noirs des années 60 ! La loi antiterroriste, qui fait un peu plus
reculer les libertés sans faire avancer la lutte contre les fous terroristes, a été votée avec
l’abstention gênée des socialistes. Et qui sont les graines de terroristes ? Suivez mon regard
vers le nord est parisien ou l’est lyonnais… Raison de plus pour maintenir l’Etat d’urgence en
cadeau de Noël. « Ce n¹est pas un cauchemar : nous vivons bien dans la France du XXIe
siècle », constate le journaliste Ivan Du Roy86.

Bien entendu, ceux qui protestent contre cette démonisation systématique et continue se
verront taxés « d’angélisme » par les bien-pensant comme Jean-Pierre Le Goff : « Dans les
années 30, même si l’on était pauvre et victime du chômage, on était inséré dans des collectifs
et capable de canaliser sa révolte. Ce n’est pas vraiment le cas aujourd’hui pour ces bandes
de jeunes qui détruisent les écoles de leur quartier, les bus, les voitures de leurs voisins...
Avant de s’interroger sur les conditions qui ont rendu possible ce phénomène, il faut le



83
   Saïd Kebboucha, membre de Convergences citoyennes, cité dans « Des militants associatifs veulent créer une
force politique », Le Monde, 21 novembre 2005.
84
   Symbolique puisque seul le PS a le nombre de parlementaires nécessaires pour cette saisine.
85
   AFP, 9. décembre 2005
86
   Ivan du Roy : « État d’urgence », éditorial de Témoignage chrétien du 8 décembre 2005.


                                                                                                          28
regarder en face, à l’instar des animateurs sociaux qui sont en première ligne depuis des
années. Il est temps que la gauche rompe avec le déni de la réalité et l’angélisme »87.
Pendant ce temps là, les anges de Clichy-sous-bois et d’ailleurs, les gamins de la république,
qui, pour leur malheur, ne peuvent nier la réalité, verront s’évanouir les belles promesses,
comme cette part des anges qui disparaît des tonneaux de Cognac pendant le vieillissement,
mais sans pouvoir profiter de l’ivresse.

Peut être, heureusement, auront-ils entendu l’écho de ces paroles d’espoir venu d’outre
atlantique, par deux de leurs anges tutélaires, deux grands écrivains de la langue française :
 « Il n’est pas concevable qu’une Nation se renferme aujourd’hui dans des étroitesses
identitaires telles que cette Nation en soit amenée à ignorer ce qui fait la communauté
actuelle du monde : la volonté sereine de partager les vérités de tout passé commun et la
détermination à partager aussi les responsabilités à venir »88.

Et peut être apprendront-ils aussi que l’histoire racontée par Victor Hugo n’est pas seulement
celle de la petite Cosette à Montfermeil, de l’autre coté de la colline de Clichy sous bois, mais
cette histoire là, un jour de grande colère:

« Fichtre! dit Gavroche. Voilà qu’on me tue mes morts. Une deuxième balle fit étinceler le
pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier. Gavroche regarda et vit que cela
venait de la banlieue.
Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l’oeil fixé sur
les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta:
On est laid à Nanterre,
C’est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,
C’est la faute à Rousseau.
Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient
tombées et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième
balle le manqua encore. Gavroche chanta:
Je ne suis pas notaire,
C’est la faute à Voltaire,
Je suis un oiseau,
C’est la faute à Rousseau.
Une cinquième balle ne réussit qu’à tirer de lui un troisième couplet:
Joie est mon caractère,
C’est la faute à Voltaire,
Misère est mon trousseau,
C’est la faute à Rousseau.
Cela continua ainsi quelque temps. Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche,
fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup. C’était le moineau
becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet ».


Paris, le 12 décembre 2005.

87
   « Quelle crise des banlieues? » Débat entre Pierre Rosanvallon, Jean Pierre Le Goff, Emmanuel Todd et Eric
Maurin, Libération 21 novembre 2005.
88
   Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau « De loin, Lettre ouverte au Ministre de l’Intérieur de la République
Française, à l’occasion de sa visite en Martinique ».




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Pierre Rosanvallon, Jean Pierre Le Go ff, Emmanuel Todd et Eric
Maurin, Libération 21 novembre 2005.
88
   Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau « De lo in, Lettre ouverte au M inistre de l’Intérieur de la République
Française, à l’occasion de sa visite en M artinique ».




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