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									             Fraction
            publique   COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
               du Comité pour la construction du Parti Ouvrier Révolutionnaire, de l’Internationale Ouvrière Révolutionnaire
                         “ On ne peut aller de l’avant si l’on craint d’aller au socialisme ” (Lénine) N° 6 – 15 novembre 2005
                      COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
            Fraction
            publique                                   DECLARATION
                      COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
Le système capitaliste réduit les jeunes au désespoir :

            Fraction                  A BAS L’ETAT D’URGENCE !
                       COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
            publique
                             SEUL UN GOUVERNEMENT OUVRIER
                       COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
          PEUT REPONDRE AUX PROBLEMES DES “ BANLIEUES ”
             Fraction COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
Contre la révolte des jeunes marginalisés dans les “ cités ”, le gouvernement des compères Chirac-Villepin-Sarkozy ne s’est pas
contenté de publique 11 500 policiers et CRS. Il a décrété l’Etat d’urgence en reprenant la loi qui a servi il y a un demi-siècle à
             mobiliser
traquer les nationalistes algériens dans les casbahs des “ départements français ”.
                        COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
Hier contre les “ terroristes ”, aujourd’hui contre la “ racaille ”, c’est la même politique, le même “ ordre ”, le même pouvoir de
classe.
             Fraction
                        COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
 Un rejet de l’ordre établi
             publique

Cette loi d’exception invoque “ un péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public ”. Quel est donc ce péril imminent,
et pour qui ?          COMBATTRE POUR LE SOCIALISME

Contrairement aux premières rodomontades de Nicolas Sarkozy, ce qui s’est produit à partir des 27-28 octobre dans les quartiers
            Fraction
            publique COMBATTRE n’a rien à SOCIALISME
populaires qu’on nomme “ banlieues ”POUR LE voir avec des “ voyous ” et des trafics de drogue.
L’étincelle qui a mis le feu à plus de 5 000 voitures, ce sont les propos insultants d’un ministre de la bourgeoisie mortifié d’avoir
été accueilli à coups de pierres, et leur articulation avec le drame de Clichy-sous-Bois.
                        COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
Ces deux événements ont cristallisé en crise politique une situation vieille de trente ans.
             Fraction
Une situation qui démontre l’incapacité de la bourgeoisie et de ses gouvernements à y remédier, alors qu’elle concentre les pires
             publique
                        COMBATTRE POUR où SOCIALISME
aspects de la société capitaliste. Une situation LE le chômage est le double de la moyenne nationale et peut dépasser 44 % chez les
jeunes ; où les problèmes de l’immigration, des impasses scolaires, des logements insalubres, de la précarité, des ségrégations, du
racisme, des humiliations policières ont une acuité inconnue ailleurs ; où la misère engendre les trafics souterrains avec leur
                        COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
cortège de peurs, de corruptions et de violences ; où être jeune, pauvre, sans emploi et arabe ou noir est vécu comme une
             Fraction
malédiction, de génération en génération.
             publique
C’est contre cela que la colère des jeunes a explosé, sous la forme d’un affrontement avec l’Etat, c’est-à-dire avec la police et
                        COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
son ministre, et à travers lui, avec le gouvernement.
Son extension régionale, puis nationale en est la preuve : on est loin des “ petits caïds ” et même des “ bandes organisées ”
                       COMBATTRE POUR quand 70 à 80 communes et villes sont concernées et quand les jeunes “ en rage ”
qu’invoquait encore Sarkozy le 4 novembre, LE SOCIALISME
           Fraction
s’en prennent à tout ce qui, à leurs yeux, représente le système dont ils se sentent exclus, et l’ordre établi qu’ils rejettent.
           publique
   Le gouvernement en péril.
                  COMBATTRE POUR LE SOCIALISME

Ce qui était en “ péril imminent ”, en effet, comme après ses défaites aux élections régionales et au référendum européen, c’était
une fois de plus la survie du gouvernement, dont “ l’Intifada des banlieues ” avivait l’état de crise récurrente.
             Fraction COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
             publique
Il est sûr qu’à l’origine, la provocation quasi-lepéniste de Sarkozy jouant en solo visait à conforter sa position de présidentiable
dans l’électorat le plus réactionnaire. En deux jours, le résultat faisait au contraire de lui un fauteur de trouble irresponsable et
                       COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
l’objet de remontrances de ses adversaires, jusqu’à l’Elysée. Il fallut attendre le 3 novembre pour que Chirac prenne conscience
du danger et commence à tourner en ordonnant à ses deux lieutenants d’afficher leur entente, puis, devant l’angoisse montante des
élus UMP et des maires, qu’il s’aligne finalement sur la fermeté sécuritaire de Sarkozy. Celui-ci proclamait en effet (le
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                       COMBATTRE POUR LE ”, sachant qu’un
4 novembre) “ l’Etat républicain ne cèdera pas SOCIALISME recul de celui-ci signifierait sa sortie du gouvernement, seule
             publique
revendication immédiate des jeunes exaspérés. Et son renvoi risquait bien, par ses répercussions, de mettre en péril le
gouvernement lui-même.
                       COMBATTRE POUR LE SOCIALISME

            Fraction
                                         SOMMAIRE
            publique COMBATTRE POUR LE SOCIALISME                      page 7


                      COMBATTRE Esc. 2-Bte SOCIALISME
Contact : Jean RIBES 76, rue de Meaux POUR LE 12 - 75019 PARIS fraccps@numéricable.fr - Site : http://perso.numericable.fr/~fraccps
            Fraction
            publique
                       COMBATTRE POUR LE SOCIALISME
   Une explosion sans objectif politique.

Cependant un constat s’impose : les jeunes qui se sont mobilisés dans les cités sont à cent lieues de penser aux interférences
possibles entre leur action et les rivalités au sein du gouvernement. Le chasser n’a été à aucun moment un objectif explicite de
leur combat, alors que seul cet objectif pouvait lui ouvrir une issue. L’exigence de la démission de Sarkozy elle-même
correspond plus à une réaction viscérale contre les discours répressifs et les insultes policières qu’une mise en cause du
gouvernement. D’une façon générale, aucune revendication formulée n’apparaît dans les déclarations individuelles, de même
qu’aucune structuration visible et donc aucun porte-parole pour les exprimer. La hargne contre les rejets, les incompréhensions,
les discriminations s’adressent au système, mais à personne précisément et à aucune force politique.
Alors qu’elle pose les problèmes politiques au plus haut niveau, celui du gouvernement et de l’Etat, cette explosion
potentiellement insurrectionnelle est subjectivement dénuée de conscience politique. C’est l’une des bases de son impasse.
   La responsabilité des organisations ouvrières.

Seule l’intervention des organisations ouvrières pouvait l’empêcher.
De bonnes âmes (y compris à l’UMP) se sont désolées de la disparition de l’encadrement politique de la population de la
Seine-Saint-Denis par le PCF et ses nombreuses ramifications. Mais elles le regrettaient comme facteur d’ordre, pour maintenir le
calme et le cas échéant y ramener. La constatation est exacte, avec cette conséquence qu’aujourd’hui ce sont les organisations
musulmanes et leurs associations cultuelles qui s’installent dans ce vide. Et elle n’est pas limitée au PCF, mais peut être étendue
aux organisations syndicales.
D’autres institutions ont été développées pour prendre en charge la tâche impossible de mettre de l’huile dans les rouages des
“ ghettos ” : les associations (sportives, éducatives, culturelles, de solidarité, …) que le gouvernement a condamné à dépérir faute
de moyens, renvoyant les jeunes à la rue et aux halls d’immeubles.
Mais ce n’est pas comme “ facteur d’ordre ” que les organisations ouvrières, implantées ou non, devaient intervenir, c’est pour
soutenir, prendre ne charge, impulser, organiser la révolte des jeunes des cités, sur la ligne :
   leurs revendications sont légitimes ;
   le gouvernement leur répond par le mépris, la provocation et la police ;
   dehors le provocateur Sarkozy, dehors le gouvernement !
   place à un gouvernement des organisations ouvrières unies !
et appeler à la solidarité et au soutien de tous les travailleurs.
Au lieu de cela, le PCF, le PS, les dirigeants syndicaux ont été totalement absents, se contentant de donner de loin des leçons de
bonne gestion au gouvernement. Il faut attendre le 3 novembre pour que le PCF demande que Sarkozy “ soit démis de ses
fonctions ”. Par qui ? La formule est claire : c’est Chirac qui doit s’en charger. Pas question de le mettre en cause, lui et son
gouvernement. Autrement dit : il a le champ libre. Le PCF fait les gros yeux mais abandonne les jeunes des quartiers déshérités à
son bon vouloir.
Le Parti Socialiste ira plus loin : sur la ligne du Front National. Il approuve en effet le 9 novembre la décision gouvernementale
de réactiver la loi du 3 avril 1955. Or c’est ce que Marine Le Pen demandait dès le 5 novembre : “ l’instauration de l’Etat
d’urgence ”avec “ le dépôt des armes dans les commissariats (…) l’interdiction de circuler sur certaines voies, l’assignation à
résidence de certaines personnes et l’autorisation des perquisitions jour et nuit ”. C’est exactement le contenu de la loi en
question : la répression par l’Etat policier.
Cette position de la direction du PS est intolérable. N’importe quel militant se doit de la dénoncer.

                                   La question n’est pas de rétablir l’ordre, mais de le changer.

“ L’ordre ” capitaliste engendre les “ problèmes des banlieues ” et des ghettos comme il engendre le chômage, l’immigration et la
misère en France comme aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Belgique, en Allemagne, en Italie. Il est incapable de les
résoudre.
La situation dans les quartiers populaires déshérités, la révolte spontanée des jeunes qui y sont relégués, y compris avec ses
aspects aveugles et destructeurs en partie au détriment de leurs proches et des travailleurs de leur entourage, constituent des
illustrations de la décomposition du système d’exploitation capitaliste.
En finir avec ce système est la seule perspective qui permette de balayer ses injustices et son oppression.
La nécessité du combat pour un gouvernement ouvrier orienté vers ce but est la leçon à tirer de ces événements.


                                                                                                               Le 9 novembre2005.



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 IMPOSER LE FRONT UNIQUE DU PS, DU PCF, DE LA CGT, FO ET FSU POUR
      CENTRALISER LE COMBAT DE TOUTE LA CLASSE OUVRIERE
                     POUR CHASSER CHIRAC ET SON GOUVERNEMENT
     POUR UN GOUVERNEMENT DES ORGANISATIONS OUVRIERES UNIES

             LA CLASSE OUVRIERE CHERCHE LA VOIE DE L’AFFRONTEMENT VICTORIEUX
                                CONTRE LE GOUVERNEMENT
Le 4 octobre a rassemblé plus d’un million de manifestants. Ce n’était pourtant qu’une nouvelle journée d’action, sans que les
dirigeants des organisations syndicales n’avancent la moindre revendication précise, ni le retrait des ordonnances, ni même la
simple exigence du retrait du contrat nouvelle embauche, mais en demandant au contraire au gouvernement l’ouverture de
nouvelles négociations.
Les travailleurs ont néanmoins massivement manifesté car ils cherchent le moyen de centraliser leur combat contre le
gouvernement, à capitaliser en quelque sorte la victoire du Non du 29 mai, pour en finir avec lui et sa politique. Ils ont cherché à
montrer leur solidarité avec les marins grévistes de la SNCM, leur volonté de ne pas les laisser isolés, leur volonté du combat tous
ensemble pour chasser Chirac Villepin Sarkozy et consorts.
Cette volonté déjà exprimée pendant les grèves de 2003, dans les urnes aux régionales de 2004, dans les grèves et manifestations
du printemps 2005, dans le vote Non au référendum du 29 mai dernier. Cette volonté chaque fois trahie par les dirigeants des
partis se réclamant de la classe ouvrière, des organisations syndicales, refusant d’appeler à la grève générale en 2003, refusant
après les régionales de 2004 comme après la victoire du Non le 29 mai d’appeler toute la classe ouvrière et la jeunesse à la
mobilisation pour balayer Chirac, ses hommes et les partis de la bourgeoisie totalement désavoués. Mais cette volonté qui
ressurgit à nouveau, malgré toutes les manœuvres des appareils, et sur laquelle doit se fonder tout militant qui cherche à
construire un Parti ouvrier révolutionnaire.
Certes il ne s’agit pas là d’une marche triomphale, inexorable et sans obstacle, mais d’un combat âpre et difficile, avec ses
avancées et ses reculs, qu’a engagé la classe ouvrière en réponse à la lutte implacable de la bourgeoisie française, de Chirac et son
gouvernement, contre les salariés, les jeunes, les chômeurs et les immigrés, mais aussi contre de nombreuses couches de la petite
bourgeoisie, des petits paysans etc.
Combat difficile, non pas à cause du manque de combativité, mais en raison de l’acharnement des dirigeants à légitimer
l’existence et le maintien du gouvernement, à renvoyer toute perspective à une hypothétique alternance en 2007, à empêcher toute
centralisation du combat contre le gouvernement, à réclamer encore et toujours de nouvelles négociations.
Mais négocier sur quoi ? Les privatisations ? L’échange de suppressions de postes de fonctionnaires contre une augmentation de
salaire ? Les nouvelles remises en cause de la Sécurité sociale, du Code du travail ? ou bien quel autre plan encore du
gouvernement ? Quel travailleur ne comprend que cela laisse les mains libres au gouvernement, comme Villepin peut le déclarer
après le 4 octobre : “ nous devons avancer par le dialogue, la concertation, la proposition ”, que cela laisse le temps à la
bourgeoisie et ses partis de préparer, en utilisant toutes les ficelles, une possible victoire en 2007, que cela isole et conduit à
l’impasse tous les combats, même les plus déterminés.

POUR CENTRALISER SON COMBAT, LA CLASSE OUVRIERE A BESOIN DE SES ORGANISATIONS
Bien sûr, on peut rêver et dire que, puisque les dirigeants des organisations ouvrières ne veulent pas dégager de perspective, la
classe ouvrière peut bien s’en passer et se centraliser contre la bourgeoisie toute seule. Mais tout travailleur sérieux sait bien que
la classe ouvrière ne peut pas sauter par dessus sa tête, faire comme si les obstacles mis par ses dirigeants n’existaient pas ou
n’avaient aucun effet, comme si elle n’avait pas besoin de ses syndicats pour se battre, comme si elle pouvait aujourd’hui avoir
une quelconque perspective gouvernementale sans ses partis, et sans l’unité de ses partis, à commencer par le PS et le PCF.
Au contraire, ce qu’indique la crise dans le PS, les réactions de plus en plus nombreuses dans les syndicats, notamment dans la
CGT en opposition à la ligne de Bernard Thibault, c’est la recherche de la classe ouvrière pour contraindre ses organisations à
marcher droit, à marcher dans le sens de ses intérêts les plus immédiats, c’est à dire leur imposer d’engager le combat maintenant
pour chasser Chirac et son gouvernement, à ouvrir maintenant la solution d’un gouvernent des organisations ouvrières unies.

                            LES LEÇONS DE LA GREVE DES MARINS DE LA SNCM…
Le 19 septembre, les marins de la SNCM votaient la grève contre le plan de privatisation bradant l’entreprise contre une bouchée
de pain au fonds de pension Butler et prévoyant de 350 à 450 suppressions d’emplois. Le 27 septembre les dockers et les autres
salariés du port autonome de Marseille entrent en grève également. Des marins du STC s’emparent du Pascal Paoli. Le 28
septembre, le GIGN reprend le contrôle du bateau, 4 marins sont arrêtés. Le jour même, Bernard Thibault est reçu en urgence à sa
demande par Dominique de Villepin et déclare à sa sortie avoir compris de cet entretien “ franc et direct ” que “ le dossier n’est
pas bouclé au stade actuel, qu’il y a encore des possibilités de discuter ”, renvoyant aux marins de la SNCM le soin de discuter
de “ la suite du mouvement ”.

                                                               P. 3/30
Pour le gouvernement, le message est clair : la direction de la CGT met tout son poids pour éviter l’affrontement généralisé avec
le gouvernement, pour que les discussions se poursuivent en abandonnant les revendications des marins : pas une suppression de
poste, maintien intégral de la SNCM dans le service public. Ceci est confirmé par la déclaration du responsable CGT des marins,
Jean Paul Israël, qui, lançant un appel au gouvernement à ouvrir le plus rapidement possible des négociations, définit ainsi sa
méthode :
    “ Regardons d’abord ce que pourraient être le pourtour et l’avenir de l’entreprise. Définissons ensuite un cahier des
   charges. Si ces conditions sont réunies, nous serions alors enclins à envisager un plan social acceptable, c’est-à-dire qui
   n’irait pas au-delà des départs en retraite et en préretraite. A ce moment-là, et seulement à ce moment-là, nous pourrons
   parler d’une ouverture du capital minoritaire et verrouillée. ” ( l’Humanité du 28.09.05 ) .
Les responsables CGT des dockers appellent à la reprise du travail, estimant qu’avec le départ des CRS, les revendications sont
satisfaites ! Le 4 octobre, les traminots de la STM votent massivement la grève contre la menace de privatisation des tramways,
sous couvert de délégation de service public confiée à une société privée.
Pas un seul appel des directions syndicales à l’unification de la grève des marins, dockers, traminots, pas un appel à la grève
nationale des ports et docks, de la marine marchande, des transports publics, pour faire plier le gouvernement. Les revendications
ne sont pas les mêmes ? Mais la direction du port autonome, le maire de Marseille ne s’appuient-ils pas sur le gouvernement
contre les grévistes ?
Le 23 octobre, après 23 jours de grève, isolés, embarqués par leur direction dans des négociations sur le pourcentage de
privatisation acceptable, les marins de la SNCM sont contraints de reprendre le travail. La direction de leur syndicat CGT
organise un vote à bulletin secret dans les termes suivants : “ oui à la reprise du travail pour éviter le dépôt de bilan ” ou “ non à
la reprise de l’activité = dépôt de bilan ”. 519 se prononcent pour la reprise, 73 contre. Le dernier plan de privatisation du
gouvernement s’applique, avec 400 suppressions de postes pour commencer, et sans doute une aggravation considérable des
conditions de travail. Dominique Perben peut déclarer : “ C’est une bonne nouvelle ” qui “ montre que chacun souhaite assumer
ses responsabilités de manière constructive ”.
Il est évident que ce n’est pas la force du gouvernement, ni les CRS ni le GIGN, qui a permis la défaite des marins, mais
l’orientation de la direction de la CGT en soutien au gouvernement.

                           … ET CELLES DE LA GREVE DES TRAMINOTS DE LA STM
Les traminots de la STM ont reconduit quant à eux pendant 31 jours leur grève contre la privatisation. Il y a une différence
notable avec la grève des marins : les traminots sont restés soudés avec leur intersyndicale sans dévier d’un pouce jusqu’à
aujourd’hui sur leur revendication : retrait du projet Gaudin de délégation de service public. Le maire a réclamé au gouvernement
la réquisition des traminots, mais celui-ci, dans ces conditions, l’a refusée, craignant de jeter de l’huile sur le feu. Il a préféré
envoyer un médiateur pour tenter de faire passer la pilule, mais les traminots ont rejeté cette manœuvre et renvoyé Mr Bruhne et
sa proposition de filiale dans son cabinet d’expert en conflits sociaux pour le compte de la bourgeoisie.
Le gouvernement a alors préconisé l’organisation d’un vote à bulletin secret pour consulter tous les salariés sur les propositions
du médiateur, mais ne pouvait le faire qu’avec l’accord des syndicats sur cette procédure, destinée bien évidemment à briser la
grève. Mais l’intersyndicale des traminots a rejeté cette nouvelle manœuvre. Le tribunal de grande instance vient alors de déclarer
le 4 novembre illégal le préavis de grève déposé le…28 septembre ! et condamne à une astreinte de 10 000 euros par jour les
organisations syndicales en cas de “ reconduction du mouvement illicite ”. Dans ces conditions, les traminots et leur
intersyndicale ont suspendu leur mouvement, tout en déposant préventivement un nouveau préavis à compter du 11 novembre.
Remarquons d’abord que les traminots n’auraient pas pu tenir si longtemps leur grève, a fortiori après que les marins ont été
contraints à la reprise, sans le soutien profond de la classe ouvrière de Marseille et que cela exprime déjà que la défaite des marins
n’a pas entamé profondément la volonté de combat des travailleurs. Mais aussi que l’opiniâtreté avec laquelle les traminots et
leurs syndicats unis ont défendu leur revendication, sans accepter jusqu’à présent qu’elle soit dénaturée, témoigne d’une
maturation politique dans les rangs ouvriers.
Cependant les traminots de Marseille, pas plus que les marins, ne peuvent gagner isolés. Car derrière Gaudin, il y a l’UMP
et tout le gouvernement, et tous savent que si les traminots parvenaient à ouvrir la brèche, ce serait un appel d’air pour toute la
classe ouvrière et leurs jours seraient comptés. Voilà pourquoi, à l’heure où ces lignes sont écrites, il reste de la responsabilité
des dirigeants du PS, du PCF, des syndicats de toute la région de Marseille d’appeler toute la population à soutenir les
traminots, à manifester à la mairie de Marseille pour défaire Gaudin sur les mots d’ordre : retrait immédiat du projet de
délégation de service public.

                            LA BOURGEOISIE FRANÇAISE EN SITUATION DIFFICILE
Ni les faramineux profits de Total, ni la spéculation sur le CAC 40 ne peuvent masquer les difficultés de la bourgeoisie française.
La concurrence mondiale entre puissances impérialistes s’avive et la bourgeoisie française peine à maintenir sa place. En
témoigne le déficit de la balance commerciale qui se creuse. Le journal bien informé La Tribune du 18 octobre révèle que les
défaillances d’entreprises sont en hausse en 2005. Lafarge, Michelin, Saint Gobain, Alcatel, France Télécom annoncent une
baisse de leurs prévisions annuelles.
Renault et PSA voient leurs parts de marché se réduire en Europe occidentale, ce qui doit entraîner chez PSA “ des ajustements

                                                               P. 4/30
significatifs de production ”, comme l’indique la direction. Les estimations de la croissance du PIB pour 2005 avoisinent
désormais les 1,5% contre 2,5% prévus en début d’année. Le déficit budgétaire de l’Etat s’accroît : 46,8 milliards d’euros prévus
pour le budget 2006, encore que minoré par divers artifices comptables, alors qu’il devrait être contenu à 35 milliards pour
simplement stopper l’accroissement du remboursement de la dette, laquelle grève de plus en plus toutes les ressources tout en
engraissant les banquiers et le capital financier. C’est comme si l’Etat, fin octobre, n’avait plus d’argent en caisse et vivait à crédit
jusqu’à la fin décembre !
La faiblesse de la bourgeoisie française vient d’ailleurs d’être significativement illustrée par le camouflet reçu par Chirac,
arc-bouté pour maintenir la PAC en défense des gros céréaliers alors que le commissaire européen chargé des négociations dans
le cadre du nouveau cycle de l’OMC vient de proposer son quasi démantèlement, avec la bénédiction de la plupart des autres
bourgeoisies européennes.
C’est de cette situation que naît l’impatience du MEDEF et de l’UMP sous la houlette de Sarkozy, qui trépignent et pressent le
gouvernement de frapper encore, plus vite et plus fort. “ Il faudrait arriver à 30 000 départs de fonctionnaires par an ”, au moins
pendant 5 ans, se lamente G. Carrez, rapporteur UMP du budget. Or le gouvernement ne prévoit “ que ” 5300 suppressions de
postes pour 2006. Mais le gouvernement de la bourgeoisie ne peut faire abstraction du rapport entre les classes, il sait qu’il ne
peut faire passer ses plans qu’avec le soutien et la complicité des dirigeants des organisations ouvrières, par le dialogue et la
concertation tous azimuts. Et chaque mesure qu’il prend accroît l’exaspération des salariés et place les dirigeants de plus en plus
en porte à faux. Jusqu’où le barrage que les dirigeants mettent entre le gouvernement et les masses pourra-t-il tenir ? La réponse à
cette question n’est pas de l’ordre d’un débat journalistique, mais du combat pour imposer aux dirigeants le front unique sur la
ligne : dehors Chirac et son gouvernement, gouvernement des organisations ouvrières unies.

                          CE QUE SIGNIFIENT LES VIOLENCES DANS LES BANLIEUES
Un trait caractéristique du capitalisme pourrissant, c’est d’entraîner la paupérisation croissante d’un nombre toujours plus grand
de travailleurs et de jeunes, rejetés dans les banlieues alors qu’une minorité s’accapare toutes les richesses de la société dans un
luxe tapageur.
Le taux de chômage pour les jeunes dans certaines banlieues dépassent les 40%. Désœuvrement, déscolarisation, trafics divers
sont les conséquences inévitables de l’absence de toute perspective d’avenir dans la société capitaliste qui condamne toute une
partie de la jeunesse à végéter d’un jour sur l’autre. Il faut le dire clairement : ce n’est pas en rajoutant, ici un gymnase, là un
terrain de foot, en repeignant les façades, toutes choses utiles par ailleurs, que l’on réglera fondamentalement la question centrale
qui est que le capitalisme en crise n’offre plus aucune place dans la société pour la majorité de ces jeunes, sauf comme parias.
Mais la révolte de ces jeunes, qui ne date pas d’aujourd’hui, est elle-même déterminée par l’absence de perspective politique
claire de la part des organisations du mouvement ouvrier.
Ils crient leur haine de Sarkozy, des contrôles de police au faciès, des discriminations à l’embauche, des expulsions de jeunes
d’origine étrangère parfois scolarisés depuis de nombreuses années mais qui ont le tort de ne pas avoir tous les papiers
nécessaires, mais cette haine ne peut s’appuyer, se structurer ni rejoindre une quelconque perspective d’ensemble que pourrait
avancer les organisations ouvrières : mettre à bas le système du profit, du chômage, de l’injustice, et son Etat. Mettre en place un
gouvernement ouvrier qui déclare propriété des travailleurs les grandes entreprises et leurs capitaux, qui oriente toute la
production vers la satisfaction des besoins humains, et donc qui puisse leur donner un vrai travail, une place dans la société à
égalité de droits et de possibilités.
Les dirigeants des organisations ouvrières, attachés à la survie du système capitalisme pour eux indépassable et qu’il s’agit tout au
plus de toiletter, se gardent bien d’offrir une telle perspective, et en conséquence, il n’est pas question pour eux d’appeler à la
mobilisation de toute la classe ouvrière et de toute la jeunesse, qu’elles viennent ou non des banlieues, pour chasser Chirac,
Villepin, Sarkozy et les autres.
Faute de cela, cette haine qui s’exprime dans les violences de ces derniers jours, est sans perspective : Elle croit atteindre Sarkozy,
qui provoque ouvertement, mais elle brûle la voiture du voisin de palier, elle croit combattre l’Etat, mais elle saccage l’école ou
caillasse les pompiers. Et le gouvernement manœuvre et voit là l’occasion d’utiliser la situation pour tenter de mobiliser et
rassembler derrière lui le parti de l’ordre, pour renforcer son arsenal policier et répressif. Qu’on ne s’y trompe pas, cela n’est
certainement pas pour mettre fin aux trafics dans les banlieues, les dealers peuvent dormir tranquilles, pas plus que cela n’y
réglera aucun autre problème. Car ce que cherche le gouvernement dans cette affaire, c’est à trouver les moyens aussi bien
sur le terrain politique que répressif pour affronter la classe ouvrière.
Là aussi, la responsabilité des dirigeants des organisations ouvrières, qui demandent au gouvernement de rétablir l’ordre et de
débloquer les moyens nécessaires pour les banlieues, est écrasante. Le gouvernement des capitalistes veut l’ordre, mais c’est son
ordre à lui, en déclarant l’état d’urgence, le couvre-feu et les mesures d’exception. Quant aux moyens financiers au profit des
banlieues, c’est son dernier souci et d’ailleurs, il est déjà endetté jusqu’au cou.
Le front unique pour :
   A bas l’état d’urgence !
   Dehors Chirac Villepin Sarkozy, pour un gouvernement des organisations ouvrières unies qui s’attaque au
    capitalisme !
s’impose plus que jamais.
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        REPERCUSSIONS DE LA LUTTE DES CLASSES A L'INTERIEUR DU PARTI SOCIALISTE
Le Parti Socialiste, à travers ses dirigeants, représentants, députés etc.. a pris en charge depuis longtemps la défense des intérêts
capitalistes et aujourd’hui encore sa direction ne fait pas défaut. Apparemment uni quand une relative accalmie de la lutte des
classes l’y autorise, il voit les contradictions contenues en son sein ressurgir quand les travailleurs et les jeunes se mettent à
chercher des solutions politiques.
Le double "NON" du 29 Mai, le "NON" à Chirac" et le “ NON ” à l’Europe des capitalistes a marqué un tournant politique dans
le combat des masses. Victoire du vote de classe. Victoire contre Chirac et son gouvernement, mais aussi victoire contre les
dirigeants syndicaux qui en appelaient à “ l’apolitisme syndical ” et victoire contre la direction du Parti Socialiste qui appelait à
voter “ oui ”.
La prise de conscience que révèle ce “ séisme ” s’est réfractée immédiatement à l’intérieur du Parti Socialiste. Ses dirigeants
pensaient pouvoir organiser, avec l’aide du PCF et des responsables syndicaux, une collaboration tranquille avec Chirac, se
contentant d’exprimer une opposition modérée contre les aspects les plus difficilement acceptables des diverses attaques et
réformes en cours.
Mais il devient de plus en plus manifeste que la bourgeoisie française exige des sacrifices radicaux des ouvriers, employés, jeunes
pour maintenir des profits qu’elle ne peut plus réaliser par sa place économique dans le monde.
Le Parti Socialiste, qui n’a pas hésité après les élections de 1997, tout en maintenant Chirac président, à poursuivre les réformes
qui avaient entraîné la défaite des partis bourgeois, emploie tous les moyens pour empêcher la centralisation actuelle de la classe
ouvrière et de la jeunesse. Ses dirigeants, comme ceux du Parti Communiste, de la LCR, de LO et des syndicats, craignent plus
que tout une irruption des masses sur la scène politique.
C’est la lutte de classe qui explique les alliances, revirements, accords actuels entre dirigeants. La sérénité n’est plus de mise.
C’est la lutte de classe qui explique qu’un Fabius, hier partisan de la privatisation d’EDF, en est aujourd’hui un opposant
farouche. Il n’est pas plus disposé que F.Hollande ou D. Strauss-Kahn à appeler les masses à engager le combat contre ce
gouvernement, mais il espère que le mouvement de radicalisation en cours marginalisera les plus évidents tenants du libéralisme
pour le propulser à la tête du PS et à la présidence. C’est la tactique qu’employa en son temps Mitterrand pour surfer sur la vague
politique qui chassa Giscard-d’Estaing.
La situation politique actuelle pousse les contradictions entre les partisans d’un PS débarrassé de toutes ses références au
socialisme, ouvertement défenseur du capitalisme et les défenseurs d’un parti qui, estiment-ils, doit conserver son ancrage au sein
du mouvement ouvrier pour pouvoir continuer à jouer son rôle traditionnel, contenir et dévoyer le mouvement des masses. Et si
Jospin a pu faire des grands pas dans la première direction avec son projet de “ rénovation ” du PS, si l’accord était général sur
cette orientation, aujourd’hui des oppositions se dessinent contre elle.
Ceci explique que certains au PS ont commencé et continueront à tenir des discours de plus en plus “ à gauche ”.
Ceux qui veulent conserver le Parti Socialiste dans la tradition des vieux partis “social-démocrates” comme H.Emmanuelli
interprètent la situation actuelle comme extrêmement dangereuse pour le maintien direct au pouvoir des partis de la
bourgeoisie et savent qu’il faut conserver un Parti qui se réclame du socialisme pour continuer demain au gouvernement la
collaboration de classes.
Les regroupements récents qui se sont présentés aux suffrages des militants sont un reflet de ces contradictions. Les résultats
expriment de manière filtrée, déformée et amoindrie le combat de la classe ouvrière :
   la majorité derrière François Hollande, sur une orientation “ ventre mou ”, dont l’érosion continue après le vote “ NON ” au
    référendum
   le courant de Laurent Fabius, dont la volte-face “ anti-libérale ” n’a pas convaincu tous les militants, rejoint il y quelque mois
    par Jean Luc Melenchon, crédité de 21 % des voix après des tractations post-électorales qui montrent à la fois la
    “ démocratie ” qui règne au sein du PS et l’impossibilité du courant de Hollande de marginaliser Laurent Fabius : elle aura
    peut-être besoin de lui bientôt.
   Le courant du “ Nouveau Parti Socialiste ” , allié à Henri Emmanuelli, recueille pour sa part environ 24 % des voix
Au total, 45% des voix au PS, nonobstant les manœuvres d’appareil, s’opposent à la ligne de Hollande et ses partisans. C’est
considérable.
Ces résultats montrent, plus que la cristallisation réelle de courants opposés, l’impact de l’évolution extrêmement rapide de la
situation politique en France : il leur est impossible de réaliser un accord sur l’analyse des perspectives futures.
Mais cela ne les empêche pas de se retrouver unanimement sur un objectif : ne rien faire qui puisse permettre aujourd’hui à la
classe ouvrière de mettre à bas ce gouvernement. C’est ainsi que beaucoup de militants, de travailleurs ont été extrêmement
surpris le soir du 29 Mai de voir les tenants du “ NON ” abandonner leur superbe pour redevenir, derrière les tenants du “ OUI ”,
des opposants sages qui acceptent que ce gouvernement continue.
Malgré la défiance de nombre de travailleurs à l’égard du Parti socialiste, alimentée par les souvenirs encore frais de sa politique
sous le gouvernement Jospin, comme auparavant sous Mitterrand, les masses tentent et tenteront d’utiliser le Parti socialiste, au
côté d’autres partis se réclamant de la classe ouvrière, à commencer par le PC, pour se centraliser politiquement contre ce
gouvernement, pour un autre gouvernement. Les travailleurs n’ont pas d’autre choix possible, en l’absence d’un parti ouvrier
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révolutionnaire, qui reste à construire.
Pour le construire, autant il est nécessaire de combattre pour imposer le front unique des organisations ouvrières, et d’abord le PS
et le PCF, pour chasser Chirac et son gouvernement, pour constituer le gouvernement des organisations ouvrières unies, autant il
est vital de ne semer aucune illusion sur l’orientation présente et la politique future des dirigeants socialistes, pas plus celle de
Hollande que celle des tenants du “ NON ” encore qualifiés de “ gauche du PS ” Tous sont aujourd’hui pour attendre 2007, ils
seront tous demain les défenseurs les plus acharnés du maintien de la bourgeoisie, y compris contre leurs propres militants.

                              CONSTRUIRE UN PARTI OUVRIER REVOLUTIONNAIRE,
                              UNE INTERNATIONALE OUVRIERE REVOLUTIONNAIRE
Le capitalisme parvenu au stade pourrissant de l’impérialisme montre chaque jour son caractère de plus en plus réactionnaire, au
sens non seulement politique, mais historique du terme. Installé sur l’ensemble de la planète, le système du profit est un facteur de
désordre, d’anarchie dans la production, de menace écologique, de régression sociale dans les vieux pays capitalistes, de
surexploitation dans les autres, de misère et de famine dans les pays dominés par les puissances impérialistes. La concurrence
creuse les rivalités entre les bourgeoisies, elle les aiguillonne pour s’attaquer toujours plus aux salariés.
L’impérialisme, disait Lénine, c’est l’époque des guerres et des révolutions. Nous y sommes en plein. L’alternative historique est
bien toujours : socialisme ou barbarie.
Les dirigeants du PS, du PC, en France comme dans les autres pays capitalistes, et avec eux les dirigeants syndicaux, ont
renoncé depuis bien longtemps à combattre pour renverser la bourgeoisie, pour un gouvernement ouvrier qui n’hésite pas à
s’attaquer aux bases du système d’exploitation et de profit.
Mais la classe ouvrière ne peut renoncer au combat contre la bourgeoisie. Faute de disposer d’un parti révolutionnaire construit,
reconnu comme tel et majoritaire dans ses rangs, inlassablement, elle se tourne vers ses vieilles organisations, sans grande
confiance ni grande illusion, mais parce qu’elle n’a rien d’autre pour centraliser son combat, pour postuler à la prise du pouvoir.
Les dirigeants des syndicats, du PS et du PCF, bien qu’ils se réclament de la classe ouvrière, ne s’engageront pas d’eux-mêmes
dans la voie d’un gouvernement ouvrier, dans la voie du socialisme. Il faut s’organiser pour les y contraindre ou les
submerger. Mais pour y réussir et renverser les barrages qu’ils mettent en place, il est nécessaire de construire une nouvelle
formation politique qui trace la voie du programme socialiste : un véritable Parti Ouvrier Révolutionnaire.
Et cette exigence vaut également pour tous les pays d’Europe, et à l’échelle mondiale : pour une Internationale Ouvrière
Révolutionnaire.


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                                                          SOMMAIRE


       Déclaration                                                                                                    p. 1
       Editorial                                                                                                      p. 3
       Les militants interviennent                                                                                    p. 8
       Licenciements chez Hewlett-Packard                                                                             p. 9
       Allemagne 2005                                                                                               p. 15
       1905 - Il y a cent ans, éclatait la première révolution russe                                                p. 20




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                                             LES MILITANTS INTERVIENNENT
Au collège de Feurs (Loire) : adresse des personnels aux dirigeants syndicaux.


       Aux directions départementales, académiques et nationales du SNES et de la FSU
            Les enseignants et personnels techniques,administratifs et de surveillance du collège de Feurs, réunis le 29
       septembre en A.G., à l’initiative de la section SNES de l’établissement, rejettent catégoriquement les
       remplacements Fillon- de Robien et les considèrent comme une offensive grave contre les personnels de
       l’Education Nationale.
            En conséquence, syndiqués et non syndiqués du collège de Feurs, nous nous adressons à vous, directions du
       SNES et de la FSU :
       pour que vous vous prononciez clairement et nationalement pour l’abrogation des décrets d’application de la loi
       Fillon-de Robien et le rejet de toute la loi d’orientation Fillon.
       Les attaques supplémentaires présentes et à venir contre les enseignants et les personnels de l’E.N.,
                                                            ÇA SUFFIT !
             Dirigeants de nos organisations,                cessez      toute   discussion     avec    le   gouvernement
       Chirac-Villepin-Sarkozy-Robien…
                     et organisez, MAINTENANT, la mobilisation de tous les personnels de l’E.N.pour en finir
       avec lui.
                                                                                 Texte adopté à l’unanimité des 47 présents.

Au Syndicat National de l’Administration Scolaire et Universitaire (SNASUB) : texte préparatoire au prochain congrès.


                         La défense de nos intérêts exige que Chirac-Villepin-Sarkozy soient défaits !

       Le 4 octobre à nouveau et malgré une plate-forme évacuant méthodiquement nos revendications (pas un mot pour
       exiger le retrait du Contrat Nouvel Embauche, pas d’exigences salariales chiffrées etc.), il y a eu plus d’un million
       de manifestants.
       Massivement rejetés, Chirac, Villepin, Sarkozy mènent pourtant sur tous les fronts une guerre sans merci : Budget
       2006, privatisations (SNCM), etc.
       Après le 4 octobre, Villepin a déclaré : “ Nous devons avancer par le dialogue, la concertation, la proposition ”.
       Mais tous les travailleurs le savent : le diagnostic partagé, la concertation ont conduits à l’application intégrale de
       toutes les réformes du gouvernement, des retraites à la loi Fillon contre l’Ecole publique en passant par la sécurité
       sociale !
       La trahison des marins de la SNCM par leurs dirigeants rencontrant Villepin avant de se rallier à la privatisation
       vient de prouver une nouvelle fois où mène cette politique mortelle de la concertation.
       La situation exige non pas la répétition des journées d’action mais que les directions syndicales donnent dans
       l’unité un ordre de mobilisation pour affronter et défaire ce gouvernement sans attendre 2007 au lieu de lui
       demander de changer de politique et d’ouvrir de nouvelles négociations !
       Or, en répondant positivement aux offres permanentes de discussion de Villepin, les directions syndicales
       légitiment l’existence du gouvernement, lui permettent de préparer des attaques encore plus graves.
       Le SNASUB, après s’être prononcé en avril pour le boycott des discussions sur la réforme-destruction des
       statuts de la Fonction publique, doit de nouveau rejeter la concertation que Christian Jacob veut relancer sur ce
       dossier.

       Il doit s'adresser à la direction de la FSU pour :
          Aucune discussion des projets du gouvernement, en particulier boycott des concertations sur les statuts. Ces
           projets doivent être retirés !

       C'est la voie pour rompre et en finir avec ce gouvernement, pour l'abrogation de toutes les mesures réactionnaires,
       pour lui substituer un gouvernement des organisations ouvrières unies.

                                                    Les élus de la liste Front Unique à la CAN du SNASUB, novembre 2005



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                     LICENCIEMENTS CHEZ HEWLETT - PACKARD :
   DEFENSE DE L’ENTREPRISE ET DU GOUVERNEMENT OU DEFENSE DES SALARIES ?
                                                         RAPPEL DES FAITS
26 juillet 2005 : annonce d’ “ un plan ciblé pour rationaliser la société, réduire ses coûts et mieux se concentrer sur ces clients ”.
Suppression de 14 500 personnes soit environ 10% de ses employés à plein temps et, aux Etats-Unis, gel des montants des
pensions et des avantages médicaux accordés aux retraités HP pour tous les employés actuels qui ne satisfont pas à
certains critères d'âge et d'ancienneté dans la société.
Les économies estimées, par an, de cette “ rationalisation ” s’élèvent à 1,9Miliards de dollars et seront effectives dès 2006.
9 septembre 2005 : Annonce du plan de licenciement en Europe :
         - 5968 emplois en Europe sur 45 000 (soit 13.26%)
12 septembre 2005 : Précision sur le plan de licenciement en Europe :
         - 140 employés en Belgique et au Luxembourg sur les 1289 (soit 10.8%)
         - 1500 en Allemagne (16%)
         - 1240 en France (soit 26% des salariés)
         - 970 au Royaume Uni (15%)
         - 350 aux Pays Bas (14%)
         - Espagne (7%)
14 septembre 2005 : Hewlett-Packard annonce qu’il cesse le contrat qui le liait à l’écurie de Formule 1 Williams (40 millions
d'euros)
Le 16 septembre : Patrick Starck, Président Directeur Général d’HP en France est reçu par Gérard Larcher, Ministre Délégué à
l’Emploi, au Travail et à l’Insertion professionnelle des jeunes et a entendu les préoccupations du Ministre. Communiqué de
presse de HP qui réaffirme vouloir “ maintenir une activité importante et pérenne en France ”, et propose “ d’ouvrir, sans délai,
une négociation des conditions du plan de restructuration avec les partenaires sociaux. ”
19 septembre 2005 : des élus locaux partent pour la Californie, accompagnés de délégués syndicaux CFTC et CGC où ils espèrent
rencontrer le patron de HP.
20 septembre 2005 : achat de Peregrine Systems (425 Millions de dollars et 700 employés société américaine implantée un peu
partout dans le monde) et AppIQ Inc (135 employés, société américaine implantée aux Etats-Unis et en Inde). Ces 2 rachats font
suite à une première reprise, début septembre de la division néo-zélandaise de Capgemini et ses 140 employés.
22 septembre 2005 : François Hollande déclare que s'il avait été au pouvoir lors de l'annonce des licenciements chez HP il aurait
demandé que les aides versées par l'Etat soient immédiatement reprises. Villepin reprend immédiatement l’idée à son compte
soutenu par Borloo (ministre de l’emploi), mais protestations de Fillon (UMP branche Sarkozyste) qui considère que
“ juridiquement, ce n'est pas possible ”. Le syndicat CFE-CGC renchérit en estimant que le Premier ministre “ n'a pas les moyens
légaux ”. La somme en jeu est 1.2 millions d’euros
23 septembre 2005 : La direction de Hewlett-Packard conteste cette version des faits et affirme, dans une note interne envoyée
aux salariés, que l'entreprise n'a touché aucune aide directe. Le communiqué précise par ailleurs que Hewlett-Packard a payé sur
dix ans “ 700 millions d'euros au titre de l'impôt sur les sociétés et de la taxe professionnelle ”. Le Premier ministre indique en
être au stade de la "réflexion".
26 septembre 2005 : Villepin propose qu'un “ code de bonne conduite ” soit défini, en matière d'aides publiques aux entreprises,
afin de “ clarifier les droits et les devoirs ” et “ éviter les abus ”.Rencontre entre Gérard Larcher (ministre délégué à l'Emploi) et
Francesco Serafini (PDG de HP Europe). A la suite de cette réunion, Gérard Larcher s’est entretenu avec M. Spidla, commissaire
européen à l’emploi qui devrait rencontrer à son tour les représentants de l’entreprise et du personnel au niveau européen.
27 septembre 2005 : réunion entre la FEM (Fédération Européenne de Métallurgie) avec la direction de l’emploi et des affaires
sociales de la Commission Européenne : Fernando Vasquez 1.
30 septembre 2005 : Réunion de la Commission Européenne pour poser le problème de la restructuration des Grands Groupes en
Europe avec HP comme sujet central.


   1
     La Commission européenne est composée de 25 commissaires européens (un par Etat membre) depuis le 22 novembre 2004. Nommés pour
5 ans, les commissaires sont choisis en raison de leurs compétences générales.
   L'un des commissaires préside le collège : c'est le Président de la Commission européenne. Les autres commissaires sont en charge de
portefeuilles, comme le sont les ministres d'un gouvernement, assistés par une administration qui se répartit entre un Secrétariat général, des
Directions Générales et des services.
                                                                   P. 9/30
4 octobre 2005 : Journée d’action et manifestations un peu partout en France. Environ 300 salariés de HP défilent en tête de la
manifestation à Paris derrière la banderole “ pour nos emplois : ensemble dans l’action ”, ils sont 800 a Grenoble. Les slogans les
plus en vogue sont : “ la bourse m’a ‘tuer ‘ ” ou encore “nous ne sommes pas des consommables ”
5 octobre 2005 : On apprend que HP se situe en deuxième position des entreprises américaines qui rapatrie les bénéfices
accumulés à l’étranger sur le sol américain (à hauteur de 14.5 milliards de dollars). Cela est rendu possible grâce à une amnistie
fiscale temporaire : le taux d’imposition de ces bénéfices passe de 35% à 5.25% durant un an. Les bénéfices rapatriés de France
s’élèvent à 300 millions de dollars. Ce même jour le président Chirac reproche à Bruxelles de ne pas “ s’impliquer ” dans la
restructuration de HP. La réponse indirecte de Günter Verheugen (commissaire à l’entreprise et à l’industrie et social
démocrate) lors d’une réunion de travail sur “ la nouvelle approche de la politique industrielle de l’UE ”: il vaut mieux légiférer et
moins légiférer, il faut faciliter la vie des entreprises.
Evidemment le feuilleton HP n’est pas fini puisque la direction a souligné le 3 novembre que HP pourrait renoncer à
250 suppressions d’emploi sur les 1240 qu’elle envisage, contre une remise en cause de l’accord sur les 35 heures. Cela “ sans
prendre d’engagement ferme ” sur les 250 emplois. Elle estime simplement que la suppression des 35 heures “ pourrait entraîner
un développement d’activité équivalent à environ 250 postes préservés ”. Le tout au conditionnel.
C’est ce cadre de discussion que viennent d’accepter les organisations syndicales d’HP, tout en faisant remarquer que la mise en
place des 35 heures à HP avait déjà permis une très grande flexibilité des heures de travail. Bref, elles s’apprêtent à négocier et les
suppressions d’emplois, et une plus grande aggravation des conditions de travail.
                                                QU’EST HEWLETT PACKARD ?
       Que fait HP ?

Les solutions proposées par la société couvrent :
          -   l'infrastructure informatique (réseaux…)
       - l'informatique personnelle (PC, portables, pocket PC, imprimantes, écrans, projecteurs, scanners, appareil photos
    numériques, consommables (cartouches d'encre, cd-rom…)
          -   les périphériques d'accès (clavier, souris)
          -    les services internationaux
          -   les services d'imagerie et d'impression.
Ces solutions s'adressent aux consommateurs particuliers ainsi qu'aux entreprises, quelle que soit leur taille.




       Situation financière et concurrence directe

Même si la société de PALO ALTO (Californie) annonce en août 2005 un chiffre d'affaire net de 20,8 Milliards de dollars pour le
troisième trimestre 20052, soit une hausse de 10% par rapport à la même période de l’année précédente, sa situation dans le
secteur n'est pas aussi enthousiasmante que peuvent le laisser penser ses chiffres pris hors de tout contexte.
HP n'est évidemment pas seul sur le marché de l'informatique et il partage ce secteur avec de nombreuses autres sociétés. Pour
bien comprendre le contexte des licenciements, il faut rappeler la place de HP sur le marché mondial. Nous prendrons le marché
des serveurs comme exemple mais le lecteur attentif aura noté que HP n'est pas implanté que sur ce secteur. Cependant, si les
chiffres, les évolutions et les positionnements ne sont pas les mêmes, l'analyse suivante est facilement transposable sur d'autres
produits.




    2
     Voir http://h41131.www4.hp.com/fr/fr/pr/FRfr19082005123426.html pour plus de détails
                                                                 P. 10/30
On voit grâce à ce tableau que même si l'évolution des unités vendues entre 2003 et 2004 est bien en progression pour toutes les
grandes entreprises du secteur seuls IBM et Dell gagnent en part de marché sur cette même période. HP perd ainsi près de
1% de ses parts de marché et ce sont ses plus proches et plus dangereux concurrents qui en bénéficient.
Durant la même période (2003-2004) et selon le cabinet d'études IDC seul le marché des serveurs d'entrée de gamme - les
machines dont le prix est inférieur à 25 000 dollars - enregistre une progression du chiffre d'affaires au quatrième trimestre 2004.
Les prix des serveurs milieu et haut de gamme reculent tous deux. La conclusion est simple à tirer, pour vendre des serveurs il
faut les vendre le moins cher possible, et donc “ gagner en compétitivité ”. Et pour cela, il y a plusieurs solutions, mais la plus
efficace reste la réduction d'effectifs ou la délocalisation, puisque le salaire versé au travailleur est la charge la plus coûteuse dans
le produit final. C'est d'ailleurs ce qu'ont fait Dell (10% de ses salariés “ remerciés ” en 2001) et IBM (14 000 salariés licenciés en
2002) alors que HP a préféré le rachat de sociétés comme Compaq (qui a également entraîné des licenciements). Et si Dell tire si
bien son épingle du jeu, il faut regarder évidemment du côté de ses tarifs avec un prix moyen par serveur vendu proche de 3 400
dollars (contre 15 400 dollars pour IBM qui mise sur de la meilleure qualité et environ 8000 dollars pour HP)
Cette politique de licenciements et de délocalisation ne trouve donc pas sa justification dans la volonté de satisfaire des
actionnaires qui seraient assoiffés du sang des travailleurs mais bien dans une réalité du système capitaliste : être concurrentiel
dans un marché de plus en plus sélectif.
Cette politique n'est évidemment pas obsolète et ceux qui croyaient pouvoir souffler un peu avant la prochaine tournée peuvent
commencer à s'inquiéter puisque IBM annonce début octobre 2005 un autre licenciement massif (14 500 salariés), couplé avec
des délocalisations.
   Un coup de pouce boursier ?

     “ C'est un non-sens complet, une décision uniquement censée donner un coup de pouce à la valeur boursière, on est en
    plein dans l'immoralité. ” Michel Destot (maire PS de Grenoble).
Revenons donc à la valeur boursière de HP (code HPQ sur le Dow Jones) qui semble être, d'après de nombreux responsables
politiques, la cause des licenciements. En nous penchant sur les chiffres donnés par des analyses financières de sociétés privées
des 2 années précédentes nous avions mis en évidence une perte certaine de terrain face aux concurrents directs de HP. Regardons
à présent comment se comporte la valeur du cours de Bell et IBM et HP durant les vagues de licenciements, nous aurons donc un
aperçu de ce que veux dire “ donner un coup de pouce ” à une valeur boursière.




                                                      Cours de DELL sur 5 ans




                                                                P. 11/30
                                                        Cours d’IBM sur 1 an




                                                        Cours d’ HP sur 1 an

Contrairement à ce que prédisait le maire de Grenoble, pas de coup de pouce manifeste dans le cas de HP. Nous pouvons observer
une hausse soudaine en août qui correspond à l'annonce des chiffres du 3ième trimestre 2005.
Pour Dell, l'annonce de licenciements provoque effectivement une hausse modeste rapidement suivie d'une chute plus grave
quelques mois plus tard.
Pour IBM le cours a augmenté de moins de 2% le jour de l'annonce des licenciements.
On pourra objecter que 1 a 2 % même sur quelques jours peuvent rapporter des millions si les actionnaires vendent ou achètent
massivement. C'est pour cela qu'il faut également observer les volumes. Et, oh surprise, pas de volume exceptionnel les jours de
licenciement.
   La loi de la concurrence
Il ne s'agit pas ici de minimiser le rôle des actionnaires mais simplement de montrer qu'une politique industrielle, jonglant avec
des milliards de dollars ne se contente évidemment pas de prévoir le cours de son action sur quelques jours ou quelques semaines
pour satisfaire des actionnaires en dépit de la propre survie de l'entreprise. Elle a pour objectif de pérenniser l'entreprise, c'est à
dire être concurrentielle donc baisser les coûts, faire du bénéfice pour pouvoir investir d'avantage que la concurrence, etc...
 Le maire socialiste de Grenoble, se trompa donc deux fois en s'exprimant ce jour là. Pas de coup de pouce et évidemment pas de
morale dans le système de production capitaliste. Et puisque le ridicule ne tue pas il continue: “ HP semble avoir définitivement
rompu avec l'attitude citoyenne qu'il arborait il y a encore quelques années ”. Il ne se doutait pas que quelques jours plus tard, la
puissante association néerlandaise de défense des consommateurs, Consumentenbond, qui a examiné 9 usines en Chine et aux
Philippines appartenant à HP (mais également IBM et DELL) sortirait un dossier sur les conditions de travail dans ces usines.
Aucun de ces “ grands ” ne respecte les normes internationales de sécurité, ni même la législation locale, pourtant nettement plus
“souple”, sur la durée du temps de travail ou les salaires. Ainsi, il serait commun, toujours selon l'association, que ces travailleurs
effectuent des semaines de 80 à 90 heures dans des conditions pénibles, impliquant notamment des contacts quotidiens avec des
produits chimiques nocifs, quasiment sans protections, et provoquant par conséquent, des problèmes de santé chroniques pour
nombre d'entre eux !



                                                               P. 12/30
“ L'attitude citoyenne de HP ”3 semble effectivement avoir quelques kilos de plomb dans l'aile.
Alors les informaticiens pourront se consoler en observant que Linux 4 devient une offre “ standard ” dans la philosophie de HP et
que bientôt, des PC de bureaux HP tourneront sous Linux en lieu et place de Windows.
       LES DIRIGEANTS DES ORGANISATIONS OUVRIERES MENENT LES SALARIES DE HP A L’IMPASSE
Regardons à présent ce que nous proposent les différentes organisations politiques, partis et syndicats se réclamant de la classe
ouvrière.
    La “ position unanime des 5 syndicats HP ”:



1.   Oui à la discussion pour réduire l'ampleur du plan à hauteur de la moyenne européenne, soit 15% des effectifs ce qui
     correspond à environ 700 postes supprimés au lieu des 1240 envisagés. Un chiffre qui serait un peu mieux compris des
     employés, qui donnerait la priorité au volontariat et qui nous laisserait une chance de se réorganiser ensuite avec
     succès.(…)
De plus, et contrairement à ce qui est insinué par la direction, les organisations syndicales,
2.   restent ouvertes à toute discussion visant à réduire l’ampleur de ce plan et à concrétiser la volonté de maintenir les
     activités en France,(…)
3.   ne fixent aucun délai pour entamer les discussions.(…)
Autrement dit :
1.   les licenciements sont compréhensibles,
2.   la direction doit nous permettre de les faire avaler au personnel,
3.   elle peut prendre tout son temps pour s’organiser.

    Position du PC :

                           “ HEWLETT-PACKARD : UN SALARIE SUR QUATRE
                   SACRIFIE POUR AUGMENTER LES DIVIDENDES DES ACTIONNAIRES ”
     Cette vague massive de licenciement n’a, à l’évidence, aucun autre objet que l’accroissement des profits du groupe.
     Encore une fois, ce sont les salariés qui vont payer de leur emploi l’augmentation de dividendes déjà confortables.
     Le développement d’activité de haute technologie et de recherche ne peut pas être uniquement abordé sur le terrain de la
     rentabilité financière et de l’aide aux grands groupes.
     C’est le principe même des pôles de compétitivité qui est ainsi remis en cause. La stratégie de Hewlett-Packard se situe
     dans la droite ligne des politiques ultra-libérales (…). C’est un échec extrêmement lourd de conséquences pour la vie de
     milliers de salariés (…).
     C’est pourquoi le Parti Communiste Français demande que ces licenciements soient purement et simplement annulés.
                                                                                                              Le 13 septembre 2005
     Il est extrêmement choquant que l’Etat laisse ainsi une entreprise, largement bénéficiaire, licencier massivement (…). Le
     Parti Communiste Français demande que l’Etat prenne des mesures immédiates à l’encontre de Hewlett-Packard pour
     empêcher les licenciements de salariés. (…)
                                                                                                              Le 20 septembre 2005
L’annulation pure et simple des licenciements projetés est en effet la seule position juste. Mais qui peut l’obtenir ? Le PCF
répond : l’Etat. C’est-à-dire aujourd’hui Jacques Chirac. Le PCF décrète que les travailleurs de HP n’ont pas de moyens d’action.
    Celle de la Ligue Communiste Révolutionnaire.
                       HEWLETT-PACKARD VIRE SES SALARIES POUR MIEUX DELOCALISER
     (…) Hewlett-Packard licencie pour accroître ses profits. (…) La direction de Hewlett-Packard ne fait pas mystère de sa
     volonté de délocaliser en Asie, où la main d’œuvre est moins chère. La LCR (…) soutient les actions engagées à Grenoble
     et en Ile-de-France. Mais, il faut que la lutte s’étende et se coordonne à un niveau international : toutes les entreprises du
     groupe doivent unir leurs forces pour faire reculer la direction américaine. La LCR réaffirme son exigence d’une loi

   3
      Pour les plus curieux : http://h41111.www4.hp.com/globalcitizenship/uk/en/ (complet et en anglais) sinon en français mais court
http://welcome.hp.com/country/be/fr/companyinfo/corpobj.html
  4
    Linux est un programme ayant la même fonctionnalité que la série Windows de Microsoft mais gratuit, libre de copie et de modification.
Une sorte de café équitable appliqué aux logiciels.
                                                                P. 13/30
    interdisant les licenciements notamment quand ils sont boursiers. Les entreprises qui font des profits et qui licencient
    doivent être réquisitionnées.
                                                                                                           Le 13 septembre 2005.
La LCR dénonce bien l’objectif de la firme : le profit. L’interdiction des licenciements et la réquisition (et même l’expropriation)
sont des principes revendicatifs tout à fait justes. Mais avant d’obtenir satisfaction “ à un niveau international ” peut-être
faudrait-il proposer des mots d'ordre de lutte ici et maintenant ?
   Celle de Lutte Ouvrière.
    Aidés par le gouvernement, les patrons mènent en permanence leur lutte de classe contre les travailleurs. Derniers
    exemples en date : les milliers de licenciements chez Hewlett-Packard, une entreprise qui se porte bien mais espère ainsi
    se porter encore mieux, et l’intervention contre les travailleurs de la SNCM (…).
    Pour mettre un frein aux attaques, les travailleurs n’ont pas d’autre choix que de se battre tous ensemble. Une seule
    journée ne suffira pas, tous les travailleurs le savent. Mais il faut s’emparer de la journée d’action du 4 octobre pour
    qu’elle soit une première étape (…).
    C’est pourquoi Arlette Laguiller et Lutte Ouvrière appellent à participer nombreux à toutes les manifestations qui se
    dérouleront le 4 octobre.
                                                                                                           Le 30 septembre 2005.
Lutte Ouvrière noie Hewlett Packard dans “ les attaques ” (en général) contre lesquelles “ les travailleurs ” (en général) doivent
“ se battre ”. A ceux de HP, elle n’a rien à dire. Sauf la journée d’action du 4 octobre. Et à présent ?
   Celle du Parti Socialiste.
    Le Parti socialiste tient à exprimer sa solidarité aux salariés de Hewlett-Packard (HP) frappés par un plan injuste et
    choquant.
    Injuste parce que ce plan vise d'abord la France (…), alors même que HP y est implanté de longue date (…). Ce drame
    social est aussi un gâchis humain, la direction de l'entreprise ne faisant aucun cas d'une main d'œuvre qualifiée et
    performante au savoir-faire reconnu (…).
    Choquant parce que ce plan ne répond qu'à une stratégie purement financière (…).
    Le Parti socialiste demande qu'une initiative législative soit prise pour dissuader véritablement les employeurs de ce type
    d'agissements, notamment en réintroduisant le mécanisme de contrôle de l'utilisation des fonds publics abrogé par le
    gouvernement RAFFARIN. Au-delà, il propose une réforme d'ampleur de la représentation des salariés au sein des
    conseils d'administration des grandes entreprises.
                                                                                   Bureau National du PS, le 13 septembre 2005.
Le Parti Socialiste est un parti compassionnel, qui s’intéresse à la bonne utilisation de la main d’œuvre et s’étonne que HP soit
une firme capitaliste non “ régulée ”. Cela irait tellement mieux avec quelques représentants des salariés. Quant aux
licenciements… c’est “ un drame ”, ma bonne dame, un drame.

                                                               ***
                   QUELS MOTS D’ORDRE AVANCER POUR LES TRAVAILLEURS D’HP ?
Les dirigeants syndicaux de HP “ restent ouverts à toute discussion visant à réduire l’ampleur de ce plan ”, légitimant par avance
la suppression d’au moins 700 emplois, au lieu d’exiger tout simplement : Pas une seule suppression de postes ! Difficile dans ces
conditions pour les salariés de se mobiliser, car qui doit faire partie des licenciés ?
Le PCF demande que “ ces licenciements soient purement et simplement annulés ”, mais “ c’est à l’Etat, (c’est à dire à Chirac et
au gouvernement) qu’il demande de “ prendre des mesures immédiates à l’encontre de HP pour empêcher les licenciements des
salariés. ” Quelle blague !
Pourquoi vouloir faire croire que Chirac et son gouvernement, tout entier dressés contre les salariés, vont, peuvent ou veulent
intervenir contre les licenciements à HP ? C’est aussi la position du Parti socialiste qui demande “ qu’une initiative législative soit
prise pour dissuader véritablement les employeurs de ce type d’agissements ”. Qui doit prendre cette initiative ? Chirac, la
majorité de députés UMP ? Le Parti des Travailleurs est encore plus clair, pour qui “ les travailleurs sont en droit d’adresser au
gouvernement cette exigence simple : qu’il interdise le plan de 1240 suppressions d’emplois, qu’il confisque les avoirs et biens de
l’entreprise… ”. Voilà Chirac, Villepin et Sarkozy transformés en révolutionnaires ! La LCR exige “ une loi interdisant les
licenciements notamment quand ils sont boursiers ”, et la réquisition “ des entreprises qui font des profits et licencient ”. Mais,
outre que ce plan de licenciements n’est pas plus boursier qu’un autre et obéit aux lois du capitalisme, que l’entreprise fasse ou
non des profits, qui doit faire cette loi ? Rien n’est dit. Mystère. Quel gouvernement ? Celui de Chirac ? Passons sur LO pour qui
la réponse est de faire de la journée du 4 octobre une “ première étape dans le rassemblement nécessaire … ” qui reprend
pratiquement mot à mot l’appel des dirigeants aux journées d’action.
Derrière les mots, une seule et même politique : Chirac, son gouvernement, sont légitimes, ils peuvent changer de politique,
                                                               P. 14/30
voire même de nature, pourquoi pas ? il suffit de faire pression sur eux.
Mais, en régime capitaliste, n’en déplaise au PCF, le développement technologique, fût-il de haute technologie ne peut être lié
qu’à la réalisation du profit, à l’exclusion de toutes autres considérations humanistes.
Mais Chirac et son gouvernement, tant que les dirigeants des organisations ouvrières refuseront de mobiliser pour les chasser,
appliqueront autant qu’ils le pourront, tous les plans du capitalisme.
Le premier mot d’ordre pour les salariés de HP ne peut être que :
       Aucun licenciement !
       Dirigeants des syndicats, reprenez cette position dans l’unité !
       Cessez de négocier les suppressions d’emplois “ acceptables ” !
       Cessez de négocier l’aggravation des conditions de travail en échange de moins de licenciements !
       Cessez immédiatement toute discussion sur les plans de la direction de HP !
Ces exigences sont contradictoires avec les objectifs de rentabilité de la direction de HP ?
Bien évidemment, comme sont partout inconciliables les intérêts des capitalistes et ceux des salariés, et la défense conséquente
des salariés de HP pose immédiatement la question de l’expropriation du groupe, comme elle est posée en particulier dans les
entreprises qui licencient, qu’elles soient en déficit ou qu’elles fassent des bénéfices, car les travailleurs n’ont pas à soumettre leur
sort aux aléas du profit capitaliste.
C’est d’ailleurs pourquoi le sort des salariés de HP est totalement relié à celui des salariés d’autres entreprises, quel que soit leur
secteur d’activité, qui sont confrontés aux mêmes plans de restructuration, au même chantage à la productivité.
Et c’est aussi pourquoi l’issue pour les salariés de HP ne peut venir d’un combat restant isolé, mais doit s’intégrer au combat de
toute la classe ouvrière.
En effet, la prise du contrôle de l’entreprise par les travailleurs, l’expropriation de tous les sites du groupe en France, n’ont de
sens que rattachées au combat de toute la classe ouvrière pour contrôler toute l’économie, donc prendre le pouvoir. Qui d’autre
qu’un gouvernement ouvrier, appuyé sur la mobilisation de toute la classe ouvrière, peut prendre ces mesures ?
Voilà pourquoi rien n’est plus urgent et nécessaire, pour les salariés de HP comme pour les autres, que de combattre pour imposer
aux dirigeants des organisations ouvrières de rompre avec Chirac et le gouvernement, d’appeler toute la classe ouvrière et la
jeunesse à la mobilisation pour les chasser, pour un gouvernement des organisations ouvrières unies qui devra s’attaquer
résolument au capitalisme.
                                                                                                              BOB ERDENE le 10.11.05




                                                     ALLEMAGNE 2005
Le 21 juillet 2005, le Président de la République Allemande Horst Köhler annonçait sa décision d'accéder à la demande du
chancelier Gerhard Schröder de convoquer pour le 18 septembre 2005 des élections législatives anticipées. Comme le rapporte
"Alternatives Economiques" 5, c'est par de fortes paroles, peu optimistes, qu'il en a fait l'annonce à ces concitoyens.
        "Des millions d'hommes et de femmes sont chômeurs, beaucoup depuis de longues années. Les budgets de l'Etat fédéral et
        des régions sont dans une situation critique sans précédent. Le système fédéral existant est dépassé. Nous avons trop peu
        d'enfants et nous devenons toujours plus vieux."
Au delà de ce discours qui traduit de façon consciente l'inquiétude de la bourgeoisie Allemande quant à la place de son
impérialisme au niveau du marché mondial, il est important de faire le point sur ce qu’étaient les enjeux lors de ces élections . En
effet, ils détermineront les rapports de classes présents et futurs.
                 UN RETOUR EN 1982... POUR MIEUX COMPRENDRE LA SITUATION ACTUELLE
1982 : le SPD d'Helmut Schmidt gouverne la RFA en alliance avec le petit parti bourgeois FDP. Pour tenir compte du
ralentissement économique issu de la crise des années 70 le ministre de l'économie de l'époque, Lambsdorff, membre du FDP,
somme son partenaire social-démocrate d'adopter des mesures de type libérale 6 : forte baisse des prestations sociales et des
salaires, déréglementation du marché du travail, réduction radicale des impôts sur les sociétés, augmentation des taxes sur la
consommation, etc.. Ces recommandations politiques plus connues sous le terme de mémorandum Lambsdorff vont provoquer la
chute du gouvernement Schmidt et la victoire des partis de la bourgeoisie CDU/CSU/FDP début 1983.


    5
        "Le Paradoxe allemand" in Alternatives Economiques n°239, septembre 2005
    6
        "La social-démocratie allemande victime de ses abandons" in Le Monde Diplomatique, n°618, septembre 2005
                                                                   P. 15/30
                                                    L'ÈRE KOHL : 1983-1998
L'Ere Kohl débute. Elle durera seize ans et ne verra l'application que très partielle des recommandations du mémorandum.
Néanmoins, Kohl supprimera l'impôt sur la fortune, une partie de l'impôt sur le capital et procédera à la diminution des retraites.
Des secteurs clés comme les télécoms, les chemins de fer et la poste seront privatisées. Le secteur électrique n'échappera pas à
cette politique de casse et sera dérégulée. Dans les années 90, ce gouvernement mènera à pas cadencés la réunification de
l'ex-RDA, restaurant le capitalisme en réduisant au passage des centaines de milliers de travailleurs au chômage et à la pauvreté
économique.
                      LA SOCIAL-DEMOCRATIE AU SERVICE EXCLUSIF DU CAPITALISME
En septembre 1998, les élections législatives voient la victoire sans appel du SPD de Gerhard Schröder. La classe ouvrière
allemande par l'intermédiaire de ce vote inflige une sévère défaite aux partis bourgeois. Néanmoins, faisant fi de son programme
électoral de type keynésien (porté entre autres par Oscar Lafontaine), Gerhard Schröder va très rapidement former un
gouvernement de coalition [au compte de la bourgeoisie Allemande] avec le petit parti bourgeois Der Grünen (les Verts). Dès le
départ ce gouvernement sera au service exclusif du grand capital allemand, ce qui va provoquer des tensions en son sein et avec
les syndicats ouvriers.
Ainsi, début 1999, le ministre SPD des finances Oscar Lafontaine va démissionner avec fracas pour s'opposer à ce qu'il considère
comme un tournant libéral en matière de choix économiques, sous la pression du patronat.
En effet, la coalition SPD-Grünen se targuera dès cette époque de vouloir réaliser "le plus grand programme de réduction d'impôt
de l'après guerre". Ce qui sera vrai. Elle diminuera de 8% l'impôt des plus riches et de 15% la taxation des sociétés et elle fera aux
grandes entreprises des cadeaux se montant à des milliards d'euro. Dans le même temps, des centaines de milliers d'emplois des
services publics seront supprimés sous prétextes de restrictions budgétaires.
Pourtant, en 2002, malgré l'ensemble de ces attaques et contre toute attente, la coalition SPD-Grünen remporte les législatives. La
classe ouvrière a produit un vote par défaut, refusant le retour des partis bourgeois aux affaires. Par ce vote, elle a aussi soutenu
les positions pacifistes de Schröder sur la non intervention allemande en Irak, intervenue opportunément pour le revaloriser aux
yeux des masses.
                            ATTAQUES GENERALISEES CONTRE LES TRAVAILLEURS
Fort de ce sauvetage, dès 2003, Schröder poursuit son offensive contre les travailleurs et met en place son fameux agenda 2010
qui s'inspire directement du mémorandum de 1982. C'est le sens du plan Hartz IV qui réduit considérablement les aides aux
chômeurs et les contraint à travailler pour un euro de l'heure. La réaction de la classe ouvrière ne se fait pas attendre. Elle se
cristallisera en de nombreuses manifestations, dites manifestations du lundi en référence au mouvement d'émancipation de 1989
en ex-RDA. Ces puissantes manifestations dureront tout l'été et l'automne 2004 mais n'aboutiront pas, faute de débouchés
politiques. Durant cette même période, la "grève sauvage" d'Opel fera voler en éclat le sacro-saint principe de la cogestion si cher
aux syndicats allemands.
C'est dans ce contexte qu'en janvier 2005, la barre des 5 millions de chômeurs sera franchie. En effet, l'application d'un des volets
du plan Hartz IV voit près de 400 000 allocataires sociaux venir grossir l'armée de réserve du capital.
                   DETERIORATION BRUTALE DES CONDITIONS DE VIE DU PROLETARIAT7
La détérioration des conditions de vie de la classe ouvrière et du prolétariat est brutale durant cette période. Par exemple : en
1974, le coût salarial d'un travailleur allemand (salaire net + charges sociales salariales et patronales constituant un salaire différé)
se montait à 60 % de plus que la moyenne des salaires des 15 pays de l'UE. En 2005, il est tombé à 6 % de moins. La décélération
brutale des coûts salariaux s'est produites essentiellement sous le gouvernement social-démocrate de Schröder. Dans ce même
mouvement, l'Allemagne a opéré un redressement tout aussi spectaculaire de ses comptes extérieurs. En l'espace de 4 ans
l'Allemagne est devenu la première puissance commerciale du monde avec un excédent record de 156 Milliards d'Euro, excédent
dont 85% est constitué par les exportations à destination des pays de l'UE. C'est dans ce cadre précis qu'interviennent des
élections anticipés.
                                LES ELECTIONS LEGISLATIVES ANTICIPEES DE 2005
Face aux réactions de la classe ouvrière contre la politique clairement anti-ouvrière de Schröder, le dispositif gouvernemental de
la social-démocratie a atteint ses limites. Dans un même temps, le capital allemand se doit d'aller encore plus loin pour maintenir
les positions de son impérialisme au sein d'une Union Européenne en plein crise. Cette fuite en avant contraint la bourgeoisie à
une nouvelle donne politique qu'elle souhaite mettre en place pour arriver à ses fins politiques : un gouvernement issu de ses
rangs, un gouvernement homogène de la bourgeoisie, un gouvernement des seules organisations politiques CDU/CSU/FDP pour
achever le travail de Schröder et défaire durablement les travailleurs.
                                               INCERTITUDES ELECTORALES
Mais, plus les élections se rapprochaient et plus l'incertitude sur la future majorité au Bundestag était grande. En effet, la
CDU/CSU n'apparaissait plus en mesure de rassembler une majorité électorale avec ses alliés du FDP. Il faut dire que le
programme "ultra" de la CDU/CSU avait de quoi mobiliser électoralement le prolétariat contre les partis de la bourgeoisie. Par


  7
      "Le Paradoxe allemand" in Alternatives Economiques n°239, septembre 2005
                                                                P. 16/30
exemple, en matière fiscale, le programme de la CDU/CSU prévoyait un changement radical ou l'impôt sur le revenu serait
ramené à une tranche unique de 25% avec la suppression de l'ensemble des déductions et abattements fiscaux (liés aux différentes
corporations de travailleurs). Bref, un impôt plus lourd pour l'ensemble des travailleurs et bien plus léger pour les plus riches.
Ainsi, bien avant les élections, la CDU/CSU était contrainte d'entamer des tractations avec le SPD en vue de constituer une
grande coalition. Or, cette grande coalition était fortement redoutée par les politologues bourgeois d'outre Rhin qui ont un
souvenir amer de la précédente expérience de grande coalition (1966 à 1969).
Dans un même temps, durant cette courte campagne électorale, le SPD annonça qu’il se refusait à gouverner avec le nouveau parti
de gauche (Linkspartei) qui venait de surgir, même en cas de victoire électorale de l'ensemble des partis dits de gauche. En ce
sens, Schröder bloquait volontairement toute perspective pour la classe ouvrière.
                    LA CLASSE OUVRIERE ALLEMANDE COMBAT MALGRE SCHRÖDER
Les élections ont vu de façon simultanée la défaite de la CDU/CSU, qui a obtenu son plus mauvais résultats depuis 1949, et un
important recul du SPD (mais moins fort que prévu). A l'opposé, le Linkspartei a percé durant ces élections, rassemblant près de
8,7% des suffrages exprimés. Par ce vote, la classe ouvrière a exprimé un double refus : celui de la politique de casse sociale des
sociaux-démocrates et le refus du programme politique des partis de la bourgeoisie. Dès lors, la seule issue politique pour les
travailleurs allemands était un gouvernement des organisations ouvrières unies, c'est à dire en l'état actuel, un gouvernement du
SPD et du Linkspartei appuyés par la DGB. Pourtant, après trois semaines de tractation, par le refus des dirigeants du SPD et du
Linkspartei de gouverner ensemble, la grande coalition CDU-CSU/SPD a pu voir le jour sous la direction d'Angéla Merkel.
Les résultats des élections législatives du 18 septembre 2005
Participation 77,7 % contre 79,1 % en 2002, baisse qui indique (sauf analyse plus fine) une désaffection à la fois vis à vis du SPD
et des partis bourgeois CDU-CSU.


                      % 2005 (évolution par rapport à 2002) % 2002 Elus 2005 (évolution par rapport à 2002) 2002
      Linkspartei     8,7 (+4,7)                                  4        54 (+52)                                       2
      SPD             34,3 (-4,3)                                 38,5     222 (-29)                                      251
      Grunen/A90 8,1 (-0,5)                                       8,6      51(-4)                                         55
      FDP             9,8 (+2,4)                                  7,4      61 (+14)                                       47
      CDU             27,8 (-1,7)                                 29,5     179 (-11)                                      190
      CSU             7,4 (-1,6)                                  9        46 (-12)                                       58
      Autres          3,8 (+0,8)                                  3        --                                             --
Source : Ambassade d'Allemagne en France   http://www.amb-allemagne.fr/


         QUELLES PERSPECTIVES POLITIQUES POUR LA CLASSE OUVRIERE ALLEMANDE ?
Ces résultats, et les rapports de force qu’ils traduisent, plongent la bourgeoisie allemande dans une situation difficile : elle doit
aller vite et frapper fort, plus encore que ne l’a fait le gouvernement précédent de Schröeder, mais elle ne peut gouverner
qu’avec l’appui ouvert, qui va jusqu’à la participation au gouvernement de coalition, du SPD.
Les dirigeants de ce parti y sont certes tout à fait prêts et disposés, mais le vote que vient d’exprimer la classe ouvrière allemande
rend ce soutien moins aisé. Il est lourd de nouveaux conflits entre les salariés et la direction du SPD, et au sein même du SPD. Du
même coup, alors qu’il faudrait à la bourgeoisie un gouvernement fort, cette grande coalition est fragile, comme le montrent les
difficultés d’Angela Merkel à constituer son gouvernement, notamment le refus d’y participer en qualité de ministre de
l’économie d’un dirigeant de la CSU bavaroise, estimant qu’il n’aurait pas les coudées assez franches.
A l’heure où nous écrivons, un accord vient d’intervenir sur le programme du nouveau gouvernement, qui se révèle intégralement
dirigé contre la classe ouvrière allemande. Nous y reviendrons dans un prochain numéro.
Pour celle-ci, cette situation qui cependant gêne la bourgeoisie et provoquera d’inévitables oscillations et crises dans le SPD, n’est
en elle-même porteuse d’aucune solution politique. Il faut nécessairement avancer la perspective d’un gouvernement des
organisations ouvrières unies en Allemagne, ce qui exige de préciser avec qui et sur quel programme.
Par la force des choses, un gouvernement des organisations ouvrières unies en Allemagne ne peut aujourd’hui qu’être un
gouvernement SPD/ Linkspartei, avec ou sans l’adjonction d’autres organisations se réclamant de la classe ouvrière, sauf à
renvoyer toute perspective gouvernementale dans les limbes si l’on devait attendre pour la poser que d’autres organisations plus
“ révolutionnaires ” y aient conquis une place décisive.
Mais Schröeder et ses ministres SPD se sont illustrés au gouvernement contre la classe ouvrière ? Aucun poste, aucune
responsabilité pour ces gens-là, ni dans un gouvernement ouvrier, ni dans le SPD !
Sur quel programme un tel gouvernement ?

                                                               P. 17/30
Rupture avec le capitalisme, abrogation de toutes les mesures réactionnaires prises contre le prolétariat et la jeunesse allemande,
ce qui ne peut se faire qu’en s’attaquant au capitalisme, contrôle ouvrier de la production et de la distribution, combat pour les
Etats unis socialistes d’Europe etc.
Mais les dirigeants du SPD et sans doute ceux du Linkspartei n’en voudront pas ?
Pas plus qu’ils ne veulent aujourd’hui poser ouvertement l’alternative d’un gouvernement SPD/Linkspartei, ils ne voudront
combattre pour un tel programme, pour la raison qu’ils ne veulent pas s’attaquer au capitalisme. Il faudra donc les y contraindre,
en s’appuyant sur la volonté des masses, qui veulent que cesse l’aplatissement des dirigeants des organisations ouvrières devant
les exigences du capitalisme. Ou bien les submerger.
Ce qui rend indispensable la construction en Allemagne d’un parti ouvrier révolutionnaire, se fixant comme objectif la prise du
pouvoir par la classe ouvrière en mettant toujours en avant l’exigence de l’unité des organisations ouvrières contre la bourgeoisie,
l’exigence d’un gouvernement de ces organisations, l’exigence d’un programme contre le capitalisme, pour le socialisme.
De ce point de vue, les problèmes politiques posés à la classe ouvrière allemande ont bien des similitudes avec ceux de la classe
ouvrière française.
                                                                                                                   CORTO CIMANDEF


ANNEXES
                                            LE LINKSPARTEI OU PARTI DE GAUCHE
Un nouveau parti a émergé durant l'année. Ce nouveau parti fruit de l'alliance des "néo-communiste" du PDS, des secteurs
"ouvriers" du SPD, de syndicalistes, de jeunes et d'alter mondialistes représente une menace réelle pour la vielle
social-démocratie, mais uniquement sur le terrain électoral. Car ce nouveau parti, loin d'être un parti révolutionnaire se présente
comme un parti réformiste de type keynésien. Les leaders de ce parti, Oscar Lafontaine, Lothar Bisky et Grégor Gisy sont de
vieux politiciens qui ont comme ultime modèle de radicalité l'alliance italienne “ l'Olivier ”... c'est dire !
Cependant, d'après le "Nouvel Observateur" 8, ce parti recrute à une "cadence accélérée" de 10'000 adhérents par mois, pour
l'essentiel dans les rangs de la classe ouvrière et de la jeunesse.
L'émergence d'un tel parti démontre que la classe ouvrière tente par tous les moyens dont elle dispose de surmonter les obstacles
et d'arrêter la détérioration de ses conditions d'existence.
Ce parti a réalisé près de 8,7% des voix lors des élections législatives de 2005 et a envoyé 54 députés au Bundestag.
D'après plusieurs analyses politiques allemandes, le parti de gauche a regroupé près de 12% de votes de la classe ouvrière et près
de 25% des votes des chômeurs soit 1 million des 4 millions de vote en sa faveur.
De même, ces analyses montrent que la différence est grande entre l'est et l'ouest. A propos de l'ouest, les chiffres sont compris
entre 3,5 et 8% des voix (avec une pointe à 18,5% en Sarre, terre d'élection d'Oscar Lafontaine). Néanmoins, d'après ces
analyses les voix à l'ouest se concentrent dans les grands centres urbains et industriels.
Le “ parti de gauche ” est loin d'être monolithique. Les différents rapports de force entre les courants qui le constituent sont loin
d'être établis. Quatre courants peuvent être distingué :
       La direction du PDS : qui représente beaucoup moins le contenu du combat pour le socialisme incarné par la révolution russe
        (même si une fraction des travailleurs et des jeunes le croient et se sont tournés vers lui à l’est) que l’appareil policier de la
        bureaucratie stalinienne, qui en a massacré l’avant-garde et brisé les espoirs. Le PDS co-dirige, avec le SPD, trois lands de
        l'est dont Berlin.
       Le WASG, un nouveau parti mixte de syndicalistes, sociaux-démocrates "anti-libéraux" et d'alter mondialistes de
        l'association ATTAC% Allemagne..
       Une minorité du PDS qui ne bénéficie pas de l' appui de l'appareil du parti mais qui possède une importante base d'élus.
       Des groupes divers et variés comme :
         - Les trotskystes du SAV, section allemande de la CIO dont la section anglaise est le Socialist Party (ex-tendance The
    Militant du Labour Party qui a dirigé la municipalité de Liverpool au début des années 80).
           -   L'une des deux sections du Secrétariat unifié : l'ISL (l'autre la RBS refuse de participer à ce nouveau parti)
         - Les gauchistes du Linksruck, membre de la Tendance Socialiste Internationale / TSI (courant allemand lié au SWP
    britannique)
         - Les staliniens et néo-staliniens de la "Plate-Forme Communiste" animé par Sarah Wagenknecht (la plate-forme est
    aussi un courant du PDS)
           -   Le DKP, l'ancien parti communiste pro-moscou qui soutient l'alliance avec ces 5000 membres fortement implantés

    8
        "Schröder victime de la gauche de la gauche" in Le Nouvel Observateur n°2130, 1-7 septembre 2005
                                                                    P. 18/30
    dans les syndicats.
         - Le DIFT, un ancien parti maoïste, dont la majorité des adhérents sont issus de l'immigration turque. Le MLPD, plus
    forte composante de "l'extrême gauche" allemande (et un des plus gros parti européen de cette "catégorie") n'en n'est pas.


                   Lands                 % des exprimés Situation Lands                              % des exprimés Situation
                   Bavière               3,4%                  Ouest          Hambourg               6,3%           Ouest
                   Bade-Wurtemberg 3,8%                        Ouest          Schleswig-Holstein     4,6%           Ouest
                   Hesse                 5,3%                  Ouest          Mecklembourg-Poméranie 23,7%          Est
                   Rhénanie-Palatinat 5,6%                     Ouest          Saxe-Anhalt            26,6%          Est
                   Sarre                 18,5%                 Ouest          Thuringe               26,1%          Est
                   Nord-Westphalie       5,2%                  Ouest          Saxe                   23%            Est
                   Basse Saxe            4,3%                  Ouest          Brandebourg            26,6%          Est
                   Brême                 8,3%                  Ouest          Berlin                 16,4%          Est/Ouest
                                                           TOTAL : 8,7 % - 54 députés élus
Résultats du Linkspartei (élections législatives allemande du 18/09/2005)
Source : ARD cité par L'Humanité du 20 septembre 2005
                       PETIT LEXIQUE DES FORCES POLITIQUES ET SYNDICALES ALLEMANDES
        Les nombreux groupes se réclamant du trotskysme (SAV, ISL, RBS, etc) comptent leurs militants en dizaines plutôt qu’en
         centaines…
        MLPD : parti maoïste, plus important formation “ gauchiste ” allemande. Le MLPD a dirigé politiquement la "grève
         sauvage" d'Opel en 2004 et a fortement participé aux manifestations du lundi.
        PDS   9
                   : parti réformiste, ex-stalinien, issu de l'ancien parti unique de RDA, le SED.
        WASG 10 : parti mixte regroupant des syndicalistes, des sociaux-démocrates "anti-libéraux" et les alter mondialistes de
         l'association ATTAC% Allemagne.
        Linkspartei : émanation du processus de fusion en cours entre le Parti du socialisme démocratique (PDS) et de l'Alternative
         électorale pour l'emploi et la justice sociale (WASG). Le Linkspartei est soutenu par le petit Parti communiste allemand
         (DKP)
        SPD : parti social-démocrate allemand
        Der Grunen (les Verts) : parti bourgeois d'orientation écologiste
        FDP : parti bourgeois d'orientation libérale
        CDU : parti bourgeois d'orientation démocrate-chrétienne
        CSU : parti bourgeois d'orientation catholique. Uniquement présent en Bavière
        DGB : principale confédération syndicale ouvrière allemande.
        IG Metall : syndicat ouvrier de la métallurgie
        Verdi : syndicat du service public, des médias, des transports, de la poste et du commerce.




    9
         Parti du socialisme démocratique
    10
         Parti pour l'emploi et la justice sociale - Alternative électorale
                                                                              P. 19/30
                      IL Y A CENT ANS ECLATAIT LA PREMIERE REVOLUTION RUSSE :


                                           1905 OU LE PROLOGUE
               DE LA REVOLUTION SOCIALISTE INTERNATIONALE
L’intelligentsia petite-bourgeoise - et dans cette catégorie on doit inclure les publicistes des grandes organisations ouvrières - n’a
pratiquement rien à dire, un siècle après l’apparition des conseils ouvriers (soviets) dans le cours de la première révolution russe
de 1905, laquelle devait poser à l’épreuve des faits, pour tous les pays, les questions de tactique et de programme dans la lutte du
prolétariat pour le pouvoir dans la perspective du socialisme.
Ces questions restent d’une actualité brûlante alors que la survie du régime capitaliste, à l’échelle mondiale, met partout aux
prises les forces antagoniques du capital et du travail, menaçant toutes les positions acquises par la classe ouvrière. Il est vrai que
la période actuelle de décomposition du mouvement ouvrier s’accompagne d’un mépris général des bureaucraties qui le
dominent, tant vis-à-vis de l’histoire même de la révolution prolétarienne que de toutes les questions théoriques que l’avant-garde
ouvrière se doit d’assimiler afin de permettre à la classe ouvrière de conquérir, dans tous les pays, le pouvoir politique, sans
l’exercice duquel il ne saurait être question de renverser le régime de l’impérialisme, stade suprême du capitalisme pourrissant.
Mais ces messieurs se moquent bien des perspectives, ils se refusent à ouvrir la voie du combat pour le socialisme alors que le
maintien du système capitaliste mondial ne peut conduire l’humanité qu’à la barbarie.
Les bureaucraties petites-bourgeoises des partis ouvriers bourgeois et celles des syndicats sont à tel point intégrées à la société
bourgeoise que toute évocation de l’actualité des combats révolutionnaires du passé, du point de vue des leçons à en tirer pour le
présent, les font frémir d’horreur. Les lieux communs démocratiques que déverse la classe dominante sont pour eux le dernier
mot de la pensée politique. Aux traditions révolutionnaires de la classe ouvrière et à la nécessité de l’armement politique dans son
combat pour le socialisme, les dirigeants ne cessent de rabâcher les mérites et les vertus des institutions de la démocratie
parlementaire.
Depuis 1914, la social-démocratie a constamment montré qu’elle ne saurait envisager un instant de séparer son sort de celui des
possédants. Quand la société bourgeoise entre en crise au point que les masses la portent au pouvoir, la social-démocratie ne
gouverne toujours qu’avec l’assentiment du capital financier afin de préserver les positions de la classe ennemie au nom des
valeurs de la “ démocratie ”.
Les partis ex-staliniens qui suivent depuis longtemps le même chemin sont plus respectueux que jamais des “ bienfaits ” de la
démocratie bourgeoise. Il y a quelques années, sans doute pour mettre en accord ses actes et ses écrits, le PCF a renoncé
formellement à la dictature du prolétariat, montrant le chemin à son ombre portée, la LCR qui, abandonnant à son tour la
perspective du pouvoir de la classe ouvrière (lors de son dernier congrès, en 2003), réclame ainsi sa place dans le concert des
partis “ démocratiques ”, au titre d’opposition loyale à la bourgeoisie dans le cadre de ses institutions politiques.

                 REVOLUTION PROLETARIENNE DANS UN PAYS ARRIERE SEMI-FEODAL
Or qu’est-ce que la révolution russe de 1905 sinon la deuxième tentative de la classe ouvrière, après la Commune de Paris, de
renverser le vieux monde d’oppression et d’exploitation ? Une révolution qui éclata alors que le développement tempétueux des
forces productives du capitalisme s’accomplissait avec retard dans le dernier grand pays arriéré d’Europe dont le régime
d’absolutisme politique plongeait ses racines dans les résidus de la barbarie médiévale, régime insupportable à toutes les classes
ravalées au rang de nullités politiques (bourgeoisie, prolétariat, paysannerie).
C’est le paradoxe de la révolution de 1905 qui est entrée dans l’histoire sous la forme d’un puissant mouvement de grèves en
masse et de grèves générales de la classe ouvrière dans tout l’empire des tsars, alors que la révolution était nécessaire pour que
soient satisfaites les revendications purement démocratiques, ouvrant la voie au développement de la société.
Dès les premiers pas du parti ouvrier social-démocrate russe, dans la dernière décade du 19e siècle, la question s’est ainsi posée du
caractère de la révolution et du mécanisme de ses forces internes. Qui devait prendre la tête des luttes de classes à venir, la
bourgeoisie libérale, la paysannerie opprimée par les seigneurs et le capital, ou le prolétariat tout nouveau arrivé sur l’arène
sociale, afin que soit mise à bas l’autocratie, réglée la question de la terre, celle des nationalités opprimées et instaurées les
libertés démocratiques ?
C’est précisément au cours de l’année 1905 que la réalité vivante de la révolution russe a posé ouvertement ces questions
auxquelles le mouvement ouvrier a tenté d’apporter une réponse au sein de la social-démocratie (dénomination du parti ouvrier de
l’époque), constituée sur la base du marxisme dans le cadre de la 2 e Internationale. Mais 1905 n’est que le sommet d’un immense
mouvement révolutionnaire, le premier de cette envergure qui se soit affronté à l’Etat tsariste sur plusieurs années, mouvement
qui a revêtu essentiellement la forme de la grève de masse et cela dès les années 1896-97 à St Pétersbourg jusqu’à l’écrasement de
toute résistance des masses dans les deux à trois années qui ont suivi 1905.

                                                               P. 20/30
Trotsky brosse dans sa biographie de Staline, un saisissant tableau du mouvement révolutionnaire étalé sur ces dix années :
   “ Le début des grèves de masse dans les années 1896-1899 avait annoncé l’approche de la révolution. Pourtant, le
   nombre moyen de grévistes n’avait pas même atteint 50.000 par an. En 1905, leur nombre s’éleva soudain à 2.750.000 ;
   en 1906, il descendait à un million ; en 1907, à trois quarts de million, y compris naturellement les hommes ayant
   participé à plusieurs grèves ! En 1908, s’ouvre la période de réaction : le nombre des grévistes tombe immédiatement à
   174.000 ; en 1909 à 64.000 ; en 1910 à 50.000. Mais alors que le prolétariat se replie si rapidement, les paysans, éveillés
   par lui, poursuivent et redoublent même leur offensive. Dans les mois de la première Douma, les mises à sac de propriétés
   foncières prirent une ampleur considérable. Il y eut une série de troubles parmi les soldats. Après que les tentatives de
   soulèvements de Sveaborg et de Kronstadt (juillet1906) eurent été écrasés, la monarchie s’enhardit, introduit les cours
   martiales, falsifie, à l’aide du Sénat, le droit de vote, mais n’atteint pas par ces moyens-là les résultats voulus ; la
   deuxième Douma s’avère plus radicale que la première.
   “ En février 1907, Lénine caractérise la situation politique du pays en ces termes : “ L’arbitraire le plus sauvage, le plus
   éhonté… La loi électorale la plus réactionnaire d’Europe, la composition de la représentation populaire la plus
   révolutionnaire d’Europe dans le pays le plus arriéré ! ” D’où la conclusion : “ Nous avons devant nous une nouvelle
   crise révolutionnaire encore plus formidable ”. La conclusion s’avéra erronée. La révolution était encore assez forte pour
   se faire sentir sur l’arène du pseudo-parlementarisme tsariste. Mais elle était déjà brisée. Ses convulsions étaient de plus
   en plus faibles ”.
Lénine, au cours de cette même année 1907, devait rapidement tirer la véritable conclusion : la première révolution russe de 1905,
qui avait abouti à une défaite provisoire, constituait en réalité, selon ses propres termes, la “ répétition générale ” d’une nouvelle
révolution à venir, inéluctable, laquelle mettrait à bas le vieil édifice vermoulu, discrédité quoique restauré, de l’autocratie
tsariste, pilier de l’ordre européen depuis près d’un siècle.

                                     GREVES EN MASSE ET GREVE GENERALE

La révolution de 1905 ne se résume pas à l’histoire d’une grève générale ayant abouti en décembre à l’insurrection ouvrière de
Moscou. Rosa Luxembourg analysant en détail le mouvement de la classe ouvrière russe de ces années, écrit dans sa brochure
Grève générale, parti et syndicats :
   “ Les grèves générales advenues en Russie offrent une telle diversité de réalisation, qu’il est absolument impossible de
   parler de “ la ” grève générale, d’une grève schématique abstraite. Chacun des éléments de la grève en masse, aussi bien
   que son caractère, ne diffère pas seulement selon les villes et les régions, mais surtout son caractère général s’est
   lui-même plusieurs fois modifié au cours de la Révolution ”.
Sans pouvoir refaire ici en détail l’histoire du mouvement ouvrier russe au cours ces dix années, essayons d’en retracer les
grandes articulations.
La première grève générale inaugurant la montée révolutionnaire éclate en 1896 à St Pétersbourg d’abord comme une lutte
partielle, purement économique, pour une question de salaire. A l’occasion du couronnement du tsar Nicolas II, trois jours de
chômage forcé non payés, sont le prétexte d’un mouvement contre les patrons du textile dans la capitale. Décidée le 24 mai par
300 ouvriers, la grève en rassemble 40.000 une semaine plus tard, chose inouïe en Russie à cette époque, note Rosa Luxembourg,
qui voit dans cette lutte déclenchée de façon fortuite et spontanée, “ toute une révolution en petit ”.Ecrasée, la grève des ouvriers
du textile s’affirma comme un événement politique de premier ordre et rebondit dès janvier de l’année suivante, en 1897,
obtenant un succès éclatant : l’établissement de la journée de 11 heures et demi dans toute la Russie. Dans la foulée se développe
une lutte intensive d’organisation syndicale (illégale) et d’agitation politique.
La grève ressurgit en mars 1902 au Caucase sous forme d’une explosion des travailleurs du pétrole de Batoum, 400 ouvriers en
entraînant des milliers d’autres dans une protestation en masse contre le chômage, avec démonstrations de rues, bientôt suivies
d’arrestations, d’un massacre et d’un procès politique, ce dernier nourrissant le flux du mouvement révolutionnaire. Celui-ci
s’affirme à nouveau en novembre 1902 sous la forme d’une grève générale à Rostov-sur-le-Don, à l’initiative des cheminots qui
entraînent rapidement tous les autres métiers. Bientôt, de gigantesques meetings politiques de 15 à 20.000 ouvriers se tiennent en
plein air où les orateurs social-démocrates interviennent ouvertement, pour la première fois en Russie. Le droit de réunion et la
liberté de parole arrachés pour un temps à l’absolutisme s’accompagnent une fois de plus de massacres et de combats de rues.
Mais les ouvriers du Don, vaincus, ont été entendus dès le printemps 2003 par les prolétaires de Russie méridionale, à Bakou,
Tiflis, Batoum, Elisavetgrad, Odessa, Kiev, Nicolaïev.
Rosa Luxembourg résume : “ Telle fut la grandiose grève générale du Midi de la Russie dans l’été 1903. De mille petits canaux
de luttes économiques partielles et de petits incidents “ fortuits ” se forma rapidement une mer puissante, changeant pour
quelques semaines tout le Sud de l’empire des tsars en une bizarre république ouvrière révolutionnaire ”.
En 1904, l’autocratie se lance dans l’aventure de la guerre contre le Japon, ce qui marque pour un temps une pause dans le
déferlement des grèves en masse. Le patriotisme officiel tient le haut du pavé, aux applaudissements de la bourgeoisie libérale, un
moment “ réconciliée ” avec le régime. Mais pas pour longtemps. De graves revers militaires se succèdent (défaite de la flotte
russe à Port-Arthur, suivie de terribles échecs de l’armée sur la terre ferme en Extrême-Orient), révélant la faiblesse du régime au
bord de la débâcle. Le gouvernement, en d’autres termes, la bureaucratie de l’Etat tsariste, tente alors de se concilier les bonnes

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grâces de la bourgeoisie libérale rassemblée dans les institutions locales et municipales des zemstvos et des doumas, toutes
empressées à jurer fidélité au trône honni par les masses.
S’ouvre alors la courte période, dite du “ printemps ” gouvernemental sous l’égide du médiocre prince Sviatopolk-Mirsky, saluée
avec enthousiasme par l’opposition libérale. Le programme du prince tentait de garder le juste milieu : l’autocratie, mais adoucie
par la légalité ; la bureaucratie, mais appuyée sur les forces sociales des possédants. Une campagne de banquets, de motions, de
déclarations, de protestations, de mémoires et de pétitions prépare le congrès (semi-légal) des zemstvos (assemblées locales aux
mains des possédants), lequel réclame en novembre les libertés publiques, l’inviolabilité de l’individu et une représentation
populaire avec participation au pouvoir législatif, sans prononcer toutefois le mot tabou de constitution. Cette agitation politique
aboutit à deux grandes manifestations de rues des étudiants et d’une élite peu nombreuse du prolétariat, à Pétersbourg le 28
novembre, à Moscou les 5 et 6 décembre. Mais la bourgeoisie effrayée s’empresse bientôt de désavouer ses “ enfants radicaux ”
abandonnés aux cosaques et à la gendarmerie du prince libéral. Telle était le climat politique à la veille de la nouvelle année 1905.
La révolution prend d’une certaine façon son élan décisif en décembre 1904 lors de la grève générale des travailleurs du pétrole
de Bakou, soulevés contre le chômage et qui se déroule sur plusieurs semaines, mettant le parti social-démocratie en première
ligne et gagnant la sympathie du prolétariat dans tout l’empire.
Trotsky résume en ces termes, dans le chapitre de son livre sur 1905 consacré au “ printemps ” la période de 1902 à 1904 qui
marque l’ouverture des écluses de la révolution :
   “ Les troubles se développaient avec une puissante régularité, s’étendaient inexorablement, fortifiaient leurs positions et
   arrachaient les obstacles qui s’opposaient à leur passage ; et sur le fond de ce grand ouvrage, devant son rythme
   intérieur, devant son génie inconscient, apparaissent les petits bonhommes du pouvoir qui promulguent des lois,
   contractent de nouvelles dettes, tirent sur les ouvriers, ruinent les paysans et, pour finir, plongent de plus en plus le
   pouvoir qu’ils voudraient sauver dans l’impuissance et la colère ”.

                              LE DIMANCHE SANGLANT DE SAINT-PETERSBOURG

La marche des événements dans la capitale, en janvier 1905, semble se dérouler selon un développement implacable. Elle eut dès
le lendemain du 9 janvier un immense écho, non seulement dans toute la Russie et les nationalités opprimées de l’empire russe
(Pologne, Finlande, pays baltes, Caucase…) mais aussi au sein du mouvement ouvrier international, en Europe et en Amérique.
Le 3 janvier, la grève éclata dans la métallurgie à l’usine Poutilov pour un motif minime, contre le renvoi de deux ouvriers
appartenant à l’association “ légale ” du policier Zoubatov, “ autorisée ” par l’Etat. Le 7 janvier, les grévistes étaient 140.000 dans
la capitale, en lutte pour la journée de 8 heures, le droit de coalition, la liberté de la parole et de la presse… Ces revendications
démocratiques qui s’opposaient à la phraséologie confuse des résolutions libérales, sont celles-là même qui sont inscrites dans la
pétition ouvrière du 9 janvier dressant immédiatement l’un contre l’autre le prolétariat et la monarchie, comme deux mortels
ennemis. Le champ de bataille met face à face 200.000 manifestants derrière le pope Gapone, foule pacifique qui avance les
mains nues face à la redoutable garde du tsar. Le pope n’est qu’un élément décoratif qui, tout comme l’association de Zoubatov,
débordée, a canalisé la menace des ouvriers qui gronde à travers la supplique des sujets :
   “ Souverain, nous, les ouvriers, nos enfants, nos femmes et nos vieillards débiles, nos parents, nous sommes venus vers toi,
   souverain, pour demander justice et protection. Nous sommes réduits à la misère, on nous opprime, on nous accable de
   travail au-dessus de nos forces, on nous injurie, on ne veut point reconnaître en nous des hommes, on nous traite comme
   des esclaves qui doivent endurer leur sort et se taire. Nous avons patienté mais on nous précipite de plus en plus dans
   l’abîme de l’indigence, de l’asservissement et de l’ignorance. Le despotisme et l’arbitraire nous écrasent, nous étouffons.
   Les forces nous manquent, souverain ! La limite de la patience est atteinte ; pour nous, voici venu le terrible moment où la
   mort vaut mieux que le prolongement d’insupportables tourments ”.
Et la mort, en effet, ne les épargna pas. Le soldats tirèrent toute la journée. Les cadavres se comptèrent par centaines, les blessés
par milliers sans qu’on puisse en établir le nombre exact, la police enlevant les corps pendant la nuit. Le comte Witte, ministre de
l’intérieur qui passait pour “ libéral ” demanda, en vain, le 11 janvier en conseil des ministres que des mesures soient prises pour
prévenir de nouveaux massacres. Mais, écrit Trotsky dans 1905 :
   “ Le conseil des ministres ignora le début de la révolution russe, parce que cette révolution n’était pas inscrite à l’ordre
   du jour de sa séance ”. Et Trotsky de préciser : “ La signification essentielle du 9 janvier ne réside pas dans le cortège
   symbolique qui s’avança vers le Palais d’Hiver ; la soutane de Gapone n’était qu’un accessoire. Le véritable acteur,
   c’était le prolétariat. Il commence par une grève, s’unifie, formule des exigences politiques, descend dans la rue, attire à
   lui toutes les sympathies, tout l’enthousiasme de la population, se heurte à la force armée et ouvre la révolution russe ”.
La bourgeoisie libérale qui sortait d’une stérile campagne de banquets et de pétitions fut prise à l’improviste et députa auprès du
gouvernement des intellectuels, “ pitoyables ” selon Trotsky, “ dans l’espoir, écrivait sa presse ; d’éclairer la question de telle
manière qu’on n’eût pas à employer la force armée ”.
Ainsi le 9 janvier balaya le “ printemps ” libéral de l’autocratie par l’établissement de la dictature militaire du général Trepov. Les
éléments les plus clairvoyants de cette même bourgeoisie libérale, épouvantée par les conséquences du dimanche rouge, tiraient la
conclusion qui s’imposait. L’influent hebdomadaire libéral Pravo (“ Le Droit ”) écrivait :


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   “ Est-ce maintenant, après les sanglantes journées de janvier, que l’on peut mettre en doute l’idée de la mission historique
   du prolétariat de Russie ? Evidemment, cette question, du moins pour le moment historique actuel, est résolue, non par
   nous, mais par les ouvriers qui, en ces mémorables journées d’horreur et de sang, ont inscrit leur nom dans le livre d’or
   du mouvement social russe ”.
Mais c’est avant tout au sein du prolétariat de toute la Russie que le massacre de janvier ouvrit les vannes au déploiement de
l’énergie révolutionnaire. Dans les deux mois qui suivirent, une vague de grandioses grèves en masse déferla d’un bout à l’autre
de l’empire. D’après les statistiques approximatives de l’époque, la grève remua en profondeur cent vingt-deux villes et localités,
s’étendit à plusieurs mines du Donetz et à dix compagnies de chemins de fer. A chaque fois, les organisations social-démocrates
prirent partout les devants, par des appels, des manifestations, des discours, des affrontements avec la troupe. Pourtant, il ne s’agit
pas là d’actions organisées mais de soulèvements spontanés de la masse ouvrière qui définit avec les partis ouvriers ses exigences
politiques. La grève politique est la forme particulière que prend alors la révolution russe. Et dans le même mouvement, partout
où cela est possible, les revendications “ économiques ” sont arrachées : la durée de la journée de travail (10, 9, parfois 8 heures),
un salaire minimum fixe, l’organisation des syndicats qui s’organisent tout au long du printemps et de l’été, etc.
Rosa Luxembourg, qui n’utilise pas le mot soviet mais parle de la chose, écrit dans sa brochure : “ Dans les plus grandes usines
de tous les centres importants se sont constitués spontanément des comités ouvriers, avec lesquels seul le patron traite et qui
décident de tous les conflits ”.
Ainsi la grève politique, forme et produit de la fournaise révolutionnaire, cherche le moyen de se doter d’une force organisée
rassemblant toute la masse combattante, plus largement que ne peuvent le faire les partis et syndicats ouvriers. S’appuyant sur les
comités de grève et les syndicats, les premiers comités ouvriers commencent à apparaître. Dès le mois de mai 1905, la grève
d’Ivanovo-Voznessensk fait surgir un organe dirigeant qui présente déjà les traits essentiels d’un soviet de députés ouvriers. Mais
il faudra attendre la grande grève générale d’octobre pour que les soviets se constituent dans les deux grands centres industriels de
Moscou et de Pétersbourg ainsi que dans plusieurs dizaines d’autres villes, comme les organes unificateurs de la lutte d’ensemble
de tout le prolétariat, mettant alors à l’ordre du jour la question de l’insurrection armée.
La révolution se déploie selon son rythme propre. Le dimanche sanglant de janvier ouvre une période de développement
tempétueux de grèves de masse et de grèves générales dans tout l’empire et se donne ses premières formes d’organisation
élémentaires, en la personne des syndicats. Mais la masse ouvrière sent elle-même que les syndicats ne sont pas suffisants dans la
guerre sans merci qu’elle livre contre l’absolutisme. Sans qu’elle le sache clairement, la question du pouvoir est posée, c’est à dire
de la chute du régime tsariste.

                LE ROLE PARTICULIER DU PROLETARIAT DANS LA REVOLUTION RUSSE

Comment la social-démocratie envisage-t-elle la question ? Est-elle prête à diriger le soulèvement ouvrier et à prendre elle-même
le pouvoir ? Répondre à cette question, c’est définir quelles sont les forces motrices de la révolution russe qui a pour tâche
immédiate d’arracher les revendications démocratiques fondamentales.
La particularité de la Russie consiste en un énorme retard de son développement économique alors que l’Europe occidentale est
parvenue à un stade industriel qui constitue déjà la base matérielle de la future économie socialiste. Cela signifie-t-il que la Russie
doit passer, pendant un siècle ou deux, par toutes les phases d’un développement capitaliste “ classique ” ? Les intellectuels,
comme Plékhanov qui, vers 1880, ont introduit la pensée marxiste en Russie dans une lutte acharnée contre le populisme,
n’envisageaient comme perspective révolutionnaire que la conquête des libertés politiques. Une fois la Russie devenue une
république bourgeoise, alors seulement, quoique dans un futur indéterminé, le prolétariat pourrait engager la lutte pour ses
objectifs socialistes. Telle était la conception de la fraction des mencheviks au sein du parti ouvrier social-démocrate russe. Elle
caractérisait la révolution à venir comme bourgeoise et se refusait à mettre en avant les revendications propres du prolétariat, de
peur de rejeter la bourgeoisie russe dans le camp de la réaction. Le principal tacticien du menchévisme, Axelrod, résumait
clairement en ces termes la nécessité de subordonner la lutte du prolétariat à celle du libéralisme :
   “ Les rapports sociaux de la Russie ne sont mûrs que pour la révolution bourgeoise. Avec l’arbitraire politique général
   qui règne chez nous, il ne peut être question d’un combat immédiat du prolétariat contre les autres classes pour conquérir
   le pouvoir politique… Il lutte pour établir les conditions d’un développement bourgeois. Les conditions objectives vouent
   notre prolétariat à une collaboration inévitable avec la bourgeoisie dans sa lutte contre l’ennemi commun ”.
Les bolcheviks, avec Lénine, se refusaient résolument à reconnaître à la bourgeoisie russe toute capacité pour mener à son terme
la révolution démocratique. L’apparition, en quelques années, d’un prolétariat très concentré et des plus combatif, effrayait
mortellement cette bourgeoisie qui s’était développée dans le cadre de l’Etat tsariste garant de l’ordre social. Déjà, en 1848, les
bourgeoisies d’Europe occidentale n’avaient-elles pas manifesté leur couardise en France et en Allemagne notamment, préférant
la restauration de l’ancien régime au déferlement de la révolution ouvrière ? Pour Lénine, il n’était pas question pour le prolétariat
d’appuyer la bourgeoisie russe, mais de faire alliance, contre les libéraux épouvantés par les soulèvements, avec la paysannerie
porteuse d’une immense réserve d’énergie révolutionnaire dans sa lutte pour l’appropriation de la terre.
   “ Le nœud de la révolution russe, explique Lénine inlassablement, c’est la question agraire. Il faut conclure à la défaite ou
   à la victoire de la révolution selon la manière dont on apprécie la situation des masses dans la lutte pour la terre ”.
En dépit du caractère bourgeois de la révolution agraire, la bourgeoisie russe manifeste une hostilité résolue à l’expropriation de

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la grande propriété foncière et s’efforce d’arriver à un compromis avec la monarchie. A la tactique menchévique d’une alliance du
prolétariat avec la bourgeoisie libérale, Lénine oppose l’idée d’une alliance du prolétariat avec la paysannerie. Pour briser la
résistance des possédants (nobles et bourgeois), la collaboration révolutionnaire de ces deux classes devra, pense-t-il, aboutir à
une “ dictature démocratique des ouvriers et des paysans ”. Cette dictature, comme celle des Jacobins dans la révolution française,
resterait de nature bourgeoise car, soulignait Lénine, “ comment une révolution paysanne victorieuse serait-elle possible sans que
la paysannerie révolutionnaire prît le pouvoir ? ”
Trotsky, dès la fin de 1904, montrait le point faible de la conception de Lénine dans le fait que la paysannerie ne forme pas une
classe homogène par ses rapports sociaux, ne saurait avoir de politique indépendante et donc prendre la tête de la révolution. En
politique, le paysan suit le bourgeois ou l’ouvrier. Lénine a raison de refuser tout soutient à la bourgeoisie et d’estimer que la
victoire de la révolution en Russie, alors que l’économie mondiale forme un tout, donnerait une forte impulsion à la révolution
socialiste en Occident. Mais sa position aboutit à maintenir le prolétariat russe dans le cadre étroit de la société bourgeoise, donc à
une auto-limitation de son énergie révolutionnaire. A la conception de Lénine, il opposait la perspective de la révolution
permanente. La victoire complète de la révolution démocratique en Russie n’était concevable qu’au moyen d’une dictature du
prolétariat appuyée sur la paysannerie. Le pouvoir révolutionnaire mettrait non seulement à l’ordre du jour la conquête des droits
démocratiques mais aussi les tâches socialistes et donnerait en même temps une puissante impulsion à la révolution socialiste
internationale sans laquelle il serait impossible de mener en Russie l’édification socialiste à son terme.
La révolution de 1905 eut le mérite de poser sur le terrain de la lutte l’incompatibilité radicale des programmes du menchévisme
et du bolchevisme. Mais comme elle n’aboutit pas au renversement du tsarisme, la perspective de Lénine ne put recevoir la
sanction des faits. Il fallut attendre la révolution de février 1917 qui devait donner naissance à un régime bourgeois chaotique
incapable de régler aucune tâche démocratique, pour que puisse triompher la conception de Trotsky.
Il n’en reste pas moins qu’en 1905 et jusqu’en 1907, la première révolution russe se développa sous la forme d’une multitude de
soulèvements ouvriers. La paysannerie ne commença à entrer en mouvement qu’après la défaite de la révolution dans les grands
centres industriels. Il fallut ainsi attendre plus de dix ans pour soumettre la théorie à la sanction de la réalité.

                                          LA GREVE GENERALE D’OCTOBRE

Pourtant 1905 n’a pas été qu’une succession de grèves ouvrières en masse. La révolution qui n’a pas vaincu a néanmoins donné le
maximum de ses possibilités au cours des mois décisifs d’octobre à décembre.
Jusqu’à l’automne, les grèves de masse ne cessent de se succéder mais sans parvenir à renverser le régime de l’absolutisme
pourtant fortement ébranlé. Dans la capitale, le mouvement se donne pour objectif de rassembler toutes ses forces afin de livrer
bataille en janvier, pour l’anniversaire du dimanche sanglant et la convocation de la Douma d’Etat prévue le 10. Mais la grève
générale d’octobre surprit tout le monde.
Elle commença chez les typographes de Moscou le 19 septembre à l’imprimerie Sytine sur des revendications de salaire et la
diminution des heures de travail. La police se plaint bientôt de ne pouvoir empêcher l’action d’une Union des ouvriers
typo-lithographes de Moscou. Le 24, 50 imprimeries sont en grève. Le 25, on élabore un programme de revendications et
l’autorité s’effraie de l’activité naissante du conseil (soviet) des députés des typographes. La grève gagne dès lors d’autres
branches de l’industrie et semble s’essouffler le 1 er octobre. Pourtant le 2, les compositeurs des imprimeries de Pétersbourg
entrent en grève pour trois jours. La grève ne s’étend pas encore, elle hésite. Mais l’assemblée des députés ouvriers, des
corporations de l’imprimerie, de mécanique, de la menuiserie, du tabac et d’autres, prend la résolution de constituer un conseil
(soviet) général des ouvriers de Moscou. Puis le travail reprend. Rien ne peut faire prévoir ce qui va se passer.
En réalité, la grève n’attendait qu’une occasion pour se déployer dans toute son ampleur. En raison de l’effervescence sur les
lignes de chemins de fer du réseau de Moscou, le bureau central des cheminots décida d’avancer le mot d’ordre de grève générale
prévue pour janvier. Le 7 octobre fut une journée décisive, la grève paralysa toutes les lignes et formula ses mots d’ordre : la
journée de 8 heures, les libertés civiques, l’amnistie, l’Assemblée constituante. Trotsky écrit dans 1905 :
   “ La grève s’étend maintenant à tout le pays et le domine. Elle se défait de toutes ses hésitations. A mesure que le nombre
   de grévistes augmente, leur assurance devient plus grande. Au-dessus des revendications professionnelles s’élèvent les
   revendications révolutionnaires de classe. En se détachant des cadres corporatifs et locaux, la grève commence à sentir
   qu’elle est elle-même la révolution, et cela lui donne une audace inouïe ”.
En quelques jours, toute l’armée des cheminots arrête le travail : 700.000 hommes. Entraînant d’abord le télégraphe dans son
mouvement, la grève manifeste partout son emprise. Le 10 octobre, une grève politique générale commence à Moscou et dans des
dizaines d’autres villes de tout l’empire. La vie industrielle s’arrête. Des meetings grandioses s’organisent. Pour la première fois
depuis janvier, la grève montre que la révolution peut désormais soulever au même moment tous les centres industriels de Russie.
Elle n’est pas une protestation passive des bras croisés. Elle se défend et de la défensive, passe à l’offensive, notamment dans
plusieurs villes du Midi où elle élève des barricades, s’arme et résiste aux pogromes sanglants perpétrés par les groupes
réactionnaires avec la bienveillance des autorités. C’est le cas à Kharkov, Ekaterinoslav dans l’Oural, à Odessa où ont lieu des
combats de rues. Trotsky écrit :
   “ Mais dans leur ensemble, les journées d’octobre ne furent qu’une grève politique, une grande manœuvre pour la
   révolution, une revue simultanée de toutes les forces ; ce ne fut pas une véritable insurrection. Et cependant, l’absolutisme

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     céda ”.
Il céda en accordant le 17 octobre un manifeste constitutionnel qui promettait catégoriquement toutes les libertés, plus le droit de
légiférer pour la Douma ainsi que l’extension du droit électoral. Mais en attendant, tout restait en place, la bureaucratie, les lois,
l’armée et les officiers détestés qui faisaient donner la troupe contre la grève et les ouvriers soulevés. Pour la réaction, il s’agissait
de gagner du temps. L’autocratie, en tant que fait matériel, subsistait intégralement. Les autorités reçurent l’ordre d’appliquer les
lois de l’absolutisme “ dans l’esprit ” du manifeste du 17 octobre. En réalité, et bien qu’ayant revêtu le masque du libéralisme, le
gouvernement préparait la contre offensive. Il lui fallut deux mois pour parvenir à l’essentiel : détruire l’organisation qui
rassemblait toute l’énergie révolutionnaire du prolétariat, les soviets des députés ouvriers.
Dans la capitale, une des deux organisations de la social-démocratie, rapporte Trotsky dans son livre sur 1905 (en réalité,
l’initiative vint des… menchéviks, beaucoup plus à gauche à la base que leurs dirigeants) prit le 10 octobre l’initiative de créer
une administration autonome révolutionnaire ouvrière alors que la plus grande des grèves s’annonçait. La première séance eut lieu
le l3 avec une quarantaine de délégués qui décidèrent sur le champ d’appeler à la grève politique générale à Pétersbourg et à
l’élection des délégués. Ainsi, en élargissant la grève, le soviet s’élargissait et s’affermissait lui-même. Toute usine qui cessait le
travail y nommait un député ouvrier. A la seconde séance, le 14 octobre, quarante grosses usines étaient déjà représentées et trois
syndicats. La réaction piaffait, le général Trepov interdisait les réunions et faisait occuper les rues. Le soviet ne pouvait en appeler
qu’à une grève offensive et formula dès le début les revendications suivantes à l’adresse de la douma municipale :
1.    prendre des mesures immédiates pour réglementer l’approvisionnement des masses ouvrières ;
2.   ouvrir des locaux pour les réunions ;
3.   suspendre toute attribution de provisions, de locaux, de fonds à la police, à la gendarmerie, etc.
4.   assigner les sommes nécessaires à l’armement du prolétariat de Pétersbourg qui lutte pour la liberté.
Aux exigences de cet embryon de programme d’un gouvernement ouvrier, la douma municipale refusa de satisfaire et exprima sa
confiance à la police, protectrice de l’ordre.
Beaucoup plus qu’un parlement, le soviet, dès ses premiers actes, se comportait comme un gouvernement et avait l’air d’un
“ conseil de guerre ”, selon Trotsky qui participa à ses travaux dès le 14 octobre. Le soviet concentrait toute la force de la classe
ouvrière en lutte. Né d’un besoin pratique, celui de regrouper les multitudes disséminées et dépourvues de liaison, il s’emparait de
l’arme de la grève générale politique avec une claire conscience de ses buts formulés dès l’appel lancé lors de sa première
séance :
     “ Dans quelques jours, des événements décisifs doivent s’accomplir en Russie. Ils détermineront pour de nombreuses
     années le sort de la classe ouvrière ; nous devons donc aller au-devant des faits avec nos forces disponibles, unifiées sous
     l’égide de notre commun soviet… ”
     “ Nous déclarons la grève politique, proclamait l’usine Oboukhov, une des citadelles de la révolution, et nous lutterons
     jusqu’au bout pour la convocation d’une assemblée constituante sur la base du suffrage universel, direct et secret, dans le
     but d’instaurer en Russie la république démocratique ”.
Ainsi l’appel à la grève générale politique posait inéluctablement la question du pouvoir. La situation devenait intenable pour la
monarchie aux abois qui ne put faire autrement que concéder le manifeste constitutionnel du 17 octobre. Une course de vitesse
s’engageait entre le prolétariat et le régime menacé.
Le tsar nommait le “ libéral ” Witte à la tête du gouvernement, à la satisfaction des banquiers, la Russie “ constitutionnelle ” étant
placée sous le contrôle d’un ministre autocrate. Mais la situation du comte Witte était sans cesse menacée tant que la grève se
développait et que les soviets concentraient l’énergie révolutionnaire des masses. Pourtant la révolution ne se montra pas assez
forte pour mettre à bas la vieille machine gouvernementale et en reconstruire une autre avec ses ressources propres. L’armée resta
dans les mêmes mains, tous les vieux administrateurs choisis pour le service de l’autocratie conservèrent leurs postes.
L’absolutisme maintenait intégralement ses positions. La grève générale ne pouvait vaincre par elle-même.
Mais le soviet s’organisait. Le jour même de la publication du manifeste, les députés ouvriers exigèrent : l’amnistie, le
désistement de la police du haut en bas, l’éloignement des troupes de la capitale, la création d’une milice populaire.
La lutte pour la libération des prisonniers politiques prit un caractère grandiose. A Moscou, le 18 octobre, une foule énorme obtint
leur élargissement du général gouverneur, sous le contrôle d’une députation du comité de grève. Le même jour, le peuple brisait
les portes des prisons de Simferopol. A Odessa et Reval, les manifestants obtinrent aussi l’ouverture des cachots. A Bakou, les
tentatives amenèrent une échauffourée avec les troupes ; il y eut des morts et des blessés. Dans la capitale, le tsar est contraint de
signer le 22 octobre une amnistie partielle qui ne satisfait personne.
Les Izvestia, l’organe du soviet, écrit :
     “ Nous avons obtenu une constitution. Nous avons la liberté de nous réunir, mais nos réunions sont cernées par la troupe.
     Nous avons la liberté de nous exprimer, mais la censure n’a pas changé. Nos personnes sont inviolables, mais les prisons
     sont bondées. Nous avons Witte mais on nous a laissé Trepov. Nous avons une constitution mais l’autocratie est toujours
     là ”.

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Le soviet adopte une décision : la grève générale continue. Il obtient ses premiers succès en faisant libérer une partie des
prisonniers. Mais voici que la province reprend le travail : Moscou termine la grève le 19. Le soviet de Pétersbourg fixe la reprise
du travail au 21 octobre à midi et à l’heure dite, des milliers et des milliers d’ouvriers reprennent leurs outils. Le soviet est
beaucoup plus que l’émanation des comités de grève d’où il a surgi. Il est l’autorité politique incontestée de la classe ouvrière
toute entière. Il poursuit la lutte en fixant au 23 octobre une manifestation générale à l’occasion des obsèques de tous ceux qui ont
péri depuis le dimanche sanglant. Witte se cache derrière Trepov qui menace : aucune démonstration sur le terrain politique ne
saurait être tolérée. Que faire ? Risquer un nouveau massacre ? Le soviet était conscient de marcher à un conflit et ne voulait pas
en hâter la venue. Le 22 octobre, Trotsky proposa au soviet de renoncer à la manifestation projetée. La motion adoptée à une
écrasante majorité concluait :
   “ Le soviet décide de remplacer les obsèques solennelles par d’imposants meetings en divers endroits de la ville ; on se
   rappellera en outre que les militants tombés sur le champ de bataille nous ont laissé, en mourant, la consigne de décupler
   nos efforts pour nous armer et pour hâter l’approche du jour où Trepov, avec toute sa bande policière, sera jeté au tas
   d’immondices dans lequel doit s’ensevelir la monarchie ”.
Si les masses dans la capitale parvinrent à éviter un nouvel affrontement sanglant, l’autocratie se déchaîna en province par des
pogromes contre les ouvriers. Il y eut, au cours de la grève d’octobre, dans cent villes, de trois à quatre mille personnes
massacrées et dix mille mutilées. Portraits du tsar en tête, des détachements de bandits des bas-fonds encadrés et encouragés par
l’armée et le clergé se livrent au pillage et aux meurtres contre des ennemis désignés : juifs, étudiants, ouvriers. En un grand
nombre de villes, les ouvriers organisèrent des compagnies armées qui résistèrent aux bandits. “ Si la troupe de son côté, écrit
Trotsky, avait gardé au moins la neutralité, les milices ouvrières n’auraient eu aucune peine à réprimer les débordements des
voyous ”.
A Pétersbourg, où des préparatifs de massacre s’étaient faits ouvertement, il n’y eut pas de pogromes du fait que les ouvriers
entreprirent de s’armer comme ils le purent. Dans les faubourgs de la Neva et les quartiers des usines, s’organisa une véritable
milice forte de six mille hommes avec des services de nuit réguliers. Le pouvoir impérial aux abois lança contre les miliciens une
campagne d’interdiction et de confiscation d’armes, toutefois sans pouvoir aller jusqu’à l’affrontement. Mais celui-ci n’était que
différé.

                            LA GREVE POLITIQUE DE NOVEMBRE ET LES SOLDATS

Les 26 et 27 octobre éclata à Cronstadt, tout près de la capitale, une mutinerie militaire. Le 28, l’état de siège était déclaré et
l’émeute fut écrasée. Le même jour, sous prétexte de volonté séparatiste, le gouvernement décrétait l’état de siège en Pologne.
Certains cantons de Russie où s’étaient déclarés des troubles agraires furent également mis en état de siège. Dès le 29 octobre, de
grands meetings eurent lieu dans la plupart des usines de Pétersbourg réclamant du soviet d’énergiques mesures de protestation.
Le soviet répondit le 1er novembre par un appel à la grève politique générale pour l’abrogation de la loi martiale et de la peine de
mort dans toute la Russie. Elle fut encore plus puissante que celle d’octobre terminée depuis à peine deux semaines. Quoique pris
au dépourvu, le gouvernement du comte Witte s’imagina apaiser le prolétariat par de nouvelles promesses. Il vaut la peine de citer
la réponse du soviet publiée le 4 novembre :
   “ Le comte Witte signale la gracieuse sollicitude du souverain à l’égard du peuple ouvrier. Le soviet des députés ouvriers
   rappelle au prolétariat de Pétersbourg le Dimanche rouge du 9 janvier.
   “ Le comte Witte nous prie de lui donner “ le temps nécessaire ” et nous promet de faire pour les ouvriers “ tout le
   possible ”. Le soviet des députés ouvriers sait que Witte a déjà trouvé “ le temps ” de livrer la Pologne aux bourreaux
   militaires et le même soviet ne doute pas que le comte Witte ne fasse “ tout le possible ” pour étouffer le prolétariat
   révolutionnaire.
   “ Le comte Witte déclare être un homme qui nous veut du bien et qui a pour nous de la sympathie. Le soviet des députés
   ouvriers déclare qu’il n’a nul besoin de la sympathie des favoris du tsar. Il exige un gouvernement populaire sur la base
   du suffrage universel, égalitaire, direct et secret ”.
Le 5 novembre, le gouvernement capitulait devant la grève et rapportait l’application de la loi martiale à Cronstadt et en Pologne.
Dans la soirée, le soviet appelait à terminer la grève, affirmant sa volonté de gagner la sympathie des soldats et de l’armée, alors
que “ le flot révolutionnaire monte sans cesse et que le moment n’est pas loin où il déferlera sur le régime de l’autocratie ”.
Le lundi 7 novembre à midi, suivant la décision du soviet, la grève s’arrêta avec ensemble, comme elle avait commencé. Allant
plus loin que celle d’octobre, elle prit la défense des soldats qu’elle commença à remuer. Des meetings eurent lieu dans les
casernes de la garnison de Pétersbourg et les premiers délégués de la troupe commencèrent à participer aux travaux du soviet.
Une lutte à mort s’engageait au sein de l’armée et les soldats se tournaient de plus en plus vers le soviet qui lança vers la fin de
son existence, début décembre, son appel fameux connu nous le nom de Manifeste aux soldats :
         “ Un grand nombre de régiments nous envoient leurs députés. (…)
         “ Les ouvriers tiennent toujours pour les soldats honnêtes. (…)
         “ C’est par un puissant élan de toute la masse que nous balaierons l’arbitraire et l’autocratie du sol de notre patrie.

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         “ Qui peut se charger de cette grande tâche ?
         “ Le peuple ouvrier uni avec les soldats ses frères ”.
La révolution, en organisant les soldats autour des soviets ouvriers et en incorporant leurs délégués, se dotait d’une force
révolutionnaire dirigée contre l’existence même de l’autocratie. L’insurrection devenait inéluctable.

                                  LA LUTTE POUR LA JOURNEE DE HUIT HEURES

Dès la reprise du travail, après la grève générale d’octobre, les ouvriers de la capitale qui continuaient la lutte sous de multiples
formes, ne supportaient plus les interminables et épuisantes journées de travail qui les empêchaient de participer pleinement à la
révolution. Où donc était l’issue ? Dans la journée de huit heures. Ce fut partout le vœu unanime. Cette revendication
apparemment “ économique ”, dont les masses exigeaient la satisfaction immédiate, allait concentrer rapidement la question du
pouvoir effectif du soviet de plus en plus irréductible à celui du gouvernement du comte Witte.
Tout commença en dehors du soviet. Le 26 octobre, les délégués d’un quartier ouvrier de Péterbourg décident de réaliser dans
leurs usines la journée de huit heures par la voie révolutionnaire. Dès le 28, les grosses usines métallurgiques ne travaillent plus
que huit heures. A l’autre bout de la ville, la revendication est satisfaite “ de force ” dans trois grandes usines. Le soviet prend
alors la décision d’inviter toutes les entreprises à établir de leur propre chef la journée de huit heures, suscitant des transports
d’enthousiasme. Le 1er novembre, le mouvement s’étend à presque toutes les usines métallurgiques et les plus importantes des
entreprises textiles.
Alors que le patronat s’était, depuis janvier, cas par cas, engagé dans la voie des concessions sur cette question, il se montra
brusquement intraitable : la journée de huit heures ne serait pas accordée. Frayant la voie aux lock-out des établissements privés,
le gouvernement prit l’initiative de fermer les usines de l’Etat. Mais la masse ouvrière n’acceptait pas même d’entendre parler
d’un retour au travail dans les anciennes conditions. Le soviet eut recours à un compromis, la revendication cesse d’être
obligatoire pour tous et la lutte ne doit continuer que là où il existe quelque espoir de succès. Le mouvement risquait de se diviser
en de multiples escarmouches, si bien que le 12 novembre, après quatre heures de débats, le soviet ordonna de battre en retraite.
La résolution signalait que “ la coalition du capital avec le gouvernement avait transformé la question des huit heures,
applicables à Pétersbourg, en une question d’intérêt général pour tout le pays ”. C’était laisser entendre que cette revendication
“ économique ” centrale ne pourrait être satisfaite que si la révolution parvenait à imposer un nouveau gouvernement sur les
ruines du pouvoir tsariste.
Telle est la leçon que Trotsky tire dans son livre sur 1905 :
   “ Certes, la journée normale pour le seul Pétersbourg, est une absurde prétention. Mais la tentative de la capitale, dans
   l’esprit du soviet, devait soulever le prolétariat du pays entier. Naturellement, la journée de huit heures ne peut être
   instaurée qu’avec le concours du pouvoir gouvernemental. Mais le prolétariat, à cette époque, luttait précisément pour la
   conquête du pouvoir (…). Les résultats pratiques de cette campagne furent bientôt réduits à néant par les entrepreneurs.
   Mais les résultats politiques laissèrent une trace ineffaçable dans la conscience des masses. (…) En se heurtant à la
   résistance organisée du capital derrière lequel se dressait le pouvoir de l’Etat, la masse ouvrière revint à l’idée du coup
   d’Etat révolutionnaire, de l’inéluctable insurrection, de l’armement indispensable ”.

                                   LA REVOLTE DES MOUJIKS ET DE LA FLOTTE

Si les événements décisifs se déroulaient dans les villes, les campagnes ne restaient pas silencieuses et l’agitation pour la terre
commença à mobiliser les masses, surtout après la grève d’octobre. Dans le gouvernement de Saratov, tous les paysans se
soulevèrent. Les propriétaires quittent leurs manoirs, tous les biens meubles sont mis en partage, on emmène le bétail, les ouvriers
sont payés et l’incendie finit par ravager le domaine dans le but d’empêcher le retour des maîtres. Des compagnies armées se
placent à la tête des “ colonnes ” paysannes, paralysant gardes et gendarmes. Les paysans rédigent en commun un “ jugement ”
qui remet la terre au “ mir ”, c’est-à-dire à la communauté agraire indivisible qui reçoit aussi en dépôt l’argent et les biens
confisqués. En peu de temps, plus de deux mille manoirs furent brûlés et détruits dans le pays. Là où sont présents des militants
socialistes, les assemblées villageoises demandent l’abolition de la propriété privée de la terre et la convocation de représentants
du peuple.
Au mois d’août s’assemblèrent près de Moscou plus de cent représentants de vingt-deux gouvernements lors du premier congrès
des paysans. Ainsi prit forme pour la première fois l’idée d’une Union pan-russe des paysans.
Après le 17 octobre, les libéraux des villes s’efforcent de canaliser le mouvement au nom de l’harmonie des classes. Mais dans
maints cantons, les Unions paysannes, avec l’aide des militants socialistes et parfois avec la sympathie de la troupe, prennent les
choses en main : la terre est saisie, l’impôt n’est plus payé.
Le 6 novembre s’ouvrit à Moscou le 2e congrès de l’Union paysanne qui préconisa “ la propriété commune de toutes les terres ”,
exigeant “ qu’elles ne soient utilisées que par ceux qui travaillent la terre eux-mêmes, en famille ou en association ”. Le congrès
en appela à la future Constituante qui, selon ses vœux, “ devait être convoquée au mois de février 1906 ” pour que “ soit établi un
système équitable d’exploitation des terres ”. Il prévenait qu’en cas de refus des autorités, les campagnes se verraient
nécessairement contraintes à entrer dans une insurrection générale. L’expropriation des terres apparut imminente aux yeux du

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gouvernement et de la noblesse qui jetèrent un cri d’alarme.
Le 12 novembre, le congrès des paysans clôturait ses travaux et le l4 le bureau de l’Union à Moscou était mis en arrestation. Le
ministre de l’intérieur n’y allait pas par quatre chemins et, face aux troubles des campagnes, annonçait à la fin du mois
“ l’extermination des émeutiers par la force armée et dans le cas de résistance, l’incendie des habitations ” de centaines et de
milliers d’hommes.
L’ère de la contre-révolution qui s’ouvrait dans les villes s’étendait simultanément aux campagnes.
Mais la révolte qui dévastait les domaines sur la terre de Russie alors que les villes dressaient la classe ouvrière contre le régime
au moyen de grèves et de manifestations de rues, s’accompagna aussi de grèves de policiers et finit par gagner les matelots et les
soldats dans une sorte de désagrégation totale, de chaos. Au sein de ce chaos se manifestait déjà le besoin d’un ordre nouveau.
Ainsi des meetings incessants sortaient de nouvelles députations des masses, y compris des soldats dont le mouvement culmina en
novembre lors de la révolte militaire de Sébastopol, là même où les marins insurgés du cuirassé Potemkine croupissaient dans les
bagnes depuis la révolte de juin. La grève d’octobre ouvrit dans la ville une période de grandioses meetings où les matelots, suivis
d’une partie des soldats d’infanterie, se rassemblèrent par dizaines de milliers, prirent la parole, s’organisèrent. Le 11 novembre,
le commandement de la flotte interdit toutes les réunions. Dans le tumulte, un matelot tua un officier supérieur. Les marins agirent
sans délai et tous les officiers de service furent arrêtés, désarmés et enfermés bien que libérés le lendemain. Le mouvement
s’élargit bientôt aux soldats d’infanterie de la forteresse dont les officiers subirent le même sort que ceux des marins. Soldats et
matelots prirent possession de la ville, dans un ordre exemplaire avec fanfare en tête et drapeaux rouges. Ils élirent une
commission qui siégeait en permanence, élaborant les revendications particulières aux soldats et aux marins (les matelots du
Potemkine furent libérés) qu’on joignit aux exigences politiques générales. La grande affaire était de parvenir à désarmer les
officiers de tous les navires et des casernes. Le 13 au soir, le lieutenant Schmidt prit la direction militaire de la révolte et s’adressa
au tsar en ces termes :
   “ La glorieuse flotte de la mer Noire exige de vous, souverain, la convocation immédiate d’une assemblée constituante et
   cesse d’obéir à vos ministres ”.
Un ordre arriva de Pétersbourg par télégraphe : “ Ecraser la révolte ”.
L’heure décisive était venue. La ville et la forteresse furent déclarées en état de siège et les troupes gouvernementales réussirent à
prendre le dessus. En plus de nombreux massacres, plus de 2.000 matelots furent arrêtés. Un amiral tout juste libéré télégraphiait
au tsar : “ La tempête militaire s’est apaisée, la tempête révolutionnaire continue ”.
Pour Trotsky, la révolte de Sébastopol qui a constamment recherché l’ordre et l’unité d’action représente un immense pas en
avant depuis la mutinerie des marins de Cronstadt un mois plus tôt. La ville se rendit au bout de cinq jours sans avoir épuisé
toutes ses ressources révolutionnaires. Les marins et les troupes du génie, composés d’ouvriers, ne faiblirent pas devant les
officiers. Mais l’irrésolution des régiments d’infanterie composés de paysans les paralysèrent et leur fut fatale. Le gouvernement
put reprendre la dessus en s’appuyant sur la méfiance et la passivité du soldat inculte, du moujik.

                        DECEMBRE : LA CONTRE-REVOLUTION PASSE A L’OFFENSIVE

Alors qu’en octobre, la bourgeoisie avait tenté d’arracher quelques concessions à la monarchie, en s’appuyant sur la grève, après
la révolte de Sébastopol, la tendance qui domine chez les libéraux est la recherche d’un accord immédiat avec le ministère de
Witte. Le passage de toutes les classes possédantes dans le camp de l’ordre avait commencé début novembre au moment de la
grande grève spontanée et inattendue des postes et télégraphes où le droit de former des syndicats restait interdit aux
fonctionnaires. Devant la suspension des communications postales, la bourgeoisie, les marchands et boursiers s’affolèrent.
Touchés à l’endroit sensible, le porte-feuille, les capitalistes penchaient de plus en plus vers la réaction.
Néanmoins, la contre-offensive de l’autocratie restait encore paralysée. Le 23 novembre, les cheminots se remirent en grève (celle
de la poste continuait) en solidarité avec le commandant et les fonctionnaires de la forteresse de Kouchka, traduits en cour
martiale et condamnés à mort pour propagande révolutionnaire. La sentence devait être exécutée le soir même. La puissance de la
grève conjointe des cheminots et des postiers fit plier le gouvernement. La révolution remportait une dernière victoire car tout
indiquait que se préparait contre elle une attaque forcenée. A Pétersbourg, le président du soviet, Khroustalev, fut arrêté le 26
novembre.
Le même jour, le soviet élisait Trotsky à sa tête et présentait une motion : “ Le 26 novembre, le gouvernement du tsar a mis en
captivité le président du soviet des députés ouvriers, notre camarade Khroustalev-Nossar. Le soviet des députés ouvriers élit un
bureau temporaire et continue ses préparatifs pour l’insurrection armée ”.
La décision du soviet reçut dès le lendemain, en plus de celui des soldats des bataillons finlandais, le soutien de l’Union des
paysans dont le congrès venait de refuser de payer l’impôt et de livrer des recrues au gouvernement. La plupart des usines de la
capitale, les soviets de Moscou et de Samara ainsi que le bureau de l’Union des syndicats affirmèrent une même détermination,
conscients de l’inévitable collision armée. La bourgeoisie libérale affichant de plus en plus son hostilité au soviet préparait le
terrain pour que soit au plus vite restauré l’ordre ancien.
Le temps était compté. Le 27 novembre, le soviet lança un appel aux soldats et approuva le texte du Manifeste financier dont les
courts extraits suivants résument la portée :

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   “ Il n’y a qu’une issue : il faut renverser le gouvernement, il faut lui ôter ses dernières forces. Il faut tarir la dernière
   source d’où il tire son existence : les recettes financières.(…) On refusera d’effectuer tous versements de rachat des terres
   et tous paiements aux caisses de l’Etat. (…) Nous décidons de ne pas tolérer le paiement des dettes sur tous les emprunts
   que le gouvernement du tsar a conclus alors qu’il menait une guerre ouverte contre le peuple ”.
L’affrontement violent des ouvriers et des forces de l’autocratie paraissait imminent. Entre le 20 et le 30 novembre, la loi martiale
fut proclamée dans les villes de Kiev, Saratov, Simbirsk. Contre les grèves des chemins de fer ou des postes on commença, en
province, à appliquer la “ loi d’exception ”. Le 2 décembre, on confisque huit journaux ayant imprimé le Manifeste financier du
soviet et un règlement draconien (l’emprisonnement pour grève jusqu’à quatre ans) s’attaque aux syndicats des cheminots et des
postiers. Le même jour et le lendemain des désordres se produisent dans la garnison de Moscou, avec cortèges de soldats dans les
rues, expulsions d’officiers. Dans les provinces le brasier des révoltes paysannes gagne un grand nombre de cantons. Les
capitalistes paniquent.
Le 3 décembre, le soviet relève le défi de l’absolutisme et prépare une grève générale politique des ouvriers s’appuyant sur les
mouvements agraires et les révoltes militaires. Mais il n’eut pas le temps de diriger le soulèvement de décembre dans la capitale :
ce jour-là, Witte fit arrêter les députés ouvriers et soldats.
Le 4 décembre à Moscou, le soviet décide de déclarer la grève générale pour le lendemain avec l’intention de la transformer en
insurrection armée. A Pétersbourg, la grève s’ouvrit le 8, vit son apogée le 9 et déclina dès le 12, ne rassemblant que les deux tiers
des ouvriers. Tout le monde savait qu’il s’agissait d’une lutte à mort et le 9 janvier avait laissé une empreinte ineffaçable dans
l’esprit des masses. Les sinistres régiments de la garde faisaient la loi dans la garnison et les ouvriers de la capitale ne pouvaient
prendre sur eux l’initiative de l’insurrection. Il fallait une victoire en province pour engager l’action décisive. Mais cette victoire
ne vint pas et finalement, l’on battit en retraite.
Moscou est le centre du mouvement de décembre. Le 4, un soviet des députés soldats se constitua qui se joignit au soviet existant.
Le bruit court que dans d’autres villes, l’armée avait fait cause commune avec les ouvriers. Dans cette ambiance, la lutte
commença à Moscou le 7 avec 100.000 grévistes qui étaient 150.000 dès le lendemain. Ce jour-là, le soviet fit tout son possible
pour faire la conquête de l’armée. Mais il était trop tard. Les chefs militaires avaient fait entourer les soldats réfractaires par des
cosaques et des dragons qui les ramenèrent aux casernes. La foule obtint d’abord la neutralité des cosaques. Mais, le troisième
jour de la grève, des rencontres sanglantes eurent lieu entre les masses et l’armée. Les affrontements durèrent cinq jours, la troupe
ne parvenant pas à restaurer l’ordre dans les rues qui commençaient à se couvrir de barricades. Le l0, la ville fut
systématiquement bombardée, canons et mitrailleuses foudroyant les quartiers insurgés. En deux ou trois jours, un revirement de
la garnison la dressa brusquement contre les révoltés. Pourtant, les 13 et 14 décembre, journées critiques, virent les troupes
mortellement lasses, refuser d’aller au combat contre un ennemi insaisissable. Sur 15.000 soldats de la garnison, on ne put
“ mettre en œuvre ” que 5.000 hommes. L’ordre fut alors donné d’expédier à Moscou le régiment redoutable de la garde
Semenovsky. Le 16 décembre, le gouvernement se rendit maître de la situation, prit l’offensive et débarrassa la ville de ses
barricades. Le soviet et le parti social-démocrate décidèrent de cesser la grève le l9. L’insurrection à Moscou avait duré neuf
jours : du 9 au 17 décembre.
Trotsky fait remarquer l’insignifiance des cadres de combat du soulèvement : seulement quelques centaines d’ouvriers armés.
Mais une population de 500.000 âmes s’était dressée comme un corps vivant entre les francs-tireurs et les troupes régulières qui
ne bénéficiaient que de la sympathie de la couche supérieure des capitalistes. La révolte coûta sans doute mille morts et autant de
blessés à la population. Puis s’ouvrit l’ère des expéditions de répression. En deux mois, rien que dans les provinces baltiques,
sept-cent quarante-neuf personnes furent mises à mort, plus de cent fermes et manoirs furent brûlés ou détruits, d’innombrables
victimes reçurent le fouet…
Du 9 janvier à la convocation de la première douma le 27 avril 1906, le gouvernement du tsar avait fait massacrer plus de 15.000
personnes et blessé environ 20.000 dont beaucoup moururent ; 70.000 autres furent arrêtées, déportées, incarcérées. “ Ce prix ne
semblait pas trop élevé, conclut Trotsky dans 1905, car l’enjeu n’était autre que l’existence même du tsarisme ”.

                                    COMPRENDRE LES LEÇONS DE LA DEFAITE

Après l’arrestation du soviet de Pétersbourg et l’écrasement de l’insurrection ouvrière de Moscou en décembre 1905, le tsarisme
n’a plus à craindre pour son existence. Il peut dès lors se permettre de concéder, sans aucun dommage pour l’autocratie, un
régime politique pseudo-libéral au profit exclusif de la bourgeoisie. C’est d’ailleurs en pleine répression anti-ouvrière, le 11
décembre, qu’est promulguée la loi électorale pour la convocation de la Douma d’Etat qui ne fut jamais qu’un parlement octroyé.
Dès que la bourgeoisie (qui devait dominer quatre assemblées de 1906 à 1917) manifestait quelque volonté propre, le
gouvernement s’empressait de dissoudre la douma et les classes dominantes, respectueuses des “ institutions ”, ne manquaient pas
de s’incliner devant le diktat de la cour.
La révolution de 1905 avait déjà montré au monde entier que la liquidation complète des décombres de la féodalité ne serait
possible en Russie que par une lutte résolue du prolétariat, entraînant derrière lui toutes les masses laborieuses. Les bolcheviks
avaient toujours proclamé cette vérité qu’à une époque où le capitalisme avait définitivement constitué le marché mondial, la
bourgeoisie russe, arrivée tardivement dans l’arène économique, étant entièrement dépourvue de toute capacité révolutionnaire.
Comme Trotsky devait l’exprimer en 1932 dans son Histoire de la révolution russe : “ la Russie a accompli sa révolution
bourgeoise si tard qu’elle s’est trouvée forcée de la transformer en révolution prolétarienne ”. Trotsky pensait déjà en 1905 que
la classe ouvrière ne pourrait se contenter de déblayer le terrain des vieilleries féodales au compte de la nouvelle classe

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possédante mais serait contrainte, en s’appuyant sur la paysannerie en lutte pour la terre, de prendre elle-même le pouvoir. Les
tâches de la révolution démocratique se confondaient ainsi avec celles de la révolution socialiste, la révolution russe ne pouvant se
maintenir durablement qu’avec l’aide et le secours de la révolution prolétarienne en Europe.
Seuls les mencheviks, se refusant de tirer la principale leçon du prologue révolutionnaire de 1905, persistaient à subordonner,
dans le cours de la révolution, la lutte du prolétariat à la bourgeoisie libérale, estimant, comme Plékhanov, en 1906, que “ nous
n’aurions pas dû nous battre ”, autrement dit, que l’insurrection de décembre 1905 avait été une erreur.
C’était passer sur les positions de l’ennemi, pire lui servir de relais au sein du mouvement ouvrier comme le montrera le régime
issu de la révolution de Février 1917. Sans l’expérience des masses en 1905, l’autocratie tsariste ne se serait pas effondrée en cinq
jours, sous les coups de la grève générale du prolétariat qui parvint à gagner à sa cause, la masse des soldats de la garnison de la
capitale. Mais, en l’absence d’un parti révolutionnaire (la plupart des cadres bolcheviks étant dispersés dans les prisons, la
déportation et à l’étranger), les insurgés de février 1917 se virent confisquer leur victoire par les partis ouvriers conciliateurs qui
s’empressèrent de remettre le pouvoir à la bourgeoisie. Il fallut huit mois aux bolcheviks pour gagner le prolétariat à la claire
compréhension de ses tâches historiques et l’aider à se saisir du pouvoir en Octobre.
De ce point de vue, la révolution de 1905 est bien le prologue de celles de 1917 comme des révolutions qui suivirent en Europe.
Que ces dernières aient été défaites (en Allemagne, en Hongrie, en Italie, en Chine, en Espagne…) n’a fait que retarder, à
l’échelle mondiale, le règlement des comptes entre les deux classes fondamentales de la société. Mais toutes ces défaites, comme
la défaite de la révolution de 1905, ne sont que des moments dans la crise historique sans issue de la société bourgeoise. Et pour
autant que les leçons en soient tirées par la classe ouvrière, en terme de conscience, c’est à dire de programme et d’organisation,
alors malgré l’accumulation des échecs, la victoire du socialisme pourra se frayer son chemin en dépit de tous les obstacles.
Telle est le grand enseignement de la révolution russe de 1905 que Trotsky résume en quelques mots dans son Histoire de la
révolution russe :
   “ Les événements de 1905 furent le prologue des deux révolutions de 1917 – celle de Février et celle d’Octobre. Le
   prologue contenait déjà tous les éléments du drame qui, cependant, n’étaient pas mis au point. La guerre russo-japonaise
   ébranla le tsarisme. Utilisant le mouvement des masses comme un repoussoir, la bourgeoisie libérale alarma la
   monarchie par son opposition. Les ouvriers s’organisaient indépendamment de la bourgeoisie, s’opposant même à elle, en
   des soviets (ou conseils) qui naquirent alors pour la première fois. La classe paysanne s’insurgeait sur une immense
   étendue de territoire, pour la conquête des terres. De même que les paysans, des effectifs révolutionnaires dans l’armée se
   trouvèrent portés vers les soviets, lesquels, au moment où la poussée de la révolution était la plus forte, disputèrent
   ouvertement le pouvoir à la monarchie. Cependant, toutes les forces révolutionnaires se manifestaient pour la première
   fois, elles n’avaient pas d’expérience, elles manquaient d’assurance. Les libéraux se détachèrent ostensiblement de la
   révolution dès qu’il devint évident qu’il ne suffirait pas d’ébranler le trône, mais qu’il fallait le renverser. La brutale
   rupture de la bourgeoisie avec le peuple – d’autant plus que la bourgeoisie entraînait dès lors de considérables groupes
   d’intellectuels démocrates – facilita à la monarchie son œuvre de désagrégation dans l’armée, le triage des contingents
   fidèles et de répression sanglante contre les ouvriers et les paysans. Le tsarisme, quoique ayant quelques côtes brisées,
   sortait encore vivant, suffisamment vigoureux, de ses épreuves de 1905. ”


                                                                                                              Fabrice LEFRANCOIS




                                                               P. 30/30

								
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