Sigmund Freud La science des rêves p

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Sigmund Freud La science des rêves p Powered By Docstoc
					Sigmund Freud : La science des rêves : p.366/367 PUF 1967

Chapitre VII
Les rêves absurdes
L’activité intellectuelle en rêve

Il ne savait qu’il était mort


Une autre forme d’absurdité qu’on trouve dans les rêves de parents morts traduit, non la
moquerie et le sarcasme, mais le refus énerfgique : elle représente, refoulée, une pensée que
nous préfèrerions juger inconcevable. On ne peut expliquer ces rêves que si l’on se rappelle
que le rêve ne fait pas de différence entre le désir et la réalité. Par exemple, un homme qui a
soigné son père malade et qui a beaucoup souffert de sa mort, fait, peu de temps après cette
mort, le rêve absurde suivant :

Son père était de nouveau en vie et lui parlait comme d’habitude, mais (chose étrange) il était
mort quand même et ne le savait pas.

On comprend ce rêve si, après « il était mort quand même, », on ajoute : « à la suite du vœu
du rêveur », et, après « ne le savait pas », « que le rêveur faisait ce vœu ». Le fils avait,
pendant qu’il soignait son père, bien souvent souhaité sa mort ; exactement, il avait eu la
pensée charitable : « la mort devrait mettre fin à ses souffrances ». Dans le deuil qui avait
suivi, inconsciemment il s’était reproché ce souhait dicté par la compassion, comme si par là
il avait vraiment contribué à raccourcir la vie du malade. L’éveil des tendances infantiles
contre le père permit d’exprimer ce reproche sous la forme d’un rêve, mais justement
l’opposition totale entre la source du rêve et la pensée de la veille devait rendre ce rêve
absurde.

Les rêves de morts aimés posent à l’interprétation des problèmes difficiles qu’on n’arrive pas
toujours à résoudre de façon satisfaisante. On en peut chercher la raison dans l’ambivalence
affective à l’égard du mort. Il est habituel que, dans de pareils rêves, le mort soit tout d’abord
traité comme vivant, puis que, brusquement, on considère qu’il est mort, et que, dans la suite,
il vive cependant. Je suis arrivé à la conclusion que ces alternances de vie et de mort
représentent l’indifférence du rêveur (« cela m’est égal qu’il soit vivant ou mort »). Bien
entendu, cette indifférence n’est pas réelle, elle est désirée ; elle est destinée à déguiser les
attitudes affectives, souvent contradictoires, du rêveur ; elle est ainsi la figuration en rêve de
son ambivalence. Dans d’autres rêves où l’on est en relation avec des morts, j’ai pu souvent
me guider d’après la règle suivante : Lorsque dans le rêve il n’est pas rappelé que le mort est
mort c’est que le rêveur lui-même s’identifie au mort : il rêve de sa propre mort. Quand on
pense brusquement avec surprise : « Mais il est mort depuis longtemps », on se défend ainsi
contre cette identification, on nie qu’il s’agisse de sa propre mort.