Pratiques médiatiques des jeunes, compétences scolaires des élèves by zvf19883

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                                                                                               2-3 AVRIL 2008
Table ronde, mercredi 2 avril 2008, 11h-13h
Pôle Média, Hall Nord Agora

Pratiques médiatiques des jeunes,
compétences scolaires des élèves
Evelyne Bevort, directrice déléguée du Clemi, animatrice de la table ronde

      Avec la généralisation des usages privés d’Internet, les jeunes évoluent au sein d’un
      véritable complexe multi-médiatique que l’école ne parvient pas toujours à prendre en
      compte. Chacun construit, seul ou avec ses pairs, son éventail de pratiques et de
      connaissances. Celles-ci restent ainsi souvent approximatives ou éloignées des
      compétences scolaires de référence.
      Ces remarques nous rappellent que chaque technologie de communication d’importance qui
      apparaît et se diffuse repose toujours des questions de type sociétal, en particulier celle de
      leur impact sur les jeunes et la façon dont l’éducation au sens large peut s’appuyer sur elles
      pour diffuser une autre conception de l’éducation, ou une conception complémentaire.
      En ce qui concerne les médias numériques, les enjeux sont très importants parce qu’ils
      concernent toutes les dimensions de la société et placent les jeunes, leurs compétences et
      leurs attitudes, au centre de notre questionnement.
      La table tonde qui nous réunit s’efforce de représenter cette diversité d’acteurs concernés.
      Cédric Fluckiger, chercheur dans le groupe de recherche de France Télécom, partira du point
      de vue des jeunes et de ce qu’il a pu observer. Jacques Béziat, maître de conférence en
      sciences de l'éducation à l’Université de Limoges, interviendra sur les représentations que
      les enseignants ont de leurs propres pratiques des TIC. Vincent Pugliezi, président de la
      Fédération des conseils de parents d'élèves des écoles publiques (FCPE) des Bouches-du-
      Rhône, représentera le point de vue des parents d'élèves. Christian Gautellier, directeur des
      publications et du département « Enfants, écrans, jeunes et médias » des CEMEA (Centres
      d’entraînement aux méthodes d’éducation active), évoquera la dimension extra-scolaire et
      les actions entreprises à côté de l’école. Emmanuel Vergès, directeur de l'association ZINC /
      espace culture multimédia de la Belle de Mai à Marseille, parlera des différents projets qu’il
      entretient sur ces thématiques. A l’issu des questions-réponses avec la salle, Thierry de
      Smedt, professeur de communication à l’université de Louvain-la-Neuve (Belgique),
      s’efforcera de faire une synthèse de nos propos.


Cédric Fluckiger, chercheur à France Télécom Orange Labs
Un difficile dialogue entre l’école et les pratiques numériques des jeunes

      Cette table ronde est particulièrement nécessaire parce qu’elle regroupe des chercheurs et
      des acteurs variés, qui vont donner à voir plusieurs facettes du rapport existant entre les
      pratiques numériques des jeunes et l’école, un rapport particulièrement complexe. En effet,
      l’apprentissage se joue pour les jeunes dans plusieurs univers : l’école, la famille, les
      groupes de pairs.
Le dialogue est parfois difficile entre les sociologues qui étudient la manière dont les TIC
permettent aux jeunes de se construire une identité d’adolescent et de développer des
nouvelles formes de sociabilité, et des chercheurs plus intéressés par les sciences de
l’éducation, les apprentissages scolaires, les savoirs que l’on acquiert dans différentes
pratiques. Or, c’est bien l’ensemble de ces phénomènes qu’il s’agit d’appréhender.
C’est parce que les enfants grandissent qu’ils ont des nouveaux besoins de pratiques
culturelles, de nouveaux besoins d’échanger avec leurs amis, de s’approprier les outils
numériques et de marquer ainsi qu’ils deviennent des grands. Un peu comme avec les habits
de marques, le fait d’avoir un blog, un compte sur MSN comprenant beaucoup de contacts
permet aux jeunes de s’affirmer dans le monde juvénile. Face à ces constats, on peut se
demander si l’école n’est pas hors du coup. Quel rapport y a-t-il par exemple entre la photo
d’un groupe à la mode sur le blog d’une adolescente et une feuille de calcul dans un logiciel
comme excel dont on apprend l’utilisation en mathématiques en classe de 5e ?

Il convient d’abord de s’interroger sur ce que l’on peut appeler « culture numérique » des
élèves. Les usages des TIC sont marquées par un très fort aspect générationnel. Toutes les
études montrent de fortes différences dans les taux de pratiques et un très fort
investissement des jeunes dans les usages des nouveaux médias et des nouvelles pratiques
de communication. Les jeunes sont plus équipés que les adultes, les familles avec enfants et
adolescents deux fois plus équipées en micro-informatique et connexion Internet que les
familles sans enfants, et que les jeunes utilisent ces technologies de manière plus intensive.
Leurs principaux usages, c’est la navigation sur Internet, la messagerie instantanée, la
consultation des blogs, le mail, et dans une moindre mesure, le travail scolaire à domicile et
le téléchargement de contenus multimédias.
Ces données montrent que les nouvelles technologies jouent un rôle majeur dans la
consommation de produits culturels : les adolescents utilisent Internet pour visionner des
clips sur YouTube, le téléchargement pour regarder des vidéos, des clés MP3 pour écouter
de la musique… L’ordinateur est devenu un outil indispensable à la consommation culturelle,
qui reste elle-même assez peu modifiée. Elles montrent aussi que les pratiques de
communication interpersonnelle – les blogs, la messagerie - concourent à la redéfinition de
ce qu’est la culture juvénile. Si Internet permet un accès plus aisé, parfois gratuit, à des
produits culturels sans remettre fondamentalement en cause les modes de consommation de
ces produits, les nouvelles formes de communication changent radicalement la manière dont
les adolescents se définissent en tant qu’adolescents. Avoir un blog, disposer d’un compte
MSN sont devenus pour un adolescent des attributs indispensables permettant à la fois
d’accéder à ses amis, y compris depuis la maison - en quelque sorte par-dessus la tête des
parents - et de montrer qu’on est un jeune et qu’on en a tous les attributs.

Si l’ordinateur est à ce titre avant tout un objet culturel, ses usages nécessitent d’en maîtriser
les différents outils. La maîtrise des outils de communication fait ainsi partie intégrante de la
culture juvénile. Pour autant, la facilité avec laquelle les adolescents les utilisent masque un
grand déficit de compétences techniques et de compréhension de ce qui se passe dans
l’univers numérique. Certains élèves, qui utilisent pourtant quotidiennement Internet et leur
ordinateur, peuvent faire preuve d’une méconnaissance très surprenante de ce qu’est
Internet, de son fonctionnement. Ainsi, une adolescente qui utilisait quotidiennement la
messagerie instantanée ne comprenait pas pourquoi elle cessait de fonctionner quand elle
coupait sa connexion Internet : on lui avait dit que la messagerie était gratuite, alors que la
connexion Internet est payante…
Ce déficit de conceptualisation va de pair avec une très faible verbalisation des pratiques.
Les élèves ont beaucoup de mal à dénommer les actions qu’ils effectuent et les outils qu’ils
manipulent. Pour montrer comment on ouvre un document, une élève explique à une autre :
« tu ouvres l’enveloppe bizarre, jaune, là ».

Quel peut être le rôle de l’école dans ce processus ? Il y a de fait une coupure entre l’école et
ces pratiques numériques extrascolaires des élèves, qui tient principalement à trois types de
raisons :




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      - Les premières sont internes à l’Éducation nationale : il n’y a pas de discipline informatique
      dans le secondaire en France, et il y a des difficultés organisationnelles à l’usage des outils
      informatiques.
      - Pour les adolescents, on l’a vu, les usages des technologies numériques ont un effet
      émancipateur qui permet de s’autonomiser des parents, avec un accès à des produits
      culturels différents, des discussions avec ses amis à la maison en échappant à la
      surveillance directe de la famille… À l’inverse à l’école, les usages des technologies
      numériques sont contraints par l’institution scolaire qui met dans une forme scolaire les
      usages de ces outils, un peu comme le langage est différent dans la cour de récréation et en
      classe.
      - Enfin, l’école a perdu son rôle de prescripteur de légitimité culturelle, c’est-à-dire que
      contrairement au modèle ancien, bourdieusien, de l’école qui définit une culture légitime, les
      jeunes vont chercher des référents culturels hors de l’école, dans les médias, les groupes de
      pairs,                                                                                      etc.
      Ces trois éléments sont pour moi au cœur des difficultés de dialogue entre l’école et les
      pratiques numériques des jeunes.

Evelyne Bevort : Si l’on vous en croit, nous avons donc des jeunes hyperactifs sur le plan
numérique, mais pas forcément compétents, ce que différentes recherches ont en effet mis en
avant. Jacques Béziat, vous avez travaillé sur les représentations que les enseignants ont des
TICE. Sont-ils eux aussi hyperactifs et compétents ? Comment pourriez-vous les caractériser ?



Jacques Béziat, maître de conférence en sciences de l'éducation, Université de Limoges
Des outils au service de pratiques professionnelles existantes

      Cédric Fluckiger a montré une culture en émergence autour des TIC chez les jeunes. Chez
      les professeurs, c’est une culture qui reste à construire. Mes travaux s’intéressent à des
      jeunes d’école primaire plutôt que de collège. L’école primaire possède un avantage, les
      enseignants sont pluridisciplinaires, ils ne parlent pas de TIC à partir de leur discipline, mais
      de manière transversale. Je viens de Limoges, une ville où la mairie fait des efforts
      considérables en direction des écoles primaires ; elle installe des TBI dans toutes les classes
      du primaire, une voire deux ou trois classes mobiles dans toutes les écoles, des ENT. Le
      matériel est là, va-t-on s’en emparer ? Le TBI n’est pas si mal accueilli, seules 6 ou 7 classes
      ont refusé d’en avoir un cette année, sur l’ensemble des classes de la ville. J’ai souvent
      constaté dans mes enquêtes que les enseignants prennent ce qui passe, ils développent des
      pratiques et réfléchissent ensuite. Nous sommes face à une culture en marche, qui se
      construit avec des petits bricolages qui peu à peu finissent par constituer un projet éducatif.

      Parler de l’appropriation des TIC par les enseignants, c’est parler de leur rapport au
      changement, de cette relation particulière qu’ils entretiennent avec leur institution et ses
      évolutions. Il n’y a pas chez les enseignants d’effet fédératif et communautaire autour des
      TIC comme on l’observe chez les jeunes. Les positions sont plutôt contrastées, avec ceux
      qui sont pour, ceux qui sont contre et ceux qui sont au milieu.
      Si l’on regarde en arrière, dans les années 80, il existait des militants, des précurseurs, des
      innovateurs des TIC – rappelez-vous le plan Informatique pour tous -, quelques foyers
      d’activités sur la carte scolaire, et une majorité d’enseignants passifs, voire hostiles ou
      réfractaires. Cette hostilité avait ses espaces de légitimité : elle était en partie porté par les
      parents – en 1991-92, j’étais enseignant à l’école primaire et des parents m’avaient demandé
      de ne pas prendre leur enfant parce que je faisais de l’informatique. Aujourd’hui, si la
      configuration est proche, la tendance sociale s’est inversée : les réfractaires sont isolés, ils
      ont majoritairement basculé dans le camp des « curieux inquiets ». Pour une majorité d’entre
      eux, les TIC dans la classe fonctionnent comme une offre sans demande. Mais à la
      différence d’il y a 10 ans, ils ont pris conscience qu’on ne peut plus faire sans. Si l’école veut




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      continuer à exister, il faut qu’elle intègre dans ces pratiques et dans sa culture l’utilisation des
      TIC dans la classe.

      Les mêmes questions continuent à être soulevées ; sur le transfert des compétences : peut-
      on se servir dans la vraie vie de ce que l’on apprend sur l’ordinateur ? sur la solitude de
      l’enfant devant l’écran : on désocialise l’enfant parce qu’on lui fait faire de l’informatique à
      l’école ; sur sa santé : il peut devenir épileptique ; ou encore, sur l’intérêt de l’activité :
      l’ordinateur est nocif parce que pendant que l’élève est devant son écran, il ne fait rien
      d’autre ; ce qui consiste à dire que lorsque l’on fait de l’informatique, on n’est pas à l’école,
      même quand les ordinateurs sont dans la classe.
      Mais on a également affaire à un flot de pratiques qui, peu à peu, finissent par égrener.
      Quand on demande aux enseignants de quels outils ils comptent se servir, ils citent Word,
      parce que le logiciel est pour eux lié à l’apprentissage de la langue écrite et qu’à l’école on
      apprend à lire et à écrire. Ils utilisent également le courrier électronique, parce qu’il
      correspond à des formes de correspondance scolaire connues par ailleurs. Il est clair que la
      représentation que l’enseignant se fait des TIC             correspond à des représentations
      traditionnelles de ce qu’il faisait dans la classe avec des outils traditionnels.
      Quand le TBI arrive dans une classe, l’enseignant se demande généralement s’il peut écrire
      au feutre dessus, parce qu’il ressemble à un tableau Veleda. Les TBI sont d’ailleurs livrés
      avec des logiciels d’apprentissage de l’écriture manuscrite et des stylets, c’est-à-dire des
      interfaces de transition qui greffent sur les nouvelles technologies des pratiques que les
      enseignants maîtrisent déjà. Nous sommes dans une configuration proche de celle que l’on a
      connue dans les années 90, où les fonctions de communication par fax, minitel et les
      machines à traitement de texte ont toutes été intégrées dans des plateformes informatiques.
      N’allons-nous pas vers une intégration de tous les outils sur une plateforme numérique ?

      Dans mon travail sur les représentations des TIC par les enseignants, j’ai trouvé toutes les
      opinions et arguments que l’on peut imaginer : il faut que l’école entre dans le monde ; les
      TIC sont des outils d’aujourd’hui, ça doit rentrer dans les missions de l’école démocratique,
      républicaine, que d’éduquer les jeunes aux usages des TIC ; on peut mettre en place des
      pratiques collaboratives ; c’est un outil banal, finalement on ne fait rien de plus que ce qu’on
      pouvait faire avant ; je peux avoir accès à de la ressource professionnelle pour moi… Les
      thèmes les plus utilisés par les enseignants pour justifier leurs actes, leurs pratiques, leurs
      usages des TIC dans la classe, collent à leurs pratiques : je me rends compte qu’avec
      l’ordinateur, les enfants apprennent mieux ; ceux qui ont du mal à écrire y parviennent avec
      l’ordinateur ; l’ordinateur est un tuteur, il aide les élèves…
      Les enseignants disent assez rarement que le fait de mettre un ordinateur dans la classe va
      véritablement changer les pratiques, parce qu’ils vont devoir mettre en place des pratiques
      collaboratives, laisser à certains moments les enfants chercher tout seuls de la ressource sur
      Internet, décloisonner les classes par groupes de besoins, de niveaux ou d’activité…
      Paradoxalement, on observe une certaine audace des enseignants dans la mise en place
      des TIC, mais un certain repli sur la norme dans les discours. Il existe un décalage entre
      l’exemplarité de certaines pratiques dans des écoles et les discours qui parfois minimisent
      l’impact de ces pratiques.

Evelyne Bevort : On voit bien l’importante contradiction entre la culture médiatique des jeunes et
l’angle technologique utilisé dans l’acte professionnel classique des enseignants. Qu’est-ce que les
parents d’élèves perçoivent et souhaitent par rapport à ce sujet ?


Vincent Pugliesi, président de la FCPE des Bouches-du-Rhône
Faire des TIC des objets partagés

      Merci d’offrir à la FCPE de s’exprimer sur les rapports et les ponts entre la maison et l’école
      autour des TIC. Sur les Bouches-du-Rhône, la FCPE est une association vivante et
      dynamique qui représente plus de 7000 familles. L’informatique à l'école et au collège y est




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      l’objet de questions, d'échanges, de critiques, de propositions ; chaque parent a son idée sur
      la question, puisque nous sommes dans le département d’Ordina13, vaste opération de mise
      à disposition puis de don d’un ordinateur portable pour chaque collégien de 4e et de 3e. Une
      réflexion et un accompagnement plus général constituent la partie la moins connue de cette
      opération, en particulier à travers la présence d’ATI (accompagnateurs techniques
      informatique). Ils constituent la structure fonctionnelle et opérationnelle de chaque
      établissement et apportent un savoir-faire technique, ressource capitale pour garantir le
      fonctionnement des TIC dans l’établissement et avoir un projet d’établissement.
      Mais en amont même du projet Ordina13, la question de l’usage uniquement scolaire de
      l’ordinateur ou d’un usage plus large dans le cadre familial a été posée très tôt. Après débats,
      le choix argumenté d’un usage partagé entre l’école et les familles s’est imposé. Le fait
      même d’avoir fait ce choix répond à la question que nous nous posons ici : disposer d’un outil
      partagé représente une première réponse.

      Concernant l’intitulé de notre table ronde, je voudrais établir un premier questionnement
      autour du mot « jeunes ». Que voit-on derrière ce mot ? Avant tout, c’est une personne avec
      des goûts, un plaisir à faire ou ne pas faire, des choses aimées ou détestées, des pratiques
      sportives, culturelles… Derrière cette personne, il y a un enfant, un adolescent et une famille,
      dans un contexte socio-économique précis qui pose une série de questions relatives aux
      TIC : que fait-on de ces outils, comment sont-ils perçus ? Dans certaines familles, on sait ce
      que fait un jeune devant sa machine, on l’accompagne, on l’éduque à l’usage de cet outil ;
      dans d’autres familles, cela n’existe pas. Ce qui conduit à réaffirmer les obligations de la
      nation de former nos jeunes sur ces sujets, et donc le rôle de l’école.
      Derrière le mot « jeune », il y a aussi « élève ». Il va donc falloir apprendre à identifier des
      compétences, des savoir-faire spécifiques aux jeunes qui méritent d’être pris en compte à
      l’école. Il paraît important de s’en soucier davantage que ce n’est le cas aujourd’hui.

      Autre point : tout le monde s’accorde à reconnaître que les applications vie scolaire - accès
      aux notes par Internet, suivi des absences…- sont maintenant maîtrisées par les familles, en
      tout cas sur notre département. Je voudrais citer quelques exemples de relationnel entre
      école et famille, avec des conséquences au niveau des apprentissages, voire de la
      pédagogie. Le collège des Caillols, à Marseille, a mis en place une démarche autour d’une
      station de sismologie, avec une exploitation très intéressante. Les familles nous a rapporté
      ce qui s’était souvent passé entre l’élève, l’enseignant et le collège : ce travail a nourri des
      discussions à table parce que c’était un objet partagé, en lien avec l’actualité (le tsunami
      venait d’avoir lieu). Ce sont pour nous des retombées induites, qui ont permis des
      rapprochements entre école, famille, élèves et le sujet traité.
      Nous avons également mis en place avec une association partenaire une formation
      informatique des parents. Nous avons choisi volontairement des parents un peu éloignés de
      l’école, pour les associer de manière positive au travail scolaire. Derrière cette formation,
      nous avons créé du lien entre parents, enseignants mais aussi élèves. Autres exemples avec
      plusieurs opérations au niveau des comités d’éducation à la santé et à la citoyenneté,
      associant tous ces acteurs, sur les thèmes : Internet et respect des personnes, Internet et
      sécurité, validité des informations sur Internet. Cette forme de pédagogie collaborative a
      représenté une expérience très positive.

Evelyne Bevort : Pour vous, Vincent Pugliesi, le maître mot c’est lien, interférence entre famille et
école. Christian Gautellier, comment situez-vous l’action des CEMEA ?


Christian Gautellier, directeur « Enfants, écrans, jeunes et médias », CEMEA
Quelques enjeux pour concilier culture médiatique et culture scolaire

      Pour vous faire part de mes réflexions, je voudrais m’appuyer sur un projet qui se pose à
      l’articulation de l’école et des espaces hors école, autour du même acteur qui est l’enfant, au-
      delà de son statut d’élève. Il s’agit d’un projet d’accompagnement à la scolarité, donc hors




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temps scolaire, conduit par les CEMEA pour des adolescents en grande difficulté scolaire,
dont plusieurs enjeux me semblent au cœur de notre question : ramener vers des
apprentissages et du savoir des élèves qui ont complètement décroché de la culture scolaire,
donc redonner du sens à ces apprentissages, et associer les différents acteurs – les adultes
de l’école, ceux de la famille.
Dans ce projet, que je présenterai de manière plus précise dans un atelier, les TICE sont
présentes à différents niveaux : classiquement pour accéder facilement à des ressources en
ligne, mais aussi pour répondre à des choix pédagogiques de production de contenus
plurimédiatiques – écrire avec un appareil photo, avec une caméra… - et pour concevoir un
espace numérique de travail centré sur tous les espaces de vie de l’enfant, pas seulement
sur l’école. Cet ENT est aussi bien un espace personnel pour les pratiques médiatiques
individuelles ou entre pairs de l’adolescent, un espace pour les pratiques qu’il peut avoir dans
la ville avec des associations et lieux culturels ou sportifs, et un espace pour l’école.

Pour quelles raisons les CEMEA se sont-elles impliquées dans ce projet ?
- Quand on parle d’échec scolaire ou de soutien, on a tendance à voir dans les TICE, et
maintenant dans la publication en ligne, un outil miracle. Pourtant, les jeunes, et
particulièrement ceux qui sont en difficulté scolaire, sont-ils autonomes dans leurs pratiques
de ces différents outils ? Il est clair qu’ils ne sont pas autonomes dans leur démarche
d’apprentissage et d’acquisition de savoirs culturels.
- Quand on parle de décrochage scolaire, on parle de perte de sens sur les contenus ou sur
la culture de l’école. Peut-être vaut-t-il alors mieux partir de leurs univers culturels.
- On dit que les adolescents baignent dans l’univers multimédiatique. Mais comme cela a été
dit, ils ne sont pourtant pas vraiment compétents. On observe notamment une disparité dans
les usages fortement marquée par la reproduction sociale et culturelle. Certains usages sont
moins consuméristes ou plus interactifs que d’autres, mais il est rare de voir des usages
ouvrant sur des univers culturels que les jeunes ne connaissaient pas.
- On a parlé des TICE comme outil. Quand on travaille avec des jeunes en décrochage, on
se demande s’il existe des produits spécifiques, ou si l’on peut détourner des outils culturels
destinés à d’autres fonctions. Prenons l’exemple des jeux vidéos : comment explorer la
problématique des serious games pour mobiliser toutes les potentialités des jeux vidéos, qui
sont au cœur de la culture jeune - l’interactivité, l’immersion dans des espaces virtuels, le
temps réel ?

Je voudrais terminer par quelques pistes sur ce lien entre culture médiatique et culture
scolaire.
- Quelle place pour les adultes, enseignants et parents ? Comment créer du lien, de la
compétence et du dialogue ? Dans notre projet d’ENT, nous posons d’emblée la place des
parents, y compris leur propre rapport culturel à la société numérique en tant que parents et
qu’adultes, pour la mettre en tension avec les pratiques des jeunes et les pratiques de
l’école.
- Quel rapport à la consommation ? Il nous faut travailler sur la tension entre deux visions : la
construction d’une société éducatrice ou éducative, en tout cas émancipatrice, ce qui est le
projet de l’école et au-delà, et celle de la société de consommation dans laquelle nous
vivons, qui met les jeunes en posture d’aliénation, en tout cas sous influence, en en faisant
des cibles de stratégies marketing. C’est bien cette contradiction que l’école doit prendre en
compte. La difficulté à mettre en lien les référents culturels de l’école et les pratiques
médiatiques des jeunes est un enjeu de culture et de société, bien au-delà d’un enjeu
technologique.
- Quelles compétences développer ? Il est nécessaire de former les jeunes à la pensée, à la
mise à distance, aux écritures comme espace de liberté, à la conception de projet, à la
réflexion stratégique. C’est autour de ces compétences citoyennes que l’on trouvera des
éléments de réponse pour réaliser le lien entre pratiques médiatiques et compétences
scolaires des élèves que l’on attend de l’école.




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Evelyne Bevort : Emmanuel Vergès, en tant que directeur d’un espace culture multimédia, vous
travaillez à la fois dans le champ de l’éducation populaire, comme les CEMEA, et de l’action
culturelle. Les pistes que propose Christian Gautellier rencontrent-elles un écho avec votre travail ?


Emmanuel Vergès, directeur de ZINC / ECM de la Belle de Mai, Marseille
Rapprocher pratiques numériques de jeunes et création artistique

      Je voudrais en effet tenter de répondre à quelques questions que Christian Gautellier vient
      de poser à travers le travail que nous poursuivons depuis une dizaine d’années dans
      l’association Zinc, qui est un espace culture multimédia (ECM), à la friche de la Belle de Mai.
      Je lisais dans le dernier numéro du Monde de l’Education l’évocation des « digital natives »
      et la manière dont ils apprennent. Pour moi, la question est plutôt de savoir ce que nous
      allons faire avec ces enfants, ces adolescents, ces jeunes adultes qui utilisent massivement
      les technologies numériques, qui les consomment. Que sera la création ? Que seront les
      œuvres, le savoir, la culture ? Il y a eu dans notre société de beaux glissements sémantiques
      depuis plus de 10 ans : on a commencé à parler d’« autoroutes de l’information », une vision
      très technique ; puis de « société de l’information », un peu plus éthéré ; et depuis 4 ou 5 ans
      de « société des savoirs », de « société de la connaissance ». Quand parlera-t-on d’une
      société de la culture, voire du spectacle ?

      Pour nous, la question de la culture numérique, de la culture médiatique, est avant tout une
      question de compétences et de médiation. Parler de culture médiatique du point de vue du
      secteur artistique et culturel, c’est essayer de répondre à la manière dont aujourd’hui se
      forgent les représentations et les pratiques culturelles, la manière dont elles s’approprient,
      dont elles se diffusent.
      Pourquoi je parle de nouvelles représentations et de nouvelles pratiques ? Parce qu’un
      certain nombre d’études dans le champ de la communication et de l’information, et nous
      l’observons nous aussi sur le terrain, ont montré que nous ne sommes plus dans la réception
      classique des œuvres et de la culture. Les outils du numérique nous placent dans une
      logique de réception productive, où le récepteur devient non plus un spect-acteur, mais un
      récepteur acteur. Le fait que l’on dispose d’outils qui possiblement nous engagent dans une
      logique de co-création des œuvres et de la culture n’est pas neutre ; au-delà d’une
      consommation de biens et de produits culturels, nous sommes entrés dans le fantasme du
      « tout-auteur » ou « tout-artiste ». La Nouvelle Star ou la Star Academy en sont des
      manifestations.

      Avec une approche très bourdieusienne, c’est-à-dire très hiérarchisée, du rapport à la
      culture, nous estimons que dans une société qui se joue en réseau, où les hiérarchies
      sociales et culturelles s’horizontalisent, on doit agir différemment. Par exemple, les pratiques
      médiatiques et culturelles des jeunes se développent de manière assez inédite (avec le
      développement d’échanges de fichiers musicaux en peer to peer, de l’expression de l’intime
      sur les blogs…) ; parallèlement, des artistes développent des formes de représentations
      dans le champ de la création artistique avec les outils du numérique. Or, ces deux tendances
      se développent côte à côte, elles ne se rencontrent pas. Au-delà des relations qu’il faut bien
      évidemment réimpulser entre parents, école et jeunes dans leur réseau de pairs, il est
      indispensable de recréer des relations entre le champ artistique, le champ de la création, le
      champ de la représentation culturelle, le champ du rapport au monde, et le champ de
      l’apprentissage lié au développement des pratiques culturelles. Aujourd’hui si l’industrie
      culturelle se préoccupe du « peer to peer », avant tout sous l’angle de la répression, peu
      d’artistes travaillent cette forme de diffusion, peu s’intéressent à la représentation et la
      création de la représentation avec l’utilisation de ces nouvelles formes de diffusion musicale
      et cinématographique.
      A contrario et paradoxalement, certains artistes développent aujourd’hui des formes
      d’interactivité, de réflexion sur la relation homme-machine, de nouvelles formes d’écriture




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      (interactives, hypermédias) ; ceux-ci sont présents dans les pratiques et les industries
      culturelles.

      Zinc tente d’agir à l’articulation entre pratiques culturelles et pratiques artistiques, en
      cherchant à développer des compétences : la maîtrise des outils est bien sûr fondamentale,
      mais bien au-delà la maîtrise des principes, des évolutions et des innovations, la maîtrise
      d’une approche critique de ces outils, c’est-à-dire la manière dont on va les socialiser, dont
      on va faire en sorte qu’ils soient mis en débat, sont absolument essentielles.
      Pour cela, nous cherchons à mettre en place des dispositifs de construction collectifs, ce que
      nous avons conduit à travers par exemple des projets de partenariat avec des enseignants
      égyptiens qui sont présents dans la salle, à travers Ordina13… pour mettre en place un
      projet culturel d’éducation permanente, accompagner collectivement le développement des
      pratiques individuelles, en s’appuyant sur les processus de diffusion des œuvres.
      Partageons ensemble, enseignants, éducateurs, médiateurs, artistes, parents, cette
      responsabilité d’accompagner les « digital natives ». Ne restons pas dans une logique de
      répression de l’ensemble des pratiques. C’est une nécessité pour réussir la construction
      citoyenne de la société numérique.

Evelyne Bevort : compétences médiatiques, culturelles, scolaires, techniques : les jeunes sont
bien au centre d’un ensemble de demandes et probablement de progressions sur les différents
aspects qu’induisent aujourd’hui les technologies numériques ou plus largement les moyens de
diffusion numériques. D’autres acteurs de ce secteur sont dans la salle. Je leur laisse la parole pour
un échange de questions-réponses, avant que Thierry De Smedt n’esquisse des pistes de
conclusion.




DISCUSSION AVEC LA SALLE

Cécile Vignes, PEEP 13. Ne pourrait-on pas envisager une formation des jeunes aux bonnes
pratiques en matière de TIC ? Un usage de bonnes pratiques semble très important aux parents
que nous représentons. Y a-t-il des exemples de telles formations dans des établissements
scolaires ?

Emmanuel Vergès. Je ne pense pas qu’il existe aujourd’hui de bonnes pratiques des TIC. Il s’agit
pour l’instant de construire les usages que l’on souhaite faire de ces outils. Déléguer à l’Éducation
nationale quelque chose dont on ne sait pas collectivement ce que l’on veut faire est un peu
prématuré. Sur la question des blogs ou du peer to peer par exemple, on peut tenir des discours
anti, pro ou médians. Et alors ? Que fait-on aujourd’hui de ces questions socialement,
politiquement, culturellement ? Quelle société ces outils nous amènent-ils à construire ? On le voit,
il ne s’agit pas seulement de prendre des mesures techniques pour prévenir et réprimer les dits
« mauvais » usages et indiquer de « bonnes » pratiques. Le débat va bien au-delà de la manière
dont on va intégrer des compétences culturelles dans le B2i, qui n’y figurent pas aujourd’hui, dont
on va enseigner le C2i dans les IUFM. Il faudrait aborder le champ éthique et déontologique, pour
lequel l’Éducation nationale aujourd’hui ne dispose pas aujourd’hui d’outils. Dans le secteur culturel,
on ne sait pas non plus mettre en valeur les compétences des pairs des élèves, on n’arrive pas à
construire des dispositifs de validation d’acquis par l‘expérience bénévole, au-delà du PIM, dans
une logique de certification des compétences informelles. Un champ collectif d’expérimentation
s’ouvre pour les associations de parents d’élèves, l’Éducation nationale, la formation
professionnelle et les espaces de médiation culturelle comme le nôtre.

Un participant. Il convient en effet d’apprendre à lire ces ressources multimédias, à les analyser de
manière critique, et en même temps d’apprendre à les produire. Comme cela vient d’être dit, l’enjeu
dépasse très largement la culture. Il se place au plan politique, citoyen, c’est un enjeu de




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démocratie technologique. Un jeune qui n’aurait pas acquis les compétences minimales – qui
restent à définir - pour analyser ce qui se passe dans notre société, en serait exclus. Il ne pourrait
plus porter des avis conséquents sur les questions du quotidien.

Christian Gautellier. Plutôt que parler des TIC, il vaut mieux parler des médias et des pratiques
culturelles qu’ils suscitent. La question n’est pas l’intégration d’outils, mais la mise en tension d’une
culture jeune dans tous les temps de vie des jeunes, y compris en dehors de l’école. Comment les
adultes peuvent-ils être des interlocuteurs pour les jeunes, co-construire avec eux ? Ne perdons
pas de vue que les jeunes eux-mêmes demandent d’interagir avec les adultes sur ces questions
culturelles, existentielles, de société, du rapport au monde, de la relation entre eux.

Un participant. On n’a pas évoqué l’interférence des aspects juridiques. D’un côté les adolescents
manipulent ces technologies sans se soucier de la règle, de l’autre les enseignants sont confrontés
à cette indifférence et s’inquiètent d’une pratique licite. Ce souci ne pourrait-il pas représenter un
frein aux usages scolaires ?

Jacques Béziat. Ceci ne doit pas être un souci mais un sujet d’enseignement auprès des jeunes.
C’est sans doute le thème le moins travaillé par les enseignants et pourtant le plus fondamental. Il
s’agit de participer à l’édification d’une culture commune dans laquelle les anciens et les plus
jeunes peuvent se reconnaître.

Pierre Pérez, Délégation aux usages de l’Internet : Je m’occupe beaucoup de ces questions
puisque je pilote le programme Internet sans crainte, un dispositif de sensibilisation aux enjeux et
aux risques de l’Internet. Evidemment, la prise en compte des règles risque de contraindre le
développement de l’Internet dans sa composante la plus libérée et la plus folle. Mais l’important,
c’est de connaître les règles, pour être plus libre pour agir : quand on connaît les règles de la
protection du droit d’auteur, on peut beaucoup plus créer.
Vous parliez de bonnes pratiques. Je ne crois pas que l’on puisse les apprendre tout seul, il faut
l’expérience de chacun. L’intergénérationnel est très intéressant ici : face à la pratique parfois
compulsive des enfants sur Internet, les parents peuvent apporter une réflexion, une prise de
distance. L’école doit aussi s’ouvrir sur l’extérieur, les pratiques se déroulant beaucoup dans le
quotidien. Nous sommes à la préhistoire du développement de ces nouvelles technologies, elles se
découvrent progressivement et il nous faut tenir compte des freins évidents : il y a des contenus
illicites, des contenus préjudiciables, en particulier pour les enfants.

Christian Gautellier. Connaître les règles est évidemment un enjeu d’éducation, mais en même
temps il faut que l’on fasse évoluer la loi. Nous devons associer les jeunes dans notre réflexion sur
cette société en construction, puisque c’est eux qui vont y vivre et la réguler. Il faut tenir la ligne
d’une éducation à la loi, aux règles, aux repères, mais aussi mettre en débat ces questions de
société. Cette question me semble au cœur de la culture médiatique et de la culture scolaire des
jeunes.

Sophie Bachmann, INA. Les professeurs documentalistes jouent un rôle essentiel dans la relation
à la netiquette, à la prise en main d’Internet. Ce qui pêche souvent, c’est la relation entre les
professeurs documentalistes et les professeurs d’autres disciplines considérées comme plus
nobles. Des expériences de portails ENT type Correlyce me semble aller dans le bon sens.

Un participant. Je suis président d’une association et j’interviens dans un collège du 10e
arrondissement de Marseille en initiation à l’outil informatique. J’utilise des logiciels libres pour
familiariser les élèves à l’utilisation du clavier. Ce sont des outils intéressants et pertinents pour
amener l’enfant à avoir un regard critique.




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Thierry De Smedt, professeur de communication, université de Louvain-la-Neuve (Belgique)
Quelques pistes de préfiguration pour l’école de demain

     L’intitulé de cette table ronde a bien posé les questions : construction du savoir seul ou avec
     les pairs, émergence de nouvelles formes d’écriture, de communication sociale, mais aussi
     révolution des sources d’information. Nous sommes en effet à la généralisation d’un usage
     du numérique sous forme audiovisuelle et en réseau, accessible sur des plateformes de plus
     en plus diversifiées qui annoncent bien d’autres évolutions. Sous cette appellation
     technologique de « numérique » se dessine une révolution tranquille. Elle est tranquille parce
     que le numérique en réseau a fait sa place dans la vie quotidienne ; ce qui a été dit des
     usages des enseignants et des jeunes, à l’école comme dans le contexte familial, le montre
     bien. Mais c’est bien une révolution : on l’a vu, nous sommes toujours incapables de définir
     les bonnes pratiques. Et quelle autorité serait aujourd’hui capable de le faire ? De la même
     manière, qui pouvait dire au 19e siècle si le roman était bon ? à la Renaissance si la poésie
     courtoise était une bonne pratique ?

     Les descriptions et les échanges témoignent d’une grande homogénéité. Nous n’avons pas
     vu se construire de véritables clivages qui révèleraient des visions contradictoires de cette
     révolution. Et pourtant, les interventions ont montré qu’un certain nombre de couples
     conceptuels traditionnels se trouvent redéfinis. En voici quelques-uns :

     - intime et public, qui ne présente plus les mêmes articulations qu’auparavant ;
     - personne-société, où les deux termes ne se définissent plus exactement de la même
     manière ;
     - liberté-contrainte, au sens contrainte de la loi ;
     - émancipation-aliénation, aliénation au sens d’une soumission au pouvoir de l’autre ;
     - éthique-droit, éthique en tant qu’objet de réflexion sur le bon rapport à l’autre que
     construisent nos sociétés, droit en tant que système législatif institutionnalisé ;
     - écran-écrit, où le support de communication est tout à fait différent ;
     - matières-documentation, matières au sens où l’école les définit, documentation comme
     apparaissant de seconde catégorie quand justement elle prend une place nouvelle à l’heure
     d’Internet, étant donné l’abondance de l’information et son poids dans les apprentissages ;
     - production-consommation, puisque les rôles traditionnels dévolus aux agents sociaux
     autour de la fabrication des messages et de leur utilisation se redéfinissent différemment ;
     - art-culture, où se redéploie l’articulation entre la culture comme un ensemble de
     représentations dans lesquelles nous baignons et les formes artistiques qui sont à la fois
     consacrées et hypostasiées par les institutions sociales ;
     - connaissances-savoir, connaissances comme ce que j’ai appris, savoir au sens de
     l’institution, des livres, des bibliothèques ;
     - jeu-travail, avec certains domaines d’activité classiques de l’ordre du récréatif annonçant
     d’autres formes d’activités sérieuses ;
     - enseignement-partage des connaissances, c’est-à-dire un processus systématique avec un
     haut et un bas, un enseignant et un enseigné, et un processus où une grande partie des
     compétences opératoires à propos d’Internet s’échange entre pairs – n’oublions pas que
     pour la plupart des jeunes le premier blog est celui qu’un pair ou une paire a fait pour moi, un
     peu comme le premier maquillage.
     Il s’agit donc bien là d’une révolution dont l’historien dira sans doute dans quelques années
     que des objets stabilisés dans la seconde moitié du 20e siècle se sont trouvés bouleversés
     par une série d’innovations techniques.

     Le rapport entre les jeunes et l’école se situe tout à fait différemment. Il a déjà été dit, en
     particulier par Cédric Fluckiger, que les pratiques médiatiques des jeunes sont d’un modèle
     profondément différent de celui qui est mis en place par les adultes ; si le processus
     d’appropriation est rapide, il ne transforme pas pour autant les jeunes en des Montaigne, en
     des citoyens miraculeusement ouverts à l’humanisme contemporain par la vertu d’un clavier.
     Au contraire, tous les enjeux évoqués par les intervenants restent fortement posés, le




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potentiel d’interaction du jeune ayant explosé quand sa capacité à identifier exactement ce
qu’il est en train de vivre n’a pas évolué.
Face à ces réalités, l’école n’est pas dans un processus d’appropriation. On la sent plutôt
dans un processus d’adaptation, comme l’a montré Jacques Béziat, dans une tentative
d’intégrer progressivement un changement avec lequel il faudra se débrouiller, avec quelque
dynamisme tout à fait remarquable.
On touche là le cœur du problème. S’il est légitime que les jeunes utilisent goulûment les
nouvelles technologies et se les approprient avec toutes les incompétences normales d’un
apprentissage, il faut que l’école reste un projet. On ne peut pas se contenter d’une posture
de l’école qui consisterait à tenter de s’adapter, ou qui ferait comme les jeunes, c’est-à-dire
s’approprier les TICE. Il est urgent, et c’est bien que nous soyons ici pour y réfléchir, que
l’école construise un véritable projet. Or nous devons admettre que face à cette révolution
tranquille des nouvelles technologies, l’école est en panne de projet. La difficulté constatée
chez les élèves à penser le multimédia, Internet, les réseaux et à réfléchir à l’action qu’ils y
mènent, se retrouve du côté des enseignants, et plus largement des adultes, qui éprouvent
des difficultés à comprendre ce qui est en train de nous arriver.

Cependant, les intervenants nous ont présenté des visions du futur qui pourraient préfigurer
l’école de demain. Voyons-en les grandes lignes :
- Christian Gautellier a parlé de mettre en tension l’émancipation du jeune face à la contrainte
d’un système de consommation, et donc de fonder une pédagogie non plus sur le rapport
entre savoir et ignorance mais entre contrainte et émancipation, entre aliénation et
autonomie, pour que les deux se nourrissent l’un de l’autre. Cette idée dessine peut-être le
contour d’une nouvelle pédagogie scolaire particulièrement opportune dans notre société de
consommation.
- Emmanuel Vergès, à travers l’association Zinc, a abordé la question du jeune créateur, non
plus apprenant, apprenti, consommateur, non plus en position de celui à qui il faut expliquer,
mais de celui que l’on met résolument en position d’inventeur. Tenter de rapprocher cette
vision et la longue tradition occidentale de la production artistique me semble un axe
pédagogique nouveau dans la préfiguration de l’école du futur.
- Les nouvelles opportunités d’interface jeunes-école-famille dont a parlé Vincent Pugliesi
modifient profondément le dualisme classique entre école et famille. Puisque la technologie
avive la tension entre école et famille et permet d’interfacer ces deux milieux, il se crée des
points de dialogue et d’actions dans lequel les jeunes et les parents peuvent trouver des
occasions d’échanges mutuels. La portée citoyenne de la construction de cette société
nouvelle, profondément irriguées par des médias qui n’existaient pas il y a 50 ans, nous
implique tous en tant que novices, que l’on soit vieux ou jeune. Il n’y a plus de différences
générationnelles, nous sommes tous embarqués dans un même processus.

Ces trois visions apportent des réponses très intéressantes à la question de savoir où nous
mène cette révolution, et à la difficulté qu’a très légitimement l’école de se définir un projet
éducatif pour une école d’aujourd’hui, et si possible de demain. Nous avons déjà sous les
yeux des éléments qui nous permettent de préfigurer et de mettre en place les orientations
nouvelles que prendra l’école face à cette révolution tranquille qu’on appelle le numérique, le
multimédia, le réseau, Internet.




                                                          Compte rendu Isabelle Bréda, Orme




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