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Rendez-vous ou les petits secrets by lcp19892

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									Rendez-vous ou les petits secrets




15h55, Léa est dans sa chambre, sur son lit, avec sa guitare sur les genoux, mais elle n’en joue

pas. Elle semble être happée par ses cheveux longs, bruns, raides, qui doivent pousser depuis

des années maintenant. Elle n’a probablement jamais eu besoin de se faire couper les pointes

car elle passe son temps à le faire elle-même, à la main.

Léa a détaché ses cheveux et inspecte minutieusement leur extrémité sèche et fourchue. Pas

un pratiquement, qui soit impeccable. Il faut les reprendre un à un pour effectuer le geste

rituel qui les absoudra de leur impureté renouvelée, acquise en quelques jours seulement car la

dernière séance de cette cérémonie chronique ne date que d’avant-hier.

Elle peigne ses longs cheveux bruns à la main, pour éliminer tous les nœuds, chaque nœud,

chacun de ces petits nœuds qui se multiplient et jamais ne disparaissent totalement

qu’instantanément. Elle prend une mèche, au hasard visiblement, part du bout des cheveux

qu’elle écarte dans ses mains pour remonter vers l’élastique qui les noue, puis fait le chemin

inverse du doigt pour séparer ce que se mêle, puis à nouveau du bas vers… jusqu’à ce que la

main circule librement sur la mèche. Jusqu’à ce qu’elle ne rencontre plus d’obstacles. Puis

elle passe à une seconde mèche, puis à une troisième, sans schéma apparent dans leur choix,

et continue de mèche en mèche jusqu’à ce qu’elle revienne à la première mèche qui semble

s’être à nouveau emmêlée entre-temps.

16h 25, Léa a l’air satisfaite d’avoir ainsi remis de l’ordre dans sa chevelure. Elle va pouvoir

passer au traitement des cheveux eux-mêmes, un par un. Ceux-ci, exceptionnellement

détachés pour l’occasion, atteignent son champ de vision latéral. Elle peut les inspecter pour

identifier le maillon faible, le vice caché, sélectionner ce qu’il faut sectionner, l’individu qui

est manifestement le plus atteint. Ce malheureux se sépare discrètement en deux fils
maigrichons à l’extrémité. Parfois en trois ou quatre même, à des hauteurs différentes. Un peu

plus en amont de cette divergence, un passage plus clair, dans la courbe du capillaire. C’est le

point le plus fragile, celui où, d’une légère pression des doigts de part et d’autre du cheveu,

Léa le coupe. Le petit bout abattu tombe sur la couverture du lit sur laquelle Léa est assise. De

nombreux autres suivent. Léa ne laisse pas passer une pointe qui soit un tant soit peu abîmée.

Parfois, il s’agit d’une franche cassure du cheveu, identifiable à l’inclinaison de l’aval final. Il

est alors facile de se débarrasser de ce bras mort. Parfois ce n’est qu’une différence de teinte,

vers la fin du cheveu, qui laisse présager cette faiblesse, cette nécessité de rompre le fil. Et

parfois cette fragilité est pratiquement invisible, repérée par Léa seule.

Ce travail de fourmi dura jusqu’à 17h12. Il resta ensuite à Léa à en dissimuler les indices, en

se désolidarisant de ces petites pellicules qui naissent sur son cuir chevelu que trop de soins

maltraitent. Traquant la tache, les traces, Léa gratte, secoue, utilise ses ongles pour que pas un

grain ne reste en suspend, ne risque d’apparaître sur les flans, le sommet de la tête ou le bas de

la nuque. Elle nettoie scrupuleusement chaque centimètre carré de son crâne, qui souffre

maintenant des massages et griffures, comme il avait souffert avant de la pression des

cheveux tirés, peignés, arrachés.

A la fin de cette messe noire, sa chevelure est impeccable. Il est 17h38. Le temps de se

recoiffer, de ranger la guitare et de jeter un coup d’œil à sa montre, il est l’heure d’y aller.

17h48, Léa prend son sac et le métro.



14h57 Paul est à son bureau mais ne travaille pas. Il est devant son ordinateur. Sur internet. Il

a voulu jeter une rapide coup d’œil à des sites de charme, pour bien commencer l’après-midi

peut-être. Cela ne doit pas être la première fois car il en trouve un très rapidement. Son visage

est à la fois brillant et grave, tendu. Sa main sur la souris tremble légèrement et son regard est

fixe, tout à l’écran. Des femmes nues défilent devant ses yeux, des femmes de toutes sortes,
faisant toutes les mêmes choses. Les sites se suivent les uns après les autres. Se ressemblent.

Les filles varient, en âge, taille, poids et couleur. Quelques vidéos détaillent les mouvements

qu’on pouvait imaginer sur les autres images immobiles. On les voit crier mais le son de

l’ordinateur est éteint. Les paroles disent certainement qu’elles aiment, mais leur visage

semble plutôt montrer de la souffrance. 15h48, Paul est passé à des sites plus suggestifs, plus

artistiques, moins… plus érotiques. Son pantalon est baissé, il vérifie que le verrou de sa

chambre tiré. 16h39, le voici revenu à un site plus commun. Il entre son numéro de carte bleu

pour avoir un accès à plus de contenu. Les corps s’enchaînent, les scènes se répètent, plus

longues, plus détaillées. Les yeux de Paul sont gonflés, dressés vers l’écran.

17h44, Paul en a terminé, remonte son pantalon, range ses affaires et ses livres, se lave les

mains et descend à la station.



13h58, Marie est dans sa cuisine mais ne cuisine pas. Elle mange tout ce qu’elle trouve dans

les placards. Gâteaux, céréales, yaourts sans cuillère, saumon fumé à la main, pâtes crues. Il

ne reste plus grand-chose car c’est la seconde fois aujourd’hui. Elle s’est déjà fait… une fois

tout à l’heure, à 11h34. Mais semble avoir besoin à nouveau de se remplir. La voilà pleine.

Elle s’assoit un moment. Elle va aux toilettes, boit beaucoup d’eau, puis s’accroupit devant la

cuvette. 14h55, elle se met deux doigts dans la bouche.

16h15, elle pleure sur son lit.

17h20, elle prend son RER.



12h59, Stéphane est aux toilettes mais ne fait pas ce qu’on fait aux toilettes. Il se shoote.

17h15, il commence à émerger, se douche rapidement et prend le bus à 18h10.



12h, Julie est… Mais ne…
18h24, Léa, Paul, Marie, Stéphane et Julie se retrouvent devant la statue de Danton, à

l’Odéon, Paris.

    -   Salut, ça va ?

    -   Ouais ça va, et vous ?

    -   Ça va ça va.

    -   Bon aprem ?

    -   Mouais, j’ai bossé un peu… et toi ?

    -   Oh, rien de spécial… j’ai traîné…

    -   Bon on va voir quoi déjà ?

    -   La vie des autres.

    -   Ah oui paraît que c’est bien.

    -   Bon on y va ?

    -   Ok.

    -   Allez.

Ils entrent dans le ciné.

								
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