Lettre ouverte aux jeunes enseignants-chercheurs

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Lettre ouverte aux jeunes enseignants-chercheurs Powered By Docstoc
					                                Comment bien gérer son
                                  "dossier recherche"

                     Lettre ouverte aux jeunes enseignants-chercheurs



La réussite aux diverses étapes qui jalonnent la carrière de l'enseignant-chercheur (qualification et
concours, promotion) passe, pour une part importante, par la construction d'un bon "dossier
recherche". L'évaluation de ce dossier (1) va se faire, bien entendu, sur la base de l'analyse de la
qualité de la production scientifique, mais également à travers la prise en compte du contexte de la
recherche.

Les lignes qui suivent visent simplement à rappeler au jeune enseignant-chercheur (doctorant,
candidat Maître de Conférences ou débutant) quelques règles simples quant à la bonne "stratégie
recherche" à conduire dans le cadre de la gestion de sa carrière (2).

-I. Les principes de base

Il est bien clair que l'évaluation du dossier du jeune enseignant-chercheur s'inscrit naturellement
dans le cadre des deux missions : l'enseignement et la recherche. Le volet : responsabilités et
animation quant à lui, devra se développer progressivement par la suite.

Si l'on considère maintenant la composante recherche du dossier, son évaluation fait toujours
référence à deux principes très généraux :
       1) La production scientifique (revues, congrès, brevets, etc.) doit fidèlement refléter les traits
caractéristiques de l'activité de recherche. Cela concerne notamment le niveau, l'originalité et
l'apport des travaux ainsi que l'investissement personnel du candidat.
       2) Le dossier doit clairement faire ressortir le contexte de la recherche. Il s'agit, en particulier,
de l'environnement scientifique du candidat (par exemple : absence d'équipe de recherche reconnue
dans l'établissement, isolement géographique, etc.).

-II. Les critères d'évaluation

L'évaluation globale de la production scientifique est effectuée à partir de critères (3). Bien entendu,
ces critères (voire certains d'entre eux, tels que le nombre de publications ou le rang dans la liste
des coauteurs) sont considérés de façon spécifique suivant la nature de la candidature. Dans un
souci de clarté, on peut tenter la classification suivante :

1) La qualité

Il s'agit probablement du critère le plus important. En terme d'évaluation, une "bonne revue" ou un
"bon congrès" donne des informations sur l'originalité et l'apport de la recherche. En effet, la
publication en question a fait l'objet d'une sélection par des spécialistes du domaine. Le choix de la
revue ou du congrès est donc un acte important, et nous donnons quelques conseils pratiques dans
la section suivante : "La stratégie recherche".
D'un point de vue très général, nous entendons par "bonnes publications" :
      -les revues internationales et les congrès internationaux avec actes, référencés ISBN et avec
comité de lecture,
      -les revues nationales et les congrès nationaux avec actes à diffusion restreinte, avec comité
de lecture,
      -les revues et congrès nationaux ou internationaux qui ont le label IEEE,
      -les brevets nationaux ou internationaux.

Il est bien clair que cette liste ne fait que donner une tendance pour un classement (4). De fait, il est
possible, pour chaque spécialité de l'EEA, d'identifier des congrès nationaux de qualité au moins
aussi bonne que celle de certains congrès internationaux. Par ailleurs cette liste n'est pas
exhaustive. Ainsi, un ouvrage (ou un chapitre d'ouvrage) peut représenter une "bonne publication"
(voire plusieurs). Il faut souligner enfin la place à part que revêt une véritable communication
invitée (par exemple, lors de la session plénière d'un congrès fonctionnant ensuite en sessions
parallèles), du fait qu'elle traduit la reconnaissance par la communauté scientifique du domaine de
la valeur du candidat.

D'un point de vue pratique, il faut préciser qu'un rapporteur appréciera certainement que le dossier
fasse apparaître un classement des publications en fonction de critères clairement annoncés (ainsi
qu'un bilan dans le cas d'un dossier relatif au niveau professeur).

2) Le "profil" de la publication

Ce critère est également très important. En effet, il faut que la publication puisse être identifiée
comme relevant de la spécialité, en cohérence avec la section CNU d'appartenance. Ce point est
spécialement critique pour ce qui concerne la qualification. Dans le cas d'une activité de recherche
"à la frontière", et qui implique donc plusieurs domaines (par exemple, en ingénierie pour la santé :
le traitement du signal ou l'instrumentation pour les applications au médical) ou plusieurs sections
CNU (par exemple, 61ème/63ème : le traitement du signal pour les applications à un système
acoustique ; 28ème/63ème : le matériau ou les couches pour les composants ; 30ème/63ème :
l'optique et l'optronique ; 27ème/61ème : les développements algorithmiques ou architecturaux
pour le traitement d'images ; etc.), le dossier devra apporter des indications claires relatives à cet
aspect et faire apparaître des publications reconnues dans le cadre de la spécialité.

3) La quantité

Le nombre de publications, voire le rythme annuel de publication, donne des indications sur
l'intensité de l'activité de recherche et donc sur l'investissement personnel du candidat dans ce
domaine. Là encore, l'appréciation de cette information est effectuée relativement au contexte de la
recherche et à la spécificité de la spécialité (par exemple, la publication dans des revues est plus
difficile en Électrotechnique, ou encore en Électronique pour ce qui concerne la conception des
circuits intégrés).

Le nombre de publications n'est pas un critère majeur. Simplement, il doit être raisonnable et
crédible (5). Un nombre trop faible sera interprété en terme d'activité de recherche insuffisante,
alors qu'un nombre trop important apparaîtra comme une surenchère stratégique avec le risque
d'une remise en question de l'honnêteté de l'ensemble du dossier.
4) La position dans la liste des coauteurs

Elle traduit le rôle "moteur" au sein de l'équipe ainsi que la contribution personnelle du candidat.
Dans le cas du doctorant, il semble normal que celui-ci soit le premier signataire si la publication
concerne directement son travail de thèse. Cette règle n'est pas encore toujours admise.

5) L'équilibre revues-congrès

Il est important de ne pas publier les résultats de ses travaux uniquement à travers les congrès.
Ainsi, un nombre minimum de publications dans des "bonnes revues" est très recommandé, même
si l'acceptation est généralement plus difficile et plus longue à obtenir. D'un autre côté, une
présentation orale (comme premier coauteur en particulier) lors d'un "bon congrès" national ou
international est un exercice difficile et valorisant. Un bon équilibre entre ces deux formes de
publication est donc apprécié dans le cadre d'une évaluation de la production scientifique.

-III. La "stratégie recherche"

L'évolution tout au long de la carrière du "dossier recherche" va refléter l'acquisition d'une
autonomie scientifique. Cette autonomie est le résultat de l'apprentissage du métier de chercheur
auprès de "maîtres", pendant la préparation de la thèse de doctorat avec le directeur de thèse, puis
dans une Équipe de recherche reconnue et dirigée par un chercheur autonome. Le rôle de ces
"maîtres" est déterminant, mais n'exclut pas que le jeune chercheur se doit d'avoir une démarche
personnelle, en s'informant par lui-même auprès des personnes qui ont les compétences dans le
cadre de la spécialité et peuvent l'aider à construire ce "dossier recherche".

1) Avant le démarrage de la thèse

Il est souhaitable que le problème des publications soit abordé directement et très franchement avec
le futur directeur de thèse. En effet, conformément à la "Charte des Thèses", la thèse doit être
considérée comme "une étape d'un projet professionnel". Cette étape devra être validée, en
particulier à travers le "dossier publications". Dans le même ordre d'idée, c'est au directeur de
thèse à montrer que le sujet de recherche peut s'inscrire dans le cadre du projet professionnel de
l'étudiant (par référence aux projets scientifiques du laboratoire ou de l'établissement, aux
programmes nationaux, aux débouchés dans l'industrie, etc.).

Par ailleurs, avant de s'engager plus avant, l'étudiant a intérêt à se renseigner sur la production
scientifique de l'équipe d'accueil concernée, en se procurant quelques publications récentes des
membres de cette équipe ou en consultant le compte rendu d'activité scientifique du laboratoire.

2) Pendant la thèse

Suivant l'esprit de la "Charte des Thèses", c'est donc d'abord le directeur de thèse qui doit enseigner
au jeune chercheur dont il a la responsabilité scientifique et morale la stratégie à mettre en oeuvre
pour se constituer un bon "dossier publications".
Très vite, le doctorant va devoir identifier les "bonnes revues" et "bons congrès" relativement à la
thématique de recherche, la nature de ses travaux et sa section CNU d'appartenance (ce que le
directeur de thèse ne réalise pas toujours bien). Dans ce contexte, il peut s'informer sur les revues et
congrès adéquats en consultant les personnes compétentes qui relèvent de sa spécialité: le
responsable du DEA ou de la formation doctorale (voire, le directeur de l'École Doctorale), le
président de la Commission de Spécialistes dont il relève, le directeur du laboratoire, etc.

L'expression "très vite" a son importance compte tenu du délai propre à toute publication
(spécialement dans le cas des revues) relativement à la durée (légale et souhaitable) des trois
années de thèse. Par ailleurs, il est clair que la constitution d'un bon "dossier recherche" passe, pour
une part importante, par la mise en place rapide d'une dynamique de publication.

3) Après la thèse

À l'issue de la campagne de recrutement sur les postes de Maître de Conférences (M.C.), il est bien
rare que, en cas de réussite, le candidat ait en plus la possibilité de choisir l'établissement. Il devra
donc faire avec ...

À ce stade, l'insertion dans une équipe reconnue est une phase cruciale. Elle ne pose généralement
pas de problème majeur si le poste relève d'une université (ou d'une école) au sein de laquelle se
déroule une activité de recherche normale dans le cadre de la spécialité. Cette insertion se fera
d'autant plus facilement qu'elle aura été bien préparée à l'époque du concours, à travers des contacts
préliminaires avec les responsables de la recherche.

La situation est bien différente lorsque le poste concerne un établissement éloigné de toute
structure de recherche opérationnelle (comme cela peut être le cas lorsqu'il s'agit d'universités
nouvelles ou de certains départements d'IUT) (6). Il est important dans ce cas, que le jeune M.C.
réussisse à trouver une équipe d'appartenance, et cela malgré les problèmes posés par l'éloignement
géographique (il est vrai que, sans résoudre totalement ces problèmes, le développement des
communications électriques peut dans certains cas compléter une présence partielle au laboratoire).
Les responsables pédagogiques se doivent alors "d'offrir" à leur jeune recrue des conditions
d'enseignement raisonnables, compatibles avec le démarrage d'une activité de recherche
significative. Par "conditions d'enseignement raisonnables" on entend : un service normal (voisin
du service statutaire), un emploi du temps regroupé et pas de responsabilités lourdes. Bien entendu,
cette situation, clairement expliquée dans le dossier, sera largement prise en compte lors de
l'évaluation.




                                                                                               Guy Vernet
                                                                                                   Mai 1999


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 (1) Afin d'avoir une vue plus large sur le sujet, le lecteur pourra consulter avec profit, dans le Vade-mecum de mai
1996 du Club EEA, le document "Méthode et critères d'évaluation des laboratoires, des GDR, des PRC, des
programmes". Élaboré à partir d'un texte écrit par J. Descusse et J. Fontaine, ce document aborde les problème de
l'évaluation en général (laboratoires, programmes et chercheurs).
(2) Les aspects relatifs aux activités liées à l'enseignement ne sont donc pas ici explicitement considérés.
(3) Voir le compte rendu d'activité de la Commission Recherche du Club EEA présenté dans le Vade-mecum de mai
1998.
(4) Ce type de classement existe par ailleurs. On peut consulter par exemple le "SCI Journal Impact Factor" (qui ne
concerne que les revues).
(5) À titre d'exemple, pour la qualification Maître de Conférences deux "bonnes publications" sont généralement
souhaitées (de préférence, une revue et un congrès).
(6) Il s'agit d'un réel problème, et des voix s'élèvent depuis longtemps pour dénoncer la politique de recrutement
conduite par certains établissements (avec la complicité de la tutelle). Est-il raisonnable (voire honnête) de recruter un
jeune chercheur qui n'a pas encore eu le temps d'acquérir une autonomie scientifique alors que n'existent ni structure de
recherche ni encadrement (M.C. titulaire de l'HDR ou professeur) ? Dans le même ordre d'idée, une utilisation
inadéquate des contrats pédagogiques s'est traduite par des retards de promotion pour certains jeunes collègues.