De l'impatience à la patience Chantal Pascal infirmière

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De l'impatience à la patience Chantal Pascal infirmière Powered By Docstoc
					             6ème journée montpelliéraine de soins palliatifs
                    "Le temps, l'instant et la durée"
                                Vendredi 28 novembre 2008




                               De l'impatience à la patience
                                Chantal Pascal infirmière


Notre façon de vivre en ce début de siècle est tournée vers l'immédiateté, les temps d'attente
se réduisent de plus en plus nous avons du mal à patienter. Nous vivons l'attente comme une
perte de temps, une injustice voire un manque de respect.
Nous voyageons dans des temps records, le téléphone portable nous donne l'illusion d'être à
plusieurs endroits à la fois .
Le soignant, au même titre que les autres citoyens, est dans cet engrenage de vitesse, de
frénésie, où les valeurs économiques semblent primées sur les valeurs plus humanistes.
A l'hôpital, le soignant est confronté à des rythmes ; le temps de l'horloge immuable c'est à
dire le temps de sa journée de travail, les rythmes d'organisations de l'hôpital : pharmacie,
transport, analyse... Il est aussi soumis aux durées de séjour de plus en plus courtes et bien sur
au rythme de la personne malade. Ce rythme est radicalement différent du rythme des
personnes en bonne santé.
Face à tous ces temps, le soignant doit s'adapter et trouver son rythme à lui pour être le
mieux possible dans son travail dans un souci d'aider au mieux la personne malade.
Il se questionne tout le long de sa carrière sur l'urgent, l'essentiel, sur comment exercer au
mieux son métier en étant confronté à tous ces paradoxes : qualité /quantité, urgence et
réflexion, accompagnement et durée de séjour limité…

A travers mon parcours professionnel, les échanges avec des différents professionnels et
les lectures que j'ai pu faire, je vous propose de partager ce temps de réflexion sur le temps
du soignant. Comment nous adaptons nous ? Bien sur nous n'avons pas les mêmes parcours
mais j'espère que vous pourrez retrouver certaines de vos préoccupations à travers ce récit. J'ai
choisi de l'aborder en faisant le lien entre l'impatience du début de carrière et la patience
comme aide auprès de la personne malade mais aussi comme aide pour un travail en équipe.

Voilà plus de vingt ans, j'arrive à l'hôpital de Montpellier, pleine de certitudes, très confiante
en la médecine. Très idéaliste sur la profession infirmière un peu, voire beaucoup dans le rôle
du « sauveur »
Le début est bouleversant, je découvre rapidement que l'on peut mourir à l'hôpital, mourir
jeune, même très jeune, malgré tous les traitements apportés. Je le savais, mais là j'en
prends conscience, je l'intègre.
C'est le temps de l'impatience, l'énervement par rapport à des organisations que je ne
comprends pas toujours, l'impatience aussi par rapport aux résultats d'examens, je subis le
rythme du patient. Le temps de l'échec, du doute, la médecine ne peut pas tout.

Je pars en réanimation, c'est le temps de l'urgence, de la réassurance, la médecine sauve. La
toute puissance est parfois mise à mal mais je n'ai pas trop le temps d'approfondir, un autre
malade arrive.



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Puis vient le temps des maladies infectieuses, je ne sais plus rien. Qu'est ce que je fais là ? A
quoi je sers ? La nécessite de prendre du temps s'impose : Me questionner, réfléchir sur le
choix de ce métier, les valeurs, les convictions qui font que je suis là aujourd'hui.
Le besoin d'un travail d'équipe est inévitable, tout le monde joue le jeu, prend ce temps de
réflexion pour aider à retrouver un sens commun dans notre façon de prendre soin de la
personne malade.

Ce travail se poursuit, se développe, en équipe mobile de soins palliatifs. Confronté aux
demandes des services, pour aider les équipe, un questionnement perpétuel est nécessaire par
rapport à : Qu'est ce que la dignité ? L'autonomie ? l'acharnement thérapeutique ? mais aussi
une réflexion sur notre implication dans les soins, dans l'accompagnement. Une réflexion
également sur le positionnement de chacun , comment ne pas cautionner des actes qui vont
contre nos valeurs ?

Prendre aussi le temps de réfléchir sur que transmettre de ce que nous disent la personne et
son entourage, comment transmettre à ses pairs, aux autres membres de l'équipe. Les
transmissions aident à prendre du recul par rapport à la situation, mais aussi à faire entendre la
parole de la personne malade.

La formation est un autre volet très riche : revisiter les concepts infirmiers avec
l'expérience, pouvoir partager avec d'autres professionnels, les formaliser par écrit sont des
temps riches et nécessaires pour tous les soignants.

Quand je relis mon parcours professionnel avec vous, je pourrai développer différents points
mais j'ai choisi de vous parler de la patience car au début de ma carrière , j'étais très
impatiente, souvent énervée. Je vous rassure, je le suis encore, mais j'espère un peu moins.

L'impatience est inhérente à l'homme, et le but n'est pas de la supprimer parce qu'elle sert
aussi d'alerte et peut traduire un désarroi. Il s'agit plutôt de l'interroger : pourquoi sommes
nous aussi impatient ? que ce malade décède par exemple. Il s'agit de la traverser, de
dialoguer avec elle, de faire cohabiter patience et impatience.
Comme le fait remarquer Eric Fiat dans son article sur le temps pour qu'il soit question de
patience il faut qu'il y ait attente, la patience va se traduire par la façon dont nous allons
attendre et habiter le présent. Car si j'attends c'est que je n'ai pas les moyens de savoir tout de
suite, je suis confrontée à mon impuissance. Est ce que je suis totalement tournée vers ce
résultat et donc je me désintéresse de ce qui se passe en ce moment ? Ou suis je présente à ce
qui se passe ici maintenant ? Nicolas Grimaldi définit " l'attente comme une manière de
s'expatrier du présent en le disqualifiant : parce que le propre de l'attente est d'être uniquement
attentive à ce qu'elle cherche et jamais à ce qu'elle trouve, parce que le présent est par
définition vide de ce qu'on attend, l'attente le considère généralement comme aussi peu que
rien".

La patience peut être une façon d'attendre, de ne pas imposer son rythme à l'autre. la patience
c'est accueillir l'autre, c'est donner de son temps pour accueillir le temps de l'autre.
Elle peut être un moyen de résistance du soignant, une manière de retrouver du temps.

Le mot patience vient du mot "pati" qui signifie souffrir. Elle est définie comme vertu qui
consiste à supporter les désagréments, les malheurs, souffrir avec patience, endurer,
supporter. Cette définition, remarquons le, se rapproche aussi du mot patient définissant la
personne malade.

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Elle est aussi perçue comme une qualité qui fait qu'on persévère dans une activité sans se
décourager , un travail de longue haleine.

L'idée que l'on se fait de la patience évolue ou diffère selon qui l'on questionne. Pour Saint
Augustin, et nous retrouvons cette idée dans de nombreux textes religieux, il s'agit d'une vertu
qui ouvre les portes de la sagesse, très liée à l'acceptation de la souffrance.

La patience stoïcienne, elle, est dans la maîtrise, dans le non désir, la sagesse de
l'acceptation, de la résignation.

La définition que propose Eric Fiat correspond peut-être davantage au moment où j'en suis de
mon parcours. Elle se situe donc dans l'accueil du temps de l'autre. Elle n'est pas
résignation mais au contraire une façon active d'attendre. Elle ne fait pas de l'attente
seulement un temps de souffrance mais aussi un temps d'approfondissement, de
compréhension, voire de plaisir. En soins palliatifs, cette approche prend toute sa
dimension. Je pense que c'est un positionnement différent dans les soins, une autre
confrontation au temps . En effet, le patient n'a plus les mêmes priorités que quand il était en
bonne santé et il interpelle le soignant dans ses certitudes. Le fait de se trouver auprès de
personnes en fin de vie qui n'ont rien à attendre de l'avenir , souhaiter que le temps passe, pour
elle, c'est se rapprocher un peu plus de la mort, permet en leur présence de porter plus
d'attention au présent. Ce qui ne veut pas dire que pour ces personnes, il n'y a pas de projet
mais que le projet est davantage porteur de vie qu'attente.

Lors d'une formation, l'intervenant nous a posé la question : Agissons nous toujours dans
l'intérêt des personnes malades ? Quelques unes d'entre nous répondent oui bien sûr, c'est
évident. Mais en y réfléchissant de plus près nous nous apercevons que nous répondons
d'abord à une organisation de service : prise de sang, pansement, visite…Travailler en unité
de soins palliatifs, c'est balayer cette organisation, c'est se laisser guider par les besoins
exprimés par la personne, dans la mesure du possible, être le plus près de son rythme. Une
dame hospitalisée, suite à de multiples fractures dans un contexte de cancer, est alitée depuis
plusieurs mois. Son souhait est de descendre dans le parc dans son lit. Ce qui n'est pas une
mince affaire .Ce moment présent la ravie, elle profite de tout : du soleil, du vent sur le
visage, l'animation autour d'elle, la présence de son fils. Moment magique aussi pour le
soignant, temps suspendu, temps partagé, nous sommes hors du temps.

Questionner l'utilité de chaque soin pour ne pas se contenter du « c'est comme ça. » est
un travail possible qu'en équipe, avec le respect du patient mais aussi de ses collègues.
Pouvoir débattre de l'utilité de tel soin, des avantages et des inconvénients, pour que celui qui
fera l'acte, comprenne le sens du soin.

Les soignants qui viennent en stage chez nous, sont toujours questionnés par rapport au temps
et souvent ils nous renvoient "ce n'est pas pareil ici vous avez le temps". Alors que lorsque
nous y travaillons, nous avons la sensation d'en manquer. C'est avant tout une attitude , un
positionnement différents, il ne s'agit pas de remettre en question les organisations de
travail mais plutôt de réfléchir sur ce qui est possible pour chacun d'entre nous d'interroger ,
de remettre en question. Je crois que les organisations sont aussi sécurisantes pour le soignant
c'est une protection à une remise en question.
Les organisations nous permettent de travailler avec des certitudes, nous questionner sur
pourrait-on travailler autrement ? renvoie à l'inconnu. Pour affronter cette incertitude, le

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soignant doit pouvoir travailler en équipe et être soutenu par sa hiérarchie . Il est difficile
pour chacun d'entre nous de ne pas faire de gestes institués et répétés depuis le début de
notre carrière comme par exemple la tension, la température…Ce n'est pas qu'il ne faut plus
faire ces gestes mais les interroger. Je le fais pour qui ? pourquoi ? Pour rassurer qui ? Qu'est
ce que je vais pouvoir faire ou dire une fois que j'aurai pris la tension à cette personne, qui je
sais, est en phase terminale. Je lui trouve 7 de tension ? Est ce que je le dis au patient ou est ce
que je lui mens ?

Ce temps pris pour réfléchir, échanger, discuter ne peut être perçu comme perte de temps,
comme inutile, non prioritaire car sinon nous ne le prenons jamais. Ceci n'est possible
que si chacun d'entre nous en est convaincu et qu'une réflexion d'équipe est menée sur le
sens des soins.

Quel est l'essentiel pour cette personne que j'ai en face de moi, qu'attend elle de nous ?
Lévinas parle de « responsabilité pour autrui. » Je ne sais pas si nous devons être
responsable de toutes les personnes que nous croisons mais nous avons la responsabilité de
la personne malade qui nous dévoile sa vulnérabilité et qui par conséquent nous
convoque à lui venir en aide. Nous avons cette responsabilité individuelle d'accueillir cette
personne, d'être dans son temps à elle. Ceci nous semble relativement vrai vis à vis de la
personne malade et de son entourage bien que nous ayons toujours à progresser ; à partir de
mon expérience, je peux dire que nous n'avons pas la même patience envers nos collègues.
Travailler en équipe suppose cette qualité, l'impatient travaille seul, il ne peut pas attendre
ni entendre l'autre. Ne sommes nous pas trop impatients vis à vis de nos collègues, quand ils
débutent, face à leur geste mal assuré ? Nous aimerions qu'ils aient tout saisi en un mois,
qu'ils soient dans les mêmes questionnements que nous qui sommes dans ce service depuis
bien plus longtemps. Du coup nous passons à côté du présent, ce avec quoi ils arrivent, ils ne
viennent pas sans rien. Mais fort de nos certitudes, de nos habitudes, nous n'en profitons pas.
Prendre le temps d'échanger sur nos valeurs, se sentir concerné par l'autre, supporter de ne
pas avoir de réponse, habiter son temps au lieu de le subir permet de retrouver du sens à
son travail. Cette réflexion est importante à mener si nous voulons vraiment travailler en
équipe, en interdisciplinarité. Par expérience ce n'est pas simple mais je crois que l'aventure
vaut le coup d'être vécue, elle n'est jamais totalement achevée. Ce temps permet la confiance
entre nous, le soutien indispensable pour continuer de soigner la personne dans les situations
difficiles.

 La patience comme moyen de retrouver du temps, comme moyen de résistance peut être
une voie intéressante pour que le soignant retrouve de l'intérêt, de la créativité, de
l'imagination dans son travail. Comme nous l'avons vu, c'est un cheminement, un engagement
et un positionnement individuels et collectifs. Peut-être suis je un brin idéaliste mais je pense
qu'il faut l'être pour continuer à s'améliorer un peu tous les jours. « La patience est une belle
manière d'espérer. »1




1 Eric Fiat

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BIBLIOGRAPHIE



Philosophie magazine, collectif,« l'essence du temps », n°21, juillet-aout 2008, p23-51

Marie Fernandez-Petite, article « l'illusion de la toute puissance » infokara 2006,21 (3)

François Rosselet, article « l'impatience en dialogue » infokara 2006,21 (3)

Soins psychiatrie, collectif, « le temps de soigner »n°236, 01/01/2005, p17-37

Saint Augustin, « De la patience » œuvres complètes de Saint Augustin, traduites en français
sous la direction de M. Raulx, tome XII, p 294-305, Bar le Duc, 1866

Eric Fiat, article « philosophie de la vieillesse, réflexion sur le temps qui passe »,
philo.pourtous.free,fr

Eric Fiat, article « Le temps qui passe, les philosophes sont-ils plus patients ? »
philo.pourtous.free,fr

Wikipédia, source internet, « définition patience »




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