DÉCOUPAGE ADMINISTRATIF ET PERSPECTIVE DU KASSAI EN RDC

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					DÉCOUPAGE ADMINISTRATIF ET PERSPECTIVE DU KASSAI EN RDC

découpage politico-administratif et avenir socio-économique du kasaï

Soumis par CAPD SK le Mer, 25/03/2009

Pr a. l. kabeya tshikuku

NATURE DE LA QUESTION

La Constitution promulguée le 18 février 2006 élève au niveau de province chacun des
trois districts du Kasaï Oriental et des deux districts du Kasaï Occidental. En définitive,
l’ancienne Province du Kasaï, considérée dans sa configuration historique (entre le 5
décembre 1933 et le 15 août 1960), éclatera bientôt en cinq nouvelles provinces de
dimensions géographique et démographique plus modestes. Au total, le pays en comptera
26, en lieu et place des 11 actuelles.

C’est évident : beaucoup de données sont appelées à changer dans la vie quotidienne des
Kasaïens. Comme à tous les citoyens du pays, la réforme fait espérer, à tous les Kasaïens,
de bénéficier de la proximité des services administratifs, et sans doute, avec « beaucoup
de chance », d’un accès à des infrastructures modernes. Administration de proximité,
cours et tribunaux, écoles, centres de santé, hôpitaux, installations sportives,
infrastructures culturelles, facilités de télécommunications, moyens de transports et
d’information, ... seraient davantage à portée. C’est la promesse des gouvernants. C’est
l’espoir des gouvernés.

Les raisons politiques avancées pour justifier ce nouveau morcellement évoquent la
nécessité – mais également le souci confusément partagé dans le pays – de faire
bénéficier à chaque habitant des conditions de vie améliorées. Non sans raison, l’accès à
de telles conditions est présenté comme inimaginable dans la situation actuelle de sous-
administration. En effet, 65 % de l’espace national sont privés de toute administration et
de toute infrastructure, et 78 % des congolais sont des marginaux économiques, sociaux
et culturels, vivant dans des conditions très précaires caractérisées par l’absence de toute
forme d’État.

La cause est noble. L’objectif moralement indiscutable. Mais le choix de passer par un
nouveau redécoupage territorial – en ces circonstances précises ! – n’en est pas moins
contestable.

En effet, le découpage du pays en petites entités provinciales sera une opération politique
inopportune, difficile, coûteuse et pleine de risques.

Les critiques adressées, jadis, au premier découpage territorial du Congo indépendant
entre 1960 et 1965, n’ont guère été évoquées, ni au cours de l’élaboration de la
constitution, ni pendant sa présentation à la population. Elles ont encore moins été
rediscutées. C’est surprenant ! Aucune institution du pays n’a cru devoir rassurer la



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population ou que les erreurs du passé seront évitées, ou que les critiques d’autrefois
étaient sans fondements, ou qu’à tout le moins, ces critiques d’hier sont devenues
caduques. Ni au Sénat, ni à l’Assemblée Nationale, ni dans les états-majors des partis, ni
même dans la presse du pays, la mémoire collective n’a été mise à contribution, pour
éclairer les alternatives et justifier l’option du redécoupage. Rien de tout cela, ou presque
!
La nouvelle génération aux commandes du pays aura ainsi manqué l’occasion de donner
des gages importants. Dans l’imaginaire collectif des congolais, l’intégrité territoriale du
pays est déjà un souci permanent et une option ferme. Il était donc indispensable que des
gages soient donnés à ce sujet, et qu’un dispositif efficace soit mis en place pour
décourager – et au besoin combattre victorieusement – toute dérive identitaire ou toute
aventure sécessionniste dans la ligne de celles ayant perverti l’expérience de découpage
territorial dans l’immédiat après- indépendance.

Le découpage se défend d’être, avant tout, une réforme administrative. Mais, une
province est bien davantage qu’un rouage administratif ! Elle est un cadre de vie
collective confusément accepté, un creuset de valeurs partagées, une entité soudée par un
minimum de vouloir-vivre ensemble. Le souci légitime de « rapprocher l’administré de
son administration » – qui est évoqué à titre de justification – ne peut donc, à lui seul,
fonder et orienter la création des provinces. En effet, les aspects géographiques, les
données économiques, les situations socio-culturelles et les considérations politiques ne
se laissent pas déterminer par la mécanique des appareils administratifs, fût-elle dictée
par une constitution.

Le débat sur le découpage des provinces n’a donc pas encore commencé. Et il y a tout
lieu de craindre qu’il n’ait jamais lieu, ou qu’il soit lancé dans un pays déjà empêtré dans
d’inextricables difficultés.

Avant que les congolais ne se réveillent en sursaut, avant qu’ils ne se fassent, de nouveau,
surprendre par des conséquences dommageables de ce choix, avant qu’ils n’arrivent à
regretter d’avoir engagé une réforme risquée et d’avoir même loupé quelques rares atouts
liés à la même réforme, ... bref, de peur que le peuple congolais ne se reproche une
opération mal engagée, de peur qu’il ne regrette du temps perdu, des ressources
gaspillées et des occasions manquées de bâtir autrement la paix et le progrès, il serait
sage et responsable de lancer, dès à présent, un débat national sur le bien-fondé, les
critères et les contours du découpage. Ce n’est pas trop tôt. Mais ce ne sera jamais trop
tard.

Le Congo « d’en haut » – hélas ! – semble avoir refusé de ménager cette chance au pays.
Par la magie du referendum, le pays profond est réputé s’être « donné librement une
constitution ». Et pourtant, celle-ci contient des dispositions clefs dont nul ne peut
honnêtement nier qu’elles engagent le destin national à l’aveuglette ! Le découpage
administratif en est une.




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C’est bien ce débat que les trois exposés qui suivent s’efforce de lancer, à l’occasion du
colloque que le CEREHISA consacre à l’examen de l’histoire et du destin des peuples du
Kasaï.

SOMMAIRE DES EXPOSÉS

Le présent CHAPITRE est articulé en trois exposés. D’abord, il sera examiné, par Lazard
Tshipinda Kasonga, les « Configurations géopolitiques et administratives du Congo –
leur succession et leurs motivations ». Il est question de rafraîchir et même d’enrichir la
mémoire collective, en évoquant la longue histoire des réformes administratives
intervenues au Congo, depuis la naissance du pays le 30 juin 1885 jusqu’au tout tout
dernier découpage administratif en 1987. Il est également question de rappeler les
motivations évoquées par les gouvernants, à chaque fois, pour justifier chacun des
découpages.

L’exposé suivant, fait par Joseph Mbingilayi, tente de présenter une appréciation critique
de ces réformes, notamment quant à savoir quelle gestion a concrètement été faite de
l’espace et du peuplement au Kasaï. Le souci, ici, reste d’examiner dans quelle mesure,
au terme de ces réformes, l’administré a été effectivement rapproché de son
administration. Cet exposé sera intitulée : «Gestion de l’espace physique et du
peuplement humain : quels changements à travers les réformes administratives ? ».

Enfin, le dernier exposé est présenté par le Pr Kabeya Tshikuku. Il s’attache à examiner –
en considération des expériences passées et à la lumière de la réforme en chantier – les
difficultés et les défis sur lesquels les congolais auraient tort de ne pas s’interroger
aujourd’hui. Un accent sera mis sur les difficultés et les défis spécifiques à l’espace
kasaïen, plus particulièrement pour ce qui est des populations vivant sur le territoire de
l’actuelle province du Kasaï Oriental. Ce troisième texte sera intitulé : « Découpage
administratif et perspectives de la société est-kasaïenne ».

Présentée par le Pr Kabeya Tshikuku, une brève conclusion tente de résumer les trois
exposés consacrés au découpage administratif. Également, elle s’efforce de dégager une
perspective des évolutions majeures, en rapport avec la maîtrise du progrès économique
et social au Kasaï Oriental, dans sa configuration géographique actuelle.

CONFIGURATIONS GÉOPOLITIQUES ET ADMINISTRATIVES DU CONGO –
LEUR SUCCESSION ET LEURS MOTIVATIONS

Assistant LAZARD TSHIPINDA KASONGA

(Coller ici l’exposé intégral de l’Assistant Tshipinda, dûment corrigé par l’éditeur)
GESTION DE L’ESPACE PHYSIQUE ET DU PEUPLEMENT HUMAIN : QUELS
CHANGEMENTS À TRAVERS LES RÉFORMES ADMINISTRATIVES ?
Assistant Joseph MBINGILAYI
(Coller ici l’exposé intégral de l’Assistant Mbingilayi, dûment corrigé par l’éditeur)




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DÉCOUPAGE ADMINISTRATIF ET PERSPECTIVES DE LA SOCIÉTÉ
KASAÏENNE

Pr A. Léonard KABEYA TSHIKUKU

À la lumière des expériences historiques de découpage territorial au Congo, il est
nécessaire d’évaluer les chances et les défis du développement au Kasaï. Il est temps
d’examiner les changements susceptibles d’affecter les conditions de vie des habitants de
cet espace.

Pourquoi développer la réflexion en ce sens ? La raison est simple. Le redécoupage
administratif du pays est justifié – par ses initiateurs et ses protagonistes – comme une
réforme commandée par le souci de rapprocher l'administré de son administration. De
toute évidence dans le but d’accélérer partout le progrès économique et social. C’est ce
qui a été dit et redit. C’est également ce qu’aura retenu l’opinion congolaise.

À ce sujet, les attentes de la population sont fortes. Elles sont d’autant plus fortes que
cette même population est restée, pendant des décennies, à la recherche de quelque raison
de ne pas désespérer du pays. Bien plus, cette attente est immense. Si bien que toute
attitude de réserve vis-à-vis du découpage administratif est souvent perçue comme
suspecte. Une fraction importante de la population veut croire que les avantages liés à
cette réforme sont « évidents ». En douter passe pour être attentatoire à l’intérêt national.
Les congolais sont sinistrés par un demi-siècle de gâchis ; ils cherchent à croire qu’eux
aussi ont un destin, comme tous les hommes, et un avenir, comme toutes les nations.

1. QUEL « VOULOIR-VIVRE ENSEMBLE » ?

Une entité provinciale, c’est comme du nshima. Familière à la table de presque tous les
Kasaïens, cette pâte ne « prend » pas en vertu de l’endroit où la ménagère aura choisi de
la préparer. Mais elle tient grâce à la qualité des ingrédients (eau de cuisson, farines de
maïs et de manioc). Et davantage grâce à la quantité du feu en dessous de la casserole,
grâce au savoir-faire de la ménagère, et grâce à l’énergie volontariste commandant ses
bras malaxeurs.

De même, une province n’épanouit pas les citoyens en vertu de la localité choisie pour
héberger son administration. Mais bien grâce à la qualité des hommes et des peuples qui
l’habitent, et à la quantité des ressources. Et davantage grâce au vouloir-vivre ensemble
qui anime les individus et les communautés. Enfin, grâce à l’expérience et à la
compétence des dirigeants, et grâce à l’énergie imaginative de ces derniers.

Le vouloir-vivre ensemble conditionne la cohésion dans une province, à la manière dont
la chaleur conditionne la consistance du nshima dans la casserole. Il fait même davantage
: il commande le choix des dirigeants sur la base de l’expérience, de la compétence et de
l’énergie imaginative.




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1.1 La spécificité est-kasaïenne

Au Kasaï Oriental actuel, tout cela ne sera pas une sinécure ! L’état des lieux impose une
grande circonspection à propos du découpage administratif en perspective.
Dans sa configuration actuelle, la province s’étend sur une superficie de 153.000 km2.
Elle représente la moitié orientale de l’ancienne province du Kasaï. Elle regroupe 11
différents peuples : Kete, Kaniok, Rund, Luba, Bindi, Songye, Tetela, Kuba, Sakata,
Tempa, Mputu. Généralement, ce peuplement a pris l’habitude d’être décliné en 4
groupes ethniques distincts : Tetela, Rund, Groupe-Isambo (Kuba, Tempa, Sakata et
Mputu) et Luba (Songye, Luba-Shankadi, Kete, Kaniok, Luba-Lubangula, Luba-
Lubilanji, Bindi).

Ces communautés ont un poids démographique différent, mais des origines historiques
moins différenciées. Elles ont leurs « foyers » situés sur des terroirs distincts. Elles sont
identifiées également par leurs parlers spécifiques, mais dont les apparentements sont
accentués par des origines partagées et des brassages incessants.

En réalité, cependant, l’identification des peuples du Kasaï est une tâche malaisée. Il est
souvent considéré comme inconvenant de relever les particularités de chaque peuple.
Comme il est « indécent » d’opérer des regroupements entre eux. En effet, les distinctions
qu’un chercheur peut relever, aux fins de mieux identifier ces communautés, ont souvent
l’inconvénient de taire des affinités qui les flattent. D’autre part, les regroupements qu’on
peut en faire, pour souligner des affinités socio-culturelles, ont souvent le désavantage de
rappeler des hiérarchies qui hérissent, ou des conflits vécus dans le cadre d’une parenté
historique plutôt mal assumée.

La raison de toutes ces sensibilités à fleur de peau est simple. L’histoire des peuples du
Kasaï est certes exempte de grandes guerres entre armées rangées. Mais elle est une
trame faite, comme cela est courant entre communautés voisines, d’un mélange de
périodes de paix et de razzias, des alliances de tous genres et des « trahisons »
réciproques, sur fond des pactes de solidarité et des préjugés tenaces des uns envers les
autres.

Dans ce contexte, les peuples du Kasaï ont, à ce jour, les uns envers les autres, des
appréciations comparables à celles qu’on observe toujours entre groupes apparentés. Ils
sont, tout naturellement, plus enclins à se rejeter mutuellement des torts qu’à se
reconnaître réciproquement des mérites.

En clair, l’échec – au cours des 50 dernières années – du combat commun pour le progrès
économique et social au Kasaï Oriental a marqué les esprits sur le terrain. Il les a marqués
davantage que ne l’ont fait les victoires – incontestables – de tous ces peuples sur le plan
de la paix et de la solidarité. En conséquence, la responsabilité de la misère actuelle et de
sa cohorte de drames quotidiens au Kasaï Oriental est, par chaque communauté, attribuée
ou à la « paresse », ou à l’« égoïsme », ou à la « roublardise » des communautés sœurs.
Des « actes criminels » et des « négligences coupables » sont souvent reprochés aux
élites de ces communautés.



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Pour cette raison, le vouloir vivre ensemble des peuples du Kasaï Oriental est, à ce jour,
particulièrement velléitaire, fragile.

C’est-là une réalité de terrain qu’il ne serait pas honnête de feindre d’ignorer. Réalité que
les gouvernants du pays et les élites de chaque coin n’ignorent sans doute pas, et que,
dans leur inexorable calcul politique, ils mettent déjà à profit pour conserver le pouvoir,
ou pour le conquérir.

1.2 Un éclairage provenant de l’histoire universelle

Cette fragilité kasaïenne n’est pas une exclusivité, ni encore moins une énigme. Elle
s’explique à la lumière de l’histoire universelle. Le « vouloir-vivre ensemble » est un état
de conscience qui peut exister – ou ne guère exister – entre différents peuples vivant dans
une même aire géographique. Il a pour soubassement une confiance et une estime
mutuelles qui, l’une et l’autre, se forgent (ou se diluent) dans la durée, c’est-à-dire à la
faveur d’une longue histoire partagée.

Deux penchants caractérisent les groupes humains. D’une part, un penchant veut que les
difficultés et contrariétés marquent la mémoire collective, davantage que ne le font les
conquêtes et les réussites communes. Un autre penchant veut que la responsabilité des
malheurs, échecs et contrariétés qu’un groupe subit, soit attribuée aux groupes les plus
proches, ces derniers devenant ainsi d’éternels boucs émissaires.

En vertu de ces deux penchants, une longue histoire commune à plusieurs peuples a plus
de risque d’être mal assumée, qu’elle n’a de chance d’être bien acceptée. Toutes les fois
qu’ils sont pris de court par une dure épreuve, les peuples qui ont longtemps vécu côte à
côte – et auxquels on demande d’affermir leur « vouloir-vivre ensemble » – ont une
tendance fâcheuse à ne pas s’apprécier mutuellement. Pire, souvent, avec amertume, ils
mettent à l’avant-plan les « fâcheries » qui leur font détester la vie en communauté, et qui
les amènent à se tourner mutuellement le dos.

Sans référence à cette attitude de défiance naturelle, on ne peut que mal comprendre la
douloureuse séparation de Luluabourg en 1960, entre Baluba et Luluwa, deux segments
d’une même ethnie. C’est là le sentiment que l’administration coloniale a exploité, au
détriment des uns et des autres.

En Belgique, Flamands et Wallons vivent longtemps dans un même sentiment de
défiance réciproque. À l’écroulement de l’empire soviétique, Serbes, Bosniaques,
Albanais, Monténégrins, Macédoniens et autres Croates se sont reproché de pires crimes,
et ont été tous d’accord de se séparer et de liquider leur pays commun, la Yougoslavie.
Ce qui est tristement remarquable, ce que ces communautés des Balkans n’ont pas hésité
à se séparer au prix fort d’une guerre encore plus atroce. L’Autriche et la Hongrie se sont
séparées d’après un scénario proche, à la fin de la première guerre mondiale. Même
scénario, mutatis mutandis, avec la Tchécoslovaquie qui a éclaté en deux pays distincts,
la Tchéquie et la Slovénie. Les États-Unis ont frôlé la catastrophe en 1860-61, pendant la




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guerre dite « de Sécession » : ils ont essuyé un conflit sanglant particulièrement atroce
entre le Nord « libéral » et le Sud « esclavagiste ».

L’antipathie qui s’installe dans l’esprit d’un peuple est liée à la litanie des « crimes » que
ce dernier reproche aux « autres », à tort ou à raison. Le niveau de défiance réciproque est
particulièrement élevé dans les cas où les différents peuples concernés ont été forcés de
vivre sous les mêmes institutions. L’amertume est encore plus viscérale lorsque les
différents peuples ainsi « soumis » gardent encore en mémoire « le douloureux accident
de l’histoire », à la faveur duquel des institutions communes auront été imposées. Dans ce
dernier cas, la répulsion réciproque est proportionnelle à la durée de vie des institutions
communes.

Pourvu qu’il s’installe, le sentiment de défiance des uns envers les autres semble, dans la
durée, être porté plutôt à se renforcer qu’à s’atténuer.

À l’opposé, les exemples eurasiatiques des peuples éprouvant un désir partagé de se
retrouver sous les mêmes institutions sont légion. Les allemands de l’est et ceux de
l’ouest, séparés pendant 41 ans par le « Mur de Berlin » érigé entre deux blocs
antagonistes, ont, de 1989 à 1991, montré à la face du monde leur rage de vivre
ensemble, dans un pays réunifié et sous les mêmes institutions. Les deux Corée –
improvisées, en 1953, au nord et au sud du 16ème parallèle, à la faveur d’une guerre
fratricide et des interférences extérieures – multiplient aujourd’hui les signes d’un désir
ardent et d’une volonté partagée de se réunifier sous les mêmes institutions, dans un seul
et même pays.

En Afrique, les cas de répulsions réciproques et des efforts de retrouvailles sont
également nombreux. Bornons-nous à évoquer les séparations douloureuses dans la
Fédération du Mali (1960), la République du Congo-Kinshasa avec la sécession du Sud-
Kasaï et celle du Katanga (1962, 1963), la République Arabe Unie (1967) avec la
séparation de la Syrie d’avec l’Égypte, la République du Nigeria avec la sécession
sanglante du Biafra (1966), la République de Côte d’Ivoire avec la bipartition du pays
(2002). Les exemples africains de joyeuses retrouvailles sont là également : République
Unie du Cameroun (1962), République Unie de Tanzanie (1964), Sénégambie (demeurée
longtemps en projet), etc.

En résumé, le « vouloir-vivre ensemble » est rare dans le cœur des peuples. Surtout
lorsqu’ils ont été longtemps placés par force sous les mêmes institutions. L’instinct de
répulsion réciproque est généralement le sentiment le plus fort, et le plus largement
partagé. Rarement, les peuples s’attribuent à eux-mêmes la responsabilité des drames et
contrariétés qu’ils vivent. La recherche des boucs émissaires alentour est une attitude et
une pratique aussi vieilles que le monde.

Les peuples sont plus enclins à ériger des murailles autour d’eux-mêmes, qu’à jeter des
ponts en direction des voisins. Ce phénomène possède un brin d’universalité. La fameuse
doctrine isolationniste de Monroe est une terrible maladie universelle. Aujourd’hui, elle




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affaiblit la volonté des nations de bâtir des unions continentales : en Afrique, en Europe
et (davantage encore) en Asie.

S’employer à exploiter ce penchant morbide des peuples n’élève aucune classe de
gouvernants.

1.3 Une incitation à la faute

Dès lors, tester chez les congolais, aujourd’hui, le degré du « vouloir-vivre ensemble » à
l’intérieur des limites provinciales actuelles, ressemble à une ruse politicienne de fort
mauvais aloi. C’est même une odieuse incitation à la faute. La coûteuse tournée
d’explication que les sénateurs de la Transition ont bouclée en provinces, ainsi que la
dernière campagne référendaire ont, toutes deux, le parfum d’une ruse entachée
d’infamie. En effet, la défiance réciproque des diverses communautés congolaises est à ce
jour bien connue. Le sentiment de culpabilisation réciproque est à la hausse chez tous les
peuples qui se côtoient, face à une durable misère qui n’arrête pas de progresser sur
l’ensemble du pays. C’est connu de tous.

À une exception près – celle des trois districts de la province du Bas-Congo qui ont
dominé leur sentiment de défiance réciproque et se sont opposés à la désintégration de
leur province – la totalité des peuples du Congo semblent envisager, avec autant de
naïveté que d’espoir, la perspective de se tourner mutuellement le dos, et même de se voir
chacun devenir bientôt le pivot identitaire de quelque nouvelle province. En dehors du
Bas-Congo, les congolais se sont mis tous à rêver des lendemains qui chantent. Ils rêvent
de voir leur État opérer son tout premier miracle dans la bonne direction : celui de
sécuriser, nourrir, habiller, éduquer, instruire, informer, transporter et divertir tous les
habitants, grâce à une administration provinciale de proximité.

Pourtant, tous les paramètres semblent promettre un réveil brutal et douloureux, dans un
avenir pas très éloigné ! Face à une cécité simulée des gouvernants et devant une
déconcertante naïveté (ou indifférence) des populations, l’impression s’impose que le
pays se prépare de nouveaux engrenages funestes, engrenages qu’il a pourtant, à ce jour,
toutes les raisons et tous les moyens d’éviter.

2. UN ENGRENAGE VERS PLUS D’INSÉCURITÉ

Le premier engrenage auquel, à ce jour, on pense le moins est celui de l’aggravation de
l’insécurité pour les biens et les personnes.

Chaque province « décentralisée » aura sa propre police. On l’appellera « police locale »
ou « police de proximité » pour en minimiser les prérogatives, plaçant ainsi la sécurité
des biens et des personnes sous la responsabilité de la « Police Nationale ». Par contre, on
l’appellera « police provinciale » pour mettre en relief l’étendue de sa compétence
territoriale, laquelle doit couvrir la sécurité des biens et des personnes sous juridiction. Il
est vrai que les deux tendances seront départagées par le dispositif légal et réglementaire
que prévoit la constitution.



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Imaginons le cas – fort peu probable dans ce Congo – où le dispositif légal et
réglementaire en matière de découpage sera complet, clair et cohérent. Dans cette
hypothèse, il ne restera plus que la culture des peuples et la qualité des dirigeants pour
décider de l’issue de cette expérience de découpage. Ou l’une et l’autre faciliteront la
mise en œuvre du découpage. Ou, au contraire, elles la compliqueront.

Une fois de plus, retenons une deuxième hypothèse optimiste, mais tout aussi improbable
: celle d’une culture ambiante et d’une compétence des dirigeants provinciaux qui
facilitent l’application scrupuleuse des lois et règlements régissant le découpage
territorial et la décentralisation.

Question inévitable : la sécurité des biens et des personnes sera-t-elle mieux garantie
qu’elle ne l’est aujourd’hui, notamment pour ce qui est de contenir et de réprimer les
délits et les crimes transfrontaliers ? Hélas non ! En effet, d’abord, le pays passe de 12
provinces à 26 ; du même coup les espaces se font plus étroits, les administrations plus
improvisées et moins équipées et les frontières à contrôler plus nombreuses. Ensuite,
c’est précisément à ces administration qu’incombe la responsabilité de sécuriser les biens
et les personnes : faute de quoi aucun citoyen n’aura été « rapproché de son
administration » en quoi que ce soit. Ainsi donc, l’essentiel nécessitera du temps et des
ressources considérables : l’organisation de l’état civil, l’équipement et la formation de la
police, la mise en place des cours et tribunaux des provinces, ainsi que les mécanismes de
coopération entre polices et juridictions provinciales. Conséquence logique : comme
aujourd’hui – et sans doute plus qu’aujourd’hui et pour longtemps – les frontières seront
allègrement et paisiblement franchies par des malfrats.

La criminalité et l’insécurité seront davantage favorisées à l’intérieur des provinces face à
des administrations provinciales qui s’installent sans ressources ni expérience. Elles le
seront tout autant à cheval sur les frontières. Les frontières, en effet, seront considérées
comme des protections d’une autonomie provinciale opposable à tous, plutôt que comme
des lignes de collaboration avec les provinces voisines.

Par exemple, Lubefu et Lubao, deux territoires voisins de l’actuelle province du Kasaï
Oriental, relèveront bientôt de deux provinces décentralisées (Sankuru et Lomami), c’est-
à-dire de deux juridictions distinctes en matières de police et de cours et tribunaux. Avec
la liberté de mouvement et le droit de s’installer dans un lieu de son choix, délinquants et
criminels passeront allègrement, à tout moment, d’une province à une autre, avec plus de
facilité que les polices et les tribunaux des deux provinces ne pourront collaborer. Tout,
ou presque, prendra du retard à se mettre en place : l’état civil pour les citoyens, les
équipements appropriés et la formation permanente pour la police.

L’incapacité des polices et la non collaboration des administrations constituera ainsi le
grand défi : faute de temps et de ressources. Malgré la meilleure des hypothèses (pour ce
qui est de la culture des peuples et de la qualité des dirigeants), précédée elle-même de la
meilleure des hypothèses (quant à la rapidité et à la qualité des textes légaux et
réglementaires), ce défi reste de taille : aucune perspective n’existe pour l’affronter dans
les conditions actuelles du pays !



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La situation sera même pire si, comme cela semble hautement probable, les provinces ont
une conception isolationniste tatillonne de leur autonomie. Délinquance, terrorisme et
drogue auront – à l’intérieur et à cheval sur de multiples frontières factices – un
boulevard grandement ouvert pendant des lustres. Un engrenage de l’insécurité dont un
Congo en quête de stabilité n’a sûrement pas besoin ! Les sociétés (privées) de «
gardiennage » ont de beaux jours devant elles.

3. UN ENGRENAGE VERS PLUS DE DÉTRESSE

Le progrès matériel et l’épanouissement humain, auxquels la propagande sur le
découpage territorial fait rêver, ne seront pas non plus au rendez-vous, – du moins pas
dans un horizon temporel prévisible. À court et moyen termes, le découpage administratif
semble ne pouvoir déboucher que sur une misère économique et morale accrue, avec, en
toile de fond, un climat social d’une relative instabilité.

Les défis sont légion. Retenons-en une demi-douzaine : i) résurgence du réflexe
identitaire partout, ii) hypothèque sur la paix civile dans l’ensemble du pays, iii)
recrudescence de la sensibilité aux inégalités, iv) fragmentation de l’espace économique
et perte des économies d’échelles, v) exiguïté des provinces comme espaces de
développement, et vi) coût élevé d’interminables déménagements et emménagements des
administrations et des individus.

Examinons ces défis un à un.

3.1. Vers la résurgence du réflexe identitaire

Aucune nouvelle province ne sera placée sous le parapluie identitaire et hégémonique
d’une seule communauté ethnique. Et pourtant, toutes les communautés ethniques rêvent,
avec les élites originaires en tête, de se tailler une telle identité et d’exercer, en
conséquence, la plénitude des pouvoirs provinciaux. Un rêve heureusement inaccessible,
mais qui a le suprême inconvénient d’être dangereux pour la paix sociale. En effet, dans
cet immense pays infiniment diversifié, les provinces seront de composition
nécessairement pluri-ethnique. Un long et pénible processus de réajustement des rapports
entre communautés ethniques s’imposera, de par la nécessité d’asseoir chaque entité
provinciale sur un équilibre acceptable par tous. Diversité et démocratie obligent ! Même
si, en matière de démocratie, le pays, sans contre-pouvoirs ni opinion publique solides,
n’en est encore qu’au balbutiement !

Au Kasaï Oriental, le découpage risque de prendre une tournure plus préoccupante
encore. Particulièrement détonnant, un cocktail de dangers guette !

À la suite des accidents géographiques, démographiques et linguistiques, la province du
Kasaï d’autrefois, et celles actuelles du Kasaï Oriental et du Kasaï Occidental, ont été
longtemps, à tort plus qu’à raison, confondues avec l’identité d’un seul et même peuple,
le peuple Luba. L’administration coloniale, les administrations successives du Congo
indépendant, ainsi que les opinions publiques intérieures et extérieures, semblent s’être



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longtemps tenues à cette représentation schématique, à cette réduction qui ne pouvait être
du goût de tous.

À l’arrière-fond, des éléments socio-historiques ci-après semblent avoir prévalu. Les
chefs-lieux des deux provinces au Kasaï sont situés sur des terroirs traditionnellement
reconnus à une tribu ou à une autre de l’ethnie Luba : à Luluabourg, à Bakwanga et à
Kananga. Marque indélébile du jus solis, ce système culturel et juridique, qui lie le destin
des populations au terroir d’origine, a marqué des millénaires de l’histoire et de la culture
des humains.

Par ailleurs, le peuplement Luba a longtemps été le plus important et le plus disséminé de
tout le Kasaï, du Kasaï Oriental et du Kasaï Occidental, en comparaison de celui des
autres peuples frères et voisins, que ces derniers soient pris globalement ou
individuellement.

Enfin, sur le plan linguistique, le Ciluba a longtemps représenté – de par le hasard de la
géographie, le poids de la démographie et l’avantage de la mobilité sociale – le parler
véhiculaire le plus répandu de tout le Kasaï, en plus du rôle de langue d’enseignement et
de culture.

Au cours du temps, toutes ces réalités et représentations ont façonné du Kasaï une image
verrouillée sur l’identité Luba, faisant que tous les Kasaïens se reconnaissent plus ou
moins dans cette identité – ou, à tout le moins, se sentent contraints à se présenter sous
celle-ci, surtout à l’extérieur du Kasaï.

L’indépendance du pays et le drame de Luluabourg en 1959-60 sont donc loin d’avoir
évacué ces réalités et représentations. À ceci près que, dans les méandres des pogroms et
vendetta au cours des guerres civiles perlées ayant endeuillé le Kasaï, des millions de
Kasaïens ont quitté Luluabourg, Bakwanga et Kananga vers les divers terroirs d’origine.
En même temps, des revendications sont apparues en faveur du démembrement de
l’espace kasaïen en plusieurs provinces. Les provinces suivantes ont été proclamées
(entre 1960 et 1966), certaines ayant même été reconnues par la constitution du 2 août
1964 : Luluabourg, Unité Kasaïenne, Sankuru, Sud-Kasaï, Lomami, et la province du
Midi. Elles ont eu, comme chefs-lieux respectifs, les chefs-lieux des territoires de
Luluabourg, Tshikapa, Lusambo, Bakwanga, Kabinda et Mwene-Ditu.

Parallèlement, dans toutes ces agglomérations, un mouvement culturel s’est dessiné dans
le sens du rejet de la commune identité collée au Kasaï. Les élites politiques des divers
horizons kasaïens ont engagé, à armes égales, une compétition serrée en faveur de la
représentation de leurs terroirs, et pour la prise en compte de leurs spécificités et de leurs
aspirations.

Comparée au reste du pays, la terre du Kasaï a vécu une rare période de turbulences
géopolitiques, sociales et culturelles. Méfiance, haines tenaces, conflits armés,
suspicions, migrations forcées, assassinats, …




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Cependant, tout n’a pas été négatif. L’éveil à l’importance de l’alphabétisation et de
l’instruction s’est généralisé à tous les terroirs du Kasaï. On en ressent aujourd’hui, plus
d’un tiers de siècle après, un bienfait qui n’a pas manqué de renforcer la considération
envers la terre kasaïenne et qui, demain, peut constituer – dans un espace kasaïen plus
réfléchi, mieux restructuré et mieux assumé – un précieux atout vers une solidarité plus
équilibrée et un progrès plus rapide.

De 1965 à ce jour, le coup de barre totalitaire et les velléités centralisatrices des régimes
de Mobutu et de Kabila ont contenu ce processus d’émiettement et de décentralisation.
Ce processus, en effet, a été grossièrement et hâtivement assimilé aux réflexes
d’anarchie, sinon aux relents sécessionnistes. Le découpage a été supprimé sur le
territoire congolais. Il l’a été avec d’autant plus de facilité que, de l’avis unanime, les
ressources ont manqué cruellement, pour construire partout un minimum
d’infrastructures, et même déjà pour faire tourner les nouvelles administrations. Les
espoirs que les populations, ça et là, avaient placés dans le découpage ont fini par être
déçus. À cette exception près : la province du Sud-Kasaï a survécu – et s’est même
élargie – adossée à la MIBA et à l’exploitation artisanale du diamant. Surtout, elle était
soutenue par l’énergie du désespoir qui habitait les populations Luba, particulièrement
marquées par les affres des guerres civiles, notamment à Luluabourg et au Katanga.
Notons également que cette même guerre, la province rebelle du Sud-Kasaï (août 1960 –
septembre 1962) ne s’était pas privée de l’imposer à certains peuples frères limitrophes
(fin 1960), avant de la retourner contre elle-même (1963-64).

La perspective actuelle de redécoupage du pays en petites entités provinciales peut,
certes, faire frémir les congolais porteurs de cette mémoire collective. Mais, en réalité,
elle fait trépigner d’enthousiasme tous les coins et recoins du même Kasaï.

En effet, un rêve de conquête est porté par tous les peuples du Kasaï. Ils désirent chacun
devenir le pivot identitaire et hégémonique de quelque province (syndrome yougoslave!),
et couvrir ainsi, de leurs étiquettes et de leurs totems, le visage de l’une ou l’autre entité
provinciale. Ils désirent tous détenir l’essentiel du pouvoir de distribuer postes
administratifs et prébendes économiques. Du moins, c’est le rêve secret des élites de
chaque coin.

Joutes oratoires, tiraillements et empoignades ont aujourd’hui libre cours. Par leurs élites
interposées, déjà Tshikapa croise le fer avec Mweka, pour la prérogative d’abriter le chef-
lieu de la nouvelle province du Kasaï. Lodja et Lusambo sont aux prises pour le chef-lieu
de la province du Sankuru. Entre Ngandajika, Mwene-Ditu et Kabinda, c’est une
véritable veillée d’armes pour « l’honneur » d’abriter le chef-lieu de la province de
Lomami. Compétition normale ? Sans nul doute, mais pourvu que ce soit dans un pays
normal ! C’est un sérieux risque de dérapage dans un pays aussi mal préparé – mais
également aussi mal parti – que le Congo-Kinshasa.

On souffre partout de faim et de dénuements. Mais on sait aujourd’hui derrière quels
lièvres les populations est-kasaïennes seront occupées à courir, au moins pendant une
bonne moitié de la prochaine décennie ! La misère a donc tout le loisir de continuer à



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creuser son sinistre sillon dans la chair et dans les coeurs. L’heure est donc au partage des
fiefs, à l’essaimage des étiquettes identitaires, et à la quête du pouvoir de régner
durablement sur des plages de misère. Avec leurs responsables politiques en tête, les
adultes de tous les terroirs kasaïens en ont décidé ainsi. Les jeunes qui rêvent, quant à
eux, d’un avenir radieux, n’ont qu’à attendre, en puisant dans leur maigre réserve de
patience !

3.2. Une lourde hypothèque sur la paix civile

La paix civile, sans forcément être menacée, sera en recul lors des interminables querelles
émaillant la répartition du patrimoine des provinces en liquidation. Aucune communauté
n’acceptera de laisser à tout autre la jouissance exclusive des édifices, installations,
organisations et générosités autrefois gérés en partage. Le territoire congolais est donc
promis à se transformer en un vaste champ de palabres, avec ça et là des fâcheries
croisées et des escarmouches autour des broutilles et de vaines gloires.

Le droit reconnu à tout citoyen congolais d’établir son domicile dans la localité de son
choix, ne sera qu’une coquille vide dans un contexte aussi délétère. Bientôt, le Nord-
Katanga ne consentira pas à abandonner, sans compensation, à la seule province du Sud-
Katanga le bénéfice des infrastructures, industries et marchés de Lubumbashi et Likasi.
Bien plus, les Katangais originaires de la nouvelle province, mais depuis longtemps
résidents de Lubumbashi et de Likasi, deviendront des « étrangers envahisseurs » dans
ces villes. À la manière dont les mineurs kasaïens et leurs descendants sont devenus des «
étrangers envahisseurs » au Katanga, après le découpage administratif du 5 décembre
1933 ayant intégré à la nouvelle province du Kasaï le Lomami, district occidental de
l’ancienne province du Katanga.

Au Kasaï Oriental, ce scénario ne sera pas évité. Loin s’en faut. Les Kasaïens originaires
des nouvelles provinces du Sankuru et de Lomami seront, au mieux, des citoyens de
seconde zone à Mbujimayi, Miabi et Tshilenge – et, au pire, des « étrangers envahisseurs
appâtés par les mines de diamants ou une carrière à la MIBA ». De leur part, les
populations du Sankuru et de Lomami vont rendre pareil aux Kasaïens originaires du
district de Tshilenge. Sans doute, à ces Kasaïens il sera reproché de bénéficier à
Mbujimayi, « par égoïsme et roublardise », des infrastructures et richesses qui auront
constitué le patrimoine commun de tous les Est-Kasaïens.

Ces quolibets croisés seront bientôt d’autant plus inévitables – et plus mordants – que les
nouvelles provinces sont promises à un statut d’« entités décentralisées ».

L’écheveau des querelles croisées entre Est-Kasaïens promet, dès aujourd’hui, d’être
difficile à démêler dans un horizon temporel prévisible. En aucun cas, il ne peut être
démêlé par la gestion politique dilettante – et rarement bienveillante – de la très lointaine
capitale congolaise. Cette gestion s’est déjà piégée par la propagande sur les avantages «
libérateurs » du découpage administratif. Mieux, Kinshasa ne semble pas avoir des
raisons particulières d’être dérangée par des dangers menaçant l’identité kasaïenne
(territoire, langue, culture, élite, réputation, diaspora, etc.).



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Au Kasaï, comme dans l’ensemble du pays, la paix sociale promet de demeurer, pour
longtemps encore, parmi les principales préoccupations. Faite des coups de gueules et des
coups de griffes ça et là, une certaine instabilité persistera, sur fond des déménagements
et des emménagements en tous sens des populations et des administrations. Elle sera
incompatible avec toute gestion publique prometteuse de progrès. Dans des palabres
interminables, les conflits ouverts et la misère sociale guettent. Et l’amélioration des
conditions d’existence sera d’autant un rêve inaccessible, voire « insensé ». En effet, à
défaut de promouvoir le progrès du pays, les gouvernants auront un précieux alibi : celui
d’avoir eu à consacrer l’essentiel de leur imagination et des ressources du pays à éteindre
des incendies ça et là. Et comme personne ne s’avisera à rechercher les responsables des
incendies, les gouvernants ont raison d’espérer que l’excuse sera à la hauteur de notre
aspiration au progrès.

3.3. Vers une recrudescence des inégalités

Parallèlement, des inégalités géographiques, démographiques et économiques ne seront
pas gommées d’un trait. Elles s’accentueront même ça et là, et continueront à exacerber
le sentiment d’iniquité entre les citoyens et à fragiliser la paix civile que ce sentiment
menace.

À titre d’exemple, le territoire de Bafwasende garde une superficie environ 50 fois celle
du territoire de Lupatapata, et 12 fois celle de la nouvelle province à ériger dans les
limites de l’actuel district de Tshilenge ! Que seront, dès lors, à Bafwasende, les
avantages du rapprochement tant vantés entre l’administré et l’administration ?

Au Kasaï Oriental actuel, les populations du territoire de Kamiji, promises à la nouvelle
province de Lomami, auront leur administration provinciale à Kabinda, à près de 300 km,
ou à Ngandajika, à près de 200 km, ou à Mwene-Ditu, à moins de 40 km. Et pourtant,
depuis 1962, ces populations de Kamiji ont cette administration à seulement 90 km, à
Mbujimayi. À l’autre extrémité, les populations du territoire de Lubao auront leur
administration provinciale à une distance d’environ 150 km à Kabinda, ou 300 km à
Ngandajika, ou 400 km à Mwene-Ditu, alors qu’elles en sont à ce jour éloignées de 300
km. Moralité : dans la future province de Lomami avec Kabinda comme chef-lieu, les
facilités actuelles de Kamiji iront à Lubao ; et les difficultés actuelles de Lubao iront à
Kamiji. Au cas où le chef-lieu est fixé à Mwene-Ditu, ces facilités et difficultés changent
de camp. C’est d’ailleurs là l’argument avancé par Ngandajika, placé au centre, pour
abriter le chef-lieu de la future province de Lomami. Une belle empoignade en
perspective !

En clair, les difficultés liées à l’éloignement actuel de l’administration provinciale ne
seront pas réduites pour toutes les communautés, loin s’en faut. Elles vont plutôt passer
de telles communautés (désormais plus proches de leur chef-lieu) à telles autres
(désormais plus éloignées).

Les frustrations n’en seront que plus grandes. En effet, le plus tangible des avantages
vantés par le discours officiel ne sera pas à la portée de tous. Par ailleurs, l’accès de tous



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les citoyens aux infrastructures économiques, sociales, culturelles et sportives ne sera
guère facilité. Il existe deux raisons majeures. D’un côté, les finances manqueront pour
créer ces infrastructures – de quelque qualité que qu’elles soient – aux chefs-lieux des
deux nouvelles provinces (Sankuru et Lomami). De l’autre côté, l’éloignement de
plusieurs localités ne facilitera aucunement cet accès, même au cas où, on ne sait par quel
miracle, le pays trouverait les ressources financières nécessaires pour ériger et équiper les
16 chefs-lieux des nouvelles provinces (la « ville » de Kindu comprise).

Le découpage administratif va, à coup sûr, permuter les difficultés davantage qu’il va les
alléger.

En plus, il apportera, comme facteur d’aggravation, une brutale désillusion et une
profonde frustration pour les citoyens. Précipités dans de nouvelles difficultés de
coexistence entre communautés, celles-ci n’auront même pas la moindre consolation de
se rapprocher de l’administration. Ni encore moins le privilège d’accéder à des meilleures
infrastructures et à des services améliorés.

C’est affligeant de laisser tout un peuple foncer ainsi dans un mur. Surtout, c’est immoral
de l’y pousser.

3.4. Vers une fragmentation de l’espace économique

Les infrastructures, les lois et le fisc imposeront aux espaces économiques de l’arrière-
pays des limites qui épousent le tracé des frontières géographiques des nouvelles
provinces. Et le pays tout entier entrera dans une nouvelle ère : il perdra, du fait de cet
émiettement, l’immense bénéfice des économies d’échelles et des rentes naturelles dont il
regorge de par ses dimensions continentales et sa riche biodiversité.

Pour mieux comprendre ce point, commençons par rappeler le décor. Notons que les
nouvelles provinces seront « décentralisées », aux termes de la constitution. Dans les
faits, ces entités seront érigées à cheval sur plusieurs ethnies, désireuses d’en devenir,
chacune, le pivot et la référence identitaires. Elles seront ces subdivisions nouvelles,
symboles de l’autonomie tant rêvée de chaque ethnie envers les autres ethnies alentour,
celles-là même qui sont tenues pour « coupables de tous les malheurs, humiliations et
contrariétés longtemps subis ».

Dans un tel contexte, à l’intérieur de quelles frontières se déploieront effectivement les
échanges commerciaux, le mouvement des capitaux, l’industrie et l’administration fiscale
? Prenons le cas est-kasaïen. L’espace de 153.000 km2 est aujourd’hui un marché
d’environ 8,6 millions d’habitants. D’une part, il est exportateur net de main-d’oeuvre et
de produits miniers (diamant principalement) ; d’autre part, il est importateur net des
équipements, des approvisionnements industriels et de toute la variété des biens
industriels de consommation.

Mais cet espace économique est-kasaïen est, à ce jour, très déséquilibré et très polarisé.
Les carrières et les installations de production d’où sort l’unique produit d’exportation (le



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diamant) se trouvent concentrées, à plus de 90%, dans le district de Tshilenge. La main-
d’œuvre, les produits agricoles de consommation courante et les divers produits
artisanaux du Kasaï Oriental actuel sont, à plus de 70%, drainés vers la seule ville de
Mbujimayi (ville représentant 34% du peuplement de la province, environ 76% de ses
revenus, plus de 82% de son marché de services).

Le district de Tshilenge, qui intègre la ville de Mbujimayi et sera bientôt érigé en
province, compte aujourd’hui seulement 6% de la superficie de la province, mais 52% de
sa population, environ 83% de ses revenus, et plus de 90% de son marché de services. Par
différence, les deux autres districts (Sankuru et Kabinda) représentent certes 94% des
terres et 66% des produits agricoles et divers produits artisanaux. Mais ils comptent une
portion incongrue du peuplement et du marché est-kasaïens : 48% de la population, 17%
des revenus, et 10% du marché de services. Quels déséquilibres ! Quelles inégalités !
Quelle polarisation sur Tshilenge ! ... Mais surtout quelle complémentarité entre le sud-
ouest et le reste du territoire est-kasaïen !

Le découpage administratif fonctionnera donc comme un parfait piège à souris. D’abord,
parce que, même dans le cas peu probable où la loi sur le découpage veillera à garder
intact ce marché, les populations et les administrations concernées se soumettront
difficilement à cet impératif. À leur entendement, comment le découpage présenté
comme la solution du moment aux principaux problèmes civiques, économiques et
sociaux, peut-il tourner à un cauchemar ? Par quel miracle le remède tant vanté
deviendrait-il la maladie à combattre ?

Moralité : les nouvelles provinces cèderont facilement à la tentation de se retrancher
derrière des murailles. Elles se barricaderont à l’intérieur de leurs frontières
administratives, pour se réveiller un jour, mais en sursaut, et bien tard, lorsqu’elles se
surprendront en train d’étouffer face aux difficultés économiques et sociales aggravées
par l’émiettement des marchés. Bien tard, parce que leur premier réflexe sera, fort
probablement, de vitupérer contre les vieilles inégalités, de stigmatiser le « vieil esprit de
domination » à l’origine de ces inégalités, et d’accuser la vieille « roublardise » des «
voisins » ayant si longtemps tiré bénéfice de ces inégalités.

Lomami et Sankuru se dresseront davantage contre Tshilenge et réciproquement. Ils le
feront avant, pendant et après avoir, tous les trois, tenté de se barricader, fait éclater
l’espace économique actuel, et souffert, chacun à leur manière, de cette fragmentation des
marchés. De nos jours, on a déjà, dans la rue, et à titre d’avant-goût, les chahuts et
quolibets croisés que les originaires de ces trois districts se lancent « amicalement ». Ces
populations ont à peine la mémoire de la première expérience douloureuse des années
1960-65.

Il ne serait, certes, ni vraisemblable ni honnête de soutenir qu’une telle sur-fragmentation
de l’espace économique se maintiendra longtemps. Mais cet émiettement sera, à coup sûr,
inévitable à court et moyen termes. Et, pendant que ce temps court, l’enclavement sera
suffisamment préjudiciable pour étouffer l’économie des provinces – et, au-delà de celle-




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ci, l’économie congolaise qui reste longtemps bâtie sur des rentes naturelles, et pourvoit à
la survie d’un grand nombre grâce aux grands espaces.

En effet, juché sur un immense territoire, le Congo est en meilleure et rare position de
produire avec des coûts unitaires très bas. Ce privilège existe dans plusieurs secteurs
économiques – et plus spécialement dans le secteur d’exploitation des ressources
agricoles, forestières, énergétiques, minières et halieutiques. Exemple : érigé près de
l’embouchure du fleuve Congo (long de 4.700 km et ayant un débit rare de 40.000m3 par
seconde), le barrage hydroélectrique d’Inga est au monde parmi les rares barrages
capables de produire 44.000 mégawatts, et un kilowatt-heure de courant électrique à
moins de 0,010 dollar américain. Le Sénégal – avec un barrage modeste sur le lac de
Ngiéré –, et le Cameroun – avec le sien sur la rivière Sanaga – affichent des capacités de
production de loin plus modestes, ainsi que des coûts au kilowatt-heure respectifs de
0,026 dollar et 0,023 dollar.

L’immense potentiel énergétique et économique du Congo est incomparablement plus
considérable. Pour s’en faire une idée approximative, il suffit de penser que la production
électrique à l’échelle d’un pays se mesure en centaines de millions de kilowatts par jour.

Cet énorme avantage s’appelle « économies d’échelles ». Il repose sur des rentes
naturelles. Immenses et variées au Congo, celles-ci sont intimement liées aux dimensions
continentales du pays et, par conséquent, aux quantités phénoménales des ressources
naturelles exploitables en masses. Autrement dit, les « économies d’échelles »
disparaissent dès lors que les ressources, bien qu’immenses, deviennent accessibles
seulement par petits lots isolés. C’est bien ce qui risque fort d’arriver bientôt, lorsque
l’espace national congolais sera fragmenté en plusieurs entités politico-administratives
ayant l’initiative et la gestion économiques décentralisées, et où le contenu et le sens
mêmes de l’autonomie seront compris comme l’affirmation des identités
communautaires. Ce dérapage n’est prévu nulle part. Il ne peut donc être prévenu.

C’est affligeant de voir le Congo courir, la tête baissée, vers une perte de ses immenses «
économies d’échelles », pendant que tous les pays du monde regroupent leurs espaces
nationaux sous les auspices des organisations continentales et sous-régionales pour,
justement, créer et partager des « économies d’échelles ». Le Mercosur en Amérique du
Sud, l’Alena en Amérique du Nord, l’UE en Europe, l’UA en Afrique, …constituent
autant d’exemples d’organisations continentales. Sur le continent africain, les
regroupements sous-régionaux sont légion : CEEAC, CMAC, CEPGL, COMESA,
SADC, CEDEAO, UMOA, UMA, etc.

L’espace du Kasaï Oriental actuel est, à plusieurs égards, susceptible de faire progresser
rapidement et moins péniblement l’économie, pour peu qu’on sorte des sentiers battus de
l’exploitation du diamant. Des arguments abondent. Les zones de forte production
agricole ne sont pas celles de forte consommation des biens agricoles et alimentaires. Le
total du potentiel hydroélectrique représente à peine 120 mégawatts, sur une quinzaine de
minuscules chutes dispersées à travers tout le territoire est-kasaïen. La zone de fort
potentiel hydroélectrique (districts de Kabinda et du Sankuru) ne coïncide guère avec



                                            17
celle de forte consommation de l’énergie (district de Tshilenge). Le réseau routier et
ferroviaire est certes de faible densité et de piètre qualité. Mais il est 10 fois plus dense et
de moins mauvaise qualité du sud à l’ouest, sur une mince bande de territoire (triangle
Luputa-Ditu-Kamwanga). Le centre et le nord du Kasaï Oriental (qui constitue le
grenier), se contentent de quelques rares pistes en terre, guère praticables et causant des
dommages importants au charroi.

Diviser et compartimenter un tel espace revient à pénaliser davantage tous les coins. À
court et moyen termes, chaque terroir qui se retire du réseau existant des
complémentarités économiques (si faibles soient-elles), s’expose à transformer sa
pauvreté relative en misère absolue.

Toute la question réside donc dans ce que seront les frontières entre provinces. Des
passerelles ? Ou des murailles ? Par qui – et en vertu de quels critères – seront délimitées
demain les frontières économiques : de l’exploitation des infrastructures et des gisements
actuels ? Comment le pays évitera-t-il la perte de ses économies d’échelles, une fois
engagé sur la pente raide du découpage et de la décentralisation administratifs des
provinces ? Quand les gouvernants et les populations éprouveront-ils le besoin de
réaménager l’espace, principalement en réponse aux exigences du progrès technologique,
du développement économique, de l’amélioration des conditions d’existence et de la
protection de la biodiversité ?

Bien malin qui répondra à ces interrogations, avant que le pire qui se prépare aujourd’hui
n’étouffe ça et là l’économie du pays et le souffle des populations !

3.5. Vers plus d’exiguïté des espaces de développement

Les espaces délimités pour les nouvelles provinces se veulent être des espaces de «
développement ». Telle est la volonté politique exprimée. Tel est également l’argument
principal de la propagande des missions sénatoriales et des média proches. Tel est, enfin
et surtout, l’espoir des populations sur toute l’étendue du pays.

Et pourtant, rien n’est moins sûr. L’espoir entretenu par les populations risque d’être
vain. Car les dimensions de ces nouvelles entités ne répondent à aucun critère connu.
Elles ne sont fixées conformément à aucun objectif évident. Elles varieront à l’infini.

L’étendue géographique va du simple (représenté par la ville-province de Kinshasa et la
nouvelle province du Kasaï Oriental : environ 9.000 km2 chacune) à « quatre fois le
quintuple » (voir les nouvelles provinces du Moyen-Congo et du Nord-Katanga avec près
de 180.000 km2 chacune). Le poids et la densité démographiques des provinces ne
semblent répondre à aucun critère : environ 7 millions d’habitants dans la ville-province
de Kinshasa contre à peine 1,5 million dans la province de la Tshuapa. Les densités des
deux entités vont d’environ 1.200 habitants au km2 à Kinshasa, à 8 habitants au km2
dans la Tshuapa. Avec environ 5 millions d’habitants au total et 55 habitants au km2, la
nouvelle province du Kasaï Oriental (district de Tshilenge) se range dans la moitié
inférieure de ce large éventail des variations.



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Ce n’est pas tout. Loin derrière la ville-province de Kinshasa, le Sud-Katanga compte
environ 500 millions de dollars américains de PIB annuel et 250 dollars par habitant,
alors que la province de l’Uélé, comparée au Sud-Katanga, totalise dix fois moins de PIB
annuel total et 6 fois moins de revenu par tête. S’il faut comparer les chefs-lieux des
provinces au point de vue des infrastructures, des équipements et du niveau industriel, il
va sans dire que Buta, Boende, Lodja, Popokabaka et Kalemie n’ont aucun point de
comparaison avec Bukavu, Goma, Lubumbashi, Kananga et Kinshasa.

On peut allonger la liste des comparaisons, et on constatera que, dans chaque cas, les
variations des dimensions géographiques et démographiques et de degrés d’équipement
sont telles qu’aucun critère ne semble avoir présidé au découpage.

Plusieurs conséquences fâcheuses s’ensuivent. Épinglons-en une, en rapport avec
l’exigence d’une dimension minimum requise pour un pôle industriel du développement.
En effet, les promesses dont les provinces sont désormais porteuses aux yeux des
congolais, sont telles que ces entités décentralisées devront, à tout le moins, constituer
des pôles de développement, c’est-à-dire des pivots industriels au cœur de vastes
étendues rurales. Grâce aux technologies modernes, et grâce aux réseaux croisés
d’échanges entre les centres industriels et leurs hinterlands, les pôles industriels
stimulent, orientent et diffusent le progrès économique dans l’arrière-pays.

Comment cette exigence peut-elle être satisfaite lors du découpage de l’actuelle province
du Kasaï Oriental ? Rien ne prouve qu’on y ait pensé. En effet, quels types d’industrie
peuvent raisonnablement être installés dans la future province de Lomami (2,6 millions
d’habitants, 50.000 km2, enclavée à l’intérieur, sans infrastructures, ni équipements, ni
énergie), avec de sérieuses promesses d’induire le progrès technique et le développement
des marchés ? Aucun type ! La raison est évidente : toutes les formes d’industries à fort
potentiel d’effets d’entraînement exigent des paramètres beaucoup plus élevés que ceux
présentés par la province de Lomami. Pour tout dire, Lomami est un espace économique
trop étroit – et trop privé d’énergie, d’infrastructures et de pouvoir d’achat – pour
rentabiliser quelque industrie que ce soit dans cette gamme. Les industries de base sont
exclues (sidérurgie, chimie, industrie mécanique, …sont sans base de lancement, sans
sources d’approvisionnement, sans marché local). Les industries d’équipement le sont
également (automobile, textile, électroménager, ameublement). De même pour les
industries de production des biens de consommation courants (aliments, habillement,
cigarettes, jouets, …).

Comme choix, il ne resterait pour Lomami, en fait, que l’artisanat avancé : épiceries,
boulangeries, minoteries, biscuiteries et autres sacheries de dimension très modeste et de
technologie fruste. Sans effets polarisants, et donc sans grandes perspectives vers le
développement au profit des populations de Lomami.

C’est vrai pour Lomami. Malheureusement, ce n’est pas faux pour Tshilenge, ni pour le
Sankuru. Aucun de ces trois districts, devenant une province à part entière, ne pourra être
accusé de nuisance à l’environnement : aucun n’aura ni des cheminées crachant de la
fumée dans l’atmosphère, ni des canalisations évacuant des déchets toxiques dans des



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cours d’eau. L’innocence environnementale du Kasaï sera célébrée par quelques
générations encore ! Mais que promet d’être la vie des populations sans industrie ?

3.6. Un coût insoutenable des déménagements et emménagements

La mise en place des nouvelles provinces ne rapportera rien de palpable dans un horizon
temporel prévisible. Pire, elle drainera de l’insécurité, des pertes en économies
d’échelles, davantage de pauvreté, et d’immenses frustrations. C’est ce qui vient d’être
établi plus haut.

Malheureusement, il y a pire encore. La réforme promet d’être extrêmement coûteuse.
Financièrement – et même sur le plan strictement managérial – elle est de loin hors de
portée d’une économie congolaise sinistrée et gérée de façon artisanale. La réalisation des
promesses par trop généreuses, que la propagande officielle attache à la réforme, exige un
surendettement financier du pays à l’extérieur, ainsi qu’une gestion publique orthodoxe
dont les réflexes et les canons restent encore à inventer.

Des tâches lourdes et complexes se dessinent à l’horizon : installer l’architecture des 26
administrations provinciales, pourvoir chaque espace provincial d’un minimum
d’infrastructures (routes, ponts, chaussées, voiries urbaines, écoles, dispensaires, centres
hospitaliers, centrales électriques, stations de télécommunications, services postaux,
services d’urbanisme, bâtiments publics,…), équiper toutes ces installations pour les
rendre fonctionnelles, recruter et former le personnel administratif et technique requis,
etc. Des sommes colossales et de nombreuses compétences sont exigées. Dès le début, il
faudra mettre le paquet.

En effet, l’aménagement minimum d’un nouvel espace et d’une nouvelle architecture
administrative pour une province se chiffre en centaines de millions de dollars, et
s’impose dans un horizon temporel excédant rarement un lustre. Quelques centaines de
millions de dollars pour chacune des 15 nouvelles provinces – et peut-être un peu moins
pour les 11 anciennes provinces – totalisent quelques dizaines de milliards de dollars,
somme exigible au début du processus. Des exemples dont on gagnerait à s’inspirer sont
légion : Abuja au Nigeria, Brasilia au Brésil, Yamoussoukro en Côte d’Ivoire, Gbadolite
et Kindu au Congo même, etc.

Le manque de ressources et les besoins d’endettement sautent aux yeux. Pour peu qu’on
se souvienne que les recettes budgétaires propres du Congo atteignent péniblement 750
millions de dollars par an. Pari impossible dans un pays surendetté, et récemment
plébiscité dans le club prestigieux des PPTE (Pays Pauvres Très Endettés) ! À la lumière
des exigences financières et managériales du prochain découpage administratif,
l’impression tend à s’imposer que cette opération est simplement un rêve inaccessible.

Mais on serait mal inspiré de ne pas croire à l’impossible au Congo. Le pays, en effet, est
une entité qui a surgi du néant le 30 juin 1885, et qui a toujours été gérée selon le mode
de l’improbable. Son existence et son envergure relèvent du hasard de l’histoire. Sa
survie a toujours dépendu d’une série ininterrompue d’improbables coups d’essai. Enfin,



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sa misère s’explique largement par cette part impondérable du hasard, au sein d’une
civilisation pourtant très allergique à l’improvisation.

Cet improbable découpage a donc le plus de chance de se produire bientôt au Congo.
Dans l’improvisation, sur fond d’un mélange d’indifférence et de naïveté, et pour
déboucher, à coup sûr, sur de nouvelles dérives humanitaires. Dérives qui ne
surprendront personne, et dont la responsabilité incombera à … « pas de chance » !

SYNTHÈSE DES EXPOSÉS SUR LE DÉCOUPAGE ADMINISTRATIF Pr A. Léonard
KABEYA TSHIKUKU

La présente synthèse résume les trois exposés développés ci-dessus, avant d’en esquisser
une perspective d’ensemble.

1. Les configurations géopolitiques et administratives du Congo à travers l’histoire ont
été présentées, dans leur succession historique et dans leur justification officielle. Lazard
Tshipinda a tenté de rappeler les configurations administratives ayant jalonné l’histoire
du pays. L’exercice s’est voulu une tentative de mise en perspective des réformes
administratives depuis l’origine jusqu’à ce jour.

2. À ce sujet, il est donné de retenir les leçons ci-après :
i) Le tout prochain découpage du pays n’est ni le premier, ni encore moins le dernier ;
ii) La constitution du 18 février 2006 sera la toute première à prescrire la configuration
administrative, anticipant et encadrant ainsi la loi et les actes réglementaires en la
matière. Les provinces sont nommément déterminées, les compétences entre le
gouvernement central et les provinces sont définies, et l’organisation des pouvoirs en
provinces est fixée ; seules les limites des provinces seront fixées par une loi ;
iii) L’argument évoquant la nécessité de rapprocher l’administré de son administration est
commun à tous les découpages administratifs. Sous la colonisation, un tel rapprochement
visait le renforcement des mécanismes d’écrémage du pays, à travers une mobilisation
accrue des ressources humaines et matérielles. Aujourd’hui, l’objectif officiel est de
mieux encadrer et servir le citoyen ;
iv) Les découpages administratifs de l’après-indépendance (1960-87) sont intervenus de
manière circonstancielle, sous la pression des événements, en contexte de tension et
d’insécurité, et donc en l’absence d’une vision d’ensemble ;
v) Les découpages administratifs de l’après-indépendance (1960-87) ont souvent été
annulés, principalement par manque de financement pour un minimum d’infrastructures
et de fonctionnement.

2. La gestion de l’espace et du peuplement a été examinée pour la région du Kasaï.
Divers mouvements de populations ont été décrits par Joseph Mbingilayi, avec, en relief,
les régions de concentrations démographiques et les différents sites de brassages entre les
ethnies. À Lusambo, Luebo, Kanda-Kanda, Ilebo, Ngandajika, Mweka, Tshikapa,
Luluabourg et, plus tard, Mbujimayi et Mwene-Ditu, l’administration a particulièrement
marqué sa présence. Elle a rayonné sur l’hinterland kasaïen, scolarisant et éduquant la
jeunesse, regroupant et encadrant les paysans, organisant les zones rurales, …Le but était



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de fournir travailleurs et vivres aux chantiers miniers et aux villes. Mais également de
faire produire, dans des zones rurales, de plus en plus d’approvisionnements industriels et
de produits d’exportation.

D’où un souci particulier de l’administration de surveiller et d’encadrer les mouvements
des populations, et de plier à des règles juridiques des situations matrimoniales et
foncières complexes. C’était une façon particulière de rapprocher l’administré de
l’administration. Les résultats sont connus : scolarisation et diffusion des normes
d’hygiène, évangélisation, façonnement du profil et de la conscience identitaires
kasaïens, accoutumance des habitants à quelques facilités techniques et aux règles de
fonctionnement des administrations, accès de plus en plus large aux infrastructures et à
divers services, etc. Toutefois, en contexte colonial, ces progrès étaient appelés à
plafonner.

Après l’indépendance, c’est à leur recul qu’on assiste, pour des raisons liées aux
désordres, à l’improvisation et à l’incompétence qui s’installent dans l’administration, sur
fond des conflits localisés et des guerres civiles perlées qui décimaient les élites,
détruisaient les infrastructures et brûlaient les archives administratives, etc. Ce serait
donc contraire à la réalité des faits de prétendre que le Kasaï vit en 2007 à l’âge d’or de
son organisation administrative. Autant dire que le découpage territorial en perspective
atterrira sur un Kasaï sous-administré pendant un demi-siècle, et qu’aucun progrès n’est
envisageable sans préparation méthodique, sans ressources conséquentes, en un mot :
sans vision.

3. Découpage administratif et perspectives de la société est-kasaienne. Avec le découpage
qui pointe à l’horizon – dans une relative impréparation des espaces, des ressources et des
esprits – le Kasaï Oriental (de même que l’ensemble du pays) aura pour lui tous les
dangers, tous les risques, toutes les pertes, toutes les désillusions, en plus d’énormes
dettes. Six arguments ont été particulièrement examinés, un à un. À la lumière de
l’histoire récente des découpages administratifs, de la nouvelle constitution, du discours
politique, de l’état de préparation des ressources et des esprits, des attentes des individus
et des communautés, …la conviction s’impose que le pays fonce dans un mur, à court et
moyen termes.

Et pourtant, les priorités du pays et du Kasaï sont ailleurs pour l’instant ; elles crèvent les
yeux. Hélas, la conscience et le courage de le clamer manque souvent, dans le pays et
dans les provinces actuelles !

Certes, le Congo ne court pas forcément à la catastrophe. Mais le pays va de toute
évidence, les yeux bandés, au devant des difficultés sans nombre, face à une misère
accrue et vers de très amères désillusions. Tel qu’il est conçu, et tel qu’il sera
vraisemblablement appliqué, le tout prochain découpage administratif est une réforme
sans vision ni préparation, inopportune, coûteuse et risquée à plus d’un titre. Au mieux, le
Kasaï en sortira défiguré, fracturé, agité et inutilement plus appauvri. Au pire, il n’en
sortira même pas.




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Comme on aurait préféré se tromper de pronostic, devant le Congo qui, pressé de
retrouver son destin de pays prospère et de peuple libre, va, pour une nième fois, sauter
dans le vide, pieds et points ligotés !

REPÈRES BIBLIOGRAPHIQUES

(À étoffer et à présenter dans les règles. Tâche à confier à l’Assistant Joseph Mbingilayi ;
ce dernier partira du canevas bibliographique ci-après, dressé par les trois auteurs)
- Plusieurs écrits du Prof. Léon de Saint Moulin sur « l’histoire de l’organisation
administrative de la R.D.C. »
- Young, Crawford : Introduction à la politique zaïroise ;
- Les communications rendues sous la direction de MABIALA ma NTUBA NGOMA par
les professeurs MULAMBU MVULUYA, LOKA ne KONGO, LUKHANDA et
consorts, sur « fédéralisme, ethnicité et intégration nationale au Congo »
- Le prof. TSHIYEMBI MWAYILA a réfléchi sur « le découpage de la RDC en 26
provinces ou sa régionalisation est à la fois un défi et une vulnérabilité ».
- Le prof. Mampuya Kanunk’a Tshabu a écrit dans le journal LE POTENITEL l’article
intitulé : « Projet de constitution : copie à refaire ».
- Constitution du 18 février 2006.
(Dans la mesure où le temps le permettra, le Comité de Publications de CEREHISA peut
proposer aux auteurs la mouture finale de leurs textes. L’intérêt reste de recourir aux
services des auteurs – et plus spécialement du Pr Kabeya – pour garantir la cohérence de
tout le chapitre, de son introduction et de sa synthèse).


Lien Internet suggéré
http://www.congoforum.be/upldocs/KASAI%20DÉCOUPAGE.doc.rtf
Brève description du lien
Avant que les congolais ne se réveillent en sursaut, avant qu’ils ne se fassent, de nouveau,
surprendre par des conséquences dommageables de ce choix, avant qu’ils n’arrivent à
regretter d’avoir engagé une réforme risquée et d’avoir même loupé quelques rares atouts
liés à la même réforme, ... bref, de peur que le peuple congolais ne se reproche une
opération mal engagée, de peur qu’il ne regrette du temps perdu, des ressources
gaspillées et des occasions manquées de bâtir autrement la paix et le progrès, il serait
sage et responsable de lancer, dès à présent, un débat national sur le bien-fondé, les
critères et les contours du découpage. Ce n’est pas trop tôt. Mais ce ne sera jamais trop
tard.




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