Les syndicats le dos au mur 1
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Les syndicats :le dos au mur1
L’ONF sortait en 1996 un excellent documentaire, L’usine2, malheureusement
peu connu, qui présente, dans le cadre de la mondialisation, les modifications
apportées à l’organisation du travail dans l’usine St-Maurice de Shawinigan,
producteur de câbles électriques pour Alcan.
Cette usine fait partie d’un réseau de six, dont quatre sont localisées aux États-
Unis. Ce réseau est dirigé par le siège social d’Alcan-câble situé à Atlanta, en
Georgie. À St-Maurice, plusieurs informaticiens travaillaient sur des PC personnels à
la programmation de la production : ces programmateurs sont mis à pied avec
l’arrivée d’un méga-ordinateur par lequel le siège social dirige et planifie la
production de l’usine, en l’intégrant à la production des autres usines, comme si elles
ne formaient plus qu’une seule manufacture.
Chaque usine est mise en concurrence avec les autres : laquelle produit le plus
de câbles électriques et de meilleure qualité à moindre coût? L’usine de St-Maurice
est confrontée à celle de Bay St-Louis, au Mississipi, État dont le code du travail
permet à l’employeur de débaucher à volonté un employé. Il n’y a pas de syndicat
dans cette usine. Le PDG, un Québécois d’origine, peut communiquer directement
avec les employés, sans cet intermédiaire encombrant. Le partenariat est le mode de
gestion de l’entreprise. Les travailleurs assument les responsabilités exercées
1
Paru dans Québec en mouvement, sous la direction de Francis Dupuis-Déri, Lux éd., 2008. Une version de
ce texte a été publiée sous le titre de « Syndicats : le choc de la mondialisation » dans Relations, no 724,
avril/mai 2008.
2
Michel Murray à la réalisation, assisté par Richard D. Lavoie.
1
auparavant par les contremaîtres, planifient le travail en équipe et entre les équipes,
même si leur travail demeure toujours sous contrôle d’en haut : les ordinateurs
enregistrent tout. Les travailleurs sont appelés à se dévouer pour l’usine, comme si
elle était leur usine. Chaque équipe y pénètre 10 minutes plus tôt que prévues, afin de
faire le suivi avec l’équipe précédente. Ce temps n’est évidemment pas rémunéré. On
y travaille sur un horaire de sept jours, souvent douze heures par jour ou par nuit,
jouissant de fins de semaine prolongées, tandis, qu’à Montréal, la semaine de travail
est sur cinq jours, l’employeur devant payer temps double les fins de semaine. Les
travailleurs de cette nouvelle usine sont contents : leur salaire et leurs conditions de
travail se compareraient avantageusement à ce qui prévaut dans cet État du Deep
South.
Le syndicat des travailleurs de St-Maurice (CSN), très combatif dans les années
soixante et dix, jouissait de la meilleure convention collective dans le secteur.
Craignant la perte d’emplois, voire la fermeture de l’usine, le syndicat accepte
d’entrer dans une démarche de partenariat en vue d’accroître la productivité. Le
syndicat, de revendicateur, devient co-gestionnaire. Le langage change : les
revendications font place au dialogue, à la compréhension des contraintes du marché,
à la responsabilisation des travailleurs, à la négociation permanente. Au nom de la
préservation de l’emploi, la défense du salaire et des conditions de travail est
subordonnée au just in time, à la qualité totale, bref à la croissance du profit.
Malgré toutes ces concessions, les travailleurs de St-Maurice ont dû accepter, en
novembre dernier, une nouvelle convention collective qui impose, comme à Bay St-
Louis, des horaires de 12 heures. De plus, la vigueur du dollar canadien et le
2
ralentissement de la construction résidentiel expliqueraient, selon l’employeur, la
réduction à une centaine d’employés des quelque 170 qui y oeuvraient encore
l’automne dernier.
L’identification à l’entreprise
Après la Confédération des syndicats démocratiques (CSD) qui préconisa le
partenariat dès les années soixante et dix3, la Confédération des syndicats nationaux
(CSN), sous le leadership des nationalistes Gérald Larose et Gilbert Paquette, s’y
précipite au début des années quatre-vingt-dix. Il faut prendre l’offensive, dit-on,
alors qu’il s’agissait, au nom de la sauvegarde de l’emploi, d’assumer les contraintes
de l’entreprise, de collaborer avec le patronat afin d’augmenter la productivité,
d’adhérer en fait à une nouvelle politique patronale en terme d’organisation du
travail.
Cette politique est suivie par plusieurs des syndicats affiliés à la Fédération des
travailleurs du Québec (FTQ) par nécessité et, parfois, par conviction4. Ainsi,
l’Association internationale des machinistes et des travailleurs de l’aéronautique
(AIMTA) entretient, à Placid Harbor, au Maryland, un centre de formation, qui
s’adresse aux employés et aux cadres, en vue de dégager un nouveau leadership.
Gérald Tremblay, ex-coordonnateur de ce syndicat au Québec, présente ainsi le
3
Jean-Paul Hétu, alors président de la CSD, défend cette position après avoir participé à un séminaire sur la
nouvelle organisation de travail en Californie…
4
À la FTQ, le pouvoir financier et organisationnel est exercé, contrairement à la centralisée CSN, par les
différentes « unions » jalouses de leur autonomie et de leurs prérogatives. Aussi, pour comprendre les
politiques syndicales face à l’organisation du travail ou à la mondialisation, il faut aller a-delà de l’image
projetée par la FTQ et scruter les pratiques de chacune des « unions » qu’elle regroupe.
3
programme de formation : « En gros, il vise à changer les mentalités en entreprise.
Dans toutes les usines du monde, les travailleurs connaissent des dizaines de trucs
pour accélérer la production. Ils hésitent à les appliquer parce qu’ils craignent que les
patrons s’en servent pour justifier l’abolition des postes5. » Ce serait un programme
donnant-donnant : les travailleurs dévoilent leurs trucs, sont intégrés au processus
décisionnel de l’usine et reçoivent certaines garanties en terme de maintien de
l’emploi.
Cette compréhension des contraintes de l’entreprise a été facilitée par le Fonds
de solidarité de la FTQ (FSTQ). Il recrute chaque année des centaines de syndiqués
auxquels il enseigne comment lire le bilan financier d’une entreprise, afin d’en faire
de bons vendeurs des REER du Fonds. Comment comprendre la comptabilité d’une
entreprise, sans adhérer à sa logique? Car on n’enseigne pas cette lecture, en
l’inscrivant dans les rapports sociaux. Le Fonds détient quelque part, dans ses
archives, un programme d’éducation, fait à sa demande, qui permettrait de le faire, en
dévoilant le fonctionnement du système capitaliste. Il ne le fait pas, car le Fonds
critiquerait ainsi le système dans lequel il s’intègre harmonieusement.
Avec ou sans partenariat, les syndicats sont souvent contraints de négocier à
rabais. Ainsi les usines de Dorval, Saint-Laurent et Mirabel de Bombardier
Aéronautique avaient des coûts de production plus élevés que celles de Toronto et de
Belfast (Irlande du Nord) : ils ont accepté de rouvrir leurs conventions collectives et
de faire des concessions de plusieurs millions de dollars, afin d’obtenir l’éventuel
assemblage de la Cseries. Ils attendent toujours cette Cseries et ces concessions
majeures n’ont pas empêché l’entreprise, quelques mois plus tard, de transférer la
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Péloquin, Tristan, « Les syndicats du privé à la croisée des chemins », La Presse, 16 septembre 2005.
4
production de ses harnais électriques (l’ensemble du câblage électrique de ses avions)
à sa nouvelle usine à Queretaro, au Mexique, entraînant la perte de 400 emplois au
Québec. De plus, le 23 février dernier, Pierre Beaudoin affirma que, compte tenu de
la vigueur du dollar canadien, les gouvernements canadien et québécois devaient se
montrer plus généreux que les 350 millions de dollars déjà promis et que les
travailleurs devront de nouveau faire leur part lors des prochaines négociations
collectives, sinon l’assemblage des Cseries pourrait être transféré dans un des États
américains! Les travailleurs de l’usine Olymel de Sait-Hyacinthe, pour eux aussi
sauver leurs emplois, se sont résignés à une réduction de 20% de leurs salaires et à
une plus grande flexibilité dans l’organisation du travail. On pourrait multiplier les
exemples. Peu de semaines se déroulent sans qu’un syndicat au Québec ne recule
devant les demandes de l’employeur, et cela fait rarement la manchette des journaux.
Les dirigeants syndicaux s’enorgueillissent souvent du maintien du taux de
syndicalisation au Québec, alors qu’aux États-Unis et parfois ailleurs, il s’est écroulé.
Mais cela n’est pas dû à sa politique de collaboration avec les patrons, comme
l’insinuent certains dirigeants. Cette politique à courte vue de partenariat est plus ou
moins pratiquée partout, la libéralisation du marché des investissements ayant mis en
concurrence les usines au niveau mondial. La formule Rand obligatoire et la
collaboration des appareils syndicaux avec les gouvernements péquistes ont permis
aux centrales syndicales de conserver leur force numérique et leur capacité de
mobilisation, comme ils l’ont démontré lors de l’an un du gouvernement Charest.
5
La chaîne invisible
Sous ce titre, Louis Durand a publié un livre remarquable où il analyse la
nouvelle organisation du travail au sein des entreprises, à l’ère de la mondialisation6.
L’auteur sait que l’entreprise est sur-conditionnée par le pouvoir des financiers et des
actionnaires, qui exigent une grande rentabilité à court terme, et par la concurrence au
sein d’un marché où l’offre domine. Pour percer un marché encombré, chaque
entreprise est appelée à diversifier son produit, accroître sa qualité et réduire ses prix.
Pour répondre à ces objectifs, une nouvelle organisation du travail a été mise sur
pied qui combine le juste-à-temps (just in time), le flux tendu, le travail en groupe
(team work) et les compétences :
L’innovation essentielle repose sur la généralisation du principe du juste-à-temps,
selon lequel chaque marchandise dans la firme ou entre firmes doit être livrée en
quantité et en qualité requises à un instant précis exigé par le client. Ce principe de
livraison en juste-à-temps conduit à la disparition des stocks ou des « encours »,
puisque la demande peut varier en permanence, d’où le concept de flux tendu qui
agrège livraison en juste-à-temps et absence de stocks. Lequel flux tendu, pour être
concrétisé sans rupture (un flux qui se rompt signifie la non-satisfaction du client),
exige à son tour une réorganisation du travail qui privilégie le caractère collectif du
travail, placé sous de nouvelles formes de contrôle social, à savoir le travail en
groupe. En même temps, l’engagement des salariés doit être garanti à travers un
nouveau régime de mobilisation des hommes et des femmes […] qui se systématise à
travers le modèle de la compétence.
6
La chaîne invisible, Seuil, 2004.
6
Les quatre caractéristiques essentielles du travail en groupe sont la
responsabilité collective, la polyvalence des membres, la pression du collectif sur
chaque membre et le comportement-modèle tenu par le team leader. Le flux tendu
discipline les salariés et leur collectif qui doivent se soumettre à toutes ses exigences,
sous risque de rompre le flux. Pris dans le tourbillon de celui-ci, ils doivent se
mobiliser et s’impliquer, sous peine d’être rejetés à la périphérie. L’auteur appelle
l’implication contrainte cet « esclavage volontaire » par lequel les travailleurs
acceptent d’intérioriser les exigences de l’entreprise, afin de demeurer ou de s’insérer
au cœur de son processus de travail.
L’entreprise ne se fie plus aux qualifications de l’employé. Elle examine ses
compétences, dont les qualifications ne constituent qu’une des composantes.
L’individu aime-t-il travailler? Développera-t-il des rapports harmonieux avec ses
collègues du team work? Sera-t-il respectueux de l’autorité? S’identifiera-t-il à
l’entreprise? Sera-t-il réticent face au syndicalisme? Souhaitera-t-il progresser dans
l’entreprise? Avec l’aide de psychologues industriels, l’entreprise s’intéresse moins
au savoir-faire de l’employé qu’à son savoir-être, c’est-à-dire à sa capacité
d’intérioriser les normes et objectifs de l’entreprise.
L’élargissement des tâches et la polyvalence favorisent l’initiative et
l’autonomie des travailleurs, donc leur satisfaction au travail, mais cette autonomie
est fortement encadrée par des règles et des procédures précises déterminées
unilatéralement par les cadres. Évidemment, cette tension entre autonomie et
encadrement varie selon le type de travail (le technicien de dépannage est largement
7
plus autonome que l’opérateur de machine) et selon le type d’industries (les industries
de processus et les entreprises de diffusion offrent plus d’autonomie aux travailleurs
que les usines de montage, les entreprises de restauration rapide et les centres
d’appel). Mais, même là où elle est la plus étendue, l’autonomie demeure strictement
sous le contrôle de la direction.
Les enquêtes démontrent, en France comme au Québec, que les travailleurs,
réguliers ou précaires, se déclarent généralement plus satisfaits de leur travail
qu’autrefois, même s’ils reconnaissent travailler plus dur et plus intensivement
qu’hier. L’auteur explique ce paradoxe en affirmant que les exécutants réussissent à
instaurer des jeux sociaux, par lesquels ils créent des espaces d’autonomie à
l’intérieur même des règles formelles dictées par la direction. De fait, les travailleurs
préfèrent, au joug du contremaître, devenir responsables de leur travail, même s’ils
doivent travailler plus intensivement.
Le développement du team work est concomitant avec celui du harcèlement au
travail. Mais Jean-Pierre Durand, contrairement à la plupart des auteurs qui se sont
intéressés à cette question, distingue harcèlement moral ou psychologique, qui est le
fait d’un agresseur, l’individu pervers, du stress de celui qui est incapable de remplir
les objectifs fixés par le management. Le harcèlement, au sens strict, est un
comportement qui demeure très minoritaire, tandis que le stress au travail, avec lequel
on le confond, s’est répandu avec la nouvelle organisation du travail. Car, dans le
team work, les absences répétées, les retards ou la faible performance d’un individu
accroissent le travail des pairs ou réduisent la performance du groupe. Aussi, les
pairs et le management exerceront des pressions sur le fautif pour qu’il devienne
8
davantage performant. Jean-Pierre Durand reproche aux études à la mode sur le
harcèlement moral d’individualiser et de psychologiser un problème qui est de nature
sociale, qui relève de la nouvelle organisation du travail et dont est responsable
l’entreprise.
Au nom de l’élargissement des tâches, de la polyvalence et de l’autonomie au
travail, plusieurs syndicats, en vue de préserver le maximum d’emplois, ont accepté le
team work qui rend le groupe responsable de son travail et supprime ainsi l’espace de
contestation, et donc du syndicalisme, au sein même de l’organisation du travail.
Jean-Pierre Durand s’en étonne, mais il n’explique pas quel autre choix s’offre aux
syndicats, à court terme, face aux menaces de fermeture d’usines. Il critique aussi les
syndicats qui, comme la FTQ, s’investissent dans les fonds de pension et affirme que
les syndicats, qui se hasardent « sur le terrain de la gestion capitaliste des intérêts des
salariés », brouillent leur image plus qu’ils ne servent les salariés.
Cette nouvelle organisation du travail s’inscrit dans un marché du travail où
sévit le chômage et qui est de plus en plus fragmenté. Cette fragmentation du marché
du travail, par l’utilisation grandissante des travailleurs atypiques, n’a pas simplement
pour fonction de maintenir le flux tendu, en réduisant le temps de présence des
salariés à ce qui est strictement nécessaire pour répondre aux demandes fluctuantes
des clients, mais aussi de créer de manière permanente de la concurrence entre les
travailleurs qui sont au cœur du processus de production et ceux qui sont maintenus à
la périphérie. Cette concurrence s’exerce dans la conception, la fabrication et la
distribution des produits, et oppose tant la main-d’œuvre non qualifiée que celle très
qualifiée. Cette compétition individuelle, pour demeurer ou pénétrer au cœur du
9
processus de production, contribue à mobiliser les salariés sur les objectifs de
l’entreprise et est rarement entravée par des mouvements collectifs et syndicaux de
résistance.
Les statistiques montrent que les grandes entreprises ont réduit les emplois,
tandis que les petites entreprises du secteur privé et de l’économie sociale ainsi que
les moyennes entreprises en ont créé dans les vingt dernières années. Le
développement considérable de la sous-traitance explique ce phénomène. Mais cette
création d’emplois par les PME et dans le développement des services (distribution,
services aux producteurs, services sociaux, dont l’éducation et la santé, et services à
la personne, dont la domesticité et la restauration) n’a pas comblé la destruction
massive des emplois provoquée par les restructurations (fermeture de nombreux
établissements due à des surcapacités productives; acquisitions et fusions avec
suppression des « doublons ») et par l’intensification du travail. Ce chômage massif
n’est pas contredit par les exemples de la Grande-Bretagne et des États-Unis. La
première a réduit le chômage en offrant surtout des emplois atypiques à faible
rémunération, tandis qu’un dollar sous-évalué a permis à celui-ci d’accroître ses
exportations, tout en maintenant des finances publiques très déficitaires.
Que faire?
Les syndicats doivent cesser, si ce n’est déjà fait, de présenter la solution
patronale, le partenariat, comme une solution syndicale. Le partenariat, à la satisfaction
des travailleurs, élargit leur autonomie au travail, mais les fait travailler davantage pour
accroître la productivité. Le progrès de celle-ci permet parfois de sauver des emplois ou
10
d’empêcher la fermeture d’une entreprise. Mais ces décisions stratégiques, toutefois, ne
se prennent pas dans l’usine, mais au siège social d’où est habituellement absent le
syndicat. Les travailleurs sont capables de comprendre la réalité des rapports de force
entre syndicat et patronat. Leurs dirigeants doivent leur donner l’heure juste, au lieu de
présenter comme solution d’avenir ce qui constitue parfois un compromis et d’autres fois
une compromission.
Les syndicats doivent œuvrer à combler le fossé entre travailleurs réguliers et
travailleurs précaires. Dans certains secteurs, les syndicats ont réussi à intégrer au
syndicat les travailleurs précaires, obtenu des améliorations de leurs conditions de travail
et arraché des bonifications de leurs revenus. Il faut toutefois consacrer plus d’efforts en
vue d’intégrer ces travailleurs à la vie syndicale. Dans d’autres secteurs, là où les
syndicats établis n’ont pas pris en charge les précaires, des syndicats constitués
uniquement de précaires se sont formés. Ils se développent dans l’adversité, répondent à
des besoins et peuvent favoriser un renouvellement des orientations des fédérations, des
unions et des centrales syndicales.
Les syndicats, dont leurs centrales syndicales, doivent favoriser des alliances
avec tous les groupes et mouvements sociaux qui contestent, sur un point ou l’autre, la
logique du capital. Dans une période où ils sont sur la défensive et, souvent, au pied du
mur, ils ont besoin de leur connivence en vue d’accroître leur crédibilité. Ils doivent
accepter, sans rechigner, de mettre au service de ces larges alliances leurs ressources
financières et leur capacité de mobilisation très supérieures à celles des groupes
communautaires, sans chercher à leur imposer leur propre agenda.
11
Évidemment, en vue de contrer la mondialisation néo-libérale, il faut
développer la solidarité internationale. On en est très loin encore, mais des pas vont dans
cette direction.
Il faut signaler la fusion des deux plus grandes confédérations syndicales
internationales, la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) et la
Confédération mondiale du travail (CMT), qui a donné naissance à l’automne 2006 à
la Confédération syndicale internationale (CSI). De la première confédération
faisaient partie le Congrès du travail du Canada (CTC), la Fédération des travailleurs
du Québec (FTQ) et la Confédération des syndicats nationaux (CSN); de la CMT,
l’ancienne confédération catholique, était membre la Centrale des syndicats
démocratiques (CSD). Le congrès de la CISL qui a voté, en décembre 2004, la
proposition de fusion, critiquait son propre fonctionnement bureaucratique, favorisait
un renforcement des liens avec les Fédérations syndicales internationales, préconisait
un retour à un syndicalisme de lutte et visait une plus grande efficacité, en appelant à
des alliances avec les organisations de la société civile qui s’opposent à la
mondialisation néo-libérale7. Évidemment, les distances sont immenses entre des
décisions de congrès et leur application au niveau des pâquerettes, et on ne sait trop
quelles répercussions auront cette fusion sur le syndicalisme pratiqué dans l’une ou
l’autre région du monde.
Les tentatives de coordination des luttes syndicales se font souvent par
l’intermédiaire des Fédérations syndicales internationales, entre autres la Fédération
internationale des organisations de travailleurs de la métallurgie (FIOM), dont font partie
7
Dagenais, Vincent, « Les retombées de la création d’une nouvelle organisation syndicale internationale
sur le mouvement syndical des Amériques », paru dans « Chronique des Amériques », Observatoire des
Amériques, mars 2005.
12
les Métallos de la FTQ, l’Internationale de l’éducation (IE), dont sont membres la CSQ et
la Fédération nationale des enseignants et des enseignantes du Québec (FNEEQ, CSN),
l’Internationale des services publics (ISP), où œuvre le Syndicat canadien de la fonction
publique (SCFP, FTQ). Ces fédérations organisent des rencontres où les dirigeants de
syndicats de différents pays peuvent échanger de l’information sur les rapports
syndicat/patronat dans l’un ou l’autre secteur, ou face à telle ou telle multinationale. De
plus, certaines de ces Fédérations ont signé, en Europe, avec les sièges sociaux de
multinationales une trentaine d’accords-cadres définissant des principes et des normes
minimales de travail8. Ces ententes peuvent servir dans les pays où le syndicalisme est
faible, comme dans la plupart des pays du tiers-monde, mais elles sont bien en deçà de ce
que prévoient les conventions collectives dans les pays industrialisés.
Ces rencontres internationales permettent de prendre conscience de l’écart
considérable entre la pratique du syndicalisme dans le Sud et cette pratique dans le
Nord. Beaucoup d’efforts doivent être consacrés à aider les syndicalistes des pays peu
développés. C’est la tâche à laquelle s’est voué le Centre international de solidarité
ouvrière (CISO), fondé dès 1975, qui s’est consacré à développer la solidarité
internationale entre les travailleurs d’ici et ceux du Sud. Regroupant comme membres
la FTQ, la CSQ, la CSN, le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ), la
Fédération des infirmiers et des infirmières du Québec (FIIQ) ainsi que de nombreux
syndicats locaux, fédérations, conseils centraux ou de travail, il organise des sessions
de formation, particulièrement sur la mondialisation durant les cinq dernières années,
suscite des projets de coopération entre syndicats du Nord et ceux du Sud, organise
8
Bourque, Reynald, « Les accords internationaux : vers une négociation collective internationale », 6e
colloque Gérard-Picard, CSN, 2004.
13
des stages de formation ici et là-bas… Il a joué un rôle majeur d’éveilleur de
conscience9.
Rien n’est facile. Toutes les décisions des multinationales sont centralisées.
Leur font face des syndicats non coordonnés et qui ont peu appris à se solidariser,
négociant, usine par usine, en Amérique du Nord. La lutte menée par la United Food
& Commercial Workers (UFCW) contre Wal-Mart le démontre, même si c’est sur
une échelle réduite10.
Chacun connaît la puissance de Wal-Mart. Plus grand employeur privé au
monde, il est surtout présent sur le territoire de l’ALENA ( plus de 3600 magasins
aux ÉUA, plus de 650 au Mexique et plus de 250 au Canada, dont près d’une
cinquantaine au Québec). En 2007, ses ventes se sont élevées à plus de 370 milliards
de dollars et ses revenues, à plus de 22 milliards avant taxes et intérêts. Sa politique
de bas prix est rendu possible par des fournisseurs qui doivent offrir des marchandises
au moindre coût possible et par des employés appelés à travailler intensivement pour
des salaires et des conditions de travail lamentables. Leurs travailleurs seraient des
partenaires, nommés « associés », auxquels on demande de s’identifier à l’entreprise,
entre autres, en participant au warm-up sheers chaque matin. Wal-Mart, comme Mc
Donald’s, est résolument antisyndical : aucun de ses magasins n’est conventionné en
Amérique du Nord.
9
Il a publié un répertoire qui présente l’étendue des activités internationales des syndicats québécois :
Répertoire des actions internationales des syndicats québécois (2000-2005), CISO, octobre 2005, 105 p.
10
Pour une meilleure compréhension : 2 sites : http://walmartwatch.com/ et
http://www.wakeupwallmart.com/ et 5 documentaires : This is Nowhere de Doug Hower-Davis, 2002; La
face cachée de Wall-Mart, reportage de Zone libre, diffusé par Radio-Cananda vendredi le 2 décembre
2005; The Hight Cost of Low Price réalisé par Robert Greenwald, 2005; La justice s’en vient (9 min. 50),
produit par NUPGE/UFCW, 2005; Wall Town :The Film, de Sergio Kirby, 2006.
14
Les magasins Wal-Mart se sont d’abord implantés dans des petites villes
américaines où le mouvement syndical était peu présent. Mais ils ont depuis envahi le
milieu urbain et sont entrés en compétition avec les grandes chaînes d’alimentation
généralement syndiquées par l’UFCW. Les salaires et les conditions de travail étant
misérables chez Wal-Mart, leurs concurrents syndiqués demandent aux syndicats
d’accepter de revoir à la baisse leurs conventions collectives. En 2003, 59,000
syndiqués de l’UFCW font en Californie une grève de quatre mois et demi en vue de
maintenir leurs acquis : ils devront retourner au travail en acceptant des réductions de
leur salaire et de leurs avantages sociaux.
En décembre 2003, les présidents des différents syndicats de l’UFCW, dont
celui des Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce (TUAC) du Québec,
décident de lancer, à l’échelle de l’Amérique du Nord, une campagne de
syndicalisation des magasins Wal-Mart. Ils mettent sur pied un programme, le
Special Project Union Representation (SPUR), qui vise à fournir des ressources
financières aux syndicats locaux qui organiseront des campagnes de syndicalisation.
Certaines régions, dont le Code du travail est plus propice à la syndicalisation, sont
ciblées, dont le Québec, où la formule Rand est obligatoire et où une majorité de
cartes signées permet d’obtenir une accréditation.
Au Wal-Mart de Jonquière, une faible majorité des employés rejettent au vote
secret l’accréditation en avril 2004. Quatre mois plus tard, le syndicat l’obtient, en
déposant des cartes d’adhésion représentant la majorité des employés. Au début de
2005, Wal-Mart riposte, en annonçant la fermeture de son magasin de Jonquière. La
campagne de syndicalisation des TUAC, qui se développait rondement au Québec, est
15
alors entravée. Mais la lutte continue. Les TUAC ont obtenu deux accréditations pour
les employés du Wall-Mart de St-Hyacinthe (garage et magasins), une accréditation
pour les employés de garage du magasin de Gatineau et deux accréditations (garage et
magasin) pour les employés de Hull. Ces deux dernières accréditations sont contestées
juridiquement par Wall-Mart. Les trois autres syndicats sont en négociation et en
arbitrage. Les deux syndicats de St-Hyacinthe ont une entente avec l’employeur sur le
normatif. Sur les questions salariales, l’écart est énorme entre les demandes syndicales
et les offres patronales. Au Québec, en cas d’impasse dans les négociations, l’arbitre
peut imposer un règlement lors d’une première convention collective. Au moment
d’écrire ces lignes, les parties attendaient la décision de l’arbitre.
Aux États-Unis, l’UFCW et le Service Employees International Union (SEIU) ont
lancé, au début de janvier 2005, une campagne de boycottage des super-marchés Wall-
Mart avec l’appui de groupes écologistes, altermondialistes, anti-discriminatoires, etc.
Cette campagne ne sera pas reprise au Québec, les TUAC d’ici préférant défendre le
droit à la syndicalisation, en utilisant les recours du Code du travail, dans l’espoir faire
des percées dans la forteresse anti-syndicale de cette multinationale.
Face à la mondialisation néo-libérale, les syndicats confrontent les mêmes
difficultés que l’ensemble des mouvements alter-mondialistes : quels objectifs précis à
définir; quels sont les moyens pour les réaliser; comment les mettre en œuvre. Les
enjeux sont fondamentaux et les obstacles, énormes. Les syndicats, comme l’ensemble
des mouvements sociaux progressistes, ne peuvent se battre seuls, chacun dans leurs
16
coins, isolés. Ils doivent renforcer leur coordination, refuser de n’être qu’un frein à
l’avancée du néo-libéralisme et œuvrer au développement des conditions qui
permettraient à l’ensemble du mouvement alter-mondialiste d’engranger des victoires.
…
Paru dans Québec en mouvements (Idées et pratiques militantes contemporaines),
sous la direction de Francis Dupuis-Déri, Lux, 2008, p. 97-110.
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