Valentine Goby

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Valentine Goby Powered By Docstoc
					                                          Valentine Goby
                                      18 december 2008
                              Hoger Instituut voor Franse Cultuur

Biographie

                                 Née à Grasse en 1974, Valentine Goby y a passé toute son
                                 enfance et est amoureuse de cette région.

                                 Après des études à Sciences-Po, elle a effectué des séjours
                                 humanitaires à Honoi et à Manille. Enseignante, elle a aussi fondé
                                 l'Ecrit du Cœur, collectif d'écrivains soutenant des actions de
                                 solidarité. Elle est aujourd'hui enseignante et romancière pour
                                 adultes et pour la jeunesse.

Valentine Goby est lauréate de la Fondation Hachette, bourse jeunes écrivains 2002 et a reçu
le pris Méditerranée des Jeunes, le prix du Premier Roman de l'université d'Artois, le prix
Palissy et le prix René-Fallet en 2003 pour son roman La note sensible.

Source : Editions Gallimard



Bibliographie
(Livres pour adultes)

La note sensible, Gallimard, 2002
        « Je n'ai jamais connu de vous qu'un univers sonore, où dominaient Mozart et votre violoncelle. Vous
        jouiez. Les voix chantaient. J'écrivais. Votre musique est dans ce manuscrit. À vous entendre, j'ai eu
        peur de vous aimer. Je vous ai fui. J'ai écrit ce qui aurait pu être notre histoire. Ne me demandez pas
        pourquoi. Je ne vous demande pas pourquoi vous avez joué pour moi du violoncelle, chaque soir,
        pendant des mois.
        Quand vous aurez terminé votre lecture, je serai nue devant vous, et pourtant moins vulnérable qu'au
        soir du 15 octobre. Je n'aurai plus rien à dissimuler, pas même de l'amour. »

Sept jours, Gallimard, 2003
        « Comme ils sont beaux. Mes enfants.
        Ils sont assis, tous les quatre, sur le muret. Immobiles. Silencieux. La maison dans le dos. En face, la
        mer.
        Ils regardent loin devant. Et loin derrière ; un soupir, un sourire pâle, un battement de cils. Les volets
        clos, les bagages posés sur le gravier, le soleil de septembre... c'est le décor d'un commencement ; d'un
        épilogue. L'un et l'autre peut-être.
        Un homme remonte l'allée, aveuglé de lumière. Dans sa main, il tient une Bible, le livre du début et de
        la fin ; ou l'inverse. Il ne sait pas que les quatre ombres assises là-bas, sur le muret, ont elles aussi
        peuplé un vide immense.
        Ébauché un monde.
        En sept jours. »
        Quatre frères et sœurs se retrouvent, entre les murs de la maison où ils ont grandi. Seuls pour la
        première fois. En quête d'une rencontre. À la recherche d'un point de départ, au-delà des liens du sang.




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L’antilope blanche, Gallimard, 2005
       « Je voulais aller loin. Je dois y être. Douala m'arrête. La moiteur m'enveloppe. Mes jambes ne me
       portent plus. C'est donc ici ? Ici que je dois être ?
       Yves Kermarec, je m'éloigne de toi. Mon Dieu, faites que ce soit pour toujours. »
       En 1949, Charlotte Marthe devient directrice d'un collège de jeunes filles camerounaises. Elle n'est
       qu'une femme en deuil de son amour. Elle ne sait pas qu'elle deviendra l'héroïne discrète et passionnée
       d'une page oubliée de l'Histoire.

L’échappée, Gallimard, 2007
       « Nous marchons, suivies par la foule, têtes rasées parmi les décombres de l'avenue Janvier, de la rue
       Saint-Hélier dévastée, criblée de béances et d'immeubles en ruine, pendant des semaines c'étaient des
       gravats enchevêtrés de poutres, de meubles brisés, chambres, cuisines, salles à manger réduites en
       poussière, éclats de verre, j'imagine que c'était comme ça, tout est déblayé et vide maintenant, je
       trébuche sur des souvenirs que je n'ai pas, les bombardements ont eu lieu sans moi, j'étais terrée dans
       un couvent mais je sais tout, ils m'ont fait ce que la guerre leur a fait. »
       L'échappée ou le destin d'une jeune paysanne bretonne coupable d'avoir aimé un pianiste allemand
       pendant l'Occupation. Avec ce quatrième roman, Valentin Goby signe un livre tragique et puissant sur
       l'identité et la liberté.

Petite éloge des grandes villes, Gallimard, 2007, collection « Folio »
       « J'ai lu sur la ville de Douala, vu des milliers de photos, tenu entre mes mains d'énormes volumes de
       documents d'archives, je l'ai traversée et je n'ai pas écrit sur Douala mais sur l'exil et la raison de vivre
       ; j'ai lu sur Rennes, annoté des centaines de pages, cherché des images impossibles et peu importe, je
       n'ai jamais écrit sur Rennes mais sur la transgression. Je ne crois pas qu'une ville, qu'un lieu soient un
       sujet, la ville force le regard, mon regard, je me reflète en elle, elle en moi, les lieux seuls n'existent pas,
       nous sommes les lieux que nous avons traversés. »

Qui touche à mon corps je le tue, Gallimard, 2008
       « Marie G., faiseuse d'anges, dans sa cellule, condamnée à mort, l'une des dernières femmes
       guillotinées.
       Lucie L., femme avortée, dans l'obscurité de sa chambre.
       Henri D., exécuteur des hautes œuvres, dans l'attente du jour qui se lève.
       De l'aube à l'aube, trois corps en lutte pour la lumière, à la frontière de la vie et de la mort. »



Entretiens
1. Interview de Valentine Goby par Karine Henry
(à propos de Qui touche à mon corps je le tue)

Virage dans l’œuvre de Valentine Goby, naissance d’une puissance poétique sans concession,
épure d’une forme, d’une orbe parfaite pour ce roman qui dit le cri immense et murmuré de
trois êtres emmurés dans le corps, le grand corps social tout autant que dans leur chair, et qui
pourtant trouveront la force de cette liberté : faire le choix de Soi et quel qu’en soit le prix.

Comme si tout ce qu’elle avait écrit jusque lors, depuis La Note sensible jusqu’à L’Échappé,
avait préparé ce qui se déploie là, dans son dernier roman, une fracture profonde s’est opérée
dans l’écriture de V. Goby. L’auteur atteint là une force verbale pénétrante : pas un mot de
trop, une ligne parfaite pour ce roman qui, s’emparant d’un sujet grave, s’incarne en cette
beauté venue de la tragédie. L’intrigue se déroule en une journée, de l’aube à l’aube, cinq
chapitres rythmés par les heures du jour : l’aube, midi, 16h00, 22h00 et l’aube à nouveau.
Nous sommes le 23 juillet 1943, à Paris, et l’on écoute et voit trois protagonistes qui
attendent, attendent et dont les destins vont s’entrelacer : Marie G., incarcérée à la prison de la
Petite Roquette dans la cellule des condamnés à mort, elle est une « faiseuse d’ange », et pour
cela elle va être exécutée – l’une des dernières femmes guillotinée. Lucie L., debout dans sa


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chambre, le corps brûlant de fièvre, qui attend que meurt cette chose vivante en son utérus.
Enfin, Henri D., exécuteur des hautes œuvres de l’État, l’un des derniers bourreaux. Il attend
le lever du jour et se prépare à exécuter Marie G. Ces trois destinées se rejoindront au moment
de l’exécution capitale et c’est alors que l’on comprendra qu’ils attendaient tous trois la même
chose : être libéré.

Dans vos précédents romans prévalaient des portraits de femmes fortes qui
s’emparaient de leur vie et affrontaient la maternité dans des conditions souvent
difficiles. Qui touche mon corps je le tue, reprend ce questionnement autour de la femme
et de son corps, en le poussant très loin. Cette montée en puissance laisse supposer que
vous, ainsi que vos personnages féminins, avez-vous atteint une sorte d’absolu, un point
de non-retour. D’où ce livre vient-il ?
Merci, d’abord, de cette belle présentation. C’est la première fois que je parle publiquement
de ce livre, alors j’espère n’être pas trop maladroite. Il me semble que cette histoire vient de
très loin, que c’est probablement le roman que je voulais écrire avec le plus de détermination.
J’ignore d’ailleurs ce que j’écrirai ensuite. Quoiqu’il en soit, j’atteins en effet à la limite d’un
cycle qui touche à l’identité et au corps féminin. Lorsque j’ai écrit L’Échappée, pour ceux
d’entre vous qui l’ont lu, j’ai intitulé un chapitre « Miserere » où je racontais une scène de
tonte que j’assimilais à un viol. C’est une scène d’une extrême violence qui pose la question
du corps féminin à la fois comme prison et comme instrument de libération, selon ce que l’on
choisit d’en faire. Le texte se bâtit autour de ce questionnement, même s’il évolue au cours du
roman puisque c’est en premier lieu l’histoire d’une femme éprise d’un officier allemand
duquel elle a un enfant et dont la vie entière sera conditionnée par cet amour interdit. Je
m’éloigne du sujet…
J’ai senti, en tout cas, qu’autour de cette question de l’identité et du corps se jouait l’essentiel
de ma démarche, de mon travail, et qu’il faudrait que je m’y précipite dès mon livre achevé.
C’est ce que j’ai fait, animée par une grande urgence, en écrivant ce dernier roman. Je voulais
ausculter l’idée, jusque dans ses ultimes retranchements, que l’on est son corps et que son
corps, c’est soi. Chacun des trois personnages détient un pouvoir de vie et de mort sur un
autre être, sur son propre enfant, sur celui des autres ou sur le corps de la condamnée à mort.
À l’aune de cet outil, cette enveloppe, cette chose subie qu’est le corps, je m’interroge sur ce
que signifie devenir surpuissant, dessiner des limites à son corps, écouter, avoir envie d’être
aimé, regardé, renaître à travers la maîtrise de ce lieu (le corps) et de ce qu’il porte d’histoire,
de désirs, de fantasmes, de haines…
Pour conduire cette exploration, je suis partie d’un fait divers : l’exécution de Marie-Louise
Giraud en 1943, qui avait pratiquée vingt-six avortements et fut effectivement l’une des
dernières femmes guillotinée. Ce qui m’intéressait aussi, c’était de savoir comment on entre
dans une mécanique où l’on a pouvoir de vie et de mort sur les autres. Marie G. possède ce
pouvoir de manière illégale, ce qui la conduit à sa perte ; Henri D. est pour sa part
institutionnellement investi de ce pouvoir. Quant à Lucie L., la mère avorteuse, qui est censée
pouvoir maîtriser son corps, elle se situe à la croisée des deux autres personnages. Notre corps
nous appartient, certes, seulement, la loi dit autre chose.

La scène d’ouverture est fascinante et terrifiante. Elle est introduite par un texte d’une
rare puissance poétique, un texte d’affranchissement de la parturition, de la mise au
monde du moi et de sa propre corporéité. Je lis un bref morceau du texte où se manifeste
l’urgence dont parle Valérie Goby et qui témoigne assez bien de cette fracture
intervenue dans l’écriture à laquelle je faisais tout à l’heure allusion : « Au-delà de mon
corps de ma peau il n’y a rien ou bien l’océan la guerre la maison d’enfance ma mère ils
ne sont pas moi ils ne se confondent pas un instant avec moi je me suis découpée selon les


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pointillés j’ai un tout petit corps qui tient entier dans le miroir il m’appartient il va s’en
échapper un ange fripé sanguinolent je ne suis ni à ma mère ni à l’ange je suis à moi
n’essayez plus de me prendre de me manger de m’avaler de me digérer cette douleur
c’est moi ce trou ces spasmes ce sang qui va couler c’est moi Lucie L. »
À la lumière de cet extrait, il me semble que vous êtes passée des mots qui venaient de la
tête à des mots qui désormais viennent du ventre. Qu’est-ce qui a permis cette évolution
de votre écriture ? Et dites-nous en deux mots de quoi est faite cette première scène, ce
qui survient dans cette chambre.
Vous venez de citer un passage dépourvu de ponctuation. Il était important pour moi que le
langage ne soit plus un outil de maîtrise, mais un outil de survie. Et pour qu’il soit un tel outil,
il fallait se dépouiller le plus possible de tout ce qui l’organise, le structure. La ponctuation est
par conséquent réduite à sa portion congrue. J’ai imaginé un narrateur dont la fonction est
d’être à la fois dedans et dehors, à l’intérieur du corps et hors de lui, et tout ceci en même
temps puisque c’est ainsi que nous sommes nous-mêmes. Car nous sommes à la fois à
l’intérieur et à l’extérieur de nous ; nous nous projetons en nous-mêmes comme nous nous
projetons dans le monde, nous savons qui nous sommes et nous sommes aussi des êtres
fantasmés, par nous autant que par les autres… Bref, mon travail a consisté à représenter cet
être pluriel.

C’est une vision cubiste ?
Cubiste, oui, dont le point central serait le ventre. Il était nécessaire pour parvenir à cette
représentation de se débarrasser le plus possible de tous les à-côtés de la langue, d’atteindre à
une espèce de squelette de la langue, ou plutôt de cœur, dans le sens d’un organe qui irrigue
tout le reste. Cette scène initiale montre Lucie L. en train d’avorter. C’est une scène
importante parce qu’elle éclaire ce que le titre dit, Qui touche mon corps je le tue, c’est-à-
dire : j’ai choisi d’être moi, quel qu’en soit le prix. Je dessine mes propres contours et ni la loi
ni le regard des autres, ni celui de mon mari ou de ma mère, ni aucune force extérieure ne
décide à ma place qui je suis, qui je veux être et qui je peux être.

Ce sont les thèmes de l’enfantement et de la maternité, des thèmes qui sont les sources
de ce livre. Peut-on dire de ces femmes, Lucie L. et Marie G. qu’elles sont, a contrario du
corps social, emblématiques de ce qu’est le courage – le courage du parti pris de soi ?
Au-delà de tout militantisme, de toute prise de position contre ou en faveur de l’avortement –
ce n’est pas le moins du monde mon propos. Je n’aspire, en effet, qu’à exhorter à choisir le
parti pris de soi. C’est la seule façon d’être. J’ouvre une petite parenthèse pour souligner
l’importance du parti pris de soi. J’ai une amie documentariste qui travaille sur un sujet
intitulé : « Le ventre des femmes. Sur la stérilisation forcée des femmes au Pérou » C’est un
sujet qui peut apparaître à l’opposé du mien, puisqu’il s’agit ici de militer pour le droit à
enfanter. En réalité, c’est la même chose. C’est l’histoire de femmes qui luttent pour leurs
droits, et ce droit passe en première instance par le corps. L’âme, et toutes ces choses
complètement désincarnées ne sont que des extensions de notre pensée. Le principe de base,
le principe animal, c’est le corps. Tout passe par le corps, par le ventre.

Au fur et à mesure de la progression de l’histoire, on assiste à une remontée des racines
de chacun des personnages – une remontée sur les terres utérines –, en tout cas, tous
tentent de savoir de quel corps ils sont issus. Pouvez-vous nous dire d’où viennent Marie
G., Lucie L. et Henri D. ?
Le corps d’origine est autant le corps maternel que son corps à soi, c’est-à-dire celui que l’on
a été avant que le monde extérieur ne greffe en nous des tas de choses qui ne nous
appartiennent pas. Lucie L. est une jeune femme de la petite bourgeoisie, dont le père a été


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très absent et qui est comme une extension du corps de sa mère. Elle a vécu avec elle une
relation fusionnelle, magnifique, passionnelle, douloureuse aussi, car il faut, à un moment,
rompre avec cette relation qui entrave le rapport à l’autre, et notamment à l’homme, qui
empêche le sentiment amoureux, bloque le désir sexuel. Il faut que la nature de cette relation
cesse, et l’avortement provoqué par Lucie L. est l’expression de cet achèvement. Elle provient
du corps de sa mère tisserande, qui a ajoutée une peau de laine ou de coton par-dessus le
corps existant, de façon à le conserver, à l’enfermer davantage. C’est une relation très belle et
très complexe.
Marie G., elle, est née à Cherbourg dans une famille de pêcheurs. Elle est le dernier enfant, et
aussi celui qui a survécu. Elle est un peu l’oubliée de la famille, la bouche supplémentaire à
nourrir, à laquelle on demande de vivre, si possible, parce qu’on a connu assez de mort et
assez de peine, mais en même temps de ne point trop se manifester. Voilà par conséquent un
corps atrophié, délaissé, livré à l’ombre. Dès lors, Marie G. cherche par tous les moyens – et «
faiseuse d’ange » en est un – à être vue, à avoir du pouvoir, à être estimée, à devenir un
personnage important de la vie locale. L’affirmation de soi passe également par le fait d’avoir
une existence différente de celle que lui offrirent ses parents. Elle s’efforce de sortir de la
pauvreté, de nourrir ses enfants malgré la guerre, de posséder un tourne disque, etc. Cette
femme a existé. Elle se prénommait Marie-Louise Giraud.
Henri D., quant à lui, est l’héritier d’une famille d’exécuteurs, de père en fils, bien qu’ici, une
rupture soit intervenue. Son grand-père décida de renoncer à la carrière – il n’y en n’a pas
beaucoup des histoires comme celle-là dans les dynasties de bourreaux…
Le hasard m’a permis de faire se rencontrer ces trois univers de manière assez naturelle.
Marie G. est bonne à tout faire et lingère, la mère de Lucie L. est tisserande et les père et
grand-père de Henri D. – ou Jules-Henri Desfourneaux puisque ce personnage a lui aussi
existé – sont bonnetiers. Ils travaillent dans l’industrie textile à la fabrication de bas, de
bonnets, ce qui est une façon de se délivrer de la malédiction familiale, cette malédiction
frappant la famille de père en fils autour de la transmission du terrible métier de bourreau.
Henri D. décide de reprendre le flambeau de cette tradition parce qu’elle est pour lui l’unique
moyen de se défaire d’une autre malédiction, celle qui pèse sur un petit garçon de cinq ans et
demi persuadé qu’il va tuer sa mère. Celle-ci, fatiguée et malade, ne cessait de répéter à son
fils : « Jules-Henri, tu me tues ! » L’activité de bourreau est évidemment liée à cet épisode
traumatisant et fondateur, c’est pour l’enfant devenu adulte une façon de reprendre du pouvoir
sur la vie des autres.

Contrairement à ce que tout le monde affirme, la maternité n’apporte pas forcément le
bonheur, ce peut être, aussi, une perte de soi ?
Mais que cette expérience soit ou non couronnée de bonheur, elle est, quoiqu’il advienne, une
perte de soi, et elle est, en retour, le gain d’autre chose.

La date à laquelle se situe l’intrigue, 1943, est importante. Historiquement, il y eut à
cette période le procès d’une femme qui avait pratiqué une quarantaine d’avortements
et fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Et puis 1943 renvoie à une époque où
tout acte de liberté apparaît comme une transgression. Cette exécution capitale ne se
présente-t-elle pas, dans un tel contexte, comme une purification du corps social ?
Exactement. D’ailleurs, le roman est un peu l’histoire du corps social versus le corps
individuel. C’est même dit comme ça. Au moment où elle apprend qu’elle est condamnée à
mort, Marie G. n’aspire plus qu’à entrer dans le corps social, à perdre son corps à elle, ce
corps d’une femme à qui l’on a expliqué qu’il était incarnation du mal et que l’on se prépare à
décapiter pour l’exemple. Dès lors, Marie G. ne rêve plus que d’une chose : se dissoudre dans



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cette entité un peu informe mais qui semble savoir parfaitement où elle va, qui a une
conscience très claire du bien et du mal, et qui est le corps social.

Vous témoignez d’une immense tendresse pour chacun des personnages, y compris
Henri D. Votre roman se présente comme l’histoire de trois corps d’émotion qui, de
l’aube à l’aube, paraissent chercher un peu de la lumière du monde pour l’intégrer à
eux. Peut-on dire de Marie G. qu’elle possède une part de paix ?
Quand elle meurt, Marie G. a accompli quelque chose. Elle a réalisé son corps fantasmé. La
petite fille qu’elle fut ne devait pas survivre, or, elle a survécu. Elle a nourri ses enfants, elle a
pu acheter du bon vin à son mari qui la maltraitait, elle a connu la jouissance, et au bout du
compte, c’est ce corps-là qui reste. Pas aux yeux du bourreau, bien sûr, mais à ses propres
yeux, oui. Le roman s’achève sur le passage des nuages dans le ciel, et c’est, en effet, une
image d’apaisement pour les trois personnages.

Vous ne me contredirez pas si je dis que c’est un livre engagé pour le droit à disposer de
son propre corps, et que tout le livre conduit à démontrer que l’exécution capitale est en
fait un simple assassinat légal… J’ai également le sentiment que les derniers instants de
Marie G. dépassent le strict cadre romanesque pour atteindre à une sorte d’humanité,
d’universalité.
Je crois que l’on est souvent bien meilleur en tant qu’écrivain qu’en tant qu’être humain. L’on
éprouve à l’endroit de ses personnages une tendresse qui pousse à les comprendre sans
réserve, à manifester pour des êtres que l’on va habiter le temps de l’écriture d’un livre une
bienveillance absolue. Et il est vrai que ce livre fut pour moi une expérience d’humanité.

C’est un très beau texte. Merci.

Propos recueillis par Patrick de Sinety. Interview qui eut lieu dans le cadre de la journée
consacrée à la rentrée littéraire 2008 organisée par le Magazine Page à la BNF pour les
libraires et bibliothécaires.
http://www.comme-un-roman.com/spip.php?article7


2. Valentine Goby parle de Qui touche à mon corps je le tue sur YouTube :




                        http://www.youtube.com/watch?v=xguIttv8h4U



                                                                                                    6
Critiques
L’échappée
compte rendu de Télérama

Elle a commencé en sourdine avec La Note sensible, un premier livre aussi secret que délicat,
écrit du bout de l'archet d'un violoncelle. La voici virtuose, avec ce quatrième roman sec et
exalté, partition achevée pour piano organique. Des amours interdites entre une femme de
chambre bretonne et un musicien allemand pendant la Seconde Guerre mondiale, Valentine
Goby fait naître une sonate en quatre mouvements, de textures magistralement différentes,
portés par une même ambition : dire les « petites apocalypses au-dedans de soi », la difficulté
d'habiter son corps, quand l'histoire (personnelle ou universelle) rend muet d'effroi. L'écriture
de Valentine Goby sidère par sa science du remous. Jetés dans le flot agité de phrases
urgentes et limpides, les mots ont toujours l'air à contre-courant, au bord de la noyade.
Comme les deux héros, dont le plaisir favori consiste à errer dans la foule, à se laisser
ballotter, bousculer, emporter même, pour savourer finalement la joie d'être toujours debout,
enivrés par une force inaltérable. L'échappée, opération de survie à renouveler chaque
seconde, pour supporter le saccage des existences en temps de guerre : « Elle le répète, si
bécarre la sol fa, suite de syllabes sèches et noires. Elle se déplace sur le sol en damier, entre
les colonnes crème. Elle réduit ses pas à la largeur des dalles. Une case noire. Une case
blanche. Elle contourne des obstacles invisibles. Dalle blanche. Dalle noire. Respecter
l'alternance. Pas deux cases à la fois. Elle se cogne contre l'escalier. Voilà les cadavres, les
flaques rouges, les chevaux aux entrailles ouvertes. » Entre Hiroshima mon amour, de Duras,
et Requiem, d'Anna Akhmatova, ce livre écorché vif hisse Valentine Goby au rang des
auteurs intenses, osant le lyrisme le plus amer.
Marine Landrot

http://www.telerama.fr/livres/l-echappee,19661.php

Prendre ou donner la vie ? ( A propos de Qui touche à mon corps je le tue)
Patrick Grainville
Compte rendu de Le Figaro

En 1943, trois destins se croisent : une femme sur le point d'avorter, une faiseuse d'anges
condamnée à la guillotine, le bourreau chargé de l'exécuter.

Le titre dit tout, dramatiquement : Qui touche à mon corps je le tue. Sans ponctuation, c'est
soudé à la vie à la mort. Le corps au centre de la sentence. L'objet du délit. Valentine Goby,
dans un style compact, raconte en quelques pages trois destins tendus et tributaires les uns des
autres. L'histoire de Lucie L., une jeune femme qui décide d'avorter, celle de Marie G., une
avorteuse qui attend dans sa cellule qu'on la guillotine, enfin celle de Henri D., le bourreau.

C'est concis, les liens sont nécessaires. On court sans digression vers le couperet. Sans pathos.
Les faits se déroulent en 1943. Pétain ne rigole pas avec les faiseuses d'anges, considérées
comme des sorcières remontées du fond des âges pour manger les enfants, les soustraire à la
patrie qui a besoin de leur sang. Cette guerre des corps est une bataille de vampires.

Les grands rôles du récit sont tenus par les mères. Elles sont la clé de ce théâtre radical.
Toutes- puissantes et dévorantes, qu'elles le veuillent ou non, les mères immenses. Ici, Médée
n'est jamais loin d'Andromaque. Lucie L. appartient à un milieu bourgeois, mais elle est
flanquée d'une mère tentaculaire qui l'adore, c'est-à-dire mange sa chair et son âme, sans être


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capable d'établir la moindre distance qui permettrait à sa fille de respirer, de désirer. « Elle
m'a eue à la place d'elle. » Le livre est criblé de phrases comme celle-ci, clouées. C'est psy, à
coup sûr ! On a beau la railler, échappe-t-on à la psychologie ?

Des bourreaux de père en fils

Dans cette histoire, il n'y a que le bourreau qui sache trancher, mais il le fait dans un état où il
gomme son propre être et sa chair, anesthésié, autorisé par la machine du pouvoir. Bourreaux
de père en fils, héritiers de la même flétrissure, inspirant peur et dégoût. Henri D., lui aussi, a
souffert de sa mère. Décidément ! On n'y coupera pas, si j'ose dire. Mère malade, débordée
par l'énergie de son fils et qui lui -assène comme une injonction : « Tu m'épuises, Henri, tu
me tues. » D'autres circonstances mortelles renforçant la phrase originelle feront croire à
Henri qu'il est spécialement destiné au turbin du trépas. Et Marie G., fille d'une famille
nombreuse, misérable, confondue avec toutes les Marie serviles, ne conquiert une identité
fantasmagorique qu'en délivrant les femmes du mauvais ange.

Récit démonstratif ? Valentine Goby réunit les actes, inscrit le faisceau des preuves. C'est
rectiligne, mais l'énigme de la dépendance humaine reste béante. Tuer pour exister quand il
faudrait exister pour ne pas tuer.

http://www.lefigaro.fr/livres/2008/10/02/03005-20081002ARTFIG00469-prendre-ou-donner-la-vie-.php




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