; Pallas et Arachné
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Pallas et Arachné

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  • pg 1
									                                                                           i
                                                     Pallas et Arachné
                                                                               Ovide, Métamorphoses, VI, 1- 145 (doc travail)
                                 ii                                 iii                                                 iv
          La déesse du Triton avait prêté l'oreille à ce récit ; elle avait approuvé le chant des Aonides et leur
juste courroux. Alors elle se dit : “ C'est peu de louer ; méritons d‟être louée aussi ; ne permettons pas qu‟on
                                                                                                        v
méprise impunément notre divinité. ” [5] Et elle s'applique à la perte de la Méonienne Arachné, qui, avait-elle
appris, ne lui cédait pas en matière de louanges dans l‟art de tisser la laine.
Celle-ci n‟était célèbre ni par son rang ni par ses origines, elle ne l‟était que par son art ; son père, Idmon de
Colophon, teignait avec la pourpre de Phocée la laine spongieuse ; [10] sa mère était morte, mais, sortie aussi du
peuple, elle était née dans la même condition que son mari. Cependant Arachné s‟était fait par son industrie un
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nom fameux dans les villes de Lydie, quoique, issue d‟une humble famille, elle habitât l‟humble Hypaepa .
                                                                                                 vii
Pour contempler ses ouvrages admirables, [15] souvent les nymphes du Timolus                         désertèrent leurs vignobles,
les nymphes du Pactole désertèrent leurs eaux. C‟était un plaisir non seulement de voir ses étoffes toutes faites,
mais encore de les lui voir faire (tant il y avait d‟habileté dans son travail), soit que, pour commencer, elle enroulât
la laine brute en touffe arrondie, [20] soit qu‟elle pressât son ouvrage entre ses doigts et que, tirant à coups
répétés sur les flocons semblables à des nuages, elles les allongeât et les amollît à mesure, soit que, d‟un pouce
léger, elle fît tourner le fuseau poli, soit qu‟elle brodât à l‟aiguille. A croire qu'elle avait reçu les leçons de Pallas.
Mais elle affirme que cela n‟est pas et s‟offense à cette “ maîtresse ” si grande [25] : “ Qu „elle lutte avec moi,
dit-elle ; vaincue, je me soumets à tout. ”
          Pallas prend la figure d‟une vieille femme, elle couvre ses tempes de faux cheveux blancs et appuie sur
un bâton ses membres affaiblis. Puis elle s‟adresse ainsi à Arachné : “ La vieillesse n‟a pas seulement pour lot
des maux haïssables ; sur le tard, les années nous amènent aussi l‟expérience. [30] Ne dédaigne pas mon
conseil, tu peux aspirer à la réputation d‟être entre toutes les mortelles la plus habile à façonner la laine ; mais
cède-le à une déesse, et, comme tu as été téméraire, implore d‟une voix suppliante le pardon de tes paroles ; elle
te donnera ce pardon si tu l‟implores. ”
Arachné jette sur elle des regards farouches ; elle abandonne le fil commencé [35] et, contenant à peine sa main,
trahissant sa colère par l‟expression de son visage, elle réplique en ces termes à Pallas qu‟elle ne reconnaît pas :
“ Tu n‟as plus ta raison et ta longue vieillesse t‟accable ; oui, avoir vécu trop longtemps est un malheur. Si tu as
une bru, si tu as une fille, garde pour elles tes discours. [40] Je suis assez sage pour me conseiller moi-même ;
ne crois pas que tes avis aient eu le moindre effet ; ma résolution n‟a pas changé. Pourquoi ne vient-elle pas
elle-même ? Pourquoi se dérobe-t-elle à la lutte ? ”
“ Elle est venue ”, dit alors la déesse ; et, quittant la figure d‟une vieille femme, elle fait apparaître Pallas. Sa
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divinité reçoit les hommages des nymphes et des femmes Mygdoniennes                       ; seule, la jeune fille n‟éprouve aucun
effroi ; [45] pourtant elle a rougi ; mais cette rougeur subite, qui, malgré elle, a coloré son visage, s‟évanouit à son
tour ; c‟est ainsi que l‟air se teint de pourpre dès que l‟aurore prend sa course, puis, au bout de quelques instants,
blanchit sous les rayons du soleil levant. [50] Elle persiste dans son entreprise et, dans sa sotte envie de
remporter la palme, elle se précipite à sa perte ; car la fille de Jupiter ne recule pas, elle ne lui donne plus aucun
conseil et ne diffère pas davantage la lutte.
          Sans retard, chacune de leur côté, toutes deux installent leurs métiers et les tendent avec les fils déliés
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de la chaîne ; [55] le métier est joint à l‟aide de la traverse ; le roseau sépare les fils de la chaîne ; dans
l‟intervalle, à la suite de la navette aiguë, s‟insère la trame, que dévident les doigts et qui, conduite à travers la
chaîne, est serrée par les dents taillées dans le peigne, chaque fois qu‟on le frappe. Toutes deux se hâtent et,
leurs vêtements ramenés sur la poitrine par une ceinture, [60] elles font bouger leurs bras habiles avec une
passion qui trompe leur fatigue. Elles emploient pour leurs tissus la pourpre, que Tyr a préparée dans ses vases
de bronze, et des couleurs plus foncées, que distinguent entre elles de légères nuances ; tel est, quand les
rayons du soleil sont heurtés par la pluie, l‟arc dont la courbe immense se détache sur l‟étendue des cieux ; [65] il
brille de mille couleurs diverses, mais le passage de l‟une à l‟autre échappe aux yeux du spectateur, tant elles
sont identiques là où elles se touchent ; et pourtant à leurs extrémités elles sont différentes. Aux fils s‟entrelace
l‟or flexible ; sur le tissu se déroulent des histoires de l‟ancien temps.
                                                        xi                                                  xii
          [70] Pallas représente le rocher de Mars , qui se dresse sur la citadelle de Cécrops                  et le débat auquel
                                             xiii
donna lieu jadis le nom de la contrée . Les douze dieux du ciel, rangés autour de Jupiter avec une auguste
gravité, sont assis sur des sièges élevés ; chacun d‟eux est reconnaissable à son extérieur ; l‟image de Jupiter est
celle d‟un roi. [75] Elle montre le dieu des mers debout, frappant de son long trident des rochers escarpés ; du
milieu d‟un rocher entrouvert jaillit l‟eau de la mer, gage qu‟il invoque pour revendiquer la ville. A son propre
personnage Pallas attribue un bouclier, une lance à la pointe acérée ; un casque couvre sa tête, l‟égide protège
sa poitrine ; [80] elle figure la terre, frappée par sa lance, produisant un olivier chargé de baies et d‟un pâle
feuillage, et les dieux saisis d‟admiration ; une Victoire termine son ouvrage. Cependant, pour que sa rivale
comprenne par des exemples quel prix elle peut attendre de son audace insensée, [85] la déesse ajoute encore
                                                  xiv
dans les quatre coins quatre autres débats , d‟un brillant coloris, qui se distinguent du premier par la petitesse
des figures.
                                                                   xv
A l‟un des angles, on voit Rhodope de Thrace et Hémus , aujourd‟hui des montagnes glacées, autrefois des
mortels qui usurpèrent les noms des plus grandes divinités. [90] Dans le second est retracé le destin lamentable
                               xvi
de la mère des Pygmées ; Junon, qu‟elle avait provoquée, l‟ayant vaincue, la changea en grue, et la condamna
à déclarer la guerre à son propre peuple. Ailleurs est représentée Antigone, qui osa jadis se mesurer avec
l‟épouse du grand Jupiter et que Junon, reine du monde, [95] transforma en oiseau : ni Ilion, ni Laomédon, son
père, ne purent l‟empêcher de devenir une cigogne au blanc plumage, qui s‟applaudit elle-même en claquant du
     xvii                                               xviii
bec . Le dernier angle est occupé par Cinyras                 , privé de ses enfants ; on le voit embrasser les degrés d‟un
temple, membres de ses filles, [100] et, couché sur la pierre, verser des larmes. Tout autour de ces tableaux,
Pallas tisse une bordure de rameaux d‟olivier, emblème de paix ; là elle s‟arrête ; elle termine son ouvrage par
l‟arbre qui lui est consacré.
          La Méonienne dessine Europe abusée par l‟image d‟un taureau ; on croirait voir un vrai taureau, une vraie
mer. [105] Europe paraissait tourner ses regards vers la terre qu‟elle avait quittée, appeler ses compagnes et,
pour ne pas être touchée par les flots qui l‟assaillaient, ramener en arrière ses pieds craintifs.
L‟ouvrière représente aussi Astérie prisonnière d‟un aigle qui l‟étreint ; elle représente Léda couchée sous les
ailes d‟un cygne ; [110] puis encore Jupiter caché sous la forme d‟un satyre et rendant mère de deux enfants la
belle princesse, fille de Nyctéus ; prenant les traits d‟Amphitryon pour te séduire, ô reine de Tirynthe ; se
changeant en or pour tromper Danaé, en flamme pour tromper la fille d‟Asopus ; berger pour Mnémosyne,
serpent bigarré pour la fille de Déo. [115] Toi aussi, Neptune, elle te montre transformé en taureau menaçant,
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épris de la fille d‟Eole        ; sous la figure d‟Enipée , tu engendres les Aloïdes             ; bélier, tu abuses la fille de
          xxii
Bisalte        ; la déesse aux blonds cheveux, mère bienfaisante des moissons, a senti tes ardeurs, quand tu te fis
coursier ; oiseau, tu les a fait sentir à celle que couronne une chevelure de serpents, [120] à la mère du coursier
ailé ; dauphin, à Mélantho. A tous les personnages, à tous les lieux Arachné donne l‟aspect qui leur convient ; on
voit Phébus sous le costume d‟un paysan, puis revêtu tantôt des plumes de l‟épervier, tantôt de la peau du lion
[125] et, sous les traits d‟un berger, séduisant Issé, fille de Macarée ; Liber abuse Erigone sous la trompeuses
apparence d‟une grappe de raisin ; Saturne, devenu cheval, engendre Chiron à la double nature. Les extrémités
du tissu sont remplies tout autour par une bordure légère, où des fleurs se mêlent à des rameaux de lierre
entrelacés.
          Ni Pallas, ni l‟Envie ne pourraient rien trouver à reprendre [130] dans cet ouvrage ; la blonde guerrière
s'afflige de ce succès et déchire l‟étoffe où sont brodés les crimes célestes ; comme elle tenait encore à la main
sa navette, venue du mont Cytore, elle frappa trois fois, quatre fois, le front d‟Arachné, fille d‟Idmon. L‟infortunée
ne peut supporter l‟outrage et, dans son dépit, elle se noue un lacet autour de la [135] gorge. Elle était pendue,
quand Pallas, ayant pitié d‟elle, adoucit son destin : “ Vis, lui dit-elle, mais reste pendue, impudente ! Et, pour que
tu ne comptes pas sur l'avenir, que le même châtiment soit prononcé contre ta race et jusqu‟à tes descendants
les plus reculés. ” Puis, en s‟éloignant, elle répand sur elle les sucs d‟une herbe choisie par Hécate [140] ;
aussitôt, touchée par ce poison funeste, ses cheveux tombent, et avec eux son nez et ses oreilles ; sa tête se
rapetisse ; tout son corps se réduit ; de maigres doigts, qui lui tiennent lieu de jambes, s‟attachent à ses flancs ;
tout le reste n‟est plus qu‟un ventre ; mais elle en tire encore [145] du fil ; devenue araignée, elle s‟applique,
comme autrefois, à ses tissus.
          La Lydie entière frémit ; le bruit de cet événement se répand à travers les villes de la Phrygie et fait le
sujet de tous les entretiens dans le vaste univers. Niobé, avant son mariage, avait connu la victime, à l‟époque
où, jeune fille elle-même, elle habitait la Méonie et le Sipyle ; [150] et cependant le châtiment d‟Arachné, enfant
de la même patrie, ne lui enseigne pas à céder aux dieux et à tenir des propos moins hautains ….

i
    Traduction, pour l’essentiel : G.Lafaye, Les Belles Lettres, Paris 1960.
ii
    Minerve
iii
     Le chant de la Muse Calliope adressé à Minerve (l'enlèvement de Proserpine, l'errance de Cérès, les métamorphoses
associées : Cyané, Ascalaphus, les Sirènes, Aréthuse, Lyncus) et la défaite des Piérides, vaincues par les Muses et changées
en pies.
iv
     Les Muses, qui habitent l'Hélicon, sur le territoire des Aones.
v
    La Méonie = la Lydie
vi
     Ville de Lydie
vii
     ou Tmolus, montagne de Lydie.
viii
      Mygdonie : notamment une province de Phrygie.
ix
     Pièce de bois horizontale qui réunit les montants verticaux.
x
    La baguette ou lice qui tient écartés les fils de la chaîne, où doit s’insérer la trame.
xi
     Le rocher de Mars : traduction latine du mot grec Aréopage.
xii
     Topographie approximative, comme souvent : stricto sensu, la citadelle de Cécrops (une des figures mythiques fondatrices
d’Athènes) désigne l’Acropole. Il faut dire que les deux rochers sont voisins.
xiii
      Entre Athéna et Poseidon, sur l’Acropole : d’où le nom d’Athènes.
xiv
      qui donnent lieu à quatre métamorphoses : le châtiment de l’insolence à l’égards des dieux.
xv
     La sœur et le frère, qui avaient pris les noms de Junon et Jupiter.
xvi
      Gerana, la Grue, reine d’un peuple de nains habitant aux sources du Nil, avait voulu se faire rendre les honneurs divins.
xvii
      Cette Antigone troyenne se vantait d’avoir d’aussi beaux cheveux que Junon.
xviii
       Roi d’Assyrie. Légende ailleurs inconnue.
xix
      Canacé
xx
     Fleuve de Thessalie
xxi
      D’Iphimédie, épouse d’Aloeus, il engendre Otus et Ephialte, dits Aloïdes.
xxii
      Théophané

								
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