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    Georges Philippe Rieker



                   



           COGITO
LES PIEDS DANS L’EAU


                   

    La réalité demeure le support
  de toute liberté et quand la Société
  subordonne chaque jour davantage
   l'être à l’avoir, elle s’autodétruit
   et brise l'espoir des générations
           dont elle est issue


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                   Table des matières
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Préface                                           7
Confidentiellement au lecteur                     9
Préambule                                        11
Quand le décor est dans le décor                 15
Instant fatal, événement banal                   20
La femme, la vie, la mort                        23
Parcours programmé                               27
Perseverare humanum est                          31
L’équilibre est une condition essentielle        37
La chasse à l’archétype                          40
La vie est un fluide sensible                    43
Une vie après la vie ?                           47
L’arche de Noé, Moïse, Jonas, même symbole       51
Acquisition de la culture                        54
Religion, société et Nature                      59
Politique et religion                            65
Tout le monde il est bon, pas toujours gentil    73
Où il y a comme un noeud...                      76


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Individualité, personnalité et cadre d’existence      80
Appartenance et appropriation                         86
L’adoption, ou la course d’obstacles involontaires    95
Le droit d’exister est encore géographique           100
Evoluer est la seule voie possible                   104
Le roseau pensant doit rester flexible               108
Je viens du passé, donc je pense à l’avenir          112
La destinée de l'Homme est un concept déroutant      115
Vivre en paix demande souvent de gros efforts        120
L’empire immobilier de Dieu                          130
Qui est responsable et de quoi ?                     134
Conventions, lois, libre arbitre, ménage difficile   140
Société et loisirs                                   145
Pour une nécessaire révolution culturelle générale   153
Eléments de conclusion                               159

                             

Compléments pour votre information (du même auteur) :
Projet de Société renouvelée                         175
Considérations anthropo-philosophiques               186

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                        PREFACE

       Cette palette de réflexions est offerte principalement
à des lecteurs auxquels l’exercice de la pensée est rendu
difficile du fait de leurs soucis nombreux, de leurs
occupations quotidiennes et du stress. Certains ont
reconnu qu’ils n’ont pas le temps de lire, d’autres que les
médias suffisent à leurs besoins actifs et passifs, d’autres
encore que penser hors des sentiers battus n’a plus de
sens à l’époque moderne et que tout a déjà été dit. Aussi
la vocation de cet ouvrage est-elle d'encourager le lecteur
de trente à soixante ans à réaliser, une fois au moins, un
état des lieux honnête de son confort mental. C'est dans ce
miroir intime que le reflet des nombreux matériaux
employés à construire sa personnalité sont encore
visibles. Qu'en a-t-il fait ? Que lui reste-t-il à exploiter ?
Quels projets peut-il encore commencer, ou terminer ?
       Devenue un vaste foutoir, la Société moderne
connaît un nouveau temps de décadence. C'est pourquoi
ces chroniques liées par leur contenu forment un support,


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un modeste radeau capable de flotter sans couler dans
les marais d'une pensée banalisée, médiocre et de plus en
plus envahissante.
       Je profite ici de présenter mes plates excuses aux
puristes et autres puits de science que mes propos auront
pu choquer, ou contrarier. Cela n’aura été, à aucun
moment, mon intention.


                                              GPR




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    CONFIDENTIELLEMENT AU LECTEUR

        La lecture et la réflexion peuvent parfois troubler le
confort de convictions déjà anciennes. Faut-il pour autant
renoncer à cogiter personnellement, parce que non
seulement cela demande un effort, mais aussi parce que le
risque d’une évolution dans ses certitudes se fonde sur une
remise en question peut-être dérangeante ?
        L’essentiel n’est-il pas d’essayer de consolider ses
propres repères et de communiquer avec autrui, afin de les
mettre à l’épreuve d’un point de vue différent ? Tot
capitae, quot sententiae affirme un dicton. Evoluer
comporte autant d’élans que de freins, de satisfactions que de
désappointements.    Il   faut   donc    en    accepter    les
contradictions, pour parvenir à les dominer et ne pas
craindre d’affronter les critiques les plus acérées de ceux
dont le métier consiste à montrer exclusivement la
supériorité de leur savoir. C'est leur problème, pas celui de
l'auteur.




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                     PREAMBULE

       Certains groupes humains ont adopté un comporte-
ment imité des insectes. Ainsi leur société est-elle semblable
à celle des fourmis, qui reproduisent sans cesse les mêmes
schémas. D’autres ont pris exemple sur les troupeaux
qu’ils gardent, se sont constitués en tribus et vont là où les
produits de la terre permettent de survivre, jusqu’à la
prochaine sécheresse. D’autres forment des populations
nomades. D’autres se sont installés de manière permanente
sur des terres arables et exploitent le sol dans les
conditions offertes par le soleil et les intempéries. D’autres
vivent sur ou au-dessus de l’eau et tirent leur subsistance
et leurs ressources des rivières, des lacs et autres lagons.
D’autres ont modifié leur environnement et vivent dans le
béton et les constructions en dur, exploitent leurs talents
ou ceux de leurs semblables, investissent de l’argent et
récoltent fortune et pouvoir. D’autres refusent cette façon
d’évoluer et se retirent dans des endroits discrets pour se
garder des importuns. D’autres transitent d’un groupe à


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l’autre, poussés par l’opportunisme ou par le goût de la
contestation. D’autres s’astreignent à des travaux de
recherche scientifique qui produisent, finalement, des
moyens de destruction de plus en plus efficaces, ou bien
succombent à la curiosité des manipulations génétiques,
par exemple. D’abord, pour en comprendre les mécanismes
et ensuite, parce que des gens particulièrement cupides
sauront vendre très cher les résultats obtenus. Ainsi, du
mode le plus naturel et le plus simple de vivre sur Terre,
auquel beaucoup aspirent avec espoir, à celui le plus
artificiel et le plus sophistiqué, on remarque un lien
commun sans cesse répété : celui de la vie qui nous a été
confiée, sans mode d’emploi. Ce qui explique, à défaut de
les justifier, tous les espoirs, doutes et égarements, à
travers lesquels l’histoire de l’évolution des hommes s’est
faite jusqu'ici.
        Il s’agit pour l’auteur d’exposer une réflexion
basée sur les idées et les faits qui, avec le temps, sont
devenus notre mémoire et le confort de nos habitudes et
croyances dont nous nous servons chaque jour dans nos


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relations avec autrui. Le monde est, au sens large, ce que
les Humains en font, activement ou en laissant faire. Nul
ne peut cautionner totalement l’évolution qui en découle.
La société des humains est embarquée sur une nef qui
navigue désormais à vue, sans destination particulière et
sans autre ambition que l’exploitation des uns par les
autres, partout où le bateau jette l’ancre. Aussi, pour
retarder le chaos que semble annoncer notre proche avenir,
il est temps de retrouver les liens positifs qui rapprochent
les contenus des contenants et faire cohabiter harmonieuse-
ment les aspects matériels et moraux d’un tout auquel, bon
gré, mal gré, nous participons existentiellement pendant un
certain temps. L’on s’apercevra, à la lecture, que certains
thèmes sont repris en plusieurs endroits, non pas par
rabâchage, mais par souci de clarté et aussi parce que les
sujets abordés appartiennent visiblement à la Nature, en
tant que support général de tout ce qui vit sur la Terre.
       Et puis, il est toujours agréable de pouvoir
commencer la lecture à n’importe quel chapitre.




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  QUAND LE DECOR EST DANS LE DECOR

       De l’endroit tranquille où je vis, la mer est accessible
en quelques minutes à pied. On arrive au Cap bien venté
du littoral nord, tout de sable blanc parsemé de blocs
basaltiques. A marée basse, des flaques d’eau très claire se
forment, où s’ébattent de petits poissons noirs. En soulevant
les pierres léchées par le ressac, on découvre souvent de
jeunes anguilles frétillantes, longues comme l’avant-bras.
       C’est sur ce rivage peu couru, sinon par une
multitude de menus crabes gris prompts à fuir en tous
sens, que j’ai senti une puissante envie de purger mon
esprit de tout ce que, venant de la vieille Europe, j’ai pu
emporter d’idées et de notions encombrantes.
       Le déclic s’est produit lorsque mon regard a été
irrésistiblement attiré par la beauté du paysage de mer
étalé devant moi. Immensément bleu et scintillant, avec,
au premier plan et à quelques miles, la petite île déserte
dont le triangle allongé domine la houle, pareille à un
sphinx égyptien tourné vers l’ouest. Des images remontant


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à mon adolescence ont instantanément ressurgi dans ma
tête. En effet, lors d’une visite au Musée des beaux-arts de
la Ville de Bâle, en Suisse, j’avais remarqué une peinture
d’Arnold Böcklin, peintre natif de cette cité rhénane. Le
tableau représente une île, à l’arrière d’un plan d’eau. Une
barque occupée par un personnage debout, dissimulé dans
un vêtement blanc à grand capuchon, au-devant d’un
cercueil également recouvert d’un linceul blanc et posé en
travers de l’esquif, s’avance vers l’Ile des Morts. Le
rameur tourne le dos au spectateur intrigué. La vision est
saisissante, tant le contraste des tons clairs ou ocrés, dans
un contexte de dégradés sombres, rehausse la mélancolie
de l’image.
       Le style de l’oeuvre a quelque chose d’aristocratique
dans l’expression du symbole qu’elle contient. Car c’est la
vision du royaume d’Hadès, le Séjour des Morts où
Charon, le nocher, conduit un trépassé au terme de son
existence terrestre. Et ici, sous mes yeux, en soudaine
superposition, je revoyais le tableau de Böcklin, mais
vivant, coloré, égayé de pirogues dansantes. Cela m’a


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naturellement fait penser qu’un jour, à mon tour je serai
appelé à monter dans la barque, peut-être en ce lieu.
Enthousiasmé par la beauté de cet océan de bleu ouvert à
perte de vue, j’ai subitement senti remonter l’admiration
qu’enfant je nourrissais pour les légendes. La mythologie
de l’ancienne Egypte a attribué la création du monde au
dieu Râ, le soleil, et l’unité du monde a été symbolisée
dans l’étreinte de Nout et de Geb, le Ciel et la Terre. De
même que le foetus humain quitte le liquide amniotique
maternel, la terre a émergé peu à peu. Isis et Osiris ont dès
lors réalisé le modèle d’harmonie dans la vie conjugale.
Puis Osiris, assassiné par son jeune frère Seth que la
jalousie rongeait, a connu la résurrection grâce aux prières
et à l’insistance opiniâtre de son épouse éplorée. Cette
histoire, vieille de cinq mille ans, oppose déjà le Bien au
Mal et donne à Osiris le pouvoir de garantir la survie de
chacun dans cet Au-delà qu’il gouverne désormais.
       Plus prosaïquement, la Terre contient l’eau, symbole
de maternité et par conséquent porteuse de la mort qui naît
avec l’être vivant, apporte celui-ci puis, au terme de son


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temps de vie, le remporte dans la barque jusqu’au Séjour
des Morts. Quiconque est né de la poussière retourne donc
à la poussière. Mais l’influx de la vie ne semble pas
interrompu pour autant. Dès lors, l’idée selon laquelle la
vie observe vraisemblablement un tracé continu, sous
forme de séquences successives, n’est pas à priori stérile.
Le principe de la résurrection en renforce le concept.
D’ailleurs, pourquoi la Nature prendrait-elle autant de soin
à assurer la survie des espèces, si les conditions de réussite
étaient plus sûres ?
       C’est donc les pieds dans l’eau pour rester en
contact avec le monde réel, sans contrainte aucune et avec
la complicité de mon bloc-note, que je cogite librement,
conscient de l’immense chance que j’ai de vivre dans des
temps où le bûcher de l’Inquisition n’est plus édifié pour
châtier le démon qui, par l’entremise de mon stylo,
s’exprime peut-être à l’insu de ma meilleure volonté.




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     INSTANT FATAL, EVENEMENT BANAL

        La mort d’un être que l’on aimait est douleur et
aucune consolation n’est assez forte pour effacer totalement
ce sentiment. Le fait de ne pouvoir s’y opposer est consternant
moralement, mais objectivement acceptable puisque la matière
vieillit irrémédiablement. La chaîne de l’humanité se brise
ainsi à chaque fois. Elle sera rétablie dans la mesure du
possible. Et ainsi de suite. Mais la mort est aussi frustrante
parce qu’elle sépare un contenu d’un contenant, en même
temps que l’absence succède à la présence. C’est un phéno-
mène important. Mais l’émotion est temporaire, comme
aussi à l’occasion d’une naissance. Il est bon de relativiser
ces événements, car bien qu’il puisse durer environ un
siècle, le temps de vie ne représente pas davantage qu’une
étincelle dans la déjà longue histoire de l’Humanité. On
peut donc en déduire que la naissance et la mort sont des
incidents qui précèdent et suivent un temps d’existence
obligé, nécessaire pour que chacun puisse engager la
prochaine séquence afin de perpétuer la descendance.


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       Dans ce contexte, on admettra sans difficulté
combien il est important que les parents, les grands-
parents, racontent à leurs enfants et petits-enfants leur
propre histoire et celle entendue de leurs parents, naguère,
afin que le fil conducteur familial ajoute les nouveaux
grains au chapelet qui relie les origines au présent. Car
chaque descendant appartiendra autant à ses parents qu’à
ses Ancêtres et aux lieux d’origine d’où ils proviennent.
La mort met simplement fin à la durée d’une enveloppe
corporelle, avec des qualités et des défauts puisés dans ses
facultés, connue sous un patronyme d’individuation temporelle.
Et plus les personnes défuntes auront engendré raisonnable-
ment de descendants, moins leur existence pourra être
qualifiée d’inutile, pour autant qu’elles aient réuni les
moyens de les faire grandir convenablement.
       Elles auront suivi la voie tracée dans la Nature à
cette intention, même si plusieurs de leurs enfants
mourront prématurément peut-être, en raison de maladie,
d’accident ou de tout autre incident majeur.




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         LA FEMME, LA VIE, LA MORT

       Traditionnellement, la femme a été reléguée au
second rôle dans l’existence du couple, réserve faite des
despotes en jupons. Moins musclée physiquement, plus
facilement affectée dans son psychisme et sa santé, amoureuse
prompte à souffrir devant l’inconstance masculine, mais plus
douce dans les soins apportés aux petits enfants, meilleure
consolatrice, plus disponible aussi, son importance a
pourtant toujours été sous-estimée devant l’homme. En
fait, on a comparé ce qui n’est pas vraiment comparable.
Et l’échelle des valeurs actuelle, qui admet enfin les
mérites des femmes, n’exclut pas encore toute volonté
machiste, par habitude. C’est pourquoi, avant de prétendre
que l’homme doit générer la sécurité et le bien-être de la
génitrice en puissance qu’il choisira pour épouse et future
mère de ses enfants, la responsabilité de celle-ci étant
beaucoup plus importante que celle du distributeur de
spermatozoïdes, bien souvent à la sauvette, il convient
d’examiner ce qui les rapproche de ce qui les distingue, à


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part leurs attributs particuliers. Car la femme est davantage
influencée par les exigences de la Nature et doit assurer la
continuation de l’espèce. Elle procède comme la fleur
épanouie qui attire le regard et ravit l’odorat. D’ailleurs,
plusieurs ont des épines sur lesquelles se blesse la vanité
des maladroits qui voulaient se les approprier sans égards.
        Et c’est ainsi que, admirable et irremplaçable dans
son rôle, la femme accueille la vie par amour et déclenche
en même temps le compte à rebours qui anéantira, tôt ou
tard, le support corporel. Peut-être est-ce la constatation du
fait qui symbolise, aussi loin que remonte l’histoire de
l’Humanité, les représentations de la Mort sous des traits
féminins : Kali en Inde, Atropos en Grèce, les Amazones
des bords de la Mer Noire, les sorcières du Moyen-Age,
les sirènes noyeuses de marins, la Camarde des campagnes
françaises, Lilith, les Harpies, entre autres.
        Ce qui explique, peut-être aussi, la peur que
beaucoup d’hommes ont des femmes sans pouvoir dire
pourquoi. Il faut encore ajouter que l’homme est un être
souvent faible devant les difficultés de l’existence. Dans


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les tableaux statistiques de longévité, il se place nettement
au second rang. S’il dispose d’un encéphale plus
volumineux que celui de sa compagne, c’est pour le
consoler. Il vivra moins longtemps, mais cogitera plus
intensément. Et lorsqu’il aura réussi à transmettre la vie,
conformément à son destin, il deviendra moins utile avec
l’âge et la faiblesse de ses gamètes. Bien entendu, il y a
des exceptions et c’est heureux ! Pendant longtemps, c’est
à l’épouse et mère qu’il incombera de veiller sur sa
progéniture. Cette grande importance de la mère figure
abondamment dans la statuaire. Partout on peut admirer
une Mère-Patrie, solide gaillarde censée s’interposer entre
des prétentions extérieures de conquête et la nation qu’elle
protège. Mais, là aussi, l’amour du peuple pour cette mère
idéale débouche souvent, comme par le passé, sur la mort de
beaucoup de ses enfants et soldats.
        Pour chaque vivant, la fin du support corporel est
inscrite dans l’embryon, dès le moment de la conception.
La Nature le veut ainsi. On peut donc s’y préparer assez à
l’avance. Certes, la Mort est logiquement et sentimentale-


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ment mieux représentée sous une apparence féminine, non
pas pour effrayer, mais plutôt pour rassurer. L’image
symbolique répondrait sans doute mieux aux besoins des
personnes en instance de trépas si, tout simplement, elles
étaient préparées à franchir l’événement avec la conviction,
étayée sur le phénomène de la mémoire qui libère ses
tiroirs in extremis, que la Mort rappelle peut-être le visage, le
sourire et la chaleur de la mère, tels qu’ils existaient au moment
de la conception.
        Ignorons-nous que beaucoup d’hommes invoquent
leur maman, au moment de mourir ?




26
             PARCOURS PROGRAMME

        Celle qui nourrit momentanément un être vivant
dans ses entrailles apporte parallèlement la durée, à travers
le support corporel qu’elle mettra au monde, au terme de
sa grossesse. Car le support meurt, si habile que soit sa
programmation. Ce sont les gamètes de l’homme qui
transmettent la vie. Donc, sans l’homme, pas de vie humaine
sur Terre. Phénomène semblable à celui de la poule qui,
pondant un oeuf non fécondé par le coq, produit en fait un
corps mort-né. Dans le contexte humain, le foetus croît
dans l’eau, le liquide amniotique. Parfois, l’étincelle de vie
est trop faible pour tenir jusqu’à la naissance. Parfois, c’est
la porteuse qui meurt très tôt, alors que le foetus survivra
peut-être artificiellement. L’être va croître, puis décroître et
finalement ressusciter au Paradis. Osiris l’avait déjà prédit.
Aussi la femme a-t-elle une mission privilégiée, celle de
créer un ou plusieurs êtres humains qui mourront un jour
après avoir, à leur tour, permis à la vie d’émerger d’autres
ventres maternels. L’on comprend mieux pourquoi les


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Anciens imaginaient Charon venant, en temps opportun,
charger sur sa barque un défunt pour le conduire au Séjour
des Morts. Le lien entre la femme et la Mort est donc
l’eau, celle qui apporte la vie au jour, puis qui la remporte
en fin de cours. Mais cette manière de voir les choses
suppose que la vie disparaît avec son support, ce qui n’est
pas prouvé. L’homme est porteur et transmetteur de vie, la
femme génératrice et formatrice de matière périssable. La
mise en commun de leur rôle, dans la génération d’un
individu vivant, est ainsi incontournable et indispensable
au maintien d’un équilibre particulier au sein de la Nature.
La mythologie, tout comme la religion, expliquent le
comment, le pourquoi et à quelle fin. Les âmes confiantes
sont ainsi rassurées.
       L’être intellectuel mûrit au fur et à mesure des
efforts qu’il consent pour comprendre et s’adapter aux
événements heureux ou malheureux rencontrés au cours
de son parcours existentiel. Emporte-t-il quelque chose des
acquis de sa pensée, lorsqu’il est recueilli par le nocher ?
L’Eglise chrétienne ne précise pas si la résurrection à la


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vie éternelle les fait renaître au Paradis. Mais la réponse à
cette question est peut-être positive parce que, quand je
pense à des choses non matérielles, mon corps, dont la
fonction principale est de protéger ma vie et la possibilité
que j’ai d’en transmettre des étincelles à mes descendants,
n’intervient pas directement dans ma réflexion. Pourvu qu’il
soit nourri, mis en mouvement, reposé, soigné et entretenu, il
n’a pas d’autres besoins. Il transmet ou non la vie, selon
les circonstances. Il ne croît pas dans la même mesure, ni
aussi librement que son contenu. Le but du temps de vie
serait, à ce qu’il semble, de permettre à l’intelligence de
découvrir ce qui n’a pas encore été extrait du “réservoir”
des idées, que C. G. Jung a appelé “l’inconscient
collectif”. Par conséquent, il n’est pas déraisonnable de
penser que la résurrection, si résurrection il y a, ne s’opère pas
nécessairement tabula rasa. Lorsqu’elle passe dans la
séquence suivante, la vie conserve probablement des
acquis pouvant faciliter son influx par la suite.
        Et peut-être l’Homme retrouvera-t-il le Créateur au
terme de son périple terrien.


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        PERSEVERARE HUMANUM EST

       La vie aurait-elle pour objectif imposé d’atteindre
un but hors de notre compréhension, qui participerait lui-
même à un autre ensemble, et ainsi de suite ? Plus modeste-
ment et dans la Nature qui nous entoure, nous voyons
qu’elle se manifeste dans les règnes végétal et animal par
séquences successives, parallèlement aux quelques cas de
scissiparité et de parthénogénèse dont le support se
fractionne, ou s’autoreproduit, alors que la vie de l’Homme
emprunte le mode de transmission sexué. Le gland tombé
du chêne, qui prend racine, donne un autre chêne, etc.
Faute de cervelle, les végétaux perpétuent les informations
génétiques contenues dans leur substance et survivent si
les conditions climatiques et un sol suffisamment
nourricier le permettent. Le règne animal, au-dessous de la
classe des mammifères supérieurs, vit de manière encore
assez proche des végétaux, mais dispose de moyens de
déplacement autonomes qui assurent les transhumances
nécessaires vers des lieux plus accueillants.


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       L’Homme a le privilège d’appartenir au degré le
plus évolué, en raison d’un cerveau plein de ressources,
très utile tout au long de son existence, tant pour lui-même
que pour sa famille et, idéalement, à son environnement
naturel. Il vit généralement au sein de son propre groupe
ethnique, ou s’efforce de s’assimiler à celui dans lequel les
circonstances l’ont placé. Les catastrophes naturelles,
venant du Ciel, de la Terre, de la Mer et du Feu, jouent un
rôle régulateur parfois très cruel sur les populations
exposées pouvant disparaître massivement de la surface du
globe. Puis, un nouveau groupe humain vient s’installer,
peu à peu, au même endroit, parce que la terre y est fertile.
A leur tour, ces gens courront les mêmes risques. Ainsi,
notre espèce est vulnérable et ce constat donne à penser
que nous ne pouvons échapper au déterminisme universel.
       Notre fonction particulière, sur cette Terre et dans
le cadre de la Nature, consiste à transmettre la vie de
génération en génération, avec la conviction que sa chaîne
déjà ancienne est nécessaire, doit continuer pour aboutir,
quelque jour et dans des circonstances qui ne dépendent


32
pas de nous, là où s’établira peut-être un processus
générant un fluide vital nouveau, que nous ne saurions
imaginer à notre modeste échelle. Eventualité qui enverra
aux oubliettes les belles tentatives d’en exposer le mystère,
par le truchement de films et romans de science-fiction.
Dépouillée des mises en scène grandiloquentes et des
effets spéciaux destinés à faire peur, l’Apocalypse, qui
termine le Nouveau Testament, a au moins le mérite
d’attirer l’attention sur ce que la rupture des grands
principes, qui tiennent tout l’Univers en équilibre, peut
engendrer de désastres pour le support terrestre et tout ce
qu’il contient.
        Dans l’immédiat et jusqu’à preuve du contraire,
l’énergie vitale ne semble pas avoir gagné, ni perdu,
quelque intensité depuis qu’elle se manifeste dans
l’Homme. Seul le support a dû tant bien que mal s’adapter
aux risques qu’encourt son existence : maladies, accidents,
dépendances à divers produits nuisibles, suites d’interventions
pratiquées sur son corps, intoxications alimentaires, pollution
atmosphérique, guerres, dépression, stress, etc. Les peuples


                                                            33
atteints de gigantisme ont presque complètement disparu.
Certains groupes de société se soignent avec excès, tandis
que d’autres refusent tous soins et se consolent en espérant
guérir miraculeusement, par la prière. Il saute aux yeux
que l’équilibre entre les besoins alimentaires des vivants et
les produits offerts dans la Nature repose sur la gestion
attentive de ceux-ci et l’équité de leur distribution sur les
continents. Malheureusement, la course effrénée au profit,
la cupidité, le pouvoir de l’argent et le recours à la
corruption existent depuis très longtemps dans la Société.
Personne ne sait plus comment sortir de l’ornière des
magouilles en tous genres.
       La Nature est devenue objet de pillage et de
convoitise. Pourtant, bien que maltraitée, elle continue de
favoriser l’éclosion de la vie sans se lasser. Par exemple,
elle renouvelle constamment le désir de maternité chez la
femme, ce qui justifie la formation du couple et le fortifie
avec la naissance d’un enfant. C’est dans l’ordre des
choses. A ce propos, on se souviendra que le couple Gaïa
et Ouranos, dans la mythologie grecque, rappelle le modèle


34
égyptien déjà cité. Dans chaque cas est matérialisée, par
des êtres supérieurs, l’union du Ciel et de la Terre qui
produit l’Humanité et lui permet de prendre pied sur les
continents, encadrée par les divinités se disputant le Bien
et le Mal. Chacun s’en accommodera au mieux de sa
survie, dans l’abondance des biens dispensés par la Nature
et dans le respect de ses croyances.
        Comme déjà affirmé, l’homme et la femme sont
complémentaires et nécessaires l’un à l’autre. La solidité
de l’union conjugale dépend en premier lieu de la volonté
des deux partenaires. Par conséquent, ils sont égaux au
sein de la famille, en matière de responsabilité à l’égard
des enfants qui y ont vu le jour et qui leur appartiennent en
commun, avec le souci de les élever convenablement. En
revanche, l’égalité des droits est purement conventionnelle.
On la conçoit surtout dans le domaine de la rémunération
du travail professionnel des femmes et des hommes qui
exercent une activité similaire, dans des conditions identiques.
Toutefois, dans la réalité, c’est encore rarement le cas,
parce que les hommes se sentent dévalorisés dans une


                                                             35
appréciation qui ne précise pas si le critère d’égalité repose
sur la difficulté du travail à accomplir, ou sur la
compétence de l’assumer.
       La hiérarchie des quelques gynécées que l’on peut
rencontrer dans les grandes administrations n’en montre-t-
elle pas, parfois, de cruels exemples ?




36
              L’EQUILIBRE EST UNE
            CONDITION ESSENTIELLE

       L’Univers est composé d’un grand nombre
d’objets célestes, apparemment éparpillés dans un vide
immense. S’ils existent, c’est pour occuper un peu de ce
vide qui offre un espace suffisant de promenade aux astres
et planètes. Comme ils ont tendance à se manifester en
groupes divers et que les plus gros influencent les plus
petits, tous se tiennent en bon équilibre, les uns par rapport
aux autres. Ils sont formés d’une masse plus ou moins
consistante et volumineuse, observent des orbites variables,
avec des apogées parfois très éloignées de leur point
d’attraction. L’on en voit naître quelques-uns, d’autres
disparaître. Les configurations se modifient, mais les
groupes semblent devoir subsister durablement. Tout tient
donc en équilibre harmonieux, tout se compense, tout
paraît demeurer à sa place, en tout cas durant le court
temps de notre existence. Des comètes sillonnent l’espace,
de temps à autre. Des météores plus ou moins volumineux


                                                           37
vagabondent, un peu partout, à notre insu, dont certains
nous menaceront peut-être directement, si leur trajectoire
doit croiser la nôtre. Nul n’est à l’abri d’un tel incident,
partout dans l’Univers. On peut le comparer à un immense
champ de foire, où tout bouge en même temps, dans une
féerie de lumières nocturnes. Donc, tout repose sur un jeu
d’influences en subtile harmonie, où l’ensemble tient en
équilibre dans la durée. Sera-ce éternellement ainsi ? La
question n’a pas de sens. L’infini, c’est terriblement vaste.
Et tenter d’imaginer l’éternité dépasse probablement
l’entendement humain.
       Il vaut mieux rester mesuré et se contenter de
notions vérifiables par nous-mêmes. Par exemple, le
principe d’Archimède, qui permet de comprendre,
simplement, la relation existant entre la cause et son effet.
La forme du phénomène produit importe moins que son
principe, car c’est sur lui que l’on peut fonder un élément
de savoir.




38
39
          LA CHASSE A L’ARCHETYPE

       La théorie, selon laquelle chaque représentant du
sexe masculin est à la recherche de son complément
féminin archétypique, renforce l’idée que la Nature a des
exigences. Cette recherche instinctive est basée sur l’identi-
fication d’un modèle féminin particulier qui, antérieurement
à la séquence présente de vie, a laissé une impression
assez forte pour acheminer sa trace, comme un parfum
subtil, dans un compartiment de mémoire atavique. On a
émis souvent l’idée que le mâle humain recherche sa mère
dans sa quête d’une compagne. C’est une possibilité du
fait que l’amour témoigné à l’enfant par sa mère est de
nature charnelle et que les liens affectifs retiennent plus ou
moins longtemps l’intérêt du fils vers sa mère.
       Toutefois, l’image du souvenir antérieur ressurgira
de l’inconscient et attirera le porteur vers celle qui
présentera des signes l’apparentant au plus près à
l’original. Dès lors, le garçon s’éloignera du giron
maternel et se jettera corps et âme à la conquête de sa


40
belle, convaincu qu’il s’engage le plus sérieusement du
monde. En fait, à ma grande confusion, je dois avouer que
ma mère était blonde, petite, jolie, active, douce, avec de
beaux yeux bleus. Et j’ai épousé, successivement, des
jolies brunes aux yeux sombres. Je n’ai jamais été
intercepté par une blonde.
       Beaucoup d’hommes convolent donc, de bonne
foi, avec la jeune femme dont ils sont amoureux, qui
convient à leur goût, à leur besoin d’aimer, à leur standing,
après un temps plus ou moins long de fréquentation. Puis,
tout à coup, après cinq ou huit ans de vie conjugale, avec
deux ou trois enfants, ils tombent éperdument amoureux
d’une séduisante inconnue à peine entrevue. Le coup de
foudre. Le divorce en est souvent la conséquence, suivi
d’un remariage avec cette autre si fascinante. Ignorant les
peines qu’il entraîne, l’appel de la Nature est impératif,
irrésistible si l’archétype intervient en force. C’est
pourquoi, peu de femmes ont la certitude que les
engagements codifiés du mariage, pris par l’époux, seront
tenus jusqu’au bout, car l’époque moderne voit les gens


                                                          41
bouger de plus en plus et les possibilités de rencontre avec
l’archétype sont ainsi plus grandes. Et dans ce cas,
échapper au coup de foudre n’est pas facile. Car il faut
assez d’abnégation et une solide maîtrise de soi pour
résister à la tentation, à défaut de savoir que faire pour
bien faire.
        La Société ignore regrettablement ce que cette
situation peut avoir de frustrant et combien les bonnes
paroles conduisent les personnes concernées à souffrir, le
plus souvent sans fin, à cause d’un sentiment de
culpabilité totalement infondé.




42
          LA VIE EST UN FLUIDE SENSIBLE


        On a souvent lu, ou entendu, des personnes qui
racontent une expérience de dédoublement de la personna-
lité. Certaines se sont vues en train de dormir. Elles
flottaient dans l’air. Plus fréquemment, il nous arrive à
tous de faire de la télépathie, occasionnellement et tout à
fait involontairement. Il s’agit là d’une capacité réceptrice
particulièrement fine de l’état de veille, semble-t-il, qui
perçoit par exemple l’identité de la personne en train de
composer notre numéro de téléphone, un instant avant la
sonnerie. En soulevant le combiné, on a confirmation de
cette anticipation extraordinaire. Le phénomène vital manifeste
une énergie considérable. Doit-on s’étonner du fait que sa
sphère de rayonnement soit si vaste ? Le support corporel
est fonctionnel et adapté à l’emploi qui lui est dévolu dans
la Nature. Etant un support, et non pas une prison, la vie
qu’il abrite transpire par tous ses points faibles.
        On parle souvent d’aura ou de charisme, lorsque la
personnalité exhale une telle force qu’elle exerce une


                                                            43
grande fascination sur le groupe humain qui l’entoure.
Dans certains cas, cette influence va dans le sens négatif et
entraîne les foules vers un désastre. Par conséquent,
chacun dispose peu ou prou d’une aura qui le fera
distinguer, ou non, dans la société humaine. Si l’espace est
rempli de toutes sortes d’influences, nous en prenons
parfois conscience, selon la finesse de notre sensibilité de
perception.
        Autrefois surtout, des ascètes s’astreignaient au
jeûne afin que leur esprit se libère de toute attention
volontaire et entre en état de réceptivité avec Dieu. La
situation de veille corporelle semblait aiguiser une finesse de
sensibilité capable de recevoir le message divin, en paroles
ou en images, voire des hallucinations vertigineuses dans
les états proches du trépas. Des rescapés de la mort clinique
ont raconté à ce sujet des sensations de clarté intense, de
sons et autres choses indéfinissables. Il y a sans doute du
vrai dans ces récits et le souvenir de ces sensations, non
volontaires et un peu confuses, laisse des traces difficilement
explicables avec des mots.


44
       Le problème réside dans le fait qu’il faut courir des
risques inconsidérés pour le vérifier expérimentalement.
Le recours aux produits hallucinogènes offre des raccourcis
chimiques, ou naturels, pour accéder rapidement aux
paradis artificiels, dont la visite laisse rarement la santé
indemne de séquelles graves, à bref délai. Le sujet est
cependant intéressant et mérite quelque attention, car des
arnaqueurs en tous genres sont prompts à offrir leurs
services pour supprimer les angoisses et autres sensations
inquiétantes de malheureux “pigeons”, contre monnaie
sonnante et trébuchante. Ils vont utiliser, à cette fin, des
objets de sorcellerie traditionnelle peu ragoûtants et des
invocations démoniaques pour convaincre la source de
leurs finances, avant de l’abandonner ou de lui reprocher
son manque de confiance qui a fait rater l’opération.
       La vie est un concept bien trop sérieux pour être
interprété, manipulé, par des charlatans aussi cupides
qu’ignares en réalité. Mais il est vrai aussi que ceux qui les
consultent ne sont guère plus méritants, s’ils négligent de
rechercher des avis sérieux au préalable. Car d’autres


                                                           45
possibilités existent. Par exemple l’hypnose, qui procure
une sorte de “voyage” intérieur sous la direction du
praticien qui agit par la suggestion. Il n’en résultera aucun
dommage pour le patient, bien au contraire.
       On pourrait poser la question suivante : est-il
possible de séparer momentanément la vie de son support
corporel ? N’est-ce pas le cas lorsque l’on pratique le
dédoublement de soi et que l’on parvient à se voir de
l’extérieur du corps ? La réponse paraît simple : on peut
toujours tout essayer, mais quand on joue avec la vie, la
mort y met un terme dès que l’équilibre interne est rompu.




46
             UNE VIE APRES LA VIE ?

        L’idée d’une vie après la vie est un espoir né de la
constatation que si la disparition de l’enveloppe corporelle
individuée est frustrante, elle ne montre nullement que le
fluide de la vie qui l’animait ait cessé parallèlement. Car la
Nature nous fait comprendre que la vie est un mouvement
continu et durable, c’est tout.
        Une vie après la vie suppose que l’individuation de
l’être, mort, devient incertaine sous une autre forme. Et
c’est bien trop compliqué pour être énoncé clairement. En
revanche, si l’on se réfère à la notion toute simple, juste
pour avoir une idée du sujet, que le fluide de la vie est
comparable au souffle du vent qui passe, on a un élément
de réponse sans doute discutable, mais aisément compréhen-
sible. Que le vent souffle fort ou faiblement importe peu.
Et, lorsqu’on ne le sent plus, est-ce l’indice qu’il a disparu ?
Pas du tout. Il s’est déplacé, a changé d’orientation, s’est
élevé au gré des températures, a suivi une direction qui lui
est assignée dans l’atmosphère. Dans sa course, il a


                                                             47
apporté et remporté des poussières, des odeurs, des
sensations de bien-être autant que des frissons, des
variantes d’humidité et de température, etc. Sera-ce le
même vent quand reviendra le souffle ? Peu importe. Il se
manifestera de la même façon et apportera les mêmes
sensations. C’est pourquoi, si la vie est un fluide, elle suit
probablement un cours semblable au sein de la Nature,
selon des besoins et des conditions qui tiennent en
équilibre les uns par rapport aux autres. L’important est que
le mouvement ne soit pas interrompu, par maladresse ou
stupidité. Bien. Mais comment ?
       Ma vieille Bible suggère l’union conjugale en
préconisant : “croissez et multipliez”. Il faut assurer le
passage de la vie sur la Terre avant de retourner à la
poussière. Le livre traduit le dessein du Créateur qui s’est
divisé en autant de miettes qu’il y a et qu’il y aura de
vivants, jusqu’à ce que l’ensemble des individus, avec le
temps et en usant avec mesure de leur capacité
d’intelligence, reconstituent quelque jour et en substance
l’image de ce Dieu tout-puissant qui s’était projeté en eux.


48
C’est peut-être une manière de voir utopique, mais c’est
aussi une motivation suffisamment forte pour que chacun
y trouve une raison d’être satisfaisante. Et le fil
conducteur, que l’on soit croyant, athée ou contestataire,
paraît devoir cheminer comme le fait la chaîne des photons,
toutes les séquences de vie étant appelées, en fin de
trajectoire, à provoquer la révélation de ce que nous
nommons Paradis, Béatitude, Lumière, Connaissance, ou
sous toute autre image symbolique.
       Vivre sans savoir pourquoi, en des lieux qui ne lui
appartiennent pas, fait de l’Homme un simple visiteur sur
la Terre. Constat frustrant dont il doit pourtant
s’accommoder et qu’il lui faut dépasser, en sorte que les
activités nées de l’intelligence, dont son espèce est
pourvue, laissent la Terre en état d’accueillir favorablement
ceux qui lui succéderont, quand le temps sera venu pour
lui d’être séparé de ce qu’il croyait maîtriser ou posséder.
C’est ainsi que son temps de vie terrestre devrait aussi
l’aider à seconder positivement ses semblables, par tous
les moyens qu’il peut imaginer. Il est bon que ce laps de


                                                          49
temps ne lui paraisse jamais inutile, même si le pourquoi
du   début   demeure     toujours      expliqué de   manière
insatisfaisante. Quant à l’après, il est partout envisagé
comme un mieux apaisant, une sorte de récompense
offerte à ceux qui l’auront méritée.
       C’est déjà quelque chose.




50
      L’ARCHE DE NOE, MOISE, JONAS,
                  MEME SYMBOLE

       A chaque fois que la Terre, l’air, l’eau, une
embarcation même improvisée font l’objet d’un récit dans
le texte biblique, il faut examiner ce qui les relie dans le
temps, quels sont les contenants et les contenus. Dans la
Bible, le Ciel et la Terre sont les limites naturelles de
l’existence. Tout se déroule dans cette dimension, donc
tout est inclus également dans son champ.
       Dans le cas de Noé, la vie est représentée par la
sélection des couples d’animaux, dont l’homme et la
femme, appelés à monter dans la grande arche pour
échapper à l’engloutissement des terres au temps du
Déluge. La légende vaut ce qu’elle vaut, bien entendu.
Toutefois, le bateau n’accueille qu’une quantité limitée
d’animaux, à savoir un couple de chaque espèce et tous en
bonne santé. Echappant à la noyade selon le dessein de
Dieu, ils auront le privilège de sauver leur vie et de la
transporter sous de meilleurs auspices afin, ultérieurement,


                                                         51
de croître et multiplier à nouveau. L’épreuve prend du
temps, court des risques, mais réussit. Les animaux et les
Humains reprennent pied dans une Nature renouvelée,
enfin émergée, qui ouvrira une nouvelle ère d’évolution.
Bien. Le symbolisme employé montre que le cours de la
vie n’est pas interrompu par le Déluge. Les flots de l’océan
représentent toujours le liquide amniotique qui conduit la
vie au grand jour. Le bateau de Noé apporte la renaissance
des espèces, signalant en même temps que naissance et
renaissance se succèdent afin que le cours de la vie ne soit
pas interrompu, parce que chaque nouvelle naissance est
aussi une renaissance en ce qu’elle reprend de celle qui l’a
précédée.
       Moïse, miraculeusement sauvé des eaux dans son
panier, puis porteur des Tables de la Loi, suit un même
cheminement.
       Jonas, accueilli sur une barque, puis jeté à la mer
pour calmer la tempête, est finalement recueilli dans la
panse d’une baleine providentielle, qui le conduit vers la
terre ferme. Il est ainsi sauvé, prophétise et sauve à son


52
tour la vie des habitants de Ninive qui se sont repentis de
leur inconduite. Cette démonstration que chaque vie est
utile et permet à d’autres d’assurer le relais est tout à fait
convaincante.
       Trois histoires en temps et lieux différents, fondées
sur le même support symbolique, ne peuvent qu’étayer
fortement cette observation.




                                                           53
         ACQUISITION DE LA CULTURE

        Depuis que l’Homme a trouvé plus commode de
vivre en groupe, quelle qu’en soit la masse et où que se
situe le lieu d’existence, les plus forts ont toujours dominé
les plus faibles par une organisation et avec des moyens
appropriés. Suivant leur origine, les individus ainsi rassemblés
ont appris à baisser la tête, ou plier le genou, par crainte de
la toute puissance d’un chef despotique, ou de celle d’un
aréopage formé des Sages du groupe, dont les décisions
ont fréquemment rivalisé en cruauté avec celles des tyrans
ordinaires. Et pour conforter leur pouvoir, les chefs se sont
entourés d’un état-major de fidèles dévoués.
        Le temps et la pratique aidant, la répétition des
problèmes et la manière de les régler a donné naissance à
la culture, soit à un mode d’existence agrémenté de
permissions et d’interdictions dans tous les domaines
connus. Puis, la divination pratiquée par les sorciers a cédé
le pas à la divinisation des objets de la Nature, qui a peu à
peu évolué vers la notion de bien et de mal, confiée dès


54
lors à des prêtres écoutés de dieux plus ou moins bien
disposés à l’égard des Humains.
       La dépendance du nouveau-né à l’égard de sa
mère, celle des enfants plus grands à leurs parents et celle
des parents aux grands-parents, a servi de modèle à travers
toutes les époques, en s’affaiblissant avec le temps.
Aujourd’hui le rôle de père nourricier demeure toujours
important parce que nourrir sa famille est un devoir, que
les parents soient mariés ou non. Il en résulte un lien
matériel sur lequel chacun pourra fonder son besoin de
complément      affectif,   sous    forme    de    sentiment
d’appartenance à ses parents, verticalement, et au groupe
qu’est la famille, horizontalement. C’est d’ailleurs sur le
modèle familial, au sens large, que la Société a pris
exemple pour la satisfaction de ses propres besoins.
       L’Histoire déjà longue de l’évolution humaine
offre des clins d’oeil étonnants. En effet, différentes
religions et traditions culturelles se disputent, depuis vingt
siècles d’ère chrétienne, l’exclusivité de la Vérité et des
conditions à remplir par l’Homme pour qu’il accède à la


                                                           55
Vie éternelle promise. Cependant, rien ne permet
d’affirmer que la vie cesse avec la mort. Rien ne s’oppose,
à notre connaissance, à ce que la vie ait un cours continu,
même si sa réalité échappe à nos yeux. Le support
corporel, qui meurt, n’a pas pour mission de détruire
l’étincelle de vie qui l’animait. Peut-on exclure que la vie
existait avant la conception du foetus ? Reprenons l’autre
exemple, celui de la poule et de l’oeuf. L’oeuf non fécondé
n’est pas vivant. Il est mort-né, quoique matériellement
complet. Chez la compagne de l’homme, sauf manipulation
parthénogénétique    expérimentale,   l’ovule   n’est   pas
davantage vivant s’il n’a pas accueilli le spermatozoïde
convenant à ses exigences. Par conséquent, c’est l’homme,
et l’homme seul, comme le coq absent dans l’exemple
précédent, qui transmet la vie. Le Créateur l’a voulu ainsi.
Donc, c’est la femme toute seule qui va générer, puisés
dans sa propre substance, tous les matériaux nécessaires à
la réalisation du nouveau support dans lequel on pourra
retrouver les gènes paternels, additionnés à ceux de la
porteuse, dans une sorte de carte-mère parfaitement apte à


56
équiper l’enfant à venir. Ce dernier héritera un peu du
contenant des parents et de ceux qui les ont précédés et,
inversement, beaucoup de leurs traditions et culture
héréditaires. Mais il est clair que des différences sensibles
distingueront les filles des garçons.
        C’est pourquoi cette logique doit être nuancée de
cas en cas, même si son principe paraît vraisemblable.
Chaque naissance apportera, simultanément, la fin
encourue de l’existence dans un délai que l’on espère aussi
éloigné que possible. Entre-temps, la constellation familiale
apportera au nouveau-né, en plus de son affection tout au
long de sa croissance, un éventail d’informations et de
modèles assez vaste pour qu’il y puise avec le temps :
curiosité, choix divers et l’envie de dépasser toute frontière
contraignante. Ainsi, chaque naissance apporte également
l’espoir d’un renouveau culturel ultérieur, lui-même suivi
d’un dépoussiérage après un certain nombre d’années, selon
un rythme peut-être un peu chaotique.
        Peut-on espérer, quelque jour, une “culture” des
tris nécessaires ?


                                                           57
58
        RELIGION, SOCIETE ET NATURE

        Pour certains, la réincarnation, c’est-à-dire le passage
de l’âme dans un autre corps post mortem, la métempsycose,
l’entrée dans un Paradis, dans tous les cas une vie après
cette vie, sont des espoirs censés compenser l’idée que,
considérée isolément, la vie humaine pourrait être un phéno-
mène occasionnel, ou même résulter d’un influx énergétique
accidentel ou défaillant. La réflexion a forgé des convictions
et les convictions des religions, confortées par l’intervention
de quelques prophètes, au gré des siècles, jusqu’à l’avènement
du Christianisme. Puis de l’Islamisme, qui incorpore son
prédécesseur dans l’histoire de son propre développement.
En conséquence, après la mort, la vie ira au Paradis, pour
autant que le croyant ait une foi sincère et observe les rites
prescrits. Car Dieu, ou les divinités qui le représentent dans
les cultures polythéistes, accordent cette récompense selon
le mérite de chaque défunt. D’où la sentence : hors de l’Eglise,
point de salut. Ainsi, tout est pour le mieux dans le meilleur
des mondes possibles car la bonté de Dieu est infinie.


                                                             59
        Pour d’autres, l’expérience montre que le fluide de
la vie était, est, continue. Donc il emploie autant de supports
que nécessaire à son transport. La religion, la culture, la
politique, le droit juridique et l’ordre social, ont codifié les
modes de fonctionnement de la société humaine, pour son
bien, même si l’égalité des êtres proclamée dans les
discours est plus ou moins fortement démentie par
l’influence de quelques-uns. Toute velléité de contestation
de l’ordre établi doit être combattue et les médias sont
appelés à exercer une pression appropriée dans cette lutte.
Comment ? En obnubilant l’esprit des gens, par la fascination
de gadgets rendus indispensables, grâce à un effort
publicitaire adéquat.
        L’entrée dans le XXIe siècle ne débouche pas,
semble-t-il, sur l’espoir d’une existence meilleure, plus
simple, moins stressée, plus proche de la Nature, faite de
promenades à pied avec les enfants, loin des voies
polluées, où les personnes font l’effort de se parler et de se
créer un environnement agréable. Car ce sont des idées de
poètes, qui vivent avec la tête dans les nuages. Vivre, pour


60
beaucoup de gens, c’est se faire une place au soleil par la
vertu d’un travail rentable. Pourquoi Dieu aurait-Il moins de
considération pour ceux qui choisissent la réussite
matérielle grâce à leurs efforts ? Quand on voit ce qui se
passe dans le monde, mes pauvres amis, on comprend vite
qu’il ne saurait être meilleur. De toute façon, “nous irons
tous au Paradis”, prédit une jolie chanson. Non ?
        Les mécanismes qui régissent l’Univers reposent sur
des équilibres fondamentaux, en particulier ceux qui font
vivre la Terre. La Nature a été célébrée pendant longtemps,
avant de passer au second plan. Le développement des sciences
a apporté de grands progrès et de vastes connaissances. Le
temps de vie s’est allongé, la natalité est sortie de sa fragilité,
les aliments ont crû en nombre et en choix, on a commencé
à voyager de plus en plus rapidement. Puis les progrès ont
atteint le sommet de la courbe dans les temps modernes.
Le vieillissement des matières, la pollution atmosphérique,
les maladies hostiles aux vaccins et aux médicaments, les
effets des diverses formes de stress, l’usage des drogues
stimulantes, aphrodisiaques, hallucinogènes, ont provoqué


                                                                61
des souffrances et des comportements déviants, violents,
criminels, désespérés.
        On notera pourtant que des produits de la Nature
sont tout autant efficaces que la chimie dans certaines
spécialités. Mais même si plusieurs variétés de végétaux
sont toujours aussi bénéfiques pour notre santé, d’autres
sont toxiques, voire mortelles. Cependant elles sont bien
connues et dûment répertoriées pour protéger le bien-être
des consommateurs, ce qui n’est pas toujours le cas pour
les produits chimiques ou pharmaceutiques dont tous les
risques ne sont pas encore maîtrisés.
        Donc un retour attentif à la Nature serait des plus
utiles, en parallèle avec une vaste remise en question de ce
qui paraît stérile dans nos habitudes et certitudes, dans
tous les domaines qui nous intéressent. Car des menaces
planent sur nos têtes, qui proviennent d’entreprises
démesurées, ou hasardeuses, menées par des groupes
d’intérêts poussés par une insatiable cupidité. C’est
pourquoi les entreprises de mondialisation génèrent autant
de grandes inquiétudes que d’évidentes injustices.


62
       La vie, dans toutes ses manifestations, est trop
importante pour que les prétentions de l’Homme lui
fassent écran. Car son fluide résiste encore à toute
prétention d’appropriation mercantile. C’est ce qui lui vaut
la qualité d’un produit d’essence divine, dans la plupart
des religions.
       Mais, que l’on soit croyant, incrédule, fervent,
libéral ou fanatique, nul n’est en mesure d’empêcher que
les efforts de l’espèce humaine consistent principalement à
maîtriser et s’approprier matériellement la Terre, au besoin
par la guerre, ou d’exploiter sans frein la Nature qui nous
nourrit depuis si longtemps, avec tant de variétés
comestibles. En conclusion à l’un de ses contes
philosophiques, Voltaire a dit : “Il faut cultiver notre
jardin”. Cultiver et jardin, deux mots pour rappeler qu’il
est bon, quelles que soient les épreuves à franchir, de
mûrir par la connaissance et donc de vivre sa vie soi-
même. Car le vécu est la seule possibilité dont nous
disposons pour savoir quelque chose qui ne soit pas
contestable dans son fait.


                                                         63
        Dans les pratiques religieuses de notre époque, le
fondamentalisme, tout comme l’intégrisme, paraissent
manquer singulièrement de bon sens lorsque les prêtres
confondent les rites, qu’ils prétendent imposer à leurs
semblables, avec la volonté du Créateur. Celle-ci ne leur a
jamais été expressément déléguée. Le Créateur est reconnu
immensément généreux, miséricordieux, protecteur avec
les faibles et les égarés. Il ne rejette aucun individu dans la
société des Hommes, ne serait-ce que parce qu’Il a voulu
leur bien au travers de l’amour du prochain.
        Qui pourrait faire mieux ?




64
             POLITIQUE ET RELIGION

        Certains groupes politiques imitent, dans l’attachement
à une personne ou à une cause qui requiert un engagement
personnel fort et durable, la foi qui rassemble, dans la
pratique religieuse, l’assemblée de ceux qui partagent les
mêmes convictions. Il en va ainsi dans la société des
royalistes, des communistes, des socialistes, des nationalistes,
par exemple. Et de façon diamétralement opposée dans le
libéralisme, le capitalisme, où l’opportunisme forcené
accentue et rend dangereuse la division des travailleurs en
catégories économiques, selon que leurs moyens d’existence
les rapprochent ou les éloignent de la société de
consommation. Ce qui génère des sentiments d’injustice et
de discrimination dans les foules, qui réagissent sous
l’impulsion de leurs leaders. Et les groupes se dessinent en
fonction d’aspirations à participer à l’idéologie du parti, en
se fondant dans la masse, pour certains qui n’existent que
collectivement, ou en cherchant à se faire remarquer, pour
d’autres qui ne sauraient exister sans paraître. Dans cette


                                                             65
dualité très fréquente, l’espace qui sépare les extrêmes
permet à quelques-uns de s’insérer momentanément,
lorsque l’objectif du parti, à l’occasion d’un choix important,
s’apparente de très près à leur propre conviction d’opportu-
nité. Mais ces derniers sont rares, qui ont le courage
d’avoir des idées personnelles et de s’y tenir, malgré les
sollicitations extérieures. Pour entrer dans les rouages de la
politique, il faut être citoyen et avoir atteint l’âge requis
par la Constitution de l’Etat. Après avoir franchi le cap de
l’adolescence et ses contestations de tous ordres, le nouveau
citoyen aura quelque peu mûri et son adhésion éventuelle
dans les rangs du parti X dépendra de sa seule volonté.
        En revanche, s’il fréquente les bancs d’une Eglise,
il est probable que sa religion est celle des parents, qui
l’ont fait entrer dans leur tradition de famille dès la
naissance. Et il conservera cette orientation en principe
toute sa vie. L’Eglise apparaît comme un substitut de
contenant et la conviction, comme un contenu encouru, la
foi (ou croyance) représentant le lien spirituel qui les unit.
Ici, j’admets volontiers que la dualité particulière, dessinée


66
pour expliquer ce qui relie l’Homme à Dieu, puisse être
jugée présomptueuse. En fait, elle montre simplement que
le divin ne peut qu’être esquissé de l’extérieur, au profane.
Ce qui n’empêche pas de constater que l’institution
religieuse, quelle qu’elle soit, joue un certain rôle politique
dans la Société, mais par des voies différentes. Car son
influence est d’autant plus grande qu’elle jouit de l’appui
d’un plus grand nombre d’affiliés dans les gouvernements.
C’est évident.
        Dès lors, que reste-t-il à l’Homme pour exercer
aussi une influence sur les choses, sans autre prétention
que son intérêt, collectivement avec celui de tous ses
voisins, au sens large ? Il lui reste la Nature, ce merveilleux
réservoir pourvoyeur de biens essentiels, qu’il convient de
faire respecter et de solliciter avec mesure et discernement,
qu’il faut aussi protéger de toute atteinte irréparable due à
la cupidité ou à la stupidité. L’Homme est doté d’assez de
cervelle pour comprendre ce qu’il convient d’entreprendre.
Par exemple, débroussailler les forêts afin d’éviter, en été,
des incendies d’autant plus ravageurs que les aliments du


                                                            67
feu sont nombreux. Car la désertification s’installe
facilement là où la sécheresse peut désormais, avec le
soleil et le vent, stériliser le sol. Ou bien, repenser
l’hydrologie et conduire les travaux qui permettront aux
eaux des crues de s’évacuer rapidement et d’éviter des
dommages considérables. Et il y a encore beaucoup à faire.
Mais son attention est captivée par d’autres objets plus
terre à terre. Il jette son argent dans des jeux de hasard,
pourtant frustrants le plus souvent, et cède aux superstitions
du moment. D’astucieux voyants se servent dans son porte-
monnaie contre des prophéties sans lendemain et, parfois
même, ce sont d’incultes sorciers improvisés qui condescendent
à accepter ses billets de banque après avoir tenté vainement,
et pour cause, de briser le maléfice d’un sort imaginaire.
        Ailleurs, les cultes servis aux différents dieux,
l’attente de leur bon vouloir, les sacrifices en biens, en vies,
en dons et offrandes diverses, de même que le bûcher de
jadis, la Question, les tortures infligées au Démon à travers
d’infortunés Humains, les exécutions faites avec tous les
raffinements de la cruauté, puis les conflits entre les


68
communautés religieuses, les querelles de mérite, la lutte
pour la suprématie d’un droit par rapport à un autre, les
schismes et autres ébranlements de convictions profondes,
ont considérablement fait douter l’Homme de son appartenance
à la Nature, après l’Eden. Sauf chez les Orientaux et les
Asiatiques qui sont restés, religieusement et philosophiquement,
fortement attachés au milieu naturel dans lequel se déroule
la lutte pour la survie de l’espèce.
        L’Occident s’est tourné, avec l’invention du billet
de banque, vers le culte de l’argent, nouveau dieu et créateur
de l’ère moderne, accompagné de ses filles Cupidité et
Puissance. Car, c’est devant ce trio que tout espoir de puissance,
de croissance économique et financière, se prosterne. On
voit commencer des recherches scientifiques et médicales
nombreuses visant à prolonger l’espérance de vie de
quelques-uns, avec des risques et à des coûts impensables,
dont les investisseurs attendent d’énormes profits en retour.
Dernier exemple en laboratoire, le clonage, que l’on peut
admettre pour la réalisation de tissus ou d’organes de rechange
dont le prélèvement n’implique pas, de facto, la mort du clone.


                                                               69
       Des    perspectives    favorables    sont   désormais
ouvertes à cette aventure biologique. Mais elles suscitent
des critiques quant au fond. Naguère, des fictions
cinématographiques présentaient des vampires buvant le
sang des vivants pour perdurer. On entrait déjà dans un
engrenage où le sang est supposé transfuser la vie dans les
veines d’un mort. Pouah ! Les spéculations relatives aux
avantages du clonage montrent que la réalité est en train de
dépasser le mythe. Espérons que ce sera moins sanguinolent.
A l’inverse, le récit qui explique la Sainte-Cène fait état du
don symbolique, par Jésus-Christ, de sa filiation divine aux
apôtres qui l’entourent, son corps étant le pain et le vin son
sang dans la célébration de l’eucharistie. Un pont est
utilement jeté entre l’Homme et Dieu, qui établit un lien
durable, une sorte de cordon ombilical spirituel jamais
rompu. Et pour accéder dans une autre dimension aux
rangs des Elus, il faut le mériter en menant une existence
exemplaire.
       A l’examen, on constate aisément que la Nature
facilite la transmission de la vie, sans égard à la durée de


70
l’enveloppe, ni à la bonne ou mauvaise fortune de chaque
porteur. Et si elle constitue le cadre de vie le plus vaste sur
la Terre, elle est cependant semblable au “Temple”, d’où
les marchands et usuriers furent chassés jadis. Oserons-
nous, à notre tour, chasser les profiteurs qui la modifient,
la réduisent, la fragilisent, la détruisent par cupidité ?
        Si nous sommes les plus nombreux à attendre notre
nourriture de cet immense réservoir d’aliments, pourquoi
quelques poignées de puissants s’arrogent-elles des droits
particuliers de possession et de libre disposition ? Ceux
qui agissent de la sorte créent eux-mêmes les conditions
qui soulèveront, tôt ou tard, des protestations violentes et
souvent des actes contestataires d’envergure. Car, bien que
la vie soit un fluide insaisissable, peu hésitent à la risquer
pour le triomphe d’une cause juste. C’est d’ailleurs la
rançon du progrès qui a, d’un côté, enrichi les fabricants
de gadgets électroniques de grande consommation, comme
la télévision et les réseaux télématiques, et, d’un autre
côté, permis au monde entier de comprendre l’étendue des
dépendances auxquelles il est contraint. En montrant la


                                                             71
réalité dans toute sa crudité, l’image vivante sur l’écran
surpasse tous les discours politiques et tous les efforts
manipulatoires opérés sur nos propres appréciations des
faits et de la valeur des gens en cause, lorsqu’ils passent
devant nos yeux.
       Ce sont là des conditions d’information directe,
immédiate, dont les conséquences auront certainement
d’importantes répercussions au sein de la Société.




72
         TOUT LE MONDE IL EST BON,
             PAS TOUJOURS GENTIL

       S’il existe plusieurs couleurs, il n’y a cependant
qu’un type d’Homme, mais plusieurs modèles de comporte-
ment, qui s’échelonnent de la brutalité d’Untel à la
passivité de tel Autre. La ligne de motivation des attitudes
va, ici, de la soumission par manque de caractère à la
paranoïa dans la surestimation de soi, c’est-à-dire de la
névrose à la psychose. Entre ces deux pôles, toutes les
nuances sont perceptibles dans la Société. Au milieu, une
zone d’équilibre susceptible d’évoluer tant vers le haut que
vers le bas, le rayonnement de la personnalité se situant
entre ces niveaux et se développant en forme d’ellipse,
plus ou moins aplatie, ou plus ou moins arrondie, selon les
efforts consentis pour se construire. La passivité est
synonyme de souffrance et la brutalité, de manque de
sensibilité. Cela se soigne. Par conséquent, chacun évolue
dans cette ligne de motivation, au gré des circonstances et
de la qualité de ses réactions propres. Les fonctions de


                                                         73
perception des stimulis rencontrés sont les mêmes, vers le
haut comme vers le bas, mais la traduction des
impressions est différente.
       C. G. Jung a magnifiquement démontré les différences
que présentent l’introversion et l’extraversion, avec quatre
moyens de perception possibles, identiques dans chaque
sens. Une fonction principale, augmentée d’une fonction
secondaire appartenant à l’autre tendance, dans chacun des
quatre types dessinés, avec renversement possible et
temporaire de la dominante, au gré des stimulis ressentis.
Ainsi, il en résulte que la personnalité de chacun est
construite avec des éléments de nature différente, reliés
entre eux de manière logique, de sorte que l’ensemble
assigne à l’individu une façon d’être, qui marquera tant sa
personnalité que sa vie tout entière. Et celle de ses
proches, de facto. Le genre humain montre qu’il porte en
lui les ferments de sa destruction, en tant qu’espèce. Car,
si les types psychologiques sont des cas vérifiables,
permettant de comprendre le comportement des individus
dans leur existence, leur affrontement permanent ne


74
respecte pas nécessairement des règles de loyauté, ou
d’utilité. Les extravertis, fondamentalistes par nature,
critiquent les introvertis, jugés raisonneurs et facilement
satisfaits de ce qu’ils imaginent, alors que les introvertis,
évolutionnistes dans l’abstrait, tentent de désarmer
l’assurance des extravertis qui s’appuient sur des objets,
ou des squelettes d’objets, sans contenu affectif apparent
et voués à l’usure du temps. Chaque jour et partout, la
cohabitation des deux types s’opposant constamment dans
la Société produit des étincelles capables de déclencher les
pires incendies, simplement pour avoir raison.
       Et la raison du plus fort est toujours la meilleure
façon de provoquer la contestation.




                                                          75
        OU IL Y A COMME UN NOEUD…

        Signe distinctif de nombreux praticiens en psychiatrie,
psychanalyse, psychologie, le noeud papillon signale, comme
le foulard des scouts, l’appartenance à une corporation.
Quelle est donc l’origine de cet objet de coquetterie, qu’en
Afrique australe on appelle “mimi” ? “Oh ! Qu’il a un joli
mimi, le petit chou que voilà !” Toute maman dans la
région est heureuse d’entendre ce genre de compliment et
la joie du porteur fait toujours plaisir à voir.
        Docteur Freud ! Est-ce votre oeuvre qui a été
symbolisée par ce plaisant objet de coquetterie masculine ?
Prenez donc place sur le divan et dites-nous la signification
qu’il porte. Ah ! Ce serait simplement un produit de la
culture ornementale visant à souligner la distinction de
celui qui le porte ? Permettez-moi de réfléchir à haute
voix, cher Docteur. Ce noeud comporte trois segments,
comme la ligne de motivation de votre spécialité : un
milieu et deux extrêmes opposés, bien que complémentaires.
Vers la gauche ou la droite, peu importe, une tendance aux


76
comportements psychotiques, névrotiques dans l’autre
sens et, au centre, l’étendue variable du champ de
normalité. Le symbole ne serait-il pas également parent de
celui par lequel la Franc-Maçonnerie représente l’élévation
de l’esprit vers la Connaissance : la base du triangle
inférieur indiquant les besoins matériels de la vie qui
commence et l’horizontale du triangle supérieur entrecroisé,
l’étendue des connaissances acquises par l’étude lorsqu’il
se renverse sur lui-même, quand les besoins matériels
s’effacent devant le rayonnement intellectuel acquis avec le
temps ? Plus simplement, serait-ce le signe, dans le monde
moderne, qui remplace le bâton du berger utilisé pour
rassembler ses bêtes et harmoniser leur comportement,
comme le docteur s’efforce de le faire, avec des moyens
appropriés, au sein du groupe humain qui sollicite son aide
? Oh ! Excusez-moi, cher Docteur. Je vois que vous vous
êtes assoupi. Je me tais !
       L’important dans cette réflexion, c’est le fait que,
dans toute ligne de motivation, la dualité est séparée par
un segment représentant l’équilibre des tendances. Ce qui


                                                         77
permet d’examiner, chez tout un chacun, l’état des divers
équilibres nécessaires à la réalisation et au maintien d’une
bonne santé, tant physique que mentale. Les agressions
déstabilisantes viennent, pour la plupart, du milieu de vie
et de l’influence que la Culture exerce sur les comportements.
Les pouvoirs politique, judiciaire, avec l’appui des
autorités morales, médicales,       éducatives,    policières,
établissent des normes dont on attend généralement
qu’elles rejettent ce qui agresse ou dérange la bonne
Société.
       Certes, il faut bien qu’un certain ordre soit
respecté, pour que les articulations, entre les activités
humaines, fonctionnent sans grincer et à la satisfaction du
plus grand nombre. Mais on nivelle souvent, par
maladresse ou incompréhension, des talents et des idées
qui vont peut-être au-delà de la normalité, sans pour autant
la mettre en péril. C’est ainsi que l’on espère toujours
identifier des extraterrestres parmi nous, qui vivraient à
notre insu, sachant qu’ils ne nous ressemblent pas
nécessairement.


78
      Les dieux de l’Antiquité n’ont-ils pas, eux-mêmes,
laissé de semblables impressions dans la mémoire de
l’Homme ?




                                                     79
       INDIVIDUALITE, PERSONNALITE
             ET CADRE D’EXISTENCE

           JE                                 MOI
        individu      (indépendance)      personnalité
        distinct              |             originale
                              |
                              |
     individuation      (acquisition      personnalité
     dans le groupe   de l'autonomie) par l'instruction
                              |
                              |
                              |
        individu       (dépendance)       personnalité
          brut                            par imitation


       Ce petit graphique, pour bien situer la ligne de
motivation, qui va de la situation de dépendance à celle de
l’indépendance, tant de l’individu lui-même que de sa person-
nalité apparente, le premier consistant en un contenant (JE)


80
et la seconde en contenu (MOI). La Société est censée
contribuer à l’évolution de l’être humain, de sa naissance et
jusqu’à sa majorité légale, par divers apports, avec plus ou
moins de succès. En fait, le milieu familial joue un rôle
important dans cette évolution, non seulement par les
facilités qu’il peut offrir aux enfants qui grandissent en son
sein, mais aussi parce que l’appartenance au groupe, soit la
sécurité matérielle et affective pendant une longue durée,
débouchera au moins sur une individuation et une
personnalité suffisantes dans la Société et, si possible, dans
un individu indépendant doué d’une solide personnalité. A
ce point, il conviendra encore de se rappeler que
l’accession à cet état constitue un moyen de mener sa vie
vers un épanouissement plus profitable pour le JE et le
MOI, qui sont appelés à coexister, en parallèle, jusqu’à ce
que l’âge ou la maladie rompe leur équilibre. Ce n’est
donc pas un but en soi.
       La voie est ouverte à tout un chacun pour atteindre
son meilleur niveau. Mais les pays, où l’éducation à l’école
pense à développer le sens critique assez tôt, offrent de


                                                           81
meilleures chances d’évoluer vers le haut en dépit des
pressions familiales. L’intelligence de l’Homme, semble-t-
il, a pour principale fonction d’assurer à sa vie une protection
lui offrant de durer aussi longtemps que sa condition le lui
permet. Elle contient les qualités essentielles qui lui feront
trouver et s’approprier l’environnement le plus propice à
ses besoins. Comme la vie traverse le temps, sensu lato, elle
ne se contente pas d’un ou deux supports successifs pour y
parvenir, mais d’une multitude qui, mis bout à bout,
donnent une dimension à la durée. Quand on chauffe une
casserole d’eau, il faut un certain temps pour que les
gouttes, qui forment la masse du liquide en échauffement,
deviennent des bulles qui s’échappent par l’évaporation, en
temps utile. L’eau n’a pas disparu pour autant. Pourquoi la
vie n’emprunterait-elle pas un cheminement semblable, en
utilisant autant de supports que nécessaire ? Certains
Humains s’opposent de diverses manières à sa libre
manifestation, ce qui leur procure parfois des perturbations
psychosomatiques regrettables, voire une fin prématurée, au
pire. La prétention d’une libre-disposition de soi est un


82
non-sens, car le fluide vital doit être transmis et retransmis
sans cesse, afin que les équilibres qui ont créé et qui
maintiennent la Nature, dont nous faisons partie, résistent à
des entreprises irréfléchies. On l’a vu également dans
l’exploitation excessive de certains produits agricoles, par
chimie interposée. En d’autres lieux, on a provoqué la
sécheresse et la désertification, qu’il a ensuite fallu
combattre par une irrigation et une arborisation très
coûteuses. Et on pulvérise toujours plus de substances
destinées à éliminer les vermines et autres atteintes aux
fruits et légumes, sans doute par souci de productivité,
mais surtout pour rester compétitif sur les marchés. La
morale du profit n’est jamais remise en cause, c’est un fait.
       Lorsqu’on aura compris que l’important c’est la
vie, dans son environnement naturel, et le droit de la vivre
pleinement, sans qu’aucune contrainte arbitraire ne puisse
interférer dans son bon déroulement, l’humanité aura
retrouvé son utilité réelle. Vivre, manger, travailler, sont
les conditions qui permettent à tout individu d’exister et de
transmettre la vie. Et le rôle de l’Etat est précisément de


                                                            83
veiller à ce que ces conditions existent et demeurent, dans
l’intérêt du plus grand nombre. Le graphique du début de
cette partie donne une idée de l’évolution, au bout de
laquelle le JE et le MOI permettent à l’Homme d’accéder à
un niveau d’activité et de rayonnement personnel plus
élevé, dans l’échelle des valeurs traditionnelles. C’est une
perspective ouverte en fait aux enfants, adolescents et
jeunes adultes des pays aisés, où l’accès aux études est à
disposition de tous. Par contraste, beaucoup d’Etats plus
pauvres n’ont pas encore les moyens d’offrir, à leurs
ressortissants, autant d’avantages en matière d’études.
Actuellement, les choses évoluent peu à peu, les riches se
montrant moins égoïstes pour toutes sortes de raisons. Les
organisations internationales contribuent, également, à
préparer un avenir meilleur aux habitants des régions
moins favorisées. Donc, un jour viendra où, ayant comblé
le fossé qui séparait le niveau des études un peu partout
dans le monde, la formation et le savoir-faire s’égaliseront,
enfin, sur toute la Terre. Ce sera l’occasion également
d’une révolution culturelle générale, qui modifiera


84
profondément      le   fonctionnement   et   les   références
intellectuelles de la Société.
         Pour l’instant, c’est encore de l’utopie, d’autant
plus que la conviction de certains fanatiques religieux agit
en sens diamétralement opposé. Mais il n’est pas interdit de
rêver.




                                                          85
     APPARTENANCE ET APPROPRIATION

       La Nature, la nourriture, le sol, la vie, la
civilisation, la religion, l’instruction, demeurent des mots
aussi longtemps que leur signification n’est pas intégrée au
contenant correspondant à leur substance. Le contenant
comprend le cadre et les supports de vie, le contenu relie la
mémoire et les qualités personnelles. Il convient d’établir
une distinction logique entre les choses appartenant au
monde objectif, soit un ensemble matériellement cohérent,
et les facultés intellectuelles grâce auxquelles le sujet
pensant s’édifie, avec plus ou moins de bonheur. Par
exemple, prétendre que “l’Homme est originaire de la
Terre et la Terre d’essence divine, donc l’Homme appartient
au divin” est pour le moins discutable. C’est simplement
une croyance. Mais toute réflexion ne saurait exclure une
remise en question ultérieure.
       Je propose donc, lato sensu, l’esquisse suivante du
cadre général :




86
      (support)                               (substance)
      j’appartiens                  s’approprient de moi
      à la Nature                          la civilisation
      à l’évolution                              l’Histoire
      à une espèce animale                       la culture
      à une filiation individuée                la religion
      à la chaîne de la vie                  l’instruction
      à la durée de l’enveloppe corporelle         l’espoir
      à l’instinct de conservation               l’émotion
      au vécu                                      le verbe

qui conduit, stricto sensu, aux éléments composant la
personnalité de chacun, soit :

      (contenant)                                  (contenu)
      dans le support                       dans l’intellect
      l’intelligence                               la pensée
      l’attention                               la réflexion
      le réflexe                          le pressentiment
      la sensation (les 5 sens)                le sentiment
      la vitalité                                 l’intuition
      la mémoire                                l’évocation
      la prudence                            l’anticipation
      l’adaptation                   la remise en question
      l’expérience                           l’imagination
      l’obstination                           la conviction

entre autres.
       Tout ce que nous faisons, disons, pensons, vivons,
emploie simultanément plusieurs de ces supports et


                                                                87
facultés. Et pour tolérer les contraintes ou franchir les
obstacles qui freinent l’accès à nos aspirations légitimes, il
est nécessaire que l’articulation des moyens en cause repose
sur des équilibres satisfaisants. En conséquence, nos
sentiments d’insatisfaction éventuels proviennent autant de
l’échec partiel ou total d’une action, que de sa mauvaise
préparation. Le hasard peut y ajouter une note imprévisible,
mais c’est rarement le cas.
       Dans la société des Hommes, qui ne paraît guère
différente de celle de nos cousins simiesques, bien que ces
derniers aient l’excuse d’un petit cerveau et d’une grande
activité sexuelle en compensation, le besoin de sécurité qui
rapproche des individus pour former un groupe plus fort,
contre l’appétit des prédateurs, est toujours observé. Avec un
encéphale plus volumineux, capable de concevoir les
moyens permettant de s’approprier la liberté des
personnes, en meublant leur esprit d’espoirs matériels, de
croyances spirituelles et de rêves de puissance, les plus
intelligents ou malins, de nos Ancêtres, n’ont pas tardé à
former et diriger des groupuscules destinés à asseoir leur


88
volonté de puissance. De la tribu primitive au modèle de
gouvernement moderne, soit celui qui impose les vertus de
la démocratie, de même que du sorcier de village au
souverain le plus respecté au monde, le sentiment de
puissance motive l’ascension difficile, parfois périlleuse, qui
offre le fauteuil du pouvoir au plus habile. Le reste de la
Société est organisé verticalement, généralement du haut
vers le bas, ce qui limite l’efficacité et l’opportunité des
nombreuses actions déstabilisatrices de frustrés, qui ont
grand-peine à secouer l’indifférence, ou l’incompré-
hension de la masse. C’est pourquoi le changement de chef,
au niveau suprême, nécessite bien souvent un coup de
force d’une certaine violence, comme chez les animaux
dont la tête du troupeau se conquiert à coups de cornes.
        On pourrait pourtant imaginer que le pouvoir soit
aussi accessible à une personnalité particulièrement
compétente, intelligente et mesurée en toute circonstance.
Il en existe dans tous les milieux culturels, quelles que
soient leur origine ethnique, leur croyance religieuse et les
traditions de famille héritées. Mais ces personnes ne sont


                                                            89
généralement pas intéressées par l’exercice d’un pouvoir
politique. En effet, leurs acquis intellectuels les rapprochent
plutôt des groupes cultivant de vastes connaissances,
établissant nettement la supériorité de l’Homo sapiens sur
tout le règne animal : l’autonomie de sa pensée, son rayon-
nement intellectuel, son esprit d’entreprise et un certain
détachement à l’égard des biens superflus de ce monde.
        En sens inverse, il y a ceux qui se prétendent
chargés d’une mission divine au sein de la Société, mais
qui n’ont d’autre but que d’atteindre la plénitude de leur
sentiment de puissance. Et de vivre dans les aises que
suppose un droit lié au niveau spirituel qu’ils s’arrogent
aux yeux des naïfs. Ils parlent d’humilité mais n’ont pas
eux-mêmes celle par laquelle quiconque parle au nom de
Dieu doit montrer l’exemple. Ainsi, ils culpabilisent les
foules en décriant leurs fautes d’êtres humains plus ou
moins bien traités dans leur existence et, ce faisant,
trahissent l’oeuvre bienveillante de Dieu auprès des
Hommes. Ces prêtres, ou pseudo-religieux, brandissent la
menace de punitions sans lien avec les fautes en cause,


90
d’un Enfer imaginaire et donc d’autant plus terrifiant, alors
que la volonté du Créateur, par le message spirituel, ne vise
pas autre chose que de proposer l’observation d’une
existence utile et pacifique sur la Terre, qui Lui fasse
honneur.
        L’Homme serait un être fautif ! Mais quelle valeur a
une faute ? On peut ratiociner autant qu’on le veut, sans
arriver à une conclusion satisfaisante. Par exemple, un
chat qui joue avec une malheureuse souris, avant de la
croquer, demeure à l’intérieur du comportement normal de
ce félin et ne commet, en soi, aucune faute. Son geste est
peut-être cruel, mais pas coupable. Il n’en va pas de même
dans le cas du soldat qui tue, sur ordre, des civils adultes et
enfants, en totale contradiction avec sa conscience, mais
par peur d’être lui-même puni gravement dans le cas où il
refuserait d’obéir. Et pourtant, le chat et le soldat partagent
une égale irresponsabilité dans la mort d’autrui, parce que
le chat n’a pas de libre arbitre dans son comportement et
que le soldat doit renoncer au sien devant la hiérarchie
militaire. Il ne peut que tuer, ou être tué, même avec


                                                            91
l’espoir d’aller au Paradis s’il meurt en massacrant des
gens auxquels sa religion refuse le droit à l’existence, pour
cause d’infériorité prétendue de leur croyance.
        Du fait que le contenu est instable et que le
contenant présente des faiblesses dans sa matière et son
fonctionnement, l’harmonisation des besoins et des
possibilités de les satisfaire ne dépend pas seulement
d’une grande bonne volonté. L’individu subit aussi des
contraintes familiales et morales,         qui   le troublent
intérieurement ou tentent de l’inciter, de l’extérieur. Il doit
alors affronter des contradictions, des questions, des
impressions et des doutes perturbants, auxquels il oppose
généralement son intelligence et les facultés qui en
découlent. Ainsi, il gagne en discernement et progresse
avec une assurance qui se renforce à mesure de son vécu.
En effet, le vécu est le passage obligé vers le savoir,
l’équilibre entre le contenant et le contenu.
        Parmi les mieux armés, pour exprimer et vivre avec
une grande liberté leurs qualités particulières, on trouve les
artistes. Du concret à l’abstrait, les cinq sens sont tenus en


92
éveil, de manière plus ou moins suggestive, voire
agressive. L’artiste crée et présente un message sous les
formes, les couleurs, les sons, les parfums, les goûts, que
lui inspirent les objets et les sujets qu’il perçoit avec une
intensité parfois hors du commun. Tout naturellement, la
Culture en a toujours tiré ses critères du bon et du mauvais
goût. Le bon goût, c’est ce qui doit convenir à tous. Le
mauvais, c’est ce qui ne saurait plaire qu’à des esprits
incultes, révoltés ou pervers. Mais on peut toujours
renoncer à lire les critiques.
        La ligne de motivation de l’art s’étend donc de la
création conventionnelle à la création spontanée, avec, au
centre, un espace où la tendance personnelle s’établit, se
développe et s’affirme dans son propre style. Certains
connaîtront la gloire, de leur vivant. Mais tous les créateurs
d’art ont le grand mérite de contribuer à la qualité de la vie
des gens, avec des oeuvres qui nourrissent la sensibilité, les
émotions, l’imagination, un certain bonheur né d’une
ambiance esthétiquement agréable et durable, dans leur cadre
d’existence.


                                                           93
        La Nature est aussi créatrice de beauté et
d’émotion, mais il faut y vivre dans une certaine intimité
pour découvrir de merveilleuses images et les impressions
qu’elles dégagent, au gré de la lumière et de l’inclinaison
du soleil.




94
         L’ADOPTION, OU LA COURSE
       D’OBSTACLES INVOLONTAIRES

       Qui peut résister au bonheur de sentir deux petits
bras noués à son cou, à une frimousse qui presse sa joue
fraîche contre la vôtre, les yeux clos, à un petit coeur bien
vivant qui frémit dans l’émotion de l’embrassade ?
Personne, bien sûr ! Sauf de mauvais sujets. Passons…
Quels que soient leur couleur de peau, le dessin de leurs
yeux, la longueur de leurs cheveux, les petits enfants sans
parents, partout dans le monde, ont besoin d’affection, de
nourriture, de sécurité, prioritairement. Les Occidentaux
sont nombreux qui souhaitent adopter l’enfant d’autres
parents, d’une autre lignée, d’une autre origine. La plupart
du temps, la pitié et la chaleur humaine guident leurs pas
vers les pays où ces petits survivent, tant bien que mal,
dans une précarité qui ne laisse pas insensible. L’adoption
se fait, traditionnellement, avec des difficultés administra-
tives et des retards insupportables. Puis l’enfant est enfin
extrait de son milieu de misère, une famille l’accueille


                                                          95
avec des cris de joie, dans un monde différent, plein de
projets pour lui. La question est : est-ce bien pour l’enfant,
pour les parents adoptifs ? Ce noyau de vie familiale, créé
à partir d’un acte juridique, n’est-il pas le résultat d’une
émotion d’adultes qui trouve son apaisement dans les
soins offerts à un enfant sans espoir ? Sera-t-il durable ?
C’est la vie commune qui mettra en évidence, avec les
années, la capacité de l’enfant à adopter ses nouveaux
parents, car ses attaches profondes demeurent enfouies
dans la terre de ses Ancêtres, ce lieu d’où il est originaire.
L’adoption ne les a nullement interrompues. Sa lignée
ressurgira à l’occasion de sentiments, dans la substance
desquels   des    réminiscences     archaïques    apporteront
troubles et doutes. Beaucoup d’adoptants en souffrent
énormément, quand l’adopté prend ses distances avec eux,
en cours d’adolescence, sans égard pour les efforts
volontiers consentis, des années durant, pour sa croissance
et son développement intellectuel. Idéalement, les couples
adoptants devraient être mieux informés sur ces points
importants, de manière qu’ils puissent les accepter sans


96
révolte, sachant que la Nature est le support qu’ils
partagent en commun avec l’adopté, en tant qu’espèce.
Adopter ne consiste pas à s’approprier un descendant qui
perpétuera le nom de la famille, un héritier qui conservera
un patrimoine de valeur et le transmettra, à son tour, à ses
successeurs. Pas seulement. C’est aussi une tentative de
maintenir vivant un fluide vital qui s’éteindrait, faute de
descendants.
          C’est aussi ce dont l’adopté doit se convaincre,
pour qu’un lien acceptable, quoique encore ténu, puisse
s’établir et relier, dans le temps, deux volontés de durer
indépendamment des origines. Ce substitut de sentiment
d’appartenance aux adoptants peut grandement faciliter les
choses.     Il   convient   donc   d’entretenir   une   bonne
communication entre les parties, fondée sur le besoin
d’une complémentarité comparable à celle des athlètes qui,
courant par exemple un 4 x 100 mètres, doivent
nécessairement se passer le témoin, pour réaliser la
performance. Pour ceux qui n’auraient pas assez de force
de caractère, afin de surmonter imperturbablement les


                                                           97
difficultés de l’adoption d’un enfant né sur un autre
continent et dans une autre culture, il reste la possibilité
d’en recevoir un venant d’un pays proche, ou même du
voisinage, si l’intérêt du bambin le justifie. Enfin, qu’ils
soient proches ou lointains, les parrainages permettent de
contribuer au bien-être de tous les enfants maltraités par la
vie, ainsi qu’à leur scolarisation. Nombre de centres
d’accueil ont besoin d’un soutien financier régulier,
partout dans le monde, pour offrir un toit, un bol et un peu
d’hygiène, en plus de signes d’affection, à des petits et à
des jeunes sans avenir, faute de famille.
       C’est aussi un bon moyen d’aider utilement, sans
que le ou les bénéficiaires connaissent les éventuels
désagréments d’un dépaysement inapproprié, ou d’une
adoption insatisfaisante.




98
99
            LE DROIT D’EXISTER EST
            ENCORE GEOGRAPHIQUE

       L’Homme n’aime pas particulièrement assumer
des responsabilités dépassant son environnement proche.
Sauf exception, bien sûr. Quand il a des idées, de portée
générale, il tente la plupart du temps de les faire partager
par ses amis et connaissances. S’il n’en a pas, il se laisse
facilement influencer par celles de ses amis et connaissances.
C’est pourquoi, avec l’approbation de la plupart des textes
constitutionnels, il existe un peu partout d’innombrables
associations de personnes, amicales, sociétés plus ou moins
éphémères, à buts idéaux. Elles complètent, soutenues par
des cotisations, legs et dons, celles qui ont pour but de
développer des capitaux et de dominer l’économie. C’est
différent, mais ça occupe beaucoup de gens.
       Comme les animaux, l’Homme a besoin de la
compagnie de ses semblables. C’est pourquoi les groupes
privés s'échelonnent des plus humbles aux plus huppés.
L’Homme a besoin de sécurité, de soutien, d’insertion


100
marquée dans son milieu social, professionnel, intellectuel,
culturel. On lui en a inculqué les principes dès son plus
jeune âge. S’il n’a pas eu l’occasion, ou la chance, de se
hisser à un niveau d’autonomie personnelle convenable, il a
toutes les possibilités d’être admis au sein d’un groupe où il
pourra peut-être participer avec davantage d’intensité à la
vie de la Société. Beaucoup de ces groupes ont une
vocation : défendre un intérêt général. Leurs statuts les
décrivent comme apolitiques et libres de toute appartenance
religieuse. Mais, comme les membres ont des convictions
et revendications personnelles, qui les distinguent de ceux
qui s’en défendent, la religion et la politique sont donc
dans l’antichambre des assemblées, à défaut de figurer
dans les statuts. Et, plus il existe de groupes d’intérêts
divers, qui ont la vertu particulière de rassembler une
grande quantité d’électeurs, plus l’Etat est facile à
gouverner. Il suffit de caresser dans le sens du poil.
       Evidemment,      des    voix    parfois   discordantes
s’élèvent partout, qui dérangent l’ordre établi. Quelqu’un
souhaite attirer l’attention des citoyens sur un problème


                                                          101
toujours débattu, jamais résolu. Celui de l’arrivée
d’étrangers, dont on a besoin économiquement, mais dont
la population tolère tout juste la présence. Il veut accorder
un droit à l’étranger : être intégré, à sa demande et de
manière équitable, à son milieu d’accueil, s’il a un emploi
durable dans l’économie et si son comportement n’est pas
incompatible avec les dispositions légales en la matière. En
temps voulu, l’Etat d’accueil lui proposera sa naturalisation,
qu’il pourra accepter ou non, sans préjudice de ses acquis
s’il conserve sa nationalité première. Une solution
démocratique, en somme. Eh bien ! Bon sang ! Mais c’est
bien sûr une idée d’anarchiste, qui mérite une volée de
bois vert. Toucher au privilège de la nationalité ! Non,
mais ! Vous êtes tombé de quelle planète ?
        Dans son livre Tous les hommes sont frères, le
Mahatma Gandhi suggère la non-violence active contre la
volonté de ceux qui prétendent imposer à autrui leur
domination et recommande aussi l’amour du prochain qui
exige le respect absolu de sa foi religieuse, si elle est autre.
Il n’est donc pas question de le soumettre à la religion de


102
la communauté dominante là où il est en minorité, ou à
celle de l’occupant militaire là où il est réduit à l’impuissance.
Le message est de l’encourager et de l’aider à vivre la
sienne avec sincérité, pour son bien, celui des siens et de
son entourage.
        Peut-on être plus solidaire ?




                                                              103
 EVOLUER EST LA SEULE VOIE POSSIBLE

        Dans la Nature, en particulier parmi les espèces du
règne animal, chaque être vivant recherche un “territoire”
qu’il défendra de toutes ses forces. Il s’agit de l’espace vital
dans lequel l’occupant peut s’épanouir selon ses besoins et
y vivre normalement. Les animaux protègent ce lieu
généralement en chassant ou en tuant les intrus. En ce qui
le concerne, l’Homme dispose d'un cerveau lui permettant
de se hisser à un niveau beaucoup plus élevé d’intelligence.
Il peut ainsi réfléchir et former des projets. Bien sûr, il
s’est efforcé depuis longtemps de prendre ses distances
avec les animaux qui lui sont inférieurs dans l'espèce,
même domestiqués, et s’est investi dans le développement
des choses nées de sa réflexion et de son talent à créer des
objets avec ses mains.
        Toutefois, le besoin de délimiter et de protéger cet
espace particulier demeure un instinct profond la plupart du
temps en sommeil. Aussi, quand l’Homme prétend s’ap-
proprier le “territoire” d’autrui par envie ou en usant de la


104
contrainte, son action le rétrograde aussitôt au niveau bestial
ordinaire. Mais dominer physiquement, moralement, culturel-
lement et économiquement ses semblables, en considérant
certains d’entre eux comme assez peu importants pour être
exploités ou ignorés selon les circonstances, a toujours été
une forme ordinaire de vie dans la Société. Par
comparaison, la loi du plus fort n’est pas contestée dans le
règne animal et nul humain ne saurait dénoncer
pénalement d’intentions racistes entre bêtes d’espèces
différentes.
        Chez l’Homme, l'évolution dépasse les barrières
existentielles imposées aux animaux. Il en profite non
seulement pour se nourrir abondamment de leur viande,
mais encore pour exploiter sans mesure cette nourriture
commercialement, à son meilleur profit. Et c’est de la même
manière qu’il agit ordinairement dans tous les domaines
lucratifs. Malheureusement, ses appétits étant souvent sans
limite, il emploie en conséquence des moyens excessifs
pour développer son instinct de puissance, non plus avec
des crocs, mais avec son savoir-faire.


                                                           105
       Dans l’éventail des exemples dictatoriaux les plus
sinistres relevés au cours du siècle dernier, on note parmi
d’autres personnages dangereux : Staline et Hitler. L’un se
comporta en tigre solitaire, persécuté et exterminateur,
l’autre en batracien bruyant, plein d’orgueil devant un
parterre de marcassins fanatisés et bons à rien. On connaît
le résultat de leurs entreprises… Ils ont certainement
dépassé en bestialité et cruauté les pires fauves de la
préhistoire.
       Génétiquement, depuis des millénaires, l’animalité
primitive subsiste chez l’Homme dans son mode naturel de
reproduction. Par exemple, la femme conçoit, porte le
fœtus, accouche puis nourrit de son lait le nouveau-né. Les
parents (et surtout la mère) prennent du temps pour
protéger, éduquer leur progéniture jusqu’à ce qu’elle entre
à l’école. La séparation avec le monde animal se dessine
visiblement dès ce moment et l’instruction reçue favorisera
le développement constant des nouvelles générations. C’est
donc au sein de la Société que les enfants deviendront avec
le temps ce qu’ils seront finalement, si leur volonté et des


106
circonstances heureuses leur viennent en aide. Et toute
religion pourrait y contribuer utilement.
        N’est-ce pas finalement une possibilité de destin
gratifiant ?




                                                     107
           LE ROSEAU PENSANT DOIT
                  RESTER FLEXIBLE

        A l’instar de l’animal, l’Homme défend son
“territoire”, sans égard à l’origine ou à la couleur de
l’intrus qui prétend s’y aventurer. Est-ce un comportement
raciste ? Ce “territoire” à caractère privé comprend, en
particulier : lui, sa famille et ses enfants, son travail, sa
réputation, son habitation et tous ses biens, sa religion, sa
culture, sa santé, ses vêtements, ses économies, ses loisirs,
sa sécurité, ses choix, ses goûts, ses rêves, son apparence,
entre autres choses. Son reste d’instinct est profond, naturel,
mais il doit en tenir compte pour modérer ses pulsions. En
cas de violation de cet espace devenu avec le temps et
l’éducation la sphère privée de chaque individu, ou si des
déprédations y ont été commises, ce n’est pas à la victime
mais à la justice d’intervenir utilement. Le fait de se placer
au-dessus du droit applicable risque d’outrepasser peu ou
prou la marge de réaction tolérable. Mais si la menace de
représailles pèse sur l’intention de dénoncer le cas par la


108
victime, il devient périlleux d’exercer ses droits et de se
protéger simultanément. Cette situation est intolérable.
        Dès lors, l’insatisfaction conduit souvent les personnes
atteintes dans leur sphère privée à exprimer leur rancoeur
à haute voix, n’importe où et sans mettre des gants. C’est
humain. Oui, mais c’est considéré comme illégal si les propos
employés tombent dans le cadre d’application des dispositions
antiracistes. Si tel est le cas, non seulement la victime subit
une frustration parfois cuisante, mais encore elle ne peut
soulager sa colère sans s’exposer elle aussi, le cas échéant,
à des représailles légales.
        Les migrations de plus en plus importantes intervenues
entre les peuples ont mis beaucoup de personnes, surtout
âgées, dans l’inquiétude d’un avenir assez changé pour
qu’elles n’y retrouvent pas un certain nombre de leurs repères
habituels. Bien que leurs craintes soient en général excessives
(des visages différents chez des personnes naturellement souri-
antes et aimables sont un plus non négligeable), elles sont
tout de même suffisamment répandues pour que des groupes
politiques s’en emparent afin d’en tirer un profit électoral.


                                                                109
        Si trop de gens consacrent beaucoup de temps à
débusquer et dénoncer des cas estimés racistes, on entre
alors dans ce que les Américains appelaient naguère une
“chasse aux sorcières”, lorsqu’ils harcelaient des gens
soupçonnés d’avoir de la sympathie pour le monde
communiste. Ces personnes en ont souffert gravement et
parfois injustement. Par conséquent, le problème est moins
d’édifier de nouveaux bûchers à l’intention des auteurs de
propos ou d’actes jugés racistes, réserve faite des cas
délibérément excessifs, que de trouver les moyens
d’empêcher la prolifération et la nuisance de tels
comportements, en éduquant les gens à modérer leurs
réactions lorsqu’ils se croient menacés. Pour autant, il n’est
pas question de pardonner sans autre les dérapages. Donc,
la liberté d’expression demeure une voie souvent
hasardeuse lorsque les paroles dépassent la pensée, même
involontairement.
        En ce qui concerne les attitudes discriminatoires,
elles ont trait davantage à l’affrontement d’échelles de
valeurs différentes relatives à la formation et à la compétence


110
de personnes provenant de pays plus ou moins aisés et
démocratiques. Elles sont humainement contestables, stériles
et indignes d’une Société prétendument civilisée.
       Les médias ne pourraient-ils pas contribuer plus
efficacement à ce travail, quand bien même il ne rapporte
aucun profit financier ?




                                                        111
                 JE VIENS DU PASSE,
          DONC JE PENSE A L’AVENIR

        L’extraversion, en raison de l’inertie propre aux
objets, à leur manipulation toujours possible, comme on le
fait avec un jeu de plots, se réfère au passé. Chaque chose
nouvellement créée appartient déjà au passé. Il faut alors en
réaliser d’autres, toujours plus perfectionnées. Les idées des
personnes extraverties reposent sur une antériorité s’étendant
jusqu’au présent. Elles restent en contact avec la réalité
objective dont dépend la sécurité intellectuelle et matérielle.
Chez les introvertis, c’est l’inverse. Les idées sont labiles,
souvent discutables et vivement contestées. C’est l’aventure
par le verbe, sans autre filet que celui de la rigueur mise
dans la réflexion. En politique par exemple, l’avenir est
décrit comme la vision d’un futur radieux. Demain, on rase
gratis ! Les deux tendances s’affrontent depuis toujours dans
ce combat, pour une suprématie qui s’avérera illusoire en fait.
        Si les cultes rendus à des objets ou aux représentations
de divinités diverses appartiennent aux peuples les plus


112
proches de la Nature environnante, ce qui retient leur
orientation vers le passé en perpétuant le fatalisme, ceux
spirituellement intériorisés ou fanatiquement détachés d’une
telle dépendance se situent dans les pays où la Société s’est
affranchie de cet engouement pour l’objet taillé dans la pierre,
sans s’apercevoir que les mots remplaçaient désormais
l’ancien support avec le risque d’une multiplication d’interpré-
tations de leur sens, selon le niveau d’éducation des fidèles.
        L’époque actuelle est déjà           entrée dans      la
virtualisation des choses par l’image, nouvelle étape vers
la possibilité d’un enseignement projeté, plus fascinant et
par conséquent plus efficace pour renforcer ou vaincre le
doute des uns, et conforter la conviction des autres. Le
futur semble donc ouvert à des mutations intéressantes, où
les facultés d’intelligence de l’Homo sapiens pourront
s’exercer avec davantage de bonheur, si l’humanité y
gagne un moyen plus favorable d’évoluer dans son destin.
        Le passé n’est-il pas, dans cette perspective, une
sorte de base de lancement de projets vers cet avenir que
nous espérons meilleur ? Ou différent ?


                                                            113
114
            NOTRE DESTINEE EST UN
              CONCEPT DEROUTANT

       La théorie des pulsions de vie, ou de mort, paraît
peu convaincante, si la vie a un cours continu. Qu’est-ce
que ces pulsions ? La vie n'a-t-elle pas seulement besoin des
naissances pour poursuivre sa trajectoire ? Chacun sait que
la Nature a doté l’homme et la femme des moyens de produire
assez de supports, afin que la vie passe de séquence en
séquence, jusqu’où elle doit aboutir. Les couples homosexuels
créent un problème de société. La légalisation de leurs
désirs, un peu partout, tente équitablement de leur donner
une place dans la Société, à l’égal des couples hétéros.
Pourtant, et jusqu’à preuve du contraire, la vie exige
prioritairement le combat pour la survie de l’espèce.
Certains ne sont donc pas en situation d’y répondre
positivement, ce qui ne saurait en aucun cas comporter
une note dévalorisante pour eux. En revanche, on ne
saurait ignorer que les décisions politiques qui les
concernent nourrissent surtout l’espoir de gagner auprès


                                                         115
d’eux un nombre important d’électeurs, lorsqu’elles en ont
besoin quantitativement.
       En sens contraire, on peut se demander pourquoi
certaines religions continuent d’inciter les gens à mettre au
monde beaucoup d’enfants, même s’ils n’ont pas les
moyens de les nourrir, ni de leur faire acquérir une
formation satisfaisante. Et quelle utilité de persévérer dans
la dénonciation du péché originel, comme une tare dont le
pardon ne saurait être obtenu qu’en fréquentant assidûment
les bancs de l’Eglise ? Le sentiment de culpabilité qu’il
implique n’est-il pas destiné à “rassembler le troupeau”,
en lui faisant respirer, en chaque occasion, quelques
effluves du baume qui soulage le sentiment de la faute
reprochée à Adam et Eve ?
       La mécanique de la vie fait penser à l’électricité.
Quand une ampoule saute, on la remplace par une autre.
La lumière est aussitôt rétablie, parce que le courant est en
attente dans la ligne. C’est pourquoi, si la conviction
s’établissait que la vie agit elle aussi par séquences
successives, afin qu’elle atteigne son but, alors les


116
croyances qui s’approprient la liberté de l’individu dans la
Société et dans les événements qu’elle connaît paraîtraient
étrangères à la vie et sans pertinence aucune, telles que
pratiquées.
       Une belle capacité d’intelligence a été donnée à
l’Homme pour qu’il puisse protéger et transmettre la vie
dans de bonnes conditions, tout dans la Nature étant
programmé afin que son fluide continue sa course. Mais
cette intelligence est aussi exposée à un choix de motivations
qui auront une issue heureuse ou malheureuse, selon la
qualité et le sérieux de son emploi.
       Les Ecritures tracent un cadre simple et clair. Le
Christ déclare : “Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et
le Dernier, le Commencement et la Fin”, ce qui signifie
aussi : je suis la Vie et la Mort, ou bien, je suis le Commen-
cement qui contient aussi la Fin, comme la naissance
contient la mort du corps. L’imagerie de l’Apocalypse
conforte cette idée, car les événements décrits par le
visionnaire sont l’aboutissement lent et progressif de la
mise en péril, par l’Homme, du merveilleux équilibre


                                                          117
placé dans la Nature à ses débuts. Et la probabilité du
déclenchement d’un big bang final dans notre galaxie est
la conséquence directe du développement, sans frein, de
moyens de destruction conçus par l’intelligence humaine,
ce dont nul ne saurait se féliciter. Les Ecritures parlent
aussi de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal
pour mettre l’Homme en garde contre une curiosité
excessive, qui exacerbe son intelligence.
       L’Eden représentait le Paradis, un bonheur éternel.
Chassés du lieu pour avoir trahi la confiance du Créateur,
Adam et Eve ont chuté dans un espace plus restreint et
désormais mesurable par la notion de temps. Devenus
mortels, Adam et Eve apportent la fin avec le
commencement de l’Humanité. Et quand le support meurt,
la vie poursuit sa course par la naissance d’un nouvel être,
comme le Christ ressuscite des morts.
       N’est-ce pas là un concept plutôt rassurant ?




118
119
            VIVRE EN PAIX DEMANDE
          SOUVENT DE GROS EFFORTS

        Dans les Ecrits, l’Arbre de la Connaissance, planté
dans l’Eden des premiers temps, symbolise ce que les
Anciens avaient bien compris : une interprétation téméraire
du Bien et du Mal dans les entreprises humaines engendre
immanquablement la guerre. Ne pas goûter à ses fruits
devait préserver l’Homme des conséquences de sa témérité.
Malheureusement, Adam a croqué la pomme et, depuis son
éviction de l’Eden, l’Homme n’a eu de cesse de vouloir
égaler Dieu par le développement de son intelligence. Et
peut-être même de le surpasser.
        La légende d’Icare illustre superbement ce
comportement, encore qu’il ait payé de sa propre vie la
vanité de ses efforts.
        Si les plus grandes découvertes ont été faites dans
les temps anciens, comme l’astronomie, la chimie, la
médecine et la chirurgie, l’écriture, les mathématiques et la
physique, la roue, l’imprimerie et bien d’autres choses,


120
l’art de la guerre y a puisé son efficacité et ses instruments
de plus en plus redoutables. L’Homme, avec le temps, a
perfectionné son savoir-faire et acquis de la puissance.
S’étant distancé du Créateur, il est ainsi devenu une
menace pour l’Homme. Et le visage de la Société s’est
modifié au fur et à mesure des guerres, massacres,
génocides et déplacements de populations, de l’esclavage,
puis de l’appropriation des richesses du sous-sol. Par
ailleurs, les incidents naturels et les cataclysmes ont ajouté
périodiquement des désastres considérables : tremblements
de terre, raz-de-marée, éboulements, cyclones et inondations,
sécheresses et famines, épidémies, incendies, entre autres
choses.
          C’est pourquoi l’espoir d’une existence meilleure
et plus sûre a sans doute été, depuis toujours, un besoin
auquel on a répondu par l’édification des religions : les
polythéistes qui s’inspirent de la Nature et des choses
concrètes, et les monothéistes qui, avec le temps et
l’évolution des idées, conçoivent un Dieu unique créateur
de toute chose.


                                                          121
        En parcourant l’île en tous sens, j’ai constaté la
coexistence frileuse des religions venues d’Asie, d’Extrême-
Orient, d’Afrique et d’Europe, avec différentes nuances dans
leurs pratiques, qui vont de la tradition la plus stricte à une
ouverture plus libérale On en déduira que la multitude des
divinités extrême-orientales répond toujours aux aspirations
et besoins des personnes, même les plus démunies, qui leur
font les offrandes rituelles et les invoquent avec une foi
émouvante, sans jamais se plaindre si leurs prières ne sont
pas exaucées. Les bouddhistes pratiquent dans la plus grande
discrétion et, dans les pagodes, le sourire de Bouddha
demeure suspendu entre Ciel et Terre. Les mosquées sont
toujours très fréquentées et partout le muezzin appelle les
fidèles à la prière, aux heures prescrites et par devoir
d’obéissance à Dieu. Les chrétiens, qui dessinent à la
messe une vaste mosaïque de visages offrant les traits d’un
peu toutes les origines présentes dans l’île, montrent
également un bel attachement à leur conviction.
        Autant de cultures sur un si petit territoire tient du
miracle. Mais, en venant de l’Occident, c’est-à-dire d’une


122
société moderne, assez aisée, bien diversifiée économiquement,
toujours prompte à contester et remettre en question ce qui
ne lui plaît plus, on s’aperçoit que l’océan sépare aussi
profondément les modes de vie. Car l’Europe est condamnée
à foncer de l’avant pour survivre et se protéger dans son
conglomérat. Tandis qu’ici, nous sommes à l’orée d’un
Eden encore possible, si la notion d’unité dans la diversité,
qui symbolise un espoir légitime, respecte le fait que l’unité
du peuple trouve d’abord son dénominateur commun dans
le sentiment partagé d’appartenance profonde à la terre qui
le nourrit quotidiennement et durablement, en tant que nation.
        Comme beaucoup d’autres îles, cette terre fut jadis
déserte. Tous les habitants actuels sont des descendants
d’immigrés, venus de gré ou de force dès le XVIe siècle.
Les souffrances du plus grand nombre et la bonne fortune
de la fraction dominante ont survécu à l’abolition de l’escla-
vage. L’accession à l’indépendance ne les a pas empêchées
de perdurer. D’où un temps déjà long de frustration, qui
s’achèvera, peut-être, si un fort sentiment d’égalité s’instaure
enfin entre toutes les origines présentes. Mais, une telle


                                                            123
perspective demeure incertaine, du fait que chaque
communauté revendique encore vigoureusement ses
sources religieuse, linguistique, ethnique et culturelle. Il
semble que l’appartenance à la terre insulaire, en tant
qu’origine commune, n’effleure pas encore l’esprit des
habitants. Ils connaissent surtout les traditions de leurs
Ancêtres respectifs, qui ont été peu influencées sous deux
régimes coloniaux successifs, et c’est l’occasion de la fête
nationale qui leur donne, l’espace d’un jour par an, le
sentiment d’exister ensemble toutes barrières abaissées.
Voilà un constat qui mériterait de retenir davantage
l’attention des personnalités politiques et religieuses, en
particulier. Le langage vernaculaire, devenu pratiquement
véhiculaire et actuellement utilisé, ne saurait suffire à
réaliser l’unité de la nation. A défaut de disposer d’un
passé véritablement commun, construit et pas seulement
subi, il faut au moins s’acheminer vers un futur moins
sectaire, donc plus solidaire et volontairement égalitaire.
Cela suppose une solide et loyale réflexion, ainsi que des
résolutions unanimement acceptées par un vote des


124
citoyens. L’Etat est d’autant plus démocratique qu’il a été
établi par la vox populi, directement, plutôt que par
cooptation. Mais l’importance des enjeux rend souvent
difficile l’accession à ce degré d’évolution.
        Dans les îles, dont la survie dépend essentiellement
de marchés extérieurs, l’orientation politique fondamentale
devrait être celle d’un partenariat économique aussi étendu
que possible, plutôt que celle d’une lutte concurrentielle de
toute façon vouée à l’échec. Ce sont les gros qui mangent
les petits. Ces derniers ont avantage à pratiquer la diversifi-
cation d’activités rentables au sein de multiples P.M.E.
        Lorsque tout le monde, ou presque, a du travail et
peut vivre sans être assisté par une instance ou une autre,
le calme règne habituellement dans le pays. Un sentiment
d’utilité, si faible soit-il, favorise la stabilité au sein de la
Société. Et, si la conviction d’appartenir pleinement à la
terre est également ancrée, la paix s’installe durablement et
génère les progrès souhaités. On peut le voir partout où ces
conditions sont réunies. En cas de conflit avec un pays
voisin, qui cherche à étendre son territoire, défendre la


                                                             125
terre de sa lignée est une forte motivation, vivement
partagée, pour repousser toute intrusion importune. En
revanche lorsque le sentiment d’appartenance au sol fait
défaut, ou est insuffisamment acquis dans la durée, la
défense consiste principalement à protéger des biens, des
vies humaines et des frontières, c’est-à-dire la géographie
du support territorial.
        Les récents conflits, dans l’ex-Yougoslavie, l’ont
bien démontré. La querelle territoriale entre Israël et la
Palestine aussi. La partition du Cachemire s’inscrit
également dans un même contexte, tout comme l’instabilité
politico-religieuse en Ulster, ou en Algérie, par exemple.
Dans chaque cas, la réalité est interprétée de manière à
légitimer le recours à la violence, tant pour agresser que
pour punir l’autre agresseur. Et cette situation ne saurait se
terminer, qu’avec l’anéantissement progressif de tous les
belligérants incapables de comprendre l’attachement au sol
d’un peuple qui entend appartenir à la terre de ses Ancêtres
et y demeurer librement. Ce sont pourtant des revendications
humbles, toujours douloureuses, qui mériteraient davantage


126
de soutien auprès des organismes internationaux, coûteuse-
ment entretenus et affectés au rétablissement de la paix,
partout où cela est nécessaire.
          Car un peuple qui vit sur cette terre particulière, ou
qui parvient à la recouvrer légitimement, bâtit ou rebâtit
son histoire à l’intérieur des ses propres repères.
          Avec espoir, le texte ci-après1) a été soumis à
l'examen de l'Organisation des Nations Unies, par un
courrier adressé à son Secrétaire général le 31 juillet 2006,
dont la teneur est la suivante :
          « Depuis toujours, la violence a été le moyen le
plus primitif d'imposer sa volonté de domination ou de
satisfaire son instinct de puissance sur les êtres et les
choses. Le recours à la guerre, dans l'espèce humaine, est
le résultat d'un développement organisé de ces pulsions
afin de permettre à certains de s'emparer d'un pouvoir plus
étendu au sein de la société.
          C'est pourquoi les nations, les communautés
religieuses,     les   ethnies,   les   groupes     sociaux,     les

1)
     Rédigé par l'association à vocation humanitaire TERRAPPA.

                                                                 127
mouvements contestataires et les partis politiques devront
accepter l'interdiction de se livrer à la guerre au moyen
d'armes conventionnelles, chimiques, biologiques et nucléaires
en particulier, si l'Assemblée Générale des Nations Unies
en soumet l'objet au vote de ses membres et qu'il est adopté.
        Le XXIème siècle devrait être l'occasion d'une
adaptation dans ce sens du droit international actuellement
en vigueur et d'encourager les institutions spécialisées de
l'ONU à développer les effets positifs que crée l'interdiction
de faire la guerre sur toute la terre.
        La Charte des Nations Unies du 26 juin 1945,
signée après plusieurs années d'une guerre mondiale
particulièrement dévastatrice matériellement et traumatisante
humainement, a soutenu l'humanité dans sa capacité à
rebondir avec détermination vers des lendemains meilleurs
et plus sûrs.
        L'évolution économique et scientifique en particulier,
ainsi que la démocratisation croissante des instruments du
savoir, ont fait considérablement avancer la société vers
des besoins nouveaux dont la satisfaction ne saurait être


128
obtenue que si la paix entre les hommes devient une
obligation légale. Toutefois, la paix étant une condition et
non un but en soi, c'est donc la prohibition généralisée du
droit de recours à la guerre que l'ONU doit clairement
introduire dans sa Charte.
       Un futur pour l'humanité n'existera que si les
conditions utiles et urgentes sont élaborées collectivement
et à temps. »




                                                        129
        L’EMPIRE IMMOBILIER DE DIEU

        Le Christianisme, avec ses douze apôtres autour
d’un maître, Jésus-Christ, prend ses distances d’avec les
croyances polythéistes dont les divinités taillées dans la pierre,
colorées avec soin, sont présentes sur les frontons des
temples ou étagées tout autour des constructions traditionnelles.
En fait, les personnages du calendrier occidental semblent
démontrer le contraire, car les saints patrons figurent eux
aussi des “divinités” que l’on invoque en maintes occasions.
De nombreuses chapelles leur sont d’ailleurs consacrées.
        Depuis le prophète Moïse, selon les Ecritures, le
monothéisme a simplifié la religion et s’adresse désormais
à des gens instruits. Il se passe de tout support taillé, se
tourne vers l’avenir plutôt que vers la tradition et prêche
l’exemple. Ne suggère-t-il pas : “Dites ce que vous avez vu
et faites ce que je fais” ? Et ne transcende-t-il pas la loi du
Talion, positivement, en ordonnant : “Aime ton prochain
comme toi-même” ? C’est une évolution considérable du fait
qu’elle responsabilise l’Homme dans son approche de Dieu,


130
qu’il ne peut espérer trouver que dans l’humilité, la sincérité
et la vérité de sa foi, au lieu de se culpabiliser sous
prétexte du péché encouru de la vie, qui naît de la chair.
La religion est un produit d’une culture particulière. Elle
est édifiée par des Hommes, quand bien même elle est dite
d’inspiration divine. Elle a donc des défauts et des qualités
humaines. Et même inhumaines en temps d’intolérance.
Mais les ans ont passé et le baume de l’oubli a aplani la
plupart des ressentiments, Dieu merci !
        Diverses religions polythéistes existent toujours sur
plusieurs continents. Elles ont résisté patiemment aux efforts
de conversion de nombreux missionnaires monothéistes,
toutes croyances confondues, qui n’ont pas toujours compris
que l’amour du prochain est un comportement humble et
sans calcul, prêché par l’exemple, soit la seule voie acceptable
susceptible d’influencer la pensée d’autres individus.
L’ancienneté de leurs croyances, le grand nombre de leurs
divinités, leurs rites simples et les cérémonies programmées
dans leur calendrier particulier, qui rassemblent quelquefois
des foules énormes, demeurent infiniment respectables.


                                                            131
Elles ont des liens avec la Nature que l’Occident a oubliés
chez lui. Elles sont ainsi plus proches de la vie et la mort
demeure une simple fatalité. En contraste avec les temples
orientaux, superbement colorés, les bâtiments occidentaux
réservés au culte, ou à la messe, font figure de tristes
ossatures de pierre. Construits par l’Homme, ils ne sont
pas la maison de Dieu. Ils sont la maison de l’Homme, où
l’Ecclesia se réunit pour prier. Car ces édifices humains,
austères, inanimés, tomberont en ruines tôt ou tard malgré
tous les travaux d’entretien pratiqués. Seul Dieu est éternel.
La nuance est de taille. Dès lors, s’il y a une maison de
Dieu, c’est la Nature elle-même, qu’Il a réalisée dans les
six jours de la Création. A ce propos, le Christ n’a-t-il pas
fait comprendre, par son exemple, que là où tu pries dans
le secret de ton coeur, là est la maison du Père ? Mais, si
le Chrétien se met à prier dans la Nature, par exemple sur
une montagne ou dans une forêt, ne va-t-on pas le soupçonner,
peut-être, de s’adonner à d’autres croyances ?
       Chaque religion n’est-elle pas la seule voie
possible, aux yeux de sa hiérarchie ?


132
        Le Dieu universel dominant, et plus encore ses
nombreux représentants, ont-ils jamais eu besoin d’un si
grand parc immobilier d’églises, temples, cathédrales, mosquées,
lamaseries, kovils, synagogues, pagodes, mandirs et autres
noms pour désigner de semblables objets ? Comment les
chefs religieux pourraient-ils justifier à la fois les particularités
qui les distinguent, et pourquoi, de même que les
investissements énormes nécessités par tant de bâtiments
et sites consacrés au rassemblement impératif, ou librement
consenti, des fidèles ? Par humilité ?
        Ose-t-on, au début de ce XXIème siècle, poser des
questions aussi incongrues ?




                                                                 133
      QUI EST RESPONSABLE ET DE QUOI ?

        Donc, la vie est semblable à un fluide, lorsqu’elle
anime pendant un certain temps des êtres dits vivants. On le
constate au fait qu’ils présentent des signes de croissance, de
maturité physique, puis de décroissance. Finalement, ils
disparaissent de notre vue. Ces êtres sont donc récepteurs,
porteurs, puis transmetteurs de vie. Quand on parle de la lumière,
on évoque ce qui est clair, par contraste avec ce qui est
dans l’obscurité. La projection des photons dans l’espace
éclaire l’environnement, comme la vie anime le support
corporel dans le temps. La durée des deux phénomènes
précités échappe à notre volonté. C’est ainsi. Dès lors,
l’Humanité représente une quantité d’individus dont il est
très difficile d’évaluer la masse, dans la Nature, et les niveaux
d’évolution atteints, au gré des possibilités de leur existence,
faute d’un site d’observation adéquat. Et c’est bien
dommage, parce que si ce site existait et si les images
recueillies pouvaient ensuite être accélérées sur un écran
quelconque, l’on constaterait probablement que la vie


134
utilise les individus, comme le train passe d’une traverse à
l’autre, en suivant un tracé obligé. La terre, l’eau, l’air et le
feu ont façonné la Nature de conserve, c’est-à-dire en se
tenant en parfait équilibre les uns par rapport aux autres.
Ils ont été adorés sous divers noms. L’Egypte ancienne en
offre un panorama très élaboré. Il met particulièrement en
relief un dieu puissant et créateur : Râ. Puis, sous la férule
d’Amenhotep IV et contre la volonté du clergé, la religion
monothéiste d’Aton est seule admise. Ce dieu unique doit
remplacer les nombreuses divinités d’alors, profondément
ancrées dans l’esprit du peuple. Selon Freud, ce monothéisme
aurait côtoyé le culte de Yahvé, familier aux tribus d’Israël,
pour s’affirmer avec Moïse, le prophète qui tentera de
l’imposer dans le peuple juif, après l’Exode. Le Christianisme
s’en inspirera après la crucifixion de Jésus, en l’explicitant
davantage. Les Evangiles renforcent clairement l’adoration
d’un seul Dieu dans la notion Père, Fils et Saint-Esprit.
        Curieusement, les textes anciens et nouveaux se
rejoignent sur un point : la femme demeure la compagne de
l’homme, elle n’est pas son égale dans les faits. Certaines


                                                             135
religions admettent encore sa lapidation si elle a commis
l’adultère. Pour l’apôtre Paul, elle doit servir son époux et
demeurer dans son ombre. On entend un jour le Christ dire :
“Car mon Père qui est aux Cieux (…)”, selon Matthieu. Et la
Mère, quelle valeur a-t-elle ? Quand quelqu’un lui signale
que celle-ci l’appelle, alors qu’il instruit un auditoire, ne répond-
il pas : “Cette assemblée est ma mère et mes frères (…)”.
        Sans élever de critique personnelle à ce propos, je
me contente de relever l’état de fait. Puis ce Christ, déclaré
roi des Juifs, est éliminé de la manière que l’on sait, pour
avoir, en quelque sorte, défié le fanatisme des puissants
religieux de l’époque. Et il y aura bien quelqu’un pour me
faire observer que des croyants d’une grande religion du
monde actuel pratiquent couramment, à travers les continents,
un exclusivisme et une brutalité tout à fait comparables.
Mais là n’est pas mon sujet.
        Je constate simplement que le Christianisme a
longtemps confiné la femme dans un rôle secondaire, celui
de servante du Seigneur et surtout de son époux. Est-ce dû
à l’influence des philosophes grecs, Socrate, Platon, Aristote ?


136
Qui n’a pas lu “L’Assemblée des femmes”, d’Aristophane ?
C'est pourtant la femme qui reçoit le germe transmis par
l’homme et lui fournit une enveloppe humaine. Le mérite
n'en revient-il pas essentiellement à la mère ?
       Le catholicisme a subtilement corrigé l’aspect
anecdotique et trop effacé de la femme dans le récit de
l’Ancien et du Nouveau Testament. En auréolant la Vierge-
Marie de vertus et de pouvoirs, le spirituel rejoignant le
poétique, celle-ci a connu sa miraculeuse élévation jusques
aux Cieux. Enlevée de la Terre sans laisser de traces, corps
et âme, elle a été rapprochée de la Sainte-Trinité, ce qui
n’est finalement que justice. La fête annuelle de l’Assomption
la rappelle à notre bon souvenir, non seulement pour ce
qu’elle fut, mais encore comme symbole du mérite acquis
dans la plus grande humilité. C’est sans doute pourquoi son
intercession est toujours et partout très sollicitée, autant
par des hommes que par des femmes.
       Dans plusieurs peuples, les défunts continuent
d’exercer une grande influence sur les actes et les choix
des vivants. C’est ainsi qu’un lien demeure entre les


                                                          137
Ancêtres et tous leurs descendants. Chez les animistes, tout,
dans la Nature, a une âme et la continuité se transmet dans
un cercle très vaste. On peut donc en déduire que l’idée
d’une vie qui dure plus longtemps que son support est
apparue il y a fort longtemps dans les groupes humains.
Aussi, l’on peut se demander pourquoi le Christianisme
semble l’ignorer, tel qu’il a été écrit et transcrit après la
mort de Jésus. Ne ressusciteront que ceux qui l’auront
espéré, tout au long d’une existence méritoire. Pour d’autres
croyances, le dépassement du cycle des réincarnations
gravite autour d’un même principe de vie qui doit parvenir
au Nirvana. Si, comme il est dit, Dieu a fait l’Homme à
son image, chaque humain porte donc en lui une fraction
de l’Infini dans lequel, depuis des millions d’années, le
fluide de la vie se transmet et avance de génération en
génération.
        En conséquence, la société humaine constituerait
une sorte de société à responsabilité limitée, l’influence
prépondérante demeurant entre les mains de Dieu, par
privilège d’éternité.


138
139
      CONVENTIONS, LOIS, LIBRE ARBITRE,
                MENAGE DIFFICILE

        La société humaine s’est donc organisée, tout
d’abord, en s’inspirant des modèles relevés dans le règne
animal. Les troupeaux, hordes, tribus, rassemblements
d’individus conduits par une brute, groupes régionaux et
structurés de personnes, peuples recherchant leur unité,
nations légalement constituées, ont dessiné l’évolution des
Humains dans des ensembles en croissance constante, tendant
à s’adapter à une existence plus facile. Beaucoup de siècles
ont été nécessaires pour que l’animalité de l’Homme perde
sensiblement de son influence, voire sa virulence, devant
les progrès de la civilisation, c’est-à-dire observe des
coutumes considérées comme indispensables au bon ordre
des choses et revendications essentielles. Confiées à une
multitude de juristes, les conventions sont devenues, pour la
plupart, des lois, règlements, codes et autres dispositions
légales, applicables à tous. Même aux défunts, dont
l’excédent des dettes sera exigé des héritiers, sauf


140
répudiation successorale si le négatif dépasse le positif. La
substitution fiscale est parfois rageante.
        En toute circonstance, la légalité doit être
respectée, afin que la Société vive en harmonie, sans
excès, chacun recevant et observant des égards ajustés aux
besoins de tous. Des sanctions sont prévues pour obliger les
étourdis à respecter ce qui doit l’être. Ces contraintes
punissent, avec une sévérité tarifée, ceux qui s’aventurent
à violer les lois, car elles ont été imaginées en sorte que des
rapports satisfaisants s’établissent entre les individus. Et,
bien sûr, entre l’Etat et les individus. Si les lois paraissent
rigides, il demeure possible de mettre de l’huile dans les
articulations de la machine juridique, pure et dure. Les
principes de l’équité, de la proportionnalité, adoucissent
raisonnablement la rigueur des mesures répressives, même
si l’application stricte du droit paraît quelque chose de
mécanique, comme la récitation du chapelet, ou la ronde
du moulin à prières entraînée par le vent. Beaucoup de
plaideurs sont, quelles que soient les causes qu’ils défendent,
des virtuoses de l’art oratoire, des acteurs d’un théâtre


                                                           141
parfois dramatique où l’envol de la parole, soutenu par le
geste, passe bien souvent au-dessus de la tête et des mérites
du client incriminé. Tant de connaissances, de subtilité, de
maîtrise des procédures laissent le profane pantois, plein
d’une réelle admiration. Le rôle des juges, par comparaison,
génère un enthousiasme ordinairement moins évident.
       Que reste-t-il d’humainement tolérable dans la
Société avec laquelle nous sommes entrés dans le IIIe
millénaire de l’ère chrétienne ? La suprématie, dans chaque
domaine qui nécessite un format intellectuel de niveau
supérieur, demeure entre les oreilles d’un petit nombre de
privilégiés. Ils sont parfois tellement brillants, ou imbus de
leur savoir, qu’ils ont perdu le goût du contact avec des
personnes humbles. Ils sont souvent devenus des robots
qui ne peuvent apporter que ce pourquoi ils ont été formés.
De grands juristes, qui somnolent en attendant le moment
de formuler la meilleure interprétation d’une loi. De grands
prélats, en tenue d’apparat, qui psalmodient avec ennui parce
qu’ils ont perdu la foi. De grands financiers, qui cumulent
d’énormes profits tout en ruinant leurs concurrents moins


142
endurcis. De grands militaires, qui gagnent leurs médailles
en sacrifiant des quantités de malheureux soldats. De grands
professeurs, qui nombrilisent en chaire, tout en écrasant de
mépris les remarquables étudiants dont la finesse d’attention
a mis maladroitement en évidence un point faible, voire
erroné, du cours dispensé. De grands savants qui, du haut
de leur savoir inaccessible aux autres, émettent des
appréciations ironiques quant aux idées de ceux dont les
travaux ne sauraient leur faire ombrage.
        Dieu merci, tous meurent un jour et leur apologie,
pas l’officielle, bien sûr, permet à ceux que leurs propos
ont blessés de les auréoler d’adjectifs justement appropriés.
Donc, quoi qu’on puisse penser des règles diverses sur
lesquelles la Société s’appuie pour fonctionner aisément, à
défaut d’être plus juste, elles sont le plus souvent une
incitation nécessaire, une invitation à tenir un engagement,
à respecter légalement l’équité entre les droits et les
devoirs de tous. Autrement dit, c’est un moindre mal. Par
ailleurs, chacun peut avoir ses propres appréciations, sur
toute chose, et les faire connaître à sa façon. Les peintres le


                                                           143
signalent parfois, avec finesse, en cours de réalisation
d’une œuvre particulière. Les compositeurs de musique le
font par le son ou la voix, dans un opéra par exemple. Les
écrivains, poètes, philosophes manifestent leur désaccord
métaphoriquement, ou en posant la question qui remet tout
en question, sans en avoir l’air.
       Le libre arbitre n’est-il pas un moyen efficace, le
cas échéant, pour jeter aux oubliettes des contrariétés trop
longtemps supportées dans la discrétion, le moment venu ?




144
                    SOCIETE ET LOISIRS

        Parlant de la religion, Karl Marx a dit que ”c’est
l’opium du peuple”. La religion n’est cependant qu’un
aspect de la Culture, dont certaines composantes, de nature
politique, ont avec le temps passé du rêve au cauchemar
dans la vie des gens. Le score est donc nul. Mais la Culture
peut aussi figurer, en soi, une prison intellectuelle et
morale. Prison en apparence agréable, mais prison quand
même, dans la mesure où elle s’arroge le pouvoir de
décider ce qui est bien, beau, convenable, juste, respectable,
indispensable, de ce qui ne l’est pas. La question qui se
pose est : y a-t-il une culture hors de la Culture ambiante ?
On répondra sans doute qu’il y a eu l’underground des
années 1960 jusqu’à nos jours, en se raréfiant considérable-
ment. C’était en fait la culture des contraires, une réaction
à l’ordre établi.
        On pourrait imaginer une culture du vécu, car il
constitue le savoir véritable. Mais il n’est pas transmissible,
étant un bien strictement personnel. Par exemple, le chien


                                                           145
qui vole un oeuf dans le poulailler s’abstiendra de
récidiver lorsqu’on aura placé, à son intention, une copie
d’oeuf en plâtre suffisamment chauffée pour qu’elle lui
brûle la gueule. Dorénavant, la vision d’un oeuf le fera
reculer, par réaction à son vécu. En ce qui concerne
l’Homme, tous les instants de vécu forment son savoir
personnel, qu’il ne pourra communiquer à autrui que sous
forme d’explications, dont il ignorera l’impact dans sa
capacité de compréhension. L’explication reste toujours en
deçà, ou va au-delà de la réalité. L’imprudent bambin qui
s’est brûlé les doigts en touchant le fer à repasser sous
tension, quand sa maman lui a tourné le dos, souffrira un
instant, puis verra comment elle utilise l’engin dans son
travail et l’imitera, probablement sous sa surveillance, lors
d’une autre occasion. Le vécu débouchera sur une
adaptation intelligente aux gestes nécessaires. Evidemment,
on ne manquera pas de faire observer qu’en heurtant un
mur, une voiture se détériore et blesse éventuellement son
ou ses occupants. Il n’y a donc pas lieu de s’y essayer pour
s’en convaincre ! D’accord. Mais, est-ce que le fait de le


146
savoir, prétendument, vous empêchera de rouler comme
une brute, à l’occasion, sans vous soucier une seconde des
conséquences que votre inconscience fait courir à autrui ?
C’est donc là que réside la différence entre ce que l’on
croit savoir et ce que l’on sait par expérience.
       Habituellement, la Culture, lato sensu, est perçue
comme la bible du bon goût universel, ce qui distingue les
gens bien éduqués des autres. Il est vrai que ses registres
sont semblables à une encyclopédie intéressante et agréable
à feuilleter. Mais la Culture n’est ni un moyen de vivre (un
perroquet pourrait se croire cultivé), ni un but de vie. Plus
sérieusement, elle présente une mosaïque considérable de
références relatives à la valeur qualitative d’objets et de
sujets divers, dignes d’intérêt. Pour beaucoup de gens, elle
est un signe de respectabilité en Société et justifie les
nombreux échelons qui permettent de se hisser à la notoriété
la plus large. Mais elle semble assez inégalement
implantée. Dans les pays où les coutumes font loi, on
trouve des règles de société assez semblables. Les Anciens
détiennent, du fait de l’âge, la Connaissance et l’Autorité.


                                                         147
Ce sont eux qui savent ce qui est bon pour toute la
communauté qu’ils dominent. Gare à celle ou celui qui les
contesterait.
        En Occident, la Culture est un baume avec lequel on
calme les prétentions discordantes. La radio et la télévision
demeurent les deux outils principaux de la persuasion. Un
directeur de radio ajoutait, il y a quelques années : “la Culture,
c’est la Radio, le reste c’est la Télévision”. Tel que !
        J’en ai déduit que la radio courtisait l’intellect et
que la TV substituait l’imagination à un flot d’images,
montrées de manière plus ou moins cohérente, pour guider
l’intérêt des téléspectateurs vers ce qui leur est suggéré, en
fait. C’est là un aspect dérangeant du phénomène de la
communication. On pourrait cependant imaginer une Culture
différente, moins rigide, plus ouverte à la nouveauté et aux
loisirs, d’où qu’ils viennent, donc moins sectaire. Une
sorte d’exposition permanente de ce qui fait la qualité de la
vie, à l’entrée dans le XXIème siècle.
        La Société est incitée à vivre au-dessus de ses
moyens, à se disperser en tous sens, à distribuer ses


148
économies dans des acquisitions aussi variées qu’inutiles.
Une suggestion publicitaire démesurée allume la tentation,
laisse souvent le consommateur exsangue. La petite
délinquance croît et galope un peu partout. Le dieu Argent
a gagné de la puissance, sans doute trop. Et la vie, dans
cela ? Elle est devenue une préoccupation secondaire. On
s’en souvient à l’occasion de bobos divers, de maux de
dents, du décès des autres. Aurait-on oublié qu’elle est un
fluide, qu’elle anime tout et qu’elle suit sa trajectoire au
gré de millions de séquences ? Son influx est si fort que les
comportements déviants, comme l’alcoolisme, la toxicomanie,
le fanatisme religieux ou politique, la brutalité conjugale,
les maladies sexuellement transmissibles, la paresse et le
je-m’en-foutisme, sont encore loin de menacer sa vigueur.
Parallèlement, il serait utile de rappeler, souvent et avec
l’appui des médias, que tout ce qui vit a puisé sa naissance
dans la Nature, qu’elle est un contenant accueillant,
nourrissant, sécurisant, durable, malgré les épidémies
occasionnelles, les tremblements de terre, les raz-de-marée,
les inondations et autres événements sporadiques qu’elle


                                                         149
peut manifester n’importe où. Et l’Univers est ainsi fait
que l’Homme n’est pas mieux loti que les autres êtres
vivants, en cas de cataclysme.
       Peu importe, finalement, de savoir si toutes les
étincelles de vie sont nécessaires au passage de son fluide,
afin qu’il parvienne là où il doit aboutir. Ce qui devrait
retenir l’attention, c’est la nécessité de concevoir des
enfants et de les éduquer de manière qu’ils se préservent
ultérieurement d’un comportement inadapté, par ignorance.
Et, parmi les comportements utiles, il convient de
revendiquer des cultures alimentaires saines, des viandes
d’élevages non industriels, de l’eau d’une pureté satis-
faisante, des poissons pêchés dans des eaux propres, des
conditions de cohabitation harmonieuses avec la Nature, un
enseignement de qualité qui offre à la personnalité des
possibilités de s’épanouir librement et de manière étendue,
des principes simples d’éthique qui rapprochent les personnes,
sans les inclure dans une hiérarchie conventionnelle, des
loisirs sains et librement pratiqués, l’élimination attentive
des pollutions dans l’air que nous respirons et des nuisances


150
qui affectent le besoin de tranquillité et le sommeil. La liste
n’est pas exhaustive !
        L’âge d’or de l’Humanité renvoie l’imagination à des
temps anciens, où la vie est supposée avoir connu une félicité
intense. Le Paradis perdu, en quelque sorte. Pourquoi ne pas
oser rêver d’un nouvel âge d’or, à créer dans un proche futur,
générateur d’émotions semblables à celles qui transportent
d’enthousiasme les enfants, lorsqu’ils découvrent la magie
du cirque, des sages prestations d’animaux apprivoisés ou
sauvages, des clowns aux joyeuses pitreries, des acrobates
talentueux, qui s’élèvent si lestement dans les airs, des
funambules au pas si sûr, des jolies écuyères, des souples
petites Chinoises qui se contorsionnent en tous sens,
comme si leur corps était fait de chiffon tendre ?
        La Nature n’est-elle pas en mesure de prêter ses
nombreux et accueillants décors à l’exercice de loisirs
agréables, une sorte de spectacle où tout le monde est
invité à participer sans aucune contrainte, c’est-à-dire
seulement dans le but de retrouver des joies aussi intenses
que celles qui réjouissent les enfants ?


                                                           151
152
              POUR UNE NECESSAIRE
  REVOLUTION CULTURELLE GENERALE

        Un changement profond des mentalités ne semble
possible que dans l’élaboration d’une révolution culturelle
d’envergure, non violente, mais détergente. Mao Tsé-toung,
qui connaissait parfaitement les principes du confucianisme,
a eu l’idée originale d’y puiser le fond de son Petit livre
rouge, à l’exception des slogans, bien sûr. Sa Révolution
culturelle s’inscrivait, dès lors, dans un contexte philosophique
familier à tous les Chinois. Un point noir toutefois dans le
tableau : la fanatisation du peuple, contrôlée par les Gardes-
Rouges. Mais les choses ont évolué rapidement et le temps
effacera ces excès. La Chine des mandarins n’échappe pas
non plus à son usure. Menée en Europe, une telle entreprise
révolutionnaire contre les habitudes stérilisantes de la
dépendance aux conforts matériel, intellectuel, religieux,
culturel conformiste, formaliste, avec pour motivation la
remise en question de tout ce qui apparaît excessif,
suranné, rétrograde ou inutile, eut peut-être connu un vif


                                                             153
intérêt populaire, après un inévitable moment de lourde
méfiance. L’immobilisme, dans les rangs de la Société, voit
toujours naître un sentiment de ras le bol, d’autant plus
fort qu’il mijote depuis longtemps, parmi les gens qui
conservent l’espoir, envers et contre tout, d’un monde de
meilleure qualité, un peu pour eux-mêmes et beaucoup
pour leurs enfants. Les affaires politiques, les fêtes religieuses,
les jeux d’argent, la fascination audiovisuelle, la conquête
de l’espace, les guerres régionales, la criminalité galopante,
les sports sous anabolisants, les jeux vidéo, le cinéma de la
violence, sont autant de sujets étalés quotidiennement,
comme s’il n’existait rien d’autre à raconter, ou à montrer.
        Ne serait-il pas souhaitable de vivre davantage en
harmonie avec la Nature ambiante ? Un peu à l’écart des
contraintes et des nuisances urbaines ? La Carte du Tendre,
au XVIIème siècle, illustrait magnifiquement ce rêve de
Nature idéale, traçant les chemins de l’Amour, du Bonheur,
de la Joie de vivre. Peut-on imaginer, au seuil du XXIème
siècle, une carte des Chemins de la Vie dans une Nature
encore accueillante ? Une image soulignant le dessein


154
éducatif et idyllique esquissé, qui incite l’Homme à respecter
ses divers registres. Car, sans un garde-fou approprié, rien
ne serait possible. Lorsque la Bible des chrétiens dit que
Dieu a fait l’Homme à son image, on y décèle une volonté
de l’élever au-dessus de la simple condition animale, du
fait qu’il est doué d’intelligence. Et s’il ressemble au
Créateur, l’Homme est censé lui faire honneur en respectant
les éléments qui réalisent la Création. Rien, sur la Terre,
n’est le fait du hasard. Si les règles de conduite sont
supposées être descendues du Ciel, c’est afin qu’au terme
de sa séquence de vie, l’Homme doive rendre compte de
ses actes devant le Créateur, ou l’instance supérieure de sa
religion. Voilà une bonne idée théologique, qui justifie la
nécessité de surmonter les difficultés de l’existence. Car la
vie n’a aucun motif d’aboutir, finalement, dans un Néant
dont nul ne sait s’il existe vraiment.
        En conséquence, la Révolution culturelle préconisée
prendrait, tout d’abord, le soin de réintégrer moralement
l’Homme dans la Nature, par la communication sous toutes
ses formes, avant de réveiller en lui le sentiment d’égalité


                                                          155
qui doit s’imposer au constat que l’Humanité appartient à
une seule et même espèce, quelles que soient les couleurs
sous lesquelles elle se présente. L’arc-en-ciel en symbolise
l’harmonie.
        Ensuite, elle consisterait à faire des choix attentifs,
parmi toutes les activités possibles, afin de dégager l’intérêt
du travail de l’échelle des valeurs qui tend à confondre les
notions de rendement et de qualité, dans la morale du profit.
Enfin, au lieu de rémunérer de manière inégalitaire les
gens, directement, ceux qui les emploient auraient la
responsabilité de verser un certain pourcentage des salaires
à un fond commun fonctionnant selon le principe de la
solidarité, ouvrant le droit pour chacun de disposer, le
moment venu, des moyens permettant de vivre avec un
minimum vital convenable jusqu’à sa mort, sans tomber à
la charge de ses enfants ou de l’assistance publique. Un
capital confié à la gestion d'une banque spécialisée, avec la
garantie totale de l'Etat. Les indépendants et les personnes
fortunées seraient invités à intervenir, eux, par taxes ou
forfaits appropriés. Ne seraient par conséquent aidées que


156
les personnes présentant des problèmes de santé ou
astreintes à des obligations familiales incompatibles avec
l’exercice d’une activité normalement rémunérée. Ceux
qui, bien que valides, refuseraient d’accepter un travail
correspondant à leurs possibilités ou capacités devraient se
justifier devant un juge ad hoc.
       Des impôts perçus à la source des rémunérations et
profits de toute nature, accompagnés d’une TVA modulée
en fonction de la nécessité ou du luxe des objets offerts au
public sur tous les marchés, permettraient aisément à tout
Etat de disposer de fonds suffisants pour doter le pays des
infrastructures utiles à sa croissance et au bien-être de sa
population. En capitalisant un pourcentage convenable de
cette manne, il y aurait de quoi assurer la sécurité de
chacun avec les meilleures chances de succès, en matière
de santé et de maîtrise des dépenses y afférentes.
       L’Egypte ancienne avait ses greniers à blé, pour
nourrir toute sa population. Les nations modernes pourraient
l’imiter, avec d’autres objets de grande nécessité et de bonne
qualité, cédés au prix de revient réel, toutes charges


                                                          157
comprises. Calculez vous-même, ce qu’un tel changement
dans les mentalités apporterait à la qualité de la vie, à
l’économie domestique, à la diminution des injustices, des
inconvénients et des coûts, par rapport à ce qu’offre la
Société actuelle ! Rien n’empêcherait les plus actifs de gagner
des compléments de salaire personnels, en sus du revenu
garanti. De l’utopie, tout cela ? Non pas. C’est une forme
supérieure au communisme économique, qui nivelait les
compétences individuelles pour des besoins de tyrannie
politique. Et ce serait enfin un moyen efficace pour faire
barrage aux intérêts privés des puissants qui nous dominent.
        Ceux qui connaîtront le Paradis, n’emporteront pas
un radis. C’est ainsi.




158
          ELEMENTS DE CONCLUSION

        Le monde est ce qu’il est, encore miraculeusement
conservé, mais sérieusement menacé de destruction. Les
activités humaines ont pollué, progressivement, l’air, l’eau,
la terre. Il ne subsiste de propre que le feu, encore qu’il
soit menacé d’étouffement par manque d’oxygène. La Nature
est en partie bétonnée, modifiée génétiquement, réduite en
fonction de l’implantation et du développement des cités dans
les espaces jusqu’alors verts. Le rêve, ou plutôt le cauchemar,
se réalise progressivement avec le déplacement des villes à
la campagne, à la montagne et bientôt dans ces curieux
conglomérats, assemblés dans l’espace, qui préfigurent les
lieux d’existence dont nous disposerons pour survivre
dans un futur proche.
        Autrement dit, on remplace de plus en plus le
naturel par l’artificiel. Et l’objectif par le subjectif. Nul
doute que ce futur ravira les natures introverties, seules
capables d’apprécier joyeusement cette évolution de valeurs
fondamentales. Un esprit critique dirait que ce revirement


                                                           159
fait penser à l’espoir d’une vie après la vie, qui deviendrait
réalité par le fait de l’échange des supports.
          Pour y parvenir, l’Homme anticiperait la fin de sa
présence sur la Terre et, dans l’Espace, aurait de moins en
moins besoin d’un support personnel distinct. Il pourrait
constater la dégénérescence progressive de son corps et
accepter la disparition des membres devenus inutiles. Il lui
resterait, dans un premier temps, le coeur, le cerveau, un
reste des systèmes nerveux, respiratoire, digestif, excréteur
et les connexions encore utiles. Avant de quitter la Terre, il
aurait placé en congélation un stock de spermatozoïdes et
d’ovules, afin d’assurer la continuité du fluide vital. Dans un
second temps, il conserverait seulement son cerveau dans un
contenant bourré de composants électroniques miniaturisés,
remplaçant       toutes    les    fonctions     abandonnées.    Et
finalement, dans une phase ultime, ne subsisterait que le
fluide vital dans un environnement approprié, seulement
visible en image virtuelle fluorescente. On ignore la suite,
sinon qu'elle se produira peut-être sur une autre planète2).

2)
     Voir complément de texte (2006) dans l'annexe, page 175.

160
        C’est bien sûr de la science-fiction, mais une science-
fiction en voie de réalisation dans les laboratoires spécialisés.
Rien ne semble impossible, désormais. Ce petit aparté amusant
pour faire comprendre que le principe de la résurrection, pensé
avec une profondeur de réflexion remarquable dans des temps
fort anciens, connaît certains développements. La croyance
d’une vie nouvelle surgissant d’une vie antérieure dans un
Paradis, ou autre lieu de béatitude éternelle post mortem,
échappe à toute emprise matérielle. Dans le contexte divin, la
vie est associée à l’âme. Mais elle est aussi visiblement liée
à la Nature.
        L’âme semble plutôt une qualité secrète de la
personnalité, c’est-à-dire du contenu. L’individu est reconnu
vivant quand le fluide de la vie le meut tout au long de son
existence. C’est différent. D’ailleurs, la Culture prend en
compte davantage les individus que leur âme, que l’on ne
saurait peindre ou sculpter du fait de son abstraction. La
musique permet peut-être, dans la vaste gamme des émotions
ressenties, d’imaginer l’âme dans le sentiment de joie qui
monte de l’harmonie des sons. Et c’est fort agréable. Donc,


                                                             161
l’Homme s’est toujours senti pourvu de deux dimensions :
un contenant, qui recherche un contenu idéal. D’où la
conviction facile que le support corporel est faible, commet
des erreurs, souffre de maux divers et meurt, en fin de
compte, comme si cette fatalité comportait aussi la punition
encourue dans le fait d’avoir été vivant, instable et pécheur.
Mais c’est alors escamoter l’importance du fluide vital qui
anime pourtant durablement la Nature tout entière, car ce
fluide ne porte pas de nom individué, est invisible, inodore,
incolore, insipide et insaisissable. La contradiction, entre ce
qui est objectif et ce qui est subjectif n’est qu’apparente,
puisque ce sont des qualités complémentaires indissociables
de l’Homme vivant.
        Dans le Christianisme, les animaux n’ont pas d’âme.
Ils n’ont donc qu’une fonction utilitaire répétitive, ignorent
qu’ils vivent faute de penser et sont, pour la plupart, voués
à la chaîne alimentaire ou à la voracité d’autres espèces. Si
nous considérons le nombre des animaux s’ébattant sur toute
la Terre, et si nous nous rappelons que nous appartenons,
nous aussi, à une classe du règne animal, la constatation


162
nous replace irrémédiablement dans la Nature, en renforçant
notre conviction que la vie est la chose la plus importante
visible autour de nous, sans cesse renouvelée, jamais
maîtrisée. Sachant qu’elle est possible sur d’autres planètes,
au moins sous forme de bactéries, en l’état de nos connais-
sances, nous pouvons penser que nous faisons partie d’une
chaîne qui commence bien avant et continue bien après nos
limites terrestres, compte tenu de l’espacement des astres.
La religion se montre particulièrement discrète à ce sujet.
        Deux allusions importantes à la vie existent dans les
textes du Nouveau Testament des chrétiens. Dans l’une, le
Christ déclare : “Je suis le pain de vie”. Dans l’autre, soit la
prière prescrite à tous les fidèles, on dit, s’adressant à Dieu :
“Donne-nous, aujourd’hui, notre pain quotidien”. Le pain
symbolise l’aliment de la vie, celui qui permet au support
corporel de la retenir dans sa substance, pendant sa durée
d’existence. Or le pain provient d’épis qui ont germé dans
la terre, puis mûri selon les conditions extérieures. C’est la
raison pour laquelle la Nature a droit à un respect et une
attention marqués. Les Anciens l’ont célébrée. Les chrétiens,


                                                             163
eux, l’ont oubliée. Pourtant, elle est fille de la Terre, dont
elle a reçu la capacité d’animer toute chose vivante. Et même
si elle n’est plus vénérée autant que par le passé, sauf en
Extrême-Orient et en Asie particulièrement, elle ne mérite
pas moins notre estime et notre reconnaissance de tous les
jours, en tant que contenant inépuisable (jusqu’à ce que
l’Homme la détruise) des nourritures matérielles indispensables
à la vie.
        La Nature a représenté, dans la mythologie antique,
la joie de la moisson, parmi d’autres sujets végétaux. Et la
vie, dans la religion, est un don de Dieu. C’est donc un
tout, Dieu et la Nature ne faisant qu’un, comme le contenu
dans son contenant. C’est une logique qui satisfait un très
grand nombre de croyants et, dans la mesure où cette
certitude fortifie leur foi, c’est une bonne chose pour eux.
        L’important, c’est de se souvenir que l’instinct
animal primitif qui sommeille en nous peut se réveiller
avec force à tout moment, si nous ne prenons garde de le
surveiller afin de le maîtriser à temps. Sinon, la porte
s’ouvre vers un retour au stade de l’animal domestique,


164
voire plus bas encore, lorsque fanatisme et cruauté se
combinent.
          Dans Les nourritures affectives, B.Cyrulnik expose
de manière convaincante le besoin d’appartenir de l’enfant.
A ses parents, tout d’abord, à la constellation familiale directe,
ensuite, pour pouvoir grandir et accéder aux études, ou
activités de son choix. Il aura ainsi reçu et assimilé les règles
de la vie dans sa propre famille, celles qui donnent un bon
équilibre au milieu d’existence. Dans ma cogitation, j’ai fait une
extension de ce principe, ajoutant le sentiment d’appartenance
au sol, comme donnée fondamentale d’observation3). Car,
c’est sur un certain sol qu’a commencé l’histoire de la famille,
dès l’apparition des Ancêtres qui y ont pris racine. Savoir
cette réalité joue un rôle essentiel dans l’attachement au milieu
d’existence. Et ce que l’on désigne par “avoir le mal du pays”
est en fait “sentir l’appel de la Terre”. C’est pourquoi j’ose
affirmer que “l’appel de la terre des Ancêtres” symbolise le
lien spirituel le plus fort entre le Créateur et l’Homme,
façonné avec un peu de cette Terre à laquelle il appartient

3)
     Voir complément de texte (2006) dans l'annexe, page 186.

                                                                165
donc matériellement. Sa vie en est l’influx accordé par
cette source d’animation que nous nommons Dieu. En ce
qui concerne les animaux, les espèces continuent de vivre
dans les contrées d’où elles sont originaires. Quelques-unes
observent le calendrier des migrations, avec constance, puis
reviennent à leur point de départ. Les bêtes n’ont pas de
propension à se métisser, sauf exceptions. Elles se plient
aux règles de la Nature, par destination.
        Les peuples qui se sont approprié la Terre agissent
différemment. Ils ont souvent pris la place de populations
dont ils ont détruit ou empêché le sentiment d’appartenance
légitime au sol. Les nouveaux occupants n’ayant pas apporté
avec eux leurs propres attaches, il leur faudra donc du temps
et une certaine évolution mentale pour comprendre que,
moralement, d’une manière ou d’une autre, l’oubli des
populations chassées ou dominées et la cohabitation symbolique
avec leurs Ancêtres autorisera, plus tard, leur propre sentiment
d’appartenance de s’implanter dans les terres conquises. Les
nouveaux Ancêtres seront égaux à ceux qui les ont précédés.
Ils perdront dès lors, peu à peu, les comportements de


166
violence et d’intolérance caractérisant les envahisseurs, qui
s’empressent de déposséder l’ancienne population de ses
repères historiques et religieux. Puis, tout sentiment de
culpabilité extirpé, ils deviendront peut-être une population
active et pacifique à leur tour, les conditions favorisantes
ayant finalement été réunies avec le temps. Le défaut d’auto-
critique restera cependant leur point faible.
        Comment espérer appartenir à un sol, où les seules
racines possibles sont celles que les métis apportent avec
eux, parce qu’ils sont nés ailleurs ? Voilà un vaste problème
qu’il faudrait résoudre sans tarder, car le métissage galope
un peu partout. La question est : qui sera compétent pour
s’y atteler ?
        Il n’existe pas encore de culture propre à cette forme
déjà ancienne d’évolution humaine. La religion fournirait un
lien assez souple pour dégager une volonté de communication
positive. Mais, on l’a dit, elle s’approprie l’âme, ou plutôt
certaines facultés du contenu de l’Homme, ce qui ne va pas
dans le sens recherché. L’éducation traditionnelle, la politique,
l’information médiatisée sont autant de facteurs qui n’ont


                                                             167
pas encore été gagnés à cette cause et qui restent en deçà
des besoins à combler. La psychologie, la psychanalyse ?
Peut-être, dans la mesure où elles peuvent ouvrir des voies
qui apaisent les sentiments et comportements liés aux
difficultés d’une intégration souvent contrariée. Il est évident
qu’une attitude en apparence pacifique du milieu d’existence,
s’il n’est pas convaincu qu’il peut accepter aimablement
des visages aux traits différents, génère des problèmes
sociaux parfois lourds.
        Il faudrait, de préférence, se référer au concept
philosophique qui admet le principe de l’appartenance à la
Nature, en tant que support de toute forme de vie sur la
Terre, dont l’Homme est censé être l’élément le plus
évolué. Constituant une seule espèce, il peut apparaître sous
plusieurs couleurs d’épiderme, lequel a tendance à foncer
sous l’action du soleil. Il peut changer de lieu d’existence,
selon sa propre volonté, et s’adapter à des conditions de vie
très contrastées. Il peut aussi être freiné dans ses intentions
par des dispositions légales, notamment en matière
d’immigration. Les peuples qui occupent la Terre ont


168
involontairement confondu la propriété de leur sol familier
avec le sentiment profond de l’appartenance au territoire.
Car c’est un sentiment fort et stimulant, tant pour créer des
espaces cultivés que pour perpétuer les liens avec les
Ancêtres, dont la lignée est issue. Pourquoi n’a-t-on pas
cherché à le valoriser de manière plus convaincante ?
       Et sans nécessairement déifier la Nature, on aurait
pu établir un rapport moins sectoriel entre l’Homme et elle,
qu’il aurait pu retrouver n’importe où dans le monde. Un
sentiment d’appartenance à la Nature, en tant que réservoir
de vie général, parallèle au sentiment fondamental d’appar-
tenance à la terre ancestrale. Donc un contenu et un contenant
indissociables. Quand l’Homme s’installerait dans un autre
continent, par exemple, modifiant la trajectoire de la lignée
qui transite par lui, il continuerait d’appartenir au cadre le
plus vaste. Il ferait de son mieux pour s’intégrer aux usages
observés dans son nouveau milieu d’existence et conserverait
soigneusement les éléments qui constituent l’histoire de ses
ascendants, leurs traditions et croyances, sans pourtant
qu’elles l’incitent à prétendre les imposer, là où s’offre


                                                          169
cette terre d’asile. Surtout en rejetant celles du nouveau
pays d’adoption. La Société n’est pas prête à accepter, sans
montrer des signes de susceptibilité, ce qui peut la déranger
dans ses habitudes culturelles. Et le sentiment d’appartenance
le plus large, comme décrit ci-avant, n’implique pas que celui
lié à l’origine puisse jouer impunément un rôle perturbateur.
        Si les Ancêtres ont beaucoup voyagé et établi d’autres
lignées, en plusieurs lieux, quel sera le sol d’appartenance
des descendants vivants ? Ils appartiendront au support
fondamental qu’est la Terre et, peut-être, en forgeront un
spécifique dans le cadre naturel où se déroulera durablement
leur existence. On peut supposer qu’ils y auront trouvé leur
bonheur et une bonne raison d’y faire souche, en s’assimilant
avec bonne volonté aux coutumes de leur Société d’accueil.
        Les tenants de la Culture sont invités à aménager
ses structures, de manière qu’une perspective plus profitable
soit offerte au groupe important des personnes qui, partout
sur la Terre, n’ont le sentiment d’exister qu’administrativement.
Car c’est le cas des enfants nés du métissage et qui ont
émigré, avec ou sans leurs parents, au gré de circonstances


170
souvent dramatiques, vers des territoires avec lesquels ils
n’avaient aucun lien, faute de repères historiques.
        La Déclaration universelle des Droits de l'Homme
a le grand mérite d'avoir cherché à faire respecter la dignité
de toute personne, dans le texte tel qu'adopté le 10.12.1948.
Elle est largement connue dans le monde, mais encore peu
mise en pratique dans certains pays. Il serait donc particulière-
ment utile de renforcer le support irremplaçable qu'elle constitue
dans l'histoire de l'humanité en ajoutant l'appartenance à la
terre des ancêtres connus en dernier lieu, en tant que droit
fondamental et naturel de toute personne vivante, indépen-
damment des conventions territoriales existantes.
        L’école devrait, dès la petite classe, engager un
processus pédagogique de longue haleine, ayant un objectif
prioritaire : enseigner l’évidence de l’égalité entre tous les
Hommes dans la Nature. C’est sur ce fondement essentiel
que chacun pourra exiger son droit à la considération de
tous les autres et réciproquement, afin que notre espèce
devienne durablement humaine, au sens le plus noble du
terme et quelles que soient les circonstances.


                                                              171
        Il n’est nul besoin d’être savant pour constater que
l’être humain a besoin d’un devenir et si possible de devenir.
Connaître un devenir que la Société ne contestera pas par
principe, devenir celui ou celle que son travail et ses
efforts auront fait grimper dans l’échelle des valeurs. Et
même si les conditions matérielles sont assez faibles au
départ, la volonté du sujet ne saurait renoncer devant les
obstacles à surmonter. Dans les Etats véritablement
démocratiques et organisés en conséquence, une formation
scolaire commune suffisante ou préprofessionnelle valable est
ouverte à tous, nivelant ainsi une large tranche des différences
sociales. Et l’Etat peut y contribuer davantage en affectant des
contingents de personnes sans travail à certaines tâches liées
aux grands travaux d’intérêt général, d’entente avec les entre-
prises soumissionnaires, ou en accordant des compensations
appropriées à celles qui engagent des personnes qualifiées
ou considérées comme telles, momentanément sans emploi
ou victimes de dégraissages économiques. Si être est une
réalité, manger est une nécessité pour la satisfaction de laquelle
tout doit être mis en œuvre.


172
        Nourrir l’espoir d’un devenir plus gratifiant est
légitime, car le sentiment de sa propre valeur est intimement
lié à l’importance de son activité. Devenir est la conséquence
d’une évolution positive et réussie. Exceller dépend de
l’accession au troisième et ultime seuil de notre champ
d’évolution. L’on observera au passage que ce n’est pas le
niveau de formation principalement qui en permet l’exercice.
Ce sont d’abord les qualités personnelles du sujet, son
comportement habituel, son ouverture d’esprit, l’intérêt qu’il
porte au bien-être de son prochain, les efforts qu’il fait
pour rendre la Société meilleure, les institutions qu’il soutient
afin d’encourager certains à s’élever vers ces domaines
d’excellence, par l’influence desquels l’Homo sapiens
devient une réalité et un modèle enthousiasmant d’évolution
pour tout Humain, de quelque extraction qu’il provienne.
        Etre, devenir, exceller, c’est occuper une certaine
place, le désir d’agrandir son espace, la volonté de dépasser
les limites de cet espace. C’est l’effort le plus méritoire et
utile que l’Homme puisse accomplir pour donner à sa valeur
personnelle le niveau et le rayonnement qu’elle mérite.


                                                             173
        Si d’autres vies conscientes existent dans l’Univers,
cet Homo sapiens sera notre ambassadeur et nous pourrons
en être fiers.




174
        Compléments pour votre information

                              

      PROJET DE SOCIETE RENOUVELEE

                         Fondement

        Chaque jour, nous apprenons que les conditions
nécessaires à la continuation normale de la vie sur terre
sont compromises. Depuis quelques décennies, on le sait, la
terre a perdu des qualités essentielles par excès d'exploitation
de ses produits et un empoisonnement croissant de
l'atmosphère. Les substrats chimiques utilisés pour corriger
cette situation n'ont pas éliminé les effets nocifs sur la santé
des êtres vivants concernés. La nature nourrit toujours les
populations, mais avec une parcimonie occasionnée par un
environnement de moins en moins favorable à ses possibilités.
        L'air est pollué, irrespirable en de nombreux endroits,
notamment là où des zones industrielles enfument et
empoussièrent les alentours au gré des vents. L'eau dite

                                                            175
potable l'est de moins en moins par sa raréfaction, par les
acides en suspension dans l'air et par l'usage des produits
chimiques de clarification. Le feu porte de mieux en mieux
son nom du fait du réchauffement climatique lié aux
activités humaines, dont certains effets, ajoutés à ceux des
projections volcaniques, provoquent des changements
inquiétants dans la composition de l'air et génèrent
l'accroissement des collisions de courants chauds-froids à
l'origine de cyclones et d'ouragans dévastateurs.
        Si l'on ajoute encore les guerres menées ici et là,
tant pour satisfaire des militaires, des tyrans et autres demi-
dieux en mal de gloire ou d'accomplissement de leurs
instincts de domination, le constat est attristant. L'existence
des uns dérange les intentions des autres. C'est ainsi que
les discours promettant des changements politiques plus
profitables, prétenduement nécessaires pour créer un meilleur
équilibre entre les nations, aboutissent en fait à déplacer
les problèmes, sans corriger le décalage entre les riches et
les pauvres, et à produire de nouvelles guerres locales,
voire un conflit mondial, volontairement, par légèreté ou


176
par aveuglement. Ce qui nous rapproche d'une fin prévisible
et probablement prématurée de la vie sur terre.
       Il s'agit pourtant là de perspectives totalement
contraires aux principes de la démocratie, directe ou
représentative, qui doit tenir compte des intérêts vitaux de
tous les citoyens et les associer au pouvoir de décision qui
engage toute une nation.
       La difficulté de réunir un accord majoritaire dans le
peuple ne doit, en aucun cas, servir de prétexte à l'entrée en
guerre avec une autre nation décidée en petit comité « par
nécessité et pour le bien du pays ».
       La mondialisation du commerce et de certaines
industries est démoralisante pour beaucoup d'ouvriers et
d'employés. Est-ce là un progrès ?


                     Projet de société

       Il est peut-être temps aussi de freiner cette fuite en
avant économique qui consiste à créer, à grand renfort de
publicité, des besoins plus coûteux qu'utiles dans l'unique
but d'engranger des bénéfices assez importants pour satisfaire

                                                          177
les investisseurs. C'est ainsi que les populations sont incitées
à s'endetter au delà de leurs moyens financiers personnels
et souvent familiaux en agitant, devant leurs yeux éblouis,
l'image enthousiasmante d'un avenir meilleur dans un temps
dont on élude hypocritement les conséquences possibles
d'un déroulement contrarié par un événement imprévu et
contraignant, en cours de contrat.
        Par ailleurs, la nature ne peut offrir encore des
produits, en qualité et en quantité suffisantes, que si l'on
cesse de la fragiliser ou de la détruire dans le seul souci d'en
tirer toujours plus rapidement des avantages en argent. En
laissant la désertification s'étendre, pour ne pas avoir apporté
les infrastructures hydrographiques nécessaires et à temps,
la nature continue de perdre de grandes surfaces, faute de
soins, alors que la population mondiale ne cesse de croître
en nombre.
        Renverser la tendance demande un élan vigoureux
et constructif à partir d'un inventaire scientifique attentif de
tout ce que la nature peut encore produire sur le globe. Et
quoique les perspectives ne soient pas actuellement encou-


178
rageantes pour l'espèce humaine, du fait qu'il y a confusion
entre l'utile et le superflu, la solution la plus optimiste
orienterait l'effort de tous vers la réalisation des moyens
nécessaires à une possible émigration inévitable de l'humanité
vers une autre planète d'accueil, du type de celle où nous
vivons et régressons de plus en plus visiblement.
        Une planète où tout serait à recommencer, mais
avec le discernement acquis par l'Homo Sapiens.


                         Comment ?

        Tout simplement en convaincant toutes les personnes
influentes, capables de comprendre que la réussite d'un tel
projet suppose une totale collaboration, un travail collectif
et complémentaire entre tous les laboratoires de recherche
scientifique, technologique, industrielle, biologique, géologique,
anthropologique, chimique et pharmaceutique, entre autres,
sans distinction de nationalité des établissements, afin d'établir
un inventaire des besoins à satisfaire dans un milieu neuf
et des moyens d'y accéder pour l'humanité.



                                                              179
              Avec quels moyens financiers ?

        Avec tout l'argent consacré aux guerres et aux moyens
technologiques construits aux fins d'éliminer ceux qui résistent
à la volonté d'un plus puissant, mieux armé et convaincu
de la supériorité de son point de vue. Le Conseil de Sécurité
de l'ONU serait chargé de superviser la réalisation de ce
projet et de veiller au bon emploi des fonds disponibles.


                          Par qui ?

        Par les pays les plus aisés et industrialisés, comme
par exemple : les USA, la Russie, la Chine, la France,
l'Angleterre, l'Inde et le Japon. Un rassemblement de tous
ces Etats, enfin associés dans une étroite collaboration aux
plans scientifiques et techniques, selon un gentleman
agreement pacifique capable d'éloigner vigoureusement le
spectre de la compétition malsaine qui les opposait naguère.
Le but recherché : permettre à l'espèce humaine d'aller
vivre ailleurs, en temps opportun, dans un environnement
encore indemne des nuisances issues d'un développement


180
anarchique croissant d'une société principalement conduite
par l'appât de tous les gains possibles. Une renaissance
souhaitable et salutaire pour notre espèce.
Les objectifs à court terme : rechercher dans notre
environnement stellaire une planète conforme ou en tout
cas adaptable à nos besoins.
A moyen terme : construire des instruments et des machines
nécessaires à la fabrication des éléments indispensables à
la sauvegarde de nos existences.
A long terme : transporter l'humanité, à sa demande, au
moyen d'engins appropriés vers ce nouveau lieu où enraciner
notre espèce.


                       Droit applicable

        Nécessairement nouveau. Pas d'appropriation des
territoires, liée à la découverte de cette planète d'accueil,
dans le sens d'une conquête avec droit de possession en
découlant tel que pratiqué sur la terre, sans autre justification
que le droit du plus fort ou de l'Etat d'origine de celui qui y
aura posé le pied en premier.

                                                             181
        Le globe terrestre, peu à peu abandonné, constituerait
un réservoir commun pour tout ce qu'il pourrait encore
offrir, sans risques de santé prévisibles, pour aménager le
nouveau support d'existence.
        Transportée et installée sur ce sol, la société serait
désormais considérée comme une seule nation formée de la
multi-ethnicité dans l'espèce, où tous les individus seraient
de jure égaux en devoirs et en droits. Une seule population
dont les besoins vitaux à satisfaire et les moyens d'assurer la
distribution des produits alimentaires et autres compléments
attendus seraient à disposition de tous.
        Dans cette pespective, l'argent redeviendrait un
serviteur dans la société et non pas son maître. Le profit ne
serait pas calculé sur chaque unité vendue, mais sur la
quantité demandée. Il serait donc mathématiquement
dégressif dans la pratique.
        La recherche d'autres planètes à développer, pour
différents besoins et loisirs accessibles pour toute personne
intéressée (par exemple : voyages d'agrément, séjours de
santé, sports et activités diverses) pourrait offrir beaucoup


182
d'activités valorisantes tout en stimulant les qualifications
individuelles, tant pour en réaliser les conditions matérielles
que pour acquérir les niveaux de compétence nécessaires.
        Les décisions (autrefois politiques) de portée générale au
sein de la nation nouvelle, proposées par un Conseil ad hoc
renouvelé tous les 5 ans par exemple, seraient mises en appli-
cation après approbation par la majorité absolue des citoyens.


                           Sécurité

        L'ancien Conseil de Sécurité de l'ONU, naguère
supposé empêcher les conflits armés sur la terre, pourrait
devenir le Conseil de la Sécurité Extérieure et se consacrer
prioritairement à protéger l'espèce humaine contre toute
menace en provenance de l'espace ou d'organismes hostiles
à notre existence.


                 Organisation de la société

        Une administration minimale serait mise en place et
encadrerait l'existence de toutes les personnes (état-civil,


                                                              183
police, tribunaux, fiscalité, etc), toutes les activités étant
appelées à se développer par une stimulation et une
émulation constantes.
        Les écoles, collèges, universités seraient ouverts à
tous, avec des possibilités de permutations, selon les
capacités réelles constatées chez les élèves et les étudiants,
et non pas à partir de leurs résultats globaux. Des
établissements privés seraient autorisés à peaufiner les
connaissances des candidats les plus brillants, dans leur
propre intérêt, dans celui de leur sphère d'influence et dans
la société tout entière.
        Les Arts et les Lettres auraient une place d'honneur
dans la société et un soutien correspondant à leur contribution
au bien-être de tous les amateurs et à l'édification d'un
environnement culturel de qualité.
        Les croyances religieuses auraient pour mission
principale de réconcilier entre elles tous les courants de
pensée dont les concepts, les contradictions et les prétentions
entretenaient la division, ou le mépris, parmi les humains.
Et souvent provoqué des guerres aussi longues que stériles.


184
        Les militaires professionnels seraient reconvertis
en responsables de l'unité intérieure et de la maîtrise des
conflits entre masses antagonistes.
        La police maintiendrait l'ordre public, veillerait au
respect des décisions de justice et poursuivrait les criminels
et les délinquants ordinaires.
        Une organisation de spécialistes dans les domaines
scientifiques et technologiques de pointe serait chargée
d'élaborer des instruments de défense capables de décourager
toute menace en provenance de l'espace.
        Un Conseil privé, permanent, formé de personnalités
hautement qualifiées, aurait la responsabilité d'accorder ou
non, au Conseil de la Sécurité Extérieure, le feu vert à
l'emploi de ces instruments de défense.
        Des commandos exceptionnels seraient appelés alors
à mettre en oeuvre tous les moyens de défense à leur dispo-
sition, toute la population civile étant mise sous abris à temps.



Conclusion : Il faudra de la détermination, du temps et le
génie constructif de l'Homo Sapiens.

                                                              185
                  CONSIDERATIONS
         ANTHROPO-PHILOSOPHIQUES

        Si l'on se réfère aux caractéristiques générales du
règne animal, on constate que les espèces vivent et restent
ordinairement sur le territoire où elles ont vu le jour. Elles
s'aventurent rarement sur d'autres espaces et ne s'approchent
des villes et villages que si elles sont poussées par la famine
ou le feu.
        Les éléphants, le moment venu, retournent générale-
ment sur la “terre des ancêtres” pour y mourir. Les oiseaux
migrateurs reviennent à leurs arbres et reliefs familiers.
        Qui pourrait démontrer que la “Terre-mère” n'est pas
le réservoir nourricier des corps formés à l'aide des substances
végétales et animales naturelles, durant le temps de la
gestation, et dont la croissance s'opère ensuite de manière
autonome ?
        Selon ce que l'on peut observer, le but de la vie doit
être l'évolution positive, dans le temps, des êtres à devenir
humain, quelles que soient les circonstances ayant permis


186
leur développement (adaptation au milieu, transformation
de l'environnement, protection de la santé, génération de
nombreux descendants, culture du sol, exploitation des produits
du sous-sol, transmission du savoir, création d'activités
économiquement rentables). Chacun est censé travailler à la
sueur de son front, pour manger et s'individualiser. Cependant,
le penchant négatif du comportement animal a toujours, chez
l'individu humain, maintenu le recours de la guerre pour
assouvir son instinct de puissance.
        Cette terre nourricière, dont nous sommes tous
usufruitiers à égalité de droits avec toutes les personnes
vivantes, tant sur les espaces émergés que sur l'eau des mers
et des océans, suggère l'obligation de consommer les
nourritures qu'elle offre avec discernement, économie et le
plus grand soin. Car il appartiendra à nos enfants et aux
enfants de nos enfants de continuer la chaîne des générations
humaines sur la terre, aussi longtemps que la qualité des
conditions de vie à l'air libre en permettra l'exercice.
        Le phénomène de la vie sur la terre paraît de plus
en plus fragile, au regard des “progrès” réalisés quant à sa


                                                           187
qualité et dans tous ses aspects. Beaucoup de personnes
connaissent une errance forcée, économique ou événementielle,
qui a rompu les liens avec leurs repères affectifs et
territoriaux essentiels. La fragilité morale et la crainte de
lendemains toujours plus amers sont des facteurs capables
d'enlever, chez beaucoup d'entre elles, toute volonté de
s'opposer intelligemment aux diverses dérives qui les
guettent, ne serait-ce qu'en se laissant entraîner dans des
entreprises violentes, à la mesure de leur désespoir.
       C'est ainsi que la société actuelle s'est infantilisée
sensiblement et connaît une délinquance en forte croissance,
du fait qu'elle a perdu le sens des responsabilités naguère
inculquées aux enfants et adolescents dans les écoles. Elle
perd aussi sa capacité d'ouvrir des voies accessibles à tous
pour favoriser un avenir humain plus sûr et plus gratifiant.
Les gouvernements se contentent de recommander aux
pays en guerre de modérer les risques de dégâts
collatéraux dans les populations civiles exposées. L'instinct
bestial surpasse peu à peu la maîtrise des pulsions de
puissance sur autrui. La porte est donc ouverte,


188
regrettablement, vers le retour à un stade inférieur
d'évolution.
       La terre et la chaîne des générations sont les
principaux éléments matériels liant le passé au présent et
constituent le cadre de la réalité dans laquelle nous
existons.



                           




                                                      189

				
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