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Etude psychosociale et psychocli

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Etude psychosociale et psychocli Powered By Docstoc
					                         Etude psychosociale et psychoclinique du roman :

                 Beloved de Tony Morrison


Auteurs : Noëlle D'Adamo ; Charlotte Elmassian

PLAN
         o   INTRODUCTION
         o
         o   RÉSUMÉ
         o
         o   I. L'ESCLAVAGE
         o
         o   1) Situation du livre, date, lieu
         o   2) Questionnement sur la construction de l'identité
         o    a) Définition de l'identité et questionnement
         o    b) Cas des personnages Sethe et Paul D
         o    c) Histoire
         o
         o   II. L'ACCÈS AUX SOUVENIRS
         o
         o   1) Problème de la filiation
         o   2) Liberté réelle opposée au deuil de la torture vécue
         o   3) Deuil et réflexion sur soi-même
         o
         o   A. Deuils
         o    a) Cas de Baby Suggs
         o    b) Cas de Paul D et des autres
         o    c) Sethe
         o   B. Représentations
         o
         o   III. INFANTICIDE
         o
         o   1) Dans les oeuvres de Toni Morrison
         o   2) Dans Beloved
         o    a) L'enfant de l'ennemi
         o    b) L'infanticide de Sethe
         o   3) Réaction des autres face à l'infanticide et à la fête
         o   4) Représentation de l'homme encore changées
         o   5) Conséquences de l'isolement
         o    a) Idéalisation du père par Denver
         o    b) Deuil non fait
         o
         o   IV. BELOVED
         o
         o   1) Que représente Beloved ?
         o   2) L'eau dans Beloved
         o
         o   CONCLUSION
         o   BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
 Il nous fallait choisir, pour faire ce dossier, un matériau. Pourquoi avoir choisi Beloved de Toni
Morrison ?

 Tout d'abord pour sa richesse, celle dont le lien avec la beauté se crée naturellement. Celle qui
nous captive comme le ferait un tableau de maître, celle qui nous provoque. Celle dont nous
ressentons le sens plus que nous ne nous l'expliquons. Celle, enfin, qui nous oblige à aller plus
loin, à comprendre.

 Ensuite parce qu'il met en scène la vie d'hommes et de femmes qui respirent, parlent, chantent,
pleurent... comme nous. Toni Morrison transforme ses lecteurs, leur offre les yeux de ses
personnages, les fait devenir spectateurs. Mais la vision à laquelle nous accédons par leurs
regards nous rappelle que les hommes ne font pas que chanter... Ils tuent, violent, possèdent et
utilisent. Le tableau prend alors successivement les titres d'horreur, d'espoir, de folie, de liberté,
de vie.

 Enfin, parce qu'au travers des groupes humains, il nous offre la vie des plus primaires: celui de
la mère et de ses enfants, celui de la femme et de l'homme. Il nous touche alors dans notre chair
et nous voulons comprendre, expliquer. Comprendre ce qui peut "tuer l'esprit" des hommes,
comprendre ce qui transforme une mère en la meurtrière de ses enfants, comprendre comment
la folie peut devenir le synonyme de la liberté, et l'oubli celui de la vie.

 A la lecture de cette oeuvre, un problème s'est alors posé. Comment allions-nous l'analyser?
Comment allions-nous faire ressortir ses richesses sans tomber dans le "catalogage"? Parce que
Beloved c'est l'esclavage, l'amour, la folie, il nous fallait trouver un fil conducteur, un point
commun.

  Nous aurions pu réduire notre analyse à un personnage et nous contenter de décrire son
évolution chronologiquement. Mais Toni Morrison nous offre beaucoup plus que des thèmes :
elle nous offre des relations, des sentiments à travers une multitude de personnes. Nous ne
pouvions pas nous contenter d'une seule.

  Un unique fil conducteur s'est alors imposé à nous, celui de l'identité. L'identité d'un peuple,
l'identité des personnages, l'identité d'une femme. Comment ce système de représentation de
soi, de sensation à l'égard de soi se construit-il lorsque l'Homme est réduit à de la marchandise ?
C'est le regard des autres qui nous construit... Comment ce système évolue-t-il lorsque l'homme
acquiert la liberté ?

 Pour répondre, nous devions traiter de l'esclavage en premier lieu. En effet, il est la source de
ce ruisseau de sentiments. Il nous a permis de comprendre, dans un second temps, comment les
relations s'inscrivaient entre les personnages, comment la liberté pouvait devenir un
bouleversant torrent de souvenirs, de violence, d'existence. Nous pouvions alors nous pencher
sur ce meurtre, celui d'une mère sur sa fille et de ses conséquences, afin en dernier lieu,
d'essayer d'entendre ce qu'était Beloved et comment, à travers elle, les personnages pourraient
enfin laisser couler leurs "larmes-palabres", et comment, à travers cette oeuvre, Toni Morrison
nous peignait un "lac-miroir" de la communauté noire.
RÉSUMÉ
 Sethe et sa fille Denver vivent isolées dans la maison du 124 road jusqu'à l'arrivée de Paul D,
rescapé du "Bon Abri", ferme où Sethe et lui furent esclaves de M. Garner.

 La vie devient un enfer après la mort de celui-ci, remplacé par "Maître d'Ecole".

 Sethe fait alors évader ses enfants et s'enfuie à son tour, enceinte et seule, rejoindre sa belle-
mère (rachetée par son propre fils).

  Une fête est alors organisée pour les retrouvailles et pour la petite dernière, Denver, née
pendant la fuite. Mais, dès le lendemain, à la vue du chapeau de Maître d'Ecole venu la
récupérer, Sethe essaie de tuer ses enfants et ne réussit qu'à égorger son avant-dernière, qui
"rampe déjà".

  Cet infanticide plongera le 124 dans l'isolement, grand-mère Baby Suggs étant morte de
chagrin et les deux fils aînés partis, apeurés par le fantôme de leur petite soeur qui fait mener la
vie dure aux habitants de la maison. Dix-huit ans plus tard, avec l'arrivée de Paul D, ressurgiront
les souvenirs de l'esclavage, de la fuite, du meurtre. Avec eux, apparaîtra une jeune fille nommée
Beloved, nom que Sethe a fait graver sur la tombe de sa fille tuée au nom de la liberté et de
l'amour. Le deuil figé de cette petite fille, tuée alors qu'elle était encore dans la fusion avec sa
mère, sera alors ravivé, avec les souffrances et les douleurs que cela implique...

  Christophe Tison dira de cette oeuvre : "Beloved est une inscription gravée sur une tombe : le
nom d'un fantôme. Celui d'une petite fille égorgée par sa mère, une esclave noire évadée d'une
plantation en 1870. Un crime commis au nom de l'amour et de la détresse pour que l'enfant ne
retombe pas aux mains du maître. A travers la malédiction d'un bébé qui revient hanter sa mère,
le roman de Toni Morrison (prix Pulitzer 1988) conte la folie de l'esclavage bien plus
puissamment que les Racines les plus noires."




I L'ESCLAVAGE
1) Situation du livre, date, lieu

 Cette émouvante histoire se déroule à la fin du 19ème siècle, aux Etats-Unis, dans l'état du
Kentucky et de l'Ohio, avant, pendant et après la guerre de Sécession (1861-1865). Nos
personnages descendent donc de plusieures générations d'esclaves (les premiers esclaves noirs
américains remontent de 1638). Ils naissent et acquièrent leur liberté alors que cela fait plus de
deux siècles que leurs ancêtres sont la possession de quelqu'un d'autre.

 Sethe a dix-neuf ans lorsqu'elle s'échappe du Bon Abri; Paul D doit avoir deux ou trois ans de
plus qu'elle.

  A travers notre questionnement sur l'identité, nous découvrirons l'horreur de l'esclavage, de
l'aliénation et de la torture.
2) Questionnement sur la construction de l'identité

a) Définition de l'identité et questionnement

  En effet, comment va alors pouvoir se construire une identité ? L'identité est un système de
représentations de soi, de sensations à l'égard de soi : "je n'existe que parce que c'est le regard
des autres qui m'a construit." L'identité se construit par l'autre, avec la confrontation, la
similitude et la différence. Quels vont être les objets d'identification alors que les familles sont
séparées, les esclaves traités en animaux ? "Mais maintenant elle avait perdu la tête, à cause des
mauvais traitements du neveu qui l'avait trop battue et l'avait poussée à s'enfuir. Maître d'Ecole
avait morigéné son neveu, en lui ordonnant de réfléchir - qu'il pense seulement à ce que ferait
son propre cheval s'il le battait au-delà des nécessités du dressage ? Ou Chipper, ou Samson ? A
supposer qu'on batte ses chiens comme cela, plus qu'il n'est besoin. Après on ne peut jamais
plus leur faire confiance dans les bois ni nulle part ailleurs." p.210. Foster Weatherby, ancien
esclave, dira: "Certains maîtres étaient bons pour leurs esclaves et d'autres étaient cruels, tout
comme certains gens traitent leurs chevaux et leurs mules - il y en a qui les aiment et les traitent
bien et d'autres qui ne le font pas."

  Une des définitions de l'identification est : "Processus psychologique par lequel un sujet
assimile un aspect, une propriété, un attribut de l'autre et se transforme, totalement ou
partiellement, sur le modèle de celui-ci. La personnalité se constitue et se différencie par une
série d'identifications. [...] le concept d'identification se trouve enrichi par différents apports :

 1° La notion d'incorporation orale est dégagée dans les années 1912-15 [...]
 2° La notion de narcissisme est dégagée. Dans Pour introduire le narcissisme, Freud amorce la
dialectique qui relie le choix d'objet narcissique (l'objet est choisi sur le modèle de la personne
propre) et l'identification (le sujet, ou telle de ses instances, est constitué sur le modèle de ses
objets antérieurs : parents, personnes de l'entourage).
  3° Les effets du complexe d'Oedipe sur la structuration du sujet sont décrits en termes
d'identification: les investissements sur les parents sont abandonnés et remplacés par des
identifications."

  Comment fonder son identité lorsqu'on est esclave, lorsqu'on ne cesse de nous répéter que l'on
n'est rien, que l'on est de la marchandise ? " "Un homme, c'est rien qu'un homme, disait Baby
Suggs. Mais un fils? Bon, ça alors, c'est quelqu'un ! " Cela se défendait pour un tas de raisons,
car au long de la vie de Baby, autant que de celle de Sethe, hommes et femmes étaient déplacés
comme des pions sur un échiquier. Tous ceux que Baby Suggs avait connus, sans parler d'aimer,
ceux qui ne s'étaient pas sauvés ou retrouvés pendus, avaient été loués, prêtés, vendus, capturés,
renfermés, hypothéqués, gagnés, volés ou saisis pour dettes." p.39 James Martin, à propos de la
vente aux enchères d'esclaves, racontera : "On met les esclaves dans des boxes comme ceux
qu'on utilise pour les boeufs - un homme et sa femme avec un enfant dans chaque bras. Et il y a
un rideau, des fois juste un drap, devant le box, pour que les acquéreurs ne puissent pas voir le
"matériel" trop vite. Le contremaître se tient avec un grand fouet de cuir noir et un pistolet à la
ceinture. De l'autre côté de la cour, il y a une grande estrade avec des marches. [...] Il y a des
gants blancs et un des acquéreurs prend une paire de gants et frotte son doigt sur les dents d'un
des hommes et il dit: "Vous dites que ce mâle n'a que vingt ans? Eh bien, il a les dents pourries!
il a quarante ans ou alors je ne m'y connais pas!" [...] Ils appellent les hommes "les mâles" et les
femmes "les femelles". [...] A ces enchères, le contremaître crie: "Eh, vous, les mâles et vous les
femelles, rentrez dans votre trou. Sortez par ici." Puis il les faits sautiller, il les faits trotter, il les
fait sauter."

 Lequel des deux, esclaves ou maître, donne une image d'homme ? A qui s'identifier ? Comment
s'identifier ? Comment se poser dans la filiation ? Où sont les générations lorsque les enfants
sont arrachés à leurs parents ? Comment savoir si on ne couche pas avec eux ? Comment
comprendre la filiation lorsque le maître et le fils abusent de la même esclave ? "Elle avait cru
qu'il suffirait de forniquer parmi les tombes avec le graveur dont le jeune fils les observait, le
visage empreint d'une colère millénaire, et d'un appétit tout neuf." "Quelquefois, les nègres, ils
étaient tellement peu sûrs de qui était bien leur famille qu'ils épousaient leur propre soeur ou
leur frère. Quelquefois, quand un nègre épouse sa soeur, c'est comme ça qu'ils s'en aperçoivent.
Une nuit, ils se mettent à parler. Elle dit: "Une fois, mon frère s'est battu et il a une horrible
cicatrice au-dessus de son oreille gauche. Elle est longue et lisse et il y a pas de poil qui pousse
dessus."il dit: "Tu vois cette cicatrice au-dessus de mon oreille gauche? Elle est longue et lisse et
pas la moindre trace d'un poil." Puis elle dit: "Que le Bon Dieu nous préserve, nous pauvres
nègres! Tu es mon frère!" Ca arrive comme ça. Je l'ai vu plein de fois, et ça c'est la vérité vraie."
explique Richard Carruthers

b) Cas des personnages Sethe et Paul D

 Pour Sethe et Paul D, une autre difficulté vient se greffer sur celle de l'identité : c'est la question
du mythe du bon maître, du maître paternaliste. Comment comprendre cette phrase de M.
Garner, lorsqu'il parle aux autres maîtres d'esclaves : "Vous autres, vous n'avez que des gamins;
des jeunes gamins, des vieux, des difficiles, des grincheux. Alors qu'au Bon Abri, mes nègres
c'est tous des hommes, jusqu'au dernier. Je les ai achetés comme ça, je les ai dressés comme ça.
Tous des hommes, qu'y sont." p.22. Comment se situer? Sethe et Paul D sont des hommes qui se
dressent... Cette ambiguïté de Garner va les plonger dans un doute infini : sont-ils des hommes
et qu'est-ce qu'un homme ? "Le dernier des hommes du Bon Abri, nommé et désigné comme tel
par quelqu'un qui était censé savoir, y croyait. Les quatre autres y avaient cru aussi, dans le
temps, mais ils avaient disparu. [...] Il avait vieilli en pensant que, de tous les Noirs du
Kentucky, seuls, eux cinq étaient des hommes ? Autorisés, encouragés à s'opposer à Garner, voir
à le défier. A inventer des manières de faire les choses; à voir ce qui était nécessaire et à s'y
attaquer sans permission. Acheter une mère, choisir un cheval ou une femme, manier des fusils,
même apprendre à lire si cela leur chantait - mais ils n'en avaient pas envie, puisque rien de ce
qui leur importait ne pouvait être couché sur le papier.

 Etait-cela ? Etait-ce là que résidait la condition d'homme ? Concentré dans le nom donné par
un Blanc, qui, lui, était censé savoir? [...] Maître d'Ecole leur avait enseigné qu'il en allait
autrement. Une vérité qui se balançait comme un épouvantail dans le seigle : ils n'étaient
hommes du Bon Abri qu'au Bon Abri. Un pas hors de ce territoire et ils devenaient des intrus
parmi la race humaine. Des chiens de garde sans dents; des bouvillons sans cornes; des chevaux
hongres dont les hennissements ne se pouvaient traduire dans aucune langue parlée par des
humains responsables.

   Sa force avait résidé en sa conviction que Maître d'Ecole se trompait. Maintenant il
s'interrogeait." p. 177-178. Tout au long de leur vie, ils vivront dans le questionnement sur leur
identité : qui sont-ils? Paul D ne répondra qu'une seule fois à la question, dans la colère. Il ne
sait pas ce qu'est un homme mais il sait ce qu'un homme n'est pas :

"- Eh ! Eh ! Ecoute bien. Laisse-moi te dire une chose. Un homme, c'est pas une putain de hache.
Qui fend, tronçonne, casse chaque putain de minute de la journée. Il y a des choses qui le
heurtent. Des choses qu'il ne peut pas démolir parce qu'elles sont en dedans."

 Pour Sethe, à la condition d'être humaine, s'ajoute celle d'être femme. Qu'est-ce qu'une femme
sinon une mère pour une esclave noire ? Qui reconnaît les femmes ? Comment devenir mère
sans en avoir connu aucune ? Comment être une mère lorsqu'on sait que ses enfants seront
arrachés et vendus? Comment être une mère lorsqu'on sait que l'infanticide est courant ?
Qu'est-ce que l'amour ?
 "- Ta bonne femme, elle t'arrangeait jamais les cheveux ?

 La question s'adressait clairement à Sethe, puisque c'est elle qu'elle regardait.

  - Ma bonne femme? Tu veux dire ma mère? Si elle l'a fait, je ne m'en souviens pas. Je ne l'ai vu
qu'un petit nombre de fois, dehors dans les champs, et une fois quand elle mélangeait de
l'indigo. A l'heure où je me réveillais le matin, elle était déjà en ligne dans les champs. S'il y avait
de la lune, elle travaillait au clair de lune. Le dimanche, elle dormait comme une bûche. Elle a dû
me nourrir deux ou trois semaines - c'est ce que les autres faisaient. Puis elle est retournée à la
rizière et j'ai tété une autre femme dont c'était le travail. Alors pour te répondre, non. Je suppose
que non. Elle ne m'a jamais arrangé les cheveux ni rien." p. 91.

  A chaque changement, la question de l'identité se posera. Elle se transformera avec Maître
d'Ecole, avec la liberté, avec les souvenirs, avec la vie. Elle deviendra une quête, et avec l'accès à
cette identité, Paul D et Sethe accéderont aussi à la "liberté totale" : celle du corps et de l'esprit.
Katie Phoenix explique la difficulté de penser par soi-même avant d'être libre, surtout lorsque
l'entourage ne se réduit qu'aux habitants des terres du maître : "Mme Harris vivait seule dans
une grande maison. J'étais sa seule esclave. Il n'y avait pas d'autres enfants, ni noirs ni blancs.

 Je savais que j'étais malheureuse, mais je pensais que c'était comme ça partout, qu'il n'y avait
pas de bonheur pour personne - ni pour moi, ni pour les autres. Quand je me faisais fouetter, je
pensais que ça faisait partie de la vie. Je ne voyais pas ça comme mon châtiment à moi, rien que
pour moi. [...]

  Quand la guerre a éclaté, je savais pas la raison. Mme Harris détestait le Nord alors moi aussi je
détestais le Nord. [...] Tout était comme un rêve embrouillé - exactement le contraire de ce que
j'ai appris plus tard. Je vois que Mme Harris aimait me faire croire que les choses n'étaient pas
comme elles étaient en réalité." M. Garner, comme Mme Harris, utilise les modes identificateurs
de l'enfant avec ses esclaves. Il est le père à qui il faut ressembler et en isolant ses esclaves, en les
empêchant de sortir de ses terres, il les aliène à ses propres idées. M. Garner, pour appuyer ses
effets, ne bat pas ses esclaves, ce qui les conforte dans l'aliénation.

c) Histoire

 Car Toni Morrison complique encore les choses. Elle rajoute le mythe du bon paternalisme
pour permettre à ses personnages de connaître les deux sortes de maîtres...

 L'histoire des noirs aux Etats-Unis a mis très longtemps à apparaître comme ce qu'elle avait
réellement été. En effet, pendant près d'un siècle les américains blanc voulurent faire croire aux
noirs que l'esclavage avait été bon pour eux et qu'ils n'avaient absolument pas été mal traités.
C'est le mythe du bon paternalisme que l'on retrouve dans Autant en emporte le vent de Victor
Fleming, 1939.

  En mettant en avant le problème de la construction de soi, de l'identité, Toni Morrison inscrit
ce roman dans la quête de l'identité aux Etats-Unis. Philippe Paraire explique: "Afin de donner à
l'exclusion des Noirs une dimension autre que simplement juridique et philosophique, et
d'enraciner l'idée qu'ils ne font pas partie de la race humaine, l'appareil idéologique de la culture
blanche dut opérer un travail de falsification historique. Dans le but de démontrer a posteriori la
nature non-humaine de la population noire, il fallait au-delà des arguments bulbutiants du
racisme naissant d'une anthropologie inégalitaire, parvenir à construire et à imposer l'idée que,
contrairement aux autres peuples, et à la façon des vaches, comme les vers de terre, les insectes
et les poissons, les Noirs n'ont pas d'histoire : au sens strict, ils n'auraient connu aucune
évolution sur le continent africain, et les progrès qu'ils ont fait sur la terre américaine seraient à
porter au bénéfice de leurs contacts avec la culture blanche.

  Ce mythe de l'anhistoricité des Noirs s'accompagne de celui de leur passivité face à la situation
de l'esclavage." Toni Morrison soulève le problème en montrant comment les esclaves se sont
révoltés contre l'esclavage, comment ils ont accéder à la liberté sans pour cela devenir des héros
mais en restant simplement des hommes. En démystifiant l'esclave-évadé héroïque par
l'intermédiaire de Sethe et de Paul D entre autres, Toni Morrison redonne aux Noirs leur
dimension d'Homme. En refusant de les idéaliser, elle les fait devenir "vrais", réels. Cette façon
d'accepter l'esclavage comme faisant partie de l'histoire des Noirs et l'esclavagisme comme
faisant partie de l'histoire des Blancs, permet de faire de Beloved une oeuvre universelle. "Le
refus de reconnaître la résistance âpre et continue des esclaves à l'ordre servile retire à leur
descendant celui de prétendre avoir une histoire collective en tant que nation opprimée : en
accréditant l'image d'une population servile hébétée et obéissante, l'idéologie américaine a
construit et ancré l'idée d'un bénéfice que ces peuples déportés auraient tirés de leur présence
sur le sol américain."

   Toni Morrison, dans son "génie" créateur, redonne cette histoire collective aux noirs
américains en s'appuyant, au début de son récit, sur le mythe du bon maître. C'est une ironie
particulièrement subtile... En introduisant M. Garner, elle nous permet de croire que Paul D et
Sethe n'auraient jamais rebellé l'esclavage s'ils n'avaient pas connu Maître d'Ecole. Ainsi, elle
démonte les croyances historiques en décrivant l'aliénation qu'engendraient les "bons" maîtres,
en mettant en lumière le fait qu'ils empêchaient les Noirs de se sentir hommes tout en leur
enseignant le contraire : un homme noir était inulectablement un esclave, voué à servir son
maître blanc et à mourir pour lui. Ils effaçaient ainsi toute idée de révolte, ce qui est la pire des
aliénations. "Sur la vie de ces esclaves, les opinions des historiens divergent. Jusqu'à une date
récente, ils ont eu tendance, en se fondant sur des témoignages d'origine sudistes, à considérer
l'esclavage sous l'angle du paternalisme [...] Pour Phillips, la plantation se comparait au manoir
anglais ou au domaine français, et le planteur, à un gentilhomme terrien qui exerçait sur ses
esclaves une autorité bienveillante et accomplissait une mission civilisatrice: grâce à lui, ses
esclaves étaient devenus des chrétiens, avaient parfois reçu des rudiments d'instruction, étaient
frottés à la culture occidentale. L'esclavage était considéré comme le meilleur système social
compatible avec le régime économique." George Fleming raconte: "Sur la plantation, on vivait
comme une grande famille, avec le maître comme papa de tout le monde [...] Maître leur
permettait pas de fouetter les esclaves, mais il nous obligeait à bien nous conduire. Si jamais le
fouet était nécessaire, c'était Maître Sam qui s'en occupait, mais il avait pas besoin de faire
grand chose."

 Ainsi, par l'intermédiaire des deux maîtres opposés, M. Garner, bon paternalisme, et Maître
d'Ecole, éleveur sadique, Toni Morrison met en scène l'impuissance apprise (terme employé
pour la première fois par Selligmen (learned helpleness) puis pour parler des femmes battues.
Une de celles-ci a été acquittée lors d'un procès après avoir tué son mari à un moment où il ne la
battait pas. Son geste a néanmoins été considéré comme un geste de légitime défense grâce à ce
concept. En effet, à force d'être battue, elle avait appris à ne plus rien vouloir, à ne plus se
défendre, à ne plus rien espérer. Elle mourait psychiquement. Son geste a donc été considéré
comme une guérison momentanée, un sursaut de lucidité : elle aurait pu mourir de le laisser
vivre.)

"- Tu as volé ce goret, n'est-ce pas ?
 - Non, monsieur, dit Nà Six, qui eut la décence de garder les yeux fixés sur la viande.
 - Tu me dis que tu ne l'as pas volé, alors que je te vois de mes yeux ?
 - Non, monsieur. Je l'ai pas volé.
 -
Maître d'Ecole sourit.

- Tu l'as tué ?
- Oui, monsieur. Je l'ai tué.
- Tu l'as dépecé ?
- Oui, monsieur.
- Est-ce que tu l'as fait cuire ?
- Oui, monsieur.
- Bien. Voyons. Est-ce que tu l'as mangé ?
- Oui, monsieur. Pour sûr que oui.
- Et tu me dis que ce n'est pas du vol ?
- Non, monsieur. C'est pas du vol.
- Qu'est-ce que c'est, alors ?
- C'est bonifier votre propriété, monsieur.
- Quoi ?
 - N° Six plante du seigle pour que la parcelle d'en haut donne mieux. N° Six prend, et puis il
     nourrit la terre, et ça vous fait une meilleure récolte. N° Six prend et nourrit N° Six, ça fait
     qu'il vous donne plus de travail.
 -
   Astucieux, mais Maître d'Ecole le fouetta quand même pour lui montrer que les définitions
appartiennent aux définisseurs, et non pas aux définis." p. 265.

  Philippe Paraire explique comment les esclaves mettaient en application l'impuissance apprise
: " La psychologie de base de l'esclave moyen était bien entendu structurée par le "yessir"( "oui,
m'sieur !") qui, par une sorte de comédie permanente de l'acquiescement, pouvait assurer un
minimum de tranquillité. Il fallait bien entendu jouer en plus la farce de l'humilité, s'adapter aux
volontés, même les plus imprévisibles, des maîtres. La question est de savoir combien d'esclaves
ont intériorisé ce comportement d'acquiescement systématique au point de devenir
imperceptiblement des "Sambo" modèles (Nom générique donné au modèle de l'esclave docile
et stupide. La consonance africaine insiste sur l'animalité de l'esclave. On pouvait dans le Sud
profond, tout aussi bien appeler Sambo un boeuf ou un cheval !), images parfaites du stéréotype
sudiste de l'esclave noir abruti et heureux, sourire éclatant, naïf et bondissant, respectueux et
"propre sur lui". Il est probable que l'érosion régulière des tempéraments trop marqués par un
moule aussi contraignant a dû détruire des millions d'âmes terrifiées par le spectacle des
exactions des maîtres."

 Comment va alors s'inscrire le meurtre de Sethe sur ses enfants, cette "brutale réplique à la Loi
sur les Fugitifs" p. 237 ? Quel va être son sens ?




II L'ACCÈS AUX SOUVENIRS
1) Problème de la filiation

 Beloved met en scène des "enfants sans mère", des "mères sans enfant", sans nom, sans rien à
quoi se raccrocher. A travers ces personnages égarés, dépossédés, on s'aperçoit que l'un des plus
grands maux de l'esclavage est l'abscence de lignage, de filiation. La séparation, partie
intégrante du système esclavagiste, qui ne se souciait pas d'enlever une mère à ses enfants,
d'éloigner les couples (du moins à une certaine époque, puisqu'à d'autres une politique maritale
était utilisée), se révèle une blessure irréparable.
  Les liens rompus, déchirés entre les membres d'une "famille", si tant est que ce mot ait pu avoir
un sens dans ces conditions, sont plus que mortifères : Sethe est une femme qui n'a pu être fille
et qui ne s'en est jamais remis : "Tu es revenu tout droit comme une gentille petite, comme une
fille, et c'est ce que moi j'aurais voulu être et que j'aurais été si ma m'mam avait pu se sortir du
riz assez de temps avant qu'ils la pendent et que je puisse être sa fille... Elle avait eu le mors
tellement de fois qu'elle souriait, et pourtant je n'ai jamais vu son vrai sourire... Elle était ma
m'mam, et il n'y a pas une m'mam qui se sauverait en abandonnant sa fille, pas vrai ?"p. 283.

 L'abandon est omniprésent dans ce roman : il semble que Sethe le considère comme l'acte le
plus cruel, et le plus indigne d'une mère, ou plutôt c'est une chose impensable pour elle. D'une
part, parce qu'en tant que femme esclave elle a fait le pari impossible d'aimer ses enfants coûte
que coûte, mais aussi parce qu'elle ne se pardonne pas d'avoir "abandonné" Beloved, de ne pas
lui avoir apporté son lait à temps. Pour Baby Suggs il est dangereux de se risquer à aimer,
surtout ses enfants. Elle aussi se sent perdue, dans sa généalogie, dans "ce mitan désolé où le
Moi qui n'en était pas un avait sa demeure". p. 197.

 "Si triste que cela soi de ne pas savoir où ses enfants étaient enterrés, ni de quoi ils avaient l'air
si ils étaient vivants, le fait est qu'elle en savait davantage à leur propos qu'elle n'en savait d'elle-
même, n'ayant jamais possédé la carte de sa géographie familiale qui lui eût permis de découvrir
à quoi elle ressemblait".p. 197.

 Destituée de son histoire, une nouvelle fois c'est l'identité même de l'être qui est touchée, "si
ma mère me connaissait, est-ce qu'elle m'aimerait ?" p.197. Nés esclaves, ne sachant pas
toujours qui sont leurs géniteurs, ces hommes et ces femmes sans repères, ne pouvaient pas se
construire une identité stable. L'absence quasi totale de transmission, de génération en
génération, rendaient ces hommes plus vulnérables, à la merci de l'oubli. Cet état de fait crée un
certain isolement, puisque très peu peuvent compter sur des parents proches, que la
communauté noire va venir pallier.

 Dans l'esclavage, hommes et femmes devenaient frères unis par leur désespoir. Cette cohésion
continua d'être forte, visible lorsque ces hommes retrouvèrent leur liberté et qu'ils durent
continuer à se battre, à résister à la menace sans cesse réitérée du Blanc, tortionnaire de l'âme.

  L'identité noire était la seule chose qui pouvait être véritablement revendiquée, ressentie
comme acquise, car signifiant tout un lot de souffrance : si ils ne pouvaient pas dire, la plupart
du temps, "Je suis le fils de...", "mon nom est ...", "Je viens de tel ou tel endroit", leur seul moyen
de se positionner, d'exister en quelque sorte, était de dire qu'ils étaient noirs et opprimés, qu'ils
devaient se réapproprier leurs vies, leur histoire, et qu'ils se battraient.

 Cette filiation noire est la seule qui ait vraiment une réalité, et qui ait le pouvoir de rassembler
tous ces "orphelins". Ce sentiment d'appartenance à une même lignée, semble se retrouver dans
la communauté afro-américaine qui revendique son histoire, se souvient de ses ancêtres
esclaves, de ce que l'homme a pu faire de son semblable.

  Cet épisode de la condition humaine n'est pas aussi exceptionnel et cela doit être pris en
considération : c'est en lisant un livre de Primo Levi, Si c'est un homme, qui nous semblait
pourtant fort éloigné de Beloved, que nous avons réalisé qu'en d'autres temps, tellement moins
reculés, d'autres hommes ont vécu face contre terre, ont été esclaves.

La question du nom

 En tout premier lieu, ce dont on a privé ces hommes c'est d'un nom : sur les plantations du sud
des hommes ont perdu ce qui les rattachait à leurs racines, ils ont portés le nom d'un autre, le
nom d'un maître. Paul D. Garner, Paul A., Paul F., n°Six ne possèdent donc rien, même pas le
sentiment de se sentir appartenir à telle ou telle famille, de venir de telle ou telle région.

 Leur nom, c'est ce dont les hommes qui ont vécu la captivité ont été privé en premier : le
système concentrationnaire allemand avait "compris" que pour réussir à briser totalement un
homme il fallait le priver de son nom, en faire un matricule, un vulgaire numéro...

  "Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour
exprimer cette insulte : la démolition d'un homme. En un instant, dans une intuition quasi
prophétique, la réalité nous apparaît : nous avons touché le fond... il n'existe pas, il n'est pas
possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Plus rien ne nous
appartient... si nous parlons, ils ne nous écouteront pas... Ils nous enlèveront jusqu'à notre nom
: et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que
derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste."

 Mais cette dernière situation, bien qu'insoutenable, fut temporaire (quoique souvent définitive,
puisque 96% y mouraient) ou du moins ces hommes n'imaginaient pas qu'elle pourrait durer
toujours. Sans nom, sans passé ou presque, on se demande vraiment comment ces hommes qui
sont nés esclaves ont pu réussir à vouloir vivre, ou survivre pendant plus de deux siècles.

2) Liberté réelle opposée au deuil de la torture vécue

 Sethe et Paul D sont libres. Mais qu'est-ce que la liberté ? Est-elle seulement physique ? Dans le
roman de Toni Morrison deux libertés s'affrontent : la liberté affective et la liberté "physique".
"Et quand elle posa le pied en terre libre, elle ne put pas croire que Halle sût ce qu'elle ignorait;
que Halle, qui n'avait jamais respiré une bouffée d'air libre, sût qu'il n'y avait rien de meilleur au
monde. Cela l'épouvanta. Il se passait quelque chose. Que se passait-il? Qu'est-ce que c'était? se
demanda-t-elle. Elle ne savait pas de quoi elle avait l'air et n'était pas curieuse. Mais,
subitement, elle vit ses mains et pensa avec une clarté si simple qu'elle en était éblouissante:
"Ces mains m'appartiennent. Ce sont mes mains." Ensuite elle sentit cogner dans sa poitrine et
découvrit une autre nouveauté: les battements de son propre coeur. Avait-elle été là tout le
temps? Cette chose battante? Elle se sentit idiote et se mis à rire tout haut" p.199. Il nous est
difficile de "sentir" cette liberté lorsqu'on naît avec. La liberté de rire et de parler, la liberté
d'avoir un nom, la liberté de pleurer. James Mellon introduira son recueil ainsi :"Tout le monde
s'accorde à reconnaître que les émotions humaines sont universelles et éternelles. Et, cependant,
peu de gens accepteraient l'idée selon laquelle d'innombrables émotions et expériences ont pu,
purement et simplement, disparaître à jamais du seul fait que les conditions qui les avaient
engendrées n'existent plus.

  Ce livre traite de toute une gamme d'émotions qui ne peuvent plus être éprouvées aujourd'hui;
sentiments qui résultaient du fait d'être un esclave statutaire, par exemple, ou encore ceux que
l'on éprouvait à être la propriété matérielle de son semblable."

  Mais très vite, on comprend que la liberté n'est pas que physique. Pour vivre libre, il faut
pouvoir se souvenir sans frémir, il faut faire le deuil de son passé. "Si seulement elle parvenait à
accepter les nouvelles que Paul D apportait et celles qu'il gardait pour lui. Juste les accepter.
Sans craquer, s'écrouler ou pleurer à chaque fois qu'une image horrible dérivait devant son
visage." p. 139. Il faut "effacer" le traumatisme qui revient sans cesse sans qu'on l'ait décidé.
"Elle-même en était réduite à un seul enfant - vivant, c'est-à-dire - avec les garçons chassés par
la morte, et le souvenir de Bulgar qui s'estompait rapidement. Howard, au moins, avait une tête
que personne ne pouvait oublier. Quand au reste, elle bataillait ferme pour ne rien se rappeler
de dangereux ou presque. Malheureusement son cerveau était retors. Quoi qu'elle fasse." p.15.
"Il y a des choses qui partent. Qui passent. Il y a des choses qui restent. Avant, je pensais
souvent que c'était ma mémoire. Tu sais. Il y a des choses qu'on oublie. D'autres qu'on oublie
jamais." p.57.

  "Elle secoua la tête de droite et de gauche, résignée à la rebellion de son cerveau. "pourquoi ne
refusait-il donc jamais rien ? Ni souffrance, ni regret, ni image atroce trop révoltante pour être
supportée ? Tel un enfant gourmand, il s'emparait de n'importe quoi. Pour une fois, ne pouvait-
il pas dire: "non merci, je viens de manger et je ne pourrais pas avaler une bouchée de plus ?[...]
Et si Paul D l'a vu et n'a pas pu le sauver ni le réconforter parce qu'il avait le fer d'un mors dans
la bouche, alors il y a encore d'autres choses que Paul D pourrait me raconter et sur lesquelles
mon cerveau se jetterait et prendrait sans jamais dire: "Non, merci. Je ne veux pas savoir, ni
devoir me souvenir de ça. J'ai autre chose à faire : me préoccuper, par exemple, de demain, de
Denver, de Beloved, de vieillesse et de maladie, sans parler d'amour."

 Mais le cerveau de Sethe ne s'intéressait pas à l'avenir. Chargé de passé et affamé d'en savoir
davantage, il ne ménageait aucune place pour imaginer, sans parler d'organiser, le lendemain."
p.103-104.

 "Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres" disait Spinoza. Les esclaves affranchis
purent tout à fait s'en rendre compte. Il semble que l'on ne puisse pas réduire la liberté à sa
simple définition telle qu'on la trouve dans le dictionnaire, c'est-à-dire "ne pas être sous la
dépendance absolue de quelqu'un", sauf si l'on englobe "soi-même" dans "quelqu'un". En effet,
ne sommes-nous pas esclaves de nos traumatismes et de notre inconscient ?

 "Peu à peu au 124 et dans la clairière, en compagnie des autres, Sethe avait repris possession
d'elle-même. Se libérer était une chose; revendiquer la propriété de ce moi libéré en était une
autre." p.136 . Se libérer c'est pouvoir penser au futur, c'est sortir de la prison du passé, c'est
vivre. Pour Toni Morrison c'est aussi se pardonner ce qu'on a fait ou vu, ce qu'on a été.

 Là encore Toni Morrison met, en plus de l'apport psychologique, l'accent sur l'histoire des noirs
américains, en mettant en scène cette liberté trompeuse. La fuite des souvenirs se mèle à la fuite
des dangers réels, dangers que l'on aurait pu croire éteints avec l'esclavage. " Certains fuyaient
une famille incapable de les entretenir, d'autres fuyaient pour retrouver des parents. D'autres
encore fuyaient des récoltes avortées, des parents morts, des menaces de meurtre, ou des terres
dont ils avaient été dépossédés. Certains de ces garçons étaient plus jeunes que Buglar et
Howard; les autres formaient des constellations et des mélanges de familles de femmes et
d'enfants, alors qu'ailleurs, solitaires, chasseurs ou chassés, il y avait des hommes, encore,
toujours des hommes. Interdits de transports publics, poursuivis par les dettes et les " draps
fantômes qui parlent" du Ku Klux Klan, ils suivaient les routes secondaires, scrutaient l'horizon,
aux aguets du moindre signe, et comptaient de façon vitale les uns sur les autres. Silencieux,
sauf pour des échanges de courtoisie quand ils se rencontraient, ils ne s'étendaient ni ne
s'interrogeaient sur les chagrins qui les poussaient d'un endroit à l'autre. Inutile de parler des
Blancs. Tout le monde savait." p.79-80.

3) Deuil et réflexion sur soi-même

A Deuils

 Quelles vont être les "conséquences" d'une telle liberté ? Une liberté arrachée de force, volée,
achetée aux prix de douleurs et de blessures qui refusent de se cicatriser. Cette liberté, qui va
donner accès aux souvenirs traumatiques, qui va transformer les hommes et leurs
représentations, devra être gérée, utilisée, consommée. Comment devenir libre si l'on ne sait pas
qui on est ? Qu'est-ce qu'être humain ? L'identité continue sa construction grâce à la liberté.
a) Cas de Baby Suggs

  Baby Suggs acquiert sa liberté légalement. Rachetée par son fils, elle pourra, après une longue
vie de souffrance, goûter à la liberté. Mais, peut-être par sa sagesse, Baby Suggs a compris que la
liberté est aussi psychique et que pour se libérer, il faut parler. Alors elle se met à parler, à
prêcher afin de faire le deuil de ce qu'elle a vécu, des tortures qu'elle a endurées et des enfants
qu'elle a perdus. Elle fait même plus, elle encourage les autres a faire de même, elle les
encourage à se libérer. "Après avoir pris place sur une énorme dalle de roche plate, Baby Suggs
courbait la tête et priait en silence. L'assistance l'observait depuis les arbres. Ils la savaient prête
lorsqu'elle posait son bâton. Alors elle s'exclamait : "Laissez venir à moi les petits enfants !" Et
ils sortaient de l'abri des ramures pour accourir vers elle.

 "Que vos mères vous entendent rire", leur disait-elle.

 Et les bois résonnaient.[...]

  Cela commençait ainsi : enfants riant, hommes dansant, femmes pleurant, puis tout se
mélangeait. Les femmes cessaient de pleurer et dansaient ; les hommes s'asseyaient et
pleuraient ; les enfants dansaient, les femmes riaient, les enfants pleuraient, jusqu'à ce que,
épuisés et rompus, tous jusqu'au dernier gisent dans la Clairière, moites et hors d'haleine. Dans
le silence qui s'ensuivait, Baby suggs, vénérable, leur faisait l'offrande de son coeur immense." p.
126.

b) Cas de Paul D et des autres

 Mais Baby Suggs avait de la force, même si elle a finit par s'éteindre. Paul D, lui, pensait avoir
trouvé une autre façon de résister aux souvenirs : les enfermer dans sa boîte noire, les refouler
en gardant à l'extérieur un sentiment de mal-être. "Il se passa un certain temps avant qu'il
puisse mettre Alfred, la Géorgie, N°Six, Maître d'Ecole, Halle, ses frères, Sethe, Monsieur, le
goût du fer, la vue du beurre, l'odeur du noyer blanc, le carnet de notes, un par un dans la boîte à
tabac en fer-blanc logée dans sa poitrine. Au moment où il arriva au 124, rien au monde n'aurait
pu en forcer le couvercle." p. 162. C'est Beloved qui ouvrira la boîte, lui faisant commencer son
deuil, jusque-là enfermé dans son inconscient.

 D'autres se réfugiront dans la folie, à battre le beurre...

c) Sethe

  Sethe, elle, a deux deuils à faire : celui de sa vie d'esclave et des morts qu'elle y a vu et celui de
sa fille qu'elle a tuée. Sethe est prisonnière de son cerveau, elle subit. C'est Paul D qui viendra
débloquer son deuil en parlant avec elle, en étant simplement présent. " Sans même s'y efforcer,
il était devenu le genre d'homme qui peut entrer dans une maison et faire pleurer les femmes.
Parce qu'avec lui, en sa présence, elles pouvaient se laisser aller. Il y avait quelque chose
d'infiniment bon dans son attitude. [...] C'est pouquoi, même sans comprendre pourquoi il en
était ainsi, Paul D n'avait pas été surpris lorsque Denver avait laissé couler ses larmes sur le
fourneau. Non plus quand, quinze minutes plus tard, après lui avoir raconté le vol de son lait, sa
mère pleura, elle aussi" p.31-32. Sethe se laisse aller avec Paul D, se permet ce qu'elle s'était
interdit toutes ces années : " Peut-être, cette fois-ci, pourrait-elle s'arrêter net au milieu de la
préparation du repas, sans même s'éloigner du fourneau, et sentir la douleur qui devait
rayonner dans son dos. Faire confiance aux choses et retrouver des souvenirs, parce que le
dernier des hommes du Bon Abri était là pour la rattraper si elle sombrait ?" p. 32. Un peu
comme s'il était le déclencheur de l'histoire qui allait suivre : "C'était lui, le responsable. En sa
compagnie, les émotions remontaient à la surface. Les choses redevenaient ce qu'elles étaient :
le terne avait l'air terne ; la chaleur était chaude. Les fenêtres ouvraient subitement sur une vue."
p.62. Il permettra aussi à Beloved d'apparaître en chair et en os, en la chassant lorsqu'elle était
sous la forme d'un fantôme.

B Représentations

  Cette liberté va mettre sens dessus dessous les représentations, les valeurs. Avant, pendant
qu'ils étaient esclaves, la mort n'était pas une horreur, n'était pas à craindre. Elle permettait
justement cette liberté tant prisée : il vallait mieux être mort plutôt que de vivre cette torture. "
On ne versait pas de larmes parce que le mort était parti là où il n'y aurait plus d'esclaves. A
l'époque, les esclaves ne pensaient qu'à ça : ne pas être esclave. Parce que l'époque de l'esclavage
était l'Enfer." explique Mary Gaffney. Mais une fois libre, la mort prend une autre valeur, elle
devient celle que l'on craint, celle que l'on refuse. Il faut vivre, même si l'on souffre, pour le
plaisir de vivre libre. Baby Suggs le prêche, le crie aux Noirs de la communauté.

 Pour se défendre contre cette mort, si proche pendant l'esclavage et si angoissante après, "[...]
elle n'ignorait pas que la mort était tout sauf l'oubli" p.12, les Noirs se serviront des fantômes.
Qu'est-ce qu'un fantôme sinon un mort vivant ? Un mort qui n'est pas tout à fait mort, un mort
qui vit autour de nous, qui est doué d'intelligence, de pensées et même parfois d'actions ? Les
esclaves noirs voient leurs prochains se faire tuer, mourir alors que leurs vies n'avait pas terminé
leurs destins. Les enfants mourraient ou étaient tués ainsi que les plus vieux. Rare sont ceux qui
s'éteignirent après une vie accomplie. "Hommes adultes fouettés comme des enfants ; enfants
fouettés commes des adultes ; femmes noires violées par la troupe ; biens enlevés, cous brisés."
p. 250-251. Cette façon de mourir, tellement injuste, n'a jamais pu, dans de nombreuses
sociétés, engendrer des morts "pour de vrai". Ils devenaient fantômes, errant ici et là, bloqués
par cette mort inacceptable. "Les mauvais morts, c'est-à-dire ceux qui ne cessent d'être présents
auprès des vivants, signifient donc un défaut non seulement du rituel funéraire mais, plus
généralement, dans l'ensemble des rites qui accompagnent la personne du début à la fin de sa
vie. Témoignent de l'impérieuse nécessité de la coutume ceux que l'on pouvait appeler les
mauvais morts définitifs. A partir d'une riche ethnographie polonaise, L. Stomma en a dressé un
tableau qui vaut, avec quelques nuances, pour toute l'Europe : on y trouve tous ceux qui
meurent en position de marge - fiancé, femme allaitant, enfant non baptisé - ou d'un mort qui,
par sa violence, exclut toute maîtrise rituelle. Attachés aux alentours de leur fin, ils répètent
pour l'éternité le geste qui les immobilise. [...] Les latins nommaient ahori, morts avant l'heure,
ces "âmes peineuses" désignant ainsi l'incomplétude de leur destin." Les ahori semblent
correspondre aux fantômes des esclaves noirs et plus particulièrement à Beloved.

" - On pourrait déménager, avait-elle une fois suggéré à sa belle mère.
 - A quoi bon ? avait demandé Baby Suggs. Y a pas une maison dans ce pays qu'est pas bourrée
jusqu'aux combles des chagrins d'un nègre mort. On a de la chance que ce fantôme soit un
bébé." p. 14. Ces fantômes sont donc une façon de ne pas faire le deuil, de le bloquer dans son
travail.

  Cette croyance était particulièrement répandue chez les esclaves noirs américains et Toni
Morrison, dans son regard surnaturel, se sert de cette croyance pour parler aux hommes et plus
particulièrement aux Noirs. Elle inscrit ainsi son appartenance à la culture noire américaine, et
par son récit, l'enrichit et la rend accessible à tous. " Ironies tragiques. Renversement brutaux.
Violences domestiques. Dérisions cruelles. Il ne s'agit pas tant de réalisme magique que d'un
travail de construction ou reconstruction mythique à partir du folklore, des croyances, des
modes de vie de la communauté noire, du passé africain, de la magie et du vaudou." Pour
confirmer cette croyance, Minerva Grubbs dira : "Les esclaves racontaient des contes et des
histoires de fantômes et ils parlaient de ce qui avait rapport à la magie et au guignon. [...] J'ai vu
des fantômes et des esprits toute ma vie. Je les ai vus ici même sur cette véranda où je suis
maintenant."




III INFANTICIDE
1) Dans les oeuvres de Toni Morrison

  Ce thème revient à deux reprise dans l'oeuvre de Toni Morrison : dans Sula (1974) et dans
Beloved. Dans les deux romans, Toni Morrison pose d'emblée le fait dans la cruauté de son
incontournable réalité, et oblige le lecteur à s'impliquer, dans une oeuvre où il est question de
penser l'impensable.

 Dans Sula, la grand-mère maternelle tue son fils - drogué - pour le "sauver" de sa déchéance :
après l'avoir longuement bercé, elle imprègne ses vêtements et sa pailliasse d'essence et y met le
feu. Meurtrière, elle tente de sauver sa fille qui, plus tard, sera dévorée par les flammes, sous le
regard impassible de sa propre fille.

 Rien n'est simple, tout se brouille et le lecteur doit faire un effort sur lui-même pour entendre
ce point de vue là. Le fantasme "on tue un enfant" n'apparaît habituellement jamais (sauf en
psychanalyse), mais Toni Morrison le fait émerger avec tant de brio, révellant la profonde
humanité de chaque personnage, que l'on ne peut, dès lors ni approuver, ni condamner.

2) Les femmes et l'infanticide dans Beloved

a) L'enfant de l'ennemi

 Plusieurs des femmes présentées dans Beloved ont commis l'infanticide; la propre mère de
Sethe s'est débarrassée des enfants qu'elle n'avait pas désirés, qui étaient le résultat de viols : "
[Nan] dit a Sethe que sa mère et elle, étaient arrivées ensemble par la mer. Toutes deux avaient
été prises maintes fois par l'équipage.

-   Elle les a tous jetés, sauf toi. Celui des marins, elle l'a jetté dans l'île. Les autres, ceux
    d'autres Blancs, elle les a jetés aussi. Sans nom, qu'elle les jetait. A toi, elle a donné le nom
    de l'homme noir. Lui, elle l'a serré dans ses bras." p. 93.
 -
  L'infanticide, bien que devant être relié à la haine que pouvaient ressentir les esclaves noires
qui subissaient fréquemment le droit de cuissage que s'octroyaient les maîtres, contre-maîtres...
est à analyser comme un acte de résistance, une défense. Pouvait-on réellement attendre de ces
femmes, qui contre leur gré donnaient naissance aux enfants de l'ennemi, qu'elles se conduisent
comme des mères ? Peut-on imaginer plus grande humiliation pour une femme que celle
d'enfanter d'un "petit monstre", d'une preuve vivante de l'oppression subie ? Dans ces
conditions l'infanticide était courant chez les esclaves, tout comme il a pu l'être lors de la
Première Guerre Mondiale. Stephane Audoin-Rouzeau analyse la signification d'un tel acte
commis dans de telles situations .

  Ella, l'un des "juges" les plus sévères de Sethe a elle-même supprimé un enfant qui lui faisait
horreur : "Elle avait mis au monde et refusé d'allaiter une chose blanche et velue engendrée par
"la lie de la terre". Cela avait vécu cinq jours sans émettre un seul son. L'idée de ce petit,
revenant pour la fouetter elle aussi, lui fit grincer des machoires et alors Ella hurla." p.357.
b) L'infanticide de Sethe

 Les cas d'infanticide de la mère de Sethe et d'Ella sont très différents de celui commis par
Sethe.

 L'infanticide de Sethe n'est pas du tout l'expression du refus du père ni de l'agressivité envers
lui. Ses motivations filicides sont plutôt à percevoir comme un sacrifice : on peut facilement
imaginer que Sethe se serait donnée la mort après avoir tuer/sauver ses enfants, ou se serait
battu avec Maître d'Ecole jusqu'à ce que mort s'en suive.

 Les infanticides commis par Ella et la mère de Sethe peuvent difficilement générer autant de
culpabilité : elles ont supprimé la vie de ces choses, qui ne vivaient pas dans leur tête, étranger
dans leur propre corps.

  Pour Sethe, les choses sont extrêmement plus difficiles : Beloved est entre autres l'histoire
d'une douloureuse rédemption qui a failli l'anéantir. "[Sethe] restait assise là comme une
poupée de chiffon, brisée, enfin, d'avoir essayé d'aimer et de racheter." p.335. Se "racheter",
Sethe a cru pouvoir le faire : "Elle avait cru qu'il suffirait de forniquer parmis les tombes avec le
graveur [...] Cela devait certainement être suffisant. Suffisant pour répondre à tous les prêtres, à
tous les abolitionnistes, et à une ville pleine de mépris. Comptant sur la tranquillité de sa propre
âme, elle en avait oublié l'autre : l'âme de sa petite fille [...] Forniquer parmis les pierres
tombales n'avait pas suffit." p.14-15.

  Mais le pardon que Sethe n'arrive pas à obtenir, c'est avant tout le sien : elle tente
désespérément d'expliquer à Beloved ce qui s'est passé.

  "Qu'avant que Sethe puisse lui faire comprendre ce que cela avait signifié - le courage qui lui
avait fallu pour tirer les dents de cette scie sous le petit menton ; pour sentir le sang de bébé
jaillir comme de l'huile entre ses doigts ; pour tenir son visage de sorte que sa tête reste attachée
; pour la serrer afin d'absorber, encore, les spasmes de mort qui fulguraient à travers ce corps
adoré, tout rondelé et velouté de vie - Beloved risquait de partir . De partir avant que Sethe
puisse lui faire entendre que pire - bien pire que cela - était ce dont Baby Suggs était morte, ce
qu'Ella savait, ce que Payé Acquitté avait vu et ce qui faisait trembler Paul D . Que tout Blanc
avait le droit de se saisir de toute votre personne pour un oui ou pour un non. Pas seulement
pour vous faire travailler, vous tuer ou vous mutiler, mais pour vous salir. Vous salir si
gravement qu'il vous serait à jamais impossible de vous aimer. Vous salir si profondément que
vous en oubliiez qui vous étiez et ne pouviez même plus vous en souvenir. Et qu'alors même
qu'elle, Sethe, et d'autres étaient passés par là et y avaient survécu, jamais elle n'aurait pu
permettre que cela arrive aux siens. Le meilleur d'elle, c'étaient ses enfants. Les Blancs
pouvaient bien la salir, elle, mais pas ce qu'elle avait de meilleur, ce qu'elle avait de beau, de
magique - la partie d'elle qui était propre." p.346.

  On sait que les infanticides font naître de la culpabilité chez les mères parce qu'elles
entretiennent une relation d'ambivalence avec leur enfant. La haine qu'elles ressentent pour lui
se trouve alors "exaucée" et ainsi leur culpabilité apparaît. Néanmoins il ne nous semble pas que
le geste de Sethe corresponde véritablement à un geste d'agressivité envers son enfant, même si
cela paraît paradoxal. Il semble plutôt témoigner d'un immense amour. Tout comme Catherine
Bonnet explique le geste d'amour des femmes qui abandonnent leur enfant (elles l'abandonnent
pour ne pas le tuer), on peut penser ici que Sethe a tué sa fille dans un geste d'amour (pour ne
pas la voir se faire torturée ou tuée par d'autres).
3) Réaction des autres face à l'infanticide et à la fête

 Quelle situation engendra donc ce meurtre ?

 Sethe, arrivée chez Baby Suggs depuis un mois, reconnaît le chapeau de Maître d'Ecole et c'est
alors la panique. Pourquoi les autres Noirs de la communauté n'ont-ils pas prévenu de cette
arrivée ? Pourquoi ce peuple si soudé par son passé s'est-il désolidarisé ?

 " Le 124, secoué de rires, bourré de bienveillance et de nourriture pour quatre-vingt-dix, les mit
en colère. C'est trop, pensèrent-ils. [...] Cela les rendit furieux. Ils avalèrent du bicarbonate de
soude, le lendemain matin, pour calmer les violentes protestations que provoquaient dans leur
estomac la munificence et la générosité insouciante étalées au 124. Se chuchotèrent dans les
cours des histoires de rats gras, de fatalité et d'orgueil injustifié." p. 193-194. Les gens de la
communauté étaient jaloux de cette fête, jaloux de la générosité de Baby Suggs, jaloux de tant de
bonheur. Cela les fit se taire lorsqu'ils virent Maître d'Ecole arriver. " Personne ne les avaient
avertis, et il avait toujours pensé que l'épuisement d'une longue journée de ripaille n'avait pas
suffi à les engourdir, mais que quelque chose d'autre - comme, euh, comme de la méchanceté -
les avait poussé à rester en dehors, ou empêchés de faire attention ou de se dire que quelqu'un
d'autre était probablement déjà en route pour porter la nouvelle à la maison de Bluestone Road,
où une jolie femme vivait depuis presque un mois déjà." p220-221.

 Toni Morrison nous montre comment les hommes peuvent redevenir des "hommes", malgré un
si lourd passé commun. Comment la solidarité peut s'oublier après une journée de fête, trop
riche et trop en bonté.

 Le meurtre plongera alors le 124 dans un isolement complet pendant dix-huit ans. Les Noirs de
la communauté ne voulaient pas fréquenter une meurtrière, et surtout, ils ne voulaient pas se
rappeler qu'ils en avaient peut-être été la cause....

4) Représentations de l'homme encore changées

  Les représentations s'en trouveront encore changées. Comment se représenter les hommes
lorsque l'on sait qu'ils sont capables de l'inhumain, de ce que font les Blancs ?

  Baby Suggs ne pourra pas supporter ces nouvelles représentations : l'homme reste un homme-
animal même libre. Par la faute du Blanc, la violence entrera chez elle et la rompra : " Le coeur
qui déversait l'amour, la bouche qui prononçait la Parole, avaient compté pour rien. Ils étaient
quand même entrés dans la cour, et elle ne parvenait ni à approuver ni à condamner le choix
brutal de Sethe. Prendre l'un ou l'autre parti l'eût peut-être sauvée, mais exténuée de se trouver
tiraillée entre les deux, elle se mit au lit." p. 250. Baby Suggs ne sait plus que penser, ses
représentations sont détruites, démontées. Elle se meurt de ne pas pouvoir choisir, elle se meurt
aussi de savoir que ce drame est arrivé à cause de la jalousie des autres noirs. " Après soixante
années passées à perdre ses enfants au profit de gens qui lui avaient dévoré sa vie avant de la
recracher comme une arête de poisson ; [...] se retrouver avec une belle-fille et des petits-enfants
et voir cette fille massacrer ses petits (ou s'y efforcer) ; appartenir à une communauté de Noirs
affranchis comme elle - les aimer et être aimée d'eux [...] - puis voir cette communauté s'écarter
et se tenir à distance - ma foi cela fût parvenu à user même une vénérable, une Baby Suggs." p.
247. Baby Suggs se meurt de comprendre que les Blancs ont réussi à faire des Noirs ce qu'ils
désiraient qu'ils soient : des animaux.

 Paul D n'en pensera pas moins lorsqu'il finira par croire ce que Payé-Acquitté lui annonce. Paul
D refuse de croire Sethe meurtrière de ses enfants, refuse de croire en cette photographie de la
coupure de journal, qui pourtant ne trompe pas. " Ce n'est pas sa bouche." répêtera-il
inlassablement pour contrer les preuves que lui donne Payé-Acquitté. Puis Paul D posera la
question à Sethe, qui se laissera aller à la confession. "Il saisissait seulement des fragments de ce
qu'elle disait - ce qui suffisait, parce qu'elle n'en était pas arrivée à la partie essentielle : la
réponse à la question qu'il n'avait pas posée carrément, mais qui se trouvait dans la coupure
qu'il lui avait montrée." p.227.

 Paul D en verra lui aussi ses représentations changées. Comment comprendre une femme qui
tue ses enfants pour les mettre en sécurité ? "Cette Sethe-ci parlait d'amour comme les autres
femmes ; parlait de vêtements de bébé comme n'importe quelle autre, mais ce qu'elle essayait de
faire comprendre était à vous éclater les os. Cette Sethe-ci parlait de sécurité avec une scie à la
main. [...] plus important que ce que Sethe avait fait, était ce qu'elle revendiquait. Cela lui fit
peur." p. 230-231. Paul D comprend à son tour ce qui peut faire d'une femme un animal :

" - Tu as deux pieds, Sethe, pas quatre, dit-il" Pourrait-il alors aimer cette Sethe-ci ? Le
narcissisme de Paul D, ses "ardeurs de jeune homme" s'en trouveraient détruits ou en tout cas
amoindris. Il fuya alors, comme il avait fuit les Blancs et leur inhumanité...

5) Conséquences de l'isolement

a) Idéalisation du père par Denver

 Même les enfants refusent de parler à Denver lorsqu'elle ira se rendre aux cours de maîtresse
Jones. Denver renforcera son isolement lorsque son camarade de classe lui posera la question
fatidique, celle qui par son énoncé même répondra aux craintes enfuies au plus profond de
Denver : " Pourtant la chose qui bondit en elle quand il lui posa la question avait dû y être tapie
de tout temps." p. 147.

 Denver, qui a but le sang de sa soeur, connaît les menaces qui ont pu peser sur elle. Elle est une
des rescapés ; et dans l'esprit d'un enfant rien ne peut prouver qu'elle n'est plus en danger. " Elle
était trop terrifiée pour poser la question de Nelson Lord à ses frères ou à personne d'autre,
parce que certains sentiments bizarres et effrayants à propos de sa mère se rassemblaient autour
de la chose qui avait bondi à l'intérieur d'elle." p. 147. Alors à la question : " Ta mère n'a-t-elle
pas été jetée en prison pour meurtre ? Et toi, n'as-tu pas été enfermée avec elle quand on l'a
bouclée ? " p. 150, Denver ne désirera pas de réponse. Ses oreilles se fermeront parce qu'elle en
aura déjà trop entendu. "Pendant deux ans, elle marcha dans un silence trop compact pour être
pénétré" p. 148. Denver, à cette question trop bouleversante pour son esprit, répond avec un
symptôme d'hystérique : elle refuse de faire marcher la partie de son corps par laquelle elle a été
blessée. Elle retrouvera l'audition grâce aux bruits du bébé fantôme.

  Mais l'isolement de Denver ne fut pas que psychosomatique. Après la mort de Baby Suggs et la
fuite de ses frères, elle resta dix ans avec sa mère, isolée de tous. Et l'absence de son père,
attendu par sa mère et par sa grand-mère, la fit l'idéaliser. Il était celui qui avait racheté sa
grand-mère, celui qui avait été assez doux et assez bon pour être choisi par sa mère parmi les
cinq hommes du Bon Abri. Il est celui qui n'est pas sa mère. Denver a peur d'elle et cette peur lui
fait espérer le retour de son père : " [...] elle m'aidait à attendre mon papa. [...] J'aime ma mère,
mais je sais qu'elle a tué une de ses propre filles, et elle a beau être tendre avec moi, j'ai peur à
cause de ça. [...] Et c'est sûr qu'il y a eu quelque chose qui fait que ça n'est pas grave de tuer ses
propres enfants. Tout le temps j'ai peur que se reproduise la chose qui est arrivée et qui a fait
que ça n'était pas grave pour ma mère de tuer ma soeur." p. 285. Denver ne vit que dans l'attente
de son père. " [...] le silence me permettait de mieux rêver de mon papa. J'ai toujours su qu'il
allait venir." p.288. " Mon papa était un ange fait homme" p.290. Denver aime son père par
l'intermédiaire de sa grand-mère. Elle boit les histoires qu'elle lui raconte, les dévore.
  Cette idéalisation l'empêchera d'accepter Paul D, cet imposteur dont elle a cru quelques
secondes qu'il était son père. L'idéalisation est " un processus psychique par lequel les qualités
et la valeur de l'objet sont portées à la perfection. [...]

 Le rôle défensif de l'idéalisation a été souligné par Melanie Klein. Pour cet auteur, l'idéalisation
de l'objet serait essentiellement une défense contre les pulsions destructives : en ce sens, elle
serait corrélative d'un clivage poussé à l'extrême entre un "bon" objet idéalisé et pourvu de
toutes les qualités [...] et un objet mauvais dont les traits persécutifs sont également portés au
paroxysme. "

  De toute évidence, Denver a fait de sa mère le "mauvais" objet et de son père le "bon" objet.
L'absence de celui-ci lui permet de gérer son ambivalence à travers ses deux parents au lieu de
ressentir pour chacun d'eux les sentiments de haine et d'amour. Cette idéalisation est fréquente
dans le deuil de l'enfant et bloque le processus du deuil : "Les difficultés de l'enfant à faire son
deuil peuvent se résumer de la manière suivante : vis-à-vis de la réalité de la perte, il y a toujours
une part de déni des représentations et souvent des affects, ce qui entraîne un clivage entre la
partie du moi qui reconnaît la réalité et s'y soumet, et la partie qui la refuse. Vis-à-vis de l'objet,
de manière comparable, il y a oscillation entre l'oubli profond des représentations et souvenirs
(comme s'il n'avait pas existé ou n'avait pas d'importance) et le surinvestissement de l'image de
l'objet, au besoin jusqu'à l'idéalisation. Le travail de deuil se trouve ainsi bloqué et les relations
objectales ultérieures seront sérieusement confrontées, et aux altérations affectives, et au
surinvestissement de l'image de l'objet perdu."

 Ainsi chacun des personnages de cette oeuvre devra faire le deuil de quelqu'un ou de quelque
chose... Et les relations qu'ils entretiendront entre eux en seront complexifiées.

b) Deuil non fait

  Il y a deuil à chaque fois qu'il y a perte, refus, frustration. Il y a donc deuil toujours : "Le deuil
est cette frange d'insatisfaction ou d'horreur, selon les cas, par quoi le réel nous blesse et nous
tient, d'autant plus fortement que nous tenons davantage à lui... Le deuil est l'affront que fait au
désir le réel, et qui marque sa suprématie." Etre en deuil, c'est être en souffrance, au double sens
du mot, comme douleur et comme attente. Sethe, plus éprouvée par la vie que beaucoup
d'autres, tente désespérément au départ, de faire comme si de rien n'était, de dénier la
souffrance, de penser à autre chose : avant l'arrivée de Paul D, elle refuse catégoriquement
d'entamer ce long chemin, cette nouvelle blessure qu'est le deuil, le retour sur le passé. Sethe ne
veut pas en subir plus, elle ne veut pas déposer les armes comme lui disait Baby Suggs : "
Dépose-les Sethe. Epée et bouclier. Pose-les. Pose. A terre, l'un et l'autre. A terre au bord de la
rivière... Ne cherche plus la guerre. Dépose tout ce fourbi. Epée et bouclier." Sethe reste dans le
déni : la réalité de la perte de sa fille (dont elle est responsable) n'est pas méconnu mais les
affects du deuil, c'est-à-dire souffrance, chagrin, désespoir sont repoussés, bloquant le travail
nécessaire à l'élaboration de la perte. On peut penser qu'au moment du meurtre, Sethe n'avait
pas assez d'energie psychique disponible pour pouvoir affronter la violence des affects activés
par la situation. La force et la solidité du moi n'étaient pas suffisantes pour supporter une telle
angoisse : "L'insécurité est ressentie comme impuissance à maîtriser son agressivité. " et c'est
justement ce qui hante le 124. L'insécurité, que Paul D a cru pouvoir chasser, persiste : " parce
que Sethe n'avait pas fait le ménage à l'intérieur d'elle-même avant sa venue." p. 230 Cette
insécurité est perçue par les voisins qui laissent le 124 à l'écart pour éviter d'entendre les
plaintes, les gémissements : la maison hurle, " paralysée par la fureur du bébé à la gorge
tranchée. " p. 14, et la douleur qui s'en échappe fait fuir les passants. Car le désespoir de
l'endeuillé est insupportable, il renvoie à notre propre désarroi; aussi "la maison" de Sethe est
laissée à ses cris.
 Le cri, qui seul pourrait exorciser la douleur, n'est pas admis; car le cri de l'un compromet le
sommeil et l'oubli des autres... Le tableau de Munch, Le Cri, illustre bien cette idée : c'est notre
propre cri qui nous conduit à nous boucher les oreilles, c'est notre propre souffrance qui est
intolérable. Baby Suggs avait essayé de faire sortir ce cri du silence qui consumait chaque
homme, chaque femme, pour qu'ils reprennent possession d'eux-mêmes. C'est aussi en hurlant
que toutes les femmes du voisinage vont venir sauver Sethe : après s'être si longtemps tues ( et
n'avoir pas prévénu de l'arrivée de Maître d'Ecole) elles laissent exploser leur douleur : " elles
cessèrent de prier et régressèrent jusqu'aux commencements. Au commencement, il n'y avait
pas de mots. Au commencement, il y avait le son, et elles savaient toutes comment sonnait ce
son. ".

 En ce qui concerne Sethe et Beloved le deuil n'est pas fait puisque le verdict du réel - "l'objet
n'existe plus" - n'est pas accepté. On peut même dire que Sethe s'identifie à ce qu'elle a perdu et
"s'enferme vivant[e] dans le néant qui [la] hante... [Elle] reste prisonni[ère] du narcissisme et la
carence inévitable de son objet."

...En tuant son enfant , Sethe a montré qu'elle ne pouvait renoncer au projet qu'elle avait pour
ses enfant : "L'enfant aura la vie meilleure que ses parents, il ne sera pas soumis aux nécéssités
dont on a fait l'expérience qu'elles dominaient la vie. Maladie, mort, renonciation de jouissance,
restriction à sa propre volonté ne vaudront pas pour l'enfant; les lois de la nature comme celles
de la société s'arrêteront devant lui, il sera à nouveau le centre et le coeur de la création." , "A
travers son visage brille, souveraine et décisive, la figure royale de nos vœux, de nos souvenirs,
de nos espoirs et de nos rêves." C'est en Beloved que Sethe a projeté son existence; c'est dans cet
enfant que s'est réfugiée "l'immortalité du moi que la réalité bat en brèches, le point le plus
épineux du système narcissique." Laisser Maître d'Ecole emporter ses enfants, c'était pour elle
renoncer à tous ses voeux, ne plus avoir de raison de vivre. Sethe se trouvait dans une injonction
paradoxale : renoncer à son enfant imaginaire en laissant partir son enfant réel avec Maître
d'Ecole ou conserver son enfant imaginaire en renonçant à son enfant réel, garder intacte sa
représentation inconsciente de l'enfant merveilleux qu'elle aurait voulu être.

 Une des conséquences de ce travail de deuil inaccompli, sera la difficulté pour Denver à porter
la culpabilité de sa mère, une culpabilité qui n'est pas vraiment la sienne et qui transforme
cependant sa vie. En effet, Denver est la seule rescapée du " Malheur" , la seule n'ayant subit
aucune blessure. Ce traumatisme s'inscrira en elle, partagé entre la peur qu'elle ressent pour sa
mère et la culpabilité qu'elle ressent vis-à-vis de sa soeur d'avoir survécu. Denver aura donc une
double culpabilité, celle de sa mère et la sienne.




IV BELOVED
1) Que représente Beloved?

 Comme nous l'avons dit plus haut, la croyance aux fantômes est culturelle chez les esclaves
noirs américains. C'est dans cette croyance que naîtra Beloved. Que représente alors Beloved ?
Qui est-elle? Quelle est sa fonction ?

 Beloved est un nom gravé sur une pierre, le nom de la petite fille de Sethe, le nom de la soeur
de Denver. Sa mort tragique et soudaine a fait d'elle une âme peineuse, un ahori. Beloved n'a
cessé de hanter la maison dans laquelle elle est morte et les esprits de ceux qui y logeaient. " Je
suis Beloved et elle est à moi. Je la vois séparer des fleurs de leurs feuilles elle l'aimait dans un
panier rond." p.293 Elle revoit les dernières images qu'elle a vues lorsqu'elle était dans l'herbe à
côté de sa mère, dans un panier. "La religion des morts, le culte des morts, la permanence de
l'animisme, la croyance aux esprits et la superstition sont tout à la fois les bases psychologiques
les plus anciennes et les plus solides de toutes les religions et un des avatars les plus significatifs
de la projection de l'agressivité; elles constituent souvent des complications du deuil, en
particulier la vengeance des esprits." .

 En effet chaque être humain entretient une relation d'ambivalence avec autrui. Celle-ci se
caractérise par des sentiments de haine et d'amour à l'égard d'une même personne. Lorsque
quelqu'un meurt, un des sentiments devient réalité : nous le haïssions et voulions le voir
disparaître, et il disparaît. Cela nous plonge alors dans une confusion énorme et fait naître en
nous un sentiment de culpabilité. Pour répondre à celui-ci, nous projetons dans le fantôme
notre haine envers lui, un peu comme pour nous punir de l'avoir haï.

 Ainsi dans Beloved seront projetés les sentiments de Sethe, de Paul D et de Denver, ainsi que
ceux de Baby Suggs et de Howard et Buglar.

  Pour ces derniers, elle sera la haine qu'ils vouent à leur mère meurtrière. Ils lui prêteront des
sentiments de haine et des pouvoirs qu'il faut craindre : la haine qu'ils ont pour leur mère et les
pouvoirs de vie ou de mort qu'elle a eu sur eux. A plusieures reprises, on découvre que ce
fantôme fut la cause de leur fuite : " Howard et Buglar s'étaient enfuis à l'âge de treize ans, l'un,
le jour où un simple regard sur un miroir le fit voler en éclat (ce fut le signal pour Buglar);
l'autre, le jour où l'empreinte de deux petites mains apparut sur le gâteau (cela décida Howard)."
p.11. Ils ont été " chassés par la morte." Et puis, plus loin, on comprendra que ce ne sont que leur
haine et leur peur qui les ont fait fuir : " Jusqu'au jour où leur haine devint si personnelle qu'elle
les chassa l'un et l'autre." p.149. En parlant de Sethe : " Elle a failli tuer mes frères, et ils le
savaient. Ils m'ont raconté des histoires de "meurs sorcière ! " pour me montrer comment faire
si j'en avais besoin. [...] J'imagine qu'ils préfèrent être là à tuer des hommes plutôt que des
femmes." p.285. Les deux frères sont partis parce que leur haine devenait trop grande, parce
qu'elle leur faisait peur : ils ne voulaient pas tuer leur mère.

  Pour Baby Suggs, Beloved sera l'enfant revenu se venger de sa mère et de sa grand-mère : l'une
pour l'avoir tuer et l'autre pour l'avoir laisser faire. Baby Suggs se sent coupable de n'avoir pas
agi au moment de l'infanticide et surtout d'avoir organisé une fête qui lui valut la jalousie de la
communauté au point qu'elle n'avertit pas de la venue de Maître d'Ecole. " Elle s'était habituée à
l'idée que personne ne prierait pour elle - mais cette aversion qui flottait librement était
nouvelle. Elle n'émanait pas de Blancs - cela elle en était sûre - donc il fallait qu'elle vînt de gens
de couleurs. Et alors elle sut. Ses amis et voisins étaient furieux contre elle parce qu'elle avait
outrepassé les bornes, trop donné, les avait offensés par excès." p.195. Lorsqu'elle découvrira les
corps des enfants blessés ou mort, elle sera obsédée par une phrase : " Pardon, je vous demande
pardon. [...] Je vous demande pardon Seigneur, je vous demande bien pardon. Du fond du
coeur." p.215. Baby Suggs se sent responsable de la mort de Beloved et elle projette en Beloved
la haine qu'elle a pour elle d'avoir succombé. Elle culpabilise et prête ses sentiments au fantôme
: " Elle disait que le fantôme en avait après m'man et après elle aussi, pour n'avoir rien fait pour
arrêter ça." p.291.

  Pour Denver, Beloved sera une compagne l'aidant à attendre son père puis, avec sa
transformation en personne de chair, elle deviendra un double d'elle-même, celle par qui ses
propres pulsions de mort pourront prendre vie. En effet Beloved accompagnera Denver tout au
long de son enfance et plus particulièrement pendant son mutisme et après la mort de Baby
Suggs. Denver prêtera à son tour ses sentiments à Beloved, dont elle n'a pas peur parce qu'elle
est persuadée qu'elle ne peut lui faire de mal puisqu'elle a bu son sang en têtant sa mère. "
Beloved est ma soeur. J'ai sucé son sang en même temps que le lait de ma mère. La première
chose que j'ai entendue après le temps où je n'entendait rien, c'est le bruit qu'elle faisait en
grimpant l'escalier. [...] Depuis que je suis toute petite, elle a toujours été ma compagne, et elle
m'aidait à attendre mon papa. Elle et moi, on l'attendait." p.285. Ce "on" accentue la fusion que
Denver voudrait vivre avec Beloved.

  Puis, lorsque Beloved deviendra chair, Denver sera la première à la savoir fantôme, à la
reconnaître. "Faut croire que j'étais la seule à avoir su tout de suite qui c'était. Tout juste comme
j'ai su qui elle était quand elle est revenue. Pas tout de suite, mais dès qu'elle a prononcé son
nom - pas son prénom, mais le nom pour lequel m'man avait payé le tailleur de pierre - j'ai su."
p. 290. Parce qu'elle était celle qui l'a craignait le moins, elle l'a reconnue. Beloved deviendra
alors l'exécutrice de Denver. Tout comme celle-ci en veut à sa mère et a peur d'elle, Beloved
étranglera Sethe. " Le spectacle dont elle fut témoin dans la Clairière lui fit honte, parce que le
choix entre Sethe et Beloved était fait d'avance." p.150. Denver avait choisi Beloved, ne pouvant
pas se résoudre à accepter une mère meurtrière. D'une façon identique, Denver qui refuse Paul
D, le verra chassé par Beloved et elle s'en réjouira: " mais elle l'a fait partir, et je suis tellement
contente qu'il ne soit plus là ! " p. 289.

  De même, Denver sera celle qui comprendra la fonction de Beloved : " Denver avait appris à
tirer fierté de la condamnation dont les Noirs les accablaient; de la conjecture selon laquelle le
revenant était méchant, affamé de faire toujours plus de mal. Aucun de ces gens ne connaissait
le réel plaisir de l'ensorcellement, de ne pas subodorer, mais de connaître les choses qui se
cachaient derrière les choses." p. 59. En effet, Beloved sera là pour ouvrir les boîtes, pour fouiller
les inconscients, libérer les pulsions, libérer les mots afin de pouvoir terminer les deuils. Elle
réactualise les souvenirs, les fera apparaître pour mieux s'en défaire.

  C'est ce qui se passera pour Paul D. Beloved sera tenue responsable de l'ouverture de la boîte
noire de Paul D alors que c'est sa rencontre avec Sethe qui en sera l'origine. En effet, Paul D
choisit d'enfermer son coeur et ses souvenirs dans cette boîte dès l'instant où ce qu'il vivait était
trop pour lui, trop dur à supporter. Il se protègeait ainsi, de l'extérieur en mettant son coeur à
l'abri dans une boîte, et de l'intérieur en refusant de considérer que son coeur faisait un avec lui.
C'est un peu une boîte pare-exitations, pare-blessures, pare-traumatismes. " La boîte avait
réussi là où le Bon Abri, le travail d'âne et la vie de chien avaient échoué : il était devenu fou
pour ne pas perdre l'esprit." p.64. " Paul D garderait le reste en lui : dans cette tabatière en fer-
blanc enfouie au creux de sa poitrine, là où jadis se trouvait un coeur rouge." p. 107 Beloved qui
veut que Paul D lui dise son nom, le fait la pénétrer. Et dans ce moment où Paul D commet
l'adultère avec le fantôme, la boîte s'ouvrira : " Il le dit, mais elle ne s'en alla pas. Elle se
rapprocha d'un pas qu'il n'entendit pas plus qu'il ne surprit le chuchotis des paillettes de rouille
lorsqu'elles se détachèrent de la fermeture de sa boîte à tabac. Si bien que, lorsque le couvercle
céda, il n'en sut rien. Ce qu'il sut, en revanche, c'est que, lorsqu'il atteignit l'au-dedans, il
murmura : " Coeur rouge" encore et encore. Doucement d'abord, puis si fort que cela réveilla
Denver, puis Paul D lui-même. "Coeur rouge ! Coeur rouge ! Coeur rouge ! " p.167.

  Beloved est donc celle qui ouvre la boîte, fouille l'inconscient de Paul D jusqu'à ce que, dans
Beloved, il réssuscite un Coeur mort depuis toutes ces années. Cependant, la boîte de Paul D
s'est ouverte bien avant. En une phrase Toni Morrison nous conte cette ouverture que nous ne
comprenons alors pas, rapidement, comme pour finalement nous l'a faire oublier : " [...] il ne
parvenait pas à expliquer sa surprise mêlée de plaisir en voyant le femme de Halle vivante [...].
La partie vérrouillée de sa tête s'était ouverte comme une serrure bien huillée." p. 64.

 Beloved boira ses pensées, boira ses souvenirs : " Je suis Beloved. [...] Je ne mange pas les
hommes sans peau nous apportent leur eau du matin à boire" p. 293 rappelle le souvenir de Paul
D lorsque les gardiens blancs, à Alfred, "offraient" leur sperme pour petit déjeuner...
 Mais Paul D ne comprendra pas que Beloved est celle par qui il a retrouvé son coeur, retrouvé
cette partie de lui qui permet d'aimer Sethe. Il ne verra en elle qu'"une sorcière" beaucoup trop
"luisante" à qui il prêtera sa haine, celle qu'il a de lui-même lorsqu'il ne peut résister à l'appel
physique d'une femme. Sa culpabilité multipliera la haine qu'il a pour ce fantôme jusqu'à la fuir
et abandonner Sethe et Denver.

  On retrouve aussi en Beloved un fantasme qui semble appartenir à beaucoup : c'est un
fantasme qui a malheureusement été réalité. Beloved serait, comme d'autres l'ont été, une
femme-objet, gardée en vie uniquement pour assouvir le plaisir sexuel de ses maîtres blancs. " Y
avait une fille enfermée dans une maison avec un homme blanc, là-bas à Deer Creek. On l'a
trouvé mort l'été dernier, et la fille, partie. C'est peut-être elle. Les gens disent qu'il l'avait gardé
enfermée là-dedans depuis qu'elle était gamine." p. 326. Sethe aussi émettra cette hypothèse : "
puis elle dit sa pensée à Denver : Beloved avait dû être enfermée par quelque Blanc qui l'avait
réservée à son usage personnel, sans qu'elle ait jamais le droit de sortir.[...] Il était arrivé à Elle
quelque chose du même genre, sauf que pour elle, il y avait eu deux hommes - un père et son fils
- et qu'Ella se souvenait de tous les détails. Pendant plus d'un an, ils l'avaient gardée enfermée
dans une pièce pour être seuls à user d'elle." p.170.

  Mais pour Sethe, Beloved sera surtout celle qui lui permettra de commencer le deuil de ce
meurtre atroce, de sa petite fille perdue. Sethe se sent en effet coupable d'avoir ôté la vie à sa
fille même si elle reste persuadée d'avoir fait ce qui était le mieux. Sethe est alors perdue dans
son deuil : elle ne connaît plus la différence entre l'amour et la mort, et tous ses sentiments
seront projetés dans Beloved qui n'est en réalité rien d'autre qu'elle-même.

" - Pour un bébé, il est puissant le sort qu'elle jette, dit Denver.
 - Pas plus puissant que mon amour pour elle, répondit Sethe." p. 13
 -
  En revenant, Beloved naîtra à nouveau : Sethe accouche à son arrivée, elle perd ses eaux une
seconde fois, comme elle les avait perdues pour Denver : " Et, pour une raison inexplicable sur le
moment, dès que Sethe fut assez près pour voir le visage de la dormeuse, sa vessie se trouva
pleine à craquer.[...] Tant d'eau qu'Amy avait dit : "Retiens-toi, Lu ! Tu vas nous faire couler si tu
continues." Il n'avait pas plus été possible d'empêcher le liquide de ruisseler d'une poche des
eaux qui se rompt que d'arrêter ce torrent-là, maintenant." p.77.

 Sethe est terriblement culpabilisée et, comme pour se punir, elle projettera dans Beloved ses
pulsions de mort, sa haine. " Qui eût pensé qu'un petit bébé de rien du tout pût abriter tant de
fureur ? " p. 14. Elle sent que son geste a été un geste excèssif :

" - J'ai un arbre dans mon dos et une âme en peine dans ma maison, et rien d'autre entre les
deux, à part la fille que je tiens dans mes bras. Fini de fuir. Devant rien. Rien sur cette terre ne
me poussera plus à me sauver. J'ai fait un voyage, et j'ai payé mon billet. Mais laisse-moi te dire
une chose, Paul D Garner : ça m'a coûté trop cher. Tu entends ? Trop cher." p. 29. La liberté
contre la vie de sa petite fille est un prix dont Sethe se sent coupable malgré toutes ses
revendications. Elle se sent coupable et Beloved lui permettra de se punir, lui permettra de se
justifier. " C'était comme si Sethe ne souhaitait pas vraiment se voir accorder le pardon; elle
voulait qu'il lui soit refusé. Et Beloved l'y aidait." p.348.

  Lorsque Beloved est morte, elle rampait déjà. Elle était encore dans la fusion avec sa mère, elle
était sa mère. Quand elle reviendra, dix-huit ans plus tard, elle aura l'âge que Sethe avait
lorsqu'elle a commis le meurtre. Elle sera à nouveau dans la fusion avec Sethe. " Et les filles
l'avaient sauvée, Beloved avec tant d'agitation qu'elle s'était comportée comme un enfant de
deux ans." p.141. Denver sent d'ailleurs cette fusion, sent que Sethe et Beloved ne font qu'un : "
Je suis seule responsable, maintenant, mais elle peut compter sur moi. J'ai cru qu'elle essayait
de la tuer, le jour de la Clairière. De la retuer." p.286. De la retuer ? Il faut que Beloved et Sethe
soient une unique et même personne pour qu'il y ait double meurtre... Beloved demandera
d'ailleurs : " Tu es mon visage; je suis toi. Pourquoi m'as-tu quittée, moi qui suis toi ? " p.301.

 Beloved, dès son arrivée, questionnera Sethe. D'abord sur sa mère, comme si Sethe désirait en
savoir plus, comme si par l'intermédiaire du fantôme, Sethe exprimait à sa mère ce qu'elle
n'avait jamais pu lui dire. Puis les questions augmenteront de plus en plus. Beloved boit les
paroles de Sethe, boit ses souvenirs. Sethe se permet ces souvenirs par l'intermédiaire de
Beloved. Avec eux ressurgiront les peines et les douleurs. Beloved fera fouiller Sethe toujours
plus profondément dans elle-même.

 Puis, après avoir chassé Paul D, elle se transformera en agresseur vis-à-vis de Sethe. " Denver
croyait comprendre le lien qui existait entre sa mère et Beloved : Sethe essayait de se racheter
pour la scie à main; Beloved le lui faisait payer." p.345. Dans cette fusion trois générations
semblent confondues : Beloved, Sethe et la mère de celle-ci. Sethe règresse en effet jusqu'à
devenir l'enfant battu de sa fille. Les infanticides se mélangent, les mères aussi. " Que sa m'man
lui avait fait de la peine et qu'elle était incapable de trouver son chapeau nulle part, et...

- Paul D ?
- Quoi, ma douce ?
 - Elle m'a quittée." p.376. Beloved ou sa mère ? Le doute est partout. " Elle allait me sourire,
     et quand elle a vu les gens morts qu'on poussait dans le mer, elle y est allée aussi et m'a
     laissée sans son visage." p.299 Cela rappelle les meurtres de la mère de Sethe lorsqu'elle a
     jeté tous ses métisses à la mer... du pont du bateau. Sethe se questionne sa mère, questionne
     sa fille, se questionne. On dirait qu'elle attendait sa mère dans Beloved. Toutes trois ne font
     qu'un, Beloved ressemblant de plus en plus à Sethe lorsqu'elle est arrivée : " Elle avait pris la
     forme d'une femme enceinte, nue et souriante dans le chaud soleil de l'après-midi." p.361.
 -
  Finalement tous savaient que Beloved n'était rien, rien qu'eux-mêmes dans la douleur de leurs
deuils. " Pour ceux qui lui avaient parlé, avaient vécu avec elle, étaient tombés amoureux d'elle,
cela prit plus longtemps pour oublier, jusqu'à ce qu'ils se rendent compte de leur incapacité à se
rappeler ou à répéter une seule des choses qu'elle leur avait dites, et ils commencent à croire
que, hormis ce qu'eux-mêmes avaient pensé, elle n'avait rien dit du tout." p.379.

2) L'eau dans Beloved

   A travers Beloved, Toni Morrison exploite, en plus des nombreux mythes, la symbolique de
l'eau. Cette eau revient sans cesse, coulant dans la rivière qui borde la maison, devenant tombe
pour les enfants de la mère de Sethe, ou encore libératrice pour Paul D lorsqu'il était en prison.

  C'est par Beloved que l'eau surgit. Ses paroles en sont imprégnées, trempées. L'eau de la pluie,
l'eau de la mer. " elle entre dans l'eau [...] Je suis debout sous la pluie qui tombe [...] le jour il y a
des diamants dans l'eau où elle est et des tortues [...] Je sors de l'eau bleue" pp.296-297. " Oh !
j'y étais, dans l'eau." p.110.

  L'eau, pour Daniel Gorans et Christine Moulin-Paliard, est "le lieu privilégié de projection de
l'ambivalence." En effet, elle est symbole de vie (par les eaux du ventre de la mère, par le lait, par
ses apports nutritifs... ) et de mort (par son manque d'oxygène, par le fait que les excréments
deviennent liquides pendant la maladie... ). Beloved, lorsqu'elle arrive, a soif, soif au point de la
faire croire malade par Paul D :

" - Elle pourrait avoir le choléra, dit Paul D.
 - Tu crois ?
 - Toute cette eau. C'est un signe sûr." p.81.
 -
  Ainsi, par Beloved et par l'eau Toni Morrison met en scène l'ambivalence, la relation humaine.
L'amour est aussi parfois haine; et cette ambivalence renforce la réalité de son récit et l'enrichit
en poésie, en symbole.

 L'eau est aussi symbole d'isolement, de sécurité : le foetus est à l'abri des coups dans les eaux,
les insulaires se sentent en sécurité. L'eau symbolisera alors le 124, île au milieu des pensées,
maison isolée dont l'insécurité ne peut venir que de son intérieur. "Les eaux sont tout à la fois le
fondement du monde, de toute forme de vie, et le lieu où le monde peut-être détruit, englouti.
De nombreuses religions utilisent l'eau tant dans les rites baptismaux que dans les rites
funéraires."

  L'eau est aussi terriblement présente dans le mythe de Narcisse. Elle est liée à la mort de ce
dernier lorsqu'il regarde son image. "Le narcissisme et les mythes auxquels il renvoie nous
confronte encore aux valeurs extrèmes du symbolisme de l'eau : construire la vie en s'appuyant
sur la séparation, la mort." C'est ce que devront faire Denver, Paul D, et surtout Sethe...
 Mais l'eau est enfin ce qui coule et qui ne revient pas en arrière. "Pour l'imaginaire, tout ce qui
coule est de l'eau." Les souvenirs pourront alors fuir des pensées de nos personnages, s'étaler à
la vue de tous, s'imprégner dans chacun pour enfin pouvoir s'évaporer...




CONCLUSION
 Nous avons essayé, à travers cette oeuvre de Toni Morrison, Beloved, de transmettre la quêtte
de l'identité des hommes dont le passé est d'avoir appartenu à quelqu'un, d'avoir vu ses enfants
mourir, ses parents vendus.

  Nous avons vu comment l'on pouvait être traité du simple fait de la couleur de sa peau,
comment les tortures subies pouvaient transformer la mort en liberté, comment le meurtre de
ses enfants pouvait devenir un geste d'amour, une façon certaine de les protéger, de les mettre
en sécurité.

  Nous avons appris aussi, comment les hommes pouvaient se comporter face à un coeur trop
généreux, comment ils pouvaient laisser alors venir le mal, parce que trop vexés de tant d'excès.
  Mais l'oeuvre de Toni Morrison en dit beaucoup plus. Nous aurions aimé traiter de la
perversion que l'esclavagisme offrait aux maîtres blancs, de ce qui fait que l'homme se
transforme en monstre lorsqu'il ne respecte plus les lois, lorsque, comme l'autre n'est rien du
fait de sa couleur, il est, lui, de ce même fait l'égal de Dieu. Il est la Loi. Nous aurions aimé parler
de l'homosexualité entre une mère et sa fille et comment elle pouvait répondre à un fantasme
universel d'inceste. Nous aurions aimé pouvoir insister sur la façon dont Toni Morrison
humanise ses personnages et par là redonne sa dimension réelle à l'histoire des Noirs aux Etats-
Unis, et de façon plus général à tous les peuples opprimés qu'a connue notre terre. Nous aurions
aimé...




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Source du travail : Noëlle D'Adamo ; Charlotte Elmassian; un grand merci à elles ...

http://home.tiscali.be/frederic.staes3/beloved.htm