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Du bon usage des neurosciences

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					                 « Du bon usage des neurosciences »
                            10 mars 2007
                                        UNIVERSITÉ PARIS V
                                      UFR STAPS LACRETELLE
                                                ****************


             INTERVENTION DE CLÔTURE DE JEAN-FRANÇOIS MAGNIN
                            DIRECTEUR GENERAL

Je voudrais, avant de clôturer cette journée, remercier très chaleureusement nos invités qui
ont accepté de venir nous éclairer sur ces questions souvent complexes, nous apporter leur
grande compétence, leurs réflexions et leurs questionnements, à nous qui ne sommes pas
une assemblée de spécialistes mais un mouvement d’éducation généraliste, néanmoins très
intéressés par ces problématiques et persuadés que celles-ci sont au cœur des enjeux de
notre société.

Toutes ces questions nous ont beaucoup agités l’année dernière au sein du mouvement
CEMEA et la qualité des interventions de cette journée d’étude en fait une étape importante
de notre réflexion et de notre formation.

Les CEMEA, mouvement d’éducation progressiste, laïque, rationaliste ont souvent, tout au
long de leur soixante dix ans d’existence été intéressés, questionnés, influencés par la
pensée et les découvertes scientifiques et ils ont entrepris auprès des publics qu’ils
touchaient d’en vulgariser l’esprit, les démarches et les connaissances produites. Cela a été
le cas principalement dans les champs de l’éducation, de la santé et du développement des
personnes et plus particulièrement des enfants et des adolescents. Les connaissances
produites dans ces champs ont souvent influencé les actions éducatives et les méthodes
pédagogiques que les CEMEA ont mises en œuvre et ont préconisées.

Les découvertes de la psychologie de l’enfant et de l’adolescent, de la biologie des
comportements et de l’étude des rythmes biologiques, la chronobiologie, de la psychiatrie,
de la sociologie et de la psychosociologie ont été historiquement des apports fondamentaux
pour notre mouvement.

Mais notre proximité et notre intérêt pour les productions scientifiques ne les érigent pas
pour autant à nos yeux en vérité absolue et éthérée en dehors des enjeux et des tensions
qui traversent la société.

Nous pouvons aussi avoir une vision critique de la façon dont parfois les résultats de ces
travaux s’érigent ou sont érigés en réponse unique et totalisante.

Et il est vrai que ces derniers temps, nous avons été plusieurs fois confrontés à des
situations de ce type qui ont suscité des inquiétudes et des interrogations chez les
pédagogues, les éducateurs, les soignants, les praticiens de terrain que nous sommes.
Et cela s’est manifesté à deux niveaux :

* Au niveau de certains scientifiques qui ont pu être attirés par ce que le philosophe Jean-
Michel BESNIER, dans son dernier livre « La croisée des Sciences», appelle le
réductionnisme, c’est-à-dire une attitude qui « prétend expliquer la réalité toute entière à
partir d’un principe ou d’un seul élément considéré comme ultime (l’atome, le gêne, le
neurone ou la pulsion) ».



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Cela a été sans doute le cas dans la polémique concernant les résultats d’une expertise de
l’INSERM qui concluait à la supériorité de certaines approches psychothérapeutiques et de
leurs traitements par rapport à d’autres.

Cela a aussi été le cas dans une autre expertise collective de l’INSERM concernant les
troubles de conduite chez l’enfant et les préconisations qui y étaient associées.

* Ensuite au niveau de l’utilisation politicienne qui a pu être faite de travaux scientifiques, en
l’occurrence l’expertise collective que je viens de citer, mais aussi des études d’évaluation de
l’efficacité des différentes méthodes d’enseignement de lecture.

Concernant le premier niveau, nous avons bien sûr été revigorés et rassurés par l’avis du
Comité consultatif national d’éthique dont le rapporteur était le Professeur AMEISEN. Ce
risque de réductionnisme est en effet balayé par ce qui est écrit dans cet avis.
Je ne voudrais pas tronquer et par là éventuellement déformer l’argumentation de cet avis,
mais je voudrais néanmoins en citer certains passages : « Certains pensent aujourd’hui
pouvoir tout lire de l’identité et de l’avenir d’un enfant par l’étude de son comportement, de la
séquence de ses gênes, ou par l’analyse en imagerie de ses activités cérébrales… l’histoire
des sciences nous révèle la vanité de tenter de réduire à tel ou tel critère la détermination de
l’avenir d’une personne. Une grille de lecture unidimensionnelle constitue une « mal-
mesure » de l’homme ».
Et plus loin : « Aborder des thèmes aussi complexes que les « attitudes déviantes »,
« égoïstes » ou « attentatoires aux droits d’autrui » requiert des outils d’interprétation
adaptés et le concours de psychologues et de spécialistes des sciences humaines et
sociales. Or le groupe d’expert choisi n’était pas représentatif de cette exigence
pluridisciplinaire ».
Cela nous réconforte dans nos capacités d’analyse, car c’est en gros ce que disait le collectif
« Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans » et nous-mêmes en son sein.

Concernant le deuxième niveau, les réactions de plusieurs chercheurs qui avaient été cités
par le Ministre de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche à
l’appui de ces mesures sur l’apprentissage de la lecture nous rassurent aussi. En effet, si ils
se félicitent que l’arrêté du 24 mars 2006 qui modifie les programmes d’enseignement de
l’école primaire, prennent en compte les travaux scientifiques qu’ils ont menés, ils écrivent
qu’il n’y a pas lieu d’exiger des enseignants, le recours à une méthode unique et dénoncent
l’obligation d’imposer l’usage de la seule méthode syllabique. L’un de ces chercheurs se dit
d’ailleurs « fâché » de la façon dont les conclusions de scientifiques ont été utilisées et
refuse de servir de caution « à des discours populistes et simplistes ». Ces réactions et
précisions des scientifiques concernés sont salutaires et plutôt vivifiantes pour nous qui
n’avons jamais eu, sur ces questions, de positions dogmatiques mais avons néanmoins
dénoncé le scientisme, la démagogie et l’autoritarisme.

Ces débats, ces enjeux sur le rôle, la place et l’impact de la science sur l’action éducative et
thérapeutique sont au cœur des réflexions et des travaux d’un mouvement d’éducation
nouvelle comme les CEMEA, comme l’est la réflexion sur l’imbrication entre recherche
scientifique, progrès et éthique. Cela remet au goût du jour le débat sur la part de l’innée et
de l’acquis, du biologique et du culturel alors que nous savons qu’il ne s’agit pas de partage
mais d’imbrication et d’interaction.

En tout cas, pour un mouvement comme le nôtre, cela veut très certainement dire qu’il nous
faut réactiver nos liens, nos intérêts pour la recherche et les résultats scientifiques et pas
seulement dans le champ des sciences humaines et sociales. Ces proximités, ces veilles
étaient sans doute plus développées il y a vingt ans qu’aujourd’hui. Il nous faut nous y
réinvestir plus fortement.



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Il y a trente et un ans en ouverture de journées d’études que les CEMEA organisaient sur
« Biologie des comportements, rythmes biologiques et éducation » André SCHMITT,
responsable de la manifestation, fixait à notre mouvement quelques objectifs :

« Il s’agit seulement d’essayer de reconnaître dans les apports de la science et de la pensée
contemporaine ce qui confirme ou remet en cause nos manières d’aborder les problèmes
afin d’en tenir compte pour nuancer, voire reconsidérer nos certitudes… Il peut arriver que
l’on soit ainsi conduit à des remises en cause déchirantes. Il peut arriver aussi que cela
apporte des confirmations qui redonnent à celles de nos relatives certitudes que l’on croit
essentielles, les couleurs vives de leurs origines ».

Ces objectifs et plus profondément d’ailleurs cette façon de réfléchir et d’agir me semblent
toujours d’actualité aujourd’hui.

Mais dans une période et un environnement qui a passablement évolué et où face à la
montée des obscurantismes, de l’irrationnel, à la remise au goût du jour du créationnisme,
c’est bien avec les sciences, et grâce à ces apports, qu’un mouvement comme les CEMEA
doit avoir, pour garder le cap qui est le sien, les plus fructueux débats.

Je remercie encore nos invités de leurs interventions et de leurs contributions. Je vous
remercie tous de votre participation et à bientôt.




                                                                    Le 10 mars 2007
                                                                 Jean-François MAGNIN




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