Manuels scolaires le retour

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Manuels scolaires le retour Powered By Docstoc
					                       Manuels scolaires: le retour?
                                    Par Maryse DESCAMPS

Elle fait régulièrement surface. Problématique lancinante, paradoxale et largement
ouverte, la question des manuels scolaires serait-elle une question sans réponse? Elle
appelle une réponse nécessairement insatisfaisante si l’on s’en réfère aux règles du
genre.

Lorsqu’on y regarde de plus près, la question des manuels scolaires ne devrait concerner que
l’école puisqu’il s’agit d’un livre qui ne fonctionne que dans l’institution scolaire et dont les règles
du genre sont largement spécifiques. Dans ce cadre, la problématique connait un franc succès
puisqu’elle revient de manière lancinante tous les 15 ou 20 ans. Elle repose les questions de la
transmission des savoirs de génération en génération, et donc de la définition de ces savoirs, de
leur statut et de la forme qu’il faut leur donner, de leur autonomie, de leur rapport aux disciplines
et aux données du réel et des manières les plus adaptées de les faire acquérir aux jeunes
générations…

Mise en perspective historique
L’enjeu n’est pas ici de retracer une longue histoire qui mettrait en perspective les problèmes
posés et les solutions qui y ont été apportées, mais les quelques éclairages qui suivent
permettent de prendre d’emblée un certain recul par rapport à des positions trop dogmatiques.
Un peu de distance dans le temps a le mérite de relativiser le point de vue.
Dans les années 70, le cours d’histoire de la littérature que je suivais en 1re candidature à
l’Université commençait par une critique du célèbre Lagarde et Michard considéré alors – et ne
l’est-il pas à certains titres encore aujourd’hui?! – comme une référence. C’était dire, outre le
devoir de formation à l’esprit critique que toute université se devait d’honorer, l’estime dans
laquelle l’époque – mai 68 était passé par là – tenait toute forme de référence, de norme, de
rapport aux traditions, fussent-elles littéraires. Mon expérience de professeur de français, dans
les années qui ont directement suivi, m’a appelée à travailler avec un programme du début des
années 80 dont il me plait ici de rappeler les enjeux tels qu’ils sont décrits par Jean-Paul
LAURENT, alors Président de la Commission de coordination de l’enseignement du français1:
"Le point de départ est une certaine idée de l’enseignant et de son rôle dans la société qui n’est
pas seulement de répondre aux lacunes constatées par les employeurs, mais qui est, en fait, un
agent de transformation sociale. S’ensuit une conception des programmes qui fait du professeur
et de l’élève des responsables actifs avec droit d’initiatives et pas de simples exécutants". Il
apparait clairement que le profil de l’enseignant inscrit en filigrane derrière ces textes officiels
s’accommode mal avec un suiveur docile de manuels aussi sophistiqués soient-ils!
Durant la décennie suivante, en 1994, la revue Pratiques consacre un de ses numéros aux
manuels scolaires, situant d’entrée de jeu la question en ces termes: "L’usage des manuels
scolaires dans les classes continue d’être problématique. Objets de négociations infinies dans les
conseils d’enseignement, symptômes d’un savoir pléthorique ou contradictoire, complexes ou
trop elliptiques dans leur mode d’accès aux notions enseignées, les manuels sont souvent jugés
un mal nécessaire mais un mal quand même par leurs principaux utilisateurs, les élèves comme
leurs professeurs… Il semble que l’utopie des classes sans manuels se soit quelque peu
affaiblie"2.
Ces quelques références, et même si elles se cantonnent au domaine du français, m’autorisent à
penser qu’il s’agit bien d’un sujet inépuisable et pour lequel les réponses varient en fonction des
époques où elles se posent.


1
  J.-P. LAURENT, "Les enjeux techniques, critiques et éthiques dans l’enseignement libre, États
généraux du français/2, Quels cours de français pour quelle société?" in Français 2000, revue de la
SBPF, n°132, septembre 1992.
2
  C. MASSERON, "Présentation, Pratiques des manuels" in Pratiques, n°82, juin 1994.


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Enfin, pour avancer encore dans le temps et se rapprocher d’aujourd’hui, en aout 1999,
l’université d’été de Liège met à son tour le sujet à son ordre du jour en intitulant la journée de
travail: "Les manuels scolaires, le retour?".

L’éloge de la routine
Ce retour tant annoncé depuis une quinzaine d’années verra-t-il enfin le jour avec les décisions
ministérielles liées au contrat stratégique? Le moment est-il opportun de réintroduire des manuels
qu’une conception généreuse et relativement utopique de l’enseignant avait écartés des classes?
Le caractère totalitaire de l’approche par compétences est-il encore compatible avec la figure de
l’enseignant créateur de ses savoirs, concepteur de ses cours et de ses parcours, sélectionnant
dans les savoirs théoriques ceux qu’il estime utiles d’enseigner à ses élèves, associant ces
derniers à l’élaboration du cours en leur proposant une organisation originale des matières en
fonction des questions à traiter?
Sans doute la pédagogie des dernières décennies a-t-elle montré ses limites en affichant des
carences que la société n’a fait que renforcer: manque de structuration des connaissances,
manque de repères clairs et solides, occultation des savoirs au profit des démarches d’accès au
savoir, individualisme à tous les niveaux et esprit critique exacerbé à l’encontre des institutions
dont l’école elle-même.
Et les rapports qu’entretiennent aujourd’hui l’école et la société doivent-ils s’analyser tout
autrement qu’il y a encore 20 ans. Ainsi l’école doit-elle répondre à une commande sociale
traduite par le monde politique qui définit des attentes et lui demande de rendre des comptes par
rapport à des objectifs fixés. Ce contrat s’écrit avec le décret Missions en 1997 et se traduit
aujourd’hui dans un contrat stratégique. Quel chemin parcouru depuis le règne absolu du manuel
fixant pour les disciplines les savoirs à reproduire selon des méthodologies relativement
identiques (questions-réponses, transmission, mémorisation…) jusqu’à sa quasi-disparition ces
20 dernières années pour revenir à ce retour annoncé comme un mal nécessaire. Retour à la
réalité après une utopie généreuse? Faut-il faire "L’éloge de la routine" comme le suggère
Antoine PROST, historien de l’éducation réagissant à la frénésie de réformes qui s’empare du
système français depuis le récent rapport THELOT? Cette formule, que je détourne légèrement
de son sens, prend toute sa mesure cependant dans le cadre d’une réintroduction des manuels
scolaires dans les classes.

Les manuels et le rapport au savoir: un enjeu démocratique
Le Conseil du livre, dans son dernier argumentaire en faveur du livre et de la lecture, décrit les
enjeux culturels d’aujourd’hui en ces termes: "Dans notre société dite de la connaissance, où l’on
parle volontiers de nouveaux médias et d’autoroutes de l’information, le livre (papier ou
électronique), la lecture et la maitrise de leurs outils de production et d’accès restent des facteurs
primordiaux de développement de l’esprit critique et donc d’émancipation sociale. Une
démocratie ne saurait se satisfaire d’un faible nombre de lecteurs"3. Le retour du livre à l’école ne
se fera pas sans une double réflexion, d’une part sur le rôle de l’école dans la transmission des
savoirs, et de l’autre, sur la place de la compétence à lire dans le monde d’aujourd’hui.
En ce qui concerne la transmission des savoirs, comment lui redonner ses lettres de noblesse au
sein d’une pédagogie qui met l’élève-acteur au cœur du processus d’appropriation des
connaissances et dans lequel la formalisation des savoirs enseignés a du mal à retrouver ses
marques?
Si, à toutes les époques, la question de la transmission est d’actualité, elle l’est peut-être plus
encore à la nôtre qui semble avoir mis entre parenthèses une des fonctions majeures de
l’institution scolaire, comme le rappelle Ph. MEIRIEU dans les lignes qui suivent: "Rien
n’empêche un enfant, à côté de ses études, de se passionner pour la philatélie ou les animaux
d’Afrique, rien n’interdit à un autre de collectionner les photos du club de football local ou
d’investir toute son énergie dans l’apprentissage du saxophone. À l’école, en revanche, il doit
rencontrer, de manière exhaustive et avant toute spécialisation professionnelle, l’ensemble des
savoirs que l’on aura jugés nécessaires à l’accès au statut de citoyen adulte. Cette exhaustivité

3
 Conseil du livre, Argumentaire sur la situation du livre et de la lecture en Communauté Wallonie-
Bruxelles, Appel à de nouveaux moyens pour des actions nouvelles.


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dont on trouve le principe chez Comenius dès le XVIIe siècle dans «La grande didactique», et
dont les encyclopédistes feront la base de leur gigantesque travail, est au cœur du
fonctionnement de l’École: les manuels scolaires ne sont, à cet égard, que des segments
particuliers d’une encyclopédie scolaire virtuelle constituée par l’ensemble des savoirs que
l’École se donne pour mission de transmettre à la génération qui vient"4.

En ce qui concerne la compétence à lire, il faut effectivement y voir un défi majeur pour nos
sociétés démocratiques, comme le souligne le Conseil du livre plus haut.
On a pu dire pendant un certain temps que la civilisation de l’écrit avait vécu et était appelée à
disparaitre au profit de la civilisation de l’image. Si cette vision a pu prévaloir dans les dernières
années du siècle passé, elle a fait long feu aujourd’hui puisque l’usage des outils informatisés, la
navigation sur le net et toute la culture de la télécommunication renvoient forcément à l’écriture et
à la lecture. Une écriture et une lecture qui ne correspondent pas nécessairement à celles d’hier
puisqu’elles se sont beaucoup diversifiées en fonction de nouveaux genres de textes qui sont
apparus, comme le langage des SMS, des courriels, des forums d’échange, des chats…
Plus que jamais, l’école se doit d’apprendre à chaque enfant à déambuler dans les textes
multiples et variés de notre monde parce que sans cette inscription-là, elle ne remplirait plus sa
mission fondamentale d’insertion et d’émancipation sociale. Pour ce faire, un matériel didactique
s’impose et son bon usage passe par une solide formation de ses utilisateurs.

Manuel et matériel didactique: plaidoyer pour une formation des enseignants
Dans la consultation des enseignants du secondaire, 6,4% des répondants déplorent directement
le manque de moyens pédagogiques pour atteindre les objectifs décrits dans les programmes:
manuels scolaires, valises didactiques… Près de 12% réclament plus de moyens pédagogiques,
une amélioration des conditions et des outils de travail (manuels pratiques, exercices types avec
corrections, matériels audiovisuels, ordinateurs, bibliothèque…). On peut voir que la demande est
éclectique et ne porte pas exclusivement sur le manuel entendu au sens traditionnel.
"Un enseignant ne peut pas ne pas utiliser de matériel didactique dans sa classe. Affirmer que
tous les matériels disponibles sont imparfaits peut conduire certains professeurs à essayer de
s’en passer et à produire eux-mêmes ce dont ils ont besoin. Si une telle attitude peut se révéler
bénéfique pour des maitres expérimentés, dotés d’une solide formation en didactique et
travaillant au sein d’une équipe structurée, elle ne peut qu’être à hauts risques pour des maitres
débutants, peu formés et trop souvent isolés dans leur établissement"5.
Tous ces motifs militent pour que dans la formation initiale des enseignants, une place importante
soit accordée à une réflexion sur le matériel didactique, qui pourrait prendre deux options:
remplacer le discours évaluatif sur les manuels par un discours explicatif, c’est-à-dire analyser les
raisons générales pour lesquelles les manuels sont des outils par nature imparfaits, et doter les
enseignants de moyens d’analyse leur permettant d’utiliser des outils déficients en les
transformant en auxiliaires efficaces dans leur travail de classe.
D’un enseignant ainsi armé sur le plan théorique, on peut espérer qu’il renonce à attendre le
manuel parfait et qu’il commence à apprendre à s’accommoder des défauts inévitables de l’outil
qu’il est obligé d’utiliser. En effet, les règles de la gratuité scolaire imposent finalement un rythme
assez lent de renouvellement des manuels, si bien que les enseignants ne participent que
rarement au choix d’un manuel et que bien souvent, ils doivent en utiliser un à la sélection duquel
ils n’ont pas contribué. Outre la gratuité, la politique actuelle de la Ministre qui envisage de
labelliser les manuels existants ou de faire entrer dans un cahier des charges la commande de
nouveaux manuels risque encore de renforcer ce type d’usage.

Force est de constater que le retour au manuel d’hier n’a pas de sens aujourd’hui. Il serait donc
simpliste de prôner un retour aux manuels sans analyser plus finement en quoi consisterait ce
retour.



4
 Ph. MEIRIEU, Faire l’école, faire la classe, Paris, ESF, Coll. Pédagogies, 2004.
5
 Marceline LAPARRA, "Ouvrages de grammaire et formation initiale des enseignants, Pratiques des
manuels" in Pratiques, n°82, juin 1994.


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Des propositions pour aujourd’hui

◗ manuel et programmes de compétences: sortir de la transmission
Comment concilier un manuel conçu comme un support dont la souplesse peut être la plus
grande possible, mais qui reste malgré tout un cadre uniforme et contraignant et une pédagogie
centrée sur l’acquisition de compétences de plus en plus intégrées?

Quelques éléments de réponse:
    privilégier un manuel qui soit un outil de référence dans lequel l’élève – puisque c’est bien lui
qui en est le destinataire – trouve, sur une question, un objet du cours, une période à voir, un
milieu à découvrir, un outil mathématique… un ensemble de documents qui interrogent et qui
questionnent, qui permettent de démarrer une recherche et de construire ses savoirs. Les
programmes sont exigeants et les manuels pourraient guider les professeurs. Mais attention aux
manuels qui deviennent des programmes!;
    recourir à des ouvrages de références qui présentent les savoirs et les documents sur
lesquels la classe construira ses apprentissages: atlas, anthologies, grammaires normatives et
réflexives, dictionnaires…;
    disposer, dans toutes les écoles, de centres de documentation dans lesquels la consultation
des documents permette la comparaison et la confrontation des points de vue sur l’objet étudié,
y compris le recours aux sources informatisées, à Internet.

◗ manuel et élèves de 2005: créer des manuels attirants
Comment concilier l’attrait du jeune pour la sophistication des moyens de communication à sa
disposition, avec un livre à usage strictement scolaire et dont les recours à l’image et à la
couleur se soldent par un cout important?

Quelques éléments de réponse:
    amener les 5 ou 6 maisons d’édition concernées à associer leurs moyens et leurs énergies
en se répartissant les disciplines au lieu de multiplier les ouvrages concurrents sur un marché
minuscule; ce genre de collaboration existe déjà entre des pays francophones (entre la Suisse
et la Communauté française, par exemple) mais pas encore au sein de la Communauté. Il ne
s’agit bien sûr pas de proposer un manuel unique qui cadenasserait la pensée, mais de
conjoindre des moyens limités pour des manuels plus ambitieux dans leur conception et dans
leur présentation;
    dégager un budget pour traiter ces questions.

◗ manuel et situation de l’édition en Communauté française de Belgique: répondre à un
cahier des charges et professionnaliser les auteurs
Comment proposer des manuels de qualité dans les principales disciplines du fondamental et du
secondaire avec un marché très réduit qui oblige soit à pratiquer des prix prohibitifs, soit à
proposer des manuels de seconde zone?

Quelques éléments de réponse:
   promouvoir la collaboration entre les réseaux au sein de la Commission des outils
pédagogiques pour développer le cahier des charges en rapport avec les référentiels;
   créer des collectifs d’auteurs venant d’horizons différents pour garantir la qualité des
productions et l’ouverture que l’on espère faire découvrir aux élèves et pour éviter les politiques
de diffusion dans les classes par des auteurs à la fois juges et parties;
   professionnaliser les auteurs en leur donnant un statut et donc du temps de conception et
d’échanges avec des collègues;
   concevoir des manuels en progression, articulation primaire/secondaire et progression au
sein des disciplines dans le secondaire, articulation avec d’autres disciplines dans des
propositions interdisciplinaires.



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◗ manuel et culture de l’écrit: développer l’esprit critique et la distance
Comment réconcilier les langages et les codes dans lesquels les jeunes sont pris et pour
lesquels ils prennent parti?

Quelques éléments de réponse:
   multiplier les contacts avec la variété des langages, des codes et des registres, sans les
renvoyer dos à dos mais en montrant leur richesse respective et leur usage propre ou joué;
   former le jeune à l’utilisation intelligente du manuel, en entretenant son gout pour le livre et la
lecture de la maternelle à l’enseignement supérieur, en développant et en attisant sa curiosité,
en l’invitant à prendre de la distance par rapport à une source quelle qu’elle soit par la
confrontation avec d’autres points de vue sur le même objet (sources Internet, sources médias,
sources livresques…), en un mot, éduquer l’esprit critique;
   former les professeurs-utilisateurs de manuels à un usage adapté aux pédagogies prônées:
construction de savoirs, décodage idéologique, traitement des représentations.

◗ manuel et égalité des chances: manuel évolutif, options techniques et professionnelles
Comment ne pas renforcer l’iniquité du système stigmatisée par les enquêtes Pisa en
réintroduisant les manuels auprès des élèves qui manient le mieux la lecture et les outils
scolaires?

Quelques éléments de réponse:
   concevoir des outils adaptés aux options du qualifiant, malgré le public limité de certaines
d’entre elles;
   inventer des formes attractives sans être trop couteuses qui allient une structure classique,
générique pour plusieurs options d’un secteur, et des compléments spécifiques qui pourraient
être disponibles en ligne sur un ou plusieurs sites;
   développer le concept de "manuel évolutif" dont une partie répond à des attentes à court
terme, puis qui s’enrichit en fonction de la construction progressive des séquences ou des
modules dans la perspective d’un savoir en perpétuelle évolution; imaginer des publications
complémentaires dans le cadre de revues documentaires.

Davantage qu’un retour: de nouveaux atours!
Le recours aux matériels didactiques variés, structurants et attractifs semble s’imposer
aujourd’hui dans la formation des jeunes, mais le bon vieux manuel d’antan a vécu. Il convient
d’éviter des mesures linéaires qui viseraient à réintroduire massivement un modèle "unique" à
tous les niveaux. Oui aux manuels, mais pas n’importe comment! Le retour du manuel ne pourra
pas non plus s’opérer s’il ne s’inscrit pas dans une politique de développement de la lecture à
l’école. ■


Maryse DESCAMPS
Secrétaire générale adjointe de la FESeC (Fédération de l'Enseignement Secondaire Catholique)




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