; story
Documents
Resources
Learning Center
Upload
Plans & pricing Sign in
Sign Out
Your Federal Quarterly Tax Payments are due April 15th Get Help Now >>

story

VIEWS: 4 PAGES: 11

la vie

More Info
  • pg 1
									               Une histoire dans l’histoire.

   Pour parler d’immigration aujourd’hui, peut-être faut-il
remonter aux sources. L’avenir est l’enfant du passé, et
l’Histoire est faite d’une multitude d’histoires.
   Selon l’historien Malien El Hadj Bakari Kamian, Environ
800 000 sujets Africains et Asiatiques auraient été transférés
en Europe lors de la deuxième guerre mondiale et après celle-
ci, d’abord pour sa libération, puis pour sa reconstruction.
   En France, sans parler de l’implication dans la guerre de
ceux qu’on appelait les tirailleurs Sénégalais et Marocains,
mais qui venaient de toutes les colonies d’Afrique, ce
transfert a été considéré comme vital. Le constat
démographique d’après-guerre est accablant : il conduit la
Conférence de la Main-d’Oeuvre Algérienne à déclarer en 46
: “Il serait souhaitable de trouver en quelques années 1 400
000 ou 1 500 000 adultes de 26 à 35 ans, avec une forte
proportion de femmes, et en même temps 1 300 000 ou 1 400
000 enfants de moins de 15 ans (...) La meilleure solution
consisterait à faire venir des familles.”
   La libération des quelque 700 000 prisonniers de guerre,
dont 450 000 travaillent, pour plus de la moitié d’ailleurs
dans l’agriculture et la forêt, amène une pénurie
catastrophique de main-d’œuvre. Selon Brisson, on envisage
sans sourciller un apport de deux millions d’hommes en 10
ans.
   Cette immigration va avoir lieu. Elle va être massive,
parfois volontaire, parfois forcée. Les “nord’af” s’entassent
dans les bidonvilles de l’après-guerre. Au début des années
60, la CGT recense 400 000 travailleurs Algériens dans
l’industrie, dont à peine 8 000, selon une enquête de l’institut
national datant de 62, ont accès à l’eau courante. Cette main
d’œuvre est d’autant plus une bénédiction pour le patronat
Français qu’elle ne dispose souvent pas de contrat de travail.
À vrai dire, l’immigration clandestine est encouragée par
diverses mesures gouvernementales. Le ministre Jeanneney
ne craint pas de déclarer : “l’immigration clandestine elle-
même n’est pas inutile, car si l’on s’en tenait à l’application
stricte des règlements et accords internationaux, nous
manquerions peut-être de main-d’œuvre.” De fait, elle ne
manque pas : en témoigne le Comité de base Citroën-Choisy
qui, en 69, tracte en plusieurs langues. Sur la chaîne
concernée par le mouvement de grève on trouve en effet des
Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des Yougoslaves,
des Espagnols, des Portugais, des Maliens, etc... Malgré ces
tentatives de solidarité, les travailleurs étrangers sont en butte
non seulement à la plus féroce exploitation et à des
conditions de vie épouvantables, mais aussi au racisme d’une
grande partie des ouvriers français.
   En 72, l’application de la circulaire Fontanet rend illégaux
83% des travailleurs immigrés. Au laxisme cynique du
gouvernement Français succède la schlague, tout aussi
cynique : pour avoir le droit de résider en France, il faut
désormais avoir un contrat de travail et une attestation de
logement décent. Les chasses au faciès commencent. S’ensuit
le plus spectaculaire mouvement de lutte de ceux que l’on
n’appelle pas encore les “sans-papiers”. Toute l’année 73 est
marquée par des grèves de la faim. C’est à Valence, à partir
de noël 72, que le mouvement prend vraiment son essor. Un
évèque inspiré “voit le Christ dans les yeux des immigrés”.
Le mouvement est soutenu par une brochette hétéroclite
allant de Sartre à Foucault, de la Gauche Prolétarienne aux
Chrétiens de gauche. Mais surtout les travailleurs immigrés
eux-même s’organisent en-dehors des syndicats. En juillet 73,
après sept mois de lutte et alors qu’une grève de la faim
illimitée a lieu à Ménilmontant, le ministère Gorse se fend
d’une circulaire qui permet la première régularisation
générale, dans un cadre encore restrictif. Après une période
d’accalmie ensanglantée par une série de meurtres racistes à
Marseille, le mouvement repart de plus belle, en septembre,
et cette fois d’autres communautés s’y joignent : Pakistanais
et Mauriciens. L’épicentre de la lutte s’est déplacé dans les
Bouches-du-Rhône, sous l’impulsion d’un étudiant Marocain,
Driss El Yazami, qui interrompt ses études entre 71 et 75
pour se consacrer à la défense des travailleurs immigrés. Il
sera expulsé en 75. Malgré le véritable climat de terreur dans
lequel vivent les immigrés du sud-est, une grève générale est
lancée, qui s’étend jusqu’à Paris. Les Français s’aperçoivent
dans la stupeur que les immigrés ne sont pas si dociles et
soumis qu’ils en ont l’air. Début 74, c’est le tour des ouvriers
agricoles, que la circulaire Gorse ne concerne pas, et qui vont
entamer une série de grèves de la faim. En juillet 74, c’est
l’arrêt de l’immigration. Poniatowski refuse de prendre en
compte le droit d’asile dans les églises : la première grève de
la faim à Avignon a lieu dans un cloître, et les grévistes sont
expulsés par les policiers. Pour la grève suivante, les
étrangers sont remplacés par des français solidaires qui ont
laissé leurs papiers à la maison ! À Montpellier, sur 150
Marocains en grève de la faim, 13 “meneurs” (dont Driss El
Yazami) sont arrêtés et expulsés, mais les autres obtiennent
leurs papiers. Avec cette nouvelle vague de grèves, on
découvre dans la douleur un autre type d’employeurs : les
paysans. Dans les villes, les accords avec les patrons étaient
relativement faciles à obtenir. Ce n’est pas le cas avec les
agriculteurs. En 77, lors d’un procès, ils sont 50 à envahir le
tribunal et à interrompre le président. D’autre part, dans ce
secteur, l’implantation des syndicats est quasi nulle.
   Bilan du mouvement : 50 000 régularisations entre juin et
octobre 1973.
  Est-ce à dire que l’immigration a cessé ? Non pas. Cette
fameuse année 73, un jeune Marocain, Abdellah El M., est
contacté par son beau-frère qui vit en France, car un
agriculteur de Vacqueyras cherche des employés pour
travailler dans ses vignes. Abdellah y reste un mois. Il y
découvre les conditions de vie et de travail des ouvriers
agricoles étrangers en France : huit à dix travailleurs
s’entassent dans trois chambres insalubres, sans toilettes ni
douches. Ils se lavent dans des seaux. Le salaire est le SMIC,
mais les heures supplémentaires ne sont pas payées et les
ouvriers travaillent jusqu’à douze heures par jour. Son contrat
terminé, Abdellah est engagé par monsieur M., lui aussi
viticulteur, dans des conditions identiques. Par la suite, il
connaîtra pendant deux ans une situation presque normale
chez Peugeot, à Sochaux : les horaires sont respectés. Mais
Abdellah a déjà une famille au Maroc, et le mois de vacances
est bien court. Il enchaîne un contrat de deux ans dans une
usine de plastique à Bourg-en-Bresse, avant de retourner chez
monsieur M.. À partir de là, il vivra toujours à peu près selon
le même rythme : dix mois de travail en France, deux mois
au Maroc avec sa femme et ses enfants. Il ne recherche pas
les CDI, car les CDD lui permettent de rentrer plus
longtemps chaque année auprès des siens.
  En 76, Paul Dijoud, secrétaire d’Etat aux travailleurs
immigrés, publie dans la revue “Défense nationale” un article
intitulé “La France et les immigrés”, où pour la première fois
sans doute le “problème de l’immigration”, qui fera florès par
la suite, est théorisé. Dans ce texte, destiné à justifier les lois
de 73-74 qui stoppent l’entrée des travailleurs venant des
anciennes colonies, les immigrés sont présentés comme une
véritable menace pour le pays.
  Cette même année 76, Abdellah, qui est retourné travailler
chez monsieur M., entre en conflit avec les ouvriers qui
s’entassent dans le même logement, et son patron lui propose
de le prendre chez lui. Cet arrangement ne vise pas qu’à le
protéger des dissensions avec ses camarades : Abdellah doit
se lever à trois heures du matin pour préparer les tables
(chicotage, débourrage, travail de la vigne). Vers six heures,
il va boire un café avec les autres employés, avant d’entamer
la journée de travail qui le mènera jusqu’au soir. Son salaire,
durant cette période, ne sera pas modifié.
   Pendant les années qui vont suivre et jusqu’en 82, les
régularisation se feront par la lutte, et cette lutte prendra le
plus souvent la forme de grèves de la faim. La plus
médiatisée sera celle des Turcs du Sentier, à Paris, en 80.
Dans un contexte de durcissement extrême et de chasse au
clandestin, quelques étudiants Turcs entraînent un reporter
dans le Sentier pour lui faire filmer les conditions de vie et de
travail des ouvriers de la confection. Par ailleurs, ils
cherchent un soutien syndical et finissent par le trouver à la
CFDT, dont les syndicats sont alors extrêmement autonomes.
Juste après la diffusion à la télévision du documentaire
“French confection”, qui provoque un choc dans l’opinion
publique, la grève de la faim est lancée. Elle durera 22 jours
et aboutira à la régularisation de la quasi totalité des ouvriers
du Sentier : Turcs, Yougoslaves, Mauriciens, etc... les
rapports de l’ONI attestent de plus de 9 000 régularisations à
la fin du conflit, et elles se monteront peut-être en tout
jusqu’à 40 000. C’est un succès total. Toutefois, les
responsables syndicaux de l’époque avaient avancé une
stratégie qui ne sera pas suivie, et qui consistait à régulariser
le travail et non uniquement les personnes. Ils pensaient que
si seules les personnes étaient régularisées, elles seraient
rapidement remplacées par d’autres clandestins. La suite leur
a malheureusement donné raison : en quelques années, les
Turcs régularisés et les autres ont laissé la place aux Chinois
clandestins dans le quartier du Sentier, aujourd’hui presque
uniquement Asiatique. Ce cas de figure s’est rencontré depuis
dans bien des endroits où l’on n’a régularisé que les
personnes.
  Début 81, Peyrefitte fait passer la loi Sécurité et Liberté,
qui instaure de façon encore floue la rétention administrative.
Quelques mois après, Mitterrand arrive au pouvoir et procède
à la régularisation de 132 000 sans-papiers. Mais Mauroy, en
octobre, complète, précise et vote la loi Peyrefitte : la
rétention administrative entre définitivement dans les textes.
  La France des camps a une longue histoire, aussi longue, à
vrai dire, que son histoire coloniale. Dans les territoires sous
administration Française, ces camps faisaient partie du
dispositif de contrôle de la population indigène, et l’arbitraire
le plus total y régnait. Amadou Hampâté Bâ raconte comment
on pouvait s’y retrouver interné un temps indéterminé pour
n’avoir pas salué le drapeau. Mais ils ne seront étendus au
territoire métropolitain que sous Daladier, et on commencera
alors à y entasser les “indésirables”. Les 500 000 Espagnols
fuyant Franco y passeront, et un nombre effrayant y
laisseront la peau. Ces camps, de sinistre mémoire, Argelès,
Gurs, Montreuil-Bellay, Rivesaltes, etc... etc... serviront
ensuite d’antichambres à la déportation pour les Juifs et les
Tsiganes, mais aussi tout simplement de camps de
concentration d’une main-d’œuvre copieusement utilisée par
les entrepreneurs Français, comme ce sera d’ailleurs aussi le
cas en Allemagne, où sous le IIIe Reich, pendant la guerre,
un ouvrier sur cinq était issu de la main-d’œuvre
concentrationnaire. Par la suite, les Algériens seront enfermés
dans les camps Français pendant la guerre d’indépendance,
au point que certains deviendront d’incontrôlables QG du
FLN, puis les Harkis, pas plus heureux que les Espagnols, s’y
entasseront, pour certains pendant plus de dix ans.
  Le premier Camp de Rétention Administrative est celui
d’Arenc, à Marseille, mis en service en 75 en dehors de tout
décret (en fait, il est utilisé par la police depuis 64).
  Les CRA officiels sont mis en place entre 84 et 88. Ils sont
au nombre de 13, et ne vont cesser par la suite de se
multiplier pour arriver aujourd’hui au nombre de 23, sans
compter les Locaux de Rétention et les sinistres Zones
d’Attente, où règne un arbitraire policier propice aux pires
brutalités, et qu’encore aujourd’hui les organisations
autorisées à y entrer, impuissantes, ne peuvent que signaler à
longueur de rapports.
  Ce qu’on a appelé la “deuxième génération” a vingt ans en
quatre-vingts. Considérés comme pauvres menaçant le pain
des Français, jeunes délinquants inassimilables, et bientôt
terroristes islamistes potentiels, les immigrés et leurs enfants
subissent une ghettoïsation galopante. La politique de
traques, de rétention et d’expulsion se généralise à partir des
années Mitterrand, tandis que le racisme se banalise, tant au
niveau de l’Etat que dans la mentalité de monsieur-tout-le-
monde.
  Au début des années quatre-vingts, les crimes racistes
impunis se multiplient, provoquant les premières émeutes
dans les quartiers populaires où se concentrent les immigrés.
Le 30 juin 83, aux Minguettes, à Lyon, le jeune Toumi
Djaïba s’interpose lors d’une opération policière et un agent
lui tire une balle dans le ventre à bout portant. De sa chambre
d’hôpital, un petit groupe, dont il est, décide d’organiser une
marche “Pour l’égalité des droits et contre le racisme”. Il est
question de demander la carte de séjour de 10 ans et le droit
de vote. Une vingtaine de marcheurs partent de Marseille le
15 octobre, dans l’indifférence générale. Peu après, un jeune
Algérien est défenestré par des légionnaires dans le train
Vintimille-Bordeaux. La marche prend de l’ampleur, les
relais se dessinent, et ce sont 40 000 marcheurs qu’accueille
une foule de 100 000 personnes à Paris, le 2 décembre. La
France découvre une jeunesse issue de l’immigration politisée
et résolue. Mitterrand accordera aux 40 000 marcheurs la
carte de dix ans, mais renverra le droit de vote à un futur
indéterminé, où il se trouve encore aujourd’hui.
  La suite du mouvement, malheureusement, n’est pas à la
hauteur de l’immense espoir d’émancipation soulevé par ce
qu’on a appelé “la marche des Beurs”. Les éléments les plus
prometteurs et les plus radicaux sont étouffés par la
récupération médiatique du très rose “SOS Racisme”, et
retournent dans les banlieues où rien n’a vraiment changé. Ils
y fonderont plus tard le MIB (Mouvement de l’Immigration
et des Banlieues), tandis que SOS Racisme se fond dans le
Parti Socialiste. La lutte pour l’égalité des droits a avorté. Le
bilan politique est lourd pour les enfants de l’immigration :
écœurés, déçus, trahis, ils connaissent la tentation d’un repli
communautaire qui en emportera plus d’un, sous les assauts
d’une xénophobie toujours plus décomplexée. Dès 91, on
peut entendre Edith Cresson évoquer à la télévision l’usage
de charters spéciaux pour l’expulsion de clandestins. Retour à
la case départ.
  Et Abdellah ? À partir de 84 et jusqu’en 2003, il va
enchaîner les contrats saisonniers dans l’agriculture, au gré
des besoins des employeurs Français, et toujours dans des
conditions similaires. Car si le racisme devient extrême et
s’institutionnalise, les besoins de l’économie, eux, ne
changent guère : on a toujours besoin d’une main d’œuvre à
bon marché.
  À partir des années 90, les discriminations au quotidien, les
conditions de vie très dures, les humiliations, le chômage
massif et surtout l’impunité policière vont provoquer dans les
quartiers des émeutes de plus en plus violentes et durables.
Selon Maurice Rajsfus, qui ne fait qu’analyser les rapports
officiels et les coupures de presse, on compte, entre 77 et
2001, 197 morts de jeunes gens imputables à des bavures
policières, à un rythme qui ne fait que s’accélérer : en
moyenne 6 morts par an entre 77 et 87, 8 entre 87 et 97, et 10
entre 97 et 2001. La tendance, on le sait avec les évènements
plus récents de Vaulx-en-Velin et la proclamation de l’état de
siège, terrible avatar colonial, l’hiver 2006, en réponse aux
émeutes qui se sont propagées sur tout le territoire après la
mort à Clichy de deux adolescents électrocutés alors qu’ils
tentaient d’échapper à la police, ne s’est pas inversée, bien au
contraire.
  En 99, la femme d’Abdellah est malade. Deux de ses fils ne
s’entendent pas et rejouent les Atrides à longueur de temps,
comme il arrive dans toutes les fratries. Les deux époux
décident que l’un d’entre eux suivra son père en France, car
la mère n’arrive pas à venir à bout de leur mésentente. Le
gamin s’y refuse catégoriquement. C’est donc l’autre garçon,
Youness, alors âgé de 13 ans et deux mois, qui viendra
partager la vie de son père de l’autre côté de la Méditerranée.
  Les trains de lois discriminatoires se suivent depuis
longtemps, mais la politique de répression et de traque
s’accentue. Si Jospin, début 97, procède à 80 000
régularisations, les lois Pasqua-Debré votées peu avant son
arrivée au pouvoir font apparaître pour la première fois le
délit d’aide à la personne en situation irrégulière. La Loi
Chevènement de mai 98 n’abolit pas cette clause, et la durée
de rétention passe de 10 à 12 jours.
  Les lois Perben-Sarkozy I et II renforcent considérablement
les pouvoirs de la Police et dotent d’effectifs renforcés 23
cités considérées comme dangereuses. La politique des
quotas d’expulsion se dessine, tandis que la situation des
jeunes Français issus de l’immigration continue de se
dégrader. En cinq ans, ces quotas vont doubler, passant de 15
à 26 000 expulsions par an, et une pluie de lois et de
circulaires va rendre encore plus épouvantable la situation de
nombre d’immigrés. À chaque nouveau texte, des milliers de
personnes qui ne l’étaient pas deviennent clandestines.
  Et pourtant, ces quelque 400 000 clandestins travaillent,
dans l’immense majorité des cas. Dans des secteurs qui
pourraient difficilement se passer d’eux : BTP, Restauration,
Hôtellerie, Service à la personne, Nettoyage, Agriculture,
etc... où ils sont parfois majoritaires. À tel point qu’on peut
se demander sérieusement s’il s’agit vraiment de se
débarrasser d’eux, ou de les fragiliser à tel point qu’ils
acceptent des conditions de travail et de vie encore pires,
pour le plus grand profit de l’économie Française.
  Pendant que cette terrible évolution a lieu, Youness grandit,
Abdellah vieillit. À partir de 2003, il est au chômage, ne
travaillant plus qu’occasionnellement. Youness va au collège,
puis au lycée, et occupe ses premiers emplois. Il rencontre
une jeune Française, Gwendoline, et s’installe à S., où le
viticulteur qui a employé son père pendant sept ans dans les
conditions que l’on sait, monsieur M., a été élu maire.
Pendant ces années, il arrive à Youness de servir de
médiateur entre les jeunes du village et la Mairie. Youness et
Gwendoline travaillent tous les deux et attendent sans trop
s’en faire que la situation administrative de Youness soit
régularisée.
  Ils n’ont pas fini d’attendre. Le dossier traîne. La circulaire
Mariani, dite “circulaire des treize ans”, n’accorde de droit de
séjour automatique qu’aux enfants arrivés en France avant cet
âge. À cause de l’incurie d’une avocate, un délai va être
dépassé, et le couperet tombe : en juin 2007, Youness reçoit
une Obligation de Quitter le Territoire Français. Le mois de
délai expiré, il bascule donc dans la clandestinité. Cet été-là,
Abdellah, inquiet pour son fils et redoutant de le laisser dans
cette situation, ne retournera pas au pays.
   Par la suite, chaque nouveau recours déposé va être
impitoyablement rejeté. Monsieur M., le maire de S., qui au
début soutenait le fils de son ancien employé, voyant que
l’affaire se médiatise, lui retire tout appui et proclame “qu’il
n’a pas vocation à rester en France”. Ni son père qui a
travaillé plus de trente ans dans des conditions de quasi
servage, ni la jeune fille qui partage sa vie depuis deux ans,
ni sa belle-famille qui le soutient activement et organise la
résistance autour de lui, ni le fait qu’il ait un travail, ni ses
amis ne constituent une raison suffisante aux yeux de
l’Administration.
   Qui a vocation à rester en France ? Ma foi, les employeurs
successifs d’Abdellah n’ont pas tant fait la fine bouche quand
il s’agissait de l’exploiter pendant trente ans. Ses bras étaient
les bienvenus, mais son fils est un indésirable.
   La France, quand on est un enfant d’immigré, qu’on l’aime
ou pas, on doit la quitter.

								
To top