There are lies, damn lies, and Statistics »

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							“ There are lies, damn lies, and Statistics ” (Winston Churchill)

Par Marc Bourdeau

Dans une suite de deux articles publiés dans La Presse des mardi 30 et mercredi 31 mars
dernier, monsieur le professeur Marcel Boyer, titulaire d’une chaire et pdg d’un centre de
recherche, définit sa “ nouvelle révolution des idées et des mentalités ” qu’il doit bien sûr
précéder d’une importante analyse quantitative pour, écrit-il, “ bien documenter l’évolution
économique du Québec ”. Et quelle analyse : les chiffres catastrophiques de croissance,
relatifs au reste du Canada (Roc), suivent les désastreux ! Mais hélas, le professeur Boyer
oublie ce qui constitue probablement le plus grand facteur dans les croissances des sociétés
développées comme la nôtre : le facteur démographique. Voyons quelques exemples qu’il
présente, mais sous cette lumière. Les autres chiffres du professeur, soumis au traitement
analogue, enlèvent alors toute signification à son propos.

Notons d’abord que la population du Québec a crû de 13,4% de 81 à 98, celle du reste du
Canada (le ROC) d’un peu plus de 26%. Un rapport de 0,51. Et pendant le même temps, selon
les chiffres du professeur Boyer, l’emploi au Québec a crû de 18,7%, celui du Canada de
28,0%, un rapport de 0,67. Est-ce si désastreux comme performance comparative, et même
avons-nous là une sous-performance ? Ainsi donc, les chiffres sur de longues périodes de la
croissance de l’emploi de 18.7% (Qc) et de 26% (Roc), qui peuvent apparaître lourds de
mauvais présages, deviennent anodins lorsqu’ils sont rapportés aux croissances respectives
des populations. De toute évidence, une population stagnante de pays développés comme le
nôtre ne crée pas beaucoup d’emplois, à l’inverse des populations en plus forte croissance. De
même, faut-il s’étonner et jeter les hauts cris lorsqu’on apprend que, sur la même période, le
rapport des croissances du PIB du Québec au Roc est de 0,71, toujours rapporté au 0,51 des
populations. Monsieur Boyer parle là encore de “ dégradation économique relative ”.

Depuis plus de 20 ans la population du Roc a crû à un rythme de presque 2 fois le rythme
québécois, soit un peu plus de 1,3% par an pendant que le Québec est aux environs de 0,75%.
À l’autre extrême parmi les pays très développés, la plupart des pays européens sont à
croissance démographique presque nulle, voire négative. On conçoit aisément les aboutissants
de la croissance nulle d’une population sur une période de quelques générations :
assoupissement, vieillissement et maladies, sociales entre autres ; population active et énergie
créatrice déclinantes, etc. Le facteur démographique est déterminant dans l’augmentation de
la richesse d’un pays développé comme le nôtre. Prenons garde cependant, la croissance
démographique est un agrégat, et il convient de le décortiquer un peu si on veut voir plus
clair. Ainsi, quelle est la nature de la croissance démographique ? Provient-elle de la
population “ autochtone ”, bien établie, avec un patrimoine déjà constitué, ou bien d’une
population d’immigrants qui, forte de sa jeunesse, se reproduit peut-être plus rapidement que
l’autre, et dont les besoins et valeurs ne sont pas du tout semblables à ceux des premiers ? Le
rapide passage au Québec de beaucoup d’immigrants vient d’ailleurs gonfler artificiellement
notre croissance démographique anémique. Nous ne développerons pas plus loin ici ces
questions démographiques. Chose certaine, notre faible démographie constitue une bombe à
retardement1.

1 1
    Ceux qui voudraient consulter les statistiques de population citées ici, et bien d’autres des plus intéressantes, peuvent le
faire dans le livre Québec 1999 (Éditions Fides), ou encore aller sur le site internet : www.soc.ulaval.ca/tendances. Enfin, le
livre de Georges Mathews, Le choc démographique (Boréal, 1984) présente une analyse remarquable de la question.
Bien évidemment on ne peut faire un lien mécanique de cause à effet, de stricte
propor-tionnalité par exemple, entre le facteur démographique et les agrégats statistiques de
l’économie. Que non ! Rien d’aussi simple dans l’économie. Il reste que la négligence par le
professeur Boyer du facteur démographique invalide son analyse. Rien ne permet de tirer des
chiffres de notre révolutionnaire des indices d’une “ sous-performance économique ” du
Québec vis à vis du ROC. Winston Curchill aurait dit “ There are lies, damn lies, and
statistics ”. Les agrégats statistiques mal compris, tels ceux utilisés par le professeur Boyer,
servent trop souvent hélas à de gros mensonges. Et la suite de son article (la synthèse ?), ce
qu’il déduit des ses considérations quantitatives, devient carrément pontifiante. Il nous
présente alors en vrac ce qui constitue, de mémoire de lecteur, le plus important fatras de
lieux communs anciens et nouveaux jamais lu, autant de non sequitur, avec ses y-a-qu’à et ses
faut-qu’on ; ses mots-perroquets (traduction libre de buzz words) -- ils y sont presque tous : la
réingénierie, l’entrepreneurship, les lois des marchés concurrentiels, la globalisation, une
pléthore d’incitations, de flexibilités, libéralisations, et j’en passe -- ; son simplisme
réducteur…

On peut être étonné vu ce qui précède que le professeur Boyer n’ait pas utilisé les taux de
chômage respectifs (Québec-Canada, Québec-Ontario) pour appuyer sa démonstration. Ce
sont là de vieilles scies mais qu’on entend encore souvent mentionner. Probablement que cela
aurait allongé et alourdi son article déjà si bien étayé... Notons, ici également, l’importance du
facteur de l’évolution démographique, ainsi bien évidemment que celui de l’éducation dont on
traitera brièvement un peu plus loin. On trouvera en annexe deux tableaux qui montrent que
l’écart québécois sur le Canada et l’Ontario des taux de chômage décroît quelque peu depuis
une vingtaine d’années, depuis précisément la grande réforme de notre éducation dans le
sens de sa démocratisation.

En ce qui concerne maintenant l’éducation, notre auteur mentionne comme en passant ce
facteur, probablement le plus important avec la démographie, de la santé d’une société, même
vieillissante. Bien caché d’ailleurs dans son texte, ce facteur, réduit en fait sous des
périphrases (“ la formation, la libéralisation, la dissémination et la compréhension des
informations…”, le “ développement de son capital humain ”), ne semble pas l’intéresser
vraiment. Mais une éducation de qualité en effet permet à ceux qui en sont munis de prendre
de la distance, d’avoir un regard critique sur les effets de mode, sur les analyses creuses
bardées de nombreuses statistiques faussement impressionnantes… En un mot, à penser par
eux-mêmes. Mais on le sait bien, ce n’est pas dans l’intérêt des industriels, comme pour les
clercs d’antan, d’avoir affaire à des ouailles qui pensent…

Rappelons ici quelques statistiques concernant l’éducation des québécois relativement à celles
des canadiens du Roc. Deux tiers des québécois de 60 ans et plus n’ont guère plus qu’un cours
primaire. La démocratisation de l’éducation à un niveau supérieur n’a commencé à se
développer au Québec francophone que vers la fin des années soixante. Ainsi, le nombre de
personnes ayant obtenu un diplôme d’études post-secondaires est actuellement de 10% au
Québec comparativement à 24% en Ontario (Le Devoir, 1er mai 1999). Une population peu
instruite ne peut absolument pas suivre le développement technologique. Mais ne parlons pas
que de quantité en éducation, c’est de qualité qu’il faut parler… À cet égard, il y a de quoi
s’alarmer sérieusement! Il faudrait de longs développements, et ce n’est pas la place pour les
entreprendre. Le lecteur intéressé pourra consulter le livre récent : “Main basse sur
l’éducation”, collectif dirigé par Gilles Gagné, Éditions Nota bene , Montréal, 1999).
Conclusion.

Nous avons affaire à un texte du professeur Boyer en forme de théorème. Un certain nombre
de preuves statistiques sont présentées pour illustrer notre retard de développement
relativement aux sociétés qui nous entourent. La thèse (le théorème) étant que la faute en est à
notre organisation étatique trop lourde. Ce jeu des effets et des causes sert la cause “
révolutionnaire ” du professeur : il faudrait selon lui changer les mentalités pour revenir à une
sorte de XIXe siècle mythiquement heureux parce que bien organisé, laissant aux géniaux et
généreux entrepreneurs le soin de construire notre bonheur.

Le problème dans tout cela est que les preuves statistiques du professeur sont erronées parce
qu’elles ne tiennent pas compte de la variable démographique. La révolution préconisée ne
reprend par ailleurs que du discours convenu. Rien d’intéressant ne reste de ce discours.

Le modèle proposé sent d’ailleurs les Etats-Unis à des lieues ! Des États-Unis qu’on aurait
visités pendant ses vacances sans pénétrer profondément cette société dont la véritable devise
est “ Liberty, inequality, survival of the fittest ” (Dale Carnegie). Les soixante-quinze millions
d’états-uniens heureux, parce que très riches et en santé, vivent sur le travail d’un prolétariat
de deux cents millions d’individus soumis à la dictature du profit des premiers. Joli modèle !
Le miracle c’est qu’aux USA, tout le monde presque sans exception se promène les jours de
Fêtes en agitant son petit drapeau, scandant “ Land of the Free” et chantant “ We are the
world ”.

S’il est un grave problème de notre société, c’est bien celui de notre faible croissance
démographique. En apparence tout va bien : on est riche, bien muni socialement. En réalité,
une faible démographie comme la nôtre entraîne à terme, 30 ou 40 ans même moins, des
problèmes de vitalité et de créativité décroissantes. Les tendances démographiques sont très
lourdes, et traiter ce problème gravissime, ne l’oublions pas, ne saurait se faire sans plus
d’État que maintenant. Pour l’organisation éducative et sociale notamment. Ce n’est pas tout à
fait dans le sens des propos du professeur… Et il n’est pas le seul, loin de là, à nous vanter les
mérites du siècle passé, de l’âge d’or de la bourgeoisie. La chance qu’on aurait, comme
plusieurs pays scandinaves, c’est de former une petite société relativement homogène et
convaincue de sa singularité. Il ne faudrait pas toutefois qu’elle prêtât trop l’oreille aux
sirènes du passé…

On peut concevoir qu’il faille diminuer le rôle de l’État, en réduire les rigidités. Tout le
monde est pour la vertu et la tarte aux pommes, comme dit le proverbe. Mais bien souvent les
définisseurs des “ révolutions dans les mentalités ” servent des intérêts particuliers. Et ils
utilisent les statistiques économiques que nos sociétés produisent à profusion. On s’habille
du manteau professoral, intellectuel, cela donne du poids à ses opinions. Mais on doit
cependant utiliser des chiffres tronqués… Il y a ceux qui savent, mais bien souvent ils ne
comptent pas (même s’ils savent compter…), et ceux qui ne savent pas et entonnent en chœur
les propos à la mode, mettent de la pression sur les gouvernants. Cela fonctionne d’autant
mieux qu’on invoque le portefeuille des gens, leur niveau évidemment trop élevé de taxation.
Pour défendre les intérêts qu’on connaît, rien d’étonnant, on se sert de l’égoïsme naturel des
individus. On aimerait dire avec Anatole France “ ceux qui ne savent pas compter ne
compteront pas ”. Hélas, l’ignorance est bien grande !
Des révolutions intellectuelles, il n’y en pas beaucoup. Un Smith, un Keynes, un Schumpeter
dans une moindre mesure, pour ne citer que des économistes qui ont changé le monde (en
réalité des humanistes) étaient dotés d’un appareil critique impressionnant, et d’une capacité à
énoncer autre chose que des poncifs. Pour ce qui est de la “ nouvelle révolution des idées et
des mentalités ” en 2500 mots ou moins de notre professeur, on repassera !

(Page suivante : annexe)




                                           Annexe
Il va sans dire que les droites de régression illustrées sur les deux graphiques suivants sont là à titre indicatif. Des
modèles de régression compétents doivent être validés de façon sérieuse, ce que nous ne présentons pas ici. En
première approximation, on constate cependant, à cause des pentes négatives de ces droites que les écarts ont
tendance à diminuer depuis une vingtaine d’années. Pour la différence Québec-Canada, le “ p ” de signification
de la régression est de .07, de .01 pour la différence Québec-Ontario.

Figure 1. Valeurs quadrimestrielles depuis 1976 des écarts Québec-Canada
       des taux de chômage. Avec la droite de régression (p<.07) qui indique la
       réduction de cet écart dans le temps. (Source Statcan)

          3.4


          3.0


          2.6


          2.2
 QC_CDN




          1.8


          1.4


          1.0


          0.6
            1974   1978   1982    1986         1990    1994     1998      2002
                                         AN



Figure 2. Valeurs quadrimestrielles depuis 1976 des écarts Québec-Ontario
       des taux de chômage. Avec la droite de régression (p<.01) qui montre la
       réduction de cet écart dans le temps. (Source Statcan)

          5.5


          5.0


          4.5


          4.0


          3.5
 QC_ONT




          3.0


          2.5


          2.0


          1.5


          1.0
            1974   1978   1982    1986        1990    1994    1998      2002
                                         AN

						
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