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					 U N I V E R Z I T A J. E. P U R K Y N Ě       V   B R N Ě

                  FAKULTA FILOZOFICKÁ




   LECTURES CHOISIES
(Littérature française des origines à la
              Révolution)




              PhDr. Jaroslav Fryčer, CSc.
             doc. PhDr. Lubomír Bartoš, CSc.




           STÁTNÍ PEDAGOGICKÉ NAKLADATELSTVÍ
                         PRAHA
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                     LA   CHANSON   DE   R O L A N D (XIIe siècle)

      Les premiers chants épiques ont dû être composés et chantés déjà vers la fin
du XIe sièc1e. La Chanson de Roland, la plus belle et la plus ancienne, date
probablement du début du XIIe siècle, mais 1a version anglo-normande que nous
possédons ne fut copiée que vers 1e mi1ieu du XIIe sièc1e. Le poème est écrit en
4002 vers décasy1labiques répartis en 291 « laisses » ou strophes de longueur
variable construites sur une même assonance.
       Son auteur, narrateur de génie, reste inconnu de même que la genèse de
presque toutes les chansons de geste. Néanmoins, il semble vraisemblable que dans
les étapes de grands pèlerinages à Saint-Jacques-de-Compostelle, les moines et les
clercs cé1ébraient les exploits des personnages des âges carolingiens et
mérovingiens (Charlemagne, son fils Louis, Clovis, Charles Marte1, etc.) dans les
1égendes épiques qui constituaient donc la matière pour les chansons de geste
postérieures. C’étaient des chanteurs professionnels, des jong1eurs, qui les décla-
maient et chantaient s'accompagnant d'une musique très simple accentuant le rythme.
Les jongleurs les colportaient par les châteaux, villes et bourgs et par cette
transmission orale surgissaient différentes mutations.
      Le sujet de la Chanson de Roland remonte à un événement historique de moindre
importance, la bataille du col de Roncevaux en 778 où fut écrasée, par les Basques
chrétiens, l'arrière-garde de l'armée de Charlemagne revenant d'Espagne. Mais
l'auteur n'a aucun souci des données historiques; la réalité se transforme et
s'embellit. L'embuscade banale des montagnards devient l'attaque de 400.000
Sarrasins, Charlemagne qui avait alors 36 ans, devient 1’empereur deux fois
centenaire, le massacre est exp1iqué honorablement, par la trahison. Ainsi, la
chanson est moins le récit historique qu'une image anachronique et idéale du passé
où se manifeste déjà la présence d'une âme nationale et d'un patriotisme encore
inconscient. Toutefois, paradoxalement, la légende est parfois "plus vraie que
1'histoire".
       Nous présentons un court morceau du texte original et ensuite le texte en
 adaptation moderne où Roland, comte de la marche de Bretagne et neveu fictif de
 Charlemagne, resté seul, se prépare à la mort nous réveélant sa vie intérieure, sa
 vaillance et son honneur qui font de 1ui 1e parfait chevalier et, à certains
 égards, la personnification de la mission héroïque de la France.




                             LA   MORT   DE   ROLAND

          Rollanz ferit en une pierre bise
          Plus en abat que jo ne vos sai dire.
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          L'espee cruist, ne fruisset ne se brise,
          Cuntre 1e cie1 amunt est resortíe.
          Quant veit li quens que ne 1a fraidrat mie,
          Mu1t du1cement 1a p1ainst a sei me~sme:
          „E Durenda1, cum ies bone et saintisme!
          En l'oriet punt asez i ad re1iques:
          ta dent saint Pierre et de1 sane saint Basi1ie
          Et des cheve1s mun seignor saint Denise,
          De1 vestement i ad sainte Marie.
          Il nen est dreiz que paien te bai11isent,
          De crestïens devras estre servie.
          Tantes batai11es de tei avrai finïes
          Et tantes teres de tei avrai conquises
          Que Car1es tient a 1a barbe f1urïe;
          Li emperere en est et ber et riches.
          Hom qui te porte ne facet cuardïe!
          Deus ne consente que France en seit honie!"

          Quant,veit Ro11anz que 1a mort l'entre prent,
          Devers 1a teste sur 1e quer li descent,
          Desuz un pin i est alez curant,
          Sur l'erbe verte s'i est culchiez adenz,
          Desuz 1ui met s'espee et l'olifan,
          Turnat sa teste vers Espagne 1a grant.
          Pur ço l'at fait que i1 voe1t veirement
          Que Car1es diet et trestute sa gent,
          Li genti1z quens qu i1 est morz cunquerant.
          Claimet sa cul pe e menut et suvent,
          Pur ses pecchiez deu puroffrid son guant.

      Roland frappe contre une pierre bise, plus en abat que je ne vous sais dire.
L'épée grince, mais e11e n'éc1ate ni ne se brise; vers le cie1 e11e rebondit. Quand
1e comte voit qu'i1 ne 1a brisera pas, très doucement, i1 1a p1aint en 1ui-meme:
« Ah! Durendal, comme tu es be11e et sainte! Dans ton pommeau doré, i1 y a beaucoup
de reliques: une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, et des cheveux de
Monseigneur saint Denis, et du vêtement de sainte Marie. II n'est pas juste que des
païens te possèdent: c'est par des chrétiens que vous devez être servie. Ne vous
ait homme atteint de couardise! Par vous, j'aurai conquis tant de vastes terres,
que Char1es tient, qui a la barbe f1eurie! Et l'empereur en est puissant et riche."
      Roland sent que la mort le pénètre : de la tête, el1e 1ui descend
vers 1e cœur. Sous un pin i1 est a11é, en courant. Sur l’herbe verte,
il a est couché face contre terre ; sous 1ui il place, son épée et 1´olifant. Il a
tourné 1a tête vers 1a gent païenne : i1 veut que Char1es dise,
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et toute son armée, qu´il est mort, le gentil comte, en conquérant. Il bat sa
coulpe et menu et souvent; pour ses péchés il tend vers Dieu son gant.
      Roland sent que son temps est fini; tourné vers l'Espagne, il est sur un
tertre aigu; d´une main 11 frappe sa poitrine: "Dieu, mea culpa, par ta puissance,
pour les péchés, grands et menus, que j'ai commis depuis 1'heure où je suis né
jusqu´à ce jour où je suis frappé à mort! » II a tendu vers Dieu son gant droit.
Les anges du ciel descendent vers lui.
      Le comte Roland se couche sous un pin: vers 1’Espagne il a tourné son visage.
De bien des choses lui vient 1e souvenir: de tant de terres qu'il a conquises, le
baron, de douces France, des hommes de son 1ignage, de Charlemagne, son seigneur,
qui l'a nourri; il ne peut s'empêcher d´en pleurer et d'en soupirer. Mais 11 ne
veut pas s'oub1ier lui-même, il bat sa coulpe et demande à Dieu merci: "Vrai Père,
qui jamais ne mentis, qui ressuscitas des morts saint Lazare et sauvas Daniel des
lions, sauve mon âme de tous les périls, pour les péchés que j'ai faits en ma vie!"
II a offert à Dieu son gant droit. Saint Gabriel l'a pris de sa main. Sur son bras,
il tient sa tête inclinée; les mains jointes, il est allé à sa fin. Dieu lui envoie
son ange chérubin et saint Michel du Péri1; avec eux y vint saint Gabriel. Ils
portent l´âme du comte en paradis.

                              Remarques sur la langue

bis,e: gris tirant sur le brun
Durendal; épée légendaire de Roland
pommeau m. : tête arrondie de 1a poignée d’une épée
couardise f.: zbabělost
fleuri,e: ici- blanc de poil
olifant m..: roh ze slonoviny
gent f.: (vieilli): peup1e, nation
battre sa cou1pe: se frapper la poitrine demandant grâce à Dieu
tertre m.: návrší
lignage m.: ensemble des parents
ange chérubin m.: saint Raphaël
Michal du Péril: 1e saint honoré au Mont Saint-Michel



Exercices

1. Relevez 1a sphère où orientent les dernières pensées et souvenirs
    de Roland..
2. Sauriez-vous expliquer les reminiscences bib1iques dans notre texte?
3. Cherchez dans 1´extrait des gestes typiquement féodaux.
4. En quoi Roland est plutôt un baron du XIIe qu' un guerrier du VIIIe
       siècle?
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                     CHRÉTIEN    DE   T R O Y E S (1135? Ŕ 1190?)

     L'évolution de la société féodale au XIIIe siècle et le nouvel art de vivre
dans les grandes cours seigneuriales (celles d'A1iénor d'Aquitaine à Poitiers, du
Comte de Flandres, etc.) permirent 1a naissance d’une 1ittérature dite courtoise.
C'est une production qui reflète 1a manière de vivre nouvelle de 1’aristocratie,
s'adresse à celle-ci et donne des tableaux de la vie élégante, 1uxueuse et
sentimentale de 1a nob1esse. Les auteurs répondirent, par leurs oeuvres, aux
aspirations d’une aristocratie raffinée et exprimèrent 1'idéa1 de vie de celle-ci
et sa tendance vers l'évasion dans le rêve. D'autre part, dans 1a peinture exacte
du décor et des formes de la vie aristocratique, les poètes courtois donnèrent
parfois des descriptions réa1istes de leur époque.
       La création la plus précieuse de cette période est le nouveau genre
1ittéraire, apparu dans la France du Nord (à la différence de la poésie courtoise
qui était cultivée avant tout dans 1e Midi), le roman.1 Entre 1130 et 1165,
c'étaient les "romans antiques“ fondés sur la mythologie de l'Antiquité grecque et
romaine qui jouissaient de 1a faveur du public aristocratique: le Roman
d'Alexandre, le Roman de Thèbes, 1e Roman de Troie, etc.). Vers le milieu du XIIe
siècle, une nouvelle inspiration suscita la création du "roman breton". Celui-ci
puisáat ses sujets dans la "matière de Bretagne" d'origine celtique et centrée
autour du personnage du roi légendaire Arthur et de ses chevaliers de la Table
Ronde" (par ex. Gauvain, Lancelot du Lac, Tristan, Yvain, Érec, Gonemont).
Ces romans sont pénétrés du goût de l'aventure qui très souvent est diffici1e à
accorder avec 1’amour courtois qui exige une soumission tota1e à la volonté de 1a
dame adorée. Les aventures, 1'amour et le merveilleux (magiciens, fées, nains,
objets magiques) sont des éléments constituants de cette production littéraire
abondante.
      L’auteur des meilleurs romans courtois est Chrétien de Troyes dont nous ne
savons presque rien sinon qu'il fut d'origine champenoise, un homme très cultivé,
et lettré et un protégé de Marie de Champagne et du Comte de Flandres. Il écrivit
un Tristan et Iseut (perdu)et cinq romans bretons: Érec et Énide, Cligès, Lancelot,
Yvain et Perceval.
      Y v a i n ou le Chevalier au lion (vers l172) discute le thème favori de
1'auteur, le conflit entre 1’amour et le goût de 1'aventure. Le texte qu'on lira
(un court extrait en original et une traduction en prose de Jean-Pierre Foucher)
décrit la rencontre d'Yvain avec 1e lion qui sera son compagnon fidèle au cours de
ses nombreuses aventures.

1
Le mot "roman" désignait tout d’abord la 1angue vulgaire par opposition au latin
puis tout écrit rédigé dans cette langue et finalement un récit d'aventures.
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                           YVAIN OU LE CHEVALIER AU LION

            Mes sire Yvains pansis chemine
            Par une profonde gaudine,
            Tant qu'il oi enmi le gaut
            .I. cri molt dolereus et haut.
            Si s'adreca lors vers le cri
            Cele part, ou il l’ot oi;
            Et quant il parvint cele part,
            Vit .I. lion en un essart
            Et .I. serpant, qui le tenoit
            Par la coe et si li ardoit
            Trestoz les rains de flame ardant.
            N'ala mie molt regardant
            Mes sire Yvains cele mervoille;
            A lui meisme se consoille,
            Au quel d'aus .II. il aidera.
            Lors dit, qu'au lion se tanra;
            Qu'a venimeus ne a felon
            Ne doit an feire se mal non,
            Et lai serpanz est venimeus;
            Si lai saut por la bouche feus,
            Tant est de felenie plains.

     Messire Yvain cheminait pensif par une profonde forêt et soudain
ouit un cri très fort et douloureux. I1 se dirigea vers l'endroit d'où
lui semblait parti le cri. Quand il parvint en ce lieu-là, il vit un
lion dans un essart et un serpent qui l'enserrait dedans sa queue et qui
lui brûlait l'échine de cent flammes qu'il vomissait. Messire Yvain ne regarda
longtemps cette merveille. En lui-même il se demanda lequel des
deux il aiderait. I1 se décida pour le lion, pensant qu'on ne doit faire
du mal qu'à bête venimeuse et félonne. Or le serpent est venimeux. Il
lui sort du feu par la bouche et il est plein de félonie. Pour cela messire Yvain
pensa qu'il l'occirait premièrement. I1 tire donc l'épée.
Devant la face de la bête il met l'écu pour que ne l'atteigne la flamme
qui se gîtait dedans la gueule qu'il avait plus large qu'une foule. A l'épée il
attaque la bête. I1 tranche le serpent félon jusqu'en terre et le retronçonne,
frappe et tant le refrappe qu'il le démince et le dépièce.
Mais il lui faut enfin trancher un morceau de la queue du lion car la mâchoire du
serpent par la queue encore le tenait. I1 en trancha le moins qu'il put.
     Quand il eut délivré le lion il crut il l'allait maintenant falloir combattre
car le lion allait l'attaquer, pensait-il. Mais le lion ne fit
pas ainsi. Écoutez ce que fit la bête, preux animal et débonnaire: elle
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commença à faire comme si elle se rendait à lui: elle étendait ses deux pattes
jointes; vers la terre inclinait sa tête, se dressait sur ses
pieds de derrière, puis elle se agenouillait et toute sa face mouillait
de larmes par humilité. Messire Yvain en vérité comprit que le lion le remerciait
et s'humiliait devant lui qui l'avait sauvé de la mort en tronçonnant le serpent.
Cette aventure lui plut fort. Il essuya son épée pleine de venin et de bave et la
remit dans son fourreau. Puis il continua son chemin. Le lion marcha auprès de lui,
montrant bien que jamais il ne le quitterait et qu’avec lui toujours irait car il
voulait assurément servir ce maître et le protéger.
     Comme il allait devant Yvain, le lion sentit dessous le vent bêtes sauvages à
la pâture. L'instinct et la nature le poussaient à aller en
proie et à pourchasser sa vitaille. I1 se mit un petit dans leurs tra-
ces pour bien montrer à son seigneur qu'il avait senti et rencontré vent
et flair de bête sauvage. I1 le regarde et il s'arrête car il veut le
servir selon son gré et non contre sa volonté. Messire Yvain voit bien
que la bête lui montre qu'elle l'attend, qu'elle restera s'il reste et
qu'il pourra prendre la venaison que le lion a flairée. Alors messire
Yvain l'excite comme il ferait pour un brachet.
     Le lion remit le nez au vent et il ne s'était pas trompé car à
moins d'une archée de là il vit pâturer un chevreuil, tout seul dans un vallon. Il
le prit au premier assaut et il en but le sang tout chaud.
Quand il l'eut occis, il le gîta sur son dos, l'emporta devant son sei-
gneur qui l'en chérit davantage pour affection qu'il lui montrait.

                   Remarques sur la langue

ouïr (arch.) : entendre
essart m.: paseka, mýtina
félon, ne: proradný, zrádný
occire (arch.): tuer
gîter (arc.): demeurer, coucher
oule f. (arch.): džbán
débonnaire: dobrácký
brachet m.: lovecký, stavěcí pes
archée f.: dostřel luku

                          Exercices
1. Analysez dans le texte le réel et le fantastique de la scène.
2. Un critique a dit à propos de Chrétien de Troyes: "Son goût des idées
   générales se manifeste dans sa préoccupation de rattacher ses récits
   à des problèmes de psychologie“. Trouvez, dans l’extrait publié, des
   exemples qui puissent étayer cette idée.
3. Le lion est un fauve. Citez les noms français des fauves les plus
   connus qui vivent chez nous et dans des pays exotiques.
4. Expliquez le sens des mots suivants: épée f., sabre m., glaive m.;
   dague f., stylet m., poignard m., baïonnette f., couteau m., canif
   m.,; bouclier m., écu m., cuirasse f.
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             LE   R0MAN   DE    RENARD (XIIe - XIIIe siècles)

     On réunit sous ce titre 27 "branches" ou narrations versifiées en
octosyllabes rimés, tout d`abord autonomes, plus tard artificiellement regroupées.
C`est vers 1175 que Pierre de Saint-Cloud, s`inspirant des traditions populaires
de même que des sources littéraires, fournit avec
les premiers contes de Renart le modèle qui engendra en moins de cent
ans de nombreuses continuations, plus ou moins réussies, dont l'ensemble comprend
plus de 100.000 vers constituant en quelque sorte le premier
roman-feuilleton. I1 est consacré aux exploits du goupil1. Renart et
ses auteurs sont des trouvères inconnus et des clercs dont quelques
noms nous sont parvenus (Richard de Lison, le prêtre de la Croix-en-Brie, etc.).
     Tout un monde des bêtes organisé à 1`image de la société française féodale se
dresse dans ces récits satiriques: Noble le lion, Ysengrin
le loup, Brun l'ours, Tibert le chat, Belin le mouton, Tardif le limaçon,
Chantecler le coq, etc. Chaque animal est nettement individualisé et doté d`un nom
propre rappelant son aspect, son caractère ou ses mœurs.
Cette féodalité animale fictive est aussi parfaitement hiérarchisée sur
le modèle humain, chaque animal exerçant une fonction sociale déterminée; ainsi le
lion est le Roi qui rend la justice, Ysengrin est son connéta-
ble, Brun son messager et Bernard, l`âne, son archiprêtre. De même, les rapports
entre eux sont régis par les lois, les usages et les mœurs des hommes.
     Toutes les institutions contemporaines, surtout la noblesse et l`Église., sont
bafouées dans cette oeuvre de 1a littérature bourgeoise: les seigneurs cruels et
stupides, 1.es moines paillards, les coutumes judiciaires et même la littérature
aristocratique des Chansons de .Geste. Le héros central Renard, cynique et sans
scrupules, triomphant par son esprit
et sa ruse sur la force brutale de s plus forts dans le monde où 1 `honneur est le
luxe, est 1’expression et le symbole de la revanche du bourgeois
et du menu peuple.
     L `extrait du J u g e m e n t d e R e n a r t que nous reproduisons nous
amène à la cour du Noble qui. veut établir la paix générale entre ses sujets. Mais
c`est précisément en ce moment-là qu`aux plaintes d`Ysengrin s`ajoutent des
charges nouvelles contre Renard.
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1 Le vieux mot pour désigner le renard.




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                                     LE JUGEMENT DE RENART

                               Quant Ysengrin oi le roi
                               Qui de la pes prenoit conroi,
                               Molt fu dolanz, ne set que fere,
                               Ne n'en set mes a quel chef trere.
                               A la terre entre deus eschames
                               S'asiet la coue entre les janbes.
                               Or est Renart bien avenu,
                               Si dex li oûst porveü:
                               Q'en tel point avoit pris li rois
                               L'acorde maugre as yrois,
                               Que ja preist la gerre fin
                               Entre Renart et Ysengrin,
                                      10

                          Se ne fust Chantecler et Pinte
                          Qui a la cort venoit soi qinte
                          Devant lo roi de Renart pleindre.
                          Or est li feus gres a esteindre.
                          Car sire Chantecler li cos
                          Et Pinte qui pont les ues gros,
                          Et Noire et Blance et la Rossete
                          Amenoient une charete
                          Qui envouxe ert d'une cortine.
                          Dedenz gisoit une geline
                          Que l'en amenoit en litere
                          Fete autrese con une bere.
                          Renart l'avoit si maumenee
                          Et as denz si desordenee
                          Que la cuisse li avoit frete
                          Et une ele hors del cors trete.

     Cette déclaration du Roi contre toute reprise de guerre fut pour Ysengrin un
coup terrible: il perdit contenance et, ne sachant à quel
parti s'arrêter, il alla se rasseoir auprès de sa femme épousée, les
yeux enflammés, la queue entre les jambes. Ainsi, la cause de Renart pre-
nait le meilleur tour, et tout présageait un accommodement de la querel-
le, quand on vit arriver en cour, sous la conduite de Chantecler, dame
Pinte et trois autres dames. Elles venaient implorer la justice du Roi,
et cet incident ralluma le feu prêt à s'éteindre. Sire Chantecler le coq, Pinte,
qui pond les gros oeufs, et ses sœurs, Roussette, Blanche et Noi-
rette, escortaient une litière tendue de noir. Là reposait une geline
morte de la veille: Renart l'avait surprise et déchirée, lui avait enlevé
une aile, brisé une cuisse, et enfin séparé l'âme du corps.



     Le Roi, las de plaidoiries, allait congédier l'Assemblée, quand entrèrent les
dolentes et Chantecler battant violemment ses paumes. Pinte eut la force de parler
la première: - Ah! pour Dieu, mes seigneurs, chiens et loups, nobles et gentilles
bêtes, ne repoussez pas d'innocentes victimes. Maudite l'heure de notre naissance!
0 mort, viens nous saisir avant que nous tombions sous la dent cruelle de Renart!
J'avais cinq frères de père, Renart les a tous dévorés, ce fut grande perte et
grand douleur. J'avais quatre sœurs de mère, tant poules vierges que jeunes
dames, toutes gelines d'une beauté accomplie; Gombert du Fresne les engraissait
pour la ponte des oeufs de choix; soins inutiles, Renart de
toutes n'en épargna qu'une seule, les autres passèrent par son gosier. Et, vous,
ma douce Cope, couchée dans cette bière, chère et malheureuse
amie, qui pourra dire combien vous étiez grasse et tendre? Et que deviendra votre
sœur dolente et éplorée? Ah Renard! puisse le feu d'enfer te dévorer! Combien de
fois nous as-tu chassées, effrayées, dispersées? combien de robes nous as-tu
déchirées? combien de fois as-tu franchi de
nuit notre enceinte? Ce fut hier, près de la porte, que tu laissas ma
sœur étendue, sans vie. Tu pris la fuite, en entendant les pas de Gombert, qui par
malheur n'eut pas un cheval assez rapide pour te fermer la retraite.
     - Voilà pourquoi nous venons à vous; tout espoir de vengeance nous étant
enlevé, c'est de vous seuls, nobles seigneurs, que nous attendons justice.
     Après ces paroles souvent interrompues par les sanglots, Pinte
tomba pâmée sur les dalles de la salle, et ses trois compagnes en même
temps qu'elle. On vit aussitôt, pour les secourir, chiens et loups quit-
ter à l'envi leurs sièges. On les relève, on les soutient, on leur jette
                                      11

de l'eau sur la tête. Et, revenant à elles, elles coururent se précipiter aux
pieds du Roi, que Chantecler agenouillé mouillait en même temps de
ses larmes. La vue du bachelier remplit l'âme de Noble d'une grande pi-
tié; il exhala un profond soupir, puis, relevant sa grande tête chevelue,
il fit entendre un tel rugissement qu'il n'y eut bête si hardie, ours ou sanglier,
qui ne frémît d'épouvante. L'émotion de dam Couart le lièvre
fut même telle qu'il en eut, deux jours durant, les fièvres et qu'il les aurait
encore peut-être, sans le beau miracle que vous apprendrez tout
à l’heure.
     On vit en même temps le Roi dresser sa noble queue pour s'en frap-
per vivement les flancs avec un bruit capable d’ébranler 1a maison. Puis
il prononça ces paroles:
     -Dame Pinte, par l'âme de mon père, pour laquelle je n'ai encore
rien fait d'aujourd'hui, je prends grande part à vos malheurs, et je com-
pte en punir l'auteur. Je vais ajourner Renart, et de vos yeux et de vos oreilles
vous pourrez voir et entendre comment je sais punir les traîtres, les assassins et
les voleurs de nuit.
                                            12

                           Remarques sur la langue

             dame Pinte: nom de la femme de Chantecler
             litière f.: nosítka
             geline f.: poule (du latin gallina)
             plaidoirie f.: exposition orale des faits d'un procès
             ponte f.: snášení vajec
             Cope: nom de la poule
             bière f.: máry
             éploré,e: qui est tout en pleurs
             pâmé: évanoui
             à l’envi: o závod
             dam: titre donné aux animaux mâles
             ajourner: ici Ŕ convoquer

                                     Exercices

1. Relevez les traits anthropomorphiques dans le récit.
2. Cherchez quelques formules qui parodient les Chansons de Geste et
   la littérature chevaleresque en général.
3. Montrez l’inconséquence du récit par l’introduction d’un élément
   humain.
4. Citez les noms des animaux vivant dans les forêts.



             L E   R 0 M A N   D E    L A   R 0 S E (1230 - 1280)

     Chef-d’œuvre de la littérature didactique au XIIIe siècle en
France, le Roman de la Rose fut composé en deux parties, à quarante ans
à peu prés d’intervalle, par Guillaume de Lorris (vers 1210, mort vers
1240) et Jean Clopinel, dit aussi Jean de Meung (vers 1250, mort en
1305). Le premier rédigea 4.068 octosyllabes de la première partie, dans laquelle
il usa avant tout de l’allégorie comme procédé littéraire prin-
cipal. Les personnages sont représentés par différentes qualités humai-
nes, défauts et âges de la vie: Tristesse, Félonie, Jeunesse, Courtoi-
sie, Oyseuse, Doux-Regard, etc. L'intrigue est symbolique: le poète
(Amant) s’éprend de la Rose qu’il veut conquérir. Le Dieu d‘Amours l’ai-
de à franchir plusieurs obstacles et lui enseigne un véritable code de l’amour
courtois.
     Jean de Meung reprit le poème une quarantaine d'années après la mort
de Guillaume de Lorris là où son prédécesseur l’eut laissé. Mais dans
plus de 18.000 vers octosyllabiques qu’il composa, il traita d’autres
problèmes dans un esprit différent de sorte qu’on appelle parfois cette
                                      13

deuxième partie du Roman de la Rose une somme des idées morales, socia-
les et philosophiques de la bourgeoisie cultivée dont l'auteur se fait porte-
parole. Jean de Meung exposa une doctrine naturelle de l'amour
et de la société. Il refusa toute sorte d'ascétisme, d'intolérance et
de violation des penchants naturels de l'homme. Préfigurant Rabelais,
cette deuxième partie du roman fut un livre souvent lu par les intel-
lectuels français jusqu’à l’époque de la Renaissance.
     Le texte qui suit est tiré de la deuxième partie du roman. Le Dieu
d'Amours y enseigne au poète ce que c’est que 1’amour et lui explique
les règles que tout amant doit observer. Nous publions une adaptation
en prose et en français actuel faite par Georges Vertut.



                         LE ROMAN DE LA ROSE

     Dieu d'Amours, souriant, me regardait, l’œil amusé. Il semblait
animé, plus charmant aussi que lors de ses premières paroles. D'une
science subtile, sa voix chantait comme un luth sentences et mots qui
me donnaient patience de mon mal. Et j'entendais, sans rosir, près de
mon oreille la triste mélodie de mes tourments dévoilés.
     "Il est vrai, tu prendras la route, sur les chemins remplis d’em-
bûches, sans répit, sans repos; tu manqueras d'efforts et but; tes
pas seront perdus; tu interrogeras sincère et loyal amant; tu apercevras
ta Dame un jour; et ton cœur ardera. Tu brûleras ta flamme à
l'objet de ton rêve qui, de bonne guerre, l'avisera; tu ne sauras dé-
tacher tes yeux de la merveille adorable, et tu souriras en pensant au
vieux dicton dont tu t'es souvent moqué: ,A sages et fous, chacun le
dit, qui plus est près du feu se brûle.' Près de ta belle, enfin, ó
simplet, tu n'auras le courage de lui adresser la parole. Planté comme
niais, tu n'oseras l'interpeller et, de ce fait, craindras son dédain.
Tu enrageras de n'avoir obtenu seulement petit salut, discrète révé-
rence, t'en coûtât-il cent marcs. Et sa personne chercheras en tous
lieux, sans arrêt, comme possédé; tu rôderas la nuit autour de sa de-
meure, évitant valets importuns et chiens bruyants. S'il advient que
de guerre lasse tu doives la saluer, dans la rue ou chez d'hospitaliers amis, ta
voix se perdra dans tes sens; ton sang frémira dans ton cœur
et ton visage, de pâleur, sera blême.
     Si tu peux aller avant: ose alors ton discours avec courage, mal-
gré que je sache déjà que de trois choses décidées, tu n`en diras à
peine deux; et avec rouge honte sur tes traits. D'ailleurs, loyal amant
est ainsi fait, tandis que traîtres et venimeux haranguent avec aisance, tant leur
verve ne peut tarir l'outrecuidance. Et si ta raison avait terminé son discours,
ta pauvre raison revenue, sans dire mot de vilenie, lors tu te croiras méprisé des
choses aimables qu'elle a dites. Je te
                                         14

répète, amour est un martyre, un combat, un tourment qui jamais ne
s'éteint, car il n y a point ici de paix. Sur ta couche, la nuit à tressaillir, à
te démener, à te tourner du dos ou de la face, tu ne trouveras ni repos, ni
sommeil, tout comme un homme qui souffre des
dents. Et lors, en remembrance, la merveilleuse Amie t'apparaîtra, elle
qui ne peut ressembler à la plus belle de tes rêves. Tu croiras serrer contre ta
poitrine, toute nue, entre tes bras, celle que tu crois, en
ton cœur, mie et compagne. Et tu bâtiras châteaux en Espagnel et mensonges et
fables, et te réjouiras de rêves plaisants. Au réveil, le
front lourd, tu souhaiteras la mort en suppliant Amour qu'il te laisse
ta mie seulement une heure, admirer à ta guise. Je sais bien que cette
folie paierait bien tes souffrances, or qui exige cette renardie mérite
qu'on 1'éconduise."
-----------------------
1 Châteaux en Espagne - rêves, projets chimériques.

                          Remarques sur la langue

             Oyseuse (Oiseuse): zahálka
             de bonne guerre: podle všech pravidel
             de guerre lasse: po marném odporu
             haranguer: oslovit koho, mluvit ke komu
             outrecuidance f.: domýšlivost
             remembrance f.: souvenir m.
             mie f.= amie f.
             compagne f.: camarade,amie
             renardie f. (arch.): ruse
             éconduire: odbýt, odmítnout

                                Exercices

1. Caractérisez la conception de l'amour exposée par Dieu d'Amours.
   Comparez-    la avec l'amour "romantique" de la première moitié du XIXe
   siècle.
2. "Amour est un martyre, un combat, un tourment." Discutez cette sen-
   tence .
3. Expliquez le sens des mots suivants: le dicton, la sentence, la ma-
   xime, l'aphorisme, le proverbe, l'axiome, la devise; le mot, le mot
   d'esprit, le mot de passe, le mot pour rire, les mots croisés, les
   mots dorés.
                                              15

                   F A B L I A U X (XIIIe - XIVe siècles)

     Les fabliaux (nommés aussi dits ou lais) sont de courts récits en
vers de huit syllabes, plutôt brefs (de 50 à 1500 vers). La plupart de quelques
150 fabliaux qui nous sont parvenus datent du XIIIe et du
XIVe siècles. Leurs sujets sont d`une considérable variété de sorte qu'il est
difficile de donner une définition exacte du genre. A part des fa-
bliaux comiques ("des contes à rire"), parfois très grossiers, il y a
aussi des contes moralisants et même des récits dévots. Ce qui cara-
ctérise la majorité des fabliaux, c'est leur intention parodique et ironique.
     L'origine des fabliaux est très discutée. Certains sujets furent
sans doute fournis par la tradition populaire transmise oralement de-
puis des siècles, d'autres furent empruntés aux littératures orientales, d'autres,
enfin, ont des antécédents littéraires français.
     La plaisanterie maintes fois obscène, le piquant des situations,
la joyeuse impudence font des fabliaux le genre typiquement français
où se reflètent les tendances d'une époque et d'une nation. Bref, c'est
la peinture réaliste de la vie courante sans prétention toutefois de réformer
l'état des choses. Le ressort de l'action est presque toujours
une duperie; les bourgeois et les chevaliers trompés par des femmes
rusées, les femmes querelleuses, infidèles et perverses, et surtout les
curés et moines gourmands et paresseux, voilà la cible favorite de
leurs auteurs - jongleurs, trouvères, clercs lettrés, voire grands sei-
gneurs qui ne dédaignèrent point non plus le goût du gros comique.
     La terre d'origine des fabliaux est le Nord de la France, l'Artois,
la Champagne, la Picardie où traditionnellement ont fleuri les contes sa-
lés. De la plaisanterie, de la bonne et de la mauvaise, voilà l'esprit
des fabliaux, l'esprit bien gaulois.
     Nous présentons ici, à la suite d'un extrait original, dans la
version moderne, un fort amusant et très connu "conte à rire" à la fin duquel
s'exprime la morale à la manière des Faibles de La Fontaine.



                   DU PROVOIRE QUI MENGA LES MEURES

                   Qui qu'en ait ire ne despit
                   Sanz terme prenre ne respitt
                   Vos dirai d`un provoire, i conte,
                   Si con Guerins le nos raconte,
                   Qui au marchié voloit aler:
                   Sa jument a fait ensseler,
                   Qui granz estoit et bien peüe;
                                   16

             .ii. ans l'ot li prestres tenue;
             N`avoit gaires ne soi ne fain,
             Assez avoit aveine et fain.
             Li presser son chemin atorne,
             Ne fait que monter, ai s'entorne
             Vers le marchié sor la jument,
             Se l'estoire ne nos en ment.
             Por icele saison me mambre,
             Bien sai que ce fu en setembre,
             Qu'il estoit grant plenté de meures.
             Li prestre vait disant ses eures,
             Ses matines et ses vegiles.
             Mais à 1’entrée de la vile,
             Plus loing que ne giete une fonde,
             Avoit une rue parfonde;
             En .i. buisson avoit gardé,
             Des meures i vit grant plenté
             Grosses et noires et meüres,
             Et li prestres tot à droiture
             Dist que, se Jhesu li aist,
             Si beles meures mais ne vit.

       DU   CURÉ   QUI   MANGEA   DES   MURES

     En ait dépit ou colère qui voudra, mais sans délai ni retard je vous conterai
sur un curé un conte, tel que Guérin nous l'a conté.
     Ce curé, donc, voulait aller au marché: il fit seller sa jument. C'était une
bête forte et bien nourrie, qu'il avait depuis deux ans
et qui ne connaissait ni la soif, ni la faim, ayant avoine et foin en abondance.
     Le curé monta sur sa jument, et s`en alla vers le marché, à ce que
dit l'histoire. Quant à la saison, c'était, si je me souviens bien, en septembre;
il y avait quantité de mûres sur les haies.
     Le curé allait, disant ses heures, ses matines et ses vigiles. Mais, un peu
avant la ville, à la distance d'un jet de pierre, il rencontra un chemin creux,
bordé d'un buisson, et, sur ce buisson, il aperçut quantité de mûres, noires et
grosses, et à point. Et le curé de s'écrier:
     "Dieu m'aide! jamais je ne vis de si belles mûres!" Il en eut grand' faim, et
grand désir de les avoir. I1 fit ralentir le pas de sa bête, puis l`arrêta.
     Mais une chose l'ennuyait fort: les épines le blessaient et d'ailleurs, les
mûres étaient hautes, surtout les plus belles, et il ne pou-
vait les atteindre, assis qu'il était sur son cheval.
                                       17

     Le curé donc se leva, debout, et monta sur la selle; puis il se baissa vers
le buisson, et se mit à manger en grande hâte les plus belles mûres qu'il put
trouver.
     La jument ne remuait point.
     Quand il en eut beaucoup mangé, à tel point qu'il en fut rassasié, il regarda
à ses pieds, et vit sa jument immobile, bien tranquille, le nez tourné vers le
rocher. Et le curé, qui se tenait à deux pieds debout sur son dos, en fut tout
content:
     "Dieu! fait-il, si quelqu'un criait: Hue!"
     Il le pensa et le dit à la fois: voilà sa jument qui tressaille, et qui fait
un saut, et le prêtre qui tombe dans le buisson, et si bien se prend entre les
ronces que, lui eût-on proposé cent onces d'argent, il n’aurait pu bouger
d'arrière ni d’avant.
     La jument s'en va fuyant... au logis elle est revenue. Et quand les
serviteurs la reconnurent, chacun de se maudire et de se blâmer! On croit qu'il
est mort, on en mène grand déconfort. Tous s'en vont courant vers le marché, et
arrivent tout droit au buisson, où le prêtre était en grand malaise.
     Quand il les entendit passer en se lamentant, il se mit à crier:
     "Où allez-vous? Où allez-vous? Je suis ici tout dolent, tout misérable et
angoissé, car je me suis blessé, piqué de ronces et d'épines, et j'en ai l'échine
toute sanglante."
     Les serviteurs lui demandèrent:
     "Sire, qui vous a monté là-haut?
     "C'est le péché, répondit-il, qui m'y jeta! Ce matin, passant par ici, je
m'en allais, disant mes heures, quand il me prit grand'faim de mûres, et je n'ai
pu passer outre sans en manger. Et voyez ce qui m'est arrivés le buisson m'a
retenu! Aidez-moi donc à en sortir, car je ne demande qu'une chose, être délivré,
pour aller me reposer à la maison!"
     Apprenez par ce fabliau, qu'il n'est pas prudent de dire trop vite sa pensée:
maint dommage en vient, et mainte honte à bien des gens:
le conte vous le prouve.

                   Remarques sur la langue

mûre f.: moruše
Guérin: auteur des fabliaux du début du XIIIe s.
seller: sedlat
heures f. pl.:ici - récitation de diverses parties du bréviaire
matines f.pl.: office religieux nocturne
vigiles f.pl.: office religieux
once f.: ancien poids
logis m.: logement, maison
échine f.: colonne vertébrale
maint,e: mnohý
                             18

                                 Exercices
1. Qu'y a-t-il de comique dans le récit?
2. Pourriez-vous citer quelques tournures qui créent l'atmosphère de
   narration orale?
3. Par quelles expressions la religiosité du curé se caractérise-t-elle?
4. Expliquez les tournures: ...et le prêtre qui tombe...; voilà sa
   jument qui tressaille...; la jument s'en va fuyant...; tous s'en
   vont courant.
5. Réfléchissez sur la leçon finale du récit et citez un exemple où il vaudrait
   bien l'observer.



             Jean F R 0 I S S A R T (1333? 1337? - vers 1404)

     Poète et chroniqueur, issu d'une famille bourgeoise de Valenciennes, il ne
s'intéressa qu’à la noblesse chevaleresque qu'il côtoya toute sa vie et dont les
prouesses le ravirent en admiration. Ses déplacements
le conduisirent d'abord à la cour d'Angleterre, ensuite en Écosse, en Italie, aux
Pays-Bas et en Provence. Vivant dans l'entourage des plus grands seigneurs de son
temps qui ne lui refusèrent point la collaboration, il s'occupa partout de réunir
les matériaux pour ses immenses Chroniques publiées vers 1495) interrogeant les
acteurs et témoins et visitant les lieux des événements qui bouleversaient
l'Europe occidentale de l’époque.
     A cet égard on pourrait presque dire que Froissart est le précur-
seur des reporters et correspondants de guerre modernes. Ainsi la narration que
Froissart donne des péripéties du début et de la première moi-
tié de la guerre de Cent Ans, n'est pas une résurrection du passé, mais le présent
réellement vécu. Au cours de ses enquêtes, Froissart dépensa la majeure partie de
ses revenus personnels et des subsides offerts par ses nobles protecteurs.
     Les quatre livres des Chroniques, d'étendue inégale, qui embrassent les
années 1325-1400, prouvent que les sympathies de Froissart variaient au gré de
l'évolution de sa vie. Anglophile, tout d'abord, par son attachement à la cour
anglaise, il modifia plus tard son optique prenant
parti pour la maison de Bourgogne.
     Mais par dessus tout, il est un admirateur inconditionnel de la chevalerie
féodale, de ses exploits et même de ses pillages, de ses abus
et de son anarchie sanglante. Homme de son temps, il eut un véritable culte des
tournois, aventures et batailles; la magnificence des festivités, des costumes et
des actions d'éclat l'éblouirent irrésistiblement.
                                       19

     Peintre remarquable de grandes scènes, pittoresque et dramatique
à la fois, l'inégalable narrateur et styliste, c'est ainsi que Froissart   se
présente aussi dans l'extrait du premier livre de ses C h r o n i Ŕ
q u e s que nous reproduisons ici.

                   ÉPISODES DE LA BATAILLE DE CRÉCY

     Après quoi, le ciel commença à s'éclaircir, et le soleil à luire beau et
clair. Les Français l'avaient droit dans l’œil et les Anglais par derrière. Quand
les Génois furent tous rassemblés, et qu'ils durent approcher de leurs ennemis,
ils commencèrent par crier si haut que ce
 fut merveille, pour effrayer les Anglais; mais les Anglais se tinrent tout cois,
et ne parurent pas effrayés. Une seconde fois, ils crièrent
de même, et s'avancèrent un peu, et les Anglais restaient tout cois,
sana bouger. Une troisième fois, ils crièrent encore, très haut et très clair,
s'avancèrent et tendirent leurs arbalètes, et commencèrent à tirer. Et quand les
archers d'Angleterre virent cette manœuvre, ils s'avancèrent d'un pas en avant,
puis firent voler sur leurs ennemis des flèches de grande taille, qui descendirent
et entrèrent si drues sur les génois qu'il semblait que ce fût de la neige. Quand
les Génois, qui n'avaient pas appris à rencontrer des archers comme les archers
d'Angleterre, sentirent ces flèches qui leur perçaient têtes, bras et lèvres, ils
furent bientôt déconfits; plusieurs coupaient les cordes de leur arc, certains
jetaient leurs armes à terre, et ils firent volte--face.
     Le vaillant et gentil roi de Bohême, qui s'appelait messire Jean
de Luxembourg, - car il était fils de l'empereur Henri de Luxembourg-entendit dire
par ses gens que la bataille était commencée; car, quoi-
qu'il fût là, tout armé et en grand équipage de guerre, il n’y voyait
pas, étant aveugle. Il demanda donc aux chevaliers qui étaient prés de lui,
comment leurs gens se comportaient. Ceux-ci lui rapportèrent la vérité, et lui
dirent: "Monseigneur, couci-couça; tous les Génois sont déconfits, et le roi a
commandé qu'on les tue tous, et cependant il y a entre eux et nos gens si grande
mêlée que c'est merveille, car ils tombent et trébuchent les uns sur les autres et
nous embarrassent grandement. -Ah! dit le roi de Bohême, c'est mauvais signe pour
nous." Il s'enquit alors du roi d'Allemagne, son fils, et dit: "Où est messire
Charles, mon fils? - Monseigneur, répondirent-ils, nous ne savons; nous croyons
bien qu'il est d'un autre côté, et qu'il se bat." Le roi dit alors à ces gens ces
mots de grande vaillance: "Seigneurs, vous êtes mes hommes, mes amis, et mes
compagnons; je vous prie et vous demande très instamment qu'en la journée
d'aujourd'hui vous me meniez assez avant pour que je puisse frapper un coup
d'épée." Et ceux qui étaient
                                       20

avec lui, qui tenaient à son honneur et à leur avantage lui accordèrent sa
requête. Il y avait là le Moine de Bazeilles qui lui tenait la bride, et qui n'eût
point voulu le quitter; de même plusieurs bons chevaliers
du comté de Luxembourg, qui tous étaient prés de lui; si bien que, pour
s'acquitter de leur promesse, et ne point perdre le roi dans la mêlée, ils se
lièrent tous ensemble par les brides de leurs chevaux; ils mirent le roi leur
seigneur tout en avant,.pour mieux accomplir son désir, et s'en allèrent contre les
ennemis...
     Le bon roi alla si avant contre les ennemis, qu'il frappa un coup d'épée,
voire trois, voire quatre, et se battit très vaillamment; de
même tous ceux qui étaient avec lui pour l'accompagner. Ils le servi-
rent si bien, et se jetèrent si avant parmi les Anglais, que tous y demeurèrent et
que pas un ne revint. On les retrouva le lendemain sur
la place, autour de leur seigneur, avec leurs chevaux tous attachés ensemble...

                          Remarques sur la langue

                   coi,coite: tranquille, silencieux
                   arbalète f.: samostříl, kuše
                   archer m.: lučištník
                   dru, e: hustý, bujný
                   couci-couça: ni bien ni mal
                   trébucher: klopýtat
                   s'acquitter de qch.: zhostit se něčeho, splnit

                                Exercices

1. Sous quels traits Froissart décrit notre roi Jean de Luxembourg et quelles
qualités lui attribue-t-il?
2. Relevez la sobriété impressionnante du récit de la bataille de Crécy.
3. Sauriez-vous nommer quelques armes et instruments de guerre?
4. Relevez dans le style de cet extrait quelques tournures archaïques.



                   V I L L 0 N (1431? - après 1463)

     D'humble origine, orphelin de père, François de Montcorbier fut recueilli par
le chanoine Guillaume de Villon, dont il prit le nom par reconnaissance. Une
légende fantastique entoure la vie de Villon. A la Sorbonne, il étudia la Faculté
des Arts et à 21 ans devint licencié et maître ès Arts. On prétend qu'il fut
affilié aux Coquillards1, qu'il commit plusieurs crimes. Ayant tué un prêtre au
cours d'une rixe, il dut quitter Paris. Mais quelques mois après, ayant obtenu ses
lettres de
                                      21

rémission, il put revenir hanter les mauvais lieux parisiens. A cette époque, il
composa le Lais ou le Petit Testament (1456) où il faisait des legs imaginaires et
dérisoires à ses amis.
     Impliqué dans une affaire de vol, il prit la fuite, mena une vie errante
(Charles d'Orléans2 le protégea quelque temps) et finit par venir se cacher dans
les environs de Paris. C'est alors qu'il écrivit son Grand Testament (1461) qui
représente, à vrai dire, le testament des pauvres, des-déshérités, en dénonçant en
même temps le monde sans pitié qui est responsable de la réalité tragique de la
condition humaine.
     En 1462, mêlé une fois de plus à un meurtre, Villon est condamné
à être pendu. Sa peine commuée, il disparaît de Paris et on perd pour jamais
toutes traces de l'existence du "premier poète français à la moderne". La dernière
ballade du G r a n d T e s t a m e n t que
nous reproduisons ici, accompagnée de sa version tchèque, résume tous les
tourments de la vie et de l'esprit du poète qui, cinq cents années après, parait
être notre contemporain.
----------------------
1 Nom d'une bande de voleurs.
  Prince de sang, fils de Louis d'Orléans. Retenu captif en Angleterre pendant
vingt-cinq ans. Poète lui-même, il tint au château de Blois
  une cour littéraire.

                                BALLADE Finale

                         Ici se clôt le testament
                         Et finit du pauvre Villon.
                         Venez à son enterrement,
                         Quand vous orrez le carillon,
                         Vêtus rouge com vermillon,
                         Car en amour mourut martyr;
                         Ce jura il sur son couillon
                         Quand de ce monde vout partir.
                         Et je crois bien que pas n'en ment,
                         Car chassé fut comme un souillon
                         De ses amours haineusement;
                         Tant que, d'ici à Roussillon,
                         Brosse n'y a ne brossillon
                         Qui n'eût, ce dit il sans mentir,
                         Un lambeau de son cotillon,
                         Quand de ce monde vout partir.
                   22

Il est ainsi et tellement,
Quand mourut n'avait qu'un haillon;
Qui plus, en mourant, malement
L'époignait d'Amour 1'aiguillon;
Plus agu que le ranguillon
D'un baudrier lui faisait sentir
(C'est de quoi nous émerveillons)
Quand de ce monde vout partir.
Prince, gent comme émerillon,
Sachez qu'il fit au departir:
Un trait but de vin morillon,
Quand de ce monde vout partir.

      BALADA ZÁVĚREČNÁ

Toť k závěti Epilogus:
Chudák už dotrpěl Villon.
Jděte mu, lidi, na funus,
až uslyšíte zvonit zvon.
Váš oděv nachový měj tón:
lásky se mučedníkem stal,
jak na své varle přisáh on,
než se světem se rozžehnal.
Žil jako štvanec, byl to hnus;
láska naň podnikala hon,
i musil se dát na poklus,
a odsud až po Roussillon
křovisko není ani strom,
kde by byl rukáv nenechal
a kazajku či pantalon,
než se světem se rozžehnal.
Hadříčkü zbyl mu sotva kus,
když smrt si přicházela proň,
a zakusil i horších hrůz:
byl zdrán jak od trní či spon
-věřte, já nejsem fanfaron-,
to osten lásky tak ho zdral;
i vydal ještě lásky ston,
než se světem se rozžehnal.
A když už nadcházel mu skon,
co myslíte, že udělal?
Máz burgundského vyzunk on,
než se světem se rozžehnal.

                                 Přel. Otokar Fischer
                                           23

                           Remarques sur la langue

L'orthographe du texte que nous présentons ici est modernisée.
vout = voulut
brosse f.: ici - buisson
orrez: 2e p. du pluriel du futur du verbe oir = entendre, verbe       presque
        complètement disparu
com = comme
malement: ici - fâcheusement
agu = aigu
baudrier m.: kožený závěs na zbraň

                                     Exercices

1. En quoi se révèle la sincérité émouvante des confidences de Villon contenues
   dans le texte?
2. Villon se penche sur son passé. A quels souvenirs vont ses préférences?
3. Relevez les traits amusants de cette ballade.
4. Quelle est votre impression personnelle à la lecture du texte ori-
   ginal et de la version tchèque? Pouvez-vous dire si le traducteur
   a réussi à rendre d'une manière adéquate l'original? Si non, com-
   mentez les différences qui vous frappent le plus ?



             L A   F A R C E   D E    M A I T R E   P A T H E L I N
                                     (vers 1464)

     La comédie au Moyen Age est née des "dits" ou des "débats" des jong-
leurs. Ces monologues ou dialogues contés et mimés, composés à partir
de la moitié du XIIIe siècle, contenaient déjà en germe les farces.
Après l’œuvre du premier auteur français comique connu, Adam de la
Halle (le Jeu de la Feuillée, le Jeu de Robin et Marion, moitié du XIIIe siècle),
le XIVe siècle n'a pas donné de pièces comiques en France. Le
XVe siècle, en revanche, est très riche en ouvrages de ce genre, parmi lesquels
dominent les soties, les moralités, les sermons joyeux et sur-
tout les farces. Parmi celles-ci, citons les plus connues: la Farce du Cuvier, du
Pâté et de la Tarte, de la Cornette, etc.
     L a F a r c e d e M a i t r e P a t h e 1 i n , composée
vers 1464 par un auteur anonyme, en vers octosyllabiques et rimés, est
sans aucun doute le chef-d’œuvre de la farce française du XVe siècle.
Son succès fut immédiat et durable comme l'attestent de nombreuses édi-
tions et imitations. L'avocat Pathelin obtient du drapier Guillaume
                                       24

par d'habiles flatteries six aunes de drap à crédit. Le berger Thibaut l'Agnelet
vient ensuite demander l'aide à Pathelin: son maître, le dra-
pier Guillaume, l'accuse d'avoir tué et mangé une de ses brebis. Pathe-
lin lui recommande de répondre, devant le tribunal, à toutes les que-
stions par un "bée". Mais, à la fin, c'est le Maître Pathelin qui est,
à son tour, joué par le berger, plus fripon que l'avocat lui-même.
     Dans le texte qui suit on va lire une des scènes les plus réussies
de la pièce. Devant le tribunal qui doit juger le berger, Guillaume re-
connaît Pathelin qu'il croyait moribond, et confond les deux affaires:
le drap non payé et la brebis mangée. Après un court extrait en version originale,
nous publions un texte modernisé par A. Perier.



                          MAISTRE PIERRE PATHELIN

Le drappier: Je puisse Dieu desavouer,
               Se ce n'estes vous, vous sans faulte.
Le juge      Comment vous tenez la main haulte?
             Ay vous mal aux dents, maistre Pierre?
Pathelin:    Oüy, elles me font tel guerre
             Qu'oncques, mais ne senty tel raige.
             Je n'ose lever le visaige.
       .     Pour Dieu, faictes le proceder.
Le juge:     Avant, achevez de plaider.
             Sus, concluez apertement.
Le drappier: C'est il, sans aultre, vrayement!
                Par la croix où .Dieu s'estendy,
                C'est à vous à qui je vendi
                Six aulnes de drap, maistre Pierre.
Le juge:     Qu'esse qu'il dit, de drap?
Pathelin:                                  Il erre:
             Il cuide à son propos venir
             Et il n’y cet plus advenir,
             Pour ce que’il ne 1'a pas aprins.
Le drappier: Pendu soye, se autre l'a prins
                Mon drap, par la sanglante gorge!
Pathelin:    Comment le meschant homme forge
             De loing pour fournir son libelle!
             I1 veult dire (est il bien rebelle!)
             Que son bergier avoit vendu
             La laine, je 1’ay entendu,
             Dont fut fait le drap de ma robe,
             Comme s'il dist qu'il le desrobe
             Et qu'il luy a emblé la laine
             De ses brebis.
                                       25

Le drapier, reconnaissant Pathelin:
             Puis-je Dieu désavouer,
             Si ce n'est vous, sans nulle faute!
             (Pathelin se hâte de cacher sa figure.)
Le juge:    Comment vous tenez la main haute!
           Est-ce mal de dents, maître Pierre?
Pathelin, même jeu:     Oui, les dents me font grande guerre,
                        Et jamais je n'eus telle rage:
                        Je n'ose lever le visage.
                        Pour Dieu, faites-le procéder.
Le juge:    Allons, achevez de plaider,
           Et concluez apertement.
Le drapier, bas, à part: C'est lui, pas un autre, vraiment.
                     (A Pathelin.)
                           Par la croix où Dieu s'étendit,
                           Je viens de vous vendre à crédit
                           Six aunes de drap, maître Pierre!
Le juge, à Pathelin:     Qu'est-ce qu'il dit de drap?
Pathelin, au juge:                                  Il erre.
                         Il croit à son propos venir,
                         Et ne sait plus y revenir,
                         N'ayant là-dessus rien appris.
Le drapier:     Qu'on me pende, s'il ne m'a pris
                Mon drap, j'en jure par la gorge !
Pathelin, au juge:    Comme le méchant homme forge
                      De loin, pour fournir son libelle!
                      Il veut dire (il est bien rebelle!)
                      Que son berger, sans doute, aurait
                      Vendu la laine dont fut fait
                      Le drap qui servit à ma robe,
                      Comme i1 prétend qu'il le dérobe
                      Et qu'il a détourné la laine
                      De ses brebis !...
Le drapiers:                              Male semaine
               Me donne Dieu, si vous n'avez...
Le juge:     Par le diable, vous radotez!
             Ne savez-vous pas revenir
             A votre propos sans tenir
             La cour par un tel bavardage?
Pathelin, riant:    Il me faut rire, tant j'ai rage.
                    Son propos? ... A tant s'empresser
                    En route, il a dû le laisser.
                    Il faut l’y remettre. Essayons.
                                         26

Le juge, au drapier:      Sus, revenons à nos moutons.
                          Qu'en fut-il?
Le drapier:                             Il en prit six aunes
              De neuf francs.
Le juge:                           Sommes-nous béjaunes
         Ou niais?    Où pensez-vous être?
Pathelin:    Il voua fait simplement paître!
             Qu’il est bohonme par sa mine!
             Je propose qu'on examine
             La partie adverse un instant.
Le juge:    Vous dites bien. Le fréquentant,
           Il ne peut le connaître pas.
                   (Au berger.)
           Viens ici...
Le berger:                       Bée...
Le juge:                           Ah! quel tracas!
             Quel Bée est-ce là? Suis-je chèvre?
             Réponds...
Le berger:           Bée.
Le juge:                 Ah! sanglante fièvre
             Te donne Dieu! Te moques-tu?
Pathelin:      Croyez qu'il est fol ou têtu,
               Ou qu'il pense être entre ses bêtes.
Le drapier: Que Dieu me damne, si vous n'êtes
              Celui, nul autre, qui m'avez
              Pris mon drap... Ha! vous ne savez,
              Monseigneur, par quel tour pendable...
Le juge:    Etes-vous donc fou? Par le diable,
           Laissez en paix cet accessoire,
           Et venons au principal.

                    Remarques sur la langue

      procéder: ici - continuer
      apertement (arch.): zjevně, otevřeně
      aune f.: loket (míra)
      libelle m.: hanopis, pamflet, ici - accusation
      male = mauvaise
      radoter: tlachat, žvanit
      sus: vzhůru, (na začátku věty) no tak, tak tedy
      béjaune m.: pískle, holobrádek
      accessoire m.: vedlejší, nepodstatná věc
      détourner: ici - zpronevěřit, odcizit
                                       27

                                   Exercices

   1.   Analysez, dans la scène publiée, le comique verbal et le comique de
        situation.
   2.   Toute pièce comique raille certaines faiblesses humaines. Analysez de ce
        point de vue le texte.
   3.   Un critique et écrivain français Ernest Renan a dit: "Le défaut irréparable
        de la farce de Pathelin est cette bassesse de cœur au-dessus de laquelle
        l`auteur ne s`élève jamais." Commentez, éventuellement discutez cette idée.
   4.   Cherchez, dans le texte, des expressions qui rendent populaire la   langue
        de la farce.
   5.   Expliquez le sens de la phrase: "Revenons à nos moutons." Expliquez les
        proverbes français suivants: "Les petits ruisseaux font les grands fleuves;
        Avec des si on mettrait Paris en bouteille; Qui vole un oeuf, vole un
        boeuf; Un bon accueil n`est jamais de trop; N`allez pas chercher midi à
        quatorze heures; La nuit, il n y a pas de femmes laides." Cherchez leurs
        équivalents tchèques.



                    François R A B E L A I S (1494? - 1553)

     Auteur s`inscrivant dans la tradition gauloise née des fabliaux, originaire
des environs de Chinon en Touraine, Rabelais fut élevé dans
une abbaye bénédictine selon les méthodes scolastiques. Ordonné prêtre
chez les Cordeliers1 il prit ensuite l'habit de prêtre séculier et se déplaça
d’Université en en Université. A Montpellier il étudie le grec et la médecine et
il est reçu bachelier. Nommé médecin de l`Hôtel-Dieu de Lyon, il y publie sous le
pseudonyme d'Alcofrybas Nasier le premier livre de Pantagruel (1532). L'ouvrage a
du succès bien que la Sorbonne le condamne pour obscénité.
     Au retour de son premier voyage en Italie, Rabelais publie "La vie
très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel" (1534). Au cours
des années suivantes, Rabelais exerce la médecine, ne cessant de changer
de résidence à cause des persécutions religieuses dont il est l'objet3.
Il interrompt ses activités littéraires et se consacre entièrement à l'enseignement
de la médecine et aux nouvelles méthodes d'observation direc-
te du corps humain (par ex. la dissection de cadavres). Un privilège du
roi permet à Rabelais de publier le Tiers Livre (1546) qui, bien que ne contenant
aucune satire religieuse, fut néanmoins censuré. Entre 1548 et 1552 parut le Quart
livre et, dix ans après la mort de Rabelais un Cin-
quième. Livre (1564) dont l`authenticité est discutable.
                                       28

     G a r g a n t u a est le premier livre de la geste des géants.
Rabelais y décrit l'enfance et les études de Gargantua, la guerre de conquête de
Picrochole, les exploits et la victoire de Gargantua et les gratifications qu'il
accorde aux vainqueurs. Pour récompenser Jean des Entommeures, il lui bâtit
l'abbaye de Théléme4 qui ressemble à une pe-
tite cour de la Renaissance. La règle principale de Théléme "Fais ce
que voudras", opposée à l'ascétisme monacal, est l'expression de l'hu-
manisme de la doctrine rabelaisienne. Étant donné l'extrême richesse de langue de
Rabelais, nous ajoutons à l'extrait de Gargantua l'excellente traduction due au
groupe de romanisants tchèques (P.M. Haškovec, J.Kopal et d'autres) .
-----------------------
   1.   Cordeliers: nom donné autrefois, en France, à des religieux francis-
      cains.
   2.   "Les horribles et espoventables faictz et prousses du très renommé
       Pantagruel Roy des Dipsodes, filz du Grand Géant Gargantua".
   3.   C'est après l'affaire des Placards (1534) que le roi François Ier   donne à
       la Sorbonne le droit de poursuivre les hérétiques.
   4.   Théléme: en grec "volonté libre"..



             COMMENT GARGANTUA FIT BATIR POUR LE MOINE
                      L’ABBAYE DE THELEME

     Restait seulement le moine à pourvoir, lequel Gargantua voulait fai-
re abbé de Souillé, mais il le refusa. I1 lui voulut donner l'abbaye de Bourgueil
ou de Saint-Florent, laquelle mieux lui duirait, ou toutes
deux, s'il les prenait à gré. Mais le moine lui fit réponse péremptoire
que de moines il ne voulait charge ni gouvernement. "Car comment, di-
sait-il, pourrai-je gouverner autrui, qui moi-même gouverner ne saurais? S'il vous
semble que je vous aie fait, et que puisse à l'avenir faire service agréable,
octroyez-moi de fonder une abbaye à mon devis." La de-
mande plut à Gargantua, et offrit tout son pays de Théléme, jouxte la ri-
vière de Loire, à deux lieues de la grande forêt du Port-Huault, et re-
quit à Gargantua qu'il instituât sa religion au contraire de toutes au-
tres.
     "Premièrement donc, dit Gargantua, il n y faudra jà bâtir murailles
au circuit, car toutes autres abbayes sont fièrement murées.
    - Voire, dit le moine, et non sans cause: où-mur y a, et devant, et derrière,
y a force murmure, envie, et conspiration mutue."
     Davantage, vu que en certains couvents de ce monde est en usance
que si femme aucune y entre, on nettoie la place par laquelle elles ont passé, fut
ordonné que si religieux ou religieuses y entrait par ces for-
                                       29

tuit, on nettoierait curieusement tous les lieux par lesquels auraient passé, et
parce que ès religions de ce monde tout est compassé, limité
et réglé par heures, fut décrété que là ne serait horloge, ni cadran au-
cun. Mais, selon les occasions et opportunités, seraient toutes les oeu-
vres dispensées. "Car, disait Gargantua, la plus vraie perte du temps qu'il sût
était de compter les heures. Quel bien en vient-il? et la plus grande rêverie du
monde était soi gouverner au son d'une cloche, et non
au dicté de bon sens et entendement."
     Item, parce qu'en icelui temps on ne mettait en religion des fem-
mes, sinon celles qu'étaient borgnes, boiteuses, bossues, laides, défai-
tes, folles, insensées, maléfices et tarées, ni les hommes, sinon catar-
rés, mal nés, niais et empêche de maison...
     "A propos, dit le moine, une femme qui n'est ni belle ni bonne, à
quoi vaut toilé ?
      - A mettre en religion, dit Gargantua.
      - Voire, dit le moine, et à faire des chemises."
      - ... fut ordonné que là ne seraient reçues, sinon les belles, bien formées
      et bien naturées et les beaux, bien formés et bien naturés.
     Item, parce que ès couvents des femmes n'entraient les hommes, fut
décrété que jà ne seraient là les femmes au cas que n'y fussent les hom-
mes, ni les hommes en cas que n'y fussent les femmes.
     Item, parce que tant hommes que femmes, une fois reçues en religion, après
l'an de probation, étaient forcés et astreints y demeurer perpétuellement leur vie
durante, fut établi que tant hommes que femmes là
reçus sortiraient quand bon leur semblerait, franchement et entièrement.
     Item, parce que ordinairement les religieux faisaient trois vœux, savoir est
de Chasteté, pauvreté et obédience, fut constitué que là honorablement on pût être
marié, que chacun fut riche et vécut en liberté.
Au regard de l'âge légitime, les femmes y étaient reçues depuis dix
jusques à quinze ans, les hommes, depuis douze jusques à dix et huit.

                   JAK DAL GARGANTUA POSTAVIT PRO MNICHA OPATSTVÍ
                                        THELÉMU

     Zbývalo jen zaopatřit mnicha. Gargantua ho chtěl udělat opatem
v Seuilly, on však odmítl. Chtěl mu dát opatství v Bourgueilu nebo Saint
Florentu, které z nich by se mu vice líbilo, nebo obě dvě, kdyby mu při-
šla po chuti. Ale mnich mu dal rozhodnou odpověď že nechce ani řízení,
ani vládu nad mnichy.
     "Neboť jak," řekl, "mohl bych vládnout jiným já, jenž nemohu vlád-
nout sám sobě? Myslíte-li, že jsem vám prokázal příjemnou službu a že bych vám ji
mohl prokázat i v budoucnosti, svolte, abych založil opatství po svém vkusu."
     Žádost se zalíbila Gargantuovi, a tak mu nabídl celou svou zemi thelémskou při
řece Loiře, vzdálenou na dvě míle od velkého lesa u Port-Hu-
                                      30

aultu. A mnich si vyžádal na Gargantuovi, aby založil jeho řád jako opak všech
druhých.
     "Na prvém místě tedy," řekl Gargantua, "nelze stavět zdi na obvodě, neboť
všechna ostatní opatství jsou hrdě obezděna."
     "Ovšem," řekl mnich. "A ne bez příčiny, neboť kde je ohrada zepředu
i zezadu, je mnoho reptání, závisti a vzájemných úkladů."
     Dále se zřetelem k tomu, že v jistých klášterech tohoto světa jest obyčejem
čistiti místo, po kterém přešla nějaká žena (myslím tím ženy
slušné a cudné), bylo rozkázáno bedlivě vyčistit všechna místa, po kterých
by náhodou přešel mnich nebo jeptiška. A protože v řádech tohoto světa
je vše odměřeno, omezeno a uspořádáno podle hodin, bylo stanoveno, že
tam nebude ani časoměru ani hodin vůbec, nýbrž že všechna díla budou vykonávána
podle příležitosti a vhodnosti. Gargantua totiž řekl, že nejopravdovější ztrátou
času, o které ví, je počítat hodiny. Co z toho je?
A největší bláhovostí světa je prý řídit se úderem zvonu, a ne povelem zdravého
rozumu a usouzení. Item, protože toho času vstupovaly do kláš-
tera jen ženy jednooké, kulhavé, hrbaté, ohyzdné, zmrzačené, potřeš-
těné, bláznivé, nestvůrné neb se špatnou pověstí, a muži jen churaví, s nějakou
chybou narození, hloupí a jsoucí domovu na obtíž ...
     ("Mimochodem," řekl mnich, "takové ženské stvoření, které není ani hezké ani
dobré, k čemu jest platno?"
     "Aby se stalo jeptiškou," řekl Gargantua.
     "Ovšem," řekl mnich, "také k šití košil.")
... bylo rozhodnuto, že tam budou přijímány jen krásné, urostlé, statné
a krásní, urostlí, statní.
     Item, protože do ženských klášterů nevcházeli muži než pokradmu a tajně, bylo
rozhodnuto, že tam nikdy nebude žen, nebudou-li tam muži, ani mužů, nebude-li tam
žen.
     Item, ježto jak muži, tak ženy jednou přijati do kláštera po roce zkoušky
byli nuceni a přidržováni k tomu, aby tam zůstali navždy po celý svůj život, bylo
ustanoveno, že jak muži, tak ženy tam přijatí odejdou
volně a bez závazku, kdykoli se jim zlíbí.
     Item, ježto pravidelně mniši skládali tři sliby, totiž čistoty,
chudoby a poslušnosti, bylo zavedeno, že se tam lze počestně oženit, být bohat a
žít ve svobodě.
     Co se týče zákonitého stáří, byly tam ženy přijímány od deseti do patnácti
let, muži od dvanácti do osmnácti.

                   Remarques sur la langue

      L'orthographe du texte est modernisée.
      pourvoir: zaopatřit
      dire (vieilli): líbit se jouxte (vieilli): prés de
      jà (vieilli): déjà
                                           31

voire: dokonce, ovšem
ès: contraction archaïque de "en les" (docteur ès lettres) .
icelui, icelle: prénom ou adjectif démonstratif correspondant à
     celui-ci, ce
durante: pendant toute la durée de... (cette préposition peut se
     placer dans certaines expressions après le nom)
au regard de: vzhledem k
jusques: au lieu de jusque, forme employée pour des raisons d'har-
     monie

                                        Exercices

   1.    Comment se révèle, dans le texte, la condamnation de l'ascétisme qui
         opprime l'individu?
   2.    Selon quels principes les Thélémites doivent-ils se conduire? Quelle est la
         différence entre leur vie et la véritable vie monastique?
   3.    On a constaté que le caractère dominant de l’œuvre de Rabelais est l'amour
         de la vie. Comment se confirme cette opinion dans ce passage?
   4.    La phrase de Rabelais s’enfle sous le flot des synonymes. Cherchez
         l'accumulation des adjectifs dans le texte et tâchez de les expliquer à
         l'aide du dictionnaire.
   5.    Trouvez les adjectifs se rapportant au domaine de la beauté et de la
         laideur physiques.
   6.    Inventez les phrases avec: à force de; à toute force; de vive force; force
         m'est de; de gré ou de force.
Sujet   de rédaction: "Expliquez cette pensée de Gargantua: La plus vraie perte de
temps   est de compter les heures."



                           Pierre de R 0 N S A R D (1524-1585)

     Né en Vendômois dans une famille noble, Rossard fut attaché à la
cour comme page des dauphins et des princesses et dans ces services, il parcourut
l’Écosse, l’Angleterre, la Flandre et l’Allemagne. Mais une demi-surdité,
conséquence d une grave maladie, lui ferma la carrière des armes ou de la
diplomatie qui lui avait été destinée. I1 se consacra alors entièrement à la
littérature et aux études de l'Antiquité grecque et romaine.
     Les Odes (1550), imitant le genre antique, l'imposèrent comme le
chef et le plus grand représentant de la Pléiadel.
 Les oeuvres suivantes : Les Amours de Cassandre (1552), la Continuation des Amours
(1555) et la
                                       32

Nouvelle Continuation des Amours (I556) d'inspiration simple et de pas-
sion ardente, lui valurent le titre de "prince des poètes" et la faveur
de la cour qui le combla de biens.
     Pendant les guerres de religion2, Ronsard se rangea du côté du roi
et des catholiques et écrivit ses Discours (1563, sorte de pamphlet
contre les protestants. Après l'échec de la Franciade (1572), poème épi-
que qui devait satisfaire les plus hautes ambitions du poète, Ronsard,
déjà souffrant, se retira pour vivre dans un prieuré où il mourut en 1585.
C'est pendant les dernières années de sa vie que Ronsard, épris d'Hé-
lène de Surgères, 3 parvint à la perfection créatrice; son génie, animé
d’un sentiment sincère, trouve son expression dans les S o n n e t s
p o u r H é 1 è n e (1578) empreints de la mélancolie d'un homme au
déclin de son âge. Le texte en français (son orthographe est modernisée)
est suivi d'une traduction magistrale de Vladimír Holan.
1 Groupe d'ambitieux jeunes poètes unis autour de Ronsard (Joachim du Bellay,
  Baif, Rémy Belleau, etc.) qui préconisèrent l'imitation des Grecs, des Latins et
des Italiens.
2 Les guerres entre 1567 et 1570 qui reprirent après le massacre de la Saint-
  Barthélemy (1572i sous le règne de Charles IX.
3 Fille d'honneur de Catherine de Médicis.

                                SONNET POUR HÉLÈNE

             Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
             Assise auprès du feu, dévidant et filant,
             Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant:
             "Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.»

             Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
             Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
             Qui au bruit de Ronsard ne s'aille réveillant,
             Bénissant votre nom de louange immortelle.

             Je serai sous la terre, et fantôme sans os
             Par les ombres myrteux je prendrai mon repos:
             Vous serez au foyer une vieille accroupie,

             Regrettant mon amour et votre fier dédain.
             Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain:
             Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
                                         33

Až budeš stařičká, sedíc večerním časem
při svíčce u krbu a dopříst přádlo chtíc,
řekneš si užasle, mé verše zpívajíc:
"Ronsard mě slavil kdys, kdy krásná bývala jsem."

Nebudeš služku mít, by, slyšíc zvěst tu vskrytu,
kde polo dřímala, znavena prací svou,
se nevzbudila hned při jménu, jímž mě zvou,
žehnajíc tobě, jež mnou nesmrtelná jsi tu.

Já budu pod zemí a, přízrak bez kostí,
ve stínu myrtovém už budu spočívati;
ty budeš stařenka u krbu lítosti,

litujíc lásky mé a svého pohrdání.
Žij, věř mi, nečekej, co zítřek má ti dáti:
a růže života trhej už dnes, má paní!

                                                                   Přel. Vladimír
                                                                   Holan
                          Remarques sur la langue

dévider: svíjet, spřádat
direz: ici - vous direz
lors: ici - alors
par: ici - parmi
oyant: part.présent du verbe ouïr - entendre (cf.fr.mod. "par
        oui-dire")
ombre m.: masculin, à cette époque
myrteux: réminiscence mythologique - c'est sous des myrtes que
         se promenaient les justes et les personnages illustres
         dans les Champs-Élysées, séjour des âmes des morts chez
         les anciens.
n'attendez: n’attendez pas

                                 Exercices

 1.   Relevez le contraste entre la destinée du poète et celle d'Hélène.
 2.   Essayez d'expliquer le thème épicurien du "Carpe diem" contenu dans
       les deux derniers vers.
 3.   Précisez d'où vient le ton de la mélancolie, de regret et même de quelque
      cruauté du sonnet.
 4.   Faites l'analyse formelle de ce sonnet. (Combien de quatrains et de tercets
      comprend-il, quel est le genre de chaque rime et la disposition
 5.   de celles-ci?)
                                             34

            Michel de M 0 N T A I G N E (1533-1592)

     Les E s s a i s (1580, édition définitive 1595) est - en dehors
du Journal du Voyage en Italie publié en 1775 - le seul livre de Mon-
taigne. Mais c'est un ouvrage qui appartient aux plus grands monuments
de la littérature française. Les Essais marquent un point crucial dans l'évolution
des lettres du XVIe siècle en France; ils ont été écrits
pendant la dernière période de la Renaissance dont ils sont à la fois
une somme grandiose et la pierre tombale.
     Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, avait reçu dès son enfance
une éducation choisie. En 1554, il devint magistrat mais en 1570 il démissionna et
dans son château de Montaigne en Périgord1 il s'adonna
aux études et à ses Essais. Tout le reste de sa vie, sauf lors d'un
voyage qui le conduisit en Italie, en Suisse et en Allemagne, il parta-
gea son temps entre sa bibliothèque et sa fonction de Maire de Bordeaux.
Les Essais sont le résumé des lectures et des expériences personnelles
de Montagne, un condensé, entre autres, de la littérature de la Renais-
sance, une suite très libre de réflexions et d'articles sur l'histoire, l'art, la
philosophie, la morale, l'amitié, sur tout ce qui occupait
son esprit. Plutarque et Sénèque2, l'épicurisme et le scepticisme3,
voilà les sources et les bases de ce livre qui n'a, au fond, qu'un seul sujet:
l'esprit et la pensée de son auteur, comme Montaigne le déclare
dans le prologue: "... je suis moi-même la matière de mon livre".
     On lira deux extraits du chapitre XII du livre II des Essais,
"Apologie de Raymond de Sebonde".4 Ces textes font très bien voir com-
ment, à l'époque des guerres de Religion, la philosophie de Montaigne
s’écartait de 1’optimisme, de 1’individualisme et de la foi absolue, propre à la
Renaissance, en l'homme et en la nature.
-----------------------
   1 Périgord: ancien comté français, situé en bordure du Massif central,
     aujourd'hui départements de la Dordogne et de Lot-et-Garonne.
   2 Plutarque (vers 50-vers 125): historien grec, auteur de livres sur la
     politique, la philosophie, la religion. Ses Vies parallèles des hommes
   illustres eurent une grande importance pour la connaissance de l'antiquité en
   France. Sénèque (vers 4-65): philosophe et dramaturge romain, auteur de traités
   philosophiques inspirés par la philosophie stoïcienne.
                                             35

   3  Épicurisme: doctrine philosophique d'Épicure (341-270-av.J.-C.),
      d'après laquelle le plaisir, qu'il ne faut pas confondre avec les
      jouissances grossières, est la souveraine qualité de la vie. Scepti-
      cisme: philosophie dont le fondement est le doute en face de tout ce
      qui n'est pas prouvé d'une manière évidente.
   4 Raymond de Sebonde: médecin et philosophe espagnol du XVe siècle, dont
     Montaigne explique et défend les idées comprises dans sa Théologie
      naturelle.

                                          ESSAIS

     Considérons pour cette heure l'homme seul, sans secours étranger,
armé seulement de ses armes, et dépourvu de la grâce et connaissance
divine, qui est tout son honneur, sa force et le fondement de son être. Voyons
combien il a de tenue en ce bel équipage. Qu'il me fasse enten-
dre par l'effort de son discours, sur quels fondements il a bâti ces
grands avantages qu'il pense avoir sur les autres créatures. Qui lui a persuadé
que ce branle admirable de la voûte céleste, la lumière éter-
nelle de ces flambeaux roulant si fièrement sur sa tête, les mouvements
épouvantables de cette mer infinie, soient établis et se continuent
tant de siècles pour sa commodité et pour son service? Est-il possible
de rien imaginer si ridicule que cette misérable et chétive créature,
qui n'est pas seulement maîtresse de soi, exposée aux offenses de tou-
tes choses, se die maîtresse et emperière de l'univers, duquel il n'est
pas en sa puissance de connaître la moindre partie, tant s'en faut de
la commander? Et ce privilège qu'il s'attribue d'être seul; en ce grand bâtiment,
qui ait la suffisance d'en reconnaître la beauté et les pièces,
 seul qui en puisse rendre grâces à 1'architecte et tenir compte de la recette et
mise du monde, qui lui a scellé ce privilège? Qu'il nous montre lettres de cette
belle et grande charge.

                                             X X X

     La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse
et frêle de toutes les créatures, c'est l'homme, et quant
et quant la plus orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée ici, parmi
la bourbe et le fient du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte
et croupie partie de l'univers, au dernier étage du logis et le plus
éloigné de la voûte céleste, avec les animaux de la pire condition des
trois1; et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la
                                       36

Lune et ramenant le ciel sous ses pieds. C'est par la vanité dé cette même
imagination qu'il s'égale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il
se trie soi-même et sépare de la presse des autres créatures, taille les parts aux
animaux ses confrères et compagnons, et leur distribue telle portion de facultés
et de forces que bon lui semble.
Comment connaît-il, par l'effort de son intelligence, les branles inter-
nes et secrets des animaux? par quelle comparaison d'eux conclut-il la bêtise
qu'il leur attribue?
-----------------------------
1 C'est-à-dire des animaux qui vivent dans l'eau, dans l'air et sur la    terre.

                          Remarques sur la langue

tenue f.: ici - solidité
entendre: ici - comprendre
qui lui a persuadé: tournure le plus fréquemment employée est per-
          suader q.; persuader à q. s'emploie plus rarement
branle m.: pohyb
se die: se dise
tant s'en faut de la commander: il est loin de la commander
suffisance f.: schopnost
tenir compte de la recette et mise du monde: tenir compte de ce
             qui se crée et se perd dans le monde
sceller: udělit
présomption f.: domýšlivost
quant et quant: en même temps
fient m.: výkaly
croupi,e : spodní, nízký
presse f.: ici - foule
que bon lui semble: comme il lui plaît

                                  Exercices

   1. Essayez de caractériser la philosophie de Montaigne d'après les élé-
      ments que vous pouvez trouver dans le texte.
   1. Quel est le but de la comparaison de l'homme avec les animaux?
   2. Quelle conclusion peut-on tirer de ce que Montaigne dit de l'homme
      et de sa place dans la nature?
   3. Quel est le sens du pronom rien dans la phrase: "Est-il possible de
      rien imaginer si ridicule...?"
   4. Quelle est la forme masculine du substantif maîtresse? Mettez au fé-
      minin: chanteur, pêcheur, duc, tigre, paysan, lion, dieu, cousin, époux,
artiste, héros, serviteur, chat, compagnon, ouvrier, veuf,
      loup, ami.
                                       37

                   René D E S C A R T E S (1596-1650)

     Descartes, fondateur de 1a philosophie rationaliste moderne, est
né en Touraine; il fit ses études chez les Jésuites, puis à l'Université
de Poitiers. Pendant la Guerre de Trente ans, il s'engagea dans l'armée
hollandaise et prit part aussi à la Bataille de la Montagne Blanche. N'acceptant
pas l'autorité de la tradition, Descartes tâcha de découvrir
une méthode rigoureuse de recherche scientifique et d'étudier dans le
plus grand livre du monde". Après des séjours à Rome et à Paris, il se retira en
Hollande ou il composa ses principaux ouvrages: le Traité du
monde (1629), qui ne fut pas publié en raison de la condamnation de
Galilée1, le Discours de la Méthode (1637), les Méditations métaphysi-
gues (1640) et le Traité des Passions (1649). A la fin de sa vie, in-
vité par la reine de Suède, Descartes se rendit à Stockholm.
     La pensée rationaliste cartésienne qui cherche à déterminer l'in-
teraction de l'âme et du corps, porta le dernier coup à la scolastique médiévale
et à la philosophie de la Renaissance; son influence se fait sentir sur tous les
grands écrivains du XVIIe siècle.
     Dans le D i s c o u r s d e l a M é t h o d e, d'où est tiré
 notre texte, l'auteur expose les principes essentiels de sa méthode qui sont: 1°
Ne jamais tenir aucune chose pour vraie sans l'avoir reconnue
comme telle; 2° Diviser chacune des difficultés examinées en autant
de parcelles qu'il se pourrait; 3° Conduire par ordre les pensées, en commençant
par les objets les plus simples; 4° Faire partout des dénombrements entiers et des
synthèses générales.
------------------------
1 Galilée (1564-1642): physicien et astronome italien, 1'un des fonda-
  teurs de la méthode expérimentale.



                                DISCOURS DE LA MÉTHODE

     C'est pourquoi, sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion
de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres. Et me résolvant de
ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou
bien dans le grand livre du monde, j'employai
le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter
des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir di-
verses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la
fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses
qui se présentaient que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me sem-
blait que je pourrais rencontrer plus de vérité dans les raisonnements
que chacun fait touchant les affaires qui lui importent; et dont l'évé-
                                      38

nement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que
fait un homme de lettres dans son cabinet touchant des spéculations qui
ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence sinon
que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront plus éloignées
du sens commun, à cause qu'il aura dû employer d'autant plus d'esprit et
d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j'avais toujours un extrême
désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le
faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette
vie.
     I1 est vrai que pendant que je ne faisais que considérer les mœurs
des autres hommes, je n'y trouvais guère de quoi m'assurer, et que j’y remarquais
quasi autant de diversité que j'avais fait auparavant entre
les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que
j'en retirais était que, voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous semblent
fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d'être commu-
nément reçues et approuvées par d'autres grands peuples, j'apprenais à
ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avait été persuadé que par l'exemple
et par la coutume; et ainsi, je me délivrais peu à peu de beau-
coup d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle et nous
rendre moins capables d'entendre raison.

                         Remarques sur la langue

      lettres:ici -culture générale, aussi bien littéraire que scien-
              tifique
      fortune f.: ici - náhoda
      quasi: presque, à peu près
      en sorte que = de sorte que

                                Exercices

   1. En vous appuyant sur le texte, montrez comment se manifeste l'esprit
      cartésien, qui veut rompre avec le principe d'autorité, et le scep-
      ticisme.
   2. Essayez d'expliquer le dernier paragraphe du texte en vous servant
      d'exemples concrets tirés de la vie actuelle.
   3. Étudiez la hiérarchie des propositions principales et des subordon-
      nées en relation avec la hiérarchie des idées. La phrase de Descar-
      tes n'est-elle pas alourdie par l'influence du latin?
                                       39

                   Pierre C 0 R N E I L L E (1606-1684)

     Corneille naquit à Rouen où son père était maître des Eaux et Fo-
rêts. Sa vie, passée presque entière dans la ville natale, fut fade et
sans histoire, contrastant avec l'éclat de sa création dramatique.
Après quelques années passées chez les Jésuites, Corneille étudia le
droit et acquit la charge d'"avocat du roi" à Rouen. Sa première pièce Miélite
(1629) lui assura la notoriété à la cour. Entre 1633 et 1636, Corneille fit
représenter plusieurs comédies et la première tragédie
Médée (1635) Il entra dans le groupe des cinq auteurs protégés par Ri-
chelieu et qui travaillaient sous sa direction.
     Le Cid (1637), tragi-comédie inspirée par le drame de Guillén
de Castro, qui remporta un succès éclatant, marqua un moment capital
dans la vie de Corneille. Mais des auteurs mécontents d'être éclipsés soulevèrent
une campagne de pamphlets qu'on appelle "la querelle du Cid".
Sur l'ordre de Richelieu, 1'Académie arbitra en essayant de contenter Corneille et
surtout ses adversaires. Corneille revint au théâtre après trois ans de silence
avec ses chefs-d’œuvre: Horace (1640), Cinna (1640) et Polyeucte (1643). Les années
suivantes sont caractérisées par une grande fécondité, mais aucune des pièces ne
peut être rangée à côté des précédentes. De 1659 à 1674 Corneille écrivit encore
onze pièces dont la plus connue est la tragédie OEdipe (1659). Mais son rival Ra-
cine commençait alors son ascension triomphale et Corneille quitta définitivement
la scène.
     L e C i d , drame en cinq actes et en vers, est une exaltation
de l'héroïsme et de l'amour. Rodrigue tue don Gormas, père de sa fian-
cée Chimène, vengeant ainsi l'affront fait par don Gormas à son vieux
père don Diègue. Chimène demande la tête de son amant sans cesser de l'aimer. Mais
le roi pardonne à Rodrigue après que celui-ci a remporté
sur les Maures une victoire qui sauve le royaume. Dans la scène célèbre, Rodrigue
défie en duel le comte don Gormas.
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                                       LE CID

D.RODRIGUE      A moi, Comte, deux mots.
LE COMTE
Parle.
D.RODRIGUE......Ote-moi d'un doute.
                Connais-tu bien don Diègue?
                                      40

LE COMTE               Oui.
D.RODRIGUE                    Parlons bas; écoute.
             Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,
             La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu?
LE COMTE       Peut-être.
D.RODRIGUE          Cette ardeur que dans les yeux je porte,
               Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?
LE COMTE                                 Que m'importe?
D.RODRIGUE   A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
LE COMTE       Jeune présomptueux!
D.RODRIGUE                   Parle sans t'émouvoir.
               Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées
               La valeur n'attend point le nombre des années.
LE COMTE       Te mesurer à moi? qui t'a rendu si vain,
               Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?
D.RODRIGUE     Mes pareils à deux fois ne se font point connaître;
               Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.
LE COMTE       Sais-tu bien qui je suis?
D.RUDRIGUE                           Oui; tout autre que moi
               Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi.
               Les palmes dont je vois la tête si couverte
               Semblent porter écrit le destin de ma perte.
               J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur;
               Mais j'aurai trop de force, ayant assez de cœur.
               A qui venge son père il n'est rien impossible.
               Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
LE COMTE       Ce grand cour qui paraît aux discours que tu tiens,
               Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens;
               Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,
               Mon âme avec plaisir te destinait ma fille.
               Je sais ta passion, et je suis ravi de voir
               Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;
               Qu'ils n'ont point affaibli cette ardeur magnanime;
               Que ta haute vertu répond à mon estime;
               Et que voulant pour gendre un cavalier parfait,
               Je ne me trompais point au choix que j'avais fait;
               Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse;
               J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse.
               Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal;
               Dispense ma valeur d'un combat inégal;
               Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire:
               A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
               On te croirait toujours abattu sans effort;
               Et j'aurais seulement le regret de ta mort.
                                         41

D.RODRIGUE     D'une indigne pitié ton audace est suivie:
               Qui m'ose ôter l'honneur craint de m’ôter la vie?
LE COMTE       Retire-toi d'ici.
D.RODRIGUE                  Marchons sans discourir.
LE COMTE       Es-tu las de vivre?
D.RODRIGUE                    As-tu peur de mourir?
LE COMTE       Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère
               Qui survit un moment à l'honneur de son père.

                           (Acte I, scène 2)

                           Remarques sur la langue

        la même vertu:: la vertu même
        les palmes: vavříny

                                          Exercices

   1.    A la différence des héros de Racine, les héros corneliens sont maî-
        tres de leurs sentiments; leurs actes sont guidés par des motifs supé-
        rieurs et accomplis en fonction des circonstances extérieures; ils
        font "ce qu'il se doit faire". Analysez cette affirmation en vous
        référant au texte.
   2.    Dégagez les caractères du comte et de Rodrigue d'après la manière dont ils
         parlent. Comparez leur psychologie.
   3.    Imaginez des phrases avec les tournures suivantes : rendre un arrêt; rendre
         la santé; rendre la parole; rendre l'âme; rendre fou; faire rendre gorge à
         q.
   4.    Traduisez en tchèque les formules formées par le verbe factitif faire et
         l'infinitif: faire rire, pleurer, savoir, voir, valoir, tomber, sauter,
         manger, boire, taire. Avec chacune, imaginez une phrase.
   5.    Quel est le sens des locutions suivantes: manger comme quatre; ne pas y
         aller par quatre chemins; grimper un escalier quatre à quatre; se mettre en
         quatre; jouer aux quatre coins; un diable à quatre; aux quatre vents; être
         tiré à quatre épingles; couper les cheveux en quatre; être à quatre pattes.



              Savinien de C Y R A N 0   D E    B E R G E R A C (1619-1655)

        Malgré la légende propagée par Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac    n'est
   point d'origine gasconne, mais de pure souche parisienne. Offi-
                                       42

cier dans les Gardes,,il rentra après plusieurs années de campagne à Pa-
ris où il fréquenta les cercles libertins et la bohême littéraire. Il
mena une vie dissipée s'illustrant par ses duels et ses polémiques littéraires.
Toujours sans argent, il dut renoncer à son indépendance et
vivre chez ses protecteurs. A l'époque de la Fronde, il se plaça d'a-
bord dans les rangs des ennemis de Mazarin, mais plus tard, il rectifia
son attitude et se mit au service du Cardinal. Blessé grièvement par la chute
d'une poutre, il mourut jeune chez son cousin.
     Il commença sa carrière littéraire par des poèmes burlesques et en
1645 il composa sa comédie Le Pédant joué, une sorte de caricature de
son ancien professeur. Sa tragédie La Mort de l'Agrippine (1654) causa
un grand scandale par ses idées antireligieuses et dut être retirée.
     Connaissant les oeuvres utopiques de Thomas Morus et de Campanella, Cyrano de
Bergerac donna libre cours à sa bizarre fantaisie dans L'Autre Monde: L'Histoire
comique des États et Empires de la Lune (1649) et L'Histoire comique des États et
Empires du Soleil (1650), qui ne parurent qu'après sa mort et dans une forme
mutilée. Cependant, le texte original du premier roman se conserva, de sorte
qu'aujourd'hui nous pouvons juger sur l'audacité des idées qui font de Cyrano de
Bergerac le précurseur des philosophes du XVIIIe siècle et le champion du
libertinage intellectuel du XVIIe siècle. Disciple de Gassendi1, nourri de la
philosophie matérialiste antique, des idées de Giordano Bruno et de Kopernik,
Cyrano de Bergerac combat le géocentrisme et l'anthropomorphisme et cri-
tique la royauté et la religion chrétienne.
     Dans L’H i s t o i r e c o m i q u e des États et Empires de la Lune, qui
annonce en quelque sorte les romans de science-fiction, et
d'oú nous tirons notre extrait, l'auteur dissimule adroitement sous les plaisantes
inventions sa conception matérialiste de l'univers.
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1 Pierre Gassendi (1592-1655), physicien, mathématicien, astronome et phi-
   philosophe épicurien. Il affirme les droits de la raison contre l'au-
   torité et les superstitions.




            L'AUTRE MONDE OU LES ÉTATS ET EMPIRES DE LA LUNE

     Avec une machine que je construisis et que je m'imaginais être ca-
pable de m'élever autant que je voudrais, je me précipitai en 1’air, du faite
d'une roche. Mais; parce que je n’avais pas bien pris mes mesures, je culbutais
rudement dans la vallée. Tout froissé que j'étais, je m'en retournai dans ma
chambre, sans pourtant me décourager. Je pris de la moelle de bœuf, dont je
m'oignis tout le corps, car j'étais meurtri de-
                                       43

puis la tête jusqu'aux pieds; et, après m’être fortifié le cœur d'une bouteille
d'essence cordiale, je m'en retournai chercher ma machine.
Mais je ne la retrouvai point, car certains soldats qu'on avait envoyés
dans la forêt couper du bois pour faire l'échafaudage du feu de la Saint-
Jean qu'on devait allumer le soir, l'ayant rencontrée par hasard, l'a-
vaient apportée au fort. Après plusieurs explications de ce que ce pou-
vait être, quand on eut découvert l'invention du ressort, quelques-uns avaient dit
qu'il fallait attacher autour quantité de fusées volantes, pource que leur
rapidité, l'ayant enlevée bien haut, et le ressort agi-
tant ses grandes ailes, il n y aurait personne qui ne prît cette machi-
ne pour un dragon de feu.
     Je la cherchai longtemps, mais enfin je la trouvai au milieu de la place de
Québec, comme on y mettait le feu. La douleur de rencontrer l’œuvre de mes mains
en un si grand péril me transporta tellement que
je courus saisir le bras du soldat qui l'allumait; je lui arrachai sa
mèche et je me jetai tout furieux dans ma machine pour briser l'artifice dont elle
était environnée; mais j'arrivai trop tard, car à peine y eus-
-je les deux pieds que me voilà dans la nue.
     L'épouvantable horreur dont je fus consterné ne renversa point tellement les
facultés de mon âme que je ne me sois souvenu depuis de tout
ce qui m'arriva dans cet instant. Vous saurez : que la flamme, ayant
dévoré un rang de fusées (car on les avait disposées six à six, par le
moyen d'une amorce qui bordait chaque demi-douzaine), un autre étage s'embrasait,
puis un autre, en sorte que le salpêtre embrasé éloignait
le péril en le croissant. La matière toutefois, étant usée, fit que l'artifice
manqua, et, lorsque je ne songeais plus qu'à laisser ma tête sur celle de quelque
montagne, je sentis, sans que je remuasse aucunement,
mon élévation continuer, et ma machine, prenant congé de moi, je la vis retomber
vers la terre.
     Cette aventure extraordinaire me gonfla d'une joie si peu commune que, ravi de
me voir délivré d'un danger assuré, j'eus 1'impudence de philosopher dessus. Comme
donc je cherchais des yeux et de la pensée ce qui pouvait être la cause de ce
miracle, j'aperçus ma chair boursouflée et grasse encore de la moelle dont je
m'étais enduit pour les meurtris sures de mon trébuchement. Je connus qu'étant
alors en décours, et la lune, pendant ce quartier, ayant accoutumé de sucer la
moelle des animaux, elle buvait celle dont je m'étais enduit, avec d'autant plus de
force que son globe était plus proche de moi, et que l'interposition des nuées
n'en affaiblissait point la vigueur.
     Quand j’eus percé, selon le calcul que j'ai fait depuis, beaucoup plus de
trois quarts du chemin qui sépare la terre d'avec la lune, je me vis tout d'un
coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon. Encore ne m'en
fusée-je pas aperçu si je n’eusse senti ma tête chargée du poids de mon corps. Je
connus bien la vérité que je ne retombais pas vers notre monde; car encore que je
me trouvasse entre deux
                                          44

lunes, et que je remarquasse fort bien que je m'éloignais de l'une à me-
sure que je m’approchais de 1’autre, j'étais très assuré que la plus gran-
de était notre terre, pour ce qu'au bout d'un jour ou deux de voyage, les
réfractions éloignées du soleil venant à confondre la diversité des corps
et des climats, elle ne m'avait plus paru que comme une grande plaque
d'or, ainsi que l'autre. Cela me fit imaginer que j'abaissais vers la
lune et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me souvenir
que je n'avais commencé de choir qu'après les trois quarts du chemin.
Car, disais-je en moi-même, cette masse étant moindre que la notre, il
faut que la sphère de son activité soit moins étendue, et que, par con-
séquent, j'aie senti plus tard la force de son centre.



                          Remarques sur la langue

froisser: pohmoždit, pomačkat
moelle f.: morek, dřeň
oindre: natírat, mazat
essence cordiale f.: posilující výtažek
pource que = parce que
nue f.: oblak, mrak
amorce f.: doutnák, roznětka
salpêtre m.: ledek, sanytr
impudence f.: nestydatost, drzost
boursouflé : nafouklý, nadutý
meurtrissure f.: otlačení, pohmožděnina
trébuchement m.: chute



                                Exercices

1.Quels sont les éléments réels et absurdes dans notre récit?
2.Comment les notions physiques et astronomiques acquises à l'époque
  se reflètent-elles dans l'extrait que vous avez lu?
3.Connaissez-voua le portrait idéalisé de Cyrano de Bergerac peint
  par Edmond Rostand?
                                      45

                   Jean de L A F 0 N T A I N E (1621-1695)

     Né à Château-Thierry, d'une famille bourgeoise, il fit des études
de théologie qu'il abandonna. I1 fut ensuite reçu avocat, mais son esprit
d'indépendance lui empêcha de se consacrer à cette carrière. Pendant presque dix
ans, il vécut à Château-Thierry où il avait succédé à son père dans la charge
héréditaire de maître des Eaux et Forêts, fonction qui lui permit de faire de
profitables observations sur la nature et de s'adonner à la lecture et aux
rêveries. I1 exploita toutes ces expériences dans ses Contes (1665), récits imités
de l'Arioste et de Boccace, dans le premier recueil des Fables (1668), dans les
Amours de Psyché et de Cupidon (1669), dans le deuxième recueil des Fa-
bles (1678), etc.
     Sa vie comme hôte dans les maisons de la duchesse d'Orléans et
dans celle de Mme de La Sablière ensuite, sans perdre toutefois la li-
berté et l'indépendance, lui fit connaître la haute société, les poètes
et les hommes de science. En 1694, et contre la volonté du roi, La Fon-
taine est reçu à l'Académie. Deux ans avant de mourir, le poète malade
fait une confession publique de son libertinage de la pensée et des
mœurs et subit une conversion intérieure.
     L e s F a b l e s , chef-d’œuvre de la Fontaine, inspirées par
les fables d'Ésope, de Phédre, des modèles orientaux et par les fa-
bliaux du moyen âge, constituent le renouvellement de ce genre et une
sorte de comédie humaine représentée très souvent à travers la vie des animaux. Ce
type de fables étant bien connu, nous avons préféré donner
ici une fable où les hommes sont peints directement; on le verra, l'expression de
la sagesse de La Fontaine n'y est pas moins pénétrante.
                                       46

             L’HOMME ENTRE DEUX AGES, ET SES DEUX MAITRESSES

            Un Homme de moyen âge,
            Et tirant sur le grison,
            Jugea qu'il était saison
            De songer au mariage.
            Il avait du comptant,
                Et partant
            De quoi choisir; toutes voulaient lui plaire:
     En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant;
            Bien adresser n'est pas petite affaire.
     Deux Veuves sur son cœur eurent le plus de part:
            L'une encore verte, et l'autre un peu bien mûre,
            Mais qui réparait par son art
            Ce qu'avait détruit la nature.
            Ces deux Veuves, en badinant,
            En riant, en lui faisant fête,
            L'allaient quelquefois testonnant,
            C'est-à-dire ajustant sa tête.
     La Vieille, à tous moments, de sa part emportait
            Un peu de poil noir qui restait,
     Afin que son amant en fût plus à sa guise.
     La Jeune saccageait les poils blancs à son tour.
     Toutes deux firent tant, que notre tête grise
     Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
     "Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les Belles,
     Qui m'avez si bien tondu:
     J'ai plus gagné que perdu;
     Car d'hymen point de nouvelles.
     Celle que je prendrais voudrait qu'à sa façon
     Je vécusse, et non à la mienne.
     Il n'est tête chauve qui tienne:
     Je voua suis obligé, Belles, de la leçon."

                          Remarques sur la langue

grison m./fam./: šedivec
comptant m.: hotové peníze
vert,e /fig./: čilý, plný života
faire fête: hostit
testonner: coiffer les cheveux; mot déjà vieilli à l'époque de La Fontaine, d'oú
l'explication qui suit.
se douter de: tušit
tour m. /fam./ : taškařina
                                             47

                                         Exercices

   1. Sur quoi repose le comique de cette fable?
   2. Commentez quelques-uns des traits ironiques qui servent à l'auteur
      pour caractériser les deux veuves.
   3. Formez des phrases avec les expressions suivantes: prendre part à
      qch.; faire part de qch.; avoir part à qch.; quelque part; nulle
      part; de ma part; pour ma part.



                                M O L I È R E (1622-1673)

     Molière, de son vrai nom, Jean-Baptiste Poquelin, est né à Paris;
après des études de droit à Orléans, il renonce à la charge paternelle
du tapissier du roi et parcourt la France à la tête de son "Illustre Théâtre". I1
rentre ensuite à Paris et sa troupe prend le titre de
"troupe de Monsieurl ". Directeur, auteur et comédien à la fois, Molière renouvela
le genre de la comédie en y introduisant de nouveaux éléments:
ses expériences acquises dans les milieux les plus variés lui permirent
de représenter dans ses comédies (Les Précieuses ridicules, 1659; Le Misanthrope,
1666; L'Avare, 1668; Le Bourgeois gentilhomme, 1670; Le
Malade imaginaire, 1673, etc.) les moeurs de son temps et de peindre les
caractères universels: le misanthrope, l'hypocrite, l'avare, la femme savante,
etc.
     T a r t u f f e ou 1’I m p o s t e u r (version définitive de
1669) est 1'un des chefs-d'oeuvre de Molière. Par son rapport avec l'ac-
tualité du moment, cette pièce qui visait les dévots associés dans la cabale2,
suscita de vives polémiques. L'hypocrisie, l'espionnage et
la dénonciation, voilà les armes de Tartuffe, représentant typique de
ces individus sans scrupules qui, se servant du masque de la religion, prétendent
imposer leur domination à l'esprit des hommes pour satisfai-
re leurs ambitions personnelles. Orgon, père de famille bourgeois, de-
vient le jouet docile, une marionnette sans volonté entre les mains de Tartuffe.
     C'est dans le troisième acte que Tartuffe, dénoncé à Orgon par son
fils après une ardente déclaration d'amour qu'il a faite à la femme de celui-ci,
met en oeuvre toutes les ressources de son esprit de dissimu-
lation.
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1 On appelait "Monsieur" le frère du roi. I1 s'agissait à cette époque
                                        48

    de Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV.
2   Association puissante de gens qui invoquaient l'intérêt de la religion
    et se soutenaient entre eux.

                                    TARTUFFE

ORGON        Offenser de la sorte une sainte personne!
TARTUFFE     0 ciel! pardonne-lui la douleur qu'il me donne.
             (A Orgon)
             Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
             Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir...
ORGON        Hélas!
TARTUFFE            Le seul penser de cette ingratitude
             Fait souffrir à mon âme un supplice si rude...
             L'horreur que j'en conçois... J'ai le cœur si serré
             Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.
ORGON    /il court tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils/
             Coquin! je me repens que ma main t'ait fait grâce,
             Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place.
             Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.
TARTUFFE     Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
             Je regarde céans quels grands troubles j'apporte
             Et crois qu'il est besoin, mon frère, eue j'en sorte.
ORGON        Comment? Vous moquez-vous?
TARTUFFE                                On m’y hait, et je voi
             Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.
ORGON        Qu'importe: voyez-vous que mon cœur les écoute?
TARTUFFE     On ne manquera pas de poursuivre, sans doute;
             Et ces mêmes rapports, qu'ici vous rejetez,
             Peut-être une autre fois seront-ils écoutés.
OREGON       Non, mon frère, jamais.
TARTUFFE                            Ah! mon frère, une femme
             Aisément, d'un mari, peut bien surprendre l'âme.
ORGON        Non, non.
TARTUFFE               Laissez-moi vite, en m'éloignant d'ici,
             Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi.
ORGON        Non, vous demeurerez, il y va de ma vie.
TARTUFFE     Hé bien, il faudra donc que je me mortifie.
             Pourtant, si vous vouliez... .
ORGON                                   Ah!
TARTUFFE                                Soit, n'en parlons plus.
             Mais je sais comme il faut en user là-dessus.
             L'honneur .est délicat et l'amitié m'engage
             A prévenir les bruits, et les sujets d'ombrage.
                                         49

TARTUFFE      Je fuirai votre épouse et vous ne me verrez....
ORGON         Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez.
              Faire enrager le monde est ma plus grande joie,
              Et je veux qu'à toute heure avec elle, on vous voie.
              Ce n'est pas tout encor: pour les mieux braver tous,
              Je ne veux pas avoir d'autre héritier que vous,
              Et je vais de-ce pas, en fort bonne manière,
              Vous faire de mon bien donation entière.
              Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
              M'est bien plus cher que fils, que femme et que parents.
              N'accepterez-vous pas ce que je vous propose?
TARTUFFE      La volonté du ciel soit faite en toute chose!

                                         (Acte III, scène 7)

                            Remarques sur la langue

        le penser = la pensée
        céans /arch./: ici - dedans
        surprendre: ici - oklamat
        ombrage,m. /fig./: podezření, nedůvěra
        encor : dans la poésie on emploie ce mot sous deux formes - encore
                 et encor selon les nécessités métriques

                                  Exercices

   1.    Étudiez, d'après ce passage, l'art du portrait réaliste chez Molière.
         Essayez de faire le portrait des deux personnages de la scène
        vous-même.
   2.    Cherchez les éléments sérieux et comiques de la scène.
   3.    Quel langage et quels termes emprunte Tartuffe pour mieux jouer le
        rôle d'un "saint homme"?
   4.   Montrez la force émotionnelle des interjections et des phrases ex-
        clamatives contenues dans le texte, et précisez leur valeur.
   5.   Cherchez comment on a exprimé 1`ordre dans le texte. Essayez d'appré-
        cier les différentes nuances.
   4.     Notez les noms désignant la parenté et trouvez des mots de la même
         famille sémantique.
                                      50

                   Mme de L A F A Y E T T E (1634-1693)

     Fille d'un gentilhomme de petite noblesse, elle épousa en 1655,
sans partager son amour, le comte de La Fayette. Avec ses deux fils, elle passa
toute sa vie à Paris où son esprit et son érudition brillaient
dans les salons littéraires les plus distingués. Elle eut quelques ami-
tiés très profondes, p.ex. avec Mme de Sévigné ou avec La Roche-
foucauld. Elle a écrit deux récits, La Princesse de Montpensier (1662)
et Zaïde (1670), où elle exploite des procédés littéraires traditionnels, tels que
naufrages, enlèvements, ou reconnaissances imprévues.
     Son chef-d’œuvre est un roman très mince, considéré comme le pre-
mier roman psychologique moderne dans la littérature française,
L a P r i n c e s s e d e C l è v e s (1678). Dans ce récit situé
dans un cadre historique de la cour royale des derniers Valois (fin du
XVIe siècle), l'auteur rejette les recettes littéraires du roman pas-
toral et galant de ses prédécesseurs et de ses contemporains pour se concentrer
sur l'analyse psychologique très fine du comportement des
deux amants nobles. Éprise du duc de Nemours, la princesse de Clèves
reste fidèle, même devenue veuve, au souvenir de son mari à qui elle a
avoué son amour et dont la jalousie, d'ailleurs sans fondement, a abrégé
les jours. Le texte qu'on va lire est un des épisodes les plus célèbres du roman,
celui du "portrait dérobé".
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                         LA PRINCESSE DE CLÈVES

     La Reine Dauphine2 faisait faire des portraits en petit de toutes
les belles personnes de la Cour pour les envoyer à la Reine sa mère.
Le jour qu'on achevait celui de Mme de Clèves, Mme la Dauphine vint pas-
ser l'après-dînée chez elle. M. de Nemours ne manqua pas de s'y trou-
ver; il ne laissait échapper aucune occasion de voir Mme de Clèves sans laisser
paraître néanmoins qu'il les cherchât. Elle était si belle, ce
jour-là, qu'il en serait devenu amoureux quand il ne l'aurait pas été.
Il n'osait pourtant avoir les yeux attachés sur elle pendant qu'on la peignait, et
il craignait de laisser trop voir le plaisir qu'il avait
 à la regarder.
     Mme la Dauphine demanda à M. de Clèves un petit portrait qu'il avait
de sa femme, pour le voir auprès de celui que l'on achevait; tout le
monde dit son sentiment de l'un et de l'autre; et Mme de Clèves ordonna
au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui que l'on
                                               51

venait d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait de la
boîte où il était, et après y avoir travaillé, il le remit sur la table.
Il y avait longtemps que M. de Nemours souhaitait d'avoir le por-
trait de Mme de Clèves. Lors qu'il vit celui qui était à M. de Clèves,
il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il croyait ten-
drement aimé; et il pensa que, parmi tant de personnes qui étaient dans
ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu'un autre.
     Mme la Dauphine était assise sur le lit3 et parlait bas à Mme de Clèves, qui
était debout devant elle. Mme de Clèves aperçut par un des rideaux, qui n'était
qu'à demi fermé, M de Nemours, le dos contre la
table, qui était au pied du lit, et elle vit que, sans tourner la tête, il prenait
adroitement quelque chose sur cette table. Elle n'eut pas de
peine à deviner que c'était son portrait, et elle en fut si troublée
que Mme la Dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutait pas et lui demanda
tout haut ce qu'elle regardait. M. de Nemours se tourna à ces paroles;
il rencontra les yeux de Mme de Clèves, qui étaient encore attachés sur
lui, et il pensa qu'il n'était pas impossible qu'elle eût vu ce qu'il
venait de faire.
     Mme de Clèves n'était pas peu embarrassée. La raison voulait qu'elle demandât
son portrait; mais, en le demandant publiquement, c'était appren-
dre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle, et,
en le lui demandant en particulier, c'était aussi l'engager à lui par-
ler de sa passion. Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui laisser,
et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvait
faire sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait. M. de Nemours, qui remarquait
son embarras, et qui en devinait quasi la cause, s'approcha d'elle et lui dit tout
bas:
     -Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, madame, de
me laisser croire que vous l'ignorez; je n'ose vous en demander davan-
 tage. Et il se retira après ces paroles et n'attendit point sa réponse.
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1 La Reine Dauphine: femme du Dauphin, fils aîné du roi de France.
2 était assise sur le lit: dans les salons, les dames recevaient les in-
   vités assises ou allongées sur un lit, paré souvent de rideaux.

                            Remarques sur la langue
        ne pas manquer de faire qch.: ne pas oublier




                                  Exercices

   1.    Dans les deux derniers paragraphes, analysez la finesse psychologique
        du raisonnement de la princesse et du duc de Nemours.
                                       52

  2. Quels détails sur la vie de la Cour avez-vous appris dans le texte?
  3. Expliquez le sens des tournures suivantes: être sur pied; au pied de
     la lettre; vivre sur un grand pied; se lever du pied gauche /fam./;
     au pied de la montagne; lâcher pied; une statue en pied; traiter q.
     sur un pied d'égalité; être au pied du mur. - Une vie manquée; vous
     l'avez manqué de cinq minutes; il ne manque pas d'esprit; le pied
     lui manque; manquer à sa parole; manquer au travail; le cœur me
     manque.
  4. Expliquez en français les mots suivants: le tableau, le dessin, le
     croquis, le portrait, la nature morte, le paysage, l'enluminure, la
     fresque, la miniature.

             Nicolas B 0 I L E A U - D E S P R É A U X (1636-1711)

     Fils d'un magistrat parisien, Boileau était, avant de se consacrer
à la littérature, un étudiant distrait et peu assidu. I1 abandonna la théologie
et le droit l'ennuyait aussi. Grâce à l'héritage de son père,
il put se livrer à son plaisir: à la littérature. En 1675, il fut pen-
sionné par le roi et deux ans plus tard nommé historiographe de celui-ci.
A cette époque, Boileau devint un personnage important, auteur de l'Art poétigue
considéré comme l'expression définitive de l'art classique.
C'était surtout comme théoricien de l'art que Boileau était appré-
cié par ses successeurs. Dans son Art poétigue (1674), il n'a pas,
à vrai dire, créé la doctrine classique; il a seulement imposé d'une
manière dogmatique et nette les lois qui avaient été discutées longtemps
avant lui. Mais il a su les formuler avec une rare précision et
dans des vers frappants et admirablement composés. Dans cet ouvrage,
Boileau est plutôt un polémiste vigoureux qui ridiculise ses ennemis littéraires
et demande aux écrivains d'imiter bien la nature humaine et
en le faisant de se conformer à la raison et soigneusement travailler
ses vers.
     Mais Boileau était aussi -et avant tout - un poète apprécié et vé-
néré par ses contemporains, accueilli dans tous les salons littéraires
de l'époque. Après des vers galants bien médiocres, il trouva, vers
1660, sa véritable voie: les satires. Il en a composé entre 1660 et
1705 une douzaine et on peut les diviser en satires littéraires et mo-
rales. Boileau composa aussi 12 Épîtres (1669-1698) et une épopée héroï-comique en
six chants, Le Lutrin (1673-1683). La satire VIII qui date
de 1667, reprend un thème qu'on rencontre dans plusieurs autres poèmes
de Boileau: la vanité, l'inconstance et l'imperfection de l'homme qui
lui inspirent maintes idées pessimistes et cruelles. Boileau veut mon-
trer que l'homme se trompe en prétendant être le roi du monde animal.
                                             53

C'est l'âne qui, à la fin de la satire, dit: "Ma foi, non plus que nous,   l'homme
n'est qu'une bête!" Le texte qui suit reproduit la version
originale de la satire avec ses particularités d'orthographe.

                                       SATIRE VIII

      De tous les animaux qui s'élèvent dans l'air,
      Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
      De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome,
      Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme.
      Quoi! dira-t-on d'abord, un ver, une fourmi,
      Un insecte rampant qui ne vit qu'à demi,
      Un taureau qui rumine, une chèvre qui broute,
      Ont l'esprit mieux tourné que n'a l'homme? Oui, sans doute.
      Ce discours te surprend, docteur1, je l'aperçois.
      L'homme de la nature est le chef et le roi:
      Bois, prés, champs, animaux, tout est pour son usage,
      Et lui seul a, dis-tu, la raison en partage.
      I1 est vrai de tout temps, la raison fut son lot:
      Mais de là je conclus que l'homme est le plus sot.
      Ces propos, diras-tu, sont bons dans la satire,
      Pour égayer d'abord un lecteur qui veut rire:
      Mais il faut les prouver. En forme. J'y consens.
      Réponds-moi donc, docteur, et mets-toi sur les bancs.
      Qu'est-ce que la sagesse? une égalité d'âme
      Que rien ne peut troubler, qu'aucun désir n'enflamme,
      Qui marche en ses conseils à pas plus mesurés
      Qu'un doyen au palais ne monte les degrés.
      Or cette égalité dont se forme le sage,
      Qui jamais moins que l'homme en a connu l'usage
      La fourmi tous les ans traversant les guérets,
      Grossit ses magasins des trésors de Cérès;
      Et dès que l'aquilon ramenant la froidure,
      Vient de ses noirs frimas attrister la nature,
      Cet animal, tapi dans son obscurité,
      Jouit l'hiver des biens conquis durant l'été.
      Mais on ne la voit point, d'une humeur inconstante,
      Paresseuse au printemps, en hiver diligente,
      Affronter en plein champ les fureurs de janvier,
      Ou demeurer oisive au retour du bélier2.
      Mais l'homme, sans arrêt dans sa course insensée,
      Voltige incessamment de pensée en pensée:
      Son cœur, toujours flottant entre mille embarras,
                                         54

         Ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il ne veut pas.
         Ce qu'un jour il abhorre, en l'autre il le souhaite.
         Moi! j'irois épouser une femme coquette!
         J'irois, par ma constance aux affronts endurci,
         Me mettre au rang des saints qu'a célébrés Bussi!3
         Assez de sots sans moi feront parler la ville,
         Disoit, le mois passé, ce marquis indocile,
         Qui, depuis quinze jours dans le piège arrêté,
         Entre les bons maris pour exemple cité,
         Croit que Dieu tout exprès d'une côte nouvelle
         A tiré pour lui seul une femme fidèle.
         Voilà l'homme en effet. Il va du blanc au noir:.,
         I1 condamne au matin ses sentiments du soir:
         Importun à tout autre, à soi-même incommode,
         I1 change à tous momens d'esprit comme de mode:
         I1 tourne au moindre vent, il tombe au moindre choc,
         Aujourd'hui dans un casque et demain dans un froc.

1  La satire est dédiée par malice à Claude Morel, docteur en Sorbonne,
   doyen de la Faculté de Théologie.
2 Bélier: 1’un des signes du zodiaque (zvěrokruh) qui correspond à la     période
du 21 mars au 21 avril.
3    Bussy-Rabutin (1618-1693): auteur de plusieurs "histoires galantes"
    (Amours des dames illustres de notre siècle, 1680; Histoire amoureuse
   des Gaules, publ. 1754) où il raconte, entre autres, beaucoup de ga-
   lanteries même criminelles de la cour.

                            Remarques sur la langue

pensionner: dát někomu důchod
être sur les bancs: chodit do školy
égalité f.: ici - vyrovnanost
guéret m.: úhor, básn. role, pole
aquilon m.: severák
froc m.: kutna

                                         Exercices

    1.  Êtes-vous d'accord avec la définition de la sagesse donnée par Boi-
        leau?
    2. Relevez les pointes ironiques par lesquelles l'auteur veut critiquer
       le comportement des hommes.
                                       55

   3.  Cherchez, dans le texte, des périphrases (par ex. "les trésors de
      Cérès") et expliquez leur sens.
   4. "De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome". Dressez une liste de noms de
       pays masculins. Quelles sont les particularités grammaticales dans leur
       emploi?
   5. Dans le texte, on dit qu'"un taureau rumine, une chèvre broute".Quels
       animaux font l'activité de "se paître, viander, becqueter, pi-
      corer, laper"?



                         Jean R A C I N E (1639-1699)

     Né à La Ferté-Milon et resté orphelin très tôt, il fut élevé par
sa grand-mère dans des idées jansénistes1. I1 fit d'excellentes étu-
des à Port-Royal2 où il reçut aussi une profonde éducation religieuse. Mais, après
son arrivée à Paris, décidé à tout sacrifier à ses ambitions littéraires, Racine
se brouilla avec ses anciens maîtres qui lui repro-
chaient ses activités théâtrales.
     Une pension et des gratifications du roi Louis XIV et de Colbert,
récompensant des odes célébrant le mariage et la convalescence du roi,
lui permirent de se consacrer tout entier au théâtre. Après le succès éclatant
d'Andromaque (1667), Racine fit représenter huit tragédies dont Britannicus
(1669), Bérénice (1670), Bajazet (1672), Mithridate (1673)
et Phèdre (1677) sont les plus connues. Ces tragédies, inspirées surtout
par la mythologie grecque, montrent les hommes menant une lutte désespé-
rée contre un destin qui les accable: elles peignent les faiblesses de
l'âme humaine, ravagée par une passion indomptable, qui se laisse entraî-
ner à une catastrophe tragique.
     En 1677, Racine abandonna le théâtre, et nommé historiographe du
roi, se confina dans une vie de courtisan et de père de famille. Après
un silence de douze ans, Racine donna encore deux tragédies "sacrées"
Esther (1689) et Athalie (1691).
     A n d r o m a q u e , pièce en cinq actes, inspirée d'Euripide et
de Virgile, porte tous les traits caractéristiques de la tragédie ra-
cinienne. Après la chute de Troie, Andromaque, la veuve d'Hector, tom-
be avec son petit fils aux mains de Pyrrhus qui lui promet de sauver son fils dont
Oreste vient réclamer la mort au nom des Grecs. En échange, Pyrrhus demande
qu'Andromaque l'épouse. Celle-ci hésite entre la fidélité à son mari et 1’amour
pour son fils; enfin, désespérée, elle accepte les offres de Pyrrhus, faisant la
promesse de se tuer la cérémonie achevée. Cependant, Hermione, la rivale
d'Andromaque, folle de rage et de jalousie, demande à Oreste d'assassiner Pyrrhus
au temple.
                                        56

     C'est le dialogue de la scène finale, entre Oreste et son ami Py-
 lade, que nous reproduisons ici. .
--------------------
1 Jansénisme: doctrine qui part du principe que la grâce est accordée
   à certains êtres dés leur naissance et refusée à d'autres.
2 Port-Royal: abbaye qui devint le foyer du jansénisme.




                                 ANDROMAQUE

ORESTE, seul :   Que vois-je? est-ce Hermione? Et que viens-je d'entendre?
                 Pour qui coule le sang que je viens de répandre?
                 Je suis, si je l'en crois, un traître, un assassin.
                 Est-ce Pyrrhus qui meurt? et suis-je Oreste, enfin?
                 Quoi! j'étouffe en mon cœur la raison qui m'éclaire;
                 J'assassine à regret un roi que je révère;
                 Je viole en un jour les droits des souverains,
                 Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
                 Ceux même des autels où ma fureur l'assiège;
                 Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
                 Pour qui? pour une ingrate à qui je le promets,
                 Qui même, s'il ne meurt, ne me verra jamais,
                 Dont j'épouse la rage. Et quand je l'ai servie,
                 Elle me redemande et son sang et sa vie!
                 Elle l'aime! et je suis un monstre furieux!
                 Je la vois pour jamais s'éloigner de mes yeux!
                 Et l'ingrate en fuyant me laisse pour salaire
                 Tous les noms odieux que j'ai pris pour lui plaire!
PYLADE :         Il faut partir, seigneur. Sortons de ce palais,
                 Ou bien résolvons-nous de n'en sortir jamais.
                 Nos Grecs pour un moment en défendent la porte.
                 Tout le peuple assemblé nous poursuit à main forte.
                 Aux ordres d'Andromaque ici tout est soumis:
                 Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.
                 Andromaque elle-même, à Pierreux si rebelle,
                 Lui rend tous les devoirs d'une veuve fidèle,
                                              57

           Commande qu'on le venge, et peut-être sur nous
           Veut venger Troie encore et son premier époux.
           Allons. N'attendons pas que l'on nous environne;
           Nos Grecs nous rejoindront; et tandis qu'Hermione
           Tient encore le peuple autour d'elle arrêté,
           Voilà notre chemin, sortons en sûreté.
ORESTE :   Non, non, c'est Hermione, amis, que je veux suivre:
           A son dernier arrêt je ne puis plus survivre.
           Partez: j'ai fait le crime, et je vais l'expier.
PYLADE :   Hermione, seigneur? I1 la faut oublier.
           Quoi? toujours l'instrument et l'objet de sa rage,
           Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage?
           Et parce qu'elle meurt, faut-il que vous mouriez?
ORESTE :   Elle meurt? Dieux, qu'entends-je?
PYLADE :                            Eh quoi! vous l'ignoriez?
           En rentrant dans ces lieux nous l'avons rencontrée
           Qui courait vers le temple, inquiète, égarée.
           Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats
           Que son sang excitait à venger son trépas.
           Sans doute à cet objet sa rage s'est émue.
           Mais du haut de la porte enfin nous l'avons vue,
           Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
           Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber:

                                                     (Acte V, scènes 4, 5)
                           Remarques sur la langue

à regret: nerad
parricide m.: otcovrah, otcovražda
épouser: ici - s’adapter exactement: à qch.
se résoudre de (vieilli): se résoudre â
à main forte: à main armée
à cet objet: à cette vue

                                        Exercices

   1. Montrez, d'après le monologue d'Oreste, que les héros des tragédies
   raciniennes se laissent conduire par des sentiments et des passions
   parfois déraisonnables.
   2. Le sujet d'Andromaque est emprunté à l'Antiquité. Montrez si dans le texte
   apparaissent l'esprit et les conceptions de la vie des gens
   du XVIIe siècle.
   3. Cherchez dans le texte tous les mots se rapportant aux sentiments et aux
   passions.
   4. Expliquez les locutions suivantes: avoir le cœur sur la main; avoir
                                       58

      la main heureuse; avoir les mains liées; être en bonnes mains;
      mettre la main sur q.; prendre en main; prêter la main à qch.;
      mettre la dernière main; tendre la main; attaque à main armée.



                   Jean de L A   B R U Y È R E (1645-1696)

     Le grand moraliste français naquit à Paris dans une famille bour-
geoise de modeste aisance. I1 fit son droit, se fit recevoir avocat mais
il ne plaida jamais. Ayant hérité d'un oncle riche, il acheta une charge
de trésorier qu'il n'exerça non plus. Cette nouvelle fonction lui permit
de vivre à Paris avec sa mère, ses frères et sœurs, de méditer, de
beaucoup lire et d'observer la vie de la société parisienne. En 1684,
Bossuet le fit nommer précepteur du duc de Bourbon et dès lors, il
vécut dans la famille du Prince de Condé1 à Paris ou à Chantilly. Le préceptorat ne
dura que 18 mois mais La Bruyère restera à la Cour des Condé comme secrétaire ou
bibliothécaire. C'était une charge honorable mais pénible à l'amour-propre d'un
écrivain qui souffrait de sa position sociale subalterne.
     En 1688 La Bruyère publie anonymement Les Caractères de Théophras-
te2 traduits du grec, avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. L’œuvre
personnelle de La Bruyère se dissimule modestement derrière la traduction du
moraliste grec, mais les éditions du livre se succédèrent rapidement et le texte de
La Bruyère augmenté passait en première place.
Deux petits genres en prose constituent le fond de l'ouvrage divisé en
16 chapitres: des caractères, ou peintures d'un type humain général, et
des réflexions ou vues générales abstraites. C'est dans les premiers qu'éclate la
supériorité de La Bruyère. Ses caractères traduisent dans
des phrases sobres, précises et bien équilibrées son expérience des hom-
mes et de la société. Ayant pendant toute sa vie moralement souffert, il
se soulage de ses rancœurs et de ses humiliations par une peinture réa-
liste et en même tempo satirique de l'homme de son époque et de ses fai-
blesses.
     Dans les deux caractères parallèles qui suivent, Giton et Phédon,
tirés du chapitre "Des biens de fortune", nous pouvons bien suivre le don d'une
observation exacte et minutieuse de La Bruyère aussi bien que certains
traits typiques de son style et de la composition de ses portraits.
------------------------
                                               59

1   Louis II, prince de Condé, dit le Grand Condé (I621-1686), général
    français qui remporta de glorieuses victoires aux guerres de Flandre
    et de Hollande et qui participa à la guerre civile de la Fronde
    (1648-1653).
2   Théophraste (372?-287 av.J.-C.), philosophe, savant et érudit grec.
    Il est entré dans la littérature par ses Caractères, série d'études psy-
    chologiques.



                    LES CARACTÈRES OU LES MŒURS DE CE SIÈCLE

     Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes,
l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche
ferme et délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui
l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit.
Il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache
fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit,
et profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la pro-
menade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant
avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher,
et l'on marche: tous se règlent sur lui. I1 interrompt, il redresse ceux
qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps
qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il dé-
bite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser
les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau
sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir
son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impa-
tient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les
affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.
     Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le vi-
sage maigre; il dort peu, et d'un sommeil fort léger; il est abstrait, rêveur, et
il a de l'esprit, l'air d'un stupide: il oublie de dire ce
qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus; et s'il le
fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle,
il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne
fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent,
il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de petits servi-
ces. Il est complaisant, flatteur, empressé; il est mystérieux sur ses affaires,
quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide.
Il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre;
il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent.
                                             60

Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir;
il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit,
et il se retire si on le regarde. I1 n'occupe point de lieu, il ne tient point de
place; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses
yeux pour n'être point vu; il se replie et se renferme dans son manteau:
il n y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies du monde, où
il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans
être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord
d'un siège; il parle bas dans la conversation, et il articule mal: libre néanmoins
avec ses amis sur les affaires publiques, chagrin contre le
siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. I1 n'ouvre
la bouche que pour répondre; il tousse, il se mouche sous son chapeau;
il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer,
ou si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie: il n'en coûte à personne ni
salut ni compliment. I1 est pauvre.

                                Remarques sur la langue

      délibéré,e: résolu
      redresser: corriger
      débiter: raconter
      libertin,e: irréligieux
      échauffé,e: marqué de rougeurs et de boutons
      embarrassé,e : encombré
      prévenu des ministres: en faveur des ministres

                                       Exercices

1. Étudiez le parallélisme des deux portraits.
2. Quels sont les qualités révélées par le comportement physique des
  deux personnages?
3. Quels sont les traits caractéristiques du style de La Bruyère dans
  ces deux portraits?
4. Choisissez dans le texte les épithètes et les adverbes qui déterminent le
  comportement des deux personnages ("la démarche ferme et délibérée, il conte
  brièvement", etc.). Expliquez-les et cherchez d’autres mots qualifiante le
  comportement humain.
                                             61

                          Alain-René L E S A G E (1668-1747)

     Né à Sarzeau en Bretagne dans la famille d'un avocat, Lesage est
devenu orphelin à l'âge de quinze ans. I1 passa presque toute sa vie à
Paris. Avocat lui-même, il quitta bientôt cette carrière peu lucrative
et tâcha de vivre de sa plume. Presque toutes ses oeuvres sont inspirées
par la littérature espagnole, surtout par les comédies et les romans picaresques, à
tel point qu'on l'accusa de plagiat. Après plusieurs traductions il fit ses débuts
au théâtre, d'abord sans succès. Ce n'est qu'avec des satires de mœurs Crispin
rival de son maître (17U7) et
surtout Turcaret (1709) jouées au Théâtre-Français, que Lesage rompit
sa mauvaise chance. La deuxième pièce, tout particulièrement, une âpre
et vigoureuse satire du monde de finances, de spéculations et d'escroqueries,- que
Lesage refusa de retirer gardant sa dignité de l'auteur indépendant -,marque la
date dans le théâtre français. Plus tard, il
écrivit soit seul, soit en collaboration encore une centaine de comé-
dies de valeur assez médiocre pour le Théâtre de la Foire.
     Le même réalisme satirique caractérise aussi les romans de Lesage.
En 1707 il remporta un énorme succès avec son Diable boiteux (imité
de l'auteur espagnol Vélez de Guevara), dont plusieurs éditions mul-
tipliaient les portraits des gens de lettres, des comédiens, enfin des
gens connus dans le monde parisien.
     Le chef-d'oeuvre de Lesage l' H i s t o i r e d e G i l
B 1 a s d e S a n t i l l a n e , qui perpétue la tradition du ro-
man réaliste, fut publié en trois fois, en 1715,1724,1735 et, en édi-
tion définitive, en 1747. I1 est construit sur le modèle des romans picaresques,
c'est-à-dire il n'est qu'une succession d'épisodes et de
tableaux indépendants; ce n'est pas un roman d'aventures, mais plutôt
un roman de mœurs qui, sous le décor espagnol fictif, présente tous
les milieux de la vie parisienne par lesquels traverse le héros, le vé-
ritable picaro, fils d'un écuyer et d'une femme de chambre.
     Dans notre extrait, Gil Blas s'engage au service du Docteur San-
grado. En décrivant ses méthodes qui tuent les gens au lieu de les gué-
rir, Lesage se moque de l'art de la médecine, thème devenu déjà classi-
que dans la littérature française.



                                GIL BLAS DE SANTILLANE

     Malgré ces doctes raisonnements, après avoir été huit jours dans
cette maison, il me prit un cours de ventre, et je commençai à sentir
de grands maux d'estomac, que j'eus la témérité d'attribuer au dissol-
vant universel et à la mauvaise nourriture que je prenais. Je m'en plai-
gnis à mon maître, dans la pensée qu'il pourrait se relâcher et me donner
                                             62

un peu de vin à mes repas; mais il était trop ennemi de cette liqueur
pour me l'accorder. "Quand tu auras formé l'habitude de boire de l'eau,
me dit-il, tu en connaîtras l'excellence. Au reste, poursuivit-il, si
tu te sens quelque dégoût pour l'eau pure, il y a des secours innocents
pour soutenir l'estomac contre la fadeur des boissons aqueuses. La sau-
ge, par exemple, et la véronique leur donnent un goût délectable, et,
si tu veux les rendre encore plus délicieuses, tu n'as qu'à y mêler de
la fleur d’œillet, du romarin ou du coquelicot."
     Il avait beau vanter l'eau et m'enseigner le secret d'en composer
des breuvages exquis, j'en buvais avec tant de modération, que, s'en
étant aperçu, il me dit: "Hé! vraiment, Gil Blas, je ne m'étonne point
si tu ne jouis pas d une parfaite santé. Tu ne bois pas assez, mon ami.
L'eau prise en petite quantité ne sert qu'à développer les parties de
la bile et qu'à leur donner plus d'activité; au lieu qu'il les faut
noyer dans un délayant copieux. Ne crains pas, mon cher enfant, que l'abondance de
l'eau affaiblisse ou refroidisse ton estomac. Loin de
toi cette terreur panique que tu te fais peut-être de la boisson fré-
quente! Je te garantis de l'événement; et, si tu ne me trouves pas bon
pour t'en répondre, Celse1 même t'en sera garant. Cet oracle latin
fait un éloge admirable de l'eau. Ensuite il dit en termes exprès que
ceux qui, pour boire du vin, s'excusent sur la faiblesse de leur esto-
mac, font une injustice manifeste à ce viscère, et cherchent à couvrir
leur sensualité."
     Comme j'aurais eu mauvaise grâce de me montrer indocile en entrant
dans la carrière de la médecine, je fis semblant d'être persuadé qu'il
avait raison. J'avouerai même que je le crus effectivement. Je conti-
nuai donc à boire de l'eau sur la garantie de Celse, ou plutôt je com-
mençai à noyer la bile en buvant copieusement de cette liqueur, et,
quoique de jour en jour je m'en sentisse plus incommodé, le préjugé l'emportait sur
l'expérience. J'avais, comme on voit, une heureuse dispo-
sition à devenir médecin. Je ne pus pourtant résister toujours à la vio-
lence de mes maux, qui s'accrurent à un point que je pris enfin la ré-
solution de sortir de chez le docteur Sangrado. Mais il me chargea d'un nouvel
emploi qui me fit changer de sentiment. "Écoute, me dit-il un
jour, je ne suis point de ces maîtres durs et ingrats, qui laissent
vieillir leurs domestiques dans la servitude, avant que de les récom-
penser. Je suis content de toi, je t'aime, et, sans attendre que tu
m'aies servi plus longtemps, j'ai pris la résolution de faire ta fortu-
ne dès aujourd'hui. Je veux tout à l'heure te découvrir le fin de l'art salutaire
que je professe depuis tant d'années. Les autres médecins en
font consister la connaissance dans mille sciences pénibles, et moi,
je prétends t'abréger un chemin si long, et t'épargner la peine d'étu-
dier la physique, la pharmacie, la botanique et l'anatomie. Sache, mon
ami, qu'il ne faut que saigner et faire boire de l'eau chaude. Voilà
le secret de guérir toutes les maladies du monde. Oui, ce simple secret
                                              63

que je te révèle, et que la nature, impénétrable à mes confrères, n'a pu
dérober à mes observations, est renfermé dans ces deux points, dans la saignée et
dans la boisson fréquente. Je n'ai plus rien à t'apprendre,
tu sais la médecine à fond, et, profitant du fruit de ma longue expé-
rience, tu deviens tout d'un coup aussi habile que moi. Tu peux, conti-
nua-t-il, me soulager présentement. Tu tiendras le matin notre registre,
et l'après-midi tu sortiras pour aller voir une partie de mes malades.
Tandis que j'aurais soin de la noblesse et du clergé, tu iras pour moi
dans les maisons du tiers état où l'on m'appellera, et lorsque tu auras travaillé
quelque temps, je te ferai agréger à notre corps.

                                                          (Livre second, III).
----------------------
1 Celse: médecin latin du siècle d'Auguste.



                                Remarques sur la langue

      cours de ventre m.: diarrhée
      dissolvant universel m.: - ici l'eau
      sauge f.: šalvěj
      véronique f.: rozrazil
      coquelicot m.: vlčí mák
      bile f.: žluč
      délayant m.: ředidlo
      événement m.: ici - résultat
      oracle m.: ici - personne qui parle avec autorité
      fin m.: jádro, hlavní věc
      saigner: pouštět žilou
      agréger au corps: přijmout do sboru

                                       Exercices

   1.Trouvez-vous un parallélisme entre les diatribes de Lesage dirigées     contre
   les médecins et les invectives de Molière?
   2.L'apologie de l'eau comme moyen de guérison vous paraît-elle dé
   pourvue de sens au point de vue de la médecine contemporaine?
   3.Pensez-vous que la satire des médecins de Lesage est moralisante?
   4.Quelles sciences doit aujourd'hui étudier le futur médecin?
   5.Dans notre texte l'auteur cite quelques plantes médicinales. Sau-
   riez-vous en énumérer d'autres?
                                       64

      Pierre Carlet de Chamblain de M A R I V A U X (1688-1763)

     Romancier, auteur dramatique, Marivaux est né à Paris, mais son
enfance s'est passée à Riom et à Limoges. Après la mort de ses parents, Marivaux se
fixa à Paris, fréquenta les salons et le monde du théâtre.
Il participa activement à la querelle des Anciens et des Modernes tout
en publiant ses premiers romans qui ridiculisaient le goût désuet des précieuses.
     Ruiné à la suite d'une banqueroute, Marivaux se vit contraint d'é-
crire pour subvenir aux besoins de la famille. Son vrai début d'auteur dramatique
fut consacré par la féerie Arlequin poli par l'amour (1720)
et Annibal (1720), sa seule tragédie. Mais sa réussite dramatique, Ma-
rivaux la doit à une suite de brillantes comédies d'amour interprétées presque
exclusivement par les Comédiens Italiens : La Surprise de
l'Amour (1722), La Double Inconstance (1723), La Seconde Surprise de
l'Amour (1727), Le Jeu de l'Amour et du Hasard (1730), Les Fausses Confiàences
(1737), etc.
     Dans ses comédies, Marivaux peignit les troubles de l'amour nais-
sant dans ses nuances les plus délicates, avec ses émois, ses hésita-
tions, ses réticences et ses complications, dans un cadre fantaisiste:
il imagine des obstacles fictifs, des difficultés passagères, créées
parfois par les personnages eux-mêmes pour mieux découvrir les vérita-
bles sentiments de leur partenaire. Le style et l'expression, reflet
de rapports amoureux, employés par Marivaux sont délicats, même légère-
ment affectés, le langage raffiné (c'est ce qu'on appelle "le marivau-
dage").
     Marivaux s'exerça aussi dans les comédies d'aventures, Le Prince
travesti (1724), dans les comédies à tendances sociales et philosophi-
ques, L'Ile des Esclaves (1725), dans les pièces à thèse morale, L'Éco-
le des Mères (1732); on lui doit également plusieurs romans dont les
plus célèbres sont La Vie de Marianne (1731-1741) et Le Paysan par-
venu (1735-36).
L e J e u d e l’A m o u r e t d u H a s a r d, l'un des
chefs-d’œuvre de Marivaux, possède tous les traits caractéristiques
de son théâtre amoureux. Deux amants, Silvia et Dorante, déguisés tous
deux, elle en servante (Lisette), lui en valet (Arlequin), pour se mieux connaître,
passent par de multiples malentendus et quiproquos; mais
leur amour finira par triompher de tous les obstacles. Dans la scène que
nous allons lire, Dorante révèle son secret à la prétendue servante en
lui expliquant les motifs de son déguisement.
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                                              65




                                LE JEU DE L'AMOUR ET DU HASARD

SILVIA      Ah! que j'ai le cœur serré! Je ne sais ce qui se mêle à l’em-
            barras où je me trouve; toute cette aventure m'afflige:
            je me défie de tous les visages; je ne suis contente de
            personne, je ne le suis pas de moi-même.
DORANTE     Ah! je te cherchais, Lisette.
SILVIA      Ce n'était pas la peine de me trouver, car je te fuis, moi.
DORANTE, l'empêchant de sortir.
            Arrête donc, Lisette; j'ai à te parler pour la dernière
            fois; il s'agit d'une chose de conséquence qui regarde tes
            maîtres.
SILVIA      Va le dire à eux-mêmes; je ne te vois jamais que tu ne me
            chagrines; laisse-moi.
DORANTE     Je t'en offre autant; mais, écoute-moi, te dis-je; tu vas
            voir les choses bien changer de face par ce que je te
            vais dire.
SILVIA      Eh bien, parle donc; je t'écoute, puisqu'il est arrêté que
            ma complaisance pour toi sera éternelle.
DORANTE     Me promets-tu le secret?
SILVIA      Je n'ai jamais trahi personne.
DORANTE     Tu ne dois la confidence que je vais te faire, qu'à l'Es-
            time que j'ai pour toi.
SILVIA      Je le crois; mais tâche de m'estimer sans me le dire, car
            cela sent le prétexte.
DORANTE     Tu te trompes, Lisette; tu m'a promis le secret; achevons.
            Tu m'as vu dans de grands mouvements; je n'ai pu me défen-
            dre de t'aimer.
SILVIA      Nous y voilà; je me défendrai bien de t'entendre, moi;adieu.
DORANTE     Reste; ce n'est plus Bourguignon qui te parle.
SILVIA      Eh! qui es-tu donc?
DORANTE     Ah, Lisette! c'est ici que tu vas juger des peines qu'a dû
            ressentir mon cœur.
SILVIA      Ce n'est pas à ton cœur que je parle, c'est à toi.
DORANTE     Personne ne vient-il?
SILVIA      Non.
DORANTE     L'état où sont toutes les choses me force à te le dire; je
            suis trop honnête homme pour n'en pas arrêter le cours.
SILVIA      Soit.
                                             66

DORANTE    Sache que celui qui est avec ta maîtresse n'est pas ce qu'on
           pense.
SILVIA, vivement
           Qui est-il donc?
DORANTE    Un valet.
SILVIA     Après?
DORANTE    C'est moi qui suis Dorante.
SILVIA, à part
           Ah! je vois clair dans mon cœur.
DORANTE    Je voulais sous cet habit pénétrer un peu ce que c'était que
           ta maîtresse, avant de l'épouser. Mon père, en partant, me
           permit ce que j'ai fait, et l'événement m'en paraît un songe.
           Je hais la maîtresse dont je devais être l'époux, et j'aime
           la suivante qui ne devait trouver en moi qu'un nouveau maître.
           Que faut-il que je fasse à présent? Je rougis pour elle de le
           dire, mais ta maîtresse a si peu de goût qu'elle est éprise
           de mon valet au point qu'elle l'épousera si on la laisse fai-
           re. Quel parti prendre?
SILVIA, à part.
           Cachons-lui qui je suis... (Haut). Votre situation est neuve
           assurément! Mais, Monsieur, je vous fais d'abord mes excuses
           de tout ce que mes discours ont pu avoir d'irrégulier dans
           nos entretiens.
DORANTE, vivement.
           Tais-toi, Lisette; tes excuses me chagrinent, elles me rappel-
           lent la distance qui nous sépare, et ne me la rendent que
           plus douloureuse.
SILVIA     Votre penchant pour moi est-il sérieux? m'aimez-vous jusque-là?
DORANTE    Au point de renoncer à tout engagement puisqu'il ne m'est pas
           permis d'unir mon sort au tien; et, dans cet état, la seule
           douceur que je pouvais goûter, c'était de croire que tu ne me
           haïssais pas.

                                                    (Acte II, scène XII)

                          Remarques sur la langue

de conséquence: important, sérieux
arrêter: ici - déterminer, fixer
sentir le prétexte: avoir toutes les apparences du prétexte
événement m.: ici - la réalisation du projet de Dorante
suivante f.: servante attachée au service â'une jeune fille de
             haute condition
                                             67

                                         Exercices

1.Remarquez la valeur des "apartés" de Silvia. Comprenez-vous les scru-
  pules qui retiennent Sylvia d'avouer sa véritable identité et son
  amour?
2.Relevez ce qui, dans cette scène, pourrait justifier la définition du
  "marivaudage" donnée par un critique: "C'est le mélange le plus bi-
  zarre de métaphysique subtile et de locutions triviales, de senti-
  ments alambiqués et de dictions populaires..."
3.Relevez et expliquez les antithèses suivantes: "je ne suis contente
  de personne, je ne le suis pas de moi-même"; "pénétrer un peu".
4.Donnez plusieurs mots de la famille de: content, honnête, aventure,
  goût.




                          M 0 N T E S Q U I E U (1689-1755)

     Charles-Louis de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu,
naquit au château de 1a Brède, près de Bordeaux. Après des études clas-
siques et des études de droit, il fut conseiller au Parlement1 de Bor-
deaux depuis 1714, et en 1716, il devint président au Parlement de
Guyenne. Il faisait de nombreux séjours à Paris où il fréquentait la so-
ciété parisienne dans les salons et les "clubs" (cercles où l'on discu-
tait la politique et les affaires d'État). Élu à l'Académie française
en 1728, il s'intéressait de plus en plus aux problèmes politiques et juridiques
qu'il étudiait aussi lors de ses nombreux voyages en Alle-
magne, Italie, Hollande et surtout Angleterre. En 1731, Montesquieu se
retira à La Brède pour y rassembler ses expériences et ses connaissan-
ces en vue de rédiger un grand ouvrage sur l'histoire et l'explication
des lois. Après la publication des Considérations sur les causes de la
grandeur des Romains et de leur décadence (1734), il publia son chef-
-d’œuvre L'esprit des lois (1748) où il étudie les rapports entre les
institutions et la nature des choses. Par une analyse perspicace de la
législation existante, Montesquieu proposa une réforme en voulant les
mettre en accord avec la raison et la situation réelle du monde.
     L e t t r e s p e r s a n e s parurent en 1721 à Amsterdam sans
nom d'auteur. Elles sont datées de février 1711 au début de 1720, donc
de l'époque des dernières années du règne de Louis XIV et de la réaction
qui suivit la mort de celui-ci. Un Persan, Usbek, accompagné de son ami
Rica, quittent leur pays et voyagent en France pour s'instruire dans
les sciences de l'Occident. Dans leurs lettres, ils font part de leurs
remarques sur la vie politique, religieuse, sociale et mondaine en France.
Sous un déguisement asiatique facile à dévoiler, Montesquieu donna une
                                             68

peinture intéressante, variée et satirique de la société française à le
fin du règne de Louis XIV et au début de la Régence2. Les deux textes
qu'on va lire présentent les deux faces de la vie française qui consit-
tuent le plus souvent la cible des remarques satiriques de Montesquieu:
les futilités de la vie mondaine et le système politique en France.
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1 Parlement: avant la Révolution , le corps de justice qui avait des
   fonctions judiciaires mais qui, au cours du XVIIIe siècle, tendait
   de plus en plus à jouer aussi un rôle politique.
2 Régence: époque du gouvernement de Philippe d'Orléans, pendant la mi-
   norité de Louis XV, roi de France (1715-1723).

                                LETTRES PERSANES

                           24. Rica à Ibben, à Smyrne
     ... Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il
n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne, son voisin; mais il a
plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses su-
jets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soute-
nir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur
à vendre, et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trou-
vaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.
     D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce son empire sur
l’esprit même de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il n'a
qu'un million d'écus dans son trésor, et qu'il en ait besoin de deux, il
n’a qu’à leur persuader qu’un écu en vaut deux, et ils croient. S’il a
une guerre difficile à soutenir, et qu’il n’ait point d'argent, il n’a
qu'à leur mettre dans la tête qu’un morceau de papier est de l'argent,
et ils en sont aussitôt convaincus. I1 va même jusqu'à leur faire
croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant; tant
est grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits.
     Ce que je te dis de ce prince ne doit pas t'étonner: il y a un autre
magicien, plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son esprit
qu'il l'est lui-même de celui dès autres. Ce magicien s'appelle le Pape. Tantôt il
lui fait croire que trois ne sont qu'un, que le pain qu'on man-
ge n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille
autres choses de cette espèce...
                    De Paris, le 4 de la lune de Rebiab, 1712

                                 52. Rica à Usbek
     J'étais 1’autre jour dans une société où je me divertis assez bien.
Il y avait là des femmes de tous les âges: une de quatre-vingts ans, une
                                             69

de soixante, une de quarante, qui avait une nièce de vingt à vingt-deux.
Un certain instinct me fit approcher de cette dernière,et elle me dit
à l'oreille: " Que dites-vous de ma tante, qui à son âge veut avoir des
amants, et fait encore la jolie? - Elle a tort, lui dis-je: c'est un des-
sein qui ne convient qu'à vous." Un moment après, je me trouvai auprès
de sa tante, qui me dit: "Que dites-vous de cette femme, qui a pour le
moins soixante ans, qui a passé aujourd'hui plus d'une heure à sa toi-
lette? - C'est du temps perdu, lui dis-je; et il faut avoir vos charmes
pour devoir y songer." J'allai à cette malheureuse femme de soixante
ans et la plaignais dans mon âme, lorsqu'elle me dit à l'oreille: "Y a-
-t-il rien de si ridicule? voyez cette femme qui a quatre-vingts ans,
et qui met des rubans couleur de feu; elle veut faire la jeune, et elle
y réussit: car elle approche de l'enfance." - "Ah! bon Dieu, dis-je en
 moi-même, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres? C'est
peut-être un bonheur, disais-je ensuite, que nous trouvions de la conso-
lation dans les faiblesses d'autrui". Cependant j'étais en train de me
divertir, et je dis: "Nous avons assez monté; descendons à présent, et
commençons par la vieille qui est au sommet." - Madame, vous vous res-
semblez si fort, cette dame à qui je viens de parler et vous, qu'il sem-
ble que vous soyez deux sœurs; et je vous crois à peu près du même
âge. - Vraiment, Monsieur, me dit-elle, lorsque l’une mourra, l’autre
devra avoir grand’peur: je ne crois pas qu’il y ait d’elle à moi deux
jours de différence." Quand je tins cette femme décrépite, j'allai à
celle de soixante ans. "I1 faut, Madame, que vous décidiez un pari que
j'ai fait; j'ai gagé que cette dame et vous (lui montrant la femme de quarante
ans) étiez de même âge. - Ma foi, dit-elle, je ne crois pas
qu'il y ait six mois de différence. - Bon, m’y voilà: continuons." Je
descendis encore, et j'allai à la femme de quarante ans: "Madame, fai-
tes-moi la grâce de me dire si c'est pour rire que vous appelez cette
demoiselle, qui est à l'autre table, votre nièce? Vous êtes aussi jeu-
ne qu'elle; elle a même quelque chose dans le visage de passé que vous
n'avez certainement pas; et ces couleurs vives qui paraissent sur votre
teint... - Attendez, me dit-elle: je suis sa tante; mais sa mère avait
pour le moins vingt-cinq ans de plus que moi: nous n'étions pas de même
lit; j’ai ouï dire à feu ma sœur que sa fille et moi naquîmes la même
année. - Je le disais bien, Madame, et je n'avais pas tort d'être éton-
né.»
     Mon cher Usbek, les femmes qui se sentent finir d'avance par la per-
te de leurs agréments voudraient reculer vers la jeunesse. Eh! comment
ne chercheraient-elles pas à tromper les autres? elles font tous leurs
efforts pour se tromper elles-mêmes, et se dérober à la plus affligeante
de toutes les idées.

                         A Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1713
                                             70




                                Remarques sur la langue

      munir: ici - fortifier
      écu m.: stříbrný pětifrank
      écrouelles f. pl.: skrofulóza

                                       Exercices

1. Montrez comment s'exprime 1'ironie impertinente de Montesquieu.
2. Quelles qualités du roi de France et de ses sujets Montesquieu
   raille-t-il?
3. Comparez le texte de Montesquieu et celui de La Bruyère. Quelles
   différences y voyez-vous?
4. Expliquez le sens des mots suivants: le prince, le roi, le suzerain,
   le régent, le ministre, le premier ministre, le président, le dépu-
   té, le sénateur, le préfet, le maire.



                          V 0 L T A I R E (1694-1778)

     François-Marie Arouet qui prit le nom de Voltaire, fut sans doute
l'auteur le plus influent du siècle des lumières en France. Après une
jeunesse orageuse, il devint un personnage célèbre de Paris, "le roi de
l'opinion publique". I1 voyagea beaucoup, fit des séjours en Angleterre,
en Prusse, etc. Les activités littéraires de Voltaire embrassent pres-
que tous les genres littéraires: traités philosophiques (Lettres philo-
sophigues, ou anglaises, 1734), traités historiques (Le Siècle de Louis
XIV, 1751), ouvrages critiques (Commentaire sur Corneille, 1764), épo-
pée (La Pucelle d'Orléans, 1755-1771), tragédies (OEdipe, 1713, Zaïre,
1732), comédies (L'Écossaise, 1760), romans et contes (Zadig, 1747, Mi-
cromégas, 1752, L’Ingénu, 1767), etc.
     Voltaire est le représentant par excellence de la philosophie des
lumières. Il soumet tout - l'art, l'histoire aussi bien que la politi-
que - à l'examen de 1`esprit rationnel et critique. Son style est in-
tellectuel, clair, brillant et spirituel. Sa philosophie peut être carac-
térisée comme matérialiste mais au point de vue religieux, Voltaire fut
déiste.
                                          71

     C a n d i d e ou l'Optimisme (1759) est le conte le plus connu de
Voltaire. Candide (son nom est significatif: Jelimánek ou Prosťáček), à
qui le philosophe Pangloss a enseigné l'optimisme de Leibniz1, passe,
en cherchant son amie Cunégonde, par une série de malheurs et d'aventu-
res tragi-comiques et finit par douter du précepte que tout est pour le
mieux dans le meilleur des mondes possibles". I1 comprend que pour être
vraiment heureux, "il faut cultiver son jardin". L'extrait du roman que
nous donnons, le chapitre XXI intitulé "Candide et Martin approchent des
côtes de France et raisonnent",fait voir l'esprit critique et ironique
de Voltaire.
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1 Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), philosophe et mathématicien
   allemand.



                                       CANDIDE

     On aperçut enfin les côtes de France. "Avez-vous jamais été en Fran-
ce, Monsieur Martin? dit Candide. - Oui, dit Martin, j'ai parcouru plu-
sieurs provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quel-
ques-unes où l'on est trop rusé, d'autres où l'on est communément essez
doux, et assez bête; d'autres où l'on fait le bel esprit; et dans toutes
la principale occupation est l'amour, la seconde de médire, et la troi-
sième de dire des sottises. - Mais, Monsieur Martin, avez-vous vu Paris?
Oui, j'ai vu Paris; il tient de toutes ces espèces-là, c'est un chaos,
c'est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, et où
presque personne ne le trouve, du moins à ce qu'il m'a paru. J'y ai sé-
journé peu; j’y fus volé en arrivant de tout ce que j'avais par des fi-
lous à la Foire St. Germain. On me prit moi-même pour un voleur, et je
fus huit jours en prison; après quoi je me fia correcteur d'imprimerie
pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la canaille
écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire. On dit
qu'il y a des gens fort polis dans cette ville-là, je le veux croire.
     -Pour moi je n'ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide;
vous devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado,
on ne se soucie plus de rien voir sur la terre, que Mademoiselle Cuné-
gonde; je vais l'attendre à Venise; nous traverserons la France pour al-
ler en Italie; ne m'accompagnerez-vous pas? - Très volontiers, dit Mar-
tin; on dit que Venise n'est bonne que pour les nobles Vénitiens, mais
que cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup
d'argent; je n'en ai point, vous en avez, je vous suivrai partout.
A propos, dit Candide, pensez-voua que la terre ait été originairement
une mer, comme on l'assure dans ce gros livre qui appartient au capi-
taine du vaisseau? - Je n'en crois rien du tout, dit Martin, non plus
que toutes les rêveries qu'on nous débite depuis quelque temps. - Mais
                                       72

à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé, dit Candide. - Pour nous
faire enrager, répondit Martin. - N'êtes-vous pas bien étonné, continua
Candide, de l'amour que ces deux filles du pays des Oreillons avaient
pour ces deux singes, et dont je vous si conté 1`aventure? - Point du
tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a d`étrange; j'ai
tant vu de choses extraordinaires, que`il n y a plus rien d`extraordinai-
re. - Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours mutuel-
lement massacrés, comme ils font aujourd'hui, qu'ils aient toujours été
menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, lâches,
envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomnia-
teurs, débauchés, fanatiques, hypocrites et sots? - Croyez-vous, dit
Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en
ont trouvé? - Gui, sans doute, dit Candide. - Eh bien, dit Martin, si
les éperviers ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous
que les hommes aient changé le leur? - Oh, dit Candide, il y a bien de
la différence, car le libre arbitre..." En raisonnant ainsi ils arrivè-
rent à Bordeaux.
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                                Remarques sur la langue

             tenir de q.: ressembler à q.
             filou m.: taškář
             cabalant,e: pletichářský
             convulsionnaires m. pl.: au XVIIIe siècle, fanatiques religieux
             sanguinaire: krvežíznivý
             le libre arbitre: svobodná vůle

                                       Exercices

1. Analysez l'ironie de Voltaire. Quelle image de la société parisien-
   ne donne-t-il dans le texte que vous venez de lire?
2. Caractérisez la philosophie de Martin.
3. Dans le 2e paragraphe, vous trouvez toute une série d'adjectifs dé-
   signant des défauts du caractère humain. Essayez de trouver les épi-
   thètes qui, par opposition, expriment des qualités.
4. Expliquez en français les tournures suivantes: j`y tiens; il ne tient
   qu'à toi de partir; qu'à cela ne tienne; tenir q. au courant; tenir
   le bon bout; tenir sa langue; tenir compte de la situation; il tient
   de sa mère.
                                                73

                   L'abbé Antoine-François P R É V 0 S T (1697-1763)

     Né à Hesdin (Artois), l'abbé Prévost mena une existence très agi-
tée. Tout d'abord novice chez les Jésuites, il s'échappa deux fois à la
discipline austère du couvent et s'engagea à l'armée. I1 passa ensuite
chez les Bénédictins où il fut ordonné prêtre, prêcha en plusieurs en-
droits et enseigna la théologie. Mais son goût du monde et sa nature
turbulente le poussèrent à de nouvelles aventures. Converti en secret
au protestantisme et sérieusement menacé, il s'est enfui à Londres se
cachant sous un faux nom. De Londres il fut obligé de passer à La Haye
où il commença sa carrière d'écrivain; accablé toujours de dettes à cau-
se de sa petite amie coûteuse, il regagna l'Angleterre où il devint pré-
cepteur. Lassé d'exil, il rentra grâce à la protection du prince de Conti
en France. Endetté de nouveau, il passa encore quelque temps en exil
et traversa bien des crises. Assagi enfin, il meurt à Chantilly lors
d’une promenade.
     Écrivain intarissable, fondateur des revues, journaliste, traduc-
teur, l'abbé Prévost laissa plus de cent volumes dont la majorité est
tombée dans l'oubli. Mentionnons l'hebdomadaire littéraire "Le Pour et
le Contre" (1733-1740) contenant les nouvelles d'Angleterre, les romans
L'Histoire de M. Cleveland, fils naturel de Cromwell... ou Le Philosophe
anglais (1732-1739), Le Doyen de Killerine (1735), Histoire d'une Grecque
moderne (1741), la volumineuse collection de l'Histoire générale des
voyages (1745-1770), les traductions de l'anglais, surtout de Richardson.
     Le septième tome de ses Mémoires et Aventures d'un Homme de qualité
(paraissant à partir de 1728) contient la fameuse Histoire du Chevalier
Des Grieux et de Manon Lescaut (1731) qui l'immortalise. Ce récit annon-
çant le romantisme et devenu la Bible de l'amour, est nourri de nombreux
éléments autobiographiques et d’une connaissance personnelle du demi-
-monde. Tandis que Manon, vouée à la galanterie et dénuée du sens moral,
est née pour le milieu immoral et corrompu de cette époque, Des Grieux
  ne peut empêcher d'en subir la contagion, entraîné irrésistiblement par
sa passion jusqu'à la perte totale.
     Dans notre extrait, nous assistons à une scène de jalousie, à un
épisode du drame qui mènera au dénouement fatal.

                                MANON LESCAUT

     Je me dégageai de ses bras, et, loin de répondre à ses caresses, je
la repoussai avec dédain, et je fis deux ou trois pas en arrière pour
m'éloigner d'elle. Ce mouvement ne laissa pas de la déconcerter. Elle de-
meura dans la situation où elle était et elle jeta les yeux sur moi en
changeant de couleur. J'étais, dans le fond, si charmé de la revoir, qu'
                                             74

avec tant de justes sujets de colère j'avais à peine la force d'ouvrir
la bouche pour la quereller. Cependant mon cœur saignait du cruel ou-
trage qu'elle m'avait fait. Je le rappelais vivement à ma mémoire, pour
exciter mon dépit, et je tâchais de faire briller dans mes yeux un autre
feu que celui de l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et
qu'elle remarqua mon agitation, je la vis trembler, apparemment par un
effet de sa crainte. Je ne pus soutenir ce spectacle.
     "Ah! Manon, lui dis-je d’un ton tendre, infidèle et parjure Manon!
par ou commencerai-je à me plaindre? Je vous vois pâle et tremblante, et
je suis encore si sensible à vos moindres peines que je crains de vous
affliger trop par mes reproches. Mais, Manon, je vous le dis, j'ai le
cœur percé de la douleur de votre trahison. Ce sont là des coups qu'on
ne porte point à un amant, quand on n'a pas résolu sa mort. Voici la
troisième fois, Manon; je les ai bien comptées; il est impossible que
cela s'oublie. C'est à vous de considérer, à l'heure même, quel parti
vous voulez prendre, car mon triste cœur n'est plus à l'épreuve d'un si
cruel traitement. Je sens qu'il succombe et qu'il est prêt à se fendre
de douleur. Je n'en puis plus, ajoutai-je en m'asseyant sur une chaise;
j'ai à peine la force de parler et de me soutenir."
     Elle ne me répondit point, mais, lorsque je fus assis, elle se lais-
sa tomber à genoux et elle appuya sa tête sur les miens, en cachant son
visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de
ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'étais-je point agité!
     "Ah! Manon, Manon, repris-je avec un soupir, il est bien tard de me
donner des larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une
tristesse que vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans
doute ma présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez
les yeux, voyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs si tendres pour
un malheureux qu'on a trahi et qu'on abandonne cruellement."
     Elle baisait mes mains sans changer de posture.
     "Inconstante Manon, repris-je encore, fille ingrate et sans foi,
où sont vos promesses et vos serments? Amante mille fois volage et cruelle,
 qu'as-tu fait de cet amour que tu me jurais encore aujourd'hui?
Juste Ciel! ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une infidèle se rit de vous, a-
près vous avoir attesté si saintement? C'est donc le parjure qui est ré-
compensé! Le désespoir et l'abandon sont pour la constance et la fidé-
lité."
     Ces paroles furent accompagnées d’une réflexion si amère que j'en
laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s'en aperçut au chan-
gement de ma voix. Elle rompit enfin le silence.
     "Il faut bien que je sois coupable, me dit-elle tristement, puisque
j’ai pu vous causer tant de douleur et d'émotion; mais que le Ciel me
punisse si j'ai cru l'être, ou si j'ai eu la pensée de le devenir!"
     Ce discours me parut si dépourvu de sens et de bonne foi que je ne
                                              75

pus me défendre d’un vif mouvement de colère. "Horrible dissimulation!
m'écriai-je, je vois mieux que jamais que tu n'es qu'une coquine et une
perfide. C'est à présent que je connais ton misérable caractère. Adieu,
lèche créature, continuai-je en me levant; j'aime mieux mourir mille
fois que d'avoir, désormais, le moindre commerce avec toi. Que le Ciel
me punisse moi-même si je t'honore jamais du moindre regard! Demeure
avec ton nouvel amant, aime-le, déteste-moi, renonce à l'honneur, au bon
sens; je m'en ris, tout m'est égal."
     Elle fut si épouvantée de ce transport que, demeurant à genoux
prés de la chaise d'où je m'étais levé, elle me regardait en tremblant
et sans oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tour-
nant la tête, et tenant les yeux fixés sur elle. Mais il aurait fallu que
j'eusse perdu-tous sentiments d'humanité pour m'endurcir contre tant de
charmes. J'étais si éloigné d'avoir cette force barbare que, passant tout
d'un coup à l'extrémité opposée, je retournai vers elle, ou plutôt, je
m y précipitai sans réflexion. Je la pris entre mes bras, je lui donnai
mille tendres baisers. Je lui demandai pardon de mon emportement.

                           Remarques sur la langue
       dépit m.: zlost, hoře lásky
       volage: těkavý, nestálý
       parjure m.: křivá přísaha
       attester: brát za svědka
       commerce m.: ici - commerce amoureux, milostný poměr
       emportement m.: výbuch hněvu

                                 Exercices

1.   Qu y a-t-il d'universel et valable pour toutes les époques dans
     cet extrait?
2.   La scène que vous avez lue, ne vous paraît-elle pas trop pathétique?
3.   Cherchez les termes du langage galant et sentimental dans le récit.
4.   Cherchez les procédés linguistiques et stylistiques qui rendent le
     discours de Des Grieux expressif et emphatique.



                    Jean-Jacques R O U S S E A U (1712-1778)

     Né à Genève dans une famille de protestants français, Rousseau eut une
adolescence aventureuse, surtout après que son père fut forcé de
s'exiler. Le jeune Rousseau quitta Genève, se convertit au catholicisme
et, menant une vie de vagabondage, essaya tous les métiers. Finalement,
pour échapper à la misère, il chercha refuge chez son ancienne protectri-
                                             76

ce Mme de Warens auprès de laquelle il passa des années fécondes en s'in-
struisant et étudiant la musique. Mais après quelque temps, Mme de Wa-
rens se lassa de lui et le congédia. Alors Rousseau partit pour Paris,
où il fit la connaissance de Marivaux, de Diderot et d'autres personna-
lités du monde des lettres. I1 accompagna en qualité de diplomate l'am-
bassadeur de France à Venise et passa un an et demi dans cette ville.
     A son retour à Paris, Rousseau composa un opéra Les Muses galantes
(1745), collabora à l'Encyclopédie et conçut la thèse principale de sa
doctrine qui affirme que le développement de la civilisation a corrompu
la vertu primitive de l'homme. Devenu célèbre après la publication de
ses audacieux Discours sur les sciences et les arts (1750) et Discours
sur 1’origine de 1’inégalité parmi les hommes (1754), il rompit avec le
monde et tenta d'accorder sa vie avec les principes de sa philosophie.
     Brouillé avec Voltaire, Diderot et d'Alembert, il s'installa au mi-
lieu de la nature prés de Montmorency, pù il composa ses ouvrages les
plus connus: La Nouvelle Héloïse (1761), Le Contrat social (1762) et
Émile (1762); ce dernier ouvrage fut confisqué et brûlé par le Parle-
ment de Paris. Rousseau dut s'enfuir en Suisse, mais expulsé, il gagna
l'Angleterre invité par le philosophe Hume. C'était en Angleterre
qu'il commença à rédiger ses Confessions, histoire de sa vie et sorte
d'apologie personnelle. Vers la fin de sa vie, Rousseau passa à la cam-
pagne vivant pour lui seul et composant les Rêveries d'un promeneur so-
litaire (1777-1778).
     Dans l'extrait des Confessions qu'on va lire, on pourra apprécier
le sincérité et la simplicité du style de Rousseau.
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                                       CONFESSIONS

     Je m'étais insensiblement éloigné de la ville, la chaleur augmen-
tait, et je me promenais sous des ombrages dans un vallon le long d’un
ruisseau. J'entends derrière moi des pas de chevaux et des voix de filles
qui semblaient embarrassées, mais qui n'en riaient pas de moins bon cœur.
Je me retourne, on m'appelle par mon nom, je m'approche, je trouve deux
jeunes personnes de ma connaissance, Mlle de Graffenried et Mlle Galley,
qui, n'étant pas d'excellentes cavalières, ne savaient comment forcer
leurs chevaux à passer le ruisseau. Elles me dirent qu'elles allaient à
Toune, vieux château appartenant à Mme Galley; elles implorèrent mon se-
cours pour faire passer leurs chevaux, n'en pouvant venir à bout elles
seules. Je voulus fouetter les chevaux; mais elles craignaient pour moi
les ruades et pour elles les haut-le-corps. J'eus recours à un autre ex-
pédient. Je pris par la bride le cheval de Mlle Galley, puis, le tirant
                                          77

après moi, je traversai le ruisseau ayant de l’eau jusqu'à mi-jambes, et
l'autre cheval suivit sans difficulté. Cela fait, je voulus saluer ces
demoiselles, et m'en aller comme un benêt: elles se dirent quelques
mots tout bas, et Mlle de Graffenried s'adressant à moi: Non pas, non
pas, me dit-elle, on ne nous échappe pas comme cela. Vous vous êtes
mouillé pour notre service; et nous devons en conscience avoir soin de
vous sécher: il faut, s'il vous plaît, venir avec nous; nous vous arrê-
tons prisonnier. Le cœur me battait, je regardais Mlle Galley. Oui,
oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre;
montez en croupe derrière elle; nous voulons rendre compte de vous. Ŕ
Mais mademoiselle, je n’ai point 1’honneur d’être connu de Mme votre mè-
re; que dira-t-elle en me voyant arriver? - Sa mère, reprit Mlle de Graf-
fenried, n'est pas à Toune, nous sommes seules; nous revenons ce soir, et
vous reviendrez avec nous.
     Nous dinâmes dans la cuisine de la grangère, les deux amies assises
sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur hôte entre elles
deux sur une escabelle à trois pieds. Quel dîner! quel souvenir plein de
charmes! Comment, pouvant à si peu de frais goûter des plaisirs si purs
et si vrais, vouloir en rechercher d'autres? Jamais souper des petites
maisons de Paris n'approcha ce repas, je ne dis pas seulement pour
la gaieté, pour la douce joie, mais je dis pour la sensualité.
Après le dîner nous fîmes une économie. Au lieu de prendre le café qui
nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la
crème et des gâteaux qu'elles avaient apportés; et pour tenir notre ap-
pétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert
avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur en jetais des bou-
quets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une
fois, Mlle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présen-
tait si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet
dans le sein; et de rire. Je me disais en moi-même: Que mes lèvres ne
sont-elles des cerises! comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur.

                                 Remarques sur la langue

       ruade f. vyhození (koně)
       haut-le-corps m.: skok (koně)
       benêt,e: prostý, hloupý
       croupe f.: zadek
       grangère.f.: statkářka
       escabelle f.: stolička
       petite maison f.: zábavní podnik

                                        Exercices
1.   Comment se manifeste la sincérité de Rousseau dans le récit de la
     cueillette des cerises?
                                        78

2.   Par quels moyens Rousseau exprime-t-il la mélancolie et la rêverie
     au souvenir des moments heureux de sa jeunesse?
3.   Imaginez une conversation sur les repas et faites une description
     détaillée d'une table mise pour un banquet ou un festin solennel.



                    Denis D I D E R 0 T (1713-1784)

     L'un des grands penseurs du XVIIIe siècle français, Denis Diderot
étudia d'abord au collège jésuite de sa ville natale (Langres) pour
poursuivre ensuite ses études à Paris. Reçu maître ès arts, il décida de
vivre de sa plume et mena une vie de bohème, acceptant toutes sortes de
besognes littéraires ou scientifiques.
     En 1747, Diderot fut chargé, avec d'Alembert, de la direction de
l'Encyclopédie, entreprise gigantesque à laquelle il se voua avec passion
et désintéressement durant vingt-sept années. Mais ses activités d'écri-
vain ne s'interrompirent pas pour cela; il composa un nombre considérable
d'ouvrages dans lesquels il précisa sa pensée philosophique, scien-
tifique et critique: Mémoires sur différents sujets de mathématiques
(1748) Lettre sur les Aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749),
etc. Ce dernier ouvrage lui valut d'être arrêté pour la hardiesse de sa
pensée athée et matérialiste.
     Au cours des années 1757 et 1758, Diderot illustre sa théorie du
drame bourgeois par deux pièces: le Fils naturel ou les Épreuves de la
vertu (1757) et le Père de famille (1758). Bien qu'absorbé par sa tâche
de directeur de l'Encyclopédie, il se mit à composer des romans dont la
Religieuse C1760), le Neveu de Rameau (1762) et Jacques le Fataliste et
son maître 41763) sont les plus connus. Entre 1759 et 1781 parurent neuf
volumes de ses Salons; il expliqua ses idées philosophiques dans de pe-
tits ouvrages: Entretien entre d'Alembert et Diderot (1769), le Rêve de
d'Alembert C1769).
     Après un court séjour en Hollande, Diderot partit en 1773 pour
Saint-Pétersbourg, invité par la tsarine Catherine II. A son retour
en France,sa santé devint précaire, mais il continua à travailler, vi-
vant dans l'aisance grâce à la générosité de Catherine.
     L'activité de Diderot s'exerce dans tous les domaines de la pensée
humaine: sciences, philosophie, arts, littérature. Il a pressenti le rô-
le de la science dans le monde moderne et sa philosophie annonce le ma-
térialisme athée. La plupart des ouvrages de Diderot furent retrouvés et
publiés après sa mort, c'est le cas par ex. de J a c q u e s l e F a Ŕ
t a l i s t e, enchevêtrement de récits et d'épisodes hétéroclites.
Nous proposons de suivre Jacques; et son maître à l'auberge où s'étaient
installés les brigands.
                                              79



                                       JACQUES LE FATALISTE

       Jacques, indigné, prend les pistolets de son maître.
       "Où vas-tu?
       - Laissez-moi faire.
       - Où vas-tu? te dis-je.
       - Mettre à la raison cette canaille.
       - Sais-tu qu'ils sont une douzaine?
       - Fussent-ils cent, le nombre n’y fait rien, s'il est écrit là-haut
- qu'ils ne sont pas assez.
       - Que le diable t'emporte avec ton impertinent dicton!..."
     Jacques s'échappe des mains de son maître, entre dans la chambre
de ces coupe-jarrets, un pistolet dans chaque main. "Vite, qu'on se cou-
che, leur dit- il; le premier qui remue, je lui brûle la cervelle..."
Jacques avait l'air et le ton si vrais, que ces coquins, qui prisaient
autant la vie que d'honnêtes gens, se lèvent de table sans souffler mot,
se déshabillent et se couchent. Son maître, incertain sur la manière
dont cette aventure finirait, l'attendait en tremblant. Jacques rentra
chargé des dépouilles de ces gens; il s'en était emparé pour qu'ils ne
fussent pas tentés de se relever; il avait éteint leur lumière et ferré
à double tour leur porte, dont il tenait la clef avec un de ses pisto-
lets. "A présent, monsieur, dit-il à son maître, nous n'avons plus qu'à
nous barricader en poussant nos lits contre cette porte, et à dormir
paisiblement..." Et il se mit en devoir de pousser les lits, racontant
froidement et succinctement à son maître le détail de cette expédition.
LE MAÎTRE. - Jacques, quel diable d'homme es-tu? Tu crois donc...
JACQUES. - Je crois ni ne décrois.
LE MAÎTRE. - S'ils avaient refusé de se coucher?
JACQUES. - Cela était impossible.
LE MAÎTRE.- Pourquoi?
JACQUES . - Parce qu’ils ne l’ont pas fait.
LE MAÎTRE. - S'ils se relevaient?
JACQUES. - Tant pis ou tant mieux.
LE MAÎTRE. - Si...si...si...et...
JACQUES. - Si la mer bouillait, il y aurait, comme on dit, bien des
poissons cuits. Que diable, monsieur, tout à l'heure vous avez cru que
je courais un grand danger, et rien n'était plus faux; à présent vous
vous croyez en grand danger, et rien peut-être n'est encore plus faux.
                                        80

Tous, dans cette maison, nous avons peur les uns des autres; ce qui prou-
ve que nous sommes tous des sots...
Et tout en discourant ainsi, le voilà déshabillé, couché et endormi.
Son maître, en mangeant à son tour un morceau de pain noir, et buvant un
coup de mauvais vin, prêtait l'oreille autour de lui, regardait Jacques
qui ronflait et disait: "Quel diable d'homme est-ce là..." A l'exemple
de son valet, le maître s'étendit aussi sur son grabat, mais il n y dor-
mit pas de même. Dès la pointe du jour, Jacques sentit une main qui le
poussait; c'était celle de son maître qui l’appelait à voix basse: Jac-
ques! Jacques!
JACQUES. - Qu'est-ce?
LE MAÎTRE. - Il fait jour.
JACQUES. - Il se peut.
LE MAÎTRE. - Lève-toi donc.
JACQUES. - Pourquoi?
LE MAÎTRE. - Pour sortir d'ici au plus vite.
JACQUES. - Pourquoi?
LE MAÎTRE. - Parce que nous y sommes mal.
JACQUES. - Qui le sait, et si nous serons mieux ailleurs?
LE MAÎTRE. - Jacques?
JACQUES. - Eh, bien, Jacques! Jacques! quel diable d’homme êtes-vous?
LE MAÎTRE. - Quel diable d'homme es-tu! Jacques, mon ami, je t'en prie.

                           Remarques sur la langue

       mettre à la raison přivést k rozumu
       dicton m.: průpovídka
       coupe-jarret m.: hrdlořez
       priser: vážit si
       grabat m.: pelech

                                  Exercices
1.   Étudiez le dialogue et relevez les traita caractéristiques du rai-
     sonnement de Jacques, la logique ou l'illogisme de ses réponses aux
     questions de son maître.
2.   Connaissez-vous l'essentiel du fatalisme? Quelle est la doctrine
     qui en est l'opposé?
3.   Relevez tous les présenta historiques et justifiez leur emploi.
4.   Introduisez dans des phrases les expressions formées avec le substan-
     tif raison: à plus forte raison; avoir raison; donner raison; enten-
     dre raison; faire entendre raison; perdre la raison; plus que de
     raison; se faire une raison; faire raison à q.
                                             81




             Pierre-Augustin Caron de B E A U M A R C H A I S (1732-1799)

     D'origine modeste, fils d’un horloger de Paris, horloger lui-même,
financier, diplomate et négociant, Beaumarchais fut moins homme de
lettres qu’un homme d'affaires. Sa vitalité et son désir de s'enrichir
lui tracèrent une carrière pleine d'intrigues et de procès scandaleux.
Les spéculations fructueuses auxquelles il se livra, lui apportèrent
une fortune considérable; c'est ainsi qu'il put acheter la charge de
secrétaire du roi et obtenir un titre nobiliaire.
     Cependant ses succès financiers, diplomatiques et amoureux ne pu-
rent pas éclipser sa tentation de conquérir aussi la gloire littéraire.
Connu déjà comme pamphlétaire par ses agressifs Mémoires (1773) et comme
auteur de deux drames assez médiocres Eugénie (1767) et les Deux amis
(1770), il conquit la célébrité avec deux comédies, Le Barbier de Séville
(longtemps interdite et représentée en 1775) et Le Mariage de Figaro
(censurée pendant six ans, jouée en 1784).
     Ces deux comédies valurent à Beaumarchais la faveur d'un public qui,
à la veille de la Révolution, applaudissait frénétiquement leurs spiri-
tuelles attaques contre les institutions de l'Ancien Régime et leur iro-
nie ridiculisant la noblesse et ses préjugés. La Révolution de 1789 voya-
it en Beaumarchais un suspect. Pendant un séjour qu'il fit à l'étran-
ger, il fut mis sur la liste des émigrés, ses biens furent confisqués
et sa famille emprisonnée. Réfugié à Hambourg, il y vécut dans des condi-
tions misérables et ne put revenir à Paris qu'en 1796 pour y mourir trois
ana plus tard.
     La verve et l'ingéniosité du M a r i a g e d e F i g a r o n'ont
pas vieilli d’une ride et le personnage de Figaro représente un type im-
mortel. Dans la scène que nous reproduisons, une union se prépare entre
l'honnête Suzanne, la comtesse et Figaro pour déjouer les intentions du
comte Almaviva qui, épris de Suzanne, la fiancée de Figaro, veut faire
valoir son ancien "droit du seigneur".
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                                 LE MARIAGE DE FIGARO
LA COMTESSE se jette dans une bergère: Ferme la porte, Suzanne, et conte-
    -moi tout dans le plus grand détail.
SUZANNE: Je n’ai rien caché à Madame.
                                       82

LA COMTESSE: Quoi, Suzon, il voulait te séduire?
SUZANNE: Oh! que non! Monseigneur n’y met pas tant de façon avec sa ser-
     vante; il voulait m'acheter.
LA COMTESSE: Et le petit page était présent?
SUZANNE: C'est-à-dire, caché derrière le grand fauteuil. Il venait me
     prier de vous demander sa grâce.
LA COMTESSE: Hé pourquoi ne pas s’adresser à moi-même; est-ce que je
     l’aurais refusé, Suzon?
SUZANNE: C'est ce que j'ai dit: mais ses regrets de partir,.et surtout
     de quitter Madame! Ah! "Suzon, qu'elle est noble et belle! mais
     qu'elle est imposante!"
LA COMTESSE: Est-ce que j'ai cet air-là, Suzon? Moi qui l'ai toujours
     protégé.
SUZANNE: Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais, il s'est jeté
     dessus...
LA COMTESSE, souriant: Mon ruban?... Quelle enfance!
SUZANNE: J'ai voulu le lui ôter; Madame, c'était un lion; ses yeux bril-
     laient... "Tu ne 1’auras qu'avec ma vie", disait-il en forçant sa
     petite voix douce et grêle.
LA COMTESSE, rêvant: Eh bien, Suzon?
SUZANNE: Eh bien, Madame, est-ce qu'on peut faire finir ce petit démon-
     là? Ma marraine par-ci; je voudrais bien par l'autre; et parce
     qu'il n’oserait seulement baiser la robe de Madame, il voudrait
     toujours m'embrasser, moi.
LA COMTESSE, rêvant: Laissons... laissons ces folies... Enfin, ma pauvre
     Suzanne, mon époux a fini par te dire...?
SUZANNE: Que si je ne voulais pas l'entendre, il allait protéger Marce-
     line.
LA COMTESSE se lève et se promène en se servant fortement de l'éventail:
     Il ne m'aime plus du tout.
SUZANNE: Pourquoi tant de jalousie?
LA COMTESSE: Comme toua les maris, ma chère! uniquement par orgueil.
     Ah! je l'ai trop aimé! je 1’ai lassé de mes tendresses et fatigué
     de mon amour; voilà mon seul tort envers lui; mais je n'entends pas
     que cet honnête aveu te nuise, et tu épouseras Figaro. Lui seul
     peut nous y aider: viendra-t-il?
SUZANNE: Dès qu'il verra partir la chasse.
LA COMTESSE, se servant de l'éventail: Ouvre un peu la croisée sur le
     jardin. Il fait une chaleur ici!...
SUZANNE: C'est que Madame parle et marche avec action. (Elle va ouvrir
     la croisée du fond.)
LA COMTESSE, rêvant longtemps: Sans cette constance à me fuire... Les
     hommes sont bien coupables!
SUZANNE crie de la fenêtre: Ah! voilà Monseigneur qui traverse à cheval
     le grand potager, suivi de Pédrille, avec deux, trois, quatre
                                              83

     lévriers.
LA COMTESSE: Nous avons du temps devant nous. (Elle s'assied.) On frappe,
     Suzon?
SUZANNE court ouvrir en chantant: Ah! c'est mon Figaro! ah! c'est mon
     Figaro.

                                        (Acte II, scène première)



                                 Remarques sur la langue

       bergère f.: lenoška
       monseigneur m.: titre donné aux princes, ducs et aux personnes
             d'une dignité éminente
       ne pas mettre tant de façon avec q.: jednat bez okolků
       demander la grâce: žádat o milost
       enfance f.: ici - puérilité
       grêle: pronikavý (o hlasu)
       croisée f.: okno, kříž v okně
       action f.: ici Ŕ animation

                                           Exercices

1.   Comparez la psychologie de la comtesse et celle de Suzanne. Ne sont-
     -elles pas, à elles deux, l'expression parfaite de la féminité fran-
     çaise?
2.   Dégagez du texte les opinions de Suzanne sur le chérubin et les sen-
     timents qu'éprouve pour lui la comtesse.
3.   Inventez des phrases avec les locutions où entre le verbe se met-
     tre: mettre sens dessus dessous; mettre la main à le pâte; mettre q.
     au pied du mur; mettre q. au défi de faire qch.; mettre q. à la rai-
     son; se mettre à la diète; se mettre bien avec q.; se mettre à son
     aise; se mettre en colère; se mettre en tête.
4.   Quel aspect temporel expriment les phrases suivantes où entrent des
     verbes auxiliaires de temps: nous allons vous le dire; il allait sor-
     tir quand...; il venait de partir quand...; il venait de s'habiller
     quand...; il ne tardera pas à partir; il commença par chanter, mais
     il finit par pleurer.
5.   Trouvez des mots qui expriment les bruits de 1’eau; du vent; de la
     mer; des feuilles; de l'orage; du trafic dans la rue.
                                       84

                   L'E N C Y C L 0 P É D I E (1751-1772)

     On a dit que 1'Encyclopédie fut un "acte" autant qu'un livre.
C'était vraiment un acte d'une intrépidité personnelle de ses auteurs
qui, voulant exprimer dans leur oeuvre les idées éclairées et audacieuses
qui mouvaient le XVIIIe siècle et qui préparaient la Révolution fran-
çaise, devaient lutter contre les attaques violentes des Jésuites et des
Jansénistes et contre plusieurs interdictions auxquelles l'entreprise
fut condamnée. Mais c'était aussi un grand livre qui voulait faire le
point des connaissances acquises en milieu du siècle des Lumières.
     En 1745, le libraire parisien Le Breton eut l'idée de publier une
traduction française de la Cyclopaedia anglaise d’Ephraim Chambers parue
à Londres en 1728. Diderot à qui le travail fut confié, conçut un pro-
jet de faire oeuvre originale. I1 s'adjoignit plusieurs collaborateurs
et dans le Prospectus (1751), il indiqua le but de 1’ouvrage qui était
celui de mettre en évidence les relations des sciences et des arts et de
faire le tableau général et historique des connaissances humaines. L'an-
née suivante parut le premier volume de l'ouvrage qui portait le titre
l'Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des
métiers, précédé du Discours préliminaire rédigé par d'Alembert. Malgré
de nombreuses dénonciations, le dernier tome du texte fut publié en 1766
et les volumes de planches entre 1762 et 1772. L'ensemble comprend dix-
-sept volumes de texte et onze volumes de planches.
     L’œuvre à laquelle collaborèrent sous la direction de Diderot plu-
sieurs savants et historiens de l'époque - le chevalier de Jaucourt,
Quesnay et Turgot (économie politique), d'Alembert (science), d'Holbach
(chimie et minéralogie), Dumarsis (grammaire), Condillac (philosophie),
Montesquieu, Voltaire, Marmontel (belles-lettres), etc. - est très sou-
vent contradictoire (par ex. le célibat est tour à tour loué et critiqué).
Mais ce nu-i. assure 1’unité de 1’esprit de 1’Encyclopédie, c’est la mé-
thode; d’après les auteurs, c’est la raison à laquelle il faut toujours
avoir recours et qui, en dernier ressort, juge tout. La morale, dans
cette conception, doit accorder l'intérêt général et des intérêts parti-
culiers, les citoyens doivent travailler à la prospérité générale et au
progrès et le bonheur humain doit être le but suprême de tous les efforts.
Au niveau de l'organisation sociale et politique, les attaques des en-
cyclopédistes sont assez modestes. L'idéal politique est en somme une
monarchie éclairée "à l'anglaise". Par la formule générale exposée dans
le Discours préliminaire et qui est la base de la méthode de travail des
auteurs, "I1 faut tout examiner, tout remuer sans exception et sans mé-
nagements", l'Encyclopédie refléta la nouvelle pensée du XVIIIe siècle,
celle qui se réalisera dans la Révolution française en 1789.
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                                              85
     L'article "Philosophe" rédigé par Dumarsis et revu-par Diderot,
dont nous publions le début, définit en somme l'esprit des Encyclopédi-
stes. Il expose la conception rationaliste du "philosophe" qui doit
être un savant et un honnête homme vertueux.




                                       PHILOSOPHE
     I1 n’y a rien qui coûte moins à acquérir aujourd'hui que le nom de
philosophe; une vie obscure et retirée, quelques dehors de sagesse, avec
un peu de lecture, suffisent pour attirer ce nom à des personnes qui
s'en honorent sans le mériter.
     D'autres en qui la liberté de penser tient lieu de raisonnement,
se regardent comme les seuls véritables philosophes, parce qu'ils ont
osé renverser les bornes sacrées posées par la religion, et qu'ils ont
brisé les entraves où la foi mettait leur raison. Fiers de s'être dé-
faits des préjugés de l'éducation, en matière de religion, ils regardent
avec mépris les autres comme des âmes faibles, des génies serviles, des
esprits pusillanimes qui se laissent effrayer par les conséquences où
conduit l'irréligion, et qui n'osant sortir un instant du cercle des vé-
rités établies, ni marcher dans des routes nouvelles, s'endorment sous
le joug de la superstition.
     Mais on doit avoir une idée plus juste du philosophe, et voici le
caractère que nous lui donnons.
     Les autres hommes sont déterminés à agir sans sentir, ni connaître
les causes qui les font mouvoir, sans même songer qu'il y en ait. Le
philosophe au contraire démêle les causes autant qu'il est en lui, et
souvent même les prévient, et se livre à elles avec connaissance: c'est
une horloge qui se monte, pour ainsi dire, quelquefois elle-même. Ainsi
il évite les objets qui peuvent lui causer des sentiments qui ne con-
viennent ni au bien-être, ni à l'être raisonnable, et cherche ceux qui
peuvent exciter en lui des affections convenables à l'état où il se
trouve. La raison est à l'égard du philosophe, ce que la grâce est à
l'égard du chrétien. La grâce détermine le chrétien à agir; la raison
détermine le philosophe.
     Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les
actions qu'ils font soient précédées de la réflexion: ce sont des hommes
qui marchent dans les ténèbres; au lieu que le philosophe dans ses pas-
sions mêmes, n'agit qu'après la réflexion; il marche la nuit, mais il
est précédé d’un flambeau.
     Le philosophe forme ses principes sur une infinité d’observations
particulières. Le peuple adopte le principe sans penser aux observations
qui l'ont produit: il croit que la maxime existe pour ainsi dire par
elle-même; mais le philosophe prend la maxime dès sa source; il en exa-
                                             86

mine l'origine; il en connaît la propre valeur, et n'en fait que l'usage
qui lui convient.
     La vérité n'est pas pour le philosophe une maîtresse qui corrompe
son imagination, et qu'il croie trouver partout; il se contente de la
pouvoir démêler où il peut l'apercevoir. I1 ne la confond point avec la
vraisemblance; il prend pour vrai ce qui est vrai, pour faux ce qui est
faux, pour douteux ce qui est douteux, et pour vraisemblable ce qui n'est
que vraisemblable. I1 fait plus, et c'est ici une grande perfection du
philosophe, c'est que lorsqu'il n'a point de motif propre pour juger,
il sait demeurer indéterminé...
     L'esprit philosophique est donc un esprit d'observation et de jus-
tesse, qui rapporte tout à ses véritables principes; mais ce n'est pas
l'esprit seul que le philosophe cultive, il porte plus loin son atten-
tion et ses soins.
     L'homme n'est point un monstre qui ne doive vivre que dans les abîmes
de la mer, ou dans le fond d'une forêt: les seules nécessités de la
vie lui rendent le commerce des autres nécessaire; et dans quelqu'état
où il puisse se trouver, ses besoins et le bien être l'engagent à vivre
en société. Ainsi la raison exige de lui qu'il connaisse, qu'il étudie,
et qu'il travaille à acquérir les qualités sociables.
     Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde; il ne croit
point être en pays ennemi; il veut jouir en sage économe des biens que
la nature lui offre; il veut trouver du plaisir avec les autres: et
pour en trouver, il en faut faire:, ainsi il cherche à convenir à ceux
avec qui le hasard ou son choix le font vivre et il trouve en même temps
ce qui lui convient: c'est un honnête homme qui veut plaire et se ren-
dre utile.



                          Remarques sur la langue

      dehors m.: zevnějšek
      entrave f.: pouto, překážka
      pusillanime: zbabělý, bázlivý
      maxime f.: zásada, pravidlo
      commerce m.: ici - styk (s někým)

                                Exercices

   1.   Commentez ou critiquez de votre point de vue personnel la définition
    que le philosophe est "un honnête homme qui veut plaire et se rendre
    utile".
   2.   Faites voir comment, même dans les détails du texte, se manifeste
       l'idée que la raison doit diriger toutes les pensées et actes de
     l’homme.
   3.   Cherchez les procédés linguistiques et stylistiques qui donnent au
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      style de ce texte scientifique et objectif un caractère du style
      littéraire (par ex. des comparaisons).
   4.  Cherchez dans le texte tous les subjonctifs et expliquez leur emploi.
   5.  Expliquez la différence entre les mots suivants: cadran solaire m.,
       chronomètre m., horloge f., montre f., montre-bracelet f., montre de
       gousset f., oignon m., pendule f., réveille-matin m., sablier m., tocante
       f.



                                André C H É N I E R (1762-1794)

     Chénier naquit à Constantinople d'un père français et d'une mère d'origine
grecque, probablement illusoire, qui l'initia dès la jeunesse à l'Antiquité dont il
conçut bientôt un véritable culte. Amené tout jeune à Paris, il fit de brillantes
études et se lia d'amitié aux écrivains, artistes et hommes de science qui
fréquentaient le salon de sa mère .
     Après un bref séjour dans l'armée, il dut renoncer à cette carrière et revint
à Paris. Il fréquenta le monde, entreprit plusieurs voyages et composa ses
Bucoliques et ses Élégies (1785-1787) sans se soucier de les publier. A la veille
de la Révolution, il partit pour Londres comme secrétaire d'ambassade; il y
souffrit d'un cruel dépaysement et pour se consoler, il rédigea L'Invention, sorte
de son art poétique, et esquissa ses deux épopées grandioses L'Hermès, tableau des
progrès de l'homme et de la science, et L'Amérique, poème historique et
philosophique.
     Chénier adhéra avec enthousiasme aux idées de justice et de liberté de la
Révolution, mais bientôt il se désillusionna des Jacobins dont les excès et la
démagogie l'inquiétèrent. Devenu suspect et menacé, il se cacha à Rouen, puis à
Versailles. Il fut arrêté par hasard en mars 1794 et incarcéré. Dans la prison,
frappé par l'horreur et l'indignation, il écrivit ses Iambes qu'il passa au dehors
avec son linge. Condamné à mort, il fut guillotiné deux jours avant la chute de
Robespierre.
     Les événements déplorables et la passion politique ne permirent pas à Chénier
de réaliser ses projets créateurs. Toutefois, il laissa une oeuvre considérable
qui resta posthume à l'exception de quelques articles politiques et de deux poèmes
de circonstance. Hellénisant, artiste sensible, mais aussi citoyen de son temps,
Chénier voulut réhabiliter la poésie inspirée en exploitant l'héritage de la beauté
antique. Ses meilleurs poèmes attestent le credo résumé dans son fameux vers:
"L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète."
     L'ode L a J e u n e c a p t i v e fut inspirée dans la pri-
son de Saint-Lazare où Chénier attendait la mort, par la belle Aimée de
                                       88

Coigny, duchesse de Fleury, qui cependant échappa à la guillotine.

                                LA JEUNE CAPTIVE

             "L'épi naissant mûrit de la faux respecté;
             Sans crainte du pressoir, le pampre, tout l'été
                    Boit les doux présents de l'aurore;
             Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
             Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,
                    Je ne veux pas mourir encore.

             Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort:
             Moi je pleure et j'espère. Au noir souffle du nord
                    Je plie et relève ma tête.
             S'il est des jours amers, il en est de si doux!
             Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
                    Quelle mer n'a point de tempête?

             L'illusion féconde habite dans mon sein.
             D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
                    J'ai les ailes de l’espérance:
             Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,
             Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
                    Philomèle chante et s'élance.

             Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors,
             Et tranquille je veille, et ma veille aux remords
                    Ni mon sommeil ne sont en proie.
             Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux;
             Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux
                    Ranime presque de la joie.

             Mon beau voyage encore est si loin de sa fin!
             Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
                    J'ai passé les premiers à peine.
             Au banquet de la via à peine commencé,
             Un instant seulement mes lèvres ont pressé
                    La coupe en mes mains encor pleine.

             Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson;
             Et comme le soleil, de saison en saison,
                    Je veux achever mon année.
             Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,
             Je n'ai vu luire encore que les feux du matin:
                    Je veux achever ma journée.
                                          89

         0 Mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;
         Va consoler les cours que la honte, l'effroi,
                Le pâle désespoir dévore.
         Pour moi Palés encore a des asiles verts,
         Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
                Je ne veux pas mourir encore."

         Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
         S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
                Ces vœux d'une jeune captive;
         Et secouant le faix de mes jours languissants,
         Aux douces lois des vers je pliai les accents
                De sa bouche aimable et naïve.

         Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
         Feront à quelque amant des loisirs studieux
                Chercher quelle fut cette belle.
         La grâce décorait son front et ses discours,
         Et comme elle craindront de voir finir leurs jours
                Ceux qui les passeront prés d'elle.



                      Remarques sur la langue

   pressoir m.: lis
   pampre m.: branche de vigne, ici - le raisin
   oiseleur m.: ptáčník
   Philoméle: personnage mythique, fille de Pandion, changée en
              rossignol
   ormeau m.: mladý jilm
   Palés: déesse des troupeaux et des bergers
   faix m.: břímě náklad

                                    Exercices

1.Dégagez les idées essentielles du poème (celle de la captive et celle
  de l’auteur).
2.Étudiez le mélange des traits d'élégie et de ceux d'ode dans ce poème.
3.Cherchez des réminiscences de la mythologie antique.
4.Appréciez le rôle des épithètes.
5.Analysez une strophe, sa versification (les coupes, les rejets,
  l'agencement des rimes).
6.Montrez la mise en oeuvre des éléments et phénomènes de la nature.
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                                INDEX



BEAUMARCHAIS, Pierre-Augustin Caron de ............ 81
BOILEAU - DESPRÉAUX, Nicolas ...................... 52
CHANSON DE ROLAND ................................. 3
CHÉNIER, André .................................... 87
CHRÉTIEN DE TROYES ................................ 6
CORNEILLE, Pierre ................................. 39
CYRANO DE BERGERAC, Savinien de ................... 41
DESCARTES, René .'................................. 37
DIDEROT, Denis .................................... 78
ENCYCLOPÉDIE ...................................... 84
FABLIAUX .......................................... 15
FARCE DE MAÎTRE PATHELIN .......................... 23
FROISSART, Jean ................................... 18.
LA BRUYÈRE, Jean de ............................... 58
LA FAYETTE, Mme de................................ 50
LA FONTAINE, Jean de .............................. 45
LESAGE, Alain-René ................................ 61
MARIVAUX, Pierre Carlet de Chamblain de ........... 64
MOULIÈRE .......................................:.. 47
MONTAIGNE, Michel de .............................. 34
MONTESQUIEU ....................................... 67
PRÉVOST, l'abbé Antoine-François .................. 73
RABELAIS, François ................................ 27
RACINE, Jean ...................................... 55
ROMAN DE LA ROSE .....................:............ 12
ROMAN DE RENARD .................................. . 9
RONSARD, Pierre de ................................ 31
ROUSSEAU, Jean-Jacques ............................ 75
VILLON ............................................ 20
VOLTAIRE .......................................... 70

HISTOIRE SOMMAIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE ..... 90

				
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