La fiabilité de la parole de l'enfant by slappypappy119

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									            La fiabilité de la parole de l’enfant

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                                                                             J.-Y. Hayez



                       « Je n’ai jamais touché Monica Lewinski ; je le jure » …
                       La parole des enfants est-elle autrement fiable que                 celle des
                       présidents ?




Résumé : L’article discute de la fiabilité de la parole de l’enfant, lorsqu’il révèle

qu’il est victime d‘agressions inacceptables, notamment sexuelles. Cette

discussion est mené en référence aux grandes catégories d’âge concernée : l’âge

préscolaire, l’âge de l’école primaire et l‘adolescence. L’auteur expose de façon

détaillée les principaux critères de fiabilité ou de non-fiabilité. Il propose

également une conduite à tenir dans les cas assez nombreux où persiste le doute.



Summary : This article discusses the reliability of the child’s narrative, when he

reveals unacceptable aggressions against him, among others in the sexual field.

The discussion is led referring to main categories of ages : preschool children’s,


1
   Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de Médecine de
l’Université Catholique de Louvain, premier chef du service de psychiatrie infanto-juvénile aux
Cliniques universitaires Saint-Luc.
Courriel : jyhayez@uclouvain.be Site web : http://www.jeanyveshayez.net/



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those of primary school and adolescents. The author goes into details to

describe the main criteria of reliability or no-reliability. He also suggests guide-

lines of effectiveness in the quite numerous cases in which deep doubts are

persistent.



Mots-clé : Fiabilité de la parole ; révélation d‘abus ; suggestibilité ; critères de

fiabilité



Key-words : Reliability of child’s narrative ; revelation of abuse ; suggestibility;

criteria of reliability.



§ I. La capacité d’être fiable et sa mise en œuvre concrète



Cet article discute de la fiabilité                 de la parole de l’enfant 2. Le terme est

synonyme aux expressions                 « dire la vérité (des faits) ; être objectif ; être
                                 3                                4
digne de foi » La parole             de l’enfant est fiable           lorsque, dans une circonstance

donnée, elle restitue fidèlement sa connaissance exacte de la réalité extérieure

ou de la réalité de soi en tant qu’objet de connaissance.

L’authenticité, elle concerne la restitution de son propre monde intérieur ou de

celui des autres, tel qu’on se le représente.




2
   Sans autre spécification, enfant signifie « mineur d’âge ». Si des spécifications par tranche d’âge
s’avèrent nécessaires, elles seront faites dans le texte.
3
  Il faut différencier la fiabilité de l’enfant et celle de sa parole ; nous verrons plus loin que la fiabilité
générale de la personne est un indicateur de la fiabilité de sa parole dans une circonstance précise,
mais l‘un ne se réduit pas à l’autre. Cet article constitue une réflexion sur LA PAROLE, et non sur la
personne!
4
   Le terme « crédible » est pratiquement synonyme lui aussi, mais davantage utilisé dans le monde
criminologique ; nous n’y recourrons donc pas.



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Une parole fiable dit : « Mon frère m’a battu, j’ai des bleus et j’ai mal » ( pour

peu que ce soit vrai …) et si elle est authentique, elle peut ajouter : « J’ai eu

peur … je crois qu’il est jaloux de moi » ( parce que c’est ce que l’enfant vit
autour de l’événement )



Fiabilité et authenticité ne sont pas toujours strictement liées, quoique des

mécanismes très analogues mettent en place l’une ou l’autre de ces qualités de

l’être et de son discours. Faute de place, je n’en dirai pas plus dans ce texte, sur

l’authenticité et ses dérivés ( par exemple : le conformisme ; l’impertinence ; les

jardins secrets …)



A. Très précocement, l’enfant en bonne santé mentale et sans déficits cognitifs

importants     dispose   d’un    équipement      qui         permet   à      sa   parole   d’être

« suffisamment bien » fiable. Suffisamment bien ? Je paraphrase ce que

Winnicott disait de la vraie bonne mère, qui n’est jamais que suffisamment

bonne : la perfection n’est pas de ce monde et la volonté d’excès nuit au bien …



L’équipement     nécessaire       porte    sur         les    composants          de   l’appareil

neuropsychologique et       la   bonne    harmonisation de            leur    fonctionnement :

intelligence globale ; circuits de perception, de reconnaissance et d’intégration

des perceptions, synthèses mentales, mémoire et capacité de réévocation. On

peut y ajouter l’« intelligence sociale », à l’origine de l’intuition et de la

reconnaissance des intentions de l’autre.

Certes, aucun enfant ne ressemble à un autre ;certains sont plus vifs et d’autres

plus lents ; mais en moyenne, d’indiscutables îlots de fiabilité commencent à se

manifester vers deux ans, peu après l’avènement du langage et la formation des

premières phrases simples ; au début, ils étonnent : « Il se souvient déjà … il sait

à quoi ça sert ! » ; ces îlots fiables sont d’abord imprévisibles, irréguliers et


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accompagnés de peu de détails : le tout petit enfant peut déjà montrer qu’il se

souvient d’événements qui l’ont marqué ou raconter des éléments de la vie

quotidienne avec un vocabulaire ( très ) limité mais exact. « Tu t’amuses à

l’école ?», demande-t-on à Amélie ( trois ans tout juste )… et elle de répondre
« Madame Mylène a gondé moi paske pipi » … Eh oui, il arrive encore à Amélie de

s‘oublier et, pendant quelques jours, ce sera le seul souvenir qu’elle pourra

évoquer de son quotidien scolaire, histoire de se libérer du traumatisme de sa

honte et de la mauvaise humeur de sa Madame ….



Chez le tout petit, des comptes-rendus encore erratiques de la réalité se

mélangent à des erreurs de bonne foi liées à l’immaturité de son appareil

cognitif, erreurs plus fréquentes quand il cherche à comprendre la vie

quotidienne que lorsqu’il décrit ses premiers souvenirs. A d’autres moments,

c’est son imagination qui est au pouvoir pour compenser les lacunes de ses

connaissances, mais il ne le sait pas, et il peut présenter mille productions de

celle-ci comme vraies, ici encore davantage lorsqu’il cherche à expliquer ce qui se

passe que lorsqu’il décrit simplement.



Sa connaissance de la réalité et sa capacité d’en parler croissent rapidement et à

quatre ans, sa fiabilité peut être solidement installée : il connaît beaucoup de

choses, même les implicites, même les affectives, et lorsqu’il a confiance, il fait

part ingénument de ce qu’il sait. « Alors, il va bientôt mourir, bon papa ? », nous

demandait mon petit-fils de trois ans et demi, en regardant son arrière-grand-

père terminant doucement sa vie dans un service de soins palliatifs. Personne ne

lui en avait déjà parlé et personne n’en parlait à haute voix !

Le petit enfant est donc déjà outillé pour réévoquer « le cœur », « le centre »

d’une action dont il aurait été témoin ou partie-prenante. Mais sa capacité de

restituer des détails contextuels est beaucoup plus faible ou erratique, et dans


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une perspective criminologique, on considère tout simplement qu’il est incapable

d’en fournir.



Et la capacité d’être fiable, avec de plus en plus de détails et de précisions, ne

fait que s’accroître jusqu’au milieu de l’adolescence, pour plafonner ensuite.



B. Cette capacité peut néanmoins être entravée par des problématiques

sensorielles, cognitives ( retard mental important ) ou psychotiques. Ici,

l’éventuelle restitution est pauvre, fragmentée, obscure ou amputée par les

lacunes sensorielles. Plus rarement, chez les enfants psychotiques et quelques

intellectuellement déficitaires l’imagination est abondante, avec des confusions

réel-imaginaires ou de vrais délires. Ces enfants sont menacés d’agressions

diverses, plus que les autres, et ils essaient eux aussi d’en rendre compte. Mais

le décodage est ardu et demande des compétences techniques spécifiques

( Hayez, de Becker, 1997, p. 172 ). Je n’en dirai pas plus à leur propos dans le

cadre de cet article.



C. Des facteurs conjoncturels peuvent également influencer la capacité

concomitante de fiabilité, et notamment :



● Une intensité excessive des affects du moment. Des émotions trop fortes

amènent souvent des erreurs de bonne foi ; elles portent le plus souvent sur les

intentions en jeu, sur l’interprétation à donner aux faits que sur les faits eux-

même ; un enfant dépressif regarde le monde avec des lunettes noires ; un

préadolescent en quête intense d’amour peut interpréter un geste spontané de

tendresse comme de la séduction sexuelle non-avouée ; par contre, l’enfant

simplement heureux de vivre a envie de bien « capter » le monde dans lequel il

évolue et d’en parler.


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● Les attitudes coutumières des autres. Si ceux-ci accueillent positivement

l’enfant quand il parle et s’ils s’intéressent à ce qu’il dit, en sachant se

différencier de lui à l’occasion, ces autres lui donnent envie d’être authentique

et fiable. Surtout si, de surcroît, l’enfant tire parfois des bénéfices moraux ou

matériels de sa fiabilité. Mieux encore, si ses proches lui manifestent                       qu’ils

l’apprécient      particulièrement        lorsqu’il    dit     vrai    dans     des     situations

embarrassantes ( maladresses, fautes commises, etc.) … L’attitude inverse éteint

l’envie d’être tant authentique que fiable.



A l’inverse, les autres peuvent exercer des pressions en tous genres sur l’enfant

pour qu’il fasse sienne leur version de la réalité. Pas toujours facile d’y résister

lorsque la pression est puissante Ŕ répétitive et assortie de menaces ou de

chantages Ŕ et qu’elle émane d’un personnage très important, la maman ou le papa

par exemple : la grande majorité des enfants très jeunes et même la majorité

de ceux de l’école primaire n’y résistent pas : ils mentent, comme le veut l’adulte,

pour avoir la paix ; ou encore, parce qu’ils y sont prédisposés par leur nature, par

des déficits perceptifs ou/et cognitifs ou par des circonstances affectivo-

relationnelles plus transitoires, ils se laissent suggestionner5, c’est à dire que,

superficiellement, ils se font à l’idée que ce qu’on leur souffle à l’oreille est vrai ;

chez certains, mensonges et suggestibilité s’entremêlent. En outre, une fois qu’ils

ont commencé, les enfants s’accrochent à ce qu’ils ont dit, pour des raisons que

je développerai plus loin.

C’est seulement si les pressions ne surviennent que plus tard dans leur vie que

préadolescents et adolescents y résistent mieux, et ce n’est jamais certain !


5
  Prédisposition à se laisser suggestionner ? … et donc, possibilité d’une composante génétique :
Manque habituel d’esprit critique ; caractère « faible », passif, suiveur ; niveau d’angoisse élevé …




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Entre autres, à ces âges plus avancés de la vie des jeunes, les pairs peuvent se

mettre à constituer une source de pressions efficaces : on peut alors « se

monter le bourrichon » en petit groupe, pour se persuader de la bêtise, de la

méchanceté … ou des déviances sexuelles d’un tiers. Difficile de faire marche

arrière quand on est entré dans ce genre de jeu : ce serait la honte et le rejet

par les copains !



D. Et nous arrivons de la sorte au « facteur ultime » : supposons qu’un enfant

ne soit pas entravé par les éléments défavorables énumérés plus haut. Il ne

transforme pourtant pas ipso facto sa capacité d’être fiable en réalité opérante.

Entre en jeu une Instance psychique que, selon nos écoles, nous désignons par

des vocables différents, renvoyant approximativement à la même réalité

intérieure fondamentale : sa liberté ( intérieure ) ; sa capacité d’avoir des désirs

propres ; son projet ( de vie ) … bref, il va choisir de rendre son potentiel de

fiabilité opérationnel ou non.



      Non ? Il peut choisir de mentir, c’est à dire de falsifier intentionnellement
       ce qu’il pense être la réalité des faits. Les mensonges s’installent très

       précocement dans la vie et répondent à des motivations variées : s’éviter

       des ennuis, des angoisses, des frustrations ; se mettre en évidence ; jouer

       (« avec les pieds » de l’autre ) ; obtenir des gains matériels ; vivre que l’on

       détient un pouvoir à partir du maniement de la vérité ; protéger quelqu’un

       que l’on aime, etc.



      Non ? L’enfant peut aussi s’autosuggestionner et se laisser aller au jeu de
       ses fabulations, produits de son imagination du moment, s’anesthésier et

       se droguer dedans et ne plus savoir lui-même où il en est : s’il a disparu

       quelques heures, c’est qu’il était en mission pour la CIA, qui lui a demandé


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       d’espionner certaines activités suspectes. C’est souvent « énorme »,

       invraisemblable mais pas tout à fait impossible et c’est beaucoup plus rare

       que le mensonge pur et dur.



E. Est-ce à dire que, en ce qui concerne la fiabilité de l’enfant, on se trouve

toujours dans le domaine de l’imprévisible ? Oui et non … Il est vrai que la

multiplicité des facteurs évoqués, qui jouent de façon mouvante dans la durée,

fait que le statut d’une parole n’est jamais prévisible à coup sûr. Outre Clinton et

Lewinski, Saint Pierre lui-même a renié le Christ par trois fois avant que le coq

ne chante !



Néanmoins :



      Statut mouvant et peu prévisible ne veut pas dire statut indéchiffrable :

       ce sera détaillé dans les paragraphes suivants ;



      à vivre avec les enfants, on constate que certains se montrent (très)

       souvent fiables ou menteurs, fabulateurs ou suggestibles … il est tout

       aussi dangereux de les enfermer dans ce qui deviendrait alors une

       étiquette- carcan que de n’en tenir aucun compte : pris en compte avec

       prudence, leur rapport majoritaire à la vérité peut constituer un

       indicateur parmi d’autres pour évaluer la fiabilité d’une allégation précise.



       Si l’on sait que tel enfant ment souvent, il faut notamment observer s’il a déjà énoncé des

       messages « cruels », qui ont vraiment fait souffrir autrui, et jusqu’à quel point il s’est

       montré capable de s’y obstiner : si c’est le cas, ses dires ultérieurs doivent évidemment

       être analysés avec beaucoup de soin et de précaution. Autant à propos de ses fabulations.




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F. Enfin, il existe des catégories de faits relatés par l’enfant dont la nature

même constitue, en soi, un indicateur de bonne fiabilité. Sauf si l’enfant se

trouve sous haute pression émanant d’un tiers ou s’il a déjà fait la preuve à

répétition de mensonges ou de fabulations cruelles (rare !).



Au rang de ces faits à prendre particulièrement en considération, il faut

citer les affirmations suffisamment claires faites par l’enfant :



- qu’il a subi une ou des agressions intentionnelles l’ayant blessé moralement

ou physiquement,



- surtout si la blessure a été significative,



- surtout aussi s’il l’ (les) attribue à un (des) agresseur(s) estimé(s)

dangereux, ou dont le statut est puissant à ses yeux d’enfant : groupe

d’adolescents qui rackette un plus jeune ; professeur redouté qui sadise un

élève ; (grand) adolescent ou adulte qui maltraite physiquement ou sexuellement,

etc. …



Dans cette perspective, je me limiterai à discuter l’allégation d’abus sexuel franc

commis par        un adulte 6. Par « abus franc », j’entends qu’un seuil d’intensité

quantitative ait été clairement franchi : les organes sexuels ont été exposés

ou/et en contact ; l’enfant a été obligé de regarder de la pornographie, etc. Je

mets donc de côté les allusions et autres effleurements pour lesquels joue

parfois le phénomène de la signification dramatisée dont je parlerai plus loin.

6
   Ce qui est décrit et discuté à son propos s’applique, avec quelques adaptations, à de nombreuses
situations où l’enfant apparaît comme victime plus ou moins impuissante d’agressions significatives,
qu’il n’a pourtant pas facile à évoquer : rackets, injustices subies à l’école ou ailleurs dans le monde
social, maltraitances physiques ; etc. …



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    L’enfant entre 5,6 ans et 11,12 ans a souvent mis beaucoup de temps avant
     d’oser hasarder son allégation, car il redoutait de prendre un tel risque !

     Jusque 7, 8 ans et parfois plus, il est même possible qu’il n’ait pas encore

     identifié la nature abusive de l’aventure sexuelle dans laquelle on l’a

     entraîné…ou qu’il doute et se pose des questions, mais ne sache où les poser.

     Ces questions ont pour but de l’aider à identifier des faits qu’il n’arrive pas à

     évaluer clairement. Ce flou rend le dévoilement encore plus tardif ou difficile.



     Accuser un adulte, parfois très proche, personnage qu’il considère tout un

     temps comme « sacré », source de savoir et de la connaissance du Bien et du

     Mal, méritant obéissance et respect ; personnage puissant, dont il a observé

     vingt fois qu’il était capable de se défendre efficacement, personnage dont il

     dépend pour sa vie matérielle et affective ! Quelle folie que l’affronter, en

     passant outre à l’exigence quasi systématique du secret ! A révéler, l’enfant

     cumule les risques d’être grondé, pour avoir participé à « ça » … de provoquer

     la vengeance de celui qu’il accuse … de faire le malheur de sa famille … de
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     vivre la honte, si jamais tout le monde le sait, etc.



     Par ailleurs, un enfant n’est pas sans conscience morale. Dans des conditions

     ordinaires, il se refuse à faire souffrir autrui en l’accusant à tort et avec

     persistance de maux qui n’existent pas. Il est retenu de l’intérieur par sa

     sociabilité. Alors pourquoi hasarderait-il son allégation, si ce n’est avec

     l’espoir d’être déchargé d’un fardeau intérieur, et protégé du retour

     d’agressions bien réelles !




7
    Et si c’est un grand adolescent qu’il incrimine, les enjeux sont à peine moins lourds.



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   Et l’enfant plus jeune, à supposer qu’il n’ait pas été traumatisé, mais plutôt
    séduit par un adulte qui a su s’y prendre sur un mode soft ? Pourquoi

    évoquerait-il ce qu’il a vécu, souvent de manière inattendue, indirecte et

    pourtant claire ? ( E : « Tu mets aussi ton doigt dans ma quiquine ? R. :

    Aah, qui fait ça avec toi ? E : Tonton Daniel, etc. …»)


    Les tout petits se remémorent et évoquent des expériences faites qui

    sortent de l’ordinaire, les ont intrigué et ont mobilisé leurs affects ( peur

    ou plaisir ). Ils les évoquent face à un tiers confident, souvent à l’occasion

    d’un stimulus qui rappelle l’expérience ( par exemple : la mère qui donne le

    bain et lave la vulve ). Ils les évoquent aussi dans leurs jeux symboliques,

    parce qu’ils veulent mieux les comprendre et avoir la maîtrise intellectuelle

    dessus.



    Même lorsqu’ils sont imaginatifs, ils gardent à distance les vrais adultes,

    évitant de les incriminer de manœuvres spéciales sur leur corps dans le

    décours d’un récit imaginaire. Par contre, leur sexe ou leur derrière Ŕ ou

    ceux des grands Ŕ peuvent encore constituer des constituants très

    « naturels » de la vie, et ils en parlent simplement, ainsi que de la miction

    et de la défécation, sans la pudeur typique des aînés : si ces zones ont été

    l’objet de manipulations « extraordinaires » et qui ne les ont pas

    terrorisés, ils n’ont pas difficile à le raconter : nous l’avons déjà dit, ce

    sera souvent en différé, avec une personne de confiance ou en le rejouant

    avec leurs poupées, et lors d’un stimulus évocateur.

    Et donc, le simple fait qu’ils parlent d’une expérience sexuelle Ŕ étrange,

    hors du commun -, mais dont ils n’ont pas encore intégré la nature




                                                                                11
       sacrilège, en l’attribuant à quelqu’un de précis constitue ici aussi, en soi, un

       indicateur de fiabilité 8.



§ II. Les autres indicateurs de fiabilité




Je continue à m’en tenir au paradigme de l’allégation faite par l’enfant d’un abus

sexuel franc. Outre les deux indicateurs que je viens de discuter Ŕ la réputation

de l’enfant et la nature de ce qu’il révèle -, il en existe beaucoup d’autres, plus

précis, qui permettent de situer ses dires sur une échelle « Fiabilité/non-

fiabilité » : à un extrême, l’interlocuteur est intensément convaincu que la parole

de l’enfant est digne de foi, à l’autre, qu’il ne dit pas la vérité ; au milieu, c’est

l’incertitude.



Je parlerai surtout des indicateurs qui analysent son discours, les affects et la

gestuelle qui l’accompagnent et le contexte de sa production. Avec le Dr de

8
   J’évoquerai par la suite une rare exception à cette règle, lorsque, vers quatre-cinq ans, certains
enfants sont très érotisés et que leurs sentiments oedipiens ont l’air très intenses.



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Becker nous en avions déjà évoqué une liste dans l’ouvrage « L’enfant victime

d’abus sexuel et sa famille : évaluation et traitement. » (1997, p. 75-80 et 157-
159) A côté de cette catégorie d’indicateurs, il en existe d’autres, auxquels il est
                                                                                                 9
sage de recourir complémentairement : un examen somatique de l’enfant                                ; des

données d’observation de son comportement récent ; le témoignage de ses

proches ; des tests projectifs ( dont le résultat doit être manié avec grande

prudence )



A. Supposons d’abord un enfant entre six et treize ans.



Voici un condensé de la liste signalée ci dessus :



- L’enfant fiable met souvent beaucoup de temps à oser commencer à parler ;

quand il s’y met, il a rarement le courage de tout dire en une fois : il faut un peu

d’insistance pour l’y faire venir et il va souvent du (relativement) plus facile à

dire, jusqu’au plus ignoble. Il est d’ailleurs fréquent qu’il garde définitivement ou

très longtemps secrète la partie la plus difficile des faits ou de leur contexte

relationnel.



- Son discours est spontané ( pas une « récitation » apprise ou préparée à

l’avance ) Il n’est donc pas parfaitement organisé ; toutefois quand on met bout à

bout tout ce que l’enfant dit, on a une impression globale de cohérence, en ce qui

concerne le principal des actions et interactions qu’il relate : cela « tient la

route » A noter cependant que, plus l’enfant est jeune, plus il a tendance à

condenser en une sorte de « script » unique, comme un résumé plausible, ce qui

s’est passé en plusieurs fois.

9
    Les progrès des possibilités de dépistage réalisés par la police scientifique étant ce qu’ils sont, je
laisse aux criminologues et aux policiers le soin de commenter quand ceci leur paraît indiqué.



                                                                                                        13
- Assez souvent, ce qu’il décrit correspond à nos connaissances scientifiques sur

le déroulement des abus sexuels : nous savons qu’il existe quelques scénarios

standard, par exemple, celui de la sexualisation progressive de la relation, et ce

que l’enfant dit se rapproche fort de l’un d’eux. Attention, l’inverse n’est pas ipso

facto un indicateur de non-fiabilité : la créativité humaine reste immense pour

attraper un enfant dans des filets, et rechercher le plaisir à travers lui !



- L’enfant fiable peut se montrer concret, avec une richesse de détails qui

croissent avec l’âge. Autant pour la mise en place de circonstances d’espace et de

temps. Il peut également faire part de paroles échangées. Il est toutefois

inévitable Ŕ et donc à considérer comme indicateur positif Ŕ qu’il existe quelques

inexactitudes ou contradictions mineures, l’un ou l’autre trou de mémoire et

même des moments où l’enfant doute de lui-même.



- L’enfant utilise un vocabulaire et se réfère à une connaissance de la sexualité

ou des intentions de l’autre qui sont propres à son âge ( sauf s’il a été longuement

« mis au parfum ») Par exemple, il prend les gémissements du plaisir pour de la
                                                              10
douleur ; si l’abuseur, encore un peu délicat à sa manière      , se retire rapidement

à la toilette pour éjaculer, l’enfant est persuadé qu’il est allé faire pipi, etc.



- Souvent, le discours de l’enfant s’accompagne d’affects de honte, d’angoisse, de

culpabilité … plus rarement, du moins dans un premier temps, d’une colère

indignée. Parfois son état de stress s’accroît visiblement lorsqu’on l’encourage à

reparler des faits et il peut procéder à diverses manœuvres pour y résister (« je

dois aller faire pipi » (sans commentaires !)


10
     Ou diaboliquement prudent….



                                                                                     14
- Au-delà de la stricte narration des faits, une parole fiable peut évoquer des

réalités externes ou internes complémentaires : comment l’approche de l’adulte a

progressé jusqu’à l’inacceptable ; des tentatives faites en vain par l’enfant pour

demander de l’aide ; des paroles échangées avec l’abuseur, et notamment la

pression explicite subie pour garder le secret ; ses propres états mentaux (par

exemple : angoisse, auto-dépréciation) ; les sentiments qu’il prête à son abuseur

et ce qu’il pense de lui ; etc.



Il existe des exceptions à cette liste, qui ne constitue jamais d’un guide-line

standard, mais l’espace me manque pour les         détailler et je vous renvoie à

l’ouvrage précité. Les items de la liste se recueillent de façon souple, au sein

d’une relation de qualité. L’interlocuteur en apprend d’autant plus qu’il peut se

montrer accueillant, intéressé par l’enfant, capable de partager naturellement

des mots sexuels, insistant sans être suggestionnant : pas plus que quiconque,

l’enfant n’est à l’aise pour parler longuement, spontanément et sans aucun soutien

de son interlocuteur, de toutes ces choses tristes, honteuses et angoissantes à

dire, à propos desquelles il n’a pas pu se montrer compétent. Pire encore, il était

parfois ambivalent, au moins à moitié d’accord qu’on lui fasse « ça », mais cette

dimension de plaisir ressenti, c’est bien la dernière chose qu’il évoquera.



Une fois énoncée son allégation-princeps, la qualité du discours de l’enfant

s’appauvrit si on le lui fait répéter deux, trois… vingt fois sans que rien ne se

passe. Ce n’est pas essentiellement parce que sa mémoire s’effrite en s’éloignant

des dates des faits, tellement imprimés en lui. C’est plutôt parce qu’il s’attendait

à être aidé vite et bien. Il ne comprend pas pourquoi les adultes sensés le

protéger mettent tant de temps à tergiverser ; alors, il se décourage ; avec

d’autant plus d’acuité qu’il est plus jeune il se demande même s’il n’a pas « mal »


                                                                                  15
dit et déplu à l’adulte auquel il s’est confié ; alors mû par l’angoisse et la

culpabilité, on le voit parfois changer sa version des faits jusqu’à se rétracter.

Et même s’il ne va pas jusque ces extrêmes, son discours s’émousse : ses affects

se gèlent, il n’a plus envie de donner beaucoup de détails, il se robotise …



Aussi sommes-nous invités à soulager rapidement l’enfant de son fardeau,

lorsque nous pensons qu’il est (très) probable que sa parole a été fiable. Et si

plusieurs institutions interviennent, comme par exemple l’institution judiciaire

qui s’adjoindrait à des premiers écoutants psycho-sociaux, elles ont un devoir

moral de coordination rapide, évitant à l’enfant de fastidieuses répétitions.



Capter précocement la parole de l’enfant sur vidéo peut rendre quelques

services, comme par exemple celui d’éviter une confrontation directe à l’adulte

suspecté d’agression. Il faut néanmoins se souvenir de ce qui a été dit plus haut :

quelques imperfections, quelques contradictions mineures sont plus indicatrices

de fiabilité que l’inverse. De la même manière, la personne qui recueille la parole

de l’enfant ne peut jamais se montrer complètement « neutre » : l’un ou l’autre

moment de légère suggestion est monnaie fréquente. Par ailleurs, il ne faut

certainement pas appeler « suggestion », leur capacité d’empathie, leur chaleur

humaine discrète, leur art à encourager l’enfant à dire ce qui lui a vraiment sur

le cœur Est donc non scientifique         l’attitude de certains avocats d’adultes

suspects, qui se jettent à corps perdu sur l’un ou l’autre passage « foireux » dans

la cassette vidéo de l’audition de l’enfant pour y trouver triomphalement

« la preuve » que l’enfant ne dit en rien la vérité !



En raison de ce découragement progressif de l’enfant, l’on peut se demander

quelle valeur ont encore des missions d’expertise, même confiées à des experts

chevronnés, lorsqu’elles prennent place très tardivement, dans un contexte de


                                                                                 16
lenteur si pas d’inertie et d’incoordination de toutes les institutions engagées,

l’enfant ayant déjà répété n fois son histoire sans le moindre résultat.




Oui si l’expert fait l’analyse de tout ce contexte délétère et en tire des

conséquences. Non s’il croit que lui va extraire le dernier jus de la vérité auprès

de ce citron déjà pressé et repressé !



B. Et le tout petit, avant l’âge de six ans ?



En l’absence de pressions exercées sur lui,        il est capable d’évoquer avec

pertinence le comportement abusif d’un grand à son égard surtout si cet abus a

été effectué « en douceur » Il le fait souvent spontanément, parce qu’un

stimulus évocateur l’active : par exemple le fait d’être à moitié ou totalement nu

au moment du coucher « réveille » le souvenir ou/et le désir de touchers à la fois

agréables et « hors du commun » qu’on lui a faits, et il en parle ou en redemande



                                                                                 17
( Klajner, 1987 ) Dès deux ans et demi, trois ans, il peut même parfois nommer

l’auteur sans se tromper, si c’est un familier 11. La première fois, il s’exprime

innocemment, sans honte ni angoisse, et c’est le bouleversement émotionnel de

son interlocuteur Ŕ réaction assez fréquente ! Ŕ qui, très vite, fait naître en lui

grande angoisse et confusion : alors, il se pétrifie et ne dit plus rien ou il

transforme son propre discours et le calque sur ce qu’il croit que son

interlocuteur du moment attend. Par contre, toutes les fois où le premier

interlocuteur reste suffisamment maître de soi et accueille « gentiment » ce

que le petit a commencé à dire, celui-ci peut produire une évocation de qualité,

déjà concrète et précise, mais dont il est fréquent qu’elle ne porte que sur

l’action centrale ; sa capacité d’évoquer des détails, notamment de temps ou

d’espaces inconnus, est beaucoup plus erratique si pas nulle.

Il existe d’autres voies d’entrées par lesquelles un petit « dit » ce qui lui est

arrivé. Par exemple, c’est parfois avec ses jouets favoris (poupées, personnages

Playmobil ; petits animaux en plastic…) qu’il rejoue spontanément un événement

hors du commun, traumatique ou non, pour exorciser ses émotions et pour en

maîtriser psychiquement les mystères … et il se peut que sa maman, son papa ou

un parent proche passe par hasard, l’entende, puis l’interroge.



Si l’expérience d’abus a été traumatique, il s’ensuivra des signes de détresse et
                                            12
des comportements d’évitement                    qui devraient mettre la puce à l’oreille à ceux

qui en sont les témoins et les amener à l’interroger délicatement.



Malheureusement, sur la scène familiale et sociale, il ne va pas de soi que ce qui

s’ensuit soit positif. Parfois, c’est le bouleversement émotionnel de ses

11
    Et quand il ne le peut pas, spontanément, il se tait…ce n’est que face à des pression excessives
qu’il pourrait désigner quelqu’un à tort, pour être quitte de l’angoisse de la pression !
12
     Par exemple, ne plus vouloir se laisser déshabiller.



                                                                                                 18
interlocuteurs qui fait éclater la confiance du tout petit en ses propres dires et

sa mémoire et ses idées se brouillent

Même si ce n’est pas le cas, son agresseur, souvent soutenu par des proches,

proteste avec véhémence : « Il est trop petit ; il fabule ; c’est avec un autre que

ça s’est passé ».
Des instructions judiciaires peuvent se mettre en route mais, en ce qui concerne

l’audition de l’enfant jeune, le processus reste parfois trop lent, trop

bureaucratique. Il en va de même d’ailleurs de nombre d’investigations

psychosociales. S’il ne persiste comme élément de preuve que la parole d’un petit

de quatre ans, ou plutôt ce qu’il en reste trois mois après, et donc, entre autres,

si la personne suspecte n’avoue rien, le dossier est bien mince. Il suffit alors que

l’avocat du suspect murmure « Outreau » au vent des prétoires pour que

l’allégation soit définitivement enterrée. Il arrive même ensuite que, peut-être

pour se convaincre et se donner bonne conscience, certains juges en remettent

une couche et ordonnent une reprise de contact entre l’enfant et celui qui l’a

agressé, dans les cas où existe une séparation du couple parental.



Scénario catastrophe ? Demandez aux gens de terrain s’ils ne l’ont pas déjà

rencontré N fois, pour une où la seule parole du tout petit est prise au sérieux et

où l’enfant est efficacement protégé par la coordination des institutions à

l’œuvre.



C. Et les adolescents ?


Plus souvent que les enfants, ils choisissent de garder leur malheur caché, parce

qu’ils ne sont pas fiers d’eux ou qu’ils détestent l’idée d’être aidés. C’est parfois

bien plus tard qu’ils en parlent, à leur partenaire sentimental, à un

psychothérapeute ou à l’abri de l’anonymat sur un forum d’Internet. Leur


                                                                                   19
maîtrise de soi, leur capacité d’imagination, leur vocabulaire et leur capacité de

dissimulation sont plus riches que celles des enfants prépubères. Et donc, quand

ils choisissent de révéler, leurs affects pénibles paraissent moins présents que

chez ceux-ci ( hormis le cas du viol brutal et récent ) Par ailleurs, ils peuvent

raconter sans qu’on le remarque un discours mi-vrai, mi-faux : par exemple, vrai

en ce qui concerne l’identité de l’agresseur et quelques actes-clés subis, et faux

pour toutes sortes de détails, là où ils ont honte et se sentent en faute ; ailleurs,

ils accusent des inconnus Ŕ voire des gens qu’ils n’aiment pas Ŕ pour protéger un

adulte aimé, même s’il s’est mal conduit avec eux. Bref, ce sont eux Ŕ et pas les

tout petits Ŕ qui sont maîtres dans l’art de rouler l’adulte dans la farine, les yeux

campés dans les siens, en ayant le pouvoir de s’obstiner indéfiniment dans une

version qu’ils ont donnée. Mais voilà, exactement le même discours d’un garçon ou

d’une fille de quinze ans peut être totalement ou largement fiable, mi-vrai Ŕ mi-

faux ou complètement mensonger : je vais revenir tout de suite sur cette

dernière éventualité, qui reste peu fréquente ( 5 à 10 % des assertions de

préadolescents ou d’adolescents jeunes ) ( Biron Campis, 1993 ).



§ III. Il existe des enfants dont la parole est clairement non fiable



A. Qui sont ces enfants ?


Dans le champ de l’abus sexuel, on estime le plus souvent à 3 à 8 % les allégations

non fondées faites par des enfants. Estimation bien approximative, qui

correspond davantage à l’intuition clinique de professionnels expérimentés qu’à

une récolte rigoureuse de données, par nature peu saisissables et couvrant des

réalités très disparates.

Qui sont ces enfants qui ne relatent pas la vérité des faits ? En voici les

principales catégories, exposées par ordre de fréquence décroissante :


                                                                                   20
        Il y a d’abord les enfants fortement « pressés », suggestionnés par un
         adulte important dans leur vie. Ce peut être un parent porteur d’une

         pathologie mentale avérée, qui effraie l’enfant, prêt à obéir sous la

         terreur,   et    qu’il   faut   pouvoir     reconnaître :      parents       paranoïaques,

         gravement hystériques, d’une violence pathologique, etc … Plus souvent

         cependant, la personnalité basale du parent ici concerné n’est ni si

         perturbée ni si radicalement effrayante ; mais il reste en conflit intense
                                                                                13
         avec l’autre, dans le contexte de la séparation parentale                   . Ce parent est

         lui-même de bonne foi Ŕ autosuggestionné Ŕ ou menteur. L’enfant lui

         résiste d’autant moins qu’il est petit. Face à la psychose, la soumission des

         idées peut même continuer jusque dix, onze ans.

         Le discours qui en résulte chez l’enfant constitue, en proportions

         variables, un mélange de suggestibilité et de purs mensonges obstinés pour

         ne pas déplaire. Suggestibilité ? Les idées de l’enfant deviennent confuses,

         il n’est plus sûr qu’un fait a existé ou non ; ou de son degré d’intensité

         (« Jusqu’où a été le doigt de papa ? ») ou de l’intention dont il était

         porteur (« C’était pour soigner, seulement chatouiller ou c’était mal ? ») …

         Alors, pour échapper à l’angoisse, il tranche mentalement la question en

         choisissant le pire, comme le veut le parent inducteur.



        Viennent ensuite les cadets qui accusent mensongèrement d’abus sexuels
         des aînés, toujours mineurs d’âge, pour ne pas être punis. Ils ont sept, huit

         ans … ils ont « fait des choses » qui les intéressaient bien avec un grand,

         par exemple de douze, treize ans ; ils les ont même parfois provoquées,

13
    On ne peut cependant pas en déduire que toutes les allégations faites dans le cadre de la
séparation parentale, même difficile, sont fausses. On avance souvent l’estimation qu’environ une sur
deux contient au moins une bonne part de vérité. Ce qui est suspect, c’est quand le parent accusateur
« en remet » encore plus passionnément que l’enfant, parfois avec un vocabulaire identique.



                                                                                                  21
         ces choses, ou à tout le moins laissé s’exprimer fortement leur curiosité ;
                                                              14
         mais s’ils sont attrapés, haro sur le grand               !



        Arrivent ensuite à égalité trois cas de figure déjà nettement moins
         fréquents :


            - Un jeune, le plus souvent au début de son adolescence, parfois même
                                                                   15
            préadolescent, le plus souvent une fille                    , s’autosuggestionne ( cfr la

            description qui vient d’être faite de la suggestibilité ) et attribue une

            « signification dramatisée » à des gestes posés par un adulte ( Hayez,

            de Becker, 1993, p. 169 ) Il peut s’y ajouter l’un ou l’autre léger

            mensonge mais ce qui s’ensuit constitue souvent                          une accusation

            « légère » qui ne va pas jusqu’à la franche vision ou au franc contact

            des organes génitaux. C’est plutôt : « Il a voulu m’embrasser, toucher

            mes seins, mettre sa main sous ma jupe, me donner un rendez-vous,
            etc. … » L’adulte accusé est du genre sensuel, tendre, imprudent, peut-
            être bien attiré par de beaux adolescents. Il n’a pourtant rien fait ou

            presque rien. La jeune a peur et tire un signal d’alarme excessif.



            - Ou alors c’est une jeune carencée affective, en quête d’amour

            intense : mais elle devient effrayée par ses propres désirs ; ou encore,

            elle est dépitée parce que l’adulte diminue son attention pour elle, et

            elle se venge étourdiment ou cruellement.


14
    Rappelons néanmoins qu’il existe une limite à cette manière de raisonner. Si la différence d’âge
est trop élevée, l’aîné a le devoir de ne pas séduire le petit, ou de résister aux manœuvres de celui-ci.
La différence d’âge maximum de cinq ans, évoquée par beaucoup d’auteurs pour fixer la limite d’un
vrai consentement possible, nous paraît sage, même si elle est un peu arbitraire.
15
    Les garçons sont également concernés, mais gardent davantage leurs impressions pour eux que
les filles.



                                                                                                      22
            Dans les exemples que nous venons d’évoquer, le jeune se trompe

            vraiment sur les intentions de l’adulte, qui n’a pas touché son corps, du

            moins avec une intention sexuelle…il ne faut cependant pas en déduire

            que tous les jeunes qui racontent des histoires de ce genre se laissent

            suggestionner : il est des adultes qui, dans un processus de

            sexualisation progressive, commencent par les gestes indécents

            évoqués ci-dessus, en les posant réellement et avec l’intention d’aller

            plus loin…alors, le jeune a mille fois raison de poser un signal d’alarme

            précoce et doit être pris en considération



            - Aux mêmes âges de la vie, un petit groupe de garçons et de filles peut

            se suggestionner mutuellement ; on le voit alors attribuer la même

            signification dramatisée aux comportements d’un adulte qu’ils n’aiment

            pas beaucoup, souvent parce qu’il a nui à un membre du groupe. Ils

            peuvent même carrément mentir et s’obstiner dans le mensonge, et

            alors leurs accusations deviennent de plus en plus graves.



        Autre application encore plus rare « de la signification dramatisée » : de
         jeunes enfants ( quatre, cinq ans ), sensuels si pas en quête d’excitation
         érotique, vivant très fort leurs sentiments oedipiens, prennent leur désir
                               16
         pour des réalités       . Ils évoquent, sans que ce soit une plainte, un parent,

         souvent sensuel et imprudent qui leur aurait fait ou demandé un bisou ou

         un toucher à un endroit inconvenant ; l’idée les fait rire, ils ne profèrent

         pas d’accusations plus graves et, au-delà d’un intitulé, ils ne sont guère

         capables de donner de description très plausible du déroulement de l’acte.

16
    Et il y a encore ces petits enfants porteurs d‘une lourde carence affective, qui cherchent un contact
fusionnel avec n’importe quel adulte à l’air un peu accueillant. Même si eux font pas de référence
directe à des activités sexuelles qui auraient eu lieu, ils peuvent générer chez les témoins de leur vie
le fantasme qu’ils on été abusés eux aussi…nous avons même vu l’une ou l’autre fois ce fantasme
surgir chez des professionnels à partir du simple mutisme extra-familal tenace d’un enfant !


                                                                                                      23
    Situation clinique à traiter avec d’autant plus de prudence que l’inverse a

    aussi un certain nombre de chances de se présenter : tel petit enfant

    hyper érotisé par un abus de longue durée multiplie des gestes sensuels

    voire sexuels à l’égard de l’adulte auteur…et éventuellement d’autres

    personnes amicales : par exemple, il cherche à se vautrer sur la personne

    de l’examinateur, lui exhibe vite fait bien fait son sexe ou ses fesses ...

    Par déni, l’entourage et même les professionnels le réduisent à n’être qu’un

    « simple » petit oedipien excité et dans la confusion des idées…ce déni

    vient de très haut : Freud lui-même n’est-il pas passé d’une perception de

    la sexualité traumatique réelle, qui l’insécurisait fort, à une sorte de déni

    en inventant d’autres théories sur l’Œdipe, la séduction, les fantasmes …

    ( Bonnet, 1999 ) ?



   Viennent enfin deux catégories de jeunes, toujours à partir de la
    préadolescence, qui fonctionnent de façon opposée :


       - Les premiers sont capables de proférer un mensonge par haine : par

       exemple, en institution, on se venge d’un éducateur vraiment « dégueu »

       Ici aussi, on peut s’y mettre à deux ou trois, avec une histoire très bien

       construite. Dans le même ordre d’idée, il y a le mensonge pervers du

       grand enfant ou de l’adolescent qui accuse un adulte pour ne plus avoir

       de contacts avec lui ou pour changer de lieu d’habitation.



       - Au contraire, dans la seconde catégorie, le jeune évite d’accuser un

       agresseur dont il a très peur ou couvre un adulte qu’il aime, nonobstant

       les relations sexuelles. Donc si, pour une raison ou l’autre, on le presse

       de parler, il accuse un inconnu.




                                                                               24
        Je n’ai pas encore évoqué la fabulation, Bah ! En trente-cinq ans de
         carrière, je n’ai jamais été confronté à un enfant producteur de
                                                                   17
         fabulations, au sens technique du terme                        , et auteur d’une fausse

         allégation cohérente. Elle a bon dos, la fabulation, et elle est surtout

         invoquée comme système de défense par les adultes incriminés. Ceci dit,

         j’admets      que      doivent    exister      quelques         cas   d’enfants      fragiles,

         dysharmoniques, anxieux et imaginatifs à la fois, qui ont émis des

         fabulations de plus en plus énormes parce qu’ils avaient un auditoire trop

         complaisant … ou trop hostile : abus multiples, tortures et autres sectes
                       18
         sataniques         …



        Pour être complet, de très loin en très loin, le franc délire d’un enfant

         psychotique pourrait porter sur l’agression et la mutilation sexuelles de
         son corps. Ce qui ne veut pas dire l’inverse : un enfant psychotique peut

         dire vrai quand il fait comprendre d’une manière ou d’une autre qu’on l’a

         agressé sexuellement !



Après cette énumération, j’ajouterai un facteur de complication qui concerne
                                                19
tous les enfants passés en revue                     : il ne va pas de soi que l’enfant,

constatant qu’on ne le croit pas, fasse marche arrière. Plus souvent, il

« s’enferre » dans sa version, en s’obstinant ou en mentant de plus en plus.


17
    Fabulation ? Auto-suggestion ; le jeune s’accroche à l’idée qu’est vraie une « fable » qu’il raconte.
Une ou plus souvent une longue série, car son comportement est répétitif. La « fable », ici, c’est une
histoire « énorme », peu vraisemblable mais pas tout à fait impossible
18
     Il doit en exister l’une ou l’autre, de secte satanique, comme il existe des abus multiples, des
enfants vendus ou donnés par leurs proches à d’autres adultes pour des partouzes plus ou moins
rémunérées ( ceci est malheureusement plus fréquent qu’on ne le croit ), mais les enfants qui y sont
impliqués, s’ils survivent, ne se comportent pas en fabulateurs … c’est plutôt la chape de plomb du
silence !
19
     Ce comportement s’applique à tout le monde, dans des circonstances analogues !


                                                                                                      25
Il le fait pour éviter la honte ou la punition qu’entraînerait l’aveu que son

allégation était fausse.


                Dans le superbe film « La chambre du fils » ( N. Moretti, 2001 ), le bon Marco,
                adolescent exemplaire, commence par laisser disqualifier le jeune adolescent qui l’a
                vu commettre un larcin et qui l’en accuse. Puis, il a le courage de rétablir tout seul la
                vérité, dans le cadre de son lien de confiance avec sa maman…Mais seule une
                minorité de gens particulièrement sociables et particulièrement respectés peut vivre le
                même courage !



B. Quels sont les indicateurs d’un discours non-fiable?


L’analyse du contexte relationnel dans lequel ce discours émerge, et celle de la

personnalité de l’enfant peuvent déjà donner de bonnes indications. Lorsque l’on

suspecte une pression anormale, une rencontre avec le parent concerné est
                            20
également éclairante             .



Dans le discours de l’enfant, on trouve dans la majorité des cas des éléments

inverses à ceux qui sont constitutifs d’un discours fiable : impression

d’incohérence, d’invraisemblance, d’inconsistance ; incapacité d’évoquer des

détails ( pour les plus de six, sept ans ) ou de parler de la relation avec le soi-

disant agresseur ou, au contraire, exagération dans la narration de faits de plus

en plus « gratinés » ; évocation de nombreux détails apparemment plausibles par

un    tout     petit,     alors      que    c‘est    habituellement         hors      portée      de     sa

mémoire ;excitation joyeuse de l’enfant ( « et je ne vous ai pas encore dit

que » ) ; répétition plaquée d’un vocabulaire d’adulte, etc …



20
    Si l’on reçoit ensemble le parent qui « porte » la révélation et le tout petit enfant, on constate que,
lorsqu’il y a forte pression mensongère, le comportement du tout petit est beaucoup plus craintif,
comme scotché à la parole du parent qui accuse, acceptant difficilement d’être séparé de lui …
Lorsque l’allégation est vraie, l’enfant concerné est plus « libre » et confiant : il peut jouer pendant que
le parent parle et accepter davantage d’être seul …



                                                                                                         26
Néanmoins dans une (petite) minorité de ces allégations non-fiables, à partir de

dix, onze ans, l’enfant est capable de fabriquer de toute pièce une falsification

concrète, plausible, qui porte souvent sur un événement isolé ou à faible

récurrence. Son mensonge tient la route, mais ce sont d’autres éléments de

l’investigation d’ensemble qui sèment le doute dans le chef de son interlocuteur.

Alors, que faire ?



§ IV. Toutes les fois où l’on doute




A.    L’évaluation est loin d’être toujours simple !



                                                                               27
Jusqu’à présent, j’ai présenté les deux extrêmes de l’échelle « Fiabilité Ŕ non

fiabilité » Mais il existe de nombreux cas où nous resterons à douter après une

première analyse des révélations faites par l’enfant.

Se référer à d’autres sources de renseignements que son seul discours sur les

faits peut donc demeurer indispensable.

Nous pouvons aussi consacrer quelques entretiens complémentaires à vouloir

clarifier les choses avec lui ; sans jamais le menacer ni le disqualifier, nous

pouvons insister, obtenir d’autres illustrations de son malheur ou d’autres

détails, faire la synthèse de tout ce qu’il dit ; nous pouvons attirer délicatement

son attention sur ses éventuelles invraisemblances, parler avec lui du contexte

qui a amené son discours et d’éventuelles pressions qu’il subit ; et encore,

l’assurer qu’il gardera toute notre estime, même s’il devait admettre qu’il a « un

peu » ou « beaucoup » inventé ; nous pouvons même parler du rapport variable de

chacun à la vérité, des bonnes raisons que nous pouvons ressentir parfois d’en

vouloir à quelqu’un et de viser à l’enfoncer, etc.



Dans cette ambiance, quelques enfants peuvent se montrer plus clairs et

convaincants. D’autres s’empêtrent de plus en plus dans des invraisemblances ou

admettent qu’ils n’avaient pas dit vrai, et nous pouvons alors les encourager à

fonctionner à l’avenir de façon moins dangereuse pour autrui.



B. Il n’est pas rare que nous restions habités par une profonde incertitude


Au terme d’une insistance et de compléments d’investigation raisonnables, il n‘est

néanmoins pas rare que persiste un doute profond.




                                                                                 28
Dans certains cas, celui-ci est de type « tout ou rien » : ce que l’enfant raconte

s’est produit ou non ; dans d’autres, nous avons l’impression de nous trouver face

à un énorme et pénible nœud gordien où se mélangent inextricablement éléments

objectifs, bouts de mensonge et produits de la suggestibilité.



        Hélas alors, nos réactions s’avèrent trop souvent malencontreuses. Comme
         par exemple :



         - « Trancher » sans scientificité ni justice et faire glisser                  l’évaluation

         vers un des extrêmes de l’échelle : soit nous accordons trop de crédit à

         l’enfant (Outreau, acte I), soit nous décidons qu’il a tout faux ( Outreau,
                                                                                                   21
         acte II ??? Certainement pas impossible ! ) ( Hayez, Lazartigues, 2004 )                    .



         - Geler les investigations ; la prise en charge de la situation s’effrite ; plus

         rien ne se passe ; sauf éventuellement de loin en loin, le jugement d’un

         Tribunal civil qui tranche comme dit plus haut, souvent au bénéfice du

         suspect.



         - Adhérer au mythe du super-expert de grande réputation qui va

         nécessairement clarifier la question de la fiabilité. Or, plus on prolonge les

         expertises, plus l’enfant est découragé et fâché et plus sa mémoire

         s’appauvrit. Le super-expert qui a pris le risque d’accepter sa mission très

         différée a toutes chances d’avoir à analyser un discours bien plus pauvre

         que ses prédécesseurs. Les fois où il est imbu de sa personne, il ne l’avoue

         pas facilement, et peut faire des recommandations fortes, enrobées de


21
   Je ne conteste certes pas que à, à Outreau, on ait fini par libérer des personnes emprisonnées sur
une base bien trop inconsistante. Je me situe par rapport au discours des enfants qui, vu de Belgique,
m’apparaît toujours comme un nœud gordien !



                                                                                                   29
    pseudo-science, sur une base des plus inconsistante ! Heureusement,

    d’autres s’inscrivent dans l’état d’esprit d’humilité et de pragmatisme qui

    imprègne cet alinéa…alors, leur sagesse peut aider tout le monde à

    progresser.



   Comment gérer efficacement cette incertitude, probablement installée

    pour une longue durée ?


Mon expérience de terrain m’amène à faire les recommandations que voici :



    - Tous les professionnels impliqués dans l’évaluation et la gestion

    ultérieure    de   la   problématique   pourraient    acter   clairement    et

    officiellement qu’il s’agit d’une situation d’incertitude, le déclarer à toutes

    les personnes concernées       ( l’enfant, sa famille, la personne que l’on

    dénonce …), en ajoutant que cela ne paralysera pas leur action ;



    - Si ce n’est pas encore fait, ils peuvent demander l’aide d’un juge pour

    mineurs, en l’informant tout de suite de l’état d’incertitude et en

    s’efforçant qu’il ne recommence pas à son tour d’inutiles évaluations

    complémentaires. Cette adjonction est surtout indiquée si l’on prévoit

    qu’on devra faire appel au droit de contrainte, qui est l’apanage exclusif de

    ce juge ;



    - Si l’enfant ne souffre pas d’angoisses, de ressentiment et d’autres

    tensions excessives lorsqu’il est en présence de la personne suspectée, il

    faut néanmoins que ses contacts avec elle soient strictement supervisés,




                                                                                 30
                                                                                                     22
         aussi longtemps qu’il n’est pas en mesure de bien se protéger tout seul                       .

         Par exemple, si le couple parental est séparé et que le parent non-gardien

         est le suspect, les contacts avec lui devraient être épisodiques et placés

         sous la surveillance d’un tiers fiable, comme un centre « Espace-

         Rencontres » ;



         - Si l’enfant souffre trop, il me semble éthique de suspendre les contacts

         plutôt que de céder à la tentation d’une violence institutionnelle stérile,

         comme si l’enfant était nécessairement un menteur et comme si son

         gardien, porteur de ses préoccupations sur l’abus était ipso facto un être

         tout-puissant, refusant le partage de la parentalité : on se trouve dans

         l’incertitude, ni plus ni moins, rappelons-le !



         - Il nous revient encore de parler clairement de l’incertitude existante

         avec la personne suspecte : si, elle n’a rien fait de mal, c’est

         involontairement injuste et désagréable pour elle, mais on veille d’abord au

         moindre mal de l’enfant. Si elle ment, elle le sait dans son for intérieur.



                  On doit écouter son ressentiment, feint ou réel, mais il est très

                  rare    qu’elle     puisse     apporter      de    vrais    éléments        objectifs,

                  susceptibles de lever l’état d’incertitude ; on lui demandera aussi

                  quelles dispositions elle pourrait prendre pour mieux rassurer son

                  entourage et les professionnels quant à la qualité de ses relations

                  avec    l’enfant.     On     lui   recommandera         enfin    de    se    montrer

                  particulièrement prudente, car, pendant tout un temps, elle fera

                  l’objet d’une vigilance particulière.


22
     Pour beaucoup, cette capacité d’autoprotection est liée à l’arrivée de l’adolescence.



                                                                                                      31
      Dans un tel contexte, une condamnation pénale serait bien injuste.

      Si c’est encore possible, une éventuelle procédure judiciaire en

      cours pourrait être suspendue en raison du doute ; sinon, s’il est

      inéluctable que les faits soient jugés, ma conviction est que le

      suspect devrait être acquitté « au bénéfice du doute ». Eventualité

      désagréable ? Oui, très et à bien y réfléchir, elle pèse sur toutes

      nos têtes et un peu plus sur la tête de ceux qui s’occupent d’enfants.

      Mais en terme de moindre mal, et en pesant bien la signification des

      mots, elle me semble moins injuste qu’un acquittement pur et simple

      comme si l’enfant, source de l’incertitude, était insignifiant et ipso

      facto non fiable : penser cela, ne serait-ce pas          une attitude

      « corporatiste » d’adultes qui se protègent mutuellement ?



- On doit encore parler clairement, dans les mêmes termes, aux adultes

responsables en ordre principal de l’éducation de l’enfant ; on les invitera à

veiller particulièrement sur celui-ci et à installer ou confirmer un climat de

vérité dans leurs relations avec lui.



- On doit enfin parler clairement avec l’enfant ; lui expliquer comment on

compte le protéger, malgré le doute ; réfléchir avec lui aux moyens de

s’auto-protéger de possibles agressions à venir ; continuer à attirer son

attention sur sa part de responsabilité, sur l’importance de la vérité et de

la sociabilité. Même les tout petits peuvent bénéficier de ce type de

dialogue, avec des simplifications et des mots adaptés à leur âge.



- Reste à procéder à des réévaluations régulières de la situation. Par

exemple, de trois en trois mois au début, puis de six en six mois.


                                                                            32
§ V. Quels enseignements tirer de ces états de fait ?



A. La grande majorité des fois où les enfants font part d’agressions

intentionnelles significatives qu’ils ont subies, leur discours est fiable,

totalement ou en bonne partie. Les quelques exceptions que nous avons décrites,

et principalement ce qui se passe lorsque l’enfant est sous pression externe,

n’atteignent pas 10 %.

Les professionnels expérimentés le disent depuis longtemps, depuis que l’on a

redécouvert officiellement l’existence de la maltraitance visant les enfants dans

les années 1970. Sachons nous en souvenir ; ce n’est pas « sacraliser » la parole

des enfants que d’en tenir compte !



Outreau n’a été une bonne chose pour la cause de personne, mais surtout pas

pour celle des enfants ! Il en existe des cohortes renvoyées au silence alors

qu’ils avaient eu le courage de faire ce que disent toutes les affiches de

prévention : dénoncer l’innommable ; il en existe sans doute des milliers en

France et en Belgique, dont l’espérance a été brisée, et aucun haut personnage
                                                                                    23
de l’Etat ne viendra jamais leur présenter les excuses de la société                     .



B. Il existe des indicateurs qui permettent d’évaluer la fiabilité du discours de

l’enfant, en analysant son contenu et son contexte de production. Depuis une

vingtaine d’années, ces indicateurs sont répertoriés dans des grilles d’analyse,

adaptées aux enfants de plus de cinq, six ans. La plus connue est le statement

validation analysis (SVA), traduite en français par H. Van Gijseghem (1988). De


23
    On peut y adjoindre la liste des professionnels courageux, qui ont essayé de défendre ces enfants
contre la puissance de l’ordre adulte …La lecture du dernier livre de Catherine Bonnet est à cet égard
édifiante : C. Bonnet, l’enfance muselée, Mols, 2007.



                                                                                                   33
nombreux chercheurs et cliniciens ont contribué à l’élaborer et à la valider,

depuis plus de cinquante ans. Elle conduit à établir un degré de probabilité de

fiabilité pour la parole de l’enfant de plus de six ans, ni plus ni moins. Il en existe

l’une ou l’autre dérivée, très proches mais pas encore validées. Ces grilles

d’analyse rendent bien plus de services que la seule référence à l’intuition et à

l’expérience clinique, à la passation de tests de personnalité ou à l’analyse de

dessins.

Il faudrait en tirer des conséquences pratiques ! Mon souhait est que ceux qui

ont à évaluer officiellement la parole de l’enfant ( policiers spécialisés et autres

experts psy ) aient une bonne connaissance du SVA et s’accordent pour en faire

un important outil de référence commun. Les magistrats et les psychiatres et

psychologues d’enfants et d’adolescents devraient aussi en connaître les grandes

lignes : même lorsque l’entretien avec l’enfant n’a pas d’objectif médico-légal,

cette connaissance à l’arrière-plan peut s’avérer des plus utiles.



C. Le plus grand problème reste la prise en compte de ce que disent les tout

petits : leur première révélation est la plus précieuse, mais elle est souvent

écoutée par un non-professionnel susceptible d’être débordé par ses émotions.

Après, il faudrait pouvoir reprendre ses dires très vite et une seule fois. Et à

l’heure actuelle, on ne dispose pas pour eux d’une grille solidement validée comme

le SVA. Le moindre mal alors, si l’on n’a que la parole d’un tout petit comme

élément de preuve et même si, à titre individuel, l’on est convaincu… ce serait que

le groupe psycho-judiciaire qui traite le cas, l’assimile aux situations

d’incertitude que je viens d’évoquer. Aujourd’hui, ce n’est pas toujours ce qui se

passe : on renvoie trop souvent ces tout petits purement et simplement d’où ils

viennent ou pire, on oblige des reprises de contact, parfois même non protégées,

avec les personnes qu’ils accusent.




                                                                                     34
Bibliographie


Biron Campis L., Developmental differences in detection and disclosure of sexual
abuse, J. Am. Acad. Child Adolesc. Psychiatry, 1933, 32-5, 903-910.


C. Bonnet, L’enfant cassé, Albin Michel, 1999.


C. Bonnet, l’enfance muselée, Mols, 2007 ( éd : thomas.mols@gmail.com ).


Hayez J.-Y., de Becker E., L’enfant victime d’abus sexuel et sa famille : évaluation et
traitement, coll. monographies de la parole de l’enfant, PUF, 1997.


Hayez J.-Y., Lazartigues A., Les durs enseignements d’Outreau, Le carnet psy,
2004, 22, 34-37. Paru aussi dans: Enfances § Adolescences, 2005/1, 66-72.

Klajner P. and coll., assessing the credibility of young children’s allegations of sexual
abuse: clinical issues, Can. J. Psychiatry, 1987, 32, 610-614.


Remerciements


Toute notre gratitude va aux collègues qui ont partagé avec nous leur expérience

pour rédiger cet article : le docteur Catherine Bonnet, psychiatre d’enfants et

d’adolescents, madame Margarita Ibanez ( Barcelone), spécialiste de la petite

enfance et notamment du diagnostic d’abus sexuel chez le petit enfant, Mme

Françoise Leurquin, psychologue clinicienne, expert auprès des tribunaux,

formatrice à la méthode SVA.

Si vous désirez en discuter avec moi


Notes
1
   Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de Médecine de
l’Université Catholique de Louvain, premier chef du service de psychiatrie infanto-juvénile aux
Cliniques universitaires Saint-Luc.



                                                                                                   35
Courriel : jyhayez@uclouvain.be Site web : http://www.jeanyveshayez.net/


2
   Sans autre spécification, enfant signifie « mineur d’âge ». Si des spécifications par tranche d’âge
s’avèrent nécessaires, elles seront faites dans le texte.
3
  Il faut différencier la fiabilité de l’enfant et celle de sa parole ; nous verrons plus loin que la fiabilité
générale de la personne est un indicateur de la fiabilité de sa parole dans une circonstance précise,
mais l‘un ne se réduit pas à l’autre. Cet article constitue une réflexion sur LA PAROLE, et non sur la
personne!
4
   Le terme « crédible » est pratiquement synonyme lui aussi, mais davantage utilisé dans le monde
criminologique ; nous n’y recourrons donc pas.
5
  Prédisposition à se laisser suggestionner ? … et donc, possibilité d’une composante génétique :
Manque habituel d’esprit critique ; caractère « faible », passif, suiveur ; niveau d’angoisse élevé …

6
   Ce qui est décrit et discuté à son propos s’applique, avec quelques adaptations, à de nombreuses
situations où l’enfant apparaît comme victime plus ou moins impuissante d’agressions significatives,
qu’il n’a pourtant pas facile à évoquer : rackets, injustices subies à l’école ou ailleurs dans le monde
social, maltraitances physiques ; etc. …
7
     Et si c’est un grand adolescent qu’il incrimine, les enjeux sont à peine moins lourds.
8
   J’évoquerai par la suite une rare exception à cette règle, lorsque, vers quatre-cinq ans, certains
enfants sont très érotisés et que leurs sentiments oedipiens ont l’air très intenses.
9
    Les progrès des possibilités de dépistage réalisés par la police scientifique étant ce qu’ils sont, je
laisse aux criminologues et aux policiers le soin de commenter quand ceci leur paraît indiqué.
10
     Ou diaboliquement prudent….
11
    Et quand il ne le peut pas, spontanément, il se tait…ce n’est que face à des pression excessives
qu’il pourrait désigner quelqu’un à tort, pour être quitte de l’angoisse de la pression !
12
     Par exemple, ne plus vouloir se laisser déshabiller.
13
    On ne peut cependant pas en déduire que toutes les allégations faites dans le cadre de la
séparation parentale, même difficile, sont fausses. On avance souvent l’estimation qu’environ une sur
deux contient au moins une bonne part de vérité. Ce qui est suspect, c’est quand le parent accusateur
« en remet » encore plus passionnément que l’enfant, parfois avec un vocabulaire identique.
14
    Rappelons néanmoins qu’il existe une limite à cette manière de raisonner. Si la différence d’âge
est trop élevée, l’aîné a le devoir de ne pas séduire le petit, ou de résister aux manœuvres de celui-ci.
La différence d’âge maximum de cinq ans, évoquée par beaucoup d’auteurs pour fixer la limite d’un
vrai consentement possible, nous paraît sage, même si elle est un peu arbitraire.
15
    Les garçons sont également concernés, mais gardent davantage leurs impressions pour eux que
les filles.
16
    Et il y a encore ces petits enfants porteurs d‘une lourde carence affective, qui cherchent un contact
fusionnel avec n’importe quel adulte à l’air un peu accueillant. Même si eux font pas de référence
directe à des activités sexuelles qui auraient eu lieu, ils peuvent générer chez les témoins de leur vie
le fantasme qu’ils on été abusés eux aussi…nous avons même vu l’une ou l’autre fois ce fantasme
surgir chez des professionnels à partir du simple mutisme extra-familal tenace d’un enfant !
17
    Fabulation ? Auto-suggestion ; le jeune s’accroche à l’idée qu’est vraie une « fable » qu’il raconte.
Une ou plus souvent une longue série, car son comportement est répétitif. La « fable », ici, c’est une
histoire « énorme », peu vraisemblable mais pas tout à fait impossible



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     Il doit en exister l’une ou l’autre, de secte satanique, comme il existe des abus multiples, des
enfants vendus ou donnés par leurs proches à d’autres adultes pour des partouzes plus ou moins
rémunérées ( ceci est malheureusement plus fréquent qu’on ne le croit ), mais les enfants qui y sont
impliqués, s’ils survivent, ne se comportent pas en fabulateurs … c’est plutôt la chape de plomb du
silence !
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     Ce comportement s’applique à tout le monde, dans des circonstances analogues !
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    Si l’on reçoit ensemble le parent qui « porte » la révélation et le tout petit enfant, on constate que,
lorsqu’il y a forte pression mensongère, le comportement du tout petit est beaucoup plus craintif,
comme scotché à la parole du parent qui accuse, acceptant difficilement d’être séparé de lui …
Lorsque l’allégation est vraie, l’enfant concerné est plus « libre » et confiant : il peut jouer pendant que
le parent parle et accepter davantage d’être seul …
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   Je ne conteste certes pas que à, à Outreau, on ait fini par libérer des personnes emprisonnées sur
une base bien trop inconsistante. Je me situe par rapport au discours des enfants qui, vu de Belgique,
m’apparaît toujours comme un nœud gordien !
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     Pour beaucoup, cette capacité d’autoprotection est liée à l’arrivée de l’adolescence.
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    On peut y adjoindre la liste des professionnels courageux, qui ont essayé de défendre ces enfants
contre la puissance de l’ordre adulte …La lecture du dernier livre de Catherine Bonnet est à cet égard
édifiante : C. Bonnet, l’enfance muselée, Mols, 2007.

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