Petite chronique de l'eau modèle et écologie by klutzfu62

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Petite chronique de l’eau :
    modèle et écologie

                                  • Alain Dervieux *
                                           Ecologue, DESMID/CNRS
                                  • Nathalie Franchesquin **
                                           Informaticienne, CEDRIC




                                      E      n Camargue, la gestion de l’eau et les contraintes natu-
                                             relles (climat, absence de relief, présence du sel) produi-
                                         sent un système complexe. Pour mieux comprendre le fonc-
                                         tionnement global de cette zone humide méditerranéenne
                                         littorale prestigieuse et les enjeux écologiques et environne-
« Le fait qu’un système complexe
                                         mentaux qui la parcourent, l’approche interdisciplinaire est
comprenne de nombreux objets
                                         indispensable. Dans une réflexion sur l’apport mutuel de
scientifiques n’est pas contradic -
                                         disciplines comme l’écologie et l’informatique, les auteurs
toire avec le fait que le système
                                         font le point sur un travail de simulation du fonctionnement
dans son ensemble soit aussi un
                                         hydrologique de l’Île de Camargue. Cette modélisation
objet scientifique »
                                         multi-agents est construite en mettant en interaction un
                                         modèle hydrologique des eaux de surface et un modèle du
Jean-Marie Legay (1997, p 102).
                                         comportement des acteurs de l’eau qui définissent sa ges-
                                         tion. La simulation du fonctionnement de cet hydrosystème
D     ans un delta, l’eau est le
      déterminant des activités
humaines et des paysages. La
                                         anthropisé oblige à une prise de recul propice à la réflexion
                                         sur l’objet de la recherche et ses implications.
Camargue n’échappe pas à cette
réalité. Le fleuve a apporté les sédiments néces-           téristiques propres à cette zone humide littorale
saires à son élaboration. La mer y a déposé                 méditerranéenne et déterminent les principales
durablement le sel qui fixe, avec le climat et              contraintes abiotiques : précipitations hiver-
l’absence de relief important, les composantes              nales, sécheresses estivales, qui diluent et cris-
majeures du fonctionnement de ses écosys-                   tallisent le sel, jouant plus ou moins sur sa pré-
tèmes. Ces particularités définissent des carac-            sence dans l’eau et le sol selon l’altitude.
* DESMID, Université de la Méditerranée, 1 rue Parmentier, 13200 Arles       Alderv.desmid@wanadoo.fr
** Conservatoire National des Arts et Métiers, 292 r St Martin, 75003 PARIS franches@cnam.fr
 Ce travail, mené en collaboration avec le LSIS (UMR CNRS 6168), a été réalisé dans le cadre du projet "Les
  enjeux de la gestion hydraulique dans le delta du Rhône" du Programme National de Recherches sur les Zones
  Humides (PNRZH), a été financé par la Région PACA.


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Cependant, l’eau y est aussi et surtout drainée et            tionner des variables intégratives du système et
introduite massivement par pompage, au gré des                décrire le comportement des agents. Ces choix
besoins des activités humaines : riziculture,                 constituent un nécessaire travail de simplifica-
conservation de la nature, chasse, pêche, éleva-              tion qui s’appuie sur une expérience interdisci-
ge (Dervieux, Allard, Naizot & Auda, 2002). La                plinaire déjà ancienne sur le delta. Il doit aussi
Camargue forme ce que l’on nomme un système                   beaucoup aux chercheurs et gestionnaires ayant
complexe (Barbault, 1995) qui doit sa com-                    travaillé et travaillant en Camargue. Tenter de
plexité à son origine deltaïque récente et à la               simuler le fonctionnement d’un tel anthroposys-
contestation par l’homme du caractère sauvage                 tème oblige à une prise de recul propice à la
résultant de cette origine.                                   réflexion sur l’objet de la recherche et ses impli-
Le propos de notre article est d’évoquer un tra-              cations. Un prolongement de ce travail est en
vail de modélisation du fonctionnement hydro-                 cours avec la réalisation d’un prototype, qui
logique de l’Île de Camargue ayant réuni des                  pourrait constituer un intéressant outil d’aide à la
spécialistes en informatique, en écologie, en                 décision.
sociologie et en histoire. Au-delà de l’intérêt
que présentent les approches interdisciplinaires              Ecosystèmes, gestion hydraulique et
avec les sciences humaines dans le champ des
                                                              paysages camarguais
recherches sur l’environnement, nous aborde-
rons plus particulièrement les apports mutuels
d’un dialogue entre l’écologie et l’intelligence
artificielle pour définir un modèle du fonction-
nement de cette zone humide.
                                                              L    a Camargue abrite plusieurs types d’écosys-
                                                                   tèmes en interactions qui constituent ces
                                                              paysages de rizières, de marais, de sansouires1
Ce modèle, que nous ne présenterons pas ici en                et d’étangs. Nous ne nous étendrons pas ici sur
détail (voir Franchesquin, 2001 ; Franchesquin                les définitions d‘écosystèmes et de paysages ou
& Dervieux, à paraître) est un modèle multi-                  d’écologie (voir pour cela Barbault, 1995 ;
agents qui décrit les relations entre le système              Blondel, 1995 ; Burel & Baudry, 1999 ; Frontier
hydraulique et les acteurs de l’eau, représentés              & Pichot-Viale, 1995). Retenons simplement
par les décisions qu’ils prennent pour en définir             que cette diversité et le caractère humide des
la gestion. Ces relations produisent un état du               milieux permettent à de nombreuses espèces de
Vaccarès et des étangs du sud en terme de                     coexister. On y observe une grande richesse des
niveau et de salinité,
qui a une forte inci-           figure 1
dence sur la qualité
écologique du systè-
me. La valeur écolo-
gique accordée à
l’étang du Vaccarès
est         considérée
comme représentati-
ve de la situation
écologique globale
(nous ne discuterons
pas ce point ici).
L’intérêt de ce travail
se situe autant dans
la simulation mettant
en œuvre le modèle
multi-agents, que
dans la réflexion
menée pour sélec-



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peuplements d’oiseaux et une grande variété des               partir de cet ensemble encore appelé système
espèces végétales, base des chaînes trophiques                Vaccarès, qu’est définie une gestion globale de
(Blondel & Isenmann., 1981 ; Barbault, 1994).                 l’eau.
C’est, dans la mesure où elle est un élément clé              350 à 400 millions de m3 d’eau douce sont
du fonctionnement du système, la gestion                      aujourd’hui introduits annuellement en
hydraulique qui détermine la diversité biolo-                 Camargue, entre les mois d’avril et de sep-
gique camarguaise (Aznar, Dervieux & Picon,                   tembre, selon les surfaces cultivées en riz. La
2000).                                                        disponibilité en eau pendant la période sèche,
                                                              offre l’opportunité aux exploitants et gestion-
La Grande Camargue ou Île de Camargue se                      naires d’utiliser une eau douce facilement
compose de 4 grands types de paysages spatia-                 accessible pour modifier le rythme naturel
lement déterminés par les variations d’altitude               d’inondation hivernale et d’assèchement estival
(fig. 1) : les paysages agricoles autour des bour-            des milieux humides non agricoles. La saison-
relets alluviaux actuels et anciens ; les paysages            nalité hiver humide / été sec, caractéristique des
" naturels relictuels " des étangs centraux (pay-             zones humides méditerranéennes, est donc aisé-
sages des réserves naturelles) ; le paysage des               ment remise en question.
marais périphériques, géographiquement situé                  Environ 1/4 de l’eau introduite est écoulée vers
entre les deux précédents ; les salins de Giraud.             le Vaccarès et les étangs centraux. Dans ces
Notre travail ne porte pas sur ces derniers car               lagunes, le maintien d’une salinité acceptable
leurs eaux de surface sont isolées au sud-est de              par l’ensemble des acteurs de l’eau, est un
l’île par des digues et qu’ils ne fonctionnent                objectif commun pour pallier les variations
qu’avec les eaux marines. Les faibles variations              fortes de salinité qu’on a pu observer depuis
d’altitude définissent une succession de dépres-              cinquante ans. Le Vaccarès et les étangs du sud
sions et d’éminences déterminant les occupa-                  sont devenus permanents et faiblement sau-
tions du sol, des étangs et marais aux sols halo-             mâtres à la suite du premier développement rizi-
morphes (Dervieux & al., 2002), jusqu’aux                     cole des années 60, puis très salés en raison de
rizières et aux autres cultures sur les bourrelets            la conjonction crise du riz-années sèches dans
alluviaux.                                                    les années 70 (Heurteaux, 1992). On tente
L’évolution historique du système a débouché                  aujourd’hui de stabiliser le système et de main-
sur un ensemble de bassins hydrauliques collec-               tenir une salinité d’environ 15g/l, pour une
tifs (fig. 1) visant à gérer les eaux d’écoulage              variation du niveau de l’étang de Vaccarès, qui
pour les renvoyer vers le fleuve, les étangs du               sert là encore de référence, oscillant d’environ
centre et la mer. L’important réseau d’irrigation             20 cm autour du 0 NGF.
qui s’y ajoute est indispensable à la riziculture             La nouvelle crise engendrée par les inondations
dont le développement est lié à celui des tech-               d’octobre 1993 et janvier 1994 a provoqué une
niques de pompage. L’eau est bien sûr totale-                 prise de conscience générale et la constitution
ment maîtrisée sur les parcelles rizicoles. Dans              d’une Commission de l’Eau, structure de
les grands marais périphériques, l’artificialisa-             concertation au sein du Parc Naturel Régional
tion du fonctionnement hydrologique varie en                  de Camargue (PNRC). Elle a permis la ren-
fonction de leur vocation, avec une grande                    contre d’acteurs souvent en conflit : agricul-
diversité de situation selon qu’ils sont affectés à           teurs, éleveurs, pêcheurs, chasseurs et conserva-
la chasse ou à la conservation. Dans les étangs               teurs de la nature, pour définir collectivement
centraux, la gestion de l’eau est réactive. Il n’y            un état hydro-salin du Vaccarès.
a pas d’alimentation directe en eau et les étangs             La tendance à l’adoucissement et à la stabilisa-
" héritent " seulement des écoulements d’eaux                 tion de la présence de l’eau durant l’été
agricoles ou pluviales. Écoulements et échanges               (Dervieux et al., 2002) modifie les écosystèmes
avec la mer conditionnent les niveaux et les sali-            saumâtres caractéristiques de ce delta méditer-
nités de ces étangs, et leurs répercussions sur               ranéen pour les faire évoluer vers des milieux
l’hydrologie du delta sont des clés de la com-                banalisés, c’est-à-dire voisins de milieux de
préhension d’un fonctionnement global. C’est à                type continental (Aznar, 2000 ; Tamisier &



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Grillas, 1994). La tendance à gommer les fluc-                processus de coopération entre acteurs de la
tuations dues aux caractéristiques climatiques                gestion hydraulique collective (“ gestion draina-
du delta, semble aujourd’hui s’atténuer pour                  ge ” et “ gestion digue ”) pour respecter les
laisser la place à une gestion plus proche des                objectifs définis. Le premier reflète les négocia-
rythmes naturels. Elle reste néanmoins incon-                 tions de la Commission de l’Eau au sein du
tournable, pour des raisons historiques liées à la            PNRC pour définir un état hydro-salin consen-
mise en place des aménagements hydrauliques,                  suel du Vaccarès. Le second concerne les
mais aussi pour atteindre des objectifs de ges-               actions qui en résultent au sein des associations
tion conformes aux représentations actuelles des              hydrauliques de drainage et pour le gestionnaire
" milieux naturels " (par exemple, favoriser le               de la digue à la mer.
séjour de l’avifaune) , et répondant aux besoins
de l’ensemble des activités humaines.                         figure 2 : Relations entre décisions et état hydro-
Ce qu’il faut retenir de cette présentation géné-                salin du Vaccarès.
rale, c’est l’imbrication aujourd’hui totale des
différents milieux et paysages au travers de la
gestion de l’eau, qui justifie l’intérêt porté au
fonctionnement hydrologique global du systè-
me.

L’approche multi-agents2


N     ous ne présenterons ici que le principe de
      cette modélisation. Pour une description
complète, on se reportera à Franchesquin
(2001).
Les systèmes multi-agents offrent la possibilité
de représenter directement les individus (agents,
matériels ou humains) intervenant dans la pro-                  Les processus décisionnels de gestion hydrau -
blématique, leurs comportements, leurs interac-                 lique, négociées au sein de la Commission de l’eau
tions et leur environnement (Jennings, Sycara &                 (médiation assurée par le Parc Naturel Régional
Wooldridge, 1998 ; Ferber, 1995 ; Weber, 1995).                 de Camargue) contraignent la gestion collective
                                                                de l’eau « gestion drainage » et « gestion digue »
Le comportement global d'un système est repré-
                                                                en fixant des objectifs en termes de niveau et sali -
senté comme la conséquence d'un ensemble                        nité du Système.
d'interactions entre agents dotés de capacités de
communication et de délibération. Ils permet-
tent de modéliser les mécanismes de décision
                                                              Architecture générale du modèle
intervenant lors du choix d’une action
                                                              Le cadre de la modélisation est basé sur deux
(Mathevet, 2000).
                                                              modèles principaux : un modèle hydrologique et
Notre objectif était de formaliser le fonctionne-
                                                              un modèle social.
ment global de l’écosystème Camargue en pre-
                                                              Le modèle hydrologique
nant en compte sa dynamique propre, liée au cli-
                                                              Il s’appuie sur un ensemble d’unités hydrau-
mat (précipitations, évaporation), au sel, à la
                                                              liques fonctionnelles crées à partir d’un système
géomorphologie, et les processus décisionnels
                                                              d’informations géographiques, pour faire face à
de gestion hydraulique intervenant sur cette
                                                              deux objectifs : définir des zones dont le com-
dynamique. Ces décisions qui orientent le fonc-
                                                              portement hydraulique est considéré comme
tionnement hydrologique de la zone humide
                                                              homogène, fournir les points d’intervention sur
sont schématisées dans la figure 2. Les déci-
                                                              lesquels les agents du modèle social vont agir.
sions collectives sont formalisées selon un pro-
                                                              L’évolution de l’état hydro-salin du système
cessus de négociation ( “ commission de l’eau”
                                                              Vaccarès repose sur un cycle de l’eau simplifié
) qui définit des objectifs de gestion, suivi d’un


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qui prends en compte les conditions climatiques               réalisées en collaboration avec des gestionnaires
(pluie et évapotranspiration) puis qui intègre les            de la Réserve Nationale de Camargue et du
décisions de gestion prises par les agents du                 Parc. Nous avons ainsi défini un modèle de
modèle social.                                                décision spécifique basé sur des coefficients de
N3Le modèle social                                            satisfaction selon une échelle de 1 à 5. Le
Les décisions de gestion hydraulique sont for-                tableau 1 présente de manière synthétique le
malisées par 2 étapes : l’élaboration d’un                    résultat de ce travail pendant la période rizicole.
contrat, puis sa réalisation. Ce contrat établi col-
lectivement par les représentants des activités,              La difficulté d’élaborer cette matrice est de
pêche, agriculture et protection de la nature, doit           représenter simultanément et selon les deux
être respecté par les acteurs de la gestion                   modalités saisonnières correspondant aux deux
hydraulique collective. La phase de réalisation               principaux modes de gestion de l’eau (priorité
du contrat décrit la négociation " associations               au drainage, priorité à l’irrigation), un niveau et
hydrauliques - gestionnaire de la digue à la mer              une salinité souhaitables du Vaccarès qui tien-
" pour la mise au point d'un plan d'action per-               nent compte des conséquences sur la salinité des
mettant de respecter ce contrat : quantités d’eau             étangs du sud qui, faute d’échanges, peut aug-
à drainer dans le Vaccarès, modalités d’ouvertu-              menter considérablement en été.
re des martelières (vannages) de la digue à la                Chaque “ agent activité ” est doté d’une matrice
mer qui détermine les échanges avec la mer                    spécifique qu’il va utiliser pour répondre aux
(Allard, Bardin, Barthélémy, Pailhès & Picon,
2001).                                                       figure 3 : Protocole de négociation pour la CDE.


Modèles de décision
Phase d’élaboration du contrat
Cette phase s’appuie sur la définition de
matrices de satisfaction représentant la position
d’une activité donnée (pêche, agriculture, pro-
tection en l’occurrence) face à différents états
hydro-salins du système Vaccarès. Elles ont été
tableau 1 : Matrice de satisfaction par activité
   pour la période rizicole.




                                                                  Ce protocole, permet un échange itératif de propo -
                                                                  sitions entre un médiateur (ici le PNRC) et les par -
                                                                  ties (les activités). Dans un premier temps, le
                                                                  médiateur lance un appel à propositions (CFP) à
                                                                  toutes les parties présentes. Celles-ci émettent leur
                                                                  proposition, permettant au médiateur de calculer
                                                                  un compromis qu’il leur soumet. Elles peuvent
                                                                  alors accepter ce compromis (ACCEPT), faire une
                                                                  nouvelle proposition (PROPOSE) ou encore rester
  Pour chaque activité et pour chaque période de                  sur leur proposition précédente (INFORM). Face
  l’année, elle décrit pour chaque couple niveau -                à ces nouvelles informations, le médiateur peut
  salinité l’indice de satisfaction d’une activité                notifier un échec ou un succès de la négociation,
  (échelle de 1 à 5).                                             ou proposer un nouveau compromis.



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questions de “ l’agent médiateur ” (le Parc) lors             Réalisation du contrat
de la négociation du contrat. Dans cette négo-                Nous présentons en exemple le résultat de 2
ciation, dont le schéma est donné en figure 3,                simulations (Franchesquin, 2001) réalisées
l'“agent médiateur ” interroge les “ agents acti-             selon deux scénarios pour tester l’effet de diffé-
vités ” et en fonction de leur réponse (une                   rentes caratéristiques des associations hydrau-
réponse est un couple " niveau, salinité " sou-
                                                              figure 4
haité par un “ agent activité ”) propose un
consensus qui est approuvé ou rejeté. Le pro-
cessus réitère, permettant aux “ agents activités
” de revoir leur position.

Phase de réalisation du contrat
Une fois le contrat établi, l’agent “Gestionnaire
de la Digue à la mer” est responsable de sa réa-
lisation. Pour cela il interagit avec les “ agents
associations de drainage ” pour définir les quan-
tités drainées au Système Vaccarès et l’ouvertu-
re de la digue à la mer permettant de respecter le
contrat ou du moins de s’en rapprocher.                       liques de drainage sur leur capacité à respecter
                                                              le contrat :
Simulations                                                   - Scénario A (fig. 4) : Les caractéristiques des
Élaboration d’un contrat                                        associations hydrauliques de drainage corres-
Un exemple de contrat défini au terme de la                     pondent à la situation actuelle. Les associa-
négociation est présenté dans le tableau 2. Il                  tions de drainage acceptent de modifier leur
présente au tableau 3 des indices de satisfaction               gestion seulement s’il s’agit de drainer plus
différents selon les activités tout en se situant               d’eau dans le Vaccarès. Le drainage par
                                                                repompage vers le Rhône ne pourra être aug-
tableau 2
                                                                menté, d’une part parce que les associations
                                                                poldérisées repompent toutes leurs eaux vers
                                                                le fleuve par défaut, et d’autre part, parce
                                                                qu’elles refusent de drainer les eaux d’autres
                                                              figure 5
tableau 3




parmi les solutions optimales pour l’ensemble
du groupe des acteurs.

Ce contrat exprime un consensus autour d’une
stabilité de l’état hydro-salin du Vaccarès. La
gestion hydraulique actuelle, qui draine les                    associations non poldérisées. Ce scénario per-
terres en hiver et irrigue pour le besoin des cul-              met d’évaluer la capacité de la gestion
tures en été, tend effectivement vers une perma-                hydraulique collective actuelle à respecter le
nence et une stabilisation des niveaux de cet                   contrat.
étang.                                                        - Scénario B (fig.5) : Il est identique au scénario
                                                                A, mais dans ce scénario les deux associations


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  hydrauliques de drainage Roquemaure et
  Fumemorte sont poldérisées et disposent                     Discussion et conclusion
  d’une capacité de repompage vers le Rhône de
  20 millions de m3/mois.
Ces simulations permettent de tester des scéna-
rios fondés sur la modification des caractéris-               L    a difficulté de ce projet de modélisation est
                                                                   imputable à la grande complexité du systè-
                                                              me et aux contraintes imposées par la sélection
tiques des associations hydrauliques de draina-
ge. Elles se déroulent sur trois années consécu-              nécessaire de variables pour en rendre compte.
tives de 1994 à 1996, l’état initial du Vaccarès              Dégager les variables pertinentes et porteuses
étant celui de décembre 1993 (selon Gindre,                   de la dynamique de l’écocomplexe est une tâche
Heurteaux & Vianet, 1999). L’occupation du sol                d’autant plus délicate que toutes ne sont pas
est figée pour ces trois années à ce qu'elle était            bien connues (influence des nappes souterraines
en 1996 (source PNRC). Les facteurs pluie, éva-               salées par exemple).
potranspiration et niveau de la mer correspon-                Outre la définition d’unités hydrauliques fonc-
dent aux années de référence. Le contrat à res-               tionelles permettant de caractériser la dyna-
pecter est celui défini ci-dessus.                            mique du modèle hydrologique, le choix et la
                                                              constitution de variables déterminant les proces-
Commentaires                                                  sus décisionnels de la gestion hydraulique ont
Les séries temporelles dont nous disposons pour               été l’objet de nombreuses discussions. Notre
ces tests sont très courtes et incitent à la pruden-          modélisation des positions des acteurs vis-à-vis
ce quant aux conclusions que l’on peut en tirer.              d’un état hydro-salin du Vaccarès réalisé en col-
Elles concernent en outre une période ou les                  laboration avec les collègues du Parc et de la
précipitations ont été supérieures à la normale.              Réserve de Camargue (tab. 1), bien qu’extrême-
Le scénario B permet de mieux se rapprocher du                ment simplifiée, constitue un essai de synthèse
contrat, en particulier pour la salinité, sans tou-           des connaissances disponibles. L’impossibilité
tefois gommer les variations climatiques. Si les              traditionnelle de satisfaire en même temps tous
niveaux sont assez bien stabilisés, hormis les                les acteurs, dont les besoins souvent ne conver-
épisodes pluvieux de janvier et décembre 1996,                gent pas, est une difficulté majeure. Par
la salinité varie avec les saisons. Les exemples              exemple, un niveau bas souhaitable pour l’agri-
de simulations que nous venons d’évoquer mon-                 culture (écoulage des terres) peut être préjudu-
trent par ailleurs que l’influence des variations             ciable aux pêcheurs. Une salinité oscillant
climatiques ne sont pas négligeables                          autour de 15g/l, suppose une augmentation
(Franchesquin, 2001).                                         potentielle de la salinité en été dans les étangs
Il est remarquable de constater que ce scénario               du sud, partiellement déconnectés du Vaccarès,
correspond à des projets envisagés depuis plu-                qui peut être supérieure à 70g/l. Ceci est direc-
sieurs décennies déjà. La poldérisation complè-               tement préjudiciable à la pêche : pas de cap-
te des bassins de drainage est en effet régulière-            tures, pas de flux biologiques majeur dans des
ment évoquée pour améliorer la gestion globale                eaux sursalées. Il serait intéressant de préciser
de l’eau en Camargue. Les canaux de                           ces matrices de satisfaction par un travail d’en-
Roquemaure et Fumemorte déversent en effet                    quête plus approfondi auprès de l’ensemble des
aujourd’hui la totalité de leurs eaux au Vaccarès             acteurs de l’eau.
(60 millions de m3/an). Un scénario basé sur                  L’intégration des variables sociales, qui ne sont
une poldérisation de l’ensemble des bassins de                pas nécessairement stables dans le temps, est un
drainage donne une meilleure réponse en terme                 autre aspect des problèmes posés. Les
de bilan hydrique, sans préjuger de consé-                    recherches réalisées depuis des années en
quences écologiques. Les flux piscicoles par                  Camargue, et hors Camargue, font en effet
exemple en seraient certainement affectés.                    “bouger” les représentations des acteurs
                                                              sociaux3. Elles induisent une évolution de l’ap-
                                                              proche des sciences de la nature qui s’efforcent
                                                              aujourd’hui d’intégrer les activités humaines
                                                              dans leurs représentations du système. D’autre


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part, les variables externes telles que le cours               la gestion de l’eau quand on souhaite favoriser
des céréales agissent sur les surfaces rizicoles et            leur présence pour diverses raisons : hivernage,
donc sur les entrées d’eau et les volumes dispo-               reproduction, chasse, attrait pour les visiteurs.
nibles pour d’autres besoins. Car on peut poser                Ils sont devenus de véritables emblèmes
la question des conséquences d’une chute                       modernes de la Camargue, comme le sont tou-
durable à 5000 ha de riz sur les objectifs de                  jours les emblématiques taureaux et chevaux de
conservation et sur la gestion hydraulique du                  Camargue, héritage culturel.
delta, sachant qu’alors les entrées d’eau douce                Les interrelations entre facteurs naturels, usages
tomberaient à moins de 150 millions de m3,                     et techniques de l’eau, produisent des paysages
c’est-à-dire trois fois moins qu’aujourd’hui.                  qui abritent des écosystèmes (Blondel, 1995).
Enfin, on remarquera que les premières simula-                 Ces écosystèmes sont à leur tour le refuge d’es-
tions réalisées soulignent le paradoxe suivant :               pèces animales et végétales, elles-mêmes en
l’augmentation du poids de l’artificialisation du              relation complexe (Barbault, 1995). La modéli-
système, permet de se rapprocher d’une situa-                  sation multi-agents nous permet de simuler le
tion qui semble écologiquement satisfaisante.                  fonctionnement hydrologique du delta, dont
La gestion, élément à part entière du fonction-                dépendent la structure et l’évolution de ses éco-
nement du système deltaïque, ne peut être envi-                systèmes et peuplements, très largement dépen-
sagée comme stable dans le temps. Elle évolue                  dants de la ressource en eau. Il peut permettre
forcément avec lui, contraintes naturelles et                  aux scientifiques de formaliser des aspects
activités humaines confondues.                                 essentiels du système. Plus généralement, il pro-
                                                               pose une réflexion sur une approche globale de
L’eau douce qui s’écoule des rizières est donc                 la gestion de l’eau, et une prise de recul indis-
venue élever le niveau du Vaccarès et des étangs               pensable. Le travail dans le long terme, à la
centraux, en les rendant permanents (Heurteaux,                lumière des autres disciplines, trouve ici sa justi-
1992) alors qu’ils s’asséchaient plus ou moins                 fication. Il est un atout pour la connaissance et
régulièrement après la transformation des                      l’intégration des phénomènes qui président au
digues en remparts contre les crues millénales à               fonctionnement et aux évolutions de la
la fin du XIXe siècle. Ces facteurs de change-                 Camargue, aux différentes échelles d’espace et
ment ont entraîné la nécessité d’évacuer les                   de temps.
volumes superflus, qui nuisaient à la pratique
des activités humaines. Avec l’évolution de la
demande sociale, cette eau a très vite été utilisée
pour alimenter les milieux non agricoles et
favoriser le séjour en Camargue de l’avifaune
migratrice, pour des raisons cynégétiques ou
patrimoniales, induisant des objectifs spéci-                  1 - Steppes salées à sursalées où dominent les sali -
                                                                  cornes, plantes herbacées succulentes (gorgées
fiques de gestion de l’eau. Cette évolution est
                                                                  d’eau) adaptée à ces milieux mythiques
liée au développement des loisirs qui a favorisé                  Camarguais qualifiés de désert dans la littérature
celui de la chasse. Elle est aussi la conséquence                 populaire.
de l’apparition d’une "conscience écologique"
et du souci de préserver la nature, qui a favorisé             2 - Une attention particulière va aux habitants du
la multiplication des mesures de protection et le                 delta, les Camarguais, qui reçoivent depuis des
développement d’un tourisme spécifique. Cette                     années des chercheurs de toutes disciplines, forme
recherche de stabilisation dans le temps des                      de reconnaissance du regard que nous portons sur
milieux aquatiques pour favoriser la présence                     eux et leurs Camargues. Un regard étrange, s’il
                                                                  n’est plus tout à fait étranger.
des oiseaux4 n’est d’ailleurs finalement qu’un
phénomène de "rétroaction" sociale. La richesse
                                                               3 - On peut avancer l’hypothèse que cette recherche
de la Camargue est célébrée depuis longtemps à                    de stabilité correspond sans doute aussi au besoin
travers les oiseaux qu’elle abrite. Il n’est donc                 de l’humain de stabiliser au mieux son environne -
pas surprenant qu’ils agissent indirectement sur                  ment naturel



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