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Souvenirs numériques d'une culture future

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Souvenirs numériques d'une culture future Powered By Docstoc
					           Des cultures à égalité ?, Diversité Ville-École-Intégration, N° 148, mars 2007, CNDP




                                    SOUVENIRS NUMERIQUES D’UNE CULTURE FUTURE
                                          INDUSTRIES CULTURELLES, CONTROLE, ACCES, INTEROPERABILITE, DONNEES




                                                               Philippe CHANTEPIE !




     En moins une décennie – sous la double norme de la numérisation et du protocole internet –
les industries culturelles et médiatiques basculent dans l’ordre numérique : les phonogrammes
d’abord, comme toujours ; la presse ensuite ; la vidéo aussi, en dépit des salles ; la télévision,
bien sûr, qui le sait et s’y précipite maintenant contre l’évasion publicitaire ; le livre en premier
car le web est avant tout du texte. Elles basculent sous un ordre qu’on a dit « révolutionnaire » et
qui n’est peut être que catastrophique. On regarde en arrière et l’on cherche ces exemples de
filières industrielles disparues. Mais, du textile au charbon ou parmi de plus récentes, aucune ne
disparaît jamais. Elles s’adaptent, produisent d’autres biens ou des services.

    En principe l’article a commencé. Son articulation répétée, ses avancées s’il y en a, ses
redites commodes issues d’autres articles ou de livres, son cheminement qui fait déjà ornière, et
tout l’appareil légitime des notes en mezzanines d’University press d’Oxford à Berkeley, de
Harvard à Shanghaï, rarement de Paris, ces références « scholar-googlelisées » pertinentes par
leur seule inclusion dans les lois de Zipf.

     J’aurais eu le temps. Ecrire sur les histoires de l’emprise du capital sur l’esprit, si l’esprit et
sa valeur s’ils y avaient place au moins autant que pour Pierre de Boisguilbert exprimant la
valeur économique par l’exemple du spectacle vivant. Réfléchir les industries culturelles
numériques dans l’imaginaire industrialisé, oscillant entre dévoration et désespoir du désir.
Rabouter le Marx présent dans le Tocqueville observateur de l’industrie du livre d’une société
démocratique, avec le malaise freudien, l’analyse technicienne de la reproductibilité à la fausse
nostalgie d’Arendt, etc. Mais, avec ce temps, aurais-je dit de nouveaux ressorts techniques,
économiques, sociaux, politiques, juridiques de ce qu’une génération de jeunes, sur une période
inférieure à dix ans, éprouve ? – Non. Ce n’est pas une culture numérique singulière et
spécifique, enfermée sur ses objets, mais plutôt l’effet numérique disruptif qui gagne partout qui
se révèle ailleurs.
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    Affleurent plutôt des souvenirs, des choses vues notées avant l’aube last summer à Los
Angeles. Ils s’installent au mépris de toute chronologie des médias, insensibles à l’ordre
méthodique, dans l’espace-temps d’une navigation flottante d’internaute. Des bouts de mondes
numériques en blog, au jour le jour, de modestes signes d’une culture qui vient et l’exprime,
finalement, pas plus mal, ainsi extraits :




!
  Chef du Département des études, de la prospective et des statistiques, Ministère de la culture et de la communication, chargé de cours d’économie de
la communication numérique à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, d’économie des industries culturelles à l’INA-ENST, d’enjeux de la
propriété intellectuelle à l’Université de Lille III.



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    Chairs mobiles, minuties digitées.
    Los Angeles, 22 juillet.

L’avion DHL – “ Rang 27, places ‘bookées’, transit à Montréal et non Toronto ”, lançant
l’impression de colonnes de codes indéchiffrables (horaires, codes de vols, d’embarquements,
de transits…). L’avion raté est rattrapé. Dans l’après le 9/11, le contrôle électronique des flux a
pris en charge le retard imprévu, le transforme en avance, le cale en temps réel, régule. Les
codes barres EAN font le reste, comme Fedex, DHL : enregistrer, stocker, transmettre, transiter,
centraliser/décentraliser des paquets, ici de chairs là de digits, dans des hubs aéroportuaires,
parallèlement aux paquets de bits transitant dans les systèmes d’information interconnectés des
compagnies aériennes, des Custody et State Departement de l’US administration, comme ceux
de Visa-Mastercard. (…)

La main et la frontière – Plus tard, on offusque la lumière rouge d’installations biométriques
mis a disposition des futurs visiteurs et l’on prête son visage à la lentille d’une webcam tendue
par la douanière, identifiée Lula, à quelques pas des stars & stripes banners. (…) La surface de
la chair digitale s’est comme insensiblement mais imprescriptiblement mutée en digit. Ses
minuties scannées, encodées graphées, calculées, enveloppent déjà la signature unique
authentifiée, pulvérisée – sans contrôle – sur les réseaux électroniques : watermarking
anatomique enregistré, stocké, transporté, inaltérable. (…) On ne peut plus alors distinguer dans
cette fonction acquise, ce que ces minuties numériques conservent des terminaisons
anatomiques d’une main numérisée, à présent arraisonnée par le Digital Rights Management
system de l’écoulement des flux de corps passant une frontière du monde. (…) Dûment digité,
j’entrais dans l’Amérique digitale.

    Les Sims : en grand !
    Los Angeles, 23 juillet 2006

The House. – “ It’s a house ! ”, lâche avec admiration mêlée d’étonnement le chauffeur de taxi.
(…) La nuit, on décèle mal les secrets des maisons alignées horizontalement dans l’infinie
surface pavillonnaire. On trouve vite la climatisation et son souffle âcre, les rangées alternées de
diet-cokes et d’imported lager beers, l’attrait du backyard behind the house avant de se perdre
dans un king-sized bed. Et, malgré le jet lag on trouve aussi dans des placards aux fonds
inatteignables des mugs géants faits pour d’aqueux american coffee. (…)

Protagoras terminal. – Echelle étrangère, nouvelle, qui rend tout objet ménager inutilement
grand, comme le 4x4 de Jack Bauer, les rues, mêmes petites, architecturées comme l’avenue
Foch, les biker lane, les boîtes d’aliments, l’électro-ménager, etc. qui occupent tant d’espace.
Ainsi des Sims, on a tout l’intérieur, à la fin du jeu : canapés, tables, lampes, chaises, objets
d’agrément, barbecue, écran HD, tout disposé exactement où l’espace du jeu et l’espace réel le
prédisposait. (…) Seule la fréquentation de l’iMac domestique, la présence familière d’un iPod
aux pseudopodes nombreux – ses stations d’accueil avec leurs gueules d’anges terminaux–
recréé de la mesure du monde et met fin aux Aventures de Gulliver.

    Wifi’s place : escape ?
    Los Angeles, 24 juillet 2006,

City of Quartz. – Pershing square est le cœur de Downtown. On se figure mal comment les
émeutes de 1993 auraient pu se dérouler ici au nord de South Central. À quelques pas du City
Hall, tout près de la Criminal Court devant laquelle attendent chicanos et quelques blackset que
borde à l’Est l’autoroute, entre le monstre de béton du LA Times et les quelques tours de la
Skyline au Nord, vers le Wells Fargo Center qui la domine, sur un replat d’où part le funiculaire
vers le MOCA, car le musée se gagne en funiculaire. Entre la 1st et le 6th, sur Main Street ou
Broadway, pas plus d’1/2 mile sq, fait de quatre à cinq blocks de côté. C’est cela le centre
introuvable de la mégalopole (…) autant que la vieille arménienne qui retrouve du Français
d’Aznavour pour le fredonner en vendant ses cocktails improbables de fruits. (…)


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Escape. – À chaque entrée de Pershing Square, il y a un panneau empli de pictogrammes, une
table de ses lois, accessibles aux illettrés : “ no skate ”, “ no bike ”, “ no music ”, “ no deal ”,
etc. (…) A Pershing Square, ce faux centre jardiné par son petit corpus serré de règles étroites
par leur objet, l’espace public étouffe sous le corset. (…) Dans le parking, sous Pershing
Square, un panonceau mal placé rouvre pourtant de l’espace public : “ Pershing Square : Wifi
s’place ”. L’espace public numérique, démocratique. Il faudra tester le firewall... pour aborder
le sens de place (au centre, en bas, sur le clavier), sinon d’escape (en haut, à gauche, sur le
clavier).

    Monadologie numérique : le G.P.S et le barbecue
    Los Angeles, 25 juillet 2006

La voiture hybride. – Le Global Positioning System, technologie militaire contemporaine
d’internet et d’Apollo est accessible aux civilians depuis une décision de Bill Clinton. Le G.P.S
met à la portée de chacun une vision militaire de sa situation terrestre. (…) Inquiétante étrangeté
de l’objet qui ne tient certainement pas de sa complexité tassée dans les 200 pages de
reproduction des displays dont l’architecture arborescente est intelligible aux enfants. Elle ne
tient pas plus aux simulations martiales de jeux vidéo, des séries télévisuelles à la mode ;
l’esprit s’est habitué aux infographies temps-réel depuis les dernières guerres mésopotamiennes.
L’hybride économe équipé du G.P.S n’échappe pas au destin possible d’une de ces voitures-
cibles infiniment repérables depuis Ennemi d’Etat jusqu’à 24h chrono-season five. Evidemment,
s’il le fallait, dans le prolongement de l’interconnexion des réseaux : les minuties facilitent le
suivi de l’adresse déclarée, bijective avec les polices d’assurances des voitures, et donc, la
mobilité est satellitairement triangulable par le. G.P.S. Guère d’étrangeté à cela dans le monde
vanté du RFID, et puis, tant de services géolocalisés si commodes, fruits de l’exponentiel jeu
des mashups, hybridant Google à eBay en passant par Amazon et Mc Do, la mobilité au centre.

Par défaut. – L’inquiétante familiarité de l’objet est affaire de distance. Sur l’écran LCD, on
peut, bien sûr, dé-zoomer pour voir l’étendue du territoire américain. Mais, par défaut, c’est-à-
dire tout le temps, toujours dans le monde numérique de masse, l’image sans cesse renouvelée
est imperturbablement celle des quelques centaines de pieds devant. Par défaut , la géographie
numérique est de courte vue. (…) Cette étrange distance – microcosmique –, ordonnée depuis
l’espace, n’était pas familière. D’ailleurs, avec le G.P.S. toute position unique, individuelle,
mobile, universelle et insignifiante reconduit, avec sa distance myope, au backyard, le lieu du
barbecue, le Home, comme le meilleur des mondes possibles, default.

    Machines de cultures
    Los Angeles, 28 juillet 2006

L’omibilic. – “ Don’t call it a phone! ” Le dernier smartphone, sorte de grand Zippo, occupe
une large place des écrans publicitaires télé, affublé de sa devise : “ machine culture ”. Le
hasard de l’affichage urbain oppose le smartphone et l’iPod autour de l’entrée du LACMA (Los
Angeles County Museum of Art). Convergence impossible ou préfiguration de l’iPhone-TV en
préparation ? La culture en affichage : “ machine culture ”. Sur Google.com, le premier lien de
“ machine culture ” est une revue anglo-saxonne on line qui dans son dernier numéro comprend
des articles de/sur Derrida, Nancy, Stiegler… Le second lien valide pointe sur Amazon.com :
City of Panic (machine culture) de Paul Virilio, une dénonciation de la cité numérique.
“ Machine culture ” La culture ? – Pas pour l’équipe de philosophes qui, avec leurs
commentateurs, occupent bien plus de la moitié des étagères, rayon ‘philosophy’ d’un
quelconque Borders. – Pas celle du LACMA qui rejette faussement l’entertainment au pays de
son industry et qui serait juste fashion. Hasard de media-planning ? – La disponibilité des
affiches. ‘Culture machine’ d’un coté, et de l’autre la culture machinique déhanchée par l’ombre
noire d’un black aux dreadlocks ombiliqué à l’iPod ? – Non, au centre, the Content, compressé
à l’extrême dans une petite boîte, blanche ou des couleurs de rainbow. (…)



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Bazar. – Au LACMA, the Content ? – Ici, l’upper-class portraiturée par David Hockney de
Londres à L.A., en passant par Paris ou New York, qui s’observe de sa moue entendue et
satisfaite. Le pavillon d’art japon pas central, mais l’esthétisant Zen partout qui fait un fil
invisible et communiant relie tous les autres lieux d’une même culture : Rodeo Dr., rue de la
Paix, 5th avenue, Sloane Square, via del babuine, etc., bien séparée des “ Culture Machines ”.
et pour ceux que les “ Culture Machines ” adress, il y a le California Science Center, le
Discovery Science Center avec son cube au bord de la freeway d’Orange non loin de Disneyland
mais à l’opposé d’Universal’s Studio, le Petersen Automotive Museum, etc. : des Museum’s
machine ou Machine’s Museum. Ils sont ceux des populations arrivantes et intégrées ou de
latinos, coréens et taiwanais, pas de noirs ou si peu. Autour de la machine –en apparence sans
culture – les sponsors, qui de Boeing, de GM ou Chrysler, de Dell ou d’Intel, se pressent pour
fournir des expériences de bazar.

Beyond the hydrogen. – Dans chacun de ces musées, il y a une salle sur l’énergie, une salle qui
dit la part d’énergie fossile mondiale consommée, celle consacrée aux cars ; une salle du Big
One inapprivoisé, commensal d’une course sans avenir ; et, à côté, il y a un espace nouveau ou
under construction : la salle de l’énergie à hydrogène qui dit qu’il y a encore un futur des
voitures, un avenir des machines, le destin de la “ Culture Machine ”.

    WoF : Hollywood et The Mall
    Los Angeles, 29 juillet 2006

Military. – On finit par céder aux rituels de L.A. Pas celui de la télévision, parce que la
profusion des chaînes laisse croire qu’il n’y a que des chaînes locales, de proximité sans argent
ni talent, communautaires dont on est pas destinataire, et parce qu’en les zappant on finit par
s’endormir devant Military, chaîne hagiographique des matériels de mort des boys avec leurs
chambres où sont cloutés les casquettes des Raiders d’Oakland, les maillots des Vikings du
Minesota des Redskins de Washington, des Eagles de Seattle ou des Patriots et toute cette sous-
mythologie politique juvénile de gangs et de natives, le base-ball glove, la TV dans un coin, le
petit, bien petit, tas de livres sur l’étagère, et le PC au centre.

Cluster. – Parmi les rituels, il y a l’indéfendable visite de l’un des tous premiers clusters
industriels : le cluster du cinéma mondial – Hollywood Blvd – est à échelle américaine,
régional : Columbia Pictures est à Culver City, Universal au nord de Mullohand Drive, Warner
plus haut vers Burbank comme Disney, Paramount Pictures, etc. Et, pour le désigner, il y a
cette vaste double chaussée pavée de noms de stars. Si le plus grand nombre sont enfouis dans
l’inculture cinématographique, c’est qu’on y compte beaucoup de stars pâles de TV, Radio,
Records de l’entertainement industry.

Wall of Fame. – L’histoire que raconte Hollywood Blvd est répétitive, sans imagination ni goût,
chère et inutile comme ce train de musées médiocres – Hollywood Wax Museum, Guiness World
of Records museum, Entertainment Museum, Hollywood Studio Museum derrière les magasins
de bibelots hollywoodiens et d’Heavy Metal et Gothik. Elle est vide et oublieuse, me rappelle le
fichier téléchargé en Peer to Peer de la bande son d’Histoire(s) du cinéma. L’histoire d’un art
du XIXème siècle... sans taxinomie. Ou bien. Si, la même que celle des magasins de chaussures
de sport des Mall qui segmente sexes et âges, disciplines, genres, marques, couleurs, tailles,
prix… La même qui organise l’espace des sens visuel et auditif, du spectacle et que partagent de
plus en plus ensemble – NBA, NFL, NHL, MLB, etc. à moins que ce ne soient CBS, CNN,
CNBC, ESBN, ABC, MSNBC, FOX… : taxinomie du copyright.

    The Getty et le Rôdeur
    Los Angeles, 26 juillet 2006

Délocalisations. – L’essentiel à voir : The Getty, son architecture, les panoramas qu’il découvre,
ses expositions temporaires – Raphaël et Bruegel au Pavillon Nord, Ensor au Pavillon Sud. Sur



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les hauteurs de Santa Monica, avec sa réfection mondialement connue et sa logique de
délocalisation, à laquelle peuvent prétendre aussi Le Louvre, le MOMA, les Officii, la National
Gallery, l’Ermitage, les blue chips du marché mondial des marques touristiques.

Le Lycée. – L’architecture de l’organisation surprend à l’abord : prise en charge suave et polie
qui vaut bien les 7$ laissés au Parking. Mais le geste architectural, selon l’expression
paresseuse, la qualité de la collection privée, le soin apporté à l’accrochage, ceux prodigués aux
jardins, tout cela sera, comme les œuvres le sont, free. (…) Sans avoir eu le temps d’interroger
le sens de ce don – la centaine de mètres d’un transport émollient – on jouit à peine arrivé de
trouver avec tant d’aisance dans ce lieu absolument parfait, ce domaine des Dieux, son ou ses
chemins, son guide et ses parcours, ses arrêts et mouvements, ici sur un escalier, là dans le
patio,… plus loin, entre le Centre de recherche et de la Bibliothèque et le Pavillon dédiés aux
familles, à côté d’ateliers de création ouverts aux amateurs des secrets d’aquafortistes ou de
graveurs. Laiteuse et lumineuse, ce modèle de design pour Steve Jobs, l’esthétique de
l’architecture de Meier habite l’atmosphère du Lycée que parcourent de petites troupes adoucies
et policées.

L’Idée du Musée. – On vaque dans ce survey visuel. Fidèle Lagarde et Michard des grands
moments de la peinture occidentale, auquel manquent les volumes antérieurs au XVème siècle
et ceux postérieurs au XIXème siècle, Getty est une Idée. Parfaite. Froide. Pure. Un univers
lacté, sans tâches solaires, de Beaux-Arts, un monde ouranien détaché de la caverne urbaine et
tentaculaire qu’il surplombe. C’est aussi le monde d’Iceman, l’un des super-héros de Marvel qui
a aussi son exposition justement au centre de la ville, près du feu de la caverne, loin de Getty.

Le rôdeur. – La découpe clinique des cultures est le fait du funiculaire. Pour quitter The Getty,
pas de conducteur, les caméras aux extrémités des rails arrêtent le funiculaire, lancent le départ
et rythment les rames. De couches anciennes de mémoire vidéo, l’image de The Rover remonte
à mesure qu’on redescend dans la ville. Devancée par son bourdonnement typique, la boule
blanche, laiteuse et molle, guette, garde N° 6. Les caméras numériques, placées au sol, à
chaque extrémité du parcours du funiculaire et qui désignaient les frontières des cultures étaient
en marche. Quittant ce Portmerion culturel, au fond de la baie sur la côte galloise de
Snowdonia, dans le dernier épisode – Fall Out – N°6 est N°1. La culture comme position donc
angle de vue vidéo.

    Culture free, Los Angeles
    11 août 2006

Forbes. – Aux Anges s’inventa no future. Aux Anges s’invente la free culture. – Non !, s’écrie
le touriste cultivé aussi rare que le touriste. On décompte des musées, des cinémas, des
expositions, des salles de concerts symphoniques ou non, des Trusts, montés contre des héritiers
dispendieux ou pour accrocher un peu de temps au nom d’une dynastie nouvelle, d’avant ou
d’après-guerres, d’avant et après internet, qui se disputent l’espoir de figurer au Top 20 de
Forbes sur ces acres d’Ouest, victorieux au palmarès du density dollars avec sa plus grande
concentration de billionaries.

Kill in action. – La culture, comme dans toute ville sous l’effet de « l’américanisation » a ses
beautés de vignettes, ses dans ses magasins industriels de galettes argentées qui packagent
musiques, films, textes pour disables, games (pour consoles, exclusivement), etc. Ils sont un peu
partout disséminés, un peu partout désertés, parcourus de passants âgés qui justifient par leur
ennui seul la fermeture de ces hangars de fichiers numériques. Ils sont aussi inexistants dans
l’espace urbain : KIA (kill in action). Désertion numérique de la distribution des produits de
culture, qui n’a presque jamais existé sous ce nom. (…) Les corps eux, vont, viennent, véhiculés
sans cesse, avec un peu de gravité, beaucoup de neutralité, pour empiler de la dépense autour du
home, du car. L’ascèse consommatoire schizoïde domine : sugar free, tobbaco free, alcool
free… culture free.


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    Nike la music
    Los Angeles, 2 août 2006

A Mall. – A Los Angeles, pas vu de Niketown pour all footwear, all apparel, all equipment, all
headwear, all men, all women, all kids. Dans le Mall, parmi les Nike, un étrange panneau,
comme une toile blanche accrochée au beau milieu de rayures à la Buren de chaussures gauches
d’un côté qui le pointent par la gauche, et symétriquement, droites qui le désignent par la droite,
montrant chaque fois leurs plus beaux profils, extérieurs. Installation ? – Non, performance.

Venice. – Les joggers courent sur la runway réservée à la suite de l’Ocean frontway walk ou sur
le sable de l’infinie plage sous les regards des Life Guards dont les stations surélevées font
étapes, derrière les Ray Ban de la patrouille régulière de la Quad Police Bike, comme l’exacte
réplique du versioning Playmobil. Les joggers appartiennent à la communauté des street
performers de Venice Community, celle qui invente depuis la fin des 70’s les usages de soi,
l’otium corporel version diet, et dont la théorie française s’étale avec obésité dans les bonnes
librairies de Berkeley. Ces beachrunners performers sont lestés d’un appareillage au biceps
qu’on confond parfois, de loin, avec un tattoo qui aurait dégouliné. Il n’en est rien. C’est un
nano d’early adopters, « pro-ams » de l’entertainment personnel, niche marketing précieuse qui
décrypte les quantités industrielles d’objets futurs pour le monde entier. (…) Le beachrunner
street-performer, comme tout bon futuriste demande « à se dépasser », à « aller encore plus
loin », « plus vite », explique dit le cartel au côté du nano-nike. (…) Mais, plus que cela, le
beachrunner street-performer achète et qu’on s’offre de lui offrir : un coach personnel, le
« Sport Kit Nike + iPod ». (…)

The “ Sknip ” ! – Numérique, il lui faut des devices au Sknip. C’est dans l’ordre de la mécanique
numérique, le device. Et même le nano, il lui faut des devices. C’est organique, le pseudopode
du device numérique. Alors le texte du cartel de l’installation pour performer s’allonge.
D’abord, pour que commence la performance qui s’appelle “ Rock 'n' jog ”, il faut que “ vos
baskets s’expriment ”. Car, en vérité “ votre iPod nano les comprend ” : les baskets. Ca y est, on
démarre ? Ensuite, cédant à la mode de l’instillation du digital art dans toutes les performances
qui se respectent, il faut du “ temps réel ” et de la “ connexion avec le monde entier ” pour
“ rester synchro ”. C’est là qu’on décille la vraie performance, car ce ne doit pas être bien
commode d’être synchrone avec le monde entier. (...)

Le Nano. – On prend le rythme ? – Le nano, les baskets expressives, le beachrunner street-
performer est passé sans sourciller à tous les étages – all footwear, all apparel, all equipment –
du nano Nike Town, weightless economy exige, pour l’achat de son Sknip. Et le coach ? (…) –
Pour faire simple : le nano qui synchronise déjà toute la musique, les photos, le calendrier, la
vidéo, etc., va synchroniser les data relatives à l’entraînement : la performance, donc le “ Rock
'n' jog ”.

2nd Life. – On suit ? Le nano permet aussi de visualiser, les data, sur Mac ou sur PC, sur
itunes.com et sur nikeplus.com (preuve que l’interopérabilité se règle, même chez Apple). C’est
l’effet de la synchro temps réel. On y est presque ! Parce qu’à ce moment, le beachrunner
street-performer voit pointer son coach avec sa memory de chacune de ses courses, l’Amstrad
d’analyses de ses performances, sa loi de Moore des futurs records, et tout le toutim des
statistiques à chacun de ses pas : vitesse, distance, calories brûlées… Le coach quoi ! Celui qui
donne le vrai sens, pas celui de “ se dépasser ” et “ d’aller encore plus loin ”, qui était de la
blague, le vrai qui est d’utiliser le Sknip pour défier tout autre skniper dans le monde entier par
des courses virtuelles. C’était donc pour cela qu’il y a la synchro temps réel. Mais pour les
autres, ça marche en temps différé. Le 2nd Life sportif, à discrétion.

Of course. – C’est la face “ persévère ” du coach. Mais, le Sknip est janusien : il a sa face “ mer-
aimante ” tout aussi nécessaire au beachrunner street-performer de Venice beach. Cette face, a
pour attribut le “ Continuous Workout Mixes ” i.e des Mixes d’entraînement en continu que le


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beachrunner street-performer aura prédéfinis selon le temps de course disponible ou la distance
de performance espérée, à partir de programmes de Mixes déterminés selon la nature de
l’entraînement et la motivation, pour que les listes de lectures sélectionnées par des
professionnels puissent se débitent au train. Face si aimante que le beachrunner street-
performer peut même être un analphabète musical total, puisqu’elle le pourvoira avec “ Athlete
Inspirations ” programmes banalisés de mixes des musiques favorites des icônes sportives
patentées de Nike à podcaster sans modération. Finish : “we’re working to take music and sport
to a new level”.

    Many Tattoos
    Los Angeles, 27 juillet 2006

You Tube. – Le temps de plage fait échapper au numérique. Los Angeles n’est d’ailleurs pas
aussi wired que sa fausse concurrente du Nord-Pacifique que la publicité câble gratuitement
maintenant. Tout dit leurs contraires : l’habitat dispersé, l’omniprésence d’antennes satellites
individuelles qui signalent les limites de besoin de voie de retour, la discrétion publicitaire des
technologies numériques, la rareté des boutiques high-tech. La ville d’Hollywood est ville de
broadcast pas du broadband, ville du DVD avec ses blockbusters to rent or to sale, du PVR
interactif accroché au bouquet satellitaire pour des services calés pour écran plasma HD. Ville
d’images customizable, un peu, depuis que le nouveau citoyen américain R. Murdoch développe
sa dernière acquisition You Tube : l’alliance du Studio de masse avec les publics
communautaires qui s’échappent. (…)

Broadcast. – De la fin de 66th Road jusque vers Pacific Palissade, le chemin est bordé de deux
sollicitations de forces égales : échoppe de Tattoos, échoppe de palm reading, psychic, tarots,
astro. Le plus grand nombre a succombé. Hommes, femmes, jeunes, vieux, maigres, obèses le
plus souvent, bimbos et chicanos, blacks et nazillons – leur nombre impressionne ici, comme si
la française « Affaire Yahoo! » d’insignes en auctions marquait bien la fin des services
mondiaux et le retour des partages linguistiques et législatifs pour raisons de commerce. A
chacun son tattoo, à quelques-uns son piercing. Ce n’est pas une mode, une modalité des corps
à voir, qui ne distingue pas bien dans un vague syncrétisme graphismes asiatiques, mélanésiens
ou gothiques. Ils ne disent rien, de soi, sinon qu’on un jour, on a interrogé l’avenir, acheté son
tatoo parmi la gamme de motifs égaux, et surtout, qu’on s’est assuré qu’il serait passager,
transitoire, fugitif, ainsi qu’une image fixe qu’on pourra continuer de changer de henné. Les
tatoos ne télécommuniquent pas. En broadcast, ils font les images d’une trace argentique sous
le soleil, filigranée, d’une décalcomanie, ou plutôt d’un film transparent, hollywoodien.

    Terror of sprays: prohibitions
    Los Angeles, 12 août 2006

Terror in sky ! – C’est l’équivalent de Snakes on the plane qui sort alors dans tous les theatres
succédant à l’exceptionnel succès-sequel de Pirates of the Caribbean, en permanence sur tous
les écrans. Ni recul, ni pudeur : l’information (?) dans la rubrique “ stories ” incrustée du chiffre
des jours – on en est à 2 – comme une série TV dont on ignore le chiffre des épisodes et des
saisons. Ca singe la profondeur historique, la temporalité scénarisée qui inscrit l’événement
dans la durée explicative. Explication causale ? – Point. Commentaires consécutifs ? – Moult.

Buzz. – La maîtrise logistique, militaire, produit : affichettes, signalétiques, grands cartons,
serre-files, sachets plastifiés d’objets non-prohibés, surcapacité des personnels, allocutions,
commentaires, images et infographies, etc., de JFK à LAX en passant par LAS ou DAL, comme
l’ébruitent les reporters locaux dépêchés au réel. Le bruit, le buzz emplit les images, les paroles
cathodiques et réelles de la menace, le plus grand trou de sécurité d’un Etat : l’espace aérien qui
était conquête. (…)




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Pari. – Mi protocole de survie, mi cours d’instruction civique, reviennent les commandements
du futur avionné : no spray, no gel, no liquid. S’accumulent les images hoquetantes des foules
compactes et grossissantes de paquets d’embarquants à transmettre, sans protocole TCP-IP pour
trouver l’adresse et le chemin. (…) Enfin, à la gloutonnerie des choses succède le dépouillement
libératoire – flacons, parfums, gel, sachets, etc. Le pari pascalien transformé en astuce de garçon
de bain.

    Casino’s economy, a economy of free
    Las Vegas, 8 août 2006

Guizot. – Las Vegas n’est pas bien regardante. Hôtesse ouverte, avec ses lois matrimoniales, ses
jeux, son sexe faux, son argent bien réel, elle laisse faire et laisse passer, sait compter, attraire,
dévorer puis recracher aussi. C’est ainsi qu’elle croît à un rythme chinois, essaime et fait modèle
à Macao. Le mystère de cette débauche hallucinée de lumières, de bruits, empreinte de fausses
grandeurs d’Hôtels-casinos signes de villes (New York, Luxor, Paris, Venise…), marques
historico-imaginaires (Aladin, César, Excalibur...) et le toujours plus MGM Grand.

Bug. – Dérèglement ? – Non, banale panne informatique, un bug de hasard qui dissipe le
mystère. Au-dessus d’une rangée bien ordonnée de bandits-manchots, devant laquelle se
resserre une troupe agitée de joyeux autour d’une gagnante, plusieurs ayant détaché leur carte de
crédit au cou de l’appareil, un large écran plasma noir scintille. En haut à gauche de la surface
obscure clignote, selon le temps de rafraichissement, quelques lignes de codes, comme aux
premiers temps de l’informatique domestique : « C:/ », puis en bas « OS linux / error system ».

L’échange et la Dépense. – La vérité de ville capitale se révèle d’un coup de bug qui fit une
gagnante véritable. A côté de toutes les explications psychologiques et sociologiques des
addictions individuelle et collective, des flux financiers investis pour satisfaire l’appétit de la
ville, des figures de nerds, zélotes de Richard Stallman et nouveaux conquérants de l’économie
du don. Le don du temps et de la compétence – de la dépense gratuite – s’investissaient donc
aussi dans les systèmes d’exploitation en licences libres interopérables des bandits-manchots. Le
bug n’a pas duré à Sin City. Wikipédia apprend que Quentin Tarantino pour « Sin City » avait
tourné une scène de l’histoire « The Big Fat Kill » contre un cachet symbolique d’un dollar. En
échange, son réalisateur Robert Rodriguez avait composé la musique de Kill Bill: volume 2
contre le même cachet symbolique d’un dollar. Las Vegas sait avant les autres la valeur de
l’échange et de la part maudite, celle de l’interopérabilité des systèmes d’exploitation pour
développer les effets-réseau de casinos dépouillés des techniques de lock-in.

    “ El Pollo loco ”
    Salinas, 6 août 2006

 “The Salad Bowl of the World”. – Au bord du fleuron du state scenic highway system, la si
fameuse Pacific Coast Highway qui va de San Juan Capistrano au Sud jusqu’à Dana Point au
Nord, la first, le must qui traverse des villes sans ville, des villages aux dimensions de lieu-dit :
Salinas. A Salinas, on n’est pas beau, on est history poor, mais à Salinas on compte tout de
même 150 000 âmes et on est joint et traversé par la 101. A Salinas on est hispanique, plus des
deux tiers d’une population peu diplômée, née pour un tiers à l’étranger ; population de latinos
au taux de chômage trois fois plus élevé que la moyenne nationale et croissant. Salinas est
agricole : “The Salad Bowl of the World” qui fatigue laitues, brocolis, champignons ou fraises.
Salinas est viticole mais encore au cœur de la floral industry. (…)

Chicken Run. – Si elle n’était laide, Salinas serait ville élue d’une vallée ensoleillée, variée,
accueillante, regorgeant de nature entre Provence, Corse, ou Italie. Elle aurait a porter une
culture gastronomique : California food et crûs de Napa Valley. (…) Mais à Salinas, le soir on
se presse en nombre s’alimenter entre Kentucky Fried Chicken et Pollo loco, entre sandwiches
et hamburger. (…) Pollo loco a la touche d’une banale franchise mexicaine ; mais à Salinas, le



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Pollo loco bénéficie de la proximité d’immenses hangars comme des météorites surnageant dans
le désert voisin : des usines de poulets vaccinés de goût. (…) A Salinas, nourri est alimentaire,
se nourri aussi. Est-ce français de songer au Soleil vert ou à Chicken Run qui font d’Edward G.
Robinson et de Ginger des figures nostalgiques d’une culture du goût ?

    Connecting nowhere
    Bishop, 7 août 2006

Communautaire. – Bishop est une ville, a town, comme ces milliers de towns qui sont là faute
d’être ailleurs, in the middle of nowhere, avec invariante, sa route qui la déchire, bordurée de
motels et d’Inns et sa poignée de streets qui ligaturent cette cicatrice urbaine, son 7/eleven, ses
banques plurielles, concurrence exige, sa gas station permanente. A Bishop, ce n’est pas le
commerce des piolets pour l’Ouest montagneux ou de chapeaux à larges bords pour le sud-est
désertique qui active. Le jour, on vend certainement de l’attirail d’aventure car de tous les
nowhere, Bishop a pour singularité d’être à l’intersection du lowest américain (282' below sea
level) et du highest (14,495'), mais pas plus que des livres chez Bookseller si bien pourvu et
encore éclairé au milieu de la nuit. Car la nuit à Bishop, le trafic est continu – camions, voitures,
passants, chiens… à 11, 2, 5, AM comme PM. Bishop qui triangule San Fransisco – Las Vegas –
Los Angeles ne cesse pas d’occuper ses communautés d’âmes besogneuses : Calvary Baptist
Church, Bishop Creek Community Church, Bishop Church of the Nazarene, Oasis of Grace
Foursquare Church, Our Lady of Perpetual Help Catholic Church, St. Timothy's Episcopal
Church, Grace Lutheran Church, Our Savior Lutheran Church, Neighborhood Church … (…)

Excluabilité bien ordonnée. – Dans son étroit web de streets courtes qui s’achevent dans un faux
désert, Bishop n’est pas seulement affairée par ses connexions divines, elle compte trois stations
de radios médiocres qui font tourner Rock’n’roll on Oldies et Country et son cybercafé. Au
départ de Bishop, à l’ouverture des connexions réseaux sans fil du PC portable, la norme IEEE
802.11 a fécondé une pêche miraculeuse. A Bishop qui s’enorgueillit de n’être pas victim of
digital devide, tous les voisins à mâtine ont leur wifi activé. Avec la sortie du digital devide de
ce nowhere, tous les wifi se sont sécurisés. Les communautés, à la sortie du digital devide, ne
partagent pas les biens non-rivaux. Pas de grâce pour les biens collectifs.

    Est-ce l’End’s Land ?
    Sausalito, 7 août 2006

Lightkeeper. – Mr. Davis, à droite, orthogonalement à la route solitaire qui poursuit Sir Drake
Bld sur 30 miles depuis la frontière de Sausalito. Mr. Davis, au bout de ce chemin étroit entre
deux morceaux infinis de landes qui regardent le Nord Pacifique, à l’antépénultième boîte au
lettre devant sa maison de grasses planches noires salées, au-dessus de l’Océan, au surplomb de
la falaise blanche qui s’effrite sur les elephant seals. Mr. Davis est le dernier habitant au bord du
bout du monde, sur la dernière route, le dernier chemin, dans la dernière demeure, l’ultime
habitant, au rebord du Finistère d’un monde occidental comme plat. A l’Ouest de l’Ouest, à la
fin de sa conquête, sur cette côte qui joint les extrémités australes et boréales, Mr. Davis est à
l’End’s Land. En contrebas, se dresse un petit Lighthouse avec sa lentille de Fresnel et ses mille
morceaux de verres polis, désœuvrée depuis le départ de Tom Smith en 1975, le lightkeeper
qu’a remplacé encore quatre années Bryan Aptekar, le ranger.

Le sublime naturel. – Dans des landes immenses et faussement sèches de la presqu’île, ce
Land’s end est un paradis nordique. (…) Il confine au sublime naturel de Kant, d’autant que de
tous les Land’s ends, il est le seul qu’on atteint en ayant eu, ne serait-ce qu’un moment, un pied
ou un essieu sur une plaque tectonique, et l’autre, pied ou essieu, sur une autre, comme durant
l’interstice d’un instant de raison, au dessus de deux mondes, le vacillement négatif ou
l’enthousiasme fugace de l’homme face à une nature qu’il s’efforce partout ailleurs de
congédier.(…)




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Amitiés. – Mr. Davis le sait sans doute comme je peux savoir, en recherchant sur internet avec
son numéro de boîte aux lettres pour quelques dollars, que Mr. Davis est Mr. Ben Davis, que
son compte en banque est à la Well’s Fargo, que la valeur de sa maison de bois et ses quelques
acres qui l’entourent baisse, que ses activités économiques passées lui laissent une maigre
pension, qu’il ne fut pas condamné, n’a pas divorcé et a deux enfants… Je veux croire encore,
en m’en retournant, qu’il n’en sait rien l’ami Ben Davis, qu’au bout du bout du monde, au
Land’s end de tous les Land’s ends, sans télévision interactive et sans internet, à moins que les
courants porteurs en ligne ne le les lui délivrent déjà, il reste, au moins pour lui, ignorant qu’au
sud de l’End’s Land, derrière la faille, pas très loin, veillent et Google et ces autres amis du soi.

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    Les souvenirs s’épuisent. Je sais qu’il faudrait encore voir, s’inventer en Amérique latine les
usages sociaux, se fabriquer en Asie les machines, se former ou se rompre en Afrique les
frontières de la société de l’information, l’Europe s’imaginer la réfléchir et y accrocher encore
quelque chose de culturel. Depuis ce Last summer, deux des « œuvres », en plus du « last James
Bond », les plus vues on demand, plus de cinq millions de fois chacune, ont peu à voir avec la
Joconde, c’est Where the Hell is Matt? (photos/vidéos d’un danseur voyageur amateur dans plus
d’une centaine de pays) et la vidéo Noah takes a photo of himself every day for 6 years. Une
culture qui vient, subjective, touristique, éclatée, inégale, par le numérique, mais peut-être pas
du numérique.




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