Le territoire ou la proximit� : ouverture ou pi�ge professionnel

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					JIST 2007                                                                     Marie-Christine Le Floch
                                                                         Université de LilleIII-GRACC
                                                                   marie-christine.lefloch@univ-lille3.fr


Restructurations, précarisation et valeurs

                  Le territoire et la proximité : ouverture ou piège professionnel
                               Les services d’accueil à la petite enfance


               Résumé :


                           Le développement des services dans le cadre des politiques
               sociales locales est une forme de restructuration des activités. Le cas
               de l’accueil des jeunes enfants que nous souhaitons privilégier nous
               semble particulièrement important pour plusieurs raisons. Le
               développement harmonieux et raisonné d’un territoire est étroitement
               lié à l’activité des femmes. Le territoire, lieu géographique et cadre
               politique, semble s’imposer comme unité pertinente du
               développement social. Le cadre du territoire et les contextes de
               proximité constituent à cet égard une opportunité, mais aussi un piège
               pour les femmes employées dans ces services.

               Mots-clés : territoire ; travail et emploi des femmes ; petite enfance ;
               professionnalisation



               Le rôle des femmes dans le développement a été souligné par les
               économistes et les sociologues. Dans l’organisation et la division du
               travail social et auprès des enfants et de la familles, elles articulent
               plusieurs types d’économie : marchande, redistributive, domestique,
               solidaire et informelles. L’ancrage territorial des femmes qui ont des
               enfants peut s’opposer aux liens éloignés nécessaires au
               développement des échanges, mais le territoire retrouve toute son
               importance dans le cadre des métiers politiques de la gouvernance
               locale.
               L’accueil des enfants est un service productif1 dans la mesure où il
               rend les femmes disponibles pour l’emploi ; il est aussi une condition
               de professionnalisation de tâches qui peuvent être proches des
               activités naturelles. Le secteur de la petite enfance souffre
               globalement d’un déficit de reconnaissance et les formes de
               professionnalisation des métiers de ce secteur reflètent des
               ambivalences, entre valorisation et méconnaissance, entre
               reconnaissance symbolique et mépris institutionnel. Une grande part

1
    J. Gadrey, 1992, Socio-économie des services, La Découverte.


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             de ces ambivalences tient à la naturalisation des qualités féminines
             dans les activités elles-mêmes féminisées de contact avec les enfants2
             comme celles d’assistantes maternelles. Par rapport à d’autres secteurs
             de l’éducation ou de la médecine par exemple, la construction de
             positions professionnelles reconnues, à travers notamment le statut de
             cadre, ne va pas de soi. La création des postes de coordinatrices petite-
             enfance s’est faite dans ce contexte particulier.
             L’apparition de personnels de coordination de la petite enfance est
             contemporaine d’une nouvelle politique amorcée en France à partir de
             1981. Elle s’est caractérisée par une volonté de prise en compte
             globale de la petite enfance qui était pensée jusqu'à cette date en
             termes de « modes de garde ». Après le mouvement des « crèches
             sauvages » des années 1970, la multiplication des recherches dans le
             secteur de la petite enfance a contribué à rénover le regard porté sur
             les petits et les structures où on prend soin d’eux. La notion
             d’ « accueil de la petite enfance » a fait son apparition. Cette nouvelle
             politique s’est développée dans un contexte de forte augmentation du
             taux d’activité des femmes et d’élévation du nombre des femmes
             diplômées sur le marché du travail, soucieuses de la qualité des soins
             prodigués à leurs enfants et d’une reconnaissance en tant que parent.
             Le rapport d’E. Sullerot3 demandé en 1979 par le Conseil Economique
             et Social et le texte officiel du 2 novembre 1981 ont précisé les
             recommandations et les modalités d’organisation des modes d’accueil
             en indiquant la place des autorités territoriales dans l’élaboration et la
             mise en œuvre de cette politique. En 1982, l’Etat crée 50 postes de
             coordinateurs petite enfance et en 1989, on recense 298 postes de
             coordination à l’occasion du colloque organisé à ce sujet par le
             Secrétariat d’Etat à la famille, la CNAF4 et le CNFPT5. Ces emplois
             ont été principalement créés par les collectivités territoriales (surtout
             les communes), les associations et les CAF6 parallèlement au
             développement des contrats-enfance qui remplacent les contrats-
             crèche en 1988.
             Le territoire, lieu géographique et cadre politique, semble s’imposer
             comme unité pertinente du développement social. Le cadre du
             territoire et les contextes de proximité constituent à cet égard une
             opportunité, mais aussi un piège pour les femmes employées dans ces
             services.

             I Proximité et petits métiers de femmes

             1) Enclavement


2
  Cresson G., 1998, “ Formations et compétences dans les métiers du contact direct avec les petits enfants :
quelques enjeux, conflits et paradoxes ”, in Lien social et politiques - RIAC, n° spécial Relation de service et
métiers relationnels, n°40.
3
  Sullerot E., Les modes de garde des jeunes enfants, Rapport pour le bureau économique et social, 1981.
4
  Caisse Nationale d’Allocations Familiales
5
  Centre National de la Fonction Publique Territoriale
6
  Caisses d’Allocation s Familiales


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             La territorialisation se trouve actuellement au centre de la
             rationalisation du travail et du développement social. Le territoire
             constitue de plus en plus un nouvel espace de régulation économique,
             à travers la mise en concurrence des régions ou des quartiers et la
             restructuration des instances politiques de gouvernance autours des
             communautés de communes et des communautés de pays.
             Dans la région Nord-Pas de Calais certaines villes et petites régions se
             trouvent irriguées par de nouveaux flux (transports, déplacements de
             populations), d’autres se situent ou se maintiennent à l’écart de cette
             évolution. Comme dans tout phénomène de développement ou
             d’enclavement, l’avenir dépend de paris lancés autours de grands
             projets socio-techniques (TGV, liaison avec l’Angleterre, autoroute du
             littoral…) et des synergies qu’ils peuvent induire ou pas avec
             différents pôles d’activité. Un certain nombre de villes marquées par
             la désindustrialisation tendent à se replier (Jeumont, Fourmies par
             exemple), des régions rurales connaissent de leur côté un
             développement social local avec l’arrivée de nouveaux habitants
             chassés des grosses villes par le coût des logements. Du point de vue
             de la demande d’accueil de jeunes enfants, l’auto-organisation des
             personnes tend à s’imposer dans les quartiers qui se ferment aux
             services sociaux ; en revanche, certaines zones rurales constituent un
             espace de développement des lieux d’accueil. Les politiques sociales
             locales doivent suivre l’attente des jeunes ménages lorsque les enfants
             sont en bas âge.
             C’est ainsi que les solidarités familiales côtoient les modes d’accueil
             collectif dans une région considérée comme sous-équipée7 par rapport
             à la région parisienne ou le sud de la France.

             Entre ces solidarités et les crèches, les assistantes maternelles à
             domicile « à la journée » occupent une place centrale sur le territoire
             urbain de l’accueil des jeunes enfants8. Entre le travail « au dehors » et
             le travail domestique, elles contribuent au façonnement du quartier, de
             ces principaux espaces publics (squares) ou semi-publics (cours
             d’immeubles), de ses itinéraires (écoles-commerces-maison) et de ses
             interstices. D’une certaine manière, être assistante maternelle à
             domicile peut être considéré comme le simple prolongement de
             l’activité domestique9. On peut également considérer que cette activité
             constitue l’occasion de développer une sociabilité qui ouvre l’espace
             social et permet d’échapper à l’enfermement du travail familial. Cette
             ouverture se réalise notamment lors de la recherche de gardes.
             Cette recherche nécessite en effet de l’entregent, une dextérité sociale
             qui différencie les « nounous » entre elles. L. Mozère parle à cet égard

7
  En 2004, on comptait 348 établissements d’accueil collectif dans le Nord et 87 dans le Pas de Calais sue un
total de 8 597 lieux d’accueil en France métropolitaine. A titre de comparaison, ce nombre s’élève à 553 pour
Paris et 376 pour le département du Rhône. (Source : DREES, Séries Statistiques n°95, 2006)
8
  Liane Mozère (2000) rappelle leur importance numérique (plus de 250 000 en 1996) et sociale dans le
développement des petits métiers urbains. Mozère, L. (2000), « maman sérieuse cherche enfants à garder… »,
Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 88.
9
  Y. Verdier (1977). M. Perrot (1987).


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             d’un « engagement public » qui correspond à une entrée dans l’espace
             public accompagnée d’une mise en visibilité de compétences qui
             autrement demeureraient intimes et privées. Au delà de l’agrément
             les mères qui « s’autorisent d’elles-mêmes » (comme dans la passe en
             psychanalyse), se distinguent de celles qui attendent qu’on les
             sollicite. La mise en visibilité de ces compétences dites maternelles et
             naturelles est nécessaire à une professionnalisation si embryonnaire
             soit-elle. Dans les contextes de mixité sociale, la capacité à dénicher
             ou à repérer les personnes qui vont convenir, qui apporteront un
             certain avantage ou accommodement, nécessite également des qualités
             sociales, relationnelles, de décodage et de réactivité ; mais elle dépend
             aussi des relations de voisinage et de proximité.

             L’exemple des assistantes maternelles est emblématique des
             difficultés à professionnaliser les métiers de contact de la petite
             enfance qui se développent dans un contexte de voisinage et de
             proximité. Pour M. Autes10, la proximité ressemble semble devoir
             pallier au lien social dans un contexte où celui-ci fait défaut. Que
             recouvrent les formes de familiarité qu’elle engendre ?

             2) Familiarité ou assignation domestique ?

             Dans le cadre d’une sociologie critique des inégalités, la proximité
             peut être soulignée comme le masque de la précarité et de la mauvaise
             qualité des emplois féminins11.
             D’un point de vue politique, la proximité semble devoir pallier aux
             difficultés d’une gestion centralisée et lointaine de l’action publique
             (M.Autes), par ses facilités d’accès, le caractère familier et
             bienveillant de services proches des usagers. Pour A. Dussuet, le fait
             que ces emplois soient principalement dévolus aux femmes (et aux
             jeunes pourrait-on ajouter), sous des formes qui compromettent leur
             qualification et leur reconnaissance, marque la mauvaise qualité de ces
             emplois et les inégalités de traitement pour les personnes qui les
             occupent.
             Elle souligne les effets du caractère partiellement informel des
             contrats de gré à gré, encouragés par le CESU (chèque emploi service
             universel), l’importance du temps partiel contraint et la faiblesse des
             rémunérations. Le CESU correspondrait à une euphémisation de la
             relation salariale qui compromet l’application des règles du droit du
             travail (horaire, repos du week-end…). L’impossibilité de travailler à
             temps plein, ou d’avoir un mis-temps convenable, se traduirait le plus
             souvent par la mise à disposition de la salariée vis à vis de son
             employeur. Les salaires ne permettent généralement pas aux femmes
             concernées d’accéder à une autonomie économique (en 2002, selon
             l’enquête emploi, le salaire net médian mensuel des salariés de service

10
   Autes, M., (2005), « Territoires et subjectivités :les nouveaux défis de l’action sociale », Recherche et
Prévisions, n°81, sept.
11
   Dussuet, A. (2005), Travaux de femmes. Enquête sur les services à domicile, Paris, L’Harmattan.


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                à domicile est à peine supérieur au RMI). L’auteure conclut à un
                danger d’une « nouvelle claustration des femmes à travers la
                reconstitution au sein même de l’espace public du travail salarié, de
                zones féminines gouvernées par des logiques de proximité qui
                permettraient l’utilisation gratuite de leurs compétences, en la
                soustrayant à la comparaison avec celles des hommes ».

                Au fond, la proximité doit être interrogée. Si une certaine proximité
                spatiale ou topologique peut être souhaitable, car économique à bien
                des égard, la proximité sociale ou plutôt affective, c’est à dire
                l’interconnaissance peut être la meilleure et la pire des choses en
                matière d’emploi. A force d’être à côté ou proche des autres, on risque
                de ne plus les voir ou plutôt de ne pas voir et reconnaître ce qu’ils
                (elles) apportent de valeur socialement utile. Les compétences dites
                féminines ou maternelles ne sont visibles qu’en creux, lorsqu’elle font
                défaut ou qu’elles sont transportées dans un espace qui les rend
                visibles. La proximité qui concerne certains services à la personne
                risque de se transformer en une assignation domestique qui tend à
                empêcher le cadrage de l’emploi et du système d’emploi.

                Cette assignation domestique est propice aux confusions de rôles

                3) Confusions de rôles

                Un archipel des « métiers féminins » ( services à la personne, services
                de proximité, services à domicile) se dessine, mais les exemples
                d’empilements de tâches ne manquent pas dans un secteur marqué par
                une tradition d’activités naturelles : garde des enfants, ménage,
                repas… Certes, le développement de l’organisation et de la
                coordination des services à la personne et aux familles s’accompagne
                d’une analyse des faisceaux de tâches12 qui peuvent correspondre à un
                métier et un rôle professionnel. Des grilles de compétences et de
                rémunération sont en débat dans un contexte de valorisation et de
                qualification professionnelles des différents métiers de cette nouvelle
                solidarité (petite enfance, accompagnement des personnes âgées,
                insertion…). Les forces de rappel qui s’opposent à cette qualification
                des emplois doivent cependant être analysées. Elles touchent au
                caractère problématique de l’objectivation des aptitudes dans les
                métiers relationnels. De nombreuses recherches ont été menées sur ce
                sujet.
                Deux principales idées sont ici à retenir : d’une part l’objectivation de
                ce qui est pénible pose problème. D’autre part, et en conséquence,
                lorsque cette pénibilité est valorisée ou fait l’objet d’une valorisation
                symbolique ou esthétique, son dévoilement rencontre de fortes
                résistances.



12
     Hughes, E. (1958), Men and their work, Free Press.


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              Pour F. Aballéa13, la dimension « sale boulot » du travail des
              assistantes maternelles contribue à rendre difficile et incomplète la
              professionnalisation de ce métier. L’agrément facilement obtenu n’est
              pas une licence Aballea (2005).
              L’ « absence de références normatives » peut être mise en relation
              avec l’importance des tâches ingrates dont on ne veut pas tracer les
              contours, mais que l’on ne souhaite pas non plus désigner comme
              corvées. Les rendre moins visibles conduit à une certaine
              « corvéabilité » comme dans le cas du ménage qui doit être invisibilisé
              pour être apprécié comme cadre de vie. On peut esthétiser les tâches
              ingrates comme l’on fait les médecins en se référant à une image de
              l’enfance ou une imagerie qui colore les relations d’éducation, et leur
              donne un aspect strictement ludique ou amusant. Il n’en reste pas
              moins que s’occuper d’enfants est également un travail fatiguant. Le
              dire et le reconnaître suppose une mise à distance de ces images et de
              leur emprise sur les relations entre parents et les personnels qui ont en
              charge la simple garde des enfants.
              La faiblesse des savoirs savants caractérise selon F. Aballea le métier
              d’assistante maternelle, ce qui empêche une définition satisfaisante du
              faisceau de tâches qui les concerne et conduit à une superposition
              éventuelle de tâches diverses : éveil, soin, nourrir, s’occuper des
              changes, surveiller les manières….ainsi qu’à des ambiguïtés dans les
              attributions de rôles avec les parents.
              Nous rencontrons ici certaines des difficultés de professionnalisation
              des activités féminines considérées comme naturelles. Une des
              conditions de professionnalisation repose sur la prise de distance,
              l’éloignement, la définition de capacités d’action. Les deux voies
              empruntées pour l’objectivation du soin aux enfants ont été jusqu’à
              présent la voie médicale et la voie éducative. Une troisième que nous
              abordons à présent consiste à penser ces activités sur le mode
              politique et organisationnel.

              II Coordinatrices : organisation sociale d’un besoin local

              1) Des situations de travail singulières

              Pour les coordinatrices du Nord Pas de calais, l’ancrage rural ou
              urbain détermine largement la nature des activités.
              En ville, le foisonnement des initiatives de création de lieux d’accueil
              nécessite plutôt une mise en ordre et en cohérence. Un travail de
              coordination et de communication auprès des populations permet
              d’adapter au mieux l’ensemble de l’offre et de veiller au respect des
              modalités et de la qualité de l’accueil des enfants. A cet égard, les
              dispositions de la CNAF vont dans le sens d’une égalité de traitement
              des familles quel que soit le revenu et d’un équilibre du point de vue
              des rythmes des enfants et de leurs parents. L’évolution de la

13
  Aballea, F., (2005), « La professionnalisation inachevée des assistantes maternelles », Recherches et
prévisions, n°80, juin.


                                                                                                          6
              composition sociale et par âge des populations implique une
              adaptation régulière aux besoins. Dans les régions rurales qui
              connaissent un nouveau développement ou le repeuplement par des
              populations qui sollicitent les services de garde (jeunes couples),
              l’enjeu de la coordination relève de la création de halte-garderies
              itinérantes et de relais d’assistante maternelle. Les crèches d’entreprise
              proposent désormais des services adaptés aux horaires les plus
              flexibles et cette privatisation des modes de garde constitue un enjeu
              pour la CAF et les réseaux de soutien aux initiatives de
              développement14, ainsi que pour les syndicats et les comités
              d’entreprises.
              Chaque région, chaque territoire présente sa spécificité.
              Les situations diffèrent également par le support d’emploi et la
              configuration professionnelle dans lesquelles elles travaillent.
              Comme pour d’autres « métiers flous »15 de l’action publique, les
              emplois sur lesquels se trouvent les coordinatrices petite enfance sont
              assez divers et nécessiteraient un dénombrement16. Les coordinatrices
              de crèche, puéricultrices de formation sont des « cadre A » de la
              fonction publique ; les coordinatrices des services enfances sont des
              cadres intermédiaires du travail social ; leur formation est le plus
              fréquemment celle d’Educatrices de Jeunes Enfants, parfois
              d’animatrices ou d’enseignante de maternelle. Dans les petites
              communes, l’employeur est souvent la mairie mais ce peut être
              également un centre social ou une association (crèche associative ou
              parentale) pour la partie « direction de structure ». Leur contrat de
              travail n’est pas toujours un CDI. Elles confirment leur statut en
              passant les concours de la fonction publique territoriale (notamment le
              concours d’attaché) car il n’y pas a de statut de coordinatrice « petite
              enfance ». Les nouvelles restrictions de subvention des contrats-
              enfance de la CAF obligent la plupart des coordinatrices à cumuler
              leur fonction avec celle d’une direction de structure ou d’un service
              petite enfance.
              Au fond, la nature de ces supports d’emploi traduit un type
              d’évolution du salariat, qui se rapproche d’un glissement vers la
              position de travailleur indépendant, et parfois d’une certaine précarité
              professionnelle.

              Mais toutes les coordinatrices se retrouvent autours du caractère
              politique de leur métier. Le « vrai travail » consiste à créer (des
              espaces, des structures) et à mettre du lien, c’est à dire à construire des
              réseaux. Les tâches de « gestion et de suivi » d’une part et de
              « développement de projet » d’autre part peuvent être indépendantes,
              concurrentes ou articulées.



14
   C’est le cas de la tête de réseau « Colline » qui soutient ces initiatives tout en incitant au respect des règles
portées par la CNAF.
15
   Jeannot, G. (2005), Les métiers flous de l’action publique, Paris, Octares.
16
   Dénombrement qui constitue un objectif ultérieur de cette recherche.


                                                                                                                  7
              Malgré le caractère politique commun de leur mission, les
              coordinatrices ne se sentent pas appartenir à un groupe professionnel
              (impasse des accords SNAECSO)17

              2) Isolement ou solitude

              Cette solitude peut être isolement géographique ou social.
              L’isolement de fait est le plus souvent géographique ou
              organisationnel. L’expérience de la solitude peut être imposée par
              autrui ou à l’inverse choisie dans une démarche personnelle.
              En milieu rural, les coordinatrices chargées d’un regroupement de
              communes se trouvent isolées de fait dans un contexte souvent marqué
              par l’enclavement et l’éloignement par rapport aux commune
              importantes. Certaines régions de Pas de Calais par exemple,
              demeurent à l’écart des plus grands axes de communication, dans
              l’Artois notamment. Cet isolement peut s’accompagner d’une perte de
              repères qui désorganise les modalités d’échange dans les relations de
              travail, parfois très réduites dans ces contextes. L’absence de
              familiarité ou de confiance est ressentie avec acuité, d’autant que le
              rôle de coordinatrice doit être inventé, auto-défini. C’est aussi la
              solitude de celle ou celui qui doit construire sa position ex nihilo, à
              partir de la reconnaissance du statut des autres et sans pouvoir
              s’appuyer sur une hiérarchie formelle.
              Les contacts avec les partenaires doivent être provoqués. Il s’agit alors
              de trouver le ton juste pour convaincre, ne pas paraître trop
              intellectuelle, ni trop distante, ni trop proche ; cette activité est
              présentée dans les entretiens comme une sorte de gymnastique
              rhétorique et politique. Cette expérience concerne surtout les
              coordinatrices qui sont également responsables de halte-garderies
              itinérantes ou de relais d’assistantes maternelles. Elles se sentent en
              décalage, éprouvent parfois un sentiment d’étrangeté au monde qui
              constitue leur univers d’activité. La perte d’un ancien cadre de vie fait
              toujours courir le risque de se perdre soi-même ; dans ce travail de
              pionnier, certaines réussissent, d’autres échouent.
              Cette solitude est celle du chef, figure qui fait l’objet d’une
              dénégation, car elle ne semble acceptée ni par les collègues, ni par la
              population.
              « On ne décide jamais seule » mais, « on est toujours seule pour
              prendre une décision lorsqu’il s’agit de trancher ». Lorsque la
              « coordination » représente une promotion ou évolution
              professionnelle, la dimension et le sens politique associés à la mission
              de coordination placent des personnes qui avaient antérieurement pris
              l’habitude de travailler dans l’exécution de protocoles ou l’application
              de principes (travail auprès des enfants dans une structure), devant une
              difficulté propre aux postes à responsabilité. L’angoisse vient du désir
17
  . La convention SNAECSO ( Syndicat employeur de la convention collective nationale des centres sociaux)
identifie désormais les coordinatrices à des cadres. Mais cette reconnaissance est le fruit d’une négociation
menée au plan national par l’ACEPP (Association des Collectifs Parents, Enfants, Professionnels) et dont les
grilles ne sont que partiellement fixés pour le moment.


                                                                                                                8
                de prendre la « bonne » décision face à des catégories de personnel
                dont on est parfois issue soi-même, alors qu’il s’agit nécessairement
                d’un arbitrage, par exemple entre les intérêts des salariés et ceux du
                conseil d’administration d’une crèche associative ou municipale.
                L’autonomie dont profitent les coordinatrices est souvent synonyme
                de distance vécue parfois comme un abandon face aux prises de
                décision. Le sentiment de solitude apparaît comme une constante du
                travail coordonné dans de nombreux secteurs18. Elle semble
                caractériser les nouvelles formes d’organisation en réseau et selon la
                logique de projet.
                 En contrepoint de cette solitude subie et plus rarement, un mode de
                vie professionnelle solitaire peut être voulu, recherché comme une
                démarche personnelle. Il s’agit d’une affirmation identitaire, d’une
                solitude assumée pour accomplir certaines tâches notamment
                administratives. Ces coordinatrices cherchent à s’isoler pour mieux
                réfléchir, prendre du recul notamment par rapport aux conflits
                rencontrés.


                Comme pour d’autres métiers de l’action publique, les coordinatrices
                petite enfance doivent faire du général avec du singulier

                3) Professionnalisation

                « S’éloigner du terrain et prendre de la hauteur » est une évolution
                emblématique du dégagement professionnel. Cette forme de
                professionnalisation des métiers de la petite enfance, consiste à
                s’occuper d’éducation sans pour autant (ni nécessairement) s’occuper
                des enfants. On passe du soin (care) à l’encadrement et à
                l’organisation de celui-ci. La disjonction entre féminin et maternel19
                trouve ici un mode d’expression, dans une activité qui peut également
                être occupée par des hommes (2 dans les entretiens).

                Le terrain, peut être compris comme le contact avec les enfants et les
                parents mais aussi la connaissance du fonctionnement des structures.
                « Je suis coincée en mairie…je manque d’échange sur les pratiques ».
                A l’inverse telle coordinatrice occupe un bureau situé dans une
                structure d’accueil : « mon regret, c’est que mon bureau soit dans une
                structure d’accueil…et ma crainte vous comprenez… on boit le café
                ensemble tous les matins…je dois faire un deuil…ce bureau…ça me
                gêne. C’est une gymnastique pour moi…de ne pas intervenir dans
                l’équipe ». Il s’agit de se préserver d’un « terrain » encore très proche,
                non seulement du point de vue topologique mais également sur le plan
                de l’identité professionnelle.


18
     Courpasson, D. (2000), L’action contrainte. Organisations libérales et domination, Paris, PUF.
19
     Norvez, A. (1990), De la naissance à l’école, INED, Paris, PUF.


                                                                                                      9
              Coordonner dans la petite enfance est un métier politique dans une
              optique de politisation du caring, telle qu’elle a pu être envisagée dans
              différents rapports (Le rapport Leprince par exemple ou les travaux de
              C. Martin)20. Selon Max Weber, le « métier d’homme politique »
              suppose trois principales qualités qui recouvrent les catégories de
              l’éthique de la responsabilité et de l’éthique de la conviction. Ces trois
              qualité sont la passion, le sentiment de responsabilité et le coup d’œil.

              La passion s’exprime dans les récits. Dans ses dimensions diffuses, on
              la retrouve dans l’image du « trésor » de l’enfance. Il s’agit parfois
              d’une revanche de trajectoire par rapport à une enfance difficile (trésor
              perdu) ou une expérience auprès de populations en désarroi. Il s’agit
              aussi souvent d’une confirmation par rapport à enfance heureuse, une
              mère qui a su transmettre la posture de mère heureuse, ou encore
              d’une enfance troublée dont l’histoire a été analysée21. Cette passion
              est vécue différemment selon l’importance des autruis22 dans la
              définition. de soi (enfants ou adultes, supérieurs hiérarchiques ou
              usagers). On trouve des différences entre ceux et celles qui trouvent
              une réassurance dans le contact avec les enfants : « la lueur dans les
              yeux des enfants » ; « le sourire ou le rire d’un enfant » et ceux ou
              celles qui la cherchent ailleurs : « J’ai des idées à défendre ». « Il y
              avait des cafards dans la purée. Je ne pouvais pas défendre les enfants
              si j’étais restée EJE ».

              Le sentiment de responsabilité transparaît notamment à travers
              l’acceptation des multiples tâches qu’impliquent les doubles ou triples
              casquettes, ou le fait de suivre des formations pour être à la hauteur de
              la gestion d’équipe ou de l’animation de réunion où il faut convaincre.
              Les réunions ainsi que les réunions de préparation de réunions
              occupent un temps important de la semaine. Presque tous les jours, les
              personnes régulièrement rencontrées sont nombreuses, ce sont les
              partenaires :

              Le sens premier du terme « partenariat » nous rapproche de
              « personnes qui sont ou se sont associées, notamment dans un jeu.
              L’idée de partenariat recouvre une dialectique coopération-conflit.
              Pour les professionnelles de la petite enfance avec lesquelles nous
              nous sommes entretenues, il s’agit d’un thème récurrent. Il y a des
              partenaires incontournables et des partenaires ponctuels. Le
              partenariat recouvre des liens strictement professionnels ou plus
              informels de soutien.
              Parmi les partenaires incontournables, nous trouvons la Caisse
              d’Allocations Familiales (CAF), les centres de Protection Maternelles
              et Infantile (PMI) et bien sûr les parents. les CAF ont un rôle de
              financeur de projet, les PMI de contrôle sanitaire. Mais les deux types

20
   Leprince, F., (2003), L’accueil des jeunes enfants en France : Etat des lieux et pistes d’amélioration.
21
   Il est fréquent de rencontrer chez les coordinatrices des personnes qui ont mené une thérapie ou une analyse.
22
   Autrui significatifs, selon G. H. Mead.


                                                                                                               10
d’institutions apportent également des liens professionnels à
l’occasion des rencontres organisées entre différentes catégories de
personnel. Les relations avec les parents concernent les coordinatrices
qui sont également en charge de structures. Ce sont des relations
d’accueil, d’accompagnement et de conseil qui peuvent être
conflictuelles. Des relations incontournables se stabilisent avec les
élus. Les coordinatrices parlent souvent de « couple » (professionnel)
avec l’élu(e), pour évoquer l’efficacité ou le blocage de l’action. Les
partenaires ponctuels peuvent être l’Education Nationale, des acteurs
culturels, les techniciens municipaux, les travailleurs sociaux, les
centres d’action médico-sociale précoce, les centres de formation ou
associations soutenant les initiatives en matière de petite enfance.
Un type de partenariat plus informel et amical se développe à
l’occasion de rencontres entre coordinatrices. Ces rencontres sont
souhaitées et provoquées par les coordinatrices elles-mêmes pour
rompre l’isolement ou la solitude dont nous avons parlé plus haut.
Le coup d’œil constitue une dimension d’intrique et de diplomatie. Il
s’exprime ici notamment, dans la manière dont on conçoit le rapport
au pouvoir visible (celui des hommes ou des élus quel que soit leur
sexe). « je leur passe la pommade », « je fais des écrits pour fixer les
choses », « je leur file des articles », »c’est stupide un homme parfois,
ils veulent avoir l’impression de diriger » ; « je ne suis pas l’élue, mais
c’est moi qui décide».
Lorsque les dimensions stratégiques s’affirment, le désir de passer du
politique à la politique conduit certaines coordinatrices à entrer sur la
scène politique au moins locale. La recherche d’une spécificité de la
petite enfance comme question politique relève des convictions ou
d’une simple opportunité.

Cette dimension politique du métier de coordinatrice recouvrent
diverses manières de se donner des capacités d’action dans un
domaine qui selon d’autres orientations peut être cantonné à la sphère
privée des activités naturelles.

Bibliographie

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