Pascal Amsili-C´eline Raynal Universit´eParisDiderot-LaTTICe - PDF

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Pascal Amsili-C´eline Raynal Universit´eParisDiderot-LaTTICe - PDF Powered By Docstoc
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Restriction et syntagmes nominaux : s´mantique et pragmatique
                                                  e
                               Pascal Amsili – C´line Raynal
                           e
                  Universit´ Paris Diderot – LaTTICe (CNRS UMR 8094)
                             {amsili ; craynal}@linguist.jussieu.fr



             e    e
Le travail pr´sent´ dans cet article porte sur la distribution de l’adjectif seul quand il est
    e a
plac´ ` gauche d’un syntagme nominal en position sujet, comme dans (1a, 1b). Dans cette
position, seul exprime toujours une restriction.
                  ıs
  (1) a. Seule Ana¨ fait bonne contenance, elle ignore l’intimidation. (Colette)
                            e         e e                e
      b. Seul un homme peut ´duquer, l´gif´rer, juger, gu´rir. (David)
    e                      e       e
Ind´pendamment des sp´cificit´s de cette construction (seul y a la morphologie d’un adjectif,
                                          e
mais le fonctionnement syntaxique et s´mantique d’un adverbe ; c’est par ailleurs une construc-
       e    e a                                                e                         e
tion r´serv´e ` la position sujet) qui justifient qu’on s’y int´resse, mais qui sont trait´es ailleurs,
              ıt                     e
il nous paraˆ utile de nous y int´resser pour les raisons suivantes : (1) il y a des contraintes dis-
                    e                              a
tributionnelles “´videntes”, mais pas si faciles ` expliquer ; (2) les syntagmes nominaux ont ´t´  ee
   e e     e                     e                    e                  e                     e
tr`s ´tudi´s au point de vue s´mantique, et les diff´rentes typologies ´tablies dans la litt´rature
                 e                     e
permettent d’´tudier finement la s´mantique et la pragmatique de la restriction. La m´thode    e
                                                e             a e
de travail que nous avons choisie a consist´ d’une part ` ´tablir le plus rigoureusement pos-
                                   e                                                e
sible une liste des acceptabilit´s de cette construction, en fonction des param`tres pertinents
         e          e
pour d´crire la s´mantique des syntagmes nominaux, avec des exemples construits ou attest´s         e
                              ae                  e        e
en corpus ; et d’autre part ` ´laborer un mod`le de la s´mantique (et de la pragmatique) de la
                      a e                     e                                   e          e
restriction propre ` pr´dire ces acceptabilit´s. Les r´sultats obtenus peuvent ˆtre grossi`rement
                                                      e
 e     e                                     a
r´sum´s ainsi : d’une part, contrairement ` ce qu’on pourrait supposer, et qui est propos´ dans e
       e                                                                                   e
la litt´rature, il semble que la restriction ne soit pas directement sensible au type s´mantique
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des SN auxquels elle s’associe ; en revanche, c’est du moins la th´orie que nous proposons dans
ce travail, il est indispensable de prendre en compte un composant pragmatique de la restriction
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pour pouvoir expliquer les cas de raret´ ou d’impossibilit´ de cette construction. Nous r´sumons
       e       c              e                 e
ci-apr`s la fa¸on dont nous ´tablissons ces r´sultats.

1. Une distribution non sensible aux classes habituelles de SN
                   e                                                          a
Alors qu’il est tr`s facile de constater que certains SN semblent difficiles ` combiner avec seul
                 e
(5a), l’un des r´sultats principaux de la partie empirique de notre travail est que les cas de non-
             e                                                              e
acceptabilit´ ne recoupent pas les grandes classes habituellement distingu´es pour les SN. Ainsi,
par exemple, en reprenant la distinction en termes de types propos´e par [Raynal, 2008] large-
                                                                      e
ment inspir´e de [Beyssade et Dobrovie-Sorin, 2005], on observe que tous les types s´mantiques
             e                                                                          e
            e
sont attest´s avec seul :
               e                                      e              e
– ceux qui d´notent un individu (e) (descriptions d´finies (1a), ind´finis en lecture existentielle
          e e
  (2a), g´n´riques (2b))
                               e
   (2) a. Seules trois heures s´parent les enfants des vacances.
                                 e      e
        b. Seule une plante peut ˆtre fid`le. (Kristeva)
             e                    ee                   e
– ceux qui d´notent une propri´t´ ( e, t ) : les ind´finis en lecture “faible”
   (3) Seule une cloison s´parait mon lit de celui de mes parents. (Beauvoir)
                          e
            e                                ee                   e
– ceux qui d´notent un ensemble de propri´t´s ( e, t , t ) (ind´finis en lecture quantificationnelle
  (4a), proportionnels (4b))


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       (4) a. Seules certaines salles du Museum (...) m’ont donn´ une telle impression de jour pluvieux et
              invariable (...). (Gracq)
                                     e
           b. Seules peu de menaces p`sent sur ces habitants. (web)

                      e e    e
2. Un ensemble h´t´rog`ne d’incompatibilit´s         e
                                                                    ee e              u
Mais il ressort aussi de nos recherches qu’il subsiste un ensemble h´t´rog`ne de cas o` la restric-
tion en seul ne peut ˆtre construite
                       e             1 :
                                              
                 la plupart des / beaucoup d’ 
 (6) ∗ Seule(s)   chaque / toutes les            e
                                                 ´tudiante(s) est/sont venue(s) en cours
                  aucune
                                              


         e           e
3. Une d´finition s´mantique unique
        e                                            e
En premi`re analyse, on distingue plusieurs valeurs s´mantiques pour la restriction. On peut par
exemple distinguer une restriction “de classe” (7a) d’une restriction r´f´rentielle (7c) [Roussarie,
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2004].
  (7) a. Seuls les chats miaulent
         b. ∀x(M x → Cx)
                    e
         c. Seule l’´tudiante japonaise a eu la moyenne
                             u         e
         d. ∀x(M x → x = j) o` j = [[l’´tudiante japonaise]].
                          ıt´
Cette apparente “ambigu¨ e” ne constitue pas pour autant une piste pour expliquer le manque
            e                                     e e e
d’uniformit´ dans la distribution des SN sujets pr´c´d´s de seul : nous montrerons qu’il existe
                                           e
un moyen technique simple d’unifier ces diff´rentes lectures, en prenant en compte l’analyse cou-
ramment admise depuis Montague qui voit les syntagmes nominaux comme des quantificateurs
g´n´ralis´s [Rooth, 1985]. Techniquement, la formule (8b) permet de recouvrir les diff´rents cas
 e e     e                                                                           e
        e
distingu´s.
  (8) a. Seul NP VP
         b. ∀XGQ X([[VP ]]) → X = [[NP ]]
Mais cette formule reste fautive car elle suppose que la restriction porte sur l’ensemble des quan-
            e e      e                                      e          e     e
tificateurs g´n´ralis´s possibles (ainsi, la phrase Seul un ´tudiant a ´chou´ signifierait qu’aucun
                       e e     e           e
autre quantificateur g´n´ralis´ que [[un ´tudiant]] ne s’applique au VP, y compris par exemple
                e                                           e       a
[[exactement un ´tudiant]], voire [[une personne]]). Pour r´pondre ` cette objection, il faut intro-
duire avec rigueur l’ensemble des alternatives linguistiques (toujours selon [Rooth, 1985]), que
                                                          a
nous notons ALT(NP) ; il correspond par exemple ici ` {un ; deux ; trois ; quatre ; ... ; quinze}
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ou {un ; quelques ; beaucoup ; tous}. Il faut par ailleurs pr´ciser que seules les alternatives qui
                       e                                                       e            e
ne sont pas une cons´quence de [[NP ]] sont exclues, car dire Seuls trois ´tudiants ont ´chou´     e
                                                      e              e     e
permet certes d’exclure que quatre, cinq (ou plus) ´tudiants ont ´chou´ mais pas que deux (ni
     e             e     e                   e
un) ´tudiants ont ´chou´. Cela donne, sch´matiquement, la formule sous (9c).
  (8) c. ∀XGQ : X ∈ ALT (N P ) & X ≤ [[NP ]] & X([[VP ]]) → X = [[NP ]]

4. Dimension pragmatique
                                             a         e        a
Toutes ces observations nous ont conduits ` nous int´resser ` une valeur de la restriction
 e                                                                    e                  e
r´cemment mise en avant : lorsque l’ensemble d’alternatives est ordonn´, la restriction v´hicule
                     e                e
en plus de son effet s´mantique une inf´rence que nous qualifions de pragmatique et qui est que
   1
                                       a         e e                 e          e         ee  e
     On trouve des contre-exemples ` cette g´n´ralisation, qui m´ritent d’ˆtre consid´r´s mˆme s’ils sont peu
                               e               e     e      e
nombreux, car ils mettent en ´vidence des ph´nom`nes int´ressants (par exemple, la lecture collective des quan-
                                               e                                   e
tificateurs universels (5a), ou encore le caract`re flottant de la restriction elle-mˆme (5b)).
                                                       e                        e       ee
  (5) a. Seules toutes les forces mystiques du cosmos r´unies peuvent avoir guid´s les N´r`s jusqu’ici.
         b. Seul chaque chef de clan la [=la vraie raison] connaissait.




                                                          2
l’´l´ment associ´ ` la restriction est donn´ comme bas sur une ´chelle [Klinedinst, 2005]2 . Cette
  ee             ea                        e                     e
    e                                                       e      e
inf´rence pragmatique explique notamment pourquoi les ´nonc´s qui excluent des alternatives
       e
intrins`quement incompatibles ne sont pas (toujours) inacceptables. Le meilleur exemple est
                        e          u
sans doute celui donn´ en (9) o` les alternatives sont incompatibles, ce qui veut dire que la
               e                                                                   ea
contribution s´mantique de la restriction est nulle (elle exclut des alternatives d´j` exclues), et
           e      e         c               e
pourtant l’´nonc´ est per¸u comme non d´viant.
  (9) Paul est seulement lieutenant.
                                     e                                       e
Nous soutenons que c’est cette inf´rence qui rend pragmatiquement inad´quats les proportionnels
               e
“hauts” sur l’´chelle (beaucoup, la plupart), ainsi que les quantificateurs universels totaux : tous,
                                                                a         e
chaque et aucun. Notons que tous et aucun appartiennent ` deux ´chelles distinctes dont ils
sont les bornes sup´rieures respectives (Square of Opposition [Horn, 1989, p. 237]). En effet, le
                      e
                                                                                           a e
premier est plus haut que la plupart ou quelques tandis que le second, qui participe ` l’´chelle
                             e                                         ee                e
 pas tous, ..., une minorit´, peu, aucun , implique tous les autres ´l´ments de cette ´chelle. On
a l’exemple d’annulation d’implicature (10) dans lequel aucun peut ˆtre substitu´ ` personne3 .
                                                                         e            ea
 (10) Il y avait tr`s peu de gens de mon ˆge. Personne de mon ˆge en fait. (Salinger)
                   e                     a                    a
Ainsi, l’interaction entre seul et un SN est inacceptable lorsque ce dernier appartient ` une  a
e                       e                                 e                        e
´chelle et est haut plac´ sur elle ; et les inacceptabilit´s dont nous faisons ici ´tat s’expliquent
par cette dimension pragmatique4 .

Conclusion
                                          e
Nous montrons dans cet article que la s´mantique de la restriction est relativement plus simple
                            a
qu’on pourrait le penser, ` condition de se pencher sur l’ensemble d’alternatives dont les pro-
    ee                                                        e               e
pri´t´s linguistiques et logiques ont une influence qu’il est n´cessaire de pr´ciser. Nous montrons
        a                               e      e
aussi, ` propos de la distribution des ´nonc´s de la forme Seul NP VP, que c’est la dimension
                                                                    e
pragmatique de la restriction qui explique les cas d’inacceptabilit´.
         a e                        e       e                       ee                        e e
Il reste ` v´rifier que notre hypoth`se est v´ritablement une propri´t´ de la restriction en g´n´ral,
                                           e a                                          e
et qu’il n’y entre pas d’idiosyncrasies li´es ` cet adjectif particulier ; il serait int´ressant par
                            e
ailleurs de voir quelles pr´dictions on peut tirer de notre analyse concernant les autres objets
syntaxiques auxquels la restriction peut s’appliquer.
.


 ee
R´f´rences
[Beyssade et Dobrovie-Sorin, 2005] Claire Beyssade et Carmen Dobrovie-Sorin. D´finir lese
      e
  ind´finis. CNRS Editions, 2005.
[Horn, 1989] Laurence R. Horn. A Natural History of Negation. The University of Chicago
  Press, Chicago, 1989.
[Klinedinst, 2005] Nathan Winter Klinedinst. Scales and Only. Masters thesis, UCLA, 2005.
[Raynal, 2008] C´line Raynal. La restriction en fran¸ais : trois ´tudes s´mantiques. PhD thesis,
                  e                                   c          e       e
            e
  Universit´ Paris Diderot, 2008.
[Rooth, 1985] Mats Rooth. Association with Focus. PhD thesis, University of Massachusetts,
  Amherst, 1985.
[Roussarie, 2004] Laurent Roussarie. Probl`mes d’analyse s´mantique compositionnelle de la
                                              e                e
                                           e                                e
  restriction. Le cas de seul. Exemplier, s´minaire de l’UMR 7023, Universit´ de Paris 8, Janvier
  2004.

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                                 e                e                                              e
      Selon Klinedinst, cette inf´rence est une pr´supposition (scalar presupposition) mise en ´vidence par la bizar-
                                                                 ee                   e
rerie des exemples dans lesquels seul/only s’associe avec un ´l´ment haut sur l’´chelle pertinente : #I was only
[delivering a baby] (when you called).
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                   a               e                               e
      Nous tenons ` remercier Gr´goire Winterstein d’avoir attir´ notre attention sur cet exemple.
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                      e                        e
      Ce qui explique ´galement l’acceptabilit´ de l’exemple (5a) (fn. 1) dans lequel le quantificateur universel tous
                                                  a e        a
les a une lecture collective et ne participe pas ` l’´chelle ` laquelle il appartient habituellement.


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