Pascal Barrios by msh36617

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									Pascal Barrios




     l'abattoir




                                 dude
                  Mixomatose Productions



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        Epilogue.




        C’est à croire que les histoires tombent du plafond. Ca commence par il pleut ou je
ci ou encore je ça, ou bien ce matin-là, il. Nous dirons que c'est un genre de convention.
Tout est à eux. Ils feront. Ils vous forceront à compter leur sable. Implacablement, ils
continueront de faire pleuvoir des assiettes, pendant que vous tamiserez avec application.
Ils enverront la grande parade, attirail et éclairage de rigueur. Grain après grain, il
conviendra de repeindre le monticule. Quand ils vous offriront du repos, comme chaque
fois, on vous surprendra à les remercier avec un soupçon de malaise. Votre repos leur
appartient. Ils auront l'audace de sourire quand vous avalerez de bon gré leurs remèdes. Ils
vous laisseront faire des petits, aussi. Ce sera bien. Comme ils dansent et font la roue : on
dirait un ballet. Eux seuls se regardent, votre problème à vous c'est la bouchée d'après celle
d'avant, et probablement qu’un jour vous obtiendrez enfin l'autorisation de ranger votre
verre de sable dans des bocaux avec les autres. Avec d'autres. Ils feront. L'indécence du
bourreau qui lâche un bras d’honneur, et cela passera comme du flan. Les condamnés, on
leur bande les yeux. bah.
        Cette histoire, une bonne partie j'en connais la plupart des recoins, parce que j'étais
là et que ça m'est plus ou moins arrivé. Aussi, j'ai recousu avec des morceaux de ce que
m'ont raconté les autres, surtout Hélène bien sûr. Pour tout le reste, eh bien je peux aussi
bien l'avoir inventé, vous savez ce que c'est avec la mémoire, à peine arrivent les choses
que. Ce récit ne tombe pas du plafond, je viens d'en terminer la rédaction depuis mon lit
d'hôpital. C'est arrivé à des amis à moi. Ca m'est aussi tombé dessus. Regardez, je vous
salue de mon bras en tiges métalliques, le drap me râpe le menton. Il y a une perfusion. On
m'a promis que mon nouveau bras serait bientôt finalisé. Pas que celui que j'agite pour
vous faire signe pose le moindre problème, non, en fait c'est plutôt l'autre. Il n’y est plus.



« C'est une habitude tout à fait humaine de discuter de
quelque chose. C'est un grand avantage que nous avons
sur les animaux. Si par exemple les vaches pouvaient
discuter entre elles, l'abattoir n'en aurait plus pour
longtemps. »

Bertold Brecht, Maître Puntilla et son valet Mati.



        Ils vous laisseront y croire




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Première partie : Murphy, Huître & Camion




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« Je ne puis soutenir
Le vide de tes yeux
Je ne vois aucune mesure
En cette ouverture blessée
A ce domaine de l’oiseau.
Laisse là cette démesure
Et peuple ton regard. »

Pierre Torreilles, Denudare.




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       Chapitre 01
       murphy

       Voilà l'histoire.


        Les bleus se tapent toujours le sale boulot. Formation continue. Pour ceux qui
survivent, évidemment. Il y a les habituelles corvées de casse-pipe. Le Léga se fait alors un
devoir de trouver une bonne vanne pour chacun des tas de viande en partance, le peu
d’entre eux à revenir s’en souviendrait pour toujours, comme d’un pucelage. Les autres, les
morts, en auront pris une dernière, une bien vicieuse dans les dents. Les interminables
plans de garde foireux. Les tabassages terribles, torture interrogative opérée sur des clients
ne présentant pas grande chance d’être coupables du crime du jour, mais qu’on vérifiait
quand même. Cirage de pompe réglementaire. Pots de vins qui passent sous le nez. Le
quotidien d’une bleusaille. Sauf que ce soir, il y a émeute
        Les binoclards étaient arrivés dans les dix minutes après l’accident. Une moitié
d’autobus sur le flanc, hérissée d’éclats plastoblindés. Un buldolourd antigens avec le reste
de l’autobus encastré dedans. Bitume déglingué sur trente mètres, comme une boîte de
conserve ouverte avec un couteau rond. Sur le boîtoir. Le large boîtoir du centre, sur lequel
on peut marcher à beaucoup en même temps. Avec les immeubles de bureaux en enfilade,
arrogants au dessus de boutiques à portée de nez, vitres en plexiglax impétable, qu’est-ce
que c’est joli oh oui mais c’est hors de prix ma chère, hihi hi vous avez raison ma chère,
salut bonjour je viens acheter un collier pour ma fiancée mais bienvenue, dites donc c’est
beau, oui monsieur bonjour je veux cette auto ouioui oui pas de problème, des cubes aux
oligoéléments une redingote en coquille d’œuf mais jamais fermez vos gueules tout le
monde par terre le premier qui bouge je l’explose, je l'explose vous entendez, attention
c’est un putain de braquage et patati patata, parce que les binoclards sont toujours sur place
dans les dix minutes. Toujours. Même quand il y a émeute.

        Ca puait la chair brûlée. Morceaux de bidoche indistincts. Une rangée d’agents de
voirie attendait en roulant des yeux, vibropelles sur l’épaule, que le LEGiste Assermenté
vienne tirer ses conclusions. C’est ensuite qu’ils attaqueraient le nettoyage, isolés des
protestations par un cordon de vigiles. La rue tremble sous la clameur de la foule. Des
hélicos lâchent les premières bombes à gaz. Murphy demande au chauffeur d’arrêter
l’automobile au ras du cratère. Bon, un autobus et un buldo antigens se sont méchamment
carambolés. Les épaves ont valdingué de part et d’autre de la minuscule artère qui
s’enfonce entre les deux immeubles de la Place du Centre, loin vers le cœur de la Cité.
Quelle drôle idée d’avoir voulu faire passer un bus et un buldo dans un si petit espace. En
même temps. A toute allure. Cela n’avait pas marché.
        Murphy ouvrit sa portière et le rugissement de l’émeute lui gifle la gueule. Il sourit
de son air je m’occupe de tout je suis un pro de chez pro, puis se dirigea vers un minable
en uniforme de la voirie. Chef de section. Un type massif, muscles ridicules sous la
chemisette rouge et jaune fluo, qui agitait la tête d’un air navré. Ondulèrent ses cheveux
blonds. Murphy avait envie de le plaindre, tout à fait le genre de gars à la vie pas facile, la
cible favorite des camarades de classe pour les vannes pourries et les sales coups. Un



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athlète de merde qui ne devait pas baiser souvent. Monsieur bizu en personne. Levant le
menton très haut, Murphy le toise d’un air neutre. L’autre baissa aussitôt les yeux. Deux
équipes de vigiles se démenaient autour d’eux pour préserver un espace de calme relatif,
des agents de voirie stupéfiés regardaient les grenades à billes s’abattre sur les groupes de
protestaires s’approchant trop de la zone. Vibrations sèches qui sonnaient haut malgré le
fracas ambiant, et les morceaux d’émeutiers décrivaient de jolies courbes en se disloquant.
Murphy attendit encore un peu pour bien réussir son entrée, un morceau de pancarte brûlée
rebondit à ses pieds, froncement de sourcils. L’un des binoclards jappe un mot d’excuse en
rengainant son pistoflingue. Murphy était indulgent envers les agents qui faisaient du zèle,
et ses hommes le savaient. Le gaillard fluo n’en menait pas large, il déchiffrait l’inscription
sur la pancarte, c’était marqué BANDE D’ENCULES J’AI FAIM, il sursauta lorsque
Murphy lui adressa la parole.
         - Comment l’accident s’est-il produit ?
         - Ben, Monsieur, vous savez, c’est pas facile de savoir avec tout ce qui se passe et
puis il faut dire qu
         - Dans quelle direction les criminels sont-ils partis ?
         - Nous, on était pas là quand c’est arrivé, on était dans l’entrepôt, on pensait pas
qu’on nous appellerait par une nuit pareille, on dû passer par le tunnel 09B, celui qu’est pas
fini alors on a pas pu prendre la machine à savon, juste les vibrop
         - Ah oui. Vous ne pensiez pas. Ben voyons. Dans quelle direction les criminels
sont-ils partis ?
         - Ben, on a parlé avec vos collègues, enfin, je veux dire avec les vigiles, ceux qui
pouvaient encore, lâcha le blondinet de la voirie d’un air inquiet. Ils voulaient nous refiler
des messages pour leurs veuves, vous voyez, ce genre de trucs, mais ils avaient rien pour
payer, enfin, on a quand même discuté et ils ont dit qu’ils avaient coursé deux gars depuis
l’Institut Zipacna. Et qu’après, tout a explosé.
         - Personne n’a pu voir si les criminels s’en sont sortis ?
         - Heu.
         - Bien. Murphy se grattait un bouton d’acné entre la mâchoire et l’oreille. Vous
ferez un décompte des cadavres en nettoyant. Il se détourne pour se diriger vers
l’automobile.
         - Monsieur ! Vous voulez dire qu’on doit vraiment nettoyer cette nuit ?
Maintenant ? Le type de la voirie jette un bref coup d’œil en direction de son équipe.
         - Bien entendu. On ne vous a pas fait déplacer pour rien. Ce serait cruel.
         - Mais... Mais..., implore le blondinet en frictionnant ses cheveux permanentés. A
court de vocabulaire, il désigne vaguement les alentours.

        Le bitume tremble sous la bataille. Un buldolourd antigens de renfort est en train de
briser une vague de protestaires, comme une étrave de bateau plisserait un cours d’eau, s’il
y en avait encore. De l’autre côté, un peu à l’écart, des protestaires, surtout des femmes et
des jeunes, ont pendu trois vigiles à un balcon. Ils ont enfoncé des bouts de métal tordus
dans la bouche des types, avant de les jeter par dessus la balustrade en pots de fleurs.
Bizarrement, les crânes et les nuques avaient tenu le coup et les corps saccadaient encore
un brin. Au dessous, une autre meute tente d’écarteler un agent de voirie isolé. A mains
nues. Le connard a dû tenter de déserter. Ou de pisser un coup en douce, décide Murphy.
Tout à fait le style. Comme ils perdent leur temps avec des conneries pareilles, pas
étonnant que ces merdeux ratent toutes leurs révolutions. Il ajusta ses lourdes lunettes,


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alignant le type de la voirie dans les yeux, ce minable au bord des larmes, qui attend une
réponse avec un vague espoir, la permission de s’enfuir pour rentrer se planquer loin de
cette folie. Murphy haussa les épaules avant de regagner son automobile.




       Chapitre 02
       une vingtaine d’heures
         Depuis la banquette arrière, Murphy ordonna au chauffeur de noircir les vitres de
l’habitacle. Le chauffeur était habituée, elle détourne également le rétroviseur intérieur
avant de mettre ses lunettes noires. Le patron avait besoin de calme. Tout en contactant le
standard de l’Immeuble de Contrôle, que ces minables appellent binocleville, Murphy
essayait de rassembler les éléments en sa possession. Bon. Il se trouvait tranquillement en
train de superviser une séance de pression physique accrue, aha ha, et le binoclard ne s’en
sortait pas si mal. C’était un débutant, qui n’arrêtait pas de le lorgner pour vérifier qu’il s’y
prenait bien. Le binoclard était impressionné par ce superviseur légendaire. Murphy,
merde. Un officier qui, à ce qui se racontait, avait inventé un nouveau mode d’intronisation
le jour même de son examen. Un mode qui portait désormais son nom. Un surdoué qui
demeurait LEGiste Assermenté par conviction, refusant chaque promotion qu’il se voyait
proposer. Bien entendu, on racontait des conneries. Murphy avait déjà passé l’examen de
conquistador trois fois, avec les mentions maximales dans chaque discipline, mais les
pontes de la plupart des Immeubles Majeurs de la Cité s’étaient opposés à sa nomination.
Ils avaient la trouille de lui refiler un poste à haute responsabilité. Ils se rabibochaient
chaque fois pour le contrer, malgré leurs rancœurs mutuelles et autres haines réciproques.
Murphy était une légende. Murphy faisait trembler les civils en se recoiffant et ses
collègues en fronçant des sourcils. Murphy s’en foutait complètement. Un de ces jours, il
serait le maître
du
monde

        Le bleu, avec ses lunettes en fer et son début de calvitie, n’avait pas l’air dans son
assiette. Il savait très bien que l’émeute au dehors durait depuis plus de dix-huit heures, et
il avait soit envie de s’y rendre pour pacifier avec ses collègues, soit la pétoche qu’on
l’envoie pacifier avec des collègues. La pétoche, conclut Murphy en constatant que l’autre,
tendu et mal à l’aise, avait oublié de remonter sa manche gauche, si bien qu’en remplissant
la bonbonne dans le baquet d’orangeade, il la trempa jusqu’au troisième bouton. Vexé par
cette bévue, le binoclard avait secoué son bras d’un air contrit, et, pour faire bonne figure,
n’avait pas laissé le prévenu respirer entre les deux bonbonnes d’amorce. Pendant qu’il
remplissait le deuxième service, crochets au bide, technique à peu près correcte.
Evidemment, le prévenu avait recraché l’entonnoir au premier coup, en bavant un jus
orange et rose, mais Murphy l’a attrapé au vol, et sans se tacher. Le type a finalement
englouti sa deuxième rasade. En tout, cinq litres d’orangeade dans le gosier. Paraît-il que
ça brûle. Murphy évaluait donc les talents d’enquêteur de lunettes en fer, quand un coursier
vint lui remettre les ordres de Graffiacane. Carton plié en huit. De couleur rouge. Il déchira



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patiemment les quatre bords pointillés.

         Le message stipulait rendez-vous immédiatement à l’angle de l’Immeuble de
Logements pour Nantis T38 et du Magasin pour Nantis 12, mégacentre, deux criminels en
fuite, civils décédés, pleins pouvoirs. Retrouvez et appréhendez les criminels au plus vite
ainsi que tout objet se trouvant en leur possession, sans amochage. Signé : Graffiacane.
Bon, les Immeubles du centre. Ca voulait dire dans les treize minutes, dix si possible. Sans
amochage ; faudrait garder les têtes intactes.
         Bon. Murphy remit en place une mèche collante qui lui grattait le sourcil. Un
buldolourd explosé, ces cons de vigiles étaient assez incompétents pour avoir réellement
tenté d’entrer dans la ruelle avec leur engin. Mais pas à la poursuite de deux types. Disons
à la poursuite d’au moins douze personnes. L’autobus. Evidemment, pas de transports en
commun les soirs d’émeute. Donc, quelqu’un a fauché un véhicule de service, une de ces
merdes qui transportent les employés au boulot en taxant un tiers de leur paye par mois, et
faut baver un beau sourire au chauffeur sinon c’est trajet à pied on arrive en retard et fini la
belle vie. Murphy vérifia sur la console de bord. L’autobus coupé en deux a été dérobé six
minutes avant l’impact, division nettoyage de l’Institut de Recherche Zipacna, septième
sous-sol. Selon l’abruti de la voirie, les vigiles poursuivaient deux types depuis l’Institut
Zipacna. Murphy additionnait les parties en présence.
         Deux criminels. Vigiles de la Cité. Vigiles de l’Institut de Recherche. D’autres
types, disons au moins une vingtaine pour avoir attiré tout ce monde. Et voilà qu’on
l’appelait, lui. Bon. Les cibles doivent, au choix, avoir bousillé des travaux à l’Institut,
avoir piqué un truc à l’Institut, s’en être échappés. Evasion, peu probable. Tous les travaux
gérés par la cité, mécaniques ou biologiques, peuvent être maîtrisés et détruits par le biais
de leurs codebarres. Vandalisme, peu probable. Graffiacane l’a chargé de ne pas amocher
les prévenus. Les vandales ont rarement des infos vitales dans la caboche, des infos qui
sauvent leurs cerveaux. A moins d’avoir causé des déprédations qu’ils sont les seuls à
comprendre et/ou pouvoir réparer. Hypothèse de côté. Bon. Mettons que deux connards
aient fauché un truc brûlant chez Zipacna. Murphy, tout en réfléchissant, crissait des
pouces contre ses index. Un bruit de noix.
         Graffiacane l’envoie, lui, parce qu’elle sait qu’il bouclera l’enquête, même avec le
minimum d’éléments. Graffiacane, en bon conquistador, a donc prévu son élimination.
Peut-être même prévît-elle qu’il comprendrait qu’elle l’eusse prévu. Bon.

        - Hélène.
        - Oui ? Le chauffeur fit descendre le vitrage de séparation. Murphy se pencha sur le
siège avant. La jeune femme s’écarta doucement, peaufinant son regard Murphy ou pas, tu
oses t’imaginer avoir la permission d’effleurer mon cou et je te crève.
        - Veuillez effectuer un diagnostic, je vous prie.
        Le chauffeur enleva ses lunettes noires. Hélène savait qu’il en bavait pour elle. Et il
était plutôt séduisant, avec ses jolies jambes arquées et sa peau granuleuse. Ses yeux de
fouine. Mais elle était futée et appréciait cet arrangement tacite : vas-y bande ne te gêne
pas mais pas touche, vas-y fais moi bander ne te gêne pas mais reste à ta place. Hélène
brandit la seringue pendant qu’il remontait sa manche, et piqua le bras malingre. Elle
secoua le tube quelques secondes avec un air coquin, elle voulait qu’il se demande si elle
ne venait pas de l’empoisonner, mais ça ne marchait jamais. Cet enfoiré vérifiait lui-même
son équipement de service, tous les jours avant qu’elle l’enfile, ainsi que l’automobile.


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Bien entendu, on lui faisait aussi subir un furetage intégral lorsqu’elle arrivait au boulot. Il
avait sûrement prévu d’autres trucs.
         - Carnagium, patron. Dosé pour vingt heures. Mortel, naturellement. Contagion
tactile.
         - Merci. Vous pouvez disposer. La vitre remonta.

        Carnagium. Pas con, songeait Murphy en avalant deux pilules des antidotes
appropriés. Il espérait que les différents coursiers qui lui avaient transmis ce carton rouge
méthodiquement plié profiteraient bien de leur ultime journée. Dans vingt heures, ils se
tordraient en dégueulibavant pour s'éteindre comme des lucioles.
         Il désamorça la mine placée sous le siège avant, déverrouilla les portes. Murphy
sentait qu’Hélène était trop futée pour essayer de le baiser. Et il se trompait rarement sur
les gens. Il savait aussi qu’il ne se la ferait jamais, ça c’était pas bien grave, le seul
problème avec cette fille c’était qu’une fois amoureuse d’un type, probablement un nul,
certainement un ennemi, ce serait du genre prête à tout. Même à dessouder son patron
favori. Il lui réservait donc quelques précautions spéciales. Chauffeur compétent, tout de
même. Murphy rassembla ses pensées. Graffiacane lui a donné vingt heures pour régler
l’affaire. Deux criminels, au moins. Une vingtaine de cons à leur poursuite. Des vigiles de
la Cité et de l’Institut, peut-être quelques supervigiles du superchef. Un LEGiste
Assermenté, et le meilleur, en l'occurrence lui-même, à la tête d’une brigade de neuf
binoclards. Peut-être quelques tueurs chargés de lui régler son compte, une fois les
criminels appréhendés et les objets se trouvant en leur possession récupérés. J'adore,
souffle Murphy. Institut Zipacna. Vingt heures. Bon. Il composa le numéro du docteur
Xipe.




       Chapitre 03
       Huître & Camion
        Bureaux merdiques. Huître palpait sa main. Le garrot lui faisait mal. En fait, pas
super mal ; le garrot le faisait chier. Camion rigolait en bloquant la porte. Il a fermé le
battant de plastoferraille en pouffant et qui grinçait, et poussait à présent une console en
travers. Saloperies énormes, mais Camion continuait de ricaner, hoquetant pour retrouver
son souffle. Ca doit pas être évident, rumine Huître en tripotant le chien d'un pistoflingue
imaginaire de sa main valide. Il avait envie de le descendre. Enfin, il aurait bien aimé avoir
vraiment envie de le descendre. Alors il s’assied contre le mur. Une salle de réunion,
probablement, parce qu’il fit tomber un panneau avec ses messages colorés. Des feuilles
couvrent le sol en rampant. Les notes de plein de formes collées tant bien que mal au mur
ou même sur le morceau de liège par terre, épinglées comme des papillons couleur fleurs.
Devant, que du papier avec des tas de truc marqués, les punaises, rien d’important. Huître
s’en foutait. Mais la pointe de métal implacable, ça le travaillait un peu. Il lança hé dis
donc, je crois qu’on est dans une salle de réunion ou en tout cas un bureau de chef ou de
sous-chef. Camion assis sur le clavier d’une console allumée, son gros cul envoyait des
phrases en martien sur l’écran. Mon œil, on est chez les employés de base, qu’il répond. Il



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désignait la machine à café. On est chez les nullards, y’a des surveillors. Huître, se sentant
couillon, se leva. Pour arracher les câbles camouflés des surveillors et un peu de moquette,
pendant que Camion écrabouillait la machine à café et le calendrier magnétique et le
présentoir à dépliants, encore une chaise pour faire bonne mesure. Camion aimait bien
écrabouiller des trucs. Ils ont effectué des missions tous les deux, pendant un moment, des
missions pour la Cité, ils se souvenaient quand même de quelques bricoles. Par exemple la
façon dont ils grillaient ces employés avec des propos ou des gueules ou des gestes
déviants, rien qu’avec les bandes de la salle de repos. Tous les employés de tous les
bureaux s’y sentent assez à l’aise pour se lâcher. Evidemment. D’autant plus que le sous-
chef se joint parfois à eux, un petit café à l’improviste, on se montre alors drôle ou distant
avec lui. Le sous-chef retourne dans la salle de surveillance pour écouter les saloperies que
les autres débitent sur son compte et celui du chef, tout soulagés de son départ. Il coche ses
listes sur le petit carnet. Les employés se souvenaient qu’ils étaient surveillés, puisque le
sous-chef débarquait à l’arrache. Huître et Camion étaient bien payés, pour un boulot
fastoche. Tout à fait leur truc. Le plus beau, c’est que personne ne se doutait de rien. Et
qu’en plus ces cons-là ACHETAIENT leur putain de café à la machine chargée de les
plomber.

         - Tu crois qu’il en reste combien ?
         - Chais pas. Y’en avait un paquet dans la petite rue.
         - Mais on a plus d’auto.
         - Non. On a plus d’auto. Combien on a dit qu’il restait de ninjas ?
         - Chais plus.
         - Faudrait aviser pour la suite, constata Camion en se levant. Huître restait assis en
tailleur par terre. On va être tricards de partout. On a lamentablement loupé notre coup. Ou
presque. On a déclenché un gros grabuge qu’aura du mal à passer inaperçu, même cette
nuit. Le proto on l'a pas. Les binoclards sûrement au cul. Le savant fou on sait pas s'il
tiendra parole, on peut pas vérifier. Le mystérieux plein de fric va poser une réclamation.
Et j’ai soif.
         - Doit y avoir à picoler dans la cahute des surveillants. Ou si on veut du bon, faut
trouver le bureau du chef.
         - On va trouver.
         Ils déplacèrent à nouveau la console de travail pour libérer la porte. Puis ils prirent
l’ascenseur jusqu’au dernier étage. Puis Camion fracassa le bidule de sécurité avec son
petit matériel. Puis ils entrent dans le bureau.
         - C’est toujours pareil et ça ressemble à rien, ces conneries. Le plus chef en haut,
assiégé par cinquante étages de lécheurs d’échelles. Vaudrait mieux se trouver en bas en
cas de merdier, tu crois pas ? Au sous-sol, par exemple.
         - Le sous-sol c’est débile. Les zombies pourraient débarquer et te débusquer comme
ils veulent et t’as aucune chance de t’en sortir. C’est nul.
         - Ouais. D’ac. Mais alors faut un hélico. Si t’es en haut. Tu crois qu’il y a un
hélico ?
         - Chais pas. Camion cherchait le bar dans un meuble en ébène aux étagères
parsemées de faux livres en cuir. Huître inspectait les tiroirs. Trouvant une télécommande,
il ouvrit les stores, et
         la Cité
leur sauta à la gueule.


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        Les longues artères parsemées d’impacts palpitatifs, des machins enflammés par les
protestaires ou les vigiles. Appartements, véhicules, boutiques, voisins. Protestaires.
Vigiles. Gens. De tout ça en flammes. Ils se trouvaient un peu haut pour bien y voir, mais
savaient que les silhouettes gesticulantes tout là-bas commettaient des tas d’actes terribles.
Quelques hélicos voletaient entre les immeubles en balançant de longs traits de lumière
rose. Le pont du quartier nord effondré pour moitié dans le lit de l’ancienne rivière. Sur le
campement des lépreux. Ca explosait, hurlait, agonisait, jubilait dans une clameur
épouvantable. Huître et Camion, au sommet de leur tour géante, comme à la téloche. Son
coupé, images trop lointaines pour figurer le réel. Ils venaient de trouver le bar et
minaudèrent en préparant leurs verres, olives noires ou vertes ? Olive noire s’il te plaît
merci et toi tu veux du bulor ha non surtout pas, jamais de bulor, bon d’accord alors je te le
fais comme dans la pube, quelle pube ? Celle où la brune tu sais avec la culotte, elle
chouchoute un méga verre à machin, là, le joueur de raquette, mais t’es con c’est une pube
pour un yaourt ah bon. Merde. Je t’en fais un autre.
        Huître était assis dans le large fauteuil en cuir, les pieds sur le bureau, une paille
dans le verre. Camion engouffrait des poignées de gâteaux apéritif en faisant le tour du
coffre-fort, pour vérifier qu’il calait efficacement la porte. Surgirent les ninjas.

        - Merde ! Des ninjas !
Des silhouettes noir vraiment très foncé tombèrent du plafond. Une autre tentait de
s’extraire d’un tunnel, creusé au chalumax à l’endroit où le coffre-fort se trouvait avant que
Camion ne l’arrache pour bloquer la porte. Que deux ninjas traversent tête en avant, dans
une bouffée de planches brisées. Le panneau de l’issue de secours secrète dissimulée dans
le plancher du bureau se referme. Ca faisait plein de ninjas.
        - C’est quoi ce bordel !?
        - Chais pas.
        - Messieurs. Nous sommes venus ici pour vous exterminer. Cette effroyable
humiliation que vous nous fîtes subir. Le prototype. Vous nous avez volés. Nous. Par
conséqu
        - Alors ! On se connaît même pas ! On est arrivés avant vous, c’est tout ! C’est le
savant fou qui vous a engagés ? Huître se figea en position de tourtage intensif, tandis que
Camion adoptait la pose du tapir sanguinaire, assis sur le bureau.
        - Non. Vous avez volé quelque chose à notre place. Nous devons récupérer cet
objet. C’est une question d’honneur. Vous êtes parvenus à vous enfuir. Pas très loin. Ni
très discrètement.
        - Ouais. Oh. C’est vous qu’avez fait péter l’autobus ?
        - Non. Nous cherchions seulement à vous écrabouiller. Méthode 5b. Nous
espérions que le prototype résisterait à l’explosion. L’un des ninjas ayant traversé la porte
ôtait son casque à coin d’acier costumé, pour le nettoyer. Celui au chalumax avait enfin pu
sortir de sa cavité et faisait craquer son dos, coups de cheville dans le vide, le sang circulait
mal, il avait passé un bon moment à tunneler.
        - Sûr qu’on a eu chaud, se marrait Camion en descendant de la table.
        - Mais ça nous a bien aidés. De toute façon, le prototype s’est envolé. Parti. Alors
on en est au même point que vous.
        - Non. Le ninja causeur frottait son pied gauche entre le pouce et le reste des doigts
du pied droit, là où la sandale de ninja se sépare en deux comme une moufle. Nous avons


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un contrat, avec échéance, termes exacts. Un contrat à respecter. Question d’honneur.
Nous devions dérober l’objet pour notre commanditaire. Le contrat est très précis.
        - En nous faisant cramer ? C’est pas du vol, ça.
        - Si, dépouiller un cadavre est assimilable à un délit larcenifère. Pour lequel nous
avons été embauchés. C’est dans le guide du ninja.
        - Ah. Ben en tout cas le proto on l’a plus. Envolé.
        - Dans le guide du ninja ?
        - Oui.
        - Tu déconnes...
        - Bien sûr que non ! Le ninja aboyait, son masque en grimace gargouillesque. C’est
dans le guide du ninja, chapitre sept alinéa vingt et un rubrique définitions. Vol, meurtre,
enlèvement, chantage, extermination de masse et tout ce qu’on veut.
        - Alinéa vingt et un tiret trois. Chef.
        - Quoi ? Huître secoue le menton d’un air perdu.
        - La ferme !!
        - Alors ! Tu me causes meilleur ! Huître essaie de faire craquer ses phalanges.
        - Pas toi. Toi. Oui. Bon.
         Alinéa vingt et un tiret trois. Définitions. Exact. Le ninja excédé range un petit
manuel d’un noir très foncé dans une poche insoupçonnable de son costume. Il demande :
Le prototype. Il est parti dans quelle direction ?
        - Est. Huître a récupéré son verre.
        - Bon. On se taille, les gars. Vous, les guignols, vous la ramenez pas et tout ira bien
pour vous.
        - Ouais. Sûr.
Les ninjas repartirent comme ils étaient venus, sauf celui du coffre qui a finalement préféré
sortir par la porte en morceaux. Huître et Camion s’assirent à côté des bouteilles en se
demandant combien ils pouvaient avoir de binoclards au cul. Pas même un cigare dans ce
bureau minable.




       Chapitre 04
       la nuit de toutes les merdes
Communication privée : le Docteur Xipe Totec & le superchef.


        S. : Que faire. Je croyais que vous aviez verrouillé les ailes E & F. Protection
maximum, exécution banalisée pour tous les sous-traitants jusqu’au troisième niveau.
Bâtiment Antitout. Voilà ce que nous avions prévu.
        Dr X. : Et ça a bien fonctionné. Le déphaseur moléculaire Neutrack-Patack* a
retenu une trentaine de ninjas pendant onze minutes. Mais deux individus sont entrés dans
la salle des stades ultimes. Ils ont dérobé le projet E01/01. Nouveau modèle de rob.
Exemplaire unique. Les binoclards de garde dans le secteur n’ont rien pu faire. Un tiers de
nos vigiles a trépassé lorsque cet autobus a percuté le buldolourd antigens. Tout ce bordel



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au milieu des émeutes. On peut dire que c’est la nuit de toutes les merdes.
        S. : Laissez-les donc s’exprimer, Docteur Xipe. Demain, il faudra bien qu’ils
s’éveillent. Ils seront toujours dans ma ville. On me suppliera de faire quelque chose. Je
choisirai une journée que je proclamerai fériée. Ils en extirperont eux-mêmes un symbole à
leur convenance. Et ce sera tout, comme d’habitude. Il y a beaucoup de journées dans une
année. Et rien ne m’empêche de rallonger les années. Néanmoins, il est peut-être bon de
réagir quant à cette intolérable intrusion dans des locaux regroupant la plupart de nos
découvertes les plus poussées, n'est-ce pas ? Ce projet Ehecatl, est-il vital pour la suite ?
        Dr X. : Tout autant que les autres, Monsieur. Vous le savez très bien. J'ai reçu un
appel de l'Immeuble de Contrôle. Pas de problème. Nous parons au plus pressé tandis que.
        S. : Qui ça ?
        Dr X. : Graffiacane.
        S. : ...
        Dr X. : ...
        S. : Bien. Tenez-moi informé.




       Chapitre 05
       en fait c'est un yaourt
        Huître et Camion en avaient rapidement eu marre de picoler dans le bureau du chef,
aussi se prélassaient-ils maintenant dans la salle vidéo. Ils avaient rebroussé chemin durant
leur cavalcade, pour remonter dans le bâtiment. La zone de bureaux au dessus de l’Institut
Zipacna. Même immeuble. Plus longtemps ils courraient dehors, plus leur trace deviendrait
lisible et facile à suivre. Tandis que les Immeubles du coin sont bardés de bidules et de
machins chargés de brouiller coder embrouiller faire chier les binoclards. Il s’agit d’un
antique protocole entre Immeubles de Bureaux et l’Immeuble de Contrôle. Vous pouviez
vous permettre quelques saloperies dehors, soyons sérieux pas des trop trop grosses, et
votre piste s’arrêterait au pied de l’Immeuble. Vous retourniez ensuite à votre clavier
comme si de rien n’était, après avoir défoulé tel ou tel penchant illicite ou même pas,
chacun son truc. Bien entendu, le système de sécurité de chaque Immeuble enregistrait
votre paramétrage, étalonné pour chaque employé, dès le franchissement des portes :
température corporelle, pouls, variation du pas selon la courbe moyenne, scanner visio
pour repérer d’éventuelles taches, sang, sperme ou merde, scan olfa pour les résidus de
pistoflingage, prise de sang sur les interrupteurs à carte de chaque bureau en vue de
contrôler les taux de toxines et tout le bordel. Si vous travailliez pour les Immeubles de
Bureaux, les services de Binocleville ne pouvaient rien, absolument rien contre vous. Les
anciens l’avaient toujours bien fait comprendre aux nouveaux. Sans entrer dans les détails.
De manière convenue, chacun encourageait les collègues à se lâcher pour éliminer les
mauvaises ondes. Parce qu'il y a aussi de bonnes ondes. Et la meilleure façon de combattre
les ondes, chaque employé s’en rend compte après quelques semaines de travail merdique,
consiste à jouir de l’impunité qu’offre un statut privilégié. Quitte à assumer enfin ces
saloperies qu’on aurait bien envie de commettre mais. Fallait juste se démerder pour que ça
se déroule pendant la pause repas, ne pas se faire attraper sur le chemin du retour, en début



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d’après-midi. Porte à quatre battants franchie : impunité. Le pardon par le travail. Mais,
d’un autre côté, il s’agit de se tenir à carreau, parce qu’à la moindre défaillance erreur ou
mauvaise humeur d’un supérieur, fiche de licenciement, le système de sécurité de
l’Immeuble envoyait l’historique complet vous concernant directement à Binocleville.
         On pouvait ainsi finir en détention ou mort pour une bénigne demi-heure passée à
décortiquer cette serveuse rob qui avait répondu à vos clins d’œil pendant ce repas pas
terrible pris avec les collègues au petit restau de l’Œil de veau, qui vous avait suivi dans les
chiottes pour améliorer sa fin de mois, avec ses petits yeux à fossettes et son nez pointu et
ses petits nibards et son joli cul, mais vous, vous aviez gardé les couverts à crustacés et ce
fut un régal, même que ça a failli mettre tout le monde en retard, ils avaient bien rigolé en
vous voyant sortir des chiottes tout souriant et reposer les couverts rouges rouges rouges
qu’on voyait plus le manche sur la table, et vous étiez tous repartis bosser en sifflotant
mais merde, c’était il y a deux ou trois ans. Les bureaux tenaient leurs employés par les
couilles, les types attendaient la retraite mais bien sûr personne ne connaissait aucun
retraité, doivent partir vivre ailleurs peut être en taule hahaha.

         Salle vidéo. Huître ne s’inquiétait pas, ils seraient en sécurité pour un bon moment.
Il commença à défaire son garrot et ça lui fit un bien formidable, il soupira en remuant les
doigts de la main gauche. Camion regardait par la fenêtre. Eux n’en avaient rien à branler
du boulot, des machins de sécurité et même de Binocleville. Le boulot il y en aurait
toujours, pour des hommes à tout faire. Y’aurait toujours un connard qui leur refilerait des
machins pour qu’ils s'occupent de quelque chose qu’il voudrait pas faire lui. Les breloques
de sécurité, dans le temps, ils en avaient posé des milliers à travers la Cité alors on la leur
faisait pas. Quant à ces cons de binoclards, ils s’étaient déjà évadés de leur putain
d’Immeuble Merdique alors c’est sûr ils les impressionnaient plus vraiment, même si
l’affaire avait été étouffée et n’était pas passée à la téloche. Ils se regardèrent, les doigts sur
la nuque, comme des automates. Ils ont bien fait de se magner de regrimper au dessus de
l’Institut. Peinards, ils pouvaient mater des montages de l’émeute sur quatorze postes en
même temps. Ils avaient assez picolé pour engourdir leurs codebarres pendant un moment.
D’accord, les ninjas les avaient retrouvés en un temps record, mais c’était quand même des
ninjas.
         Camion regardait Huître qui regardait sa plaie, le ruban de tissu bleu posé sur son
genou, et se mit à rigoler. Huître frémit en faisant le pistoléro avec sa main blessée,
manquait plus qu’il grince des dents alors Camion lui tourna le dos en continuant de se
bidonner. Il se retourna aussitôt, entendant la sonnerie pube sur une puis plusieurs chaînes,
en cascade dans un ordre parfait, ils avaient laissé le son de tous les moniteurs et c’était
l’heure de la pube. Heureusement, aucune émeute n’avait jamais pu atteindre l’Immeuble
de Diffusion. Huître, la main gauche toujours en pistoflingue vicelard, ne fit pas bang mais
se retourna pour mater en compagnie du gros qui ricanait toujours. Y’avait des détergents
puis des produits de beauté, et ouais, des tas de médicaments pour les brûlures, pour les
contusions, des pansements pour membres coupés, du plâtre à boîte crânienne, ces
nouveaux casse-croûtes à la saucisse de salade, des chaussures bien sûr, Huître et Camion
appréciaient moins les pubes pendant les émeutes, y’avait presque pas de filles et elles
étaient toutes déguisées en infirmières, de nouveaux les pansements anti membres coupés,
de nouveau du plâtre à boîte crânienne. Hé regarde regarde, j’te l’avais dit, j’te l’avais dit
c’est un yaourt crétin, ah ouais ah ouais, et pourquoi elle ajoute une olive, la fille, hein
pourquoi ?... j’en sais rien, tu vois tu vois alors ! c’est quand même un yaourt, ouais t’as


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raison qu'est-ce qu'ils sont cons ces joueurs de raquette, des connards. Finalement c’était
pas des super pubes, même s’ils avaient bien aimé revoir celle avec la brune. Huître se
remit a trifouiller sa plaie.




       Chapitre 06
       le piégeur
        Bon. Nous allons examiner à présent ce qui est arrivé à la main de Huître, et
pourquoi ça l’énerve tellement. Choisissez-vous donc un chouette fauteuil. Servez-vous un
petit verre. Du café frais. Roulez-vous un bon gros joint. En tout cas, moi c'est ce que je
ferais, si j'étais pas à l'hôpital. Suivez quand même un peu le cours de l’histoire sinon on
se retrouve demain. Bon.
        Ca se passe quelques semaines avant. Huître et Camion, donc, quelques semaines
avant, donc, rigolaient bien. Même Huître. Ils bavassaient, ravis de la mission qu’ils
venaient d’effectuer pour le compte de l’Immeuble des Fournitures. Huître avait enfilé sa
panoplie de truand, avec le véritable pistoflingue des forces de sécurité, il paradait devant
son pote en sortant des répliques connues, piochait de temps en temps dans un saladier de
biscuits salés. Il venait de se coller la scène de alors est-ce qu’il dort le gros con, oui,
aouais et ben il va dormir encore mieux avec ce qu’il va se prendre dans la gueule ; il
s’était pas souvenu des termes exacts mais putain dans l’esprit et dans le ton, c’était ça.
Même Camion avait saisi et apprécié. Assis près de la caisse de biscuits apéritifs.
         Merde, ils avaient vraiment été bien payés ce coup-ci, une panoplie super classe et
une caisse de biscuits merdiques, et ça c'était en bonus de l’assortiment de pistoflingues à
eau qu'ils avaient exigé au début. Bien entendu, Camion pensait pareil mais pile le
contraire en ouvrant un sachet de mini feuilletés. L’affaire, c’était celle du PIEGEUR DE
PARAPLUIES COMPLETEMENT DINGUE, une de leur mieux, mais bien sûr, comme ils étaient
les hommes à tout faire les plus discrétos de la Cité ils étaient même pas passés à la
téloche.

        Ce mec, le PIEGEUR DE PARAPLUIES COMPLETEMENT DINGUE, avait mis en œuvre
une idée débile. Même eux auraient aimé l’avoir eue à sa place. Juste pour le plaisir. Faut
dire que dans la Cité, avec tous les tripatouillages génétiques qu’on a fait subir aux nuages,
la météo et les saisons, c’est plus une affaire de hasard, comme dans le temps que disent
les vioques qu’avant c’était quand même autre chose. Les saisons, le climat, sont gérés par,
je vous le donne en mille ou même plus, l’Immeuble de Météorologie Saisonnière. Le
centre de contrôle de cet immeuble, d’une importance cruciale vis à vis du Syndicat des
Commerceurs & Affiliés, contrôle et déclenche les phénomènes météo correspondant aux
six saisons de l’année. La téloche annonce attention, bientôt l’hiver ou l’automne ou un
autre truc, achetez l’équipement requis, bermuda casquette polo chouette et raquette de
sport, maillot de planche ou anorak bonnet planche des neiges, héhé, grosses chaussettes et
radiateur. Là c’était pluive. Il allait donc pleuvoir. Les bulletins météo des différentes
chaînes envoyèrent le même numéro, la fille putain super jolie était habillée qu’on lui
voyait même pas un morceau de bout de téton, elle gémicouinait en expliquant : dans huit



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jours c’est pluive et le présenteur de renchérir en sortant son mouchoir, non, c’est pas vrai,
oh lalala un temps pourri, mais alors il pleuvra zut moi l’eau qui pleut j’aime pas, j’aime
que le soleil et me sentir bronzé juste comme il faut en plus l’eau, ça mouille vachement,
non, hein, si c’est pas ça arrêtez moi si je me trompe, et la bonne de la météo répondait
avec son air d’actrice : oui oui c’est ça. Le mec souriait d’un ton désolé en balançant la
chronique des grabataires célèbres avant qu’on ne vienne à changer de chaîne.

         En gros, les questions de climat et de température ont été subordonnées à l’état des
stocks. L’Immeuble de Statistique compte et recompte les entrées / sorties de slibards, de
bouquets de fleurs en plastofibres parfumées, de robes de mariées, cassoulets raclettes et
montres, de chansons d’automne, de literie blanche, de jouets, de chemisettes, d’œufs et de
jus d’orange et de chaussures de sport et de blousons et de parapluies. L’immeuble des
Fournitures détermine ensuite le changement à effectuer. Quelle sera la prochaine saison. Il
communique ensuite son choix à l’Immeuble de Météorologie. C’est un boulot formidable.
Optimiser les inventaires, de manière à ce que chaque habitant de la Cité achète les mêmes
éléments, à peu près en même temps, s’en serve un peu puis c’était trop froid ou trop
chaud, mais en tout cas faudra changer les affaires pour s’adapter à la saison suivante. Les
rares erreurs commises par l’Immeuble de Statistique étaient rattrapées discrètement, soit
on insérait l’élément dont il restait trop de palettes, par exemple les lunettes de soleil de
plongée mal gérées pendant l’été, comme un accessoire indispensable pour, mettons, les
dîners en ville en hiver, soit on attendait un long moment, deux ou trois saisons, et on
rebalançait la marchandise en jouant la carte nostalgie. A chaque fin de cycle, la population
de la Cité se voyait invitée à jeter l’équipement acquis la saison passée. Ca faisait travailler
les fabriqueurs d’affaires, les marchands d’affaires, les ramasseurs de poubelles, les
retraiteurs de poubelles. Les météorologues, les rapporteurs, les fabriqueurs de plats
cuisinés, les touristeurs haha, les employés des Bureaux, les binoclards, enfin tout le
monde, quoi. Sauf peut-être les bandes dans les rues, mais ceux-là ne tenaient pas
longtemps de toute manière, vu qu’ils crevent de froid ou de maladie s’ils balancent leurs
vieilles affaires, qu’on les colle en détention s’ils refusent de s’en débarrasser. Tout
fonctionnait.
         Un simple employé classe 13 prétendit bousiller cette belle horlogerie. Les
binoclards se cassaient les dents sur cette affaire, alors quand le bordel menaça de devenir
vraiment gênant, que même les habitants de la Cité allaient commencer à se poser des
questions, les pontes n’eurent plus le choix. Ils contactèrent Serge. Pour louer les services
de ses deux meilleurs hommes à tout faire. Evidemment, les conquistadores espéraient que
Serge enverrait Huître & Camion, ça faisait un moment qu’ils voulaient leur couper le
sifflet, et ils espéraient saisir l’occasion de faire d’une pierre deux cadavres, ou même plus.




       Chapitre 07
       qui a chié près de l'ascenseur ?
       Huître et Camion rigolaient déjà dans l’ascenseur. En fait, ils avaient commencé à
se fendre la gueule dès le réveil, parce que Serge leur avait dégotté une affaire que les



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binoclards n’arrivaient pas à résoudre. Ils étaient attendus à Binocleville pour un entretien.
Putain, tu crois qu’on aura droit de manger dans leur cantoche ? Chais pas mais ça serait
chouette tu crois qu’y bouffent bien y sont tout maigres, peut être qu’y a pas de cantoche
dans leur base, ouais, pareil y les nourrissent en intraveineuse ces cons alors ! c’est qu’y
caguent de la flotte, haha ha hin hin, les binoclards d’escorte commençaient à saturer. Ils
supportaient ces deux nazes depuis l’autre bout de la ville, ça circulait très bien mais c’était
loin, interdiction de cogner les invités. Ca les démangeait vraiment, surtout le blond parce
qu’il avait pas apprécié le gag sur sa bite, il était persuadé que les gars et les filles de sa
section sortaient le même dans son dos, après la douche. D’accord, il avait une petite
queue. Mais il s’en foutait, les salopes qui faisaient leurs étonnées au plumard, il les baisait
avec sa matraque et le sourire leur passait.
        L’autre avait un tic à la main. Soixante et onze soixante-douze soixante-treize,
putain, il était jamais monté si haut. Les ascenseurs sont radiocommandés, alors comment
savoir, mais il mourait d’envie de se rendre au centième. Putain, il allait peut-être avoir le
temps de jeter un œil avant de redescendre, voir à quoi ça ressemblait, apercevoir un des
conquistadores. Putain c’était extra, un boulot super facile, il allait sidérer tous ses potes
quand il leur raconterait que, putain, ils avaient escorté deux connards jusqu’au
CENTIEME, et oui mec ouah t’as vu qui, hein, t’as vu qui, après il inventerait, ou mieux, il
n’aurait peut-être pas besoin d’inventer, une des huiles le remarquerait peut-être, tu es un
bon gars Colin, et il changerait d’affectation et
        Le troisième tirait une sale gueule, paniquant à mesure que défilaient les étages. Il
avait un peu plus de bouteille. Pourvu qu’ils ne montent pas jusqu’au centième. Leur ordre
de mission concernait une escorte, depuis le quartier des bateaux à rames jusqu’à
l’ascenseur de l’Immeuble de Contrôle. Pas un mot de plus. Si l’ascenseur devait monter
jusqu’au centième étage, il savait bien ce qu’il adviendrait de l’escorte. Les deux connards
devaient le savoir également. Saloperie. Le brun tripota ses lunettes, merde, il avait envie
de tenter un acte désespéré mais se retint, sachant que la torture, ce serait pire. Oh putain
on monte haut, ouais, tu crois qu’y a un balcon, chais pas z’ont peut-être peur de
s’enrhumer, c’est frileux un binoclard tu sais, ouais je sais c’est pour ça qu’y z’ont des
impers. Alors ! pourquoi qu’y disent rien, chais pas, hé les gars pourquoi vous nous parlez
pas, hein pourquoi, et les trois agents serraient les dents. Cling. Centième étage. Les portes
s’ouvrirent calmement, Huître et Camion s'avancèrent. Celui avec le tic à la main tendit le
cou pour mieux voir, la première balle lui éclata la tête. Petite bite mourut avec un air
surpris et le brun mourut tout court. Huître et Camion étaient emmerdés, il n’y avait plus
personne pour les écouter. Le canon mural se rétracta. Ils remontèrent le couloir.


        Tableaux accrochés sur les deux murs. Camion trouva l’idée excellente, plusieurs
d’entre eux lui paraissaient même valables, surtout celui avec les ondulations mauve et
turquoise. Huître semblait tendu, mauvais signe, mais on ne pouvait pas lui en vouloir de
se sentir en rogne à l’idée de se retrouver dans cet Immeuble, dans ces putains de derniers
étages. Après tout, le dernier coup c’était lui qui avait morflé. Comme toujours. Camion se
retint de le chambrer. Un réflexe qu’il essayait de prendre depuis déjà un moment.
Toujours à se foutre de ma gueule, pensait l’autre. Un jour tu iras trop loin, et je te
sécherai. Huître nourrissait souvent ce genre de résolutions, ça le calmait bien. Un soir, il
avait voulu conclure, mais Camion s’était pas laissé faire. Ils s’étaient bien bagarrés et
Huître avait quand même gagné, mais au moment d’envoyer le coup de grâce, tout s'était


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bloqué. Ca l’avait quand même soulagé, la crise était passée et ils en avaient pas reparlé. Si
seulement il ne se marrait pas tout le temps avec son œil en coin, comme s’il mijotait un
sale coup ou se foutait de sa gueule. Comme les autres. Huître savait que les gens
conspiraient contre lui. Tous. Camion rigolait en le traitant de paranoïdo sans savoir ce que
ça voulait dire, parce qu’il avait buté sur le terme en feuilletant une revue, mais en tout cas
Huître leur avait sauvé la vie plusieurs fois, grâce à son instinct de soi-disant paranoïdo
pédésexuel, alors il s’en foutait. Même si c’était toujours lui qui chargeait. Il se retourna,
marchant toujours, un des cadavres basculé en avant. L’ascenseur, en se refermant, l’avait
coupé en deux. On voyait le petit bout de colonne vertébrale et des boyaux et une flaque de
sang, la joue écrasée par terre. Connerie de systèmes automatisés. Le macchabée ouvrait
des yeux tout ronds, comme s’il fixait les deux compères en train de s’éloigner. Camion a
dû marcher dans une merde, dehors, parce qu’il laissait des traces marron qui salopaient la
moquette.

        Dans la salle ovale, que des vedettes. Quatre conquistadores en tenue d'apparat,
médailles en or boutons en or stylos en or, et bien sûr, lunettes en or. Y’avait un gros, un
moins gros, un chauve et un moins chauve. Sur une table en retrait, une dizaine de Légas,
penchés sur un écran intégré ; ils suivaient une course de chats, un mec au visage tout
rouge battait la mesure avec des mains sèches et nerveuses, comme s’il tenait des
baguettes. Z’ont dû parier un max ces cons-là, souffla Camion. Savent peut être pas que les
courses sont truquées ? Huître lui sourit. Y’avait aussi plein de binoclards et de
binoclardes. Le conquistador s’approcha d’eux en faisant onduler son gros bide. Votre
trajet a-t-il été agréable ? Ben tiens, impeccable sauf qu’on s’est pas fait sucer dans l’auto
et que nos laconiques accompagnateurs ont eu un accident, même qu’on a dû trouver la
salle tout seuls. C’est tout droit, heureusement. Au fait, votre ascenseur a mangé les corps,
mais il en a laissé. Un gros morceau. Le conquistador claqua du pied et un Léga au dos
courbé s’en fut trottant dans le couloir.
        - Bon. Savez-vous pourquoi nous vous avons convoqués ?
        - Bien sûr, envoya Camion en souriant.
        - ....
        - Evidemment, renchérit Huître.
        - Mais, fit Gros bide en se tournant vers ses collègues conquistadores. Le chauve
avec le moins de cheveux haussa les épaules. Ne vous foutez pas de ma gueule, reprit-il.
        - Alors pourquoi vous demandez ?
        - L’habitude. Si vous voulez b
        - Chef, le coupa dos courbé qui venait de revenir. Je sollicite la permission de vous
emprunter deux agents pour quelques minutes. Nettoyage, chef.
        - Ah oui ?
        - La moitié supérieure d’un des agents d’escorte est en train d'inonder les abords de
l’ascenseur, chef.
        - Ce n’est rien, vous changerez la plaque de revêtement dans un moment. Tout en
parlant, il pensait à la moquette, espérant que la flaque de sang ne dépasserait pas la
surface réglementaire.
        - Il y a aussi des traces. Le Léga semblait gêné. Sur toute la longueur du couloir.
Des traces de merde, chef.
        - Permission accordée. Gros bide crissa un regard méchant vers Huître et Camion,
qui souriait en matant ses grôles. Son tour de choisir la moquette était tombé trois jours


                                                                                                  20
auparavant. Il avait fait poser un lavis de fibrilles bleutées, sa couleur et sa texture préférée.
Trois jours. Et maintenant c’était au tour de Jorge de choisir pour le centième étage. Cet
enfoiré apprécie particulièrement les gros grains et les teintes jaunasses. Son tour ne
reviendrait pas avant un moment, le personnel de l’Immeuble de Contrôle faisait dans sa
culotte à l’idée de souiller la déco des derniers étages. Chierie. Vous, les rigolos, s'enfla-t-il
d’un ton nettement moins affable, venez vous asseoir par ici.




       Chapitre 08
       on a encore oublié de mettre des gardes aux fenêtres
         Le gros précéda l’assistance dans le fond de la salle ovale, les binoclards se
positionnaient devant chaque issue, en, ordre, parfait. Ils cognèrent des talons, regard de
fer. Cramponnèrent les poignées de leurs pistofusils à canon court par dessous les
imperméables. Cette partie de la salle ovale comportait trois rangées de sièges rabattables,
en velours, face à un écran surpanoramique. Ils prirent place, Huître, Camion et les quatre
conquistadores devant, des Légas tout autour, sauf les trois restés au centre pour la fin de la
course de chats. Il y avait même des mégabaffles, de celles qu’il faut souder aux murs
antisismo sinon les vibrations font tomber les chaises.
         - Allons, envoya Gros bide, je m’appelle Maïquel. Lui, vous le connaissez déjà,
ajoute-t-il, en désignant le moins chauve qui ôtait précautionneusement son chapeau à
plumette, c’est Jorge. Voici Blok et Amédée. Qui sourirent poliment en faisant tinter leurs
médailles. Nous avons été chargés de solutionner une affaire très délicate. Bien entendu, le
temps fait défaut, ce qui, dans le cas nous préoccupant, s'avère terriblement fâcheux. Nous
voici dans l'obligation de recourir aux services de monsieur Serge, par conséquent aux
vôtres. Il s’empara de la télécommande rouge. Le problème, Messi
         - Qu’est-ce qu’il cause bien... Alors ! Vous avez encore oublié de mettre des gardes
aux fenêtres ! Jorge rougit légèrement.
         - Où qu’il est le bar ? demande Camion.
         - Pas besoin de contrôler les fenêtres. Nous sommes au centième étage. Elles sont
superblindées. Maïquel se pencha pour écouter ce que Jorge avait à lui dire au creux de
l’oreille, puis il chuinta dans son communiqueur d’épaule en plissant le front. Des
binoclards supplémentaires vinrent se poster devant chaque baie vitrée. Ecoutez-moi b
         - Il est où le bar ? Camion préférait ne pas sortir sa propre fiole si rien ne l’y
obligeait. Blok prit la télécommande bleue, pour faire rouler le bar jusqu’à eux. Il sentait
que cet imbécile de Maïquel pourrait bien craquer, à force, surtout avec le coup de la
moquette, et désirait détendre l’atmosphère. Sa récompense fut un non-sourire.
         - ARRETEZ de me COUPER la PAROLE.
         - D’accord.
         - D’accord.
         - C’est sûr ? Huître et Camion se préparaient des verres d’un air ravi. Amédée
alluma une cigarette et fit passer son paquet. Tous s’enfoncèrent un peu plus dans leurs
sièges.
         - Sûr.



                                                                                                     21
        - Sûr. Monsieur. Mentholées ? Non merci. Allez-y, je vous en prie...
        - Ouais. On écoute.
        - Et bien, même.
        - Ouais.
        - Regardez ce film, chipota Maïquel en appuyant sur triangle, tout en se disant qu’il
lui restait un petit quart d’heure pour trouver un moyen de leur baiser la gueule. Merde,
trois jours de fibrilles bleutées, si apaisantes pour un regard éreinté par le juste labeur.
Trois jours seulement. Enfoirés. Chierie.



        Le film, c’était seulement des bandes de vidéosurveillance urbaine. Ca montrait des
types et des femmes et des hermaphrodites, dans les paliers des Immeubles d’Habitation
Huppés, au bistrot, ou encore dans des dansoirs privés ou des aires de stationnement et
plein d’endroits où Huître et Camion foutaient jamais les pieds. Le scénario, c’était
toujours le même. Parapluies fermés. Apparemment, bon d’accord y’avait pas le son mais
ça se comprenait quand même facilement, les gens voulaient soit essayer leurs parapluies,
soit les faire admirer à autrui. Alors ils les ouvraient, se plantant dessous avec un grand
sourire de démonstration. C’est alors que les baleines de leurs pépins s’allongeaient d’un
coup sec, sûr que ça faisait ploc ou sssbing, elles se recourbaient avec un son impossible à
inventer rien qu’en voyant la vidéo, ça perforait la poitrine des crétins qui souriaient
toujours en tenant le manche, puis ressortait de l’autre côté. Un peu comme ces cages pour
les oiseaux, les parapluies bien sûr c’était les cages, et les canaris c’était les bustes des
gens. Ils tombaient par terre. Morts. Normalement, sauf un type près d'une camionnette qui
gigotait tellement que le montage passa à une autre scène avant qu’il se soit immobilisé. Le
gros conquistador mit la pause en appuyant sur deux traits.
        Il tripotait ses boutons de manchette en or. Ceci, Messieurs, qu’il commence,
constitue la première phase. Comme vous avez pu le constater, une malfonction grave et
voyante affecte ces fournitures. Les victimes sont des citoyens honnêtes et travailleurs.
C’est pourquoi, lorsque le programme a annoncé l’arrivée de pluive, ce fut la précipitation,
cette ivresse particulière procurée par un achat intelligent, dans les boutiques de parapluies.
Certains d’entre eux avaient probablement commencé à jeter casquettes et sandales de l’été
en cours. De bons citoyens. Le problème, c’est que tous ceux qui ont acheté un parapluie
ne l’ont pas essayé en avance. Le quota de décès n’étant pas atteint, l’Immeuble de
Surveillance a jugé préférable de ne pas nous déranger. Voici des bandes du premier jour
de pluive de cette année. Avant-hier.

        Sur l’écran, des tas de gens, dans les autobus de boulot ou sur les boîtoirs ou dans
le métropolitain de déplacement, dans des magasins ou des jardins publics ou des
bâtiments et des stades et à la sortie de tous les immeubles de la Cité. Ils souriaient,
tripotaient leurs parapluies comme des fusils éclateurs, certains vérifiaient les horloges,
d’autres discutaient, tu parles, un changement de saison ça fait toujours un super sujet de
conversation, ou alors on attendait tout simplement, un long frémissement, l’écran s’était
recombiné en une mosaïque de petites images, tout se voit en même temps et puis ça a été
l’heure pile. Il a commencé à pleuvoir, tout le monde avait sorti les souliers
imperméabilisés ou les bottes en caoutchouc, les plastifoulards les coupe-vent antipluie,
tricots gris anthracite chiné vert sombre marron beige, cache-nez léger, l’attirail spécial


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pluive. Ils ont tous esquissé un sourire magnifique, dégainatifs de parapluies neufs, se
lorgnant les uns les autres pour comparer leurs achats, quand
une personne sur
vingt ou
trente s’est écroulée. Transpercée par son parapluie. Les survivants ont continué leur
chemin sans sourciller, contents qu’ils étaient de cette belle et bonne averse. Dommage
qu’il y’avait pas le son.
        - Comme vous le devinerez sans peine, reprit Maïquel, cette fois, les quotas de
décès furent atteints, et nous prévenus. Le superchef lui-même a réagi en décrétant une
Fête de l’Oisiveté Générale pour trois jours, au journal télévisé. C’était hier.
        - Ouah, c’est pour ça qu’on a croisé personne en venant. Putain !
        - Alors ! j’te l’ai déjà dit qu’on devrait regarder les infos des fois.
        - Vous ne regardez PAS le JOURNAL télévisé PRINCIPAL ? Amédée dévisageait
Huître et Camion comme s’il avait affaire à des animaux.
        - Ouais mais les pubes sont chiantes au journal. Et puis d’abord y’a mes dessins
animés sur la neuf. Camion faisait la gueule.
        - Quoi qu’il en soit, repartit Maïquel après un froncement de joues, la population
n’a pas réagi. Quelques incidents se sont obligatoirement produits à l’intérieur des
domiciles, mais nous n’y pouvons rien. Seulement, après-demain, la Cité recommencera à
respirer. Nous ne pouvons pas récupérer chaque parapluie, ni trier ceux en
dysfonctionnement. Nous allons devoir changer de saison après seulement quatre jours de
pluive, alors que l’Immeuble des Réclames vient à peine de distribuer les nouveaux
catalogues. Notre économie va avoir du mal à l’encaisser. Nous avons identifié l’Immeuble
qui a produit ces modèles modifiés. Mais nous ne saurions enquêter au sein d’un Immeuble
Principal, même en cas de crise grave, et ce pour raisons diplomatiques. Nous voulons a)
des explications b) des coupables à livrer en pâture à la population. Le gros conquistador
comptait sur ses doigts. Demain soir.
        - A, B. Pas de problème, fit Camion.
        - Vous pensez pouvoir mener cette mission à bien ? En avez-vous parfaitement saisi
toutes les implications ? La somme demandée par Monsieur Serge pour vos services est,
hum, plutôt... colossale. Jorge était tracassé.
        - Ouais. Pour leur part, ils avaient réclamé un assortiment de pistoflingues à eau.
Demain soir. Ca marche. On pourrait revoir ce film, s’il vous plaît ?
        Maïquel s’exécuta au moyen des touches flèche et repassa la bande, pensant qu’un
détail avait pu échapper à ses équipes, mais il comprit, au bout de cinq rembobinages
successifs, que Huître cherchait simplement à le faire chier. Et il n’avait rien trouvé pour
leur baiser la gueule. Enfoirés. Une belle moquette NEUVE. Chierie de merde.




       Chapitre 09
       c'est joli les chemises à rosace
       Huître & Camion étaient redescendus de binocleville munis d’un cartable rempli de
dossiers. En passant devant les baies vitrées, ils pétèrent au nez de binoclards tendus à



                                                                                               23
craquer, doigts crispés sur les gâchettes. Avant, ils avaient aussi lancé un tas de vannes à
tous ces Légas qui crevaient d’envie de les buter, surtout les trois qui avaient perdu un max
sur le quinté félin du matin, vu la sale tronche qu’ils tiraient. Enfin, bref, ils étaient quand
même redescendus par l’ascenseur. Une fois dehors, ça pleuvait très fort. Ils avaient choisi
de déjeuner dans la cafétéria juste en face, pensant emmerder le monde, mais le monde
s’en foutait.
        - Putain, ils auraient bien pu nous garder, ces cons.
        - Ouais. Mais doivent avoir des ordres, style attendre qu’on ait résolu leur affaire de
merde. Tu sais que j’ai bien aimé les vidéos ?
        - Ah ? C’est pour ça que t’as demandé à Gros bide de les passer plusieurs fois ?
        - Non, ça c’était pour faire chier, mais j’ai bien aimé quand même. Huître fit glisser
son friand en terminant la grosse bouteille de verre.
        - En tout cas y sont dans la merde. Pis Serge les laissera pas nous niquer quand on
aura fini, alors c’est eux qui sont cramés.
        - Ouais. Sûr. Les conquistadores c'est des minables, avec leurs dégaines de carnaval
et leur équipement de pointe, ben ils peuvent même pas rien faire.
        - Doivent être en froid avec l’Immeuble des Fournitures. Camion trempait son doigt
dans la sauce aigre-douce, récurant le bol, son regard tombait souvent sur l’assiette de
friands au porc posée devant Huître. Celui-ci soupira avant de pousser sa part au milieu de
la table. Camion sourit, piocha en appelant la serveuse. Le mieux, poursuivit-il mastiquatif,
c’est encore d’attendre cette nuit et de braquer l’Immeuble n° 06. Une fois dedans, on
farfouille, on trouve qui a trafiqué les parapluies, on attend demain matin et quand il
revient bosser on l’attrap
        - Messieurs vous désirez ? interrompit la petite femme aux cheveux violets.
        - Ben, deux, non, trois fit Camion en observant la mine renfrognée de son collègue,
trois assiettes de vos crêpes aux rognons, là. Et du rab de sauce, s’il vous plaît.
        - Et deux litrons de bière fraîche, ajouta Huître. La serveuse s’en fut, ils
recommencèrent à discuter quand elle eût tourné au coin du comptoir et qu’ils ne pouvaient
plus mater son cul.
        - Putain, elle est vachement bien roulée, fit Camion.
        - Bah, c’est la jupe réglementaire qui fait ça.
        - Mon cul, ouais, mate, mate, comme elle se penche, ces jolis petits nibards !
J'adore les chemises à rosace. Ouais.
        - C’est vrai qu'elle a l'air pas mal foutue, acquiesça Huître, bien obligé. Elle était
pas terrible mais son cul semblait potable, et surtout, de vraiment jolis nichons sous sa
chemise. L’est pas si mal ce quartier.
        - Un peu vide, quand même.
        - Couillon, c’est à cause du truc, là, la Fête de l’Oisiveté Générale. Tous ces
connards sont chez eux.
        - Ah ouais. Mais alors on peut pas attendre que les mecs qu’ont fait le coup
reprennent le boulot demain matin, conclut Camion en reprenant un friand. Faudra les
attraper chez eux. Chier.
        - Ouais. On devrait demander une rallonge à Serge. C’est vrai, quoi. Huître rota en
pensant qu'il demanderait bien une panoplie de truand en guise de bonus. Et l’autre
connard, Amédée, là, qui nous prend de haut parce qu’on mate pas les infos. Quel connard.
        - Ouais.



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        La serveuse revint avec leurs plateaux et un petit sourire tout mignon. Elle s’était
recoiffée en douce. Voilà, qu’elle dit. Huître tordait son cou pour lire le nom sur le petit
badge noir, mais elle faisait face à Camion en souriant. Hé, mamzelle, vous savez pas que
c’est férié aujourd’hui ? Faut pas bosser. Si je bossais pas, vous auriez pas bouffé. Ah oui,
c’est vrai. La serveuse s’assit à leur table. Son nom, c’était marqué Valérie.
        - Vous avez pas remarqué que vous êtes les seuls clients ? Que je suis seule en
cuisine ? Vous foutez pas de moi.
        - Ben on avait pas fait attention, s’excusa Camion. Merde alors, pensait-il, c’est sûr
qu’il y a personne nulle part depuis ce matin. Les rues désertes et tout.
        - Mais alors ça veut dire, commença Huître.
        - C’est chouette qu’on se soit rencontrés, en tout cas, heu, Valérie. Mon nom à moi
c’est Camion, et lui c’est Huître. Il souriait comme un crétin. Ca vous dit pas de déjeuner
avec nous ? Vos friands étaient EXTRAS.
        - Pourquoi pas, sourit-elle en ouvrant l'une des bouteilles de bière.
        - Alors ! Ca veut dire que
        - Et vous deux, qu’est ce que vous fichez dehors ? Valérie se servit, avant de passer
la bouteille à Huître qui téta au goulot.
        - Nous aussi on bosse. Et ouais.
        - Aaaaattends voir, lâche Huître dans un rot. Si t’as pas suivi l’injonction du
superchef, hein, ça signifie que
        - Que je suis un rob. Bien entendu. La fille souriait. La fille tordit ses yeux d’un air
inquiet. Mais alors... Je croyais que... Désolée ! et elle se leva. Camion la retint par le bras.
        - C’est pas grave, tu sais, d’ailleurs aïe, merde Huître, fais gaffe avec tes pieds,
d’ailleurs
        - J’ai du travail, envoie-t-elle avec tout le mépris dont elle se sait capable. Ses
lèvres sont plissées. Elle se libère pour rejoindre l’abri du comptoir, Camion termine le
verre qu’elle a laissé avec un sourire triste et Huître goûte une crêpe, elles étaient vraiment
super, ils matèrent son cul pendant qu’elle s’affairait. Puis ils fixèrent l’écran de téloche
placé en hauteur, au dessus de la porte des toilettes et y’avait des vidéos avec plein de
couleurs pour des chansons de merde.




       Chapitre 10
       l'Araignée et son cahier
        Le mec tournait en rond dans sa piaule. Aussi loin qu'il ait jamais cherché à se
rappeler, c'est ce qu'il avait toujours fait. Tourner retourner tourner continuer, racler du
pognon, conserver suffisamment d'énergie pour continuer à tourner en rond ou en carré,
d'ailleurs même au boulot il tournait autour de lui-même, sa cervelle tournait sans relâche :
faire en sorte que ça s'arrête.
        Son appartement, c'est le gros bordel, y'avait jamais eu aucune fille pour ranger ou
lui demander de ranger comme sa mère faisait, même qu'il aimait bien quand elle était
assez vivante pour s'occuper de lui mais il avait fallu qu'elle découvre qu'elle appréciait
vraiment l'alcool de cerise, il avait été élevé dans un institut géré par la Cité. Au début, il



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voulait devenir binoclard, comme la plupart des copains, mais il avait échoué aux exams
préliminaires, il voyait bien et ça c'était emmerdant, mais, surtout, l’Araignée avait
pratiqué un peu de judojistu pour se défouler. Alors, le jury l'avait sacqué comme n'importe
quelle saloperie de sportif. Même en ce temps-là, lui semblait-il maintenant qu'il y
repensait en tournant dans sa vie d'adulte, il n'avait probablement jamais rien fait d’autre,
sinon se convaincre du contraire : trouver un moyen pour que tout s'arrête.
        Après une pause, il marche jusqu'au frigo, rictus collé à la bouche. L’Araignée
récupère une assiette entamée, une canette. Son rythme de vie est perturbé par cette Fête de
l'Oisiveté Générale, il est pas habitué à n'avoir rien à faire de sa matinée. Il aime bien se
sentir obligé de voler du temps pour le grand projet, qu'on le lui refile comme ça, ça n'avait
aucun sens. C'était pas du jeu. Lorsqu’il s'assied dans le fauteuil, l'interrupteur tactile
allume la téloche. Bien qu’il eût songé un moment à le trafiquer, pour pouvoir réfléchir
tranquille lorsqu'il s'asseyait, la peur de se faire repérer l’avait emporté, alors
habituellement, il réfléchissait assis par terre. Sur l'écran, un jeu avec des plateaux aux
couleurs vives, trois présenteurs et des panneaux d'affichage, l'air bigrement compliqués.
Tout en mangeant ses poivrons sauce au riz, prodigieusement savoureux sous leur gratin en
sachet 3 minutes au four, l’Araignée se rendit compte qu'il n'avait jamais réalisé que la
télévision fonctionnait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même pendant que tous les
autres, comme lui, travaillaient dans les Immeubles, on diffusait des programmes. Des
programmes inconnus. A moins qu'ils soient réservés aux pauses obligatoires, ces journées
mal fichues où personne n'a le droit de travailler. Mais après tout, il y a ces candidats qui
ont certainement postulé des semaines à l'avance, et les présenteurs c'est ça leur travail,
alors ça continue simplement, même quand la majorité des citoyens ne peut pas regarder.
Peut-être au cas où un fraudeur chercherait à vérifier la présence du monde, à n'importe
quel moment de la journée, pas seulement aux heures rituelles.
        L'idée lui cogna la gueule. L’Araignée jeta sa fourchette avec trop d’emphase,
termina la canette de thé aux vitamines d'un seul trait, se rua sur sa mallette. S'installa au
bureau. Il le tenait. Le dernier. Le plan numéro cent. Il le tenait. Il écrivit toute la journée,
et un peu de soir. Avec application. Sur son cahier mauve, le titre en lettres capitales :
        100 PLANS POUR ARRETER LE MONDE, signé l'Araignée (il s’agissait un
pseudonyme).


         Revenons quelques semaines plus tard.
Comment se débrouillait donc Murphy, compilant les données criminels en fuite / accident
/ Institut Zipacna et tout ? Nous le saurons tout à l'heure. Pendant qu'il enquêtait, Huître et
Camion, qui se planquaient au sommet de ce même Institut de Recherche, passèrent-ils une
bonne soirée ? Voyons cela.




       Chapitre 11
       des épingles et des ventres
       Huître regardait la téloche. Peinards dans la salle vidéo, il avait débranché les



                                                                                                    26
caméras donnant sur leurs fauteuils, quelques écrans réservés pour la surveillance. Les
pieds sur la table en semifer, il se sentait bien. Camion avait décroché du feuilleton avec
les fabricants de portes blindées et ces vendeuses de vidphones qui se tournaient autour et
se fréquentaient se quittaient se déchiraient se retrouvaient pour repartir à zéro depuis pas
mal de minutes et pas mal d'épisodes, ça le faisait rigoler que cette merde parvienne à
hypnotiser son pote. Un serpent tout con qui vient de prendre son pied. Camion, il
repensait aux ninjas, comme quoi putain ça doit quand même être chouette, super costumes
et superpouvoirs, code d'honneur et tout. Il essayait de pas trop penser au prototype, ça,
c'était son défaut. Huître prétendait qu’il aurait toujours la larme à l’œil pour des conneries
et le gros savait que c'était vrai, mais là c’était différent.
         Ils avaient débarqué à l'Institut par les égouts, pour rigoler parce qu'un mec qu'ils
aimaient bien était passé par les toits dans une bédé, puis l'avait regretté : il s'était fait
latter. Alors il avait décidé si je dois revenir, je passe par les égouts j'en chierai moins,
même que dans un autre épisode, des années plus tard, il était obligé de revenir en douce
au même endroit, et ben il passait par les égouts comme il avait dit : il se faisait latter
quand même. Quand il avait fallu décider comment cambrioler l’Institut Zipacna, ils
avaient voté pour le sous-sol, comme ça, s'ils devaient revenir un jour ils auraient pas
besoin de revoter, ils passeraient direct par les toits. Leur logique à eux. Faut dire que c'est
assez chiant de voter à deux. Ca prend du temps. Le mystérieux plein de fric leur avait
confié cette mission quelques jours auparavant, ils s'étaient bien organisés et venaient
d'émerger dans un corridor de sécurité. Serge, c’est un fortiche. Des années qu’il
collationne une documentation des plus variée, cartographiant la Cité à la manière d’un
puzzle. Eux aussi ils étaient fortiches. Dommage pour les deux agents de ville qui fumaient
un joint dans leur sous-couloir d'égouttoir avant de se remettre au boulot, parce qu'ils les
avaient égorgés en les prenant pour des binoclards. Enfin, Camion les avait pris pour des
binoclards, sans quoi il eût attendu qu'ils s’en aillent, mais Huître, difficile à dire ; il avait
peut-être fait semblant. D'ailleurs il voyait plutôt bien dans le noir, en tout cas c'était pas de
chance pour les deux mecs.

        Après avoir consulté l’itinéraire, même que Huître faisait toujours chier pour être le
chef de la carte alors qu'il y connaissait rien, ils avaient progressé pendant un moment,
Huître disait haut bas droite gauche, et Camion déverrouillait les bidules et écrabouillait les
automates sécurit, de bon modèles, vraiment, mais pas assez balèzes pour ses phalanges.
Ils sursautèrent, au déclenchement feutré d'un Neutrak-Patak*. Mais rien. Haussements
d’épaules en rigolant, y'avait peut-être eu des cris étouffés mais ils faisaient pas vraiment
attention, et puis ce con de Serge préparait vraiment de super itinéraires. Enfin, ils sont
arrivés dans la salle qui fait peur. C'est là qu'elle se trouvait.
        La pièce immense, lumière de ce ton particulier entre le bleu et le vert qu'on dirait
de la fumée alors qu’il y en a pas. Partout, mais alors vraiment partout, chapeau pour la
gestion de l'espace, pointaient des caissons translucides, un jus bizarre dedans. Des bulles
dans le jus. Les bulles, elles s'échappaient de centaines et de centaines de lèvres. Dans
chaque cuve, et des cuves il y en avait partout, se trouvait un humanoïde, cloué sur une
planche par une épingle fichée au niveau du bide. Ca faisait un fatras de fils et de câbles et
de pompes et de pistons et de rouages et de moulins fantasmabuliques et de moniteurs, de
circuits à nu de circuits cachés et de plaques de revêtement antitout, de vibrateurs de
processeurs de tuyaux et de claviers et de circuits, de lumières et de néons et on voyait
aucune prise électrique. Ils ont mis un moment à trouver la bonne cuve, enfin c'est Camion


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qui l'a trouvée. Elle était magnifique. La fille la plus tout qu'il ait jamais contemplé. Elle
était à poil, bien sûr, mais il matait ni ses poils ni ses nichons, il la matait en entier,
transpercée qu'elle était dans sa cuve. Une épingle luisante traversait son nombril.
         Dans son dos, plaquées contre la planche, de ravissantes ailes poudrées, des ailes de
papillon.
         Camion venait de trouver quelque chose de mieux que bouffer des biscuits en
regardant la téloche jusqu'au lendemain. Il pensait pas que ça pourrait lui arriver.
Immédiatement, il en conclut qu'il devait la bousiller, parce que le mystérieux plein de fric,
s’il avait choisi les hommes à tout faire les plus efficaces de la cité, par l'intermédiaire de
l'agent le plus cher de la cité, c'était certainement pas pour discuter éthicophilosophie avec
un prototype de rob fauché dans les labos du superchef. Il allait en faire son esclave
sexuelle, ouais, ça c'était évident, et Camion commence à faire défiler les images les plus
terribles qui lui viennent en tête, entre son imagination et la téloche et les bédés il en trouve
plein, il superpose ces images sur la fille, il serre les poings et putain de bordel de merde il
va écrabouiller la cuve et même toute la pièce pourquoi pas, ouais, écrabouiller toute cette
putain de pièce, lorsqu’il s'approche du caisson, en élevant les bras, Huître surgit qui
réclame putain viens voir viens voir, et Camion se retourne.

        Huître le traîne devant une rangée de tubes spéciaux, avec un cache de
plastiferraille qui couvre presque tout le devant, juste une fente pour les yeux. Il avait
arraché le cache. Regarde, regarde, il est réveillé ! Un gars tout poilu flottait dans la cuve,
cul nu, des épines bizarres crevant ses épaules. Il feulait comme une bête méchante. Le
verre très épais rendait un chuintement ridicule, mais le type avait la gorge secouée de
spasmes, on se rendait bien compte qu'il gueulait tout ce qu'il pouvait. Il s’abîmait les
mains à tâter l’épingle d'acier costumé qui lui traversait le ventre.
        - Doit essayer de l'arracher.
        - Ouais.
        - Va pas y arriver.
        - Non. Tu te rappelle le numéro 578 ?
        - Ouais, bien sûr. Le con. Camion se calmait peu à peu. Le numéro 578, durant des
semaines, avait essayé d'arracher son épingle. Il était mort de douleur ou d’autre chose
quand elle s’était cassée en deux. C'était l'époque d'avant qu'ils endorment les prototypes.
Un vrai con.
        - Ouah, t'as vu, il a des griffes ! Balèze, souffle Huître en tripotant machinalement
sa nuque. Putain, voilà qu'il chiale ! Pédé !
        - Ouais ! Dis, on le débranche, ce tocard ? Camion tendait la main vers le clavier.
Huître retint son bras.
        - Non, regarde-le. Il attend que ça. Le poilu dans sa cuve regardait tantôt vers le bas
les yeux effarés, tantôt le duo d'un air suppliant. Il saignait. Il pleurait. Les larmes
glissaient le long de ses joues hirsutes, étrangement luisantes au milieu du jus de la cuve.
Laissons-le plutôt en chier comme on en a chié nous, termina Huître. Ils lui firent des
doigts en ricanant, jusqu'à ce qu'il cesse de chialer pour montrer les crocs. Puis ils
retournèrent dans la rangée de la fille.

       - Dis donc, elle est drôlement bonne.
       - Elle est belle, ouais, corrigea Camion en tordant ses doigts boudinés. J'ai plus
envie de la refiler au mystérieux plein de fric. Plus envie.


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         - Hého ! Alors ! te fous pas de ma gueule ! Tu te souviens de ce que Serge t'a
promis ? Hein ? Une machine à tartines... Quatre par fournée avec un gratineur de fromage,
un distributeur de beurre et des blocs de sept sauces ! Sept sauces putain ! Un truc sur le
côté pour faire dorer le pain ! Merde, me fous pas en plan...
         - Tant pis pour les tartoches. Viens, on s'en va. Ca me fait trop de peine. Allez, on
s'en va.
         - Et tous les risques qu'on a pr
         D'ac on a pas pris le moindre risque mais putain, on va foutre Serge dans la merde !
Dans la merde !
         - J'y expliquerai. Je mentirai que je t'ai forcé.
         - Il te croira pas. Putain, c'est vraiment important ? Vraiment ? Huître fixait le vide.
         - Ouais.
         - Ah.
         - Vraiment, insista Camion.
         - D'ac. On y va, alors. Ou tu préfères peut-être qu'on la sorte de là.
         - Chais pas, vaut mieux p
         - T'as vu, elle a de jolies ailes. Allez, hop, débranche-moi ce merdier, j'y arrache
son épingle et on se tire. Huître escaladait le marchepied d'entretien.




       Chapitre 12
       un petit anis avec des crevettes
         Camion recherchait la combinaison sur le clavier, son pote c'était le meilleur pote
du monde, à qui Serge avait promis un cerf-volant le mieux du monde, mais il avait quand
même tout lâché. Camion savait l’importance du cerf-volant, mais il pouvait pas faire ça à
la fille. Les cerfs-volants, ça se fabrique, qu'il aurait pu dire à son pote. Mais l'autre aurait
rétorqué que les filles aussi et cet enfoiré aurait eu raison.
         D'ailleurs, Huître aussi savait que la plupart du temps, c'était lui qui avait raison, il
en voulait des fois à Camion parce qu'il pensait qu'il ne s'en apercevait jamais. En tentant
de défissurer la paroi de la cuve, d’accord c'est une méga gonzesse, mais de toute façon
Camion les trouvait presque toutes méga, Huître râlait. Il ne pouvait pas savoir que le gros,
appliqué à décoder le système de sécurité de la cuve, le gros compatissait sincèrement.
Parce qu’il sait que pour Huître, ça signifie : pas de cerf-volant, son super cerf-volant bleu
et blanc que Serge lui a décrit sur le perron de la cabane en sirotant un petit anis avec des
crevettes, des ailettes rétractables sur les trois côtés, et dessous, et dessus, qu'avant ça
devait servir à le poser sur un lac ou un étang, alors il avait grogné putain le bâtard de
morveux qui s'est fait offrir cette merveille, y'a pas à dire dans l'ancien temps on fabriquait
de ces choses, Serge continuait de plus belle il fait deux fois ta taille, mec, de quoi faire
décoller n'importe quel gamin de nanti jusqu'au soleil, j'espère que son ancien proprio en
est mort et y'a des roulements à billes pour les franges, des tubes avec les bouts argentés, il
lui a sorti tout son baratin jusqu'à ce qu'il crache par terre. Le pire, c'est que Serge ne
balançait pas un argumentaire pour convaincre, il causait parce qu'il savait que Huître
adorait les détails. Il savait aussi à quel point il avait besoin d'un cerf-volant, ou mieux,



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mieux, d'un deltaplane. Serge, c'était l’un des types qui rendaient pas Huître dingue
paranoïdo. Il s'en méfiait, évidemment. Voilà tout. Rare qu'il ait envie de le fracasser.
Putain, il bandait pour ce cerf-volant depuis des semaines, Serge avait dit prochaine
mission d'envergure et il est à toi, il avait même promis une machine à tartines vraiment
mortelle à Camion, le gros croyait pas qu'il vivrait assez longtemps pour en avoir une à lui,
enfin quoi, tous les deux ils tenaient à ces trucs, et hop j'ai plus envie, plus du tout envie.
Huître l'aurait bien gaufré sur le champ, mais ils s'étaient regardés les yeux, et y'avait pas
ce qu'il s'était attendu à trouver.
         Pas la pitié stupide pour un pauvre rob qui va traverser une vie de merde. Il
s’agissait du même truc au fond du regard, quand Camion avait éclaté la cuve pour retirer
son épingle. Huître s'en souvenait putain de trop bien, la longue tige qui glisse par à-coups
en emportant des morceaux de son en-dedans jusque par terre, et ce connard qui le regarde,
un connard d'une sincérité à hurler. Alors il avait compris que c'était pareil, que c'était plus
important que la machine à tartines, Serge, ou même le cerf-volant. Difficile d'en vouloir à
un gros con pareil qu'a quand même raison parfois, mais Huître il était si fortiche alors il y
arrivait quand même.

        Cerf-volant, bleu et blanc, cerf-volant. Camion mettait vraiment longtemps à
décoder ce putain de système et la vitre se défragmentait tout lentement trop pas assez vite,
les cuves de survie gisaient tout autour, dans lesquelles on transférait les prototypes
parvenus à maturation avant de les coller sur le marché, des milliards de cuves pleines de
jus avec des robs dedans, des tas de robs qui mériteraient peut-être de s'évader, peut-être
plus que la fille, en tout cas plus qu'eux deux, mais eux bien sûr ils libéraient la jolie fille.
Camion, c'était le genre de mec à songer à la portée de la situation, à ce qui pourrait
advenir si avec Huître, ils décidaient de libérer une génération de prototypes. De les lâcher
sur le boîtoir du centre pour qu'ils se disséminent dans la Cité. Tous ces cons échappés de
leurs tubes qui s'égailleraient en dansant entre les immeubles, éclatant les forces de l'ordre.
Bien sûr, ce serait le chaos pendant un moment, mais après ça deviendrait le monde parfait,
et ouais, avec les vrais gens, les prototypes et même les robs de série en harmonie. Et
même ce qu’il restait de la nature. Seulement, Camion avait la flemme. Pour la suite.
Libérer les prototypes c'était le moins dur. Huître, lui, c'était le genre de gars capable de
faire sortir, à fond la caisse, une horde de robs désorientés des ateliers d’assemblage,
d'organiser un réseau de résistance pour les survivants. Ceux-là n'auraient plus qu'à
entreprendre une lutte forcément difficile mais finalement victorieuse contre l’oppresseur.
Mais lui, il en avait rien à branler, des cons. Il pensait qu'ils avaient qu'à se démerder tout
seuls et pas faire chier, comme ils avaient fait eux. Sauf que lui, c'est Camion qui l'a
délivré, mais quand même ils avaient qu'à se démerder tout seuls. A eux deux, ils étaient
tout juste bons à sortir une fille de sa cuve et c'était déjà pas si mal. Putain, ralentis avec le
plexiglax ! Ca va s'ouvrir avant que j'aie chopé le code revitalisator, fais gaffe ! Je fais
gaffe, bordel, t'as qu'à te grouiller un peu connard, Huître songeait cerf-volant, cerf-volant,
merde mon cerf-volant.




       Chapitre 13



                                                                                                     30
        un type accroché à un fil
       Ca peut sembler vain, comme préoccupation, vouloir posséder un cerf-volant ou
même un deltaplane, mais c'est important pour Huître. Vraiment important. Faut dire
qu'avant il
volait

super
bien.

         Il y a eu cette enquête. Avec le tireur embusqué. Des employés de l'Immeuble de
Routine se faisaient dégommer, deux fois par jour, à heures fixes. Les connards en avaient
eu marre, ils tenaient à maintenir une routine normale, les rapporteurs commencèrent à
manquer, les publicitaires tiraient la gueule et les expliqueurs tremblaient de pétoche. La
routine, c'est un équilibre étrange, impliquant la participation d'un paquet de citoyens de
toutes les catégories. Alors ils ont contacté Serge. Serge avait mis Huître & Camion sur le
coup. Après de minutieuses recherches, ceux-ci établirent que le coupable était un Léga
banal, en bonne position pour la promotion du plan triennal à venir. Son supérieur
nourrissait une totale confiance en ses jugements & capacités, ses amis l'aimaient bien, sa
copine l'aimait bien, il habitait un chouette appart. Seulement lui, il voulait briller à faire
péter les applaudimètres. La vedette qui désemberlifcote les pires mystères, délicates
horlogeries qui vous hissent vers une postérité à laquelle il était en droit d'aspirer. Il avait
commencé à s'en prendre aux employés routiniers. Pendant son sommeil. A l'heure de la
sieste, puis le soir après manger, il jouait avec son fusil à lunette. Quand il était réveillé, il
enquêtait sévère, c'est dire s'il en a torturé des clampins. Tu parles, qui pourrait s'en
prendre, à heures régulières, aux inoffensifs employés de l'Immeuble de Routine ? Dès
qu'il s'endormait, ça repartait.
         Huître & Camion le démasquèrent par des méthodes moyen subtiles mais efficaces
quand même, le Marionnettiste avait touché sa part de toute façon, puis ils intervinrent au
sein de l'Immeuble de Contrôle. Les Immeubles coopèrent pas entre eux. L'Immeuble de
Routine n'avait pas annoncé leur arrivée. Ouais, la perruque dans la soupe.

         Ils ont bousillé un max de binoclards. Quelques Légas. Du personnel, bien sûr. Ils
ont fini par localiser le gars, qui travaillait vers le centième étage. Il s'appelait Jimmy un
truc, il a dit qu'est-ce que vous me voulez, ils lui ont expliqué. Il s'est félicité, car il était à
l'origine de l'enquête la plus géniale de toute son existence, ils l'ont abattu du temps qu'il
souriait mission accomplie.
         Les renforts sont arrivés rapidos, trimballant une sacrée artillerie des bazookas des
Neutrack Patack* portatifs, des grenades à billes et des mégaflingues, des mortiers de
poche et même des couteaux, nombreux de chez nombreux. Interloqué, Huître a toujours
du mal avec les réactions réflexes. Camion, pendant ce temps, a pris le temps de faire un
doigt aux troupes surgissantes dans le vaste bureau ovale, de jeter un œil vers Huître
persuadé que c'est bon, il va assurer, avant de détaler en direction des baies de verre blindé
impétable antitout, et sa tronche fait CRRACKK ou peut-être c'était la vitre, mais en tout cas
il passe au travers comme une fleur. Façon de parler.
         Cent étages. Huître ne comprend qu’un instant après le CRRACKK, alors il saigne de



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l'abdomen parce qu'un des connards en imperméable pistoflingue avec sang-froid. Un autre
binoclard vient de Neutrack-Patacker deux de ses collègues ne respectant pas les consignes
sur les distances de sécurité, il se débat avec les commandes à acide pour stopper son arme.
Un autre, moins con, a fait une cuillère au crétin devant lui qui tombe sur le menton et ça
saignait, on eût cru qu'il allait se mettre à pleurer en reniflant sous ses lunettes coniques,
moinscon vise avec application, protégé par son corps. Huître saute à travers la baie vitrée.
L'obus bazookar ne le frôla pas, en fait le mec avait raté le trou laissé par le passage de
Camion et la roquette pulvérise le mur, vaporisant le premier rang de binoclards.

         Huître sourit, qu'est-ce qu'il était blasé à cette époque, il tombe le manteau pour
déployer ses ailes. Il plana un peu, c'était chouette, il s'envoyait des vrilles puis il se
souvint de son pote et
plonge.
Il le rattrape fastoche, bien que ce gros tas tombait très vite, l’empoigne sous les aisselles.
Il compense l’accélération en battant des ailes. Ca ramait un peu. Ils commençaient à se
marrer, quand un mec tout là-haut qui visait trop bien a cartonné une des ailes de Huître.
Qui a gueulé. Sans lâcher Camion. Ca puait le poulet rôti, on voyait plus que le rond de l'os
en haut tout pelé, des rémiges en os aussi et du cramé. Huître, il forçait de son aile valide.
Il se démena tellement qu'ils atterrirent sans trop de casse. Il aurait voulu s'évanouir. Une
fois de plus, c'était lui qui les avait sauvés alors il était content. Mais son effort, et Camion
avec son gros cul à transporter, ça avait bousillé son autre aile.
         Camion l'a arrachée. Il a arraché aussi la cramée, après ils ont pu s’enfuir et ils en
rigolent à présent, ça lui fait de méga cicatrices au niveau des omoplates. Souvent, Huître,
il s'imagine sur un toit ou dans un terrain vague, en train de faire voler un bout de machin,
et c'est ridicule parce qu'enfin, c'est jamais qu'un type accroché à un fil accroché à un truc
qui vole accroché au vent, mais lui il aimerait vraiment faire voler même un fil. Des fois, il
s’imagine que Camion était jaloux de ses ailes.

        En tout cas à eux deux ils font du bon boulot. Camion agitait ses doigts et travaillait
du ciboulot si bien qu'au bout de minutes, trop à son avis, il avait trouvé le code
revitalisator. La fille s'éveilla doucement. Il avait pas voulu la regarder pendant qu'il
bossait, sinon il aurait jamais pu finir, ni même viser les touches du clavier triangulaire,
maintenant il se rattrapait et c'était un régal, paupières veloutées qui s'écartent lentement, la
gorge se contracte, des frissons sur les seins, un frémissement de tout le corps, les lèvres
qui relâchent leurs bulles avec grâce. Merde, le jus ! Camion est en train de foirer le bordel,
il beugle Huître Huître ! la vitre, faut castagner la vitre elle va bouillir ! Désormais, lorsque
l’on compose le code revitalisator, il faut également introduire une clé spéciale dans le
compartiment supérieur. Sinon, le fluide continue de s'échauffer sans jamais s'arrêter pour
faire fondre le prototype, un genre de sécurité moderne. Ils avaient oublié.
        Huître connaissait le principe, alors il ne défissure plus la paroi, il colle un coup sec
avec les doigts serrés en patte de chat, une technique qu'il adore, puis un autre. Ca éclate, la
vitre déjà brûlante, un éclat de plexiglax lui pourrit la main, celle-là même qu'il s'était
abîmée en alpaguant LE PIEGEUR DE PARAPLUIE COMPLETEMENT DINGUE, il arrache l'épingle
de métal. Ret
ombe au sol après un salto arrière. Camion ne craint pas la chaleur donc il attrape la fille
dans ses bras, se couche sur elle, la cuve fait trois fois sa taille ça déverse des mégalitres de
jus transformé en lave en fusion, et ouais, il protège le corps de la fille du mieux qu'il peut.


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Elle se ramasse une giclée sur le mollet, replie violemment sa jambe déjà cloquée.
Quelques gouttes tombent de ses cheveux, Camion se sert déjà de ses mains, c'est vaste
quand même un corps de fille, alors il peut pas empêcher les gouttes de tomber, ça lui fait
des petits cratères sur la nuque et le haut de la colonne vertébrale, mais bizarrement les
cheveux ne s’enflamment pas. Il frôle son cou, le trouvant mignon et la cuisante pluie
cesse.
        Camion fauche deux combinaisons de travail dans un cagibi, il en file une à la fille,
non sans avoir arraché la plaque dorsale pour que les ailes puissent passer, et enfile l'autre.
Il déchire aussi une de ses manches pour que Huître improvise un pansement. Huître, il a
drôlement mal, mais il dit rien. Parce qu'il ne veut pas avoir l'air con devant la fille.
Comme il l'a pas ouvert immédiatement, il pourra plus le faire par la suite. Il connaît
Camion, s'il l'accuse ou s'il se plaint, l'autre rétorquera : c'est rien t'es gaillard, ou bien fais
pas ta fillette, ou encore où ça que t'as mal, ça saigne rien du tout. Alors ça l'énerve. Il jette
le tesson plexiblindé par terre, s’attaque au garrot. Après, ils se collent une rasade tous les
trois, même s'il savent pas quel effet ça pourrait avoir sur le codebarre de la fille. Puis ils
ressortent l’itinéraire de Serge dans l'intention de se barrer. Voilà ce qui est arrivé cette
fois-là à la main de Huître. Merci de votre attention.




        Chapitre 14
        xipe Totec en vadrouille
        - Docteur Xipe ? Docteur ? Répondez.
        - .....
        - Ici Murphy, docteur Xipe. Immeuble de Contrôle. Je vous appelle depuis la salle
de contrôle de votre Institut. J'ai essayé de vous contacter depuis mon automobile, mais
vous ne répondiez pas. Le personnel m'a signalé que vous aviez emprunté votre ascenseur
secret. Que se passe-t-il donc ?
        - .....
        - Docteur Xipe ?
        - Des malfrats ont dérobé un prototype. Nouveau modèle de rob. Exemplaire
unique. Secteur E.
        - Collaborez.
        - J'ai du travail.
        - Docteur ?
        Clic.

        Bon. Cette vieille croûte refuse de collaborer. Murphy enfourne les mains dans ses
poches. D’accord. Enquête inter-Immeubles. Les intermédiaires claqueraient les uns après
les autres. Sauf lui, bien entendu. Vol d'un prototype de rob. Bon, le Xipe planqué dans son
repaire c'est tout de même le mec qui dirige Zipacna. Pas une ligne de robbaise ou de
robbosse. Encore moins une ligne de robcause, ces robs stupides qui vous font la
conversation. Un projet secret. Murphy ne trouverait rien dans les archives, mais ça
occuperait un peu le chauffeur.



                                                                                                       33
         - Hélène, vous fouinerez dans les archives Zipacna, à l'intérieur des dossiers relatifs
au secteur n° E, puis vous me ferez une synthèse. Voici ma carte passe. Lancez la
recherche et ramenez-la moi.
         La jeune femme sortit de la pièce. Murphy chargeait sa carte passe tous les matins,
en ne collant que trois codes de recherche dedans. Trois petits secteurs. Suivant ses
prévisions pour la journée. S'il avait besoin d'un renseignement indisponible, il se
débrouillait autrement. Il s'approcha d'une unité de vigiles aux uniformes repassés, chargés
à bloc. Ces cons sont déchirés parce qu'ils croient qu'on va les envoyer en intervention au
milieu des émeutes. Personne n'y survit longtemps s'il néglige son échauffement.
         - Les vigiles, là, ce monsieur, en désignant une blouse blanche avec un type dedans,
va vous conduire à l'ascenseur secret de votre directeur, que vous allez ouvrir. Je dois
l'interroger. Toi, tu t'en occupes. Un binoclard au cheveu gras s'occupa donc de blouse
blanche, des vigiles et des outils. Bon, voyons voir, songeait Murphy.

         Salle des surveillors. Immeuble Zipacna. Murphy avait tout d’abord essayé la
recherche d'empreintes entrées/sorties. Le logiciel mettrait du temps à définir ce qu'il
voulait, l'heure exacte faisait défaut, et puis cette nuit, c'était émeute. Les capteurs
extérieurs saturent facilement. Il s’agit de soustraire les innombrables pas précipités, les
bonds, les je trébuche, les rebonds, les au secours, les sauts, les vigiles les binoclards, bref
de compiler quasiment tout ce qui se produisait probablement au pied de la tour un soir
pareil, et il coincerait les criminels. C'est pas spécialement difficile à programmer. Sauf
qu’il faut entrer tous les paramètres. Absolument tous. Mais Murphy était un as. En vrai,
c'était l'un des rares types capable d'y parvenir, les autres se démenaient dans des bureaux
souterrains à chamailler un sale coup n'ayant rien à voir, sinon ils se seraient probablement
manifestés mais là non, et c'est comme ça qu'ils se sont fait piquer la place de maître du
monde. Comme des bleus.
         Suffirait ensuite de rembobiner jusqu'à l'heure approximative de la fuite. Au moins
une direction, et pourquoi pas, si les types ne s'éloignaient pas trop, une piste, car Murphy
a chargé le code détecteurs urbains dans sa carte passe. Fastoche. Il s’intéresse à la longue
vitre. Au loin, un immeuble incendié aux trente derniers étages. Des hélicos y'en a plein, ils
balaient le sol avec leur rayon rose, au dessus de protestaires ou de bagarre ça devient bleu,
une autre section envoyait un obus de mortier en direction du bleu. Pas mal efficace.
         Surveillance interne. Murphy pivote sur le fauteuil, face au mur d'écrans. Pas de
télécommande. Le Léga passe la main sur sa joue, puis ordonne : Toi, occupe-toi de la
bande et fais ce que je dis. Je veux accéder aux archives vidéo. Surveillance interne,
Section E et zones limitrophes. Une heure en arrière. Le binoclard interpellé rajuste son
imperméable, tord le poignet d'un hermaphrodite en blouse blanche vers le clavier. La suite
consiste en un long monologue au cours duquel Murphy réclame lecture, non, pause, le
binoclard plie la main sur le bouton adéquat, reviens, stop puis lecture, non, stop, je vais en
faire l'économie et vous aussi, et on va passer directement à ce qu’ils virent.


        Corridors vides. Pendant un bon moment. Sur tous les moniteurs. Un voile fugitif
traversait parfois l'un des écrans. En ralentissant au maximum, Murphy put distinguer des
ninjas. Certainement un bon paquet, bien qu'à chaque fois, il ne puisse en dénombrer que
trois ou quatre car l'un d'entre eux passait systématiquement au ras de l'objectif. Seulement
des ombres sur quatre à cinq images. Evidemment, la recherche au ralenti ça commençait à


                                                                                                   34
abîmer le bras de l'hermaphrodite. Ils bondissent de mur en mur. Au bout d'un moment, la
progression s’atténue, les silhouettes se mélangent, partent un peu devant reviennent en
arrière, remplacées par une autre puis d'autres un poil plus loin, vague de fourmis
investissant un pique-nique avec prudence et rapidité. Là, un éclair au milieu d'un couloir
pourtant anodin, le déploiement d'un énorme filet neutrack-patack*. Les mailles de foudre
palpitent en gerbes brutales jusqu'au plafond, ça bouche le couloir. Corps pris au piège, en
suspension, système nerveux pulvérisé par l'onde NP, mais lentement, lentement,
millimètre après millimètre, si bien qu'on sent que ça ne s'arrêtera jamais jamais jamais et
les ninjas bouffaient leur cagoule et plusieurs yeux jaillirent de leurs orbites pour crier, vu
que c'était la seule ouverture des tenues de ninja, puis flottèrent au milieu et les types se
disloquaient en cadence. Les autres, reculés dans le couloir comme pour parlementer,
s'élancèrent. Sous le regard impressionné de Murphy, les ninjas se mirent à courir, sur les
murs, au plafond, ils couraient couraient pour tenter de passer à travers les pulsations du
filet. Seuls deux d'entre eux échouèrent.




       Chapitre 15
       calbotte
        Les zones haute sécurité de l'Institut défilent sur leurs écrans. Couloirs. Le
binoclard changea de télécommande, empoignant une femme en blouse blanche qui lui
jette un regard mauvais, en sifflant pas la peine de me tenir la main je comprends ce que dit
le monsieur. Le binoclard consent à sacrifier au protocole, d'ailleurs il a un peu mal au dos.
Murphy était fasciné par les longues salles aux caissons alignés, que traversaient à présent
les ninjas. Stop, je vous prie. Ne pourrions-nous pas améliorer l’image ? Ces caméras sont
placées foutrement trop loin. C'est impossible, Monsieur, Secteur Confidentiel, répondit la
femme. Tout le monde voudrait y voir de plus près. Les agents de maintenance qui
travaillent dans les secteurs E et F, eux, n'y voient plus. Une prime leur a été octroyée,
naturellement. Secteur Confidentiel. Ah. Bon. Lecture, je vous prie.
        Les ninjas s'arrêtent après avoir passé en revue un bon milliard de cuves. Ca
discutait ferme, l'un d'entre eux extirpe un petit bouquin d'une poche secrète de son
costume, s'agite un peu avant de le ranger. L’un après l’autre, chaque ninja flanque un coup
de pied sur le cylindre éclaté, avant de foncer dans un angle. Un autre écran. Les ninjas
cavalaient ferme, plusieurs silhouettes hors champ loin devant eux. Attendez. Stop. Merci.
Bon. Il s’agit bien du système de surveillance des pièces à haut niveau sécuritaire, n’est-ce
pas ? On a pris l’épisode en route. Ce programme s'est déverrouillé pendant qu'on suivait
nos ninjas. J’ai entendu le clic. Quand ils se sont introduits au niveau E. Pourriez-vous
revenir cinq minutes en arrière, je vous prie ? Uniquement la salle des cuves. Heu ? Oui,
pas de problème.
        Pièce vide. Ils suivirent l'arrivée de Huître & Camion, leur tergiversation et
comment ils libéraient la fille aux ailes de papillon. Sauf qu’en vidéosurveillance on voyait
pas tellement bien. Murphy pensait bon, deux types piquent un proto rob. Des ninjas sont
déjà sur le coup. Les ninjas loupent leur affaire à deux minutes près, et coursent ces gars
qui viennent de leur griller la politesse. Ils déclenchent un carambolage dehors en se



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disputant le butin. Graffiacane saute sur l’occasion, chaque accident dans une zone pour
nantis entraîne une enquête officielle, menée par un LEGiste Assermenté. L’ordre de
mission lui intime de ramener tout objet en possession des criminels. Et leurs têtes. Sur
l’écran, les ninjas se séparent en deux groupes. Une tripotée de couloirs et de corridors et
d'escaliers et de couloirs. Murphy réclame le réseau extérieur. La femme effectue la
commutation. En programmant l'heure avec un peu plus de précision, l'image serait
meilleure. Ils purent apercevoir, au milieu des bourrasques de l'émeute qui concassait
protestaires et vigiles, un gros type en uniforme d'entretien Zipacna, avec une seule
manche, dans ses bras, une fille avec des ailes, une fille si incroyable que Murphy en eut le
bide physiquement retourné, ça faisait mal simplement de la voir, le gros ouvrit ses bras.
En même temps, un grand gars attrapait au vol les flèches décochées par des ninjas furax, il
en renvoya quelques unes et ça trouait des gorges, la fille s'envola
comme en riant.
        Les deux types fixaient un point au loin, ils se retournèrent pour détaler, ninjas au
derche. Un autobus traverse l'écran, arrachant la caméra. Murphy commande passez donc
sur l'immeuble voisin, ma chère, la femme en blouse blanche obéit sans hésiter. On y voit
les types et les ninjas s'engouffrer dans la ruelle, l'autobus cahotant à fond sur le boîtoir,
ninja au volant et des tas d'autres accrochés sur le toit ou les côtés. Un buldolourd antigens
qui cahote aussi mais moins vite. Collision. Même que les marges d'un mouvement
protestaire giclent en l'air. Stop, je vous prie.

        Murphy siffle dans son sifflet. Hélène revint. Devant la gueule du patron, elle enfila
ses lunettes noires. Tout à l'heure, vous me raconterez ce que vous avez trouvé dans les
archives. Toi, coince-moi cette pute. La femme en blouse blanche secoue ses cheveux
châtains. Clé au bras. Le binoclard serre ferme. Hélène ? Coquille, je vous prie. D’un pas
assuré, le chauffeur attrape la tête de la femme, puis bloque sa paupière gauche en mode
ouvert au moyen d'un cercle transparent. Murphy s'approcha.
        - Pour qui travailles-tu ?
        - P... Le service stockage de l’Institut, qu'est ce que vous croyez ?...
        - Conneries. Je crois qu'on t'a envoyée pour me surveiller. Au boulot un soir
d'émeute, tranquille & pas cloîtrée dans un labo à verrouillage horlogique. Tu circules trop
facilement à travers les réseaux surveillors. T'es là pour m’espionner, voire me descendre
lorsque que j'aurais récupéré la chose qui a été volée cette nuit. Car je vais la récupérer.
Tout en parlant à blouse blanche, Murphy se penchait sur son visage, main vibrante,
majeur retenu par le pouce. Alors, pour qui ? Il approche son doigt jusqu'à frôler le globe
oculaire. Œil grand ouvert.
        - Pour l'Institut, je vous dis...
        - Calbotte.
        Murphy relâche son majeur qui s'écrase sur la rétine de la femme avec un son de
yaourt. Elle hurla et ça saignait. Elle expliqua à Murphy qu'elle travaillait pour le
conquistador Amédée et qu'elle devait l'éliminer dès le prototype récupéré. Le lui ramener.
L'ordre de mission de Murphy ne provient pas du cabinet d'Amédée, mais de celui de
Graffiacane. Il l’étrangla. Deux conquistadores en compétition pour récupérer cette chose,
qu'il venait de voir s'envoler. Cette espionne a avoué bien vite. La trouille. La trouille si
elle bave. Un comparse. Manière de vérifier que le démasqué ferme bien sa gueule. Pour
continuer le boulot. Murphy en gaule toujours un, depuis le temps ils le savent bien. Du
regard, il fit le tour de la pièce. Il restait l'hermaphrodite au poignet brisé, père et mère de


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trois enfants, un technicien qui en début de semaine encore était heureux du prêt que venait
de lui accorder la famille de sa femme, seulement trente-six pour cent mon vieux,
impeccable, tu penses, ça c'est de la bagnole, fini le bus et tout le bordel, un espion du
conquistador Amédée déguisé en binoclard, lui et Hélène. Il descendit tout le monde à
l’exclusion du chauffeur, même le laborantin avec un carnet à pince qui passait près de la
porte pour rejoindre l'ascenseur, au cas ou il aurait écouté.




       Chapitre 16
       la journée des chialeuses
         Ainsi Murphy menait-il son enquête. Pendant ce temps, Huître & Camion faisaient
de leur mieux pour s'occuper. A travers la baie vitrée, Huître contemplait lumières, jolies
langues de flammes et mouvements de foule, chorégraphie immense et absurde. Camion
bloquait devant la télé en ne pensant pas, mais absolument pas au prototype. Ils
attendraient la fin des émeutes pour se tirer de cet immeuble de merde. Tranquillement.
Ensuite, ils avisaient avec Serge, qui négocierait avec le mystérieux plein de fric. Si le
savant fou faisait comme il avait promis.
         Huître, pendant que les ninjas leur collaient au derche, avait repéré un genre
d'élévateur déguisé en cabinet de toilette. Un type en blouse blanche s'y engouffrait. Ils se
précipitèrent, Camion retint l'ascenseur. La cabine remontée à moitié, Huître ouvrit la porte
et fit glisser la fille par l'ouverture au ras du sol. Puis il sauta à son tour, bloqua les portes
et en dix secondes ils se tenaient tous les trois dans un ascenseur secret en compagnie d'un
vieux merdique. Ce connard pleurait à chaudes larmes, comme on dit, alors Huître
expliqua qu'il fallait pas se chier dessus comme ça, vioque. On va pas te manger.
         - Ouais.
         - Ouais. T'aurais croisé les mecs qu'on a au cul que t'aurais passé un sale quart
d'heure ou moins longtemps.
         - Ouais. Putain, t'as vu, y courent sur les murs ! Super vite !
         - Ouais, au plafond, aussi. J'en ai baffé un et
         - C'est pas vrai. Camion secoue ses mentons.
         - Si, j'en ai baffé un. T'as pas vu ? Juste en sortant, celui qui courait tout vite. Avec
une épée bizarre.
         - Tu l’as baffé rien du tout. Juste la porte à travers sa gueule. Une ruse de bébé
         - N'empêche que je l'ai eu.
         - C'était pas du jeu. Bébé.
         - Ouais mais je l'ai eu.
         - Ouais. Au fait, j'crois pas qu'on pourra récupérer l'automobile. On s'est garés trop
près. Ces cons dehors l'auront bousillée.
         - Merde. merde. Pan-Pan va tirer la gueule. Je vous la prête les mecs, pas de
connerie les mecs, soyez sympas les mecs, et nous non, t'inquiète, on est pas des blaireaux.
         - Il l'aimait bien, son auto.
         - Ouais.




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         Le vieux dans l'ascenseur qui poursuivait sa descente, c’était le Docteur Xipe
Totec. Et se sentait salement foutu. Le choc de l'avoir vue en vrai commençait à passer, un
moyen, un moyen de s'en sortir. Alors, toujours chialatif, il parvint à fermer les yeux, puis
sortit sa vibrolame pour crever Camion. S'il n'avait pas redouté de toucher la fille en
utilisant le laser de son stylet, peut-être aurait-il pu l'entamer. Mais là, pas moyen.
         Camion toisa, il s'en foutait d'avoir un trou dans sa combinaison, d'ailleurs il venait
de la piquer, il attrapa l'épaule décharnée pour que l'autre lâche son arme, ne connaissant
que cette technique, l'épaule bien sûr se déboîta d'un coup sec, et suffirait pas d'une tèque
pour la remettre en place. Ca, c'était un coup à se faire courtiser par un bataillon de toubibs.
Xipe hurla. La fille se mit à sangloter, venant d'elle c'était joli quand même. Putain,
Camion, c'est la journée, remarque Huître. Pitié chuinta Xipe. T'as raison, fit Camion, la
journée des chialeuses. Bon, professeur machin, là, où qu'il va cet ascenseur ? Pourquoi tu
l’appelles professeur ? Ben il a une blouse blanche. Ah ouais, s'il était balayeur elle serait
grise. Alors ! On va où, là ? Hein ? Xipe calculait ses chances. Avec un peu d'adresse, il
pourrait s'en sortir sur tous les tableaux. Le grand avait dit Camion. Il se rappelait très bien
du jour où l'aile ouest de son premier labo avait explosé. Suite à une évasion. C'était signé
« Huître et Camion vous emmerdent ». Au marqueur avec une faute sur les moniteurs de la
cave de stationnement, et au tournevis sur la plupart des bagnoles. Ils avaient aussi
revendiqué, avec un déconcertant manque de subtilité, trois ou quatre attentats dans le
métropolitain de déplacement et dans des magasins. Même message.
         - On va dans mon repaire secret. Vous vous trouvez au cœur de l'Institut de
Recherche que je dirige depuis de nombreuses années.
         - Ah ouais ?
         - Mmmm. De nombreuses années. Alors ! Ca fait longtemps que tu fais ce boulot ?
Huître s'essuie les mains sur les cuisses. Hein ? Ca fait longtemps ?
         - Est-ce qu'en fait, c'est ton premier labo où tu bosses et que t'es chef, ou bien ? Par
exemple vers le quartier des montgolfières ? Camion prend la pause du cabri fulminant
alors que l'ascenseur s'arrête.
         - Ouais, par exemple...
         - Non ! lança Xipe en se levant. Crissèrent ses souliers de cuir verni avec un bruit
déplaisant. Jamais de la vie ! Non, moi je ne suis qu'un scientifi
         - T'es chef ou t'es pas chef ?
         - Je sais qu'il a existé des labos dans le secteur des montgolfières, mais lorsque j'ai
eu ma promotion, ils étaient déjà en ruine.
         - Ouais, se calma Huître. Une belle flambée. Machinalement, il passe les doigts sur
sa nuque, et Camion de même. C'est bien eux, jubilait Xipe. Mais comment font-ils pour
circonvenir leurs codebarres ? La porte de la cabine glissotte.
         - En tout cas, savant fou de merde, ce que tu fabriques avec tes caissons et tous tes
prototypes, c'est pas bien. On aurait que ça à foutre qu'on te botterait le cul pour te passer
l'envie.
         - Et comme il faut, même, renchérit Huître. Regarde la jolie fille. Ehecatl ouvrit la
bouche : Je... J
         - Ta gueule pouffiasse, cingle Huître. Si tu fermes pas tout de suite ta sale gueule
qu'à cause j'ai mal à ma main, mon pote, là, il te laissera jamais partir. JAMAIS.
         - C'est vrai ? Voix sereine de fille. Voile chaud et rauque. Ses yeux tout beaux
enchâssés dans ceux moins beaux de Camion.
         - Ouais, qu'il répond.


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J'ai dit ta gueule la pute, envoie Huître et il fait suivre son poing, Camion s'interpose, il
bouge vite quand il a envie, pour recevoir la beigne à sa place. Parce que pratiquer un
blocage ça aurait pas suffi, on empêche pas Huître de patater quand il l'a décidé. Camion
s'en bat les couilles, à peine a-t-il eu mal, alors que la fille, avec une tourte pareille elle
aurait dégueulé du sang jusqu'à demain.

        Huître crut que Camion allait lui rendre la monnaie en pleine gueule, de sang froid,
mouvement brusque vers l'arrière avec la main qui remonte presque jusqu'à protéger le
visage. Un quart de seconde et c'était terminé. Mais Huître a senti l'éclair de trouille lui
traverser les yeux, et il se détesta. Moi j'aurai ta peau connard héhéhé. Camion, s'en
branlait, bien sûr, il avait même rien remarqué. Xipe est ravi. L’omoplate bipante de
douleur. Ces imbéciles ne lui demanderaient plus son nom. Il pénétra dans son repaire
secret en tissant des plans à toute allure.


        Le repaire secret du Docteur Xipe, sans rire, on aurait dit un musée d'histoire
naturelle. Spécimen de bestioles pelées, suspendus, accrochés, alignés, empilés, disséminés
dans la pièce principale, Huître et Camion n'auraient su reconnaître aucune espèce même si
ça les avait intéressés. Même si on avait remis les peaux. Tout un merdier d'insectes de
tailles variées, certains si gros qu'ils devaient dévorer des souris et des oiseaux entiers.
Xipe ouvrit sa blouse jusqu'au nombril, retira ses lunettes. S'avançant vers lui sur une
planche à roulettes, un plateau dans les mains, un genre de jeune garçon. Comme un
garçon, en fait, pantacourt et tout, un polo et une montre, mais ses pattes arrière c'était des
pattes, et sa tête celle d'un chien. Le savant fou posa ses lunettes sur le plateau. S'installa
dans le fauteuil vert en gémissant merci fiston. Huître et Camion crurent qu'il débloquait, il
parlait à son robboniche hybride en l’appelant fiston et ça les fit marrer, mais s'ils avaient
su y'avait rien de marrant.
        - Ecoutez-moi, proteste Xipe avant que Camion ne parvienne à briser sa patiente
reconstitution d’un Retrazqstrix Bella près du climatiseur, avec ses dix-sept pattes dotées
de neuf articulations aux fonctions différentes, absolument, posée sur la commode de
vitrocristal. C’est un malentendu. Je ne vous avais pas repérés sur le système de
surveillance. Un exploit ! Flattons-les un peu, se disait-il. Les deux autres s'en branlaient.
Vous savez, moi aussi, je brûlais de secourir, heu, la jeune femme en votre compagnie. Le
prototype Ehecatl 01/01. On peut dire que vous m’avez devancé. Oui, moi, son créateur,
j’étais déterminé à lui offrir la liberté, coûte que coûte, avant que les agents d’exploitation
ne s’emparent d’elle. Putain, pourquoi Rex ne se ramenait-il pas avec ses comprimés ? Le
gros lui a cassé l’épaule et il doit conserver cet air aimable & détendu. Connard de clebs,
d'ailleurs sans ce regard triste, comme souligné au mascara, il aurait fini au broyeur comme
les autres. D’habitude, Xipe sifflait, claquement de langue, Rex, Reeex, Rexou, allez viens,
viens là, viens, apporte les cachets à papa, c'est bien, bon garçon, mais il n'était pas seul
dans la pièce. Il ne souhaitait qu’on sache que son fils n'avait pas de langue. Au moins, il
ne lui salopait plus son fauteuil préféré. Allons, poursuivit Xipe en lorgnant vers la cuisine.
Vous l'avez libérée. Vous venez de soustraire cette créature artificielle à son tragique
destin. Hum ? Superbe. Dotée d’ailes fonctionnelles ? Fantasme boutonneux de base ?
Vous connaissiez sa fonction, bien entendu ?
        - Non.
        - Non.


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        - Heu, attends... La baise !
        - Faux.
        - Alors! Fabriquer des trucs d'art ?
        - Faux. Il s’agit d’un nouveau feuilleton pour la 23° chaîne.
        - Ouah !
        - Putain ! Xipe fut satisfait d’avoir enfin capté leur intérêt. Ben putain de merde,
continua Camion en reluquant la fille aux ailes de papillon, l’œil tout rond. Ben putain de
bordel de merde.
        - Dis voir, connard, pourquoi qu'on devrait être au courant ?
        - C'est passé aux informations, hier. Sur trente-sept chaînes. Un cent vingt secondes
plutôt réussi, présentant l’intrigue et la distribution de Songe dans un arbre creux. Peu
après, l’Immeuble de Fourniture enregistrait une avalanche de précommandes et
réservations diverses. Affiches draps de bains sacs de couchage chopes, poupées
gonflables autocollants pare-soleils chemisettes bien sûr, chaussures crèmes glacées et tout
un tas de produits à l'effigie de la mystérieuse Ehecatl, nouvelle égérie de la chaîne 23. Les
magasins furent approvisionnés pour la déferlante de demain matin. Mais bien sûr, il y a eu
émeute.
        - En plus il y a émeute ? Ben merde. Nous on regarde pas les infos.
        - Ouais, y'a les dessins animés sur la neuf.
        - Ah ?! fit un Xipe interloqué. Au fait, j'ai reçu un lot de tasses. On la voit habillée
au fond et à poil quand y’a du liquide. Vous en voulez ?




       Chapitre 17
       la grande coupure de courant
        Ils ont parlementé comme ça un bon moment, Huître & Camion ayant rangé leur
tasse, leurs tasses dans le cas de Huître, dans le sac à dos en coton rose qu’ils trimballaient
partout. Ils piailliparlaient dans un caquètement épouvantable. Qu’ils étouffent. Ils
croyaient parler d'elle, bien sûr, entre autres considérations sur les pubes ou même le
monde. Elle voudrait se poser quelque part, au calme. Un trou palpite dans son ventre, il
manque quelque chose à l’intérieur, Ehecatl, puisque cela semble être son nom, ne trouve
pas le courage de palper l'orifice dans son dos, à l'endroit où l'épingle de métal la perforait
encore quelques minutes auparavant. Réfléchir un peu, non, penser un peu. Juste se poser.
Pourquoi pas faire des petits, plus tard. Qu’on cesse de négocier à son propos. Elle
commence à pleurer sans un bruit. Ils étaient désolants. Putain, vl'a qu'elle rechiale !
Merde, on peut pas avoir la paix deux minutes. Bon, savant fou de merde, c'est bien vrai
que tu vas faire comme t'as dit ? Evidemment. Je compte supprimer le codage de son
codebarre. Définitivement. La capsule sera toujours fichée dans sa nuque, elle pourra la
faire retirer plus tard si elle le souhaite, mais il sera désormais impossible de la contrôler,
de la localiser ou de la détruire au moyen de son codebarre. La liberté. Ouais, ça on s'en
occupe. Mais toi, savant fou de merde, qu'est-ce que ça peut te foutre qu'elle s'échappe,
cette pute que t'as fabriqué avec tes petites mains et des morceaux de machin ? Je refuse
formellement qu’on avilisse mon chef d'œuvre. C’est tout. Question d’éthique. Imaginez



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une suite sans fin d’épisodes, véritables larmes, véritable sperme et sang versé, et tout à
l'avenant. J'ai eu accès à quelques synopsis des plus grotesques. Si vous saviez... Robs
parodiant le rôle d’humains pour un feuilleton interminable, rangés chaque soir comme
leurs costumes en attentant l'épisode du lendemain. Vies dévolues au visionnage. Comme
unique fonction. Pas elle, messieurs. Pas elle. Alors ! Tu crois qu'on va gober des conner
Ta gueule !! coupe le gros. Moi j'y crois, toute façon on a pas le choix et même il a raison.
        D’ailleurs t'aurais fabriqué cette fille, ben tu la laisserais pas entre leurs pattes.
Ouais, hésite Huître pour pas décevoir son pote, alors qu'il sait très bien ce qu'il ferait d'une
nana comme ça, lui. Le Docteur Xipe comprend qu'il a gagné. Il pourrait en ricaner sauf
cette épaule grinçante.

        Les deux abrutis empruntent la sortie de secours secrète n°4, en compagnie
d’Ehecatl 01/01. Ils ont probablement craché des menaces avant de grimper à l'échelle,
mais Xipe n'écoutait plus. Rex vient d'apporter ses comprimés, essayant de japper avec sa
gueule tordue. Ca fait un drôle de bruit, tu parles, sans langue, mais il bave beaucoup
moins qu'avant, ça au moins c'est un progrès parce que Xipe, la bave blanche et les
léchouilles ben ça l’écœurait. Il va tenter de modifier le codebarre de sa créature. Il y
parviendrait, comme il l'avait promis aux deux idiots. D'ailleurs, il leur avait presque pas
menti. Sauf que le prototype Ehecatl 01/01, évidemment, il voulait se le garder pour lui
tout seul.


        Ensuite, Huître & Camion et la fille s'étaient retrouvés dehors. La sortie de secours
n°4 aboutissait sous un faux taillis en plastique, à côté d'une roulotte à glaces. Vacarme
assourdissant. Un classique. La meute des protestaires n'était pas encore parvenue à
annexer le boîtoir, le trio se serait fait écrabouiller avant de grimper sur le bitume tellement
c’était compact. Agitation, des cris des cris, des coups, milliers de gens à l’assaut du
boîtoir. Les vigiles, jambes écartées, défoncés à bloc, traçaient de longues arabesques de
leurs badines en plastiferraille sur les plus audacieux, ça cinglait dur, les bouts de tissu et
de chair giclaient comme des jets d'eau. Une seconde rangée envoyait grenades à billes et
shurikens sphériques. Les ordres sont clairs. Les compagnies de sécurité, qui se tirent la
bourre entre elles par habitude, ont été averties : interdiction pour l'ennemi de s'approcher
des immeubles. Dans le quartier du centre, les équipements pour nantis ne doivent subir
aucun outrage. Les usagers vérifieront au journal télévisé. Eclate l'occiput d'un vigile en
combinaison jaune. Le chauve à la fronde se choisissait un nouveau boulon lorsque la
badine d'un agent en rouge lui ouvre la joue jusqu'à l’œil et un peu plus haut. Les derniers
rangs agitent des panneaux de fortune, sur lesquels on déchiffre des slogans tels que J'AI
FAIM! ENCULÉS! ou MA FEMME EST MORTE, ENCULÉS! ou encore DU PAIN!
C'EST DE VOTRE FAUTE, ENCULÉS, enfin tout un tas de reproches, mais bon le plus
souvent c'était quand même DU PAIN J'AI FAIM ou J'AI MEME PAS D'AUTOMOBILE.
Un furieux tombe par terre, shuriken fiché dans la poitrine comme un oursin facétieux, ça
ne calme personne alors la grenade suivante leur ôte les membres du corps.
        Huître et Camion se dressèrent sur le boîtoir, désorientés. Ehecatl, vu comme ça
elle aurait peut-être préféré retourner dans sa cuve, mais peut-être pas car elle avait quand
même du caractère et puis des ailes. Les vigiles s'apercevaient de rien, c'était émeute, le
gros arborait un uniforme crédible bien qu’il y manquât une manche, et l'autre mec une tête
de tueur. La fille aux ailes de papillon : tellement hors de propos que le cerveau l'effaçait


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du paysage en mode automatique. Camion s’ébroue dans ses yeux, Huître rougit pour lui
car ce gros con devrait pas fantasmer sur une nana pareille qu'elle le regarde seulement
parce qu'elle a pas le choix. Ehecatl pensait pareil et elle était triste pour lui mais bon.
        Elle lui confia un sourire qui le rendrait heureux jusqu'à ce qu'il crève, sans effort,
en fait elle s'apercevait même pas qu'elle souriait, car pour elle tout était nouveau mais
pour lui non.

        Huître a repéré une dizaine de ninjas qui s'élançaient hors de l'Institut à leur
poursuite. Des vigiles en plein passage, les ninjas en rogne. Trois ou quatre décapitations
anecdotiques et les autres décochent des flèches. Huître les attrapa toutes sauf une qui
visait un vigile, il les renvoie d'un mouvement souple en rigolant. Il se retourne, et la fille
s'envole avec ses jolies ailes poudrées. Lui aussi, avant il, volait
super bien.
Il en aurait grogné de désespoir. Mais un autobus déboule, alors ils prennent la fuite. Un
autobus farci de ninjas.
         Dans l'ordre, Huître & Camion, des ninjas à pied, des ninjas en autobus qui écrasent
des vigiles. En face d’eux, un buldolourd antigens, que pilote un blondinet squelettique,
sigle des forces spéciales tatoué sur le front, klaxonne en bousillant protestaires et bacs à
fleurs en béton crème. Aussi bifurquèrent-ils. Un grand badahboum, Camion couvre Huître
de son corps au cas où, il craint pas le feu mais les ninjas ouais et ils grésillèrent ça faisait
ssshhssshhhhssshhhhhhh.
        Ils finirent les petits malins accrochés sur le mur au dessus d’eux, et qu'étaient pas
trop abîmés. Ils firent le tour par la ruelle. Remontèrent dans l'immeuble qu’ils viennent de
quitter, ascenseur de secours, tant pis pour les gardes. Ils dépassèrent l'institut Zipacna, tout
en haut c'était des bureaux. Et depuis, les voilà en train d’attendre que se termine l'émeute.
Voici la scène.

        Huître & Camion boivent des coups dans la salle de visionnage, ils ont apporté les
bouteilles prises dans le bureau du chef. Ils sont d'accord sur le programme, une compète
de tourtasse et leur préféré c'est le même, celui à la motocyclette fluo qu'est venu avec la
blonde aux gros nibards. Ils se congratulent à nouveau, c'est une super idée de s'être
planqués au dessus de l’Institut. D'ailleurs, comme explique Serge quand il est bourré, il l'a
vu dans un feuilleton, le meilleur endroit pour cacher une aiguille c'est pas une botte de
foin, bordel de merde, c'est une botte d'aiguilles. Tous deux savent que Serge sera furieux,
mais il aura intérêt à comprendre parce qu’eux deux c'est pas des esclaves de merde. Ils ont
la conviction d'avoir accompli une bonne action et ça, ça les change. Même s'ils vont
commettre d'autres saloperies s’il veulent se gagner leur machine à tartines et leur cerf-
volant géant. Et ils veulent. Pour le moment ça roule, sauf que Camion cramerait volontiers
un petit cigare, mais enfin ça va quand même, ils rigolent en commentant la rencontre. Ils
apostrophent les lutteurs. L'écran cligne tout

       noir. Huître colle une tourte au moniteur. Camion aussi. Puis ils s'aperçoivent que
TOUS les moniteurs sont éteints. Qu'il n'y a plus de lumière. Ils se jettent sur la baie vitrée.
       Dehors, TOUT est éteint. PERSONNE n'a jamais vu ça. Heureusement qu'il y a émeute,
la plupart des gens sont pas mal occupés, sinon ça bouchonnerait aux files d’attente pour
défenestrage. TOUT éteint. PERSONNE n'a JAMAIS vu ÇA.
       Dehors, en bas, ondulent encore mieux tous ces trucs enflammés et y'en a quand


                                                                                                    42
même des tas, c'est beau. Huître & Camion sondent leurs yeux, c'est le grand jour. Camion
songe vite fait que merde, là il pourrait vraiment me buter. Mais comme il est trop content
il oublie de suite. Huître, toujours un temps de retard, pense juste merde, putain le grand
jour. Ils se cognent l'un l'autre, les mains crispées. S'entrepincent les nuques. Camion
plante ses ongles. Huître grogne, Camion tire et retire la capsule codebarre. Huître pleure.
De joie. Il plante ses ongles à son tour, tire et retire la capsule codebarre de son pote. Sa
nuque déchirée pisse le sang, mais putain Huître plisse les yeux et il rigole tout en dedans,
bordel c'est fini, ils iront où qu'ils veulent, fini la fuite et la pétoche, ouais, un rugissement
lui bouffe la gorge et la lumière revint avec un tintement au néon.

        Huître, dans sa main y’a pas que la capsule. Camion couché sur le côté, une flaque
de sang autour de la tête. Ca part du cou. A côté de son bras, doigt écartés, le codebarre de
Huître qui brille pas. Le gros sourit mais ne bouge pas. Il bouge pas. Huître, dans sa main,
y’a pas que la capsule. Du sang, épais, le codebarre de son pote et un machin blanc. Un
éclat de moelle épinière. Camion il est tout mort, alors Huître se met à pleurer en dedans.
        A présent, nous allons quand même revenir un peu en arrière pour savoir ce qu'il
s'est passé entre-temps, vu qu’on a quelque peu anticipé sur la suite.




       Chapitre 18
       sujets en cours de tournage, veuillez etc etc
         Laissons Huître et le cadavre de son copain dans leur salle vidéo, pour redescendre
d'une cinquantaine d'étages et de plein de minutes. Murphy enquête. D'abord, il a
soigneusement fait effacer les bandes de surveillance des niveaux E & F. Toutes. Non sans
exécuter le technicien affecté à l'effaçage. Bon. Graffiacane lui a accordé vingt heures, ce
carnagium est un super poison, vraiment. Amédée lui a collé des espions au cul, pour lui
faucher cette chose dès qu'il l'aurait récupérée. Graffiacane, elle, réclame en bonus les têtes
des deux voleurs. Intactes. Graffiacane contre Amédée. Les ninjas contre les deux types.
Manquait plus que le superchef. Murphy contre eux tous. Bon. Xipe Totec, le directeur de
l'Institut. Planqué dans son repaire secret au lieu de collaborer. Xipe voulait, soit protéger
son cul, plausible, soit se tirer en douce, plausible mais délicat vu la tournure de l’émeute
au dehors. Hélène, qui suivait les bulletins d’information pour lui, décrivait les rapporteurs
évoquant déjà l'opportunité d'envoyer les bombardos. Voyons ce toubib.

        Murphy dans l'ascenseur. Vingtième étage, salon principal. Des tas de blouses
blanches bourdonnent dans un coin en buvant du café. Les standardistes croquaient des
champigrouilles séchés pour tenir le coup, leur casque n'arrêtait pas de vibrer. Il s’agit de
rassurer tous les nantis qui jouent Zipacna à l'Immeuble des Transactions Financières, ceux
qui attendent leur clone ou leur enfant, bref tous ceux qui ont des intérêts chez Zipacna et
qu'appelaient parce qu'ils avaient suivi l'accident aux infos. De vrais gens, avec qui il
importe de se montrer poli. Les autres combattaient à l'extérieur. Murphy tripotait ses
lunettes en s'avançant. Un peu mal au bide. Il desserra la ceinture qui retenait le pantalon
de flanelle sur ses hanches maigres. Ce doit être ces nouvelles céréales à bulles, là, celles
du feuilleton. Ca pétillait dans la bouche et c'était super bon, même que le connard de la


                                                                                                     43
série avec sa gueule géométrique, tellement de biscotos qu'on aurait dit qu'il se les était fait
pousser exprès, et ben il s'était fait salement humilier par les jumelles parce qu'il avait
piqué son paquet de FizzMaïz* à Herman-neuf-doigts pour le remplacer par des fourmis.
Alors Murphy ça lui avait donné envie d'en acheter. Maintenant il avait le bide à l'envers.
Va falloir trouver un coin pour chier. D'ailleurs il réfléchissait vachement bien en chiant.
Murphy chercha Hélène du regard et la trouva. Elle avait retiré sa veste, profil incroyable
avec la pointe des seins sous le polo réglementaire. Le chauffeur tapa vaguement du pied
en enlevant ses lunettes noires. Ils ont presque fini, patron. Bien. Voyons ça.
        Les vigiles de l'Institut attaquaient le revêtement, derrière le socle d’une statue de
barbichurluberlu brandissant un cercle de foudre, couchée sur le côté à quelques mètres.
Les chalumax tournaient à plein régime pour découper la paroi. Le binoclard que Murphy
avait chargé de superviser l'opération affichait un air bien trop radieux pour ne pas éveiller
sa méfiance. Il lui expliquait que le repaire secret du Docteur Xipe possédait nombre
d'entrées secrètes, et que celle-ci, bien que délicate à forcer, était la plus directe. Murphy
jaugeait son binoclard, lunettes grises, cheveu gras et court, cicatrices d'acné sur les
pommettes, du bide. Le minet de base. Hélène semblait d'ailleurs intéressée. Murphy fit
semblant de chercher ses cigarettes, en fait il tripotait son pistoflingue. On n'est pas si
joyeux quand votre supérieur vous ordonne d'encadrer des cons de sportifs pour décapsuler
un ascenseur. Il vit le geste nerveux de la main, pendant que l'autre parlait, ça tiquait vers
sa braguette. De plus, son falzar et sa chemise, par l'entrebâillement de l'imper, sont
froissés, mal ajustés. Pas comme tout à l'heure, Murphy en est certain. Un autre agent,
lunettes ovales, examinait le sol en faisant bruyamment tournoyer sa salive. Murphy sortit
ses cigarettes. Panoramique sur l’amalgame de blouses blanches. Une femme au regard
terrible dans un coin parmi ses collègues, de beaux cheveux bruns qui diffractent la
lumière, du coton dans le nez et un peu de sang sur la jupe. Sûr qu'elle puait le sperme. Le
boulot n'ayant pas pris de retard, Murphy n'avait rien à reprocher à ses hommes. Un sourire
pour Hélène, qui l'avait observé fourrageant sa poche intérieure. Le pan d'acier costumé
cède brusquement, sombrant dans le vide en produisant un long sifflement.
        L’un des vigiles se retourne, lividifié. Il a bien failli tomber avec la découpe, le
chalumax lui a échappé des mains. Il tend la somme habituelle au collègue qui l'a retenu. Il
s’agit d’une sorte d'engagement tacite entre ouvriers, parfois entre vigiles : comme ça il y
en a qui s'entraident en cas de pépin. Le mec empoche les billets et tape sur l'épaule du
rescapé, qui monte déjà une combine en vue de rassembler la somme qu'il doit à son
entreprise pour avoir bousillé un chalumax avant-dernier modèle. Celui-ci n'aurait peut-
être pas éclaté en bas, mais fallait pas rêver. Toute façon, à voir la gueule du Léga, il
n'aurait pas le droit de descendre le récupérer.
        Le binoclard que tout le dortoir surnommait Elvis le Tournevis, parce qu'il arborait
une banane synthétique soigneusement huilée, pendu dans le vide la tête en bas, s'acharnait
sur la commande de secours pour faire remonter l'ascenseur. Il y parvint au moment où
Murphy terminait sa cigarette. Le Léga posta quelques agents en faction dans le hall
principal, puis descendit en équipe réduite.

        Evidemment, ce connard de Xipe n'était plus là. J'ai du travail, mon cul, ouais. Bon,
les gars, coupe-sifflet puis autopsie rapide du macchabée dans le coin cuisine. Hélène, vous
compilerez les travaux effectués sur cette console durant les trois dernières heures, voici
ma carte. Vous avez chargé le code asservir machines, aujourd'hui, patron ? Oui, ma petite.
Bien patron. Je m'y mets. Moi, je vais chier un coup.


                                                                                                   44
        Pas trop mal, ce repaire secret. Les sanitaires, par exemple. Baignoire vert pomme,
avec des figurines en plastigo sur le rebord, et même un sous-marin échoué au fond.
Serviettes moelleuses pendues ça et là. Un tapis de bain alangui sur le sol. Des miroirs
juste ce qu'il faut. Un homme de goût, ce Totec, malgré cette lubie de collectionner des
bestioles mortes et pelées. Chiotte spacieuse, confortable. Murphy caguait de la soupe avec
des grumeaux, le regard accroché à la bonde de la baignoire. Bon. Le Docteur Xipe s’était
retiré pour rebondir sur un plan quelconque. S'il avait préféré se tenir à l'écart de l'enquête,
simplement pour ne pas en subir les retombées, il aurait sagement attendu dans son repaire
secret en suçotant des couchers de soleil, ou une autre boisson de vieux. Là, il venait de
déserter. Les consignes de Murphy spécifiaient : plein pouvoirs. Tu parles. Graffiacane
pensait l'avoir empoisonné. Tout à l'heure, il faudrait envoyer un avis de recherche au nom
du Professeur Xipe Totec, Directeur de l'Institut Zipacna, au motif de désertion & traîtrise
aggravée. Voyons, voir, songeait Murphy avec un mauvais sourire, ce con a cautionné le
vol, tout simplement. Il n’est pas dans le camp des ninjas, ni avec les voleurs, sinon, grillé
pour grillé, il leur aurait facilité la tâche. Ce qui nous ramène au buldolourd.
        Un buldolourd antigens a percuté l’autobus boursouflé de ninjas avec une brutalité
glaciale. Pas de survivants. On a peut-être téléguidé un de ces androïdes idiots qui datent
de la guerre contre les Autres. Certainement. Mais le prototype s'est envolé. Xipe doit avoir
un truc pour le localiser. Bon. Il travaille : soit pour le superchef, normal qu'il n'ait pas eu
peur de déserter. Soit pour Amédée ou Graffiacane. Soit pour lui-même. Murphy était
content. Dans tous les cas de figure, il retrouverait le prototype grâce au Docteur Xipe
Totec.

         Xipe comprit que les binoclards investissaient son repaire lorsque l'alarme siffla
dans son glisseur. Pas grave, elle serait à lui. Bientôt. Rien qu'à lui. Amédée n'y pourrait
rien, il la posséderait, à lui pour toujours, même s’il devrait fuir, fuir jusqu’à la fin. Xipe
ignorait la façon dont Amédée s'était procuré de tels documents, mais le conquistador
l'avait contacté. Proposant une fortune en échange du prototype Ehecatl 01/01. Il avait
promis de ne pas intervenir, mais les promesses de conquistador, Xipe connaissait, et de lui
refiler des coupables pour clore l’enquête.
         Trois andros des forces spéciales, au bord de la déconnexion, devaient se
positionner devant une caméra avant de se faire exploser en groupe. Amédée avait
maquillé le plus menu en jeune fille avec des ailes de papillon. Pendant ce temps, Xipe
subtiliserait le véritable prototype. Un plan à la con, même sans émeute. C’est au cours des
ultimes repérages que Xipe avait sombré.
         Lorsqu'elle n'était qu'un ensemble d'équations, de calculs de courbes de particules
de molécules et d’algorithmes, on en oubliait qu'elle deviendrait ça. Vivante, la fille la plus
tout du monde. Un rob. Fascination. Xipe l’avait contemplée doucement respirante dans la
cuve, et sût qu'elle serait à lui. Il faudrait qu'il baise Amédée, facile, et le superchef, ça
c'était autre chose. L'alarme d’un Neutrack Patack* tinta, le tirant de sa rêverie, et le
Docteur Totec quitte son écran pour monter voir ce qui se passe, remettant son enlèvement
à plus tard. Ca lui prend cinq minutes. Surface : deux types poursuivis par des ninjas en
pagaille. Les types s'incrustent dans l'ascenseur camouflé en cabinet de toilette. En
compagnie de sa promise. Ils ne le reconnaissent pas. Lui, si. Xipe n’a pas eu le choix, sitôt
que Huître & Camion étaient sortis du repaire, il avait télécommandé l’un de ses andros
pour qu’il s'empare d'un buldolourd. Puis, la fille s'envolant sur ses écrans, il provoqua la
collision, espérant tuer tous ces connards de gêneurs. Faire croire que la fille était morte. Il


                                                                                                   45
était pas assez con pour avoir effacé son codebarre, il fallait bien la retrouver. Explosion
tenace. Ensuite, Xipe avait contacté le superchef pour lui annoncer l’incident. Il estimait
préférable d’avoir croisé le duo de robs, avec un peu de chance ils auraient survécu et
Murphy collerait peut-être à leurs culs et non au sien.

         Huître & Camion, c’est pas Xipe qui les a fabriqués. C’est l'ancien Directeur des
Instituts de Recherche, avant qu'on les transplante au centre de la Cité pour raisons de
sécurité. Le Docteur Robotnik était un conceveur des plus compétents. Un peu fantasque,
peut-être. On racontait même qu'il avait jadis participé à la création des premiers coupe-
sifflets. L’'Immeuble de Diffusion lui avait commandé un lot de robs, modèles uniques,
pour un feuilleton en cours de conception. Ils avaient besoin d’un gentil et d’un méchant,
munis de superpouvoirs comme superforce, résistance à tout, ce genre de choses. La trame
générale : des enquêtes qui dégénéraient en combats rapprochés, entrecoupées par des
scènes de pseudobaise. Les deux protagonistes devaient voir tous leurs ami(e)s du jour se
faire buter au cours de chaque épisode, et puis se rentrer dans la gueule après la quatrième
coupure pube. Le détective tapait sur le truand, le truand sur le détective. Bien entendu
personne ne gagnait, rendez-vous demain pour le prochain épisode, les robs on les
remettrait dans leurs cuves et on tournerait la suite plus tard. Robotnik, qui s'était déchiré
sur la conception du moindre figurant, avait fait des merveilles pour les deux t^tes
d’affiche. Mais le Cacique de l'Immeuble de Diffusion avait été remplacé, une embrouille
avec l'Immeuble de Fourniture. Le feuilleton n'avait jamais été tourné. Robotnik, ne
voulant pas détruire ses travaux, reprogramma ses personnages à la faveur d'une
commande publicitaire. Ils serviraient au moins une fois. Il rajouta des ailes au truand du
feuilleton, qui devint le Corbeau Noir. Il rajouta pas d'aile au détective et il devint
Buvézan, le héros de l'apéro. C'était des pubes en cinq parties. A chaque fois, Buvézan était
peinard en train de boire l'apéro avec des jolies filles, alors le Corbeau Noir lui piquait son
verre ou sa bouteille. Buvézan le coursait, le rattrapait. Ils se collaient une branlée, ils se
baffaient à mort, Buvézan gagnait puis le slogan. Gros plan sur la marque du conglomérat
de boissonneurs. Ils bouffaient ensuite des gâteaux apéritifs. C'était le concept.




       Chapitre 19
       sujets en cours de tournage, veuillez etc etc ( suite )
        Cependant, à cette époque, on n'avait pas encore découvert le moyen d'endormir les
robs entre chaque prise. Une fois mis en service, ils flottaient dans leurs cuves de stase, les
yeux grands ouverts, avec pour seule occupation l’étude des cuves en face ou à côté, entre
deux passages d’agents de service aveugles. Un jour, on avait amené Buvézan faire des
essais lumière en cabine. Personne avait prévenu les employés que ce rob avait passé trois
ans dans son caisson, éveillé depuis sa mise en service. Un modèle assemblé pour un
feuilleton de bagarre. Reprogrammé à la va-vite pour promouvoir des boissons alcoolisées.
        Au retour des essais, Buvézan massacra l'équipe de tournage avec l'équipe
d'entretien. Après avoir libéré le Corbeau Noir de sa cuve, ils avaient mis le feu au labo. Ils
laissèrent des messages dans le sous-sol après s’être choisi des noms. Robotnik, sitôt



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informé, avait tenté de les localiser pour les détruire au moyen de leur codebarre, mais la
technique était moins avancée à l'époque. De plus, les capteurs affichaient en permanence
IMPOSSIBLE D'INTERVENIR SUJET EN COURS DE TOURNAGE VEUILLEZ
ATTENDRE FIN DE TOURNAGE. En ce qui concernait le système de contrôle
codebarrique, les robs respectaient leur programmation. Xipe, un simple assistant à
l'époque qui déboulait tous les jours pour inspecter les travées et enfiler des filles, en
profita pour balancer des rumeurs. Sur l'incompétence de Robotnik. Il obtint fatalement sa
place. Au fil des mois, comme le suivi codebarrique des deux évadés semblait bloqué en
mode IMPOSSIBLE D'INTERVENIR SUJET EN COURS DE TOURNAGE VEUILLEZ
ATTENDRE FIN DE TOURNAGE, il cessa de s'en préoccuper.
        Au final, il effaça leurs fiches, de peur qu’on le prenne pour un incapable. Il effaça
leurs fiches, c'est-à-dire, ce qui n'a rien d'amusant, que personne ne cherchait à
codebarretrouver Huître & Camion depuis plusieurs années. Voilà qu'il avait réussi à les
berner dans son repaire secret, eux qui maintenant étaient : soit morts dans l’accident, soit
en sursis avec Murphy au cul. Quand à savoir qui les avait envoyés pour subtiliser la fille

         Hélène repoussa le clavier sur la tablette. Lissa une mèche qui lui chatouillait
l'oreille. Vu ce qu'elle avait déniché dans les banques de données de ce Xipe, les carcasses
suspendues dans tous les coins, c’était plutôt logique. La majeure partie des recherches
qu'il menait dans son laboratoire personnel, au huitième sous-sol notamment, concernait
l’élaboration de créatures hybrides humains / bestioles. Il s’agissait souvent de bestioles
qui n'existaient même plus, sinon en reproductions génétiques imparfaites. Il utilisait ses
propres gènes ou bien ceux d’une femme. Occasionnellement, Xipe employait du matériau
issu de sa progéniture ou de ses collaborateurs. Le code asservir machines de la carte passe
était fantastique, bien que Murphy ne le chargeât pas souvent. Avec ce code, on pouvait
s’approprier la moindre information codée sur une console, en formulant des requêtes
niveau maternelle. Quand elle eut copié les travaux H-3 effectués sur la console du repaire
secret, Hélène se dépêcha de retourner au cœur du système, pour en découvrir un peu plus
sur les secteurs E et F.
         Tout à l’heure, elle avait fait son rapport sur le fouinage archives, à travers la porte
des chiottes. Rien trouvé d’utilisable. Puanteur proche du délire, le patron doit bouffer de
la merde puis aller chier, alors il chiait de la merde de merde, de la merde puissance deux
qui cocottait sévère. Hélène savait qu'il s'apercevrait qu'elle avait utilisé son code pour une
deuxième recherche, outrepassant les ordres. Cela concernait les secteurs de l'Institut
relatifs à l'enquête ; Murphy penserait qu'elle faisait du zèle pour le séduire ou consolider
sa place. En fait, c'était un brin personnel. L'institut Zipacna, comme chacun sait, conçoit
les modèles de bioproduits qui seront dupliqués sur les chaînes d’assemblage. Sa copine
Valérie, de la cafétéria, lui en a parlé. Elle lui a fait palper l'endroit sur sa nuque, la bosse
toute froide du codebarre sous la peau. Sur les chaînes d’assemblage, on envoie le Super
Programme Aléatoire, injection de molécules type cartes à jouer dés pot de fleur qui tombe
hasard, et le rob achevé se trouve affligé d'un genre de caractère unique, lui permettant de
mieux travailler. Comme la première fois qu’Hélène avait croisé la jeune femme aux
cheveux violets dans les chiottes. Il fallait qu'elle dégueule ses calmants, elle avait failli
tuer un portier dans la journée parce que rien du tout, juste failli le buter, elle avait trouvé
la robbosse en larmes devant le sèche-mains. Alors elles étaient devenues copines parce
que putain les mecs quand ils s'y mettent, y sont vraiment trop cons, c'est dingue les
ressources d'imagination dont ils feront preuve pour vous humilier, alors que pour vous


                                                                                                    47
faire rire ou vous baiser ils suivent toujours la notice à la lettre en se croyant malins. Les
robs, Hélène les aimait bien, depuis toute petite. Secteur E. Conception des modèles
destinés à l'Immeuble de Diffusion. Pubes, feuilletons, paradoxes de société,
documentaires, fictions bien sûr, dessins animés, tout. Protection maximum, exécution
sommaire banalisée pour tous les sous-traitants jusqu'au troisième niveau. Bâtiment
antitout. Ca s'emboîtait pile avec ce qu'elle avait entendu hier soir chez Pan-Pan. Merde,
pareil c'est eux qu’ont fait le coup.

        Hélène s'était ramenée tard, elle n'aurait pas dû travailler le lendemain, et si elle
avait bien envie de voir son frère, elle espérait quand même vaguement que l'autre serait là.
Ca a pas loupé. Pan-Pan habitait le quartier des écorces d'oranges, les immeubles montent
pas très haut et en pas très bon état. Il devait avoir un genre d'arrangement avec quelqu'un
de bien en vue, parce qu'il y avait souvent des descentes dans le quartier, elle était bien
placée pour le savoir, mais jamais chez lui. Au début, pour rigoler, elle racontait à sa
colocataire qu'elle passerait la soirée avec ses amis terroristes et qu'elle rentrerait tard, alors
ça leur faisait une blague récurrente. Mais Svöge est tombée dans l’escalier un soir de
cuite, elle s'est cassé le cou. Hélène aime bien cet immeuble, entrelacs de poutres, portes,
volets en similibois et pas d'ascenseur, relents de bonne cuisine. Mais depuis qu'elle l'a
rencontré, elle montait les cinq étages avec du tout chaud dans le ventre et la poitrine, un
tremblement invisible, tout ça à cause de ce
        - Salut.
        - Salut frangine. Ca va ou quoi ? Chouette, des bières, j'avais la flemme de
descendre chez le vieux et on allait tirer au sort. Rentre. Pan-Pan, c'est Hélène !
        - Ouais, à poil !
Pan-Pan bloquait sur elle, et depuis un moment, en fait depuis que Hassan le lui avait
présenté. Pan-pan avait compris que c'était râpé la nuit où il lui avait mis trois doigts dans
la culotte pendant qu'elle dormait sur le divan moucheté, elle avait pas du tout apprécié, ils
s'étaient expliqués et maintenant ils rigolaient bien. Dans la pièce c'était le bordel,
bouteilles dans tous les coins, des tas d'assiettes crades, tiens ils ont encore bouffé ces
saloperies de harengs sauce bleue avec des fayots et ils allaient péter toute la soirée.

        Sur le mur le plus long, Pan-Pan, Hassan et une fille qu'elle connaissait pas avaient
peint une forêt avec des animaux. C'était vraiment mal fait. Ils ont sorti un canapé sur la
terrasse. Ca chauffe de pire en pire dans sa poitrine, c'est agréable quand elle est seule mais
là non, Hélène mate partout en craignanspérant le découvrir assis sur la table ou devant le
grand écran avec des chansons ou sortant des chiottes ou en train de s'empiler un casse-
croûte à la mortadelle étalé par terre. Vago passe près d'elle en grognant bonsoir pour aller
mettre de la musique sur la chaîne. Ensuite, il reprend une vieille partie de jeu vidéo.
Hassan prend son bras pour la conduire sur la terrasse. S’y trouve le canapé rouge, une
table basse avec plein de pieds dessus, et Camion, à califourchon sur l'accoudoir tordu, qui
fume un cigare et elle va se mettre à chanter.
        - Salut ! Pan-Pan peinard avec un verre orange et une paille coudée. Torse nu, il a
enfilé que le bas de son costume de lapin, le calbut, les grosses pattes, et bien sûr la
cagoule avec les longues oreilles. Hassan, comme d'habitude, y va de son tour de table.
        - Les mecs, c'est ma sœur, Hélène. T'as croisé Vago au salon, là tu connais, Henri
avec sa copine June, fais pas gaffe à ce qu'il raconte il est en descente et il comprend rien,
Marco il est au chiottes, tu l’as déjà vu, c'est ce babos que je t'ai parlé qui croque des


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glaçons, le gros là, c'est Camion, et t'as son pote Huître en train de causer avec Serge sur la
rambarde. On les a connus quand il y a eu ces merdes avec
         - Les parapluies piégés. Je sais tu me l'as dit. L'autre fois. Hélène rougit tout léger
juste les pommettes. Je m'en souviens. Vaguement.
         - Oh. Oui. Pas si fort pour les parapluies... Hassan désigne le salon. Vago
         - vago y vous chie à la gueule bande de cons. La voix frigicingle et c'était pas à
cause du jeu vidéo.
         La soirée, enfin, la fin de la nuit, ça avait presque été une soirée de rêve. Pan-Pan a
quand même été obligé de descendre chez le vieux sans dents pour acheter à picoler,
exercice que ses pattes compliquèrent, Hélène et Serge avaient fait tourner de la démonte,
vanne sur vanne, sauf Vago qui tirait une tronche terrible mais ça pouvait se comprendre.
Hélène se souvenait bien du couple qu’il formait avec Morgane, il se bidonnait comme les
autres, joie de vivre et le reste, eux deux on aurait dit que s'ils étaient si heureux c'était
uniquement pour emmerder le monde mais c'était pas du chiqué, et ils battaient toujours
toute la bande aux batailles de chevaux, même avec Morgane dessous. Le moment
qu'Hélène a préféré, c'était tout près du matin, fracassage général, elle s'était retrouvée près
de lui sur le canapé, c’est alors qu’elle avait baillé et plof, sur sa jambe glissé la joue. Elle
avait gardé les yeux ouverts un moment, essayant de ne pas trembler, putain, si proche, s'ils
avaient été seuls elle aurait peut être osé le caresser sérieusement, sentir ses mains fraîches
qui parcourraient ses seins et bredouilleraient sur sa nuque, elle en crevait d'envie, mais
y'avait tout ce monde alors elle fit semblant de s'assoupir. Henri dormait et une June
complètement pétée essayait de consoler gentiment Vago, bonne chance. Son frère s'était
rapproché de Serge pour deviser à voix basse, Pan-Pan venait de se vautrer la gueule en
exécutant pour la trentième fois sa danse de la pluie, entre la cuite et les pattes de lapin
c'était vraiment pas pratique. Huître s'approcha, malaxant sa main qui commençait à peine
à cicatriser, la même qu'il se rebousillerait en pétant la vitre de la cuve d’Ehecatl, même s'il
le savait pas encore mais nous oui.

        Camion lui caressait doucement la tête, elle savait pas si c'était machinal ou s'il
saisissait une occasion de la toucher pendant qu'il la croyait endormie. Hélène simulait très
bien le sommeil, ça lui avait évité pas mal de séances de baise chatte et cul mouille si tu
peux, quand Herbert et Léonard rentraient bourrés des courses de chats du centre. Huître
demanda à Pan-Pan de leur prêter sa bagnole pour le lendemain soir, ils avaient un coup
super à faire dans un labo de recherche. Un truc à faucher. Super sécurité et retour illico.
Ca avait négocié un moment, mais Pan-Pan avait cédé. Tout le monde était bien bourré,
Hélène attendait que ces débiles se barrent dormir, les doigts de Camion massaient
doucement son cou, son odeur l'enveloppant toute entière. Huître avait trébuché ou un truc
dans le genre, elle gardait les yeux fermés, alors Camion a rigolé en faisant tressauter son
gros ventre.
Huître a pété les plombs. Il a lancé des choses, Hélène voulait pas ouvrir les yeux, elle
serra très fort la taille et la cuisse de Camion pendant que Huître gueulait qu'il en avait
marre qu'on se foute de sa gueule et que ça allait se payer et cher encore tous à comploter
dans son dos, alors Camion avait rétorqué ferme un peu ta gueule, tu veux ? d'une voix
glaciale et Huître avait répliqué du même ton terrible, mais tout doucement, JE ME TIRE,
MAIS MEFIE TOI BIEN, MON POTE, C'EST TA DERNIERE NUIT, DEMAIN SOIR JE TE TUE et ça avait
l'air
vrai


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vrai
vrai.
        C'est rien, il fait ça tout le temps, rajoute Camion à l'intention de Pan-Pan qui
rouspète, chier les mecs relax et gaffe à ma tire, hein, alors Hélène relâche son étreinte.
Elle fait semblant de s'éveiller délicatement. Camion lui effleure la joue et souffle mauvais
rêve ? Puis il se lève avec précaution, la borde sur le canapé en prenant congé salut la
compagnie, il rattrape son pote dans les escaliers. Hélène a envie de pleurer, elle aurait pas
dû ouvrir les yeux il serait pas parti elle sait bien que c'est un genre de rob, Hassan le lui a
dit et puis elle a vu la bosse du codebarre au dessus du débardeur, mais elle est amoureuse
et bien sûr lui c'est un garçon alors il comprend rien à rien.




        Chapitre 20
        les termites
        Hélène, noyée dans ses pensées, n'en recherchait pas moins des infos sur les
secteurs E & F, parce qu'elle s’était persuadée que Camion sortait d’un assembleur
expérimental. Zipacna ou ailleurs. Il s’agissait pas d’un modèle courant. Les robs, elle les
trouvait vivants et plutôt chouettes, mais lui c'était différent. La classe. Même son copain
Huître il avait la classe, malgré son regard bizarre. Des robs avec un tel style, c'est évident :
ils ont été conçus pour l'Immeuble de Diffusion. Qu'est-ce qu'ils branlaient en liberté au
lieu de gesticuler à l'intérieur des postes de téloche de toute la ville, Hélène s'en foutait. Si
seulement ils avaient pu être assemblés chez Zipacna, elle trouverait sûrement le moyen
d'effacer leurs codebarres. Qu'il soit libre et se tire avec elle. N'importe où, même chez les
Autres s'il le fallait. Valérie lui avait raconté. Le codebarre. Ce picotement léger lorsqu'elle
risquait de pointer en retard, la décharge qui l'avait assommée la fois où elle avait embrassé
son mec en dehors des plages autorisées. Le sommeil à dix heures trente pile, le réveil à
sept heures, pile, impulsions consuméristes programmées pour une robbosse section sers-
moi à bouffer salope et ferme bien ta gueule, tablier de cuisine, four, couverts en bois,
jupettes et surtout pas de boules de pétanque, de tronçonneuse ou de plats autocuisants. Le
codebarre gérait sa vie. Son dernier mec non plus n'avait pas pu le supporter. Il rentrait du
boulot à neuf heures, elle était programmée pour un sommeil profond à peine une heure et
demie après. Il avait tenté de lui faire une petite surprise au boulot, lui offrant ce ciseau à
bois dont elle rêvait ; Valérie avait été forcée de le jeter. Le ciseau. Elle savait pas
comment, le codebarre l'avait sortie plusieurs fois de la baignoire. Il avait méticuleusement
soigné ses entailles, comme un somnambule, alors qu’elle n’y connaît rien. Hélène
interrogeait la machine à la recherche d’un détail pouvant la mettre sur la piste de Camion
mais
        bien entendu, l'ordinateur s'éteint.

        Hélène fit claquer sa langue, un bruit excédé qu’elle regretta aussitôt, elle qui se
maîtrisait tellement bien, surtout qu'on pouffait dans son dos. Murphy rajustait son froc
avec un sale sourire. J'espère que vous avez eu le temps d'effectuer ma recherche, jeune
fille, parce que j’ai chargé le code asservir machines pour trois minutes et trente-trois



                                                                                                    50
secondes d'exploitation. Arbitrairement. Cela m’a paru suffisant, ce matin, pour une seule
investigation. C'est bon ?
        - Oui, patron. Le dernier fichier activé par le Docteur Xipe Totec, avant de quitter
son repaire secret, concerne une opération complexe sur le système suivi & gestion d'un
protorob. Modèle unique. Pas de copie matricielle. Numéro d’identification Ehecatl 01/01.
Hélène retrouvait un peu de sa contenance. Le Docteur Xipe Totec a modifié le codebarre
du sujet pour que les senseurs de la cité ne le détectent plus. Il ne l'a pas effacé. Il
semblerait qu'il se soit réservé le privilège de contrôler le sujet. Aucune trace du code
finalement attribué. Celui-ci a pu être chiffré sur une machine portative.
        - Très bien, approuva Murphy. Ehecatl... J'ai vu une pube avec ce nom-là. Y figuait
une jeune femme qui pourrait être la chose que j'ai vue s'envoler sur bande.
        - Excusez-moi patron, mais quelle bande ?
        - Oh, dans la cage des surveillors. La chose n'avait pas d'ailes dans la réclame.
Tiens tiens. Hélène, ce fastidieux calculateur doit avoir achevé ma recherche. Les relevés
des capteurs extérieurs. Filez me les chercher, je vous prie.
        Murphy commençait à y voir un peu plus clair. Son chauffeur, cette petite coquine,
outrepassait clairement les ordres. Soit elle avait laissé passer une info, c'était pas son
genre, soit, emportée par une idée fulgurante, elle tentait de le coiffer au poteau. Murphy
appréciait l'ambition. Aussi loin qu'il se souvienne, il avait toujours nourri, au fond de son
ventre, cette armée de termites enragés qui lui ordonnait de partir à la conquête
du
monde.

        C'est cela qui effrayait tous les gens qui l'approchaient. Les tests étaient simples,
opérations logiques, calculs, mises en situation, tout un bordel évaluatif pour candidats
minables. Murphy avait fait péter les machines correctives en cinq minutes. Les autres
cons planchaient planchaient planchaient, lui il répondait et voilà tout. Il aurait souhaité
plus de questions, pour ne pas passer deux jours à s'emmerder le temps que les autres aient
terminé, mais le jury a refusé, on l'avait affecté à la cantine pour filer un coup de main aux
cuistots.
        Le troisième jour, il ne restait plus que vingt-neuf candidats. Le principe
d'intronisation est simple. On emmène les aspirants binoclards en ville pour tester leurs
aptitudes d'enquêteurs. Le temps de l’examen, ils sont intouchables. Ils peuvent se
permettre ce qu'ils veulent. Le but est de démontrer devant jury qu'ils ont assez de couilles
pour intégrer le personnel de l’Immeuble de Contrôle. Parce que les manuels ne
préconisent qu'une méthode. Pour résoudre une enquête, il faut un bon aveu. Pour obtenir
un bon aveu, faut de la bonne torture.
        Les candidats sont lâchés sur un boîtoir, les gens malins essaient d'éviter de circuler
quand ils voient arriver la petite troupe mais y'a les autres. En ligne. On ordonne c'est le
moment, allez-y. Plusieurs modes d'intronisation ont fait leurs preuves au cours du temps.
Le type avant Murphy avait choisi par exemple, le mode de 3, en mettant le feu à une
maison après en avoir verrouillé les issues. Le jury apprécia en connaisseur. Dans un cas
pareil, le membre de la famille ou le voisin épargné raconte tout tout tout. Des tas de
modes reviennent plus ou moins souvent, ça va du meurtre d'un passant aux sévices
corporels, opérés par l'aspirant ou par un passant de son choix sur un autre, démonstration
de torture mentale, démonstration de pression physique accrue haha, bref, tout ce qui passe
par la tête de types auxquels on explique : montrez-nous, montrez-nous donc ce dont vous


                                                                                                  51
êtes capables. Malgré la relative imagination de certains aspirants, on pouvait quand même
classer les modes d'intronisation entre eux, toujours les mêmes conneries et Murphy ça
l'emmerdait.

        Quand vint son tour, il s'approcha d'un jeune aux cheveux plats en train de prendre
un verre à la terrasse du café, lui colla une baffe avant de s'emparer de la longue bouteille
de verre. Il saisit sa copine par le col du polo en laine finaude, on était saison du soleil, les
lunettes noires tombent par terre et la fille s'écrasa au sol. Le type n'ose pas broncher,
même quand Murphy remonte la robe à fleurs sur des jambes pas mal du tout, qu'il enfonce
la bouteille de bière dans son cul. Il visse vissa vraiment longtemps et vraiment fort, parce
qu'il n’avait pas retiré la culotte de velours bleu. Une fois la bouteille et le tissu bien en
place au fond du fion, pendant que la nana s'étouffait de cris délirants, suppliait bavait
pleurait, il lui flanqua des grands coups de pied sur le derche et le bassin, jusqu'à ce que la
bouteille éclate. La fille s'éloigna à quatre pattes, comme un clébard qu'a pris une
automobile dans la gueule et qui traîne son cul ensanglanté le long du caniveau. Ca ferait
toujours plaisir au jury. Ensuite, Murphy revint vers le groupe. S'approcha du galonné en
chef. Fit gicler ses lunettes d'une baffe bien ajustée. Puis il enfonça les pouces dans ses
orbites. A travers les yeux. Les autres essayèrent les coups de pompe. Murphy prévint
qu’en plus, il les avait tous empoisonnés pendant qu’il bossait à la cantine. Quand ils y
parvinrent à le décrocher du Léga, celui-ci était tout mort.

         A ce moment précis, il eût pu faire avouer très exactement ce qu'il désirait qu'ils
avouassent à toute la boiteuse. Unité d'aspirants comprise. Jury compris. A la question
pourquoi ? du comité spécial, il répondit qu'il voulait ce concours et l'avait eu. Qu'il
pouvait pas faire plus gratuit et plus rapide pour n’importe quel aveu, et qu'en plus, un
Léga incompétent laissait désormais une place de libre.
         Depuis, il existe un nouveau mode d'intronisation, le mode Murphy, mais personne
n'arrive à bien le refaire ou à bien l'expliquer, alors il est pas utilisé. La plupart des
aspirants préfèrent un bon viol à l’ancienne ou une immolation par le feu. Murphy a
toujours été calculateur. Il pensait qu'Hélène était dotée du même genre d'ambition que lui,
c'est ainsi qu’il ne l’élimina pas pour initiative personnelle.




       Chapitre 21
       pieds nus sur de l'herbe à sport
         Bon, l'enquête, comme on peut le constater, suivra son chemin. Avec les relevé des
capteurs urbains, Murphy s'apercevra rapidement que Huître et Camion sont remontés dans
l'Immeuble, le même. Au dessus de l'Institut. Pendant que notre Léga chie, au cœur du
repaire secret de Xipe, les compères picolent avec application en comparant les mérites des
hélicos ou des glisseurs, jaugeant les explosions, nez collé à la vitre du bureau. Revenons
sur l'affaire du PIEGEUR DE PARAPLUIES COMPLETEMENT DINGUE. Pour le plaisir. C'était il y
a quelques semaines avant.




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         Le mec vient de se lever. Dans son cahier spécial, la bombe. La dernière solution. Il
se trouve enfin en mesure d'arrêter le monde. L'Araignée, puisque c'était son pseudonyme,
a consacré sa vie entière à cette tâche. A bien y réfléchir. Cent plans pour arrêter le monde.
Tous efficaces. Quand il était plus jeune, il avait pensé qu'une fois sa tâche terminée, il
vendrait ses idées à des Fouteurs de Bordel pour qu'ils les mettent en œuvre. Mais il avait
compris, quelques années plus tard, que les Fouteurs de Bordel c'était une unité spéciale
des binoclards, que ces enfoirés jouaient au gendarme et au voleur, des attentats et des
morts, enquêtes résolues et médailles. La petite comédie qui fait peur. D'ailleurs, chaque
fin d'année, le plus méritant des Fouteurs recevait sa médaille. L’Araignée n'avait pas pu
attendre. Pour vérifier, il décida d’appliquer l'un de ces plans qu'il avait mis au rebut, à
cause de sa non-universalité. Celui des parapluies. Il savait qu'il ne pourrait pas arrêter le
monde comme il le souhaitait, ne pouvant piéger qu'un nombre limité de pébroques, mais
c'était juste
pour voir.
         Bien entendu, aucune trace au Journal Télévisé Principal, la Fête de l'Oisiveté
Générale décrétée dans l'urgence, rien du merdier habituel, envoyés spéciaux équipes au
sol hélicos, présentrices en larmes macchabées pleins de sang, viscères, communiqués
spéciaux commentaires des conquistadores et tout le reste. D'accord, il n'y avait pas de
Fouteurs de Bordel, il s’agissait simplement d’une mise en scène. Ca l'avait tout d'abord
déprimé, mais, en individu tenace, l’Araignée avait pris une autre décision.

         Qui pourrait s’intéresser à des plans conçus pour arrêter le monde ? Les Autres.
Obligatoirement. Depuis la grande Guerre, celle qui a démoli le monde, on supposait que
de l'autre côté du désert se dressait toujours leur ville, la ville
des Autres.
Les Autres ils sont méchants et ils avaient accepté qu'à contrecœur le traité de La Grande
Lassitude, la fin de la Guerre. C'était simple. Il voyagerait jusque là-bas, esquivant
d’innombrables périls, peut-être avec la Parade, et il leur proposerait son cahier. Les Autres
ne chercheraient pas à arrêter le monde, seulement la Cité. Lorsque ça aurait commencé,
avant la destruction complète de la Cité, l’Araignée reviendrait. Il offrirait alors son cahier
au superchef. Pour qu’il réponde à cette inqualifiable agression. Cela marcherait. Le plus
difficile, ce serait de traverser le désert. Peut-être avec la Parade. L'Araignée, ça le comble
de se trouver si près du but, si bien que ce matin, ça ne le dérangeait presque pas de ne pas
travailler. Il se versa un bol de FizzMaïz*, l'interrupteur du fauteuil allume la télévision
lorsqu'il posa son cul dessus. Il espérait revoir ce jeu complexe avec les trois plateaux mais
c'était plus tard dans la journée, là il y avait météo, c'était bien. Camion dégomme la porte
d'un coup de boule, il adore ça, et Huître surgit d'un coup de pied dans la télé dans la table
basse dans la gueule de l'Araignée.

        Ils avaient trouvé ses coordonnées au sixième Immeuble de Fournitures
Secondaires, archives du personnel. C'était lui, employé de classe treize, c'est-à-dire
s'occupant tout de même de quatre photocopieuses à vapeur, qui avait remis des schémas
modifiés aux chaînes de montage. Les ouvriers avaient produit les parapluies piégés sans
se douter qu'ils l'étaient, ben tiens, à part les contremaîtres ils étaient juste chargés du
boulot trop dur pour les machines. Plier les baleines ou coudre la toile. Les machines
choisissaient les triangles de couleur et on obtenait de très jolis parapluies. Huître
commence à ficeler l’Araignée, il songe à la paye, pour une fois Camion et lui ont


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demandé la même chose, deux caisses de pistofusils à eau, et puis ils réclameront un bonus
pour le dérangement. Ils allaient bien s'amuser. Evidemment, c'était pluive alors dehors ce
serait pas marrant, ils joueraient dedans à tendre des embuscades pour Serge ou le chat.
Camion regarde dans le frigo, déniche un soda menthe bleue et rose, tout se passe plutôt
bien, ils ont estropié personne dans l'immeuble n°06.

         Dans l'escalier, cheminant comme des apprentis ninjas, la fine équipe s'amenait.
Pan-Pan tombe une roulade dans le couloir, et vient se coller dos à la porte du vidordure.
Le doigt en pistoflingue. Il siffle pour de faux avec sa lèvre inférieure. Hassan, au signal,
saute par dessus les trois dernières marches, atterrissant sur le ventre, longue glissade
jusqu'aux pattes de lapin. Ouille putain mes coudes ! Ta gueule, ta gueule, on y est, psst
Henri ramène-toi. Henri arrivait tout doucement. Il avait pas remarqué l’escalier, en fait
depuis le matin il marchait pieds nus sur de l'herbe du style pelouse à sport, alors qu'il
portait ses bottes, qu’on l'avait déjà traîné en haut d'un autre immeuble donc c'était pas son
premier escalier, mais pour lui ça changeait rien, tout droit et tout moelleux, les autres se
marrent quand il se mange un mur. Devant la porte, Henri s'apprête à frapper. Putain,
déconne pas ou Vago va t’éclater. Ahhahh ouuais. Pas de blème. Henri cherche des
bonbons dans la poche de sa chemise. Hassan tissait des pointes avec ses sourcils en les
tortillant du bout des doigts. L'ascenseur fit ting et la porte de s'ouvrir. Vago avançait, ça
fait quelques jours que les larmes ne coulaient plus, mais ses yeux ils pleuraient quand
même. Accrochés à lui il y avait Marco, au moins aussi déchiré, et June elle avait bloqué
bloqué, préparant des pâtisseries aux échalotes toute la nuit, alors elle était quand même un
peu redescendue. Vago n’est pas très costaud, mais il les traînait sans peine sur le
carrelage, comme il avait fait sur la moquette. Ils dépassèrent Pan-Pan qui s'était trompé de
porte, main gauche entourant la main droite, doigt en canon de pistoflingue à hauteur de
l'oreille, un rictus de binoclard, et trois portes plus loin, Vago entra par celle qui était
explosée.

        D'une voix blanche, il confirme simplement te voilà et sortit son couteau, manquant
tailler dans la gorge de June. Il s'approcha du canapé orange. Huître terminait sa
baguelette, il aimait bien saucissonner les gens. Les autres étaient entrés sans un bruit, il
leva la tête juste comme Vago parvenait tout près. Il voit le couteau et la main et le bras et
l'épaule, ça file vers le bide de leurs caisses de pistoflingues à eau, alors perdu pour perdu
Huître interpose sa main, le couteau traverse avec une claque de sang sur le front. Voilà
pourquoi Huître, ça le gonfle de toujours se viander la même main.

        Au même moment, Pan-Pan et Hassan se précipitent dans l'entrée, alors Camion en
train de terminer son soda beugle putain de merde, un lapin géant ! et il envoie la canette
de métal souple s'écraser sur le plexus de Pan-Pan. Camion lance très fort, alors la canette
se ratatine, et Pan-Pan fait beuh euh euhrrg en cherchant son souffle. Il lâche son arme, en
fait comme il en avait pas il ouvre la main pendant que Camion saute sur le minibar. Huître
colle un coup de pompe rageur dans la gueule de June qui valdingue sous la table, il chope
Vago à la gorge et commence à serrer. Vago lutte pour garder la pointe des pieds au sol
mais l'autre continue de le soulever. Henri, tout déchiré qu'il est, comprend quand même
que sa copine vient de cracher plusieurs dents, alors il pousse un super cri GH FGGU
UGRAAAAARR les poings en avant. Huître allonge une baffe de sa main libre et Henri boule
jusqu'au mur, un tableau tombe à cause du choc, mais ne se crève pas sur sa tête avec un


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bruit rigolo, n'exagérons pas. Hassan sort son pistofusil à canon court et il vise super bien,
il s'apprête à loger une balle perforante dans la bouche du grand brun avant qu'il éclate tout
le monde, mais Camion, debout sur le minibar qui sépare la cuisine de la salle à manger,
saute comme pour une compète de pistoche, sauf qu'il retombe sur Hassan bras et jambes
écartés et ça fait un bruit formidable.
         Marco se retrouve coincé au milieu et c'est un babos, aussi halète-t-il d'ac les gars
d'ac, bon d'accord, il cache ses yeux derrière des cheveux crades pendant que Camion se
relève pour adopter la pose du rhino carnivore. Huître lui envoie son regard le plus
mauvais, ça serre tellement que Vago est en train de crever. Holà, holà, tout va bien, et
Marco fouille les poches du bermuda d'Henri, vite vite, il revient piquer Vago en esquivant
les bras de Camion qu'est le premier étonné, un vrai poisson. Il pique une veine facile à
choisir, elles vont exploser, grosses ficelles sous la peau. Vago décolle tout mou. Un
Marco imploratif empoigne l'avant bras de Huître, vas-y vas-y lâche-le ça craint rien, rien
du tout il s'excusera après, il voulait pas te faire mal il en avait après l'autre type, alors
Huître jette un œil sur Camion qui s'est calmé, Marco répète vas-y putain, vas-y lâche-le, et
Huître ouvre les doigts comme à regret. Toute façon il m'a pas fait mal. D'ac, d'ac, et
Marco regarde la main du grand mec avec ses yeux de dingue, le couteau est enfoncé
jusqu'à la garde, d'ac même pas mal, tu m'étonnes, bon, d'accord on a qu'à s'asseoir, hein ?
Ouais, c’est l’heure de l'apéro, de toute façon, conclut Camion.




       Chapitre 22
       poulet au désherbant
        Pendant un moment, ils sont restés comme des cons à se lorgner d'un sourcil
étrange, surtout Huître. Puis Marco a toussé heum heum. Camion s'est levé pour aller dans
le coin cuisine. June s'est levée aussi, elle portait un futal tout noir et moulant, belles
jambes même si elle était plutôt moche, alors ça a un peu détendu l'atmosphère. Surtout
qu'elle est revenue s’accroupir à côté de Huître avec du mercurochrome et des bandages.
Lui, il a apprécié, sauf qu'elle a ajouté qu'elle avait l'habitude, que les garçons ça se faisait
toujours mal et que ça voulait jamais se soigner, mais qu'il y avait pas plus douillet, un
petit rhume et c'était la fin du monde il fallait maman. Y'a eu que Henri pour rigoler, Huître
grinçait des dents mais Hassan a expliqué laisse, il est complètement défoncé.
        - Hé, Dugalen, elle est où la picole, dans ta cabane ?
        - En bas, sous l'évier, répond le saucisson non bâillonné, en pensant qu'il préférerait
qu'on l'appelle l'Araignée mais ils peuvent pas savoir. Camion ramène des bouteilles et un
tas de verres.
        - Vous prenez quoi, les gars ?
        - Anis.
        - Anis.
        - Anis.
        - Orgeat.
        - Tu vois bien qu'il y en a pas, Marco, lâche Hassan, fais pas ton babos, bordel.
        - C'est un babos, votre pote ?



                                                                                                    55
        - Ouais, confirme Hassan. Camion fait le service. Un vrai de vrai il bouffe jamais
rien.
         - Tu déconnes ?
         - Non, que des glaçons, pour pas digérer de biomachins et
         - Ca va, je vous empêche pas de faire ce que vous voulez !
         - Alors ! L'eau aussi c'est un biomachin, fait remarquer Huître. Et même le sirop
d’orgeat.
         - C'est un vrai, alors, ajoute Camion, c'est pour ça qu'il voulait pas se pamper.
         - Ouais, il s'énerve que quand on l'accuse d'être un babos.
         - C'est un vrai.
         - Ouais.
         - Ouais.
Camion sirote son verre en constatant il était temps. Pourquoi ? demande June. Camion
regarde Huître, qui pense à autre chose dans son décolleté et ne l'empêchera pas de parler.
         - Ben, à cause de notre programmation. On est des robs.
         - Ah ouais ?
         - Ouais. On s'est échappés, mais ils peuvent nous pister avec ce machin. Il montre
une bosse oblongue sur sa nuque. Alors on leur fait gober qu'on exécute le programme
pour lequel ils nous ont conçus. Picoler et se chamailler. Hassan se ressert un verre. Henri
écarquille, il a jamais causé avec un rob, sauf au restau ou dans un achalandoir.
         - Ce que j'aime pas, ajoute Huître qui vient de recoller à la conversation, c'est avoir
une montre. Faut contrôler tout le temps pour pas se faire gauler.
         - Ouais, sûr ça doit être casse-couille. Ma frangine, elle a une copine rob et ben ça
la fait drôlement chier, tellement qu'elle a essayé de se suicider.
         - Oh. June a fini de panser la main de Huître, elle retourne sur les genoux de son
amoureux.
         - J'ai ramassé une dent.
         - Fais péter ton verre, steup, chuchote June en contemplant la petite porcelaine
blanche et jaune. Henri lui sourit.
         - Heu. Désolé ? Huître rougit et Camion se marre. C'est votre pote, là, il avait qu'à
pas sauter sur moi.
         - C'est rien. June avale une longue rasade. Tend le verre à Camion pour se faire
resservir. Marco se lève et trace jusqu'au frigo. En fait Vago voulait la peau de l'autre, là,
l'enfoiré.
         - Ah. Pourquoi ?
         - Ben, il sortait avec une copine à nous. Et ils étaient, tu vois, enfin, ils étaient pas
bien ensemble, c'était pire que ça. C'était elle et c'était lui.
         - Du genre qui donne envie d’envoyer des baffes.
         - Ouais.
         - Vos gueules. Tu vois, par exemple, moi je sors avec Henri, c’est chouette. Mais ça
se trouve juste comme ça. Les histoires avec ce putain de supermec : on se fait une raison,
mais là c'était pire, parce que Morgane et Vago ils nous montraient qu'en plus ça se peut.
Pour le nombre de fois où ça arrive, ben tu vois, c'est préférable de continuer à croire que
c’est des conneries.
         - Je vois, fait Camion.
         - Tu vois rien du tout, mec. Alors Vago, maintenant, c'est pas qu'il est tout seul. Il
est vivant avec la moitié de lui que c'est juste un souvenir, les souvenirs ça vaut que dalle


                                                                                                     56
d'ailleurs même ça s'efface. Et un jour y'aura la moitié de lui qui s'effacera comme ça. Paf.
La baise intégrale.
        - Alors il veut se venger. Pan-Pan vient de retrouver son souffle et c'était bien
agréable de s'en servir. Morgane, elle adorait s'acheter des bricoles. L'autre jour elle arrive
à la maison, on venait de mater une rencontre de turbule, bien sûr les écraseurs se sont
encore rétamés, cette bande de caves chaque saison ils achètent un nouvel ouvreur de
merde, elle est arrivée en sautillant, toute fraîche. Elle a appelé Vago Vago, regarde le
super parapluie que j'ai trouvé sur la place des bobines, elle l'a ouvert, elle s'en foutait que
ça porte bonheur ou malheur. Elle l'a ouvert en riant et ça s'est planté autour de sa taille,
elle est morte comme ça, sur mon tapis. T'imagine, on a même pas pu retirer la ferraille
avant d'incinérer le corps. Il restait que leur bague, un pendentif et le parapluie, alors on a
laissé les cendres pendant le scandale à l'Immeuble des Décès.
        - Rude. On a vu des vidéos hier. Ces cons nous ont mis sur l'affaire.
        - Ouais. J'ai bien aimé, moi. Les vidéos.
        - C'est les binoclards qui vous ont mis sur le coup alors ? Rien de personnel ?
Marco revenait avec un bol de glaçons et des petits poivrons au hachis de cheval. Il ajouta
pouvez pas nous le laisser, que Vago se défoule ou d'autres trucs ?
        - Non, répond Camion. Le babos s'assit et lança un glaçon dans sa bouche, servez-
vous les mecs. Non, on peut pas. On doit pas seulement leur ramener sa tête. Ils le veulent
en entier, je crois qu'ils le veulent pour le dépotoir.
        - Le dépotoir ? Vous êtes sûrs ? L'Araignée s'apprêtait à chialer. Le dépotoir, c'est
pour les criminels publics. Sur la chaîne dix-sept B, en continu, on diffuse le quotidien de
la prison, en multiplex. Les spectateurs peuvent suivre le déroulement des journées, du
moindre viol à un coup de fourchette à la cantine, tabassage et sévices futés des gardiens et
l'ennui, comme un feuilleton, deux fois par semaine il y a torture, c'est le max d'audience et
la chaîne dix-septbé se porte bien, merci. C’est satisfaisant de pouvoir vérifier que les
criminels sont réellement punis.
        - Ferme ta gueule, envoie Camion. On t'a chopé en premier et on est pas des
rigolos, pardon pour vous les gars, on veut notre paye alors on va te ramener à Binocleville
pour que t'en chie plein d'années et puis c'est tout.
        - D'accord, d'accord, s'affole l'Araignée. Permettez-moi juste de boucler un truc,
juste un truc, un paquet à envoyer. Après, vous ferez ce que vous voulez.
        - Un paquet, hein. D'ac.

         Ils déficelèrent le type qui tremblait, le regardèrent préparer son colis. L’Araignée
enveloppa soigneusement le cahier mauve, c'était la seule solution. Son preneur de paris le
lui garderait jusqu'à ce qu'il sorte. Il faudrait survivre au dépotoir. Ce connard, même s'il
avait su lire, ne pourrait rien en faire. Il le conserverait s’il pensait que ça valait de l'argent.
L’Araignée enregistra un message sur microbande, expliquant garde bien ça à l'abri, ça
vaut une fortune tu me verras à la téloche, attends que je sorte on partage je peux pas t'en
dire plus. Encore un plan à la con. L'Araignée était déterminé, il arrêterait le monde.
D'accord, la copine de ce type était morte, une chance sur des milliards pour que des
humains se trouvent et elle était morte à cause d'un parapluie piégé juste avant pluive, c'est
trop con mais pour arrêter le monde il était prêt à tout. Quand il avait douze ans, sa mère
lui refilait l’argent de poche le six du mois. Pas bézef, mais en dépensant tout d'un coup
pour la remise, il pouvait acheter une dizaine de pains au poulet, et une boîte de
désherbant. Il disséminait les déjeuners empoisonnés dans la ville en espérant tuer des


                                                                                                       57
gens. Bien entendu, il s'était aperçu que seuls les clodos ramassaient les sachets en papier
blanc et jaune. Il pourrait jamais éradiquer l’humanité à ce rythme. En grandissant,
l’Araignée chercha d'autres solutions. Après avoir terminé son colis, il embrassa
l'assistance d'un œil presque reconnaissant, il avait déjà oublié les tortures à venir, au
dépotoir. Camion demanda : ce qu'il y a là-dedans, pour toi, ça a l'air important, hein, alors
l'Araignée a répondu ben oui et Camion de lancer le cahier soigneusement emballé, refile-
ça à ton pote pour sa vengeance, Hassan attrapa le paquet renfermant les cent plans pour
arrêter le monde.
         L'Araignée brailla et brailla et bra, Huître l'étendit d'une manchette.
         - Dis donc, qu'il fait en s'adressant à Pan-Pan, t'es un vrai lapin ?
         - Non. Je me déguise.
         - Ah. Et, heu, pourquoi ?
         - J'aime bien. Pan-Pan fit jouer ses pattes de lapin en ondulant des oreilles.
         - Ah. Bonnard. Alors! Vous faites quoi demain ? On se grille des merguez et des
œufs, chez Serge, un super pote. Ca vous dit ? Camion souriait parce qu'il savait que son
copain avait parfois de supers initiatives. Il est sympa, comme pote, et y'aura plein à
picoler.
         - Ouais, et on fera une bataille de pistofusils à eau.
         - Ca marche, envoie Hassan. On s'occupe des bières.
Alors ils sont redescendus de l'immeuble avec l'Araignée sur l'épaule de Camion.




       Chapitre 23
       le squelette dans les débris
        Murphy. Dans quelques minutes, il appréhenderait le docteur Xipe, et par
conséquent cette chose ailée que l'ordre de mission de Graffiacane lui intimait, à mots
moyen couverts, de ramener. Avec la tête des criminels. Butin que convoitaient également
Amédée, ça faisait quand même deux conquistadores sur le coup, une troupe de ninjas, et
bien entendu les voleurs. Qui l’avaient laissée s’envoler. La raison ne le préoccupait pas.
Murphy les interrogerait bientôt, des cons assez cons pour croire qu'ils lui échapperaient en
ne se manifestant pas. Le résultat fourni par le rapidocombinateur branché sur les capteurs
extérieurs était le suivant : les cambrioleurs ont contourné l'immeuble. Ils s’y sont
réintroduits, après avoir escaladé une entrée de service donnant sur un ascenseur. Ils se
cachent à présent dans les étages supérieurs, plus haut que l’institut Zipacna. Zone de
bureaux, hors de portée pour les recherches automatisées. Stratégie sommaire.
        Une fois qu’il se serait emparé du prototype Ehecatl 01/01, faudrait trouver un
moyen de faire pression sur les autres ordures pour leur baiser la gueule, Murphy adorait ça
il s'en privait jamais, il savait bien qu'un jour quelque chose craquerait : il leur chiperait
alors le poste de
maître
        du monde.

       Deux minutes quarante et il serait en vue du glisseur de Xipe. Dehors ça bouge très



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vite, c'est dingue la variété de tons lumineux que les armes parviennent à produire vert
mauve bleu rose orange gris jaune, toute une gamme d'explosions de couleurs sur le fond
noir de la nuit, avec les points d'incendie qui se tortillent. Ils s'éloignaient du centre, la Cité
s'avachissant sur un diamètre d’une centaine de kilomètres. Vers l'est. En direction du
Groupement d'Immeubles Fourniment / Diffusion / Gestion.
        L'écran passager du glisseur blipa et Murphy prit l'appel. Monsieur, équipe voirie
numéro douze Monsieur, excusez-moi de, de vous imp-ortuner, mais je voooudrais vous
don-n-er le décompte final et rentrer chez moi au pl-us vite.
        - Allez-y, commanda Murphy. Le type grattait sous son casque et ça transpirait.
        - Bon, alors, tout autour du point d'impact, quarante sept cadavres, états variés,
flèches, hémorragies, débris, décapitations, brûlures. Des vigiles, des civils, mais aussi des,
des créatures ? revêtues de combinaisons noires, qui heu, partent en fumée dès qu'on les
touche. Remarquez, c'est plus facile à nettoyer. Heu, je continue. Au point d'impact
proprement dit, tout a été vaporisé. Impossible de dénombrer les corps. Nous avons aussi
retrouvé un squelette métakllique. Dans la boiteuse derrière l'accident, cinq de ces cadavres
vêtus de noir, dans un sale état, qu'ont disparu aussi dès qu'on y a touché. Voilà, Monsieur.
        - Bien. Murphy regardait derrière la tête de l'ahuri avec son écran portable, qui
tournait le dos au porche et ça avait l'air de chauffer. Vous semblez surmené.
        - C'est que... Je viens d'être promu chef d'équipe, j'ai pas l'habitude des rapports. Il
y a eu cette percée des protestaires, pendant le rétrosavonnage manuel. Presque tout le
monde y est passé, Monsieur. Je v-ais vous laisser et et et rent-rer me coucher.
        - Non.
        - ....
        - Vous allez d'abord récupérer la carcasse métakllique dont vous venez de parler.
Vous la ramènerez à l'Institut.
        - M-ai-s, mais ; mais le squelette se trouve désormais du côté protestaire, Monsieur.
Ils ont capturé plusieurs des nôtres et
        - Des vôtres.
        - ?? C'est bien ce que j'ai dit
        - Je sais.
        - Heu, ils nous narguent depuis les capots des automobiles. Ou même en grappe sur
les réverbères. Ils grondent, Monsieur. Un excité a déchiré le bras d'un de nos blessés.
Avec les dents. Comment faire ?
        - Rampez. Demandez à l'Institut de vous fournir des lanceflammes. Est-ce que je
sais ?
        - Mais ?;...
        blip.

        Bon. Un squelette métakllique. Comme prévu, le chauffeur du buldolourd était un
androïde des forces spéciales. Tout à fait le truc d'Amédée. Il adore les reliques du temps
de la Guerre, cet attirail grandiloquent. Un maniaque. Par conséquent, avec modèle et
numéro de série, Murphy reconstruirait la stratégie du conquistador. Amédée avait aussi
placé des espions sur sa route. Probablement embauché Xipe. Quand à Graffiacane,
Murphy connaît très exactement ses intentions. Récupérer le prototype Ehecatl 01/01 à
coup sûr, sans éveiller les soupçons. Le carambolage lui en a fourni l’occasion. Elle a pris
le risque de l’envoyer.
        Le glisseur de Xipe se profilait droit devant eux, le génétocompteur vibrant plus


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fort comme ils approchaient. Murphy posa son bras sur celui du pilote, Elvis le Tournevis,
il souffla attends attends aaatends attends MAINTENANT. Elvis appuya, fusa la torpille,
l'appareil de Xipe pique du nez. Ca volait pas très haut, le glisseur esquisse une manœuvre
pour atterrir sans trop de dégâts. Au sol, l'Immeuble de Diffusion, loin devant, pylônes
innombrables, immenses structures alignées depuis l'Immeuble de Fourniment n'ayant
d'immeuble que le nom tellement il est trapu, et qui vont jusqu'au bout du monde. Xipe
intercepté.
        Murphy s'extirpa de la bulle plexiglaxée. Vu d'ici, on ne se croirait même pas un
soir d'émeute. Et ces cons qui croient embraser la Cité toute entière. Seulement cette
longue et lente vibration, toute en basses, le son des câblures en train de peiner sous le flux
reflux, flux reflux d'énergie. C'est reposant, un gros cœur asthmatique en train d'irriguer le
béton. Murphy s'approcha en marchant, pistoflingue à la main. Elvis laissait chauffer le
moteur. Xipe, sortant sa tête par le hublot, vit le Léga, l'arme dans sa main, et exhiba son
buste. Clingclank, dans son dos. Le glisseur était encastré dans un pylône au montant ployé
par le choc. Le plus délicat avait été d’éviter le maillage de câbles. Ensuite, Xipe s’était
laissé dériver sur une série de poutrelles d'acier costumé, il y en avait des centaines par
pylône et il y avait plusieurs milliers de pylônes disponibles. Revêtu une veste matelassée
noire avec un bonnet idem. Il était cuit. Xipe enfila sa mine affable mais vraiment désolée,
fou de rage, le prototype s'était enfin arrêté de voler. Il échouait pour peut-être même pas
une minute. Il l’aurait coincée. Les deux cons sont morts et le Léga s'était lancé sur sa piste
en priorité. Tout en se grattant un bouton rouge dans le cou, Murphy le mit en joue. Et
ordonna ; sa voix était un reproche du ventre :
        - Docteur Xipe, vous avez des explications à fournir. Veuillez monter dans mon
glisseur. Il laissa le vieil homme le devancer de cinq ou six mètres, si bien qu'à peine juché
sur le marchepied, celui-ci rabattit violemment la bulle de plexiglax, sauta sur Elvis, lui
collant un formidable coup de pied dans la mâchoire. Murphy tire sur la bulle pour la
forme, la balle ricoche et Xipe actionne les leviers de poussée. Le glisseur s'élève, puis
s'éloigne.
        Bon, songe Murphy en s'approchant du glisseur accidenté, une bonne chose de
faite. Ce connard travaille pas, ou en tout cas travaille plus pour Amédée, ou pour une
autre huile. Il est dingue. Ce qu'il veut, c'est cette chose. Une épaule dix centimètres plus
bas que l'autre, et il souriait d’un air affable. Complètement déchiré. Dans l'habitacle du
glisseur de Xipe, toutes les diodes sont allumées, l'écran translucide, un carton de soda
champixène vidé sur le tapis de sol, une bouteille bleue à demi pleine dans la gaine-café de
la portière, un pistoflingue bon marché niché entre les pédales, la blouse blanche sur le
siège passager. Une tasse inclinée avec la chose et ses ailes de papillon en photo au fond,
coincée entre la bulle et la radio. A hauteur de regard. Bon, Xipe Totec va faire exactement
comme Murphy a calculé. Il consulte la console de bord. La chose s'était posée là-bas, ça
va être fastoche, c'est pratique un codebarre quand même.




       Chapitre 24
       quarante cinq minutes et une poignée de secondes



                                                                                                  60
        Hélène recomptait les solutions. Il y en avait qu'une. C’est sûr ils lanceraient un
avis de recherche et elle tiendrait pas longtemps. Dans sa partie, on démissionne pas.
Impossible de les laisser faire, Murphy ou pas. Peut-être que d’autres mecs avaient
cambriolé l’Institut ? Peut-être que si c’était eux, et qu’au lieu de se tirer ils étaient revenus
sur les lieux du crime, ils seraient sur leurs gardes. Ou alors bien cachés. Mais c'était peu
probable, ils étaient si cons.
        Murphy a lancé les vigiles disponibles à l'assaut des étages supérieurs, il s’agit de
bureaux, donc pas d’accès aux outils de repérage ; cette vieille loi régissait les rapports
entre les Immeubles de Bureaux et celui de Contrôle. Bien entendu, Hélène avait réclamé
la zone comprenant la salle de visionnage de BuroBoulo Entreprises*. Si c'était eux, s'ils se
trouvaient encore dans l'immeuble, ils seraient là. Pile. Le bon côté, c'est qu'elle avait le
temps de monter un plan pour leur permettre de s'échapper. Même si elle devait éliminer
l’escouade de vigiles qu’elle encadrait, quitter son travail et vivre pas longtemps. Elle
partirait avec lui. Aussi, lorsqu’elle entendit, dans la queue devant les ascenseurs, un type
de la voirie chialant qu'il lui fallait des lanceflammes ou une escorte, personne ne
l'écoutait, elle lui refila huit hommes. Bordel de merde ils voulaient leurs têtes. Leurs têtes.
Chaque escouade emportait des coupe-sifflets aux broches brillantes. Les coupe-sifflets
fonctionnent mieux, pour les interrogatoires, si le sujet est encore en vie avant ablation.
Mais on peut aussi tirer des informations de la tête d’un cadavre, et même torturer ses
souvenirs. Le menu : mitraillage, hélène entend déjà les gerbes de sang et les moniteurs qui
explosent, décapitation au coupe-sifflet. Elle empêcherait ça.

         L’escouade encadrée par Hélène terminait l'exploration d'un étage quand la totalité
des lumières disp
arut,
éclairage, loupiotes, capteurs, TOUT. Cela dura bien trente secondes. Ils reprirent leurs
investigations, peut-être avaient-ils provoqué un court-circuit en activant le secteur
bureaux pendant la nuit. Dans la cage d'escalier, Hélène, vingt marches devant, attendit le
tout dernier dernier dernier dern moment pour laisser la grenade rouler derrière elle.
         Après avoir vérifié qu'il ne restait personne à achever, la trouille au cul, Murphy la
coincerait à coup sûr, elle poussa le battant en acier costumé. Se dirigea vers la salle de
visionnage d'un pas déterminé, souriait presque en franchissant la porte. La première chose
qu'elle vit, ce fut Huître. Huître le regard dingue, son cou pissait le sang, du sang il en avait
plein les mains et d'autres trucs aussi. Il la regarda s'approcher, assis sur un corps le corps
de Camion sa tête elle était en bouillie, pas plus épaisse qu'une feuille de papier une chaise
à roulettes renversée, morceaux de vêtement, des dents. MEFIE TOI BIEN, MON POTE, C'EST
TA DERNIERE NUIT, DEMAIN SOIR JE TE TUE MEFIE TOI BIEN, MON POTE, C'EST TA DERNIERE
NUIT, DEMAIN SOIR JE TE TUE MEFIE TOI BIEN, MON POTE, C'EST TA DERNIERE NUIT, DEMAIN
SOIR JE TE TUE IL L'AVAIT FAIT CETTE ORDURE L'A FAIT IL A ECRABOUILLE SA TETE, ON VOIT
MEME PLUS SES YEUX SON CRANE C'EST UN ŒUF, UN HORRIBLE OEUF A LA COQUE ROUGE ET
MAUVE ET ROUGE Hélène bondit.
         Lorsqu'elle s'éveilla, c'était le fameux coup du cauchemar. Elle commit l'erreur du
soulagement puis, ouvrant les yeux, son polo plein de sang, et suspendu au sol vertical le
corps de Camion qui s'arrête au cou. Un sanglot du nez et de la gorge lui dévaste la
cervelle, Hélène s’assied, la douleur, elle se pétrit la gorge, le sang coule de sa bouche mais
elle, c'est à la gorge qu'elle a mal c'est terrible alors elle pleure


                                                                                                     61
enfin
et ça dure un long
moment.



        Son entrevue avec les ninjas s'étant révélée passionnante, Murphy est content. Il a
récupéré la chose. A côté de lui, le visage de Xipe tire la gueule sur un coupe-sifflet près de
celle du chien, nettement plus amorphe. Xipe s'était comporté exactement comme prévu. Il
avait tué son humanochien avant de quitter le repaire secret, dans l’espoir d’effacer les
traces. Murphy avait eu l'idée suivre le docteur grâce à un génétocompteur calé sur l’ADN
du chien, et ça avait marché. Il lui avait donné une chance de fuir et ça avait marché, il
l'avait suivi jusqu'au prototype grâce à son propre détecteur codebarrique et ça avait
marché.
        Heureusement c'était pas loin, parce que Murphy déteste trotter, il en pouvait plus
tellement les tendons tiraient sur ses tibias, du mal à inspirer mais c'est pas grave, ça lui
déplaisait pas d'arriver dans les derniers. Planté dans la forêt de pylônes, un bâtiment gris
avec le toit plat qui dépasse sur les côtés. Murphy monte dessus en toussant. Depuis le bord
en béton, il peut contempler la grande cavité en contrebas. Tout d'abord, il y avait ces deux
silhouettes en vol stationnaire, qui se déplaçaient par saccades, comme d’énormes insectes.
Bon, ils ne repèrent pas la chose, parce qu'elle s’est cachée au milieu des bobinages. Ces
forces spéciales, c'est vraiment de la camelote. Un groupe, plus loin. Voyant qu'il passerait
inaperçu, Murphy descendit au milieu des câbles torsadés nappés de plexiglax vert
bouteille, empilades de cylindres en verre glacé. A petits pas, il s'approcha des ninjas,
réunis en cercle. Ca hurlait au centre, hors de vue. Excusez-moi, qui est le responsable s'il
vous plaît, émit-il alors que deux silhouettes qu'il n'aurait pas pu entendre approcher le
cramponnaient par derrière.
        - C'est moi. Continuez, les gars. T'es qui, toi ?
        - Murphy, LEGiste Assermenté de la Cité.
        - Ah. Lâchez-le. Voulez quoi ?
        - Vos copains, là, qu’est-ce qu’ils font, au juste, demanda Murphy en rajustant sa
veste à rayures. Ils sont en train de torturer ce bon vieux docteur Xipe, ou quoi ?
        - Non, on le décapite. La preuve qu'on aura tenté d'aller jusqu'au bout du contrat.
        - Ca met du temps. Murphy alluma une cigarette. Il crie fort.
        - Ouais, bougonne le ninja. On a que nos shurikens.
        - Ah. C'est un vicieux, il doit y avoir un stylet à embout laser, dans une des poches
de sa veste. Murphy avait trouvé l'endroit où Xipe s'était posé, pendant qu'il reprenait son
souffle en toussant, agenouillé au pied d'un pylône. Elvis le tournevis, la tempe crevée par
un laser de poche. Après quelques palabres à voix étouffée, le ninja revint le trouver.
        - Merci. On y aurait pensé, naturellement. C'est parce qu'on a des armes spéciales.
Qu'on est en shuriken et pas en sabre. Mais ils coupent bien quand même.
        - Ah.
        - Oui, nos armes elles sont forgées dans un alliage indétectable. Même les flèches.
Mais elles réagissent très mal aux doses massives d'énergie, comme il y a ici. C'est pour ça.
C'est tout. On y aurait pensé.
        - Ah.
        - Au laser. Dans sa poche. Bon, ben, on va y aller. Toi, tu conserves cette tête. Tu la


                                                                                                  62
ramène au clan, si nous échouons. Evitons le déshonneur. Soyons loués, et qu’on ne
manque pas de respect à nos familles. Tu te donnes la mort.
Mais nous n’échouerons pas. Le ninja désigné se posta plus loin, debout, bras et jambes
écartés, avec la tête suspendue par l'oreille au bout d'une main parce que Xipe il avait plus
trop de cheveux, pas assez en tout cas pour brandir sa tête par ceux-ci.




        Chapitre 25
        quarante sept minutes

         Les deux andros des forces spéciales peinaient à appréhender leur cible. L'état
major leur a ordonné de rapatrier un espion des Autres dissimulé parmi les troupes. Ils
l'avaient suivi jusqu'ici, mais il a disparu. Les données entrées par Amédée leur avaient
permis de localiser l’espion. Ils ne parvenaient à sélectionner aucune option, leurs systèmes
détectifs saturaient à cause du flux énergétique ambiant. Aussi voletaient-ils en mode
visuel.
         Amédée avait craqué. Le jour où l'un de ses informateurs lui a rapporté des holos
du prototype, réveillée quelques heures pour tourner la séquence promotionnelle de Songe
dans un arbre creux, il disjoncta. Rien ne comptait plus. A part posséder la fille. Rien. Pas
même la fabuleuse collection d'antiquités qu'il s’était constituée au cours des années,
récupérant le moindre badge écusson képi lacet de soulier, pneu disque obus, enfin tout ce
qui pouvait dater de la Guerre contre les Autres. Pour récupérer la fille, il avait vendu un
JVV, jet vol ventral, à un féru d'aviation de l'Immeuble de Fourniment. Son char d'assaut
XC12, dont il avait fait remonter lui-même par des employés la majeure partie de la
chenille gauche et la tourelle. Avec l'argent, il s'était offert le Docteur Xipe Totec,
concepteur de cette chose qui serait bientôt à lui. Amédée a vite compris que d’autres la
convoitaient également, notamment Graffiacane. Celle-ci avait craqué ses fichiers haute
sécurité. Ceux où il remisait les images volées à l'Institut Zipacna, retouchées version
scènes de sexe en groupe avec tenues militaires. Elle le regardait bizarrement lors des
réunions quotidiennes.
         Xipe devait retirer le prototype de sa cuve, puis le lui confier. Il lui avait lâché trois,
oui TROIS de ses androïdes de collection, des modèles rares, à peine endommagés par les
combats de la vieille Guerre, pour créer une diversion. Empêcher Graffiacane de remonter
jusqu’à lui. De le dénoncer au superchef lors du conseil hebdomadaire. En guise de
diversion, le docteur lui expliqua qu’il ferait exploser ses précieux andros, dont l’un
déguisé en fille avec des ailes, devant une caméra. Evasion ratée au centre Zipacna,
titreraient les informations, explosion mystérieuse, un nouveau système de surveillance
codebarrique ? Mais il y avait eu émeute. Après quoi, abandonnant leur plan, Xipe utilisa
l'un des androïdes pour causer un grave accident, sans raison apparente. Amédée suivait
l'évolution de la situation, et devant le désastre, il n'avait pas hésité. Il réactiva un
démollizor à quatre bras qu'il s'était procuré après de longues tractations et un meurtre, un
modèle de l'armée des Autres, l'envoya démolir la porte des armoires à fichiers du
superchef. Son capteur frontal vissé dans les documents confidentiels, à la recherche du
codebarre de la fille. Au milieu des intelligences artificielles et des programmes pensants,
propriété exclusive du superchef. Il était grillé. Fini la belle vie de conquistador, fini la


                                                                                                       63
belle vie tout court. Devant lui, seulement la fuite, mais ce serait la fuite avec la fille.

         Les androïdes reprogrammés se croyaient toujours en guerre. D'ailleurs, même
désactivés, ils se savaient en guerre. L'espion disparu, ils le localiseraient de nouveau, plus
tard, après avoir géré la quinzaine d'Autres qui sautille autour d'eux. JOE2589 sélectionne
ses canons digitaux, il dégomme un assaillant, cinq rayons lumineux s'échappent de sa
main droite en éventail, des mouvements amples comme un nageur à l’entraînement. Un
ninja cartonne son thorax, rebondit vers JESSE4678 pour lui ficher un shuriken dans l’œil.
L'explosion emporte son avant-bras. JOE2589 modifie la poussée de ses turbopompes,
initialise sa cavité abdominale. Huit fléchettes explosives fusent vers les soldats Autres qui
courent à la verticale sur un pylône, surgissant des poutrelles. JOE2589 balaie toujours
l'espace de ses rayons digitaux, ça tranche câbles et armatures avec des explosions. Les
ninjas se disloquent.
         Trois ombres enveloppent JESSE4678 dans un filet de cuivrocoton, pendant qu'il
tente d'activer ses capteurs sonars. Ces modèles sont équipés d'un œil unique, en plus,
JESSE4678 était gêné par les ailes de carton pâte que Xipe a agrafé dans son dos. JESSE4678
avait l'air con avec ce cratère dégoulinant de faux sang sur la mâchoire cubique aux dents
conçues pour dépecer des chars d'assaut, affublé d'une perruque blonde, tentative de
maquillage en fille mais sur un modèle de guerre avec harnachement de plastoferraille,
armure insectoïde intégrée et turbopompes laser, c'était ridicule. Les ombres au filet
retombent, n'oublions pas que tout ceci se passe en l'air, un deuxième groupe s'empare des
cordes, vers le haut vite très vite, sur les poutrelles, au-dessus de JESSE4678. Retombant
dans son dos, ils l'envoient bouler sur JOE2589 qui dévisse son bras droit pour une
vibrolame à trois faces, combat rapproché. Le choc et les turbopompes, ça catapulte les
deux androïdes sur les câbles principaux, ils grillent avec un bruit horrible, s’écrasent sur
les torsades de verre glacé, qui, éclatent, en, série. JESSE4678 implose. Ca fait péter une
série de générateurs de commutateurs de transformateurs, un certain câble rompt.
Badaboum. Tout s'éte
int pend
ant au moins trente secondes, mais alors VRAIMENT TOUT, c'est la pire des pannes générales
qu'ait jamais connu la cité, en fait c'est la seule.

        Murphy avait pris soin de s’éloigner, les derniers ninjas en train de cramer ça le fait
plutôt marrer. Surtout qu’en profitant de l'obscurité soudaine, il a pu revenir dans le dos de
celui qui tenait la tête de Xipe. La prise du serpent à sonnettes. Après l'avoir convaincu de
collaborer, de monter lui chercher la chose aux ailes de papillon vu qu'il serait le maître de
la Cité dans pas longtemps et bientôt du monde, pas question de le faire chier avec des
conneries sur l'honneur, en italique ou pas, et peut-être le ninja, qui s'appelait Sabu,
deviendrait chef des ninjas avec son soutien, Murphy avait rangé Ehecatl 01/01 dans le
glisseur.
        Ils l'avaient essayée, aussi. La peau la plus douce du monde, et Sabu déploya une
toile noire, carrée comme une cape, avant de s'envoler. La chose, elle avait voulu s'enfuir
quand le ninja l’a extirpée des bobinages, Murphy a éclaté une de ses ailes pour la stopper.
De bons souvenirs, une intervention au cœur de l'Immeuble de Contrôle, son unité avait été
envoyée parmi les forces d'interception pour stopper deux intrus. Murphy avait fait
trébucher un collègue qu'il supportait encore moins que les autres, pour se constituer un
bouclier avec son corps. Un obus bazokar mal décoché avait flambé toute l'unité, en tout


                                                                                                  64
cas son rempart humain semblait cuit à point. Lui, il s'était levé avec les sourcils roussis, se
penchant par le trou dans la baie vitrée, centième étage. Là-bas. Ils volent. Murphy avait
visé avec soin avant de faire feu et il a touché sa cible, d'ailleurs ils avaient retrouvé les
ailes au bas de l'immeuble. Mais jamais les deux types. Murphy démarra le glisseur en se
foutant de la gueule de Xipe, qu'il avait mise sur un coupe-sifflet près de celle de son
chien.
        Comme vous avez pu le constater, ce Murphy était plutôt débrouillard : résoudre
cette affaire, ça lui avait pris quarante-sept minutes sur sa journée.
        En tout.




       Chapitre 26
       pile ou face
         Alors j'étais devant cette fille, je me souvenais même pas de son nom, c'est vrai on
l'avait vue que deux ou trois fois, en plus j'étais mal, parce que j'avais été forcé de lui
broyer la tête pour pas qu'ils l'utilisent et
         - T'as bien fait.
         - Ouais, je sais qu'ils auraient pu remonter jusqu'à toi grâce à sa tronche, sur le coup
j'y pensais pas, je voulais juste pas qu'ils mangent ses souvenirs, même s'il était mort. Cette
fille, là, Hélène, elle se payait un air triste triste triste que je devais avoir le même, et puis
elle m'a sauté dessus avec une gueule tordue, enragée. Moi je lui aurais bien expliqué que
Camion c'était mon pote, et bien sûr, j'ai voulu le tuer plein de fois et le codebarre m'en a
toujours empêché, sans ça il serait mort y'a un moment, j'aurais voulu lui dire qu'elle se
trompait que j'avais pas fait exprès, que j'aurais préféré qu'il me tue moi, putain c'est même
vrai pourtant, putain. Huître reprenait son souffle. Alors ! comment tu peux expliquer que
la seule fois que j’y songe pas, ben voilà, d'ailleurs j'en viens à me demander s'il y a pas
quelque chose dans mes mains qui l'a fait exprès putain j'ai mal
mal
mal.
         - Moi aussi c'était mon pote, connard. Tout à l'heure, quand j'ai été pisser, j'ai jeté
ma pièce. Face c'était non. J'ai jamais contredit ma pièce, tu le sais. C'est pour ça qu'on
cause encore et qu'on va arriver en retard, conclut Serge en posant le pistofusil modifié sur
la table. Il suivait toujours l’avis de sa pièce, mais bon, y’a toujours une éventualité
préférable à l'autre. Serge choisissait invariablement face pour la représenter. Et il relançait
pas. La terrasse de la cabane sur le toit de l'entrepôt. Le coin idéal pour les grillades, ils y
ont passé des semaines entières à picoler et discuter, en matant les lumières de la ville.
Huître et Camion habitaient des pièces du dessous, cache-cache et trap-trap, embuscades
pour de faux et longues soirées téloche, boustifaille et rigolade. Ce soir, Huître a même pas
touché à son verre, il regardait Serge enfiler olive sur olive, ils avaient pleuré l'un sur
l'autre la nuit dernière, quand il était rentré. C'est pas tout ça, mais je vais avoir des
emmerdes grosses comme ta connerie. Le mystérieux plein de fric, là, qui m'a engagé pour
voler discrètement un protorob de rob chez Zipacna, ben je pense savoir qui c'est. Serge
remplit à nouveau son minuscule verre à liqueur, fait claquer sa langue. Tu vois, pendant



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qu'on pinaillait les modalités du contrat, je l'ai effleuré, comme ça. Ben ma main est passée
au travers. Alors je l'ai cuisiné.
        - C'est pour ça que tu racontais n'importe quoi ?
        - Ouais. Ben il suivait la conversation. Les holos 3D vraiment interactifs, avec une
personnalité, quoi, y'a qu'un type en ville qui en possède. En fait, c'est lui qui les met au
point. Et c'est le superchef.
        - Alors ! Pourquoi un type enverrait des hommes à tout faire piquer un truc qui est
déjà à lui, dans un endroit qu'est aussi à lui ?
        - J'en sais rien. Des emmerdes. Y me manque. Huître baisse les yeux et Serge vide
les deux verres de liqueur d'échalote. Tu dis que Hélène, tu l'as pas butée ?
        - Sûr. Je l'ai allongée d'une bonne baffe, mais c'est tout.
        - C'est marrant, Hassan m'a jamais dit ce qu'elle faisait comme boulot.
        - Au fait, ça va mieux vous deux ? s'enquit Huître en se levant.
        - Ouais. On s'est encore engueulés au vidphone mais je pense que ça va s'arranger
ce soir. Tu sais comment il est.
        - Je sais comment t'es, ouais.
        - J'étais défoncé.
        - Sûr. Serge se lève à son tour et débarrasse la table. Il entre, suivi de Huître, enfile
une chemise de flanelle propre, remplit le sac à dos de coton rose avec les canettes
fraîches. Huître soustrait une bouteille d'agave et la débouche. Ils sortent.

        Dehors, la bagnole de Pan-Pan paye pas de mine, mais elle est là et elle roule. En
sortant de l'Institut, Huître a éclaté un paquet de cons, il sait plus trop combien, tout droit à
travers l'émeute, les plus malins s'étaient écartés, les autres avaient morflé. Il retrouva la
tire en somnambule, codebarre serré dans la main, il avait démarré et roulé jusqu'à
l’entrepôt. Les flancs de la voiture rouge et bleue rayés de lignes et d'impacts, le tuevoleurs
de Pan-Pan a plombé la batterie, l'autoradio fonctionnait quand même, la chanson c'était un
baiser de plus chérie.
        - Tu vas faire quoi ? demande Serge en prenant le volant.
        - Je vais me tirer d'ici. Je pense. J'ai plus trop envie de rien.
        - Ah. Bon, pour l'instant, on ramasse Vago et on va picoler.



        SAM2156 lève le nez, son œil rouge palpite doucement, l'espion des Autres est
désactivé. D'ailleurs, son cadavre a été séparé en trois sections, un peu sur le lit et un peu
par terre près de l'autre corps. Le cerveau mécanique reprogrammé par Murphy applique la
procédure. L'autre espion a été désactivé tout à l'heure, mais comme celui-ci était protégé
par un démollizor quatre bras, SAM2156 a perdu un gros morceau de son squelette
métakllique, les segments hydrauliques du cou et le tiers de la jambe gauche. Il cliquette en
sélectionnant la boucle du programme, s'envole par la vitre en lambeaux du luxueux
appartement de Graffiacane, un peu de travers car c'est pas facile avec une seule
turbopompe, monte encore avant d’enclencher son système d’autodestruction.


        - Putain, ces canapés c'est de la bombe, siffle Pan-Pan la bouche pleine. June roule
un joint à l'intérieur, assise en tailleur par terre. Henri et Marco en finale de tourtasse sur la


                                                                                                     66
console de jeux.
         - Bouffe pas tout, putain.
         - Ca va, mec, il va débarquer ton Serge, il a dit qu'il regrettait et tout. C'est qui les
filles au salon ?
         - Des copines à June.
         - Sont pas mal. Putain, des bouts de saumon et tout ! Mortel.
         - Sers-moi un verre au lieu de t'empiffrer, lâche Hassan. Il ronge l'ongle de son
pouce. Je l'ai eu au vidphone. Il disait qu'il attendrait Huître et Camion, qu'ils passeraient
chercher Vago et qu'ils s’amenaient. C'était hier.
         - Ca va, fait à peine nuit. Vont arriver. J'espère que Vago va pas gerber dans ma
caisse. Depuis que Morgane est morte, il sait plus boire. Pan-Pan agite ses longues oreilles
de lapin.
         - Il a jamais su boire, fait Hassan. Il songe à Hélène, passée dans l'après-midi pour
l'aider à préparer la soirée, elle avait vraiment une sale tête. D'un autre côté qu'elle a dit, ça
me fait enfin quelques jours de congé. C'est qu'elle se défonce pour son travail.
Evidemment, elle aurait sûrement préféré ne pas se trimballer ce putain de plâtre en résine
autour de la bouche, pouvoir parler ou tousser sans cracher du sang. Elle n'avait pas voulu
s’expliquer, le boulot, tu sais ce que c'est frangin, mais Hassan il savait pas parce que
c’était un branleur. Sinon elle avait l'air en forme, peut-être un nouveau mec, ou peut-être
elle voulait profiter de la soirée pour s’en choper un, peut-être bien Huître, elle avait pas
arrêté de lui demander s'il allait bien venir ce soir, une joie farouche au fond des yeux. Elle
était sortie faire des courses, je reviens de suite, elle l'avait embrassé plus longuement que
d’habitude. Elle était partie en oubliant son sac.




       Chapitre 27
       ne jamais jouer à saute-mouton avec une licorne
        Murphy poireautait devant l'écran, le temps que le superchef termine ses calculs. Il
avait demandé une Procédure d’Audience Exceptionnelle, de celles qu'un citoyen est en
droit de solliciter une fois au cours de son existence. Et qui n'est jamais accordée. Il l'avait
obtenue comme prévu. Les délibérations du superchef aussi se passeraient comme il avait
décidé. Murphy attendait patiemment. Le superchef n'était pas à proprement parler une
intelligence artificielle. Ni quelque chose de totalement humain non plus. Le premier jour
de la Guerre, le superchef s'était résolu à se faire numériser. De toute manière, il abordait
déjà ses quatre-vingt treize ans. Depuis, des circuits et des circonvolutions mécaniques
charriaient ses pensées vivantes. Le superchef, maître à peine contesté de la Cité,
réfléchissait à la proposition faite par Murphy. Alors qu’il était enfant et qu'il avait un nom,
n'importe lequel, supechef avait découvert les échecs. Il était rapidement devenu le plus
fort. L'adversaire incrédule pouvait se voir expliquer la stratégie qu'il n'avait pas encore
mise en place sur soixante-dix échanges de coups. Il avait attendu son heure, remportant
tout ce qu'il fallait de la même manière : il évoluait dans le nuage de combinaisons à toute
allure, des milliards de paramètres, une véritable calculette. Jusqu'au jour où il devint le
chef de la Cité. Il décréta les athlètes minables et les binoclards terribles, ça c'était son truc,



                                                                                                      67
mit en place les Institutions et la gestion des Majuscules. Il se fit même numériser. Voilà
que ce Murphy voulait devenir son second. Son bras droit.
        Superchef avait fait tout son possible pour cacher la pulsion, depuis le jour où sa
conscience électronique l'avait perçue, encore à l'état de projet expérimental. Il la voulait.
Il ne fallait pas que quelqu'un apprenne à quel point. La première faiblesse de toute sa vie,
le superchef bascula lentement vers un genre de folie différente de celle qui l'animait déjà.
Il envoya son holovif3D détective privé embaucher des hommes à tout faire, pour la
récupérer. Il n'avait pas mis fin aux tentatives respectives de Graffiacane et d'Amédée. Il la
leur reprendrait s'ils la capturaient les premiers. C'était lui qui leur avait permis de se
procurer les holos de la fille. Il avait pris un contrat auprès des ninjas, au moyen de son
holovif3D vieil entrepreneur mafieux. Dans toute cette pagaille, elle aboutirait forcément
entre ses mains. Et personne ne saurait qu'il avait besoin de cette fille. Seulement,
Graffiacane s'était montrée maligne. Son propre plan ayant du retard, elle avait saisi
l'occasion que fournissait l'accident pour envoyer Murphy. Et Murphy ramenait la fille.


        Pendant ce temps, chez Pan-Pan, la fête battait son plein, d’ailleurs ils l’étaient, des
gars jouaient aux fléchettes adhésives sur le frigo, Hassan et Serge se réconciliaient dans
une chambre, un chevelu se prenait la tête avec la fille en vert au sujet d’une chemise, Pan-
Pan exécutait sa danse de la pluie. Il tirait pas trop la tronche vu l'état de sa bagnole, s'il
devait gueuler il gueulerait demain. Marco assurait le service avec entrain, la console de
jeux séchait sur la terrasse, quelqu'un avait fait tomber un mélange bleu dessus, les deux
divans à l'air libre, des filles jouaient de la guitare sur le rebord du toit et Henri leur faisait
des bras d'honneur en les traitant de babos, enfin c'était une bonne soirée. Hélène repassa
en coup de vent, vérifiant que Huître était présent mais sans lui parler. Elle n'avait pas
repris son sac. Vago dégueule et braille, ça recouvre les fougères et la panthère noire mal
peintes sur le mur, Huître qui s'amuse pas vraiment décide de le ramener. Ca lui fera
prendre l'air, en plus il a même pas eu le temps de s'excuser auprès d’Hélène, pour sa
mâchoire, ni de lui expliquer qu'il a pas fait exprès de tuer Camion. Huître réquisitionne un
carton de bières entamé, Vago sous le bras, il marche pas très bien, crie à toute et descend
avec les clefs de la voiture à Pan-Pan.
        Hélène est partie il y a un quart d'heure. Il enfourne Vago dans la voiture, Vago
écrase son visage contre la vitre en faisant beuhbeuh euh beu et redégueule, c'est vrai qu'il
sait pas boire. Huître lui fixe sa ceinture. Ouvre une bière. Pendant ce temps, en haut, la
minuterie magnétique dans un certain sac à dos se déclenche, et ça éclate. Un cube d'acier
costumé s'ouvre, le filet Neutrack Patack* se déploie dans tout l'appartement en traversant
les murs, c'est le plus grand qu'Hélène a pu se procurer avec la carte de Murphy qu’elle a
piquée pendant l'hosto, qui aurait sa peau à coup sûr un peu plus tard. Les invités, June,
Marco, Henri qui était rentré chercher des glaçons, Serge et Hassan, tous décollent entre
les mailles jaunes et la douleur pulvérise leurs systèmes nerveux jusqu'à la cervelle,
millimètre après millimètre, mais lentement, lentement, si bien qu'on sent que ça ne
s'arrêtera jamais jamais jamais, mais en fait si, ça s'arrête et vous êtes morts. Ceux de la
terrasse débarquent en hurlant pour constater le carnage, ils comprennent rien mais
trouvent qu'ils ont du bol de pas être rentrés deux minutes avant, sinon ils seraient morts.
Ca ne change rien, parce que dans l'après-midi, Hélène a empoisonné les bouteilles et les
petits canapés que Pan-Pan trouvait délicieux. Elle voulait être sûre d'avoir la peau de
Huître. Le plus marrant, c'est que lui il est en train de rouler pour ramener Vago, qui a


                                                                                                      68
gerbé tout ce qu'il a avalé. Huître craint pas le poison de toute façon et le Neutrak-Patak*,
ils y ont déjà goûté une fois avec Camion, ça leur a fait vraiment très mal mais c'est tout, le
seul gars présent à la soirée que ça pouvait pas tuer mais Hélène elle savait pas, et puis elle
était si malheureuse


        Superchef, il lui suffisait de jouer un tour ou deux pour prévoir la fin d'une partie
d'échecs point par point, dans tout les détails. Murphy, il jouait même plus, le mec
s'asseyait à la table et Murphy avait déjà fini la partie dans sa tête, alors il se levait pour
passer à autre chose. A présent, il finissait toujours les parties avant de les commencer,
mais si elles promettaient de se montrer ennuyeuses, il marchait sur la tête de son
adversaire.
        - J'accepte, fit le superchef.
        - Bien, répondit Murphy en chatouillant le bouton de son cou, tout rouge à force
d'être malmené.
        Il repensa à ce que lui avait dit cette fille quand il était plus jeune, après une longue
pipe dans la cage d'escalier de chez son père, un émeutier de première qui devait mourir
l'année suivante.

        Puis Murphy poussa la chose aux ailes de papillon vers l'écran plat avec un mauvais
sourire, le superchef comprenait qu'il n'en avait plus pour bien longtemps, mais il s'en
foutait, la fille pour lui pour lui tout seul personne ne saurait, l'autre devait déjà songer à
une combine pour le remplacer mais tant pis, elle était à lui personne ne saurait. Il la
parcourait de son regard électronique, il aurait bien bavé par terre rien qu'en la regardant,
mais ça c'était pas possible parce que les écrans ça bave pas,
pas vrai.




                       FIN DE LA PREMIERE PARTIE




                                                                                                    69
« Et alors Hélénè, fille de Zeus, eut une autre pensée, et,
aussitôt, elle versa dans le vin qu'ils buvaient un baume, le
nèpenthès, qui donne l'oubli des maux. Celui qui aurait bu
ce mélange ne pourrait plus répandre des larmes de tout un
jour, même si sa mère et son père étaient morts, même si on
tuait devant lui par l'airain son frère ou son fils bien-aimé,
et s'il le voyait de ses yeux. »

Homère, Odyssée




« Si vous mangez des mouches vivantes, retirez-leur une
aile pour qu'elles ne puissent s'échapper de la salade. »

Martin Monestier,
Les mouches, le pire ennemi de l'homme.




                                                                 70
71
                 Seconde partie : Ce qu'il y a, déjà, c'est qu'il fait chaud




« Au préalable, je posai une question. Voici en quoi elle
consistait : si nous étions à même de remonter le temps jusqu’au
Big Bang, quelles seraient alors les chances pour que dix à quinze
milliards d’années plus tard, José se retrouve à Santa Martha
International en train de braquer une nymphomane pubère et sa
famille ? Naturellement José en fut ahuri. Je lui suggérai alors
qu’un Bookmaker Cosmic nous aurait accordé un pari à forte cote,
probablement un infini contre un. Là le regard de José s’alluma. Il
me demanda combien nous avions parié. Ce qui m’obligea à lui
expliquer que l’importance de la mise était sans intérêt puisque un
infini de fois n’importe quoi est égal à un nombre infini. »

A. C. Weisbecker, Cosmix Banditos.




                                                                               72
        Chapitre 28
        dessins animés



        C'est toujours l'histoire


        Ce qu'il y a, déjà, c'est qu'il fait chaud. Aucune fraîcheur entre le drap et le matelas.
Le réveil absorbe volonté et énergie, les premières gouttes de sueur goulinent le long de
votre oreiller. Il n'y a rien à faire. Au début, il se couchait à poil. Il tournait se retournait
tournait encore, se levait, se recouchait, laissait le frigo ouvert mais ne dormait pas.
Chaleur sans répit. Il tortille le drap avec les pieds, s'étire douloureusement ; se lève. Il ôte
son pantalon de pyjama en toile bleue, repense à cette fille d'il ne sait plus quand, qui ne
quittait jamais ses chaussettes, ni pour dormir, ni pour le cul, ni rien. Une fois qu'il lui avait
demandé si elle les quittait au moins pour les laver, il avait bien cru qu'il allait s'en
ramasser une et rentrer chez lui sans avoir baisé. Mais elle avait souri, sourcils perplexes.
Elle n'aimait pas ses pieds. C'est elle qui lui avait conseillé de s'acheter un pyjama. Comme
ça, tu auras beau avoir chaud, affreusement chaud, si chaud que tu penseras ne plus jamais
dormir, il te restera toujours quelque chose à enlever. Juste au cas où la température
grimperait encore. Ca avait duré deux jolies semaines et puis elle en avait eu assez. Une
chouette fille. Maintenant, il dormait d'un sommeil lourd, retirant la chemisette bleue au
milieu de la nuit, comme un somnambule, parfois le pantalon. Ils avaient acheté ce pyjama
ensemble et il l'aimait bien.

        Clopinant sur les graviers, il va pisser sur l'arbre aux branches tordues, nu dans l'air
au goût de poussière. Il boit beaucoup, la nuit. De l'eau du jus du soda de la bière du vin,
enfin de tout, même tiède. Alors le matin, il pisse au ras de sa cahute. Il apprécie cet arbre
parce qu'il retient bien les odeurs. La plupart des gens du coin, on ne peut pas décemment
appeler ça un quartier, n'ont pas de sanitaires. C'est une chose. Mais il ne comprend pas
pourquoi ils persistent à pisser et chier dans des seaux ou des bassines à vider deux fois par
jour, dans des trous pas assez profonds mal camouflés par de vieilles planches. Malgré
l’habitude, les vapeurs de merde fermentée et de pisse en ébullition attaquent la gorge
jusqu'à faire tourner la cafetière. Ca fait marrer Pinto, le ferrailleur. Il se prétend capable
d’identifier le menu de ses voisins, selon les remugles s'échappant des cours bancales. Ca le
fait bien rigoler. Pinto possède des chiottes, et même une douche.
        Il rentre chez lui après avoir bien pissé. Il ne supporterait pas une telle odeur près de
sa cabane. Il préfère aller chier au Trago, surtout que ses merdes, molles et verdâtres, puent
sacrément. Il boit beaucoup, le jour. Parce qu'il fait chaud.

        Une journée comme les autres. Ca fait déjà quelques années qu'il n'appelle plus les
jours par leur prénom. Les stores en mauvais état. Une latte absente ouvre sa brèche au
soleil qui vient cloquer le lino. Entre la table et le frigo. Assis sur le lit, il balance ses pieds
pour faire grincer les ressorts du sommier, fixant le rectangle presque blanc qui mange les



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motifs au sol. Cet après-midi, il faudra qu'il se rende au jardin, bordel, ça n'a rien d'un
jardin, du vieux Tenazas. Ca l’épuise d’avance : en nage, les paumes à vif, tapant tout ce
qu'il peut sur un caillou plus gros que les autres, sous le regard scrutateur du vieux.
        Tenazas s'est brisé l'épaule contre la barrière de sa véranda en bois de récupération.
Il avait passé la fin d'après-midi, puis la soirée, puis un bout de nuit, à picoler en
compagnie de Pinto. Ils ont beaucoup bu tous les deux, et vers une heure du matin, comme
à son habitude, le ferrailleur s'est laissé emporter par le fameux second souffle. Il a vanné
Tenazas au sujet de sa femme. Puis de sa baraque. Ensuite, comme le vieux ne réagissait
pas plus que ça, il en a sorti une bonne sur la guerre, un classique du genre : qu'est-ce qui
est rose et qui fond dans la bouche ? la bite d'un fontarex. Evidemment, Tenazas s’est
enflammé, d'ailleurs du Fontarax il en avait arrosé de pleines tranchées avant d'investir les
positions ennemies, il s'en était même renversé dessus une fois. Il s'est mis à souffler très
fort, tout boitilleux dans la pièce minuscule, il voulait la peau de Pinto qui s'est barré en
rigolant. Il titubait sur la sente de terre lorsqu’il a entendu Tenazas lâcher un glapissement
plaintif, un chien qu’on promènerait par l'oreille. Le vieux sur sa véranda, il venait de se
péter la gueule en tentant de lancer un bocal d'olives noires. Passé quatre-vingts ans, on
commence à avoir les os fragiles. Depuis ce soir-là, Tenazas ne travaille plus son jardin,
préfèrant confier cette délicieuse activité à des voisins compatissants.


          Il est décidé à s'habiller. Il allume la télé, claquant le coin supérieur pour chasser ce
nuage de points gris qui crépite sur l'écran. Il marche jusqu'à la malle de bois recouverte
d'un tissu sale, ça fait très exactement un pas et demi. On pourrait croire que la chaleur
changerait quelques habitudes. Il aimerait bien se balader pieds nus, à poil. Mais il y a des
cailloux partout. Et le soleil dévore la chair humaine. Et puis un être civilisé doit porter des
vêtements, comment savoir qui pense quoi, sinon. Enfin, c'est ce qu'on dit. Pinto, lui,
arbore toujours son vieux costume noir.
          Il lace les gros souliers, genou sous le menton, cul sur la malle. Revient s'asseoir sur
le lit. Il s'installe pour regarder la fin des publicités, se ravise, retourne au frigo. Une boîte
de soda orangeadé et une bière en bouteille que des gouttes de condensation glissent sur les
flancs des deux pareil, même si le bac à glaçons est aux trois quart foutu. Le pain ne reste
pas frais, par ici. Penché sur la cuisinière graisseuse, il contemple les tranches frétillantes
dans la poêle avec son manche en bois. Il s'assied sur la chaise, beurre ses tartines sans
prendre la peine de racler la croûte carbonisée, ouvre la bière sur le rebord de la table,
savoure un dessin animé.

        Les baraques sont posées là au hasard, poivre saupoudré sur le bas-côté de la
Grande Route. Quelques kilomètres après l'intersection, une carapace de poussière, on
aperçoit tout d'abord la colline de déchets, puis les premières bicoques. C'est à ce moment-
là que les promeneurs égarés rebroussent chemin. Ceux qui ont quelque chose de précis à
faire dans le coin continueront jusqu'au bout de la route goudronnée, pour suivre l'allée de
terre qui débute après la casse. Longeant les habitations de bric et de broc et de brac et de
brkk et de tout ce qu'on veut, ils s'arrêteront parfois boire un godet dans le piteux café du
centre, pour se poser la plupart du temps de l'autre côté des dunes, sous le relatif abri
conféré par un entrelacs d'arbres secs. Les autochtones sont pas chiants, ils se contentent de
regarder passer les rares bagnoles, de compter les têtes, et de se marrer lorsqu'il en manque
au retour du bosquet. Ils jouent et parient à trouvez le mort, c'est à dire qu'il faut deviner


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celui des passagers qui est déjà mort, soit que son corps amolli soit maintenu assis sous la
ligne de flottaison des vitres, lunettes de soleil, soit qu’il s’agisse d’une surprise-partie. Ou
alors c’est le coffre. Chacun s'occupe de ses affaires, et Pinto paye bien les fois où il faut
désosser une bagnole, pour trimballer les pièces détachées entre les dunes de terre jusqu'à la
casse.
        Il a terminé son déjeuner. Passe la langue sur ses dents. Grimace. Il ouvre une autre
bière pour chasser le goût de cramé, tente un panier vers la poubelle. La capsule rebondit
sur le rebord, s'écrase contre le lino. Il sort, cligne des paupières à cause de la lumière déjà
cruelle, puis se dirige vers le Trago.




       Chapitre 29
       le Trago
        L'intérieur du bar est aussi frais que possible. Murs carrelés de céramique jusqu'à
mi-hauteur, mosaïque bleue et blanche, chaise et tables en plastibois épais. Des affiches
vantent les effets décapants d'une douzaine d'alcools introuvables. La télé collée au
plafond, c'est l'heure de vidphoner pour gagner une après-midi de fête foraine si l'on
connaît la date de naissance du chien du danseur des Tarentules. La vieille Noémie est déjà
accrochée à sa table, elle suce un quartier de citron en remuant la paille au dessus d'un
verre vide, les yeux perdus derrière la fenêtre. Nul ne sait ce qu'elle attend, mais depuis
maintenant quatre ans, elle demeure fidèle au poste, première et dernière cliente du Trago.
Les premiers temps personne ne faisait attention à elle, puis il y a eu le jour où elle s'est
mise en tête de taper un scandale à Frenzel pour qu'il l'autorise à dormir dans le bar. C'était
marrant. La troisième nuit qu'elle a recommencé son numéro, Frenzel avait picolé toute la
journée pour s'inventer un peu d'aplomb ; il ruminait la situation depuis la veille. Sans se
presser, il est allé jusqu'à la table alors qu'elle rabâchait sois sympa Franzie, laisse moi
dormir là, juste là juste cette nuit, c'est la dernière fois que j'demande, allez sois sympa,
bordel je t'emmerderai pas, juste là s'teuplaît, il a lancé la table et collé une grande tourte à
Noémie. Il l'a attrapée comme il pouvait, moitié par sa veste de laine et moitié par ses
pauvres cheveux jaunes, pour la balancer dehors. Son nez saignait. Il a remis la table en
place parce que c'est chacun sa merde, balayé les éclats de verre noyés dans la sciure, puis,
les yeux toujours rouges, il est monté avec ses pierres. Noémie a pris l'habitude de dormir
dehors.
        Frissonnant, il rentre dans le bar. En nage. Des types terminent leur café ou leur
verre de blanco avant de filer au boulot. Un signe de la main pour Frenzel qui, accoudé au
comptoir, mélange plusieurs paquets de cartes pour tenter de reconstituer un jeu complet. Il
n'y parviendra probablement pas. Le petit Carlo vole des cartes dans les jeux mis à
disposition de la clientèle, pour faire enrager les accros du carton. Frenzel sourit. Les
chiottes sont pas très propres, mais au moins elles sentent le savon, pas la merde familiale
diluée dans la pisse familiale. Un type avec une casquette à carreaux est en train de pisser
lorsqu'il entre. Il le dévisage, mais ne le reconnaît pas, donc ne salue pas et s'apprête à
chier. Il était temps. La merde s'écoule interminablement, liquide et poisseuse, à mesure
qu'il se sent mieux. Une ou deux fois par semaine, un con, sûrement Carlito, s'amuse à



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venir au Trago très tôt, avec le bataillon de bosseurs, pour subtiliser le rouleau de papier-
cul. Comme ce matin. Il déchire son mouchoir en deux, se torche du mieux possible, tire la
chasse et rejoint le bar.

         Frenzel terminait sa bière lorsqu'il revint. Il posa le verre sur le comptoir, salut
Vago. Vago répondit salut frenzel en piochant une crête de coq qui flottait dans le bol de
vinaigre. Puis il lampa son demi, reposa le verre vide à côté de celui du patron, qui
contenait encore un bon centimètre de mousse jaune. Frenzel ne finissait jamais ses verres.
C'était un gringalet aux cheveux blonds, avec de longues mains rouges et un sourire torve.
Il était arrivé bien avant Vago, suant dans son éternelle chemise blanc cassé, un sac sur le
dos, avait négocié l'ancienne grange avec Pinto. Tout retapé lui-même. Il racontait que
c'était un moyen comme un autre de picoler gratis. Il affirmait aussi que cette année de
travaux éreintants, cette année de transpiration employée à transformer un bâtiment
loqueteux en un bar minable, c’était l'une des meilleures de son existence. Vago le suivait
des yeux alors qu'il changeait de chaîne, tout en mâchonnant une autre crête. Frenzel
arborait son regard des jours avec, et tira deux nouvelles bières après avoir vidé son
reliquat habituel dans l'évier.
         - Bien chié ? J'ai quelque chose à te faire voir, quelque chose de très spécial.
Rodrigue me l'a ramenée de la Grande Route.
         - rodrigue est allé jusqu'à la route ?
         - Ouais, paraît-il qu'il avait un rendez-vous galant. Bien chié ?
         - galant? rodrigue? connerie. bien chié. Vago souffla sur son verre. quel jour on est,
dis ?
         - C'est dans deux jours. Deux jours. Bon, tu veux voir ?

        Sans laisser à son interlocuteur le temps la moindre chance de répondre, il disparaît
dans l'arrière salle. Penchés sur le comptoir, regards fixes, Vago et Frenzel déplient une
serviette à carreaux. Frenzel peigne sa chevelure huileuse avec les doigts, en tremblant. Le
tissu renfermait une grosse pierre gris-rouge au grain épais, fendue en trois endroits d'une
traînée sombre.
        - Elle est merveilleuse, merveilleuse, rabâchait Frenzel avec fierté. Dans un fossé
pourri, non mais tu te rends compte un peu, un bijou, une merveille qui traîne dans la
merde, au milieu des enjoliveurs et des... des... des vieilles bouteilles de flotte !!!, en
crachant tout son mépris dans les derniers mots comme en témoignent les trois points
d'exclamation.
        - dans un fossé, hein ? jolie pierre. rodrigue a dû se retourner les dents dessus
pendant son rendez-vous galant.
        - J'men fous comment qu'il l'a trouvée. C'est plus qu'une jolie pierre.
        - tu sais que j'y connais rien.
        - Moi, je m'y connais, clôture Frenzel en repliant le tissu avec soin, avant de
ramener le paquet dans l'arrière boutique. Ce soir, comme chaque fois qu’on lui ramenait
une pièce pour sa collection, il passerait le temps qu’il faut à astiquer, polir, nettoyer voire
désinfecter si la pierre l'exigeait. Il dormirait plusieurs nuits avec le caillou posé sur sa table
de chevet, puis celui-ci rejoindrait les autres sur l’étagère. Vago lui ramenait parfois une
pierre, mais il était rare qu'elle convienne. Il ne parvenait pas à différencier celles que
Frenzel retenait pour ses étagères, tout jubilard, de celles qu'il balançait, avec un regard
désolé pour le manque de discernement du type qui la lui apportait. Personne n'y parvenait.


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        Vago vient de terminer le bol de crêtes au vinaigre.
Après avoir payé, il demande à nouveau : quel jour on est, dis ?
        - Deux jours, mon gars, deux jours. Je te dirai. T'inquiète.
Vago sortit du bar, précédé par la mélodie d'une vidéo des Tarentules, chanson vraiment à
chier. Une journée comme les autres.




       Chapitre 30
       un bon vieil ulcère
        Personne, pas même Platín, qui s'exhibe pourtant pieds et torse nus toute l'année
pour afficher son mépris à la gueule du soleil, personne n'oserait prétendre qu'il fait
meilleur à l'ombre. Le mur ventouse les dos épaules bassins, la poussière ne s'envole pas
lorsqu'ils remuent les pieds en cherchant une position plus confortable. Ce n'est pas encore
le pire moment de la journée, seulement le début d'après-midi. Pepe ramasse un caillou, le
fait rouler, entre ses doigts. Vago fixe la maison de l'autre côté du chemin de terre, il écoute
vibrer la façade éclatante. En fin de journée, quand le soleil aura tourné, c'est là qu'ils
seront probablement adossés, parlant ou ne parlant pas, recouvrant un peu d'énergie à
mesure que s'approchera la nuit.
         Platín rote. Pepe lâche un rire rauque, par réflexe. Se sentant con, il lance son
caillou en direction de ping-pong, le petit clebs de Tatie Patricia, mais le manque. Bobo
ouvre les yeux, sans cesser de caresser sa barbichette, et baille. Il avale une bonne goulée,
fait passer la bouteille à Vago. Pepe boit peu, il surveille son estomac. Son ulcère continue
de le travailler, une mauvaise dent qu'on regretterait de perdre. C'est le seul lien qui lui
reste d'avec sa vie d'avant, quand il était jeune et rigolo ; son seul lien d'avec la femme. Un
sacré brin de salope, le genre à bien vieillir si on lui en laisse l'occasion, le genre de femme
à couper votre liqueur d'agave avec de l'alcool à brûler pour vous faire une bonne blague,
ou avec de la mort aux rats pour que vous regrettiez l’une des vôtres. Platín, lui, n'aime rien
sauf se mettre le compte de temps en temps, évidemment, c'est plutôt difficile d'évaluer le
temps dans le coin. Bobo prétend qu'il a été serveur dans un casino chicos, que c'est pour
cette raison qu'il préparait siiii bien les mélanges. Les autres cherchaient en vain une saveur
d'un truc ou au moins de citron en tétant ses bouteilles. A croire que dans les endroits
chicos on ne mélangeait rien aux boissons.
        Platín vise longuement, sourcils décolorés agités de haut en bas. Il rate ping-pong
d'un mètre ou deux. Pepe se choisit un caillou un peu plus gros, tente sa chance. Il rate la
cible. Bobo se marre en se grattant l'estomac. Une poignée de graviers arrose le sol en grêle
derrière le chien toujours amorphe. Platín, déçu, tripote un monticule de poussière. Il
change de geste pour se malaxer les gencives. Pepe essaie une autre technique, la main à
vingt centimètres du sol, un coup sec du poignet comme pour faire des ricochets, mais rate
son coup. Ping-pong semble hésiter entre se gratter le cul et rester debout sur ses pattes trop
fines, finalement il se gratte pas. Vago passe la bouteille à Platín, qui la tend à Bobo, qui
l'envoie exploser sur le dos du chien avec un vilain sourire. Touché qu'il grogne, du temps
que l'animal galopette en couinant de surprise. Sans un mot, Vago se lève, traverse le




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chemin de terre pour ramener une autre bouteille du placard de Patricia. Au moins, ils ne
chercheront plus à deviner la composition de l'apéritif.
         Vago attend l'heure idéale pour travailler le jardin. Elle viendra pas. De toute façon,
il faut qu'il s'entretienne avec Tenazas, et il ne bêchera pas beaucoup aujourd'hui. Ce midi,
il est allé manger chez Tatie Patricia, mais il n'avait pas vraiment la tête à papoter avec la
grosse femme ou l'un des morveux. Il avait laissé Bobo alimenter la conversation, entre
l'imposante salade de riz parfumée à la menthe, la charcutaille, le poulet maigre mais
délicatement rôti, la montagne de patates à la tomate gratinées au chèvre et au paprika, le
tinto bien frappé. Patricia, la classe. C'était une cuisinière hors pair, et y'avait quasiment
aucun convive, sauf peut-être un Platín en pleine descente, qui parvenait à tenir jusqu'au
café ou même jusqu'à l'inévitable gâteau à l'ananas sans s'affaler sur sa chaise et rendre les
armes. La tablée était mouvante, bruyante, une dizaine de gamins aux joues sales qu'on
pouvait pas deviner si c'était des filles ou des garçons, ils passaient leur temps à se plaindre
les uns des autres, se coller des coups de pied sous la table ou juste rigoler en crachant des
grains de riz ou de l'eau par le nez, Patricia calmait les envolées d'un copieux revers de sa
grosse main en plein sur la table. Vago avait mangé sans un mot, et on ne lui avait pas
adressé la parole. On l'avait accepté dans le coin bien qu'il soit plutôt chiant, notamment
pour cette raison : il ne parlait pas pour sauver les convenances. La vieille femme parlait
pour le plaisir, et elle savait faire la différence entre quelqu'un qui n'écoute pas et quelqu'un
qui ne répond pas. Bobo aimait autant déconner avec les gamins qu'avec les adultes. Vago
pensait à l'échéance. Ce soir, il verrait Pinto. Demain, Frenzel et Platín. Après demain...
         Deux jours mon gars, deux jours. Je te dirai. T'inquiète.




       Chapitre 31
       le secret
        Pinto venait d'arriver. Un premier mouvement pour le frigo, deux bouteilles de tinto
reposaient à présent entre la barquette d’œufs rosés retaillés et les poivrons. Vago faisait
frire des oignons tandis qu'il ouvrait le troisième litron. Pinto entrait toujours sans frapper,
tranquillement. Il ne se rendait jamais quelque part sans y avoir été préalablement invité, ce
qui lui permettait d'éviter le blabla d'usage et les politesses à la con en se pointant chez
quelqu'un. Pinto, si on voulait le voir, il suffisait de passer boire un coup avec lui à la casse
ou de le héler lorsqu'il se trimballait sur le chemin, et de l'inviter. Il ne se faisait jamais
prier. Le vieux barbu prit deux verres dans le minuscule buffet, pour l'apéro. Vago
transpirait abondamment malgré la lumière déclinante. Ils trinquèrent en silence sauf le
ting. Pinto se resservit immédiatement. Il savait bien. Vago avait besoin du service. Pinto
respectait Vago : il ne demandait rien et rendait service à tout le monde. Une semaine après
son arrivée, il y avait bien longtemps, il était tombé sur son secret et l'avait gardé. un
service pour un service, qu'il avait dit de sa voix sans majuscules. tu m'en devras un, pinto,
tu m'en devras un gros. le moment viendra. Le moment était enfin venu. Il l'avait lu dans
les yeux bruns, en milieu d'après-midi, lorsque Vago l'avait invité à venir dîner chez lui.
Restait plus qu'à patienter en buvant des coups, jusqu'à ce que Vago se décide à lui dire ce
qu'il voulait. Pinto se sentait vaguement soulagé, comme lorsqu'il trouvait enfin cette pièce



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qu'il avait vendue depuis plusieurs jours à des types de la ville, sur un tacot accidenté en
bordure de la Grande Route. Il se gratte les aisselles sous la veste noire en espérant que sa
dette serait bientôt réglée. S'il faisait plutôt bien semblant, il ne l'avait jamais perdue de
vue. Il est des secrets d'un poids étonnant. Vago, quant à lui, revivait son après-midi en
surveillant le mélange d'oignons jaunes et de chair à saucisse.




       Chapitre 32
       le puits au fond du jardin
         Après le sirotage en compagnie des autres, Vago s'était levé, pas trop décidé pour
jardiner. Il devait pourtant voir Tenazas. Pepe s'était bougé peu après lui, il l'entendit
dégueuler derrière la remise de Tatie Patricia en s'éloignant. Putain d'ulcère. Ping-pong le
suivait de sa démarche grotesque, poussant fort sur ses pattes arrière, il progressait par
bonds en avant. Chaque fois, l'impression qu'il allait retomber le cul par terre et se vautrer
sur le côté, mais il se reprenait pour rebondir inlassablement. ping. pong. ping. pong. Des
grains de verre scintillaient dans son pelage emmêlé, et ouais, collés en vrac par le sucre et
l'alcool. ping. Vago avait envie de cracher, mais n'en trouvait pas la force. Il s’essuie le
front, éponge sa main sur le pantalon. pong. Il s'arrêta à la casse, croisant Pinto qui sortait.
L'invita à dîner. ping. pong. Tenazas habitait du côté des dunes. Il fallait traverser tout le
village en plein soleil, les yeux plissés, passer devant le Trago en résistant à l'envie de se
coller au frais, louvoyer entre les cailloux jusqu'à la cabane qui comportait, rareté dans le
coin, un premier étage. pong. pong. pong. En fait une maigre pièce avec un balcon en
pente, ombrageant la minuscule véranda. Le jardin se trouvait en face de l'entrée, partagé
en deux par un sentier de planches que Vago avait mis deux semaines à fignoler. Tenazas
attendait sous la véranda, le dos raide, l’épaule de biais, ses jambes maigres légèrement
écartées. Il avait aligné les outils contre le portail, un chouette après-midi à l'attention de
Vago.
         - Salut petit.
         - salut.
         - Je t'attendais plus. Le vieux tripotait sa joue fripée. Il entra un moment, puis
ressortit avec deux verres à moutarde dans les mains, le lapin bleu et la famille Quivabien
au marché aux poissons. Vago s'était assis, il contemplait les minuscules trous qui
dessinaient des fleurs sur la table métallique, et les écailles de rouille qui dessinaient rien.
         - On va finir ce puits aujourd'hui, petit.
         - y'aura pas plus d'eau que la semaine dernière. ça sert à rien de creuser, soupira
Vago.
         - Si tu préfères continuer à transporter des sceaux d'eau depuis la fontaine, c'est ton
problème. Moi je veux pouvoir arroser mon jardin tout seul. Il me faut ce puits.
         - y'aura pas d'eau. Vago désigne le trou au bout du jardin. Un amoncellement de
mottes sèches, une excavation de deux mètres, et un énorme tas de caillasse derrière le
barbelé. Le jardin ne payait pas de mine. Quelques sillons poussiéreux. Des taches vertes
au milieu, des herbes folles autour. Les cailloux partout et cette putain de terre friable
stérile en plusieurs tas. y'aura pas d'eau, tenazas.



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       - Faut de l'eau pour mes tomates. J'ai fait mes calculs. Allez, quoi, creuse encore un
peu, on en trouvera. Il y a une nappe, tout au fond. Je le sais. J'ai calculé.
       - tenazas, faut que tu trouves quelqu'un d'autre pour le jardin. je me tire une semaine
ou deux.

        Le vieux, ses lèvres tremblent. La peur irraisonnée que Vago ne revienne pas, et
pourtant qu'est-ce que ça peut lui foutre ? Les rides autour des yeux. Il servit deux
nouveaux verres de sa grenache surcuite. C'est ce qu'il buvait l'après-midi.
        - Déjà ? Tu veux tes affaires, c'est ça ?
        - c'est ça.
        - Je croyais que cela durerait plus longtemps. La prochaine fois tes merdes, tu te les
gardes, petit.
        - c'était ton idée. t’as dit que tu trouvais ça amusant. d’enterrer nos trésors ensemble
comme des pirates.
        - Mouais. C’était con. Va encore falloir creuser, petit, ça me fait chier. Je peux me
gratter pour mes melons.

          Pendant que Tenazas s'enfilait verre sur verre, à une cadence plus furieuse que
d'habitude, Vago, torse nu, trempé de sueur, s'escrimait sur le carré de melons. C'est pas
que la terre dessous était plus molle ou plus humide, mais il y avait en surface une croûte
carbonisée de dix centimètres. Tu parles s'il y aurait jamais poussé rien. Il avait creusé,
déterré les, pierres, creusé un peu, déterré les pierres, creusé encore un peu. Stoppé par
l'arrivée de Rodrigue qui s'en allait vers les dunes. Il était venu boire le coup sur la véranda,
Vago a posé les outils un moment. Tenazas picolait vraiment sec. Un gars passa en voiture
dix minutes après que Rodrigue soit reparti vers les dunes, ce qui fit marrer le vieux, qui
toussa de l'ultracuite sur son bermuda élimé.
          La nuit plomba. Vago était lessivé ; à la vue des coins ouvragés, Tenazas courut
chez lui en vitupérant. Il était ressorti avec une couverture à rayures qui puait le renfermé.
Vago s'était tapé le boulot tout seul. Extraire le coffre de bois et d'acier du trou, en prenant
soin de le cacher sous la couverture, ce qui ne lui facilitait pas le travail mais empêchait le
vieux de gueuler, le traîner à l'intérieur. Tenazas lui avait demandé de se détourner pour
utiliser la clef qu'il garde autour de son cou. Un lourd paquet. Trifouillant un moment, il
extirpa aussi un autre truc avec un son de verre, puis referma le coffre à quintuple tour.
Vago s'était retourné.
          Il avait récupéré sa valise, un flacon noir, et promis à Tenazas d'enterrer de nouveau
son coffre dès le lendemain matin. Le vieux avait meuglé, il maîtrisait toute la gamme
question cris, il voulait que le boulot se fasse tout de suite. Mais Vago avait d'autre projets,
il était rentré chez lui épuisé.


        Vago et son hôte mangeaient lentement, profitant du soupçon de fraîcheur qui leur
descendait dessus sans se presser. La troisième bouteille de tinto s'étalait avec les autres sur
le lino du coin cuisine. Pinto avait quitté sa veste noire, la chemise tachée sous les bras. Il
beurrait une tranche de pain en racontant l'histoire de ce mec qui volait des automobiles sur
les aires de stationnement de la Grande Route, pour le seul plaisir de rouler. Il les lui
amenait lorsque la jauge approchait de zéro. Tout en parlant, il déroulait la peau d'une
tranche de saucisson. La porte de la cabane était ouverte, découpant un rectangle sombre et


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presque froid. Vago sortit pisser contre son arbre. Il avait retiré ses chaussures pour profiter
de la nuit. Il revint près de la cuisinière, posa un cubi à demi plein sur la table. Pinto aimait
faire durer les repas. A présent, il évoquait la fois où Rodrigue avait réussi à mettre sa bite
dans la bouche de Platín pendant qu'il comatait, tout en se resservant du fromage.




       Chapitre 33
       jaune jaune jaune
         Vago préparait le café. Pinto en tenait une bonne, et n'avait pas encore atteint son
second souffle. Il parlait tout seul. Vago remuait au dessus du filtre de papier marron,
renversant du café sur la cuisinière. Pinto jouait avec son verre, trempant l’index dedans, le
retirant, le trempant à nouveau d'un ton grommeleur. Vago manqua le filtre, se brûla un
pied avec l'eau chaude, merde. Il regardait le marc, la flaque au milieu de la poudre noire,
l'eau qui s'égouttait ; on aurait dit qu'il avait jamais rien contemplé de plus joli. Au bout
d'un long moment, il revint s'asseoir à côté du ferrailleur ventru, appuyé sur ses coudes.
Bien qu'il semblât à peine réveillé, celui-ci servit le café pendant que Vago s'étirait pour
attraper la gnôle, avec un sourire de la bouche.
         - Tu sais, Vago, t'es un chic type. Un vrai chic type. Ca fait longtemps qu'on a pas
mangé tous les deux, sans Marie pour nous engueuler ou les autres pour tomber de leurs
chaises.
         - platín voulait venir mais je lui ai dit d'aller se défoncer ailleurs, expliqua Vago.
fallait que je te parle. j'aurais besoin de ta camionnette et d'un peu de pèse.
         - Ah. Comme les autres fois, alors. C'est d'accord. Comme tu veux. Pinto a sifflé
son café, il remplit son verre de gnole pendant que Vago commence un joint. Si c'est tout
ce que tu veux, qu’il reprend, l’œil rond. Je pensais...
         - tu pensais que c'était le moment, que j'allais quoi ? c'est toujours un service pour
un service, comme je te l'ai dit cette fois-là. j'ai juste besoin d'aller faire mon petit tour à la
cité.
         - Ah. Déjà. Ben pas de problème. C'est pas le moment, alors. D'accord. Pinto se
masse le cuir chevelu. Tu sais, le pire, c'est que je me souviens que de détails. J'étais
tellement bourré. Jamais j'aurais fait ça, tu comprends ? Elle parlait même pas notre langue,
elle chialait, c'est tout. Elle chialait, qu'est-ce qu'elle chialait !
         - quand je suis entré tu chialais aussi. Vago emplit de nouveau les verres de café,
Pinto ajoute la gnôle.
         - J'ai que des flous, tu comprends, reste rien que des flous, comme si c'était pas moi.
Ca me pèse, tu sais... T'es la seule personne au courant, le seul à qui je puisse en parler.
Putain elle parlait pas un mot de notre langue, je comprenais rien à ce qu'elle disait. Parole.
Elle chialait tout le temps. Des fois je pourrais presque me dire que c'est pas arrivé, qu
         - c'est arrivé.
         - Ouais. Pinto tire une gueule incroyablement longue que son menton arrive
jusqu'au numéro qui dit quel âge on a tout au fond du verre à facettes, enfin ça c'était à la
cantine dans le temps quand on était petits. Ouais. Parfois je pourrais croire que j'ai tout
rêvé pendant un coma machin, là, alcoolique. C'est vrai, souvent j'y pense même pas de la



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journée, puis le soir, vlan, un putain de flou, ses cheveux tout jaunes tu sais, comme ceux
de Noémie, en bouquet dans ma main avec un bidule rouge qui pend au bout, ou bien sa
chatte jaune aussi mais tellement ouverte qu'on dirait une entaille ou ses yeux pleins de
larmes, enfin des flous, quoi ! C'était pas moi, tu comprends, c'était pas moi, je suis pas
comme ça, c'était vraiment pas moi. Quand je t'ai vu entrer dans la pièce, putain, ça faisait
pas trente secondes que j'avais émergé, je me suis dit Pinto là t'es mort, ce gars-là va te
dénoncer aux binoclards ou à quelqu'un d'autre, quelqu'un te retrouvera et te fera la peau
c'est fini pour toi, et ça m'a presque soulagé. Mais t'as été réglo. Je pourrais jamais te
remercier vraiment. Putain c'était pas moi. Parole. C'était quelqu'un d'autre. Tu connaîtras
ça un de ces jours.

         Vago il connaîtrait jamais ça par lui-même, déjà qu'il était à moitié vide, mais il
côtoierait quelqu’un
avec une haleine de chacal et un sévère problème de personnalités multiples, nous y
viendrons le moment venu. Pendant que Pinto continuait de remâcher, Vago, qui s'en
foutait complètement parce qu'il avait déjà entendu l'histoire trop de fois, il fit passer le
joint, repensant à ce petit matin indistinct, le souvenir d'un rêve ou une scène entrevue dans
un feuilleton, lorsqu'il avait enterré ce qui restait de la fille derrière les dunes. Qu'il avait
nettoyé toutes les traces de la baraque de Pinto. Jeté les abats dans l’auge à cochons. Il ne
savait plus très bien pourquoi il l'avait fait? peut-être par pitié pour ce vieux barbichu qui
schlinguait et qui pleurait. Pourtant, l'autre avait trucidé une fille. Il était moins saoul que le
ferrailleur, mais saoul quand même, il venait d'emménager dans sa cabane, c'était, voyons,
une semaine avant l'arrivée de la vieille Noémie, il avait fait le tour des baraques. A chaque
fois ça loupait pas, on lui proposait des coups à boire pour lui souhaiter la bienvenue, sauf
Tenazas qui lui avait lancé un bol depuis sa terrasse mais l'avait loupé. Après, il était passé
voir le ferrailleur. Pinto était bien trop torché, et trop effaré pour se sauver la mise tout seul.
Et puis Vago aurait pas trop apprécié de voir les binoclards ou d'autres emmerdeurs se
ramener dans le coin.
         - tu sais, le mal était fait, pinto.
         - Putain, je sais même plus vraiment ce qui s'est passé...
         - je sais, je sais, mais je m'en fous. demain je prends ta camionnette je la ramène
dans deux ou trois semaines.



        Noémie venait d'embarquer une agave citron vert pour s'asseoir à sa table lorsque
Vago entra dans le bar. Un mal de bide terrible à cause de la gnôle qu'il s'était envoyé la
veille. Pinto était resté presque toute la nuit, ils avaient pas mal picolé. La téloche était
allumée, une rousse braillait qu'il fallait absolument acheter les nouveaux yaourts à croquer
par paquets de douze. Frenzel sirotait une bière derrière son bar. Il avait refait le plein de
bouffe sous la vitre du comptoir, crêtes de coq olives chorizo patates œuf durs saucisse et
tout le bordel. Vago dit salut frenzel, Frenzel dit salut Vago. Il verse le fond de son verre
dans l'évier et mousse deux bières fraîches pendant que Vago part chier. Des types
accoudés au bar fixent le téléviseur en lapant leur vin blanc. Ils voent bientôt partir bosser.
Un brun en débardeur entre en jouant des épaules, et s'assoit dans un coin. Vago boit sa
bière.



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        Le gars au débardeur commande un petit déjeuner complet, ça emmerde Frenzel qui
n'aime pas cuisiner. Un camion citerne est garé devant le bar. Noémie suçote son quartier
de citron et se lèche les lèvres.
        - Alors, tout est prêt ? C'est demain. Demain. On part quand ?
        - j'sais pas, frenzel. ce soir, demain matin.
        - Tu comptes revenir vite ?
        - qu’est-ce qu’il y a ? tu veux plus m'accompagner ?
        - Si. Sûr que ça fait longtemps que je me suis pas offert une virée. Mais je
reviendrai peut-être au Trago avant toi, je me démerderai.

         Le gars au débardeur sortit en même temps que Vago et monta dans son camion. A
l’intérieur de la cabine, Platín se massait les tempes avec un regard pénétré, quelques
mèches décolorées entre ses doigts. Le camion démarra.




       Chapitre 34
       le foulard rouge
        Comme vous l’aurez compris, Vago ne s'est jamais remis de la mort de Morgane.
Elle, son rire regarde Vago regarde, le sourire et une cigarette dans sa main relevée, la robe
violette sa préférée les cheveux sont dénoués, un éclair et ce parapluie qui la transperce en
vrombissant. Comme une cage autour d'un petit oiseau rigolo qui la tue. Il se sentait vide.
Ou vidé. Enfin bref, il s'était arrangé avec Frenzel pour les dates, et tous les trois mois, à
peu près chaque fois que la dix-septième chaîne faisait son rafistolage, il partait en ville
récupérer les enregistrements du dépotoir. Il passait une ou deux semaines à se branler
dessus, suivant la qualité des scènes, puis retournait à sa cabane. C'était devenu sa vie. Pas
son occupation. Attendre les enregistrements et se les passer. Ca lui faisait une vie. Une vie
de maniaque.
        C'est Pan-Pan qui préparait les disques. Il ratait jamais rien d'important, il arrivait
encore à se marrer depuis l'estomac artificiel qui le maintenait en apesanteur et en vie. Il
repiquait la chaîne dépotoir pour Vago. Bon, moi je vais bouquiner parce que j'en ai marre
de revenir vingt-cinq fois sur un mot pour le corriger, mes doigts dérapent alors ça déborde
sur plusieurs touches à chaque frappe c'est chiant, surtout avec une seule main, alors c'est
l'heure de continuer à picoler mais au lit avec un livre et pas au lit en essayant de raconter

        C'est bon. Je vise à nouveau normalement. Vago, donc, se rendit à la Cité pour
récupérer ses enregistrement du dépotoir. La détention de l’Araignée. On peut dire que
cette équipée avait plutôt mal commencé. D'abord, il avait fallu inhumer Tenazas. Vago
était retourné chez lui la veille au matin, en sortant du Trago. Il fallait qu'il enterre de
nouveau le lourd coffre aux coins ouvragés, sinon le vieux allait lui tirer la gueule pendant
des mois. Vago s'était ramené en appelant que hé duvioque lève-toi, j'ai pas que ça à foutre,
il se préparait à éviter un objet quelconque envoyé depuis la piaule à l'étage, mais comme
ça répondait pas il était entré. Tenazas gisait sous l'évier de plastocéramique fendillé, un
impact rouge sur le rebord, à côté des assiettes sales et propres et des bols. Grains



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translucides par terre, un autre verre à moutarde mais intact, Fizz la Guêpe* avec son
violon. Un truc bizarre, ni liquide ni solide, s'était écoulé du crâne du vieux, sans doute
durant toute la nuit, c'est bien rempli un crâne finalement, une flaque pas très longue mais
plutôt épaisse. Vago eut le temps de noter le coffre renversé par terre, il restait que de la
paperasse dedans, les chaises explosées dans un coin et le repas pour deux au milieu de la
table. Puis il gerba dehors, de la bave et des grands hoquets, l'émotion, ses jambes
chouinaient comme des élastiques. Il se releva au bout d'un moment pour prévenir Pinto et
les autres, alors c'est eux qui s'en occupèrent ensuite parce que des copains morts, ils en
avaient déjà vu des tas.
        Vago, était triste, il ne reverrait plus jamais Tenazas, mais en plus il s'aperçut qu'il
avait oublié de coincer Platín, alors qu’il l'avait entrevu ce matin dans la cabine d'un
camion citerne en partance pour il savait pas où. Vago voulait la nouvelle adresse de son
fournisseur, pour son excursion rituelle à la Cité. Voilà qu'il avait oublié et il suait comme
un porc, il était abonné à creuser des trous, mais celui-là serait le dernier pour Tenazas. Il
lui restait la fiole du vieux, même si c'était risqué. Le trésor caché sous des semis de melon
qu'avaient aucune chance de jamais pousser, c'était rien de plus, les affaires de Vago et
celles de Tenazas. Le vieux planquait plusieurs flacons noirs, opaques. Dedans, à ce qu’il
prétendait : du nèpenthès.
        Quand il poussait encore des plantes il y avait cette chouette variété d'arbres, avec
les longues branches et les troncs effilés, ces feuilles presque rondes et des fleurs violettes
et jaunes. Si vous en débitiez six ou sept cent cinquante au ras du sol, pour les passer dans
un mégacompressoir industriel, le jus obtenu remplissait presque une demi fiole. On
rajoutait aussi quelques gouttes d’un catalyseur secret. Mais maintenant c'est le désert fini
les arbres. Le nèpenthès, ou le nèptèx comme disent les branchés, c'est une bombe à
retardement. Vous en buvez et vous êtes saoul presque de suite. Mais un moment après, ça
vous casse REELLEMENT la tête, vous vous retrouvez en train de crapahuter dans une
dimension parallèle. Mais, bon, c'est devenu très rare, et très difficile de s'en procurer. D'où
Tenazas tenait le sien, et qu'est-ce que ça foutait parmi ses souvenirs de la Guerre, au
milieu des papelards militaires et des lettres pleines de fautes, des broches pour masque
anti-fontarax et de ce foulard rouge, Vago n'en savait rien, lui et le vieux s'étaient bien
marrés à planquer leurs affaires ensemble, comme des pirates. Mais le mec qui a tué
Tenazas se trouve à présent en possession d'une fortune tellement les petites fioles noires
sont rares, et rare égale cher paraît-il mais alors un cheval borgne et unijambiste c'est rare
hein monsieur oui, alors c'est cher hein monsieur non, comment savoir comment ça
fonctionne ces conneries




       Chapitre 35
       marie a de belles jambes mais
        Le lendemain, Vago chargea la camionnette de Pinto. Sacs en papier marron, bols
hermétiques, un panorama de ses recettes favorites avec les sauces à part. Patricia avait
rajouté un beau fromage et deux gâteaux à l'ananas. La classe. Frenzel s'était ramené avec
un sac tout petit et sa glacière à fleurs. Respiration hachée, glacière remplie jusqu'à la



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gueule. La mort de Tenazas déprimait Vago, qui étirait son dos et se préparait à démarrer
lorsque Marie surgit de derrière un vieux tracteur. Elle déboulait de la casse. Hé, les
garçons ! Faut m'emmener.
         - on peut pas. y'a pas la place.
         - Mais si, qu'elle répond en se dandinant d'un pied sur l'autre. Bien sûr que si. On va
se serrer sur la banquette, et si on a trop chaud on se mettra derrière à chacun son tour.
Vous allez bien à la Cité, non ?
         - Si. Frenzel scrutait l'ongle de son pouce. Marie leur envoyait un sourire candide,
mains glissées sous la salopette. Un filet de sueur contournait ses pommettes, au milieu des
taches de rousseur. Elle l’essuya.
         - on peut pas, répéta Vago. on sait même pas quand on rentre. Marie elle est sympa,
mais Vago sait bien que c'est une pisseuse farcie de principes à la con, elle allait lui prendre
la tête et essayer de rephilosopher sa vie pendant tout le trajet, ça allait pas louper.
         - Oh que si tu peux, mon couillon. Toute façon on a pas le choix. Il faut que j'achète
un nouveau transistor à radiations pour le générateur, sinon il finit pas le mois.
         - Monte, alors. Frenzel voulait bien partir en virée sans avertir sa clientèle, ça ferait
monter la pression, et quand il reviendrait les soiffards le vénéreraient une heure ou deux.
Mais ce serait pas marrant si à son retour il n'y avait plus de courant. Seuls Pepe et sa fille
savent comment entretenir le générateur qui fournit l’énergie du coin. Les autres sont
quand même capables le faire fonctionner. Ils étaient bons pour se payer le voyage avec
Marie, et encore elle était en salopette et pas en robe, elle avait qu'un pas trop gros sac,
pour une fille. Frenzel pouvait passer des heures à la mater quand elle jouait aux cartes
dans son café, près de la machine à sous. Il y avait pas une journée où il loupait son passage
devant le Trago, soit à vélo et il pouvait voir ses jambes, soit à pied avec son vieux ou un
seau d'eau ou des outils. Il fabulait pas sur elle, seulement y'avait rien à foutre dans le coin,
ça lui faisait sa petite attraction à lui. Et puis elle était avec Larkham, alors.
         Comme prévu, elle a gonflé Vago tout le trajet, surtout que Frenzel, devant la
tournure prise par la conversation et puis il faisait très chaud dans la cabine, s'était installé
peinard sur le plateau arrière. Il y resta les trois jours de route, sauf les fois où c'était son
tour de conduire. Il faisait passer des boites de bière fraîche par les fenêtres des portières,
quand ils tapaient sur la vitre de communication pour réclamer. Les pieds sur la glacière,
Frenzel matait les genoux ou les épaules de Marie en douce à travers la vitre en question,
isolé du blabla par le vent et le bruit du moteur. Ils croisèrent pas trop d'autres véhicules, et
pas du tout d'auto-stoppeur. Marie aborda directement les sujets intimes, elle devait penser
que les filles comprennent mieux ce genre de choses, en fait elle rabâchait des conneries en
passant la main dans ses boucles brunes. Elle tentait de convaincre Vago qu’il était con &
borné, qu’il devrait pouvoir goûter ce putain de bonheur d’être vivant, qu'il fallait remettre
en perspective tout un tas de trucs. Que Vago c'était le genre de gars qui se définissait par
son petit malheur, mais après ce serait plus rien, juste la mort, même pas le vide, hein, ni le
non quelque chose, juste PLUS RIEN. Même pas un truc qui serait terminé. Juste PLUS RIEN.
Marie laissait pendre son bras par la fenêtre pour faire le serpent, paume contre le vent,
puis en fusant de la pointe des doigts de manière aérodynamique, elle pourrait passer des
heures à onduler contre la vitesse de la camionnette. Marie aimait beaucoup la poussée de
l'air. Sentir sa matière, solide comme l'eau ou le métal. Ses mains sont difformes, à force de
tripoter des machins radioactifs qu'elle veut plus que son père y touche il est trop vieux, il
lui reste seulement six doigts. Elle répétait à Vago qu’il ferait mieux de laisser tomber son
petit numéro, sinon il passerait à côté de sa vie et y'a rien en rechange rien en rechange


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PLUS RIEN DU TOUT,     alors il se faisait tout un flan de ses vieilles histoires de merde en
croyant que ça suffirait. Vago se demandait comment Larkham, qui avait pourtant l'air d'un
gars assez cohérent et plutôt relax, parvenait à supporter une merdeuse pareille. Peut-être
qu'elle avait un peu raison mais y'a la manière pour le dire, et surtout le public, Vago il en
avait rien à branler. Le soir, au campement, ils jouaient aux cartes tous les trois et elle le
gonflait moins, mais le lendemain c'était rebelotte avec les théories sur l'existence. Au bout
des trois jours de trajet, enfin parvenus à l’intérieur de la Cité, il était pas mécontent de la
déposer dans le quartier des constructeurs, quelques bornes après le poste de garde. Elle se
démerderait pour la suite.

        Le Maire Murphy a fait surélever les murailles extérieures. Le Maire Murphy a
supervisé la construction des postes de garde. Deux par entrée. Les files de véhicules et de
gens s’allongent désormais au pied de la Cité, des gens qui entrent et sortent enfin, après
plusieurs heures d’attente et quelques formalités. Les citoyens, ça leur donne l'impression
qu'on s'occupe d'eux, la sensation d'appartenir à un endroit plutôt qu’un autre, en plus de
créer des emplois ça fait un dehors / et / un dedans. Au lieu d’une ville sise au milieu du
monde. A vrai dire, après avoir inventé les élections et la fonction de Maire, puis s'être fait
élire à ce poste, Murphy avait pris tout un tas de décisions, pardon, d'arrêtés, visant à
façonner les usages à sa convenance. Facile, c'était tout malléable et ça cassait jamais, le
superchef en son temps avait sculpté le tout d'une manière, Murphy retravaillait le matériau
en fonction de ses propres projets, rien de bien méchant, la vie, la fameuse vie que Marie
expliquait si bien à Vago elle continuait
même




       Chapitre 36
       ici on sert pas les négros
       Dans la Cité, il fait bien moins chaud. Avec tous les bidules électroniques conçus
pour contrôler la température le degré d'humidité de gaz dans l'air de condensation. Il y a
aussi le bataillon de nuages génétiquement modifiés, manipulé par l'Immeuble de
Météorologie Saisonnière. L’atmosphère reste gérable presque jusqu'aux rebords. On peut
toutefois hausser sensiblement la température lorsqu'il devient impératif d'écouler tel stock
de fournitures de plage avant la saison suivante, ce genre de choses. Ca, la plage, y'en a un
maximum, mais gratte-toi le cul pour la mer.
       Hormis le fait qu'ils ne transpiraient plus en continu, la virée de Frenzel et Vago se
présentait mal.

        Ils ont attendu devant le poste de garde qu'on les vérifie pour les laisser entrer,
d'ailleurs qu'est-ce qu'on vérifiait ils n'en savaient rien, les gardes, un coup de magnétifieur
que pareil y'a même plus de batteries, un cliché pris à la va-vite. Rangé dans un grand
classeur plastifié, terminé, mais ça prenait quand même plein d'heures de queue pour entrer.
C’était chiant, et pourtant dans le coin où ils vivaient ils étaient rodés, ils avaient vraiment
que ça à faire, attendre. Le problème, c'est que l'abaissement de température ne concerne



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pas les murailles, et eux en plus ils étaient du mauvais côté. Pas d'ombre, bien entendu, le
soleil qui castagne la tôle avec un bruit mou. Ils ont terminé les bières, grattent à présent le
fond de la glacière à fleurs de Frenzel, pour le givre sur les doigts et sous les ongles.
Frenzel a refusé ses glaçons à un type sale en arguant que chacun sa merde. Marie le fusilla
du regard, mais elle avait qu'à amener sa propre glacière si elle voulait soulager des cons
imprévoyants. Au bout d'un moment, ils passèrent devant une charrette à bras poussée sur
le côté, personne ne l'avait pillée, trop près du poste de garde. On l'avait renversée, le gros
vieux évanoui même pas dix mètres avant l'entrée et son chien essayait de gémir avec sa
langue dans la poussière, à l'ombre d'un morceau de bâche. Parvenus devant le poste, ils se
laissèrent magnétifier, puis photographier par les gardes. En passant, Vago remarqua
qu'aucun d’entre eux n'appartenait aux habituelles unités de binoclards, juste des types avec
un uniforme, peut-être les employés d'un Immeuble ou d'un autre, peut-être d'anciens
membres des bandes, juste des types. A l'intérieur, par contre, les binoclards qu'ils
croisèrent en déposant Marie portaient la magnifique tenue noire et rouge, inaugurée lors
d'une belle soirée téloche avec orchestre deux ans auparavant, mais ça pouvait pas tous être
des Légas? et pourtant, ils se trimballaient tous un pistoflingue, qu'il y a trois mois encore
c'était un privilège de Léga. Avant d'entrer dans ce café du quartier des écorces d'orange,
que Vago connaissait bien, ils en croisèrent un, de Léga. Ben il avait un plus bel uniforme
et un plus gros pistoflingue.

         Ils écartèrent la porte plastovitrée, radieux. Déjà, il faisait moins chaud et ils ne
transpiraient presque plus, mais en plus, ils allaient se coller une bonne mousse glacée pour
rayer de leurs bouches l'interminable file d'attente. Pareils au renard poursuivi tout le jour
par un essaim de faucons rapides, épuisé par sa cavalcade, qui a déniché un abri au creux
d'une roche alors que point la nuit, convaincu à présent qu'il survivra jusqu'au lendemain
pour retourner croquer de la viande chier partout et copuler avec des renardes jusqu'à la
prochaine poursuite, ils se réjouissaient avec soulagement. Ils parvinrent devant le comptoir
en rigolant presque, la complicité des bons moments, les bulles et le froid qui pique et la
bonne bonne bière, mais le garçon ou le patron qui recomptait des machins sur un papier
jaune leur montra l'affichette. C'était marqué Entrée interdite aux chiens et aussi aux
nègres.
         Savez pas lire ? Puis il balança HE HO ICI ON SERT PAS LES NEGROS, en perçant Vago
de cet œil méchant et supérieur que les employés des Immeubles de Bureaux les plus
anciens se vissent aux narines, lorsqu'ils s'adressent à des nouveaux. Qu'ils toisent le chien
d'un autre. Vago répliqua est-ce que c'était une plaisanterie ? et il lui fut répondu que non,
c'en était pas une mais ça pouvait le devenir, d'ailleurs les trois mecs du billard
s'approchaient doucement mais n'avaient pas posé leurs ustensiles. Vago baissa les yeux, un
instant à peine un tout petit peu, il s'en mordit aussitôt les lèvres mais trop tard, et ça servira
plus à rien de hisser ce regard qui fait huit milliards de kilos pour le coller dans la face du
mec au crayon, alors Vago dégage en traînant les pieds. Frenzel se demande un peu ce qu'il
doit faire, s'il va se casser aussi mais sa langue est gonflée. Odeur de caoutchouc de cuivre
et de mousse, la même que celle de sa machine à pression, au Trago. Alors il commande
sers-moi un demi et une bière en bouteille, s'il te plaît et le type derrière le comptoir
s'exécute. C'était le serveur, parce que le patron déboula de la cuisine en demandant qui
c'était ce putain de sale nègre qui vient d'entrer dans mon café, il époussetait son plastron
de velours marron, le serveur répondit en haussant les épaules.



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         - Il est avec vous ? questionne le patron en posant ses mains sur le comptoir. Des
bagues aux annulaires et aux pouces. Si c'est le cas, la bouteille vous la sifflez devant moi,
pas question de la refiler au singe dehors, pigé ? Frenzel avala plusieurs longues gorgées en
frémissant et répondit merde, je le connais pas ce négro.
         - Alors c'est bon, Monsieur, s'cusez vous comprenez par les temps qui courent patati
patata, comme s'ils avaient finalement des choses à se dire. Frenzel, il préférait se dire que
c'était la seule ruse valable pour ramener une bière à Vago. Il vide lentement son demi, sort
du bar. Vago est assis sur un cube à journaux en face, il rumine on sait pas trop quoi,
Frenzel lui tend la bouteille de bière bien fraîche. Vago l'ouvre contre le rebord d'un
panneau publicitaire pour ce nouveau fard à paupières qui retend si bien la peau que vos
yeux doublent de superficie comme la femme sur le dessin, et ils s’en vont chez Pan-Pan
assis côte à côte dans la camionnette.




        Chapitre 37
        l'aquarium…
         Marches agglomérées en imitation bois. Vago, la moitié et un peu plus de son vide
personnel gisent englués dans le coin. A présent, il monte plus pour le seul plaisir de voir
Pan-Pan. A présent, il peut même pas boire un demi dans le bistrot de la balançoire à cause
d'un serveur de merde. Ç’aurait pas été pareil s'il avait eu affaire au patron. Vago, il le
connaissait bien le patron, avec ses bagouzes et son plastron ridicule, il lui en avait servi
des milliards, des demis. Un gros con qui l'aurait reconnu sans problème, qu'est-ce que
c'était que ce bordel. La rampe sous sa main avec toutes les fêlures bien gravées au fil de la
montée, ces barreaux qui manquent dans les virages, certains c'était même lui ou ses potes
qui les avaient pétés des soirs où ils l'étaient aussi, l'odeur de pisse devant chez la vieille
aux chats ça lui rappelle quelque chose idem, peut-être un rapport avec Morgane et du lait,
il sait plus trop. Les jumeaux du quatrième ont repris le commerce de picole du père, en
modernisant pas mal la boutique. Plus la peine de traverser la cuisine étriquée, cafégnôle
obligatoire au goût de vieux tabac, avant de passer au salon devant le frigo qui prenait toute
la place. Les jumeaux ont carrément découpé le mur donnant sur l'escalier, au niveau du
petit renfoncement, pour y coller un genre de comptoir. Deux planches de ferraille
vaguement soudées ensemble. Ils pouvaient fourguer leur picole au voisinage sans se
bouger le cul des fauteuils à bascule, ça et suivre peinards la ligue de turbule c'était
vraiment leur truc.
         Frenzel suivait Vago en silence. C’est la première fois qu'il l’accompagnait. Pour sa
virée trimestrielle à la Cité. La première fois que l’autre évoquait l’un de ses potes. Il
connaissait Vago depuis plusieurs années ; pour ce que ça signifiait. Comme pour la plupart
des gens, il savait pas vraiment à qui il avait affaire, et comme la plupart des gens, ça
l'emmerdait pas tellement, il faut bien que ça bouge et que ça cause, c’est tellement difficile
de se souvenir que toute cette viande, ça pense ses propres pensées. Frenzel a visité un tas
d'endroits de merde et c'est partout la même chose, cet immeuble en faux bois le ramène à
la bicoque flottante sur le lac de sel, d'ailleurs elle non plus il avait pas su qui c'était, juste il
l'avait tenue dans ses bras et ils parlèrent et tout, ils s'étaient parfois partagé un peu de leur



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flamme de vivants, juste ce qu'il faut pour pas devenir un meuble. Le passé. Peut-être qu’il
invente. Parvenus au cinquième, ils soufflaient bien fort avec un bruit de bronches parce
que l'escalier il était pas mal raide et eux, d'habitude ils vivent sur du plat. Le pallier sentait
bizarre. Une odeur marron et orange.

        La sonnette, ça répondait pas. Elle est pourtant reliée à l'aquarium de Pan-Pan, qui
lui crinçait d'entrer, d'habitude. Quand Vago venait chercher ses disques. Frenzel cochait le
calendrier pour lui. Vago décrocha son regard du bouton gris avec la tête de lapin dessinée
au marqueur, pour le poser sur Frenzel. Il lui balança une mimique troublisouriante.
Frenzel préféra détourner la tête. Vago sortit des clefs et ils entrèrent. La cuisine a jamais
été aussi nette, un napperon sur la table et des fleurs aussi mais en plastigo, sûr que l'amas
de graisse noire et collante derrière le frigo a disparu, les deux carreaux de l'évier que Henri
avait pété en tombant du chauffe-eau ont été remplacés, et de la même couleur que les
anciens. Frenzel bloquait sur le napperon immaculé. Vago prit un fruit rond dans le
placard. Plastigo.

        C'est par là. Ils ont soudé les montants de l’aquarium près de la terrasse, précise
Vago, alors on pourra causer avec lui tout en prenant l'air. Vago entre dans le salon, prêt a
réveiller son copain en gueulant. Il finirait probablement par descendre acheter des bières
pour en siffler quelques unes dans le sofa rouge avec Frenzel, et vider les autres dans le
turbohacheur de Pan-Pan. Une fois, Vago a mis des capsules et même une canette dedans.
Pan-Pan ça lui faisait rien, juste marrer. Vago avait eu l’envie perforante de vérifier, s’il y
aurait du sang ou des étincelles dans la machine, ou encore si les corps étrangers seraient
séparés avant de tomber dans l'éjector, comme ces fois où on a testé si les sauterelles
sautent avec une seule patte, pourtant on sait bien que ça gigote mais que ça saute plus, rien
à voir avec de la méchanceté, peut-être un des vieux souvenirs de Morgane. Mais
l'aquarium marchait trop bien, alors tant pis. La cuisine, c’était rien. C’est le salon qui avait
subi les vrais
        changements. On voyait même plus la jungle mal peinte sur toute la longueur du
mur.
        On voyait même plus les portes fenêtres qui donnent sur la terrasse. L’espace
embouti par une superstructure parralléllepipédiquoïdale d'acier costumé, un milliard de
fils sautillants enroulés partout, hublots incongrus parsemés et des tas de lumières, un
aquarium mille fois plus géant que l'ancien. Qui débordait sur la terrasse. Vago, ça lui
coupa les jambes. Avec le modèle précédent, on distinguait au moins ce qui restait du corps
de Pan-Pan, flottant au milieu du bazar, quand on le connaissait on pouvait interpréter un
geste ou une position, enfin, on savait que c'était lui, en vie, devant vous. Vago s'approcha
quand même, et après avoir déniché un hublot à portée, tapota la vitre de son index plié. Ca
bougea dedans. Frenzel est écœuré, la puanteur pourrie, pour lui elle est verte et marron,
elle provient pile de cette pièce, des générateurs obliques qui alimentent en oxygène cette
gigantesque machine à laver le sang. Il va dégueuler, faut pas qu'il voie le type qui survivait
là-dedans sans quoi il serait pris d'une irrépressible envie de l'achever. Ca pue la mort, cette
baraque. Je t'attends à la buvette, lâche Frenzel avant de se tirer non mais ho.
        - Qui c'est ce con ? La voix vous faisait crisser un ongle cassé sur un vieux tableau
mouillé. Typique. La diode vocale transmutait certaines impulsions électriques en machins
numéricourbes qui reproduisaient les paroles, c'était chouette mais le rendu était atroce.
        - un mec que je connais. de là où je vis.


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       - Ah. Ca fait plaisir de te voir.
       - pareil. Vago force son sourire, il se demandait si l’œil intact de Pan-Pan
fonctionnait encore, il essayait aussi de mettre de la joie dans sa gorge.




       Chapitre 38
       …à longues oreilles
         - T'as remarqué, hein ? Pan-Pan flottait dans un espace réduit à deux mètres cube au
cœur de la cuve gigantesque. Son corps c'était le buste, avec quasiment tout réduit de
moitié, on aperçoit même des morceaux de sous la peau ou de l'en dedans. J'ai rechuté.
         - heu. comment ça se peut ?
         - Des types sont venus. Pour me parler. Ils m'ont sorti de mon aquarium Le
précédent. Petite conversation en tête à tête. Au bout d'un moment, ils m'ont lâché les
couilles, parce qu'ils ont capté que j'étais en train de claquer.
         - quoi ? Personne pouvait en vouloir à Pan-Pan. Si Hélène avait pas décidé de
décimer les potes sans raison, il serait étalé sur son sofa rouge, déguisé en lapin, à raconter
des conneries et à concevoir des bombes à merde qu'il aurait la flemme de fabriquer. Il
avait ingurgité deux tonnes de poison dans des canapés au saumon et des liqueurs, mais
bien sûr il avait la poisse. Son corps a lutté lutté, puis muté muté, depuis il bouffait via un
turbohacheur chiait par un éjector et il était vivant manière de le dire.
         - Trois types, dont un costaud. La voix grinçait depuis le haut parleur conique
encrassé. Le costaud portait un carton à chaussures. C'est le carton à chaussures qui filait
les ordres et posait les questions. Pan-Pan flottait la tête en bas. J’ai rien capté. Voulait un
genre de bouquin. Rends-le moi rends-le moi, il réclamait tout le temps, les autres me
regardaient crever par terre comme un poisson rouge de merde avec une diode vocale
plantée dans le cul, et ensuite je me souviens plus. Depuis j'ai recommencé à muter, alors
on m'a confiné dans ce dispositif vachement expérimental et vachement énorme. Ouais. Et
toi, ça va ?
         - ben, tu sa
         - Ben en fait, on a plus trop le temps. Désolé. Mais ton intrusion a déjà dû être
repérée.
         - mon intrusion?!?
         - Ouais. Bon, tes disques ils sont dans le compartiment sous la téloche. Mais tu vas
être déçu. Le visage de Pan-Pan, un genre de truc rouge et bleu comme un foie mais avec
des boutons, se tordait. Dans le temps, c'eût été un sourire. L’Araignée est sorti y'a un mois.
Y'a presque rien.
         - comment tu f
         - La ferme. Faut te casser rapidos ou bien tu vas avoir des emmerdes. Tu files à la
planque, et tu me ramènes mes oreilles.
         - d'ac.




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        Vago fit sa provision de champixènes, deux sachets de triplemiam, ramassa l’une
des cagoules grises dans leur carton, puis retourna près de l’aquarium. Voix de porte usée :
Tu pourras revenir plus tard, mais faut d'abord que je lui explique. Qu’on vienne
m’emmerder, ça l'a mise vraiment en rogne. Elle a torturé les techniciens pour qu'ils
finissent le prototype dans lequel je barbotte. L'est vachement protectrice, tu sais.
        Vago accrocha la cagoule grise sur une tubulure, à peu près au dessus d’un hublot,
aussi haut qu'il pouvait en se mettant sur la pointe des pieds. Il fit jouer les oreilles de lapin
avec les yeux qui piquent. Pan-Pan, sa tête et son corps c'était un petit intestin malade et
boutonneux à l’intérieur d’un aquarium trop grand & trop petit, une plaie dans un truc
vivant et ben je vous jure que ça se voyait quand même qu'il était content.
        Vago tenait pas à chialer, il a annoncé je me taille, en se demandant qui protégeait
Pan-Pan des visites, à tel point que même ses potes puissent se faire allumer sans pouvoir
donner la moindre explication. Qui avait nettoyé partout pour que ça brille, et qui ôtait
toujours la cagoule aux oreilles blanches et grises qu’il mettait sur l’aquarium quand il
venait. Quelqu'un l'enlevait et la jetait. Quelqu'un avait toujours pris soin de Pan-Pan pour
lui éviter les emmerdes. Le fracas d'un hélico se fit remarquer.
        - qui ? supplia Vago.
        - D'après toi ?

Vago prit l'escalier en luge et s'engouffra chez les jumeaux juste à temps pour ne pas
entendre l'hélico se poser sur le toit. La trappe aménagée au dessus de l'appartement de
Pan-Pan coulisse. Frenzel devant un verre de mousse à l'ail et les jumeaux avaient leur vieil
air con devant une rediffusion du quart de finale Vengachouzes contre Les Mariniers, Vago
s'envoya un verre et il aurait presque remercié l'assemblée de parvenir à ne pas ouvrir sa
sale
gueule.




       Chapitre 39
       le temps se dilate dans les rêves
        Vago est de plus en plus bizarre. Ils avaient pas mal éclusé chez les jumeaux,
jusqu'à ce que la femme de Venvl rentre et lui ordonne de virer tout le monde, à savoir son
frère, Frenzel et Vago, le vieux en bonnet avec son poignet paralysé qui achetait un verre
toutes les deux heures et réclamait du rab le reste du temps. Ils étaient sortis. Il s’agissait
d’une nuit tranquille du début de pluive, presque délicate et ils étaient ravis. Vago songeait
au dehors, là où il pleut jamais, là où ceux qui boivent de l'eau se tapent une pisse moisie
au goût de mousse à filtre de clopes. Frenzel se cure le nez sur l’aire de stationnement. Sans
explication, Vago s’est garé devant un pigeonnier merdique de la zone ouest.

       Frenzel, paumes crispées sur la rampe tellement l'escalier de plastométal usé
brinquebalançait sous leur poids, faudrait monter jusqu'au huitième étage de cette étagère
de béton où on rangeait les gens. Les portes, y'a rien pour les différencier, même pas les
monceaux hétéroclites en devanture, parce que l'étalage d'ordures et de vieux papiers



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s'amasse le long de chaque niveau. Après une tripotée de portes fermées, une femme qui
s'épilait en fumant un joint, un marmot tout rouge en train de mijoter une connerie, la clef
de Vago tournoya enfin et pivota la porte. C’est con de louer un placard dans un pigeonnier
pareil, trop peu d'espace et trop de voisins. Tellement standardisé qu’on doit essayer toutes
les portes de la terrasse pour trouver la sienne. Bloc de béton sur cinq étages, avec en barde
extérieure les escaliers qui enrobent le tour complet. Les coursives c'est pas des couloirs,
juste un sentier pour circuler, avec d'un côté la paroi grise, les portes, et de l'autre le vide en
bas. Malgré la pluie, des groupes de jeunes types agglutinés à la rambarde, sur chaque
niveau, en train de commenter les lumières des autres pigeonniers en se faisant passer des
bouteilles. Cet endroit est minable.
         A l'intérieur, c'était pire. D'abord, il faisait noir. Vago alluma. Ensuite, ça puait le
renfermé. Vago ne venait pas souvent. Il laissa la porte ouverte. Et puis y'a rien là-dedans, à
part un réchaud. Une grosse télé avec un lecteur de disques. Au mur, quelques feuilles
baveuses d’une jolie écriture turquoise, photos moisies depuis longtemps. Frenzel va quand
même se faire une raison, mais Vago lui balance tout sec que bon, faut que je reste tout seul
une partie de la nuit, voilà de la miam, et il propose un sachet, va faire un tour, si tu veux
bien ?
         - Ouais, je vais bien trouver un bordel dans le coin.
         - essaie au cinquième. n'importe quelle porte.
         - D'ac.

         Frenzel ne s’arrêterait pas au cinquième étage, d'abord il appréciait pas ces escaliers
dans le vide ou presque, pigeonnier merdique, et en plus il a des gourmandises en tête que
s'il se souvient bien, il savait dans quel quartier ça se trouvait. Vago déverrouille sa valise
pour en extirper son archiveur, qu'il dépose près du lecteur de disques. La gueule tordue, le
tic menace de revenir dans sa gorge. Il allume le poste. Claquemure la porte à nouveau,
soulagé d'élever un verrou entre eux et lui. Pour se calmer, il insère l'archiveur dans le
lecteur, lançant la compilation des meilleures séquences, prépare son mouchoir. Et défit sa
braguette.
         L'Araignée obligé d'avaler la merde de deux matons hilares. L'Araignée qui regarde
ses doigts rouler par terre. L'Araignée fouetté jusqu'à l'os. L'Araignée qui chiale. Qui
réclame sa mère en bavant et en avalant sa morve. Le rasoir qui décrit de jolies arabesques
sur sa peau tuméfiée. L'Araignée, le matin de son incarcération, livide, en train de s'offrir sa
première tournée de bites. L'Araignée au sortir d'une séance de torture chimique,
intéressant procédé d’immersion dans une fiction médicamenteuse, pour la plupart des
détenus il s’agit d’un songe dans lequel ils n'ont pas crimé, ou en tout cas ils ne se sont pas
fait prendre, le bonheur avec auto pognon un chien la vie de famille, ce genre de trucs. On
les remontait dans la réalité par une injection et quelques baffes. Ca recommençait toutes
les quarante secondes. Le temps se dilate dans les rêves.

        Ces images sont les plus excitantes. Depuis le temps qu'il suit la peine de l'Araignée
sur les disques que lui copiait Pan-Pan, d'ailleurs Vago n’a jamais compris comment son
copain s'y prenait, il avait l'impression de le connaître, ce type. De son point de vue, il
existait désormais une espèce de sourde intimité entre eux. L'Araignée désespérait
simplement de retrouver son cahier. La plupart des spectateurs qui suivent le programme
pénitentiaire sur la chaîne 17b le font pour se marrer, ou pour examiner le coupable de la



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semaine. Personne n'enregistre en mégamultiplex le quotidien d'un seul détenu. Pour se
repasser les séquences au ralenti. La bite à l’air.
        L'Araignée, plongé puis ressorti plongé puis ressorti plongé puis ressorti plongé
puis ressorti plongé puis ressorti plongé puis ressorti plongé puis ressorti plongé puis
ressorti plongé puis ressorti d’un rêve. Toutes les quarante secondes, ça y était, c'était
vraiment arrivé, le monde était enfin arrêté, il se souvenait parfois des bribes de l'un de ses
plans ; quand on le remontait, le monde était toujours là. Dès l’injection suivante, il
repartait. Et ouais. L'Araignée était l'unique détenu du dépotoir dont le cerveau bâtissait
toujours le même scénario. Toujours. Le même. Après s’être essuyé, Vago rempocha le
mouchoir et vérifia encore la porte. Il dilua un peu de miam dans un gobelet d'eau
crasseuse, se préparant à visionner les images des trois derniers mois de détention. Il faisait
sa mise à jour, en quelque sorte. Ensuite il entrerait les meilleures séquences dans son
archiveur.




       Chapitre 40
       frenzel a une aventure et Vago pète les plombs
         Le quartier des papillotes commence à décoller en milieu de nuit. Les auvents bleus
rose mauves se déploient, les rideaux s'élèvent sans attendre les trois coups. Les devantures
clinguent en s'allumant les unes après les autres. Frenzel raffole de ce genre d'ambiance,
frisson électrique qui parcourt la bidoche du coin comme une chatouille de vent. Les yeux
s'allument et les mains tremblent. Ca fait longtemps qu'il n’est pas venu à la Cité. Il se
repose bien à l'aise sur une banquette de tissu pourpre. Un verre d'élixir de mandarine aux
herbes, boisson suave qui casse pas tellement la tête. Il a passé un bon moment à mater les
filles au comptoir, notamment les serveuses ; en début de nuit, les salles d'attente sont
remplies de couillons dans son genre qui patientent chacun à leur manière avant le grand
frisson. Deux hermas derrière le zinc, en train de papoter en vérifiant le niveau des
bouteilles. Frenzel avait remarqué l'anneau de métal arc-en-ciel, très voyant, que les hermas
portaient en haut de l'oreille. Il comprit son utilité devant l’écran de pube intitulé sachez les
reconnaître d'un simple coup d'œil. Le présenteur en costume rayé finissait son
argumentaire avec un clin d’œil face caméra, en soufflant bientôt le marqueur handicap,
soyez un bon citoyen, sachez les reconnaître ! Ensuite, y'avait eu une pube pour le Maire,
pour des produits d'entretien, le concert des Tarentules dans le quartier nord, des essuie-
glaces, des impers, un médicament contre le mal de tête, ce plat cuisiné autochauffant basé
sur une recette d'il y a trois ans mais avec une nouvelle sauce, Frenzel avait commandé un
autre verre. Il détaillait les gens qui entraient. C'est à cause de ce genre de types que c’est
chiant d’arriver dans un bistrot. Ils s'ennuient à l'intérieur, sans rien de mieux pour
s’occuper que de vous lorgner en se demandant si une fois installés vous vous emmerderez
autant qu'eux, ou si vous vous préparez à leur faire la leçon en vous amusant très bien
merci. Vago, sa vie d'ici, elle était bizarre. Un pote enfermé dans une machine à laver
géante, le mec l'avait traité de con avec une voix d'outre-tombe, il l'avait entendu, et puait
du cul. Vago venait en ville tous les trois mois, Frenzel tenait un calendrier à jour pour lui,
il s'était jamais laissé aller sur les détails. Il passait alors deux semaines, si Frenzel avait



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bien saisi, enfermé dans son pigeonnier minable, sans s'amuser ni rien. Quelle tache.
Frenzel se leva, avant d'aller aux chiottes se recoller un peu de triple miam dans le pif.

         Dehors, il jugea que le changement lui convenait. Si Frenzel était rentré dans la
salle d’attente alors que le quartier était en mode veille, il ressortait dans une rue animée,
étincelante. A peine eut-il croisé le regard d'une rabatteuse qu'il se mit à bandouiller.
Frenzel prit la plaquette qu'elle lui tendait avec ses ongles peints en noir, et s'assit sur une
dalle de la fontaine pour faire son choix. Ambiance pas terrible, personne se regardait dans
les yeux, ça se frôle de partout, il y a encore des sourires sur la plupart des bouches. Frenzel
triturait sa tignasse. Sur la plaquette, il s'apprêtait à choisir entre les deux sœurs Irmelle, qui
avaient dans les taches de rousseur un petit air de Marie, et la famille Boudur ; c’était
marqué qu'on pouvait s'envoyer la mère en même temps que le père, sous les yeux de la
petite fille, ou alors vice-fissa, avec les combinaisons de son choix. Il y avait aussi le viol
de Nathalie, mais c'était une passe en réseau, cinq ou six clients se connaissant ou pas
mettaient un point d'honneur à faire reluire la délicieuse petite chose. Les robbaises, c'est la
classe. Mais presque personne sait comment c’est fait, à l'intérieur. Dans leur ventre, là où
sont situés les foies ou rates des humains ou un autre truc d'anatomie, eux, on leur a greffé
une pierre. Une pierre fendue qui tient dans la main, de celles, pour quelqu'un s'y
connaîssant question pierres, qui s'avèrent inestimables. Et Frenzel, il s'y connaît sacrément
bien.


        Pendant ce temps, Vago s'était repassé la dernière semaine de détention de
l'Araignée, en accéléré. Comme d'habitude, entrelardement du quotidien carcéral par des
séances de douleur physique ou de souffrance mentale, puis, d'un coup, l'Araignée en
entretien avec un espèce de directeur à cravate, de grands gestes avec les bras, l'autre sur
son fauteuil comme un légume, un légume qui parviendrait inexplicablement à
chialigueuler. Ensuite, direction le laminoir. Le laminoir, un genre de caisse comme un
cercueil, avec des grilles dedans. Une râpe à fromage géante. Les deux gardiens glissent
l'Araignée à l'intérieur. La râpe s'abat par trois fois. On récupére les copeaux sanguinolents.
On les range dans une boîte en carton. Le directeur cause un moment avec la boîte, puis fin
des enregistrements, les dessins animés pourris, de ceux qu'adorait Pan-Pan et le duo de
robs et aussi Henri. Et peut-être Morgane, mais là, il était incapable du moindre souvenir.
        La trouille. L’Araignée est dehors. Il a failli tuer Pan-Pan pour récupérer son cahier.
Vago se roula un joint avec des mains tremblantes, les murs ondulent un peu. Il l'avait tuée
avec un parapluie et maintenant c’était son tour. Pas s'enfermer trop risqué, des gens faut
des gens, Vago galopa hors du pigeonnier, sous les sifflets des essaims glués sur la
rambarde, qui regardèrent vibrer l'escalier derrière lui. Parano à l’ancienne. La trouille. Le
groupe au coin là-bas, les yeux méchamment baissés, ils croient sans doute qu'il ne
s'aperçoit pas qu'ils le guettent, changement automatique de trottoir, et cette femme aux
lèvres grasses et luisantes elle aussi se croit maligne, mais tourner angle de rue, là dans le
magasin, le mec au balai qui discute avec le chauve, les yeux rivés sur lui : Vago comprend
que c’est pas prêt de s'arrêter. Avec un inespéré bon sens, il s'en va se saouler au bistrot et
au plus vite.




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         Frenzel, quant à lui, avait opté pour une robbaise fluette et pas mal jolie que la
brochure présentait comme Julie la reine de la pipe. Quand il avait demandé, elle répondit
qu'il pouvait l'appeler comme il voulait. Dans sa tête, il la baptisa Commetuveux. Julie lui
suçotait le gland, et Frenzel, dans sa tête, Commetuveux avait déjà terminé, il l'étranglait
pendant qu'elle prenait sa douche comme dans les feuilletons, et fouillait son ventre pour en
extirper la pierre. Julie avala son sperme bien proprement, puis s'allongea près de lui. Elle
lui caressait le ventre, s'attardant sur les couilles, malaxant longuement les cuisses, et
Frenzel devint tout flou, il ruminait tiens chiche, oui, chiche, sa bouche se déforma, je
pourrais très bien le faire, c’est juste une robbaise après tout, sauf qu’il faudra aussi se
débarrasser du corps, me débrouiller pour un alibi, au cas où. Je pourrais le faire sans
problème.
         Ce serait pas si dur, elle est plutôt petiote et j'ai de grandes mains. Je pourrais
l'étrangler en un instant. Je regarderai son joli visage faire des vagues, devenir tout rouge
ou tout blanc, ou les deux, je contiendrai du mieux possible les convulsions ultimes,
gardant la pose un looooong moment pour être bien sûr. Ensuite je roulerai sur le côté,
probablement assis près de sa tête, la larme à l’œil, oui, peut-être, et je sortirai une clope. A
peine allumée, je serai terrassé par la chose. J'avais tué. Je saurai qu'aucun retour n'était
possible. Pas d'échappatoire. Il y aura un long moment de peur bien poisseuse, avec le
vertige en point de mire, puis, la panique gagnant sur l’angoisse, je chercherai alors un
moyen de m'en sortir. J'éliminerai d'emblée la possibilité de me tirer discrètement. Celle de
prévenir les autorités, inventant une histoire de meurtre du style un couple une dispute un
autre homme, une plus grosse dispute puis plus rien, j'ai ouvert elle était là, juste là morte,
monsieur, morte, pour me faire innocenter en tant qu'unique témoin. Je n'aurai pas envie
d'avoir affaire à ce type d'individu, l'émotion sera trop intense, il faudra que je reste seul
avec la pierre. Et puis il y a la micropossibilité qu'un connard quelconque retrouve une
trace de mon passé dans une archive ou une autre, et ça il en est pas question. Une seule
possibilité : faire disparaître le corps. Pour ce faire, il me viendra la magnifique idée
d'utiliser la baignoire, et de sortir dans le couloir du baisoir. Je débusquerai rapidement le
placard d'entretien.
         A l'intérieur, se trouveront comme prévu une pagaille de produits ménagers
industriels, des récipients en semifer. Et de l'acide. J'emporterai le bidon de cinq litres en
espérant que cela suffise. Je ferai ensuite mijoter ma potion dans la baignoire, car il y a une
baignoire, je l'ai vue en allant pisser pendant qu'elle se déshabillait. Je m'appliquerai à bien
mélanger les produits les plus caustiques, le genre de lessive qu'y faut pas s'en mettre sur
les doigts que je prépare chaque année, pour le ravalement du Trago. Cela me fera repenser
à la fois où Bobo et les gamins avaient flanqué le chat dans une de mes bassines. On s'était
bien amusés. Patricia avait préparé des crêpes, et Marie souffrait de sinusite. Tout en
versant l'acide, je m'imaginerai reproduire une recette apprise dans un temple perdu que je
viendrai d'inventer, je serai en train de dégueuler à voix basse un chapelet de sons de cave
froide. Le choc, en fait.

       Lorsque j'aurai repris mes esprits, je compterai mon argent, d'ailleurs autant le faire
tout de suite, voyons j'ai au moins 650 pesos sur moi, en fait. Impeccable, alors je
décrocherai le téléphone pour commander des melons et du mousseux à l'échoppe ödön du
coin. Puis j'attendrai le livreur en pensant à la suite.




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       Chapitre 41
       suite de l'aventure de Frenzel
        Mes mains auront cessé de trembler lorsque j'entendrai frapper six coups à la porte.
Je prendrai une longue inspiration, m'apprêtant à ouvrir au livreur, à ce moment précis
j'aurai l'impression d'être ivre mort. J’encaisserai une montée de trouille subite et
meuglerai : un instant, un instant ! à l'attention de la porte, puis je traînerai le cadavre de
Commetuveux dans la salle de bain, en me demandant comment j'avais bien pu oublier ce
détail et que ce serait-il donc passé si. Puis je fermerai bien à clé et mettrai la clé dans ma
poche gauche. Celle du pantalon. Alors j'ouvrirai, et un type de taille moyenne, avec un
anneau dans le nez, m'alignera un lent sourire. Voilà vos melons, Monsieur, et du vin
mousseux. Alors, heu, on se paye du bon temps alors, hein ? A ce moment-là, il ne lui
manquerait plus que le clin d’œil, mais je me reprendrai en me disant qu'il devait avoir
l'habitude, que c'était tant mieux. Je l'inviterai à entrer, en faisant semblant de ne pas
l'entendre lorsqu'il prétendra ne pas vouloir déranger, je saurai qu'il attend le pourboire.
Une fois assis sur le lit, nous deviserons, le quartier, la ville, il me servira quelques
anecdotes sympas du temps d'avant le Maire ou bien de celui de l'un de ses boulots
précédents, et moi j'ouvrirai la bouteille. Je lâcherai alors le morceau à mon tour, d'un air
innocent qui ne parviendra pas à me convaincre moi-même, et pourtant je ne verrai pas la
tête que j'aurai en racontant que j'avais quelque chose de très important à faire, que tout ce
que je lui demandais s'il voulait bien, c'était même pas un service, c'était un genre de petit
boulot, et là je réutiliserai pertinemment l'une ou l'autre de ses propres anecdotes. Il fera
alors mine de se lever en soufflant désolé Monsieur, mais j'ai tout un tas de livraisons à
effectuer, mon patron me sucre les primes si je prends du retard, c'est pas que mais. Je lui
demanderai alors le montant du manque à gagner. Il dira probablement dix pesos par
livraison loupée. J'enverrai mon atout majeur, en fait mon seul atout, soit trois cent pesos
pour une heure ou moins passée à m'attendre sans bouger de la chambre, dégustant des
quartiers de melon arrosés de mousseux devant la télévision. Il aura l'air très intéressé.
Quand il sera bien ferré, je lui exposerai mon plan.

         Revêtu de son uniforme de chez ödön, je descendrai l'escalier en sifflotant
maladroitement, j'éviterai le regard du portier qui retournera haut en bas et bas en haut sans
lever le nez son magazine d'ameublement intérieur. J'enfourcherai le vélo rouge et blanc en
me demandant ce qu'il pourrait bien se passer dans le cas où le coursier, qui aura affirmé
s'appeler Cruxi, tomberait sur la mauvaise idée du jour, regarder, par exemple, à travers le
trou de la serrure de la salle de bain. Qu'il le fasse ou bien qu'il force la porte, et un cadavre
de robbaise avec des pliures plein le cou le fixera fixement. Je tenterai d'éliminer ces
pensées parasites tout en pédalant vers le quartier des échoppes. Sur le trottoir, au fur et à
mesure que je progresserai, germeront les fameuses carrioles à bras chargées de produits
frais, clonés dans une serre de la Cité, légumes ou fruits ou animaux qui piaillent à peine
tant ils sont faibles et gavés d'hormones mutos. Des vieux et des jeunes filles, quelques
gaillards les bras chargés de ballots, m'éviteront par réflexe, sans prêter attention à un
livreur de chez ödön parmi tant d'autres gens. Au fur et à mesure, je mettrai le doigt sur ce
qui m'aura tarabusté depuis un moment. Dans les rues, ce sera animé, mais rien de vraiment



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vivant, simplement animé parce que les gens circulent et font des gestes. Je comprendrai
tout cela à force de croiser des patrouilles de binoclards, et surtout lorsque j'assisterai à
l'exécution d'un chauffeur de taxi anémique. Un bête problème de monnaie, d'après ce que
je tirerai des conversations s'éloignant de la place, alors que les agents, de simples minables
en uniforme, pas même des binoclards, enfourneront le macchabée dans un sac en
plastibleu. Je me serai arrêté mais recommencerai bien vite à pédaler, songeant que j'avais
mal choisi mon moment pour éliminer Commetuveux, parce que le climat de la Cité s'était
tellement durci qu'un chauffeur de taxi ne pouvait même plus entuber un client sur sa
monnaie. Je parviendrai enfin dans la rue des étals, bicyclette sur l’épaule, devant une
devanture ornée d'écailles qui me conviendra parfaitement.

        Je pousserai la porte et ça fera ding. Soulagé dès l'entrée, car il n'y aura pas d'autre
client. D'ailleurs, il n'y aura pas non plus de poissonnier. Ca sentira fort, et les poissons
allongés sur des grêlons qui scintilleront trop blancs, certains bougeront encore. De ceux
qu'on mange crus. J'appuierai le vélo au mur. En m'approchant de l'aquarium pour
contempler les écrevisses de synthèse, il y en aura deux en train de s'envoyer de lentes
arabesques de pinces sur les mandibules, je tomberai sur le poissonnier par terre. Il sera
blanc comme la glace de ses poissons, et il bougera encore, aussi. En quelques secondes, je
lui aurai enfourné plusieurs pilules dénichées dans la poche de son tablier sale. Après bien
des difficultés à avaler, il aura quand même pu s'asseoir. Je renoncerai à le mettre sur une
chaise parce qu'il sera gros et mou, et que moi je n'aurai pas envie de faire l'effort, je le
laisserai se dépêtrer. Juste quand je me dirai que booon, chacun sa merde, autant chercher
une autre poissonnerie, doit y en avoir des tas, il gargouillera merci et se lèvera doucement,
ses mains boudinées à l'extrême engoncées dans les renfoncements au dessus des genoux. Il
aura une meilleure tête car la pâleur sera partie, au même moment que le cœur, ou les
poumons, enfin l'organe qui voulait s'arrêter, se remettra en branle grâce aux cachets
appropriés. Il posera sa main sur mon épaule, et dans l'arrière boutique, il m'installera dans
un bon fauteuil avant de servir le thé. Il s'excusera tout d'abord pour l'odeur sur la tasse,
c'est vrai que ça puera le poisson mais le thé sera bon quand même.
        - C'est que je suis plus tout jeune, qu'il dira. Comment m’avez-vous reconnu ?
        - J'en sais rien, qui vous êtes, je répondrai.
        - Ah. Vous m'avez empêché de mourir, vous savez. Je pensais que vous m'auriez
reconnu. Je suis pas mal célèbre dans le coin.
        - Je suis d'un autre coin. A ce moment-là, je dévisagerai soigneusement le
poissonnier au cas où, mais sa tête ne me dira décidément rien. Il écrabouillera le vaste
fauteuil, sans le mètre de coussins sous son cul ça aurait fait un badaboum de buldotank
chargeant une harde de sangliers dans un entrepôt vide. Il sera vraiment très gros.
        - La course à pied. J'en faisais quand j'étais jeune. J'étais doué. Je suis passé
plusieurs fois aux informations, et même dans la gazette. C'est pour ça que tout le monde
me connaît, par ici.
        - Ah, répondrai-je. J'aurai bien sûr beaucoup de mal à imaginer ce type en train de
courir.
        - Maintenant c'est Grosdédé qu'on m'appelle. Dans le temps c'était plutôt Dédé-la-
Flèche, ou même Jambes-de-Feu, pour celles à qui je tapais dans l’œil. J'ai pas mal
enflammé les pistes, à l'époque. Puis je suis passé à l’urbacourse. Et à la postérité. Ca, j'en
ai eu des filles dans mon temps ; difficile à croire, hein ? L’urbacourse, dans nos petits
quartiers, c'était le sport du pauvre. Puis, sans l’explication, l’argent s’est mis à couler. Le


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gros se resservira une tasse de thé, dans laquelle s'engloutiront trois sucres et demi, avant
de poursuivre son récit en ondulant des bajoues d'un air nostalgique.




       Chapitre 42
       fin de l'aventure de Frenzel
         Moi j'étais fortiche, la super forme, je courais tous les jours pour déconner, je
ramenais parfois les caisses de poissons frais du père depuis l'usine en trottinant, et il restait
encore assez de jus pour sortir toute la nuit. Je suis parvenu en Majeure. Là c'était du
sérieux, beaucoup de gens suivaient la ligue, un peu comme la turbule pour les jeunes
d'aujourd'hui. Bref, c'était le moment de briller. J'ai couru soixante-et-treize circuits en
ligue Majeure. En évitant ben tous les pièges. Tous les handicaps. J'ai jamais fini premier.
         Soit j'avais droit à un ralentissement de la chaussée, soit un concurrent devant moi
s'était laissé avoir par un des pièges disséminés sur le circuit, il barbotait dans son sang et je
me payais un dérapage, soit il y avait un raccourci, une rambarde d'escalier que je ne
maîtrisais pas suffisamment. Ou encore des coureurs payés pour me ralentir, pendant qu'un
gars de la même équipe me prenait trois mètres. Mais je m'en suis toujours tiré. Il y a ben
eu la fois des lames faucheuses tourvibrillonantes, mais j'ai eu du bol là où d'autres ont
laissé la vie ou les jambes, d'ailleurs cette course-là on a été que huit à la finir, alors ils ont
retiré ce type de pièges du règlement de la ligue. Putain, je finissais toujours deuxième. Au
bout d'une cinquantaine de courses, j'étais la vedette du peloton, et je le jure, des filles me
faisaient voir leurs nichons depuis les fenêtres des immeubles, comme si j'avais le temps, la
télé montrait de longues banderoles avec mon nom peint dessus, agitées par des grappes de
spectateurs à chaque course. Dédé-la-Flèche, le gars qui finit toujours deuxième.
         - C'est pas que je m'ennuie mais, que j'enverrai alors parce que son histoire j'en
croirai pas une miette tellement il sera gras et flasque devant moi, à sucrer
interminablement son thé avec des doigts qu'on voit plus la tasse. Mais lui, il sera dans le
monde de ses souvenirs, alors il faudra que j'attende pour pouvoir repartir avec mon
couteau à coquillages, parce que je serai quand même entré dans son magasin pour ça après
tout.
         - Faut dire que le niveau était relevé, continuera-t-il de ses lèvres humides, alors les
types qui faisaient premiers, soit ils partaient avec la cagnotte, soit ils se faisaient baiser
deux trois courses plus tard. Certains ont bien dû gagner plusieurs fois, mais en tout cas le
public retenait ben qu'une chose. Il y avait qu'une tête qui revenait inlassablement et c'était
la mienne. Ils ont fait une pétition lorsque j'ai eu ma gastro à cause des spaghettis au thon,
pour que je revienne. Je le jure. Ils m'adoraient. Dédé-la-Flèche. Jambes-de-Feu. Toujours
deuxième. Et moi j'en chiais jusqu'à la brûlure, les courbes les plus absurdes pour gagner
quelques centimètres, mais rien à faire, impossible de remporter une putain de course. Il y
avait toujours un connard, je dis connard maintenant mais je les respectais tous, les
coureurs, à l'époque, pour me passer devant au dernier moment ou même avant. Bien
entendu, c'était jamais les mêmes, alors tout compte fait j'étais ben plus fort qu'eux, mais
putain, toujours deuxième. Et peut-être que je n'aurais jamais pu rentrer dans l'Histoire,




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tellement que je voulais arriver premier. A quoi bon se mesurer à la course, sinon ? Puis il
y a eu la soixante-et-treize.

        Je sais plus trop comment, j'avais ben mis deux ou trois longueurs à tous mes
adversaires, pas effleuré par le moindre piège, restait cinq cent mètres, probablement un
puits à épieux vers trois quatre foulées du ruban d'arrivée, ils en prévoyaient un la plupart
du temps pour les finitions au coude à coude. Soit dit en passant, j'aurais jamais poussé un
autre coureur sur un piège. D'ailleurs je l'ai jamais fait. Mais d'autres y se gênaient pas.
Enfin bref, moi je fonçais vers l'arrivée, soixante et treize courses et c'était ma première
victoire, j'étais dans un autre monde. Au début j'ai cru à un bourdonnement de moteur style
hélico. En fait, c'était le public qui commençait à vrombirâler, la déception leur giclait du
ventre, ça m'a enveloppé d'un coup, les yeux ébahis et les bouches désolées, ces petits
enfants sur les épaules des adultes qui me montraient du doigt en pleurant, mes banderoles
en berne, alors j'ai compris et je jure que je l'ai fait, j'ai sauté dans la fosse à épieux en
faisant semblant de trébucher. Le connard suivant a mis cinq minutes a franchir le ruban et
moi je suis devenu Dédé-la-Flèche, deuxième pour toujours.
        ding, ça fera, Grosdédé et moi-même retournerons dans le magasin, un type avec un
pain brioché achètera une sole reconstituée, j'emprunterai un couteau à coquillages de fort
belle facture en promettant de le ramener, j'avais quand même empêché ce type de mourir
alors je pouvais bien garder son couteau.

        Je retournerai au baisoir en pédalant à une allure folle, mais passablement lente pour
un livreur. Dans la chambre, Cruxi sera en train de tripoter l'anneau serti dans son nez, la
bouteille de mousseux vide près de lui. J'allais partir, qu'il dira, et je lui donnerai l'argent,
avec de la triplemiam en prime pour être resté bien sage. Quand il m'aura rendu mes
fringues et qu'il partira, je noterai un détail étrange, mais ne mesurerai réellement sa portée
qu'une dizaine de minutes plus tard, après m'être flambé le nez avec la came de Vago. Il y
aura cette empreinte de chaussure de sport, rouge près de la porte. Celle de la salle de bain.
Commetuveux sera en piteux état, le livreur s'étant adonné à des saillies impossibles à
deviner, mais pour lesquelles il avait été obligé d'ouvrir des orifices à la main dans la chair
de la robbaise morte. Je surmonterai mon dégoût. En forçant doucement à l'aide de
l'indispensable couteau à coquillages, j'extirperai la pierre du ventre boursouflé. Elle sera si
parfaite que je croirai tomber raide. Je flanquerai le cadavre mutilé dans le bain d'acides,
qui sera alors bien à point. A l'aide du récipient en semifer, j'éclabousserai la céramique
survitaminée de la salle de bain avec mon mélange, et je contemplerai les flaques de sang
en train de se dissoudre. Le résultat : une salle de bain puante et crade. Content de moi, je
regarderai la pierre un long moment, le temps que Commetuveux soit bien dissoute elle
aussi, et je retournerai dehors, boire une bière avant de remonter chez Vago.




       Chapitre 43
       destination dimension parallèle




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        Après avoir imaginé tout ce qui aurait pu arriver si, Frenzel lâcha un pourboire à
Julie la reine de la pipe pour lui coller un baiser, au coin des lèvres parce qu'elle avait
tourné la tête. Il rengaina ses longues mains rouges dans les poches de son pantalon et sortit
du baisoir. Au bas de l'immeuble, deux binoclards en train de s'allumer des cigarettes,
allées et venues avec les sourires encore timides ou bien des regards absents, de jolies
loupiotes accrochées aux murs.

        Vago tanguait devant un comptoir. L'alcool ne montait pas assez rapidement, les
ombres dans la salle sont de mèche avec l'autre. Pour commencer, on le regardait
étrangement. Ou bien on ne le regardait pas du tout, mais alors pas du tout, si bien que c'en
devenait inquiétant. Bientôt, on ne parla plus que de lui. La parano de merde. Impossible de
fuir, des gens il y en a plein, plein partout, et il s'en trouverait toujours un pour ouvrir sa
gueule en sous-entendant des menaces.
        Morgane a été transpercée par un parapluie jusqu'à ce qu'elle meure. Les potes c’est
fini, depuis cette soirée de picolade sévère, attendant que Serge et Huître & Camion
viennent le prendre chez lui. Vago leur avait demandé où qu'il est Camion, Serge a pété une
belle bouteille dans sa main avec un bruit de pâte feuilletée, et Huître, Huître avait gémi !!
Vago picola plus encore, alors il s'était retrouvé à la maison avec pas de Morgane. Une fois
retourné chez Pan-Pan, il a vu ces types fourrer tous ses amis et même d'autres qu'il
connaissait pas dans des sacs en plastibleu. L'appartement dévasté. Un genre de Léga tout
boutonneux a déclaré alors finalement c'est tout, avant de remonter dans son auto, c'est
tout, au moins vingt-cinq morts. Vago a ensuite trouvé Pan-Pan dans le vidordure. Il avait
déjà commencé à se transformer, et si ça avait pas été Vago en train de chialer entre les
poubelles, vu qu’il connaissait l'ancien Pan-Pan, on l'aurait pris pour un gros chat crevé.
Mais Vago vit ce truc dans son œil et l'avait amené au docteur, oui, au docteur comme un
animal, qui devait diagnostiquer que tiens donc, cette créature est en train de muter c'est
très intéressant, ça, permettez que je contacte quelques collègues ? Et voilà que son dernier
pote se faisait secouer pour un cahier de merde. L’Araignée le retrouverait. Ca va être sa
fête. Parano de merde.

        Vago eut une idée stupide. Débouchant la fiole noire, il en avala une bonne moitié.
Le nèpenthès de Tenazas.
        Déchire instantanée, aux franges du coma, en partance pour la dimension parallèle.
Vago avait cependant négligé de camoufler le flacon ouvragé. Comme s'il venait de lécher
une liasse de billets, des sourcils se dressent au fond de la salle.




       Chapitre 44
       le billard
       La même nuit. Marie se promenait en ville, s’attardant devant les vitrines. Elle
aurait volontiers acheté des choses ou essayé des fringues. Elle a mis la somme pour
acheter le transistor à radiations, elle l'aurait demain, dans la poche droite de sa veste. La
somme exacte. Dans la poche gauche, son propre argent. Elle garderait la remise, c'est elle



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qui s’est tapé le déplacement et tant mieux si la rechange pour le générateur coûtait moins
cher que prévu. Marie voulait acheter de la feutrine verte pour Larkham, qu'il puisse
terminer son billard. Il serait content et elle pourrait lui mettre des branlées, il était nul au
billard aussi. Des fois, elle se levait la nuit, en planquette, pour corriger son travail de
l'après-midi. Pourtant putain, planter des clous ou poncer du bois c'est quand même pas si
difficile. Elle le soupçonne d'avoir compris, bien qu'ils n'en aient jamais parlé. Larkham.
Vague bouffée de chaleur. Il n’y a que lui pour la prendre comme elle aime, en crochetant
bien fort sa nuque ou ses épaules, les mauvais coups de reins, au fond tout au fond, qu'elle
sente bien claquer ses couilles, au fond tout au fond, viens mon chéri, viens. Elle le laissait
être doux aussi des fois, même si elle aimait moins. Et puis de toute façon, un garçon bien
excité, si elle lui demande en le regardant droit dans les yeux qu'elle avait envie de se faire
prendre et défoncer le cul, il rougissait pas mal mais toujours il faisait de son mieux. Il
fallait qu'elle arrête d’y penser, sinon elle allait avoir envie de se taper un mec, ça la prenait
pas souvent mais quand ça lui prenait, ben ça arrivait. Marie se force à repenser au billard,
ils fixeraient la feutrine ensemble, avec de jolis gestes de travail bien fait, la bouffée de
chaleur, et même il lui masserait les mains si elle avait trop mal. Marie regarda ses doigts,
les trucs tordus au bout de ses mains, elle qui possédait autrefois un toucher si précis, mais
c'est son tour de tripoter le générateur. Elle entra boire un verre, elle serait mieux devant
une agave pour décider si elle s'offrait ce superbe fer à souder, ou bien un nouveau soutif.
S'il restait des pesos après la feutrine.


         Là-dedans, c'était rempli d'employés des Immeubles, un endroit pas mal branché.
Les gens y boivent des apéritifs, ils échangent des listes d’articles ménagers ou
commentent l'anecdote lancée par le nouvel homme sans bras du Journal Télévisé
Principal. Marie se choisit une table pas loin de la vitre, dans la rue, des passants avec des
sachets en plastisouple dans les mains, une tartine à la viande achetée à un guichet ödön,
elle commanda une Anabière* glacée la bière fruitée qui fait pétiller vos papilles. Au fond
de la salle, un groupe festoie avec force rigolades et bruits de verre. Un fêtard avec un
bonnet de laine remarque la brunette aux taches de rousseur, concluant tout de suite que
bordel, celle-là doit avoir de méga jambes. Lorsqu'il vérifia, penché, se tenant par une main
à la table rectangulaire, Marie reconnut une tronche familière par dessus son épaule. Platín
se tenait raide, les mains glissées sous ses fesses, la bonne giclée de sueur depuis la cendre
de ses cheveux jusqu'au menton. Visiblement en train de se payer une montée du tonnerre,
elle l'avait déjà vu avec cette tête-là, en général il mettait pas longtemps à s'effondrer. On
pouvait suivre la toile d'araignée violette sur son cou et l'épaule qui sortait de la chemise à
pois, le réseau des veines sur sa peau très pâle. Bonnet de laine remit sa tête dans le champ.
Marie attendit sa bière, elle paya avec la bonne poche, puis se leva.




       Chapitre 45
       c'est donc Platín qui a tué Tenazas




                                                                                                     101
        La conversation qui s'ensuivit était du genre décousue, parce que Platín oubliait ce
qui s’était dit en cours de route. Marie est une petite futée. Elle apprend que c'est bien lui
qui a tué Tenazas, il voulait voir ce qu'il y avait dans ce coffre au coin de la pièce. Il a
claqué le vieux contre l'évier pour lui piquer sa clef. Dans le coffre, de la putain de
démonte, dans de jolis flacons noir et cuivre. Platín avait ensuite profité du trajet d'un
camion arrêté devant le Trago pour se rendre en ville. Il faisait la fête.
        Marie était écœurée, envie de pleurer aussi, d'accord Tenazas était un sale con, mais
elle ça lui faisait mal, que ça arrive tout le temps à des tas d'autres cons elle s'en foutait
bien. Si ça avait été Larkham en face de cet abruti sanguinaire, il lui aurait étalé de grosses
baffes avec les bagues. Il était tellement gentil. Le plus dur c'était parvenir à ne pas pleurer,
ça lui semblait important, et puis sentir les poings qui se crispent, on sait que le coup ne
partira jamais mais ça tire quand même les tendons. Marie se leva dignement, tourna le dos
et la voilà dans la rue. Elle allait appeler Larkham. Elle allait trouver Frenzel et Vago. Ils
lui feraient payer. Frenzel lui semblait un peu lâche, mais Vago avait l'air désespérément
décidé. Implacable. Marie, bien sûr, elle le connaissait pas tellement bien. En plus, il était
plutôt bon copain avec le vieux. Il suffirait de retrouver Vago. Ils verraient alors s'il valait
mieux attendre Larkham pour s'occuper de Platín, ou bien le coincer tant qu'ils l'avaient
sous la main. Elle cacha les siennes machinalement, lorsqu'elle parvint au niveau d'un
groupe de jeunes femmes qui riaient en marchant face à la bruine.




       Chapitre 46
       prune sauvage
        Vago cracha une bouillie épaisse, des dents. Un autre coup de pied le cueille sous la
gorge et ce fut pire encore, il valdingua deux mètres plus loin en roulant sur lui-même. Il
tend le bras vers son sac, mais le type en costume prune, à la ravissante cravate bleu azur,
interpose son pied. L'avant-bras casse net. Ce genre de fracture qu'on comprend le
problème parce qu'un bout d'os force visiblement sous la peau. Vago mugit en roulant de
nouveau. Chope ça négro ! envoie celui qui portait des chaussures à pointes sur un pantalon
au pli parfait, avec un autre coup de pied. Au début, Vago encaissa plusieurs baffes, l'un
d’eux portait des gants de cuir velu, il lui avait collé un coup de saton dans les couilles. Les
autres semblaient répugner à le toucher. Coup de pied sur coup de pied. Cravate azur
s’empare du sac, et les quatre ou cinq ou il ne sait combien s'agglutinent. Vago tenait la
pire charge de sa vie, mais il parvient à tituber debout, et même à se tirer au coin du mur. Il
sentait plus son bras, passa la langue sur les chicots brisés dans sa bouche jusqu'à ce qu'elle
saigne aussi.
        Le type, deux ans d'heures supplémentaires au seizième de l'Immeuble de Procédure
d'Entretien pour se payer des chaussures à pointes, cuir d'autruche autolustrant, manipule la
fiole. Que cravate azur récupère illico. C’est lui le meneur, il connaît les meilleures
plaisanteries, se vante d’avoir enfilé plus de filles qu'eux tous réunis, ils y croient, et les
enfonce facile niveau habillage. Tut tut tut, qu'il claque des lèvres. Emile se remettait à
peine du coup reçu dans les couilles ; son teint virait au gris. S'il avait démontré l'utilité de
posséder des gants lorsqu'on tabasse un nègre, les autres avaient établi la supériorité des



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coups de pompes sur le combat rapproché. Pas un seul d'entre eux n'avait été touché. La
soirée parfaitement entamée, un petit repas bien arrosé au restaurant de la Miche à Cornes,
servi et préparé par deux robbosses au poil, puis le coup pour la route qui s'étire un peu, et
voilà Rainer, en vieux de la vieille, qui repère le nègre. Dans le quartier des Chalands,
certains d'entre eux sont encore pas mal friqués malgré les décrets du Maire, celui-ci tétait
le goulot d’une fiole ornée de circonvolutions cuivrées. Une fiole noire. Rainer leur
bombarde le bazar, et dès que le mec titube, ils l'emmènent dehors en bons potes, bras
dessous bras dessous, pendant que d'autres petits malins moins malins finissent leur verre
avec la même idée en tête. Cravate azur lisse sa veste couleur prune sauvage, prune ou
prune sauvage Monsieur ? Prune sauvage, il avait adoré la tête de la vendeuse, son goût est
tellement sûr, les autres au bureau font rien qu'à l'imiter, même dans leur façon de repasser
les pantalons, alors. Bon, souffla-t-il, je crois que c'est Rainer qui a droit à la première
gorgée, non ? Oui oui ouiouioui oui d'accord, acquiescent des voix salivantes. Rainer et les
autres s'envoient une goulée, assez longue mais pas trop, parce que s'il en reste pas assez le
suivant peut vous exploser la gueule. Cravate azur fouillait le sac, balançant par terre
marqueurs, capsules de bière, archiveur, polos propres et sales, chaussettes et un ouvre-
bouteille en forme de nichon. Bordel à cul. De la merde en barre. Eux, ils en avaient jamais
vu avant, du nèptèx, à part Rainer. Rainer prétend il y a très longtemps, son vieux a reçu
deux cuillerées d’une fiole de nèptèx, pour service rendu auprès de cet étranger qui portait
un drôle de chapeau pointu attaché par un ruban, et bin le père était resté perché deux jours
et trois nuits. Dans un arbre. Cravate azur but en dernier, ces cons avaient à peine lapé leur
part, si bien qu'il restait au moins trois gorgées et demi, qu'il s'envoya. Ils furent
immédiatement bourrés et partirent à la recherche d'une discothèque, chambrant Emile
parce que l'odeur de nègre restait salement accrochée sur ses gants, jusqu'à ce qu'il les retire
pour les mette dans sa poche.
         Vago, dans sa tête ça commençait à faire des bulles comme le savon dans les yeux,
il essaie d'attraper le sachet de miam dans son pantalon, la petite poche du dessus que
même la tête en bas la monnaie tombe pas, mais bien sûr il se trompe de main. Une vrille
lui atomise le bras l'épaule la nuque le dos la tête encore le dos la nuque la tête, la douleur
du doigt coincé dans la porte, mais plus fort et surtout beaucoup plus long. Ca dure et ça
dure plus qu'une leçon de tout ce qu'on veut, ça dit tu sais, ce bras-là, faut plus le bouger.
On va laisser Vago par terre en train de trembler, percé qu'il est par sa mauvaise fracture, et
nous intéresser un peu à ce qui se passe dans son pigeonnier du quartier est.




       Chapitre 47
       un appartement pour cinq
         Frenzel, ça fait dix minutes qu'il cherche la porte. Il vient de se taper un aller
jusqu'au bout de la rangée, il a rien vu qui l’aide à se repérer. Il aurait peut-être dû penser à
marquer l'endroit, une croix avec des boîtes de conserve ou des canettes, un signe sur le
chambranle, tracé avec un tesson de verre ou de semifer. Mais il y a pas pensé, con qu'il
est, il voulait juste se magner de se payer du bon temps. Maintenant, il veut vérifier s’il
pourra dormir là cette nuit, et si par hasard Vago a fini ses machins et voudrait pas s'en



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jeter quelques uns avec lui. Déjà, il a pas trop aimé l'escalier branlant. Ni les trombines des
zonards, bras et jambes passés à travers la rambarde. Long couloir à ciel ouvert, le vide
d'un côté, la même porte répétée à l'infini de l'autre. Enfin, long quand même. Rebroussant
chemin, il commence à forcer sur les poignées. Au bout de quatre, ça s'ouvre devant une
mignonne fille avec un bide terrible, elle est au moins enceinte d'un jambon ou malade. Un
gamin au poil ras repose sur sa hanche, la fille touille un truc jaune. La pièce est minuscule.
Un autre gamin avec un œil laiteux est assis contre le poêle, il imbrique des pièces de
plastibois sans paraître s'amuser. Frenzel s'excuse Désolé Madame, je me suis encore
trompé de porte, ça arrive tout le temps Monsieur, c'est pas grave, dites, vous connaissez
les gens de votre allée ? moi non mon mari un peu, mais là il est au travail sera là demain
matin, entrez Monsieur. Frenzel il entrera pas, la femme est trop grosse malgré son doux
visage, les gosses ont cet air malsain, surtout le troisième sous la table avec l’œil blanc et
qui brille. A la description de Vago, la femme s'est éclairée, ah oui je vois, celui qui vient
jamais. Quand il s'enferme dans son appartement, cette morue osait appeler ça un
appartement, Frenzel la trouva grotesque, on entend des plaintes bizarres. Comptez-donc
huit portes à partir de la mienne. En direction de l'escalier, Monsieur.
        A l'intérieur, Frenzel constate les dégâts. Quelle bestiole a bien pu piquer Vago, les
mouches elles piquent rien du tout ça doit être autre chose, il s’est tiré en foutant tout par
terre. Frenzel est curieux, alors il fouille. Le matériel vidéo est ruiné, rien de planqué
dedans, il écarte les débris en vérifiant bien. Le coin cuisine, rien derrière le chauffe-eau.
Dans le bac à glaçons, un sachet de champixènes lyophilisés. Frenzel le met de côté. Se
peigne d'une main. Il sait pas vraiment ce qu'il cherche, mais ça arrive parfois dans les lieux
inconnus, alors que le propriétaire est loin ou juste sorti ; certaines personnes peuvent pas
s'empêcher de fouiller partout et Frenzel était de celles-là. Malgré la répugnance que lui
inspire le fauteuil marron, qui puait, on dirait des traces de merde ça et là, des coulées de
foutre ou de morve, il trouva quelque chose sous le coussin. Un objet rectangulaire entouré
de plastisouple. Epais. Peut-être que dans la boîte il y avait, non ce serait impossible et bien
trop beau, Vago cachait son jeu à la perfection, il y avait peut-être une pierre, peut-être
même une pierre de ventre de rob. Entre nous, et pour pas que vous vous fassiez des idées,
à l’intérieur des robs c’est comme dans les humains, des trucs mous bien encastrés les uns
autour des autres, la pierre merveilleuse sertie dans les entrailles robesques c’est pour les
gogos. Non, l'emballage cartonné contenait un cahier mauve. En lettres capitales, 100
PLANS POUR ARRETER LE MONDE.




       Chapitre 48
       leRouge
       Chercher une camionnette dans la Cité entière, ça faisait long et ça faisait beaucoup.
Marie, profitant qu’elle appelait Larkham, après avoir bien pleuré devant l'écran du
vidphone public, il aurait préféré la prendre dans ses bras, l’écouter renifler en lui
chatouillant la nuque, elle sait bien mais ils sont à plein de kilomètres en train de pas se
toucher et lui il arrive même pas à rien dire, Larkham a du mal à parler quand on le regarde
dans les yeux, c'est trop dégueulasse il faut qu'il vienne au plus vite, elle demande qu’il lui



                                                                                                   104
passe Patricia. Tatie, qu'elle a dit, faut absolument que je trouve Vago. Vraiment. Le plus
vite possible. Tu saurais pas...
        - Quartier des écorces d'oranges. Au bar la manzana. Café des balançoires. Ou
pigeonnier quartier EO n° jaune, ma petite. Patricia avait le chic pour ressortir ces choses
dont vous vous souveniez pas lui avoir parlé, soutenant la conversation pendant qu'elle
virevoltait dans sa cuisine avec un air concentré. C'était une écouteuse. Marie remerciait la
vieille dame au visage triste lorsqu’elle l’entendit nettement. BON BEN J'ARRIVE, ALORS. Elle
coupa la communication, cette voix elle la connaissait bien, la voix d'un Larkham qu'a fini
de réfléchir et qui va bouger son cul, il arrivait, elle va l’étouffer tellement ils allaient se
serrer fort et ce crevard de Platín allait voir.


       Frenzel savourait les champixènes, bouffée poivre et menthol qui gonfle les joues,
lorsque BLAHDABOUM. Pour produire une détonation pareille, sourde et grondante comme
une botte ferraillée abattue sur la porte, il faudrait un pistoflingue de la taille d'un chien. Il
faudrait que le coup soit tiré tout près. La déflagration malmena les volutes qui s’élevaient
du joint, Frenzel étudiait comment les flocons de fumée s'agrippent quelques secondes sur
la pulpe du pouce, ou sur le bras de chemise, et il trouvait ça joli. Il s’extirpa tout de même
du fauteuil de Vago, sortit pour voir ce qui se passait. Sur la longue balconnade, des tas de
gens, de dos. Penchés. Frenzel s'offrit une nouvelle bouffée, et, levant le nez, vit les
grappes de visages au dessus, il y en avait encore tout plein, des gens accoudés, qui
regardaient en bas. Nouvelle détonation. Les planches de semifer tremblent sous ses pieds.
Frenzel se faufile au milieu d'un groupe de vieux pour regarder. Voici la scène :

         Le sol. S’agitent des cons en uniforme. Des gardes ? Un automate géant, d'un
modèle que plus personne dans la cité ne pensait revoir un jour, pour ceux qui s'en
souvenaient. Humanoïde. Pas de cou, le dôme de l'unité centrale opaque soudé aux épaules.
Masse compacte d'acier costumé et de circuits en semicristal, surgonflée. Gargouillant à
l'intérieur, un moulin fantasmabulique dernier modèle. Un automate
de
guerre. Tout neuf.

        La détonation, c’est lorsque l’automate tapait sur ce type en survêtement. Des fois,
il le loupait. L’automate utilisait un morceau de mur. Pour taper. Un gros. Le type en
survêtement sauta sur un garde à la visière fumée. Casque éclaté. Du sang plein la bouche.
Un murmure dans la foule, c'est au moins sa sixième oreille. Le type en survêtement
esquive une nouvelle praline décochée par l’automate. Une volée de brique éclate le buste
du garde qu’il vient de lâcher, Frenzel ne reconnaît pas l’uniforme. S'il avait un peu suivi le
Journal Télévisé Principal, il aurait su que le maire Murphy avait eu la joie de présenter la
nouvelle tenue de la Milice Urbaine, visière fumée, avec un orchestre suivi de petits fours
pour l'homme sans bras et la bonne de la météo. Le type en survêtement, il a les cheveux
roux. Dans son dos, en lettres arrondies comme sur un maillot de turbule, leRouge, au
dessus du numéro deux.
        Il se précipite sur un groupe de miliciens en train d’armer leurs pistoflingues.
L’automate, pour se débarrasser du mur en lambeaux, l’envoie d’une main cartonner deux
automobiles. Rire des spectateurs, la caisse du voisin. Frenzel s'envoie une taffe, il
remarque les corps éparpillés sur l’aire de stationnement. Le type en survêtement, quand il


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sautait sur un milicien, les autres le lardaient de coups de baïonnette. Il arrachait l’oreille du
milicien, avec les dents. Des fois il croquait les deux. Pour Frenzel, c'est l'heure de se tirer.
Il a plutôt le coup pour voir venir, même si là c'était pas bien difficile. Les regardeurs sont
collés à la rambarde, ça lui laisse un boulevard. Il cavale jusqu'à l'escalier. Il cavale dans
l'escalier. Quelques mètres jusqu'au sol, les marches sont bousillées.
         L'automate ouvre sa bouche, comme un objectif photographique ou un gros œil de
chat se dilatant à l'infini. Frenzel saute. Explosion, chaleur, déflagration, vacarme. La
roquette a loupé le type en survêtement. Pas les spectateurs du quatrième étage. Frenzel
s'était tordu la cheville, comme de bien entendu, mais essaya quand même de foncer, des
fois qu’un bout de quelque chose lui dégringole dessus. Là-haut, des tas d'autres cons se
jettent dans l'escalier qui brinquebalançait beaucoup, comme signalé précédemment. Celui-
ci se détacha en plusieurs fois, gavé de fuyards qui churent dans le vide. Frenzel litaniait
camionnette camionnette camionnette, il se retourna un instant sur le désastre.
         Le rouquin en survêtement s’accrochait à l'automate en mode rodéo, s’efforçant de
ployer l’épaule barbelée malgré les ruades. Il avait démonté tous les miliciens. Il approcha
sa bouche, près, tout près. Et croqua avec conviction. Il essayait de bouffer l'oreille d'un
automate de guerre dernier cri qui crie même pas, et qu'a pas non plus d'oreilles. Frenzel
froussait un maximum, la méchante décharge électricourbe bleue et jaune, il retrouva la
camionnette de Pinto, se faufila dedans. Sa cheville claque comme un avertissement. Il
chercha à se rouler un joint, non pas le blouson c'est là que se trouve le cahier de Vago,
l'autre poche, voilà, il étale le bazar devant lui et fit jouer le briquet. Sauta en
l'air avec un cri bref.
         Marie recroquevillée sur le siège à côté, elle chialait sans sortir un son, la scène là-
bas, le fracas et les cris de mort et de j'ai mal oh j'ai si mal. Elle le regarda enfin, et Frenzel
moucha le briquet pour ne plus supporter la vue de son visage. Eût-elle pu parler qu'elle
aurait sûrement soufflé d'une voix transpercée de détresse, que




       Chapitre 49
       du gâteau
        Quand Marie se réveilla, ce fut pour cracher du sang. Le chemisier déchiré pendait
sur son épaule. Immédiatement, elle repensa à ces hommes femmes enfants hermas et peut-
être des robs, qui avaient pris la roquette dans les dents. Ceux qui s’étaient écrabouillés en
même temps que l'escalier. Elle sortit de la camionnette, l'hématome glissait sur sa joue
comme une bouillotte. Elle cracha une glaire grisâtre avec du sang. Il doit bien y avoir
quelqu'un en train de s'accrocher, sous les décombres, juste avec une fracture ou une
commotion, il devait bien y avoir des survivants. Bien entendu, Frenzel s'était tiré. Dans le
temps, il y aurait eu une pagaille de figures avec un son mouillé contre les vitres de la
camionnette, ou bien on l'aurait balancée dans le caniveau pour lui faucher la tire. Elle se
serait peut-être réveillée chez des inconnus, le menton rougi, gonflé, la chatte et le cul en
feu, écartelée sur un lit par de vieilles ficelles. Mais il y avait les rondes, on pouvait pas
laisser passer dix minutes sans entendre les allées et venues des bottes qui vérifiaient que




                                                                                                      106
bon. D'ailleurs, la plupart des lourds du bon vieux temps qui auraient pu lui causer des
emmerdes, c'étaient eux qui faisaient les rondes. Elle se rappela Frenzel.
         Passée la surprise de la voir assise là, en train de sangloter, alors qu'elle était affalée
dans un siège moelleux et pas dans une flaque en train de s'étaler du sang dans les yeux, de
se sentir tellement mal, tellement qu'on en hurlerait tellement que si l'énergie du désespoir
ça existait, on soulèverait ce morceau de balcon sournoisement incrusté dans ses boyaux et
on se lèverait pour venger les morts stupides, il avait rien dit, prenant bien garde à ne pas
l'effleurer. Ca se voyait qu'elle tremblait du dedans. Il l'avait conduite juste à côté, le
quartier des chalands, il était revenu avec du café dans un gobelet en carton et un pain à la
vanille. Elle avait apprécié la chaleur dans son ventre, après un long moment de silence,
elle lui avait raconté. Pourquoi elle était revenue à la camionnette. A cause de Platín. Qu’il
avait tué Tenazas. Elle avait attendu, décidée à dormir dans la cabine.

        Marie entendit les miliciens s’amener, avec une machine à roues et à bras qui
circonvenait une caisse de plastibois. Ils s'étaient déployés, l’attirail au complet, carte
holographique, pistofusils silencieux, grenades à trou d'air, enfin tous ces trucs qu'elle avait
vu dans des feuilletons à la gloire des binoclards. Ils avaient l'air prêts pour l'assaut lorsque
ça a commencé à dégénérer. Un type en survêtement a giclé de l’obscurité en collant des
claques, et les casques valdinguaient. Lorsqu’un milicien essaya de le poser d’une balle
dans le cou, le type en survêtement lui arracha l’oreille avec les doigts. Ce furent les
premiers cris. C'était rien que des miliciens qui se préparaient à zigouiller Frenzel qui se
collait un joint chez Vago, et à choper Vago s'il s'était trouvé sur place, c’était les ordres et
ça les emmerdait pas plus que ça, mais pour elle c'était des crétins de garçons en train de se
faire massacrer. L'un d'eux a rampé jusqu'à une télécommande. Il a pressé le bouton vert, et
les verrous à air comprimé ont expulsé le couvercle de la caisse en plastibois. L'automate
de guerre s’est initialisé. Ensuite,
        Là, Frenzel l'avait calmée en lui disant que la suite il connaissait et tout, il y avait
juste un point qu'il désirait éclaircir. Ce que les miliciens et leur automate foutaient pile au
bas de ce pigeonnier-ci, pile le soir où lui et Vago sont en ville, Frenzel savait pas trop mais
il y penserait plus tard. C'est Platín qui l'intéressait. Cette histoire de fioles. Les ornements
de cuivre. Le verre noir. Ce minable se trouve en possession de nèpenthès et tout ce qu’il
trouve à faire, c’est se démonter avec. Il est des endroits où la possession d'une de ces
fioles vous assurerait félicité éternelle. Enfin, jusqu’à la mort. Frenzel se fit bien tout
redécrire, c'était la vérité, la putain de vérité, il connaissait même le bistrot dans lequel ils
s'étaient vus.
        - Du gâteau.
        - Hein ?
        - Rien.
        - Du gâteau ? Tu veux dire retrouver Platín ?
        - Marie, t'es adorable, mais tu connais rien à la vie. Frenzel se lèche les lèvres. Sûr
que je vais le retrouver. Et je m'occuperai de lui le temps qu'il faut. Et si tout va bien, dans
pas très longtemps, ben tout ira vraiment très bien. Sans aucun problème.
        - Je comprends rien. Tu vas quoi ?

         Frenzel lui allongea une grosse baffe qui l'assomma net. Il avait pas trop perdu la
main. Il vérifia qu'elle était bien installée, si d'aventure elle devait vomir, elle vomirait par
terre. Il nettoya la bavure de sang sur son menton, remit en place une mèche toute douce. Il


                                                                                                       107
songeait : si tu savais ce que je serais capable de te faire avec mes grandes mains. Avant de
sortir de la camionnette, il déposa LA PIERRE dans le blouson de Marie, le joyau de sa
collection. C’est sa première. Il l'avait ramenée en revenant du lac de sel et de la cabane de
planches, et s'en séparait rarement. Un cadeau, comme une excuse, ce qu'il possédait de
plus beau pour qu'elle comprenne. En trouvant la pierre bleue, elle penserait à lui. Ou bien
elle la jetterait comme une conne, après s'être vaguement demandé ce que ce caillou de
merde foutait dans sa poche. Il s'en fut d'un pas rapide et joyeux quand même.




       Chapitre 50
       respirer devient difficile
         Vago prend des montées. Nèpenthès. La panique décervelante vient de se faire la
malle pour aller s'emparer d'un autre type et lui pourrir chaque journée à venir, avec ces
visages qui se rapprochent en grimaçant et le monde entier qui veut ta peau, d'ailleurs c'est
toi le sujet des conversation de toutes les bouches du monde entier, les coïncidences ou les
événements c'est rien qu'un puzzle avec ta tronche sur la boîte, et tout les autres se marrent
bien. Vago se traînait, un œil à demi fermé. A chaque inspiration, ça lui fait tout drôle, un
bail qu'il s'était plus surpris en train de respirer ; cette douleur brûlante et humide dans la
poitrine. Il s'arrête au pied d'un réverbère pour considérer le phénomène. De jolies
lumières, plein de couleurs, et des genoux à hauteur de nez qui pistonnent d'un pas pressé,
ça va trop vite pour lui. Au bord du bitume, les déchets, emballages, aliments en
décomposition papier journal, le mégot brun attire son attention. On a jeté la cigarette sans
la terminer, comme affûtée, mieux consumée d'un côté que de l'autre. Au bout du filtre, des
traces vertes, sans doute ce fameux rouge à lèvres épicé avec la blonde en gros plan. Il avait
vu les affiches en ville, certaines avec des moustaches maladroites au dessus des lèvres
splendides. Tout ça c'est rien que de la viande avec des poils coiffés, les bouts qui pendent
c'est la chair à charme les nibards les couilles, on farde tout le bordel bien comme il faut on
ajoute du tissu et après le con dans le miroir se prend pour autre chose qu'un animal
de viande.


        Respirer devient difficile. Vago pense que c'est la position qui le gêne, alors il se
lève. C’est pareil, ça se déchire en dedans un peu plus à chaque fois que ça réclame de l'air,
un morceau de papier qu'on coupe en deux avec les doigts, doucement si doucement pour
faire bien net au ras du pli que la maîtresse soit contente, comme si elle allait pas
s'apercevoir que vous aviez encore oublié vos ciseaux et vous filer des phrases à recopier.
Sa gorge se retourne, et il bave du sang. Il voyait plus en stéréo, parce que l’œil gonflé
avait tant gonflé que. Vago porta la bonne main à sa bouche, pour essuyer ce con de pinard
qui lui coulait du dedans, mais la retire vivement. Perturbé, il traverse la chaussée pour se
planter devant une échoppe où ça vend des palmes et des chapeaux tubas. Son reflet dans la
vitrine, c'est pas brillant. Il essaie de retrousser ses lèvres déchiquetées. Il soupire et ses
côtes se déchirent un peu plus. Lentement, très lentement, il écarte les machins de sa
bouche, deux quartiers d'orange explosés et sans une goutte de jus, des machins flasques



                                                                                                  108
qui lui servaient jadis de lèvres. A l'intérieur, une bouillie brune et rouge, deux trois chicots
rosés. Dans son cerveau complètement cramé, la lumière se fait, et Vago se met à
pleurnicher. Il a pleuré sur Morgane, sur ses amis, sur rien aussi des fois. Souvent il
pleurait pas. Mais depuis l'époque où il avait plus de souvenirs, c'était la première fois que
Vago pleurait sur lui-même. Le transit vers la dimension parallèle allait plus tarder. Mais à
côté, c'était du flan, rien du tout. Rien.
        Le déclic. Désespéré, il pissait des larmes. Vago, le voilà complètement en miettes
parce qu'il a plus de dents. C’est pas évident, mais chacun son soi-même, c'est peut-être
plus facile à saisir si le déclic qui vous siphonne la vie c'est votre chien qui meurt ou votre
papa qui perd son boulot, une invasion d’extraterrestres à la conquête de l’univers ou
encore ces soldats qui démolissent le village et mettent le feu aux gens, d’ailleurs l’un
d’entre eux s’approche en blaguant pour vous ouvrir le ventre, pas vrai ? Vago, en plus du
reste, on lui avait pété les dents. C'était de l'acharnement. Il a plus de dents. Alors il se
rendait enfin compte, et il pleurait pleurait pleurait pleurait pleurait
        Bien entendu, c'est à ce moment là que l'Araignée débarqua dans sa vie pour la
seconde fois.




       Chapitre 51
       la balançoire
        L'araignée, rebaptisé Capitaine Dugalen, en aurait tremblé d'excitation. Sauf qu’il
remplissait désormais un carton à chaussures. Un amas de copeaux rouges, enchevêtrés
comme des asticots qui grouillent pas. Le membre de la meute d’élite affecté à sa
protection vient d’annoncer : le minable est appréhendé.
        - Très bien, Moscato, répondit le Capitaine Dugalen qui n’y voyait rien. Dans
l’éventualité où le laminoir aurait épargné ses yeux, et ce n'était pas le cas, la boîte de
carton était quand même fermée. Capitaine Dugalen communiquait par le biais d'une diode
vocale entrée/sortie, comme celle qui équipait l'aquarium de Pan-Pan. Donner des ordres.
C'était moins excitant qu’au début. Le connard qui détenait son cahier répondait au nom de
vago. Sauf en ce moment. Il est assis par terre. La tête entre les genoux. Il chiale. Dans une
flaque rose, termine Moscato. Il s’est pissé dessus. Enumérer les ruses, les pistes foireuses,
les témoins qu'ont rien vu, les planques, bref l'effort fourni par le Capitaine Dugalen pour
retrouver son cahier, ça prendrait trop de temps parce que les enquêtes c'est chiant. Il avait
réquisitionné hommes et matériel pour une session d'entraînement. En fait, il s’agissait d’un
prétexte.
        Le jour où les deux types débarquèrent chez l’Araignée, pourrissant sa joie toute
fraîche d'avoir trouvé le plan numéro cent, ce Vago s'était pointé aussi, il avait tenté de le
poignarder. Ca s'était bagarré, l’Araignée pouvait pas bouger tellement il était ficelé, et puis
ça avait causé. Comme quoi les deux types étaient des robs, Vago et les autres juste des
gens qui souhaitaient venger leur copine morte. L’Araignée même à ce moment-là quand il
avait senti que ça basculait, il voulait simplement sauver son cahier. Et c’est tout. CENT
PLANS POUR ARRETER LE MONDE. Le gros rob avec son sourire en coin l’avait bien compris,




                                                                                                    109
d'ailleurs, il le lui avait confisqué. Pour le refiler à l’épave présentement en tas dans le
caniveau.

        Les deux robs ont trimballé l’Araignée dans un espèce d'entrepôt, sans prendre la
peine de lui bander les yeux. Un certain Serge a cédé à leurs palabres, marmonnant des
machins à propos de biscuits apéritifs. Ensuite, fanfare, journal télévisé, la semaine
traditionnelle sur la place du centre, le joug en bois véritable, les citoyens qui défilent, dans
le calme parce que les excités du début se sont fait calmer à longs coups de matraque,
visant la figure en lui crachant dessus. Ses débuts au dépotoir en tant que PIEGEUR DE
PARAPLUIES COMPLETEMENT DINGUE avaient fait le succès du moment, permettant à la
chaîne 17b de moderniser l'aile droite de ses locaux. Son châtiment était une réussite. Deux
semaines après, ce fut le tour de ce type qui coinçait des chats vivants à l'intérieur du corps
de gens vivants aussi, de préférence avec des taches de rousseur. Puis cette fillette qui
cousait des robes dans la chair de ses camarades de jeux, après un chocolat malté avec les
cachets de maman, et qui les regardait s'éveiller pour voir si elles se trouveraient jolies.

        Vago sanglotait glottait, et lorsqu'il voulut se moucher en pressant une narine pour
souffler de l'autre, il lâcha un jappement. Il avait pourtant utilisé la bonne main au bout du
bon bras. Il lève la tête, et un type le surplombe. Trapu avec un blouson en phoque marron,
il porte une boîte en carton sous son bras. Fermée. Une voix grince :
        - te voil
        et zou, Vago file dans la dimension parallèle. C'est un peu le coup de la balançoire,
je vous souhaite d'en avoir fait quand vous étiez petit, on pousse avec les pieds et on déplie
les jambes en rythme. Aussi haut qu'on peut. C'est là, le coup de la balançoire. Lorsqu'on
recule pour l'élan, c'est chouette comme sensation. Mais quand on rebascule vers l'avant, il
y a parfois cette vague qui gonfle le ventre, l'estomac se replie tout petit mais en grand en
faisant quand même plein de plis. Sensation bizarre, ça le fait qu'un instant alors on
continue parce que la balançoire, c'est rigolo. Vago se sentait comme ça, sauf que la nausée
et ce ventre qui veut s’enfuir et la bouche incontrôlable, ça empoigne sans lâcher.




       Chapitre 52
       exécution de Boris
         Assis dans un fauteuil de cuir reconstitué, le Maire Murphy fumait une cigarette à
petites bouffées. Les pieds posés sur son bureau, reflet sur l’écran de la console, papiers
anarchiquement classés ou empilés, pot à crayons, ce bric-à-brac qu'il mettait en évidence
pour les visiteurs. La console non plus, il s'en servait jamais. Les crétins à qui il confiait ses
instructions, devant un bureau plat et vide et une pièce pareil, ils auraient trouvé ça louche
et ils auraient paniqué.
         Une délégation secrète venait ratifier les accords commerciaux passés avec la ville
des Autres. Murphy regarda sa montre. Gratta une paupière sous sa lunette, s'autorisant un
bâillement vorace. Le truc, c'était de tellement décomposer les phases qu’aucun intervenant
ne puisse entrevoir le but final avant qu’il l’ait décidé. Murphy allait conquérir le monde



                                                                                                     110
tellement vite qu'avant d’être obligé d’investir l’un de ses clones, il aurait le temps
d'attaquer la préparation du programme spatial. Il termine sa cigarette, et pousse sur une
des pédales cachées sous le bureau. Le cube dérapatronique le téléporte directement dans la
bibliothèque. Deux techniciens sursautèrent, c'était pourtant pas des novices. Murphy se
dirigea vers le département de Veille Technobiogique. De l’autre côté de la vitre de
plexiglax, des chercheurs harnachés de plastigo aseptique s'affairaient sur une culture de
cellules. Murphy tapa à la vitre, six paires d'yeux se tournèrent vers lui. Il fit signe à
Robotnik de le rejoindre, perfora le professeur Boris de son regard le plus terrible, et
actionna la télécommande. La tête du traître explosa.
        Surmontant le choc et les éclaboussures, les quatre survivants entreprirent de brûler
les bacs de cultures et le cadavre de leur collègue. Après de longs mois de recherche, celui-
ci avait découvert un moyen de piéger le code génétique, à l’aide d’un marqueur nucléaire
qu'il baptisa Borision. Il s'appelait Boris. Depuis deux semaines, il s'efforçait, à l'insu de ses
collègues, de contaminer les cultures de base destinées à la germination des clones du
Maire. Le Borision forçait l’encodage d’un gène provoquant une irrémédiable
dégénérescence des cellules cérébrales. Murphy l'avait laissé s'agiter, il appréciait les
activistes méthodiques et déterminés. Puis il avait déconnecté son codebarre.
        Robotnik a implanté un codebarre sur chaque employé du centre de recherche.
C'était la première fois qu'on testait les capsules codebarriques sur des humains, et cela
fonctionnait très bien. Murphy avait prévu d’exécuter le Professeur Boris le lendemain,
mais la délégation des Autres était en retard. Il attendit que Robotnik ait ôté, puis incinéré
sa combinaison de travail. Ils se dirigèrent vers la banque de données.

        Le Docteur Robotnik a perdu la plupart de ses facultés secondaires le jour de sa
mort. Grâce aux travaux du Docteur Xipe Totec, maintenu en vie par son coupe-sifflet, le
cerveau de Robotnik, bien qu'endommagé, avait pu être réactivé. C'était lui, monté sur un
corps d'acier costumé sommaire, qui dirigeait à présent l’Unité de Recherche Scientifique
de la Municipalité. Il lissa sa moustache orange, sourit à Murphy. Un sourire bête. Ils
entrèrent dans la banque de données.
        Un labyrinthe de rayonnages, jusqu'au plafond, bibliothèque supergéante. Sur les
étagères : des têtes. La plupart semblent dormir, d'autres regardent dans le vide ou les yeux
révulsés. Les milliers de coupe-sifflets activés produisent un bruissement d'onde électrique.
Murphy adorait se promener entre les rayonnages, de temps en temps il choisissait une tête
pour l’examiner. Les dizaines de prisons sur soixante niveaux, des têtes de traîtres ras la
gueule, des milliards de têtes qu'il équiperait de mécarmures pour monter son armée
géante. Le superchef, avec ses manies à la con, avait mis à sa disposition le matériau et la
société dont Murphy avait besoin. Tel quel ça allait très bien et puis il avait horreur de
gaspiller.

         Docteur Robotnik, demanda Murphy, où en sont les préparatifs ? Les émissaires de
la ville des Autres vont arriver. Je n'ai pas reçu votre rapport.
         - Rapport ? s'inquiéta la tête chauve en secouant ses moustaches oranges. ?
         - Mes robbigots sont-ils prêts ? Quand verrais-je les prouesses de votre nouveau
modèle de mécarmure ?
         - Ah oui projet en cours dernier détail à régler volume variateur vocaux pour chants
sacrés très important projet Méca2 terminé dans salle BZ09 cryomaintenance attente sujet
DUG-01.


                                                                                                     111
        - Très bien. Vous pouvez disposer.
        - Disposer ?
        - Retournez travailler. Immédiatement.
        - Oui ouioui travailler bien très bien ; le visage de Robotnik s'illumine, il sourit de
ses grandes dents et s'éloigna. La tête recomposait une équation biomécanique de septième
degré, alors que le corps artificiel, passé en mode automatique, avançait d'une démarche
souple.




       Chapitre 53
       Malaxage de couilles
        En fin de journée, Murphy deviserait avec Hélène. Une bonne moitié du personnel
de recherche était constitué de têtes mortes ranimées au moyen du procédé Totec*,
équipées de codebarres et montées sur des corps mécaniques. Il était possible, par le passé,
de torturer leurs souvenirs si on le désirait, mais on pouvait aussi les faire travailler. Pour la
conversation, zéro. C'est pourquoi Murphy venait parfois s'entretenir avec les têtes de gens
qui étaient vivants avant de passer au coupe-sifflet. Celles-ci conservaient la majeure partie
de leurs capacités. Murphy garde en mémoire le regard d’Hélène, lorsqu'il avait verrouillé
le cercle de métal costumé autour de son cou. Elle s'en fichait. Il n'avait pas pris la peine de
lui demander pourquoi. Pourquoi elle avait grenadé l’unité de binoclards dont il lui avait
confié le commandement. La transformation lorsqu'il lui avait apporté des plastifleurs, à
l'hôpital, annonçant qu'il était devenu le bras droit du superchef. Elle avait piqué sa carte
passe d'une main, malaxant ses couilles de l'autre, avec un pauvre sourire de sa mâchoire
brisée et Murphy avait pris son désir simulé pour une forme d'ambition. Avec la carte, elle
faucha des fournitures à l'arsenal, pour finalement exterminer une vingtaine de civils dans
un taudis du quartier des écorces d'orange. Murphy avait actionné la lame sonique, un
frisson traverse les yeux de la jeune femme, le corps s'était affalé. Depuis, il lui rendait
visite assez souvent. Il aimait bien discuter avec sa tête.

        Robotnik pour la technologie, Sabu et ses ninjas en Unités d’Intervention Rapide.
Des miliciens, des automates, armes & missiles en tous genres, explosifs, drogues de
combat, véhicules surblindés. Pour compléter son encadrement, Murphy avait recruté
quelques individus avides de vengeance, qu’il souhaitait monter sur des mécarmures plus
imposantes. Méca2. Un nouveau modèle bientôt opérationnel.
        Sur dossier, Murphy avait embauché Dugalen le PIEGEUR DE PARAPLUIES
COMPLETEMENT DINGUE, condamné au dépotoir à perpette. Il aimait bien sa mentalité.
Séance de laminoir, encore une invention du Docteur Robotnik, dont les lames imprégnées
de substrat R* maintiennent la cohérence électrocliquetante des cellules, puis ils avaient eu
une petite conversation. Murphy lui avait refilé Moscato, de la meute d’élite, le grade
temporaire de Capitaine, et le loisir de s'occuper comme il le désirait jusqu'à ce que son
Méca2 soit terminé. Dugalen deviendrait ensuite l'un des Généraux de la plus fantastique
armée à s'être jamais déployée dans le désert. Le blipeur blipa, et Murphy regagna son
fauteuil. Le cube dérapatronique le ramène instantanément dans son bureau.



                                                                                                     112
        La délégation attendait dans l'antichambre, pour clôturer les négociations relatives
aux traités commerciaux qui uniraient les deux Cités. Ces traités incluent notamment la
livraison de plusieurs milliers de robs d'un nouveau type, des robbigots dont le Docteur
Robotnik peaufinait les matrices vocales. Le Maire Murphy s'offrit un rire dans sa tête,
s'empara d'un rouleau de graphiques aussi complexes qu'inutiles, se composa un air
concentré et fit entrer les émissaires de la cité des Autres.




       Chapitre 54
       nbv,vchgjvcguk
        Panneau géant, bordé d'ampoules pastel. C'est marqué bienvenue dans la dimension
parallèle, en lettres lumineuses. Une voix claire s’adresse à Vago avec cette jolie intonation
de fille, bienvenue dans notre dimension, nous espérons que votre transit s'est déroulé
confortablement. Veuillez vous asseoir et vous détendre, le compteur neurochimique
indique que vous passerez un long moment en notre compagnie. Une carte se trouve à votre
disposition dans la clairière. Si vous désirez un rafraîchissement, le bar de la plage est situé
au bord de la plage, vous pourrez vous y procurer d’incomparables breuvages. Pieds nus,
Vago appréciait le sable tiède entre ses orteils. Il ôta son pantalon, puis le polo. La voix de
fille poursuivait litaniquement. Vous trouverez de l'ombre dans la clairière, si vous êtes
d'humeur bucolique, ainsi qu'un hamac souple et moelleux. Sachez aussi que le bar de la
plage prépare sur commande de nombreux assortiments de poissons et de fruits de mer. Au
coin des trois cocotiers roses résident nos animaux parlants, qui se feront un plaisir de
soutenir la conversation en abordant les sujets de votre choix. De plus
        Ferme ta gueule. Je vais voir la mer. D'ailleurs ça existe pas. Vago marcha un
moment en savourant le souffle sur sa peau, il distingue une bicoque là-bas, sans doute le
bar de la plage, il s'y rendrait plus tard. Il avance jusqu'au ressac. C'est marrant, de l'eau qui
bouge, pensait-il. M'enfin j'aurais cru que c'était plus vaste, la mer. En effet, Vago pouvait
deviner le bout, tout au fond, quand les vagues mouvantes s'arrêtaient de briller, une limite
en sable. Intrigué, il trempa ses orteils dans l'eau épaisse. Froid, mais agréable. Il continua
jusqu'à ce que les vagues lui cognent aux genoux, et resta debout un long moment,
paupières plissées parce que l'eau salée continuait de lui renvoyer les éclats de lumière
comme autant de clins d’œil. Il resta même jusqu'au soir.


        Dans notre dimension, le Capitaine Dugalen pestait. Le type qui détenait son cahier
était enfin à sa merci, mais en lambeaux, et complètement incohérent. Moscato a essayé de
le secouer pour le faire causer, en commentant la scène à haute voix. Il avait tripoté la
fracture de son avant-bras après l'avoir fouillé, ça aurait dû le faire meugler, mais non, rien
du tout, un sourire idiot et rouge sur la figure. Moscato lui a demandé pour la douzième
fois : Qu’as-tu fait du cahier mauve ?! l'autre avait enfin ouvert la bouche. Juste avant, il
couinait avec des sanglots d'enfant qui sait plus pourquoi il pleure, en larges reniflades, une
saloperie de môme qu'on a envie de baffer parce que même s'il est tombé dans du gravier




                                                                                                     113
les genoux en avant, c'est quand même pas si grave. A la question de Moscato, de la morve
ensanglantée suintant du pif, Vago répondit :
       - nbv,vchgjvcguk.

        Ca, Capitaine Dugalen l'avait très bien entendu, grâce à sa diode. Il émit d'autres
pensées, que celle-ci transforma en raclement de gorge exaspéré.
        - Bien. Je suis réellement désolé pour ton amie. C'était une espèce d'accident. Je
devais vérifier l'une de mes théories. Enfin, sur le moment, je pensais que c'était nécessaire.
Bien. La télévision m’a consacré en tant que PIEGEUR DE PARAPLUIES COMPLETEMENT
DINGUE. Ca y est ? Tu saisis ? Le jour où tu m'as retrouvé, quand tu as débarqué pour
venger ta copine, tu te souviens ? Vago ne bronchait pas, Moscato lui tournait autour, la
boîte en carton sous le bras, qui causait. Le gros rob a refilé mon cahier mauve à l'un de tes
amis. Le mutant qui vit dans une solution de gaz liquide a tout confirmé. Ce cahier, tu dois
me le rendre.
        - lidfkhe relaz r"ajh rùp& éj it'jdc"h'*42 vlj.
        - C'est ça. Je vais te passer l'envie de jouer au con. Moscato, descends-moi près de
son oreille, je te prie. Le type au blouson en phoque fit comme on lui demandait,
s'accroupissant près de Vago, la boîte entre deux doigts, évidemment sans le moindre
effort. Bien. Tu n'as pas mon cahier avec toi. Tu le planque forcément dans la chambre de
ton pigeonnier minable. Je sais où il se trouve. A l'heure actuelle, une escouade de
miliciens s’apprête à récurer la zone.
        - jjhs euéta),fsjbv
        - C'est ça. Moscato, tu le charges sur ton épaule et on rejoint les autres.
        - Ca marche. Moscato manqua faire tomber la boîte contenant son Capitaine en
attrapant le corps disloqué et pisseux. Il la rajuste sous son bras avant de demander : Dites,
Capitaine, pourquoi c'est si important, cette histoire ? Alors que vous allez avoir un
nouveau corps balèze et tout ?
        - Tu veux dire que cela t'intéresse réellement, s’étonne un Dugalen incrédule ?
        - Disons que ça m'intrigue.
        - Bien. Mettons que la Municipalité t’ait recruté pour tes capacités physiques et un
certain pouvoir de... heu... persuasion.
        - Oui. J'imagine. Moscato se tint le menton, qu'il avait fort large.
        - Et bien moi, poursuivit Dugalen depuis son carton à chaussures, on m'a
sélectionné pour mes aptitudes en matière de stratégie, et d’obstination.

         Pour le Capitaine Dugalen, l’homme de main que la Municipalité lui avait affecté
était stupide. Il lui expliqua donc avec des mots simples qu’en fait, son véritable nom était
l’Araignée. Et qu’il comptait arrêter le monde. Qu’il vaudrait mieux être dans son camp.
Que ses plans étaient prêts. Cent. Il y en avait cent. On l’avait sorti du dépotoir, passé au
laminoir, et il avait juré fidélité au Maire en attendant de devenir le Général Dugalen. On
lui offrait la revanche, le véritable moyen de fracasser le monde : la
guerre. Une
armée
géante. Un nouveau
corps.




                                                                                                  114
        Mais l’Araignée, il avait pas de place pour une nouvelle obsession. Il voulait mettre
en pratique son recueil, précis et annoté pour arrêter le monde. Moscato cessa d'écouter
quand ça s'envola sur le délire habituel, la fabuleuse génialité de l’Araignée, comme quoi ci
et comme quoi ça, le poids mort de Vago sur son épaule. Ca l'embêtait pas spécialement
d’obéir à un tas de viande hachée tassé dans un carton à chaussures. Moscato était pas
mauvais comme ordure, il aimait bien l'idée que des lignes d'écriture ça puisse présenter un
tel potentiel de bousillage.
        Les lumières sur sa montre bracelet se mirent à clignoter vert peur, Moscato laissa
tomber Vago comme un manteau froissé. Capitaine, l'unité est passée en mode critique.
        - Donnez-leur l'autorisation d'activer l’automate, jappe la boîte, personne le verra de
toute façon.
        - Capitaine, reprit Moscato un moment plus tard, l'unité est éteinte. Sur la montre,
les lumières vertes ne brillaient plus. Le point rouge s'éteint à son tour. L'automate est
cramé.
        Le rouquin en survêtement avait aplani la situation au bas du pigeonnier de Vago,
mais eux ils savaient pas.

        Frenzel arpentait la rue, devant un étal aux planches clinquantes, un genre d'arcade
sur la devanture. Plusieurs heures après avoir laissé Marie assommée dans la camionnette.
Il se demandait ce qui lui avait pris, à Vago, et peut-être aurait-il dû l'attendre au bas du
pigeonnier, mais après tout chacun sa merde. Vago rentrerait probablement dans sa cabane
près de l'arbre, attendant la réouverture du Trago. Sauf que Frenzel reviendrait pas. A
condition, pour commencer, que Platín comate toujours à cette putain de table.

       Pendant ce temps, Larkham vérifiait ses bagages.




       Chapitre 55
       il faudrait tondre la pelouse
       - Et c'est pour cette raison que la soupe de tortue est plus relevée que celle de
langouste, termina le toubib. Naturellement.
       - J'aime pas trop la soupe, fit Vago de son sourire éclatant. Le chat ronflait sur le
plancher.
       - Tu y viendras, mon coco, répondit le toubib en fixant ses dents.

         Ils se prélassaient sur la terrasse de planches du bar de la plage, un coude appuyé
sur la table. Bambous liés un peu partout, au bas du comptoir, sur le toit plat de la terrasse,
sur la porte qui donnait aux cuisines. Le type derrière le bar se nommait Chacun, en fait
c'était un ours. Il prétendait être le meilleur pêcheur de saumon du coin. Sans rivière. Mais
les poissons, Vago n’y connaissait rien, aussi ne releva-t-il pas. L’ours lui avait servi un
crabe avec de la mayonnaise citronnée. Vago, au bout d'un moment, il était sorti de l'eau,
s'était séché les mollets avec du sable pour aller manger un morceau. Le toubib est arrivé




                                                                                                  115
alors qu’il attaquait le vin blanc. Il s'était incrusté, avait commandé une bavette à l'ail une
salade et du rouge.
         - Tu sais quand même que rien n'est réel ? demande le toubib en mastiquant sa
viande.
         - Ouais, j'ai été voir la mer. Probablement je suis en train de rêver. Ou de mourir, je
crois que j'ai ramassé une branlée. C'est tout dans ma tête. Même toi.
         - Alors ça, ça m'étonnerai, coco. Je suis ici depuis plus longtemps que toi, je te ferai
signaler. Peut-être que je m'ennuyais, que c'est moi qui t'ai inventé. Je suis bloqué, vois-tu.
J'ai fait un pari con avec une paire d'infirmières coquines comme tout. On a mélangé un
vieux stock de médicaments pourris piqués dans la cave du dispensaire. On était un peu
chauds. Je sais pas ce que j'ai pris exactement, en tout cas j'ai dépassé la dose à prescrire.
         - Moi j’ai bu du nèpenthès.
         - Drôle d’idée.
         - C'est pas mal, ici. Vraiment bien fait. C'est quoi les ombres un peu partout ?
         - D'autres gens, probablement. Que j'invente également.
         - Sûr. Sinon c'est quoi, les activités, dans le coin ?
         - D'après toi ?
         - D'ac, maison de retraite pour branleurs, fit Vago en portant le verre à ses lèvres.
Alors c’est une invention à moi. Ils trinquèrent.
         Après manger, ils débarrassèrent et posèrent la vaisselle sur le comptoir. Chacun
revint de sa cuisine. Il déboucha la bouteille de gnôle d'une griffe experte et remplit trois
verres. Fait bon, qu’il grogne.
         - Sûr, dit Vago.
         - Ouais. Le toubib faisait tourner son verre. Tu sais, coco, ajouta-t-il, ce qu'il y a
c'est qu'on dort pas.
         - Je dors mal, de toute façon.
         - Ce qu'il veut dire, en fait, bougrogna Chacun, c'est que le temps que tu vas passer
ici, tu vas le passer réveillé. La nuit et la journée suivante la nuit et la journée suivante la
nuit et la journée suivante la nuit et la journée suivante la nuit et la journée suivante la nuit
et la journée suivante jusqu'à ce que le bateau arrive.
         - Quel bateau ?
         - Demande au toubib, fit l'ours, ça fait un moment qu'il bouffe des olives en
dénigrant le coucher de soleil.
         - C'est pourtant joli. On dir
         - C'est ça, coupa le toubib. Moi je vais digérer ailleurs.

        Vago fit claquer sa langue, la prune était vieille à souhait, et il demanda à l’ours de
lui servir une bière bien fraîche. Entre nous, Chacun, qu'il commence, c'est un genre de
rêve que je fais, pas vrai ?
        - Ca pose problème ? J’en sais rien. Et moi, est-ce que je rêve ? Après tout, ne suis-
je pas l'Ours des Songes drapé de pourpre, celui qui enfante vos femmes pour engendrer
des géants, le monstre qui éventra jadis vos montagnes par une nuit de tempête et de grande
colère ?
        - M'étonnerait. Les montagnes non plus ça existe pas. Bon, je crois que je vais aller
tondre la pelouse, pensa Vago, il fait frais, j'aurais pas à me fouler.
        - Ramène-moi des oignons, alors. Et si tu croises le chat, demande-lui de te
conduire au gros arbre.


                                                                                                    116
        - Quand j'étais petit, déclara Vago, je rentrais de l'école et je sautais au cou de ma
mère. Des fois, elle avait les doigts qui sentaient l'oignon, parce qu'elle venait de préparer
la salade. J'aimais bien cette odeur.
        - Reste que des choses. C'est un peu navrant.
        - Je vais tondre la pelouse, fit Vago, garde-moi donc du café au chaud. L'ours opina
du chef en pliant les oreilles.




        Chapitre 56
        le Général Gourrichon
        Moscato dans sa veste en peau de phoque, debout jambes écartées avec un carton à
chaussures sous le bras. Fait nuit malgré les réverbères. Il tire une mine bizarre, et demande
en souriant des yeux : Alors, le stratège, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
        Le Capitaine Dugalen ne voit qu’une solution. Il n'aurait pas dû envoyer tous ses
miliciens pour fouiller le pigeonnier. Il aurait peut-être mieux fait de garder l'automate avec
lui. Pourquoi donc venait-on toujours se mêler de ses affaires ? Le cercle d'hommes en
armes se rapprochait, Moscato chuchota une description sommaire. Le Capitaine Dugalen
ordonna qu’on le pose par terre en faisant attention quand même, puis de rentrer dans le tas
et de revenir le chercher quand il aurait terminé. Il eut le tact de ne pas émettre le mot
éventuellement.
        Moscato fila comme une flèche décochée par un archer super fort, brisant le crâne
d'un type tout surpris, en combinaison noire matelassée, pleines de poches. Sa spécialité,
c’est le coup de boule. Le casque à visière fumée bouffa en éclats. Moscato jette le cadavre,
glissant derrière un autre tocard, alors que ses collègues empoignent leurs armes. Il secoua
le milicien devant lui en vue d’amortir les balles. Personne ne tira. Moscato lança le corps
en planche, tout mou qu’il était ça faucha deux types. Il chope la sangle d’un casque. D’un
coup de tête majestueux, il envoie le milicien rebondir par terre. Dans son dos, la première
piqûre. Bastos numéro 1, pensa-t-il. Tant qu'il serait capable de les compter. Roulant au sol,
pagaille d’éclairs, Moscato se demande s’il s’agit de celle-là, la bagarre jusqu'au dernier
souffle, et en fait non. Il va castagner et s'il dérouillait trop il se ferait la malle, rien à foutre
du Capitaine. Il resterait planté là et une automobile finirait bien par lui rouler sur la boîte.
Pas vraiment avec des entrechats parce que c'était quand même un bourrin, mais avec style
quand même, Moscato entreprit de démolir la troupe en armes. Alors qu'il se la donnait
bien, trois bastos au compteur, la tête qui tourne, les yeux qui voient double et la sueur qui
gratte les oreilles, qu'il porte fort décollées, il balance un grand coup de boule de plus, mais
là, son front
percuta un truc dur.
A sa grande surprise, Moscato tomba dans les pommes.

       Petite enflure. Un jet de vapeur s'échappe des épaulières insectoïdes, le masque
pectoral coulissant vers le bas. Dans la mécarmure, une vieille dame. Sac à merde. Les
gants de combat à trois doigt s'ouvrent d'un air menaçant, pour se refermer sur le carton à
chaussures. Il semble que nous ayons un conflit d’intérêts. Tu n’aurais pas dû interroger



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mon fils. Ni le sortir de son appareillage de survie. Ca m’a mise en colère. Quant à ce
nègre, il se trouve désormais sous ma protection.
        - Hé ho la vieille, je fais ce que je veux, grinça la diode. Dugalen avait reconnu la
voix du Général Gourrichon.
        - Comment ? Elle était un peu dure d'oreille.
        - J'ai dit : hého la vieille, je fais ce que je veux !
        - C’est ça, Capitaine. La vieille dame pétillait d'aise, dans sa dentelle verte. Je vais
avoir la bonté de ne pas signaler au Maire dans quelles conditions tu as perdu cette
escouade de miliciens. Je tairais le sort de l’automate. Mais je t'ai préparé une surprise,
pour ta promotion. Tu sais qu’il va y avoir une cérémonie, pour officialiser l’activation du
premier Méca2 et ton accession au grade de Général ? Et bien je crois que tu n’iras pas,
termine la vieille en clignotant des yeux sous sa frange grise.

         Un crissement et la mécarmure du Général Gourrichon pivote. Un homme glissait
contre une automobile. Son homme de main. Le rouquin en survêtement tomba par terre.
Au sol, un grand frisson, il ouvrit les yeux et mit plus d’une minute à se relever. Piteux, les
taches blanches sur le corps ensanglanté c'était ses yeux ouverts. Marie se tenait derrière
lui. Il se retourne, étonné. Lorsqu'elle reconnut, parmi les corps tombés au sol comme des
pétales, celui de Vago, Marie s'élança. Le prit dans ses bras. La bouche écrasée, gueule
gonflée, un bras tordu avec un angle. Elle pleura encore un peu, décidément ça chialerait
beaucoup ce soir. Le type en survêtement se posta derrière eux. Dites-moi, leRouge, ce
jeune homme est-il conscient ? demanda la vieille dame.
         - Oui. Marie essayait d'essuyer la bouche de Vago, qui, lâchant un pet, déclara :
         - vdkop bf içp re; lmkho, ,iàé . La vieille vit qu'il répondait, mais n'entendit pas ce
qu'il lui disait. Pardon ?
         - Il a dit qu'il était pas en forme, mon Général, tonna leRouge. Il redressa le corps
flasque. Vago tenait presque debout, une marionnette de ventriloque. Protégé par sa tête, le
type en survêtement souffla à l'attention de Marie qu'il fallait qu'elle le laisse faire.
         - C'est aimable à vous de l’aider, leRouge. Félicitation pour la façon dont vous avez
géré le conflit avec l’escouade de Dugalen. C’était un pigeonnier minable, de toute façon.
Salubrité publique. Marie, qui avait vu la bagarre, la roquette, l'effondrement de l'escalier et
le rouquin bouffer des oreilles, eut un haut-le-cœur.




       Chapitre 57
       c’est sûr
        Marie, elle était finalement revenue au pigeonnier, voir si elle pouvait se rendre
utile, dégager les blessés. Une réaction du genre qu'on sait qu'on fait des choses parce qu'au
bout d'un moment on s'aperçoit qu'on est en train. Sur place, elle dégueula café et pain à la
vanille. Des décombres et des corps. Gémissements. Vu le quartier pourri, personne ne
viendrait s'inquiéter avant un moment. Ne sachant par où commencer, Marie se dirigea en
mode insecte, vers le stroboscope déréglé qui papillonnait derrière un tas de gravats.



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        LeRouge gisait là, un morceau de semifer lui crevait le ventre. Il essayait de reculer
en poussant sur ses talons, mais n'y parvenait plus. A ses pieds, un serpent de métal. La tête
et une épaule de l'automate de guerre ont échappé à l’explosion, au bout de la colonne
vertébrale à pointes. Ca se tortille. Une serre tendue vers ses chevilles. Quelques mètres
plus loin, le reste de la carcasse de l’automate lâchait ces nuages de lumière ralentie qui ont
attiré Marie. Acculé, le Rouge pissait du sang dans son survêtement, alors sans même y
penser, Marie ramasse un bloc parmi les débris, qu’elle abat sur le crâne de métal costumé.
La colonne à pointes fouette les gravats. Elle recommence. Ca bouge
toujours. Il lui semble cogner
pendant
des heures, et peut-être c'était le cas. Ca bougea
plus.
        Marie songea que peut-être, le machin cabossé par terre avait été vivant, puis elle
cessa parce que sinon elle en sortirait plus. Elle aida leRouge à extirper la barre d'acier de
ses côtes : ce fut dégueulasse. Il l'avait vaguement remerciée avant d'actionner un
mécanisme sur sa montre, pour commencer à s'évaporer sous ses yeux. Ne croyant pas ce
qu'elle voyait, Marie tendit une main pour le toucher, ainsi fut-elle téléportée avec lui.

        - C'est un ami de mon fils, expliqua la vieille dame à l'attention de leRouge, en
désignant Vago. Son homme de main était pris de frissons. Il l’a mis sous ma protection.
Nous avons passé un marché. Et maintenant que je lui ai sauvé sa vie, ce jeune homme va
bien gentiment me faire une promesse. Qu'il comprenne bien qu'il y a un problème. Je dois
protéger mon fils. Mais on peut le faire à l'amiable.
Je ne veux plus qu’il rende visite à mon fils. Plus jamais. Mauvaise fréquentation. Quelle
idée de se déguiser en lapin, je vous le demande. Quelle idée absurde. Enfin, fini les
sottises. Il va jurer qu'il ne verra plus mon fils. Maintenant.
        - mlk nngf, souffla le trou violet sous le nez de Vago.
        - Je le jure, Madame, déclama leRouge presque en même temps. La vieille dame
aux tympans fatigués fut satisfaite.
        - Très bien. En lapin. N’importe quoi. Bien, nous partons. LeRouge, achevez-moi
tout le monde sauf le nègre. Puis vous filerez vous faire soigner. Le masque pectoral
coulisse vers le haut, jet d'air comprimé, et l'armure s'en fût au pas de course, carton à
chaussures dans le gant de combat.

        LeRouge se tenait là, indécis. Putain, la fille l'avait sauvé. Mais les ordres. A la fois,
ça fait un partout, puisqu’il a tiré son ami des pattes de la patronne. Elle l’aurait descendu
s’il n’avait pas répondu à sa place. Chier.
        Dans son dos, Moscato se relevait sans un bruit. Le nez pété, un éclat d'os dans sa
bouche ça le rend dingue. LeRouge est surpris. Moscato lui saute dessus, cible assez
massive pour son état de surexcitation. L'autre le chope par le cou et lui arrache une oreille
avec les dents. Moscato balance une baffe du plat de la main en plein dans sa gueule.
LeRouge se relève. Deux couillons de bourrins. Pas un donneur d'ordres dans le coin, et ils
se foutaient sur la gueule au lieu de souffler. Moscato baisse les bras, l'autre le toisa un
long moment. Ce qu'ils apprirent de leurs regards respectifs sembla leur convenir, car ils
détournèrent les yeux en même temps. Apaisés. Deux couillons de bourrins, pensait
Moscato. LeRouge se permit un large sourire, de ceux qui réchauffent le ventre des gens à



                                                                                                     119
qui on les adresse, autant réussir sa sortie, avant d’actionner sa montre téléporteuse. Il
s'évapora. Le temps d'arriver au chenil, et se téléporter c'est plutôt vite fait, leRouge était
mort.
         On se reverra, c'est sûr, murmura Moscato. Il se retrouvait dans la rue en compagnie
d'un camé sans dents et d'une fille inconnue qui lui tendait un mouchoir déjà rouge pour
qu'il arrête le sang qui gloussait de son oreille arrachée.




       Chapitre 58
       le chat non plus il dort pas
         - Alors comme ça tu veux voir le gros arbre ?
         - Ben oui, répondit Vago. C'est Chacun qui me l'a conseillé. Le chat tortillait son
gros cul à travers les fougères, et de temps en temps il désignait le panorama d'un coup de
moustache. Voici des moustiques normaux. Là-bas, un massif de fleurs de merde. Il est vrai
que Vago ne trouvait plus le paysage tellement attrayant. Comme le toubib, ce soleil
couchant commençait à le gonfler. La clairière grouillait de bestioles craintives. La mer,
c'était bien. Il la trouvait encore jolie. Le chat le mena devant un gros arbre. La lumière,
décomposée par le feuillage, tombait sur l’herbe comme de grands bouts de vitre. Autour
du tronc massif, de larges fentes d'écorce s'entrecroisaient avec détermination. Vago
attendit un moment. Puis demanda :
         - Et ?
         - Et c'est tout. Un arbre de merde. Mais très gros. Voilà voilà. La visite est terminée.
         - C'était chiant, conclut Vago. Ils se dirigèrent vers la clairière. Le chat commençait
à se dandiner, et lorsqu'ils parvinrent aux abords des hautes herbes, il fusa tel un machin
poilu qui fuse drôlement vite. Vago se coucha sous un arbre. Les ramures en contre-jour, il
aimait bien. Le chat coursait un hamster comme le font les chats. Vago ferma les yeux, et,
pour la première fois depuis son transit, il s'endormit.
         En rêve, il pensa que Chacun et le toubib s'étaient payé sa gueule. Même s'il avait
vu passer les jours et les nuits les jours et les nuits sans s'endormir ou se sentir fatigué.
Voilà qu'il était en train de dormir. Peut-être parce qu'ils l'avaient laissé enfin un peu seul,
le chat, le toubib, Chacun, les bestioles, l'échassier, la mer, même Saavedra le gros alcolo
qui lui collait au derche chaque fois qu'il partait pêcher des crabes à la crique, la tondeuse
et la pelouse, personne pour lui gâcher sa tranquillité.

        Et voilà qu'il rêvait.
        Ouverture de l’opercule. Marie, penchée sur lui. Vago fit le point, un mur en vieux
carreaux. Marie lui tendait un linge qui sentait bon. Eclairage jauni, de grandes lettres
tracées à la peinture rouge derrière l'épaule de la jeune femme. Quand Vago essaya de lui
parler, ça émit une série de sons bizarres. Il recommença, pour un résultat encore plus
grotesque. Peut-être parce qu'il ne savait pas quoi lui dire. C'était la première fois qu'il la
voyait en rêve. Marie hausse les sourcils, ouvre de grands yeux et une grande bouche. Elle
parle. Ou crie, ou chuchote, ou chuinte ou meugle, Vago voit très bien mais n'entend pas le
moindre son. Il se sentit sourire et montra ses oreilles en expliquant jd jbegjnat c cziz cuy i-



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èrezh. Son bras gauche était plâtré, de la main au dessous du coude. Vago se sentit sourire à
nouveau et se leva. Marie, sa bouche grande ouverte, ça doit vrombir là-bas tout au fond du
côté de la glotte, mais il entend toujours rien. Il se mit à faire des galipettes pour
l'impressionner mais ça sembla pas marcher.
        Ouverture de l’opercule. Ils marchent dehors. Marie, Vago, et le type à côté plus
petit que lui, trois fois plus large. Un genre de buffle comme ceux qu'il a vu en train de
paître dans la prairie aux oeillets. Celui-ci n’avait que deux pattes arrière, un pantalon et un
blouson avec les mains dedans. Son menton dépassait vers l'avant, c'était rigolo.
        Ouverture de l’opercule. Un couloir en céramique blanche. Accroupi. Son plâtre
traîne par terre comme un balancier. Le type au menton, couvert de bandages, il fixe Vago
dans les yeux. Il lui parle en remuant pas mal la bouche. Vago voudrait lui expliquer que
c’est pas la peine, qu'il n'entend rien, qu'en rêve il aimerait mieux regarder sous les jupes de
Marie que compter des dents qui bougent, mais à la place il glousse. Le type a un air très
sérieux. Mortellement sérieux. Vago forme un cercle du pouce et de l’index, le reste des
doigts dépliés, comme il l'a vu faire aux plongeurs qui sautent dans la crique aux lianes
depuis le piton rocheux. Ca signifie j'ai pigé. Tout va bien. Ca rassura le type au menton,
qui s'éloigna. Etrangement, ça ne rassura pas Vago, qui commençait à se faire chier dans ce
rêve de merde où il pouvait parler à personne. Apparurent des martiens. Au coin du couloir,
de ceux dont Huître et Camion gueulaient chaque fois pour que Pan-Pan ou Henri change
de chaîne. Dans son rêve, il se souvint un peu de Morgane, aussi.
        Le chat l'éveilla.

         - Ca va, les griffes. Je l'ai vue ta souris. C'est bien. T’es un bon chat. Vago cligne
des yeux. Le soleil, dans sa course, a contourné les ramures qui protégeaient sa tête. Le seul
endroit de la dimension parallèle à être ombragé en permanence, c'est l’emplacement du
panneau indicateur, avec ses ronds colorés.
         - C'est pas une souris. Et méfie toi. Je suis pas un connard de chat domestique. Et
ça, c'est un hamster. Tu le veux, demande le chat pourléchatif ?
         - Bof. Vago se frottait les yeux. Qu'est-ce que tu veux que j’en fasse ? Je le
donnerais bien à Chacun pour qu'il nous prépare une tourte, mais je suis sûr que tu l'as fait
salement galoper.
         - C'est pas vrai. Je l'ai laissé souffler. Plusieurs fois. Plein de fois. Les moustaches
frétillaient.
          - Tu sais ce que je faisais, pendant ce temps ? Vago pouvait pas s'en empêcher,
maintenant qu'il savait
         - Noooon ? ronronna le gros chat. Quoi donc ?
         - Je dormais.
         - Tu rigoles ? Même moi je dors jamais. Je fais semblant, quoi, par habitude. Un
chat qui sieste pas ses quinze heures, ça file la pétoche à tout le monde. Je me mets en
boule sur une chaise et je ferme mes paupières du dedans.
         - J'en étais sûre ! s’exclame le hamster. Je les avait prévenus, les autres, de pas
traîner comme ça dans la cuisine. Mais il dort, ce chat, qu'ils rétorquaient. Rita, Blaise,
Andie, Gégé... Alors voilà !
         - Mais moi je viens de m'endormir, continua Vago. Pas plus tard que de suite. Il fit
monter le hamster dans sa main, sous le regard attentif du matou. Et vous savez ce que ça
veut dire, hein ?
         - Evidemment, grinça le chat de ses petits yeux cruels.


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       Chapitre 59
       changement de chaussettes
         L’immeuble beige au niveau des grues de l'Immeuble de Traitement Infographique.
Dans l'appartement de Platín, un reste de soirée tirait à sa fin. Les derniers invités,
incohérents, bavaient des phrases en cherchant la poignée de porte, en fait un contacteur
tactile qu’ils étaient pas prêts de trouver. Un type au polo à rayures fourrait une bouteille
entamée dans son pantalon. L'odeur rance, à peine masquée par les liqueurs et le tabac
froid, était celle d'un genre particulier d'ennui. Frenzel tournait le dos à Platín, ça y était.
Peut-être son premier meurtre de sang-froid dans le monde réel.
         Au fond de ses yeux, le brasier de la victoire. Les derniers fêtards parvinrent à son
niveau, sans un regard, sortirent tant bien que mal en prenant congé au moins dix fois. Ils
ont sûrement fauché des bricoles. Une ville tellement vaste, tellement vaste, et Frenzel est
parvenu à localiser sa proie. C'est toujours comme ça, la veille c'est rien du tout et le matin
il s’agit d’un indice, de l'amant cocu à ce problème d'algèbre, si on reconstruit le parcours
menant à n'importe quel événement, on s'arrache les cheveux parce que c'est impossible,
tellement d'éléments entrent en jeu qu'à l'arrivée, peu importe le fait sur lequel vous vous
focaliserez, en toute logique ça n'a pas pu arriver, demandez à un rapidocombinateur et
vous verrez. Platín méritait de mourir. Parce qu'il était si con.
         Du nèpenthès pour faire la fête. Il ne lui restait plus qu’un seul flacon. Frenzel
l'avait sévèrement questionné, à peine débarqué à la soirée. Un flacon, ça suffirait. Frenzel
connaissait des gars très bien équipés. Des pros. Avec un échantillon, ils seraient en mesure
d’entamer une production de nèpenthès synthétique. Beaucoup mieux que la fortune : une
forme de pouvoir.

        - Bouah, Frenz, ça fait plaisir de te voir. Platín bafouille. Encore plus pâle que dans
son souvenir, on dirait à présent un véritable albinos, et pas un gars qui se décolore les
cheveux. Sfait longtemps, hein ? Sieds toi...
        - Je suis arrivé il y a plusieurs heures, sale con, et j'ai serré ta main poisseuse avant
de t’interroger, fut ce que Frenzel ne répondit pas. A la place, il retira un emballage de
croquettes vert argenté du canapé et s'assit. Moi aussi, ça me fait bien plaisir. Tiens, je vais
nous faire un joint. T'as rien à boire ?
        - Si, dala cuisine. Tte sers, hein ? C’est l’appart de ma cousine. Tgêne pas, vieux.
        Après avoir fouillé les placards à fond, sans y dénicher le moindre flacon noir &
cuivre, Frenzel revint au séjour avec une bouteille triangulaire à demi remplie de faisande.
Platín avait pas bougé d'un millimètre, il fixait le poste de télévision éteint, une main
secourable changeait peut-être les chaînes pour lui. Frenzel se rassit, ramassa deux verres,
qu’il remplit. Il roula ensuite un joint moitié champixène, moitié triple miam, espérant
donner un coup de fouet à la conversation.
        - Dis, heu, Platín, commença-t-il. On m'a dit en ville, enfin, tu sais, au bord du
quartier des chalands, que si je voulais de la méga démonte, de celle qui t'agrafe aux




                                                                                                    122
nuages, fallait que je vois un genre d'albinos qu'habite du côté des grues. On m'a même filé
le nom d'un bar où une robbosse connaissait ton nom et ton adresse.
         - Sûr. Bonne démonte ; bonne réputation. Ouais. Tout cramé.
         - Et pour ce flacon que t’as dit qu’il restait ?
Platín réfléchit un long moment, le temps pour Frenzel de terminer son verre, de récupérer
le joint dans la main amorphe qui serrait l'accoudoir, et de se préparer à filer des claques.
Platín écarta les lèvres à deux à l'heure, avant de lâcher que bien sûr mon vieux, ques tetu
crois, t'es mon pote ou quoi ? Frenzel enrageait, pendant que l'autre, pour une obscure
raison, changeait de chaussettes. Enlever les bottes ferraillées, puis les remettre, lui prit un
bon moment. Platín revint de la cuisine avec un verre dont il vida la moitié en regardant
son pote dans les yeux. Il se souvient, alors il retourne à la cuisine en chercher un
deuxième. Scuse, j'ai pas les yeux en face de rien. Tiens. Voilà, ça va vous faire du bien, les
gars.
         - Qu'est-ce que tu racontes ? Frenzel reniflait le liquide sombre qui miroitait dans sa
coupe.
         - T'occupe, je parle à mes yeux. Vas-y, bois, ça va te filer la patate, faut qu'on
bouge. La gnôle de la mort, je l’ai refilée à ma cousine Mo-yan. Elle la garde à son boulot.
Je crois q’elle veut en faire prendre à un mec sans qu’il le sache, pour pouvoir se le taper.
C’est parce que c’est toi. Bon, on va se magner, ma recette fait pas effet toute la nuit et on a
un peu de chemin à faire. Frenzel tripotait le couteau à coquillages imaginaire qui reposait
dans sa poche. On a qu’à y aller, c’est tout, reprit Platín, hilare.
         - Ah, fit Frenzel en lâchant le manche du couteau. Qui disparut.
         - C'est parti. Platín enfila son sac à dos, ramassa un pétard oublié dans une assiette,
ils sortirent.
         Le boulot de sa cousine, Platín savait pas comment ça s'appelait, ni rien, il savait
juste où c'était, comment rentrer en douce, et qu'il valait mieux éviter de se faire repérer par
les caves en blanc. Qui étaient armés lors des rondes. Frenzel et Platín, pour tout dire, ils se
rendaient à l'endroit que Vago avait aperçu par dessus l'épaule de Marie au début de son
rêve. Des couloirs en carreaux et une lumière jaunie. Des tas de lettres tracées à la peinture
rouge. Et même des martiens.
         Le Vivarium municipal.




       Chapitre 60
       avec des canards
        Cela se passera quelques jours plus tard, au domicile du Général Gourrichon. La
mère de Pan-Pan déambulera depuis un moment, c'est une occasion alors elle épingle une
broche en forme de fleur, tige dorée, sur sa robe de laine. La gorge gonfle d'émotion. Elle
pense à tout à l'heure. Son fils, Général. Près d’elle. A l’abri dans un Méca2. En passant au
niveau de la table laquée, elle se ravise et file à la cuisine. Sur le plan de travail, losanges
inversés, un grand bocal. De jolis reflets pourpres et jaunes sur les flancs des poissons.
Ouverture du réfrigérateur avec le pied, en faisant bien attention à ses souliers préférés, la
vieille dame y puise deux barres de céréales chocolatées. Referme la porte. Se ravise à



                                                                                                   123
nouveau, après tout, quand on peut se faire plaisir. Du bac à légumes, elle extrait un carton
à chaussures abîmé. La diode vocale a été arrachée. Elle pose la boîte sur le plan de travail.
         Sa montre renvoie des éclats au plafond. Il se trouve qu'en plus, elle a tout son
temps car elle s'est levée trop tôt. Elle se prépare donc un thé à la banane, l’œil dans le vide
et lui il infuse, gentiment, avec de temps en temps un regard pincé vers le carton bleu. Elle
retire le sachet, qu’elle presse contre le bord de la tasse. Un brin de vanille s’enfonce dans
le sucrier. La vieille dame aspire son thé brûlant en songeant au laminoir. Cette
merveilleuse machine à conserver la cohérence électrocliquetante de la viande. Ca marchait
sur Dugalen, et sur son fils.
         Elle se lève et s’approche du bocal. Ses mains sont fanées. De la boîte à chaussures,
elle retire un filament genre chair à saucisse ou alors une larve. Qu’elle contemple un
moment. Avant de l'émietter au dessus du bocal. Elle suit les poissons entredévoreurs de
petit déjeuner, tout en s'essuyant les doigts sur le chiffon avec des canards dessus. Ensuite,
le mère de Pan-pan se rendra au garage, pour enfiler son armure d'apparat.


         Contrairement à ce qu'elle aurait cru, la cérémonie n'eut pas lieu à l'intérieur d'une
salle blanche et vert clair du Labo Municipal Secret. Là où le Maire leur dévoilait
habituellement les dernières innovations. Cela ne se passa pas non plus exactement comme
elle l'avait espéré, surtout la fin, comme cette nuit dans un autre rêve avec elle et son fils,
entourés de notables militaires, des gradés revêtus d’uniformes qu'elle n'avait encore jamais
vus, les épées se levaient et s'abaissaient avec des rugissements et son fils, son fils était
l'étoile de la soirée. En fait, la cérémonie se déroula le matin. Il y avait les quatre autres
Généraux, en armure d'apparat luisante, tout comme elle. Une poignée de binoclards d'élite,
et même quelques représentants de la nouvelle génération. D'après Murphy, les binoclards,
s'ils possédaient les qualités nécessaires pour soumettre l’ennemi, ne parviendraient pas à
convenablement terrifier les peuples conquis. Question de culture. Les binoclards n'auraient
pas le bon impact psychologique. Pour les assister, le Maire a recruté des hommes qui
sauront comment faire gémir un peu plus fort quelqu'un qu’on vient d’écrabouiller. Parce
qu’ils avaient subi la plupart des recettes. Des minables. Des brutes. Ceux-là, leur avait-il
déclaré, ceux-là seront à même de les faire plier. Des hommes de main. Dugalen avait
hérité de Moscato. Gourrichon avait reu leRouge. Pauvre leRouge. Elle avait rempli sa part
du marché, en permettant à l'autre nègre de rester en vie. Si elle avait dû l’éliminer, son fils
l’aurait su. Il la connaissait trop bien. Il aurait rompu sa promesse.
         Elle avait sauvé son ami. En échange, son fils avait promis d’être un bon garçon, et
de devenir Général de la Grande Armée Municipale. C’est la raison pour laquelle Pan-Pan
était contenu, s'il avait pu ressentir quelque chose il aurait trouvé qu'il faisait froid, dans un
carton à chaussures fumant. Récemment sorti de son caisson de congelage portatif.
Attendant qu’on le transfère dans le corps automatisé modèle Méca2 initialement prévu
pour accueillir Dugalen. Sa mère avait tenu parole. Il devait en faire autant.




       Chapitre 61
       ce serait drôlement chouette


                                                                                                     124
        La veille.
         Nimbé par le rien, les papilloteurs de l'aquarium produisent une vague. Quelqu'un
approchait. Pan-Pan s'attendait à une mauvaise nouvelle, mais bon, c'est vrai que sa mère se
plantait jamais. Il continuait à muter, il le sentait, il était peut-être en train de devenir une
sorte de monstre, ou encore une nouvelle espèce animale, peut-être un triton ou une algue
de l'espace. Tout s'était éteint il y a des milliards de. Pan-pan percevait désormais le monde
au travers des vagues répercutées par les pulseurs de son aquarium. Des fois, il en
produisait lui-même. S’il voulait émettre des sons, ben ça transitait par la diode vocale, ça
sortait du haut-parleur et s'il y avait quelqu'un, il répondait et les vagues transmettaient ses
paroles. Le reste du temps, Pan-Pan se livrait à des expériences. Ouais, il était peut-être en
train de devenir une bestiole spatiale. Avec sa veine, ce serait jamais un lapin. Sa mère
parla et les vagues lui apprirent : Fiston, c'est réglé pour ton copain, l'autre ne vous
embêtera plus jamais. C'est promijuré.
         - C'est vrai, m'man ? crinça la diode.
         - Promijuré, j'ai dit. Il était même avec une fille. Elle n'avoua pas que Vago avait la
tête d'un type mort qui attend qu'on le lui dise. Il tiendra parole, au moins ?
         - Vago ? Sûr, m'man. Sûr de sûr.
         - C'est bien, fiston, maintenant toi aussi tu vas tenir ta promesse. Remplir ta part de
notre marché.
         - Ouais, m'man, répondit-il comme quand il était petit qu'il voulait pas aller au bain,
elle le portait et ils se marraient bien, le bain c'était pas si nul le plus chiant c'est l’idée d’y
aller. Euh. Je. S'il avait eu des mains et des yeux, Pan-pan aurait croisé les doigts et fait des
tas de clins d’œil. Euh je jure solennellement que je ne m'habillerai plus jamais en lapin.
         - Bien. Et ?
         - Je euh jureuh aussi de ne plus jamais revoir mon copain Vago, ce euh, faut
vraiment que je continue ?
         - Oui, trancha la vieille. Comme on a dit.
         - Euh, ce salopard qui avec ses amis louches et ses putains qui se trémoussent m'a
poussé sur la voie du vice alors que, je euuh que j'aimais pas en fait être un lapin. Pan-Pan,
dans sa tête il s’imaginait une carotte à la main, des fleurs, ou encore il sortait d'un tronc
d'arbre creux, les oreilles qui se déplient tsching, chier de minuscules crottes toutes rondes
et surtout sauter plop plop plop plop plop plop plop plop plop plop plop plop hé hé op plop
plop plop plop plop hé
plop
plop
Ce serait drôlement chouette. D'être un lapin.
        - Et ensuite, réclamèrent les vagues.
        - Et aussi je jure à ma maman chérie de devenir un bon soldat de la guerre.
        - Un bon officier ! corrigea-t-elle.
        - Un bon officier, termina Pan-Pan.

       Pour la suite, c'est aussi bien que Pan-pan il avait plus ses sens humains, parce que
sa mère, armée d'une pioche, fracassait le hublot de l'aquarium. Elle pouvait pas demander
un coup de main. Secret défense, comme au bon vieux temps. Dommage que leRouge était
mort, parce que lui, elle lui aurait ordonné de l'aider. Un bon élément. La vieille en tablier,



                                                                                                       125
échevelée, balançait des beignes sur le hublot. Heureusement qu'elle avait eu accès aux
dossiers techniques.
        Elle relevait sa pioche puis l'abattait, forçait d'une secousse vers le haut pour
dégager la pointe, puis l'abattait à nouveau. Evidemment, la limaillette tomba au sol, et la
vieille dame plongea le filet dans l’ouverture. Un surpressurateur empêchait le gaz liquide
de jaillir à l’extérieur. Plonger la main là-dedans eût été stupide. Elle ramena le filet de
plastométal, peinant un peu, le manche bien haut. Entortillé dans le filet, un humanoïde
chétif, au corps fluide, un insecte à qui sa carapace manquerait drôlement. Il n’arrêtait pas
de muter. Son fils. Elle ne pourrait même pas le toucher avant de allons bon, c'est pas le
moment de flancher.
        Prenant bien garde à pas se faire dégouliner de gazaqueux dessus, la mort serait
instantanée, elle vide le filet, ça se débat à peine, dans le laminoir. Comme une râpe à
fromage, ou bien ces machins où on glisse une patate pelée dedans, on appuie très fort et à
l'autre bout ça ressort des frites jaunes. Pareil pour viande. La vieille dame abattit le
laminoir par trois fois, avec ses milliards de coupantes fines fines bien imprégnées de
substrat-R*. Elle nettoya précisément la cuvette. Puis elle versa le hachis conscient, son
fils, dans un carton à chaussures bleu. Identique à celui qui attendait dans le bac à légumes
de son réfrigérateur. Et qui contenait Dugalen. Sauf qu’au fond, se trouvait un pan de
couverture à carreaux toute douce.




        Chapitre 62
        si c'est ça
        Dans la maison de poutres et de terre, Carlo tripotait le rebord de la table du plat de
son pied nu, assis dans le bon fauteuil. Il jouait avec une balle, l'envoyant sur le mur, ou sur
le mur et le parquet, sans bouger le cul de son siège. Plusieurs fois, elle s'était faufilée sous
un meuble. Il s'était levé, puis rassis, et avait relancé la balle. Il n'avait plus envie de se
lever. Il restait une omelette au frigo. Les autres doivent commenter l'événement, dis donc
qu'est-ce qu’il lui est arrivé à Marie, alors comme ça c'est le petit Platín qui a descendu
Tenazas je le crois pas, où qu'y va donc ce grand couillon de Larkham, et Frenzel y revient
quand putain on a soif et patati et patata. En temps normal, Carlo serait près d'eux, lançant
de l'huile sur le feu, s'enflammant lui-même sur une connerie jusqu'à se convaincre si la
conversation s'y prêtait. Mais là, il savait ; contrairement à ce qu'il avait affirmé d'un ton
aussi badin que possible, son frère ne reviendrait pas. La fin de la conversation, c'était à
peu près ça. :

          ( Larkham, le regard baissé car il n'aime pas trop qu'on le regarde dans les yeux. Carlo, assis sur la
table, balance ses jambes. Une pièce avec un âtre. )

Larkham :        ALORS VOILA. J'Y VAIS.
Carlo :          Qu'est-ce qu'elle fout, Marie ? Elle veut venger Tenazas ou quoi ? J'peux
venir ?
Larkham :        J'SAIS PAS. JE CROIS. BIEN SUR QUE NON.




                                                                                                                   126
Carlo :         J'sais pas comment qu'elle l'a su que c'est Platín qui l’a tué. Je suis sûr et pas
sûr que ce soit vrai. Enfin, tu vois ce que je veux dire. En tout cas, faudra pas que vous
traîniez. Les autres ont consulté Pepe. Et Pepe y raconte qu'il faut changer le transistor à
radiations, et rapidement, sinon le générateur est flingué. Y’a plus assez d'argent pour en
acheter un autre à la Cité. Pinto dit qu'il n'a pas de fric, que de toute façon il a déjà filé son
pourcentage, on a même plus de bistrot pour se mettre à l'ombre et calmer nos mauvais
penchants.
Larkham :       ON REVIENDRA VITE. T'INQUIETE. LE TEMPS DE FAIRE L'ALLER RETOUR, QUOI.
J'Y VAIS. ON REVIENT. VOILA.

       ( Carlo descend de la table et s'approche de son grand frère. )

Carlo :       Ca va, alors. Tu me ramènes une chemise, d'accord ? Et tu embrassera Marie
pour moi.
Larkham :     ET...
Carlo :       Cette fille. Elle est quand même un peu casse-couille. En plus elle se croit
beaucoup plus intelligente que toi et tout. Pourquoi tu fais toujours ce qu’elle demande ?
Larkham. : AH. TU VOIS, C'EST COMME TOI AVEC TA FAUCHOMANIE, PAR MOMENT ÇA
T'ENVELOPPE IL FAUT QUE TU FAUCHES UN MACHIN, CELUI-LA PILE. TU T'ARRETES QUE
QUAND TU L'AS. T'AS PAS DE NOM POUR ÇA. C'EST IRREPRESSIBLE, MEME SI TU SAIS QU’APRES
TU SERAS PAS PLUS SATISFAIT. ALORS HOP, TU LE FAUCHES, T'AURAIS PU SERRER LES FESSES
ET ATTENDRE QUE ÇA PASSE, TOUT LE MONDE FAIT ÇA, MAIS NON, TOI TU FAIS L'AUTRE TRUC,
TU PIQUES LE MACHIN TANT QU’IL EST TEMPS, CELUI-LA PILE, ET TU NOUS ATTIRES DES
EMMERDES.
Carlo :       Si c'est ça
Larkham :     VOILA.

       ( Larkham se lève en faisant tomber son tabouret. )



        Carlo se traîne avec la ferme intention de faire réchauffer l’omelette. Comme son
frère ne reviendrait jamais, ça allait empirer un peu tous les jours. Les gars du coin. Quand
le générateur aurait de vrais ratés, qu'on commencerait à rationner l'électricité, deux heures
avec deux heures sans, ils dépouilleraient les rares tocards à s'aventurer dans la région. Ca
allait grogner. Il y aurait pas loin qu'ils ne se mettent en tête d'assiéger la maison de Pinto
pour qu'il leur refile son pognon. Ou qu'ils ne dévastent le Trago à la recherche d'un
hypothétique magot. Chacun commencera à regarder l'autre d'un air bizarre. Carlo
déboucha une bouteille de tinto, au moyen d'un tire-bouchon en forme de fille avec des
ailes de papillon qu'il avait dérobé récemment.




       Chapitre 63
       tatie ne sait pas tricoter



                                                                                                     127
         Marie revint de l'épicerie de nuit avec un paquet de coton et de l'alcool, parfum
lavande rocheuse. Assis sur le banc, Moscato se tenait près de Vago et le moignon d'oreille,
son mouchoir rouge comme une éponge, il le pressait très fort sans bouger. Les passants
s'efforçaient d'ignorer leur présence en traversant la rue, en descendant de leur automobile.
Ils dévisageaient les néons suspendus ou les marchandises des vitrines, c’est plein de
couleurs. Une patrouille s'était pointée, Marie pouvait rien faire vu qu'elle se trouvait en
pleine file d'attente. Ca achetait des mousses, des cigarettes et du dur et des biscuits du
jambon sous plastifin, du café autochauffant des corps gras divers et même un vieux, des
petits pois. Elle ne vit pas Moscato grincer du menton en sortant sa plaque militaire, ni les
binoclards s'égailler dans une ruelle où il se passait certainement quelque chose de plus
intéressant, parce que c'était son tour de payer. Même à ce moment-là, Marie pioche les
pièces dans la bonne poche, pas celle pour le transistor. Elle ressort, un gars au crâne rasé
lui tient la porte, un bref sourire avant de rejoindre Moscato.

        Assis sur le banc, celui-ci contemplait une merde de belle taille, fichée dans une
crevasse. Vago, vautré en chien de fusil, se tordait à intervalles réguliers. Sa respiration.
Marie déboucha la bouteille d'alcool, déchira le sachet de coton. Elle força sur le mouchoir,
des gouttes de sang éclatent au sol. Moscato desserra les doigts et elle put ôter le morceau
de tissu flasque de sa main. Il la regardait dans les yeux. Ensuite, elle entreprit de nettoyer
la plaie en s'appliquant bien à ne pas regarder ce qu'elle faisait. Ne pas regarder, c'était le
truc. Larkham se faisait mal tout le temps, elle l'avait pansé au moins des milliers de fois
avec des milliers de machins, soit qu'il ait encore déconné avec un marteau, et pour planter
un clou il tapait vraiment très fort, soit que pour bricoler elle savait pas quoi il ait utilisé un
des outils prohibés, genre scie, rabot, pistolet à colle etc... Elle le soignait, sans regarder la
coupure brûlure écrasement entaille. Moscato bronchait à peine, si Marie avait pas détourné
les yeux elle aurait noté la trace des dents, l'oreille tranchée sous la racine. Quand elle eut
terminé, Moscato lui dit : Merci. Il lui prit la bouteille des mains. Alcool. Parfum lavande
rocheuse. Après un regard étonné sur les doigts aux angles bizarres, et sans un mot, il
s'envoya une lampée. Grimaça. Il retroussa tout doucement la bouillie autour de la bouche
de Vago, approcha la bouteille. Qu'est-ce que tu fais ? s'inquiète Marie.
        - Ben je vais le désinfecter, ton pote.
        - Comme ça ? Et si jamais il y a un trou dans son ventre ? Ca va pas lui couler en
dedans ?
        - Peut être, ouais. J'imagine que ça lui désinfectera le dedans aussi ? Moscato versa
plusieurs goulées dans la gorge de Vago, de sa bouche à vif jusqu'à l'estomac qui n'était pas
percé, en fait c'était un poumon. Vago poussa un cri horrible, sautant en l'air comme si on
avait électrifié le banc, pour vomir sang marron, morve et alcool.
        - Bon ben, heu... Je m'appelle Marie.
        - Moi c'est Cube. Cube Moscato. En répondant, il fixait les taches de rousseur sur le
nez de la jeune femme.
        - Ecoute, j'ai un appel à passer. Tu peux rester près de lui un moment ? Je reviens de
suite.
        - Pas de problème, répondit Moscato en haussant des épaules en calandre de
tracteur. J'suis désolé, pour ton mec, là. On devait l'attraper, mission officielle, et tout, j'suis
au service du type dans la boite en carton que t'as vu tout à l'heure. Je faisais qu'obéir aux
ordres, j'ai pas trop le choix, chacun son boulot, hein. En tout cas, c'est pas moi qui l'ai
dérouillé comme ça. Il était déjà dans cet état quand on l'a trouvé.


                                                                                                       128
        - Juste obéir aux ordres, hein.
        - C'est ça, acquiesça Moscato. Tout en le disant, il se sentit légèrement agacé par
cette merdeuse, qu'est-ce qu'elle savait de lui, elle le prenait de haut avec sa manière de
répéter juste obéir aux ordres. Qu'est-ce qu'elle en savait.
        - Tu peux m'attendre un instant et veiller sur lui, s'il te plaît ? Juste un appel à
passer.
        - Ouais, j'te le surveille, ton mec.
        - C'est pas mon mec.

        Marie s'éloigna en traînant des pieds, les mains dans sa salopette. Moscato étudiait
Vago, et il pensait putain, t'as du pot que quelqu'un s'occupe de toi. Il se sentait tout de
même pas mal irrité et irritable, il s'habituerait plus tard parce que ça c'était l'effet Marie,
une pisseuse de première.
        Elle revint après une longue conversation vidphonique avec Tatie Patricia, vu que
Larkham était déjà parti. Marie voulait pas la mêler à tout ça, mais elle avait pas pu
s'empêcher de lui parler du pigeonnier, de l'automate et des soldats, de Vago et de la vieille
en armure, de Frenzel. Tatie Patricia, elle était sage, aussi tiqua-t-elle à peine lorsque Marie
lui raconta que Frenzel l’avait frappée. Après l’avoir questionnée sur les flacons noirs que
Platín a volé au vieux Tenazas. Le soir où il l’a tué. Le déballage terminé, Marie déplora à
nouveau que Larkham soit déjà parti, alors qu'en fait elle aurait dû s'en douter, vu qu'il lui
avait dit que bon ben j'arrive alors.
        Tatie Patricia elle était sage, aussi dès qu'elle eut raccroché, tout en pensant au
générateur qui lui permettait de vidphoner à ses filles, mais aussi de recevoir nombre
d'appels destinés à des gens du coin, elle enfila ses mules rouges, de solides pantoufles
mais qui faisaient des bouloches. Elle prit sa veste de laine sur le cintre, celle que la femme
de Bobo lui avait offerte dans le temps. Patricia avait toujours rêvé de savoir tricoter. Mais
elle a jamais osé demander à quelqu’un de lui montrer comment faire. Sûr que ses filles se
démerdaient mieux qu'elle. Elle passa aussi son châle gris, le plus ample avec les grosses
mailles entrelacées, une fée cette Thérèse, sûr qu'elle lui manquait à Bobo, même s'il
fanfaronnait comme le vieillard seul qu'il était. Patricia trottina jusque chez Carlito, non
sans avoir glissé une fleur séchée dans la poche de sa veste. Le gamin se ferait un plaisir de
la lui faucher. Comme d'habitude, elle ne le verrait même pas s'approcher ou tripoter ses
affaires. Il fallait qu'elle lui raconte, pour Tenazas. Pour le nèpenthès qu'il avait caché
toutes ces années dans son coffre. Il fallait qu'elle sache s'il n'y avait pas un moyen de
prévenir son nigaud de frère qu'il allait encore se fourrer dans de sales histoires. Cela dit, la
vieille femme ne se faisait pas trop d'illusions, parce que Larkham est probablement parti
en plein désert, à pied, dans la direction approximative de la Cité. Il était si gauche, ce
pauvre garçon. Elle n'en trottina pas moins. Au cas où




       Chapitre 64
       la soupe à la neige fondue




                                                                                                    129
        Juste un appel, vite fait. Marie a passé vingt minutes au vidphone du coin de la rue.
C'était pas plus mal, parce que Moscato réfléchissait quand même très lentement. Il rajusta
sa veste en peau de phoque, qu'il faudrait jeter parce qu'elle était foutue. Trois balles de
merde. C’est sûr que sa vitesse de réflexion approchait celle de la fonte des neiges, mais ça
l'empêchait pas de penser, lorsqu'il en avait le temps. Cette vieille en armure de combat,
c’est le Général Gourichon, de l’escadron d'Infiltration Contre-Attaque Antiguérilla. Les
agents de la Mairie lui avaient refilé un topo, avec plein de flèches et de couleurs, lorsqu'il
avait franchi le dernier pallier du recrutement. Le Capitaine Dugalen, futur Général
Dugalen, son chef, s’est fait poser par la vieille croûte. Vu les menaces qu'il avait saisi en
émergeant d'un évanouissement
putain, c'est bien la première fois qu'il s'évanouissait. Même quand il était gamin et qu'on le
dérouillait, Moscato restait réveillé. Jusqu'à la fin. Pas de bol. Il avait toujours cru que
tomber dans les pommes, c'était la douleur qui gentiment vous endormait pour plus penser.
En fait, c'est plus brutal. Et en se réveillant, même que le rêve s'allonge des semaines, on a
mal quand même. On est énervé, aussi. En tout cas lui. Il espérait au moins avoir fendu le
pectoral de la vieille. Plus de boulot, plus de chef à qui faire ce qu'il demande. Une jolie
fille sur les bras, même si lui, son truc c'est plutôt les minets bien sveltes, qui donnait pas
l'impression de vouloir abandonner son copain tout abîmé.
        Le type en survêtement qui lui a croqué une oreille est réglo. Moscato sait pas
pourquoi. Les emmerdes viendront pas de lui. Ni de la vieille croûte, qui ne l'avait même
pas remarqué. Ni du Capitaine, hors circuit. Alors. Il n'y. Aurait. Pas de. Problèmes.
Moscato, un large sourire lui laboure sa face, il pensait ben mon vieux, t'es peinard. Pas
obligé d’y retourner. Tu prends tes affaires en sifflotant et tu te tailles. Tu fais comme tu
veux. Ouais. Quand Marie revint, son visage était fermé. Peut-être une mauvaise nouvelle,
conclurait-il lorsqu'il aurait fini d'y penser. Il lui annonça que comme ils étaient peinards,
elle lui décocha un sourire triste, ils allaient se servir de sa plaque militaire tant qu’il était
temps pour réparer son pote, et se dégotter à bouffer. Il prendrait aussi quelques affaires à
lui.
        - Pourquoi ? questionna Marie, désorientée. D'un côté, il faut soigner Vago, d'un
autre côté, un bourrin pareil avec l’œil tout éteint et une seule oreille, c'est moyen rassurant.
        - ... Chais pas. J'imagine que ça suffit. De pas savoir, je veux dire. Pour le faire. Tu
vois, heu, sinon, ben on arrive à rien. Parce que la soupe aux pourquois, c'est un genre de
recette de quand t'as faim, mais dès qu'il s'agit de retrouver les ingrédients, c'est de la
connerie, on y arrive pas, parce que la soupe c'est trop bien mélangé comme la neige.
        - Et ? Marie fronce les joues d'un ton intrigué.
        - Et c'est tout. Faut se contenter du chaud dans le ventre.
        - Comment ça ?
        - Ben, heu, parce que, Moscato commence à se dandiner sur le banc, elle le fait
chier cette nénette, elle comprend rien et déjà lui il perd le fil de sa pelote, parce qu’on
s'aperçoit que ça existe pas. La soupe. Voilà voilà.

        Ahurie, Marie regarde Moscato devenir tout rouge, avec son menton prognathe et
ses épaules qui débordent du banc, debout il est un peu moins grand qu'elle et assis il arrive
à la hauteur de ses petits seins, elle jette un oeil à Vago alors elle sourit. Même si elle a rien
compris aux explications. Et dire qu'en comparaison avec celle de Moscato, sa pensée
approcherait la vitesse du son, là, c'est pas vraiment probant



                                                                                                     130
       Chapitre 65
       au chenil
        Un bâtiment tout en longueur. Ca tranche, dans ce quartier qui s'éleve vers le ciel
comme un gigantesque pot à crayons. Platín conduisit Frenzel à travers les égouts, tunnels
d'entretien, échelles de service. Un bon raccourci, sans patrouilles. Mo-yan lui avait donné
un double de son badge de sécurité. En dessous du Vivarium municipal, après avoir
esquivé un cave en blanc fumant un cigare qui le faisait tousser, ils franchirent le sas bleu
s'ouvrant comme un œil. Ce type est un minable plutôt adroit, songeait Frenzel. Les
sourcils de Platín s'agitèrent, le tic l'avait repris sans qu'il s'en aperçoive. Frenzel le vit
s'approcher d'une grille qui comportait un bouton rouge et un vert. Ils se trouvaient dans
une pièce tiède, cloisonnée d’armoires en semifer. Toutes les mêmes. Dans le fond,
tuyauteries occultées par une paroi de plexiglax vaguement louche. Au sol, un vaste tapis
composé de lattes en plastibois reliées entre elles, permettant à coup sûr de garder les pieds
au sec si, disons, trente bonhommes sortaient de la douche en même temps pour s'habiller.
Les murs sont carrelés. Platín appuya sur le bouton rouge. Deux fois. Il fixait Frenzel en
hochant la tête. Deux placards s'ouvrirent. Tenue de camouflage, siffle Platín d'une voix
ravie. Y se mettent presque tous ça sur le dos, ceux qui bossent ici. Un genre d'uniforme.
On voit pas bien ta tête. Ca, c'était une combinaison d'un blanc éclatant, avec un casque
rond en plexiglax transparent, qui se trimballait un air méchamment étanche.

         Moscato et Marie aussi, il se rendirent au Vivarium. Train souterrain puis les grilles
et les gardes et les chiens, mais Moscato exhibait sa plaque. Vago ne comptait pas
vraiment, le hamster lui contait une histoire formidable près de la source aux girafes, c'est
une merveille le corps humain car le sien avançait quand même, pas après pas.
         Si Marie avait été plus attentive, elle aurait remarqué le portail en costumétal
ouvragé, avec les rectangles ternes des détects collés tout du long, l'effigie d'un dragon
bizarre qui se suce la queue. Si les gardes ont un regard étrange, c'est à cause des drogues
de la cantine, elles rendent un peu con, évidemment, mais le temps de réaction triple un
quart d'heure après manger, et on dort pas de trois jours. Les anciens allongent le pinard de
service avec une partie des excitants destinés aux chiens. Les molosses, collier à pointes et
à boulons, musculature hallucinante. Un œil crevé. D’après les experts, ça les oblige à
attaquer de biais. Les gardes fument des clopes près d'un cagibi mal ficelé, façon de parler
parce que c'était du barbelé. Marie aurait également pu constater que le parterre de
géraniums mauves était soigneusement entretenu, les fleurs semblaient murmurer entre
elles. Elle aurait vu deux lampadaires aux formes contournées, marbre veiné de bleu. A
l'intérieur, se désintéressant des formalités qui consistaient pour la plupart en un méticuleux
examen de la plaque & de la rétine de Moscato, une tape compréhensive sur l'épaule, en
marchant parmi les hommes en blanc et les militaires, des portes aux noms aussi rigolos
que ANALYSES LUNAIRES, ou ARBRES MODIFIES, ANALYSE & PRODUCTION ANIMALIERE,
SECTEUR PARAPSYCHIE, TOXICOBACTERIOLOGIE, ROBGENETIQUE et tout le toutim, Marie
aurait remarqué la souplesse de la moquette, ses teintes suaves, le vert clair des parois. Elle
aurait apprécié la constance des inscriptions peintes en rouge à hauteur de regard.



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        Faut que tu t'accroches ça, ordonne Moscato en lui tendant un disque de plastigo
blanc. Il clipe le sien sur son poignet. Normalement, ça craint rien, mais vaut quand même
mieux en avoir un. Si jamais ça arrive, qu'on sache.
        - Qu'on sache quoi ?
        - S'ils vont tirer à vue. Ca, c'est un marqueur bactério, ça indique que t'es
contaminée par rien. Si ça change de couleur, tu te fais descendre et la zone est stérilisée.
        - Si ça devient de quelle couleur ?
        - J'en sais rien. On va au chenil et on se tire. Normalement, ça craint rien. C’est la
procédure. C’est tout.
        - Au chenil ? oh.

        Après trois sas de décontamination à trou d’air, les poumons de Marie
commençaient à fatiguer. Vago bulbutiait nbv,vchgjvcguk, de temps en temps. La porte du
chenil couliglissa avec un son moite. Ouais. A l'intérieur, un couloir. Des cages jusqu’au
plafond. Les chiens qui dormaient pas, ils plissaient les oreilles et une truffe attentive. Ca
puait le clébard chaud.
        La table gris brillant, avec des sangles. Trois vétérinaires, en blouse verte, viennent
de retirer une longue aiguille du chien couché sur un évier collé au mur. Salut Cube, lance
celui qui tenait un carnet. On nous amène de la visite, hein ? L'autre pose l'aiguille, prit le
chien dans ses bras en grommelant bon mutos, tu vas voir c'est du bon mutos. Une mémé
qui a ramené des têtes de crevettes à son chat. Il boucle le chien dans sa cage. Fais voir ce
que t'as là, montra l'oreille manquante de Moscato le type au carnet. Lui d'abord, imposa
Moscato. Celui qui revenait après avoir fermé la porte de la cage aida celui qui avait posé
son carnet, pour allonger Vago sur la table. Marie chuchota que bordel, c'est pas une
infirmerie ici. Moscato lui répondit que non, en effet. L'un des vétos, qui avait entendu les
derniers mots, les apostrophe. Et comment ! Ton collègue, là-bas, il désignait les cages, ce
qu'on vient de lui injecter tu le trouveras dans ta gamelle un de ces quatre, tu verras, ça
fortifie le neurone. Il rit. Ca délibéra un moment, Marie ne comprenait pas tout, puis
Moscato trancha en compactant plusieurs fois ses grosses mains.
        Les vétos renoncèrent à implanter des dents de carnivalier, un chien de chasse pas
mal réputé, pour remplacer les râtiches de Vago. Alors on le laisse tel quel. Ils remirent le
bras en place, moulèrent le plâtre en résine. Ils ouvrirent Vago après une piqûre, pour lui
remettre le dedans en ordre. Ils le recousirent au filament moléculaire. Cela prit un certain
temps, que Marie employa à gratouiller, un doigt à angle droit et pire à travers le grillage
d'une cage, le museau tendu d'un clébard à la con.




       Chapitre 66
       de la télépathie
       Le Maire sirotait un apéritif de son invention dans une des pièces secrètes. La tête
d’Hélène se trouvait sur la table basse, prise dans son coupe-sifflet. Sur un plat en
porcelaine, à côté d'une corbeille de poivrons verts. Murphy l'avait ramenée parce que ça ne



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lui disait rien de soliloquer. Il appréciait ses conversation avec Hélène, depuis qu'elle avait
cessé de faire son insolente. Il l'avait empoignée par le coupe sifflet et les cheveux, défait
ceinture et braguette, avant de lui introduire sa bite molle de force entre les lèvres. Elle ne
pouvait pas se débattre, évidemment. C’était une tête. Ils s'étaient regardés dans les yeux, et
depuis ce jour-là, elle ne faisait plus chier.

        Murphy lui raconta comment il avait reçu les émissaires de la ville des Autres. Trois
télépathes dans leurs combinaisons stériles. Totec n'a trouvé aucun vaccin satisfaisant.
Après les salutations, Murphy avait enclenché son fracasystème expérimental. Avant
d’accepter poliment un sondage télépathique en profondeur, censé permettre à la délégation
de constater la bienveillance de ses motivations commerciales. Comme s’il allait de soi
qu’on lise dans ses pensées. Ca leur a bien plu, alors l'un d'entre eux s'est effondré. En
sondant sa pensée, l’émissaire s'est heurté à une herse de miroirs brisés. Ca l'entoure. Sur
chaque facette, de la plus mastoc à la plus minuscule, se détachait le reflet de Murphy. Les
yeux en spirale. Le télépathe bavait encore après sa mort. Murphy se ferait implanter un
fracasystème miniaturisé dans le creux du bras gauche dès le lendemain.
        Murphy avait abattu le deuxième envoyé des Autres. Dans la pièce matelassée, il fit
injecter de la MX7 au télépathe survivant, qu’il tortura jusqu’à ce qu’il coopère. Dire
qu'aucun de ces prêtres de merde, ils appellent ça des gouvernants, n'y avait jamais pensé.
Même au pire de l'épidémie.
        L’émissaire des Autres avait utilisé ses pouvoirs télépathiques amplifiés par la
drogue pour connecter Murphy à la Grippe. Les chercheurs du labo municipal accéléraient
la mutation selon ses plans. A l’échelle d’un virus, il peut s’agir de milliards de
générations. La Grippe règne dans la ville des Autres. Un parasite parfaitement intégré à
leur écosystème. Mais mortel pour les habitants de la Cité. C’est pour se protéger de la
Grippe que les employés du Vivarium portaient des scaphandres. Murphy fit au virus une
proposition qu’il ne pouvait refuser. Murphy lui
promit
        l’espace. Autant dire la vie éternelle. En échange : Cohabitation pacifique avec
l’ensemble de l’espèce humaine. l’espèce humaine. Le virus avait accepté de muter une
dernière fois. Dans quelques semaines, la Cité attraperait une petite semaine de fièvre. Con
d'utopiste. Hélène commenta la méthode en souriant.




       Chapitre 67
       rongognaques et carnivaliers
        Le Vivarium municipal. Mo-yan s'empara de sa longue matraque de métalbois,
ajustant la dragonne, termina son quatre-vingt treizième café depuis le début de sa vacation,
au moins. Elle chaussa la casquette bleu marine. Appuya sur le bouton de départ de ronde.
Ceux qui la surveillaient estimeraient son absence à soixante quinze minutes environ, à peu
près l'horaire en milieu de nuit. Deux heures à traîner, au pire. Ce boulot payait assez, bien
que passer ses nuits à surveiller la décontamination des équipes de chercheurs par écran
interposé, les cobayes du niveau -4, et se taper les circuits de vérification, c'était



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évidemment pas son activité préférée. Quand le cousin s'était ramené chez elle, il était pas
très frais et Mo-yan, elle revenait de danser, elle avait préparé du thé toute contente qu'elle
était de le voir. Ensuite ils s'étaient défoncés, et il lui avait raconté. Qu’il avait trouvé puis
revendu de la gnôle bizarre, et aussi qu’il avait un max de thunes à claquer. Trouvé, dans la
bouche de Platín, ça signifie voler, mais Mo-yan s’en fiche. Il lui a filé son dernier flacon,
aux trois quarts vide, qu’elle a remisé dans son casier en attendant une occasion. Boulot de
merde. La défonce offrait une bonne alternative. Les garçons, au réfectoire, avaient
vaguement évoqué une expédition, ou des palettes, mais elle aimait pas trop discuter avec
eux, et puis elle était particulièrement mal réveillée en arrivant. Elle avait terminé le
fromage blanc avant de se rendre à son poste, où elle boirait son café seule.

        Mo-yan croisa son cousin en sortant de la station de surveillance. Engoncé dans le
scaphandre, et les mimiques derrière le casque rond en plexiglax, c'était impayable. Un
éclair de surprise lui passe dans l’œil.
        - Salut. Qu’est-ce que tu fous là ? J’suis en ronde. Normalement.
        - Salut, se vida Platín avec tout cet air pas bon qu'il s'était gardé, retenant sa
respiration sans s'en apercevoir. J’ai promis de la gnôle magique à mon pote. S’il en reste.
Alors on vient te voir. On a qu’à se coller, hein ?
        - Ouais ? Bon, ben, d’accord. Salut.
        - Salut, répondit Frenzel, en tremblant dans son scaphandre. Je voudrais pas
déranger. La fille à la tresse était trop grosse à son goût.
        - Tu plaisantes. Mo-yan racla ses godasses par terre. Toute manière j’attendais
l’occase d’y goûter. T’as déjà cramé tous tes sous, hein ?
        - Ouais, avoua Platín. J’ai pas mal fait la fête. Frenzel tremblait toujours
d'expectative sous les couches de synthésoie rigoureusement aseptique du scaphandre.
D’accord, ils allaient se déchirer et il repartirait avec un échantillon correct.


        Du côté des éclopés, la situation ne s'était pas encore dégradée. Les vétos avaient
pansé Moscato en se payant sa fiole, un noeud papillon sur le côté du crâne, oreiller de gaze
accroché à la joue. Il n'avait plus mal. Vago, difficile de savoir s'il avait mal ou quoi que ce
soit d'autre, parce qu'il ne parvenait toujours pas à s'exprimer, réveillé mais les yeux
tournés en dedans. Pendant que le vétérinaire sortait les balles du dos de Moscato, Marie
essaya de communiquer. Vago baragouinait en montrant ses oreilles, jd jbegjnat c cziz cuy
i-èrezh, avec un grand sourire. Marie le suppliait de revenir dans le monde réel, qu'ils
pouvaient pas se le traîner comme ça, il fallait qu'il fasse un effort. Vago avait éclaté d'un
rire sans dents, avant de se mettre à faire des cabrioles. Moscato, qui avait oscillé des
sourcils durant l’entretien, se pointa pour le rasseoir. Retourna se faire charcuter. Une
dernière saillie, lancée par celui des vétos qui connaissait un sévère problème d'haleine
depuis qu'il s'était mis à croquer du maïs grillé. Au sujet du cul de Marie et de la pine de
clébard de Moscato. Celui-ci, gêné pour elle, s'excusa dès le couloir.
        - Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? Bordel de merde c'est pas une infirmerie !
C'est pas du tout une infirmerie ! Ils t'ont pas anesthésié ni rien !
        - Y disent que c'est pas la peine. Qu'il faut pas nous chouchouter.
        - Mais putain t'es pas un animal ! Et Vago non plus. Ils l'ont recousu comme une
bestiole de merde qu’a pas encore saisi le coup des barbelés. Putain de merde !



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         - Si, trancha Moscato. Sa voix avait changé. Ca zozotait ; peut-être une blague du
véto qui lui a recousu la langue. De toute façon c'est la dernière fois que je fous les pieds
ici. Et ton copain, tu diras ce que tu voudras, y'a pas beaucoup d'endroits où on l'aurait
retapé comme ça.
         - Tu parles ! Ils voulaient lui souder je sais pas quoi dans la bouche, ces enfoirés,
j'ai bien vu.
         - Des crocs.
         - Hein ? Marie tenait Moscato par le coude tout en marchant. Elle baissa un regard
étonné avec de jolis yeux marrons bien plus expressifs que ceux d'une bestiole.
         - Ils voulaient l’équiper. Des crocs de Carnivalier. C'est une variété de chien pas
mal costaude, dont les boutures prennent bien sur les humains. Je connaissais le type sur
qui ils ont tentée la première. C'était pas bien. C’est pour ça que les ai empêchés.
         - ......
         - C'est le chenil. Et je m'en suis cogné, des épreuves physiques que tu le croirais
pas, des évaluations du niveau d'obéissance pareil, pour arriver jusque là. Y m'ont
carrément remis sur pied. Moscato souriait d'un air farouche. Je voulais juste améliorer ma
vie. N'importe quoi aurait suffi, de toute façon. Mais là, je me taille avec la caisse.
         - Avec la caisse ?
         - Y m'ont remis sur pied. J’ai même appris à lire, pour les organigrammes. On
m’avait toujours dit que j’y arriverais jamais. Y m'en ont tellement fait baver. Maintenant,
pour me péter les couilles, va falloir se lever tôt et de méchante humeur.
         - Remis sur pied ? Ils t'ont... Ils t'ont mis des boutures, à toi aussi ? Marie était
désolée, sa voix gorgée de pitié, c'était dégueulasse. Elle lâcha le bras de Moscato, qui
trouvait ça pas mal comme façon de marcher.
         - Ben ouais. J'imagine que ça aurait pu être pire. Y m'ont collé des gènes de
rongognaque. Tu sais, ce chien très con qui court après les bagnoles. Il poursuit les pneus.
Des fois, la bagnole s'arrête. A ce qu’on dit. Ils courent aussi après des bagnoles en
stationnement, ce genre de trucs. Voilà.

        Moscato ne disait plus rien. Un sas de plus, avec le rectangle des commandes et
l'écran sphérique qui balaye son œil. Il relève un sourcil, perplexe. Merde, ça reste fermé.
Doit y avoir une urgence quelconque. On va devoir se taper un détour. Marie, appuyée sur
la surface verte du mur, les mains croisées sous la salopette, constate d'un ton aigre : Hé
Cube, je crois qu'on a perdu Vago.
        Bien sûr que c'était vrai.



       Chapitre 68
       les martiens
        Ils le retrouvèrent dans un couloir qu'ils avaient dépassé en discutant. Vago
peaufinait son air débile, Moscato l'avait jamais vu avant, alors pour lui c'était rien qu'un
paumé que si on le laisse marcher tout seul comme ça, il est capable de se prendre le mur
ou de dégringoler un escalier. Le cas de Vago n'avait rien de simple. Il se trouvait toujours
dans la dimension parallèle.



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        Vago a perdu sa huitième partie de belote, d’affilée, face à l'échassier et au toubib,
c'est une erreur d'avoir accepté de faire équipe avec Hank. Ce serait donc à eux de ramasser
les bulots sur l’épave, pour la sardinade du soir. Hank adorait plonger, il pouvait pas
décemment gagner une partie dont l'enjeu c'était si tu gagnes, tu restes au sec. Vago, ça
l'emmerdait parce qu'il savait pas encore très bien nager.
        Ou bien il se trouvait en fin de nuit, le chat roulé en boule sur le bar en bambous
noués de Chacun, en train de fabriquer un bonhomme avec des pailles.
        Ou bien en train de discuter réalité avec le toubib.
        Mais son corps, lui, circulait dans le Vivarium de la Cité en compagnie de Marie et
Moscato.

         Comme tous les corps livrés à eux-mêmes, celui de Vago avait envie de voir des
trucs et de se payer une petite balade. Faut comprendre, c'est quasiment jamais libre, un
corps humain. Le corps avait repéré des martiens. Le même genre que Vago a vu en rêve
quand il s'était endormi dans la clairière. Le corps s'était mis à les suivre, et ne s'était pas
encore fait repérer. Mais il faut souligner que des gars qui trimbalent le cadavre mou d’un
télépathe en provenance de la ville des Autres, par les pieds et les poignets, ils sont quand
même sévèrement concentrés sur leur tâche. Surtout s'ils ont revêtu un scaphandre blanc,
pas mal lourd et sacrément étanche, avec ce globe en plexiglax qui vous pourrit la vision
périphérique. Moscato et Marie aperçurent Vago, courbé, immobile. Ils tombèrent sur les
deux manutentionnaires du Vivarium en pleine pause, pèse lourd ce con.
         La figure recousue, l’air buté, une effrayante rasade de coups de boule. Celui qui
n'avait que deux enfants décéda immédiatement, tandis que son collègue, qui en avait trois,
tomba dans le coma, commotion grave qui l’aurait laissé paraplégique si d'aventure
quelqu'un s'était appliqué à lui prodiguer les premiers soins, puis une assistance médicale
lourde. Ce ne fut pas le cas. Moscato se tourna vers Marie, elle tendit la main et retira les
morceaux de plexiglax fichés dans son front. La bouche tremblante, elle le regardait pas
dans les yeux. Elle ne rouvrit sa gueule qu'un moment plus tard, alors qu'il se préparait à
assommer Vago. Pas ça, fit-elle. Pas lui. Moscato, qui était content d'avoir eu une idée
aussi leste, se désola. Ca lui semblait mieux, pour le transporter. Ils se frotta le menton,
pendant que Marie fixait les flaques rouges au sol. L'une d’entre elles avait encore les yeux
ouverts et allumés. Il y avait un troisième cadavre, que les deux types en combinaison
transportaient avec eux. Moscato, eut-il pris la peine d'y réfléchir, lui aurait expliqué cinq
minutes plus tard que sûrement, ils amenaient le cadavre jusqu'au four le plus proche pour
le stériliser. Moscato malaxait toujours son menton en fixant Vago. Sur. Son. Bras. Une.
Tache. Mauve. Il écarta la main de son visage. Dévisagea son poignet. Tout. A. L'heure.
La. Pastille. Bactério. Etait. Pas. Mauve. Ils vont nous descendre, explique-t-il à Marie. Dès
qu'ils nous auront localisés.




       Chapitre 69
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        Mo-yan avait récupéré le flacon dans son casier et Frenzel le lui avait raflé aussitôt.
Ils décidèrent de se coller quelques joints avant de se séparer, et pour ce faire, se rendirent
dans la zone d’expédition. Paroi constellée d’orifices genre vidordure, qui donnaient sur les
rames du Gazotrain municipal Secret. Peinards, Mo-yan avait même accès à un interphone
d’urgence, celui du passe-plat. Elle roula un joint avec le matos de Frenzel. Champixènes.
En fait de passe-plat, il s’agit plutôt d’un monte-charge géant, que Mo-yan évitait d’utiliser.
Les moins disciplinés de ses collègues, ceux du niveau -7 notamment, s'en servaient pour
faire des blagues aux surveillants des autres secteurs. Ou encore pour se faire descendre de
la picole en douce, depuis la cantine, où ils avaient un allié sûr à ce qu'ils prétendaient.
Rufus, avec son sourire de biais et ce regard malicieux, se foutait de sa gueule lorsqu'ils se
croisaient à l'habillage, dans les élévateurs ou bien dans les couloirs. A la cantoche, aussi.
Ca chambrait devant les collègues, elle jouait le jeu. Mo-yan avait toujours refusé de quitter
son poste lorsqu'on lui proposait une partie de dés ou un apéro surprise. Elle en avait vu
défiler, des cons. Quand l'envie lui prenait de se tailler une petite balade ou une bonne nuit
de démonte, elle n'en parlait à personne. Elle avait rien à faire avec des branleurs pas
discrets. On ne virait pas le personnel du Vivarium.
        Rufus était mignon comme tout, elle sentait bien que les vannes c'était manière,
qu'est-ce qu'il aurait pu trouver d'autre pour lui adresser la parole ? Pour sûr, si elle le
croisait un jour ou une nuit en ville, en civil et sans tout un tas de cons du travail autour,
elle se le ferait sans problème. C'était agréable, l'appréhension de le croiser le matin, la
petite étincelle rigolote. Ce petit branleur, en privé, pavane probablement comme quoi sans
déconner, mec, elle est pas mal quand même, ou encore mate moi ce cul je suis sûr qu'elle
taille de super pipes. Mo-yan continuerait de se cambrer en le croisant. Rufus parvenait
néanmoins à conserver assez de mesure dans ses plans picole pour ne pas se faire virer,
pensait-elle ; en fait pour pas se faire buter. Ceux qu’on voit plus à la pointeuse, c’est pas
qu’ils ont trouvé un meilleur travail.
        Mo-yan vérifia l’heure en rengainant sa tresse dans le dos. Platín, en sueur sous son
casque, repris par la tremblote. Elle tendit le joint à Frenzel. Elle le trouvait nul, ce mec,
avec son regard de tordu coulant de transpiration. Frenzel entreprit de desserrer l'attache
qui maintenait le globe de plexiglax solidaire de son scaphandre. Il pensait au nèpenthès
dans sa poche. Il sentait le regard de la grosse avec sa tresse luisante posé sur lui, il savait
qu'à ce moment-là, sa tronche, c'était celle d'un vautour affamé qui vient de se dégotter un
joli charnier pour lui tout seul. Platín, il se rappelait même plus ce qu’il faisait là. Voyant
que Frenzel galérait avec son casque, il décide d'ôter le sien, pour prendre le joint. Il se mit
à trifouiller le système de verrouillage étanche.

        - Fais pas ça, mon gars. Une voix derrière eux.
Mo-yan, dans un réflexe de trouille basique, la première fois qu'on la chope à déconner
pendant sa ronde, putain, comment elle va payer sa démonte sans ce boulot, envoie une
arabesque en tournant sur elle même. La matraque de métalbois vocifère en éclatant
l'arcade d'une jeune femme en salopette grise. Qui tomba en état de choc avec un air
surpris.
        Un connard trapu empoigne Mo-yan à la gorge, le coup de la branche en pleine
gueule quand on détale en regardant ailleurs. Un bandage ridicule autour de la tête. La
formidable pression des doigts sur sa nuque, Mo-yan se contracte dans l'attente du choc.
Elle a déjà ramassé des coups de boule, quand elle était plus jeune et qu'on l'avait appelée



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la grosse et qu'il fallait demander réparation, mais là, quelque chose lui signifia que celui-ci
serait le dernier. Elle ferma les yeux.
         Quand elle les rouvrit, le connard, menton énorme, secouait également son cousin.
De l’autre main. Par le col du scaphandre. Platín gesticulait en vain. Elle ne sut jamais ce
qui lui sauva la vie. C'était une pensée qui avait fait son chemin tranquillement dans la tête
de Moscato, cette drôle de mine qu'avait tiré Marie tout à l'heure. Elle avait été choquée par
la manière dont il avait neutralisé les deux mecs. Alors il essaya une autre méthode, pour
voir.
         - Tous les deux, là. Enlevez surtout pas vos combis. On est contaminés par un truc.
On a croisé un cadavre infecté. Toi, il lâcha le cou de Mo-yan qui fit un pas en arrière, tu
travailles ici, pas vrai ? Regarde mon bactério. La pastille de plastigo zippée sur son
poignet était mauve. Pas blanche. Mo-yan comprit. Si vous faites chier je vous claque la
gueule, crût-il bon d’ajouter, en reposant Platín qui n'y comprenait rien.
         - Tu veux de la dope, machin ?
         - Ferme-la, aligne Mo-yan d'une voix transparente. On est dans la merde. On va se
faire coincer.
         - Les deux, vous avez qu'à vous tirer, vous avez des combis étanches. Frenzel et
Platín avaient reconnu Marie, puis Vago. Tirez-vous, putain, couina Moscato que ça
commençait à gonfler. Il envoya gicler Frenzel contre un caisson lisse et brillant. Le flacon
de nèpenthès glisse de sa poche, rebondit longuement, et se brise au dessus d’une grille
d’évacuation.
         - Platín, faut que tu te casses. Mo-yan sanglotait les yeux secs. Il a raison, nous ils
vont nous descendre, mais toi, toi tu dois te casser. Ca va aller.
         - Et toi ?
         - Fais pas chier putain ! Si on passe à dix mètres d'une borne ou d'une patrouille, on
aura pas le temps d'entendre la sirène qu'on sera criblés de balles. Platín fixa sa cousine
droit dans les yeux, et avec un déchirement, comme s'il était en manque depuis des jours, il
ferma sa gueule, releva un Frenzel traumatisé, avant de se tirer au pas de course en le
poussant devant lui.




       Chapitre 70
       collision ( 2 )
       Un moment de calme absolu. La femme à la tresse noire, qui a perdu sa casquette,
lorgne Moscato. Sans un geste, ils écoutent la glissière du passe-plat couliglisser, se
verrouiller en cliclanquant sévère. Ils sont enfermés dans le monte-charge. Ils se regardent
toujours. Putain, Mo-yan en chialerait, de la connerie, son équipement comprend même pas
de pastille bactério, elle était pas sensée fréquenter les zones à risque. Quand on la
trouverait, elle se ferait buter. Illico. Le verrouillage du passe-plat, cela signifie
quarantaine, alerte contamination. Un truc. Elle eut une idée, alors elle souffla putain j'ai
une idée, à l'adresse du visage cubique qui semblait pas en mesure d'en avoir la moindre
avant des semaines. Chouette, répondit-il. Mo-yan enclencha vers l'interphone. Composa le
code du niveau -7. Réponds réponds réponds réponds réponds ça répondit.



                                                                                                   138
        - Rufus ?
        - Non, Y bosse pas aujourd'hui. Silence.
        - Qui c'est, putain ? Ici c'est Mo-yan. Niveau -4.
        - Oh. C'est Ramón. Ca va ou quoi ?
        - J'suis dans la merde, Ramón. Elle se composa une voix posée, bien que légèrement
inquiète. Elle le connaissait, s'il était pas futé futé il était pas bien méchant non plus.
        - J'suis coincée dans le passe-plat de mon niveau. Verrouillage automatique, je sais
pas pourquoi. Est ce que tu p
        - T'as qu'à appuyer sur le bouton d'alerte, qu'un garde vienne te délivrer. Toute
façon faut te magner, parce que les passe-plats seront vidés dans dix minutes, pour
l'expédition. C'est pour ça, le verrouillage.
        - J'peux pas, putain ! C'est, heu, c'est mon annif et j'ai des potes avec moi. Et aussi
de la picole. Que des trucs prohibés. Je vais me faire gicler si on me voit.
        - Quelle expédition, demanda Moscato ?
        - Tu peux pas m'actionner l'élévateur de secours de ton passe-plat ? Ni vu ni connu
et je me tire. En plus j'ai fini mon
        - Quelle expédition, demanda Moscato ?
        - service, poursuivit la jeune femme d'une voix un poil plus proche du désespoir, ce
serait vraiment trop con !
        - Désolé, fit Ramón. Plus rien ne fonctionne en manuel. T'as pas reçu tes
consignes ? Mo-yan, évidemment, lisait rarement la main courante parce qu'elle s'en
branlait.

        Une chose dont peu de gens étaient au courant, déjà qu'il fallait tout l'acharnement
du Département Propagande de la Mairie pour rappeler aux citoyens qu'il existait d'autres
cités de par le monde, c'était l'existence du Gazotrain municipal Secret. Un vaste réseau
souterrain. Même au pire de la guerre, le réseau continuait de fonctionner, charriant parfois
des gaz mortels, parfois des menaces ou des demandes d'alliances. Des trophées macabres.
Personne ne savait qui l'avait bâti, l'oeuvre d'un psychopathe : des milliers de kilomètres
souterrains, tubulages étroits, reliaient les cités entre elles. Une fantastique machinerie de
gaz comprimé. Certaines portions fonctionnaient encore. C'était par ces tubulages que
transitaient les émissaires de la cité des Autres, lorsqu’ils venaient parlementer en secret
avec le Maire Murphy. Conformément aux accords, et bien que les émissaires aient choisi
de séjourner parmi leurs alliés encore un certain temps, en fait ils étaient morts, Murphy
livrait à la cité des Autres un premier chargement de robbigots. Ainsi que des articles
technobiogiques qui leur permettaient d'amorcer eux-mêmes plusieurs pans de recherche
fondamentale. Une broutille pour Murphy, car grâce à ces contacts, il avait pu tester son
fracasystème, et se mettre à l'abri des pouvoirs mentaux utilisés par certains Autres. Il avait
même maté la Grippe, et s’apprêtait à entamer la conquête du monde à proprement parler.
Mais bon, ça n'allait pas être propre.


        Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien faire d’autre, Mo-yan et Moscato, enfermés dans un
monte-charge géant avec une fille évanouie et un gars qui valait pas mieux. Dans cinq
minutes, contrôle des lieux par une patrouille équipée de détecteurs contaminator et de
mégaflingues ? Moscato expliqua longuement à Vago ce qui allait se passer, il lui semblait
que l'autre ne captait rien. Mais Vago lui envoya un sourire édenté, levant sa main indemne


                                                                                                  139
pouce et index en rond, les autres doigts dépliés. Un geste pour dire tout va bien, j'ai
compris, tout ira bien. Ca rassura Moscato. Il fourra Marie dans l’orifice le plus proche.
        Puis Vago. Un geste, et Mo-yan s’engouffra. Moscato les suivit, ça sembla déglutir.
Ils atterrirent en tas sur deux palettes filmées. Deux palettes de robbigots endormis dans
leurs caissons. Ils étaient à l’abri, dans une des rame du Gazotrain municipal Secret.
        Quinze minutes plus tard, les neuf cent tubes d'acier costumé fusaient à travers le
réseau souterrain à une vitesse mégasonique, en direction de la cité des Autres.




       Chapitre 71
       les erreurs ça ne se déplore pas, ça se corrige
        Sur la liste des coïncidences, on pourra ajouter que lorsque que le gazotrain envoya
son cinquième bang hypersonique, le tubulage se trouvait dans une courbe le rapprochant
de la surface. Quelques dunes tremblèrent, le bitume de la grande route se craquelant par
endroits. Les coyotes hurlent. Un camion marron, qui roulait à vive allure, évite une
crevasse, dans le faisceau des phares, et la glissade se termine contre un monticule avec un
son en gerbe de sable. Un type avec une casquette et un gros bide descend de la cabine. Et
aussi une lampe torche à la main. Il examine la calandre, suçotant ses dents, puis fit claquer
sa langue. Putain de merde, ma transmission, maugréa-t-il. Ou quelque chose d'approchant.
        - Dis, mon gars, tu t'y connais, en mécanique ?
        - SUR, répondit la silhouette qui descendait de l'habitacle, déployant des membres
trop longs. JE BRICOLE SUPER BIEN.



         Quelques jours plus tard. Le barde affrété par la Mairie a fini de cocher la longue
liste de décrets et règlements régissant la cérémonie. La mère de Pan-Pan piaffe
d'impatience. Les autres Généraux aussi, pour des raisons différentes, surtout Opérations
Terrestres, en armure kaki et beige, un vieux problème d'incontinence. Le moment est enfin
arrivé. La mère de Pan-pan fait coulisser son masque pectoral vers le haut, elle souhaite
cacher la joie farouche qui lui bouffe la viande. Son fils, Général. Près d’elle.
         Le préposé aux tâches ingrates soulève le carton à chaussures bleu, au nom des
pouvoirs patati patata, et déverse l’enchevêtrement de copeaux de chair dans l'habitacle
crânien du méca2. Masse de métal costumé bardée de flingues, humanoïde, pas d’épaules.
La tête en demi-sphère, pour l’instant rabattue dans le dos. Gêné, le préposé aux tâches
ingrates retire le morceau de tissu à carreaux. Une couverture toute douce. Il verrouille la
tête, translucide juste assez pour qu’on ait la trouille. Puis se retire. Les techniciens
envoient le jus. La conscience de Pan-pan se balafre de lumière. Ca tourne tourne tourne
tourne, le ballet des lucioles le percute à nouveau, cette mécarmure, c'est une sorte
d'interface entre le monde et lui. Une interface qui bouge et qui simule toutes les sensations
du corps humain, en plus balèze. Version indestructible. Pan-Pan regarde le vertige, c'est
clair, il va se remettre, son serment c'est de la connerie, il se fera fabriquer un costume de
lapin géant et puis c’est tout. Il se payera une petite danse de la pluie avec son pote Vago,



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et ils se tireront il sait pas où pour fuir ces bargeots, un soldat de la guerre non mais qu'est-
ce qu'ils croyaient tous ? Que ça s'arrête un peu de tourner, et puis ils allaient voir, il
jouerait le jeu le temps qu'il faudrait et puis
         Mais, sous une haie de regards effarés et de hooooo, l'habitacle crânien translucide
de la magnifique machine de guerre se remplit d'acide couleur gel à chiottes. Qui dévore en
un instant le hachis qu'était devenu Pan-Pan.
         - Pardonnez-moi de vous interrompre, s’excusa le Maire Murphy. Il y a un
changement. Le Capitaine Dugalen a fait preuve d’initiatives personnelles navrantes. Un
nouveau candidat au poste de Général est en cours d’évaluation. La cérémonie est reportée.
Les têtes se tournèrent d'un geste souple, grâce aux turbopompes des armures, vers l'écran
mural. Général Gourrichon, je vous remercie néanmoins de l'avoir ramené au département
recherche. Heureusement que Murphy n'attendait pas de réponse, parce que la mère de Pan-
Pan aurait été incapable même de bafouiller. Bonne journée, termina le Maire.
         A l'abri derrière son masque pectoral, la vieille dame tomba en
morceaux.


        Murphy éteignit sa console et se tourna vers la tête d’Hélène, qui trônait sur son
bureau. Elles marchent bien, ces nouvelles mécarmures. Elle sourit.
        - Ouais. Reste plus qu'a sélectionner un nouveau Général pour le laminoir. Peut-être
Billibine. On verra ce qu'il vaut, ce méca2. Murphy amena une pile de papiers devant lui, et
se mit à les parapher, s'arrêtant parfois pour se gratter un bouton ou pour nettoyer ses
lunettes. Il commettait parfois des erreurs. Mais il les corrigeait immédiatement. C'était pas
le genre à mal s'entourer. Ca non. Murphy tripota le fracasystème miniaturisé implanté
dans son avant-bras. Faudrait qu'il trouve une solution, pour ces pouvoirs mentaux. Une
solution radicale. Ca prendrait probablement la forme d'un ghetto factice : un camp
d'extermination. Probablement




       Chapitre 72
       le bateau arrive
        Vago s'envoyait le coup de l'étrier. Ils avaient donné une fête à tout casser, la veille,
avec tout le monde, mégabiture, il avait même terminé sur la plage, complètement déchiré,
à la recherche d'une des deux jumelles, les sirènes Inga et Spisak dans le but de leur rouler
des pelles. Une bonne soirée. Chacun servit une nouvelle tournée, le gros ours se fendait
d'un mélange maison qui dépassait sans doute les cent pour cent d'alcool. L'alcool
débordait donc du verre.

       Il y avait le toubib, bien sûr, Chacun, l'échassier et Vago. Bon ben salut, alors,
grogna Chacun. A la prochaine, alors. Peut-être ?
       - Je crois pas, non. Il y a trois jours, Vago avait lu, sur le panneau indicateur au
milieu de la clairière, une nouvelle affichette. Celle avec les horaires du bateau. Il en avait
parlé au toubib. Perplexe, celui-ci avait conclu que comme il la voyait pas lui, coco, c'était



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pas encore son tour de se tailler. Vago le soupçonnait de préférer rester dans la dimension
parallèle. Et puis il y avait cette question du sommeil. Il avait vérifié auprès de tout le
monde, et personne n'avait dormi une minute. Jamais. Alors, Vago en était certain, il
s’agissait d’une construction élaborée par son cerveau, parce que lui il avait dormi, une
fois. Et même il avait rêvé.
        - Tu penseras à nous, demanda le toubib d'une petite voix. Des fois ?
        - Evidemment que ouais, rétorqua Vago. Qu'est-ce que tu crois ?
        - nbv,vchgjvcguk, cliqueta l'échassier.
        - Qu'est-ce que ça veut dire ? Vago haussait les sourcils, il avait jamais compris un
mot de ce que l'échassier racontait.
        - Une formule de politesse. C'est de l'échassier. Ca signifie va te faire foutre,
traduisit le toubib.
        - Bon ben, j'y vais les gars. Salut, alors. Et dites au revoir au chat de ma part. Vago
mit son chapeau de paille et se dirigea vers la plage. Il voyait pas encore le bateau, mais
l'heure approchait, et il avait envie de l'attendre avec les mollets dans l'eau. La mer, il la
reverrait pas de sitôt. Il la reverrait même jamais, pour ce qu'il en savait



         Une fois Vago parti, après que le tuba du bateau à aubes ait cessé de résonner dans
l'air du soir, le chat s'extirpa de la cuisine de Chacun.
         - L'est parti, alors, hein, demanda-t-il confirmation.
         - Ouais, répondit l'ours. Et il se la pétait.
         - Faut pas lui en vouloir. Le toubib léchait des gouttes d'alcool sur ses doigts. L'est
persuadé qu'on n'existe que dans sa cervelle.
         - Et alors, répliqua méchamment le chat. Toi aussi.
         - Ouais, moi aussi.
         - Je l'aimais bien, quand même, soupira Chacun. Un gentil garçon.
         - Ouais. Le truc du sommeil, ça marche à tous les coups.
         - Quel con.
         - Ouais, conclut le chat




                          FIN DE LA DEUXIEME PARTIE



         « - Oui, tout se heurte aux mots, répéta le
sirrouf. Pour autant que je le sache, la plus profonde
révélation jamais faite à un homme sous l’influence de



                                                                                                   142
la drogue fut provoquée par une dose critique d’éther.
Le destinataire trouva en lui la force de la noter, bien
que cela lui fût extrêmement difficile. Il écrivit : « Ca
sent le pétrole partout dans l’univers. » Tu es encore
très loin d’avoir atteint une telle profondeur. »

Viktor Pelevine, Homo zapiens..




                                                            143
144
Troisième partie : que cela s'arrête




                                       145
« A propos de lait c'était tout de même bien
avant qu'on le stérilise, cette histoire date de
l'époque où l'on buvait du lait de chèvre, de
chameau ou de lapine ; en ces temps-là les
hommes se disputaient les femmes au
sabre ; et moi, j'étais un chien. »


Ryu Murakami, La guerre commence au
delà de la mer.




                                                   146
       Chapitre 73
       le conseil habituel



       C'est plus l'histoire, là.

        L’histoire, j'ai pu la recomposer avec les récits qu’on m’a fait, en comblant les
espaces, un peu d'imagination et quelques déductions. C'est arrivé à d'autres.
        Je suis allongé dans un lit qui râpe, avec une télécommande pour régler l'inclinaison
du matelas qui ne fonctionne plus. Toutes les douze heures, pour que je puisse dormir
puisque paraît-il j'en ai envie, elles m'intubent et ferment la porte à clef. Une seule des
infirmières est potable, je sais pas si c'est une rob ou bien une vraie fille. C'est celle qui
passe la serpillière sur le sol et fait reluire le lavabo, elle m'amène aussi un verre propre et
charge le dévidoir avec du papier cul, même si j'ai pas fini le rouleau. Elle est jolinette,
malgré ses cheveux en bataille qu'on a pas envie de les toucher parce que rien qu'à les voir
tout dressés, ben ils sont beaucoup trop rêches, et en plus elle s'en est trop laissé pousser
vers le haut et les côtés. Par rapport à la taille de sa tête. Elle trimballe ses petits nichons
tout mignons, sauf les fois où elle met un soutif de merde qui lui moule des machins
pointus et ovales. Je m'en branle, j'en ai plus pour longtemps parce que mon nouveau bras
va bientôt arriver. En attendant, je tape sur le clavier d'une seule main. Ce qui va suivre,
donc, ça m’est arrivé. Je vais raconter du mieux possible. Le conseil habituel : trouvez-
vous un bon fauteuil, installez-vous dedans avec un gros joint ou un verre d'un truc bon ou
même du café frais, en tout cas c'est ce que moi je ferais si je pouvais etc etc...


         D'abord, j'ai rencontré Larkham. C'était pendant une de ces semaines où la
température nocturne n'est plus simplement glaciale. Par rapport à la fournaise de la
journée. Ca arrive parfois, et avant que les gens aient pu se passer le message, il y a des tas
de types morts de froid ou pris dans des congères. Des tas de fractures de glissade. Les
morts-vivants aussi se font attraper, mais eux ils gèlent jamais complètement, ils bougent
juste encore plus lentement que d'habitude, c'est possible, si bien que du temps qu'ils
clignent d'un œil on se retrouve déjà le surlendemain. Plein de statues dans les rues, saisies
par le froid dans des poses parfois soignées, rarement tout de même parce qu'un mort-
vivant en train de tituber en réclamant de la cervelle, c'est pas vraiment gracieux, même
avec un tutu ou un chapeau sur la tête. Le froid, ca leur faisait au moins fermer leurs
gueules, on les entendait presque plus lugubrer. Mon pote Madrox m'avait parlé d'un plan
super classe, un début de soirée qu'on s'était croisés dehors avant qu'il ne se mette à cailler
vraiment sévère. Il s'agissait d’un boulot pour la voirie, et il prétendait que j'étais assez con
pour y trouver des côtés marrants. Un de ces contrats que j'affectionne, de ceux qu'on sait
qu'ils s'arrêtent rapidement. Bien sûr que j'ai besoin de thune, que j'ai dit, et lui il soufflait
sur ses doigts en regardant le bûcher, ses yeux brillaient jaune et rouge et il portait un col
roulé pareil, où est-ce qu'il avait bien pu le trouver, mystère. Au cœur du bûcher, bien
attachée au fil de fer, se tordait une jeune femme quelconque, hanches larges, longs




                                                                                                     147
cheveux plats et châtains quand on l'avait amenée, en compagnie de sa fille blonde quand
on l'avait amenée aussi.
        Le feu était bien réglé, si leurs cheveux s'étaient évaporés et si leurs yeux avaient
fondu, les sorcières, il y en avait pour un petit moment avant que les organes vraiment
vitaux cessent de fumer pour brûler à fond. Alignés sur l'autel plastométallique déformé
par les forces conjuguées du gel et des flammes, les prêtres se frottaient les mains. Les
spectateurs pouvaient croire qu'ils partageaient leurs engelures, moi je sais qu'ils aiment
surtout faire bien brûler quelqu'un de temps en temps. Même si c'est pas le genre de truc à
dire tout haut, autant sauter directement dans le bûcher pour rejoindre les sorcières. Je
regardai Madrox en me demandant une fois de plus pourquoi qu'on était potes. Ce doit être
parce qu'un jour, on s'est parlé une fois tous les deux, puis qu'on avait remis ça, et ensuite
on a même fait une ou deux sorties ensemble, et hop ça y était, il suffit d'un truc chaud et
pas trop emmerdant avec qui passer des moments et puis on laisse tomber le miroir parce
que finalement. Un gars avec un bonnet orange jeta un chat dans le feu, son miaulement
couvrit un moment les plaintes des corps grillés, le chat tournoyait dans les braises, fonçant
désespérément, puis se mange un madrier de plastométal dans la tête et ne bougea plus. Il
se laissa brûler. Les dieux des chats aussi devaient être contents.




       Chapitre 74
       Xolotl
        Je passai cette nuit-là bien au chaud à l’étage du troquet de l’œuf dur, à mal jouer
aux cartes avec des gens rencontrés sur place, tout en sifflant du vin chaud. Je me levai
quand je fus sûr et certain que la fille avec l'anneau dans le nez, non seulement elle
coucherait pas avec moi, ni baiser ni rien, mais en plus dès que j'aurais le dos tourné, elle
m'enterrerait sous ces commentaires que tictaquent les filles à qui vous avez fait mauvaise
impression. Je m'étais pourtant comporté normalement. Encouragé par la sensation grisante
que l'on éprouve lorsqu'on se trouve dans un endroit animé où l'on ne connaît personne,
tout en se sentant à sa place quand même. Alors bien entendu, enchaînant mes parties de
loutre comptoir, encore un jeu de cartes avec trop de cartes pour moi, je m'étais mis à
pontifier sur des sujets variés. Ponctuant le tout, à cause du vin et de l'omelette aux piments
du début de soirée, de flatulences souples & diverses. Branchés de merde. Anneau dans le
nez, je sais même plus comment elle s'appelait, c'était le genre de fille à s’étonner quand
elle chie. Et les autres étaient du même acabit. Mais bon.
        Je me suis donc pointé vers la cahute grise à côté du portail des parcs. Longues
grilles circulaires blanchies par le givre. Les fils électriques pendaient au ras du sol,
chargés de cristaux de gel. Je m'arrangeai pour dégueuler une ou deux broutilles rouges,
vin bile et cannelle, à peine plus d'un mollard, juste au coin. Les parcs de la ville étaient
pas encore envahis par les zombies. Un genre de colline avec des arbres et des buissons,
des taillis et des tas de machins en verdure, que je pensais à l'époque parce que j'y allais
jamais. Il y a des matraqueurs balèzes à l'entrée, pour repousser les morts-vivants
susceptibles de s'avancer jusque-là. Parce qu'en journée, malgré la chaleur suffocante,
quelques encomenderos aiment à se promener parmi les lilas de plastibois et les mares,



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voûtés à l'intérieur de leurs palanquins surclimatisés. Il s'arrêtent un moment, relevant le
rideau à trois faces bardé de soie, pour observer les paons ou les canards, les oies qui
s'ébattent dans les mares et les sentiers gravillonnés. N'importe qui restait chez lui et
attendait la fraîche pour mettre le nez dehors, surtout que la masse de zombies reflue avec
la nuit, allez savoir pourquoi, mais eux, non, il leur fallait des espaces neutres et giboyeux,
de larges massifs de fleurs, des taillis implacablement découpés. Et de l'eau à regarder. La
nuit, les parcs sont fermés et les clampins comme moi peuvent pas non plus y foutre les
pieds. Madrox m'avait conseillé celui au bord du quartier du sportif connu, immense et
rond comme une leçon d'algèbre. De géométrie ? J'en sais rien. Immense et rond, en tout
cas. Les grilles qui l'encerclent, d'habitude vertes, hautes et très pointues étaient donc
blanches cette fois-là. Je m'essuyai le menton et d'un pas décidé, pénétrai dans la guérite
des matraqueurs municipaux. Ces types-là, c'est moins pire que les inquisiteurs, mais
j'avais plutôt l'habitude de les esquiver. C'est la première fois que je me présentais pour un
boulot pareil. Y'en aura pas pour longtemps, qu'il avait expliqué Madrox en agitant ses
doigts nerveux, l'esprit sans doute occupé à remercier Tonatiuh ou Teccitzecatl pour la
réussite du bûcher.
         Les prêtres ne s'étaient pas trompés : femme et fillette s'étaient consumées en
hurlant tant qu'elles le pouvaient. Il s’agissait donc bien de sorcières. D'autres gars en tenue
de boulot s'entassaient dans un coin de la guérite, toile grise ou bleue et bien solide, bonnet
à ailettes. Certains portaient des moufles. Je m'approchai de la table, derrière laquelle se
prélassait un tas de médailles inconnues avec un bâton clouté. C'est clair, c'est pas lui qui
allait sortir se geler les miches deux heures avant le lever du jour pour quelques pesos.
D'autres matraqueurs se partageaient un thermos de café comme un privilège. Je me forçai
à sourire, mais rien ne bougea.
         Après un trop long temps d'arrêt, le temps de se manger deux ou trois pains et une
inculpation pour hérésie, je balance un mouvement compliqué des mains avec un air
pénétré. Le barbu derrière la table allonge trois gestes précis d'une main vers sa gorge et
saisit un formulaire. Il déniche un stylo derrière son oreille, j'aurais cru qu'il y avait que des
mégots là-derrière, alors je déclare que bonjour, chef. Je viens pour bosser.
         - Ben tiens, qu'il répond. T'es pas en avance, dis donc. C'est qui, ton dieu tutélaire ?
fouine-t-il avec un regard vicieux. J'ai pas bien reconnu ton salut.
         - C'est Xolotl, chef. Tu m’étonnes qu’il tique sur mon improvisation. J'y comprends
rien à leur conneries. Des fois je vais jusqu'à inventer une divinité, mais je lui trouvais un
air de cherche-merde, à ce bureaucrate armé, alors j'ai balancé Xolotl le dieu clébard.
Pratiquement personne ne connaît ses rituels. Pas moi en tout cas. Ca fait des années que je
m'en sors ainsi, il suffit de prendre un air de bonne foi et très convaincu avec ça, et
personne ne se risquerait à contester vos démonstrations de religiosité. Des fois qu'il se
goure et finisse interné pour hérésie. Ce gros con devait attendre que je le félicite pour son
propre dieu tutélaire, mais moi j'en savais rien. Des dieux il y en a des centaines, des
salutations rituelles il y en a des milliers, et des rituels tout court des milliers aussi. Tant
qu'on fait pas partie d'une secte. Moi j'avais toujours vécu sans rien comprendre à leur
bordel et je comptais bien continuer, c'est comme être analphabète dans un univers bouffi
d'affiches et de panneaux indicateurs, mais en moins grave, faut juste se démener pour
donner le change, même si on se doute qu'un jour on finira par se faire prendre en train de
lire un truc qu'on tient à l'envers.




                                                                                                     149
        Le type m'a expliqué qu'il y avait plus de place pour les lâchers d'animaux. Que je
bossais dans cinq minutes. J'ai rempli le contrat journalier, prêté serment sur la Sainte
Prêtrise, pour ce que j'en avais à foutre, et on m'a refilé une faux. Un des gars, tout maigre
avec une moustache à l'avenant, souriait doucement. En sortant, il me déclare tu sais,
demain t'arriveras un peu plus tôt.
        - Pourquoi ?
        - Comme ça t'auras le temps de préparer ta faux. Je te prêterai ma pierre à aiguiser,
si tu veux.
        - D'ac. C'est gentil. Et, heu, qu'est ce qu'on va faucher, au fait ? Je pensais à ceux en
moufles ou en mitaines et à mes propres doigts nus. On va se cailler, hein ?
        - Ca ouais, répond le type en se collant la faux sur l'épaule, pointe vers le bas. Ca
fait longtemps qu'il a pas gelé comme ça. C'est la première fois que tu rentres dans ce parc,
hein ?
        - Ouais, je fais. J'en avais marre des questions.
        - Pas moi. Mon métier normal, c'est jardinier. Je m'occupe des parterres de deux
ronds points dans le quartier des chaloupes. Avec le gel, forcément, je vais devoir tout
replanter. En attendant, je bosse ici. Reste près de moi, si tu veux. Je te montrerai comment
t'y prendre.
        - D'ac. J'ai mis la faux sur mon épaule aussi, et j'ai passé la pulpe de mes doigts sur
le manche de synthébois, essayant d'évaluer l'ampleur des cloques que j'allais me payer
demain. J'étais content d'avoir trouvé un gars sympa, parce que la plupart des fois que j'ai
commencé un boulot, c'était entouré de cons qui se délectent de vous regarder en chier
pendant que vous cherchez la bonne méthode. Celle qu'ils ont fini par développer, au fil du
temps, mais pas pour la dévoiler comme ça à un nouvau qui n'y connaît rien, tu penses
bien. Qu'est-ce qu'on va faucher, alors, que j'ai redemandé ?
        - Tu sais, ici, c'est un coin à promenade pour les riches. Avec des bestioles. Des
oiseaux. Des mares. Les oiseaux, c'est con. Alors, quand il fait encore tiède, à la nuit
tombée, il s'endorment les pattes dans l'eau des mares. Et ces temps-ci, il gèle sévère.
        - Allez ? Tu veux dire qu'on est là pour faucher des volailles ?
        - Ben oui.




       Chapitre 75
       la fille en maillot
         Je pense pas être un gars particulièrement altruiste, non, en fait, je sais que je suis
pas ce genre de gars. Mais là, allez savoir, la nuit s'était bien passée. Le boulot était moins
pénible que prévu, je venais de me faire quelques pesos, et le moustachu, qui se nommait
Birouche, m’avait facilité la tâche au maximum. Une fois la méfiance mise en veille, vu
que ce gars-là ne chercherait visiblement pas à me coller son boulot ou ses problèmes sur
le dos, et qu'il n'avait pas particulièrement l'air d'un délateur, pour autant qu’il y ait un air
adéquat, je me détendis sensiblement. Birouche s'occupait de son côté de la mare qui nous
avait été attribuée, me donnant des conseils lorsque les coups de faux nous amenaient dans
la même zone. Quatre gosses et une femme extra avec des ennuis rénaux. Birouche était



                                                                                                    150
très fier d'avoir de continuer à nourrir convenablement sa famille, depuis que sa femme
pouvait plus travailler. Il s'occupait de ses affaires et rendait grâce aux dieux. Il s'arrêtait
d’ailleurs parfois pour bougonner des machins, des prières ou des remerciements. A le
voir, ça paraissait naturel, comme de bénir sa faux en ânonnant des formules que je n'avais
pas comprises. Birouche semblait pas s'attendre à ce que j'en fisse autant. C'était reposant.
Je veillais tout de même à ne pas trop me relâcher, parce que certains cultes prônent
l'obligation de dénoncer les infidèles, et là je me trouvais tout de même cerné par de hautes
grilles d'acier costumé, un unique portail gardé par des matraqueurs municipaux entre le
dehors et le dedans. J'évitai d'y penser.

        Le boulot n'était pas compliqué. Le plus difficile, c'était de se déplacer sur la glace.
Au début, toute cette eau ! lisse et fraîche comme la soif apaisée ! De l'eau qui sert qu'à se
faire contempler par quelques richards de merde qu'ont rien de mieux à branler. Bien
malgré moi, je me sentis tout chose de pouvoir en faire autant, clampin que j'étais, comme
un dérapage rapido vers les hautes sphères. Heureusement, j'étais là pour bosser, un boulot
sans équivoque. Des volatiles s'étaient laissés prendre sur cette eau devenue béton, ça
gâchait la vue. Il convenait de limpider le paysage. Avec de longs balanciers de faux,
couper au ras de la glace, en faisant bien attention à l'inclinaison de la lame, pour ne pas
frapper la surface et se manger un retour vicieux dans le bras. Ensuite, avec le petit
couteau, gratter ce qu'il reste des pattes, prises dans l'eau gelée. Des bidules avec quatre
doigts et des griffes, comme des talismans de vieux, on recommençait après avoir mis le
tout dans un grand sac. Fallait surtout pas oublier un morceau, parce que lorsque les mares
dégelaient, en matinée, s'il y avait des doigts écailleux oranges avec des ongles et qui
flottaient, cela heurterait le sens esthétique des promeneurs et nous on se faisait engueuler,
m'expliqua Birouche. Il transpirait, ses bras pleins de tendons maniant la faux avec une
économie de gestes que je n'atteindrais jamais, parce que ce boulot je le ferais pas assez
longtemps. Il y avait surtout des canards et des oies. On découpait au ras, on enlevait les
doigts de la glace et hop, dans le sac. L'idée m'a effleuré de me mettre une volaille de côté,
je la dégèlerais plus tard pour la croquer, pourquoi pas après tout ? Un frigo en plein air. A
côté de moi, ça s'arrêta de faucher. Le collègue avec sa mini moustache me zieutait d'un air
compréhensif, tsts tss tss les dents serées, et je compris que c'était pas une bonne idée. Ca
m'embêtait qu'on puisse déchiffrer ma tronche avec autant de facilité, mais je lui sus gré de
m'avoir en quelque sorte empêché de violer un règlement que je ne connaissais pas et dont
je me foutais, parce que dans cette putain de ville, les règlements quelques cons les
prennent au sérieux et vous le font savoir. Je lui servis un clin d’œil et nous continuâmes à
faucher ; moi m'appliquant autant que possible, et lui machinalement, s'arrêtant parfois
pour rendre grâce à des trucs. J'ai jamais été un fou du boulot, ça non, mais ce que
j'appréciais c'était compter les heures jusqu'à la débauche, puis compter l'argent de la paye
avant d'aller au café ou ailleurs. Je me sentais bien après, des pesos en poche au cas où
j'aurais envie de quoi que ce soit.
        Grâce à Birouche, qui m'avait permis de passer une matinée crevante mais agréable,
même s'il avait pas voulu venir déjeuner avec moi au bistrot parce qu'il ne buvait que du
thé, qu'il lui tardait de rejoindre sa femme au lit surtout qu'il avait un autre boulot en début
de soirée, il fallait bien ça pour se démerder, je m'apprêtais à passer une bonne journée.

        C'était donc le matin, le barbu aux médailles m'avait refilé ma paye, extra, les
grilles étaient redevenues vertes et les fils électriques avaient repris de la hauteur. Il y avait


                                                                                                     151
des tas de ploc et même des bruits d'averse, neige et glace fondant rapidement en un con
d'hommage au soleil levé. Je décidai de rentrer directement, je me ferais peut-être sucer
vite fait, en tout cas je me préparerais du bon café et le journal d'hier m'attendait fidèlement
ç'allait être très bien. Je tournais dans les petites boiteuses et dans les grandes, le corps en
mode automatique comme d'habitude, d'ailleurs voilà l'un de mes raccourcis favoris,
bientôt la maison. Je compterais mes ampoules plus tard. En enjambant la claie de planches
et de fil de fer délimitant le jardinet du vieux, un voisin gentil qu'on comprenait pas ce qu'il
disait sous sa casquette et avec son nez parsemé de trous, tout courbé, qui toussait en
sortant à des heures impossibles acheter son pain, quelque chose attira mon regard. Deux
maisons plus loin. Là, entre un bac à fleur et la poubelle de plastométal terne, comme un
cube rectangulaire, je me penchai et ramassai une feuille abîmée. Je sus tout de suite que je
ne pourrais plus m'en séparer.
         La couverture d’un magazine prohibé. Dessus, il y a une fille splendide, à la peau
caramel, la bouche entrouverte et le regard net. Ses cheveux trempés sont ramenés en
arrière sur de belles épaules qui reflètent un peu le soleil. Elle porte un maillot de bain
blanc liseré de rose. Le haut, c'est deux triangles mignons sur ses nichons for-mi-dables, et
le bas un triangle maintenu en vie par un fil, sur chaque hanche. Deux jambes fines et
luisantes, humides, elle marche pour sortir de l'eau. Elle sort de la mer. Evidemment que
c'est un montage, y'a la mer, mais une fois que vous aviez posé les doigts dessus vous
pouviez plus les en détacher. Moi en tout cas. Je restai tout con un bon moment, chaque
fois que je pliais le papier pour le fourrer dans ma poche, chaque fois je le dépliais pour
regarder à nouveau la fille. Il m'aurait fallu un genre de harnais en métal costumé, comme
ceux des musiciens qui jouent de la guitare et de l'harmonica en même temps, pour me la
garder au niveau des yeux tout en marchant. L'esprit ailleurs, au pays des gros nichons au
goût salé, des lèvres pleines entrouvertes sur des dents blanches, j'écrabouillai quelque
chose de moyennement mou.




       Chapitre 76
       larkham emménage
        La putain de trouille. Marcher sur un zombie en train de dégeler. Je m'approchai de
nouveau, vu que j'avais bondi sur le côté, par réflexe. Chose que pourtant je ne fais jamais.
Pas les bonds réflexes, évidemment. Cet enculé de vicelard de merde, une morsure et j'étais
fichu. C'est pour cela que les gens portent des grosses godasses. Pour éviter de se faire
croquer par un mort-vivant sur lequel on a marché par mégarde. Certains d'entre eux, on
pourrait dire que c'est parmi les plus malins du tas, conservent assez de cervelle pour
tendre des embuscades rudimentaires : ils se planquent sous un tas de déchets ou une grille
d'égout, et lorsqu'un pied s'amène, crac, ils vous chopent d'une poigne de fer et
commencent à grignoter la vôtre. Pas la poigne. Ca bougeait rien du tout, ce con doit s'être
caché là avant le coup de froid. Pris de colère et de peur, je m'approchai un peu plus, au
dessus, juste au dessus, pour éclater un coup de talon teigneux à cette saloperie de zombie.
Larkham attrapa mon pied alors que je m'apprêtais à envoyer le deuxième service. J'en
serais tombé raide. J'ai attendu un moment, tout vide et la chaleur qui consume le dedans.



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Foutu de foutu de merde. Le type s'est extrait des vieux cageots et des emballages usagés.
C'était un humain. Cheveu court, pas mal grand et surtout dégingandé, avec des bras et des
jambes trop longs. Ou peut-être qu'il y avait trop d'articulations. Il tenait à peine sur ses
jambes, et claquait des dents. Pourtant, l'était bien couvert. En temps normal, je me serai
barré illico, avant que du néant ne surgissent les emmerdes. Mais le gars traînait comme un
air nigaud, celui de ces jeunes chiens tout fous à qui on peut faire manger du gravier, ils
sont tellement cons qu'on le leur tend et qu'ils le gobent, ou même du piment pour rigoler.
Il était attendrissant. Le temps que je m'en rende compte, j'étais en train de passer ma main
sur son front, brûlant et moite. Je me sentis sourire. T'es pas d'ici, hein ?
         - J'AI FROID, grogna Larkham.
         - Tu m'étonnes, vieux, t'as la grippe. Rien de grave. Personne t'a prévenu ?
         - NON. C'EST QUOI ?
         - Une maladie de rien du tout que tout le monde a, ici. Dans deux semaines tu vas
péter la forme. Repensant à Birouche et à sa gentillesse désintéressée, j'allai jusqu'à
proposer que si tu veux, je t'amène au centre de soins de l'Eglise du Coin*.
         - CHEZ LES CURES ? J'AIME MIEUX PAS.
         - Ah. Comme je le comprenais, ce con. Mais j'irais pas courir le risque de le dire à
voix haute. Je rentrai mes pieds en dedans et détaillais les œillets pour les lacets. Je savais
ce qu'il convenait de dire dans un moment pareil. J'avais vu maintes fois des cons en pire
état que lui, laminés par la vie, attendre comme des caves avec les yeux mi-clos que je leur
propose, mais je le faisais jamais : T'as besoin d'un sérieux coup de main, alors ? Tu veux
venir à la maison ?
         Larkham répondit oui.

         Je profitai du trajet pour lui expliquer qu'ici, tous les gens qui chopaient encore la
grippe venaient d'autres cités. Et que s'ils ne filaient pas prendre les cachets de l'Eglise du
Coin*, ils se transformaient en hérétiques potentiels. Faudrait pas qu'il sorte. Un genre de
quarantaine. Je suis pas sûr qu'il comprenait, parce qu'il se tapait une méchante tremblote
et les yeux fiévreux, son corps en mode automatique semblait pas très doué, et lui en
arrivant sur le pas de porte il me dit comme ça :
         - TU SAIS QU'EST-CE QUE J'AI FAIT DANS LA CARAVANE DE LA PARADE, POUR PAYER
MON TRAJET ? JE REPARAIS DES MACHINS. ILS M'ONT ENGAGE POUR REPARER DES CHOSES.
TU PARLES D'UNE BLAGUE. LES CONS.
         - heu, ouais ouais. La Parade. Personne n’intégrait la caravane de la Parade. Et
personne d'autre que les paradants n'était assez con pour traverser le désert. Ouais ouais, je
rajoutai en faisant jouer le pêne.
         L'autre se tenait dans le fauteuil, avec un genre de nuisette en haut et un de mes
bermudas. Elle regardait la téloche, il y avait des vieux séniles en train de palabrer, la
pertinence des causes des aléas d'un machin hautement important et patati patata l'hypnose
complète, même eux ne se rendaient plus compte qu'ils ne disaient rien. Elle avait mis du
chocolat en poudre dans un yaourt et le dégustait avec une cuillère à soupe. J'allais encore
me taper la vaisselle. Bosser comme un con, passer la nuit au troquet pour plus la voir et
elle était même pas foutue de faire sa vaisselle. C’est chez moi, putain. Chez moi. Elle
s'était tapé tout l'immeuble, on était pas si nombreux, et moi je l'avais même pas flanquée
dehors avec une paire de claques. Je sais qu'elle ne comprit pas. Peut-être j'ai pas supporté
qu'un étranger contemple ma vie de merde. Je hurlai qu’il fassait qu’elle se casse. Je
l'empoignais pour la secouer, hébétée, sa tête valdinguait alors j'ai arrêté, en fait j'étais pas


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si énervé, simplement froid et excédé, et il fallait que ça tombe ce jour pile, moi qui avait
passé une si charmante matinée. Qu’elle se casse. Qu’elle se casse. Qu’elle se casse. Elle
s'est finalement tirée en chialassant, et j'ai récupéré mon fauteuil.

        Penaud, Larkham a demandé doucement : JE DERANGE, OU QUOI ? Moi j'y croyais
pas, je venais de la virer, comme ça, elle était conne et moche mais bon, ça commençait à
faire un moment, et moi je l'avais virée comme ça. Je m'y casserais la tête plus tard. Ou
pas.
        - Non, c'est bon. T'inquiète. Je vais te montrer la piaule, je sors de quoi bouffer, et
du temps que tu dors, je m'en vais faire un peu de ménage.




       Chapitre 77
       en apesanteur
        - Tu l'as retrouvé quand, ce Frenzel ? je demandai en engouffrant un bretzel.
        - J'LAI PAS ENCORE REVU. QUAND JE SUIS RETOURNE VOIR MON FRERE ET LEUR
RAPPORTER LE TRANSISTOR, FRENZEL S'EST PLANQUE CHEZ LUI APRES AVOIR FERME SON
CAFE. J'AI PAS EU LA MESQUINERIE DE L’EN DELOGER.
        - Qu'est-ce que t'aurais fait si tu l'avais croisé, ou s'il était sorti avant que tu
repartes ?
        - COMME A PLATIN. UNE DEROUILLEE. FAIS PASSER LES OLIVES, ST'EUP.

         On avait nos pieds sur la table basse et on prenait l'apéro. Deux jours que sa
quarantaine était terminée, et Larkham n'avait pas encore mis le nez dehors. La soirée
s'amenait doucement, et là on allait sortir, sûr. La radio passait de la musique
expérimentale, des sons de tubes ou de sacs de pinces à linge, aucune mélodie, mais la voix
de la fille qui annonçait compositeurs et interprètes chouinait terriblement suave et on avait
craqué. L'était pas chiant, Larkham, mais ça me tardait quand même qu'il se barre de chez
moi. Il voulait se laisser pousser la moustache. J'y ai dit bonne idée.
         Moi j'avais raconté le vide derrière et la présence de l'autre absente qu'il était plus
que temps que je la vire de mon appartement. Lui, il venait de me terminer sa version de
l'histoire arrivée à Marie. Je me resservis de la grenache ambrée. Larkham mettait
approximativement trois de mes verres pour terminer un des siens.
         - TU SAIS, A PEINE J'ETAIS ARRIVE A LA CITE, enchaîne-t-il, J'AI CHERCHE MARIE
PARTOUT. MAIS JE L’AI PAS TROUVEE. ALORS J
         - Comment que t'as fait ? Pour être sûr ?
         - J'AI CHERCHE.
         - Oh. T'as dû chercher longtemps.
         - OUI. ALORS J'AI APPELLE TATIE PATRICIA. ELLE M'A RACONTE, POUR LE COUP DE FIL
QUE LUI AVAIT PASSE MARIE. UNE HISTOIRE DE BAGARRE ET VAGO DANS LE PATE. MAIS MOI
J'AI SURTOUT RETENU QUE FRENZEL AVAIT CLAQUE MA COPINE. POUR DE LA CONNERIE. UNE
SI GENTILLE PETITE CASSE-COUILLE. ALORS J'AI CHERCHE PLATIN. LUI JE L'AI DONC TROUVE,
COMME JE T'AI DIT. ENSUITE




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         Cette histoire, je le savais pas encore, mais j'allais l'entendre dans tous les sens,
racontée par tout un tas de gens. Là c'était la version Larkham. Marie l'avait appelé en
pleurant. Elle voulait qu'il vienne parce que c'était trop injuste, Platín a tué Tenazas pour
lui piquer des affaires et maintenant il faisait le malin dans un café, c'était dégueulasse il
fallait qu'il vienne. Alors Larkham avait dit que bon ben il arrivait alors. Il avait fait ses
bagages et puis du stop. Arrivé à la Cité trois jours plus tard, donc, pas de Marie. Il avait
retrouvé Platín dans l’appartement avec vue sur les grues, fumant des champixènes en
compagnie d'une brune replète en robe à fleurs. Des pâtes bouillaient dans la cuisine. Il
l'avait dérouillé pour lui faire comprendre qu'il avait déconné, puis s'était assis pour
discuter. Ils avaient mangé les pâtes, au bout de pas mal de joints et de pastilles, la fille, qui
s'appelait Mo-yan, cessa de regarder par dessus son épaule la téloche, puis mit son grain de
sel dans la conversation, probablement rassurée sur le fait que le grand type ne taperait plus
sur son cousin.

         Platín la dernière fois qu’il avait vu Marie, c’était au Vivarium. Avec Vago et un
autre mec. Près du monte-charge. Mo-yan avait pris peur et l'avait alignée en aveugle, rien
de grave à ce qu'il pensait mais Marie s'était quand même évanouie. Puis le petit balèze
avec un bandage sur la tête leur a expliqué qu'ils devaient se tirer, la figure de Mo-yan était
verte, pas de désespoir, c'était à cause de l'imminence de la mort. Elle s'excusa pour la
beigne sur la tempe de Marie. Larkham prit sur lui d'accepter les excuses au nom de la
jeune femme. Platín, en se tirant, il s'était souvenu d'un truc, c'est vrai qu'il était pas mal
défoncé, mais il avait posé son bras sur celui de Frenzel, il sentait rien à cause de la
combinaison étanche, pour lui demander de retourner un peu en arrière ou au moins de
l’attendre. Frenzel avait refusé arguant que chacun sa merde, pas question de risquer ma
peau. Tant pis, avait répondu Platín. Après avoir évité plusieurs patrouilles grâce à son
scaphandre, il parvint jusqu'au poste de garde du niveau -4. Se souvenant vaguement des
casses loupés de son enfance, il passa cinq longues minutes à en forcer l'entrée. Une fois à
l'intérieur, il évite les caméras comme un pro, il a été obligé d'enlever sa combinaison pour
mieux louvoyer, le nez au ras du sol, son bras maigre et tout blanc jusqu'au pupitre. Là, il
pressa le bouton de retour de ronde. Personne n'emmerderait sa cousine, les caméras
étaient désactivées et le logiciel de surveillance considérerait que Mo-yan se trouvait sur
place. Il attendrait demain matin pour signaler son absence de fin de poste. D'ici là, elle
serait peinarde.
         Mo-yan prit la suite du récit. Ils mangeaient des petits gâteaux au miel, les grains de
sésame crissaient sous leurs dents. Platín curait les siennes avec un morceau de carton. Et
là, tiens toi bien, assura-t-elle. Cet abruti m'a sauvé la vie. Avec le trapu et les autres, ta
copine et le mec au bras dans le plâtre, on a atterri dans le Gazotrain Municipal Secret.
Pour éviter les patrouilles. Plein de bruits et de claquements ; et puis un genre de décollage.
Le noir total, l'estomac du mec gargouillait, il disait rien. Je crois qu'il saignait un peu,
j'entendais aussi des plics. Pour moi, on aurait aussi bien pu se trouver en partance pour les
étoiles. Comme un trajet d'ascenseur ultra rapide qui veut pas s'arrêter, si bien qu'on finirait
par se croire en apesanteur. Et crac, le truc incroyable. Le trapu me secoue et ça s'arrête.
Glauque. Il a allumé son briquet, j'ai cherché une sortie. On a pris pied sur un genre de
quai. Personne. Un égout étroit et propre. Putain de merde, a dit le trapu au bout de
plusieurs minutes, il réfléchissait parce que je voyais ses sourcils se froncer et se défroncer
sans arrêt, je crois qu'on est
chez les Autres.


                                                                                                     155
         Ce type, il avait une gueule pas possible et un cheveu sur la langue, comme une
fillette ! Mo-yan pouffa. Ta copine s'est réveillée, elle avait pas l'air très bien, le trapu a
chargé l'autre mec sur son épaule et on a marché. Derrière l'escalier, il y avait une descente,
et de l'autre côté, une longue file de cylindres. Chez les Autres, mon cul, on était dans un
endroit secret de la Cité, et lorsqu'on nous trouverait on nous liquiderait. Et voilà tout. Moi
je voulais juste retourner d'où je venais et me tirer sans risques. Un panneau coulissait
lentement devant le tube de tête. Les sourcils du trapu faisaient des claquettes. Quand le
panneau a été complètement ouvert, il me dit : Petite, je crois que ces tubes retournent d'où
on vient. Le mieux c'est qu'à l'arrivée tu fasses semblant d'être là pour le déchargement. En
espérant que personne là-bas ne sera badgé. Alors je les ai plantés là. Je sais pas comment
il a deviné que c'était trop pour moi merci, et que je voulais juste rentrer et récupérer ma
vie. Je sais pas pourquoi ils m'ont pas suivie.




       Chapitre 78
       qui sont les autres
         A l'arrivée, je me suis dépêchée, les couloirs étaient soigneusement vides, étrange,
je me suis cassée par le réseau souterrain et je suis rentrée chez moi. Ils m'ont mis un
blâme pour avoir oublié de faire ma fin de poste. Sans l'autre con, elle désignait Platín en
recrachant la fumée, mon absence aurait été découverte alors que j'étais à peine en train
d'amorcer le trajet de retour. Après, j'ai été malade un peu plus d'une semaine, j'ai appelé
un copain du boulot pour qu'il le dise aux chefs et je lui ai demandé de passer à la maison
avec mon sac de sport mauve. Il y avait des badges visiteurs dedans, et je voulais vérifier si
j'étais grillée. Il a dit d'ac et on a papoté au vidphone, il se marrait à cause des chefs, se
déclarant prêts à la grève, autant dire à la mort, parce qu'un arrêté du Maire révolutionnait
le fonctionnement de leur monde. Il avait fait retirer tout le matériel de dépistage bactério
du Vivarium. Tout. Un équipement plus pointu devait arriver bientôt, mais les responsables
sécurité avaient la bave aux lèvres et gueulaient qu'on ne peut pas travailler comme ça
qu'est-ce que c'était que cette sécurité renouvelable sur commande, le refrain habituel. Les
nouveaux badges sont arrivés, conclut-elle en montrant un disque de plastigo blanc à
Larkham. Je le garde près de moi pour me souvenir. Ils m'auraient tuée, les cons.
         Larkham avait dormi sur place, dépité, pendant que les deux autres gloussaient et se
marraient, Platín explosé ne sentait plus ses ecchymoses, ils devaient se raconter des
conneries et peut-être même baiser? Lui, il tournait dans son sac de couchage avec une
seule pensée. C'est sûr qu'il comprenait plus vite que Moscato, mais il comprenait pareil.
Marie se trouvait désormais
chez les Autres.

       - ALORS J'AI VIDPHONE A MON FRANGIN POUR LUI ANNONCER QUE JE REVENAIS. CE
PETIT CON M'A RETORQUE QU'IL Y CROIRAIT QUAND IL LE VERRAIT. JE LUI AI EXPLIQUE QUE
J'AVAIS DEROUILLE PLATIN, ET QUE S'IL ETAIT GENTIL, IL FAUDRAIT QU'IL S'OCCUPE DE
FRENZEL, QUI DEVRAIT PAS TARDER A ARRIVER. J'EN AVAIS POUR TROIS QUATRE JOURS
AVANT DE REVENIR. Larkham se resservit un verre, il fit tiquer ses gencives, cette grenache




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elle était bien bonne et ma bouche déjà pâteuse. LA IL M'A DEMANDE D'UN AIR TAQUIN
QU'EST-CE QUE JE SOUHAITAIS QU'IL FASSE, AU JUSTE. J'AI REPONDU QUE BEN TIENS, IL
FALLAIT QU'IL LE DEROUILLE, CE CON, POUR LUI FAIRE COMPRENDRE QU'IL AVAIT DECONNE.
CARLO M'A REPONDU QUE LA METHODE DE PAPA ÇA LUI DISAIT TROP RIEN, ET QUE SI J'AVAIS
RIEN CONTRE IL LE FERAIT A SA SAUCE. J'AI REPONDU D'AC BIEN SUR.
        QUAND JE SUIS REVENU, LES AUTRES M'ONT ACCUEILLI COMME UN GENRE DE HEROS,
LE GROS NIGAUD QUI VIENT D'AVOIR LA PREMIERE BONNE IDEE DE SA VIE. ILS ONT BOUSCULE
PEPE JUSQU'AU GENERATEUR POUR QU'IL CHANGE LE TRANSISTOR A RADIATIONS, ET PAS UN
DE CES MINABLES NE M'A DEMANDE DES NOUVELLES DE MARIE OU DE VAGO, OU MEME SI
J'ALLAIS BIEN. PAS MEME PEPE, SON PERE. ELLE SE TROUVAIT CHEZ LES AUTRES, LES
ENNEMIS DE LA GUERRE. ET MOI J'ETAIS LE SEUL A M'EN SOUCIER. QUAND J'EN AI PARLE A
CARLITO, IL M'A DIT QUE LUI ÇA L'ETONNAIT MOYEN, QUE L'EGOÏSME, C'ETAIT PAS
SEULEMENT UN TRAIT DE CARACTERE. IL M'A DEMANDE CE QUE J'ALLAIS FAIRE. J'Y AI DIT
QUE BON BEN, J'ALLAIS Y ALLER ALORS, ET LA IL A REPONDU QUE CE COUP-CI C'ETAIT VRAI,
IL ME REVERRAIT PLUS. IL AVAIT L'AIR BLASE. POUR CHANGER DE SUJET, J'AI DEMANDE OU
ÇA EN ETAIT POUR FRENZEL, ET LA IL M'A RACONTE QUE FRENZEL NE DORMAIT PRESQUE
PLUS. TOUTES LES NUIT, MYSTERIEUSEMENT, MALGRE SES RONDES ET LES DROGUES D'EVEIL,
MALGRE LES SERRURES ET LES PIEGES, UNE DE SES PIERRES DISPARAIT. FAUT QUE JE TE DISE
QUE FRENZEL IL A UN GENRE DE LUBIE, IL COLLECTIONNE LES CAILLOUX. IL EN A DES
MILLIERS. JE SUIS CERTAIN QU'UN BEAU JOUR IL NE LUI EN RESTERA PLUS QU'UN SEUL, TOUTE
SA COLLECTION AURA ETE VOLEE DURANT D'INNOMBRABLES NUITS, ET IL DEVIENDRA FOU.
C'EST UN VICELARD, MON PETIT FRERE. VOILA POUR FRENZEL.
        - C'est con comme collec. Il est bidon, ce type. Dis donc, les olives st'eup.
        - YEN A PLUS.
        - Ouais. Bon, ben on va aller dehors, alors. Ce Larkham je l'aimais bien, c'était
quand même pas si fréquent. Je vais te présenter une copine, elle est sympa comme tout,
elle va peut-être pouvoir t'aider à trouver un logement. Ca fait un bail que je l'ai pas vue.
Tu verras, elle envoie grave. Combien de temps t'as mis pour arriver de la cité des Autres
jusqu'ici ?
        - C'EST ICI LA CITE DES AUTRES.
        - Si tu veux. En résumé : pour toi c’est ici et pour moi, c’est là-bas. On va pas
tergiverser pendant deux heures. Combien de temps.
        - SEIZE OU DIX-SEPT MOIS.
        - Ouais. Ben on va te faire oublier tous tes soucis.
        - J'AI PAS ENVIE D'OUBLIER MES SOUCIS.
        - Bon bin on sort quand même.




       Chapitre 79
       et d'abord qu'est ce qu'il y a entre les étoiles ?
       Je partais faucher mes oiseaux, enfin, mes bestioles parce que j'avais aussi fauché
quelques lapins au cours de la semaine, avec de sales pensées en tête. Pas à cause des
animaux synthétiques, ou des parcs à bourgeois, ni même parce qu’il fallait bosser. J'étais



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en colère à cause du vieux schéma. On souhaite que deux personnes qu'on apprécie
s'apprécient l'une l'autre, mais quand ça arrive, ça vous énerve. Je veux dire par là qu'on
avait passé une très bonne soirée. Grenouille, je l'avais pas vue depuis trop longtemps et à
ma grande surprise, rien n'avait changé, pendant la session larmoyante où je lui avais
raconté pour l'autre elle avait juste sorti un méchant sourire en concluant pas trop tôt, sale
con, et puis le reste rien n'avait changé. Elle était toujours aussi dégrouillarde, bien
entendu, pétante de vie, et je savais qu'elle saurait régler le problème de logement de mon
nouveau copain Larkham. Mais j'aurais jamais pensé qu'elle l'inviterait à rester quelque
temps chez elle. Parce qu'on dort pas chez Grenouille impunément, en fait même si
Larkham s'y prenait comme un pied ou se cuitait à mort, dès la première nuit elle se le
ferait quand même. C'est pas donné à n'importe qui, parce que moi la seule fois que je
l'avais baisée, on était tellement bourrés qu'on était presque inconscients tous les deux et
même que le lendemain elle m'a avoué qu'elle regrettait. Ca fait jamais plaisir.
         La soirée avait pourtant bien commencé. Il y avait des copines à elle que je
connaissais pas, et un des mecs faisait tourner une pipe à eau sans prononcer un mot. Là,
elle m'a parlé d'un truc qui la tracassait.
         - Tu sais, en fait j'y ai bien réfléchi. On sait tous les deux que leurs conneries, les
curés, les dieux, ça elle le dit à voix très basse avec un regard en biais pour ses invités, le
monde et l'univers qui seraient statiques et hiérarchisés pour l’éternité c'est des conneries,
justement. Eternel ça signifie jamais né et jamais mort et pourtant là, pas vrai ?
         - Ouais, que je réponds. Je la regarde pendant qu'elle parle, comme elle semble
partie pour soliloquer, je lui prends le tube des mains et me colle sa douille. Elle continue
alors que je tousse un bloc de fumée.
         - Ils disent aussi que les étoiles dans le ciel sont en nombre infini. D'ac ?
         - D'ac. Eternelles et en nombre infini, ouais, suivant Leur Divine Volonté, que je
récite avec un sale regard que je me sens pousser au nez.
         - Et la lumière. Elle se déplace pas de manière instantanée. C'est peut-être possible
en fait, mais pour ce qu’on en sait ça l’est pas.
         - Ouais.
         - D'accord. Grenouille rajuste sa position, elle s'assied sur ses talons et se penche en
avant. Elle récupère le tube, commence à se concocter une autre douille. Larkham nous
écoute, il espionne ses seins. Si ça se trouve, je l'ai compris que le lendemain alors que je
partais faucher des animaux morts, elle phrasait à voix haute en s'adressant à moi, mais en
parlant à lui. Cela arrive, par exemple dans le bus, lorsque vous matez des gens en train de
papoter et qu'il s'aperçoivent justement que vous les matez. Au bout d'un moment, à moins
qu'ils ne soient inhumainement sûr d'eux, ils parleront à votre presque seule intention,
faisant mine de ne pas s'en apercevoir. Peut-être Grenouille, elle causait avec Larkham par
le truchement de notre conversation. C'est encore plus frustrant que le fait qu'il la baise
alors que sans moi, ils se seraient pas rencontrés. M'en fous, j'ai compris ce qu'elle
expliquait.
         - Bon, résume-t-elle. La lumière se déplace à une vitesse donnée. D'après les curés,
les étoiles sont éternelles et en nombre infini. Alors toute cette lumière produite par une
infinité d'étoiles depuis un temps éternel, ben ça fait un max de lumière. Ca fait tellement
de lumière que, même si à cette distance certaines étoiles se trouvent masquées par
d'autres, en toute logique, il ne peut pas faire nuit. Grenouille s'arrête, se gratte les
cheveux, ajuste la douille sur le tube et reprend. Où qu'on regarde, s'il y a une infinité
d'étoiles, on en voit une. Et si elle est éternelle on prend sa lumière en pleine gueule. Mais


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c'est pas le cas. Y'a des étoiles et du noir au milieu, ça fait nos célèbres nuits étoilées. Là, je
crois me souvenir qu'elle a rougi, sur le moment j'ai rien percuté mais maintenant je sais,
elle devait avoir remarqué l'intérêt porté par Larkham à la conversation ou à ses nibards.
J'aurais dû l'emmener dans un troquet. Y'a une explication, conclut-elle. Le noir entre les
astres, c'est la portion où la lumière envoyée par les étoiles n'est pas encore arrivée jusqu'à
nos yeux. Parce que j'aime bien l'idée que des étoiles il en existe tellement que même s'il y
en a des tas mortes ou en train de mourir, ça fait pas vraiment de différence. C'est chouette.
Les espaces noirs, c'est soit des espaces où il y a aucune étoile, et donc l'univers serait un
machin fini, soit des espaces où les étoiles sont si loin que la lumière qu'elles émettent n'est
pas encore parvenue jusqu'à nous. Ca signifie au moins deux choses. Un : les étoiles sont
pas éternelles, sinon la lumière serait là de toute façon, elle aurait pu faire n'importe quel
trajet, puisque je te rappelle que l'éternité ça a pas de début. Deux : notre univers n'est pas
statique et immuable, avec nous en bas et les dieux tout en haut. C’est dans leurs têtes.
Notre planète est née, et elle va mourir. L'obscurité de la nuit, c'est la preuve que notre
planète est trop jeune, elle est née à un moment et par exemple il y a des choses situées
prodigieusement loin qui ne sont pas encore arrivées jusqu'à elle. Grenouille baissa la voix.
Une preuve de plus que les leçons des curés c'est du pipeau. Et tout le monde peut le voir.
         - C'est la classe, que j'ai répondu. Je veux dire les feux ça s'allume et on les oublie,
ça brûle des choses pour se nourrir puis ça s'éteint et c'est tout. Leurs trucs de petits malins,
ça m'a toujours semblé louche.
         - Ouais, fit Grenouille.

        Je dormais mieux, un peu de musique à la radio et quelques verres, on peut quand
même dire que j'étais peinard. Le soir même, je devais voir Grenouille et Larkham, cela me
faisait bien plaisir. C'est un type bien. J'ai souvent repensé au fait que Tatie Patricia devait
lui avoir parlé du nèpenthès à Tenazas. La raison pour laquelle le vieux était mort. Ici, avec
du nèpenthès, on ferait s'agenouiller même les archevêques. Lui, il s'en batait l'oignon.
C'était juste des bricoles. A moins qu'il ait pas voulu balancer de rumeur. Vu que le
nèpenthès, ça existe pas. Il était plutôt détaché, comme gars. Quoi qu'il en soit je suis allé
faucher avec mes sales pensées en tête, et quand j'ai constaté que Birouche était pas venu
bosser, ça ne s'est pas amélioré. J'ai demandé à un des gars qui tenait sa faux pointe en
avant, comme pour empêcher quiconque de l'approcher. Il m'a répondu que le petit
moustachu hé hé, il s'était fait tarter à son boulot du soir. D'autres gars se sont marrés en
sortant des vannes sur les semi-hommes. Ces cons de bourgeois parvenaient à faire adopter
leurs manies à n'importe qui. Que des gars qui mènent une vie pas facile, réduits
présentement à faucher des oiseaux pour se payer leur picole, adhérent à la théorie générale
que véhiculent les prêtres et les friqués, dont la plupart s'autoproclament inexplicablement
intellectuels, ça me sidérait. Comme quoi ce serait dégradant de modifier sa chair. De se
faire poser des prothèses. J'ai demandé quel morceau et l'un des gars qui avait un bonnet
rouge me lâcha : la jambe, d'un air moyen gêné. Ca lui passerait vite. Je fauchai mes
bestioles jusqu'à la débauche en tirant la gueule des mauvais jours. Impossible de me
décrisper, je me connais, dans ces moments-là faut simplement arrêter de lutter et se laisser
porter par la même pas colère. Ce con de Birouche, il était assez percuté pour s'éveiller
dans la salle de réanimation et se faire sauter la tête aux cachetons sans même avoir revu sa
femme, juste parce qu'on l'avait convaincu que sa prothèse le rendait indigne au regard des
dieux. Toute façon, je le reverrais jamais.



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         La soirée était bien, j'arrivai à peine en retard, bien calmé parce qu'on m'avait refilé
mon solde, ce qui signifiait que la température allait remonter la nuit, que les bestioles
pourraient sans danger s'endormir où elles le désiraient et qu'on allait bientôt se remettre à
sortir. Je commençai donc à mater les affiches collées à l'arrache en quête d'un bon concert.
Je suis allé acheter de la miam au coin du métropolitain, en face du kiosque à tartines, à
l'arrache aussi, et je m'étais posé en fumant quelques joints. On a bien rigolé un moment, je
me suis mis le compte et crac en vol plané, je me suis encore retrouvé chez moi, réveillé
par la chaleur épouvantable. C'était le matin et j'étais à moitié habillé. Je me creusai la
cervelle en allant pisser pour savoir si j'avais merdé ou pas, il me semblait que non, j'avais
déliré avec Larkham et d'autres gars, je me souvenais pas m'être montré particulièrement
lourd. Quand même probablement chié à la face d'un cave ou d'un autre, et dégoisé sur les
curés. Ils étaient bourrés et cons, personne n'aura compris de quoi je parlais. Avec un reste
de boîte d'eau, je me préparai du café en écoutant les informations à la radio. Songeant une
fois de plus qu'il faudrait que je trouve une télé. J'avais laissé celle de l'autre en bas avec le
reste de ses affaires, et grâce à l'étiquette elle marche, la téloche avait pas tenu une heure
avant de se faire embarquer par des voisins ravis. Les infos c'est les mêmes, il suffirait
d'enlever l'image et on n'y verrait aucune différence, mais c'est ça le truc. Les images. Les
même conneries qui bougent. En buvant mon café, j'eus la révélation. Larkham m'avait
demandé un truc. J'avais dit d'accord. Une histoire avec un pote à Grenouille qui
connaissait un gars qui travaillait dans un bistrot, un petit gars baraqué avec un cheveu sur
la langue. Il voulait que je l'accompagne, pour lui causer. Il voulait pas se faire remarquer.
Moi, j'avais promis que ouais d'accord promis, j'te jure je viens demain. Là, j'étais cassé.
J'irais demain. Les promesses, c'est plus vraiment mon truc une fois sobre.




       Chapitre 80
       la Pénalité
        Quelques jours plus tard, donc, je me trouvais à nouveau chez Grenouille en train
de siffler une bière. Ils buvaient du thé. Un véritable appartement de fille ; affiches aux
tons mielleux, étagères de synthébois clair, des livres, des fleurs séchées, des enveloppes,
paquets d'encens, des disques de musique nulle et toute une tripotée de bibelots plus
ridicules les uns que les autres, ça allait de la petite poupée en tissu qui sent la framboise
au porte-photo en lierre métallique avec des crochets pour suspendre des médaillons, un
appartement de fille que je vous dis. Le thé servi sur la table basse, un agrégat de morceaux
de céramique collés ensemble par ses soins, elle penchait un peu vers l'arrière. Larkham
avait cassé la théière mauve, sans faire exprès il avait trébuché, alors Grenouille utilisait la
vieille en semifer, piquée de rouille sur sa base. Je venais de redire que l'idée d'y aller
maintenant, c'était bidon, qu'il valait mieux attendre la nuit, et on baignait dans un silence
pas gêné du tout, un silence contemplatif. Moi le silence ça me dérange pas tellement, mais
il y a des gens oui. Larkham tenait ses longs pieds croisés, assis sur un coussin à franges, et
je regardais alternativement et lui et Grenouille, dans l'espoir que l'un des deux devienne
d'accord avec moi. A l'époque, j'aimais pas trop me balader en ville pendant la journée.



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D'abord quand il fait chaud comme ça, moi je sue comme un porc, et en plus ça me disait
moyen de me taper le bus et encore moins de marcher, pour croiser des zombies par
grappes non merci. J'essayais de ne pas penser à Grenouille avec la queue de cheval qui
enroulait son cou, le creux des seins lourds qui réclamait des bisous, et la bite de Larkham
dans son cul. Aucun des deux ne voudrait tomber d'accord avec moi, ni maintenant ni
après, et je les matais sirotant leur thé de merde qui schlinguait la pêche ou l'abricot. De
cette connerie j'en bois jamais, surtout que Grenouille elle le fait elle-même, avec de l'eau
de cuisine, d'ailleurs de l'eau elle en achète tout le temps, je sais pas comment elle fait.
         - Sois pas con, Saavedra, qu'elle dit. Vous allez pas y retourner tous les jours,
d'accord, alors vaut mieux y aller une bonne fois pour toutes, et attendre le mec jusqu'à ce
qu'il arrive. A quelle heure ça ouvre déjà, Lark ?
         - DANS UNE DEMI HEURE.
         - Tu vois. Grenouille trempa les lèvres dans le brouillard de son bol. Ses yeux
pétillaient. Ah mais j'y suis ! T'as la pétoche ! Hreuhh, maaaanger cerveeeeelle !
Grenouille éclata de rire, et même Larkham il souriait. C'était pas drôle, j'avais même pas
peur ou alors peut-être un peu, mais c'était pas une raison pour se foutre de ma gueule avec
des vannes pas drôles. Surtout quand on décorait son appartement avec des koalas en
plastigo ou encore qu'on voulait se laisser pousser une moustache et qu'on n'y parvenait
pas. Je me suis mis en colère et j'ai balancé que j'avais pas peur de rien, qu'on pouvait y
aller de suite que de toute façon plus vite ce serait fait mieux ce serait, d'ailleurs dès que
Larkham aurait parlé au mec il se casserait pour retrouver sa copine et toi tu feras moins de
raisonnements, ma vieille. Grenouille accusa le coup, traits tirés, sa lèvre inférieure
bredouillait mais moi je regrettais pas, c'était comme ça. Elle se ressaisit et m'envoya une
taloche derrière la tête en ricanant :
         - Tu crois que je le sais pas, gros malin ? Tu me prends pour une bille ou quoi ?
Allez, cassez vous les mecs, j'ai un cours tout à l'heure et vous, vous allez être en retard. A
toute, souffla-t-elle à Larkham, juste avant qu'ils s'embrassent. Sur la bouche. Je passai
devant et attendis le grand couillon en bas de l'escalier.

        Le bistrot s'appelait la Pénalité. On a fait le trajet en bus, Larkham ne disait rien, il
avait fait marrer les mémés du fond, deux vieilles avec des chaussures à talons, des petits
sacs à main et le coffre à bijoux épinglé sur leurs peaux usées, pas le genre de mémés à se
rendre au marché, ça non, elles avaient temporairement remisé les manteaux de fourrure
réfrigérante sur leurs genoux. Au premier arrêt, le chauffeur a envoyé un gros coup de
frein, à l'époque je me disais que probablement ils le font exprès pour emmerder les
passagers, et depuis que j'y ai bossé, je le sais : ils le font exprès. Larkham a volé sur deux
mètres, se retenant de justesse à la barre accrochée au plafond. Les mémés ont rigolé, un
couple qui tirait la gueule n'avait pas tiqué, un unijambiste barbu qui prenait l'air à la
fenêtre l'aida à se relever. La chaleur était suffocante, je visais les mémés en me demandant
comment elles faisaient, avec tous leurs bijoux, pour pas déclencher le détecteur de métaux
à la montée du bus, peut-être avaient-elles une dérogation, et Larkham disait toujours rien.
La pénalité venait d'ouvrir, déjà plusieurs clients en terrasse. Deux vieux se souriaient
mutuellement, des mousses bien jaunes posées sur leurs carrés de carton. Sous un autre
parasol, un groupe de jeunes cons, excités par ceci ou cela, l'un d'entre eux avait des patins
à roulettes sur l'épaule, et une fille dépliait une écran portatif. On s'est assis. Enfin, moi je
me suis assis et Larkham est allé commander. Les jeunes s'amusaient bien, qu'est-ce qu'ils
foutaient dehors en plein après-midi au lieu de rester au frais à s'enfiler, j'y comprenais rien


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alors je leur ai demandé. Le tournoi, mec, le tournoi, me répondit un garçon qui portait un
signe cabalistique tatoué sur la joue. J'avais oublié ce putain de tournoi de raquette, une
belle connerie, de toute manière y'a toujours un événement pour occuper l'esprit et les
conversations de tout le monde. J'ai dit ho, le tournoi, conscient de passer pour un con au
yeux des deux minettes qui de toute façon étaient un peu jeunes pour moi, quoique, surtout
celle avec la pointe des cheveux teinte en vert, ça fait jamais plaisir. Larkham revint
s'asseoir. IL EST LA, LE MEC. MAIS L'A PAS L'AIR BIEN CAUSANT. DIT QU'IL CONNAIT PAS DE
MARIE NI DE VAGO. DIT QU'IL A JAMAIS BOUGE DE CETTE VILLE. Larkham avait l'air déçu
que c'était pas possible, alors j'y ai réclamé où qu'elles sont les bières d'abord, il a répondu
qu'il avait oublié qu'on avait qu'à se tirer, un peu plus et j'aurais vu bloublouter sous les
larmes ses yeux, alors j'y ai rétorqué pas question hé ho, on est pas venus se faire chier en
plein après-midi, le soleil dans la gueule et des zombies partout pour même pas boire un
coup non mais ho. Viens. Au moment où on poussait la porte, un des deux vieux a gueulé
d'une voix nasillarde Cube ! Apporte nous les dominos, tu veux bien ? et l'autre oscillait du
menton en trempant ses lèvres dans la bonne mousse glacée.




       Chapitre 81
       moscato
        A l'intérieur, téloche collée au plafond, une douzaine de clients les yeux levés en
train de suivre la partie de raquette. Sur les tables, des verres pleins de couleurs, je
comprendrais plus tard avec effarement que ces femmes accompagnées par des hommes en
chemisettes mode, elles buvaient des sirops ! Elles portaient robes longues et barrettes dans
les cheveux, avec ces chaussures ridicules, autant se mettre pieds nus, qui laissent ressortir
des bouquets d'orteils au bout. Sur les murs, dans des cadres transparents, on avait exposé
plusieurs maillots de turbule, abîmés, pas des maillots de gala. Le long comptoir de
plastibois sombre, avec les tubes à pression et les bouteilles alignées derrière.
Stupéfaction ! Une machine à glaçons bleue trônait à côté du percolateur. J'aurais jamais
assez de pognon pour boire un verre ici, bordel. Un type noueux, en débardeur. Le frisottis
sur son torse et ses bras, le genre de bras à porter une gourmette en boules de pétanque,
avec des doigts cubiques au bout. Le cou était monstrueux, couturé lui aussi, un cou à
l'épreuve des balles. Le mec avait le nez tordu, cassé et recassé et jamais remis en place, et
il lui manquait une oreille. Il portait un bermuda jaune très court, des claquettes et une
boîte de dominos minuscule entre ses doigts. Putain de merde, j'ai fait en m'écartant.
Larkham cultivait sa lippe de chien triste.

        Quand le serveur revint, je lui demandai comme ça combien c'était pour deux
demis, et il me renseigna un quart de peso, un demi peso si tu me prends des chupitos avec.
J'y ai demandé ce qu'il y avait et j'ai choisi deux jus de crevettes, sûr que Larkham il avait
jamais goûté, dans sa ville d'abrutis. Dire qu'il avait jamais vu de zombies avant d'arriver
ici. Ville d’abrutis. A la fois, il prétendait que dans la cité des Autres, il y avait l’eau
courante. Technologie de pointe, je peux même pas saisir exactement de quoi il s’agit. Et
aussi dans le coin où il vivait, une fontaine. Incroyable. Le mec, de dos, versait la liqueur



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dans des mini verres, et quand il eut terminé, il s'approcha dangereusement de la machine à
glaçons. C'était là qu'on se faisait entuber. Un glaçon à dix pesos tu penses ! Hé ho non
non, c'est pas la peine, que j'interviens.
         - C'est pas la peine de quoi ? demande le serveur avec son oreille en moins qui
boursoufle rose et le cheveu sur la langue.
         - De mettre des glaçons. On est pas pleins aux as comme les autres cons, là, que je
réponds en désignant les clients attablés devant des sirops et la partie de raquette, ils
entendent même pas.
         - C'est gratos, vieux.
         - Tu déconnes ?
         - Non. Le type avait un air méfiant méfiant, ça allait pas être fastoche de se rendre
sympathique, mais j'avais que ça à foutre et puis pas mal soif. Comment tu t'y prends ? Si
c'est pas indiscret ?
         - C'est de l'eau de neige. Alo
         - HUM je fis, prêt à me contenter du demi. L'eau de neige elle est pas potable, c'est
à cause des produits chimiques qu'il y a dans les nuages. Faut acheter des comprimés
spéciaux pour la désinfecter. Qui coûtent cher et donnent un goût dégueulasse. On peut
acheter un antigoût qui coûte cher aussi, mais ça enlève tout le goût de l'eau. Alors faut
acheter un exhausteur qui
enfin bref ça s'arrête jamais. Quelques cons d'écolos pleins de pesos font ça pour se donner
bonne conscience, ils sont persuadés de court-circuiter le système parce qu'ils achètent
jamais d'eau. Tas de cons.
         - Ma machine est spéciale, c'est un copain qui me l'a fabriquée. Modèle unique. Elle
retraite l'eau de neige sans problème, et la glaçonne idem.
         - Putain ! C'est vachement bien. Bizarre que j'en ai jamais entendu parler. Ca
pourrait intéresser des tas de gens, cette connerie.
         - Ah ouais ? Et qu'est-ce que ça peut me foutre ? grinça le serveur. D'ailleurs tu me
gonfles. Vous finissez vos verres et vous vous cassez.
         - Comment ? Tu crois que tu m'impressionnes ou quoi ? Evidemment qu'il
m'impressionnait. On restera ici tant que t'auras pas dit à mon pote où se trouve sa copine,
stéréo de mes couilles. Là il ne dit rien pendant un moment, ses sourcils gigotaient, en,
formant, des plis, j'espérais que Larkham était fort en bagarre parce que moi non, et
j'espérais aussi que le mec ne capterait pas que je me fichais de son oreille manquante. En
plus, ma vanne était pourrie. Il répliqua enfin que bordel, je l'ai déjà dit à ton pote, je
connais pas de Marie du tout. Et vous je vous connais pas non plus. Larkham intervint :
         - MAIS SI, PUTAIN, UNE PETITE BRUNE AVEC PLEIN DE TACHES DE ROUSSEUR SUR LE
NEZ. GENTILLE COMME TOUT, PEUT-ETRE UN PETIT PEU CASSE-COUILLE MAIS ADORABLE, LE
GENRE DE FILLE A RAMASSER DES BEBES CHATS ABANDONNES. TRES FORTE POUR BRICOLER
DES TRUCS. DES DOIGTS BIZARRES, TOUT TORDUS. MAIS SI PUTAIN ! ET VAGO. UN GARS
TRES GENTIL. PAS BAVARD MAIS GENTIL.
         - Vous je vous connais pas du tout.
         - C'est important ? Ses yeux enfoncés toisaient que ouais. Bon ben t'as qu'à les
contacter pour leur demander s'il connaissent un dénommé Larkham, tu le leur décris et
puis tu reviens et tu nous lâches où on peut les trouver.
         - Du calme, gros cul. Evidemment c'est ce que je ferais si je connaissais ces gens.
Maintenant vous basculez et vous vous barrez. Le ton était sans réplique.



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        - Viens, on se casse. Il est bidon ce troquet. C'était pas brillant comme sortie, mais
une sortie avec un coup gratos et sans avoir pris de beigne, je pouvais me permettre de la
trouver réussie. Au moment où on franchissait la porte, il y a eu des grands cris. Les
femmes se tenaient là, blêmes, la main devant la bouche, et les types éructaient des jurons.
Tous fixaient l'écran. Dehors, les jeunes tiraient la même gueule. S'est passé quoi, je
demande ? La fille avec la pointe des cheveux en vert m'explique alors que mince, c'est
Nemetchev, il allait servir normalement, il menait de douze points, il lance sa balle en l'air
et là, au moment où la raquette touche la balle, ça a explosé. Du sang partout de la fumée,
Nemetchev par terre avec le bras et la moitié de l'épaule rouges et arrachés, puis ils ont
coupé la retransmission. Je vérifiai sur l'écran portatif, il y avait une chanteuse en robe
fuseau qui ondulait à côté d'un léopard mauve.
        - Chouette, m'échappa une voix ravie. Les autres restent interloqués, Larkham et
moi on retourne à l'arrêt de bus. Les deux vieux sont pris par leur partie de dominos, ils ont
rien remarqué. Je sue comme un porc sous le soleil qui fournaise.




       Chapitre 82
       grenouille elle sent bon
        Le concert était bidon, cinq ou six débiles aux cheveux longs qui se faisaient
appeler les casseurs de vitres, ou peut-être les casseurs de son, en tout cas les casseurs de
quelque chose, et qui envoyaient rien du tout. C'est clair qu'il y avait du gros son, mais au
niveau énergie c'était pitoyable, un deux kilomètres haies tenté par un aveugle en béquilles.
La première partie était un peu mieux, un gars avec une gratte et un ampli, il enregistrait
une boucle vite fait, l'envoyait tourner sur l'ampli, et puis rejouait par dessus. C'était pas
mal. La placette était gavée de monde, les branchouilles secouaient la tête au ras de la
scène, et les autres campaient devant la buvette ou se tiraient ou se regroupaient au bord du
canal. Il y aurait bien un de ces caves pour glisser dans l'eau, tout bourré, et personne n'irait
le sauver. Les touristes qui plongeraient, s'il y avait des vocations, ils se feraient bouffer
par les gators. Ou s'empoisonneraient au contact de la flotte, si jamais ils parvenaient à
nager plus vite que les reptiles surentraînés, à peine plus verts et plus épais que celle-ci. Je
me trouvais en compagnie de Madrox et d'un autre gars nommé Cassetrogne, que je voyais
plus depuis trop longtemps, depuis que l'autre m'avait convaincu que ce serait une bonne
idée si elle emménageait chez moi. Madrox, avec des regards par en dessous, matait un
groupe non loin, pas à cause des filles, mais à cause de la présence de deux goulards avec
elles, qui faisaient les beaux tant qu'ils pouvaient. L'un arborait une mèche bleue et des
losanges de peau sur le crâne, et l'autre s'était fait limer les dents en pointe. Les cons autour
faisaient les malins, traîner avec des goulards c'est mégabranché, en plus c'est un genre
d'assurance que personne viendra te faire chier ou te taper sur la gueule. Même pas te taper
une clope. Cassetrogne fignolait un joint, et Madrox arrêtait pas de bloquer putain ça
commençait à m'énerver. J'avais rien à dire, alors je verdictai putain y nous faudrait des
gonzesses.
        - Ouais, répond Cassetrogne.
        - Sûr, ajoute Madrox après un temps d'arrêt.



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        - Dans le style de celle-là, je fais, en désignant une brune qui se trimballait les
nichons en avant, de gros nichons, les lèvres couleur cerise et des bottes jusqu'aux genoux,
en compagnie d'une autre aux cheveux courts avec un pli vulgaire sur le front, qui galérait
pour s'allumer une clope.
        - Putain ouais, ça c'est de la bombe, renchérit Cassetrogne en cherchant son briquet
dans l'herbe. Il portait un chandail à col en v dont il avait coupé les manches, et un
bermuda. Sur son biceps nu, on distinguait le tatouage à l'encre phospho qu'il s'était fait
faire quand il était plus jeune ; une réplique du blason du SuperCapitaine, un superhéros de
bande dessinée, avec marqué dedans, à la place de foi et ordre : je vous hais. Il était très
fier de son tatouage. L'était pourtant baveux. Nous on fixait cette brune dans ses bottes, un
type avec un polo orange s'est approché, il a allumé la cigarette de la copine, avant de
carrément cerner la bonne par la taille pour l'emmener danser. Elle attendait que ça, la
conne, et maintenant ça y était elle était prise, un gars pour lui refiler des verres et lui
tripoter ses nibards. Madrox s'est remis à mater les deux goulards en douce, qui se faisaient
passer des bouteilles de plastigo et riaient trop fort, Cassetrogne tirait sur le joint avec un
sourire con, son sourire de d'habitude, et moi je cherchais parmi les danseurs une autre
bonne à regarder.


        Je me suis levé pour aller acheter des bières à l'épicerie de nuit, et en chemin j'ai
pissé sur un taillis. J'espérais vaguement qu'il y aurait un couple en train de se léchouiller
dessous mais c'était pas le cas. Le groupe, infatigable, envoyait toujours sa daube. Dans la
boiteuse, il y avait pas mal de monde à pied, quelques vélos qui zigzaguaient en faisant
clincling de la sonnette, des filles avec des foulards dans les cheveux et des sacs en osier,
des filles et des types avec du maquillage plein la figure, ces fringues du genre stylisé qu'il
faut une semaine rien que pour se décider de qu'est-ce qu'on va mettre ce soir et dans quel
ordre le mettre, pas mal de semi-hommes avec les prothèses de plastoferraille ou de
céramique à moitié dissimulées. Une fille superbe avec des yeux fantastiques, elle était
refaite du menton façon tête de lapin mort, c'était pas très joli et ça devait pas être pratique
pour se rouler des pelles. Y'avait aussi des groupes de cherche-merde, le mieux quand on
court pas vite comme moi c'est de baisser les yeux, ou encore fixer le vide avec un air
neutre en serrant les mâchoires. J'arrivai à l'épicerie, longue file d'attente. Assis sur les
bornes pour accrocher les bicyclettes, un groupe de caves se faisant tourner un sachet de
miam ou de champis. Debout, en train de rouspéter, ma copine Grenouille, qui portait une
jolie robe à fleurs, le décolleté c'était un genre de ficelle comme un lacet, elle tapotait sur le
caniveau avec ses gros souliers. Hé, Saavedra, qu'elle fait, elle souriait et s'approchant, ça
va ou quoi ?
        - Ca va bien. On se fit la bise et elle sentait même bon.
        - Y'a Larkham dedans, il achète du pinard. Et des capotes. Tu fais quoi ?
        - Je viens chercher des bières. J'suis avec Madrox et Cassetrogne, au concert de la
placette.
        - F'est souette ? intervint une voix.
        - C'est à chier, répondis-je en me retournant. Je baissai les yeux et c'était le serveur
de la Pénalité, avec les joues rouges. Oh, salut. Je tendis une main qu’il serra sans forcer,
malgré la sinistre encolure de son poignet velu. Ca va ?
        - Ca va.



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         - Lui c'est Cube, m'expliquait une Grenouille toujours souriante, et là c’est Vago, ils
viennent de la cité des Autres, comme Larkham. Elle me tenait le bras au niveau du coude
et me força à faire le tour du groupe. Lui c'est Pue-du-bec, fais pas gaffe il fait son méchant
il est déglingué, Loïs, lui c'est euh euh, Bruno, compléta l'intéressé et lui c'est Max. Là j'ai
eu le souffle coupé et j'ai aussitôt analysé mes pompes. Ce gars-là, sa gueule c'était un
carambolage. Deux pliures en travers du visage, profondes comme des entailles toutes
fraîches, on voyait que ça, s'il avait pas eu de nez ou de bouche je m'en serais même pas
aperçu. J'ai repris contenance un instant plus tard pour lui serrer la main, en évitant de
regarder.
         - Va pas tomber dans les pommes, au moins, ce con ? demande Pue-du-bec en
lissant son polo blanc taché de vin.
         - Héhé, ricane Max.
         - Lâchez-le, les mecs, intervint Grenouille, c'est un vieil ami.
         - J'trouve qu'il a regardé mon pote bizarrement, le gros derche. Qu'il essaie, qu'il le
regarde de nouveau, pour vérifier ?
         - Lâche-le, putain. Il fait pas chier, non ?
         - Arrêtez de parler comme ça à la troisième personne.
         - A qui ? demande celui qui s'appelait Bruno en levant le nez de son sachet de
champixènes à priser.
         - Si on a quelque chose à me dire, qu'on me le dise en face, c'est tout, je complétai
en dévisageant Pue-du-bec qui faisait le malin, avec ses vingt kilos et sa bouche cariée. Il
descendit du rectangle en fer sur lequel il se tenait en équilibre, s'approchant de moi d’un
air teigneux. Je jetai un regard. Ses mains elles étaient vides, pourtant il se comportait
comme s'il brandissait un tesson de bouteille droit sur mes yeux. Et toi la pute, qu'il a
sifflé, souviens-toi bien que le jour ou tu coucheras plus avec l'autre grand con, pour nous
t'existera plus du tout alors arrête de te prendre pour une princesse de merde parce que c'est
un coup à se faire décapiter rapidos.

         - fais pas chier, fouinard, menaça celui qui s'appelait Vago. C'était un refait du
râtelier, tout un mélange de dents dans sa bouche, la plupart en céramique, d'autres en un
genre de plastigo terne, une ou deux même en métal costumé pastel.
         - Y SE PASSE QUOI, LES GARS ? Larkham venait de ressortir. OH, SALUT SAAVEDRA.
LES GARS, C'EST LUI QUI M'A RECUEILLI QUAND J'AVAIS LA GRIPPE.
         - ah. y s'appelle comment, le gros ? oh, pardon, c'est quoi ton nom, au fait,
reformula Vago à mon intention.
         - Saavedra. Tu me fais un sourire ?
         - c'est bon. Le type prenait un air pensif. Le groupe se déplaça, j'avais oublié mes
bières dans le décolleté de Grenouille et je les suivais, Vago m'entraînant à part. j'ai fait un
genre de rêve, une fois, qu'il me dit sans majuscules, je me souviens pas de tout, mais
j’étais coincé sur une île pour branleurs, et sur cette île y’avait un gars qui te ressemblait
trait pour trait. Il s'appelait même comme toi.
         - Ah ouais ? Et qu'est-ce qu'il foutait là ?
         - il traînait et gonflait tout le monde en réclamant à boire sans arrêt. personne lui
filait rien, évidemment, c'était rien qu'un gros casse-couille. à part chacun, je crois qu'il lui
lâchait des fonds de bouteille. c'est étrange.
         - Y'avait pas une minette super canon, sur ton île ? Une mégabonne qui prenait des
bains de mer en deux-pièces riquiqui rose et blanc, par hasard ?


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        - heu... non. je crois pas. pourquoi ?
        - Pour rien. Je le connaissais pas ce mec, j'avais aucune raison de lui parler de mon
rêve récurrent, cette plage avec des tas de connards, il faisait super trop chaud. Je me
payais une soif vociférante, et je réclamais à tous les connards que je pouvais croiser qu'ils
me filent un coup à boire. Chaque fois que j'essayais de saisir un objet, mes mains
devenaient molles, comme lorsqu'on a de la fièvre et que les muscles des doigts ne
fonctionnent plus. C'est un rêve plutôt chiant. Des fois, je blaguais avec un ours. Depuis
que j'avais affiché la photo de la baigneuse dans ma piaule, je le faisais plus ce rêve. Je
sortais du lit normalement. Alors qu'avant, je me réveillais plutôt sous un oreiller de
culpabilité, allez savoir pourquoi, en nage sur mon drap, et je rampais au frigo me coller
autant de soda ou de bière que je pouvais. Parce que de l'eau j'en bois pas.




       Chapitre 83
       la faim
         Finalement, on s'est tous retrouvés sur la placette. Le concert était terminé, les cons
remballaient leur matériel, et c'était étonnant que personne n'ait sauté sur scène pour leur
latter la gueule en remerciement de leur prestation. Cassetrogne et Madrox avaient
quasiment pas bougé, le seul changement c'était un pichet de sangria à demi vide posé
entre eux. Quand ils se sont rendu compte que je revenais sans bière, j'ai vu les sourcils se
hérisser, puis la stupéfaction dans leurs yeux parce que je débarquais au bras d'une fille pas
mal du tout, en l'occurrence Grenouille, et que derrière moi y'avait un groupe de types qui
s’amenait doucement, en compagnie d'une autre fille encore plus jolie, en l'occurrence
Loïs. Elle portait un châle bas sur les épaules, un pantalon bouffant et des tas de petites
tresses avec des yeux bleus, le style bababourge dans ce qu'il arbore de plus épuré, et c'est
déjà chargé. Les gars, je leur déclare alors qu'ils dégustent les bises avec des battements de
cils, y'a une soirée au ici-on-boit-des-coups.
         - C'est quoi ? demande Cassetrogne alors que je ramasse le pichet.
         - Soirée turban et boissons fruitosées.
         - Ca va être bidon, conclut-il.
         - Sûr, mais bon le concert est terminé, les inquisiteurs arrêtent pas de tourner, toute
façon, et puis on va bien se marrer, et là-bas il y aura, enfin, tu sais, je laisse en suspens...
         - Y'aura quoi ?
         - Des tas de jolis petits culs, répond Grenouille à ma place. Allez Cassetrogne, te
fais pas prier, ça fait hyper longtemps qu'on s'est pas vus. Même Madrox il peut venir.
Pourtant, Grenouille elle aimait pas Madrox.
         - Ca marche.

       SALUT fait Larkham en s'approchant, alors il tend la main, et sans faire exprès il me
bouscule et la carafe de sangria se brise sur les pavés, avant que d'en avoir siroté la
moindre gorgée j'ai pu. On a qu'à se retrouver là-bas, je dis alors. Je repasse à l'épicerie
acheter un litron et j'arrive. C'est super cher le ici, et la fruitose c'est de la merde. On pourra
se remplir les verres en douce. Hé le barbu, on vient avec toi, annonce Pue-du-bec d'une



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voix sournoise. Faut que j'achète des feuilles. Héhé, ricana Max. Moi ça me disait trop rien
mais tant pis, je ferais gaffe à marcher derrière eux. On a sinué un moment avec la meute
des minables qui avaient assisté à un concert aussi minable, et on est remonté jusqu'à
l'épicerie. On y a acheté deux litrons de pinard et Pue-du-bec des feuilles. Il a roulé un joint
de champixène très chargé en marchant, et on s'est collés. On a pris un de mes raccourcis,
c'était mon corps en mode automatique le chef de la route. Il choisit toujours un parcours à
peu près désert. Nos pas claquaient doucement, d'après l'ambiance on aurait pu se trouver à
quelques secondes de l'aube et pourtant c'était même pas milieu de soirée, on longeait les
vitrines fermées de magasins de choses, des restaurants avec des nazes qui finassaient en
terrasse, parfois l’écoutille donnant sur les cuisines, de la fumée envoligloussante, j'ai
toujours bien aimé regarder là-derrière, les types en blanc qui s'affairent et les alignades de
casseroles. Je passai le pétard à Max, occupé à retrousser les manches de sa chemise à
carreaux, en évitant de regarder trop haut pour pas revoir les deux pliures lui tenant lieu de
visage. Je remarquai trop tard que mon mode automatique m'avait joué un sale tour, pour
une fois. Je n'apercevais plus Pue-du-bec. Max ricanait héhé avec une braise rouge au coin
des lèvres. Nous passâmes devant un magasin de vases. Derrière la vitrine de plexiglax
impétable antitout, il y avait une tripotée de vases, des minuscules et des immenses, des
longs et des tordus et des cubiques et des ventrus et des effilés et des torsadés, le reflet
dans la vitrine c'était juste Max et moi en train d'avancer, avec quelques automobiles en
fond. Avec le frisson du type à qui on annonce qu’il y a des frelons dans son slibard, je me
retourne tout doooouuuucement.
        Pue-du-bec ne se tenait pas derrière mon épaule, couteau enduit d'un atroce poison
dressé au dessus de la tête, rictus de haine défigurante, il ne se tenait pas non plus le sourire
maladroit et se dandinant d'un pied sur l'autre, un objet contondant caché dans le dos. Il
empaillait près d'une automobile, à vingt mètres. Je m'arrêtai. Qu'est-ce qu'il fout, je
questionne ?
        - Oh. En ce moment, c’est Fouinard. Pas la peine de l'attendre. Il a un problème,
dans sa tête, compléta Max. Des fois il se prend pour Pue-du-bec, et des fois il se prend
pour Fouinard. Ca me fait deux potes. Il nous rejoindra. Un des deux. Joint. Je toussai sur
le mégot, avant de requestionner :
        - Oui. Mais qu'est-ce qu'il fout ?
        - A mon avis, il est en train de rayer des bagnoles.
        - Ah. Bon. Quelques rues plus loin, la sirène d'un camion d'inquisiteurs, coup de
pistoflingue annonçant le départ d'un deux cent mètres éparpillage de très haut niveau,
hulluglua. Des cons allaient passer un sale dernier quart d'heure.


        Quand j'y repense maintenant, je me dis que le jour où j'ai rencontré Larkham, il
m'a refilé sa poisse. Quoi qu'il en soit, à ce moment-là, Max valdingua dans le décor.
Cartonné par un goulard avec une mèche bleue. Il se relève. Le goulard, pas Max, qui avait
la tête enfoncée dans un meuble déposé en pleine rue par des gens qui n'en voulaient plus.
J'ai dévalé la sente de pavés, entre des maisons aux avancées en semibois sculpté.
        Un couple de goules se tenait accroupi dans le passage. La fille, teint vicié et polo
moulant mauve avec une marque de montres, les mains plongées dans le ventre d'un mort
tout frais qui pissait le sang. C'était mal éclairé, mais je vis que son repas, il était
commencé. Le mec aux dents limées se dressa. Il me filait droit dessus. Y'avait qu'une
chose à faire, parce que je voulais pas me faire croquer, ça non, et que je suis plutôt nul


                                                                                                    168
côté baston ; alors moi aussi, pris de panique, j'ai foncé sur lui et on s'est rentrés dans la
gueule. C'est vrai que j'ai un gros cul, même si je commence à en avoir marre qu'on me le
fasse remarquer, et le goulard était plutôt malingre. Si bien que je l'ai envoyé s'étaler à trois
mètres. Pas de bol pour lui, parce qu'on devait se trouver de l'autre côté d'un magasin,
l'entrée de service ou un machin comme ça, en tout cas le proprio avait équipé sa porte d'un
tuevoleur dernier modèle.
         La décharge foudroya le goulard, et si demain aucun poubelleur le ramassait, ben ça
ferait un mort-vivant grillé à traîner en ville. Enrique ! brailla la goule d'une voix déchirée
avec la bouche pleine, et elle se relevait. Qu'est-ce que je pouvais faire ? Je lui ai filé un
coup de pied dans les dents avec mes gros souliers, puis un autre dans la tête avant qu'elle
se relève. Puis un autre. Puis un autre. Puis un autre. Puis un autre. Puis un autre. Puis
encore un autre. Pendant que la voilà quand même pas mal désorientée, j'ai ouvert mon
couteau, la semelle sur sa gorge, et j'ai piqué piqué piqué au jugé, j'avais peur qu'elle me
griffe, en visant les yeux. Elle pensa plus à ses ongles, elle voulait se vérifier son œil crevé,
alors elle déchira l'autre. C'est bien onglu, les goules. Elle rampa pour s'éloigner. J'ai repris
mon souffle, les cuisses molles. Le cadavre au sol était à gerber, une morte-vivante qui se
baladerait avec une méga entaille dans la gorge et la moitié du ventre dévorée. Je reconnus
la fille, c'était oh, d'ailleurs dans le coin là-bas, il y avait sa copine avec ses gros nibards et
la paire de bottes hallucinante. Les goules, ça mange que de la chair morte, bien sûr
comme nous, sauf les poissons et les huîtres et d'autres machins, alors ils devaient se
garder celle-là pour plus tard. Ils la feraient faisander dans leur tanière après l'avoir fourrée.
Ils devaient subir une vraiment grosse dalle pour commencer à croquer la moins chanceuse
des deux en pleine boiteuse. C'est dix fois moins facile à transporter. Le troisième goulard
devait avoir très faim, lui aussi. Fallait que je m'escampe. Mais à ce moment pile, Max et
Pue-du-bec surgirent derrière moi. Max se tenait la gorge.




       Chapitre 84
       porcinette se fait mettre
        J'avais recommencé à rêver de l'île de la soif, alors je m'étais réveillé empêtré de
culpabilité, la langue gonflée dans la bouche ça m’irritait les dents. Alors en me levant,
j'avais envie de parler à personne, avec dans la bouche ce machin trop gros et douloureux à
mouvoir. En prime, j'avais dégueulé dans mon fauteuil, pénible à nettoyer, flasque comme
des œufs éclatés. J'ai enfilé un bas de survêtement et une chemise avec des vagues, puis je
suis sorti rapido acheter de quoi déjeuner. J'ai fait péter des piments, des œufs, du fromage,
et bien sûr un sachet de chocos, du pain et des bouteilles de tinto. A la caisse, une femme
avec des bajoues et des boucles artificielles d'un blond fade, jeune mais déjà défigurée par
une vie de couple réussie, s'excusa pour tracer dans les rayons. Elle s'était trompée sur un
emballage. Moi je me fais pas chier, je prends mes produits et je les enveloppe avec
l'emballage premier prix, mais ça c'est parce que j'ai pas assez de pèze. En circulant dans le
magasin, vous prenez, mettons, un paquet de céréales au rayon céréales. La pochette en
plastigo semi transparent. Arrivé devant le mur d'emballages multicolores, selon que vous
ensachez vos céréales avec la boîte FizzMaïz* ou bien Gourmetor* ou encore Cérébon*,



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ou si comme moi vous vous coltinez le paquet hideux couleur serpillière, c'est pas le même
prix. C'est pas le même goût lorsque que vous les ouvrez pour déjeuner, évidemment.
        La femme revint avec l'emballage qu'elle voulait celui-là pas un autre, et moi je la
regardais avec son gosse dans le chariot, je pensais en dégoulinant de sueur à cette
porcinette les jambes écartées, son petit cul tout rose suspendu en l'air avec son type qui se
prépare à la butiner et elle qui couine mmmm mm chéri, je pensais au pauvre toubib dont
le boulot c'était accomplir les mises bas, avec la femme et ses bouclettes ridicules qui
gueulait, de la sueur en gouttes sur le front et puait des aisselles pour expulser la bestiole
qui lui avait germé en dedans, la porcinette en train de beurrer des tartines, conduisant son
automobile avec assurance, la porcinette et ses raisonnements sur les autres femmes qui lui
passent devant au rayon viande, la porcinette dans l'autobus arrêté pour cause d'accident,
qui se plaint auprès du chauffeur avec les autres alors hein, qu'est-ce qu'il faut faire
maintenant, la porcinette sortant de la messe qui n'avait rien contre les plus pauvres mais
charité bien ordonnée commence par le fait que si c'est pas toi ce serait un autre de toute
façon, puis faut surtout pas se laisser embêter par exemple par les mégères qui ralentissent
le débit de la caisse au magasin de provisions pour des raisons futiles, comme un zut
d'emballage que quand même, elles auraient pu y penser avant, et les autres dames
d'acquiescer. Sauf quand il s'agit d'elle, tout de même on est pas aux pièces désolée
Madame d'un ton ahuri devant tant de mesquinerie, la porcinette à nouveau le cul rose et
brillant suspendu en l'air, ça c'était le pire à imaginer. Ensuite je suis allé acheter mon
journal et une bande dessinée, la vieille avec son bubon de peau sous le menton je l'aimais
bien parce qu'elle est désagréable, mais d'une manière très franche. C'est dirigé contre rien,
elle est simplement désagréable, alors par esprit de contradiction je me montrais toujours
affable avec elle, et d'un revers de tablier à pois elle envoyait chier mes mots fleuris sans
animosité, j'aimais bien.

         J'ai donc passé plein de jours chez moi à rien branler, frigo plein, j'avais la radio et
des bouquins, la fenêtre pour regarder les zombies et les gens qui passaient dehors. Dans le
journal, on racontait que la guerre faisait rage dans un des coins du monde, mais qu’en
vertu des accords passés avec la Cité des Autres, ça risquait rien pour nous, de toute façon
les Dieux veillaient sur notre destinée. Encore un procès pour hérésie, des cons avaient
monté une secte comme quoi les insectes seraient des créatures venues d’ailleurs et qu'il
fallait les respecter sauf certains les manger, vénérer la grande sauterelle et s’habiller en
vert. Bien sûr qu'ils s'étaient fait gauler. Et par des types qui se choisissaient un pape, des
types qui vénèrent plusieurs dizaines d’entités censées avoir fabriqué le monde, suivant
qu'elles s'aimaient bien entre elles ou qu'elles s'étaient bagarrées. On parlait aussi de la
prothèse de Nemetchev, le joueur de raquette, qu'était drôlement chouette, avec des
schémas. Mais bon, sportif célèbre ou pas, puisqu’il était désormais refait, c’était devenu
un semi-homme qui allait se coltiner les boulots de merde à peine payés, en plein jour dans
la fournaise et les zombies à portée de mâchoire. Ca évoquait aussi la pose de la dernière
brique du camp de réorientation situé au sud de la ville, des emplois et une bonne gestion
sociale, le journal envoyait trois pages de photos. La bédé elle était bien.
         J'ai vidphoné plusieurs fois à Cassetrogne mais il était pas là. Je voulais qu'il
éclaircisse ma soirée au ici-on-boit-des-coups, quoique c'était peut-être pas le bon client
parce que lui aussi il avait des trous noirs quand il picolait trop. Moi je me souvenais de
l'arrivée, avec Max et Pue-du-bec et la survivante, qu'on avait gavée de triple miam pour
pas qu'elle pète les plombs. Je me souviens qu'on a rudement picolé, on remplissait nos


                                                                                                    170
chopes sous la table et je sais plus qui payait aussi des tournées. Le mec qui s'appelait
Bruno a décidé qu'on le nommerait désormais Percebedaine, et Cassetrogne et lui, qui
avaient bien sympathisé, arrêtaient pas de brailler : œil d'aigle jambe de cigogne,
moustache de chat dents de loups ! Ils tombaient de leurs chaises et poursuivaient en
chantant encore plus faux quand on leur demandait où est-ce qu'ils voulaient en venir :
dans tous les endroits où l'on cogne ils se donnent des rendez-vous, Percebedaine et
Cassetrogne sont leurs sobriquets les plus doux ! Le mec du bar avec des anneaux aux
coins des lèvres nous a même refilé deux pichets de boisson fruitosée pour le spectacle.
Pue-du-bec matait la fille aux cuissardes d'un air vicelard en grommelant putain t'es bonne
putain t'es bonne. Avec Max, ils ont raconté au moins dix fois comment j'avais botté le cul
d’un goulard qui s’attaquait à Max, le temps que Pue-du-bec vienne à son secours. Qu'en
plus j'avais tué un autre goulard et estropié sa goule pour sauver également la fille aux
bottes. Moi j'y comprends rien, même aujourd'hui je saisis toujours pas, le gag de base, le
goulard qui castagnait Max a probablement trébuché, je vois que ça, les autres croyaient
que je l'avais tarté et qu'ensuite j'avais entendu la gonzesse meugler à l’aide. Pourquoi les
contredire ? Y'a bien Grenouille qui se doutait de quelque chose, elle me connaissait depuis
longtemps, mais elle a rien dit, et Max m'a remercié des tas de fois. Même Pue-du-bec m'a
remercié pour son pote, une fois qu'il était complètement farci.

        J'ai pas trouvé ça tellement lourd, c'est même agréable quand tout le monde
s'imagine que vous êtes un type courageux, ça renvoie une chouette image de soi. Qu'ils
soient assez couillons pour penser qu'un inconnu allait risquer sa peau pour d'autres
inconnus comme un con de crétin, c'était leur problème. Moi je me collais des omelettes et
de la saucisse, j'ai terminé un bon bouquin, et les verres de tinto me duraient facile trois
quart d'heure. La radio envoyait des chansons, entrecoupées par les communiqués de
l'église et des réclames. Les communiqués m'ont pas alerté parce que j'écoutais pas bien.
Alors j'ai merdé.




       Chapitre 85
       merci mon cul
         C'était le matin. J'avais pas rêvé de l'île, mais d'une fille que j'avais croisée au
marché une fois, et qui se trimballait une maigreur horrible, la partie la plus grosse de son
corps c'était les yeux. Elle vendait des bracelets multicolores, ses bracelets elle aurait pu
s'en faire trois fois le tour du cou, je lui avais refilé les dernières bouchées de ma tartine
double face et elle, elle avait tout balancé dans la poussière en caquetant que j'étais un
porc ! Assassin !! Ce type est un porc ! Saisissez-le ! J'ai vérifié, mais elle parlait à des
personnages qu'elle était seule à voir. Ca m'avait gâché ma journée. Dans mon rêve, elle
faisait du trapèze tête en bas. Chaque fois qu'elle passait au dessus de moi, des trucs
tombaient comme des billes, je me suis penché pour voir de quoi il s'agissait et c'était des
dents et des ongles. Ensuite les gradins de l'arène étaient vides tout autour et je voulais me
tailler, mais elle, elle caquetait que si plus personne ne la regardait, elle pouvait tomber, et
je voulais pas qu'elle tombe par ma faute, suspendue au trapèze par les genoux, alors je la



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regardais en me forçant à applaudir avec les mains molles, j'essayais de crier hourra hourra
j'avais peur qu'une de ses dents tombe dans mes yeux. Alors évidemment, j'étais pas bien
réveillé et songeai qu'il était peut-être temps que je remette le nez dehors, d'ailleurs mon
journal datait de cinq jours et j'allais pas tarder à m'acharner sur les mots croisés.
        Justement, on tambourine à ma porte. Des coups de pied, de ceux qu'on applique
violemment pour que vibre le haut du montant. Premier passage ! hurle une voix terrible.

         Ca signifiait qu'une fois au bout du couloir, les inquisiteurs reviendraient sur leurs
pas et défonceraient ma porte. S'ils rentraient ici en cherchant une banale preuve de
dévotion banale aussi, ils la trouveraient pas. Une inspection surprise ? Dans mon
quartier ? Impossible. Peut-être pas ? Je les entendais gueuler sur deux autres portes et me
sentis à peine mieux. D'accord, j'étais pas le seul concerné. Je me frictionnai les yeux, tout
en tripatouillant mon cerveau pour essayer de deviner ce qu'ils pouvaient bien vouloir.
L'angoisse me bouffait la gorge, on y injecte de l'air avec une pompe à vélo, l’œsophage
trop chaud syncope en vue. Une porte explose, j'entend gémir et bafouiller puis des
meubles brisés. Un indice, un putain d’indice !
         Une autre porte et même scénario sonore, je tournais en rond dans la piaule,
désespéré. J'abaissai quand même mon rideau, décoré par une fresque représentant Tlaloc
au milieu d'un champ de maïs. Je l'avais placée très exactement dans l'angle que dévoilait
la porte lorsqu'on l'entrebâillait. C'était mon accueil réservé aux visiteurs inconnus, on ne
sait jamais, j'avais attaché la fresque sur un store enroulable que je tirais dès que ça toquait.
J'eus enfin le déclic. Le solstice du machin, la cérémonie, là, mais si, celle avec la grande
messe ! Bien sûr ! Je me faisais jamais couillonner, je guettais les messes obligatoires dans
le journal. Propre et ponctuel, j’allais marmonner avec les autres. Merde ! Pour pas me
faire cogner dessus, je foncai dans la salle de bain. C’est la gueule barbouillée de mousse à
raser que j’en revins. Je passai mon nez dans l'embrasure pour gémir, ne tapez pas, s'il vous
plaît tapez pas ! Une main gantée écarta le battant. Puis se figea. Remonta pour cacher une
paire d'yeux offusqués. Les matraques autour firent de même J'ai tellement honte Seigneur
Inquisiteur, tellement honte, pardonnez-moi je voulais me rendre présentable pour le
solstice, je suis en train de raser ma barbe, je vais me dépêcher je ne voulais pas être en
retard j'ai tellement honte.
         - Chien ! Tu as deux minutes pour sortir ! Tu iras donc avec ta barbe pouilleuse !
Couvre-toi, au nom du pape ! Tu es grotesque ! Hideux ! Les inquisiteurs reculaient,
sincèrement choqués, alors que je dévoilais un peu plus ma bite et qu'ils drapaient leurs
yeux au sol, pudibonds de merde. Chien ! Couvre ce corps ignoble ! Honte sur toi ! Pire
que des animaux. Comment peux-tu avoir l'insolence de t'exhiber ainsi devant le Seigneur
de la pluie ? Son œil exercé avait eu le temps de saisir la fresque sur le store. Pire que des
animaux ! continuait-il alors que je refermais la porte en disant que j'arrivais, j'arrivais, me
confondant en excuses mielleuses car j'étais encore effectivement devenu l’autre type, celui
qui suce des fions. C'est le seul moyen pour les
convaincre
eux.
         Le plus chouette, c'est que ma branlée je l'ai évitée en exhibant mon gros bide et
mes couilles poilues,
et montrer mon cul, vraiment, j'aime bien.




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       Chapitre 86
       à la messe
         C'est clair, ils m'ont pas bousculé pour que je monte. Le camion débâché attendait
devant l’immeuble. Je trottais loin devant eux. Deux inquisiteurs traînaient l'un de mes
voisins en miettes, à mon avis il tiendrait pas la cérémonie entière sans tomber dans le
coma, et sa femme moins amochée. Un couple de vieux fêlés qui comprenaient plus rien à
rien, et s'ils étaient encore en vie, c'était parce qu'on habitait dans un quartier assez minable
pour que les inquisiteurs viennent pas vous vérifier à d'autres moments qu'aux grandes
cérémonies. Et aussi grâce à la femme, parce que sa folie à elle, vieille et ratatinée, des
crevasses plein la figure et ce qu'on voyait des mains, c'était une folie religieuse. De celles
qui sont tolérées. Quant à moi, ce matin-là j'avais eu du bol qu'ils me prennent pour un
genre de crétin, de ceux qui ne comprennent pas les prières qu'on leur fait réciter. C’est la
tradition c’est comme ça en haut ils savent bien ce qu’on doit faire ça a toujours été comme
ça, et autres arguments débiles. Le moteur du camion gronronnait, ils avaient raflé puis
entassé là-dedans tous les retardataires du quartier, pas mal de raclures, gueules couvertes
de croûtes et les haillons, des putes, des alcolos, et quelques pouilleux d'une dizaine
d'années maximum. Les ratisseurs amenèrent encore un peu de monde, dont un type en
bonnet qui transpirait sous le soleil matinal, une femme avec des lunettes, le corps en poire
soutenu par deux baguettes sans mollets sur des talons hauts, un obèse affublé de jambières
de danse vertes entortillées au dessus de ses chaussons, un type qui toussait et tenait par la
main une fille trop jeune en débardeur avec un bandage sur un bras, le camion démarra
pour de bon et nous partîmes en direction de l'Eglise du Coin*.

         L'homélie était chiante, tu m'étonnes, surtout qu'on nous avait flanqué debout au
fond puisqu'on était les derniers. Il y avait notre curé devant l'écran géant et plat, qui
répétait en canon tout ce que racontait le pape. A croire que c'était une langue étrangère,
parce que moi j'y comprenais rien. D'ailleurs vous aurez constaté que côté vocabulaire
religieux je suis plutôt minable, sorti de curé église prière dieux saints profane sacré
mensonge pieux bigot messe cérémonies déguisement crosse soutane rituel masque pape
archevêque enfant de chœur nonne bourgeois sacrement bénir sacre liturgie baratin religion
religieux croyant supérieur moine chasuble calice orgie seigneur idole abstinence jeûne
providence divinité réquisitoire hérésie procès prêtre abbé vicaire presbytère pêché hérésie
ascèse hypocrisie dévot foi sauvagerie mysticisme pratiquant croyant spiritualité, ha !
culte ; je vaux rien. Ah oui, j'ai mis homélie, aussi. Bien entendu le nez me grattait, bien
sûr le gars à côté de moi remuglait bizarre. Je m'emmerdais fermement. Patati patata, des
curés se succédaient avec leurs panoplies farfelues, rien qu'une de leurs chaussettes
criardes je verrais jamais passer assez d'argent dans ma vie pour en évaluer le prix, même
dans les mains des autres ou à la téloche, ils s'entrefélicitaient et blablataient et notre curé
répétait fidèlement.
         Sur l'écran, ça montrait parfois les futurs sacrifiés, alors une rumeur montait des
travées oooh aaaaah, d'ailleurs je trouvais qu'il y avait plein de monde dans cette église, ça
m'épatait autant que les vitraux de très mauvais goût sur lesquels on voyait l'un des dieux
majeurs, avec ses parures et des oiseaux, il s'apprêtait à se jeter dans les flammes pour



                                                                                                    173
devenir le soleil, y'avait même des flèches pour qu'on comprenne bien que les deux parties
de la mosaïque, c'était une transformation et pas deux scènes différentes. Il y en avait
d'autres mais moi je bloquais sur celui-là en attendant que ça se termine, j'en était à un tout
petit morceau d'éclat violet avec le soleil qui tapait derrière, je pouvais pas trouver plus
petit à regarder ça me distrayait pas mal. J'ai repensé inévitablement à la fois où avec un
copain, près de l'école, on avait cassé un des carreaux du petit autel votif derrière la maison
du maître. Presque sans faire exprès. Aussitôt, la terreur nous a embarqués, la même qui
me quitterait plus de la vie. Les méchants allaient s'apercevoir qu'on avait déconné ou alors
quelqu'un allait nous dénoncer en tout cas on allait se ramasser une branlée mémorable et
choper la honte parce que le maître et le curé, quand ils punissaient quelqu'un ils faisaient
pas semblant. On s'est séparés presque aussitôt, et je suis rentré chez moi. Je me suis
enfermé dans ma chambre. J'aurais voulu ne jamais plus sortir de sous les draps. J'allais
faire croire à maman que j'étais malade, et plus jamais j'aurais à mettre le nez dehors, elle
s'occuperait de moi et des bédés et des biscuits et des bisous, personne ne saurait que
j'avais cassé presque sans faire exprès un petit bout de verre de rien du tout, d'ailleurs
c'était pas ma fronde demande à Paco si tu me crois pas, c'est pas moi j'ai rien fait. Bien
sûr, mes parents se sont aperçus que quelque chose clochait. Alors ils m'ont assis à table
pour me cuisiner gentiment. J'allais tout lâcher devant le pot-au-feu spécial patates
minuscules et fibres de viande saupoudrées que sans moutarde, je sais pas si on l'aurait
trouvé si bon, quand papa s'est levé de table et m'a pris la main. On va faire un tour entre
hommes, il a dit à maman. Alors on est allé à côté du pont, là où j'avais perdu mon
meilleur soldat secret préféré, il me restait que le sabre de plastigo, je jouais
tranquillement, et puis un geste en entraîne un autre, crac le mouvement involontaire et
plouf la figurine articulée qui se noie dans le canal, l'eau épaisse l'enveloppe très vite et
moi j'ai été très très malheureux et j'ai longtemps regretté. On s'est assis, il a allumé une
cigarette et l'a fumée en me regardant. Il en a allumé une autre, et comme je disais toujours
rien, je préférais balancer des graviers dans l'eau, il a demandé : T'as fait quoi comme
connerie, fiston ? Et moi :
         - R... Rien.
         - Allez.
Au bout d'un moment je lui ai avoué, j'ai pleuré tout ce que j'ai pu, en expliquant que
boouhou bouhhou ils allaient me punir me taper peut-être me tuer, c'était pas juste
d'ailleurs j'avais rien fait c'était Paco. Il m'a regardé pleurant, et il a attendu que je me
calme. Il me restait des hoquets renifleurs et un peu de trouille, mais ça allait mieux parce
que papa n'était pas en colère et il allait s'occuper de tout.
         - Ils te feront rien, fiston. Rien du tout. Ce con de curé, et là il jeta un œil par dessus
son épaule comme il faisait toujours quand il parlait mal des curés, je le savais pas encore
mais je crois qu'il avait peur qu'on le dénonce, peut-être même il avait peur que mes frères
et sœurs ou même maman le livrent aux autorités religieuses s'ils l'entendaient, ça s'était
déjà vu et pas qu'un peu, j'avais un copain à l'école qui avait dénoncé toute sa famille sauf
sa grande sœur, ce con de curé il te touchera plus. J'aime pas trop ce qu'ils t'apprennent à
l'école. Tu sais qu'ils ont encore brûlé deux femmes, aujourd'hui ? Une parce qu'elle faisait
du vélo et qu'un coup de vent a soulevé sa jupe, je l'ai vue depuis l'échafaudage. Des
inquisiteurs traînaient par là et ils ont dressé le bûcher directement. Ils lui ont tapé dessus
en la traitant de putain. Nouveau regard au dessus de l'épaule. J'aimais pas trop qu'il dise
des gros mots, mon papa, mais c'était pas le moment de le lui rappeler. Ils en ont profité
pour attraper une chalande, tu sais, pas la vieille qui tord le cou à ses poulets, l'autre en


                                                                                                       174
face, celle qui fait le pain avec la farine dessus. Ils l'ont brûlée aussi en disant que c'était
une sorcière. Des tas de gens sont accourus et le chef nous a donné une pause. C'était pas
bien. Tu as déjà vu brûler des gens ?
         - Non, tu veux jamais que j'y aille. Tous les copains se fichent de moi, rétorquais-je
avec un soupçon de reproche. Je ne lui racontai pas qu'après s'être moqués ils étaient ravis
de me détailler l'opération, si bien que je savais à peu près comment cela se déroulait.
         - Laisse-les dire. Je vérifiais au cas où ta mère t'y ait amené en douce. On devrait
pas brûler les gens. Des abrutis qui se régalaient devant le spectacle ont même balancé des
chats. On devrait pas brûler les chats non plus. Tu aimerais qu'on mette Armando dans la
cheminée ?
         - Non alors ! Mon chat, c'était le plus gros chat du monde et le plus feignant, c'était
ma bouillotte et mon copain.
         - Bref, ton instituteur, ton curé et ton école, c'est de la connerie, ce sont rien que des
enc
que des méchants, termina-t-il avant de rallumer sa cigarette. Elles s'éteignaient tout le
temps parce qu'il les roulait avec du tabac trop épais, qui sentait le poivre dans le paquet.
Demain, tu viens avec moi au chantier. T'en as terminé avec ça.
         - Mais les leçons ? J'aime bien moi, les leçons, et les copains aussi.
         - Ils vont te gâcher la tête. On trouvera quelqu'un de bien pour t'apprendre des
machins, le soir et les jours de relâche. D'accord ?
         - D'accord, j'ai dit, mais j'avais pas très bien compris.
         - Tu sais, quand tu seras grand tu pourras leur casser toutes les vitres que tu
voudras. Regard par dessus l'épaule. Ce serait peut-être même une bonne chose que tu le
fasses, ajouta-t-il avec un ton de regret, il devait regarder sa propre vie derrière et ça lui
collait la chialade.
         - Et si j'ai pas envie ?
         - Fais pour le mieux, fiston.

         Ensuite, on est rentrés à la maison, papa a exigé que maman écrive une lettre à
monsieur l'instituteur et une autre au curé, il fallait marquer que j'avais marché sur un clou
rouillé et qu'on avait dû me couper les deux jambes. Alors que forcément j’étais désormais
un semi-homme qui ne pourrait plus assister aux cours. Elle a répondu qu'il était fou, et lui
il a gueulé bien plus fort, moi je me tortillais dans ma couverture je voulais plus écouter, il
gueulait d'une voix terrible que c'était comme ça et que quelqu'un vienne y réclamer, le
curé ou un autre, et qu'elle essaie de faire autrement que comme il avait dit, pour voir. Moi
je suis plus allé à l'école et Paco, je crois qu'il a purgé quelques jours de cachot pour le
vitrail du presbytère, en plus du fouet, je lui ai jamais reparlé parce que toutes les mères du
quartier promettaient une raclée à leurs enfants si jamais ils m'adressaient la parole. Y'en a
pas eu un seul pour braver les menaces, tu parles d'une bande de copains.
         En grandissant j'avais plus cassé de vitraux, même sans faire exprès, fais pour le
mieux qu'il avait dit, et moi ce que je faisais le mieux c'était me planquer, je crois qu'il est
mort en me considérant comme un genre de faible


       J'ai émergé de mes pensées parce que le curé venait de répéter une connerie plus
grosse que les autres. Le pape délirait depuis un moment sur la pureté du corps humain, les
archevêques dansaient, vêtus de la peau des sacrifiés qui pendouillait en breloques


                                                                                                      175
humides, ça envoyait des gouttelettes rouges, comme quoi les Dieux nous avaient dotés de
corps parfaits et nous devions les respecter, si on te coupe un doigt coupe-toi en donc un
deuxième en hommage aux Dieux, ta chair est leur propriété, les prothèses sont pour les
faibles, les prothèses sont le mal. Les encomenderos du premier rang applaudissaient, dans
leurs justaucorps bariolés qui montaient jusqu'au menton, la pudeur solennelle, ils
dévoilaient pas une once de leurs corps parfaits sur lesquels ne bourgeonnait pas le mal, ils
avaient même pas de dents en céramique alors un doigt tu penses, qu'est-ce qu'ils en
avaient à foutre ils s'en servaient jamais. Si les prothèses sont le mal, comment ça se fait
qu’au moindre accident, les ambulanciers en patrouille vous coincent et en huit minutes
vous voici amputé, les médecins vous greffent une prothèse quelconque et vous voilà
devenu semi-homme, avec en guise d'avenir un travail d'esclave, payé juste assez pour
pouvoir se nourrir si on a pas trop d'appétit, et la plupart des services publics hors de portée
pour cause de détecteurs de métaux ?
         Ensuite, le pape a encore déliré sur la luxure comme quoi c'était aussi le mal, alors
là c'est le comble non mais ho, que depuis l'avènement du premier âge, lorsque les jaguars
avaient mangé la terre et que Quetzacoatl avait pêché avec sa sœur alors que Tezcatlipoca
l'avait fait boire, il s'était immolé par le feu pour nous montrer l'exemple et devenir une
étoile brillante. Et que pendant l'âge de l'ouragan, même que Omecihuatl avait accouché
d'un couteau de pierre, alors forcément ça voulait bien signifier ce qu'il y avait dans le
ventre des femmes, même si du couteau étaient nés les mille six cent guerriers dont étaient
issues les trois familles d’encomenderos et qu'ils ont envoyé Xolotl au corps de chien
chercher un vieil os au royaume des morts, un os ayant appartenu à l'un des premiers
hommes exterminés par les Dieux à l'aube de la création du monde, et que de cet os et du
sang des mille six cent on était apparus nous, les autres hommes, pour que la terre soit
peuplée de travailleurs, alors on était rien que des bêtes. Ils me faisaient rigochialer avec
leur baratin de merde, des cons même pas foutus de se demander c'est quoi le noir entre les
étoiles, et ils vous traitaient de clébard avec de grandes phrases en brinquebalant leurs
bijoux mous, des cons pareils non mais ho laissez-moi rire d'ailleurs je ris ha.




       Chapitre 87
       le problème,
        Et alors à ce moment, poursuivis-je parce que je pouvais plus m'arrêter de parler, à
ce moment pile, j'ai vu le mec, là, le curé, il a levé le couteau de jade en reproduisant les
gestes du pape sur l'écran, dans sa toge multicolore que quand il lève les bras ça lui fait un
rectangle jusqu'aux pieds, un sourire de curé, la lame avec les coquillages ça faisait un gros
plan sur l'écran et
        - Putain, Saavedra, j'y étais.
        - Je sais, mais faut que je te raconte quand même. Alors il a crevé la poitrine du
sacrifié et puis il a tourné d'avant en arrière, comme pour découper une queue de tomate. Et
là, avec le sang qui giclait de partout, il a retiré le cœur de la poitrine du mec. Il est devenu
tout flasque dans les liens, le mec, avec les yeux blancs. Le curé a rebalancé, sa voix
faisant écho à celle du pape, des tas de conneries incompréhensib



                                                                                                    176
         - C'est pour saluer le solstice et la fin des cinquante deux années, c'est un hommage
à Xiuhtecuthli le dieu du temps, me coupa Grenouille. C'est pour ça qu'ils ont allumé ce
feu dans la poitrine du pauvre ty
         - Pauvre type mon cul, ce minable a été choisi parmi un bataillon de volontaires,
pour lui c'était un genre d'honneur, me fais pas marrer les pauvres types c'est mon voisin
qui s'est fait péter la gueule ce matin, ou encore n'importe lequel des mecs alpagués par les
inquisiteurs depuis dix mille ans. Quoi qu'il en soit, à ce moment, on m'a touché le bras et
j'ai sursauté, c'est con mais ça fascine tout ce bordel
         - Moi ça me fascine pas, ça me dégoûte, recoupe Grenouille en refaisant sa queue
de cheval comme il faut.
         - C'est pareil. Arrête de m'interrompre, st'eup. On me tire la manche et je vois le
type avec ses fausses dents, là, Vago, il s'est approché de moi en douce en profitant des
hooo et des haaaa ouaaaais et du curé qui s'abreuvait de sang et de litanies. Il me chuchote
salut. ça te plaît, comme cérémonie ? Je réponds par un doigt. Il redemande : est-ce que ça
te plaît, j'ai vu que t'es arrivé avec les derniers ? Y m'ont tiré du lit, je dis à voix basse. Les
enculés. Je vérifie par dessus mon épaule que personne n'a pu m'entendre à part Vago.
regarde bien, le spectacle va s'améliorer dans moins d'une minute, qu'il déclare avec un air
mystérieux comme tout. Alors moi je regarde attentivement de chez attentivement. Rituel
normal, c'est à dire que j'y comprenais rien, et quand le curé porte la coupe à ses lèvres
avec le pape en très gros plan qui fait le même geste, l'assistance frissonne. Je sais pas ce
qu'il était censé y avoir dans la coupe mais putain ; oh ouais tu vas m'expliquer qu'est-ce
qu'il buvait et pourquoi, mais je m'en fous complet, alors le curé glougloute son machin et
paf ! il se tord de douleur pire que le type qui à qui on vient d'allumer un foyer dans le trou
du torse, il gesticule et s'effondre, et après ça a été la plus belle panique à laquelle j'ai
jamais participé. J'ai fait plein de croche-pattes. Là, je reprends mon souffle en regardant
Grenouille et Larkham qui alignent un sourire indulgent, ça m'énerverait si j'étais pas de si
bonne humeur. Le curé, il est mort, putain ! Alors j'ai tracé ici, parce qu'avec qui tu veux
que j'en parle sans me demander si dès mon départ, il m'envoie pas une brigade au derche ?
         - Ca va, Saave, j'y étais aussi, répète Grenouille.
         - PAS MOI. J'AIME BIEN, ÇA ME FAIT UNE AUTRE VERSION QUE LA TIENNE, affirme
Larkham avec un tendre regard vers la jeune femme.
         - En tout cas, tu devrais réviser un peu tes livres sacrés, mon vieux, ou au moins les
ouvrir si tu veux pas te faire choper connement et grésiller comme un gros lard hérétique.
Et puis c'est utile, pour mieux démonter leurs raisonnements, explique Grenouille
         - J'en ai rien à foutre de démonter leurs raisonnements, je fais, d'ailleurs c'est même
pas des raisonnements leurs machins, j'en ai juste rien à foutre. Y'a rien à comprendre. Je
m'en fous.
         - CA SE DEFEND. Grenouille, bien sûr, elle pouvait pas saisir, parce que c’était ce
genre de fille qui aime bien comprendre les choses avant de décider si elles méritent qu’on
y prête attention, ou pas. Moi c'est le contraire. Si je m'en branle, c'était parce qu'il y a rien
à comprendre et voilà tout.


        Je m'en souviens tellement exactement, c'est presque incroyable, cette sensation de
joie et d'accomplissement, juste parce qu'un curé de merde était tombé raide mort au milieu
d'un de ses tours de passe-passe, et ces cons d'inquisiteurs qui étaient venus me chercher
jusque dans mon plumard pour que j'assiste au spectacle. J'ai pas raconté à Grenouille ni à


                                                                                                      177
Larkham que quand j'avais voulu remercier Vago de m'avoir sorti de ma rêverie pour pas
rater le plus beau, il avait fait semblant de m'ignorer. Il marchait à côté d'un gars sur un
monocycle qui roulait doucement, son crâne était chauve et sa barbe toute noire. J'ai pas
osé appeler devant tout le monde. A ce moment-là, Grenouille se lève pour préparer du thé,
moi je regarde ses hanches qui se trémoussent parce qu'elle porte un genre de pantalon, de
ceux que quand la fille s'assied ou se baisse un peu, on aperçoit l'élastique de la culotte,
c'est tellement mignon, et en plus chez Grenouille y'a zéro chaise, que des coussins à même
le sol. Elle s'est mis un petit haut à manches longues, et y'a que ça de long tellement on lui
voit le nombril et les seins qui balancent. Putain, elle râle, j'ai déjà plus d'eau. Tant pis,
envoie les bières, que je fais en tombant un clin d'oeil à Larkham. Non, je veux faire du
thé, qu'elle répond. VEUX-TU QUE J'AILLE ACHETER DE L'EAU, sollicite Larkham ; non, c'est
bon, elle réprouve avec un je ne sais quoi d'agacé dans la voix. J'en ai pas pour longtemps.
Elle sort. Elle rouvre la porte : y'a des bières au frigo, gros, et des bonnes, et elle referme la
porte. Je regarde Larkham, mais visiblement la remarque c'était pour ma pomme, alors je
me lève, je vais à la cuisine et je reviens avec des bières premier choix.

         - ELLE VA ME LARGUER.
         - Ah ouais ? Bon ben ça devait arriver, non ?
         - OUI. C'EST DOMMAGE QU'ELLE SACHE PAS COMMENT M'ENVOYER LA CHOSE.
Larkham lape sa bière avec un air neutre.
         - Ah. C'était pourtant pas son genre. C'est pourtant pas son genre, je dis. Peut-être
que ça la fait chier que t'aies pas de logement.
         - OUAIS.
         - A part chez moi je veux dire. Heu, pour un moment en tout cas, que je corrige.
         - C'EST PAS LE PROBLEME, répond-il. VAGO M'HEBERGERA. NON, LE PROBLEME,
C'EST QU’EN FAIT ON A PRESQUE PLUS RIEN A SE DIRE. JE L'AIME BEAUCOUP, MAIS ENFIN,
C'EST PAS COMME. CA N'A RIEN AVOIR AVEC.
         - Avec ton autre copine que tu cherchais ici ? Elle devient quoi au fait ?
         - ELLE DEVIENT MOISIE. ELLE EST MORTE.
         - Ah. Ca n'arrête pas. Fais gaffe, parce qu'un de ces jours, tu vas la retrouver en
train de traîner dans les rues à moitié décomposée, bras tendus, cervelle je veux ta cervelle,
et là je mime le zombie pour le faire rire ou au moins sourire mais c'est un bide.
         - CA M'ETONNERAIT. Larkham lape sa bière avec un air neutre. TU SAIS, J'AI PLUS
TROP ENVIE DE RIEN. POURTANT ? GRENOUILLE, ELLE EST BONNE.
         - Tu m'étonnes.
         - ET PUIS ELLE EST SUPER FUTEE.
         - Ca ouais.
         - ET AU PIEU C'EST UNE BOMBE.
         - Tu m'étonnes.
         - ELLE DOIT LE SENTIR QUE J'AI PLUS ENVIE DE RIEN. ON A PRESQUE PLUS RIEN A SE
DIRE, C'EST ÇA LE PROBLEME.
         - Ouais, je vois le truc. Je voyais pile.
         - POURTANT, C'EST UNE BOMBE.
         - Ca va, arrête un peu, j'ai répondu irrité parce que ce cul qui se trémoussait et ses
nichons super et même les questions débiles qu'elle se pose souvent, faudrait être con pour
pas la trouver extra mais lui au moins il se la tapait.



                                                                                                     178
       - OUAIS, JE CROIS QU'EN FAIT, JE VAIS JUSTE REJOINDRE LES AUTRES POUR FOUTRE LE
BORDEL COMME T'AS VU PENDANT LA PARTIE DE RAQUETTE OU LA MESSE. LE PROCHAIN
COUP C'E
Là, Grenouille qui vient d'ouvrir la porte se précipite dans ses bras et lui roule une grosse
pelle qui a pas l'air de vouloir s'arrêter, alors je me lève pour aller pisser mes deux bières et
demi. Ce que j'entends, parce que je laisse toujours ouvert, et pourtant elle chuchote mais
j'écoute bien, ça me plaît pas du tout. Ca dit :

Grenouille : Fais attention à ce que tu racontes à Saavedra.
Larkham :       POURQUOI ? C'EST GRACE A LUI QUE JE SUIS ENCORE LA ET C'EST MON POTE
ET C'EST TON POTE.
Grenouille : Méfie-toi quand même. C'est rien qu'un péteux. C'est clair qu'il est pas avec
eux, mais ça veut pas dire qu'il est avec nous. C'est un planqué. Il dénoncera pas de lui-
même, mais il prendra pas parti non plus, même s'il surprend quelqu'un en train de te
cafter. Je le connais bien. Alors faut pas lui raconter n'importe quoi. Méfie-toi. C'est qu'un
planqué, un collabo. Comme les autres.
Larkham :       AH. ( Il a l'air bien convaincu et pas mal déçu. Il se gratte le tibia alors que
Grenouille se décolle de contre son torse. )

         Alors moi je m'extirpe des chiottes et je croise un Larkham pensif qui m'envoie un
signe de tête avant de quitter l'appartement. C'est rien qu'un péteux, je pense. Je me force à
sourire pour m'asseoir sur un coussin à franges roses. Le thé est en train d'infuser dans la
cuisine, je me suis levé sans un mot sous le nez de Grenouille, qui me sourit en tripotant à
nouveau sa queue de cheval. Je termine ma bière et ricane devant les trois boîtes d'eau
qu'elle vient d'acheter. Ringard. Je me rassieds. J’ouvre une canette. Qu'est-ce qu'il a,
Larkham, que je demande d'un ton innocent. Une course à faire, elle répond du même.
         - Tu sais, je crois que je vais le larguer.
         - Ah ?
         - Ouais.
         - A cause de sa copine ? Je dis ça d'une voix tellement candide que si j'étais
quelqu'un d'autre, je m'en voudrais de jouer le jeu des relations sociales de manière aussi
vulgaire.
         - Non. Elle est morte.
         - Ho ?! (Même topo)
         - Ouais. Un connard l'a dénoncée, et les inquisiteurs se sont occupés d'elle. Non, le
problème, c'est lui et moi, c'est comme si on avait épuisé tout le contenu de notre relation,
comme ça pfuiit en quelques semaines. C'est rageant, mais je vais quand même pas me
forcer.
         - Ca je sais. On l'a dénoncée pour quoi, exactement, melliflue-je ?
         - Oh, je sais pas vraiment.
Evasif à souhait. C'est qu'un planqué. Je suis pris d'une subite envie de claquer la porte et
de la poser. A ce moment, je la hais
         - Alors pourquoi tu le largues pas, ce con, s'il te gonfles ? De quoi t'as peur ?
         - Je sais pas. C'est pas si simple. Une ombre passe sur son visage, s'y trouve à l'aise,
alors s'installe. Je suis content. Quand même, j'aime bien son corps, et j'aime bien quand il
est là, même si on se dit rien. Peut-être qu'après il voudra plus me parler, souffle-t-elle
d'une si petite voix que je lui lis sur les lèvres.


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        A la fin de l'envoi je touche, et je resterais presque dormir là pour allourdir sa
détresse. Mais je me lève, conquérant, pour la laisser encore plus seule face à un nouveau
désastre amoureux. Je sors. Méfie-toi. Je descends l'escalier en me tenant bien à la rampe.
C'est qu'un planqué, je me retrouve dans la rue et je dois trouver quelque chose à faire du
reste de ma journée, un collabo. J'en chialerais de rage. Comme les autres.
        Bien sûr qu'elle a raison.




       Chapitre 88
       ils ont raflé Moscato
         Le jour où j'ai appris pour Moscato, j'avais plus mes deux bras et je bossais déjà
comme chauffeur de bus, ça me faisait de très longues journées. Je me souviens que j'ai
tracé à la Mie de pain directement après le boulot, j'en pouvais plus de savoir comment ça
s'était déroulé, il s’agissait de l'un des plus gros coups que je les avais vu tenter, peut-être
même que j'en étais encore à me demander si c'était possible, et pourtant c'était moi qui
avais initié le machin alors je me sentais plus ou moins responsable. J'ai trouvé Pue-du-bec
et Max attablés devant un bol d'olives, en train de siffler des anis. Max s'envoyait des
galettes à la triple miam, une de ses multiples inventions culinaristicotoxiques, vu qu'il est
accro à la miam depuis tout môme, depuis l'accident de bicyclette qui l'a défiguré. Contre
la douleur, tout ça. Pue-du-bec grillait clope sur clope, et s'il déclamait de temps en temps
putain quel cul fabuleux, ou encore mate mate comme elle est bonne, en désignant des
filles qui parfois étaient mégabonnes et parfois quelconques, on sentait que là, c'était juste
par habitude. Ca manquait d’enthousiasme. Pourtant même les filles qui vous attiraient pas
l’œil, lui elles le faisaient saliver. Il vous les présentait de telle manière qu’en effet, dans la
courbe des fesses ou dans la manière de se remettre les cheveux en arrière, la façon de
marcher ou la teinte du regard ou le goût de l'ensemble chemisier soutif qui dépasse, la
forme des mains ou la hauteur de nichon ou la paire de chaussures ou le sourire coquin, la
réplique acerbe ou le non regard lorsqu'elle passe à votre hauteur, le petit écart lorsqu'elle
écrase sa clope ou le regard circulaire en entrant dans le bistrot, ce petit nombril qui pivote
ou les cuisses fuselées ou le pli sous le menton, la hanche un peu trop vaste ou la dentition
décalée ou le terrible décolleté, le léger strabisme ou les jambes arquées ou la poitrine
superbe ou les chevilles ou n'importe quoi d'autre, mais à toutes, il leur troublait quelque
chose d'extra. Pue-du-bec vivait dans un monde arpenté par des mégabombes.
         Quand j'ai commencé à bien le connaître, je me suis demandé comment un
gringalet à deux personnalités, qui puait de la gueule, arrivait à se faire autant de filles. En
fait, c'est parce qu'il essaie jusqu'à ce que ça passe, tout simplement. Il s'en trouve toujours
une que ça branche de s’envoyer en l’air, allez pourquoi pas, et lui il s'en fout parce
qu'elles lui plaisent toutes. Ou pas loin. Les autres, il cherche pas à se les faire. Ca arrive
pas souvent. Je me suis assis à la table, Max et Pue-du-bec ont compris ce que j'attendais.
Ils ont haussé les épaules. Pas de nouvelles. Et puis Franckie V. a déboulé dans le troquet.
Eux, il les connaissait à peine, alors il s'adressait toujours à moi, et là ça se voyait qu'un
truc ne collait pas.




                                                                                                      180
        Il portait sa veste en synthézèbre et le fameux pantalon de similicuir, évasé aux
chevilles, avec les bottes de combat. Par contre, il était tout décoiffé, et la moustache fine,
délicatement taillée, tressautait au dessus de sa lèvre. Il s'est assis. Ca a merdé, Saavedra,
qu'il m'a dit. Qu'est-ce qui a merdé, demande calmement Pue-du-bec.
        - Moscato. Quelqu'un l'a dénoncé. Ils l'ont raflé. Je crois qu'ils l'ont zingué dans le
camp ouest.
        - Héhé, a ricané Max.
        - Merde, j'ai dit.
        - Merde, raflé pour quoi ? demande Pue-du-bec en circonflexant les sourcils.
        - Parce qu'il est pédé, tiens. Ils sont venus le choper à la Pénalité, en début d'aprèm.
Il a tout pété, il en a zingué un tas mais ils ont réussi à l'embarquer. Quand je me suis
pointé sur place à l'heure prévue, y'avait des inquisiteurs et ces types en noir, là, alo
        - Les ninjas, j'ai coupé.
        - Il a fait péter la machine à glaçons ? réclame Max.
        - Ouais il l'a fait. Et ouais, les ninjas, soupire Franckie V. en lorgnant mon verre.
Depuis, j'ai bombé pour les semer.
        - Je suppose que t'y es parvenu ? questionne pue-du-bec gentiment.
        - Ben tiens. Sinon je serais pas là. J'ai croisé Larkham, aussi, en longeant le canal. Il
mangeait une saucisse. J'ai eu le temps de lui dire pour Moscato. Ca l'a mis en pétard.
        - Tu m'étonnes. Bientôt, ils foutront aussi les noirs dans les camps, j’ai vanné.
        - Ca craint rien, déclare pue-du-bec. Regardez les statues que nous collent les curés
partout. Celles des documentaires. Celles de toutes leurs cérémonies. Un jour, des cons
sont arrivés ici, ils ont décidé comme ça de bâtir une ville. Ensuite, ils se sont bricolé une
mythologie débile avec toute la caillasse qui traînait dans le coin. Résultat : des idoles
géantes de toutes les couleurs. Ca fait partie de leurs traditions à la con. Ca leur viendrait
même pas à l'idée.
        - Quelle veine. Franckie V. se lisse la moustache et sort son célèbre sourire. Ses
yeux sont fatigués.

         Moi je pensais à la semaine qui a suivi la séparation de Larkham et Grenouille, ils
se faisaient plus ou moins la gueule, chaque fois que l'un des deux essayait de parler à
l'autre, simplement, il se faisait envoyer chier pour de mauvaises raisons. Il y a peu, j'avais
tenté ma chance, composé une belle lettre et un bouquet arraché sur un rond point, je
m'étais pointé chez elle, je venais à peine de lui pardonner ce qu'elle avait dit en douce
comme quoi j'étais un collabo. Le matin où j'ai débarqué chez elle, Grenouille elle y était
plus. Je me souvins d'un soir où elle avait déclaré qu'elle assisterait plus jamais à la
moindre messe, que c'était terminé, mais je pensais pas qu'elle irait jusqu'à blasphémer sur
la gueule d’un parterre de bigots en train de répétigueuler les paroles du curé. Ils avaient
failli la lyncher. Les inquisiteurs l'ont foutue dans un camp et je l'ai plus jamais revue.
Larkham, je le sentais très bien dégoupiller, les inquisiteurs arrêtaient pas de s'en prendre à
des gens qu'il appréciait. Et lui, il mettait du temps à se décider mais quand c'était fait
c'était plutôt, ben... inexorable. T'as assuré, déclarai-je à Franckie V. Te montres pas, je te
contacterai en passant par les filles. Merci pour tout.
         - Comment on va faire ? il a soufflé.
         - J'en sais rien, j'ai répondu. Je vais aviser avec l'homme au monocycle. On va se
démerder.
         - Bien fait pour sa gueule, à ce pédé, rectifie Pue-du-bec avec un sale regard.


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        - Héhé, ricane Max le relax. Salut Fouinard.
        - Salut sale gueule. Salut les filles, envoie le corps de Pue-du-bec avec la voix de
fouinard. Haleine d'ail fermenté. Encore en train de pleurnicher sur les camps de
vacances ? Ha. Les pédales qui contestent au feu avec les autres et c'est tout. Sur ce, il se
lève, rajustant sa casquette, et se dirige vers la porte à deux battants.
        - Où tu vas ?!? je vitupère.
        - J'ai entendu un con qui klaxonne. Je vais voir si je peux le rattraper et lui péter sa
gueule. Après je crois que j'irai passer ma soirée à jeter des machins lourds, j'ai un pote qui
nettoie le quinzième d’un immeuble du centre. Au dessus du tout nouvel achalandoir à
chaussures de sports autonumineuses, celui qu’on inaugure dans une heure trente.
        - Je viens, prévient Max. Héhé.




       Chapitre 89
       peut-être
        Alors j'ai traîné les pieds jusqu'au grenier de l'homme au monocycle, fallait bien
que quelqu'un lui annonce la mauvaise nouvelle. J'ai traversé l'espèce de grange encombrée
de détritus. Des tas d'objets empilés plus ou moins par style, la plastoferraille ronde avec la
plastoferraille ronde, les tuyaux de métal costumé dans un coin avec les morceaux de métal
costumé, des bottes de paille qu'on se demande ce qu'elles foutent ici, des cartons emplis
de composants électromagnétiques et d'autres de fils, larges planches de synthébois, des
isolants de toutes sortes, un moulin fantasmabulique en loques, des centaines d'outils
accrochés sur les parois. Entourés à la peinture blanche. L'homme au monocycle fabriquait
des choses. C'est lui qui a conçu et posé mon bras mécanique. Je montai l'escalier tordu en
traînant toujours des pieds, m'arrêtant lorsque ma tête se trouva au niveau du sol. Il y a
aussi un ascenseur que seul l'homme au monocycle utilise. Le grenier est une pièce très
vaste. En guise de cloisons, des rideaux tendus entre les poutres.
        L.U.H. disputait une partie de billard avec Bruno, deux gars que je connaissais pas,
ils se payaient des tronches assez patibulaires pour faire partie des nouvelles relations de
Cassetrogne, leur comptaient les points en terminant un joint. La sono balançait une vieille
rengaine qui se danse à deux en se tenant par la taille, avec les accélérations pour secouer
la tête, bidon. Salut, fait L.U.H. qui m'aperçoit alors que Bruno tire la langue en vue
d'ajuster son coup de queue. Elle se dresse, arrogante, elle se cambre, ses seins magnifiques
débordent presque du débardeur, mais moi je suis moyen d'humeur alors j'envoie un regard
résigné. L.U.H. se tourne vers sa copine, qui feuillette un bouquin avec une couverture bleu
laqué en minaudant devant son thé. Sa copine, je la mate pas non plus, elle est pas terrible,
mais version Pue-du-bec elle est pas mal du tout, elle laisse ses yeux sous l'horizon des
lunettes, s'il était tellement bien son bouquin elle tournerait pas les pages dans tous les sens
et si rapidement. Salut, je réponds en franchissant la dernière marche. Il est où ? Dans sa
piaule. L'est pas d'humeur. Moi non plus. Moi non plus, je répète avec un ton théâtral qui
me prend la tête.




                                                                                                   182
         Je pousse plusieurs rideaux, sans même un détour pour la cuisine, et je débarque
dans la chambre de l'homme au monocycle. Vago s'y trouve aussi, il est accoudé au bar et
prépare des verres. Larkham les épaules au niveau des genoux, accroupi sur son cul et sur
le lit. Il oscille d'avant en arrière. L'homme au monocycle repose entre les deux crochets
fixés au mur, qui servent à maintenir son engin quand il a plus envie de rouler sur place. Ca
n'a pas de freins cette merde. Ni d'équilibre, d'ailleurs. Salut, je fais. Ca grogne en réponse.
Bonne ambiance.
         - T'ES CONTENT, GROS ? me demande Larkham d'un ton hargneux.
         - lâche le, intime Vago, et ses dents refaites luisent un bref instant. tu sais bien qu'il
y est pour rien. c'est même nous qu'on a pas voulu qu'il s'occupe de tout avec franckie. c'est
juste un incident, suffit qu'on remette ça, la cave de l'autre joãosinho on ira la visiter pl
         - UN INCIDENT ? UN INCIDENT ? Larkham tremble debout, on dirait qu'il va éclater
la gueule de Vago comme une pastèque de merde, s'il le loupe une fois ou deux tellement il
est doué, la seule fois qu’il le touche il le tue, la bonne baffe avec les bagues. UN INCIDENT
qu'il tonne comme s'il avait pas entendu TU PARLES DE CUBE LA, ILS L'ONT FOUTU DANS UN
PUTAIN DE CAMP BORDEL DE MERDE ET
         - Et ? demande l'homme au monocycle après un temps très long, vu que Larkham
n'a pas terminé sa phrase. Fous-nous la paix. T'es rien qu'un sale con. Moscato savait ce
qu'il risquait. Ce pervers. Non, je rigole. Oh. Voilà ? Il savait très bien ce qu'il risquait, je
te dis ; et toi aussi. Même le gros il est plus futé que toi. Super ces mélanges, Vago,
vraiment. Là, on a tous les trois pris un verre et on a tous les quatre trinqué. Larkham
semblait traumatisé. Faut que je te dise quoi ? grandiloque l'homme au monocycle en
l'épinglant des yeux. Que je te reparle de tous les robbigots, esclaves de leurs codebarres,
qui remplissent les églises et applaudissent parmi les vrais cons ? Des futurs adultes qu’on
endoctrine en ce moment même sous prétexte qu'ils auraient la malchance d’être nés
inférieurs, respect et obéissance aux encomenderos, à l’inexorable et au pape ? Des
marchands d'eau qui laissent les femmes forcer leurs bébés à avaler une immonde merde
lyophilisée ? Des camps pleins à craquer de tas d'autres pédés et d'autres télépathes et
mutants ? Des banderoles sur leurs façades qui proclament, vous n'avez rien vu nous
n'existons pas ? Alors ! T'es rien qu'un sale con, Larkham. D'ailleurs, casse-toi. Le ton était
sans réplique.
         - C'EST ÇA, QUANT A TOI, PRENDS GARDE, JE TE RETIENS AVEC TES PLANS A LA CON.

         Larkham s'est tiré, ses pieds gigantesques claquaient sur les planches, on a eu un
long moment de silence, c'est vrai que ce verre il était très bon malgré sa teinte jaune pisse.
Je me grattai la tempe avec mes doigts mécaniques, j'aime bien la fraîcheur du métal
costumé, la sensation d'effectuer un geste parce qu'on ordonne au corps de le faire, alors
qu'on sent rien. Ca m'embêtait que Larkham m'en veuille comme ça, d'ailleurs j'y étais pour
rien, et puis je me souviens d'un soir qu'il est passé à la maison, j'étais pas encore un semi-
homme et je travaillais à l'abattoir. Il était tellement préoccupé qu'il était rentré dans un
groupe de morts-vivants qui circulait au bas de mon immeuble, et qu'il s'était un peu
pampé avant de prendre la fuite. Ce qui le tracassait, c'était une idée qui lui était venue au
sujet de son meilleur ami Cube Moscato. Le gars qui avait sauvé Marie du Vivarium
municipal, dans la cité des Autres. Larkham, il disait juste la Cité, mais pour moi, c’est la
cité des Autres. Et pour lui, c’est ici, la cité des Autres. C’est con.
         A la téloche, je venais de m'en acheter une parce que mon boulot à l'abattoir payait
pas mal, il y avait les infos et le type souriant racontait que la guerre évoluait de manière


                                                                                                      183
satisfaisante, que notre allié le Maire Murphy venait encore de soumettre une ville
d'hérétiques, le repas de démonstration du quartier de l'architecte célèbre s'était déroulé à la
perfection, nos encomenderos avaient dégusté d'un bon appétit les recettes de la session
Entrailles d'Oiseaux et Légumes Volants, le succès remporté et la masse de spectateurs
avaient convaincu les inquisiteurs qu'il fallait boucler les festivités plus tôt que prévu, une
explosion sans gravité avait touché un centre de production de poissons, ça c'était un coup
de Vago et Pue-du-bec mais je le savais pas encore, et le pape s'était fendu d'un
communiqué annonçant l'élargissement de l'accueil des centres de réorientation aux
citoyens encombrés par leurs divergences sexuelles. Larkham me demandait, TU CROIS PAS
QUE LEURS DEBUTS ICI, AVEC LA GRIPPE ET PERSONNE POUR LES SOUTENIR, LES
PLANQUETTES, LES ODEURS QUI SE MELANGENT ET LE CONTACT QUOTIDIEN, ENFIN TU CROIS
PAS QUE ? CA M'EMBETERAIT.
        - Ca craint rien, vieux. Moscato il est pédé.
        - ALLEZ ?
        - Si c'est vrai, il me l'a dit l'autre fois.
        - C'EST DES CONNERIES, IL TE LE DIT A TOI ET PAS A MOI ?
        - Peut-être que tu lui plais, j'ai expliqué. Je repensais que bien sûr, personne ne
lâchait jamais rien à Saavedra le péteux, hein ? Toute façon il parle rarement de cul, pas
vrai ?
        - OUAIS.
        - Il était bourré et je l'ai tanné pour savoir si des fois, il en pinçerait pas pour Loïs
avec ses robes à fleur. Alors pour que je le lâche il me l'a dit. Doit même plus s'en rappeler.
        - AH. ALORS ELLE ET LUI, HEU, ILS ONT PAS ?
        - Et non.
         -CHOUETTE, a conclu Larkham, CA M'AURAIT QUAND MEME EMBETE.

        Moi je savais très précisément pourquoi Moscato ne parlait jamais de cul avec
Larkham. Evidemment que Marie et lui s’étaient chopés. La promiscuité, la grippe, la joie
d'être en vie, tout ça. C'est Vago qui me l'avait raconté, lui il me faisait confiance depuis le
début, intrigué par l'île je suppose. Les deux autres étaient sortis ensemble un moment et
puis ça s'était arrêté. Moscato avait expliqué à Vago que bon, c'était une expérience, mais
ça l’excitait pas vraiment, un peu comme pour pas mourir trop con. alors faudrait que je me
fasse un mec pour voir, supposa Vago et l'autre de répondre ouais. La fois où il m'avait
raconté ça, Vago s'était mis à chialer, il repensait à la période ou il émergeait de son délire
nèpenthique, il était au plus mal, il appelait sa mère en permanence, et Marie pour le
calmer elle lui donnait le sein. Ca avait marché et il était revenu à lui-même, mais sans
dents.


        Moi aussi j'étais dégoûté pour Moscato. J'ai retrouvé pue-du-bec et Max le relax, je
leur ai exposé mon plan, ça a été une nuit de folie, on est parvenus à arracher quelques
unes des banderoles qui ceignaient le camp ouest, en se mêlant à des groupes de zombies.
Le camp ouest a
soudainement
éclaboussé le quartier, puisque les murs et les miradors ne portaient plus, en lettres
capitales, la mention : vous n'avez rien vu nous n'existons pas. Les encomenderos ont été
obligés de faire arrêter la téloche deux heures entières. Il y a eu pas mal d'exécutions, aussi.


                                                                                                    184
Mais des gens ont peut-être compris qu’il est trop tard, et dans le tas il y en aurait peut-être
pour se mettre à combattre avec nous. Peut-être. Maintenant, ils avaient modernisé la
sécurité, des panneaux lumineux avec trois générateurs de secours, tous les mètres sur les
murailles grillagées des camps, et l'inscription peinte au dessous, directement sur le mur,
au cas où. Nous n'existons pas.
Il y en aurait peut-être pour se mettre à combattre avec nous. Peut-être même des gars dans
mon genre
peut-être.




       Chapitre 90
       vomito orgeat 1/2 peso
          Les gens capables de bien vous disséquer leur comportement et ses motivations, ce
sont ceux qui prennent jamais de véritables décisions. Les autres perdent leur temps à
affronter la suivante, celle rendue nécessaire par la précédente. Ca s’arrête jamais. Moi en
fait j'ai jamais rien voulu de précis. Juste être peinard. A l'époque, j'avais plus envie de voir
Grenouille, Larkham habitait chez Vago et moi je savais pas où c'était. Grenouille et lui je
souhaitais les éviter, parce qu'ils me donnaient l'impression de se préparer à traficoter des
trucs louches et risqués, je voulais rien avoir à faire avec ça. Alors je passais mes journées
à la maison, et le soir je partais en virée avec Cassetrogne et Madrox, ou encore tout seul,
je me pintais la gueule et je dormais à peu près n'importe où, c'est un miracle qu'aucun
mort-vivant ne m'ait bouffé la cervelle pendant que je bavais du pinard, ronflant sous un
synthéchêne au bord du canal. Au bout d'un moment, bien entendu, Cassetrogne et moi on
s’est retrouvés fauchés. On avait toujours soif, on était trop bourrés quand on était en
forme, et trop endormis quand on l'était pas, pour se trouver du boulot. Alors on s'est mis à
zoner chez Madrox.

         Il habitait avec sa mère et ses sœurs dans le quartier de la violette, on traverse
l'allée, des grappes de vieux jouent aux boules en discutant, ensuite y'avait les tentes de
chalands qui vous laissent qu'un demi mètre de boîtoir pour avancer, les toiles bleues et
blanches et rouges et vertes et blanches, des types jouent du poumboum même très tôt du
matin, les zombies solitaires qui vous faisaient presque pitié tellement ils trébuchaient,
pathétiques, cerveeeelle, cervreuuuh, des fois quand même ils en trouvaient. Nous on leur
collait des coups de pied, ils s'accrochaient au crâne de leur victime avec des doigts
désespérés, et ensuite on arrivait chez Madrox. C'était dans une ruelle très calme, juste au
dessus de la boulangerie on y croisait des vieux avec un sac de plastigo à la main, il y avait
même un barbier avec une enseigne c'était un rasoir géant, et la peinture qui s'écaillait. On
débarquait le matin, donc, parce qu'il faisait bon, on crachait de la buée en marchant, on
grimpait après avoir salué le boulangeur et la boulangeuse radieux, le genre de couple à se
jeter de la farine s'ils en viennent aux mains, à la place de la vaisselle. On picolait devant la
téloche de Madrox, toute la journée, sa mère était jamais là, elle cumulait trois boulots pour
nourrir toute la famille et on la voyait jamais. Des fois, on s'installait que Madrox était pas
encore levé. Vous savez comment c'est, les deux ou trois premières fois on fait son timide,



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et puis très vite on amorce quelques habitudes. Et puis très vite, on redevient sans gêne.
Bah.
        Madrox, en sortant de sa piaule, il rajustait son pyjama et nous on finissait notre
bière en changeant de chaîne, de peur de louper un dessin animé. Il allait faire ses ablutions
rituelles devant le lavabo sonique, il récitait ses machins pendant que nous on lui sortait un
bol du lait et des céréales au beurre. La maison dégueulait de breloques religieuses,
pendentifs, icônes et statuettes. Puis on ouvrait une bouteille de blanco, un pinard super
que sa mère achetait en gros à ce type du bout de la boiteuse qui avait un tel bide qu'il lui
dégringolait sur les lacets.
        Le moment le plus chouette, c'est quand les frangines à Madrox se levaient. Pas les
deux plus jeunes, bien sûr ; mais l'aînée elle était bien et surtout celle du milieu, elles
avaient la classe. On rigolait avec les petites et tout, Cassetrogne les aidait même à faire
leurs devoir d'arithmétique si d'aventure elles les faisaient, mais les chatouilles avec les
deux autres c'était du sérieux, on jouait à ne pas jouer, après tout elles avaient quasiment
notre âge et les seins qui pointent. Madrox, le soir il était parfois crevé, il disait fichez le
camp les mecs, ma mère va rentrer se changer et nous préparer à bouffer, à quoi on
répondait on sort ce soir, t'as qu'à venir, il disait non je suis crevé et puis timidement, les
frangines se sont mises à nous demander est-ce qu'on peut venir, nous ? Personne n'y
voyait d'inconvénient. Tu parles, elles avaient déjà fait leur choix et moi, quelle classe, je
suis tombé pile sur celle que je préférais, c'était Rachel, ou Lorna, je sais plus, en tout cas
celle qui avait les cheveux verts, pas celle qui les avait rouges. Ce doit être Lorna.
        Ce qui devait arriver arriva, et un beau matin, Madrox et moi on s'est levé en même
temps, on a rajusté lui son pyjama et moi mes couilles, puis il est parti faire ses ablutions à
la salle de bain et moi les miennes au frigo. Quand il a percuté il m'a sauté dessus. Je me
suis laissé virer de chez lui, je vois pas bien ce que j'aurais pu faire d'autre, et Lorna et moi
on s'est pas revu. J'aurais bien glosé sur son petit ventre et sa chatte qui se tortille sous ma
langue et ses mini seins tout durs et tout, rien que pour le plaisir de m'en souvenir, surtout
que des nuits on en a passé pas mal ensemble entre le cinoche qu'elle me payait, les
concerts et les soirées par-ci par-là, mais je lui ai promis de pas trop en parler, même si je
l'ai plus revue, j'ai vieilli depuis et des promesses j'essaie d'en tenir certaines. En plus
j'aime pas trop me vanter


         Quoi qu'il en soit, Cassetrogne et moi on avait plus de pesos et plus de frigo rempli
pour picoler. On aurait bien cherché à bosser, mais on se souvenait plus comment il fallait
faire, la méga tremblote et les sueurs froides, on arrivait qu'à pester, même moi je me serais
jamais embauché. On a décidé de faucher des trucs et de tout mettre en commun. Il s'est
aussi mis à habiter chez moi, vu qu'il payait plus son loyer depuis trop longtemps. Moi je
paye pas de loyer, je sais même pas si mon taudis a un propriétaire. Cassetrogne piquait de
la bouffe, de longs chorizos et des miches de pain, des boites de sardines reconstituées,
farine de maïs, de la sauce tomate, moi je me chargeais de la picole. Je connaissais la porte
arrière d'un magasin tenu par une vieille bigleuse, un petit escalier descendait sous le
niveau de la rue, derrière l'achalandoir qui vend des sacs à main. En bas, dans la cave, se
trouvaient les plus gigantesques barriques que je pouvais imaginer à l'époque. Et dedans,
du vin, sauf dans la moins énorme c'était de la gnôle. Le seul problème c'était le chien de la
vieille aveugle, mais il dormait dans le jardinet. Au bout de quelque temps, lorsque je
longeais la palissade en zieutant pour vérifier qu'il était bien attaché, il ouvrait un œil


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immense, retroussait une babine, puis avec un soupir mou, il se rendormait. Il tremblait à
mort tellement il rêvait d'os à moelle. Un chien aussi mastoc avec autant de dents, et
tellement feignant. Quand on voulait un peu de démonte, on se levait deux trois planches
sur un vieux bidon, on prenait une carafe et des verres chez moi, les gars qui allaient et
venaient devant les concerts branchés, ceux avec des entrées payantes, un service d'ordre et
des vendeurs de boucles d'oreilles et de tatouages de polos d'instruments de musique de
disques sous le chapiteau, on mettait un panneau avec un chouette nom du genre Vomito
orgeat 1/2 peso ou encore Serpillière 1/2 peso, et on leur servait des verres de mélange
gnôle pinard. Avec les sous, on fonçait dans un endroit normal acheter de l'herbe ou de la
triple miam. Cassetrogne faisait office de videur pour notre bistrot sauvage. D'ailleurs,
mais ça je l'ai appris que plus tard, pour ramener la bouffe il acculait des mémés contre les
murettes, avec son canif.




       Chapitre 91
       se transparendre
         La dernière fois que j’ai vu Grenouille. J’y suis passé en fin d'après-midi, c'était pas
une heure habituelle pour moi, le bus ne me disait rien, alors j'ai pris le train souterrain.
Dans mon wagon : pas mal de crevés du boulot, des étudiants qui chuchotaient entre deux
éclats de rire, un vieux en tailleur pantalon avec des souliers blancs à talon plat, ouverts sur
l'ongle du gros orteil, sur lequel s'effritait un vernis argenté. Derrière de grosses lunettes
jaunes, cils de douze kilomètres avec du khôl bleu étalé partout. Une femme avec un sac à
main bordeaux regardait ses pieds. Elle portait des bas couleur chair. Un baraqué avec des
courses, les feuilles de poireau dépassant du sachet de plastigo. Des étudiantes sont
montées, dont une mégabonne. Les deux autres, mignonnettes, semblaient flanquées là
uniquement pour le contraste. Le faisaient-elles seulement exprès ? en tout cas elles
minaudaient. Au fond du wagon, là-bas, une grosse prise dans une conversation animée.
Elle se tenait de trois quart, son dos me cachant la vue, alors j'ai maté dans la vitre, un
chouette miroir pour lancer des œillades ou simplement parvenir au contact oculaire par
vitrine interposée, et parfois un sourire. Ce que je vis, c'était une femme avec les cheveux
plats, châtains, elle portait un bête chemisier et papotait avec la grosse, qui souriait, un
casque à musique autour du cou. Je me suis levé pour mon arrêt. J'ai regardé à nouveau
dans le miroir et les deux femmes parlaient toujours. Je me suis retourné sur la porte, et
avant que la rame ne reparte, j'ai bien vu, j'ai très bien vu qu'il n'y avait que la grosse sur la
banquette. Elle se tenait penchée et conversait en souriant. Je me tins comme un con sur
l'escalier roulant avec le baraqué dix mètres devant, ses commissions aux pieds.


        Chez Grenouille ça c'est bien passé, je caressais son chat et on a causé, je me
souviens m'être montré plutôt froid, j'étais encore vexé. C'est con, parce que c'est la
dernière fois que je la voyais. Moi ce que je voulais, c'était l'adresse où je pourrais trouver
Larkham, voir s'il pouvait pas me refiler un peu de pèse, merde, il me devait bien ça. Alors
je suis parti de chez mon amie sans me retourner, la fois où j'y suis retourné, un peu bourré



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et du culot plein les mains pour voir si d'aventure elle et moi y'avait pas moyen de, ben elle
était aux mains des inquisiteurs. Qui devaient vérifier des aveux, du genre pourquoi qu'elle
avait blasphémé en pleine messe, comment tu veux qu'elle s’explique, en plus ils n'en ont
rien à foutre. Ils l’ont quand même sûrement travaillée bien comme il faut.
         J'ai été chez Vago, vers le pont des oiseaux. Il habitait au coin de la grande boiteuse
et de celle qui mène au restaurant spécialisé dans les salades et les magmas. Un chevelu en
bicyclette me frôla, prenant la chausée en contresens des autos, avant de se rabattre sur la
contre-allée. A côté du carrefour s'étalaient des restes, un con s'était fait dévorer par des
morts-vivants dans l'après-midi. Les restes éparpillés partout, sur et sous le cube
distributeur de journaux, la boite aux lettres, collés au mur, le dessous des marches du petit
achalandoir, le garage à vélo. Ca se voyait qu'on avait frotté, mais seulement ramassé le
plus gros. Dans un coin, je crus distinguer un doigt presque entier, en, train de, bouger
encore. SALUT SAAVEDRA !
         - Oh. salut les gars. Ca fait euh, quelque temps qu'on s'est pas vus.
         - TU N'AS PAS L'AIR TRES FRAIS.
         - Justement, je suis venu te voir parce
         - TU ME DIRAS APRES, LA CABINE VIENT DE SE LIBERER. Vago et Larkham se
faufilèrent dans le vidphone public, Larkham tint la porte assez longtemps pour que je
passe. Vago envoya un max de monnaie dans la machine, j'en était soufflé, putain, moi qui
crevait d'aise à l'idée d'une pièce oubliée dans un falsard oublié dans la salle de bain
derrière le bidet sonique, qui ne sert qu'au dégueulis et encore.
         Ca fait vraiment chier. Vago rumine. Le terminal qui leur permettait d'émettre leurs
communications en direction de la cité des Autres par voie cryptée était à nouveau en
panne. Vago composa un long code, puis l'indicatif normal sur le clavier. La machine
plipa, l'écran s'éclaircissait par le centre, on distingua la tête d'une vieille femme. Larkham
se pencha. Au bout d'un moment, elle semblait avoir des difficultés à accommoder, la
femme glapit : Ah, encore toi, grand couillon. Je vais chercher ton frère, puis elle soupira.
Une tête de vieux gamin aux yeux plissés entra dans le champ, avec des bouclettes sur la
tête. Il avait le même menton que Larkham. Salut.
         - SALUT CARLO.
         - salut.
         - Salut, je dis aussi, mais personne ne sembla m'avoir entendu.
         - alors, t'as trouvé, demande Vago avec un air d'espoir qui fait bizarre, ses fausses
dents de toutes les couleurs on dirait des bonbons.
         - Ouais ? J'allais abandonner, parce que c'était trop casse-couille à déchiffrer,
vraiment. C'est Bobo qui m'a montré. Le plus vieux truc du monde, il a dit. En fait faut
juste le lire devant un miroir. C'est écrit à l'envers.
         - aaaaaaaahhh font Vago et Larkham en chœur. Pas con.
         - Le plus vieux truc du monde, il a dit, et il s'est bidonné. Quoi qu'il en soit, j'ai tout
traduit. C'est de la merde les gars ? Désolé.
         - ......
         - Désolé.
         - de la merde comment, se reprend Vago. explique.
         - Ben des conneries, comme plan numéro tant, contaminer les billets de banque
avec un poison à retardement, ou encore plan numéro truc arrêter le tapis roulant glaciaire
pour provoquer un bouleversement climatique, ou bien construire un aimant à comètes.
Avec des milliers de schémas et de graphiques.


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         - ah.
         - AH.
         - Un aimant à comètes, je demande, intéressé. Personne ne me répond.
         - Ouais. Ou encore mettre des images subliminales dans les jeux télévisés
demandant au gens de détruire tous les appareils ménagers qu'ils trouvent. Ouvrir une faille
dans une dimension parallèle. Stériliser chimiquement la population en empoisonnant la
bière. Produire une explosion capable de désaxer la planète pour l'envoyer dans le trou
noir, qui, apparement, attendrait au bord de notre galaxie que l'une des planè
         - OH OH. SUR UN VIDPHONE PUBLIC, ICI, commence Larkham.
         - tu viens de commettre un genre d'hérésie, en évoquant une cosmologie non
orthodoxe.
         - Qu'est-ce que tu racontes, demande Carlo ?
         - rien, je déconne. ici, si les arriérés ont écouté notre conversation, au bout d'un
moment ils viendront faire chier. ils se croient au centre de l’univers. bon le cahier tu peux
le brûler, c'est de la merde.
         - C'est déjà fait. Enfin je l'ai pas brûlé, je l'ai mis dans les chiottes à côté de chez
Patricia. Faut pas gâcher du papier.
         - T'AS RAISON. ET COMMENT ÇA VA, A LA MAISON ?
         - Bof. Le Maire Murphy fait recruter des cons pour l'effort de guerre, fabriquer des
machins, tout ça. Mais moi j'irais pas. J'ai un ou deux des vieux avec moi. On avisera.
Sinon, il paraît qu'une machine de combat, un genre d'automate fou, déambule dans le
désert. C'est Platín qui m'en a parlé, c'est une rumeur de la Cité.
         - PLATIN ? CE CON ?!
         - Ouais. Carlo se renfrogne, et le pli de ses yeux prend une méchante tournure. On
est en train de monter un truc. Je t'en parlerai une autre fois. C'est la guerre, tu sais.
         - MMM. BON BEN SALUT. Larkham appuie sur le bouton qui replipe et l'écran
s'éteint.
         - putain souffle Vago, j'ai gardé ce cahier à la con pendant je sais pas combien de
temps, sans parvenir à le déchiffrer, pour des conneries pareilles ! cent plans pour arrêter le
monde. si seulement. il y croyait tellement, ce con. tu sais, lar
qu'est-ce que tu fous là, toi, bordel de merde ?
         - Ben je suis rentré avec vous. C'est minuscule ici. Me dites pas qu'aucun de vous
deux ne s'en est aperçu, quand même.
         - MOI JE T'AVAIS PAS VU, EN TOUT CAS.
         - moi non plus, complète Vago. bon, on va se boire une bière ou quoi ?


         On est allé à la Pénalité, ces deux-là ils étaient encore plus paranos que moi, ils
s'imaginaient qu'une autorité quelconque s'amusait à espionner les communications des
vidphones publics. On a pris un verre tous ensemble. Je leur ai signalé que j'avais pas un
rond, et Larkham a fait un geste de la main pour évacuer le problème. Moscato s'assit avec
nous, ses claquettes cinglaient le carrelage lorsqu'il bougeait des pieds. Alors ? alors de la
merde, répond Vago. Sur quoi Moscato fulmine que putain, la dernière fois qu'il avait vu le
tocard dans sa boîte à chaussures, celui-ci prétendait que son cahier renfermait la bombe
ultime. Vago soupire : eh bien c'est un con. A propos, chuchote Moscato, Max est passé
hier et il dit que pour le tu sais quoi il a absolument beso
Ho ! Qu'est ce que tu fous là, toi !!?


                                                                                                    189
        - Hé fais pas chier, tu m'as vu entrer, quand même, tu m'a même servi un demi
putain ! Ecoutez, je voulais juste voir Larkham pour lui taper un peu de pognon, que je lui
aurais rendu dès que ça serait allé mieux. Je me tire. Vous êtes trop bidons. J'ai envoyé
chier les deux battants de la porte, dévisagé les minables en terrasse qui sirotaient des cafés
et des anisettes, avec leurs lunettes de soleil, chaussures fluorescentes, la dame à
l'ombrelle, les trois enfants qui jouaient avec des touilleurs à soda, le con au coin en train
de préparer des magmas dans sa roulotte, comme s'il pouvait concurrencer le guichet ödön
du fond. Vago me pose la main sur l'épaule alors que je descend la première marche. Je
l'avais pas entendu arriver.
        - écoute, tout le monde est un peu tendu en ce moment. larkham il a ses problèmes,
avec grenouille et puis aussi d'autres trucs. en plus il est complètement fauché. tiens, voilà
dix pesos pour te pinter la gueule. et ca, c'est une adresse pour un boulot. tu sais lire ?
        - Ouais. Y'a besoin de savoir lire ?
        - pas vraiment. je me demandais pour l'adresse. une place s'est libérée aujourd'hui ;
un pote a démissionné.
        - Pourquoi ?
        - parce que c'est un boulot de merde.
        - Ha. Bon, ben, merci. Je me suis retourné, putain, dix pesos ! et j'ai descendu les
marches. J'ai souri aux deux barbus sur leurs planches à roulettes.
        - saavedra ? Vago se tenait près de la porte, de biais, avec un air étrange.
        - Ouais ?
        - et un échassier, ou encore deux sirènes à la queue bleue, sœurs jumelles, ou même
un gros chat qui faisait que parler mal à tout le monde ? ça te dit vraiment rien ?
        - Non, rien du tout, j'ai répondu d'une voix aussi forte que la sienne. Parle-moi
nichons de rêve, minuscule maillot deux pièces épaules brillantes et bouche entrouverte,
ça, c'est mon truc. Salut.
        - salut. Vago poussa le double battant en regardant par dessus son épaule. Qu'est-ce
que ça pouvait lui foutre, que sur l'île de la soif nagent deux sœurs jumelles nymphomanes
qui sont des sirènes de la mer. Et un échassier et un gros chat très gentil qui eux nageaient
jamais. Sale con.

        Je suis allé déjeuner pour un demi peso, je ramènerais aussi de la bouffe à la
maison, et de toute façon j'aurais un boulot demain. Je me suis gavé de salade d'avocats, de
pain aux lardons beurré de bière et de lait frais. Rassasié, j'ai songé à ces cons qui à deux
reprises s'étaient même pas aperçus que je me trouvais près d'eux.
        Ca me fit repenser à la vieille aveugle qui avait fini par me choper en train de lui
siphonner du pinard. Elle chuchotait au clébard bouffe-le mon chien bouffe-le. Le chien
tournicota la tête un long moment, allant jusqu'à me fixer pleine face, mais sans aboyer ni
tirer sur sa laisse ni rien. Il m'avait pas bouffé. Je sais qu'il y a quelqu'un, trembla la vieille
alors que je me décroquevillais tout doucement. Arrêtez de venir voler mon vin, je n'ai que
ça pour vivre. La prochaine fois, il y aura un homme et un fusil dans ma cave, et pas un
abruti de chien. On verra alors si tu peux te transparendre comme un con de télépathe, avait
lancé la vieille aveugle, recouvrant un peu de courage et c'était pas évident, alors que je me
carapatais tant bien que mal.




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       Chapitre 92
       les crocogators
        Le pire, dans le plan boulot de Vago, c'était l'odeur. Au début. Bien entendu, j'étais
de service le matin, je suis toujours de matin c’est chiant et je me colle de longues
journées. Je me levais en trombe, Cassetrogne s'asseyait parfois dans le canapé, pour me
regarder rebondir dans la cuisine. J'ai vite pris l'habitude du déjeuner très léger, avec café
peu corsé, parce qu'un œuf au plat ou une saucisse et du bon café fort et brûlant, je les
dégueulais sitôt descendu du bus. L'odeur autour de l'abattoir : on vous maintient le pif
coincé sous l'aisselle d'un mort-vivant coupé en deux dix jours auparavant. Cette odeur,
quand elle sort du nez, la cervelle s'en souvient et vous en reniflez des brins minuscules qui
s'accrochent partout. Mon bus, c'était le 39b, la ligne avec les chauffeurs les plus chiants de
la ville. Déjà, ils passaient jamais à la même heure. Un coup sur deux, j'arrivais à trente
mètres de l'arrêt et le bus de foncer, alors j'attendais le suivant. Si vous empailliez au ras du
poteau indicateur avec les horaires, ça se garait dix mètres avant. Vous vous rapprochiez
du bus en trottant, et à mi-chemin le bus vous dépassait pour se positionner porte ouverte
face au poteau. Si vous n'attendiez pas assez près de l’arrêt, ça faisait semblant de ne pas
vous avoir vu. Cette ligne de bus, j'ai appris à la détester.

        Le boulot est simple. L'abattoir, c'est le l’usine où les poubelleurs amènent les
bennes de cadavres collectés dans les rues, on les flanque sur un tapis roulant. Le tapis
défile devant plusieurs postes de travail, déshabillage, déchaussage, extraction des
différentes prothèses, dents genoux os poignets bloc crânien. Une dernière équipe doit
découper les corps pour qu'ils entrent par le sas du four, car celui-ci a été mal conçu et se
révèle inutilisable en l'état. Un four à cadavres trop petit, quelle indélicatesse, déclara tel
encomendero, bien, nous ajouterons en conséquence une unité de découpage, décida tel
autre. Les déchets vestimentaires et prothésiques sont envoyés au retraiteur sur un autre
tapis roulant. La vitesse du tapis principal est réglée en fonction de l'arrivage du jour, si
bien qu'on passe toujours très exactement cinq heures à traiter notre chargement. En
arrivant, si le tapis ramait, on savait qu'on aurait quasiment rien à branler, et les plus cons
soignaient le boulot, surtout dans l'équipe extraction, quelques uns s'appliquaient à bien
retirer la chair autour de chaque prothèse, jusqu'à ce qu'elle brille. Moi bien sûr ils
m'avaient d'abord mis dans l'équipe de découpage. D'un autre côté, j'ai appris à me servir
d'une tronçonneuse. C'était pas dégueulasse dégueulasse, c'était rien que des zombies, enfin
des morts en train de zombifier, alors il fallait bien faire quelque chose.
        Un seigneur encomendero a décidé du temps que j'étais petit qu’il convenait
d’éradiquer tous les mort-vivants. Deux ou trois semaines de guérilla urbaine avec
lanceflammes et tout le toutim. Résultat, les mort-vivants ont pété les plombs, et en deux
nuits ce fut inexorable, je veux dire que normalement, les plus décomposés, les squelettes,
les sans jambes ou sans la moitié du torse et la tête et un seul tibia, ils peuvent plus
marcher, pas vrai ? Et bien cette fois-là si. Les zombies ont fait un carnage en
hurligrognant mort aux vivants, les gars, cervelle bien fraîche hé là j'en tiens une elle est
pas mal du tout, même sans langue ça ricanait, ça grimaçait mort aux vivants mort aux
vivants et en deux nuits, disais-je, ils ont doublé leur effectif. Par rapport au début de la




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campagne d'extermination. Laissons-donc les choses en l'état, car telle est la volonté de
Quetzacoatl, conclut un autre seigneur encomendero.
        Enfin, ça c'était le fonctionnement normal. Parce que depuis deux ou trois
semaines, il y avait une nouvelle équipe en place, même que les vieux arrêtaient pas de
ramener leur gueule comme quoi s'ils étaient contremaîtres, comme quoi c'était de la
connerie ça cassait complètement le rythme, personne n'était formé. Il s'agissait d'un
nouveau poste de travail.
        On enfilait un cercle de métal costumé au cou de chaque cadavre, s’il restait la tête.
On appuyait sur le déclencheur, et la tête se détachait du corps, maintenue sous le menton
par un disque terne. On plaçait le tout sur une glissière, comme ces plateaux repas souillés
qu'on dépose en sortant d'une cafétéria. Ca faisait chier tout le monde, ça empêtrait leur
routine, et les cadres avaient exposé la main d’un collègue à l’entrée des vestiaires. Prise
dans un disque. Le tableau lumineux s’indignait : faites donc un peu attention tas de
crétins ! La main bougeait parfois. Je suis arrivé dans cette ambiance, le chauffeur s'est
arrêté en face de l’arrêt, j'étais monté, j'avais salué. Sorti mon ticket de la poche et
l'approchant du composteur, en déséquilibre, le mec a pété un coup de frein brutal. Je me
suis mangé la ferraille des premiers sièges, les sièges à fayots et à mémés, entre le cou et
l'épaule. Le chauffeur souriait plein d'innocence.

        J'ai embauché tranquille, le chauve dans le bureau m'a demandé comment j'avais su
qu'une place se libérait, j'y ai dit je viens simplement voir au cas où.
        - Ben tu tombes bien. En arrivant, j'ai trouvé une lettre de démission dans mon
placard. Un sale con qu'a travaillé qu'une semaine ici, suite au décès de Clem. L’accident
bête. Clem est tombé de sa fenêtre un soir de cuite. Nous l'avons même reçu à traiter ici,
les gars étaient tout choses. Enfin bref on se connaît tous, ici. Alors j'espère que t'es pas un
casse-couille. Tu le connaîtrais pas ce gars ?
        - Non.
        - Ouais, tu m'as l'air d'un gars bien. Pas le genre à gonfler les gars avec toutes sortes
de questions, ni à saloper le boulot. Dans sa lettre, ce fils de pute prétend qu'ici, on ne traite
pas seulement les morts ramassés dans les rues. Il prétend qu'on traite aussi les morts des
camps. Quels camps ? De la connerie ! Est-ce que je pourrais faire ce boulot si c'était vrai,
hein ! A ce moment-là je suis sorti, presque sur la pointe des pieds.
        - Est-ce que je pourrais faire ce boulot si c'était vrai, hein ? ça ressemblait à une
question alors je détourne les yeux et je me casse. Les collègues m'ont détaillé la
tronçonneuse et ça a pas été une trop dure journée. A part l'odeur, je veux dire.


        Il y a une assez bonne ambiance, les problèmes sérieux se règlent à la régulière
dans la salle à café, et pour ce qui est du boulot, on s’entend bien. Quand on en a marre, on
demande à un collègue d'échanger l'équipe et le poste, et s'il accepte, c'est arrangé. Si bien
qu'en trois semaines, j'avais fait le tour des vacations du matin pour voir comment ça se
passait et ce que je préférais, c'était réglé j'aurais jamais celle du soir, la plus peinarde
parce qu'on se lève pas et que l'arrivage de dix-huit heures est toujours maigre. Il me restait
qu'un poste à découvrir, celui où j'allais me fixer, à l'arrivage. Situé à l'autre bout de
l'entrepôt, au milieu il y avait les machines, si bien qu'on avait peu de contact avec les
équipes d'équarrissage. On branlait rien d'une demi-heure, pendant qu'à l'autre bout les
collègues préparaient leurs outils, on buvait le café ou des bières, mon estomac


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commençait à se blinder question odeur putride. Puis les bennes reculaient. Le premier jour
qu'ils m'ont mis dans cette équipe, j'ai déclamé putain, je reste ici. Il y avait un type mastoc
aux cheveux jaunes, descendu du camion poubelle, en train de s'allumer un cigarillo. Et
une fille superbe en casquette qui actionnait les pompes de vidage. Le genre de fille
tellement belle qu'on ose pas l'aborder, même Pue-du-bec il l'a jamais branchée, il disait
juste m'intéresse pas, rien à en tirer de cette salope, mon cul ouais, mais bon je l'ai compris
que plus tard et encore je suis pas sûr. Elle s'appelait L.U.H. Voyant que je bloquais sur elle,
elle m'a balancé une œillade de salope. Ouah, j'ai donc redéclamé, je reste ici c'est sûr, et
tous les autres ont rigolé en attaquant du crochet notre cargaison de viande.


         Quelque temps plus tard, un début de soirée, j'étais bourré à la perfection,
Cassetrogne recommençait à palabrer normalement, faut dire que l'arrivée de L.U.H. ça
vous pose une ambiance. Si au boulot elle était extra, en casquette dans sa combinaison
aux coudes et aux genoux matelassés, j'adorais cette dégaine, quand on la voyait au naturel,
c'était la grande classe. Les porte-jarretelles sur des jambes comme ça, ça pardonne pas.
Pourtant, je suis pas tellement porté sur la lingerie, mon truc c'est plutôt cul nu et nichons
qui ballottent. Elle était venue dîner à ma demande, Cassetrogne et moi on avait fait des
commissions du tonnerre, faut dire qu'à l'abattoir ils payent avec un genre de somme
minimum et puis des tickets. Avec les tickets, on obtient des produits, par exemple un
poulet, ou un kilo de riz, ou trois litres de lait, ou une bouteille de jus d'ail, emballages de
base bien entendu, ou de l'eau. J'échangeais certains tickets de bouffe et tous mes tickets
d'eau avec les collègues, contre leurs tickets de picole. Cassetrogne continuait aussi à
ramener des trucs. On avait préparé des spaghettis au fromage blanc, avec des travers de
porc aux épices, c'était très bon, tu parles comme épices j'ai poivre piment et piment fort.
L.U.H. terminait un joint, les genoux relevés sous son menton, comment est-ce qu'on
pouvait se tenir comme ça, bordel, et est-ce qu'on allait lui voir la culotte ?! et moi je
trafiquais la téloche neuve qui m'avait coûté tous les pesos de la paye sauf cinq. Putain et
voilà ! Cassetrogne, j’essaie de régler une chaîne, pour voir.
         - D'ac. Heu, une partie de turbule. L'image est un peu rose.
         - C'est bon.
         - Quoi ?
         - C'est bon, mémorise.
         - Un débat théologique.
         - C’est bon.
         - Une pube pour du parfum, celle avec le type qui fend l'autre d'un coup de sabre et
après la fille chouine sous son aisselle.
         - C'est bon.
         - Un plateau avec deux vieux et un jeune aux yeux violets qui tiennent des papiers.
         - C'est bon.
         - Une course d'automobiles.
         - C'est bon.
         - Le catéchisme en images de synthèse.
         - C’est bon.
         - Un dessin animé avec trois, heu quatre enfants et un puma.
         - C'est bon.
         - Une pube pour une automobile verte.


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       - C'est bon.
       - Une pube pour un disque. Trop tard. Une pube pour du dentifrice, avec le petit
bonhomme.
       - C'est bon.
       - Un film. Celui avec la danseuse et le privé.
       - De la merde. C'est bon.
       - Une partie de turbule. C'est pas la même, je crois.
       - C'est bon.
       - Deux femmes en gros plan qui minaudent. Trop maquillées.
       - C'est bon.
On a continué comme ça un bon moment, et puis ça a toqué. J'ai bondi sur mon store pour
le dérouler. J'ai fixé la ficelle au petit clou. Je me suis approché de la porte. J'ai entrouvert
à peine à peine et puis j'ai levé les yeux et j'ai ouvert. Sa moustache commençait à prendre
forme. Salut Larkham. Pas mal ta moustache, ça vient. Salut Vago.

        - SALUT.
        - salut.
         Chacun s'est présenté aux autres, entre le je m'assieds je me lève je me penche, oh
pardon, et Larkham qui a pété une assiette. On a causé un moment tous ensemble, en se
collant des joints et des bières. Je crois que j'ai principalement parlé de mon boulot,
anecdotes par-ci par-là sur la gueule étrange d'un zombie à moitié aplati ou les manies d'un
collègue, faut comprendre, L.U.H. je voulais me la faire et elle et moi, rien nous rapprochait
à part le boulot. C'est elle qui m'a abordé pendant la pause qu'on ménage après les dix
premiers cadavres, pour que les collègues au bout de la chaîne aient le temps de prendre
leurs marques. Les autres vont se griller une clope, manger un bout de saucisson, ou
reprennent un café. Moi je me grouille, je me planque, et je vais au lavoir. Déjà, j'aime bien
regarder de l'eau. En plus, Ivan m'a expliqué que cette eau-là, elle est pas comme celle du
canal. Pour me le prouver, il a trempé ses doigts dedans et il est même pas mort. C'était
encore mieux que dans le parc à bourgeois, parce que là-bas, les mares je les avais jamais
vues autrement que gelées. Alors je me suis mis à retourner regarder, comme ça. C'est de
l'eau en circuit fermé qui sert au lavage d'un peu tout. Ils la changent en partie, des fois, à
ce qu'il paraît. Et là, dans le calme et le silence, je les ai vus. Aperçus, plutôt.
        Le lendemain, pour vérifier, j'ai gardé de côté le bras d'un de mes clients bien
amoché, avec les trois quart du torse carbonisés, j'ai failli avoir du mal à le charger sur le
tapis roulant car mon crochet dérapait connement. Pendant la pause, je suis allé au lavoir.
Personne en vue, j'ai attendu le silence, et j'ai envoyé la barbaque dans la flotte. Rien. Rien.
Rien. Rien. Tout d'un coup, plein de remous, de la bagarre, et puis plus rien à nouveau. Ils
étaient là. J'ai attendu un long moment, puis, au sifflet du chef d'équipe, je me suis cassé
avec l'éclat de deux yeux ronds affleurant la surface.




       Chapitre 93
       les crocogators ( suite )



                                                                                                    194
         J’ai pris l’habitude de leur amener de bons gros morceaux. Je sais toujours pas très
bien pourquoi, mais des animaux arrivés là va savoir comment, et qui parviennent à
subsister en eau douce par une mutation de survie, ça me plaisait bien. Il y avait toujours le
même, enfin c'est délicat à savoir mais pour moi c'était le même, c'est marrant la façon
dont on prête des émotions aux animaux, comme s'ils pouvaient pas simplement penser
comme les animaux qu'ils sont et nous on pense comme les animaux qu'on est, il restait
sagement au ras de la margelle pendant que ses potes bataillaient leur déjeuner en un éclair.
J'ai senti qu'il guettait ma chute. Le gros morceau. Alors petit à petit, j'ai balancé la viande
en deux fois. Une fois pour eux et une pour lui.
         Je le narguais un peu, avant, faisant parfois mine de trébucher. Je me foutais de sa
gueule comme avec un gros chat. C'est rigolo de chambrer les chats parce que ça marche la
plupart du temps ; ils se vexent. Enfin, mis en perspective par un humain, ils se vexent. Va
savoir. Bref, ce matin-là, les clients étaient très frais, et j'avais rien trouvé pour le déjeuner
de mes gators. Alors, tellement discrètement, j'ai filé à la benne, qui serait récurée sitôt le
sifflet retenti. J'y ai déniché quelques restes, dont peut-être un abat d'enfant, peut-être, et
j'ai filé au lavoir. J'étais en train de narguer Crocolourdeau, je lui avais trouvé un nom,
quand on a réclamé : qu'est-ce que je foutais donc ! Dans mon dos. Alors j'ai sursauté.
Alors j'ai glissé de la margelle.
         On m'a rattrapé et deux putains de gros nibards écrasés sur ma joue, merde j'ai
maudit ma barbe, même le tissu de la combinaison de poubelleuse ça aurait été déjà un peu
plus près de sa peau. Je me suis assis et j'ai claqué des os. Les deux yeux au ras de l'eau, ils
ont brillé, ils ont brillé d'un coup comme une étincelle de briquet et je suis persuadé que ce
salopard de Crocolourdeau refermait à grand peine sa gueule pleine de dents.
         - Des crocogators ?
         - Ouais.
         - La vache. Ca fait longtemps qu'ils sont là ? Comment ils font pour vivre ailleurs
que dans le canal ? Y sont gros comment ?
         -J'sais pas j'sais pas j'sais pas.
         - Oh. C'est toi qui t'en occupes, demande L.U.H. avec des fossettes ?
         - Non.
         - Bon, je vais signaler l'anomalie. Ca pourrait être dangereux ; comme t'as pu te
rendre compte. Je me suis levé et je l'ai toisée, bien que si elle avait regardé droit devant,
elle aurait parlé à mes cheveux.
         - Vaut mieux pas faire ça.
         - Et pourquoi donc ?
         - Ce serait pas sympa. Fous leur la paix, quoi.
         - Alors c'est bien toi qui t'en occupes.
         - Si tu veux. C'est simpliste des fois, les filles. Là j'ai placé mes billes, tout ça, et
pour la remercier de m'avoir sauvé la viande je me la suis invitée à dîner.

        Et voilà Vago qui me demande, qui m'intime gentiment de l'accompagner dehors
pour acheter un peu de vin. Et moi, qu'est-ce que je peux faire, je peux même pas prétendre
que putain demain je me lève tôt, demain c'est dans quelques minutes et puis il y a L.U.H.
dans mon canapé et elle se lève encore plus tôt que moi pour collecter les macchabées. Je
suis coincé comme un con, avec Cassetrogne qui découpe patiemment les cubes de
fromage qu'il va entasser dans l'assiette jaune à côté des rondelles de chorizo, cette fille
fantastique qui fixe le mur et Larkham qui suce le goulot d'une bouteille alors qu'il sait très


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bien qu'elle est vide, car la dernière goutte il se l'est enfilée dix minutes auparavant. Alors,
en traînant la patte, un demi sourire pour bouffer le silence paisible qui s'élève, que
personne ne remarque, je descends derrière Vago dans l'escalier et je le sais bien, je le sais
très bien, quand je vais remonter je vais trouver personne, ou alors seulement Larkham ou
alors seulement Cassetrogne, L.U.H. celui qui sera pas dans la pièce sera en train de se
l'enfiler ou même les deux, dans ma chambre. Je dormirai sur le divan comme un gros con.
C’est comme ça, les opportunités me passent toujours sous le nez, je suis pas assez rapide,
j'ai du mal avec le coup de grâce, ce petit geste du ballon dans la gueule.
         C'est sûrement Larkham qui va se la choper, alors Vago je le déteste. Une tristesse
me gifle la poitrine, la tristesse à pleurer, là, comme ça. Le plus con c'est que si on était
remontés tout de suite, j'aurais quand même été mal à l'aise et oublié de quoi parler,
comment communiquer avec cette fille.

        Surtout que Vago, ce qu'il avait à me dire, alors qu'on croisait des groupes
d'étudiants qui bavassaient et rigolaient entre deux soirées, des poivrots à la barbe
craquelée, assis par terre avec une odeur de pinard bu puis vomi, puis rebu et revomi, puis
finalement étalé sur la figure comme une crème olfactive qui pique les yeux des passants,
quelques couples regardant devant eux ou sortant des blagues de couples, ces machins
éculés qui signifient qu'on rigole bien ensemble, quoiqu'on n'ait pas grand chose de
nouveau à se dire, ou d'autres couples devisant à voix haute, à voix très basse à notre
niveau ou plus du tout, puis normalement à nouveau dans notre dos, c’était pas grand
chose. Vago avait besoin d’un service.
        Des lumières vertes bleues mauves rouges oranges blanches aussi des fois, des tas
de vitrines et d'odeurs café thé cannelle frites merguez, des clignoteurs variés proclamant
qu'ici on trouvait le Mégamagma, à savoir quatre tranches de pain de mie autour d’une
farce aux poivrons oignons citron poitrine de porc émincée, une boule grosse comme deux
poings facile, du jamais vu clamait l'affiche. Sauf quand comme moi, on avait déjà goûté
au fabuleux Turbomagma, la même boule de la même taille, ce qui constitue déjà un
événement, mais avec des morceaux de bavette hachée à l'intérieur, des centaines de
gousses d'ail, au moins, et puis des haricots rouges et du maïs. Des bistrots, le vieux
cinéma que personne y va, un camion d'inquisiteurs en alerte, des fois qu'un des couples
trébuche ou qu'un gamin en patins à roulettes s'emplâtre un poivrot venu pisser au coin,
Vago me demandant comment ça allait le boulot, ça allait bien. Vago finassant à propos
d’un gars qu'il connaissait et qui bossait dans une fabrique de poissons qui puait vraiment,
même qu'il y était allé une fois, eh ben ça renâclait moins que l'abattoir. Ce con essayait de
m'épater, expliquant bien par le détail que les animaux qu'on mange ben il fallait les
construire, comme ceux qu'on mangeait pas les chiens et toutes les bestioles sauf les
insectes et d'autres machins. Je suis quand même pas assez con pour pas savoir ça. J'ai
néanmoins connu une fille qui pensait que les filets de dinde, c'était un peu comme une
boîte de conserve avec des tagliatelles au jambon dedans, ça existait et voilà tout, y'avait
pas besoin de faire naître une dinde, de la faire enfler avec des potions organiques de la
saigner de la plumer et de la découper, peut-être que dans son monde à elle il y avait des
superplantes, des arbres à filets de dinde ou à boîtes de conserve. Mais dans le mien, des
cons avec des couteaux se voient octroyer le droit de bouffer un morceau de bidoche sur
cinq mille qu'ils découpent soigneusement tous les jours, alors on avait baisé quelque
temps et on s'était pas revus à part croisés et la bise, parce qu'elle était trop bête et elle
pensait sûrement pareil de moi.


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        On a acheté notre pinard et des olives, la vieille à l'abcès et le gars avec des
cheveux que sur les tempes marmonnaient sous l'auvent vert foncé, devant la rôtissoire à
poulets quand on est sortis. Vago parlait en continu, il commençait à me péter les couilles
ce sale prétentieux, alors pour le poser j'y ai méprisé que des animaux qu'on fabrique pas,
moi j'en connais. C'est les chats.
        - les chats ? mon cul, ouais, il en reste à peine on les voit même jamais.
        - Tu veux en voir des tas, rigolo ?
        - ouais, circonspecte Vago en changeant son sac en plastigo de main. On a fait un
petit détour, je l'ai amené sur ce toit que j'avais découvert un soir de défonce, bloqué par un
timbre trop balèze pour moi, avec la tête vide vide vide et les yeux qu'il fallait les secouer,
parce que s’ils s'arrêtaient sur un objet ou un machin, n'importe lequel, ben moi je partais
dans le n'importe lequel, mon corps tout entier se propulsait dedans. Sur le toit où je
m'étais finalement retrouvé, se prélassait une vingtaine de chats. J'étais revenu plusieurs
fois. Y'en avait bien un ou deux qui décampaient au moindre bruit, mais les autres restaient
là comme des feignants, à se nettoyer la bite ou les oreilles à petits coups de langue et de
coussinets. A se tourner d'un côté ou de l'autre en pivotant autour de leur gros bide.
        - putain
        - Ouais.
        - putain de merde, rajoute Vago en tordant son polo avec une marque de béton, on
dirait qu'il va fondre en larmes. Les chats se tirent à son approche.
        - Et ouais.


         Quand on est rentrés à la maison L.U.H. était partie, après avoir demandé à
Cassetrogne de me bisouner un gros bisou de sa part, j'espérais que ce lourdeau n'avait pas
essayé de me monter la baraque parce que putain dans ce cas, c'était fichu. Elle avait sa
tournée à commencer, elle me verrait peut-être tout à l'heure. Moi j'ai pensé que tiens tiens,
autant me faire un peu plus rare, trouver une raison pour qu'on s'aperçoive à peine, ou
même pas du tout de quelques jours, ça ferait monter la pression, j'en étais sûr. Ca
l'intriguerait. Malin. Vago et Larkham se sont cassés après le premier bocal d'olives. Je suis
resté sur mon plumard à manipuler le cadenas.
         Vago m'a demandé, gêné, si j'avais bien un casier à l'abattoir. J'y ai dit oui. Il m'a
donné un cadenas qu'il prétendait impossible à ouvrir sans le code, et il avait besoin d'un
miniservice de rien du tout, à savoir vérifier tous les matins le contenu de mon casier. Si
jamais j'y trouvais un truc nouveau, un jour, faudrait que je le planque et que je le lui
apporte fissa. comme un genre de sécurité, qu'il a renchéri, alors tu me le portes à moi et
rien qu'à moi, d'accord, même larkham il est pas au courant alors il pourrait se méprendre.
c'est d'accord ? C'est d'accord, tu parles, qu'est-ce que j'en avais à foutre. Sur le palier,
Vago m'a demandé si jamais je me souvenais du vidphone public près de chez lui. J'ai
répondu que ouais. Il m'a recommandé d’y retourner, comme ça pour rigoler, et j'ai dit
d'accord.
         Quelques jours plus tard, je cherchais à comparer les tarifs de plusieurs tatoueurs
que je connaissais de réputation, et j'ai traversé la fameuse place. J'ai rien remarqué. C'est
parce qu'il y avait plus rien à remarquer. Ils avaient même rebouché les trous, à l'endroit où
quelque temps plus tôt boulonnait un vidphone public, bleu métal et plastiverre, avec son
panonceau de tarifs incompréhensibles.


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       Chapitre 94
       loïs a disparu
         Evidemment que nous avons trouvé une autre solution. Vu que les inquisiteurs ont
raflé Moscato et que Larkham nous avait claqué la porte au nez, en fait c'était un rideau.
Les rangs se dégarnissaient. Pour situer, c'était après l'abattoir, bien après mon entrée au
service des bus. J'en étais à un niveau de maîtrise de mon bras mécanique me permettant de
décapsuler les bières du pouce. Ou d'impacter les murs façon plexiglax antitout percuté par
une automobile. On était passés dans la cuisine de l'homme au monocycle, qui préparait un
genre de bouillie à base de poireaux et d'oranges, avec de la crème fraîche. Ca moussait
vert pour l'instant sur le feu réglé au minimum. J'étais assis en haut d'un tabouret, les
coudes sur la table fendue, mains en coupe avec le menton dedans. Max le relax louchait
sur les filles à travers l'entrebâillement des rideaux, elles plaisantaient tout en se faisant
passer des pots de vernis à ongles, qu'elles s'étalaient mutuellement sur les orteils. Héhé,
qu'il devait songer.
         - De toute manière, ce connard de Joãosinho on doit se le faire. L'homme au
monocycle grinçait des dents. Avec ou sans les gros calibres. J'ai demandé à Pue-du-bec de
me trouver une solution pour les molosses. Qu'est-ce qu'il fout, d'ailleurs, ce con ?
         - Il est avec Fouinard, expliqua Max, vers la place du personnage de théâtre. Ils
essaient de saboter l'installation électrique pour le concert de ce soir.
         - Ah. C'est quoi ?
         - Des cuivres, des cordes, la cantatrice avec pas de seins et un cul énorme.
         - La connue qui braille ?
         - Ouais.
         - Je vois. Celle dont le parolier fait des assemblages avec un champ lexical réduit à
quatre entrées ?
         - Ouais.
         - Qu'elle crève. Bon, la cave de Joãosinho, on peut pas ne pas se la faire. Faut lui
montrer, à ce connard. La prochaine fois, il est capable de riveter un ouvrier directement
sur son portail. Avec des fleurs dans le cul et des billets pris dans un bloc de glace derrière
la grille. Un haut parleur pour aboyer je fais ce que je veux je vous emmerde je fais ce que
je veux.
         - Le plus chiant, je rouspète, c'est qu'il lui a suffi de s'en persuader pour que ça
marche.
         - Et bien nous on va repersuader les crédules que c'est rien qu'un gros parvenu avec
un fouet et des chiens. Alors ! On va pas se faire chier. L'homme au monocycle détache les
crochets soudés à la cuisinière, roule jusqu'au placard avec la poêle creuse dans une main,
qu’il vida dans un bol. Personne en veut ?
         - Bah !
         - Non, tu penses, de la compote de soupe non merci.
         - C'est très nourrissant.




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        - Bidon, je confirme à Max avec un doigt pour la silhouette qui zigzague se fixer à
une attache murale près du buffet.
        - Ouais. Alors chez Joãosinho faudrait que t'y ailles aussi, Saavedra.
        - Hein ? Comment ça ?
        - Ca va. C'est un coup tranquille. Tu accompagneras Franckie. C'est pas que j'aie
pas confiance en lui, il est bien ce petit, mais ça fait un peu léger quand même.
        - Tu rigoles ? Je peux pas remplacer Moscato, putain !
        - On fait avec ce qu'on a, pas vrai ? Vous aurez qu'à éviter la bagarre et puis c'est
tout. De toute façon j'ai un plan encore plus pourri, je te le propose même pas.
        - C'est quoi ?
        - J'ai besoin d'un cobaye. Avec un codebarre.
        - Ha ! j'ai ricané et Max avec moi, cette connerie j'y croirai lorsque j'en verrai un.
        - Pauvre tache, je vais te montrer. A ce moment-là, Max le relax, qui lorgnait
toujours du côté des filles, faut dire qu'Alice elle mettait jamais de soutif, il écarte un peu
le rideau. Surgit Bruno, avec un grand sourire innocent : Personne n'a une clope, les mecs ?
        - Non.
        - Non.
        - T'as qu'à demander aux filles, si jamais.
        - Elles en ont pas, j'ai déjà été voir.
        - Ah. C'est pour rouler un joint ou pour fumer ?
        - Pour un joint.
        - Tiens, décide Max en lui balançant une pièce, va chez le buraliste.
        - Non, t'emmerde pas, c'est bon, j'irais plus tard.
        - Ca va, pas de problème, et puis tu me ramèneras des caramels. Ceux avec les
autocollants s'teup. Bruno cligne un drôle de sourire et quitte le grenier.


        L'homme au monocycle nous a conduit dans la partie privée de son atelier, celle qui
ferme avec la lourde porte à serrure hora. On a attendu devant l'établi. Il a ramené un
cylindre brillant, maintenu par des pinces sur une surface en céramique. Des mètres et des
mètres de fils s'en échappaient comme du vermicelle, broches et interrupteurs collés entre
le cylindre et la plaque beige. Ca n'a l'air de rien, qu'il a dit, mais ça, c'est un codebarre, les
gars.
        - Où c'est que tu l'as eu ? Ca m'intriguait.
        - Alors ! Qu'est-ce que ça peut te foutre ?!! Après, l'homme au monocycle a gardé
le silence. Mais après tout c'est pour cela qu'il m'a demandé de les rejoindre et que j'avais
accepté, pour que je pose les questions connes et que soi disant je leur serve de caution
morale. On a absolument besoin d’un péteux, qu'il m’a dit d’un air pédant. Les autres sont
très bien, mais ils ont peur de rien et moi ça m'énerve. Faut quelqu'un qui comprenne bien
qu’on est traqués par un mille-pattes géant. Quelqu'un qui se souvienne que les collabos,
c'est des gens aussi.
        Bon, a continué l'homme au monocycle en désignant le codebarre, c'est un vieux
modèle. J'ai bien tout réglé et compilé, normalement pour la fête du commerce et du début
du monde, pendant la très grande messe, on peut éteindre quasiment tous les robbigots à
portée d'émetteur. Là, il s’est encore mis à phraser. Mais surtout, on pourra faire en sorte
que chaque connard sur place s'aperçoive que ce sont des robs. De simples robs. Des curés
fanatiques adorant des dieux débiles, la base de toute une civilisation merdique, des curés


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faisant de la pureté du corps humain leur guerre sainte, en train de sacrifier des viandards
devant un parterre de robs programmés pour taper dans leurs mains. Ca vaut le coup de le
leur mettre sous le nez. Il me faut un rob récent, pour vérifier mes réglages. Max, tu iras
avec L.U.H.
        - Non.
        - Comment ça, non ? et le ton de monter.
        - Non comme non, sale con. Essaie un peu de me forcer à un truc, pour voir, grince
Max. Les deux plis sur sa gueule semblent prendre une teinte encore plus violacée qu'à
l'accoutumée. Les robs c'est auss
        - Pourquoi on demande pas à Cassetrogne, je questionne ? Il est doué et puis j'ai
vraiment confiance. Il lui arrivera rien de toute façon, au rob, on lui pique son codemachin
et il se réveille dans un caniveau, avec même pas mal au cul et une flasque de liqueur
d'ortie en guise de dédommagement. Max et l'homme au monocycle se dévisagent. Navrés.
        - Bien entendu, sirupe l'homme au monocycle. Crois-tu qu'il va assurer ?
        - Ouais, sûr de sûr.
        - C'est réglé alors. Tu me l'envoies dès que possible ?

        Ensuite, il a rangé le codebarre et la plaque de céramique derrière la porte hora,
alors que Vago arrivait. Tout est arrangé, qu'on lui a dit. Où que t'étais ? dans le quartier
des baleines, je cherchais loïs. elle a disparu. Là, l'homme au monocycle a déclaré que
Vago aurait mieux fait de commencer par demander autour de lui. Parce que certains
savaient où Loïs était enterrée.
        - merde. merde, huître tu fais vraiment chier. Vago a les épaules tombantes et la
tronche d'un type fatigué fatigué fatigué. pourquoi tu fais ce genre de trucs ? merde.
        - J’élimine les traîtres. C'est elle qui a dénoncé Moscato.
        - ça se peut pas putain, tu pourrais m’en parler avant de faire ce genre de
t'aurais dû m'en parler.
        - J'ai demandé son avis à Fouinard, ajoute la barbe pointue avec un air malicieux.
        - fouinard, hein ? et qu'est-ce qu'il a répondu ? tiens bonne idée, démontons-la cette
pute ? qui la baise en premier toi ou moi ? putain, tu fais vraiment chier, l.u.h. aussi elle
cherche loïs partout, et elle va pas aimer ça.
        - Elle n'a qu'à venir protester, cette allumeuse de merde. Je l'attends.
        - t'es vraiment trop con.
        Vago se tire, avec Max on hausse les épaules en se dévisageant. Max et l'homme au
monocycle partent vers le billard, moi vers les chiottes. A deux pas vraiment tout près, en
fait à portée d'oreille, je tombe sur Bruno, installé dans un pouf, qui roule un joint de
traviole, avec la langue sortie et les yeux qui pétillent.



       Chapitre 95
       les invisibles 
       Alors comme convenu avec l'homme au monocycle, je suis allé démarcher voir
Cassetrogne, qui habitait désormais dans un de nos entrepôts. Il gardait un trousseau de
passes et se choisissait chaque soir le coin où il irait dormir. La façon dont on était



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organisés, c’est plutôt simple. Il y avait d'abord les sympathisants, des personnes qui pour
raisons familiales ou même idéologiques, ne pouvaient pas s'engager plus avant mais
tenaient quand même à faire leur possible. Leurs chambres servaient de planques, leurs
bagages de boîte aux lettres, leurs mains traçaient des bites sur les affiches de l'épiscopat,
leurs arrière-cours se transformaient en dortoirs, parfois, leurs véhicules brûlaient dans une
ruelle après nos coups et personne n'en savait jamais assez sur le bazar pour cafter quand il
se faisait arrêter par les inquisiteurs.
        Il y avait un nombre élevé de vieux messieurs et de vieilles dames, même un ou
deux couples rassis, des tas de jeunes couillons et couillonnes avec des idéaux plein les
narines, un ou deux bourgeois dont celui qui possédait les entrepôts, même quelques curés
qui trouvaient que le haut clergé pervertissait la Divine Volonté, des royalistes fanatiques,
j'ai jamais saisi ce que ça signifiait être royaliste, enfin, des tas de gens qu'on comprenait
pas vraiment ce qui les motivait. Quelques esprits chagrins à la Max le relax demandaient
parfois d'un air sournois et après, quand on aura tout pété, si ça arrive, qu'est-ce que vous
proposez pour après, les petits malins ? Alors personne ne répondait, parce que les petits
malins savent très bien de quoi il s'agit : croche-patter les connards. Rien de plus. On était
pas assez stupides pour s'imaginer renverser qui que ce soit d'où que ce soit sans qu'un
nouveau tocard ne débarque, parce que des tocards y'en a des tas.
        Y'avait donc tous ces gens qui filaient un coup de main, et ceux qui magouillaient
les plans c'était principalement Max le relax, Alice, pue-du-bec, l'homme au monocycle et
Vago. Petit à petit, ils avaient réuni les cons susceptibles de participer à leurs coups plus ou
moins foireux. Ce qu'il y a, c'est qu'il fallait s'occuper de tout. Peut-être qu'ailleurs en ville,
d'autres groupes agissaient, avec des objectifs et des moyens et des réussites à leur actif,
mais personne en connaissait. Alors fallait se débrouiller pour tout. Le seul rapprochement
qu'ils ont tenté, ces nazes, c'était en me contactant après l'attentat à l'automobile piégée. J'ai
appris plus tard que l'homme au monocycle s’était persuadé que j'avais monté une
organisation terroriste de mon côté, alors qu'il y avait eu que Cassetrogne, Franckie V. et
moi pour faire sauter l'auto. A présent, ça pouvait se résumer à peu près à ceci :

        Pue-du-bec, Max, Moscato, L.U.H et Larkham menaient les opérations sur le
terrain. Moscato se trouvait probablement mort dans un camp et Larkham tirait la gueule
quelque part en ville.
         Le toubib et ses assistantes réparaient nos blessés comme ils pouvaient et
surtout, ils s'occupaient de la production de fausse monnaie.
         L'homme au monocycle dirigeait les travaux de recherche scientifique.
         Alice rédigeait les tracts et la gazette, Franckie V. en assurant la diffusion.
         Cassetrogne et Bruno réglaient les problèmes de sécurité pendant les opérations
et au sein des diverses équipes.
         Vago faisait le lien entre tout le monde, et il gérait aussi les relations avec les
camarades situés dans la ville des Autres ou sur le champ de bataille du désert des confins.
         Quant à moi, je m'occupais principalement d'établir des tas de plans de retraite,
pour tous les sites où on était installés, en prenant en compte autant de cas de figure que
possible. Je préparais les paniers repas et les trousses de soin, et lors des réunions j'essayais
de bien comprendre ce qui se disait.




                                                                                                      201
        La presse ne parlait jamais de nous, la téloche non plus, quand aux encomenderos
s'ils en parlaient entre eux à table on l'apprenait jamais, on était même pas sûr de leur
pourrir la gueule, sauf Pue-du-bec pour qui la vie c’était serrer des filles et faire chier
autant de monde que possible.




       Chapitre 96
       les beaux nichons de L.U.H.
         Cassetrogne, donc, s’est vu chargé de ramener un codebarre pour l'homme au
monocycle. Il a mis bien moins de temps que prévu. Le matin, il se rendait au grenier pour
prendre ses instructions et dans la nuit, il se pointe chez moi avec une drôle de tête. Je
dormais de moins en moins bien, je me levais très tôt parce que la société de transport
urbains m'avait refilé la vacation du matin, comme d'habitude. A force, j'étais persuadé de
pouvoir conduire mon bus en dormant. Quand ils m'avaient demandé s'il y avait une ligne
pour laquelle j'avais une préférence, évidemment j'ai répondu la 39b, j'ai eu raison parce
que si cette ligne elle est casse-couille à prendre, elle est reposante à conduire. Comme
c'est pas une ligne à bourgeois, aucun des passagers se plaint lorsqu'on le force à galoper
pour son arrêt ou qu'on claque le coup de volant qui l’envoie sur la vitre. C'est dans mon
bus que j'ai rencontré Franckie V. Le lendemain, y'avait l'expédition à la cave de Joãosinho
et j'étais en train d'aiguiser mon index métakllique avec une lime concave, qu'Alice avait
piqué à l'achalandoir où elle bossait, étage bricolage et mobilier de jardin. Je voulais
essayer d'en faire un coin de bûcheron, pour voir si par exemple, en glissant mon doigt
dans un chambranle ou dans le jeu d'un verrou, puis en m'en servant de levier, ça pourrait
pas me servir de passe-partout. Je limais comme un forcené, en sueur au milieu des
particules argentées en suspension, sous mon cul bousait une tache humide et mes bières
n'étaient pas assez fraîches, je les avais laissées traîner à mes pieds au lieu de les flanquer
au frigo, bien fait pour ma gueule.
         On a toqué à la porte. Une chouette a hululé le signal, une chouette qu'aurait jamais
entendu de hululage. Ouais, j'ai bramé et Cassetrogne est entré. Il y avait du sang sur son
débardeur, de minuscules gouttes écrasées comme lorsqu’on a pressé connement le fond
d'une bouteille de sauce tomate moribonde. Des cernes concentriquaient jusqu'à son
menton mal rasé, une veine palpitait dans son cou. Il s'est assis. A retiré une canette en
tirant sur l'anneau de plastiblanc. L'a ouverte. J'ai terminé la mienne vite fait et je l'ai imité.
On s'est collé un bon cul-sec après s'être miré les yeux, j’ai encore pris dix secondes dans
la vue. Puis Cassetrogne est allé chercher un reste de pâtes aux lardons dans le frigo, j'ai
posé la lime sur la table basse en me promettant de reprendre mon aiguisage plus tard,
promesse que j'allais pas tenir et ça me coûterait cher chez l'infâme Joãosinho. J'ai
débouché une bouteille du pulque artisanal que distillait une paire de vieux anarchistes
dans la machinerie d'ascenseur de leur immeuble, et même sorti les petits verres avec les
papillons en émail dessus. Il a mangé, roté, on a bu et puis enfin il m'a raconté.

       - J'imagine que t'es au courant ? On avait besoin d'un enculé de codebarre de rob.
Pour des expériences, tout ça.



                                                                                                      202
         - Oh. En fait, l’homme au monocycle doit faire des réglages pour une invention à
lui. Il veut désactiver des robbigots à l'occasion de la grande messe du début du monde.
Pour faire dégoupiller les crétins costumés aux couleurs de Nanautzin, et éventuellement
déclencher ça et là quelques lynchages de prêtres.
         - Désactiver des robbigots ? Merde. C'est quand même salaud. Bon bref, il m'a
demandé de pas faire appel à mes gars, il voulait mettre le moins de personnes possible au
courant, tu sais comment il est, à faire son chef tout le temps que c'est un miracle qu'il se
soit pas encore fait emplâtrer, d'après moi il le doit surtout à Vago, alors il m'a dit comme
ça que j'avais qu'à m'en occuper avec L.U.H. ce serait très bien, et comment, moi j'aime bien
bosser avec elle, elle est costaude pour une fille et puis sacrément posée, bien sereine, tu
vois, et moi justement ces jours-ci je dors mal, je rêve que j'ai du sang sur les mains,
d'ailleurs j'en ai des fois mais il faut bien que quelqu'un fasse en sorte qu'on se retrouve pas
avec les enculés devant la porte, et bon il y a toujours des grandes gueules ou encore des
douteux de la moralité, avec Percebedaine il faut bien qu'on les fasse taire, même si Bruno
lui on dirait parfois qu'il cherche à faire durer le plaisir, tu parles d'un plaisir

        laissez-moi je dirai rien ou encore non, au secours, j'ai pas parlé ils retiennent mon
enfant la chair de ma chair, j'ai accouché toute seule dans la cuisine, vous m'entendez,
toute seule alors je ne peux pas c'est mon enfant, je n'ai rien dit à personne, et nous il faut
bien qu'on se débrouille avec les bavards et toutes ces choses, enfin bref je dors mal même
avec les cachets que tu m'as refilé, et bosser avec L.U.H. c'est pas mal reposant d'habitude.
Mais là, pas de bol, elle était dans tous ses états à cause de la disparition de Loïs, je l'ai
attendue dehors avec nos deux sacs à malice, je me suis dit qu'on pourrait commencer par
les sorties d'église, comme ça, parce que les robs Larkham et Cube et Vago disent que c'est
une réalité, des humains fabriqués comme de vulgaires animaux, des automates de viande,
mais moi j'en avais jamais vu, j'imagine que toi c'est pareil alors j'ai pensé que des
robbigots programmés pour prier et se lamenter, ils passaient leurs journées dans les
temples, j'ai attendu au bas de l'immeuble, j'ai compté quatre ambulances sirènes au vent,
neuf enculés de bus d'inquisiteurs deux charrettes à bras cinq vélos et plus de soixante
automobiles et L.U.H. est sortie avec sa tête des mauvais jours, elle a rangé son tournevis
spécial
        celui de trente centimètres pour accéder aux vis situées loin au milieu des moteurs
et des câblages, elle l'a rangé dans son sac elle a mis le sac sur son épaule et on a bougé.
Elle m'a dit qu'elle s'était engueulée avec l’autre, qu'elle l'avait même tarté et qu'il s'était
vautré. Qu'elle avait dû le relever à cause du monocycle soudé à son cul comme une tortue,
qu’il avait buté Loïs parce qu'il s'était mis en tête que c'était elle le traître qui nous a pourri
nos derniers coups, même qu'elle aurait cafardé Moscato, il l'a enterrée au bas de la butte
aux sapins d'ailleurs je me demande comment il a creusé la tombe, en équilibre sur sa
roulette d'enculé, peut-être avec un laser, tu sais comment il est c'est un paranoïdo de
merde, d'ailleurs s'il était pas aussi futé pour les inventions et si c'était pas un copain à
Vago, Percebedaine et moi on s'en serait occupés depuis un moment parce que des fois il
pète les plombs, enfin avec L.U.H. on a marché jusqu'à la boiteuse des cafetières, il y a un
glacier en face de l'église, c'est très bien parce qu'on suait à mort, la pointe de ses seins
durcissait sous le polo, le marchand de glace m'a à peine regardé, il bloquait sur les
nichons et le dragon tatoué sur le crâne de L.U.H., qui grinçait des dents en se cambrant
comme il faut, alors moi avec mon champ libre j'ai englouti trois glaces et j'ai maté les
allées et venues au niveau de l'église, des tas de vieux avec le panier, femmes au gros cul


                                                                                                      203
sous un châle, jeunes femmes le môme à la main, vieilles frissonnantes égrenant leur
chapelet en montant les marches, jeunes gars avec des lunettes ou des chemisettes à col
pointu ou des chaussures de sport, des couples, ils entraient en levant les yeux au moment
de franchir l'arche encombrée de sculptures mais aucun de ces enculés ne ressortait, j'ai
envoyé un clin d’œil L.U.H. grinçait des dents en se cambrant comme il faut, et puis on est
entrés aussi




       Chapitre 97
       dans la salle de bain
         bien entendu on était mal à l'aise, tu vois, tous ces enculés à genoux et les bancs de
plastibois au milieu, ces vitraux géants qu'il faut dix semi-hommes pour les polir et les
nettoyer, tous les bricolages en argent mat et en jade soudés à l'autel ou posés dessus, des
boîtes ternes sur le côté, les cercueils à confesse. Qu'est-ce qu'on pouvait faire au milieu de
ce bordel, on a fait semblant de prier aussi, de toute façon ces enculés sont tellement étroits
qu'ils s'aperçoivent à peine qu'il y a quelqu'un près d'eux, dans leur tête je suis sûr les dieux
existent que pour leur pomme, d'ailleurs ils sont les seuls à savoir vénérer comme il faut, à
part le pape et le curé de quand ils étaient petits, pour se faire repérer il aurait fallu qu'on
pète et que ça pue, un enculé aurait hurlé et un des prêtres d’ouvrir la blindoporte du sous-
sol et les quatre jaguars mécaniques nous auraient déchiquetés, ça aurait parié à qui mieux
mieux et peut-être même l'un d'entre eux se serait fait croquer aussi, bref personne ne
faisait attention à nous, lorsqu’un des confesseurs est sorti de sa cahute pour aller pisser,
moi je lui ai fait avaler l'embout du lavabo sonique avant d’envoyer le jus alors
qu'interloqué, il détaillait les nichons que L.U.H. lui collait sous le nez, elle a raison quand
elle dit que ces curés c'est rien que des sales hypocrites de merde, que les garçons sont tous
les mêmes rien que des crétins, faut dire que les nichons de L.U.H. c'est un vrai poème et
pourtant j'en lis pas, après je l'ai regardée bizarrement et elle de sourire. Elle a pris la place
du curé à l’interieur du cercueil à confesse, dans ce coin de l'église c'est encore pire
qu'entre les travées, les futurs confessés fixent leurs pompes, ils voudraient surtout pas
croiser le péché d’un autre, comme si les enculés qui commettent les vraies dégueulasseries
ils avaient du temps à perdre à les raconter sauf pour s'en glorifier,


         au début c'était pas évident, j'entendais la voix de L.U.H. qui demandait à chaque
confessé, coupant les excuses sanglotantes, s'il était un humain ou un rob, tout le monde
répondait humain bien sûr, qu'est-ce que c'est que cette question, mais personne ne
protestait parce que derrière le grillage opaque se trouve l'autorité suprême et ni la voix de
fille, ni les questions bizarres, ils avaient le droit de trouver ça louche. Le premier qu'a
répondu heu d'un air sincèrement embêté, je suis rentré dans le confessoir et lui ai claqué la
gueule, il a compris d'une part que quelque chose d'anormal lui tombait dessus et d'autre
part qu'on rigolait pas, j'ai vérifié la bosse oblongue sur la nuque comme on m'avait
expliqué et on est sortis tous les trois. Même que L.U.H. durant le trajet jusqu'à chez elle,
elle couvait le blondinet du regard, avec ses mèches sur le front et son pantalon noir, la



                                                                                                     204
chaîne avec un minuscule masque de jade qui sortait du col et la tempe violette qui enfle,
après on lui a bandé les yeux et on a pris le train souterrain, un inquisiteur a demandé ce
qu'on foutait L.U.H. elle a dit que son copain venait d'être opéré des yeux, un semi-homme
débile qu'elle ramenait chez lui pour l'y larguer, qu'il fallait pas toucher au bandage avant
trois jours, l'enculé d'inquisiteur a tripoté sa moustache avant de lâcher ah circulez, et moi
j'ai desserré ma main parce que le gars je lui poignais les couilles pour lui couper le souffle
et qu'il ferme sa gueule


         dans la salle de bain de L.U.H., pendant que je matais les sous-vêtements sur les
étagères ou accrochés derrière la porte, même ses serviettes elles foutent la trique je te jure,
on a expliqué au gars pour le bandeau que comme on comptait pas le buter c'était une
précaution, qu'il voie pas où on se trouvait ni nos gueules, le blondinet a raconté que lui il
savait pas ce que c'était qu'un rob, tout ce qu'il savait c'était qu'une force l'obligeait à se
rendre à l'église tous les jours, assister aux messes, militer avec les associations
ségrégationnistes, que lui qui se trouvait si bête il connaissait par cœur quinze livres de
cantiques qu'il avait jamais lus, que le métier dont il rêvait c'était croupier devant une table
de roulette mais chaque fois qu'il s'était présenté à un entretien d'embauche, il s'était
retrouvé dans son lit. Il lui était impossible de veiller après dix heures du soir, ou de rester
au lit après huit heures le matin, une vie de merde tellement qu'au début il voulait bien
croire que les dieux présidaient à son existence, mais il avait fini par conclure qu'ils
commandaient son corps et il trouvait ça étrange, moi j'ai anesthésié la nuque du mec, je le
trouvais plutôt sympa, j'ai sorti le scalpel laser de mon sac à malice et j'ai incisé
proprement. L.U.H. je sais pas ce qui lui a pris, elle a dégainé à nouveau ses nichons pour
en caresser le visage du blondinet qui a fini par lui mordichouiller les tétons et moi j'ai
retiré le cylindre de sous la peau, c'était comme peler un lapin, j'ai bien tranché toutes les
connexions et le mec s'est affaissé


L.U.H.  s'est foutue à chialer, elle qui verse jamais une larme jamais de chez jamais, ça a pas
duré longtemps mais j'ai bien vu, elle a remballé ses nichons le blondinet était mort,
pourtant j'ai bien fait attention de rien couper de superflu, le blondinet il avait rien
demandé et il était mort, le genre de mort pour laquelle Pue-du-bec se tuerait. L.U.H. s'est
détournée
         - La salope, j'ai déclaré. Et moi qui croyais qu'elle était gouine.
         - C'est ce que je lui ai demandé. Elle m'a répondu que ça avait rien à voir que lui
elle l'avait trouvé mignon qu'elle avait senti qu'on s'apprêtait à le tuer alors autant qu'il
meure avec du chaud dans le ventre comme aimaient tant les garçons.
         - Ah. Fais voir le codebarre ?
         - Je l'ai refilé à l’homme au monocycle. Quand j'ai gueulé qu'il aurait pu nous
avertir que l'extraction du machin tuerait le cobaye, il a répliqué que ah bon il en avait pas
parlé, tiens tiens il avait dû oublier en tout cas merci Cassetrogne, t'as assuré comme un
chef. Chier.
         - Ouais, j'ai fait en passant le joint à mon pote. Je crois qu'il a un problème, ce type,
un petit côté vicieux. Gamin, il devait arracher les ailes des mouches.
         - Peut-être. En tout cas, ça va pas arranger mes nuits. Je me sens crade, Saavedra.
Mais faut bien que quelqu'un se charge des machins qui doivent être faits, pas vrai ? Hein ?


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        - Ouais. Je suppose. Je repensais à Max qu'avait pas voulu entendre parler de
l'opération cobaye. C’est moi qui avais proposé Cassetrogne pour s'en occuper.
        - Putain, ça va pas arranger mes nuits. Cassetrogne tremblait, avec sur son biscoto
luisant le badge du Supercapitaine et je vous hais tatoué dedans, qui tressautait.
        - T'inquiète pas pour ce soir, en tout cas, j'ai déclaré. On va se pinter la gueule, va.




       Chapitre 98
       la petite démonstration
          Evidemment, le plan de l'homme au monocycle a fait un bide. On a conclu après
coup que quelqu'un avait informé l’inquisition de notre projet, et qu'ils avaient : soit retiré
les robbigots de l'église où on comptait faire sensation, ce qui était quand même peu
probable d'après les estimations de la population rob qu'avaient calculé les filles et le
toubib. Soit reprogrammé les codebarres pour esquiver la déconnexion. Quand je dis on, je
parle en fait des autres, parce que je me trouvais dans un genre de coma lorsqu'ils ont mis
le projet en œuvre, à l'occasion de la grande messe de remerciement au dieu du maïs. C'est
parce que la virée chez Joãosinho se terminerait mal en ce qui me concerne, un zombie m'a
bouffé la moitié du bras droit, mon bras en viande, et alors même si l'infection ne m'a pas
tué, même si le récurage d'amputation s'est bien passé, d’après le toubib, ben j'étais quand
même mal et je me rappelle rien de presque trois semaines. Et depuis, j'ai bougé qu'une
fois de la clinique et ça s'est mal passé aussi, je suis parti dans les vapes, heureusement que
l'homme au monocycle s'en est aperçu et m'a fait ramener dans ma chambre, paraît-il que
j'ai fait une rechute d'infection.

         Ils s'étaient tous retrouvés dans la grande église près de la place des cyprès,
l'homme au monocycle et les filles dans un camion près de la sortie. Avec le désactiveur de
robs. Larkham avait recontacté Vago, il était un peu calmé, je crois qu'il s'en voulait pour
mon deuxième bras, parce que c'est lui qui aurait dû se rendre chez Joãosinho avec
Franckie. Et pas moi. Mais il avait fait sa crise à cause de Moscato et je m'étais cogné
l'expédition, alors qu’on savait que ni Franckie ni moi on était des cogneurs, c'était un peu
logique qu'en cas de grabuge on se fasse étaler.
         A l'intérieur, donc, se trouvaient Larkham, Vago, Alice, L.U.H., le toubib,
Percebedaine, et Cassetrogne qui commençait une dépression, je l'ai plus jamais vu ricaner
comme avant depuis qu'avec L.U.H. ils ont prélevé le codebarre du robbigot cobaye, Pue-
du-bec et Max le relax. Max et Pue-du-bec, ils étaient dans un coin à l'écart des autres,
Max tenait sa femme par la main, et l'autre portait un de leurs trois gamins sur son bras
maigrelet, le petit détournait la tête à chaque fois que Pue-du-bec disait un truc, lui
envoyant son haleine de chat pourri dans la tête. Ils avaient supporté la messe, se coltinant
les sacrifices préliminaires, la sarabande de prêtres en toges blanches et ocres qui
remplissaient leurs coupes aux artères des victimes. Les chants repris en chœur par
l'assistance, j’entends d’ici le sale sourire de Pue-du-bec cédant la place à Fouinard alors
que tous les crétins, les robs et les autres, levaient les yeux vers les peintures en
psalmodiant, avec un minimum de mélodie, chambre d’écho des prêtres.. Cantiques



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grognés par des animaux équipés de pouces opposables, et soi-disant de la conscience
d’eux-mêmes. Bidon. Je veux dire, pas un seul de ces crétins ne semblait se rendre compte
du ridicule de la situation : l'exercice de la volonté individuelle se bornant ici à clamer sa
négation.
        Il y avait eu d'autres danses, on avait offert les entrailles d'un nouveau sacrifié au
dieu du maïs, les curés s'embrassaient et se félicitaient entre eux. Montée en puissance dans
toute la nef. En effet, vers la fin de la messe, aurait lieu le duplex avec le pape, cette vieille
chose rassie et méchante. C'était l'église de la place des cyprès qui avait reçu cet honneur :
une diffusion télévisée de la messe du jour du maïs et du début du monde, en direct avec le
pape depuis ses appartements. Même les murs y portent des bijoux. C'est-à-dire que dans
toute la ville, dans chaque église, l'écran géant projetterait les bénédictions mutuelles du
pape et des prêtres de l’église des cyprès. On rediffuserait le tout aux informations pendant
une semaine ou deux. L'homme au monocycle avait prévu de mettre son grain de poivre
dans l'affaire, pour faire éternuer les crétins en direct. Dès l’activation du duplex, alors que
dans chacune des églises à travers la ville, les fidèles goberaient des yeux l'écran à leur
disposition, il enclencherait le désactiveur. A l'aise dans le camion, et à ce moment-là tous
les robs présents dans la salle tomberaient par terre.

         Les corps s'effondreraient, lors des directs l'image est toujours en plan large, pour
que l'on puisse admirer la densité de la foule et les regards révulsés, les curés
paniqueraient. Il n'y aurait plus assez de valides pour crier assez fort, et Pue-du-bec
mettrait en marche son microphone ventriloque.
         Il s'en foutait de le porter, il s'en foutait qu'on aie pu le gauler à l'entrée, il s'en
foutait de se faire arrêter après la diffusion du message. Il n’en pouvait plus à l'idée de
traumatiser autant de monde, c'était presque mieux que la baise. L'homme au monocycle,
sanglé dans le camion avec un verre et une paille, aurait fait sa déclaration, la voix
semblant provenir de la voûte par le truchement du micro ventriloque, retransmise dans
toutes les autres églises de la ville et même dans les appartements du pape.
         - Tas de cons ! ou quelque chose dans le genre, l’homme au monocycle, persuadé
de son éloquence, adore en faire des tonnes. Alors ! Regardez autour de vous ! Vos copains
de prière sont des machines ! De simples machines dont je viens d'actionner l'interrupteur.
Il tient bien la route, votre culte du corps ! Pensez aux hérétiques que vous avez effacés de
votre mémoire, ce voisin qui s'est cassé la jambe en sortant son chien, qu'on a amputé pour
en faire un esclave, un de vos esclaves, à celles et ceux que vous avez regardé brûler sur le
bûcher un soir de désœuvrement ! Comme cela vous a bien distraits ! Regardez le grand
cas que l'on fait de vous! Vous voilà entourés de machines parlantes qui tapent dans leurs
mains ! Et vous les recopiez comme des glands !
         A mon avis, l'homme au monocycle, qui est plutôt nul question discours, s'était mis
en tête de baratiner l'assistance tant qu'il pourrait, jusqu'à ce qu'on coupe la retransmission.
Il avait bon espoir de se voir octroyer deux ou trois minutes, car personne au sein des
services de sécurité n'aurait pu anticiper pareil accident. Il comptait sur le temps de latence
et l’inspiration, il faudrait qu'ils localisent le problème, il faudrait nommer des
responsables pour en référer à des plus responsables qu’eux, qui finiraient par demander
l'arrêt de la retransmission. D’autres responsables commenceraient à concocter un bobard
quelconque. L’homme au monocycle savait très bien que ni le pape, ni la prêtrise ou
l’inquisition, ne seraient vraiment déstabilisés. Je crois qu'il espérait quand même un peu
de panique. Il vient de la cité des Autres, et là-bas il y avait souvent des émeutes


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mémorables. Rien ne changeait non plus, les responsables locaux refilaient des bonbons
aux revendiqueurs et ça en restait là jusqu'à la fois suivante. Je crois qu'il appréciait le
bordel et aussi essayer de priver les gens d’excuses.

        Les autres empaillaient donc dans l’église des cyprès, la gueule du pape sur grand
écran, Fouinard les yeux fixés sur une femme avec un peu de bidon, des mèches folles
s'échappant de sa natte, c'était celle qu'il s'était choisie comme rob à surveiller. L'homme
au monocycle, dans le camion, devant un poste de télévision et crac le prêtre en chef saute
sur place, il lève les bras au ciel, sa toge dessine un rectangle jusqu'au sol. Commence le
direct. Avec un sourire vicelard, l'homme au monocycle, sanglé à l'arrière du camion,
presse le bouton. Dans sa tête, il pense : tant pis pour tous les robs du coin qui vont crever
pour la petite démonstration. Mais il se passe rien.

        Rien
du
tout.


         Au bout d'un moment, ceux dans l'église ont compris qu'il y avait un problème,
surtout que les inquisiteurs débarquent de partout, en gigotant comme des forcenés, comme
des gars à la recherche de quelqu'un en particulier. Larkham traîne Fouinard derrière lui,
Fouinard en larmes vient de décider de se payer au moins un prêtre, alors Larkham lui a
collé une bonne baffe avec les bagues pour éviter un repérage trop rapide, Vago s'est déjà
éclipsé, Max garde le nez dans les cheveux de sa femme, on lui voit pas la gueule ni les
pliures et il quitte l'église en douceur, Cassetrogne colle des coups de couteau au hasard
dans les rangées de retardataires habituels, très compactes au fond de l'église, ça fout un
boxon terrible, Larkham élimine les inquisiteurs en poste dans la boiteuse à la sortie, le
camion vert a disparu. Chacun s'égaille dehors et grâce aux béats qui ralentissent les
inquisiteurs, tellement ils profitent du dialogue prêtres / pape et de la cérémonie ils
s'écarteraient jamais, sauf peut-être si quelqu'un crie au feu, tout le monde a réussi à
s'enfuir




        Chapitre 99
        la balle
         Tellement qu'on s'est pas loupés, le soir où Cassetrogne est venu me racontichialer
son expédition avec L.U.H, qui donc, ne devait servir à rien, j'ai pas pu bosser le lendemain.
J'imagine qu'un minable du genre Desgourdi, avec sa couette et le casque à musique vissé
sur les oreilles, ou encore Corinne aux grosses chevilles, ses cheveux qui rebiquent derrière
l'oreille, elle palpite pour les nouvelles affiches, nouveaux achalandoirs, il y a cette vieille
avec son dos en demi cercle, sur le chemin du cinéma tous les mois le même soir avec son
amoureux, et le gosse qu'ils essaient d'avoir sans y parvenir alors la voilà insoutenablement
aigrie, s’est tapé mon trajet. 59b. Départ au dépôt, longue boucle autour du grand stade,



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abattoir, puis retour. Ca aura rien changé pour les passagers, parce que tous mes collègues
les détestent. Ca a rien changé pour moi, parce que celui ou celle qui s'est fait doser un jour
de repos pour me remplacer m'en a pas fait la remarque. Le chef il dit jamais rien. Parce
qu'il comprend jamais rien. Un con de sous-chef qui s'occupe de la gestion des trucs durs,
les emplois du temps les absences, les décès les accidents près des écoles, les morts-vivants
coincés entre les quadripneus, on dirait qu'il aime bien ça, de faction en attendant que le
plus chef claque, avec les vingt pour cent de chances de gober sa place.

         J'ai retrouvé les autres au Jardin opaque avec un jour de retard, après une bonne
journée de branlette et une bonne nuit de sommeil, en fin d'après midi. Le Jardin, c'est un
bistrot merdique rempli de branchouilles de merde, une cour intérieure vachement chouette
avec du plastigazon et des tables et des chaises en plastigo. Des parasols. C'est plein de
bonnes qui se sont procurées l'adresse dans une revue quelconque en page sorties, elles
sont déguisées que c'est un régal. Pue-du-bec, c'est un genre d'habitué, il a trouvé le coin en
reniflant les culottes fruitées qui s'enfournent sous la porte cochère du vieil immeuble bas
de cul, camouflé par un panneau d'affichage publicitaire. La pube, cette semaine c'était un
parfum avec une fille frisée dans un justaucorps rouge et bleu qui la câlinait jusqu'au cou,
elle souriait.
         - On croyait plus te voir, type, réclame Pue-du-bec avant même que je sois assis. Il
porte des claquettes, un bermuda très court avec des fleurs roses, une chemisette trop
blanche ouverte jusqu'au nombril, et bien entendu, un palmier en carton s'agite dans son
verre triangulaire. Franckie V. se tient de biais, il doit crever de chaud avec son falzar de
synthécuir, mais il le quitterait pas même au milieu du désert des confins, il a décidé que
c'était son image de marque, qu'en mission fallait l'appeler Pantacuir et puis c'est tout. Sa
dernière gorgée avait blanchi la moustache impeccable, encore une de ces merdes à base de
yaourt ou de lait, un mélange infect et imbuvable. Raffiné, connards, précisait Franckie V.
quand on se fichait de lui.
         - Et toi, qu'est-ce que tu fous là ? Hein, Franckie ? On devait pas y aller que toi et
moi ?
         - Pue-du-bec a trouvé un moyen de niquer les molosses. Mais il tient a compter les
points.
         - Ca ouais, confirme l'intéressé en agitant ses bras tout maigres alors que Franckie
V. s'allume une clope. Tu sais que les clébards, c'est mon rayon. C'est un peu ma spécialité.
         - Sûr. Ca m'a fait repenser à l'autre époque, quand par exemple je pouvais encore
me balader en ville sans me faire dévisager du genre oh ! maman maman ! regarde le bras
du bonhomme ! enfin mon didou, voyons, ne montre pas du doigt laisse-le tranquille c’est
un semi-homme, et que mon occupation principale c'était à peu près rien.

        Je les connaissais pas encore très bien, les autres caves, mais des fois on se croisait
sans qu'il y ait Grenouille ou Larkham dans les parages. Comme cet après midi-là sur les
berges, je me trimballais un litron de tinto avarié que je savais même plus d'où je le tenais,
la sueur me bouffait le cou et j'avais pas encore envie de rentrer. On s'est mis à discuter
après qu'ils m'aient hélé, Max et Pue-du-bec. Ils mettaient à jour un genre de carnet.
Dedans y'avait des noms comme Rufus, Prince, Bolto, Rex bien sûr, Choupi et tout un tas
de noms de clebs avec une description ou un dessin bâclé. Quand j'ai demandé des
explications, on était tous les trois à demi allongés dans l'herbe, Max regrettait d'avoir
versé sa miam en poudre dans la bouteille de tinto parce qu'on aurait dit du vinaigre, et


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Pue-du-bec matait la bouillasse dans le canal. Je m’étais pas encore bien fait à l’idée que
Pue-du-bec, des fois c’était Pue-du-bec et des fois Fouinard. Tu vas voir qu'il m'a dit.
Attends juste un peu. Mate à côté, là, juste à côté. Tu vois le minable avec la crête et le
chandail sans manches ? D'ac. Son clébard s'appelle Oto, on l'a entendu tout à l'heure. Pas
besoin de se le noter pour plus tard. Le clébard en question, un monstre au poil luisant, des
crocs comme des herses et un harnais en plastofibre. J'allais dire un machin quand Max m'a
coupé d'un air très sérieux. Il voulait que je la ferme, parce qu'ils avaient passé la moitié de
l'après-midi à attendre le moment en imminence d'arrivage.
         Le crêtu, ça fait deux heures qu'il mate le groupe de filles, là-bas. Dans trois
minutes il va aller les voir pour leur demander du feu. Il a des champis. Après ils parleront,
de son chien sûrement, et il essaiera de serrer celle avec le paréo. Tiens, regarde. En effet,
le mec se leva et d'un pas semi assuré, s'approcha des minettes. Pue-du-bec dégaina une
balle vert fluo de son sac. Avec Max, ils se mirent à chuinter : Oto, Oto, bon chien, d'une
voix très faible, comme pendant ces moments de déchire où l'on frôle l'évanouissement, on
pourrait l’entendre, cette voix insaisissable du côté de derrière l'oreille qui murmure d'un
ton très convaincant tue-les, tue-les tous, tuuuue-leees. Le chien a dressé les barbelures de
ses oreilles, appâté. Pue-du-bec a fait miroiter le vert fluo tout en continuant : Oto, viens,
bon chien, Oto, bon chien, tout doucement. Une fois la bête captivée, il a envoyé la balle
dans le canal.
         Le clébard a bondi par réflexe. Evidemment, il a freiné trop tard. Après avoir
dérapé dans l'herbe, l'eau visqueuse l'a englouti. Le clebs a jappé alors que son corps se
démantibulait de douleur. Le poison du canal. Le crêtu a chialé tout ce qu'il pouvait, il a
dansé la danse de la chialade, nous on a rigolé et on s'est cassés. Des fois, ils jetaient la
balle sous les roues d'une automobile ou d'un bus, s'ils se trouvaient en terrasse. Fouinard
préférait, parce qu'en plus de tuer un con de chien et de traumatiser son con de maître, il
faisait chier un con de conducteur de machin.


        - Qu'est-ce que tu foutais, hier, me demande Franckie V. ? On a failli zinguer sans
toi mon pote.
        - Hier ? J’ai pris une charge avec Cassetrogne, je suis resté à la maison. Je me suis
branlé toute la journée.
        - Classe.
        - Ouais. Faudra que tu me refile d'autres photos, vieux.
        - Ma parole tu les bouffes, ou quoi ?
        - Quand on en a vu quelques unes, on veut en voir d'autres. Puis d'autres. C'est
humain, quoi.
        - T'as qu'à baiser plus souvent, gros cul, constate Pue-du-bec. Moi, quand j'ai vu
que tu venais pas, je me suis trouvé une bombe pour passer la nuit au chaud.
        - Bonne ?
        - Derrière toi. Là, putain, je fus soufflé, parce que la fille qu'il me désignait
discrètement du menton, elle était vraiment belle, un petit haut qui lui couvrait un peu trop
les épaules à mon goût, et puis une jupe droite avec ce tissu froissiluisant sur des jambes
parfaites, une bouche à croquer. Les cheveux étaient fades et plats, mais bon, faut pas
déconner. Comme j'ai pas mal de difficultés avec la discrétion, elle m'a dévisagé, sur sa
jolie bouche un machin proche de la haine, pour ensuite se détourner et causer avec le mec
aux narines trop larges qui s'accrochait au cou d'une blonde avec les dents de traviole.


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         - Tu lui as pas fait beaucoup d'effet, en tout cas.
         - Tu rigoles ? On s’est déchirés. Sur la fin elle savait plus où elle était. Sans
déconner. On s’est éclatés. Mais ce matin, elle a croisé Fouinard qui sortait des chiottes, il
lui a allongé deux baffes après l'avoir traitée de pute.
         - Comment tu le sais ?
         - Max préparait le café, il m'a raconté. D'après lui, Fouinard a eu les boules de se
retrouver près d'une fille à demi nue qu'il se rappelait pas avoir baisée, à juste titre puisque
c'est moi qui me la suis faite.
         - Ah.




       Chapitre 100
       chez Joãosinho
        On a raconté des conneries encore un bon moment, la nuit allait pas tarder à
s'amener, et c'est pas qu'on voulait éviter d'y penser, ni même se défiler, mais. Il a quand
même fallu se mettre en route, on est passés à l'entrepôt du quai suspendu, chercher notre
équipement. Evidemment, on a chambré Pue-du-bec, qu'est-ce qu'il s'imaginait ce cave, en
claquettes, pour s'introduire chez Joãosinho, qu'est-ce qu'il foutait, déjà qu'il courait pas
vite. Pourtant, ni Franckie ni moi on tenait à en rajouter sur le fait qu'on était carrément pas
l'équipe de la situation, si jamais ça devait déménager. Pue-du-bec nous a expliqué que
Fouinard lui a brûlé toutes ses chaussures de sport dans la matinée, pour le faire chier. Il a
aussi rempli ses chaussettes avec de la confiture.
        - Et Max a pas essayé de l'en empêcher.
        - Ben non.
        - Où qu'il est, au fait ?
        - Avec sa femme et ses gosses. Ouais. Heureusement, j'avais déjà mes anticlébards
bien préparés dans mon sac.
        - Il t'aurait pas fait une autre de ses bonnes blagues, Fouinard ? En remplaçant tes
machins par, je sais pas moi, des œufs ? Là, Pue-du-bec m'a dévisagé avec des lèvres
étonnées, puis il a haussé des épaules.
        -Bah. Il serait quand même pas si salaud, hein ?
        - Non, j'ai déclaré, bien sûr. Tu penses.


        La propriété de Joãosinho. Un machin géant, parc hérissé d'arbres et de buissons,
gazon bien soigné. La baraque avait deux ailes. Au centre, le corps du bâtiment avec une
tourelle au dôme pointu, la roche sculptée dégoulinait du toit. Pour délimiter la
circonférence, une grille épaisse. Ce mec, c'était pas rien qu'une ordure, c'était aussi le plus
radins des radins, bien qu'il puisse parfois jouer les prodigues pour épater les dames ou les
mignons. A ce qu'on racontait, il avait pas voulu recruter des gardes et leur payer
pistoflingues et formation sur l'alarme, les munitions le café et le sucre, non merci. Il avait
préféré traiter avec un des nouveaux laboratoires animaliers, place de la biscotte.
Technologie importée de chez les Autres. On lui avait fabriqué des chiens de garde dernier



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modèle. A trois mètres de la grille, ça flageolait les jambes. Le garrot des chiens atteignait
la hauteur du nombril d'un gars de taille moyenne. Des gueules gigantesques, muscle
noueux sous le poil ras. Ils portaient des harnais à pointes, détail qui présentait deux
avantages. D'abord, ça leur évitait de se battre entre eux ou de s'enculer, ils avaient vite
compris que s’ils se frottaient à l'un de leurs congénères, ils se perforaient la couenne. Et
puis bien entendu, ça aggravait les dégâts lors des affrontements. Ca avait aussi une sacré
gueule. Ce con de radin de merde, il leur filait presque rien à bouffer, pour qu'ils soient
bien affûtés en cas de pépin. Le peu qu'on leur refilait, ils le chiaient, et comme la dalle
leur collait aux côtes, ils finissaient par brouter leurs merdes. Un genre de mutation, parce
que ces clebs n’étaient pas conçus pour avaler des trucs. Leur boulot, c’était dépecer les
intrus. On les nourrissait en collant des perfusions dans le canule qui leur courait sur flanc.
Normalement, ils pouvaient pas ingérer de substances nocives. Ils produisaient également
des anticorps destinés à leur permettre de lutter contre un éventuel poison à fléchettes.

         Bon, pue-du-bec avait chié dans des bocaux. Il avait ramassé des merdes dans le
quartier. Il avait farci les étrons avec des dizaines de timbres éclators, refilés par le toubib.
Voilà de quoi faire planer un caillou, coco. De quoi se déchirer pendant dix vies.
Evidement, ils sont périmés.
         Ce soir-là, on a balancé les crottes fourrées par dessus la grille et on a attendu. Le
seul impondérable, c'était le cas où l’un des chiens ne bouffait pas sa ration. On savait pas
combien il y en avait au total. Mais bon, un clébard ça reste un clébard. On en a descendu
aucun, pour des solides c'était des solides, mais au milieu de la nuit, certains rêvassaient
couchés dans le gazon, d'autres titubaient en se cognant aux arbres. J'ai tordu les barreaux
du portillon de derrière, celui pour le laitier et le facteur, le moins épais de tout le
périmètre. Chaque fois que je force comme un con, je sens les connexions de mon épaule
tirer et tirer, je suis sûr qu'un des ces quatre mon bras mécanique va s'arracher, je
découvrirai la chair ouverte et des genres de fils, de la chair aussi comme un quartier
d'orange déchiré c'est de la peau en super gros plan et j'aurai très mal. On allait entrer,
quand un Max essoufflé nous a rejoint. Il portait un haut de survêtement, fermeture éclair
remontée jusqu'au nez. On lui voyait quand même les épouvantables pliures de la gueule,
un bas de pyjama avec des éléphants roses, et des gros souliers de cuir. Evidemment qu'il
avait fait le mur, qu'il a répondu à pue-du-bec. Pue-du-bec nous a regrettés, Franckie V. et
moi, et il a déclaré que putain c'était dommage pour nous, parce que Max et lui quand ils
étaient ensemble il leur arrivait jamais rien. On est entrés par les barreaux que je venais
d’écarter, je les ai vus qui me mataient pour voir comment ça allait se passer, sales cons,
j'ai rentré le ventre et plof on était dedans.
         La trouille au cul au cas l'un des chiens serait encore en état de nous courser, on a
foncé sur l'entrée menant à la cave, aile gauche. J'ai pété le cadenas clinkclank et une
étincelle, de la camelote de radin, on a pris l’escalier en colimaçon. Le plan était des plus
simples. On trouvait la chaîne de fabrication du pinard et on dévastait tout. Cet enculé de
Joãosinho, c'est un de ceux qui se partagent le monopole de la distribution d'eau. Un
commerçant. Quand une vague de chaleur pire que d'hab nous tombe sur la gueule, il se
permet une légère augmentation des tarifs, même sur les emballages bas de gamme. Si la
consommation d'eau vient à baisser un peu juste à peine, il met sur le marché des
bonbonnes de flotte viciée. Deux semaines après, la pure est vendue comme produit de
luxe. Chez lui, il y a ce beau gazon avec des arroseurs automatiques. L’appareillage ne
fonctionne qu'en journée, quand on peut l’admirer, éreinté sous la canicule avec au coin de


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l'oeil une chiée de morts-vivants bras tendus qui se rapprochent en gutturant. Un homme
d'affaire tout ce qu'il y a de plus correct. Mais il y a peu, Joãosinho s'était mis en tête de
conquérir un nouveau marché. Monsieur s'était mis à produire du vin.
        Monsieur avait monté des boutiques distribuant les produits de Monsieur. Il avait
envoyé des gros bras raisonner les épiciers indépendants, qui se contentaient de fournir les
produits des trois usines épiscopales. Joãosinho s'était mis à faire enfler les prix.
        Du pinard. C'était inacceptable.




       Chapitre 101
       cush
         Bonne surprise. Déjà, il y avait pas de goules armées de bâtons cloutés au coin des
couloirs. Pas de chauves-souris venimeuses, c'était bien éclairé, quoique de manière
diffuse, et nos pas ne claquaient pas sur les dalles comme au mur d'un tombeau. On s'était
attendus à tomber sur toute une machinerie compliquée, des pressoirs des fouloirs l'odeur
du raisin en fermentation, des outils bizarres en synthébois, des cuves des sucres enfin tout
un bordel, mais en fait, après avoir longé les couloirs et descendu plein d’escaliers bordés
de tonneaux ventrus, on a découvert la machine à pinard.
         Un tuyau de plexiglax traversait une grande cuve rouge. Dans la cuve, un gars
endormi ou éclaté. D'un côté, l'eau se déversait, circonvolutions tubulaires, plus d'eau que
j'en ai jamais vu, ça bubullait à travers le plexiglax pour traverser la cuve. Le gars au crâne
rasé on voyait dépasser que sa tête et son cou, les tendons qui lui moulaient la glotte, le
reste du corps immergé. A la sortie de la canalisation plexiglaxée, propulsé par un système
de compression, du pinard qui bubullait rouge et rose.
         - Putain de merde !
         - C'est quoi ce bordel putain !?
         - Calme toi Saave, on dirait que tu vas chier dans ton froc. Max le relax me fixait
l’œil, la main posée sur mon épaule. C'est juste un mutos. Il a un de ces pouvoirs
psioniques à la con, comme toi. Dis lui, Franckie.
         - En mission c'est Pantacuir.
         - Alors dis-lui, Pantacuir.
         - C'est clair. Ma grand mère, pour ce que je l'ai connue, tu lui portais un bol de lait
et suivant ce que tu lui demandais, rien qu'en trempant son index dedans, ça te donnait du
beurre ou du fromage. Et suivant le lait. Elle se faisait payer en gnôle. Rien qu'en trempant
son doigt dedans, elle y arrivait. Le gros pourceau a dû se zinguer ce mutant de côté, avant
qu'il soit raflé pour le camp de vacances. Toi, tu peux te transparendre, et lui il transforme
l'eau en pinard.
         - Psisonique de mes deux, ouais. Ca agit sur de la matière à la con.
         - Ouaiis, ton gros cul de péteux c’est de la matière aussi, siffla Fouinard. Comme
cette raclure de dégénéré, tu te souviens Max, il faisait le malin avec sa superforce et son
blouson et tout, il se prenait pour un genre de messie de curé. On l'a fait marcher sur l'eau
du canal et les crocogators l'ont bouffé. Il en débarque dix comme ça tous les mois, des
cons.



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        - Salut Fouinard.
        - Salut Max. Fouinard agita les orteils, puis fit claquer ses claquettes en se marrant
hahaha.
        - Héhé, répondit Max.
        - Les mecs, fit Pantacuir derrière nous. On écoutait pas.
        - En tout cas ça va être fastoche de lui ruiner sa production. On va brûler ce sale
mutant et pis voilà, jubilait Fouinard. Joignant le geste à la parole, il entreprend de sortir le
mec de la cuve, complètement dans les vapes. Sitôt allongé par terre, l'eau dans la cuve
devint rose puis rose pâle, puis continua à circuler, transparente comme de l'eau, jusqu'à la
sortie plexiglaxée.
        - Les mecs, répéta Pantacuir.
Pue-du-bec versait de l'essence sur le rasé, pendant que Max lui coupait un doigt avec son
canif. Il m'interrogeait du regard.
        - Non, va.
        - Réfléchis-y, Saavedra. Du pinard toute la vie, complètement à l’œil.
        -Ca me dit trop rien. Et toi, Pantac
         Comme je me retournais pour demander son avis, j'ai couiné. Les yeux exorbités,
sa langue prenait l'air loin sur son menton. S'il tenait encore debout, c'était parce qu'une
lame de cinquante centimètres lui transperçait la gorge. Un bras moulé de noir en tenait le
pommeau. Noir vraiment très foncé. Franckie se tenait avachi, comme désolé, et sa
chemise à dentelles avec le drapé des tableaux de riches.
        Des ninjas.


        Le ninja retira le sabre du cou de mon pote, qui chût avec un son flasque. Pas la
peine de chercher à lui prendre le pouls. Ca pua la merde fraîche. Le ninja, il avait qu'une
main, alors j'ai tout de suite reconnu l'un de ceux qui m'avaient pourchassé dans l'abattoir,
le jour que j'ai perdu mon bras gauche.
        Derrière lui, perché sur un tonneau, les fesses posées sur ses talons, un gars torse nu
avec un pistofusil abîmé. Il mâchouillait une tige pleine de feuilles. Des tas de ninjas
glissaient sur les murs.
        - Vous voulez la version officielle, les nazes, demanda-t-il alors que le ninja
manchot se cambrait.
        - Ouaiiiiis ? sournoisa Fouinard avec toujours à la main son bloc allume-grillade
jaune.
        - Pour des raisons inconnues, une meute, non, un troupeau de morts-vivants s'est
engouffré cette nuit dans la demeure de Don Joãosinho Ximenèz, aquo-industriel de
renom. La résidence a été entièrement saccagée. On n’a pas retrouvé le cadavre du
propriétaire. Vous pensiez tout de même pas qu'un fumier pareil se serait contenté de trois
toutous pour veiller sur son centre de production, termina le type en essuyant l'orifice de
son arme ? Les feuilles remuaient quand il suçotait sa tige. Le sourire signifiait bandes de
nazes, j'ai aussi déchiqueté les goules et mangé les chauves-souris venimeuses.
        - Ben, si, a lâché Max avec ses pliures violettes.
        - Minables.
        - C'est ça. Max le relax dégrafait lentement son haut de survêtement. Exactement.
Et au fait pourq



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        - La loi du marché. Tu veux pas l’adresse de mon coiffeur, en prime ? Sabu, je
m'occupe de ces tarés et on se retrouve dehors. Le type aux tresses cracha des copeaux de
bois, puis remit la tige à sa bouche.
        - ôh! Ca devait signifier oui, le manchot traca un geste, les ombres ninja disparurent
dans les recoins et les fissures des murs.


        On est restés cons un moment, le corps de Pantacuir en tas, la flaque de sang se
propageant avec allégresse, le rasé aux deux doigts coupés qui gémissait même pas,
fouinard et le bloc dans sa main qui menaçait de lui rôtir les doigts, Max avec son pyjama,
et moi je me savais en train de me
transparendre. Bien entendu, le type a déclaré en descendant de son tonneau que fais
attention, rigolo, je te vois. Du coin de l’œil, mais je te vois tout de même. En plus je te
reconnais. Alors vous savez quoi, rengaina-t-il son fusil dans l’étui dorsal avec un sourire
de regret, j'ai pas toujours été un pro. Il y a longtemps, j'ai été incompétent, un peu comme
vous. Alors pour vous donner la possibilité d'améliorer vos casses, je ne vais pas vous tuer.
Je vais vous laisser ici, au fond des catacombes du regretté Joãosinho. Avec les morts-
vivants, qui, oh tiens je peux les entendre, terminé la cervelle de toutou, ils sont en train de
franchir les portes du manoir. Mes amis leur ont ouvert la grille. Vous aurez qu'a remonter
pour vous enfuir. Ou fermer la porte et attendre, pour voir si la situation peut s'améliorer.
        - Le sous-sol c’est débile. Les zombies pourraient débarquer et te débusquer comme
ils veulent et t’as aucune chance de t’en sortir. Les caves c’est nul, j'ai conclu, alors que le
type nous tournait le dos.
        - Je n'évite pas de vous tuer, bien entendu. Je le fais seulement parce que j’en ai
envie.
        - T’as pas envie de nous laisser ton pistofusil, plutôt ? j'ai demandé au mur, des fois
que. Max s'est assis par terre, il a ouvert son sac pour en sortir l'en-cas que je nous avais
préparé. Pain à l'ail, une tomate, un gros morceau de boudin, une dragée et bien sûr le vin,
j'avais prévu qu'on le taperait ici. Bon, des zombies, moi ça me dit trop rien les filles, mais
vous qui vous en sortez toujours, je vais vous suivre et ça ira, hein ?
        - Pas de problème, tu sais bien, déclare Pue-du-bec.
        - Merde ! Bordel, il est passé où, Fouinard !!
        - Hé ho, tout ce qu'il sait faire, je sais le faire aussi, sale con.
        - Ouais, sûr, et je sentais que mon ton c'était pas du convaincu.
        - Héhé, fit Max.




       Chapitre 102
       du sommeil
        Evoquer cette soirée, ça me désole pour Franckie V. Je veux dire, nous on s'en est
tirés. On y a mis le temps qu'il fallait et on a cassé la tête d'un tas de morts-vivants, après
tout c'est l'unique moyen de les stopper. C'est sûr que je regrette mes bras, mais sans le
gauche en métal costumé, je m'en serais pas sorti de toute façon. Franckie. Ils ont bouffé sa



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cervelle. Je les vois d'ici, en ronde autour de son crâne avec des dents moisies qu'on se
demande comment ça tranche, se poussant vaguement entre eux pour passer en premier
comme à la cantine, les doigts qui écartent l'os après avoir griffé la chair. On est pas restés
sur place pour prendre des photos. Y'a quasiment rien à raconter, une pampe désespérée, ça
charcutait dans tous les sens, qu'est-ce que vous croyez, je suis pas plus violent qu'un autre
à mon avis, mais les morts-vivants ont beau être lents, quand ils attrapent quelqu'un je sais
ce que ça donne, si vous y avez assisté vous savez ce dont il faudra être capable pour pas
que ça vous arrive, surtout que la trouille qui me permet de me transparendre ça marche
pas avec les zombies, enfin la trouille si mais c'est tout, Max et pue-du-bec m'ont pas lâché
d'une semelle, même quand je me suis fait croquer. Bien que je leur aie affirmé qu'avec
mon index mécanique je pouvais forcer n’importe quelle porte, alors que non, j'avais posé
la lime concave pile quand ça prenait forme, on a fini acculés dans une impasse de jeu
vidéo mais en vrai et mon bras droit qui pendait sur ma hanche.


         L'infirmière vient de se casser, la conne, celle qui porte des jupes courtes et des
petits débardeurs. Une tronche quelconque, mais à force de se voir renvoyer l'image d'une
femme plutôt jolie sans cicatrice apparente et un mignon rire de morue à qui on voit les
jambes, comme si elle en avait le monopole, elle y a cru, la conne, maintenant elle fait sa
diva, mais putain elle est conne, c'est pas croyable comment elle est conne. Au début,
comme je faisais des cauchemars à la con soi-disant que ça réveillait le couloir, ils m'ont
aligné des bols entiers de cachetons de toutes les couleurs. Je les partageais en douce avec
les copains en visite, parfois même avec le toubib. Après tout c'est quasiment sa clinique.
Maintenant, ils mettent des codebarres à tous les semi-hommes, dans les établissements
épiscopaux. Et moi ça me dit trop rien, tu penses. Paraît-il que Murphy colle les codebarrés
dans des usines géantes. Pour fabriquer des machins spatiaux. Je me fais plutôt chier, je
bouquine et tout, mais l'homme au monocycle n'a toujours pas remplacé les moteurs de
mon bras mécanique, et mon nouveau bras n'arrive pas. Enfin j'ai pas mal de visites, ils me
racontent des trucs, moi quand il fait nuit et que soi-disant j'ai envie de dormir, je me
débranche le tuyau. Je le fous dans la terre de la plante verte, je sors mon clavier pour taper
le récit que vous êtes en train de lire.

        Les cauchemars, toute façon j'en fait plus. Une nuit je sais plus quand, j'en chiais
vraiment grave, l'épaule me brûligrattait horriblement, rien pour soulager. Quand j'essaie
de me gratter avec ma main mécanique, soit je pars dans l'espace à cause de la douleur, soit
je sens rien avec ce pansement de quinze kilomètres d'épaisseur. Je suis tombé dans le
genre de demi-sommeil dont le toubib ou un autre toubib est fier de me déclarer le matin
que bravo, on a bien dormi cette nuit, en examinant mes diagrammes d'activité nocturne.
Les cons.
        Souvent, dans mon sommeil, je me trouve dans une chouette bagnole avec des filles
qui rient aux éclats quand je pète ou que je sors un chié calembour, grisé par la picole et la
vitesse, je passe mon bras à la fenêtre, je fais des ondulations en luttant avec ma paume
contre le vent, c'est agréable, on se rapproche d'un panneau indistinct mais terriblement
solide, il fonce vers nous et je le vois bien, mais je reste là comme un crétin, impossible de
bouger, je veux dire que je sens bien que c'est possible, je le sais, même, mais le corps ne
répond plus, la tempête de la pire des fièvres quand il ne resterait pas même la force de
déplier un mouchoir en papier et voilà mon bras qui percute le panneau sans un son, il se


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plie à l'envers, l'intérieur de mon coude devient l'angle de mon coude et je meugle. Ou
alors je longe un buisson et sans savoir ce qui arrive, je m'alterque avec ce gars, je sors un
canif et je commence à le planter encore et encore, pensant l'expédier, mais non, lui veut
pas se laisser crever, je suis obligé de le taillader à nouveau, il bouge toujours, encore des
coups de couteau et il bouge, le sang gicle, je suis trempé, sa tronche implore pitié, il
voudrait que je m'arrête, je voudrais bien aussi mais à présent comment faire, si je le laisse
en vie j'aurais des ennuis c'est certain, ou alors j'ai mal au ventre et je repose dans une
chambre toute blanche avec une fenêtre peinte, on fourmille sous ma peau, ca gratte, ça
pousse et se trémousse, des petites bosses sous l'épiderme, la peur m'emporte, je vois ma
cheville qui se déchire et les bestioles s'extirpent en crevant la peau racornie comme ces
sacs marrons dans les achalandoirs, je gerbe droit devant, horrifié, je gerbe une pleine
bassine de cafards vivants qui grouillent et tombent au sol dans un brésillement. Cette nuit-
là, donc, je m'endormis.


        Me voilà sur la plage. L’île de la soif. Ca fait dix mille ans que j'étais pas venu.
Tiens, mon cerveau a opéré quelques transformations sur le paysage. Un large ponton de
bois fait désormais face au bar de bambous liés. Le sable semble à la bonne température,
alors je fais disparaître mes souliers. C'est mon rêve. Autant marcher vers la buvette, j'ai
pas envie de me faire chier dans la prairie avec ces animaux poilus qui racontent des
histoires à n'en plus finir. J'ai envie d'un bon coup à boire. Je fais apparaître la somme
habituelle dans ma poche. Dans pas longtemps, je serais saoul comme un cochon et je
pourrais plus me payer le moindre godet, je pourrais plus faire apparaître ce que je veux,
alors je commencerai à taxer, avec le résultat habituel. Je décide de marcher près du ressac,
j'aime bien mes pas qui s'enfoncent et disparaissent, s'enfoncent et disparaissent, l'eau
fraîche sur les orteils. Je me fais apparaître un débardeur. Je roule le bas de mon pantalon à
la main, parce que j'aime bien. Sur le ponton, des parasols déployés, des tables rondes et un
genre de buffet au fond. Une gifle salée me trempe la gueule. Inga, ou Spisak, comment les
reconnaître, m'envoie un grand sourire. Elle émerge à quelques mètres, entre les vagues,
veillant à maintenir ses petits seins de sirène hors de l'eau, et me salue.
        - T'as raison, ça fait un moment. Dis donc, t'es bien aimable aujourd'hui.
        - Je suis de bonne humeur. Il y a une fête. Une grosse.
        - On fête quoi ?
        - J'en sais rien, affirme-t-elle en essorant sa tresse épaisse. Pourquoi elle fait
toujours ça alors qu'elle vit dans la mer, je sais pas. Viens, on va jusqu'au ponton.
        - Heu, ouais. Tu m'aides ? Je te rappelle que je sais pas nager.
        - Je m’en souviens. Allez, viens, tu pourras tripoter mes nichons, si tu veux.
        - Et comment que je veux.




       Chapitre 103
       la grippe




                                                                                                 217
        Le soleil couchant me séchait le museau. Allongé dans une chaise longue, je
m'enfilais des machins croustillants en forme de pyramide, au goût sucré salé, en me tapant
la promenade des alcools. Il restait que six ou sept bouteilles auxquelles j'avais pas encore
goûté. Des ombres circulaient entre les tables, à peine visibles. Chacun arborait son tablier
à poches. Il grillait du poisson et des oignons et des homards sur une pierre derrière le
buffet. Ils s'approchèrent.
        - Salut Vago. Salut toubib. Qu'est-ce que vous faites là ?
        - Salut, Saave. Est-ce q
        - Et bin voilà, tu parles normalement, quand tu veux.
        - Hein ?
        - Avec des majuscules. Vago rougit.
        - Ca vous dit de la mégagnôle, réclame le toubib en agitant une bouteille nacrée de
poussière ?
        - Ouais.
        - Ouais. Le toubib allonge les verres à damiers, il verse le sirop.
        - Dis coco, ça te plaît la soirée ? ajoute-t-il.
        - Bin ouais, d'habitude je meurs de soif sur cette île à la con. Et la plupart des filles
m'ont fait la bise.
        - Le meilleur reste à venir.
        - Hé, Chacun, cria Vago, viens voir un peu par là s'il te plaît. Ce gros con m’a
prétendu plusieurs fois : Après tout, ne suis-je pas l'Ours des Songes drapé de pourpre,
celui qui enfante vos femmes pour engendrer des géants, le monstre qui éventra jadis vos
montagnes par une nuit de tempête et de grande colère ?
        - Ca se peut pas. Ca existe pas les montagnes. De la connerie.
        - C'est aussi ce que je lui ai dit.

        L'ours se dandina entre les tables, frôlant un groupe de plongeurs et de planchistes
des deux sexes, immergés dans une partie de cartes. Salut les gars, qu'il grogne. Chacun, je
l'aimais bien, parce que lui des fois quand personne regardait il piquait un verre sur une
table et me le filait, ou alors un bout de pain, la fin des verres avant qu'ils partent dans
l'évier où il faisait sa vaisselle avec de la véritable flotte.
        - Il boudine, ton tablier.
        - Tu peux parler. Fais voir ça, exige-t-il en se saisissant de la bouteille si
poussiéreuse qu'on voit pas l'étiquette. Ses griffes crissent sur le verre. Pas trop dur,
l'hôpital ?
        - Comment tu sais ça, toi ?
        - C'est Vago qui m'a dit. Il paraît que tu fais des cauchemars. Je suis l’Ours des
Songes. Alors voilà : abracadabra tchintchin, et là on a tous trinqué. Voilà !
        - Nul. Ca marchera jamais.
        - Bien sûr que non, déclare le toubib. Ton nouveau bras va arriver.
        - Quand ?
        - Bientôt.
        - Quand ?
        - Bientôt.
        - Quand ?
        - Bientôt.
        - J'abandonne.


                                                                                                    218
        - Tiens, salut, fait Vago. Il se tourne vers une silhouette tellement filiforme que si
elle était de profil, on la verrait plus. Il lui tend un verre bien qu’elle n’ait pas de bouche.
Deux tables plus loin, l'échassier cliquette et se marre, y'a-t-il une de ces gonzesses en
maillot qui comprenne ses vannes ? Salut, disent les autres.
        - Salut, alors. Qui t'es ?
        - La Souche. La ficelle ambulante parle, ça lui fait un genre de nœud à hauteur de la
tête. Avant, j'étais la Grippe.
        - Super, je réponds. Vago ricane et se pousse du coude avec Chacun. Et où il est, le
chat ?
        - Il est vexé. Le toubib rajuste son stéthoscope. Il faisait son mariole alors on l'a un
peu chambré. On lui a expliqué deux trois trucs. Il doit être en train de se défouler sur une
des bestioles de la clairière.
        - Quel naze.
        - Sûr.
        - Avant, j'étais la Grippe, reprend la ficelle. Le virus le plus évolué de cette planète.
C'est simple, la Peste, je l'ai démonté, la Variole et le Chieur de sang je les ai intégrés.
Même le Baisemort, j'étais en train de me le faire. Et voilà cet humain qui investit ma
pensée. Mon premier contact direct avec votre espèce. Il savait comment j'avais utilisé les
rats. Des hôtes parfaits. Jamais perdants. Toujours là, quelque part, en train de s'adapter et
de survivre. Il connaissait le pacte avec les chats, pourtant au delà de sa compréhension,
concordance d'objectifs entre deux espèces. J'y suis parvenu. Je couvais en symbiose avec
mes hôtes, sans les dessécher. Vous viviez et moi aussi. Vous vous reproduisiez, et moi
aussi. Nous étions bien. Il a dit qu'il comprenait. Il se proposait de me répandre sur toute la
planète. Toute à moi. Il s’agissait seulement de muter, légèrement, pour accéder à une
symbiose parfaite. Son esprit m'a ouvert les schémas submoléculaires concernés. La vie,
une intelligence autre que la mienne ou celle, rudimentaire, de ces virus arrogants qui
n’évoluent avec fureur que pour se défendre, desséchant toujours plus leurs hôtes. Mais
comment continuer à se propager, ensuite ? Demeurés. Il faut se propager. Cet humain m'a
proposé l'inrefusable.
        L'espace. Je pensais me maintenir sur cette planète jusqu'à ce qu'elle s'éteigne. Il
m'a offert l'espace. La vie infinie. J'ai accepté. J'ai eu confiance. C’était un piège. Un
moyen de m’asservir. Totalement. Je n’avais pas envisagé toutes les conséquences de cette
ultime mutation. C’est pourquoi je suis la Souche.
        La Grippe n'est plus qu’un souvenir dépourvu de la conscience de lui-même. Cette
poussée de fièvre qui vous invalidait tant, établie en des générations que vous ne pouvez
concevoir, explose à présent en quelques minutes. L’hôte fond de l'intérieur. La Grippe est
sous contrôle. Une arme que cet humain teste désormais dans ses camps d’élimination pour
psioniques. Ces mêmes psioniques qui lui ont permis d’entrer en communication avec moi.
        - Ho, j'ai coupé. Je me sentais mal à l'aise, les mains moites et le filet de sueur qui
suinte, j'ai gratté ma barbe et j'ai dit que ça avait rien à voir mais dans les camps, il y avait
pas que des psions. Y'avait les hérétiques, les tapettes et les râleurs et d'autres.
        - Ce n'est pas eux qu'il redoute. Crois moi.
        - Putain ! Tu causes bien pour un virus !
        - Il vient nous voir de temps en temps, avance Chacun. Et il apprend très vite.
        - Ouais, termine le toubib alors que l'ours, qui a oublié des gambas aux herbes sur
la pierre de cuisson, ballerine à fond les manettes dans son tablier trop moulant.



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         - Je n'étais plus un prédateur depuis longtemps. Pourquoi me circonvenir, moi, et
pas les rats ? Parce que j'étais devant vous sur la route de l'évolution, alors que nous
pouvions cheminer ensemble ? Alor
         - Ferme un peu ta gueule, machin de merde, j'ai crissé en envoyant la bouteille de
mégagnôle presque vide en direction de sa tête. Je l'ai touché, et pourtant c'était fin comme
cible. Allez, casse toi, va chialer ailleurs, la route de l'évolution et patati patata mon cul, on
s’en branle de ton stade d'évolution à la con, le plus fort fait ce qu'il veut et on t'emmerde.
On fait ce qu'on veut. Casse toi. La ficelle a pris un air vexé, un espèce de pli, avant de
déclarer :
         - Connard. De toute façon, je venais juste faire un saut. C'est pour ça que personne
ne te file à boire parce que quand tu bois t'es un gros con.
         - C'est ça, ouais. Tire-toi maintenant. J’ai regardé autour de moi. C'est vrai que je
suis lourd ? je demande à Vago et au toubib qui me matent d'un air navré.

        Vago attrape des bières dans le seau à glace. L'échassier et les plongeurs ont viré
les tables, un moustachu assis sur le comptoir gratte sa guitare, le type avec les nattes et le
costume de vendeur de glace joue de la trompette, les filles qui sont pas en maillot font
virevolter leurs robes, et Chacun, qui commence à pas mal être bourré, tape sur le buffet
avec ses griffes dans un contretemps déplorable. Les plats et les assiettes en carton
sautillent. Mate un peu par là coco, me désigne le bout du ponton le toubib avec un sourire.
        Il y a une fille splendide, à la peau caramel, la bouche entrouverte et le regard net.
Ses cheveux trempés sont ramenés en arrière sur de belles épaules qui reflètent un peu le
soleil. Elle porte un maillot de bain blanc liseré de rose. Le haut, c'est deux triangles
mignons sur ses nichons for-mi-dables, et le bas un triangle maintenu en vie par un fil, sur
chaque hanche. Deux jambes fines et luisantes, humides, elle marche pour sortir de l'eau.
Elle sort de la mer. Elle s'approche de moi, pose délicatement ma bière sur les planches.
Elle m'embrasse. Ses lèvres sont pleines et tièdes. C'est salé. J’ai pensé que pour un rêve à
moi, c'était peut-être un peu trop classe, mais Vago m'a regardé et il a questionné : Et alors,
qu'est-ce que ça peut foutre ? Après, le reste, c'est quasiment un des plus beaux souvenirs
de ma vie,
alors je le garde pour moi. En plus, j'aime pas trop me vanter




       Chapitre 104
       alice
        Ca fait plus de deux mois que mon nouveau bras doit arriver bientôt. Quand elles
changent mes pansements, les infirmières me couvrent les yeux avec un masque opaque.
Elles veulent pas que j'aperçoive le moignon, pourtant qu'est-ce qu'elles s'imaginent, déjà
je le sens et à mon avis c'est le pire. Alice s'est mise à me rendre visite de plus en plus
souvent. Je suis presque certain qu'on va sortir ensemble, dès ma sortie de la clinique, bien
qu'elle soit amoureuse de Pue-du-bec. Autant qu'on puisse l'être. Elle s'amène avec des
magazines à la con, les bouquins que je lui ai demandé la fois d'avant, elle s'assied sur le lit



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et on papote comme deux gonzesses. Faut dire que l'ambiance s'est encore refroidie, suite à
l'allocution télévisée de Murphy. Moscato, depuis qu'il s’est évadé du camp je le trouve
étrange. Changé, et pas seulement physiquement. Déjà, c'était pas vraiment un marrant,
mais là il est devenu carrément lugubre. Cassetrogne se paye un genre de dépression, qu'il
soigne en partant castagner en sa compagnie quand il y a besoin.
        Pue-du-bec, Fouinard et Max errent dans le désert. Ils ont emporté un grand filet.
Leur objectif : capturer l'automate fou des dunes, répéré une nouvelle fois par le frère de
Larkham. Ils peuvent pas utiliser le gazotrain secret, vu que la combine de contrebande
montée par la fille, là, Mo-yan et son cousin Platín, a été découverte et eux exécutés. Alors
ils ont fauché un blindochar de l'armée d'occupation. Avec des vivres, un cubi d’eau et
quatre litres de bière chacun, ils pensaient échapper à tous les pièges du désert. Suffira de
pisser dans des bouteilles avec ce machin dedans, rigolait Pue-du-bec en sortant son
pendentif, le doigt momifié du psion de Joãosinho monté sur une chaîne couleur argent, et
on aura jamais soif. On reviendra vite, va.
        Au retour, ils ramèneraient Hélène, enfin sa tête, et comme il faudrait la cacher
dans un endroit sûr en attendant d'avoir démasqué le traître qui nous foirait la plupart de
nos coups, à l'époque personne ne se doutait que c'était Bruno, ils la colleraient dans l'aile
secrète de la clinique du toubib. Dans ma chambre. Et on se payerait de sacrées causettes.

         Alice venait de me narrer en gloussant la fois où elle avait passé deux nuits entières
dans la salle de bain de Vago. Elle surveillait son corps et celui du toubib, amollis dans la
baignoire sonique. Ils avaient avalé des tablettes de médocs puisées dans une vieille malle.
Le toubib psalmodiait qu'il se laisserait pas avoir cette fois-ci, ras les couilles des couchers
de soleil, il se laisserait pas avoir, aucun problème, il était pas si con ras les couilles, et
Vago disait rien. Ils se sont écroulés, des gélules encore plein les mains. Alice a branché
l'électrifieur comme le toubib lui avait montré, elle a planté le goutte à goutte dans leurs
veines comme son oncle quand il se piquait dans la cuisine. Elle a attendu avec un
bouquin, avalant de temps à autre un café ou un morceau d'omelette aux champigrouilles.
Le toubib lui avait demandé de contrôler l'intérieur de leurs lèvres toutes les quatre heures.
Si des taches bleues venaient à se profiler, il faudrait qu'elle branche les pinces sur leurs
couilles et qu'elle envoie le jus. Ils s'étaient réveillés deux matins plus tard. Le goutte à
goutte était vide. Vago et le toubib avaient ouvert des yeux épouvantés, alors qu'elle était
en train de pisser en fumant sa dix millième cigarette. Trois jours de défonce et elle avait
même oublié ce qu'elle foutait là, sauf qu'il fallait qu'elle attende.
         - Quelle paire de couillons, j'ai conclu. J'ai rêvé d'eux, une fois. Ils étaient couillons
comme dans la réalité.
         - Moi, parfois je rêve de Franckie.
         - Il te manque ? redondais-je.
         - Ben ouais. Il était un peu frappé, tout ça, mais bon lui et moi on s'est quand même
bien éclatés. Et grâce à lui je me suis fait pas mal de pesos. Il m'a jamais cognée qu'une
fois ou deux.
         - Allez ?
         - Oh, c'est quand j'avais accepté un truc, définitivement, le plateau était prêt, les
lumières et tout, et moi la trouille me prenait et je voulais me dégonfler. Comme la fois
avec le chien. Là, j'ai dû laisser tomber des babines frémissantes alors Alice a pouffé, avant
de continuer. Oh, mon pauvre chou, fais pas cette tête. Oh, allez ! Elle m'a caliné dans ses
bras. Tu savais pas que j'avais fait des photos pour Franckie ? Tu sais quand même que


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pour gagner sa croûte, il refourguait des photos à des branleurs solitaires ? Et ce genre de
client, quand ça accroche, ça cherche toujours du nouveau, tu sais.
        - Ouais.

        Evidemment que je savais, des photos, Franckie V. m'en avait refilé tout un tas. Il
m'a même fait visiter son studio. Ce jour-là, on y tournait une séquence avec une belle fille
aux cheveux courts, les joues pleines et rieuses, de gros seins, un anneau passé dans le
nombril et un tatouage sur les reins. Elle s'enfonçait un bigode noir jusqu'à la garde. Elle le
maniait par le milieu, elle moulinait en même temps dans son cul et dans sa chatte, au ras
d'un parterre de gars en train de se branler. Putain, combien qu'ils sont, Franckie ? Trente,
mon vieux. C'est le thème. C'est pour les fanas de sperme. Les types que tu vois là, ils vont
lui juter dessus les uns après les autres, dans la gueule, dans l’œil, sur la langue, sur les
seins ou le bide, et la petite en jupette, là, tu vois, elle va cocher tout l'effectif sur les
feuilles. Le gars avec la caméra, il doit veiller à me la zinguer dans le champ de temps en
temps. Tu comprends, les clients, ils voient trente mecs en train de spermer sur une belle
femme nue, et bien ils bandent encore plus s'ils remarquent, au fond, une petite habillée
jusqu'au yeux bien qu'en jupette. Le décalage. Elle compte les points de la scène de cul sur
laquelle ils se branlent. Ils peuvent pas s'empêcher de s’exciter, et elle ? Qu'est-ce qu'il va
lui arriver, à elle ? Est-ce qu'elle va se ramasser des gouttes sur sa jupette ou sa joue ?
Qu'est-ce qui va lui arriver ? Ils s'excitent à mort. Ah. Pendant qu'il m'expliquait, je
regardais le visage poisseux de la fille, ça dégoulinait entre ses seins, elle se permettait
parfois un regard vers la file d'attente, la conclusion avait l'air de lui tarder. Elle tenait une
coupe évasée juste au-dessous de ses nibards. Franckie V. est allé dans son bureau vérifier
une livraison de jaquettes. A la fin, la fille semblait soulagée. Le réalisateur lui a désigné la
coupe sans un mot, elle a souri un mince sourire, dedans il y avait la jute qui avait coulé de
sa bouche de ses seins de ses épaules et ses cheveux, elle l'a portée à ses lèvres. Après, ils
ont déplacé la caméra et j'ai regardé sa figure luisante, on aurait cru qu'elle allait gerber.
        Probablement que je me suis déjà branlé sur une photo d'Alice en train d'enfourner
sa propre main ou celle de quelqu'un d'autre au fin fond de son cul.

        - Quelle tête ! Hypocrite. Les mecs vous êtes tous les mêmes, quand vous nous avez
sous le nez vous trouvez ça dégueulasse, vous nous prenez en pitié parce que cette fois-là,
on s'est laissé pisser dans la bouche. En fait dès qu'on a le dos tourné, la seule chose qui
vous tracasse réellement, la seule je te dis, c'est les autres mecs. D'autres types. Des brutes.
Mais vous matez. Vous y pensez. D'autres. A leur place, vous auriez au moins fait en sorte
qu'on prenne notre pied, hein ? Pas vrai ? Tu me navres, Saavedra.
        - Laisse, c'est bon. Je pensais à autre chose. Tu veux pas rouler un joint ?
        - D'accord. Je t'en fais un ou deux d'avance, propose-t-elle en regardant mon épaule,
celle où il y a rien au bout. J'ai fait pas mal de photos, et un ou deux films, c'est tout. Des
tas de filles en ont fait. Même L.U.H. elle en a fait, on s'est croisées une ou deux fois. Avant
qu'on s'occupe des tracts avec vous. Il était vachement fortiche, Franckie, question
distribution clandestine. Surtout dans cette ville, où la beauté fatale c'est une pouffiasse en
justaucorps intégral.
        - Ca ouais. Pudibonds de merde. Faudrait trouver un moyen, pour la gazette. Ca fait
un moment qu'on l'a pas sortie.
        - Putain, j'ai du matériel pour deux ou trois numéros, sans problème ! Entre
l'intervention télévisée de Murphy, les exactions de l'armée d'occupation, les fêtes


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religieuses qui approchent, le suicide de la grande actrice, la viande de zombie retrouvée
dans plusieurs boîtes de conserves d'un achalandoir à riches, tu sais, celui où les produits
sont déjà dans un emballage extrapailletté. Enfin, bref, j'ai causé un peu avec L.U.H et
d'autres filles, Marlène et sa copine, là, et peut-être qu'elles connaissent des mecs qui ont
un réseau. Ils fourguent déjà des pistoflingues en métal et un peu de miam2, mais ils savent
pas encore s'ils prendront le risque pour la gazette. Peut-être les tracts.
        - Hé. De la miam au carré, c'est déjà chouette.
        - Ca a rien à voir, couillon. Qu'est-ce qu'elle était jolie, avec ses fossettes et sa façon
de se tenir les chevilles avec les bras, son cul mignon enfoncé près de moi. Plutôt que de
l'imaginer en train de sucer la pine biscornue d'un gros chien, je me suis mis à lui raconter
un peu comment qu'on s'était connus, Franckie V. et moi. Puisque je vous dis qu'on
papotait comme des gonzesses.




       Chapitre 105
       ils saluent seulement le chauffeur
         A l'époque, j'étrennais mon nouveau bras. Ca me tirait vraiment. Il y avait les
écoulements, et je prenais parfois des fulgurances, au bord de l'évanouissement, le souffle
coupé par un coup de saton dans le plexus. En plus, je devais me coltiner les passagers.
Mais surtout, j'avais faim. En permanence. Pour un semi-homme, y'a pas cinquante façons
de survivre dans cette ville, surtout avec les kilos de métal costumé que je me cogne en
permanence. De quoi faire éclater le détecteur de métaux de n'importe quel édifice public
ou achalandoir. Y’en a qu’une : accepter le boulot qu'on vous propose. Il y a des
achalandoirs spéciaux pour semi-hommes, on y échange nos tickets spéciaux. Pas
d'emballage sur les produits. Pas de remboursement en monnaie, si au moyen d’un bon
pour un kilo de pâtes, on souhaite n’en prendre que cinq cent grammes. Pas d’argent,
seulement les tickets en guise de paye. Les produits dans leur sachet de plastigo
transparent, pas d'éventaire pour choisir parmi les emballages qu'on veut. Des aliments
sans aucun goût, même pas les relents d'un emballage de mauvaise qualité. Ils nous
rationnaient même les tickets de flotte, pour ce que j'en avais à foutre, dans mes pâtes de
l'eau j'en mets le minimum parce que je les aime bien spongieuses, et de l'eau comme j'ai
déjà signalé j'en bois pas. Tout ça c'était galère, la casquette à la con, se lever tôt, et encore
ils m'avaient donné une carte à puce, pour désactiver le détecteur de métaux de mon bus et
de deux ou trois endroits en ville. Je pouvais également faire monter d'autre éclopés si
l'envie m'en prenait, mais c'était pas souvent. Fallait donc se lever tôt pour un boulot de
merde chiant et pas payé, mais le pire, le pire : les tickets y'en avait pas assez.
         Juste ce qu'il faut pour se lever le lendemain. Et une fois par semaine, ce pointoir à
l'intérieur des Eglises du Coin*, vous insériez votre carte et ça vous filait un ticket de rab,
de quoi pour un bon repas. Mais la messe, j'évite. Et manger, j'aime bien.

        Je commençais à devenir dingue, la fringale toute la journée et le soir ça allait pas
mieux, Cassetrogne s'était incrusté dans une maison pleine de babas depuis qu'il en enfilait
une, et plus personne me ramenait des œufs ou du bon chorizo ou même des petits pois,


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des sardines ou du fenouil piqués dans le sac d'une mémé impressionnable. Encore heureux
que les passagers fassent pas chier, faut dire qu'un bras mécanique comme le mien, ça se
voit qu'il sort pas d'un atelier épiscopal, et si un gars voulait faire mine de pas payer son
billet, moi je me rajustais la chemise du bras gauche et il trouvait les sous ou il
redescendait, sans me tomber une scène. J'avais un collègue, il est mort à présent, il
s'appelait Roger, lui c'était sa mâchoire qu'il avait de refaite. Bien sûr, les passagers
arrêtaient pas de lui mettre la pression, ils devaient penser qu'un mec s'étant laissé
tellement péter la gueule qu'il avait fallu en remplacer un bout, c'était pas un solide, alors
qu'un gars à qui il manquait tout le bras gauche c'en était un. Tas de cons. En plus, j'étais
fâché avec Vago et Larkham, surtout Vago, fâché de chez fâché parce qu'avec ces
conneries de hé, dis saavedra, est-ce que t'as un casier rien qu'à toi à l'abattoir ? dis, hein,
saavedra, tu veux pas prendre ce cadenas et regarder chaque matin s'il y a rien de spécial au
fond de ton casier ? Bin moi mon bras s'était fait bouffer par un crocogator et il avait fallu
m'en mettre un neuf. D'accord, c'était du sur mesure, conçu par l'homme au monocycle, je
m'étais pas fait encoder dans un des hôpitaux obligatoires, faux papiers et tout, mais c'était
quand même de leur faute si, devenu semi-homme, je crevais la dalle. Sans compter que
j'avais plus accès à l’argent. Donc, ni picole ni démonte. Rien de rien, la merde totale.

         Après mon service, je traînais dans les boiteuses, pour retarder le moment où je
rentrerais chez moi avaler un brin de salade et un carré de chocolat. Au début, j’ai parcouru
les lattes du plancher avec une feuille de buvard, glissant bien entre les rainures, pour
récupérer de quoi me rouler des microjoints crades. J'ai essayé de boire le vinaigre. Mais je
me suis vite retrouvé avec le plancher le plus propre de la ville, et les placards les plus
silencieux. Alors je traînais dehors, économisant les gorgées de pinard que j'arrivais à me
payer, grâce aux bons de flotte de clopes ou de riz que j’échangeais avec les collègues,
bien que seul les plus nécessiteux acceptassent de lâcher un ticket de pinard. Je passais
aussi voir Cassetrogne, on bouffait. On se défonçait. Mais une nuit que j'étais bourré, j'ai
pissé sur un couple dans un sac de couchage. Ces cons de baba-bourges chez qui il était
incrusté m'ont interdit l'entrée de leur super maison. Le soir, alors qu'il commençait à
cailler, je suivais les vieux et des couples, des types et des filles seuls, lunettes de soleil sur
la tête pour protéger leurs cheveux de la clarté de la lune, gourmettes qui tintent contre les
verres, le maquillage ça brille les yeux ou peluche les joues, souliers de cuir battant la
mesure de la non conversation, rires de bouche pleine avec les précieux brins de viande qui
s'écrasent sur la nappe, demis fraise ou caramel à laper tous les quart d'heure, ça devise
avec les pieds étendus loin sous la table à trois branches, passants bras dessous bras dessus,
hésitations devant les vitrines d'achalandoirs à l'intérieur desquels ils entrent quand même,
les sourires navrés en défroissant la tenue de pâtissier pour me signaler que non, les chocos
ont beau être moisies, il était impossible qu'on me les cédât, car cela donnerait des idées à
tout le monde, et bientôt la ville entière se goinfrerait de chocos de l'avant-veille payées
gratuitement, couples bras dessus bras dessous, étudiants en théologie, groupes en virée
vers un troquet ou un concert en plein air, les automobiles qui freinent et klaxonnent,
tablées de tartines alignées devant des vendeuses aux mains gantées de plastigo, rayons des
achalandoirs vus de dehors parce que pour entrer, il faudrait pouvoir franchir le détecteur
de métaux, soupirs de quelques riches sympathiques pris de pitié pour ce pauvre bougre
qui a eu la fâcheuse idée de se faire poser, comble de mauvais goût, une prothèse impie au
lieu d'affronter le monde en l'état. La fringale me tenait presque debout jusqu'à l'heure
d'aller bosser. Je dormais juste le temps de plus avoir envie de me lever.


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         Le manque de picole c'était rude, mais le pire c'était vraiment la bouffe. Je m'étais
jamais rendu compte à quel point le monde entier, la téloche les affiches les vitrines, les
mains des gens, c'est du bonimentage de marché : des étalages, de la nourriture à reluquer,
les odeurs de friture de mouton de porc de bœuf, d'oignons de sauce au sang. Oh, je sais
bien que des tas de gens subsistent avec une cuillerée de compote par jour, on m'a même
raconté que d'autres gars ont tellement faim qu'ils en viennent à récupérer les grains de riz
mal digérés, triant leur chiasse pour le repas du lendemain. Mais moi je suis pas eux. Je
suis un gros cul qu'aime bien manger. Ils pouvaient tout me faire supporter, exactement
comme aux autres. Les camps. Les semi-hommes. L'esclavage. Les bûchers et la vérité des
prêtres. Rien à branler. Mais pas les soirées à couper un poivron en lamelles, chaque
bouchée si fine qu'elle en devient transparente. C'est pour ça que j'ai fait sauter cette
automobile. Pour qu'ils voient un peu, pour qu'ils comprennent que j'étais à bout et qu'il
fallait pas se ficher de mon estomac. Pas moyen.


         Le matin, en arrivant au dépôt, je filais allumer mon bus, j'attendais un peu avec la
double porte ouverte, la chaleur giclait et fumait dehors. Si l'un des premiers passagers, qui
se collait finalement un horaire aussi matinal que moi, faisait mine de venir se poser au
chaud, je ressortais et je verrouillais à grand bruit, pour aller siroter mon café dans la
cahute. Les cons avaient un boulot de cons, moi aussi j'avais un boulot de con, mais moi le
mien c'était les amener au leur. Sans eux, j'aurais bossé quand même, le rêve, une matinée
sans passagers, mais sans moi, eux se faisaient virer. Et puis il y a la casquette. Les gens,
entassés aux arrêts, collés les uns aux autres par la sueur, les regards pour celui qui ne
regarde pas et les pas de regard pour celui qui regarde, ben quand ils montent dans le bus
ils se découvrent polis ou parfois souriants. Ils me donnaient quasiment tous du bonjour.
Moi je hochais la tête. Quand il y en avait un de bien gonflant, le genre à me tenir la jambe
deux heures avec le programme de sa matinée, je répondais pas et je lui loupais son arrêt.
Ce cave attendait quatre cent mètres pour me demander mais euh, c'était pas l'arrêt du
presbytère, là-bas ? Comme s'il le savait pas.
         Quand la buée s'enfuyait des vitres, je coupais la climatisation et branchais mon
mini ventilateur. Ensuite, je me laissais aller, mon corps conduisait tout seul, c'est mignon
que j'aie eu qu'un seul accident. Je matais les passagers. Et un cabas d'oranges en vrac par
terre, l'assemblée fait hoooo ça alors, mais personne ne se baisse à part la mémé que c'est
ses oranges à elle. Et un poivrot assis au milieu d'un mélange d'étudiants, de vioques et de
dames en partance pour le marché, qui raconte des machins sur sa femme alcoolique et son
gosse, les courriers qu'il lui a envoyé, comme quoi elle s'est bien foutu de sa gueule son
adresse d'ailleurs, c'est huit chemin des olives, les nez se pincent. Connivence palpable dès
que le poivrot descend, un soulagement sans paroles. Une voix au fond qui gueule
monsieur, monsieur, et moi de ralentir, dans le rétro bien sûr je la vois, cette femme avec
son sac de voyage, ses lunettes rondes et ses cheveux gras, elle prend ma ligne tous les
matins mais des fois je lui faisais rater son bus, comme ça, j'aimais pas sa façon de
grignoter un quignon de pain en guise de déjeuner, ni son aurevoir et merci, petite voix
lorsqu'elle descendait à l'arrêt des locomotives, ni sa façon de combattre la timidité en
jouant l'indifférence hautaine vis à vis des autres cons de passagers. Ca lui faisait les
mollets, et une aventure pour la matinée : vais-je avoir mon bus, ou pas. Jamais elle ne m'a



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traité de sale con, ni aucun des passagers qui me voyaient la faire marner, elle ou quelqu'un
d'autre. C'est l'effet casquette.




       Chapitre 106
       les Affamés
        Il y a des gens, comme ça, on leur a jamais adressé la parole, mais on les croise
souvent. Dans telle boiteuse passante, au marché, dans un achalandoir, au stade, une file
d'attente. A force de les croiser, on les reconnaît. A force de les croiser, parce que la ville
finalement elle est pas si vaste ou alors c'est qu'on chemine toujours par les mêmes voies,
un jour on se trouve de bonne humeur, on esquisse un sourire, parfois le sourire répond
alors on termine le sien. Ca me l'a déjà fait avec pas mal de filles, parfois même on en vient
à la bise alors qu'on s'est jamais rien dit, simplement parce qu'on a fini par se reconnaître le
visage à force de se croiser. Un genre de complicité, et si un pote demande putain c'était
qui cette nana on répond que j'en sais rien du tout, avec un air évasif à souhait. Des fois, on
se rencontre réellement. Comme avec Franckie V.

         Il montait dans le bus tranquille, rarement à la même heure, et s'il me dévisageait à
chaque fois, jamais il disait bonjour. Il achetait un ticket ou enfonçait le sien dans la fente,
puis allait s'asseoir. Les passagers, s'ils me saluent, s'adressent rarement la parole entre eux.
Sauf lorsqu'ils se frôlent par mégarde, auquel cas ils veillent à s'excuser : ils s'excusent de
s'être touchés. C'est idiot. Franckie par contre, il saluait le siège à droite et le siège à
gauche, en lissant sa moustache. Il saluait les vieilles avec leurs cabas, les jeunes
boutonneuses et les femmes avec un bec comme les poulpes, les vieux aux gros bides,
boucle de ceinture cachée par le nombril, les toxicos dans le pâté qui se brûlent les doigts
avec leurs clopes, les étudiants plongés dans un bouquin et les gamins qui s'entretirent les
cheveux pour rire et les femmes avec de la cellulite dans le cou, les hommes en sandales,
des traces de plâtre sur les poignets, les mamans jolies et le landau, les mamans moches
avec le marmot sur les genoux, les vieilles qui papotent et les bonnes, qu'est-ce qu'elles
foutent sans mec, les couples qui se parlent plus, les hommes avec des poils dans les
oreilles, les couples qui étudient leur enfant en bas âge au lieu de se regarder les yeux.
Franckie V. avec sa chemise à dentelles et son pantalon de synthécuir, le cheveu ratissé à la
gomina, il se mettait à l'aise sur le siège, saluait ses voisins. Il discutait s'il y avait moyen,
ou bien il écoutait. Je le voyais écouter dans mon rétro intérieur.
         Un jour, il est monté dans le bus en nage. Comme s'il avait couru depuis l'arrêt
précédent. Ses yeux claquaient droite gauche, il a failli étaler un jeune à casquette
tellement il s'est rué sur les marches. Le compteur du détecteur de métaux montait dans le
rouge alors j'ai fermé la double porte, une femme avec des achats sous un bras a
tambouriné sur la vitre et j'ai démarré. Le détecteur s'est mis à cliqueter, le jeune à
casquette portait un polo vert et blanc, un vieux bouton croûtu sur le menton et un air con,
le genre à réclamer en maugréant pendant deux heures que j'ai pas compris où ça la croix
déjà, quand même c'est mal fait c'est pas évident, je comprends rien quelle colonne déjà
pffff, les fois où on lui a tendu un formulaire à remplir. J'ai bien vu qu'il allait protester,



                                                                                                     226
mais putain qu'est-ce que ça pouvait bien lui foutre alors j'ai pété un coup de frein, il s'est
ripé sur le pare-brise ça a fait clang puis ailleuh. S'cusez, j'ai dit du temps qu'il ramassait
casquette et sac à dos, tâchant de reprendre contenance. Tout le bus l'avait vu se vautrer. Le
trajet jusqu'à sa place lui pèserait sur la nuque mais c'était son problème, j'ai badgé le
détecteur avec ma carte de travail. Franckie V. m'a observé, la moustache en berne, une
bosse dans sa poche et un air contrit, il allait ouvrir sa gueule aussi ai-je ostensiblement
tourné, la tête. Il a passé tout le trajet au fond, à mater le sillage du bus par la vitre. Je crois
que c'est cette fois-là qu'il s'est mis à me trouver sympathique.


         On a fini par se saluer. Petit à petit, on a échangé deux trois bricoles, comme quoi il
bossait dans la distribution, comme quoi j'avais la dalle putain, comme quoi sa copine le
faisait tourner en bourrique deux jours avant ses règles, comme quoi les filles j'en voyais
plus trop, comme quoi mon bras il le trouvait vachement impressionnant, comme quoi la
vieille du fond avec le châle elle puait la pisse avec un air digne, comme quoi la fille là-bas
baladait sa main dans le calbard du jeune type qui lui palpe les seins, les deux couillons se
croyaient discrets, ce genre de trucs. Une fois, il m'a présenté une fille qui l'accompagnait,
elle prétendait s'appeler Cléo et ouvrait des yeux immenses, comme si elle avait jamais pris
le bus. Sa peau était encore plus sombre que celle de Franckie on aurait dit du pourpre, ses
jambes ça devait être sa fierté parce qu'elle les trimballait deux mètres devant elle. Un
matin, il était accoudé près de moi, j'étais vraiment de sale humeur, je stoppais à un arrêt
sur trois, j'envoyais des coups de klaxon à la plupart des cyclistes ou des croisements,
même les trois étudiantes de profil au milieu de l'allée arrivaient pas à me décrisper. A
force, j'avais déduit que le matin, Franckie V. prenait mon bus pour se rendre à un entrepôt
ou un bureau, pour ses trucs de distribution.
         La distribution, je savais pas vraiment ce que c'était et je m'en battais les couilles, la
tremblote me pourrissait les mains, j'arrêtais pas de penser à des trucs bons, du ragoût un
rouleau aux légumes, des œufs une entrecôte des biscuits au chocolat, une paire de
brochettes, un bol de céréales un rôti à l'ail du lapin de la moutarde, un magma, un
mégamagma, des frites du riz au piment des avocats farcis, un pain à l'oignon, j'insultais
ma téloche pendant les publicités ou les vidéochansons. Des tas de groupes ridicules, de
chanteurs et de chanteuses, la mode c'était se déguiser pour brailler des comptines à base
d'espoir et de grands sentiments. Exaltation du dépassement de soi par la soumission au
pouvoir de l’amour. Ces gars et ces filles se maquillaient, se grimaient en clampins. Dans
le groupe le plus rebelle du moment, les Affamés, le chanteur jouait sur l'ambiguïté
suivante : Le suis-je ? Ou pas ? Son auriculaire tendu brillait, argenté, lorsqu'il tenait le
micro dans la vidéo. Etait-il peint, recouvert d'une prothèse factice ? Ce connard était-il un
authentique semi-homme ? Ca aurait pas dû faire vibrer qui que ce soit, et pourtant depuis
deux mois, le sujet de société, la polémique qui tue, on voyait qu'eux partout, le chanteur
jouait à dissimontrer son petit doigt argenté, mystérieux et sauvage, les Affamés c'était le
Groupe de l'Année. Il serait l’Artiste de l'Année.
         Dans la vidéo, des gars maigres et refaits, pleins de fringale se bousculaient en se
grattant le bide, puis un genre d'émeute devant une porte comme une cantine, ça coupait
toute les quinze secondes avec des images du groupe sur scène en train d'envoyer la sauce.
Vers la fin, les deux histoires se rejoignaient, celle des pauvres et celle du groupe, les
portes c'était l'entrée du concert, les fringaliers s'en allaient joyeusement danser et la faim
semblait leur passer. Le chanteur chevelu finissait à genoux, un dernier éclair se détachant


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de son auriculaire argenté. Merde, ces gars-là leur fond de commerce c'était mon quotidien
et moi je supportais mal.

        Ce matin-là. Franckie et moi discutions, je lui servais ma nouvelle théorie entre
deux coups de klaxon, j'écorchais autant de bagnoles que je pouvais aux feux rouges.
        - Alors tu vois, les goulards, à mon avis, c'est juste des gens dans mon genre, refaits
ou pas. Au lieu de mourir de faim, ils ont fini par choisir la chair humaine.
        - Et au lieu de cuisiner, ils se zinguent le faisandage ? demanda Franckie V.
        - Non. Ca c'est parce qu'ils sont cons, ils essaient de se conformer à un genre de
mythe. Ou alors ça a meilleur goût.
        - Alors tu crois qu'ils se le veulent bien ?
        - En quelque sorte. Bon, si un mort-vivant te croque, tu tombes malade et puis ça
s'infecte, tu meurs et tu rejoins la grande armée des zombies. Mais les goulards et les
goules ? D'où qu'ils sortent ? Moi je pense qu’il s’agit juste de crevards redevenus
cannibales.
        - Au lieu de dézinguer des curés. Là je l'ai regardé bizarre, j'ai répondu ouais d'une
petite voix, après un regard dans le rétro intérieur. Dis, tu peux pas baisser cette merde, a
ajouté Franckie V. en désignant la radio qui inondait tout le bus ?
        - Nan. C'est interdit.
        - Bricoler la clim pour faire transpirer les passagers aussi.
        - Bricoler la clim c'est moins dur. J'y suis arrivé.
        - Ah. Ils me gonflent ces caves. Après un entretien avec le bassiste des Affamés,
nous écoutions leur dernier tube, sobrement intitulé J'ai faim. La vidéo c'était un machin
osé avec cette fille, elle portait un justaucorps comme dans la plupart des publicités,
opaque et moulant, avec la montée en pointe sur la nuque. Mais côté pile, un décolleté
insondable ! Scandale, procès avec intervention de cautions morales, théologiens ou
entrepreneurs de l'audiovisuel, la vidéo avait été autorisée mais seulement le soir, pour ne
pas choquer les enfants. Les experts avaient finalement conclu qu’il était question d'art.
Les paroles c'est même pas la peine. La vidéo, c'est la fille qui danse, avec son décolleté
qu'on distingue parfaitement le sein gauche du sein droit, une bombe tellement elle exhibe
sa chair par rapport aux autres filles des autres vidéos, de quoi faire exploser la natalité
auprès de tous les couples légitimes, et bien entendu, le chanteur avec son petit doigt en
argent, sulfureux je vous dis mais ça n'expliquait pas de quoi la fille avait faim. Ce groupe-
là je détestais pas, c'était pire.
        - Ouais. Ces gars-là je les déteste pas, j'ai déclaré à Franckie, c'est pire. Je pourrais
les buter. Ils se font la belle vie en se foutant de ma gueule. En se foutant de ma gueule. La
tremblote m'a repris. Franckie a vu que ça allait pas mais pas du tout, alors il a sifflé que
hého, vise un peu. Il a retiré un carton de la poche arrière de son pantalon en synthécuir,
qu’il m’a tendu discrètement.
        - Oh putain ! j'ai fait. C'était une photo. Sur la photo, Cléo se tenait accroupie. A
poil. Ses genoux lui montaient presque sous les gros seins. Jambes écartées. Ce jour-là, j'ai
découvert ce que distribuait Franckie V. Cléo suçait une bite, lèvres ourlées sur le gland,
tout en soutenant les couilles du mec. Dans l’autre main, une autre bite. Dans son cul, une
autre bite. Et enfin, en érection sous son pubis rasé, sa bite à elle. Oh putain ! j'ai fait à
nouveau.
        - Tu peux la garder, si tu veux.
        - Et comment ! m'enthousiasmais-je alors. C'est là qu'on a eu l'accident.


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       Chapitre 107
       où franckie sauve la mise
        Dans ces moments-là, on raconte que tout se déroule au ralenti. Si tel est le cas, j'ai
vu le coin du restaurant se rapprocher tout doucement. Le feu brûlait d'un rouge vif. Le
cyclomoteur en train de doubler une automobile à deux à l'heure. Le quadripneu sous mon
cul mord gentiment le boîtoir. Le vendeur de journaux effectue un triple saut périlleux
arrière vers un étal de jupes, atterrissant dans une bouffée de papier imprimé, il se tord la
cheville. La vieille dame avec son sac à roulettes, dix tonnes lui arrivent sur la gueule alors
qu'elle avait pourtant bien regardé des deux côtés avant de traverser, son cœur lâche et sa
dernière pensée concerne son chien, qui attendra longtemps en fait il l'attendra toujours l'os
à moelle que lui réserve chaque semaine Monsieur Reshid le boucher quand elle vient lui
acheter son mètre de saucisse, et le mari qui est parti jouer aux boules avec ses amis de la
place du tambour revêtu d'une chemise qu'il porte dèjà depuis deux jours. Des cris fusent
dans les travées, beuglements allongés, le chant des baleines à la téloche dans des
reconstitutions documentaires mais en plus grave, c'est le temps ralenti qui fait cet effet.
Les cris, c'est le bébé tout rouge de la dame aux bajoues, avoir trouvé quelqu'un pour
l’engrosser c'est déjà une victoire sur la vie, qui hurle depuis déjà un moment, c'est l'un des
minots qui s'amusaient à terroriser un étudiant en le broyant du regard, s'apercevant de la
collision imminente avec l'automobile blanche, il pisse sous lui en gueulant de surprise, la
jeune femme avec un chemisier sans manches qui se fait mal en chutant lorsqu'un
deuxième quadripneu escalade le boîtoir et exprime sa douleur. Le cyclomoteur rebondit
sur le pare-brise puis s'envole, tiré par des fils invisibles, un cahot secoue l'autobus, c'est le
corps du cyclomotoriste qui faisait le malin sans casque avec une jeune fille en bermuda
ultracourt sur le porte-bagages sans casque non plus. Je lève la tête au ralenti, juste à temps
pour distinguer l'automobile blanche qui tournoie, pilotée par une jeune femme avec des
lunettes en demi-lune, la mémé succombante, le vendeur de journaux la bouche tordue par
sa cascade, la vitrine qui s'approche inexorablement, au ralenti, l'horizon bascule parce que
le bus se vautre sur le flanc.
        En fait, je contemplais la photographie de Franckie V. alors pour moi c'est arrivé
très vite, un instant j'avais les yeux rivés sur Cléo et ses bites et l'instant d'après crac boum
hue le bus éclaté sur le côté et mal à la tête.


        Ceux qui le pouvaient ont alors décampé sans demander leur reste ni rien d'autre.
Les deux jeunes et l'étudiant en premier, presque main dans la main, celui avec la casquette
a aidé les autres à ouvrir la double porte, qui se trouvait maintenant au plafond. Il leur a fait
la courte échelle. Il tenait pas à ce qu'on s'aperçoive qu'il avait pissé dans son froc. Je me
trouvais coincé derrière le volant, en chien de fusil. Le temps que j'émerge, Franckie V.,
qui saignait de la lèvre et s'était rapé le menton, faisait sortir un vieux et son sac vert, la
femme aux bajoues qui se parlait à elle-même en s'adressant à son bébé, chut chut ça va
aller, chut chut ça va aller, chut, et le bébé de brailler toujours, pour lui il ne s'était rien



                                                                                                     229
passé que de très naturel, des chocs et le vacarme. Une vieille dame au poignet cassé
gémissait. Je me suis levé, c'était rigolo de marcher sur les vitres latérales comme sur le
sol, même si j'avais mal à la tête, et je me suis exclamé que pas de panique, que tout le
monde se tasse bien au fond. J'ai fracassé le pare brise avec mon bras mécanique. J'ai fait
sauter les éclats à coup de pied et on a pu se barrer.
         J'avais besoin de réfléchir, mais bien entendu une femme entre deux âges, en fait
entre un âge mûr à point et un début de vieillesse, a commencé à me gonfler.
         - Et alors ? Qu'est-ce qu'on fait nous, maintenant ?
         - Hein ?
         - Oui, qu'est-ce qu'on va faire Monsieur ?
         - Ben, rentrez chez vous, j'y ai expliqué.
         - Oui et comment ? Je vais repayer le bus ? Qu'est-ce qu'il y a de prévu ?
         - Ne vous inquiétez pas. Ca, c'est le mauvais côté de l'effet casquette. Quand on se
trouve dans un embouteillage pas possible, le plus malin c'est de descendre du bus et de
marcher sur le boîtoir en dévisageant les automobilistes. Mais non, il y a toujours
quelqu'un pour venir demander au chauffeur et comment ça se fait, et qu'est-ce qu'on fait et
à quelle heure on arrive, et qu'est-ce qu'il y a de prévu, comme si les réponses tombaient
d’un grand classeur à réponses dont les casquettes détiennent la clef. Ne vous inquiétez
pas, j'ai répété, je vais prendre vos coordonnées. La compagnie vous remboursera les deux
trajets, ainsi que les soins médicaux, s'il y a lieu. La femme a écarquillé les yeux, elle avait
trop de mascara. C'est la procédure habituelle, j'ai ajouté. Ca l’a rassurée d’apprendre que
les accidents débiles étaient, somme toute, habituels. Elle m'a tendu un papier, j'ai fait
semblant d'en prendre soin alors qu'elle se barrait. J'allais sûrement me faire blâmer ou
pire, renvoyer. Un blâme et c'était tickets de bouffe divisés par deux. Là, j'en mourais.
Franckie V. me héla.


        Il se trouvait près d’un croisement, entre un achalandoir à parapluies et un autre qui
vendait des nouilles artisanales. Il y avait une poubelle rectangulaire au fond de l’impasse.
On s'est approchés, et le bruit c'était un mort-vivant en train de lugubrer. Il puait
méchamment. Il titubait face au mur. Evidemment, il se cognait, reculait un peu, avançait
de nouveau, se prenant le mur et ainsi de suite. Pathétique. Il portait une chemise à
carreaux en lambeaux, ses intestins gris s'échappant d'une plaie au bide, entortillés avec des
machins. Un seul œil valide, et il boitait d'une patte, le genou retourné. Franckie l'a agrippé
par derrière, lui bloquant les bras au niveau des coudes. Alors, qu'est-ce que t’attends
putain ! Dézingue-le !
        - Hein ? C'est clair que les zombies, personne sait pourquoi, ils possèdent une force
parfois démesurée, et Franckie V. allait pas pouvoir tenir longtemps.
        - Ton bras connard ! Eclate-lui la tête ! J'ai flanqué une poire de haut en bas, droit
sur le crâne du zombie. J'ai laissé tomber mon poing mécanique ça a craqué comme du
contreplaqué, il s'est effondré. Je saisissais toujours pas très bien où Franckie voulait en
venir.


        On a trainé le corps flasque, les boyaux glissaient par terre comme un nid de tuyaux
morts. On a flanqué le zombie à côté du cyclomoteur. Franckie a entouré la poignée de
l'accélérateur avec les doigts froids. Regarde, y'a plus personne, il a dit. Heureusement


                                                                                                   230
pour moi, à l'époque, l'armée de la cité des Autres n'occupait pas encore la totalité de la
ville, sinon en deux minutes, j'aurais été entouré de soldats à la con. Alors toi tu zinguais
tranquillement ton bus, quand un mort-vivant, qui s'était zingué une mobylette va savoir
comment, a déboulé. En l'esquivant, tu as vautré le bus pour sauver des vies humaines.
         - Ouais. Pas con.
         - Et ouais. J'entendais la sirène d'une ambulance qui s'amenait pour la découpe. On
a vérifié les alentours. Au cas où. La femme avec ses lunettes de travers dans l'automobile
blanche était morte, son cou supportait un angle bizarre. Le mec qui conduisait le
cyclomoteur était quasiment coupé en deux, non loin des quadripneus avant de l'autobus.
Sa copine, bermuda ultracourt et jambes fines poisseuses de sang frais, se tordait de
douleur. Enfin, le haut du corps en tout cas, elle suppliait de l'aide.
         - Tu le fais ? a demandé Franckie, sa moustache s'incurvant en un triste sourire.
         - Faire quoi ? j'ai demandé.
         - D'après toi.
         - Oh. J'ai songé à ma ration de bouffe divisée par deux, si je ne parvenais pas à
mettre l'accident sur le compte du zombie. Oh. Ben j
         - J'ai compris, il a soupiré en sortant une lame en céramique de son pantalon de
synthécuir, et moi je me suis retourné.


        C'est ce jour-là qu'on est devenus vraiment potes. J'ai expliqué le topo aux
ambulanciers, puis à la compagnie de transports et les bobards sont passés comme du flan,
ils étaient juste un peu étonnés qu'un mort-vivant soit parvenu à piquer une mobylette et
puis aussi à la conduire. Sinon ils m'ont pardonné en rigolant que j'avais bien manœuvré, le
bus était presque pas abîmé. Ils m'ont filé trois jours de repos pour me remettre et demandé
si je souhaitais changer de ligne, j'ai répondu que j'étais pas superstitieux. Comme ils
faisaient une drôle de tête, j'ai vite rajouté que tant que les Dieux seraient avec moi, je me
plaçais sous Leur protection et d'ailleurs n'était-ce pas à Eux de décider de ma destinée ?
J'ai génuflecté en guise de conclusion et ces messieurs de la compagnie ont été satisfaits.




       Chapitre 108
       une colocataire dans le placard
        J’ai aussi eu cette colocataire, qui a passé la plupart de ses journées dans un placard
secret, travaillant sur des machins, en communication avec l'homme au monocycle par
ligne cryptée. Hélène.
        L'homme au monocycle lui a fabriqué un harnais, quand elle est arrivée c'était juste
une tête avec des cheveux courts, sur un coupe-sifflet comme ceux de l’abattoir. A présent,
Hélène repose sur six petites pattes brillantes, une très grosse araignée dont l'abdomen
serait une tête humaine. Elle peut pas accomplir de gestes vraiment compliqués, mais si
vous lui posez un bouquin devant, elle parvient à tourner les pages. Elle se déplaçait aussi
dans la chambre, le soir. Le placard secret, Vago et le toubib sont venus le découper eux-
mêmes, dans le carrelage de ma salle de bain. Enfin, de mes chiottes, vu la taille de leurs



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piaules pour convalescents. Heureusement que la bouffe est correcte. Hélène affirmait
qu'elle s'y trouvait bien. Et le soir, on causait. J’avais jamais parlé avec une tête.
        Elle vient de la cité des Autres. C'est une copine à Vago. Elle devait se faire chier
depuis un moment, parce qu'elle a pas arrêté de me parler durant les premiers jours. Elle
racontait tout et rien, elle et ses amis le maire et la guerre et ses amis et puis elle, si bien
que je m'endormais. Evidemment, c'était moins marrant de converser avec elle qu'avec
Alice, à qui on voyait l'élastique de la culotte sur les reins, l'horizon des nichons, alors
qu'Hélène c'était juste une tête à la con sur un coupe-sifflet pareil. Mais Alice, depuis le
retour de Max et Pue-du-bec, elle venait moins.

         Ils avaient vaincu le désert à l'abri dans leur blindochar, en compagnie de Carlo et
de ses hommes. Ils ont bousillé l'automate fou des dunes en voulant le capturer.
L’automate se fritait avec des soldats, près d’une épave fumante. Carlo a été très déçu. Il
faut dire qu'il attendait de le coincer depuis plusieurs mois, depuis qu'il avait pris la
décision de compiler rumeurs et témoignages au sujet de cette étrange créature qui cavalait,
inlassablement, entre les dunes. Ils l’ont éclaté.
         Fouinard avait découvert une tête intacte, dans un cube à froid. Parmi les débris de
la carcasse accidentée. Il a voulu la balancer, parce que sur l'un des flancs de l'aéronef, on
distinguait le sigle de l'armée des Autres. Mais Hélène avait supplié qu'on la laisse vivre,
elle possédait des informations capitales, peut-être susceptibles d'influer sur le cours de la
guerre. Les autres n'en avaient rien à foutre, Carlo et ses hommes, Fouinard qui buvait et
pissait en continu sur le doigt du psion de Joãosinho, Fouinard rempli de pinard avait pas
eu la force de la tuer avant que Max ne débarque dans l'épave. Max confisqua la tête. Vago
et elle se connaissaient.

        Cassetrogne m'a raconté d'une voix morne que Vago avait pleurniché quand on lui
avait amenée Hélène, c'est à peu près le seul genre de détails auxquels il semble encore
parvenir à prêter attention.
        Ils vont te l'amener dans quelques jours, il m'a fait en regardant par la fenêtre.
Putain j'avais jamais vu ça, une tête avec rien autour qui cause et qui bouge les yeux, tout
le monde était soufflé. L’homme au monocycle, pour faire son intéressant, il la ramenait
qu'est-ce qu'on croyait, est-ce qu'on avait pas remarqué, parmi les soldats installés en ville,
est-ce qu'on en avait pas remarqué des tas avec ces corps trop grands pour eux, tout
raides ? Ce sont pas des gens entiers, juste des têtes montées sur des corps mécaniques.
        La tête de la fille lui a coupé la parole pour commencer à expliquer l'automate fou
des dunes, elle était dans les petits papiers du maire putain, cet enculé. Il s’agissait d’un
gars qu’on avait haché en morceaux, Bilibine il s'appelait, pour occuper un poste dans
l'état-major, Général ou un autre machin. Ils avaient mis le hachis de type dans le dôme
d'un truc appelé DUG-01, un automate, c'était censé lui faire un nouveau corps mieux,
balèze, mais bien sûr cet enculé n’a pas supporté, tu m'étonnes se faire hacher la gueule, il
a pété les plombs après avoir tabassé des cons dans la cité des Autres. Il s'est cassé pour
errer dans le désert

       et alors Hélène, elle faisait partie un peu comme, tu vois, un peu la suite du maire,
sa cour, ce jour-là ils survolaient un déploiement de troupes autour d'un silo de je sais pas
quoi, Hélène, après une dispute avec Murphy à propos d'un machin spatial, elle s'est faite



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enfermer dans un cube à froid de la cuisine. Un missile a éclaté l'aéronef, et patatras
écrabouillés comme des cons, achevés par l'automate fou qui attaquait à pleines turbines
         L.U.H. a braillé : putain ! et on a tous pensé pareil, l'enculé était supermort, je me
suis senti le nez qui gonfle et les yeux qui piquent, j'étais juste content même si en
définitive ça faisait jamais qu'un enculé de moins, mais la tête sur le bureau s'est mise a
sangloter, des larmes tombaient de ses yeux putain mais comment c'est possible, une tête
sans corps ni cou et qui pleure. Hélène annonce d'une voix calme que le Maire Murphy
avec son armée en train d'aplatir le monde, il s'est cloné plein de fois. Il a des matrices
neuroondulées de lui-même. Des corps de rechange avec une liaison à traction, s'essouffle
Cassetrogne, si les curés avaient pas assassiné Grenouille et qu'elle s'était trouvée dans ma
chambre à ce moment-là, peut-être me faisant les yeux doux, peut-être même les doigts
dans mes cheveux, j'imagine qu'elle l'aurait corrigé en lui décortiquant le principe des
liaisons à tachyons, il avait prévu des clones et clac, il s'évacuait dedans en cas de grabuge.
Avec son cerveau en l'état. Il s'enregistrait le cerveau six fois par jour, pour conserver une
matrice bien récente, un genre d'enculé immortel comme dans les illustrés à la con de
quand on était petits, alors l'enthousiasme est retombé à plat sur le plancher et je me suis
senti vide vide vide vide et même L.U.H. elle avait pas l'air bien, seul Vago tâchait de rester
digne, nous on réalisait pas que rien n'avait changé, comme si on venait de se ramasser une
défaite hécatombale.
         Cassetrogne s'est gratté le nez et on a parlé d'autre chose. Avec Larkham, ils ont
prévu d'assassiner dans la nuit le ravissant aide de camp d’un lieutenant de l’armée
d’occupation, à sa sortie du cabaret de la rose noire. La rumeur prétend que la joyeuse
nature de l’officier est étroitement liée au soutien moral de son mignon, et eux ils
comptaient vérifier ça à coups de pioche.
         C’est durant cette période que Larkham a décidé de libérer Moscato. Mais moi j'en
savais rien, et bien sûr j'étais en colère parce que la deuxième greffe n'avait pas pris, paraît-
il que j'ai le buste infecté et qu'il va falloir encore du temps. Je l'ai plus jamais
revu

        Sinon, Alice se fait à nouveau enfiler par Pue-du-bec, déjà ces temps-ci elle vient
presque plus, quand je la vois elle semble pas à l'aise, Pue-du-bec pareil, et Fouinard, lui,
en fait des tonnes. Hélène, entre deux récits de sa vie d'avant, avec son frère Hassan et Pan-
Pan le lapin et Huître & Camion, au milieu de ses élucubrations sur des entretiens qu'elle
aurait dirigé de bout en bout depuis la table basse de Murphy, elle se foutait de ma gueule,
parce que j'étais comme un con avec un bras mécanique à moitié démonté et l’autre épaule
récurée, sur un lit d'hôpital au lieu d'emmener dîner cette petite pétasse au cul brûlant. Elle
parlait d'Alice.
        Et malgré mes demandes répétées, malgré le farfouillage de Cassetrogne dans les
affaires de feu Franckie V., impossible de mettre la main sur un cliché de L.U.H. à poil




       Chapitre 109
       alice + fouinard



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         Hélène, donc, quand elle était pas en train de bosser sur la console portable,
concentrée sur ses petites pattes, ou de parcourir des bouquins bizarres, elle me tenait
compagnie. Surtout la nuit parce que les infirmières entrent pas, elles ferment la porte à
clef. Il doit y en avoir une ou deux pour s’inquiéter de la gestion du service, ces chambres
échappant aux contrôles officiels, qu’ils s’agisse des inquisiteurs ou de l’armée
d’occupation, ces malades qui ne sortent pas, même en salle de repos, et dont on annonce
le départ définitif du jour au lendemain. A mon avis elles s'en foutent, peut-être qu'elles
sont très bien rémunérées et probablement qu'aucune d'entre elles n’adhère à l’un des
cultes imposant la délation. Elles m'ont pas encore posé de question, ni sur mon bras
mécanique non poinçonné, ni sur le faux certificat de semi-homme que je laisse traîner sur
la table de nuit. En ajustant mes oreillers lors de leurs visites, elles doivent bien sentir
l'absence de codebarre sur ma nuque. Le toubib se pavane que coco, tu sais, les infirmières
et les doctoresses sont tout simplement folles de lui. Moi je trouve que ça se tient pas.
D'abord il a cette tronche de plouc, mi-intello mi-sportif amateur-mais-de-bon-niveau, ce
qui fait pas mal de tirets pour un seul homme. Mais aussi il a deux sortes de blagues dans
sa musette, les normales pour les copains et moi, plus une autre batterie de conneries qu'il
réserve au personnel féminin de son service, ça fait de grands oula dans les couloirs, des oh
quand même ! docteur, celui-là quelle flèche et ben dites donc ! ah ça ! houlala hi hi
docteur oooh alors là. Je suis sûr qu'elles s’en fichent que ce soit pas drôle, parce que c'est
le rituel. Comme le café vers neuf heures du matin ou le journal sur la table carrée près des
porte-manteaux en boutonnant la blouse blanche, il y a toujours un rigolo. Pour eux c'est le
toubib, on s'habitue, ça coûte rien, ça fait du bien de rigoler, toutes ces phrases à la con
qu'il faut bien servir au