le pre brevand by A5bS8u

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									                        AVANT - PROPOS.




      Lorsque j’ai quitté cette région, quelques vingt ans
auparavant, j’étais loin de me douter que j’y avais laissé un
peu de moi-même...
      ... Que mon coeur était resté accroché à ces flancs de
montagne, à ces frondaisons. Accroché également à ces
sapinières, à ces hêtraies ou encore à ces champs de
fougères, et à ces sentiers serpentant à flancs de colline.
      Il ne faisait aucun doute que se situait là, le pourquoi de
mon retour; bien que j’en fus inconscient pendant de
nombreuses années.
      A présent, la réalité s’est révélée au grand jour. Une
évidence totale! J’étais très attaché à mes Vosges du Sud.
      Tout homme a besoin de racines, dit-on. Moi, j’ai les
miennes près de Cornimont. Et c’est cet attachement qui m’a
fait me plonger dans la rédaction de la « SAGA BREVAND »...
Sinon, comment pourrais-je expliquer le fait que tout
naturellement, je me suis mis à écouter les récits des anciens.
Comment pourrais-je expliquer que je me suis mis à décrire la
vie des gens de notre montagne? De ces gens suant sang et
eau pour cultiver un sol ingrat ou exploiter des carrières pour
en extraire le sable servant aux constructions d’alors?
      Oui, c’est cet attachement qui m’a fait entrevoir l’utilité
d’écrire à travers l’histoire d’une famille quelque peu
imaginaire, la vie de nos paysans, de nos ouvriers. En somme,
la vie de notre campagne. Une vie où l’on sent la misère à tout
moment.
      Et il me faut préciser qu’en me lançant dans ce travail,
ma démarche consistait à sortir des sentiers battus.
      Je ne voulais, en aucune façon, m’enfermer dans un
traditionnel ouvrage montrant les Vosges sous toutes les
couleurs, comme on en voit tant aujourd’hui.
      Je n’avais qu’une idée en tête, comme je l’ai dit plus
haut, écrire la vie d’une famille de la montagne vosgienne,
avec comme point de départ, la fin du siècle dernier, où l’on
peut discerner la misère qui régnait alors. Les nouvelles idées
apportées par la première et la deuxième république.
      Le progrès, mais aussi le dur labeur. Le combat contre la
tuberculose...
      Tous ces personnages ne m’ont jamais quitté. Pendant
plus de dix ans, ils ont fait partie intégrante de ma vie.
      Bien entendu, ce sont des personnages fictifs, mais en y
réfléchissant bien, ils auraient pu exister.
      Le « PRE BREVAND » a, et j’en demeure persuadé, sa
place dans le patrimoine vosgien à la seule condition que l’on
veuille bien en prendre connaissance.
      Et voilà pourquoi je m’adresse à vous, chers lecteurs. Pour
vous faire prendre conscience de l’existence du « PRE
BREVAND », et non pas pour faire parler de moi.
      Je veux vous faire partager la passion de ce que je crois
juste et bien.
      Car, j’y ai mis tout mon être. J’y ai passé de nombreuses
années, oubliant fatigue, contraintes, et bien d’autres choses...
      Le résultat est là satisfaisant, je crois...
      Je vous laisse le soin de juger...




                               Jacques GARNIER.




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PREMIERE   PARTIE.



   ADELINE.




       9
                   CHAPITRE           PREMIER.




      La nuit s’en était allée, laissant derrière elle, comme trace
de son passage, une fraîche rosée qui préfigurait une très belle
journée. Peut-être l’une des plus belles de la saison.
      Et déjà, surgissant au dessus de la montagne, le soleil
dardait ses premiers rayons sur la campagne paisible.
      Adeline s’arrêta un court instant pour contempler ce soleil
qui lui faisait de l’oeil. Et cela lui remit du baume au coeur.
      Cependant, il n’était pas question de s’attendrir. Une dure
journée de labeur l’attendait... Ce n’était pas la première fois
qu’il faisait beau, et ce ne serait pas la dernière fois non plus.
      De ce fait, Adeline Brévand repartit de son pas alerte qui
lui était coutumier.
      A trente ans, et malgré son veuvage, Adeline passait pour
une belle femme. Le port altier; des cheveux très bien soignés
rejetés en arrière sur un visage d’une douceur infinie, où l’on
ne discernait que des traits fins.
      Et dans son habillement, il y avait une certaine recherche
d’élégance qui la faisait distinguer des autres gens du village. Il
n’était pas rare de voir les hommes se retourner sur son
passage. En aucun cas, il n’était question de la courtiser.
Madame Vve Brévand imposait le respect, de par sa position
sociale.
      Elle exploitait les carrières de sable laissées par son mari.
      Ce n’était pas tout.
      Elle possédait, en outre, un domaine qui s’étendait des
carrières au faîte de la colline. Un domaine que l’on avait
communément appelé « Le Pré Brévand ».



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       Deux grandes bâtisses étaient intégrées au domaine. La
première; celle d’Adeline; qui faisait office de ferme. La
deuxième, en contrebas, aux « Bas Prés », dans laquelle
Adeline avait logé les ouvriers de passage. Les roulants,
comme on les appelait par ici.
       Il existait un deuxième logement qui, lui , était réservé à
Germain, le contremaître loyale, fidèle et honnête.
       Mais le domaine; c’était aussi plusieurs centaines
d’hectares de champs de cultures, de prés et de forêts de
résineux.
       Donc, on pouvait dire sans se tromper qu’Adeline
Brévand était l’une des personnes les plus riches de Travexin.
       En passant devant la maison des Bas Prés, Adeline eut un
coup au coeur, car elle venait de se souvenir que Germain ne
viendrait pas travailler aujourd’hui. Le contremaître avait une
raison particulière à ce manquement au travail. Michel, son
unique enfant, avait une santé déficiente. Le pauvre gosse ne
faisait que cracher le sang, et d’effroyables quintes de toux le
secouaient tout entier.
       Une nouvelle fois, Germain attendait la venue du
médecin. Un médecin qui n’osait se prononcer vu la gravité
de la maladie. Mais ici, tout le monde savait que le petit
Michel était malade des poumons, et que les chances de le
sortir de là étaient minces.
       Les volets du logement étaient restés clos. Alors, la bonne
dame du Pré Brévand préféra ne pas s’arrêter plus longtemps,
et elle continua son chemin vers les carrières.
       « Si jeune, pensa-t-elle. Quelle tristesse! Et dire que l’on ne
peut rien faire. »
       En arrivant aux carrières, Adeline vit que son petit monde
était déjà à pied d’oeuvre. Ils étaient six à travailler pour elle.
       Mario, l’italien, dont personne ne savait d’où il venait, ni
de quelle façon il s’était retrouvé en France. Maurice et Manu,
deux gars du Ménil-Thillot. Isidore Munsch, un alsacien,
originaire de Thann. Gaston, un franc-comtois qui venait de
Luxeuil; et Alphonse , des Bas-Rupts, près de Gérardmer.
       Adeline fut accueillit par un sympathique :
       - Bonjour, patronne.
       - Bonjour. Mais, nous n’allons pas perdre plus de temps en
politesses. Nous sommes ici pour travailler, n’est-ce pas?... La
journée va être chargée, je le crains... Tout d’abord, laissez-
vous vous expliquer qu’en l’absence de Germain, vous
recevrez les directives directement de moi. Je sais; vous n’avez



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pas l’habitude de m’avoir dans les jambes ; mais nous avons à
faire, ici, à un cas de force majeure. J’espère que vous le
comprendrez aisément.
        Ils firent oui de la tête, sans plus. De par sa voix douce
mais ferme, Adeline savait se faire respecter.
      Elle se tourna vers Maurice.
      - Et le père Mathieu; il n’est pas encore venu? demanda-
t-elle.
      - Non, répondit le gars du Ménil. Nous ne l’avons pas
encore vu.
      - C’est bien la peine de l’avoir payé d’avance.
      - Mais , vous êtes trop bonne avec ce cochon-là,
patronne.
      - Pas d’insultes, je vous prie, Maurice. Le père Mathieu est
le seul menuisier de Travexin; et en plus, c’était un ami de la
famille Brévand. On se contente de ce qu’on a.
      Adeline n’avait pas besoin de commander ses ouvriers. Sa
seule présence suffisait.
      Chacun était parti à son tamis, excepté Munsch qui avait
la tâche de creuser les carrières à la pelle. Un dur labeur,
vraiment!
      Quand on lui parlait de la difficulté de son travail, il
répondait à qui voulait l’entendre:
      « C’est rien, vous pensez. Mon cousin, lui, est dans le nord
du pays. Il travaille dans les mines de charbon. C’est le métier
le plus dur et le plus dangereux. Faut être costaud pour
pousser les wagonnets chargés de ce charbon. Et n’oubliez
pas qu’il faut compter avec les coups de grisou. Il risque sa vie
à tout bout de champ... »
      Oui, la philosophie de l’optimiste c’est de se dire qu’il
existe des gens plus malheureux que lui.
      L’alsacien ne lésinait pas sur ses efforts. La pelle allait et
venait à un rythme endiablé. Elle creusait la terre, et les tas
montaient vite. Isidore ne s’arrêtait que pour essuyer son front
ruisselant de sueur.
      Pendant ce temps, la patronne discutait avec Maurice.
      - Vous pensez que le père Mathieu viendra aujourd’hui?
      - S’il vous l’a promis, oui.
      En fait, il est bon de préciser qu’Adeline avait commandé
au père Mathieu, un nouveau tamis.
      - Moi, je vous le dis, madame Adeline. S’il ne buvait pas
tant... On ne peut pas boire et travailler en même temps.
      - Allons, allons, Maurice, ça suffit, maintenant.



                                12
     Devant le ton péremptoire de sa patronne, Maurice ne
sut plus que dire. Alors, il tourna la tête vers le chemin qui
mène au village; et il le vit.
     - Tenez, dit-il. Quand on parle du loup, il finit par montrer le
bout de sa queue.
     En effet, le père Mathieu arrivait avec le tamis en
question, chargé sur une charrette à quatre roues tirée par un
mulet usé par les ans. La pauvre bête avait du mal à avancer.
     De la carrière, l’on pouvait entendre le menuisier
vociférer:
     - Tu vas avancer, à la fin, sacrée bourrique? Espèce de
carne, tu ne vas quand même pas m’obliger à te faire
avancer à coups de sabots dans le derrière.
     Adeline vint à sa rencontre:
     - Calmez-vous donc, père Mathieu.
     - Je voudrais bien vous y voir, à ma place.
     - Mais, il n’en peut plus votre mulet. Vous devriez en
changer.
     - Au prix que ça coûte, vous n’y pensez pas.
     - Ne pleurez pas misère, père Mathieu, non, non, pas à
moi.
     Maurice s’approcha du menuisier, presque à le toucher,
et respira son haleine.
     - Pas étonnant qu’il soit en retard, avec ce qu’il a déjà bu,
ce matin. La bouteille a dû en prendre un sacré coup.
     - Maurice, que vous ai-je dit, s’emporta Adeline.
     Le visage creusé de rides du père Mathieu refléta la
colère.
     - Mais, de quoi il se mêle, celui-là?
     - C’est bientôt fini, tous les deux? Passons aux choses
sérieuses. Voyons la marchandise, tout d’abord.
     - Il faut la décharger, et moi je n’ai plus la force
nécessaire de le faire tout seul.
     - Nous verrons ça, tout à l’heure.
     - Pourquoi tout à l’heure?
     - J’ai dit que je voulais voir la marchandise avant.
     - Comment? Vous ne me faites plus confiance? Vous
voulez contrôler?
     - Oui, maintenant, c’est ainsi.
     - Vous me décevez, Adeline. Si votre mari vous voyait, il se
retournerait dans sa tombe.
     - Laissez mon mari tranquille. Il repose en paix.
     - Tout de même, tout de même.


                                 13
     - La dernière fois je vous ai fait confiance, et je me suis
aperçue un peu tard que le tamis n’était pas assez serré; si
bien que mon contremaître s’est vu contraint de terminer votre
ouvrage. Je paie pour du travail bien fait, que cela vous plaise
ou non. Aujourd’hui, je n’ai plus le droit de faire du sentiment.
     - Quelle époque! Quelle époque!
     - Si celui-ci n’est pas conforme à ce que j’en attends, vous
n’aurez qu’à le ramener chez vous.
     - Adeline, vous me brisez le coeur.
     - Je vous en prie.
     Aidée de Maurice, Adeline inspecta soigneusement le
tamis. Le grillage était tendu comme il se devait, et bien serré.
Pas de problèmes.
     - Voilà de la belle ouvrage, père Mathieu.
     - Content de vous l’entendre dire.
     - Comprenez-moi. Avec du matériel qui n’est pas en état,
je perds du temps. Et, je dois fournir mes clients dans les délais
prévus. Croyez-vous que je sois la seule à exploiter une carrière
de sable dans la région?
     - Non, bien sûr.
     - Alors, vous voyez.
     - Vous me le paierez?
     - Comme d’habitude. Vous n’aurez qu’à passer à la
maison, ce soir.
     - Entendu, Adeline.
     Adeline Brévand se retourna vers Maurice, et lui jeta son
regard dur et sec de femme responsable. Elle lui dit:
     - Qu’est-ce que vous attendez? Allez décharger le tamis,
qu’on en finisse. Demandez à Munsch qu’il vous donne un
coup de main pour la mise en place.
     - Bien, madame, j’y vais.
     Dans les minutes qui suivirent, les deux hommes installèrent
le nouvel outil de travail à proximité des autres tamis.
     - Repartez-vous au village, père Mathieu? demanda
Adeline.
     - Naturellement.
     - En ce cas, je vais faire le chemin avec vous. Je dois voir
Maréchal. Notre épicier s’est mis dans la tête de se construire
une deuxième maison.
     - Comme si une maison ne lui suffisait pas.
     - Il pense à sa descendance.
     - Il en est à combien, au fait?
     - Huit, il me semble, et la Pauline est à nouveau enceinte.



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       - Grand bien lui fasse... Et les vôtres, Adeline, ils vont bien?
       - Ils se portent à merveille. Ils ont l’esprit éveillé, ce qui est
déjà une grande chose. Je ne voudrais pas qu’ils demeurent
illettrés. Moi-même, j’en souffre terriblement... Vous, père
Mathieu, vous n’avez jamais su ce qu’était d’élever des
enfants, ni même d’avoir eu une femme. Une épouse, j’en suis
persuadée, vous aurait apporté le plus grand bien.
       - Vous dites des bêtises, Adeline. Les bonnes femmes ne
nous apportent que chagrin et désagrément. J’en ai connu
une, et ça m’a suffit... Elle m’avait promis le grand amour, et à
la première occasion, elle a foutu le camp avec un forain. Elle
disait qu’elle avait besoin d’aventures, de changement. moi,
je ne lui aurais offert qu’une vie minable dans un petit village
où il ne se passe jamais rien.
       - Mais, la vieille Victorine, elle vous fait toujours votre
ménage, au moins?
       - Non, elle a renoncé, prétendant que ça sentait trop
mauvais chez moi. voilà comment vous êtes, vous les femmes.
       Adeline sourit. Effectivement, tout le village racontait que
la propreté était absente dans le logement du menuisier. On
trouvait même que la Victorine avait du courage pour lui faire
son ménage.
       Ils étaient arrivés devant chez lui.
       C’était une masure au toit délabré, située aux abords du
« Pont du Gouffre ».
       - Je ne vous fait pas entrer pour boire un verre?
       - Il est préférable que non.
       Adeline tourna les talons, et s’en fut vers le village. Elle ne
devait pas oublier son rendez-vous avec Maréchal. Elle savait,
pour lui avoir livré le sable pour la construction de sa première
maison, que l’Antonin ne souffrait pas le moindre retard.
       En pénétrant dans le magasin d’alimentation, Adeline
rencontra trois femmes de son âge. Alberte, Renée et Simone;
et devant leurs tenues négligées ( robes froissées, sabots
crottés, coiffures désordonnées, et visages creusés ) , elle avait
du mal à se remettre en mémoire que ces trois femmes-là
avaient pu être, dans le passé, des camarades de sorties.
       « Ce qu’elles sont devenues vieilles d’un coup. »
murmura-t-elle, tout bas.
       Elle leur adressa un bref salut un peu sec, car elle ne
tenait pas à être ennuyée avec leurs petites misères de
ménage ou pis encore; les sautes d’humeur du temps.
       Sa vie à elle, c’était autre chose.



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       Madame Maréchal était occupée à servir d’autres
clientes.
      - Bonjour Pauline, dit-elle.
      - Bonjour Adeline. Vous venez voir Antonin, je suppose?
      - Oui. Il est là?
      - Dans la réserve. Il fait du rangement. Vous pouvez y aller.
      Antonin Maréchal faisait du tri dans un arrivage de café
lorsqu’Adeline poussa la porte de la réserve. Il se releva et lui
adressa son plus beau sourire. Après quoi, il tira la montre de
son gousset. Elle indiquait neuf heures.
      - Toujours aussi ponctuelle, notre Adeline, constata-t-il.
      - Dans les affaires, je ne déroge jamais à cette règle,
Antonin; et vous le savez parfaitement.
      - Il me faut du sable.
      - Combien?
      - Une quinzaine de charrettes, comme la dernière fois. Et
le prix?
      - Celui que l’on pratique actuellement est de quinze sous
la charrette.
      - Vous ne pouvez pas le baisser?
      - Absolument pas. Où irai-je si je commençais à faire du
rabais?
      - Vous êtes dure, Adeline.
      - Je ne vous oblige pas à me rester fidèle. Sampion, lui, il
fait la charrette à cinquante quatre sous. Vous pouvez vous
renseigner, vous verrez.
      - Bon, bon, vous gagnez encore, Adeline... L’aurai-je
rapidement?
      - J’ai deux commandes en cours. Quand elles seront
terminées, j’attaquerai la vôtre. Cela vous convient-il?
      - Oui... Nous nous reverrons donc.
      - A la prochaine.
      Il la regarda partir, d’un air rêveur. Quelle femme
énergique! Et quelle beauté!
      « Ah, que n’ai-je pu la tenir dans mes bras? »
      Et il se mit à regretter d’avoir marié la Pauline. Une
mollasse qui ne savait faire que des mioches, pour les entendre
brailler à longueur de journée. « Tu parles d’une vie. »
      Il se plongea à nouveau dans le café, comme si cela
pouvait l’empêcher de penser à Adeline Brévand...
      Lorsqu’elle rentra chez elle, le tocsin de Cornimont sonna
les douze coups de midi. Elle poussa la porte du charru, et faillit
se prendre les pieds dans le baquet de lessive qui traînait à



                                16
plusieurs mètres du bassin. Décidément, Germaine serait
toujours aussi désordonnée. A quoi bon lui dire? Elle se fichait
pas mal des remarques.
       Germaine Grandvoisin était penchée sur la planche à
laver et ne s’aperçut pas de la présence d’Adeline.
       - Dis-moi Germaine, tu ne trouves pas qu’il s’agit là d’une
drôle d’heure pour faire la lessive?
       - Ah, vous êtes là, madame Adeline. Je ne vous ai pas
entendue entrer.
       - Tu ferais mieux de répondre à ma question.
       - J’ai trimé tout le matin, si bien que je n’ai pas pu
commencer la lessive plus tôt. On ne fait toujours comme on
veut. J’ai passé la plus grande partie de mon temps à remettre
en état les chambres des enfants, comme vous me l’aviez
demandé.
       - Bien. Maintenant, passons à table. Notre Mathilde
n’aime pas qu’on la fasse attendre.
       - Oh, celle-là, elle n’est jamais contente, bougonna
Germaine.
       Il était de notoriété publique que les deux femmes ne
s’aimaient pas. Elles s’étaient de tous temps vouées une haine
farouche. une haine qui avait commencé dès la plus tendre
enfance.
       Douce, vive, intelligente, Mathilde était la préférée de ses
camarades et des adultes de son quartier, tandis que
Germaine bien qu’affable n’en demeurait pas moins réservée.
oui, on préférait la compagnie de Mathilde.
       La jalousie de Germaine se trouva exacerbée au fil des
ans, car à l’éveil de l’amour, elle était comme les autres jeunes
filles. Elle désirait rencontrer l’homme de sa vie... Elle le
rencontra, mais pas pour longtemps. Quand cet homme vit
Mathilde, il en tomba amoureux. Finis les beaux rêves de la
pauvre Germaine.
       Et lorsque Mathilde se maria avec Fernand Lecomte,
Germaine crut en mourir. Seulement la vie de tous les jours
reprenait ses droits, et Adeline lui proposa de travailler chez
elle comme femme de ménage.
       On dit qu’avec le temps et un peu de bonne volonté, les
cicatrices se referment.
       Et puis, un jour, le destin veilla à ce que les deux femmes
soient mises sur le même pied d’égalité.
       En Mars de l’année 1872, Fernand Lecomte fut emporté
par une maladie infectieuse. Dès lors, Mathilde se laissa aller.



                                17
De belle jeune femme svelte, elle devint grosse, s’étant
réfugiée dans la nourriture. Adeline dans sa bonté, eut pitié
d’elle, et lui donna les fonctions de cuisinière... Il fallait bien
continuer à vivre.
      Et dans son for intérieur, Adeline espérait que les deux
femmes feraient la paix.
      « Dans la douleur, avait-elle coutume de dire, on oublie
tout, on pardonne tout. »
      Seulement les deux femmes n’avaient pas sa bonté
d’âme. L’hostilité était omniprésente entre elles. Elles se
parlaient très peu; mais on devinait qu’il aurait suffi de pas
grand chose pour voir éclater une guerre... Adeline s’en
trouvait gênée. Elle aurait voulu que règne chez elle une
meilleure ambiance que celle-ci. Enfin, elles faisaient toutes les
deux leur travail avec une rigueur constante. C’était déjà un
bon point.
      D’un autre côté, Adeline portait une grande estime, voire
de l’admiration à Frédérique Morand, la préceptrice des
enfants. Vingt huit ans, célibataire, toujours d’humeur égale,
elle s’acquittait de sa tâche avec bonheur. Quelques années
auparavant, elle avait été préceptrice dans une grande
maison bourgeoise de Remiremont. Personne ne sut pourquoi
elle quitta cette place avant que les enfants aient reçu une
complète éducation.
      Frédérique ne parlait pas de sa vie privée. Elle était très
discrète. Les enfants d’Adeline l’aimaient beaucoup. Elle avait
ce don particulier de se faire apprécier des enfants. Elle
n’avait pas besoin d’autorité pour imposer la discipline. Sa
gentillesse y remédiait aisément... une certaine complicité
s’était établie entre elle et ses élèves. Deux filles et deux
garçons.
      Bénédicte, l’aînée, dix ans. Ensuite, Aimé, neuf ans.
Rosalie, un peu plus de sept ans. Et le dernier, Charles âgé de
six ans. C’était le timide de la maison. Une sensibilité à fleur de
peau. Il était constamment dans les nuages, ne jouant que très
rarement avec son frère et ses soeurs. Il était le préféré de
Frédérique pour la bonne raison qu’il demandait plus
d’attention que les autres. Une parole mal placée, une
remarque faite un peu sèchement, et le drame était
inévitable. Charles, dans ces cas-là pleurait... pleurait à s’en
rendre malade. Pour Adeline, ce gosse était un problème. Elle
ne le comprenait pas.




                                18
      Frédérique avait fini par faire admettre à la mère de
l’enfant que le plus sage serait, par la suite, de lui faire suivre
des cours dans une école privée. Il y en avait de très bonnes à
Epinal. Adeline n’avait pas dit non, mais elle n’imaginait pas
son fils en intellectuel. Elle qui ne connaissait que la terre, que
les durs travaux vous faisant transpirer à grosses gouttes, et vous
faisant attraper des mains calleuses.
      « Nous y réfléchirons à temps voulu. » avait-elle dit.
      De prime abord, l’éducation des enfants n’avait pas pour
but d’en faire des savants, mais plus simplement d’échapper
au monde des illettrés et des ignorants qui étaient légions dans
cette campagne. Quatre disciplines avaient été inscrites au
programme. Géographie, histoire, calcul et français, dont une
grande part pour l’orthographe.
      ... Le petit monde d’Adeline ne s’arrêtait pas là. Il n’aurait
pas fallu oublier l’homme qui faisait tourner la ferme. Honorin
Cipriot. Il avait cinquante ans, et était célibataire, lui aussi.
Honorin ne voyait que le travail. Debout aux aurores et couché
à la nuit. Complexé par un visage ingrat, il préférait se tenir
éloigné des femmes. Trop peur des moqueries.
      Les femmes du Pré Brévand? Oh, ce n’était pas la même
chose. Elles le respectaient, se gardant bien de la moindre
raillerie. Mieux, elles l’aimaient bien, et en plus, elles étaient
fières de son travail.
      Le Pré Brévand était l’un des fermes les plus belles de la
région, et cela lui suffisait pour le rendre heureux... Certains
trouvent le bonheur dans l’amour, d’autres dans une position
sociale élevée, lui, il l’avait trouvé dans le travail de tous les
jours.
      Ceci dit, tout ce petit monde se retrouva attablé à la
cuisine, à douze heures quinze.
      Adeline en bout de table, du côté de la fenêtre. A l’autre
bout se tenait Honorin. Sur les côtés, les enfants et Frédérique;
sans oublier Germaine et Mathilde.
      Et l’on mangea les »toffoyes » accompagnés de lard
grillé.
      Adeline aimait ces moments-là à se retrouver parmi ses
gens. Elle les considérait comme des membres de sa famille, et
non pas comme des employés à son service.
      Elle avait une grande estime pour eux, et ils lui rendaient
bien. Pas souvent de heurts. Jamais de batailles entre
employés et patronne.
      Au cours du repas, Adeline demanda:



                                19
      - Et alors, mon cher Honorin, où en est-on?
      - J’ai sorti le reste du troupeau, ce matin. Et il était temps.
Nous avons presque deux mois de retard sur l’année dernière.
Je commençais vraiment à désespérer. Et puis, voilà que la
Brunette commence à m’inquiéter.
      - Que se passe-t-il donc avec elle? demanda Adeline.
      - Vous savez qu’elle ne va pas tarder à mettre bas. Et
depuis quelques jours, elle se traîne, ne mange presque plus.
On dirait qu’elle se laisse aller.
      - Ne l’avez-vous pas fait visiter par le père Grégoire?
Rappelez- vous l’année dernière; il en a guéri deux chez Voinet
et une chez Lambert. Il saura résoudre ce problème de la
nature.
      - A condition qu’il soit là.
      - Que voulez-vous dire?
      - Que Grégoire n’est pas chez lui, en ce moment. Il fait le
tour des fermes du côté de la frontière. On le réclame de
partout. Nous n’avons plus qu’à espérer qu’il revienne bientôt.
      Le cheptel d’Adeline se composait de vingt cinq têtes. Et
l’année dernière, la jeune femme avait converti la plus grande
partie de ses champs de céréales ( blé, avoine ) en herbages
où s’engraissait le troupeau. On en était actuellement à deux
tiers d’herbages pour un tiers de blé et d’avoine. Mais les
pommes de terre restaient la plus grosse culture. Et tout autour
de la ferme, les traditionnels jardins où l’on trouvait une grande
variété de légumes. Carottes, haricots nains, grimpants, petits
pois, salades, choux, poireaux, radis, cornichons.
      Le travail du jardin était alors réservé aux femmes.
Uniquement aux femmes.
      Les hommes avaient trop de travail, beaucoup trop de
travail pour pouvoir s’occuper d’un potager.
      Les femmes, non plus, n’avaient pas de répit. Outre le
jardin, elles avaient à s’occuper de la maison, de la cuisine, de
la lessive... Et la basse-cour. Elles avaient la tâche de donner à
manger aux poules, canards et autres lapins.
      N’oublions pas qu’il fallait garder les vaches lorsque les
enfants, pour une raison ou une autre, ne pouvaient le faire.
      A cette époque, très peu de pâtures étaient parquées.
      Et au moment des « fnos » ( foins), elle se devaient d’étaler
les andlins que les hommes avaient coupé dès l’aube.
      L’arrachage des pommes de terre en Septembre Octobre
leur était également réservé.




                                 20
      Adeline regarda son ouvrier agricole, avec ce rien de
tristesse dans les yeux qui la caractérisait si bien lorsqu’un des
siens avait un problème qu’il n’osait lui avouer. cependant,
elle avait le don de le discerner sans qu’aucune parole ne soit
prononcée. Et, c’est pour cette raison qu’elle dit à Honorin:
      - Vous y arrivez, tout seul? Ne vous faudrait-il pas de
l’aide? Je ne suis pas aveugle, ni insensible. Je me
parfaitement compte que la tâche est rude pour un homme
seul.
      - Mais, nous sommes là pour l’aider, intervint Mathilde.
Même Frédérique n’a pas peur de mettre la main à la pâte
lorsqu’elle n’a plus de leçons à donner aux enfants.
      - Bien sûr, mais il est des travaux que nous ne pouvons
faire.
      - Ne vous en faites pas pour moi, madame Adeline,
articula Honorin. Le travail ne me fait pas peur. De toutes
façons, le problème est sur le point de s’arranger.
      - C’est à dire?
      - Le fils de Germain Andelot cherche du travail. son père
m’a fait comprendre qu’il aimait travailler plutôt en ferme que
de se laisser enfermer dans une scierie ou un tissage. Je peux
lui en parler dès aujourd’hui, si vous n’y voyez pas
d’inconvénient.
      - au contraire, mon ami. Mon désir le plus cher est de vous
faciliter le boulot. Je vous fait entièrement confiance quant au
choix de votre aide, car force m’est de reconnaître que vous
connaissez mieux la terre que moi. Votre choix sera le bon.
      - Tant de confiance ne peut que m’honorer, madame
Adeline.
      - Taratata, pas de chichis entre nous. Si nous parlions un
peu de ce Germain Andelot. Il ne me semble pas le connaître.
Il habite Travexin?
      - Non, il est du Daval de Ventron.
      - Et il fait quoi, ce bonhomme?
      - Il a travaillé dans les mines de cuivre de Fresse, voici
quelques années, mais a dû quitter son emploi pour raison de
santé. désormais, il travaille dans une scierie à Ventron. c’est
un bon ouvrier. Il est très apprécié de son patron.
      - Et le fils, comment se prénomme-t-il?
      - Jean-Claude, comme son grand père. Il est assez
réservé. Il ressemble à son père.
      - Parfait!
      - Vous en serez satisfaite, vous verrez.



                               21
       - Je n’en doute pas, Honorin.
       - Le jeune Andelot est libre, par conséquent, je puis me le
procurer à tout moment. Son père me l’a confirmé, hier au
matin.
       - En ce cas, je vous laisse faire. Naturellement, il va sans
dire qu’il sera nourri et logé. Il n’est pas question qu’il reparte
chez ses parents, tous les jours. Avez-vous fait bien comprendre
ceci à la famille?
       - bien entendu. Ils sont d’accord. D’ailleurs, ils ne
demandent pas mieux. De ce fait, ils auront une bouche en
moins à nourrir.
       - C’est évident, dit Adeline.
       - Je lui ferai une place dans ma chambre. Nous aurons
juste un lit à installer.
       - Et vous l’aurez bientôt, ce jeune?
       - J’irai voir ses parents dès demain, et l’affaire sera
conclue.
       - Donc, tout est bien, fit Adeline.
       - Comme vous dites, oui.
       Sur ce, il s’arrêta de parler, se replongeant dans son
assiette de pommes de terre. Honorin était un homme qui
aimait manger. Plus que de parler, d’ailleurs.
       A la vérité, Adeline était la seule personne avec qui il
consentait discuter... Il pensait qu’à trop parler, on finit par ne
plus savoir quoi dire pour finalement tomber dans les banalités
de la vie courante... oui, pourquoi tous ces bavardages qui
font perdre un temps précieux, alors que le travail ne se fait
pas attendre?
       La terre est là qui ne demande qu’à être cultivée. Aussi,
ne peut-on pas se permettre d’avoir un jour de retard.
       Pour Honorin, une parole de trop, c’était du temps de
perdu.
       Au Pré Brévand, on le connaissait parfaitement, et donc,
on ne cherchait pas à discuter avec lui, sauf Adeline, pour lui
parler de son travail.
       Adeline se tourna vers Frédérique, et lui adressa un sourire.
Elle ne cherchait pas à cacher l’affection qu’elle lui portait.
Personne dans la maisonnée n’était jaloux de cet état de fait.
       Adeline, elle-même, ignorait la jalousie, et n’aurait pas
compris que ses proches aient pu avoir ce défaut. Surtout vis à
vis l’un de l’autre.




                                22
      Entre les deux femmes était née une certaine complicité,
due probablement au fait qu’elles avaient à peu près le
même âge.
      Seuls différaient les mondes dont elles étaient issues. Par
bonheur, elles étaient arrivées à ne plus s’occuper de préjugés
de la sorte.
      A cette époque, c’était chose rare, et il fallait bien de tels
gens pour faire avancer le monde.
      - Alors, Frédérique, où en est-on?
      - Les leçons se suivent à vitesse régulière, comme vous me
l’avez demandé. et je dois dire que je commence à entrevoir
quelques progrès. Notamment Aimé et Bénédicte en
orthographe. Bien sûr, il reste énormément à faire, mais
n’oublions pas qu’il y a quelques mois, ils ne savaient ni lire, ni
écrire. Ils savent déjà lire, et font beaucoup moins de fautes.
      - Si je comprends bien, ils apprennent vite.
      - Oui, vite. Et plus vite que la moyenne. C’est vraiment un
plaisir que de leur apprendre toutes ces choses. Et en plus, ils
ne sont pas désagréables. Et attentifs à ce que je leur dis. ce
n’est pas le cas de tous les enfants. Surtout chez les riches. De
prima abord ceux-là vous prennent pour leur domestique...
car, après tout, n’êtes-vous pas au service de leurs parents? Ils
réagissent en enfants gâtés qu’ils sont, si bien que vous devez
subir leur manque de respect.
      - Même dans les cours?
      - Même dans les cours, oui. Vous savez, la différence de
classe est présente à tous moments. On élève les enfants dans
ce sens-là, d’ailleurs. La classe supérieure et la classe
inférieure. Non, mon métier n’empêche pas que je demeure
une domestique. En définitive, l’instruction n’est pas un critère
pouvant permettre d’accéder à la classe supérieure. La seule
chose qu’ils regardent, c’est d’où vous venez. Les gens du
peuple doivent rester gens du peuple, quoi qu’il arrive.
      - Vous en souffrez?
      - Oui, j’en souffre. Pourquoi devons-nous vivre ainsi?
Séparés des uns des autres. Ne pourra-t-on pas un jour vivre
dans la solidarité, et la compréhension d’autrui? non, je
n’accepte pas cette situation. Nous sommes tous égaux, bon
sang.
      - Chez nous, dit Adeline, il n’est pas question de telles
imbécillités. Dans le bon fonctionnement de la maison, chacun
a son rôle à jouer. Non, je dois faire tourner mon entreprise afin
qu’elle soit la plus rentable possible, et vous, vous devez mener



                                23
à son terme, l’éducation des enfants, et je ne pense pas que
ce soit le plus facile... Aussi, je ne vois pas pourquoi je vous
mépriserais ou vous traiterais en être inférieur... Non, je
rechercherais plutôt l’établissement d’une solide amitié entre
nous. C’est le point essentiel puisque nous vivons sous le même
toit. En oubliant ce point, il est probable que nous soyons
amenées à nous heurter. Et ce serait dommage, n’est-il pas
vrai, Frédérique?
      - Je suis entièrement d’accord avec vous.
      - Et bien, voilà!
      Le repas était terminé. Germaine et Mathilde
commençaient à desservir.
      Honorin se leva, et sans prononcer un mot s’en fut vaquer
à ses occupations fermières.
      Les enfants, après avoir demandé la permission de quitter
la table et l’avoir obtenue, s’en allèrent gambader au dehors,
tout en riant.
      Restaient seules Adeline et Frédérique. Et c’était un peu
ce que désirait la patronne du Pré Brévand.
      - Je suis ravie, ma chère Frédérique, que nous demeurions
ainsi, toutes les deux... Il m’est plus facile de la sorte, de
m’entretenir avec vous de l’éducation des enfants.
      - Naturellement.
      - Qu’en est-il exactement du calcul? Car c’est là le plus
important dans un commerce ou toute autre entreprise. Si l’un
de mes enfants me succède à la tête des carrières, il faut qu’il
sache compter sans faire d’erreurs.
      - C’est primordial, en effet, admit Frédérique... Bon, je leur
fais faire des opérations simples. Additions, soustractions,
multiplications de chiffres. Quant aux divisions, nous n’en
sommes qu’au premier degré. Presque tous les enfants mettent
plus de temps à comprendre le principe de la division.
      - Ont-ils des dispositions réelles pour le calcul?
      - Le plus apte à ce genre d’exercices est sans conteste
Aimé. Bénédicte, elle, apprend mieux le français. Rosalie ne
semble pas tellement disposée, non plus, au calcul. Mais,
j’aurais tort de juger un peu trop rapidement, car elle n’a que
sept ans. Nous ne pouvons rien dire pour le moment.
      - Et mon petit Charles?
      - Pas de calcul encore pour lui. Il est trop jeune. je lui
apprends à lire et à écrire, seulement.
      - C’est parfait!




                                24
     - Pour les deux autres matières; histoire et géographie;
Aimé travaille bien en histoire, et Bénédicte en géographie.
Rosalie est moyenne dans ces deux disciplines.
     - En résumé, Bénédicte, c’est le français et la géographie.
Aimé, le calcul et l’histoire. Je ne suis pas étonnée, ces deux-là,
c’est de l’eau et du vin.
     - Pourtant, ils s’entendent bien.
     - Pas toujours. Ils se chamaillent assez souvent.
     - C’est le propre des enfants, dit Frédérique.
     - Bon, nous avons assez discuté.
     Elles se levèrent et allèrent chacune à leur travail. La
journée était loin d’être finie.




                     CHAPITRE         DEUX.



     28 JUIN 1875.




                                25
       La nuit était tombée depuis une heure lorsque Germain
sortit de chez lui, pour se diriger vers la ferme de la patronne.
       La lune brillait fort dans le ciel, ce qui lui avait évité de se
munir de la lampe à pétrole. Et puis, ne connaissait-il pas le
chemin par coeur? Il savait parfaitement où mettre les pieds.
Le trajet de la maison des Bas Prés à la ferme du Pré Brévand, il
pouvait le faire les yeux fermés.
       Lorsqu’il arriva près de la porte du charru, une larme
coula le long de sa joue droite... Oui, le contremaître des
carrières      Brévand       pleurait comme         une     Madeleine.
Impensable!
       Et, diable, pourquoi passait-il toujours par le charru alors
qu’il lui était plus facile et plus rapide de prendre l’accès de la
porte donnant directement sur la cuisine? Il s’était comporté
de la sorte depuis le début où il avait travaillé pour Adeline. Le
plus drôle, c’est qu’il ignorait pourquoi.
       Il essuya du revers de sa main rugueuse, la larme
traîtresse, et poussa la porte du charru, en priant le ciel pour
qu’aucune autre larme ne vint s’échapper de ses yeux. Mais il
avait du mal à déglutir. Il frappa à la porte de la cuisine. Il
entendit la voix chaude d’Adeline prononcer:
       - Entrez, mais entrez donc.
       Il entra donc, d’une démarche mal assurée.
       - Bonsoir, fit-il.
       - Bonsoir, François, fit à son tour Adeline.
       Les autres firent un signe de tête.
       - Prenez une chaise et asseyez-vous, lui dit Adeline.
       - Non, je n’ai pas le temps.
       Elle le dévisagea très nettement.
       - Vraiment, vous n’allez pas l’air d’aller fort, mon cher
François.
       - Je ne sais pas comment vous dire. Je ne sais pas
comment vous expliquer. Oh, mon dieu!
       Adeline se leva, et lui prit le bras dans un geste
d’affection.
       - Ne dites rien... J’ai compris.
       Oui, elle avait compris, et il ne lui avait pas fallu
longtemps... Les paroles étaient superflues. Le regard suffisait.
La tristesse peinte sur le visage de son contremaître en révélait




                                  26
suffisamment. Mais que lui dire pour le réconforter sans le
choquer? Elle avait mal à le voir ainsi.
      Néanmoins, elle réussit à prononcer:
      - Il s’agit de votre petit Michel, n’est-ce pas?
      - Oui... Oui... ( les mots avaient du mal à sortir de sa
bouche)
      - Il va mal? demanda-t-elle.
      - De plus en plus mal.
      - Vous attendiez le docteur, ce matin. Il n’est pas venu?
      - Si. Il est arrivé tard dans la matinée. Il ne sait plus quoi
faire. Il s’y perd, tout comme nous. Sa science ne lui sert à rien.
Mon enfant va mourir, et personne n’y pourra rien.
      Entre deux sanglots, il répéta encore:
      - On n’y peut rien. Personne n’y peut rien.
      Honorin se proposa:
      - Je vais aller le chercher, moi le toubib.
      - Vous êtes gentil, Honorin, mais ça ne servira à rien.
      - J’y vais quand même.
      L’insistance du fermier ne fit qu’accroître le trouble de
Germain. Pourquoi le faire revenir puisqu’il était trop tard?
      « Ils ne comprennent pas. j’étais venu pour qu’ils
participent à ma douleur. Qu’ils prient avec moi pour l’âme de
mon petit Michel. Parce qu’ils l’aiment bien, tous, mon petit
Michel. »
      Honorin avait déjà la main sur la poignée de la porte.
Alors Germain s’adressa à lui:
      - S’il vous plaît, lorsque vous serez au village, vous voudrez
bien dire à monsieur le curé qu’il monte.
        Honorin grommela entre ses dents des mots inintelligibles.
Il n’aimait pas entendre parler des curés. Germain le savait.
      - S’il vous plaît; je vous en prie.
      Devant la détresse du contremaître, le fermier jugea
préférable de couper court à ses sautes d’humeur imbéciles
de vieux garçon. Avant de partir, il lui dit:
      - Ne vous inquiétez pas, François, c’est sur le chemin. J’irai
donc.
      - Je vous remercie de tout mon coeur.
      Mais Honorin n’entendait plus. Il avait déjà refermé la
porte derrière lui. Et, à présent, il filait à travers champs.
      Quant à François, lui qui ne voulait s’asseoir, il était
désormais avachi sur une chaise en bois, les bras pendants le
long de son corps. Le regard hagard fixant le vide. Il était à
plat. Il ne prononçait plus un seul mot.



                                27
      Frédérique suggéra que tout le monde se rendit au
domicile de Germain afin de passer la nuit avec lui pour prier
avec lui et Madeleine.
      Tous furent d’accord.
      Madeleine, l’épouse de François était une personne
douce, gentille, et d’une sensibilité sans pareille. Elle s’était
mariée avec son ami d’enfance, François.
      Tous prirent la direction des Bas Prés. Adeline ne quitta pas
son contremaître. Elle parlait à voix basse, mais il ne l’entendait
pas, tant il était prisonnier de sa douleur.
      Ils devaient parcourir un chemin fait d’ornières, de terre et
de rocailles, sur un peu plus de cinq cent mètres avant
d’entamer la descente qui les mènerait à la bicoque des Bas
Prés.
      Le logis était on ne peut plus modeste. Juste pour une
petite famille.
      Au rez-de-chaussée, deux pièces. La cuisine et une
grande chambre. Au premier étage, le grenier. Tout à côté de
la maisonnette se trouvait une espèce de baraquement qui
pouvait aussi bien servir de grange que d’écurie.
      François Germain n’étant pas fermier, s’était contenté d’y
loger une douzaine de lapins.
      En entrant dans la cuisine, ils virent Madeleine prostrée sur
une chaise dont le cannage était fort abîmé. Lorsqu’elle
releva la tête, Adeline constata que ses yeux étaient secs.
      Madeleine ne pleurait-elle pas? Elle avait tant pleuré ces
jours derniers que ses yeux étaient devenus arides.
      Dans la pièce à côté, le petit Michel souffrait le martyr.
L’on      entendait     des     gémissements       aigus,    des   cris
d’étouffements. Et ce sifflement qui sortait d’une poitrine
oppressée.
      Les quintes de toux étaient si fortes qu’elles vous faisaient
mal à la tête.
      Michel souffrait, et ils étaient là impuissants devant ce mal
impitoyable... Que faire, sinon prier? Et sans dire un mot, sans se
concerter, ils se mirent à prier... Et s’il survenait un miracle? Mais
pouvait-on encore croire aux miracles? Illusions...
      François sortit de sa léthargie pour demander:
      - Voulez-vous le voir?
      Adeline répondit:
      - Tout à l’heure. Quand le docteur Parmentier sera arrivé.
En attendant, prions.
      Frédérique, pour sa part, déclara:



                                  28
      - Je préfère garder l’image d’un petit Michel riant et
gambadant dans les prés. Un petit garçon ne demandant
qu’à vivre... Non, vraiment, je n’aurais pas la force de le
regarder en face... Décidément, il y a trop de misères sur cette
terre.          - Mademoiselle Frédérique a raison, fit Mathilde. Si
le bon dieu veut le rappeler à lui, qu’il le fasse vite pour lui
abréger les souffrances.
      Et ce fut à nouveau le silence. A nouveau, on pria.
      Moins d’une demi-heure plus tard, Honorin arriva
accompagné du docteur. Celui-ci avait sa trousse médicale à
la main. L’air grave, les traits tendus. Il n’était pas bien dans sa
peau. C’était tout juste s’il daigna saluer l’assistance présente.
      Il ne prit pas le temps de s’arrêter; se dirigea droit vers la
chambre à coucher où reposait l’enfant.
      Les parents se levèrent pour aller à sa suite, mais d’une
voix péremptoire, Parmentier les en dissuada.
      - Restez où vous êtes. Je veux qu’on me laisse seul avec
l’enfant. Je ne veux être dérangé sous aucun prétexte.
      - Mais... Mais... sanglota Madeleine.
      - Pas de mais. Je veux qu’on me laisse faire mon travail en
toute sérénité.
      Le ton était dur, cassant, aussi Madeleine préféra ne pas
insister.
      Elle reprit sa place sur la chaise à moitié délabrée.
      Il ne lui restait plus que la résignation. Maudite vie.
      Dans la maisonnée, on entendait uniquement la
respiration rauque, difficile; et les quintes de toux effroyables
du malade.
      L’attente était insupportable. Ils étaient tous dans un état
de tension élevé.
      Mais que faisait donc le docteur? Allait-il jamais ressortir
de la maudite pièce?
      Un quart d’heure passa ( les minutes étaient si longues) Et
soudain la porte s’ouvrit, laissant passage à Parmentier. On le
sentait contrarié, honteux de son impuissance. La médecine
faisait des progrès de jour en jour, il en était persuadé, mais
devant le malheur des gens, il estimait que ce n’était pas
encore suffisant.
      - Alors, docteur? demanda timidement François.
      - Il n’y a plus rien à faire... Je ne sais plus quoi faire.
      Et c’est presque malgré lui qu’il prononça ces mots
terribles:
      - Je crois que c’est la fin, mes amis.



                                29
      Il eut un sanglot vite réprimé.
      - Pardonnez-moi de n’avoir pu le sauver.
      - Je peux, maintenant, docteur? s’enquit Madeleine.
      - Oui, vous pouvez y aller.
      François suivit Madeleine dans la chambre. Adeline et son
monde furent tentés de faire de même, seulement Parmentier
les arrêta.
      - Non, il vaut mieux que vous les laissiez seuls avec leur
enfant.
      « C’est trop con, murmura Honorin. Trop con! Et le curé,
qu’est-ce qu’il fout? Il devrait déjà être là. »
      - Je suppose, dit Parmentier, que vous savez que cette
maladie des poumons est contagieuse. Etes-vous en mesure
de me certifier que monsieur et madame Germain ont pris
certaines précautions pour approcher leur fils?
      - Cela, je ne saurais vous le dire, répondit Adeline. Nous
ne vivons pas avec eux. De toutes façons, monsieur Germain
ne m’a jamais fait la moindre allusion à ce sujet.
      - C’est un tort, un grand tort. Nous nous trouvons devant
un terrible fléau. Tout ce que nous savons, c’est qu’il est
contagieux. Aussi, il faut éviter qu’il aille faire des ravages,
ailleurs.
      - Je comprends, docteur.
      - Madame Brévand, je veux... Vous m’entendez, je veux
que Germain et sa femme se rendent le plus rapidement
possible au dispensaire de Remiremont. Là-bas, des collègues
s’occuperont d’eux. Ils les examineront avec le plus grand soin.
Il ne faut pas prendre de risques.
      - Naturellement.
      Le docteur continua sur sa lancée:
      - Un professeur allemand, le docteur Koch fait des
recherches intensives dans ce domaine. D’ici quelques
années, nous serons à même de commencer une guérison
sérieuse. En attendant, nous aurons d’autres victimes; je ne
l’ignore pas. Et, j’en suis totalement désolé.
      - Vous faites tout votre possible.
      Soudainement, Madeleine poussa un grand cri plaintif qui
emplit la maisonnée. A quoi s’ensuivit des reniflements et toute
une cascade de larmes.
      - Voilà, c’est fini, lâcha piteusement Parmentier.
      Il était 23 h 45, en ce 28 JUIN 1875.
      Le petit Michel venait de rendre le dernier soupir après
d’atroces souffrances.



                              30
     Chacun se taisait. Il ne restait plus que les prières et le
respect de la douleur des parents.
     Le prêtre arriva cinq minutes après le décès. Avec les
enfants de choeur, porteurs des extrêmes-onctions. Un peu
tard, tout de même.
     Il rejoignit les parents dans la chambre à coucher. Cette
chambre où la mort venait de frapper un innocent.
     Adeline dit, les larmes aux yeux.
     - Allons nous coucher. Nous reviendrons demain.
     Mais, elle savait que pas un n’arriverait à trouver le
sommeil.




      Les obsèques eurent lieu trois jours plus tard, après que
tout le village et les environs eurent défilé devant le corps de
l’enfant.
      Seule personne à n’être pas venue se recueillir, Honorin
Cipriot. Le solitaire, le sauvage Honorin, parce qu’il était de
nature peu sociable, et surtout parce qu’il n’était pas tellement
disposé à croire en Dieu, et encore moins aux curés. Il ne
voyait qu’une chose claire et limpide. Le petit Michel avait
souffert avant de rendre le dernier soupir. Et leurs simagrées ne
le feraient pas revenir.
      Pourtant, il assistait à la cérémonie religieuse. Il ne pouvait
pas faire autrement. Adeline lui avait fait comprendre par des
paroles bien senties qu’il devait être présent à l’office.
      L’enterrement avait lieu en l’église de Cornimont.
      La foule des grands jours, ce qui ajoutait à la grandeur du
malheur. Du côté de la famille, seulement une soeur à François
et un frère à Madeleine. Ils n’avaient pas d’autres parents.
Tristement lamentable!
      Non seulement, tout Cornimont était là, mais aussi Ventron
avec sa cohorte de montagnards, bérets enfoncés jusqu’aux
oreilles.
      On pouvait voir maintes personnalités de la région.
Notamment le maire et le notaire de Cornimont.
      C’était impressionnant. Impressionnant et émouvant.
      La plupart des gens ne connaissaient pas la famille
Germain, mais on ne pouvait pas rester insensible devant un tel
malheur. Les femmes pleuraient, et les hommes arboraient l’air




                                 31
grave des mauvais jours. Même Honorin qui ne croyait en rien
avait les yeux humides.
        « Dire que j’ai assisté à sa naissance, à ce bambin. »
        Il était resté debout dans le fond de l’église, loin de la
famille éplorée, loin du clan Brévand.
        A ses côtés se trouvaient deux hommes, à l’habillement
recherché. Rien à voir avec celui d’ici. Dans les campagnes,
on s’habillait sans aucun souci d’élégance. A dire vrai,
l’habillement dépendait surtout du porte-monnaie.
        Celui qui se trouvait à sa gauche, il le reconnut. Il s’agissait
de Raymond Nassier, le fils du notaire. Quant à celui qui était
sur sa droite, il ne l’avait jamais vu... De grande taille, et svelte.
On dénotait dans les traits de son visage une certaine finesse.
Ses mains étaient nettes et lisses, pas du tout calleuses comme
celles d’un paysan ou d’un ouvrier. Un monsieur, quoi!
        Honorin pensa qu’il devait avoir dans les trente cinq ans.
Lui et le fils Nassier avaient l’air de se connaître, car ils se
faisaient des signes de temps à autre. Et le plus étrange était
qu’Honorin crut s’apercevoir que l’inconnu, parfois, portait son
regard sur la patronne. Et cela le contraria.
        Ce type connaissait-il Adeline? Pourquoi la regardait-il
avec un semblant de sourire aux commissures des lèvres? Cet
homme l’intriguait, et en plus, ses grands airs ne lui plaisaient
pas du tout. Il se demanda qui il était, et d’où il venait.
        « Que t’arrive-t-il donc, Honorin? Ce n’est pas ton genre
de t’occuper des autres. Et même s’il s’intéresse à la patronne,
ça ne te regarde pas. Cesse donc de te poser toutes ces
questions. »
        Honorin ne regarda plus le quidam en question et préféra
porter son attention sur ce que disait le prêtre.
        A la fin de la messe, comme tout le monde, le fermier prit
place dans le cortège se dirigeant vers le cimetière. Il ne sut
jamais si ce fut le fait du hasard, mais il se retrouva une
nouvelle fois coincé entre le fils Nassier et l’inconnu. Et cela
l’irrita encore plus... Lorsque le prêtre fit son homélie devant le
cercueil, il ne l’entendit même pas, tout occupé par la
présence désagréable de ces deux hommes. Mais pourquoi
fallait-il que son esprit se porta sans cesse sur eux?
        Peut-être serait-il amené, dans un avenir proche, à
côtoyer l’un ou l’autre?
        Pendant les condoléances, il surprit l’inconnu en train de
dévisager sa patronne. Mais qui était-il? Il était impensable




                                  32
qu’Adeline et lui se connaissaient. Visiblement, la patronne
n’avait rien de commun avec ce type.
      Lorsque l’enterrement fut entièrement terminé, tout le
monde se dispersa, à l’exception de la famille, des membres
du Pré Brévand, et de quelques personnalités dont le fils du
notaire et le bel inconnu, qui se retrouvèrent au café-épicerie
Maréchal, où l’on avait préparé quelques tartes.
      Dans l’inconscience qui leur était propre, les enfants
n’avaient pas compris le drame. Et il était naturel de les voir
s’agiter sur les chaises, malgré le regard sévère de leur mère. Ils
n’avaient qu’une hâte. S’ébattre au dehors, et se plonger dans
leurs jeux où personne n’aurait le droit d’entrer.
      En ce jour de malheur, Adeline ne voulut pas paraître trop
autoritaire avec ses enfants.
      - Oui, allez-y, mais je vous prie de jouer en silence, sinon
vous rentrez.
      Le maire et son épouse, le notaire et son fils, l’inconnu,
Adeline et sa tribu, tous avaient pris place autour de la famille
Germain, en larmes.
      On respectait le deuil par le silence, et lorsqu’on se mit à
parler, ce fut presque à voix basse.
      - Je suis très heureux de vous revoir, dit Raymond Nassier à
l’adresse d’Adeline.
      Raymond, trente-cinq ans, encore célibataire, était clerc
de notaire à l’étude de son père. C’était lui qui s’était occupé
des droits de succession à la mort de Jean Brévand. Il en
gardait un bon souvenir. Adeline ne s’était pas départie de sa
fierté ni de son amabilité malgré le chagrin.
      Dans le village, on avait eu du mal à croire que la femme
Brévand poursuivrait avec bonheur les activités de son mari, et
lui, Raymond Nassier avait été le seul à être persuadé du
contraire. Et il avait eu raison.
      Adeline était faite pour diriger, ça se sentait. Le don du
commandement. Le don de la réussite. En plus, elle était jolie,
ce qui ne gâtait rien.
      - Madame Brévand!
      - Oui?
      - Permettez-moi de vous présenter un ami; dit-il en
désignant son voisin.
      - Bien sûr.
      Dans son coin, Honorin murmura: « Enfin, je vais savoir qui
c’est. Rien à faire, il ne me plaît pas. »




                                33
      - Voici Jean-François Courroy... Madame Adeline
Brévand.
      Tous deux se dirent enchantés de se connaître. Et comme
le dénommé Courroy ne se décidait pas à en dire plus. Nassier
qui se voulait volubile devant Adeline, parla pour son ami.
      - Jean-François nous vient de Franche-Comté. Plus
particulièrement de Haute-Saône. Il a passé son enfance et
son adolescence à Saint-Bresson, près de Luxeuil. Il est né d’un
père paysan et d’une mère couturière...
      - Raymond, je t’en prie, tenta de protester Courroy, je ne
suis pas ici pour que ma vie, qui n’a rien d’exceptionnel,
éclate au grand jour.
      - Toute vie a un intérêt, Jean-François.
      - Je le pense également, dit Adeline dans un sourire.
      - Tu vois, madame Brévand est d’accord avec moi.
      - N’empêche... N’empêche!
      Honorin le regarda d’un mauvais oeil. Il puait l’hypocrisie,
ce type. Un vrai faux-jeton.
      Adeline n’était pas de son avis. Elle le trouvait sincère,
d’une part, et d’autre part, il était beau, séduisant et élégant.
Elle lui adressait ses plus beaux sourires... Honorin enrageait. Il
était certain que Courroy était porteur d’emmerdements.
      - Vous faites quoi dans la vie? lui demanda Adeline.
      - Je suis comptable.
      - Bigre, ce n’est pas n’importe quoi. Vous travaillez pour
une entreprise?
      - Non, non. J’ai installé un cabinet, et je propose mes
services à celui qui me le demande. Je fais les comptes
d’hommes d’affaires contre des honoraires. Cela me permet
de rester libre. Travailler pour un patron ne me conviendrait
pas du tout. Vous le voyez, je vis dans les chiffres...
      Il était indéniable qu’Adeline se sentait attirée par cet
homme venu d’un autre horizon. On pouvait voir une lueur
étrange passer dans ses yeux si clairs.
      L’idée qu’elle pouvait tomber amoureuse de cet homme
ne lui faisait pas peur. Même que cela ne lui déplairait pas le
moins du monde. Vraiment, il avait tout pour plaire, ce Jean-
François Courroy. Les conquêtes féminines ne devaient pas lui
manquer.
      Après tout, refaire sa vie s’inscrivait dans la logique des
choses. Bien que des gens penseraient le contraire.
      Oublierait-elle Jean Brévand qui l’avait sortie de la misère,
qui lui avait donné une modeste fortune? Trahirait-elle déjà sa



                                34
mémoire? Non, loin de là. Une femme de trente ans doit-elle
s’arrêter de vivre parce que son mari est mort voici peu de
temps, victime d’un éboulis dans ses carrières?
       Non, non, et non.
      Jean-François la regardait à la dérobée.
      « Ce qu’elle peut être belle. Vraiment! »
      En plus, elle avait ce que lui n’avait pas. Du caractère.
Car du caractère, Jean-François Courroy n’en n’avait pas à en
revendre. La séduction, le charme, la prestance étaient ses
principaux atouts, sinon les seuls. Il jouait sur les apparences. Il
voulait paraître.
      Sous ses beaux atours se cachaient de nombreux avatars,
qu’il se gardait fort de faire remonter à la surface. Lorsque l’on
s’en apercevait, il était déjà trop tard. La personne se trouvant
en face de lui était séduite irrémédiablement.
      Naturellement, Adeline l’ignorait. Si elle l’avait su, elle se
serait tenue éloignée de lui.
      Pour le moment, il fallait retomber sur terre.
      - Vous n’êtes pas venue spécialement de Saint-Bresson
pour assister à cet enterrement? questionna-t-elle.
      - Non, madame. J’étais venu rendre visite à mon ami
Raymond, lorsque je suis tombé sur l’office religieux. C’est sur le
porche de l’église que j’ai retrouvé Raymond.
      - Il ne vous pas dit toute la vérité, hasarda l’autre.
      - Ce qui signifie?
      - Oui, que veux-tu insinuer? interrogea Jean-François,
inquiet.
      - Voyons, tu le sais parfaitement, mon ami.
      Visiblement, le jeu des devinettes exercé par Nassier
commençait à exaspérer Courroy.
      Fort heureusement, Frédérique choisit ce moment pour
sortir de sa réserve. Elle n’avait pas prononcé un seul mot
depuis qu’elle était entrée dans le café.
      Elle ne comprenait pas que l’on pouvait discuter de
choses plus ou moins légères, lorsqu’on se trouvait en
compagnie de gens souffrant le martyr; de la perte d’un
enfant. Adeline qu’elle estimait intelligente, la décevait
quelque peu par son attitude.
      Elle se pencha vers elle, et lui murmura dans le creux de
l’oreille:
      - Adeline, si vous avez l’intention de converser encore plus
avec ce monsieur, il serait préférable que vous le fassiez à
l’extérieur. Par respect pour François, vous comprenez!



                                35
      - Vous avez raison, Frédérique. Où avais-je la tête?
      Elle sortit sans plus de préambules, bientôt suivie par
Raymond et Jean-François.
      Le maire, son épouse, et le notaire palabraient dans le
coin le plus éloigné de la salle.
      Raymond Nassier prit soudain congé d’Adeline et du
franc-comtois.
      - Bon, il faut que je m’en aille... A une prochaine fois.
      Adeline regarda le fils du notaire s’éloigner de sa
démarche nonchalante, puis se tournant vers Jean-Francois,
elle posa cette question:
      - Qu’a-t-il voulu évoquer par : « tu ne lui as pas dit toute la
vérité »?
      - Je ne sais pas.
      - Allons, monsieur Courroy, pas de faux-fuyants. Je suis
convaincue que vous me cachez quelque chose. J’apprécie
beaucoup la sincérité, surtout chez les hommes.
      - Vous avez raison, madame. Toutefois, je vais avoir du
mal à m’exprimer. De peur de paraître ridicule ou un peu trop
entreprenant... Je vois dans votre regard que vous y tenez
vraiment. Il ne me reste donc plus qu’à me jeter à l’eau. Dieu
sait qu’il m’en coûte, pourtant.
      - Je vous écoute.
      - Voilà. Avec Raymond, nous avons parlé de vous à
plusieurs reprises. Je sais, je ne vous connaissais pas. Je ne
savais pas à quoi vous ressembliez. Cependant, Raymond
n’arrêtait pas de tarir d’éloges à votre égard, si bien qu’un jour
je n’ai pu résister à l’envie de vous rencontrer. Et ce jour, c’est
aujourd’hui.
      - A ce point-là, dit Adeline sans sourire.
      - A ce point-là, oui.
      - Vous parliez de moi, mais à quel sujet?
      - Sur votre beauté, sur votre allure. Sur votre entreprise, sur
votre sens des affaires. Il est assez rare de voir une femme
réussir dans des domaines réservés aux hommes.
      - Mon exemple prouve que certaines choses doivent
changer.
      - Moi, je ne suis pas contre.
      Ils marchaient côte à côte, abandonnant le route de
Ventron pour se faufiler dans le chemin du Pré Brévand.
      - Vous m’avez vue, dit-elle. J’espère que vous n’êtes pas
trop déçu.
      - Au contraire; et j’aimerais vous revoir.



                                 36
    - C’est aussi mon désir le plus cher.




                  CHAPITRE            TROIS.



    10 DECEMBRE 1875.


     Ils s’étaient promis de se revoir, néanmoins rien ne se
passa. Ce fut le silence le plus complet de part et d’autre,
depuis plus de cinq mois.
     Personne ne savait ce que faisait le dénommé Jean-
François Courroy.
     Adeline aurait aimé lui écrire ( par l’entremise de
Frédérique, bien entendu ) , mais elle ignorait tout de lui, y
compris son adresse. Et il n’était pas question de s’en référer à
Raymond Nassier. Adeline avait sa fierté.
     Les jours passaient monotones, avec leurs cortèges
habituels de misères.
     Au Pré Brévand, c’était la vie des champs.
     Honorin avait un peu moins de mal depuis qu’il s’était
octroyé les services de Jean-Claude Andelot. C’était un brave
jeune, pas très malin, mais il ne renâclait pas à la tâche.


                               37
      Après l’enterrement du petit Michel, on s’était attelés aux
foins, puis ensuite était venu le temps des moissons. La coupe
du seigle et du blé. Puis les prés ayant reverdi, on avait fait les
regains.
      Et à l’automne, on avait récoltés les dernières pommes de
terre, aérer le sol, s’arranger pour qu’il ne manque rien aux
hommes et aux bestiaux, pour l’hiver.
      Et les hommes s’en furent en forêt couper les arbres pour
le bois de chauffage, avant la première chute de neige...
      Cette dernière était tombée le 8 Décembre.
      Dès le matin.         Un peu avant midi, quelques bons
centimètres recouvraient les chemins. Honorin et son commis
n’y pensaient pas trop tant ils étaient affairés à réparer leur
matériel. C’était du sérieux. Il fallait qu’au premier jour du
printemps, il soit en état de fonctionner sans fausse note.
      Les femmes, elles, se tenaient à la cuisine, et brodaient ou
cousaient tout en discutant.
      Seule Frédérique échappait à la règle. Elle lisait. Elle avait
obtenu d’Adeline la permission de pouvoir lire, une fois le soir
venu. Elle lisait « Les Misérables » de Victor Hugo.
      Frédérique leva les yeux de son livre pour s’adresser à
Adeline.
      - Vraiment, vous ne voulez pas que je vous apprenne à lire
et à écrire?
      - Vous savez pertinemment que je n’en n’ai pas le temps,
et je doute fort d’avoir la force nécessaire et le courage de
me lancer dans une telle entreprise. Ma vie n’a été faite que
de travail. Et j’ai déjà trente ans.
      - Croyez-vous que votre vie s’arrête à trente ans?
      Adeline ne répondit pas. Elle se replongea dans la
broderie. Frédérique n’insista pas, et continua sa lecture.
      Soudain, un bruit venu de l’extérieur les fit sursauter.
      - Qu’est-cela..? fit Germaine.
      - On jurerait un bruit de pas, hypothéqua Mathilde.
      - Un bruit de pas? Qui pourrait venir, à une heure aussi
indue? s’interrogea Adeline... Et par un temps pareil. D’autant
que nous n’attendons personne.
      - Peut-être nos hommes sont-ils dehors! avança Germaine.
      - Non. Ils bricolent après leurs outils dans la remise.
      On entendit presque aussitôt frapper à la porte d’entrée.
Adeline se leva, comme à contrecoeur. Cette visite nocturne
ne lui disait rien qui vaille. Elle déverrouilla prudemment.




                                38
      Alors apparut un petit bonhomme tout couvert de neige.
Il ne devait pas mesurer plus d’un mètre cinquante cinq. Il
enleva sa casquette puis secoua sa pèlerine. Aussi, Adeline le
reconnut.
      - Oh, père Balthazar, si je m’attendais à vous. Par ce
temps... Vous avez un de ces courages.
      - Madame Adeline, voyons, il faut bien que je gagne ma
vie.
      Le père Balthazar était colporteur. Il était le seul à venir au
Pré Brévand. Quatre fois par an. Une par saison. Et ce, depuis
plus de dix ans. Il venait proposer ses marchandises. Mercerie,
bonneterie, quelques vêtements et autres babioles qui font
tant plaisir aux dames.
      - Qu’avez-vous à nous proposer aujourd’hui? Mon dieu,
voilà que je manque à mon devoir de maîtresse de maison. Je
ne vous ai même pas offert de vous asseoir...
      Balthazar Andrieu ne se le fit pas répéter deux fois. Il
s’installa en bout de table, près de la lampe à pétrole.
      A cinquante ans, il avait un visage ridé, flétri comme un
vieillard. En fait, c’était le visage du parfait bourlingueur.
      - Prendrez-vous du café?
      - Ce ne sera pas de refus, répondit-il. Je dois avouer que
j’ai besoin de me réchauffer.
      Pendant que Mathilde lui mettait une tasse sous le nez,
Germaine alla chercher la cafetière qui avait toujours sa place
dans un coin retiré de la cuisinière. Le liquide était presque
brûlant. Le bon arôme du café effleura délicatement les
narines du colporteur.
      - Du sucre, père Balthazar?
      - Oh, que non! Un véritable amateur de café se doit de le
boire sans sucre. Le goût su sucre détériore celui du café.
Naturellement, les femmes, elles, pensent qu’il est très
désagréable de le boire sans. Enfin, chacun ses goûts.
      Il le but par petites gorgées, le savourant pleinement.
      - Alors, qu’avez-vous de nouveau?
      - Tout dépend de ce que vous voulez et de ce dont vous
avez besoin.
      - Dites toujours.
      - Il nous est venu, ces derniers temps, de la lingerie fine en
provenance de la capitale, et des soieries de Lyon non moins
fines, mais je ne pense pas que ceci vous intéresse.
      - En effet.




                                 39
      - Il est vrai que dans nos campagnes, ces articles ne se
vendent pas. Tout au plus à Remiremont où la petite
bourgeoisie fait un grand bond en avant. Certaines gens d’un
niveau moyen veulent se rapprocher de ce qu’on appelle le
grand monde. Bien sûr, ces situations n’apparaissent que dans
les villes. Chez nous, dans notre monde d’ouvriers et de
paysans, on a tant à faire à lutter contre la misère.
      - Victor Hugo prétend qu’elle disparaîtra un jour, hasarda
Bénédicte.
      - Je ne le crois pas, fit Andrieu. Oh, bien sûr, nos enfants
connaîtront des époques favorables, mais la misère reviendra
au grand galop, croyez-moi.
      - Nous nous égarons, père Balthazar. Vous êtes venu pour
faire votre commerce, il me semble.
      - Bien. En ce cas, je vous propose ma marchandise
habituelle. Tabliers, blouses de travail, robes pour vous
mesdames, et toujours les sabots. Encore que là, ce ne soit pas
tellement indispensable puisque vous possédez à Travexin un
sabotier qui fait de l’excellent travail.
      - Plus maintenant.
      - Plus maintenant?
      - Depuis la mort de sa femme, il a pris un sacré coup de
vieux, et sa fille s’est mariée avec un gars de la ville. Il se
retrouve seul, et n’a plus l’envie de fabriquer nos chers sabots...
Donc, vos sabots seront les bienvenus, surtout pour Honorin et
Jean-Claude.
      - Jean-Claude? Un nouveau?
      - Oui. Le fils Andelot, du Daval de Ventron. Son père a
travaillé aux mines de Fresse avant d’être embauché dans une
scierie de Ventron. Vous connaissez?
      - Oui, je connais ces gens. Travailleurs, honnêtes. Vous
avez fait là le bon choix, madame Adeline.
      - Mon devoir de patronne ne m’empêche pas d’avoir du
sentiment. Je souffrais trop de voir Honorin seul avec tout le
boulot à faire dans les champs et prés. Je lui ai fait
comprendre à maintes reprises qu’il se devait d’avoir un
apprenti. Enfin, il m’a écouté.
      A force de parler du loup, on en voit le bout de la
queue...
      Honorin et son commis venaient de faire irruption dans la
cuisine.
      Après avoir salué le colporteur, ils allèrent s’installer dans
un coin près du feu.



                                40
      - Alors, Honorin, toujours en pleine forme? s’enquit
Andrieu.
      - Obligé! La terre n’admet pas de faiblesse de notre part.
      - Bien sûr! Au fait, je me suis laissé dire que vous aviez
besoin de sabots; est-ce que je me trompe?
      - Pas du tout. Et Jean-Claude, de même. Il porte encore
les vieux sabots de son père...
      - Et ensuite, ces dames désirent-elles autre chose?
      - Mettez des tabliers d’école pour les enfants.
      - Vos enfants vont-ils à la congrégation, maintenant?
      - Non. C’est Frédérique ici présente qui leur apprend ce
qu’ils doivent savoir. Elle dit qu’elle préfère les voir habiller de
la même façon que dans les congrégations. Vous avez ce
qu’il faut?
      - Pas de problème. Ce sera tout?
      Honorin plaça:
      - Moi, j’aimerais une nouvelle pipe. C’est possible?
      - Rien de plus facile, mon ami. J’en ai en terre de bruyère.
Elles viennent directement de Saint- Claude. Vous verrez, je ne
vous dis que ça.
      Au fur et à mesure des commandes, Andrieu notait tout.
Car, avec l’âge, sa mémoire lui jouait des tours.
      - Bon, on y va, fit-il. Je m’occupe de vous amener ce que
vous venez de me demander. Votre commis pourrait peut-être
me donner un coup de main?
      - Naturellement.
      Il neigeait de plus belle, et en plus le vent d’ouest venait
de se lever. Pour une belle tempête, c’était une belle
tempête. Sur les insistances d’Adeline, Jean-Claude s’était
muni de sa pèlerine pour affronter la neige.
      Pour transporter ses marchandises, le père Balthazar
disposait d’une grosse charrette à deux roues qui paraissaient
énormes, tirées par un cheval à la fière allure. Précautionneux
pour son animal, le colporteur l’avait recouvert d’une
couverture bien chaude. Il était son seul véritable ami, et en
même temps son indispensable outil de travail. Sans lui, il ne
pouvait rien faire. Ils en avaient connu ensemble des
mésaventures. Que de fois, ils durent lutter contre les éléments
de la nature. La neige, le vent, la pluie qui rendait les chemins
boueux, marécageux. Plusieurs fois, il leur était arrivé de devoir
rebroussé chemin.
      Et cela, ce n’était pas fait pour arranger les affaires.
Lorsqu’ils empruntaient les sentiers de la montagne pour se



                                41
rendre dans les chaumes, il n’était pas rare d’assister à des
éboulements de pierre. Dieu merci, ils n’avaient pas eu encore
d’accident.
      - C’qu’il est beau, votre cheval, dit Jean-Claude. C’est
quoi son nom?
      - Bijou. C’est un beau nom, tu ne trouves pas?
      - Oui, très beau. Il est vieux?
      - Mais, c’est qu’il veut tout savoir, ce gaillard. Il va avoir
dix ans. Tu sais, ce n’est pas âgé pour un cheval. Allez, allez,
mon gars, au boulot.
      Andrieu chargea les bras du garçon, des marchandises
commandées par Adeline, et ils rentrèrent d’un pas rapide à la
ferme. Le tout fut déposé sur la table de la cuisine. Et chacun
prit ce qu’il lui revenait. Adeline se fit un devoir de s’acquitter
de son dû. Les affaires restant les affaires.
      Elle jugea qu’il était grand temps d’offrir un nouveau café
au père Balthazar. Sûr qu’il ne le refuserait pas.
      En effet, il l’accepta de bon coeur.
      Pendant qu’il prenait le temps de boire son deuxième
café, Honorin alla chercher dans le buffet une bouteille de
mirabelle.
      - Une petite goutte?
      - Ben, je crois que je vais me laisser tenter.
      Andrieu trempa le bout de ses lèvres dans l’eau de vie. Il
perçut tout d’abord le goût délicat, subtil de la mirabelle,
ensuite il ressentit la morsure de l’alcool qui disparut petit à
petit pour laisser la place à une agréable sensation de
chaleur.
      - Félicitations; elle est excellente. Mais ce n’est pas tout
ça... Il va falloir que je m’en aille. J’ai encore de la route.
      - Partir par ce temps! s’exclama Adeline. Vous n’y pensez
pas. Il vous sera impossible d’arriver au bas du village.
Regardez donc, elle ne cesse de tomber, cette maudite
neige. Réfléchissez!
      - C’est que j’ai d’autres clients à voir, moi.
      - Vous les verrez un autre jour.
      Adeline avait raison. Balthazar n’arriverait jamais à quitter
Travexin. Oui, attendre que la neige s’arrêta de tomber.
      - Vraiment pas de chance, maugréa le colporteur. Bon
sang!
      - M’est avis que vous devrez rester au Pré Brévand.
      - Je le crois aussi.




                                42
     - Que cela ne tienne. Nous allons vous installer un matelas
avec des draps dans la chambre des hommes. Vous serez un
peu à l’étroit, je vous l’accorde, mais vous aurez au moins
l’avantage de passer une nuit tranquille, à l’abri, au chaud.
     - Ma chère Adeline, je ne sais comment vous remercier.
     - Tsss, tsss, père Balthazar. Et l’hospitalité des gens de la
montagne, qu’en faites-vous?
     Bien que vivant continuellement dans la rudesse du
labeur, le montagnard vosgien n’en demeurait pas moins
extrêmement généreux. L’hébergement du passant était plus
qu’une tradition. Jamais, on aurait laissé quelqu’un mourir de
faim ou de froid.
     - Mais, il y a mon cheval.
     - Ne vous en faites pas pour lui. Honorin va le mettre à
l’écurie avec les nôtres.
     - Comme vous êtes gentille.
     - Allons, allons.

      *****************************************************************
***

      Balthazar passa une bonne nuit. Et lorsqu’il se réveilla au
petit matin, il était reposé et de bonne humeur. En pénétrant
dans la cuisine, l’odeur du café le surprit agréablement. Il
rejoignit ses hôtes autour de la grande table après avoir
esquissé une mimique qui pouvait passer pour un salut.
      Il avait un peu honte de s’être levé le dernier, bien que lui
n’avait rien à faire sinon de se remettre en route.
      Au dehors, la couche de neige avoisinait les dix
centimètres. Elle était tombée une bonne partie de la nuit,
mais fort heureusement, avait cessé son triste manège sur les
coups de minuit. Une chance inouïe.
      Adeline l’interrogea sur son sommeil.
      - Bien dormi?
      - Comme un ange. Voilà fort longtemps qu’il ne m’était
pas arrivé de dormir de la sorte.
      - Vous deviez être fatigué.
      - Sûrement! Pourtant, je n’ai que cinquante ans. Je ne suis
pas vieux.
       Mathilde tendit au père Balthazar deux tranches de pain
coupées dans la miche cuite au début de la semaine dans le
four de la ferme.




                                   43
      - Bon, nous vous quittons, fit Honorin. Le travail nous
attend...
      A quoi il ajouta:
      - ... Un boulot qui n’est pas de tout repos, je vous le
garantis. Faire la « frayé » n’a jamais été une partie de
rigolade, par ici.
      Honorin et son commis sortirent en ayant pris soin de s’être
habillés chaudement. Et alors commença le travail de titan.
      - Je devrais peut-être leur filer un coup de main,
préconisa le colporteur.
      - Laissez, dit Adeline. Ils ne font que leur travail. Ils sont
payés pour ça.
      Les femmes partirent à leurs tâches respectives, si bien
qu’il ne resta plus que le colporteur et Adeline.
      - Je suis ravi, dit Andrieu que nous soyons seuls.
      - Pourquoi donc?
      - Je vous parler en tête à tête. J’ai à vous entretenir d’un
propos qui a son importance.
      - Vous voilà fort cérémonieux, d’un coup.
      - Il est des circonstances dans la vie qui, parfois vous...
      - Pas tant de grandes phrases et venez-en au fait.
      - Bon. Comme vous me voyez là, je reviens d’une tournée
de plusieurs jours aux alentours de Luxeuil. Je suis né là-bas,
comprenez-vous! Si je vous parle de ça, c’est parce que j’ai
fait la connaissance d’un gars d’environ trente ans, qui a pour
nom Jean-François Courroy. Il m’a dit que vous vous
connaissiez. Je ne me trompe pas?
      - Vous êtes dans le vrai. Nous nous sommes rencontrés cet
été, à un enterrement... Vous a-t-il parlé de moi?
      - Oui, il m’a parlé de vous.
      - En bien, j’espère?
      - N’ayez crainte. Il ne m’a fait que des éloges sur votre
personne. Je dirais même qu’il ne pense qu’à vous.
      Adeline sentit qu’elle venait de rougir. Elle en fut
honteuse. Se montrer ainsi devant ce colporteur.
      Si elle avait pu entrer dans un trou de souris, elle l’aurait
fait sans hésitation. Qu’il était donc difficile de cacher ses
émotions! Par contre, qu’il était doux d’entendre les paroles du
colporteur!
      Ainsi, il ne l’avait pas oubliée, contrairement à ce qu’elle
avait cru pendant ces quelques mois. Il pensait à elle, mieux, il
ne pensait qu’à elle. Après un silence de plusieurs mois, il était
normal d’avoir des doutes.



                                44
      Balthazar poursuivit:
      - Monsieur Courroy m’a fait savoir qu’il regrettait de n’être
pas venu comme il l’avait promis. Vous savez, les obligations
professionnelles, et en plus il fait de la politique. Cela lui prend
du temps.
      - Ah tiens!
      - Vous ne le saviez pas?
      - Absolument pas du tout.
      - Telle est la vérité, ma chère Adeline. Depuis que nous
avons quitté la monarchie et le second empire pour entrer
dans la république, les esprits de nos jeunes se sont échauffés,
et il s’en trouve plus d’un pour rêver faire de la politique. Se
retrouver à l’Assemblée, au Palais de Versailles est leur désir le
plus cher.
      - L’Assemblée; c’est quoi?
      - C’est la chambre des députés. Et le député est celui qui
défend votre région. S’il n’est pas d’accord sur une décision
du gouvernement, il est dans son droit de la contester... Pour
en revenir à monsieur Courroy, il aimerait, je suppose, devenir
député. Pour le moment, il ne fait qu’appartenir à un
mouvement politique.
      Adeline se fichait pas mal de politique, aussi lui demanda-
t-elle:
      - Ne vous a-t-il pas dit s’il viendrait bientôt nous rendre
visite? Car, après tout, c’est ce qui m’intéresse vraiment.
      - J’y viens. Il m’a chargé de vous demander s’il lui serait
possible de venir dans les moments de Noël. Il ne voudrait pas
vous causer le moindre dérangement.
      - Il ne nous dérangera nullement. Au contraire... Dois-je lui
envoyer un courrier?
      - Ce ne sera pas la peine. Je repars pour Luxeuil, je lui
apporterai la réponse moi-même.
      - Il ne vous a pas précisé de date exacte?
      - Non, je suis désolé... Enfin, vous verrez bien.
      - Je vous remercie.
      - Pas de quoi. C’est un petit service. Maintenant, passons
aux choses sérieuses. Je dois songer à repartir. Ce n’est pas en
restant au chaud que je gagnerai ma vie. D’ailleurs, voyez! La
neige s’est arrêtée de tomber.




                                45
      La neige tomba à nouveau pendant plusieurs jours, mais
en moins grande quantité; et à l’approche de Noël, on eut
droit seulement à quelques flocons éparpillés. Cela donna un
peu de répit aux hommes qui passaient la plus grande partie
de leur temps à faire la frayé.
      Dans l’après-midi du 24 Décembre, le chemin fut
entièrement et parfaitement praticable. N’importe quelle
charrette ou berline pourrait fort bien venir à la ferme, sans
grande peine.
      Pendant ce temps-là, les femmes préparaient les fêtes de
la nativité.
      Chez les Brévand, on ne sacrifiait pas à la veillée de Noël.
La plus grande fête de l’année. On avait tué la plus belle
volaille de la basse-cour, et à la cuisine, on préparait le pâté.
Un feuilleté renfermant de la viande de veau et de la viande
de porc qui avaient préalablement marinées dans du vin
rouge. Un vrai régal. Un plat dont seuls les lorrains et vosgiens
avaient le secret.
      L’on n’avait pas oublié les pièces fumées. Et en vue du
dessert, on préparait pains aux poires et tartes aux pommes.
      Adeline n’ignorait pas que la misère était tout autour, si
proche. Que certaines gens ne mangeraient pas à leur faim,
même pour cette fête de Noël, mais elle tenait à rendre
heureux son petit monde à elle. De toutes façons, comment
pourrait-elle s’occuper de tous les miséreux du voisinage? Les
dames de charité ne manquaient pas sur Cornimont.
      Noël se passa donc, au Pré Brévand, dans la joie,
l’allégresse, après avoir assisté à la messe de minuit. En l’église
de Cornimont. Une église bondée. Toutes les classes sociales y
assistaient. Les premiers bancs étaient réservés aux riches de la
cité. Patrons d’usines, entrepreneurs, le maire, le notaire, et les
représentants et représentantes des congrégations.
      Le beau monde, quoi! Qui se fichait pas mal des
déshérités de la terre.
      Honorin ne disait rien, mais ceci l’écoeurait au plus haut
point. On savait qu’il n’aimait pas beaucoup les curés. S’il était
venu à la messe, c’était uniquement pour faire plaisir à sa
patronne. Le reste lui était égal.
      En rentrant à la ferme, on mangea le fumé, et on parla
beaucoup du présent, mais aussi de l’avenir.




                                46
      De son côté, Jean-François Courroy avait passé la nuit de
Noël chez des amis. Henri et Marie Maurin.
      Mariés depuis cinq ans, les Maurin n’avaient toujours pas
d’enfant. Marie s’en désolait quelque peu, tandis qu’Henri en
profitait pour vivre une amitié solide avec Jean-François.
      Ce soir-là, le comptable parlait peu, ce qui était contraire
à ses habitudes. Henri trouvait bizarre qu’il n’ait pas dit un mot
sur la politique. Il se demandait comment il allait pouvoir le tirer
de son mutisme.
      - Que se passe-t-il, Jean-François? On ne t’entend pas.
      - Je n’ai pas envie de parler.
      - Pas même de politique?
      - Pas même de politique, comme tu peux t’en rendre
compte.
      - Moi, j’espérais tant t’entendre parler de tes amis
républicains.
      - Je n’ai pas du tout envie de les mettre sur le tapis ce soir,
fit Courroy. Surtout qu’ils ont tendance à me laisser de côté,
ces temps-ci.
      - Et pourquoi donc?
      - Puisque je te dis que je n’ai pas envie d’en parler.
      - Allez, mon ami. Fais un effort.
       - Bon... C’est à cause des élections de l’année
prochaine. Car, je ne sais pas si tu es au courant, mais permets-
moi de te dire que nous irons voter le 20 Février et le 5 Mars. Il
faudra réélire la chambre des députés. Et comme cela se
passe au suffrage universel, tous les français sont concernés, toi
comme moi.
      - Je ne sais si...
      - Pas d’histoires. Tu iras voter. Nous nous sommes battus
trop longtemps et trop énergiquement pour en demeurer là.
Ce droit de vote, nous l’avons obtenu, et il n’est pas question
de le laisser filer.
      - Les femmes mises à part, bien entendu, avança Marie.
      - Bien entendu.
      - Et bien, nous aussi, nous nous battrons à notre tour pour
obtenir ce droit.
      - Si nous parlions d’autre chose, dit Henri.
      - Je te fais remarquer, rétorqua son ami, que c’est toi qui
a insisté pour que je parle de politique.
      - Je te l’accorde. Seulement, je ne voudrais pas que l’on
soit amené à se chamailler.
      - Tu as raison. De quoi allons-nous parler?



                                 47
      - De toi, Jean-François. Je te sens préoccupé.
      - Mais non. Que vas-tu chercher là?
      - Tu as besoin d’argent.
      - Pas du tout. Et, si par malheur j’en avais besoin, ma fierté
m’empêcherait de t’en demander.
      - Ce sentiment t’honore... Si tu me disais ce qui te tracasse
réellement. Qui sait? Je serais peut-être à même de t’aider.
      - Tu tiens absolument à me voir avec un problème sur le
dos, dit Jean-François.
      - Je ne le souhaite pas, non. Cependant ton attitude, le
fait que tu as du mal à parler me prouve en effet que quelque
souci te traverse la tête.
      - A mon avis, fit brusquement Marie, il s’agirait d’une
femme que je ne serais pas étonnée.
      - Marie a vu juste, reconnut le comptable. Il est question
d’une femme.
      - Ne me dis pas que tu es amoureux.
      - Je ne sais pas... Je ne sais pas encore.
      - C’est la meilleure de l’année. Toi, l’élégant, toi le
distingué, toi le tombeur de ces dames, te voilà amoureux. Tu
cours un grand risque, mon vieux.
      - Un grand risque? Je ne comprends pas.
      - Tu n’arriveras pas à concilier l’amour et tes deux
passions. La politique et le jeu.
      - Je t’en prie, Henri. Arrête!
      - C’est la vérité. Il serait absurde de la réfuter. La politique
encore, ce n’est rien. Mais le jeu, tu y as pensé? On doit
l’exclure lorsqu’on se met en ménage avec quelqu’un.
J’espère que tu le comprends. Vivre avec une femme, c’est
bien, mais encore faut-il la rendre heureuse. Et souviens-toi de
ta mésaventure de l’an dernier. Tu as failli perdre la totalité de
ton argent.
      - Puis-je te faire remarquer que je me suis refait aussitôt...
Dans le lot, il y avait un type qui ne faisait que tricher.
      - Conclusion, on risque gros au jeu. La chance ne te suivra
pas toujours.
      - Oh, quelle vieille barbe, tu fais, Henri.
      - Il serait étonnant que cette femme accepte ta passion
du jeu. Si tu te maries, tu cours au désastre.
      Marie intervint:
      - Henri, pourquoi te montrer si dur envers notre ami?
      - C’est pour son bien... Et pour celui de sa future femme,
s’il devait se marier prochainement, bien entendu. Une famille



                                 48
ne se fait pas sur le jeu. Tu sais que j’ai raison, Jean-François, et
c’est pour ça que tu fais la gueule.
      - Je ne fais pas la gueule.
      - C’est tout comme.
      - Vous avez bientôt fini tous les deux. N’avez-vous pas
honte de vous disputer la veille de Noël? Jean-François, si vous
me parliez un peu de cette femme qui vous fait battre le coeur
au point de vous rendre si soucieux.
      - Elle s’appelle Adeline Brévand. Elle habite Travexin, un
petit bourg près de Cornimont, dans les Vosges. Je puis vous
dire qu’elle est belle, et qu’elle possède un charme infini. Elle
est veuve avec quatre enfants. Mais pour moi, ce n’est pas un
problème.
      - Ouie, ouie, ouie, gémit Henri. Quatre gosses, ce n’est pas
une mince affaire.
      Son épouse le réprimanda:
      - Henri, tu deviens insupportable.
      Jean-François, pour sa part, prononça:
      - Je saurai m’accommoder de cette famille.
      - Quel âge a cette belle personne?
      - Trente ans, il me semble.
      - Quoi d’autre?
      - Elle est à la tête d’une exploitation de carrières dont on
extrait le sable pour la construction de nos maisons, et un
domaine agricole de plusieurs centaines d’hectares.
      - En somme, c’est une femme riche.
      - On peut le dire, convint Jean-François. Elle a hérité de
son mari.
      Henri joua de sa curiosité:
      - Tu la revois quand, ta belle?
      - Demain, mon cher Henri... Pas plus tard que demain, en
soirée. Je pense que je partirai dans l’après-midi. Je ne tiens
pas à partir plus tôt pour la bonne raison que Noël est une fête
de famille. Je m’en voudrais de troubler leur sérénité.
      - Nous comprenons, dit Marie.
      Henri prit son verre de vin entre ses doigts, le porta à ses
lèvres et sirota en connaisseur le peu de beaujolais qui restait
dans son verre.
      - En politique, dit-il, tu m’as fait comprendre tout à l’heure
qu’on te mettait de côté; ce qui veut dire?
      - A cause de Léon Marchal, rapport aux élections
législatives de l’an prochain. Marchal est un des membres de
notre parti le plus en vue. Avec l’approche de ces élections,



                                 49
nous mettons les bouchées doubles pour arriver à un résultat
satisfaisant, car nous nous sommes fixés le but de battre les
monarchistes. C’est de cela que dépend le salut de la
république. Léon Marchal a toujours eu les faveurs du parti.
C’est lui que l’on a proposé pour être le candidat à la
députation. Aucune discussion possible. On nous a dit:
« Monsieur Marchal sera notre candidat, et il n’y aura pas à
revenir là dessus. » Quelques jeunes républicains comme moi
ont été très déçus.
      - Si je comprends bien, tu aurais voulu être à la place de
Marchal.
      - Je ne te le fais pas dire. Vois-tu, il serait temps que l’on
donne la parole aux jeunes. Ils ont l’enthousiasme de leur âge,
et des convictions politiques inébranlables... Penses-tu! On
préfère te foutre dans les pattes un vieux barbon qui a
dépassé la soixantaine. Pourquoi? Parce que sa famille est
l’une des plus honorables de la région, depuis plusieurs
générations... Voilà pourquoi, mon cher Henri; tu as trente ans,
tu fais de la politique, tu as de l’ambition, mais on t’étouffe, car
il faut faire passer avant toi les vieux débris du parti républicain.
On te dit « Un peu de patience. Vous êtes jeune encore. vous
avez toute la vie devant vous. n’ayez crainte; votre tour
viendra. » Et, si par malheur, tu insistes, on te fait remarquer que
tu n’as encore pas prouvé tous tes talents. Bref, il te faudra
attendre, que tu sois content ou non. Malgré tout, on compte
sur toi pour faire connaître le parti autour de toi.
      - Je conçois ta déception, mais tout le monde ne peut
pas être député. Ce sera pour une autre fois.
      - Oui. ATTENDRE! TOUJOURS ATTENDRE.
      - Que veux-tu?
      - J’ai horreur de la fatalité. Et toi, tu es trop fataliste.
      - On ne peut lutter contre le destin. Le ciel nous l’impose.
Sur cette terre, nous ne faisons que subir. Tâche de ne pas
l’oublier.
      - C’est un point de vue.
      - C’est le mien, et il est juste, quoi que tu en penses.
      - Si tu t’en tiens à cette opinion, tu n’évolueras jamais. Ton
ambition s’en trouvera bloquée.
      - Je me fiche de l’ambition.
      - Tu es étonnant, Henri. On ne peut pas toujours se
résoudre à vivre parmi les plus faibles. Il faut se battre, se battre
pour arriver en haut de l’échelle. Avoir de l’argent, et par
conséquent, l’estime des autres. Le respect aussi.



                                 50
      - Je ne vois pas les choses sous le même angle. Je
regrette, moi je recherche la richesse intellectuelle, et la
beauté du coeur... Il existe des richesses plus fondamentales
que la possession d’un véhicule ou d’une superbe maison.
      - Ceux qui vivent dans la misère, crois-tu qu’ils pensent à
la richesse intellectuelle? Ne crois-tu pas que leur but est
d’avoir un peu d’argent pour pouvoir nourrir leur famille?
Manger à leur faim, c’est tout ce qu’il leur importe. Ne crois-tu
pas que leur désir le plus cher serait d’acquérir un semblant de
bien-être pour ne plus souffrir de la faim, du froid, de ne plus
vivre dans des logements sordides où l’on est exposé à la
moindre maladie du fait du manque d’hygiène. La France est
pleine de ces gens-là. Tu m’excuseras, mais c’est la réalité...
Non, la recherche de la richesse spirituelle n’est pas leur lot...
Eux, ils ne pensent qu’à survivre. Aussi, permets-moi de te dire
qu’en ce bas monde, nous ne pouvons négliger le côté
matérialiste des choses. L’engagement des jeunes politiques
n’est dicté que par la lutte contre la souffrance de leurs
semblables.
      - Je n’en disconviens pas.
      - Toi et moi, malgré les petits soucis personnels que nous
pouvons avoir, nous ne sommes pas malheureux vis à vis de
ces gens-là.
      - Je ne suis pas idiot. Je m’en rends parfaitement compte.
      Et le reste de la nuit se passa ainsi. A deviser sur la
politique, sur la condition de vie des français et même sur la
religion. Chacun exposant ses idées.
      Marie ne disait rien ou presque rien.
      Elle s’amusait de les entendre discuter de la sorte.

        *****************************************************************
***

        Jean-François se mit en route dans le courant de l’après-
midi.
      Il ne neigeait pas, ce qui était un bien. Par contre, le froid
s’était installé. Un froid vif et sec qui pinçait désagréablement
nez et peau du visage.
      Il n’aimait pas l’hiver, n’aimait pas le froid. Il ne se sentait
à l’aise qu’au soleil.
      « Fringant », son cheval avançait allègrement sur les routes
enneigées. Jean-François avait hâte d’arriver au Pré Brévand.




                                     51
      « Pourvu que nous n’ayons pas trop de mal à gravir le
Mont Fourche » pensa-t-il.
      Il savait qu’après, il y aurait la descente sur Rupt-sur-
Moselle, et à partir de là, il lui faudrait remonter sur Le Thillot,
puis prendre la route de Gérardmer afin de s’enfiler dans
l’autre vallée.
      Le visage d’Adeline trotta un court instant devant ses
yeux.
      Il en oublia le froid et les incommodités de l’hiver.
      Plus il montait, plus il rencontrait de la neige.
      Ah, ils n’étaient pas nombreux les gens qui s’aventuraient
à pareille époque, sur les routes.
      L’amour donne des ailes, et du courage.
      La nuit venait à peine de tomber lorsqu’il arriva à
proximité du Pré Brévand.
      Son coeur se mit à battre la chamade.
      Malgré la nuit, les enfants jouaient encore dans la neige.
L’aîné alla prévenir sa mère qu’un inconnu venait d’arriver à la
ferme.
      Elle le reconnut tout de suite.
      JEAN-FRANCOIS.
      Son coeur se mit à battre la chamade.
      Un sourire éclatant éclaira tout son visage.




                                52
                    CHAPITRE            QUATRE




      Jean-François s’était installé en bout de la table de la
cuisine. Adeline à ses côtés. Frédérique avait rejoint les enfants
sur la petite table qui leur était destinée.
      Adeline était rayonnante de joie.
      - Je ne pensais plus que vous viendriez, dit-elle. Depuis le
temps!
       - Oh, non, je ne vous avais pas oubliée. Mes rêves
n’étaient peuplés que de votre image, Adeline. De ma vie, je
n’ai vu femme aussi belle. Je ne pouvais vous chasser de ma
mémoire, je vous le jure... Mais cette satanée vie est faite
d’obligations, de devoirs , de servitudes, que cela prend vite le
dessus sur nos sentiments. J’avais promis que nous nous
reverrions, Adeline, et j’ai tenu parole, bien qu’avec un peu de
retard.
      - Bien entendu, j’ose espérer que vous resterez chez nous
pendant plusieurs jours, dit-elle, de sa voix qui se voulait plus
douce qu’à l’accoutumée... Enfin, le temps qu’il vous plaira.
      - Non, chère Adeline, je ne pourrai pas rester le temps
qu’il me plaira. Je dois tenir compte de mes obligations
professionnelles et politiques. J’aimerais rester auprès de vous
assez longtemps, croyez-le, cependant un                       homme
d’aujourd’hui, aux balbutiements de la deuxième république a
des devoirs, et beaucoup plus qu’on ne pourrait le supposer.
Nous devons nous engager dès maintenant.
      Et il se mit à lui raconter son métier. Surtout, il lui parla de
politique. De sa politique. Son appartenance au parti
républicain avec l’illusion d’être un jour élu député.
      C’était plus fort que lui. Au fur et à mesure qu’il parlait, son
enthousiasme aidant, il devint plus véhément. A croire qu’il
faisait un discours devant une salle entière. Naturellement, il en
vint à Léon Marchal qui lui avait soufflé la candidature à la
députation.
      Toujours avec le même enthousiasme, il parla de ses
convictions.



                                 53
      Pendant des siècles et des siècles, la France avait trop
souffert de royautés successives, de monarchies écrasantes. A
présent que la république se réveillait, le devoir de chacun
était d’écraser complètement cette monarchie qui n’était
encore pas prête à rendre le dernier soupir.
      Le parti républicain, c’était le parti du progrès, du
renouveau, dans un pays où l’esprit conservateur était
profondément enraciné.
      Pas question de remette en place un empire ou une
royauté. D’ailleurs, le peuple ne le supporterait pas. Il a trop
connu la misère, la mort, les épidémies et maladies de toutes
sortes.
      Enfouir à tout jamais la monarchie dans les ténèbres de
l’oubli, tel était le programme des jeunes républicains.
      Jean-François s’enflammait en toute honnêteté pour ce
qu’il pensait être juste dans la France de demain.
      Cependant, vis à vis de lui-même, il faisait montre d’un
peu moins d’honnêteté, puisque pas un seul instant, il ne
songea à révéler à Adeline sa passion pour le jeu.
      Cette passion qui était la cause de tant de ruines. Et y eut-
il songé qu’il n’en n’aurait probablement pas parlé.
      Il se rendait compte qu’elle était à deux doigts de tomber
dans ses bras, aussi ne voulait-il pas prendre le risque de la
perdre pour une révélation qui lui apparaissait inopportune
pour l’instant.
      Elle aurait tout le temps de l’apprendre... après le
mariage.
      Car il espérait fortement se marier avec elle. Elle avait tout
pour plaire à un homme. La beauté, le charme, l’intelligence,
une vivacité d’esprit, et la possession d’un domaine. Un des
plus importants de la région. Une aubaine.
      Il se voyait déjà à la tête d’une entreprise, qui selon les
dires, fonctionnait à merveille.
      Et l’amour, où était-il?
      « Je l’aime. Oui, je l’aime. »
      Jean-François Courroy essayait de se persuader qu’il
tenait à l’épouser pour son amour. Uniquement par amour,
mais plus il y pensait, plus cette éventualité lui paraissait
douteuse. Il ne cessait de voir en elle la propriétaire du Pré
Brévand; avec ses carrières, ses champs, ses prés, et ses bois
de résineux. Une petite fortune, en somme.




                                54
      Et pour sa situation politique à venir, propriétaire d’un
vaste domaine marquerait plus que la profession de simple
comptable.
      A bien saisir, il ne ferait que joindre l’utile à l’agréable.
      Pauvre Adeline!
      Elle ne savait rien de ce qui se passait dans la tête de cet
homme. Comment aurait-elle pu? Elle ne le connaissait pas ou
si peu. Pour l’instant, elle vivait dans un rêve, buvant ses
paroles. Elle était heureuse, comme elle l’avait rarement été.
      - Adeline, dit-il, je ne vous connais pas depuis longtemps,
et déjà je ne puis vivre loin de vous. Je suis absurde, je le sais...
      En disant ces paroles, sa main se rapprocha de la sienne,
et finit par se poser dessus dans un geste lent et doux.
      Oui, l’étreinte n’était que douceur.
      Un frisson de bien-être secoua Adeline, toute entière.
Après plusieurs secondes d’hésitation, elle retira sa main à
contrecoeur.
      Elle ne voulait pas se donner en spectacle devant ses
enfants. Le charme n’en fut pas rompu pour autant.
      Ils se regardaient droit dans les yeux.
      Adeline redescendant d’un coup sur terre, demanda:
      - Au fait, Jean-François, n’avez-vous pas faim après ce
voyage?
      - Pas très, répondit-il. Je vous ai devant moi, et c’est ce qui
m’importe.
      - Tout de même.
      - Un café, alors.
      - Mathilde va s’en occuper.
      Mathilde n’avait pas attendu l’ordre de sa patronne. La
cafetière était déjà sur le feu.
      - Il sera chaud d’un moment à l’autre, dit Adeline à son
invité.
      - Vous en prendrez un aussi, n’est-ce pas?
      - Oui, je trinquerai avec vous, Jean-François.
      Adeline et Jean-François continuaient leurs confidences
sans s’occuper des personnes présentes dans la cuisine.
      Le jeune homme voulut en savoir plus sur Adeline. Elle
demeurait encore un secret pour lui.
      Ce fut le plus naturellement du monde qu’il lui demanda
ce que fut sa vie passée. Ses parents. Son enfance, sa
jeunesse. Si elle avait été heureuse ou non.
      Et comme il était d’une nature exigeante, il la questionna
également sur sa rencontre avec Jean Brévand.



                                 55
       Alors, elle se confia à lui.
       - Je suis née, dit-elle, le 15 Mai 1845, de parents modestes.
Un père, ouvrier de scierie, et une mère couturière. Comme la
plupart des femmes dans nos campagnes.
       - Que voulez-vous dire par là?
       - Je veux dire que la femme qui vient du peuple n’a pas
tellement de choix dans le travail. Ou elle est paysanne ou elle
fait de la couture à la demande de la bourgeoisie locale. Et la
couture, tant qu’à faire, est moins pénible que le travail de la
terre. Mon père s’appelait Eugène Bricot, et ma mère, Elodie.
De toute leur existence, ils ne furent pas très riches, mais ils
s’étaient aimés d’amour tendre. Je n’ai jamais vu mon père
frapper ma mère ou rentrer ivre à la maison.
       - Des frères et soeurs? demanda Jean-François.
       - Non. Je suis une fille unique. Maman aurait aimé avoir
d’autres enfants. Elle adorait les enfants. Hélas, le ciel ne l’a
point écouté... J’ai eu une enfance heureuse, enfin aussi
heureuse que peut le permettre une vie d’ouvriers où l’argent
n’arrive pas en abondance.
       - Je comprends.
       - Mon seul regret est de ne pas avoir connu l’école. J’ai
travaillé de très bonne heure. J’avais à peine douze ans. On
m’a envoyée comme fille de ferme à La Bresse, sur la route du
col de Grosse Pierre, chez un parent du côté de mon père.
l’oncle Victor. Je faisais un peu tout. Je nettoyais les vaches. Je
donnais à manger aux animaux de la basse-cour. J’aidais aussi
aux foins, aux moissons, aux récoltes des légumes. Mais ce
n’était pas tout. Je donnais un sérieux coup de main à ma
tante dans la cuisine; au ménage, et surtout il m’incombait le
plus dur; la lessive. Deux fois par semaine, je trimbalais deux
baquets de linge sale jusqu’à la fontaine qui se trouvait à plus
de cinq cent mètres de la ferme. Cette fontaine faisait la limite
avec la ferme des voisins; les Henrieux. De braves gens, gentils,
qui ne demandaient rien à personne. Moi, je les aimais bien. A
chaque fois que j’allais chez eux, l’Ernestine me donnait un
fruit. Ils trouvaient drôle que mes parents m’avaient dépêchée
chez l’oncle pour faire un travail pareil.
       - Cela ne devait pas tellement vous plaire.
       - Bien sûr. Cependant, je ne disais rien, eu égard à mes
parents qui n’avaient pas beaucoup d’argent. Je n’étais pas
fort payée, mais l’oncle et la tante me nourrissaient et me
logeaient. Ils ne me privaient sur rien, je dois le reconnaître.
       - Et l’argent que vous gagniez?



                                56
      - Je le donnais à mes parents. C’était surtout pour ma
mère. J’avais la nette sensation qu’elle s’abîmait la santé avec
sa couture qui ne lui rapportait pas grand chose. J’aurais tant
voulu la voir heureuse. Nous avons toujours beaucoup travaillé
chez nous. Il ne faisait pas bon passer pour un fainéant, moi, je
vous le dis... C’est ainsi depuis des générations... Et puis, le
malheur s’est abattu sur la famille. Dès la naissance, notre
destinée est toute tracée. La pauvreté ne va pas sans la
maladie. On ne fait que subir la fatalité. Voilà pourquoi ma
mère est morte assez tôt. Les médecins n’ont rien pu faire pour
elle. Elle est morte de fatigue. Le coeur usé. Elle s’est éteinte
comme une chandelle, petitement, sans un mot, sans une
plainte. Comme elle avait vécu. Oh, ça fait longtemps, déjà.
J’avais quinze ans.
      - Et votre père?
      - Lui aussi a rejoint le créateur. Quelques années après ma
mère. Il eut une fin horrible, terrible. Il fut happé par la grande
lame de la scierie où il travaillait. Les gens de notre entourage,
les voisins, n’ont pas voulu n’ont pas voulu me faire voir le
corps.
      - Vous avez donc, je présume, continué à travailler à la
ferme de votre oncle.
      - Naturellement! Que faire d’autre, sinon? J’avais un peu
plus de dix huit ans lorsque mon père est mort. La même
année, il me fut donné de rencontrer Jean Brévand. Peut-être
ne tenez-vous pas à ce que je vous raconte cet épisode de
ma vie?
      - Si, Adeline. Je veux tout savoir de vous.
      - Je sais que certains hommes n’aiment pas qu’une
femme leur parle d’un premier mari, ou d’amours passées.
      - Pas en ce qui me concerne, je vous le certifie.
      Elle raconta alors sa rencontre avec Jean Brévand. Ils
avaient fait connaissance au bal de la fête de Cornimont.
      - Une rencontre banale, en fait. Nous avons dansé toute
la soirée ensemble, et nous nous sommes revus, par la suite.
      - Etait-il déjà au Pré Brévand?
      - Oui. Il le tenait de ses parents.
      - Vous deviez être heureuse. Vous alliez pouvoir changer
de vie.
      - Oui, j’étais heureuse, bien que je n’ignorais pas que
j’aurais à m’occuper de la ferme. Jean avait trop de travail
aux carrières. Mais pour moi, ce n’était pas pareil... Nous nous
sommes maries presque aussitôt. Malgré le deuil de mon père,



                                57
Jean a voulu que nous nous unissions à la fin de l’année,
contre l’avis de mon oncle, cela va sans dire.
      - Vous ne m’étonnez pas, Adeline. Les traditions sont
tenaces, terriblement enracinées. L’homme de la terre ne peut
pas vivre sans ces traditions.
      - On m’a fait comprendre que j’aurais dû attendre au
moins un an, pour la mémoire de mon père. Moi, je pensais
que les choses ne changeraient pas pour autant, et que s’il me
voyait, il serait fier de sa fille. Mais je ne me suis pas fâchée
pour autant avec mon oncle et ma tante. Ils sont sans
rancune, ces braves gens. De toutes façons, le fils Brévand
avait une excellente réputation. Travaillait dur comme l’avait
fait son père. Le dimanche, il s’amusait comme les autres
garçons de soin âge, mais sans plus... Il ne buvait pas. Et pas
une fille n’avait eu à se plaindre de lui.
      Adeline but une gorgée de son café.
      - Notre premier enfant naquit juste neuf mois après notre
mariage. Bénédicte aura onze ans dans le courant de l’année
à venir. Aimé, dix. Rosalie, huit, et Charles sept ans. Mon mari,
hélas, n’a pas eu la chance de jouir pleinement de ses
enfants. Il est mort peu de temps après la naissance du dernier,
dans ses carrières, écrasé par un énorme rocher.
      - Vraiment triste! dit Jean-François.
      Là, il avait l’air sincère, le bougre.
      - Pour moi, ça a été très dur; et pourtant, je n’avais pas le
temps de me laisser aller au chagrin. J’avais un domaine à
entretenir, et des gens à faire vivre. La terre, elle est là,
présente. Elle ne doit pas mourir, elle. Elle vous tient au ventre.
On perd un être qui vous est cher, et on n’a pas le temps de
pleurer sur lui. Car la nature est la plus forte. Elle vous domine
tout entier.
      - Pour les carrières, n’avez-vous eu pas trop de mal à vous
mettre dans le bain?
      - Non, car Jean avait eu la bonne idée de m’initier à ce
travail.
      - Vous n’étiez pas seule, je suppose?
      - Non, quelle question! Aux carrières, je pouvais compter
sur les ouvriers qui avaient toujours travaillé sous les ordres de
mon mari. Et les gens de la ferme, comme de bien entendu.
      - D’après ce que l’on m’a dit, vous vous êtes débrouillée
à merveille, chère Adeline.
      - Je n’avais pas d’autre alternative. C’était cela ou
vendre le domaine pour finalement retravailler chez mon



                                58
oncle. J’avais une famille à nourrir, et sans oublier que mes
employés se seraient trouvés sans travail.
    Adeline en avait terminé de son récit. Elle n’avait rien
caché.

     *****************************************************************
**

     1876. 20 Février et 5 Mars.

        Les élections s’étaient déroulées dans le calme. 360
députés républicains élus contre 135 monarchistes.
        Dans les mois qui suivirent le 5 Mars, Adeline et Jean-
François se revirent souvent.
        Ce fut toujours le jeune homme qui se déplaça. Il était
exclu qu’Adeline perdit son temps à se rendre en Haute-
Saône, alors que de très lourdes charges lui incombaient à
Travexin.
        De toutes manières, Jean-François préférait qu’il en fut
ainsi pour la bonne raison qu’il aimait à se retrouver au Pré
Brévand. Son travail souffrait des visites répétées dans les
Vosges, mais que lui importait, puisqu’il serait bientôt le maître,
ici. Il ne serait plus à la merci des autres.
        D’un commun accord, on décida donc d’en arriver aux
fiançailles; le dimanche suivant la Saint Jean.
        Il faisait beau, très beau. Le soleil brillait haut dans le ciel.
On était d’humeur joyeuse.
        Les enfants, heureux de pouvoir s’amuser en ne pensant
plus aux leçons de mademoiselle Frédérique.
        On avait installé la grande table, au beau milieu de la
cour.
        Très tôt, Mathilde et Germaine avaient sorti la vaisselle
des jours de fêtes.
        Au centre de la table, un tonneau de vin avait été mis en
perce par Honorin.
        Pour l’occasion, on avait changé de vêtements, et l’on
avait troqué les sabots contre des souliers reluisants.
        Bien entendu, tous les membres de la ferme y assistaient.
A l’heure de midi, seuls Honorin et Jean-Claude manquaient à
l’appel.
        Honorin avait spécifié qu’il restait un pré à faucher... Mais
Adeline n’était pas entrée dans son jeu, car le dimanche était
jour sacré. On ne travaillait pas...



                                   59
      Elle savait que son fermier était capable d’arriver en
retard uniquement pour embêter le monde.
      A midi dix, elle tomba sur Jean-Claude qui déboula de
derrière la grange.
      - Alors, Jean-Claude, gronda-t-elle... Dépêche-toi d’aller
te changer. Ne prends pas exemple sur Honorin.
      - Mais, madame Adeline...
      - Qu’y-a-t-il?
      - Je n’ai pas d’habits.
      - Comment ça, tu n’as pas d’habits? Et le costume, le
chapeau, et les souliers vernis que nous t’avons acheté au
père Balthazar, dernièrement, qu’en fais-tu?
      - Ah oui, c’est vrai.
      - Va avec Germaine, elle t’aidera.
      Le gamin, docile, suivit la femme de ménage. Adeline dit
à l’oreille de Jean-François.
      - Mon dieu, ce sera la même bourriche qu’Honorin.
      - A son âge, on court plutôt les filles.
      - Lui? Vous n’y pensez pas. Il ne se plaît que dans les prés
et les champs à la suite de son Honorin. Et son plus grand plaisir
est d’écouter les histoires de l’autre.
      - Que peut-il lui raconter?
      - Ce qu’il a connu. Les différentes fermes dans lesquelles il
a travaillé. La guerre. L’Alsace avant qu’elle ne devienne
prussienne... Bonté, Honorin ne connaît que le travail, et quand
je lui propose un entracte, un délassement, voire un peu de
plaisir, il n’est encore pas content. Il renaude. Il le fait exprès,
j’en suis sûre, Jean-François.
      A midi vingt, on vit enfin apparaître Honorin qui revenait
des Bas Prés, de son pas tranquille. Un semblant de mégot
pendant à ses lèvres, et il n’était pas changé.
      Adeline se fâcha:
      - J’ose espérer que vous n’assisterez pas au repas habillé
tel que vous l’êtes.
      - Mais non, mais non.
      Et il disparut à l’intérieur de la ferme.
      A midi quarante, on était au complet. Le repas
commença.
      Le vin coula à flots. Honorin avait le rôle de remplir les
bouteilles. Entre chaque bouteille, il avait loisir d’en boire pas
mal, et dans son euphorie, il obligea Jean-Claude à en boire.
      Les plats se succédaient.




                                60
      Dans leur coin, les enfants trouvaient le temps long. Ce
repas n’en finissait pas.
      Les rires devinrent chahuts, et il fallut la voix autoritaire de
Frédérique pour que pour le vacarme se fit decrescendo.
      Adeline, tout à son bonheur, leur donna la permission
d’aller jouer plus loin.
      A la table des adultes, on s’étonna de la mine déconfite
du commis de ferme.
      - Il a trop bu, dit Adeline. Il n’a pas l’habitude. Vous
n’auriez pas dû le faire boire de la sorte, Honorin.
      - Et comment? C’est un homme, non?
      Jean-François se permit de dire:
      - Vous non plus, vous n’avez pas l’air d’être dans votre
état normal.
      Honorin s’empourpra.
      - De quoi je me mêle? C’est jour de fête, aujourd’hui. Et si
j’ai envie de boire le coup, ce n’est pas vous qui m’en
empêcherez. Pour une fois que je me laisse aller.
      - Bon, admettons que je n’ai rien dit. Je ne voulais pas
vous vexer.
      Honorin se détourna de Courroy pour se concentrer sur
Jean-Claude.
      A nouveau, il se mit à parler de la guerre de 70.
      Dans l’après-midi, après le café et l’eau de vie de
mirabelle, Adeline et Jean-François quittèrent l’assemblée pour
se rendre, dans le cabriolet du jeune homme, à l’auberge des
Fenesses, de l’autre côté du col.
      On y dansait tous les dimanches.
      Adeline avait justement une grande envie de danser.
Chose qu’elle n’avait plus faite depuis son mariage avec Jean
Brévand.
      - Et vous, Jean-François, vous aimez danser? lui demanda-
t-elle, en se serrant contre lui.
      - Il m’est arrivé de danser quelques fois, mais je vous
avoue que ce n’est pas ma spécialité.
      - Alors, n’y allons pas, si cela vous déplaît.
      - Oh non, je ne voudrais pas vous gâcher ce plaisir.
      Jean-François soudain, lâcha les rennes. Fringant s’arrêta
net sur le bord du chemin.
      Le jeune homme se pencha vers sa compagne. De ses
bras forts, il lui enserra les épaules, et dans un tendre élan, il
posa ses lèvres sur celles d’Adeline. Agréable, doux, fiévreux,




                                 61
fut ce baiser qui durait, durait. Elle en frissonna de joie. Elle ne
pensait plus à rien; sinon qu’à l’étreinte de Jean-François.
       En percevant le bruit d’une carriole aux alentours, ils se
désunirent à contrecoeur. Le véhicule les dépassa. Adeline
reconnut les occupants.
       - C’est monsieur Bertain, le maire de Ventron, dit-elle à
Jean-François. Un maçon de bonne réputation.
       - Vous connaît-il?
       - Oui. C’est un de mes bons clients. Il me prend tout le
sable dont il a besoin pour ses travaux.
       Fringant s’était remis en route. Il filait bon train sous la
conduite de son maître.
       L’auberge des Fenesses fut bientôt en vue. Cinq cabriolets
étaient parqués dans la cour, dont celui du maire de Ventron.
       En entrant dans la salle, Adeline s’aperçut que tous les
gens présents ne lui étaient pas inconnus. Elle vit d’abord le
docteur Parmentier avec son épouse; une femme effacée.
Près du comptoir, monsieur et madame Lardoux. Lardoux était
un homme à la face rougeaude qui aimait rire de ses
plaisanteries. Lui, il était transporteur sur Le Thillot. Il disposait de
quatre chariots.
       On faisait appel à lui lorsqu’il s’agissait de transporter de
lourdes marchandises.
       Plus loin, le couple Géhin. Des gens sans histoires. Ils
étaient tous deux maîtres d’école à La Bresse. Ils se battaient
pour amener le plus d’enfants possible à l’école. Mais c’était
difficile dans ce pays où les enfants étaient obligés de travailler
très tôt, pour améliorer tant soit peu la condition de la famille.
       Pour     finir,  Adeline    rencontra      les     Durieux      de
Saulxures/Moselotte. Durieux était un confrère et concurrent
sérieux. Ses carrières étaient de l’importance de celles des
Brévand.
       Durieux invita Adeline et Jean-François à boire un verre de
vin blanc.
       Et on parla politique.
       - C’est une belle victoire pour les républicains, dit le
saulxuron. Les monarchistes n’ont pas obtenu la moitié des
sièges des républicains.
       - Nous sommes sur la bonne voie, fit Jean-François. Cette
fois, il ne faut que la république avorte comme en 1789.
       - Je ne le pense pas.




                                   62
     Jean-François qui avait des nouvelles de la capitale par
son parti et par les grands journaux qu’il faisait revenir,
annonça:
     - Gambetta a été élu dans plusieurs circonscriptions. Bien
entendu, il a choisi Paris. Buffet, le chef du gouvernement a été
élu. Mais il est à déplorer la baisse de la Bourse. Le
changement! Que voulez-vous? C’est ainsi... Buffet a donné sa
démission. Mac Mahon a choisi pour le remplacer Armand
Dufaure, ancien ministre de Louis Philippe; ami de Thiers.
Soixante dix huit ans qu’il a.
     - Ce n’est pas possible!
     - Eh si!
     Puis, on abandonna la politique pour aller danser.
     On dansa au son du violon, de la flûte et de l’épinette.
     On dansa jusque fort tard dans la soirée.
     Ils étaient heureux, tous deux.


     ****************************************************************


      Il fut décidé que le mariage aurait lieu quatre mois plus
tard, sur les insistances de Jean-François. C’est à dire fin
Novembre.
      Adeline était pour un peu plus de réflexion. Jean-François,
non.
      Il estimait qu’il serait ridicule d’attendre plus longtemps. A
quoi bon, puisqu’ils s’aimaient?
      Elle à Cornimont, lui à Luxeuil. Toujours cette distance pour
les séparer. Toujours ces voyages à faire le dimanche.
      A la vérité, il craignait qu’Adeline ne changeât d’idée.
Alors, il ne connaîtrait jamais la jouissance d’être le maître du
Pré Brévand.
      Il voulait parer au plus pressé. Ne pas laisser à Adeline le
temps de réfléchir plus en avant.
      A présent, il en était sûr. Son amour s’émoussait. Ce qu’il
voulait, c’était le domaine. Après tout, ce serait sa revanche
sur la vie.
      Il savait se montrer persuasif. Adeline finit par céder. Le
mariage aurait donc lieu fin Novembre.
      Seul, Honorin montrait de la mauvaise humeur. Il se disait
que ce mariage ne serait pas une bonne chose.




                                  63
      Son inimitié pour Courroy prenait le dessus. Il ne l’avait
jamais aimé, et ne l’aimerait sans doute jamais, quoi qu’il
arriva. Pour lui, que cet homme en vint à gouverner le
domaine était la chose la plus terrifiante.
      « Bon sang, maugréait-il entre ses dents, il n’est pas fait
pour vivre ici... Chez nous, c’est le travail de la terre; les
labours; les cultures, et le sable des carrières... Rien à voir avec
les chiffres. Mon dieu, faites que madame Adeline voit clair, un
jour. Et ayez pitié de nous. »
      Le jour du mariage, le maire ceint de sa belle écharpe,
prononça:
      - Madame veuve Brévand Adeline, voulez-vous prendre
pour époux, monsieur Courroy Jean-François, ici présent?
      - Oui.
      - Monsieur Courroy Jean-François, voulez-vous prendre
pour épouse madame Brévand Adeline, ici présente?
      - Oui.
      - Echangez vos alliances.
      Dans son coin, Honorin écumait de rage.
      « Cette fois, ça y est, on est cuits. Elle ne pouvait pas dire
non? C’est pas possible. Regardez-moi les, tous. Ils sont
heureux d’assister à un mariage. Est-ce qu’il n’y en a pas un
pour voir que ça ne collera pas. Ils ont de la merde dans les
yeux, ma parole. Ah, si je pouvais dire quelque chose! »
      Mais il lui était impossible de dire un seul mot. Il n’était
qu’un ouvrier de ferme. On le payait pour travailler, pour
remuer la terre, pour tirer toute la sueur de son corps, et non
pas pour réfléchir.
      Les jeunes mariés reçurent les félicitations du maire, et des
autres personnalités de la ville.
      Les Maurin étaient là. Henri avait été choisi pour être le
témoin de son ami. Frédérique étant le témoin d’Adeline.
      Marie Maurin embrassa la mariée.
      - Ce que vous êtes jolie, tout de même, lui dit-elle. Jean-
François avait raison.
      - Je vous remercie, madame.
      - Pas madame, Marie... Si nous habitions par chez vous,
mon désir le plus cher serait que nous devenions amies. Le
consentiriez-vous?
      - Bien sûr, Marie.
      Bien que témoin, Frédérique avait la tâche de surveiller les
enfants du coin de l’oeil. Il n’y eut pas de problème. ils ne
bougeaient pas tant ils étaient intimidés par tout ce monde.



                                64
      A un certain moment, Frédérique chercha du regard
Honorin. Elle ne le vit pas.
      Où était-il encore fourré?
      Ce ne fut qu’au bout de plusieurs minutes qu’elle
l’aperçut près d’une fenêtre, au fond de la salle.
      - Que faites-vous donc là, Honorin? Vous avez l’air
maussade. Qu’y-a-t-il de plus heureux, de plus beau qu’un
mariage?
      - Vous me faites suer avec vos simagrées.
      Et il sortit avant les autres.
      On se regroupa en un cortège compact et on se dirigea
vers l’église où l’abbé les attendait sur le parvis, avec ses
enfants de choeur.
        L’office religieux dura une heure, un peu plus , peut-
être... On s’émerveilla. On chanta.
      A la fin de la cérémonie, comme à la mairie, Honorin ne
perdit pas de temps pour sortir. Il en avait marre de tout ce
cirque. Et il retrouva près du café de la place, d’autres
paysans.        - Ah tiens, voilà notre Honorin, dit le premier.
      - N’est-il pas joli? renchérit un deuxième.
      Les trois hommes se serrèrent la main.
      - Ah ouiche; ce fut une belle cérémonie, dit le premier.
      - Pour ça oui, fit l’autre.
      - Je n’en n’ai rien à faire, lança Honorin.
      Sa phrase eut un effet détonnant.
      - Que se passe-t-il, Honorin? Tu ne vas pas bien? Ta
patronne se marie, et toi, tu fais la gueule.
      - Je suis libre de faire la tête qu’il me plaît.
      - Revoilà notre Honorin des mauvais jours.
      - Et vous, bien sûr, vous êtes présents.
      - Ce n’est pas tous les jours qu’il nous est donné de voir
pareil mariage.
      - Moi, je ne vois pas ce qu’il y a d’exceptionnel.
      - On disait qu’elle ne se remarierait jamais.
      - Tu vois qu’il ne faut jamais écouter les racontars.
      - Tu n’en n’es pas content, Honorin?
      - Pas du tout, messieurs.
      A ce moment précis sortirent les mariés. Une volée
d’applaudissements les accueillit.
      - La cause de ma colère, c’est celui-ci, rugit Honorin
d’une voix qui se voulait forte.
      - Celui-ci?




                              65
      - Oui, celui-ci! répéta Honorin, et du doigt il désigna Jean-
François Courroy.
      - Pourquoi donc? demandèrent les autres.
      - Il me ressort par les yeux. C’est un type d’ailleurs qui ne
sait pas ce qu’est la terre. Ne voyez-vous pas ce qu’il a derrière
la tête?
      - Comment pourrions-nous le savoir?
      - Ce que vous êtes bêtes!
      - Honorin, s’il te plaît, pas d’insultes, sinon nous te retirons
notre amitié.
      - Faites comme vous voulez; après tout, je m’en tape.
Seulement, vous ne n’empêcherez pas de penser que ce
mannequin, ce n’est pas madame Adeline qu’il veut... Il vise le
Pré Brévand.
      - Et en quoi cela te regarde-t-il?
      - Je ne recevrai plus les ordres de madame Adeline, et
j’en suis révolté à l’avance.
      - Je doute qu’elle te commande beaucoup. Tu sais ce
que tu as à faire, depuis le temps.
      - Fichtre, oui!
      Honorin se décida tout de même à se joindre au cortège
qui prenait la direction du café de la place...



      - Tu es heureuse, ma chérie?
      La voix de Jean-François la surprit au moment même où
elle enfilait sa chemise de nuit avant de rejoindre celui qui
maintenant était son mari.
      Ils avaient quitté la noce vers deux heures du matin. Mais
la fête était loin d’être finie. On mangeait, on buvait à volonté,
on riait à gorges déployées. On s’amusait. C’était le propre
d’une noce.
      - Oui, mon chéri, très heureuse.
      Elle vint se coucher près de lui, rabattant les couvertures.
Lui était déjà nu. Il l’enserra de ses bras puissants.
      - Et toi, es-tu heureux?
      - Formidablement. Je ne permettrais pas que tu puisses en
douter.
      - Je n’en doute pas, rassure-toi!
      - Je l’espère bien.
      Elle colla brutalement ses lèvres aux siennes, le forçant à
ne plus parler.



                                 66
     La nuit passa langoureuse, passionnée; où il n’était plus
question que de plaisir, de corps enchevêtrés dans une nudité
normale pour un homme et une femme qui venaient de se
marier.
     Pourtant, dans le cerveau de Jean-François, il restait une
part de lucidité qui lui faisait ancrer quelques pensées sur le Pré
Brévand. La vie allait changer pour lui.
     Mais si Adeline venait à découvrir que son amour n’était
pas aussi sincère qu’elle se l’était imaginée?
     Et si elle venait à découvrir qu’elle n’avait pour lui
d’intérêt que parce qu’elle possédait un vaste domaine?
     Il valait mieux ne plus y penser.
     On verrait bien, plus tard.
     Et il s’endormit dans les bras de sa femme, du sommeil du
bienheureux.

     *****************************************************************

      Les mois passèrent.
      Jean-François ne voulait pas faire paraître dès le début,
son désir de jouer au maître. Il laissait Adeline agir à sa guise,
comme elle l’avait toujours fait.
      Il avait décidé de continuer son travail de comptable.
Dans les Vosges, il trouverait autant de clients qu’il en avait
trouvé en Haute-Saône.
      Et il en trouva presque aussitôt, grâce à Adeline.
      Ses clients devinrent ceux de Jean-François.
      Lorsqu’il avait un moment de libre, il s’intéressait aux
carrières, écoutant d’une oreille plus qu’attentive, les
explications de son épouse. Mais, pour la ferme , ce fut toute
autre chose.
      Quand il avait formulé son intention d’en apprendre plus
sur les travaux de la ferme , il trouva Honorin sur son chemin.
Ce dernier s’était emporté.
      « Si je l’ai dans les pattes, à tout bout de champ, je fous
le camp d’ici. » avait-il crié à Adeline.
      Adeline n’avait pas insisté. Elle n’ignorait pas que cette
tête de mule était capable de mettre sa menace à exécution.
      Elle dut faire admettre à Jean-François qu’il serait plus
prudent de rester en dehors des affaires de la ferme. Honorin
s’en occupait à merveille, et il serait ridicule d’irriter sa
susceptibilité.
      « C’est incompréhensible. C’est lui ou toi, le patron? »



                                  67
      « Honorin, c’est Honorin. » avait répondu Adeline.
      « Voyons, Adeline, voyons. »
      « Il suffit. Je ne veux plus en discuter. »
      Jean-François reçut là le premier camouflet de sa vie
d’homme marié. Il constata, après coup, que madame
Courroy ne serait pas aussi facile à manier. Dommage!
      Adeline était une femme amoureuse, une amante
passionnée, mais lorsqu’elle était devant sa terre, elle
retrouvait tous ses esprits. Elle avait la tête sur les épaules.
Cependant, on pouvait toujours espérer un changement
possible.
      La déception de Jean-François fut néanmoins atténuée
par le fait qu’Adeline lui avait révélé qu’elle attendait un
enfant.
      Son cinquième, mais le premier Courroy.
      Jean-François était fou de joie à l’idée de devenir père.
      Et aujourd’hui, nous étions le 25 Juillet.
      L’enfant devait arriver bientôt. Voilà plusieurs jours
qu’Adeline se trouvait mal.
      Depuis le matin, elle était restée couchée. Lui était resté
dans la cuisine, penché sur le livre de comptes des carrières. Il
préférait ne pas s’absenter. Sait-on jamais?
      Mathilde qui s’affairait pour le repas de midi, releva la
tête, et lui dit:
      - Voyons, monsieur Jean-François, ça ne sert à rien que
vous restiez là. Elle le fera bien sans vous, vous savez.
      - Si, si, je veux être là.
      Mathilde prit son air sévère.
      - Dans ces circonstances, les hommes ne sont pas de
grande utilité. Au contraire, ils ne sont que des embarras. Ils
tournent en rond, ce qui énerve tout le monde. Ne vous cassez
pas la tête. Dès les premières contractions, la sage-femme sera
prévenue, croyez-moi.
      Ce fut cet instant précis que Adeline choisit pour pousser
un grand cri de douleur.
      Le moment tant attendu était arrivé.
      Mathilde ne se paniqua pas pour autant. Sans
précipitations, elle s’en alla quérir Jean-Claude pour qu’il s’en
fut prévenir la sage-femme.
      L’enfant vit le jour dans le début de l’après-midi, après un
accouchement sans trop de difficultés.
       C’était une belle petite fille.




                               68
      CHAPITRE              CINQ.




Nous sommes en 1887.
Dix années ont passé depuis la naissance
de la petite Stéphanie.
Nous assistons à la mésentente du couple
causé en grande partie par l’intérêt, et par
la passion du jeu de Jean-François.




                   69
       Dans un mouvement d’humeur joyeuse, le gros, disons
l’énorme Jules Marchepain abattit la dernière carte de son
jeu. Un atout maître qui, en l’occurrence, se révélait être le
neuf de pique. Il annonça triomphalement:
       - Dix de der!
       Jean-François Courroy jura d’abord entre ses dents, puis à
haute voix:
       - Saloperie! Bordel de merde... Vraiment; comment me
suis-je débrouillé? Je l’avais complètement oublié, celui-là!
       Eh oui, le quatorze n’était pas tombé.
       Jules Marchepain remua avec peine ses cent dix kilos afin
de se saisir de sa chope de bière. De la bière, il en buvait trop,
mais il ne lui venait pas à l’idée d’en boire moins. C’était avec
la belote, son péché mignon. Il ne pouvait se passer ni de
l’une, ni de l’autre.
       - On refait un mille? questionna-t-il.
       - Pas question, maugréa Jean-François. Je suis
littéralement fauché.
       - Moi également, dit un type qui se nommait Victor
Bertrand.
       Marchepain se tourna vers son compagnon de jeu.
Léopold Levy.
       - Quel dommage! fit-il.
       - Il est préférable de s’arrêter à temps, dit Jean-François.
       - Comme je vous comprends, mon cher ami.
       Sur ce, Marchepain et Lévy prirent congé de Jean-
François et de Bertrand.
       Ce dernier regarda le comtois droit dans les yeux.
       - Je ne comprends pas que tu n’aies pas fait attention au
quatorze.
       - Excuse-moi. J’avais la tête ailleurs.
       - De cela, je m’en étais aperçu. N’empêche que nous
avons perdu une grosse somme d’argent.
       - Bon, ça va, grommela Jean-François. On ne va pas
entrer dans les détails.
       - Quand même!
       Jean-François fit la moue.
       Bertrand continua:
       - Nous accumulons les défaites depuis un sacré bout de
temps, et tout ça parce que monsieur a la tête ailleurs, sur je



                                70
ne sais quelle planète. Tu ferais mieux de me dire ce qui ne va
pas, ce qui te tracasse. Je suis ton ami. Je peux t’aider.
       - Je ne le crois pas.
       - Dis toujours!
       - Il s’agit de ma femme... Rien ne va plus chez nous, tu
sais... Les choses durent déjà depuis un bon bout de temps...
Onze ans qu’on est mariés, et je me rends compte que je ne
suis pas fait pour cette vie.
       - Alors, pourquoi t’être marié avec la Brévand?
       - Pour le Pré Brévand. Je me voyais à la tête de l’imposant
domaine. Les carrières, les champs, les forêts... Oh, bien sûr, au
début, je l’ai réellement aimée. Elle etait si belle, si rayonnante.
Je me disais qu’il devait être merveilleux de vivre auprès d’une
femme comme elle. Mais, petit à petit, mon instinct d’homme
matérialiste, ambitieux, a vite pris le dessus sur mes sentiments.
En un mot, je voulais être le patron. Tu me comprends?
       - Oui, oui...
       - Mais ça n’a pas marché!
       - Et pour cause... La Brévand a toujours passé pour être
une femme de tête. Il était à craindre que son mariage ne
l’influencerait nullement. C’est une femme qui aime les
responsabilités, qui aime diriger. En plus, il s’agit de biens
qu’elle tient de son premier mari. Elle ne tenait pas à te laisser
faire. Logique!
       - Elle n’a même pas voulu que je m’occupe de la ferme...
Elle n’a confiance qu’en son Honorin Cipriot.
       - Que veux-tu? Ce type est né avec la terre. Il ne connait
que la terre. Elle n’a pas tort d’avoir confiance en lui. Et puis,
c’est un dur à la tâche. Il ignore la fatigue.
       - Tudieu! C’est désagréable de se rendre compte qu’on
est pris pour du crottin de cheval.
       - Allez, cesse de débiter des âneries et buvons un autre
verre.
       La patronne du café leur servit du Côtes du Rhône, celui-
là même qu’ils avaient l’habitude de boire tous les soirs.
       Jean-François s’appuya mollement contre le comptoir du
café. Il avait l’air fatigué. Fatigue morale. Le désenchantement
de son mariage, et l’alcool aidant, il en avait marre. Il pensa
soudain à sa femme. Elle devait être couchée, à cette heure-
ci.
       - Eh, patronne, remets-nous ça.
       Il savait qu’il avait trop bu, mais il avait envie de boire
encore plus.



                                71
      Ne plus penser à Adeline. Ne plus penser au Pré Brévand.
      Il voulait tout oublier, comme s’il ne savait pas que
l’alcool n’arrangeait rien.
      Ils burent de concert après avoir trinqué bruyamment. Si
Bertrand supportait le vin, ce n’était pas le cas de Courroy. Il
commençait fortement à ressentir des tremblements dans les
mains. Et ses jambes avaient tendance à se dérober sous lui.
Ce n’était donc pas sans raison qu’il se cramponnait au zinc
du comptoir.
      - Et ta fille, elle va bien? demanda Bertrand.
      - Ben ouais...comme une gamine de dix ans.
      - Elle va à l’école?
      - Oui. A Cornimont.
      - Alors, comme ça, c’est la guerre avec ta femme?
      - En quelque sorte, oui. Surtout depuis qu’elle s’est
aperçue que je jouais. Que je dilapidais mon argent dans des
sorties nocturnes.
      - Tu travailles, non? C’est ton argent!
      - Elle prétend que j’ai commencé à taper dans le capital
du domaine. Mais, ce n’est pas vrai. Je n’en n’ai rien à foutre
de son argent. Elle peut aller au diable avec. Qu’est-ce qu’elle
croit? Que j’ai besoin d’elle pour vivre? Je peux me débrouiller
tout seul... Je foutrai le camp... D’abord, à quoi je sers? Il m’est
interdit de donner un seul ordre à son Cipriot ou encore à un
des ouvriers des carrières. Là-haut, je te le dis, je suis considéré
comme de la merde.
      - Elle t’aime, non?
      - Elle m’aimait. Seulement chez les paysans, l’amour de la
terre passe avant l’amour des hommes. On ne sacrifie pas un
morceau de terrain à un homme, fut-ce son époux.
      - C’est trop bête! dit l’autre.
      - Tu veux vraiment le fond de ma pensée? On ne me l’a
jamais dit ouvertement, mais on m’a reproché de ne pas être
un homme de la terre. Que je ne pouvais rien comprendre à
cette terre ingrate qui fait souffrir tant de nos semblables, moi
qui ne connait que les chiffres et les beaux vêtements.
      - Tu en es sûr?
      - Je ne fais que dire la vérité. On n’a pas cherché à me
donner une seule chance.
      - A mon avis, ton tort a été de montrer que tu voulais
devenir le maître incontesté des lieux.
      - C’est possible, possible... voire certain.




                                72
      Dans son euphorie d’homme grisé par un trop plein de
vin, Jean-François se montrait loquace à l’extrême, lui qui,
d’habitude, était si avare de confidences sur lui-même et sur
sa vie familiale.
       Bertrand, lui, ne parlait pas beaucoup sur ce qu’il était.
On savait peu de choses sur son compte. Seulement qu’il était
célibataire; maçon de son état, et qu’il avait pris pension chez
la mère Voinot. Il préférait écouter les autres parler.
      - Et les autres gosses de ta femme, qu’est-ce qu’ils
deviennent?
      - N’en parlons pas, va. Je n’en n’ai pas envie.
      - Ah bon!
      - Buvons un autre verre, ça vaudra mieux.
      - Comme tu veux.
      - Eh la patronne, tu ne vois pas que nos verres sont à
nouveau vides.
      - Je ne vous sers plus. Vous avez trop bu. Et puis, il est
grand temps que je ferme mon établissement. L’heure est
passée. Je ne tiens pas à avoir des problèmes avec les
gendarmes.
      - Hein? rugit Jean-François... Tu vois comme on est traités.
On est ses meilleurs clients et elle nous fout dehors comme des
malpropres. Si c’est pas malheureux.
      - Monsieur Jean-François, je vous répète que vous avez
trop bu.
      - Bon, je n’insiste pas. On s’en va. A la prochaine.
      Adelaïde Bonvoisin ne comprenait pas Jean-François.
C’était la première fois qu’elle le voyait dans un état pareil.
Certes, il venait régulièrement jouer à la belote, mais au grand
jamais, elle ne l’avait vu boire de cette façon.
      Ce devait être vrai ce qu’il racontait au sujet de sa
femme.
      Voilà la faiblesse des hommes. L’alcool leur sert de refuge
au moindre déboire.
      - On y va, Bertrand?
      - On y va, Courroy.
      Ils durent se cramponner l’un à l’autre pour sortir du café.
      Non, vraiment, le tableau n’était pas beau à voir. Deux
ivrognes se tenant par le bras. On aurait pu jurer qu’il s’agissait
là d’individus aux moeurs particulières.
      Le plus dur pour eux était de descendre l’escalier. Ils y
arrivèrent non sans mal. Ils y arrivèrent sans ce casser la figure,
ce qui, là, tenait du miracle.



                                73
     Ils étaient tellement imprégnés de vin qu’ils ne ressentirent
même pas la fraîcheur de la nuit. Il faudrait beaucoup plus
pour les dessaouler.
     Ils se relâchèrent, et dans un moment de panique, Jean-
François s’écria:
     - Ma charrette... Mon cheval... Ils ne sont plus là.
     - Ben oui, y a rien, bégaya l’autre.
     Heureusement, un coin de voile se leva dans son esprit
embrumé.
     - Suis-je idiot! C’est vrai, je suis venu à pied.
     - Ah oui, bien sûr, se contenta de prononcer le maçon.
     Ils se déplacérent de la démarche hésitante, voire
zigzaguante des ivrognes.
     Arrivés au carrefour, ils se séparèrent. L’un allant vers le
centre, et l’autre prenant la direction de Travexin.
     - Mes hommages à ta bourgeoise et à ta môme, rigola
Bertrand.
     - Tu parles, tu parles!

      *****************************************************************
***

      Et sans plus se retourner, Jean-François s’engagea dans la
rude montée du Pont du Gouffre. Si rude qu’il se demanda s’il
arriverait en haut sans se casser la figure. Il était seul, perdu
dans la nuit. Une nuit plus sombre qu’à l’ordinaire. S’il venait à
dévaler le fossé; qui viendrait le chercher? Surtout qu’en bas,
le cours d’eau n’était pas à sec.
      Et à ces heures-ci, pas âme qui vive dans le secteur.
      « Pourquoi pas se foutre à l’eau, après tout? Plus de
Jean-François Courroy. Pas beaucoup de monde pour te
regretter, tu sais. »
      Et cependant, il continua sa route.
      Lorsqu’il fut en haut de la côté, il était exténué.
      Il n’avait pas très envie de revenir au domaine, mais où
pourrait-il coucher? A la minute présente, ce qu’il recherchait
avant tout, c’était un bon lit douillet pour pouvoir reposer ses
jambes molles et fatiguées. Et dormir, dormir...
      A la ferme, il trouva la porte du devant fermée à clé. Il se
décida pour le charru. La porte du charru restait ouverte en
tous temps. Mais dans l ’obscurité, il ne vit pas la plaque en gré
des Vosges qui servait de marche, et il alla se raboter le




                                   74
menton sur le bord de la fontaine. S’ensuivit alors toute une
série d’injures ordurières à l’encontre de la terre entière.
       Il était inévitable que ses cris réveillèrent la maisonnée. Le
premier à être sur les lieux fut Honorin. En culotte de flanelle et
maillot de peau. Les cheveux ébouriffés, il ressemblait à une
drôle de bête sortie d’une boite à malice. Il était rouge de
colère. Ses bras se balançaient dans tous les sens.
       - Qu’est-ce que ça veut dire? Quel est ce boucan?
       Petit à petit, il distingua dans la pénombre, Jean-François.
       - Bien sûr, bien sûr... Je ne suis pas étonné... Dans quel état
il s’est mis, ce zèbre!
       Jean-François le regarda d’un air ahuri. Tout ce qu’il
trouva à dire fut:
       - Je ... Je suis tombé sur le bord de la fontaine. Voyez! Je
saigne.
       - Et alors, que voulez-vous que j’y fasse?
       - Je saigne, je vous dis.
       - Bon sang, vous n’allez pas en mourir. Je n’ai jamais vu
quelqu’un mourir d’une blessure au menton.
       - Vous n’avez pas de coeur. Vous n’avez pas de pitié,
Cipriot. Vous êtes une brute.
       - Vous savez ce qu’elle vous dit, la brute? Elle vous dit
merde. Vous avez vu l’heure qu’il est? Près de deux heures du
matin. Vous nous réveillez parce que vous ne tenez plus
debout. Vous feriez mieux d’aller cuver votre vin, ailleurs...
Nous, on travaille. Nous, on doit se lever à quatre heures. Aussi,
il peut vous arriver n’importe quoi, je m’en balance comme de
l’an quarante.
       - Espèce de saligaud, rugit Jean-François, espèce de
saligaud de paysan de merde, je vais te la casser en deux, ta
sale gueule!
       Il se rua sur Honorin, les poings en avant. Fort
heureusement, celui-ci se mit de côté, et du coup, Jean-
François se retrouva par terre, les quatre fers en l’air.
       Vu son état, il était dans l’impossibilité de se relever.
       - Pauvre type, va! ironisa Honorin.
       Quelques secondes plus tard, la porte de la cuisine
s’ouvrit livrant passage à Adeline. Elle avait entendu la
dernière parole du fermier.
       - Honorin, il suffit! Vous n’êtes pas là pour insulter mon
mari. Je vous somme de rester à votre place.
       - Mais...




                                 75
      - Il n’y a pas de mais. Aidez-le à se relever, et retournez
vous coucher. Qu’il soit dans un état épouvantable ne vous
regarde pas. C’est une histoire entre lui et moi, maintenant.
      Honorin s’exécuta de mauvaise grâce. Il se baissa, le prit
sous les aisselles, et d’un fameux coup de reins réussit à le
remettre debout. Alors, de sa force peu commune, il le jucha
sur son dos pour l’amener dans la chambre où il le balança
sans ménagements sur le lit conjugal.
      Il alla se recoucher sans dire un mot. Vexé au plus
profond de son être.
      Adeline rejoignit son mari qui était sur le point de
s’endormir.
      - Ah non, s’enflamma-t-elle. Tu ne vas pas dormir tout
habillé. Ce serait trop commode après tout ce que tu as fait.
On dort et on oublie tout.
      Comme il ne disait rien, ne faisait aucun geste, elle
entreprit de le déshabiller elle-même. Cependant, ce n’était
pas une mince affaire. Elle appela donc Mathilde à la
rescousse, ne voulant pas déranger Honorin.
      Les deux femmes unirent leurs efforts. Elles eurent du mal,
beaucoup de mal.
      Tout d’abord, elles s’attaquèrent aux bottes, puis le
soulevèrent pour lui enlever la redingote, le tricot et la
chemise. Elles finirent par le pantalon. Et décidèrent de le
laisser en sous-vêtement.
      Une fois Mathilde partie, Adeline secoua son époux.
      - Non, non, et non, réveille-toi! Je ne veux pas que tu
dormes!
      - Laisse-moi tranquille. J’ai mal. Laisse-moi tranquille. J’ai
la tête qui tourne. Je veux dormir.
      - Il n’en n’est pas question. Il est grand temps que nous
ayons une conversation sérieuse, tous les deux, ne crois-tu pas,
Jean-François Courroy?
      - Plus tard, plus tard... Pas maintenant.
      Et il s’endormit, ne sentant plus les coups de poing
d’Adeline qui lui martelaient la poitrine. Vaincue, elle se tourna
de son côté et se mit à pleurer.
      Plus par nervosité que par chagrin.

     *****************************************************************
*




                                  76
      Le lendemain matin, lorsque Jean-François se réveilla, le
soleil était déjà haut dans le ciel. Les gens de la ferme se
trouvaient dans les champs, et les carrières fonctionnaient
depuis l’aube.
      Après s’être habillé rapidement, il se rendit à la cuisine.
Déserte, naturellement. Un bol vide traînait sur la table.
      « C’est sûrement pour moi, se dit-il. En effet, un bon bol de
café sera le bienvenu. »
      Il avait un affreux mal de crâne, et un goût atroce dans le
fond de la bouche. Il prit la cafetière brûlante et se servit. Par
contre, il ne toucha pas à la miche de pain. L’idée de manger
l’écoeurait.
      « Quelle cuite, mes aïeux, quelle cuite! »
      A dix heures trente, Adeline revint du chantier, et elle le
trouva dans la cuisine, la tête entre les mains.
      Il n’était pas beau à voir.
      - Ah, c’est toi, Adeline, fit-il surpris.
      - Alors, aujourd’hui, je te promets que tu vas m’écouter.
      - Pourquoi dis-tu cela?
      - Parce que cette nuit tu as refusé la conversation que je
te proposais. Je le conçois; que peut-on obtenir d’un homme
qui a bu?
      - Je ne me souviens pas de grand-chose, rétorqua-t-il.
Seulement que j’étais au café avec Bertrand et que nous
avons bu quelques verres. Le reste m’échappe. Je ne sais
même pas comment je suis rentré à la maison.
      - Pour ta gouverne, sache que tu as voulu te battre avec
Honorin et que tu t’es retrouvé par terre. Eh oui, tu t’es
ridiculisé, mon pauvre ami.
      - Ce fut une erreur de parcours.
      - Tu parles! Tu les collectionnes, les bêtises... Puisque nous
sommes en tête à tête, nous allons nous expliquer en toute
clarté, une fois pour toutes. J’espère que tu te rends compte
que ton comportement ne nous occasionne que des
désagréments; notamment une réputation douteuse qui peut
nous causer du tort, dans nos affaires. Le commerce est notre
raison de vivre. Une mauvaise réputation a tôt fait de réduire le
nombre des clients. Toi qui es dans la comptabilité, tu ne dois
pas l’ignorer.
      - Par pitié, épargne-moi ta morale. J’ai un tambour qui
résonne dans la tête.
      - Tu l’as bien voulu. Personne ne t’a obligé à boire autant.
Que tu détruises ta santé, passe encore, mais que tu refuses le



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dialogue, et que tu nous portes préjudice, là, je ne suis plus
d’accord. Est-ce clair?
      - Très clair.
      - Je voudrais savoir ce qui te prend, Jean-François.
D’abord, tu nous affligé avec ta passion du jeu, et comme tu
as jugé que cela ne suffisait pas, tu te mets à boire.
      - Je te fais remarquer que c’est peut-être la deuxième ou
troisième fois, seulement.
      - Sûrement pas la dernière.
      - Tu exagères, Adeline.
      - J’envisage le pire, c’est normal...
      - Si nous commençons de cette manière, nous
n’arriverons à rien... Je me suis fortement enivré plus que les
premières fois, il est vrai.
      - Parce qu’une fois de plus, tu as perdu une certaine
somme au jeu, je suppose.
      - Oui, j’ai perdu, mais là n’est pas la raison.
      - Alors, quelle est cette raison?
      - Je me suis rendu compte, qu’ici, on a une piètre opinion
de moi. Dans ton monde, il n’y a pas de place pour moi. Tu
passes les autres avant moi. Tu aimes à répéter que ton Cipriot
est le seul capable de s’occuper de la ferme; et Germain, ton
contremaître, des carrières... Ouais, ouais, tu n’as jamais voulu
que ton mari devienne le maître de ces lieux. Je ne
demandais pas grand-chose. Participer seulement à la vie du
domaine. J’en avais le droit puisque j’étais devenu ton époux.
Eh non, madame n’a pas voulu. Une fois mariés, ne doit-on pas
tout partager... Mais ce pouvoir, justement, tu n’as jamais eu
l’intention de le partager. Pas un instant, tu n’aurais accepté
que je dirige le Pré Brévand. C’était toi et pas un autre. Tu as
une drôle de façon de concevoir l’amour, Adeline. Toi qui me
répétais sans cesse que tu m’aimais, que rien d’autre ne
comptait... Voilà donc ce que j’avais à te dire.
      - Ceci n’excuse pas ta passion du jeu.
      - J’aurais pu faire un effort si toi, de ton côté, tu en avais
fait un. Quel mal aurais-je fait en dirigeant le domaine?
      - Ma parole, mais tu ne penses qu’à ça. Il ne suffit pas
d’être le maître, le patron. Encore faut-il aimer ce que l’on fait;
aimer cette terre même si elle nous fait souffrir. Pareil pour les
carrières. Toi, tu n’as pas saisi le sens de notre vie. Toi, tu désirais
juste jouer au patron. Commander à ton aise. Permets-moi de
te dire que tu n’es qu’un arriviste. C’est une certaine position




                                  78
sociale que tu visais, et non pas ma personne... Et pendant tout
ce temps, je croyais que tu m’aimais vraiment.
      - Mais oui, je t’aimais.
      - Fadaises! répliqua-t-elle. Tu mens encore... Tu m’aimais
tellement que tu as cru bon de me cacher que tu jouais. De
grosses sommes d’argent, qui plus est. Et moi, comme une
idiote, je me suis faite piégée. Je ne me suis fiée qu’aux
apparences. L’existence, maintenant, m’a fait prendre
compte des réalités. Si la beauté physique nous apparaît
tellement évidente, il faut néanmoins chercher celle du coeur.
Ce que je n’ai pas fait, et je le regrette. Je pensais que tu étais
presque parfait. Que ton élégance naturelle, je l’aurais
retrouvée dans le plus profond de ton coeur. Hélas, il n’en n’a
rien été.
      - Tu ne m’as donné aucune chance.
      - Il m’aurait été difficile de le faire. Lorsque je me suis
aperçue que ton but était de t’approprier le domaine, je t’ai
retiré ma confiance. Toute personne censée aurait fait de
même.
      - J’aurais pu participer.
      Adeline fit mine de n’avoir pas entendu.
      - Quand je pense comme je t’aimais. Oui, je t’aimais
comme une folle, et toi, tu as tout détruit. Et pourquoi? Parce
que je possédais des terres cultivables, des forêts et des
carrières de sable.
      - Adeline...
      - A quoi bon discuter?
      - Tu ne veux jamais rien entendre.
      - S’il te plaît, Jean-François.
      - Je partirai, alors... Oui, je foutrai le camp.
      - Et ta fille? Tu penses que tu as une fille? Stéphanie, elle
est de toi, il me semble.
      - Je partirai quand même.
      - Tu partiras, soit, mais je te préviens, pas avant un mois.
      - Pourquoi pas avant un mois?
      - J’ai invité mes enfants pour mon anniversaire. Jusque là,
tu dois rester.
      - Tiens, tiens! Ton anniversaire?
      - Oui. Après, tu feras ce que tu voudras. Sache que
personnellement, je ne tiens pas à ce que tu t’en ailles.
      - Moi, si... Allez, salut.
      Et il s’en fut marcher dans la campagne.




                                79
      DEUXIEME          PARTIE.




Et les enfants Brévand s’en allèrent
sur les chemins de la vie.




                   80
                  CHAPITRE          PREMIER.



                         BENEDICTE.




      C’était une chambre de bonne située au dernier étage
d’un immeuble vétuste ou l’humidité et le non entretien des
lieux avaient fait pas mal de dégâts. Dans un quartier, lui non
plus, pas très réputé.
      Un quartier peuplé uniquement d’ouvriers sous-payés qui
vivaient sans hygiène. Les maladies y étaient nombreuses, en
particulier la tuberculose.
      En France, socialement parlant, de gros efforts restaient à
faire.
      C’était une chambre de bonne minable avec juste ce
qu’il fallait de mobilier.
      Une armoire bancale et rongée par le temps. Un lit dont
les ressorts criaient abominablement. Une petite table qui avait
l’air un peu plus récente, mais sans plus. Et un fourneau qui,
n’en doutons pas, devait manquer d’efficacité.



                               81
      C’était dans cette chambre de bonne sordide et
malsaine que vivait Bénédicte.
      A sa sortie de l’Ecole Normale, l’aînée d’Adeline avait
obtenu un poste de maîtresse d’école, ici, à Saint-Claude. A
l’école communale du centre. Etant donné qu’elle débutait
son métier, et qu’en plus, elle n’était pas du pays, on n’avait
pas pu lui donner un logement près de son lieu de travail.
      « Tous occupés » lui avait-on dit.
      Toute à son bonheur d’exercer la profession tant désirée,
elle n’avait pas cherché à savoir si ce qu’on lui disait était vrai.
      Il lui fallait faire presque un kilomètre à pied pour se
rendre à l’école. Cela ne la rebutait pas du tout. Rien ne la
rebutait. Elle était heureuse...
      Au début, bien évidemment, elle avait eu peur de ne pas
se faire à cette région; à cette ville qu’elle ne connaissait pas.
       Ce fut le contraire qui se produisit. Bien vite, elle se sentit
à l’aise à Saint-Claude.
      Et puis, ses élèves lui donnaient pleine satisfaction. Peu de
turbulents, peu de cancres. Deux ou trois sur les vingt huit de la
classe. Et deux garçons particulièrement doués. Jean Rouget
et Victor Malpertuis.
      Les collègues de Bénédicte l’avaient accueillie avec joie,
lui facilitant la tâche pour les premiers contacts.
      Le directeur, un homme fort sympathique au demeurant,
s’était montré affable, tout en conservant une certaine
réserve. Ce qui était la garantie de son autorité sur ses
subordonnés. Il ne saurait être question de se laisser déborder
par eux.
      Chacun a sa place, comme le voulait la société.
      Bénédicte était heureuse, cependant elle avait un regret.
Un seul. Celui de n’être pas retournée au Pré Brévand. D’aller
embrasser sa mère son coeur. D’embrasser aussi cette chère
Frédérique qui lui avait tant appris.
      Oui, elles étaient toutes deux si chères à son coeur.
      Elle n’oubliait pas, non plus, Stéphanie, sa demi-soeur. Elle
devait avoir dix ans, à présent.
      Et puis, un beau matin d’Avril, sa joie fut à son comble. Ce
jour où elle reçut une lettre écrite de la main de Frédérique, lui
disant que sa mère fêterait son anniversaire aux alentours de la
Saint-Jean. Elle tenait à ce que tous ses enfants soient présents.
Dans cette lettre, Frédérique lui apprenait que Stéphanie se
portait à merveille, mais pas un mot sur son beau-père. Elle




                                 82
savait que ça n’allait pas très fort, dans le couple. Elle préféra
ne pas trop y penser, car elle en avait le coeur serré.
      Quel dommage!
      « Quitter Saint-Claude, ce ne sera pas facile, se dit-
elle...Je n’ai pas beaucoup d’argent, et le voyage est long.
Tant pis, j’irai quand même. Je me débrouillerai. Sinon, maman
en serait trop malheureuse. »
      Deux jours plus tard.
      Bénédicte se fit héler par une voix féminine:
      - Ho, ho, mademoiselle Brévand!
      Elle se retourna, et reconnut la personne pour l’avoir vue
attendre plusieurs fois son fils à la sortie de l’école. Il était
question de madame Malpertuis.
      - Bonjour, madame.
      La femme s’avança vers elle, et lui tendit la main.
      - Vous ne savez peut-être pas qui je suis? lui demanda-t-
elle. Je suis la maman du petit Victor.
      - Si, si, dit-elle. Vous êtes venue l’attendre plusieurs fois
déjà à sa sortie de classe.
      - Donc, je ne suis pas une inconnue pour vous.
      - En effet.
      - Mademoiselle, si je vous ai interpellée, ce n’est pas, vous
vous en doutez, sans raison. Je tenais, d’abord, à vous
remercier pour les très bonnes notes de mon petit Victor.
      - Pourquoi me remercier, madame? Je n’y suis pour rien.
C’est votre fils qu’il faut féliciter. Il travaille très bien. Ses notes
ne sont que méritées. Ne croyez pas là que je fasse du
favoritisme. Seul le travail de mes élèves est pris en compte. En
aucun cas, je ne joue sur la mine des enfants ou encore sur la
position élevée des parents. Ce que je fais, je le fais en toute
impartialité. Je donne à chacun la chance de réussir. L’école,
ne l’oublions pas, est la préparation de la vie.
      - Je vous comprends.
      - Oui, il est exact que je suis contente de votre fils.
      - Mademoiselle, je voulais vous demander... Enfin, c’est
plutôt mon mari qui le demande... Nous aimerions que vous
veniez manger à la maison, vendredi soir.
      - Je ne sais si je dois accepter.
      - Ne voyez pas là une intention calculée de notre part, vis
à vis de Victor. Non. A la vérité, c’est que mon époux est
originaire des Vosges. Du Tholy. Et nous avons entendu dire que
vous aussi, vous étiez du pays. Pierre voudrait se replonger dans




                                  83
ses souvenirs, et parler avec vous des Vosges. Vous acceptez,
n’est-ce pas?
       Bénédicte hésitait. Devait-elle vraiment y aller? Elle ne les
connaissait pas, ces gens. Mais dans le fond, cette dame avait
l’air si gentille. Et après tout, ne devait-elle pas commencer à
faire connaissance avec les gens du cru?
       Ce n’était pas une solution de rester seule dans son coin.
Un jour ou l’autre, la solitude lui tomberait dessus sans crier
gare.
       - C’est d’accord, je viendrai, madame. Mais, je ne sais
même pas où vous habitez.
       - Venez, je vais vous montrer, dit-elle. Nous habitons
quelques rues plus loin.
       En chemin, madame Malpertuis lui apprit qu’elle
s’appelait Yvonne, et que son mari travaillait à la fabrique de
pipes. Elle lui apprit également qu’ils avaient un autre fils, plus
âgé, celui-là. Il avait seize ans.
       - Alors, à vendredi, dix neuf heures. Nous comptons sur
vous.
       - N’ayez crainte. Je viendrai.
       Madame Malpertuis s’en fut. Bénédicte en profita pour
faire ses courses. Cela l’avait retardée. Elle sentait son estomac
crier famine. Et elle avait horreur de cette sensation.
       La nuit venue, elle eut du mal à s’endormir. Elle pensait à
cette soirée proposée par les Malpertuis.

     *****************************************************************
**

     Un homme de forte corpulence vint lui ouvrir. C’était
Pierre Malpertuis.
     - Bonsoir, monsieur, fit-elle.
     - Bonsoir, mademoiselle. Entrez donc!
     Yvonne s’empressa de venir lui serrer la main.
     - Je suis heureuse que vous soyez venue.
     - Une promesse est une promesse, madame.
     Elle vit tout d’abord Victor. Un Victor tout intimidé de voir
sa maîtresse d’école à la maison. Un Victor qui ne savait plus
où se mettre.
     Debout, près de la fenêtre se tenait un grand garçon.
Trop grand pour son âge. Léopold, le fils aîné. Il travaillait à la
fabrique de pipes, comme son père.




                                  84
       La table avait été installée dans une modeste pièce que
l’on pourrait qualifier de salle à manger.
       Pierre précisa:
       - Nous avons un autre invité, mademoiselle.
       - Je ne suis pas la seule, alors?
       - J’espère que vous n’en n’êtes pas contrariée? fit
Yvonne.
       - Pas du tout.
       Pierre Malpertuis invita Bénédicte à s’asseoir. Ce qu’elle
fit, après une brève hésitation. Elle prit place au milieu de la
table.
       Un peu plus tard, on frappa à la porte d’entrée.
       - Ce doit être lui, dit Pierre. Je vais aller ouvrir.
       Il revint presque aussitôt en compagnie d’un jeune
homme sobrement vêtu; aux cheveux soignés. Et il avait les
yeux si bleus, si clairs, si limpides que Bénédicte y plongea son
regard. Un regard émerveillé.
       Son coeur se mit à battre un peu plus vite. Elle avait été
rarement mise en présence d’un aussi beau garçon. Le jeune
homme la regarda également. Ses yeux exprimaient une
incroyable lueur de gentillesse et de douceur.
       Il la trouva charmante, vraiment charmante. A tout dire, il
ne voyait qu’elle.
       Ils se sourirent simplement, naturellement. Et c’était
comme s’ils s’étaient connus de longue date.
       Bénédicte se rendit compte que pour la première fois de
sa vie, son coeur s’emballait devant un garçon.
       Pierre rompit la glace.
       - Mademoiselle Bénédicte, voici mon neveu Romain.
Romain Malpertuis, le fils de mon frère... Romain, je te présente
mlle Bénédicte Brévand, la maîtresse d’école de Victor.
       - Enchanté, dit-il.
       - Moi de même, monsieur.
       Ils se serrèrent la main.
       « Mon dieu, comme elle est jolie! » pensa Romain.
       - Assieds-toi donc, dit le maître de maison. Tu es ici, chez
toi, tu le sais bien.
       Il choisit de prendre la chaise qui se trouvait être juste en
face de celle de Bénédicte.
       Yvonne demanda:
       - Que diriez-vous d’un verre d’alcool avant le repas?
       - Je bois de l’alcool que très rarement, répondit-elle.




                                85
      - Celui-là; goûtez-le. Uniquement pour me faire plaisir.
C’est moi qui l’ai préparé avec de la gentiane ramassée sur
les hauteurs de nos collines.
      - Dans ce cas...
      Bénédicte but le breuvage à petites gorgées. Le goût trop
amer de la gentiane la surprit désagréablement. Par tact, elle
se retint de faire la moindre grimace. La bienséance lui
interdisait de montrer ce qu’elle ressentait. Elle aurait été
peinée d’occasionner un affront à ces braves gens qui
n’avaient de souci que de lui faire plaisir.
      - Qu’en pensez-vous? demanda Yvonne.
      - Pas mauvais.
      Romain la regarda avec un sourire aux coins des lèvres.
      - C’est étonnant, dit le jeune homme. C’est bien la
première fois que j’entends dire par une personne qui n’est pas
du pays que ce breuvage n’est pas mauvais. Seuls, les gens
d’ici semblent apprécier ce vin de gentiane.
      - Romain, n’as-tu pas honte?
      - Mais, ma tante, je ne fais que dire la vérité. Ta liqueur de
gentiane est par trop amère.
      Pierre se fâcha.
      - Romain, tu n’as un peu fini, non?
      - Je te prie de m’excuser, mon oncle.
      Yvonne reprit sa bouteille de gentiane. L’incident était
clos. On allait pouvoir commencer à manger.
      Sans perdre un instant, monsieur Malpertuis axa la
conversation sur les Vosges. On devinait qu’il avait du regret
d’avoir dû quitter le pays tant aimé.
      - Pourquoi avoir quitté les Vosges? demanda Bénédicte.
      - Simple. J’ai rencontré Yvonne qui était une jurassienne,
et comme je n’étais pas assez costaud pour travailler la terre à
l’image de mon père et de mon grand père, j’ai accepté de
suivre Yvonne à Saint-Claude où je n’ai pas tardé à trouver
une place à la fabrique de pipes... Et nous nous sommes
mariés. Un peu plus tard, j’ai fait venir mon frère. Lui, à l’inverse
de moi, était costaud, seulement il avait horreur de la terre. Il
était content de s’en aller.
      - A la fabrique de pipes, lui aussi?
      Romain prit la relève de son oncle.
      - Non. Mon père fut embauché à la construction du
chemin de fer. Les principales lignes de Franche-Comté. Dôle,
Lons le Saunier, Saint-Claude, Besançon et Pontarlier. C’était
dur, mais il aimait ce travail.



                                 86
      - Il aimait, dites-vous? Pourquoi, il ne le fait plus?
      Pierre reprit la parole.
      - Le père de Romain n’est plus. Il est mort.
      Bénédicte était pâle de confusion.
      - Veuillez me pardonner.
      - Vous ne pouviez pas savoir, fit Romain.
      Pierre continua:
      - Après un hiver vigoureux, mon frère fut atteint de la
maladie des poumons. Il n’a pas été possible de le soigner
correctement. La phtisie, que ça s’appelle.
      - Aujourd’hui, leur apprit Bénédicte, les médecins ont
tendance à la désigner sous un autre nom. La tuberculose.
      - Ma mère en est morte aussi, dit Romain. C’est un virus
qui se propage.
      - Oui, je sais, admit Bénédicte.
      - Mais, n’en parlons plus... C’est ça, n’en parlons plus.
      - Comme je vous comprends.
      Il lui sourit. De son plus beau sourire. Elle comprit que ce
garçon était en train de lui faire chavirer le coeur.
      A la fin du repas, Bénédicte posa une question qui lui
brûlait les lèvres depuis pas mal de temps. Une question qui
s’adressait plus particulièrement à Romain.
      - Vous faites quoi dans la vie?
      - Je suis dans les chemins de fer.
      - Comme votre père faisait? Vous posez les rails?
      - Pas du tout. Ce travail n’a pas d’intérêt pour moi. Je suis
conducteur de locomotives.
      - Vous voulez dire que c’est vous qui faites fonctionner ces
infernales machines qui font tant de bruit. A moi, elles me font
peur.
      - Il n’y a pas de quoi avoir peur. On s’habitue à tout, vous
savez.
      Au dessert, une fois avalé le dernier morceau de tarte aux
pommes, la jeune fille s’aperçut que le temps avait passé trop
vite. A la pendule de la salle à manger, les aiguilles indiquaient
plus de minuit.
      - Mon dieu, déjà, s’écria-t-elle. Il faut que je m’en aille.
      - Sans avoir pris un café?
      - Il est tard, plus tard que je ne l’avais supposé.
      - Laissez-vous fléchir, Bénédicte. A votre âge, le café
n’empêche pas le sommeil. Et puis, ce n’est pas tous les jours
que vous êtes accueillie dans une famille de Saint-Claude.
      Et Bénédicte se laissa fléchir.



                                87
      Elle voulait partir, mais d’un autre côté, elle retardait le
moment d’être séparée de Romain. Elle devait se rendre à
l’évidence. Il lui plaisait énormément.
      Elle but le café en plusieurs fois tant il était chaud.
      - Bon, bon, maintenant, je file, dit-elle.
      - Souffrez que je vous raccompagne, proposa Romain. La
nuit, les rues ne sont pas sûres. Sans oublier qu’il n’est pas
convenable pour une jeune fille de se promener seule, la nuit.
      - Je ne sais si je dois accepter.
      - Ce serait plus sage, tout de même, dit Pierre.


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**
        Les deux jeunes gens sortirent dans la rue, côte à côte,
enveloppés par la nuit sombre de ce début de printemps.
Bénédicte releva le col de son manteau. Il faisait encore
frisquet. Ils marchaient en silence. Un silence qu’elle n’osait
rompre. Elle se trouvait si bien ainsi. Parfois, le silence est plus
évocateur qu’un poème d’amour. Pour le moment, la
présence de Romain à ses côtés lui suffisait.
      Romain, troublé par la jeune fille, luttait farouchement
pour ne pas lui prendre la main. Ils ne se connaissaient que
depuis quelques heures. Que penserait-elle de lui s’il n’arrivait
pas à se contrôler? Ne pourrait-elle pas penser qu’il n’était pas
un garçon sérieux?
      Non, il ne voulait pas la choquer. En aucun cas. Ce serait
trop bête. Mais, le silence pour lui était devenu insupportable. Il
se décida à parler.
      - Puis-je vous poser une question?
      - Toutes les questions que vous voudrez.
      - Quel âge avez-vous?
      - J’ai vingt deux ans. Et vous?
      - Vingt quatre depuis le début de l’année. Je dois
reconnaître que j’ai été surpris de vous voir chez mon oncle. Ils
ne m’avaient rien dit.
      - Le regrettez-vous?
      - Que me dites-vous là? Vous n’y pensez pas. Je les
remercie de tout mon coeur. Rendez-vous compte que sans
eux, je n’aurais jamais fait votre connaissance.
      - Je suis très heureuse également que vous existiez. Parlez-
moi de vous, monsieur.
      - A une condition.



                                  88
      - Laquelle?
      - Que vous m’appeliez Romain, et non plus monsieur.
C’est trop pompeux.
      - Et vous, vous m’appellerez Bénédicte.
      - Bien entendu... Et nous deviendrons amis, n’est-ce pas?
Les meilleurs amis du monde, chère Bénédicte. Ainsi, vous
voulez que je vous parle de moi. Mais, vous savez déjà que j’ai
perdu mes parents de bonne heure. Mon oncle et ma tante
m’ont élevé. Vous êtes même au courant de mon métier.
      - Croyez-vous que cela peut me suffire?
      - Ma parole, vous seriez donc un rien curieuse, dit Romain
en souriant.
      - Si je dois être votre amie, il ne serait pas juste de me
laisser dans l’ignorance de ce qu’a pu être votre vie avant
notre rencontre.
      - Bénédicte, je suis conducteur de trains, il est vrai, mais tel
n’est pas le but que je recherche. Ce n’est pas une vie.. Nous
voyageons sans cesse. Nous ne nous trouvons jamais au même
endroit. A l’heure actuelle, j’étudie pour pouvoir un jour
devenir chef de service dans une gare, et plus tard, pourquoi
pas, devenir chef de gare. Il s’agit là d’un travail enrichissant
avec de grandes responsabilités. Le chef de gare doit diriger
tous les convois qui passent par chez lui.
      - Les études doivent être assez difficiles?
      - Assez, mais je ne me débrouille pas trop mal.
      - Alors, tout est pour le mieux.
      - Comme vous dites.
      - Je voulais vous demander. Vous avez une petite amie?
      - Serais-je en votre compagnie si j’en avais une?
      - Je ne sais pas, Romain.
      - Je vais vous avouer une chose, Bénédicte. Je suis ce
qu’on appelle une personne franche, honnête et sincère. Si
j’avais une petite amie, je vous l’aurais déjà dit.
      - C’est qu’à votre âge, la plupart des garçons ont une
petite amie ou sont sur le point de se marier. Voilà pourquoi je
vous ai posé cette question.
      - L’an passé, j’ai rencontré une jeune fille, se mit-il à
raconter. Elle habitait près de la gare de Besançon. Mariette
était son nom. Seulement; elle était volage. Un seul garçon ne
lui suffisait pas. Elle aimait séduire. Elle disait toujours, et sans
vergogne, qu’elle serait bien bête de ne pas profiter de sa
beauté. Si bien qu’un jour, vous vous en doutez, elle m’a laissé
choir comme un vieux pantin désarticulé.



                                 89
      - Vous l’aimiez?
      - Je le croyais. Je me suis vite rendu compte que ce
n’était pas le cas. Lorsqu’elle m’a quitté, je n’ai pas versé une
seule larme. Je n’avais pas le coeur gros. A dire vrai, j’étais
plutôt soulagé qu’elle fut partie. Comprenez; quand nous
sortions; ma fierté en prenait un sacré coup. Elle ne faisait que
regarder les autres. Je vous le dis, c’était difficilement
supportable. Non, non, je ne l’aimais pas, vous pouvez me
croire.
      - En êtes-vous sûr?
      - Tout à fait. Après cette désillusion, j’ai laissé les filles de
côté. J’avais peur de revivre une expérience similaire... jusqu’à
ce soir. Ce soir où vous m’êtes apparue. J’ai vu tout de suite
que vous n’étiez pas comme les autres. Je crois, en effet, que
je peux vous faire confiance.
      - Je ne me suis jamais trop intéressée aux garçons,
Romain. Trop timide et trop occupée à mes études, et plus
tard, à mon métier.
      - Parmi vos collègues, non?
      - Non, personne digne d’intérêt.
      - Vous m’en voyez ravi... A part vos études, que s’est-il
passé dans votre vie?
      - J’ai été élevée par ma mère. Je n’ai qu’un vague
souvenir de mon père. Il est décédé alors que j’étais toute
petite. Ma mère s’est remariée, voici onze ans. Hélas, elle ne
s’entend pas avec son mari. Ils ne sont pas du même monde.
Mon beau-père est comptable. Ma mère vient de la terre. Ils
n’ont jamais réussi à se comprendre. C’est dommage, car ils
auraient pu être heureux, tous les deux.
      - Vous êtes donc née d’un premier mariage?
      - Oui.
      - Vous aimez votre mère?
      - Beaucoup.
      - Et votre beau-père?
      - Je l’aime bien, aussi. Je suis d’ailleurs, la seule à lui
montrer un peu d’affection. Je sais qu’il a des défauts... Ce
n’est pas une raison pour le mépriser, comme on le fait chez
nous. On lui reproche surtout sa passion pour le jeu. Il a joué, et
perdu d’importantes sommes d’argent. Les heurts ont
commencé lorsque ma mère s’est aperçue qu’il engloutissait
l’argent dans des parties de cartes.
      - Il aurait dû s’arrêter.




                                  90
     - On n’arrête pas un joueur. C’est un vice qu’il a dans la
peau.
     - Y-a-t-il eu des enfants de ce second mariage?
     - Oui, une fille. Stéphanie.
     - Vous l’aimez bien?
     - Bien sûr! Quelle question?
     Tout doucement, ils se rapprochaient de la rue où habitait
Bénédicte.
     Elle eut un petit choc au coeur.
     « Déjà. »
     Eh oui, il lui fallait se séparer de ce garçon qui lui plaisait
de plus en plus. Elle était, actuellement, au comble du
bonheur.
     - Voilà, c’est ici, dit-elle. Nous sommes arrivés.
     Romain lui prit la main, et lui murmura à l’oreille:
     - Puis-je espérer vous revoir?
     - Oui, répondit-elle. Quand vous le désirerez.
     - Il y a une petite fête dans un village à côté de Saint-
Claude, dimanche prochain. Nous pourrions y aller?
     - Oui, Romain, nous irons, vous et moi.
     Ils se quittèrent sur une simple poignée de mains. Ils
avaient tous deux le coeur gros.
     Romain s’en retourna chez son oncle. Il marchait
lentement. Que lui importait de rentrer tard puisqu’il n’avait
dans la tête que le doux visage de Bénédicte. Il avait hâte de
la revoir. Elle était si jolie. Et elle avait l’air si gentille, si douce.
     Il n’avait pas encore connu de fille comme elle.
     Avec elle, il pourrait être heureux. Il le savait.
     Vivement dimanche!
     Quand il s’endormit, il voyait encore le doux visage de la
jeune fille.

      *****************************************************************
***

      Bénédicte, quant à elle, eut du mal à trouver le sommeil.
Elle se retournait sans cesse dans son lit.
      « Oh, Romain. Cher Romain. »
      Elle prononçait son nom sans arrêt, de peur que le
sommeil ne vint la surprendre trop tôt.
      Non, elle ne voulait pas s’endormir maintenant. Elle vivait,
éveillée, un rêve merveilleux, plus beau, beaucoup plus beau
que ceux qu’elle faisait quand elle était endormie.



                                   91
      C’était elle qui luttait afin que ses paupières ne se
fermassent point.
     Mais, il était déjà tard dans la nuit, et si son esprit était en
ébullition, son corps, lui, réclamait le repos.
     Et elle s’endormit en prononçant le nom du jeune
homme.

      *****************************************************************
***

      Arriva le dimanche tant attendu.
      La journée était belle. Le soleil brillait haut dans le ciel,
depuis le matin. En somme, une journée faite pour les
amoureux.
      Romain était venu la chercher. Il arriva sur les coups de
quatorze heures trente.
      Bénédicte était déjà prête. Accoudée à la fenêtre depuis
de longues minutes, elle l’avait vu arriver.
      Elle ajusta son chapeau, et descendit précipitamment
l’escalier.
      - Bénédicte!
      - Romain!
      - Auriez-vous couru? Vous avez l’air toute essoufflée.
      - Mais non, voyons.
      - Je ne vous crois pas. Enfin...
      Il lui prit la main. Ils se rendirent ainsi à la fête, sans se
presser. A quoi bon? Ils avaient toute la journée pour eux. Et
tout autour, la nature était leur complice. Les arbres, les
plantes, les fleurs rayonnaient de toutes ces couleurs
magnifiques amenées par le printemps si généreux.
      Le chant des oiseaux les avait accompagné tout au long
de la route.
      Bénédicte serra sa main encore plus fort, comme si elle
eut peur qu’il ne retira la sienne.
      Mais il n’en n’avait pas l’intention.
      - Je suis heureux, lui dit-il. Comme je ne l’ai jamais été.
      - Moi aussi. Ah, si seulement, le temps pouvait s’arrêter.
      Alors qu’ils gravissaient un petit sentier, la jeune fille
aperçut un ruisseau sur leur droite qui crachait une eau
descendant de la montagne.
      - Il fait bon, dit-elle. Si on s’asseyait au bord de ce
ruisseau?
      - Je suis d’accord, fit Romain. C’est une bonne idée.



                                   92
     - La fête attendra.
     - Nous ne sommes pas obligés de nous y rendre.
L’important est que nous soyons ensemble. Et nous sommes
seuls ici. Ce qui est vraiment merveilleux.
     - Oh oui, Romain.
     En s’asseyant, Bénédicte prit soin de ne pas trop froisser sa
robe. Une belle robe bleu ciel que sa mère lui avait acheté
avant qu’elle ne quitta le Pré Brévand.
     Elle vint nicher sa tête au creux de l’épaule du garçon.
Elle était vaincue; elle était amoureuse. Et sa timidité avait
complètement disparu.
     - Bénédicte, puis-je vous embrasser? demanda-t-il, dans
un profond émoi.
     Elle ne répondit pas.
     « Qu’attend-il, cet idiot? Bon sang, il n’a pas besoin de
ma permission. »
     Elle se tourna vers lui, sourire aux lèvres. Alors, il comprit.
     Il l’embrassa délicatement. Enfiévrée, Bénédicte répondit
à son baiser. Et à nouveau, elle posa sa tête dans le creux de
son épaule. Il lui caressa les cheveux d’un geste léger. La
rudesse, il laissait cela aux hommes mus par un instinct bestial
qui ne pensaient à faire l’amour sans se préoccuper des
attentes de la femme.
       Romain n’était pas de cette catégorie. Gentil, un rien
réservé, il recherchait l’amour avant tout.
       Aujourd’hui, il l’avait trouvé. Oui, il l’aimait. Maintenant, il
en était certain. Bénédicte était la femme de sa vie.
     - Bénédicte, je...Je...
     Désarroi complet chez le jeune homme. Les mots
refusaient obstinément de sortir de sa bouche.
     - Oui, Romain. Que voulez-vous me dire?
     - Je ne sais comment m’exprimer. C’est idiot, n’est-ce
pas?
     - Il n’y a rien d’idiot entre nous.
     Enfin, il se décida à se jeter à l’eau.
     - Bénédicte, je vous aime. Je vous aime de tout mon
coeur.
     - Moi aussi, je vous aime, Romain.
     Un merveilleux frisson les secoua tous deux. Submergés
par une vague de tendresse, de bonheur, de douceur, d’un
bien-être de se trouver ensemble.
     Retrouvant le sens des réalités, Bénédicte dit:




                                  93
     - Il faudra que je vous quitte bientôt. Mais, rassurez-vous,
provisoirement.
     - Me quitter? Comment cela?
     - Je vais vous expliquer, Romain. J’ai reçu une lettre de
ma mère. Elle organise dans quelque temps une grande fête
pour son anniversaire. Elle tient absolument à ce que j’y sois
présente. Je ne veux pas lui faire l’affront de ne pas y aller.
     - Bien sûr.
     - Je suis si contente que vous le compreniez.
     - J’irai avec vous.
     - Vous dites?
     - J’irai avec vous dans les Vosges. Je présenterai mes
hommages à votre mère.




                               94
                   CHAPITRE              DEUX.




                                AIME.




      Pendant qu’à Saint-Claude, Bénédicte découvrait
l’amour de sa vie, Aimé, son frère était devenu compagnon
du Tour de France. Sa spécialité était la menuiserie avec un
faible pour la charpente... Il s’était arrêté à Paris, depuis peu.
      Sur les conseils d’anciens, il était entré en contact avec le
père Chapuis, un menuisier du quartier de Montmartre.
      Sans difficultés, ce dernier le prit à son service.
      Le père Chapuis avait déjà un ouvrier, mais avec tout le
travail qu’on lui demandait, Aimé ne serait pas de trop.
      Aimé fut logé avec l’autre garçon dans une chambre qui
appartenait à la soeur du menuisier.
      Il apprit que son collègue s’appelait André Delacroix et
qu’il venait de Normandie. Ils étaient à peu près du même
âge, et de ce fait, sympathisèrent assez vite.
      Le soir, bien que fatigués, ils partaient à la découverte de
Paris. Ainsi, le vosgien put découvrir la Tour Eiffel, l’Arc de
Triomphe, les Champs Elysées, Notre Dame. Ils revenaient
fourbus mais contents.
      - Tu vois Aimé, disait Delacroix, tu ne mourras pas idiot. Tu
connais un peu Paris, à présent.
      Un autre soir, André demanda:
      - As-tu déjà entendu parler des anarchistes?


                                95
     - Non.
     - Mon pauvre ami, à ce que je vois, tu ignores quantité de
choses. Heureusement que tu as quitté ton pays qui te tenait
éloigné de tout. Les anarchistes sont des gars comme toi et
moi qui en ont marre de vivre dans ce monde actuel. Je
connais un type qui en fait partie. On va le voir?
     - Je veux bien, répondit Aimé.
     Ils se dirigèrent vers les bas-quartiers de Paris. S’enfilèrent
dans une rue sordide, plus que malpropre où régnaient les plus
nauséabondes des odeurs.
     Ils disparurent bientôt sous un porche où la lumière se
faisait rare.
     « Un véritable coupe-gorge » pensa Aimé.
     Delacroix poussa la première porte qu’il trouva sur sa
droite.
     Une seule pièce encombrée à l’extrême. Un véritable bric
à brac. On pouvait voir des outils de jardin, ainsi que des outils
de chantier.
     Et, sur la table vermoulue, un pistolet et une carabine. Un
peu plus loin se tenait un bahut sur lequel traînaient des
bouquins sans couvertures.
     Au fond de la pièce, une paillasse malodorante qui
servait de lit.
     Un type pas coiffé, mal rasé, y était allongé.
     Delacroix alla vers lui, la main tendue que l’autre serra
mollement.
     - Salut Amédée. Comment va?
     - Pas trop mal, répondit l’hirsute. Et toi?
     - La routine, mon vieux.
     Lorsque l’Amédée en question s’aperçut de la présence
d’Aimé, il consentit à se redresser.
     - C’est qui, c’te oiseau-là?
     - Il s’appelle Aimé Brévand. Il vient des Vosges. C’est un
collègue de travail.
     - M’ouais, comme deux cons, vous bossez chez le père
Chapuis. Vous êtes des exploités, mais vous vous en foutez,
vous continuez de travailler.
     - Tu vois, dit André, lui c’est Amédée Boilvin. Un pur
anarchiste.
     Boilvin s’adressa alors à Aimé.
     - Je te vois regarder partout. Tu es en train de te
demander pourquoi je vis dans une merde pareille. C’est
contre mon gré, figure-toi! Je suis recherché par la police. Et



                                96
fais-moi confiance, avec nous, ils ne sont pas tendres, ces
salauds. S’ils nous prennent, on va droit à la guillotine. Ils nous
jugent, c’est vrai, mais nous savons qu’au bout du compte,
c’est la mort qui nous attend. A ce sujet, beaucoup de mes
camarades ont préféré mourir les armes à la main... Car, en
fait, leurs procès, ça ne sert qu’à amuser la galerie. Ils font un
jugement parce qu’ils ne peuvent pas agir autrement... La loi,
quoi! Autrement, ils s’en passeraient volontiers.
       Amédée s’arrêta soudain de parler.
       - Je discute, je raconte des choses, mais je ne le connais
pas plus, ce gars. Je ne sais même pas si je peux avoir
confiance en lui.
       - Tu peux, Amédée. Je me porte garant de lui.
       - Je ne voudrais pas qu’une fois parti, il aille trouver la
police.
       - Il n’ira pas.
       - J’espère! dit Boilvin. Sinon, on retrouverait son corps dans
la Seine.
       Aimé ne pipait mot. Il en avait des sueurs froides. Rien
qu’à regarder l’anarchiste, il tremblait.
       Son regard était dur, glacial. Il devait tout ignorer de la
pitié.
       Delacroix l’interrogea.
       - Tu es sorti, ces derniers temps?
       - Oui. Je me suis payé un commissaire de police.
       - Il est mort?
       - Et comment! Je ne l’ai pas loupé. C’était une vraie peau
de vache. Il avait occis plusieurs camarades. Je n’ai fait que
les venger.
       - Comment ça s’est passé?
       - Simple. J’ai utilisé un vieux truc. J’ai guetté le passage
de sa carriole au coin d’une rue. Lorsque je l’ai vue arriver, j’ai
fait mine de tomber devant les chevaux. Le cocher a arrêté
l’attelage pour voir ce que j’avais. Comme je ne me relevais
toujours pas, le commissaire s’est impatience. Il est descendu à
son tour. C’est là que je l’attendais. Alors, je me suis remis sur
mes jambes et je lui ai tiré dessus. Deux balles en plein coeur.
Voilà le travail.
       - Vous avez tué un homme, balbutia Aimé, complètement
sidéré.
       - Ben oui. Ce n’est pas le premier. Et sûrement pas le
dernier.




                                 97
      - Comment est-ce possible? La vie d’un homme ne vous
est donc d’aucune importance. Je n’en reviens pas.
      Un sourire moqueur flotta quelques secondes sur les lèvres
de Boilvin.
      - Ami André, je vois que ton copain ne connaît rien à
notre mouvement. Je crois qu’il serait bon d’éclairer sa
lanterne.
      - C’est un peu pour ça que je te l’ai amené.
      - Bien. On va lui faire la leçon.
      Depuis leur arrivée, Delacroix et Aimé étaient restés
debout.
      - Asseyez-vous, crénom. Vous m’énervez, à la fin.
      Il leur fit de la place sur l’immonde paillasse.
      - Bien sûr, je ne dis pas qu’il n’y a pas de puces ou autres
cancrelats... Que voulez-vous, on fait avec ce qu’on a.
      Delacroix n’hésita pas à s’asseoir. Aimé, lui, ne savait pas
quoi faire.
      - Allez, ne fais pas tant d’histoires. Amène-toi! Tu ne vas
pas me faire croire que ta piaule chez le père Chapuis est si
raffinée.
      Aimé s’exécuta de mauvaise grâce. Il se dit qu’Amédée
Boilvin n’était pas homme à être contrarié.
      La seule vue des armes à feu posées sur la table le
contraignaient à l’obéissance.
      - Voilà qui est mieux, lança Boilvin. On va pouvoir
commencer. En premier lieu, sache que ton ami André n’est
pas anarchiste. Il n’a participé à aucune action armée. C’est
un sympathisant de notre mouvement, sans plus. Peut-être en
sera-t-il de même pour toi?
      Il se racla bruyamment la gorge avant de poursuivre:
      - Il faut savoir que le sens du mot anarchie vient du grec
anarkhia qui signifie absence de commandement... Dans
l’instauration de la société au cours des siècles, le poids de
l’état, des lois, des moeurs ont pesé de plus en plus lourd sur les
individus... Vois-tu! Une hiérarchie entre les hommes aboutit à
l’exploitation de l’homme par des hommes, ou des hommes
par l’homme. Proudhon a écrit: « Etre gouverné, c’est être
gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé,
parqué, endoctriné, contrôlé, censuré, commandé, par des
êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu... » Je puis te
dire, mon gars, ou l’on accepte la société telle qu’elle est ou
on lui livre bataille. Dans le deuxième cas, on se trouve vite




                                  98
confronté à la violence. Le sang coule, mais crois-moi, nous
n’avons pas d’autre alternative.
      - Quand même, dit Aimé.
      - Taratata! Ecoute ce que dit encore Proudhon: « Au
premier mot de plainte, on est vilipendé, vexé, traqué,
houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé,
mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et
pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. »
      Et Boilvin continua à parler de l’anarchie; de ses débuts. Il
évoqua les noms de Karl Marx, Bakounine, Louise Michel, de la
Commune de Paris aussi. Et il termina par raconter le procès
de son camarade Emile Henry, d’après un compte-rendu d’un
journal de l’époque:
      - Le juge demanda à Emile: « Pourquoi avoir patienté une
heure avant de lancer les explosifs à l’intérieur d’un
établissement aussi fréquenté que le café Terminus?
      « J’attendais qu’il y ait plus de monde. »
      « Vous avez le mépris de la vie humaine. »
      « Non, de la vie des bourgeois. »
      « Vous avez tout fait pour sauver la vôtre. »
      « Oui, pour recommencer. Je comptais prendre un billet à
la gare Saint Lazare, m’échapper et recommencer le
lendemain. »
      « Vous aviez sur vous des balles mâchées. Pourquoi? »
      « Pour faire plus de mal. »
      Le président s’est adressé aux jurés.
      « Vous connaissez le crime que l’accusé vient de vous
avouer avec cynisme. »
      « Ce n’est pas du cynisme. C’est de la conviction. »
      Un peu plus tard, défilèrent les blessés du café Terminus
comme témoins à charge.
      « Vous paraissez indifférent à ce défilé » dit le président.
      « Tout à fait indifférent, de même que vous, vous l’êtes à
des misères que j’ai connues et vues de près. »
      « Vos mains sont couvertes de sang. »
      Et notre camarade de conclure:
      « Dans cette guerre que nous avons déclaré à la
bourgeoisie, nous ne demandons aucune pitié. Nous donnons
la mort et nous savons la subir. C’est pourquoi j’attends avec
indifférence votre verdict. Pendus à Chicago, décapités en
Allemagne, garrottés à Xérés, fusillés à Barcelone, guillotinés à
Paris et Montbrison, nos morts sont nombreux, mais vous n’avez
pu détruire l’anarchie. Ses racines sont profondes. Elle est née
au sein d’une société pourrie qui se disloque. Elle est partout,


                                99
c’est ce qui la rend indomptable et elle finira par vous vaincre
et vous tuer. » Voilà où nous en sommes. Maintenant, tu en sais
presque autant que moi.
      - Vous n’avez donc pas peur de mourir? demanda Aimé.
      - Combattre les bourgeois, voler et tuer, tel est notre idéal,
répondit l’anarchiste. Si nous avions peur, nous ne serions pas
dignes de nos aînés, qui devant la sentence et le couperet ont
su relever la tête. Nous mourrons pour ce que nous croyons
être juste.
      Delacroix prit la parole.
      - Je ne savais pas que vous utilisiez des explosifs.
      - C’est plus efficace que les armes à feu, mais il ne faut
pas tomber dans un enthousiasme débridé. Nous n’en sommes
qu’aux balbutiements... Ce que je veux dire, c’est que nous
allons fabriquer des bombes qui ne tarderont pas à être au
point.
      Boilvin continua:
      - Ils tremblent ces maudits bourgeois dans leurs vieilles
carcasses; ils tremblent de terreur. Au fait, j’ai du nouveau à
vous apprendre, les amis. Il va se dérouler à Lille, dans le nord
de la France, la fête des travailleurs. Et je sais que l’on y
interprétera l’Internationale. Vous êtes des travailleurs, vous
devez y aller.
      - L’Internationale? C’est une chanson?
      - Oui, elle existait déjà depuis quelques années, mais une
nouvelle version a été créée. Et, c’est cette dernière qui sera
chantée à Lille. Elle a été mise en musique par les frères
Degeyter sur un poème d’Eugène Pottier.
      - On ira, dit Delacroix. Tu es d’accord, Aimé?
      - On ira, fit le jeune Brévand.
      - Tu as la date précise? demanda André.
      - Non, pas encore. Je vais me renseigner. Je te le
confirmerai en temps utile... Là, vous verrez du monde. Des
gens, des pauvres types qui en ont assez d’être exploités et de
vivre dans la misère la plus noire. Vous verrez, ça vous plaira.
Faites-moi confiance.
      - Il se fait tard, dit Delacroix. Nous allons partir.
      - Je ne vous retiens pas. Je vais me préparer pour cette
nuit.
      Les deux jeunes gens ne firent pas de commentaires. Ils
savaient à présent, ce que cela signifiait. Boilvin était, une
nouvelle fois, sur le point de commettre un attentat sur
quelques bourgeois arrogants de la capitale. Où et comment?



                                100
       Ils préféraient ne pas le savoir. D’ailleurs, l’anarchiste ne
leur aurait rien avoué. Le silence était le garant de sa sécurité.
Il se ferait prendre toujours assez tôt.
       Ils se quittèrent sur un bref signe de la main.

      *****************************************************************
***

       Au dehors, la nuit était tombée depuis un certain temps.
La conversation avait été tellement passionnante qu’ils
n’avaient pas vu le temps passer.
       Ils prirent donc le chemin du retour.
       - Qu’en penses-tu? fut la question d’André à Aimé.
       - Je suis d’accord avec lui, en partie. Seulement en partie.
Leur but est honorable, certes. Vouloir détruire la société
corrompue, je ne puis qu’épouser sa cause. Mais voilà, je
désapprouve les moyens employés. J’ai été élevé dans la
chrétienté, ce qui sous-entend l’amour et le respect de tous
nos semblables, y compris ceux qui nous gouvernent... Si
l’anarchie inclut obligatoirement la notion de violence, alors je
ne serai jamais un anarchiste. Je ne pourrai pas me résoudre à
tuer... A couvrir mes mains du sang d’autrui. Non, ce n’est pas
possible.
       - Je suis un peu comme toi, dit André. Je préfère ignorer la
violence. Peut-être qu’ils nous manquent quelque chose. Des
gars comme le Boilvin ont la foi. Une foi presque aveugle en
leur cause. Lui, il se battra jusqu’au bout sans plus s’occuper
des nombreux cadavres qui jalonneront sa route.
       Ils étaient arrivés chez le père Chapuis.
       - Moi, dit Aimé, je ne regrette pas de l’avoir écouté. J’ai
découvert un monde que je ne connaissais pas. En somme, il
est des hommes qui massacrent pour la liberté d’être, pour
n’appartenir à personne.
       - Et d’autres qui massacrent au nom de la loi, au nom des
institutions qu’ils ont créées et qui ne font qu’asservir le peuple.
       - Il est sûr que la guillotine, ce n’est pas ce qu’on a fait de
mieux.
       - Ouais. Les deux camps se massacrent sans répit. C’est un
cercle infernal.

      *****************************************************************
***




                                  101
     En pénétrant dans la maison, ils décidèrent de ne plus
parler de ce sujet.
     Malgré la nuit fraîche, la soeur du père Chapuis les
attendait en haut de l’escalier.
     - Il y a du courrier pour vous, Aimé, dit-elle. Comme vous
n’êtes pas venu à votre chambre après le travail, je n’ai pu
vous la donner.
     Elle lui tendit une lettre de format moyen.
     - Je vous remercie beaucoup, madame.
     - Allez, bonne nuit, les enfants.
     - Bonne nuit, madame.

      *****************************************************************
***

      Ils montèrent à leur chambre.
      Aimé avait vu que la lettre venait des Vosges.
      - Ta famille? questionna André.
      - Il y a de fortes chances, oui.
      - Pas de mauvaises nouvelles, j’espère.
      - Je ne sais pas. Je te le dirai quand je l’aurai lue.
      Il lut. Seulement cinq lignes. « Elles auraient pu en mettre
un peu plus. » maugréa-t-il.
      - Oui, c’est bien ma famille. Ma mère me dit que le mois
prochain, elle va fêter son anniversaire. Elle tient à ce que nous
soyons tous présents pour cette fête. Elle me demande de faire
tout mon possible pour revenir au pays, à cette occasion, c’est
tout.
      - Tu iras?
      - Oui, si le père Chapuis est d’accord, naturellement.
      - Et la fête des travailleurs?
      - Attendons d’avoir la date exacte, André. Nous ne
pouvons rien dire pour le moment.
      - Tu as raison.




     Dans la semaine qui suivit, l’ami d’Aimé revit Boilvin. Ce
dernier lui apprit que la fête des travailleurs se déroulerait le



                                  102
deuxième dimanche de ce mois de Mai. Et l’anniversaire
d’Adeline, courant Juin. Selon toute vraisemblance, vers la
Saint-Jean.
     - C’est une chance du tonnerre, avait dit Delacroix.
     - Preuve que nous n’avions pas à nous en faire.

     *****************************************************************

      Le dimanche en question, le vosgien et le normand prirent
à la gare du Nord, le premier train pour Lille. Ils eurent du mal à
trouver deux places assises, tant il y avait du monde. Ils purent,
néanmoins, poser leur séant entre un prêtre qui ne relevait pas
la tête de son bréviaire, et une dame d’un certain âge qui se
cachait la face derrière un voile noir.
      « Probablement un deuil récent. » pensa Aimé.
      Sur la banquette en vis à vis, se tenait une famille. Le père,
la mère, et deux garçons timides. Leurs habits étaient des plus
modestes. En bout de banquette, deux gars forts costauds, le
chef recouvert d’une casquette. Porteurs, tous deux, d’une
fière moustache. Peut-être des ouvriers d’usine. Aimé les
dévisagea longuement.
      « Pas à dire, ils sont de notre monde, ceux-là... »
      Comme le voyage était assez long, les deux amis avaient
pris une musette dans laquelle se trouvaient jambon, saucisson,
pain et un litre de vin. Ils auraient faim avant d’arriver à Lille.
      Pendant toute la durée du voyage, ils ne cherchèrent pas
à converser avec les autres voyageurs.
      Ils discutèrent entre eux. Parlant du travail chez le père
Chapuis, et André demanda à son ami de lui parler de sa
famille... Il lui parla donc d’Adeline, sa mère, de Jean-François,
son beau-père, et de son frère et de ses soeurs.
      - Bénédicte, ma soeur aînée est maîtresse d’école dans le
Jura. Mon frère Charles suit des études de médecine, à Paris
même. Tu sais, il est très doué. Et Rosalie, mon autre soeur est
restée à la maison. Elle fait de la couture... Ma mère possède
un vaste domaine de plusieurs centaines d’hectares.
      - C’est pas rien... T’es presque un riche, toi!
      - Allez, ne dis pas de bêtises, rétorqua Aimé... Mais toi,
mon ami, as-tu de la famille?
      - Non, pas de famille. D’après les bonnes soeurs qui m’ont
élevé, j’ai été un enfant abandonné. Paraît qu’on m’a trouvé
sur les marches d’une église à Caen. Département du
Calvados. La Normandie, quoi! Vivre avec les bonnes soeurs,



                                 103
c’est ce qu’il y a de pire. Discipline et prières. Pas une vie pour
moi. Alors, une nuit, je me suis barré sans rien demander à
personne, sans un sou.
      - Comment as-tu fait pour vivre?
      - Je me suis débrouillé. Je n’ai pas peur de te le dire. J’ai
volé, oui, j’ai volé pour survivre... J’avais faim, j’étais fatigué
aussi. La soif, ce n’était pas un problème. Lorsque je traversais
un village, je m’abreuvais à la fontaine publique.
      - Ta faim, comment l’as-tu calmée?
      - Tout d’abord, par les fruits. C’était le début de
l’automne. Je faisais des incursions dans les vergers où je
chapardais pommes, poires, et grappes de raisin.
      - Tu n’as pas eu d’ennuis?
      - Si, une fois. Près de Chartres. Je me suis fait surprendre
par un paysan hargneux. Il avait un fusil entre les mains, ce fou.
Il a commencé à me tirer dessus en criant des injures de toutes
sortes. Heureusement, je n’ai pas été touché. J’ai détalé
comme un lapin sans demander mon reste. Etant donné que
je courais plus vite que lui, il ne m’a pas eu. Là, j’ai eu la plus
grande frousse de ma vie. Tu sais, je ne me suis pas nourri
uniquement de fruits. Je suis allé sur les marchés où j’ai réussi à
piquer du pain, des saucisses et du jambon. C’était risqué,
mais que veux-tu? Quand on a faim, on ne réfléchit plus. On
agit sans penser aux conséquences. Lorsque les bonnes
femmes ou leurs maris s’apercevaient du vol, j’étais déjà loin.
      - Avais-tu un but précis, au moins?
      - Je me le suis donné en cours de route. Je réalisais que je
ne savais pas trop où j’allais. Et puis, la lumière s’est faite dans
mon esprit. Je devais me rendre à Paris. Me perdre dans la
foule des parisiens... A une dizaine de kilomètres de la
capitale, dans un village dont j’ai oublié le nom, j’ai vu homme
seul, assez âgé en train de refaire la charpente d’une maison
ayant souffert de la guerre.
      - Le père Chapuis, je parie?
      - Tu as vu juste. C’était lui, effectivement. Il suait
drôlement. Tout seul, tu parles... Alors, je me suis arrêté et je lui
ai demandé, comme ça, sans réfléchir, s’il n’aurait pas de
travail à me proposer. Lui m’a demandé si j’avais déjà
travaillé. J’ai bien été obligé de lui répondre que non. Il a
réfléchi quelques secondes avant de prononcer:
      « Bon, ça va. Tu peux venir. Tu vas m’aider dès
maintenant. »
      - Il a été ton sauveur, en quelque sorte.



                                104
      - Sans lui, je ne sais pas ce que je serais devenu. Il a
compris tout de suite que je n’avais pas de domicile fixe. Aussi,
il m’a dit de venir avec lui. Qu’il aurait de quoi me nourrir et me
loger. Et il m’a demandé si ça me ferait plaisir d’habiter Paris.
Bien sûr, lui ai-je dit. Voilà, ce jour-là, j’ai mangé à ma faim, et
j’ai dormi au chaud, dans un bon lit.
      - Il a le coeur sur la main, le père Chapuis, fit Aimé. Un peu
bourru, mais gentil.
      - Telle est mon histoire, ami Aimé.
      - Mon pauvre vieux, l’existence ne t’a pas gâté.
      - Tu peux le dire.

      *****************************************************************
***

      Lille, enfin! Les deux amis furent soulagés de pouvoir se
dégourdir les jambes. Ils furent parmi les premiers voyageurs à
descendre du train. Selon toute logique, la fête devait se
dérouler sur la grande place de la ville, seulement voilà...
      - Tu sais où ça se passe, toi? fit André.
      - Pas plus que toi. Suivons les autres. Je te parie qu’ils y
vont tous.
      En effet, devant eux se pressaient de nombreux groupes
d’ouvriers de tous âges, vers le centre de la ville.
      - On verra bien après, dit encore Aimé.
      Une demi-heure plus tard, ils arrivèrent sur la place en
question. Il y avait une foule immense. Une vache n’y
retrouverait pas son veau. En vérité, plusieurs milliers de
personnes s’étaient regroupés près d’une estrade où les
différents chefs du mouvement ouvrier haranguaient cette
foule venue les entendre parler de la condition humaine dans
le monde du travail... L’un parla de l’exploitation des ouvriers
par les patrons. Un deuxième attaqua sur le thème de la
misère, résultat du fait que les patrons rechignaient à payer
raisonnablement. Les salaires devaient être augmentés. La
foule applaudit longuement.
      Un troisième orateur s’en prit, lui, aux heures de travail.
Quatorze heures par jour, c’était trop. Il fallait un peu plus de
repos.
      Après les discours, les trois orateurs se réunirent sur
l’estrade. Ils dirent:
      - Et maintenant, nous allons tous chanter l’Internationale.




                                  105
      « Bravo. » « Vive la fête des travailleurs. » « Vive le
mouvement Ouvrier. » « Luttons farouchement contre les
patrons. » Les cris fusaient de partout. Cela faisait un brouhaha
du tonnerre. Pris par l’enthousiasme et le délire général, Aimé
et André se mirent à crier à leur tour.
      Les responsables du Mouvement Ouvrier entonnèrent le
premier couplet de l’Internationale. Les paroles se perdaient
dans le brouhaha. Au refrain, le bruit cessa comme par
miracle, et ils reprirent tous en choeur:
      « Nous ne sommes rien... soyons tout... C’est
l’internationale.
      Groupons-nous et demain l’internationale sera le genre
humain... C’est la lutte finale. Groupons-nous et demain
l’internationale sera le genre humain. »
      - C’est formidable, fantastique, cria André Delacroix, fou
de joie.
      - Je n’aurais jamais cru que cela puisse exister, dit Aimé.
Un tel rassemblement de pauvres gens, dans l’espoir de vivre
mieux un jour prochain.
      - De pauvres gens dont nous faisons partie, dit André.
      - Eh oui, camarade, nous en faisons partie. Pour ma part,
je crois que nous assistons à un tournant de l’histoire.
      - Puisses-tu dire vrai, mon ami. Il est temps que cessent les
privilèges de certaines classes. Nous aussi, nous avons droit à
certains privilèges. Par notre travail, ne contribuons-nous pas
au progrès de notre pays?
      On entama le deuxième couplet:
      « Il n’est pas de sauveurs suprêmes. Ni Dieu, ni César, ni
tribun. Sauvons-nous nous-mêmes. Décrétons le salut commun.
Pour que le voleur rende gorge. Pour tirer l’esprit du cachot.
      Soufflons nous-mêmes notre forge. Soufflons le fer quand il
est chaud. »
      A la suite de quoi on reprit le refrain sans interruption. Les
deux amis s’époumonaient à chanter aussi fort que leurs
voisins. Ils exultaient. Là, Aimé se sentait parfaitement bien dans
sa peau. Il était à sa place parmi tous ces gens qui, pour une
journée, oubliaient leurs souffrances. Certains se prenaient par
la main pour former une véritable chaîne humaine.
      Vint le troisième couplet. Il disait ceci:
      « L’état comprime et la loi triche. L’impôt saigne le
malheureux. Nul devoir ne s’impose aux riches. Le droit du
pauvre est un mot creux. C’est assez languir en tutelle.
l’égalité vaut d’autres lois. »



                                106
      Et à nouveau, ce refrain qui enflammait tant de coeurs.
Aimé s’arrêta de chanter et de crier. Il était à deux doigts de
l’extinction de voix.
      - Quelle journée! dit André. Je ne l’oublierai jamais.
      - Moi non plus, fit son compagnon.
      - Mais, tu ne peux presque plus parler.
      - Comme tu vois... Ce n’est pas grave. Le plus important
pour moi a été de participer à cette fête. L’union de tous les
travailleurs, n’est-ce pas la chose la plus merveilleuse? Si le
pays entier se dresse contre l’état, celui-ci sera contraint de
faire quelques concessions.
      - Je le crois, Aimé, je le crois.
      Aimé trouva un restant de voix pour les deux derniers
couplets.
      - Tu n’es pas obligé, lui dit André.
      Il y eut de nombreux discours encore, le restant de la
journée. Et on parla à droite, à gauche de la situation actuelle.
Des premières grèves qui avaient été sévèrement réprimées.
mais aussi qu’en 84, le syndicalisme avait été reconnu.
      Comme il y a une fin à tout, le soir venu, on décida de se
séparer.
      Aimé et André montèrent dans le dernier train pour Paris.
      - Pas trop fatigué? demanda André.
      - Si, un peu. Je l’oublie, ma fatigue, tellement cette
journée a été passionnante. Je n’avais jamais vu autant de
monde rassemblé.
      - Tu n’es pas le seul.
      Aimé ferma les paupières. Il revit en un ensemble les
images de la journée. Une sarabande d’individus qui criaient,
qui causaient, qui chantaient, qui gesticulaient, tous unis dans
la même passion.
      La voix d’André le tira de sa rêverie.
      - Hé, tu ne vas pas t’endormir, mon cochon.
      - Je ne faisais que me reposer.
      - J’aime mieux ça.
      La nuit était tombée.
      Ils ne se parlèrent plus.

      *****************************************************************
***




                                  107
      Le train arrivait en gare de Paris. La nuit était fort avancée.
Aimé s’occupa de la musette, la mit en bandoulière afin
d’être libre de ses mouvements.
      La capitale brillait de tous ses feux. Dans les rues, peu de
véhicules. A part les habituels fiacres des bourgeois et
aristocrates qui les emmenaient aux réceptions mondaines.
Ceux-là vivaient dans l’insouciance, et ignoraient que le
monde autour d’eux bougeait, et était sur le point de changer.
      Aimé et son copain remontaient tranquillement sur
Montmartre, en silence.
      Ils n’avaient plus que le souci de se jeter sur un lit et
sombrer dans un sommeil réparateur.
      Au détour d’une petite rue, ils furent bousculés par un
type qui courait à en perdre haleine. Delacroix maugréa:
      - Vous ne pourriez pas faire attention, non?
       Aimé l’arrêta, le prenant par le bras:
      - Dis donc, fit-il.. Tu ne l’as pas reconnu? C’est Amédée
Boilvin.
      - Voyons, ne dis pas d’âneries.
      - Puisque je te dis que c’est lui. Je l’ai bien observé, tu sais.
      - Alors, il a le feu aux trousses, le camarade.
      - Rattrapons-le pour savoir ce qui se passe.
        - Je vois que nous avons la même idée. Allons-y.
      Avant de s’élancer à la suite de l’anarchiste, ils eurent la
présence d’esprit de regarder derrière eux. Histoire de s’assurer
qu’il ne traînait pas un ou plusieurs représentants de la
maréchaussée. Personne. Parfait!
      Ils prirent leurs jambes à leur cou, et tournèrent dans la
ruelle qu’avait emprunté Boivin. Après avoir parcouru quelques
cinq cent mètres, ils s’arrêtèrent. Plus de trace de Boilvin. Où
était-il donc passé?
      - Je crois qu’on l’a perdu, dit André.
      - Ben oui.
      Au même instant leur parvint une voix qui semblait venir
d’un porche. Une voix qui disait:
      - Restez pas là, bon sang, restez pas là.
      Oui. Amédée Boilvin.
      - C’est nous, dit Delacroix.
      - Bon sang de bonsoir, qu’est-ce que vous faites là?
gueula Boilvin. J’ai failli vous tirer dessus. J’ai cru que vous étiez
des gendarmes.
      L’anarchiste sortit de l’ombre.




                                 108
      - On t’a reconnu tout à l’heure, dit André, quand tu nous
as bousculé. Tu galopais si vite qu’on en a déduit qu’il se
passait quelque chose de pas normal;
      - Vous n’êtes pas encore couchés?
      - On revient seulement de Lille. De la fête des travailleurs.
      - C’était bien?
      - Oui, du tonnerre. Un monde fou. Tous les ouvriers du pays
s’étaient donnés le mot.
      - Et l’internationale, vous l’avez chantée?
      - Pour sûr. Ce fut un moment inoubliable.
      Pendant la discussion, Aimé observa l’anarchiste. Il lui
trouva un air d’extrême fatigue. De temps à autre, une
grimace lui déformait les traits du visage. Il vit alors une énorme
tâche rouge sur la manche gauche de son veston.
      - Mais tu es blessé, lui dit-il. Tu perds ton sang.
      - Qu’as-tu fait? demanda André.
       A quoi bon leur dire? Est-ce que cela arrangerait les
choses? André insista. L’autre se laissa fléchir. Dans le fond, il
était trop heureux qu’on s’intéressa à ses exploits. Et la vérité
n’était pas faite pour être cachée.
      - Ce coup-ci, je me suis payé un député.
      - Ouh là là.
      - Je ne l’ai pas loupé. Deux balles dans le buffet.
      - Et ta blessure?
      - Je suis tombé sur une ronde. Ils m’ont tiré dessus, ces
salauds.
      - Eux non plus ne t’ont pas loupé.
      - Par malheur, oui... Ne restez pas là. Ils peuvent surgir d’un
moment à l’autre. ils me recherchent. Ils ne me ficheront pas la
paix, cette fois. Pour un député, ils vont mettre le paquet, c’est
certain.
      Les deux amis l’écoutaient.
      - Fichez le camp d’ici, vous deux. Avant qu’il ne soit trop
tard.
      - Pourquoi? Tu ne veux plus de nous? plaça André.
      - Vous ne comprenez donc rien à rien.
      - Nous voulons t’aider, c’est tout. Ta blessure est vilaine. il
faut la soigner au plus vite.
      - Fichez le camp, je vous dis. Ne vous occupez plus de
moi. Ils ne vont pas tarder à nous tomber sur le râble.
      - Tu crois?
      - Merde, s’énerva Boilvin. Qu’est-ce qui m’a foutu deux
bourriques pareilles?



                                109
      - On te remercie du compliment.
      - Vous allez me foutre le camp, oui? Quand ils arriveront,
ils ne feront pas de quartier. Ils tireront sans s’occuper si vous ou
non de mon bord. Ils vous verront avec moi, ça leur suffira.
      Dans l’insouciance de leur jeunesse, ils tardèrent encore à
s’en aller. Et ce qu’avait prédit l’anarchiste se réalisa. Une
escouade de huit policiers déboula dans la rue. Ils voulurent se
sauver, mais il était trop tard. Il n’y eut pas de sommations. Les
policiers firent feu en un parfait ensemble.
      Aimé, le malheureux Aimé cria de douleur. Il avait été
atteint en pleine poitrine... Il tomba face contre terre. Boilvin lui
qui n’avait pris qu’un projectile dans une jambe essaya de
s’enfuir. Il fut vite rattrapé.
       Deux types encerclèrent André.
      - Qui es-tu, toi?
      - J’ai voulu aider un homme blessé, c’est tout.
      - Et celui-là?
      - C’était mon ami. Vous l’avez tué.
      - Bon, ça va comme ça. On te laisse.
      Et ils s’en furent emmenant Boilvin.
      André retourna doucement le corps de son ami.
      - Je sais que c’est la fin... promets-moi une chose... Va voir
ma famille... Et... Et trouve ma soeur... A Epinal. ... ramène-la
chez nous... pour ma mère.
      - Ta soeur est à Epinal?
      - Oui. Elle vit avec un militaire... Durieux... qu’il s’appelle....
      - J’irai, je te le promets.
      - C’est la fin... La fin...
      - Tu ne vas pas mourir. Non, ce n’est pas possible. C’est
trop injuste.
       Et Aimé rendit le dernier soupir dans les bras de son ami.
      D’un seul coup, le jeune Delacroix ne sut plus où il en
était. Ce qu’il faisait dans cet endroit. Il ne chercha pas à
retenir ses larmes. Il n’eut pas de honte, car il savait qu’il arrive
parfois aux hommes de pleurer.
      « Perdre un ami, se dit-il, c’est perdre un peu de soi-
même. »
      Aux pleurs succéda une profonde colère qui le conduisait
tout droit à la haine. La haine de tous ces hommes qui ne font
que se battre.
      La haine des anarchistes; la haine des représentants de
l’ordre publique.
      La haine des gredins qui gouvernaient le pays.



                                  110
     Sans eux, il n’y aurait pas de violence, et Aimé ne serait
pas mort.
     « Oui, mon ami, j’irai voir ta famille, quoi qu’il m’en coûte.
Et je me rendrai à Epinal chercher ta soeur Rosalie. Je la
trouverai. »
     Le corps! Il fallait enlever le corps. Il courut à Montmartre.
Prévenir le père Chapuis. Lui, il était à même de faire le
nécessaire.
     « Adieu, mon ami, adieu. Je ne t’oublierai pas. »




                         CHAPITRE          TROIS.




                                ROSALIE.




                               111
      Lorsqu’elle l’avait vu pour la première fois, sur la place de
la Pranzière, Rosalie s’était sentie tout de suite sentie attirée par
lui.
      Edouard était âgé de vingt-huit ans. Il avait l’allure altière.
Fier de sa personne, fier de ce qu’il représentait. Il aimait par
dessus tout que les filles se retournassent sur son passage.
      Bien entendu, Rosalie n’avait pas échappé à la règle. Elle
le trouvait très beau. Il avait des traits si fins! Rosalie n’avait pas
encore connu un homme aussi beau, ce qui la changeait
terriblement de ces hommes de la terre, aux mains calleuses,
sans aucune manière, et qui ne savaient pas parler ( surtout
aux femmes).
      Dans leurs conversations, revenaient sans cesse les
mêmes mots. Semailles, moissons, fauchage, coupes de bois
ou encore troupeaux de bestiaux.
      Edouard, lui, par contre, savait parler aux femmes. Il
mettait l’accent sur leur beauté, leur charme, et leur sens de
l’esprit. Et même si dans la plupart des cas, ce n’était que
flatterie, les mots étaient doux à entendre.
      Il parlait très peu de son métier. Tout ce que l’on savait,
c’était qu’il était militaire de carrière, et que son régiment se
trouvait à Epinal.
      Dans toute la naïveté d’une jeune fille ne connaissant que
le cadre familial, Rosalie croyait tout ce qu’il lui racontait. Et
naturellement, elle tomba vite dans ses bras. Lui en fut heureux
et surpris, car il ne pensait que cela irait si vite.
      Leur rencontre s’était déroulée lors de la fête de
Cornimont. A la Saint Barthélémy. C’est à dire fin Août 1886.
      Il avait remarqué cette jeune fille qui n’avait pas l’air de
s’amuser beaucoup. Pourtant elle ne manquait pas de
charme, cette petite.
      Il l’avait invitée sur les chevaux de bois, et par bonheur,
elle n’avait point refusé.
      Ils avaient passé une journée délicieuse, et après les
chevaux de bois, il lui avait offert un verre.
      - Vous vous appelez comment? avait-il demandé.
      - Rosalie. Rosalie Brévand.
      - Moi, c’est Edouard Durieux.
      Rosalie avait osé lui poser cette question:


                                 112
       - Puis-je savoir ce que vous faites dans la vie, monsieur?
       - Vous ne vous en doutez pas. Mon uniforme ne vous
prouve-t-il pas que je suis militaire? Voilà déjà plusieurs années
que je sers dans l’armée française; et je suis fier de défendre
mon pays... Mais vous, mademoiselle, que faites-vous?
       - Je fais de la couture à la maison. Et en certaines
occasions, j’aide aux travaux de la ferme, lorsque les hommes
sont partis dans les prés depuis les aurores.
       - Ainsi, vous êtes dans la culture.
       - C’est ma mère. Elle est propriétaire du Pré Brévand, un
vaste domaine de champs et forêts ainsi que de carrières
importantes dont on extrait le sable.
       - Oui, je connais un peu. J’ai un oncle qui est du Daval de
Ventron. Le travail vous plaît-il?
       - Ce n’est guère folichon, vous savez. Une jeune fille aspire
à autre chose qu’à remuer la terre, à donner à manger aux
poules ou encore à garder les vaches.
       - Mais, je suis désolé, mademoiselle. Il faut que je m’en
aille.
       - Déjà! Si tôt!
       - Je ne suis pas encore arrivé à Epinal. dans l’armée, on
ne badine pas avec la discipline. Je dois impérativement
respecter l’heure.
       - Reviendrez-vous?
       - Oui, je reviendrai. C’est promis. Rien que pour vous.
       - Comme c’est gentil.
       Ils s’étaient quittés sur une poignée de mains franche et
cordiale. Rosalie en avait été déçue. Il n’avait pas cherché à
l’embrasser. S’il l’avait voulu, elle l’aurait laissé faire. Elle ne
comprenait pas. Ses amies qui sortaient beaucoup, ne lui
avaient-elles pas dit que les garçons se saisissaient de la
première occasion pour vous prendre dans leurs bras... Alors,
pourquoi ne l’avait-il pas fait? Pourtant, il avait bien prétendu
qu’il reviendrait.
       La pauvre Rosalie n’avait plus su que croire.
       Et depuis, elle pensait à Edouard. Elle ne pensait plus qu’à
lui.
       La nuit qui avait suivi avait été peuplée de rêves
merveilleux. Où il n’y avait de place que pour un beau soldat
nommé Edouard Durieux.

     *****************************************************************
**



                                 113
        Pourtant, petit à petit, la déception s’installa en elle. Car
les jours passaient et elle était toujours sans nouvelles
d’Edouard. Il lui avait promis qu’il reviendrait, et rien...
      Le sous-officier l’aurait-elle oubliée? Il avait eu l’air sincère,
cependant. N’était-ce que pour mieux tromper son monde?
Malgré ses doutes et sa déception, elle ne cessait de penser à
lui. Oui, elle l’aimait. Déjà! Elle le savait. Oui, elle l’aimait d’un
amour fou. D’un amour qui la faisait souffrir. Mais, elle ne
cherchait pas à lutter contre ce sentiment.
      Rosalie n’était plus la même. Si communicative avec sa
mère et l’entourage de la ferme, elle était devenue taciturne
et ne parlait presque plus. Elle n’assistait plus aux veillées,
préférant s’enfermer dans sa chambre.
      Adeline s’était rendue compte du changement de
comportement de sa fille, auquel elle ne comprenait rien.
      - Tu devrais manger un peu plus, ma fille, lui disait-elle.
      - Je regrette, mère, mais je n’ai pas faim.
      - Force-toi un peu.
      - Non, mère, je ne peux pas.
      - Allons, Rosalie, cesse de tels enfantillages. Tu as un
problème, il me semble. Tu pourrais me dire ce qui se passe,
au moins. Tu n’es pas malade?
      - Non, pas du tout.
      - Alors?
      Plus Adeline insistait, plus Rosalie s’enfermait dans le
mutisme. Frédérique fit comprendre à Adeline qu’il ne fallait
plus insister. Elle était persuadée que Rosalie se confierait
d’elle-même.
      « Laissons agir le temps. » préconisait-elle.
      - Mais, qu’a-t-elle, à la fin?
      - Elle doit être amoureuse. Je ne vois que cette
éventualité.
      - Ce n’est pas une raison de faire la tête à toute la
maisonnée... Qu’elle aime soit, mais qu’elle ne vienne pas
nous casser les pieds.
      - Adeline, il me semble que vous vous montrez un peu
dure avec elle.
      - Pas le moins du monde. La terre ne s’arrêtera pas de
tourner parce qu’un homme lui fait chavirer la tête. Elle n’est
pas la première et ne sera pas la dernière. Ce qui m’énerve le
plus, c’est qu’elle ne veut rien dire.




                                  114
     Pendant les jours qui suivirent, Rosalie demeura
obstinément muette. Elle ne voulait pas sortir du monde dans
lequel elle s’était enfermée.
     Elle souffrait amèrement, mais ne pouvait s’empêcher de
l’aimer. Elle se disait qu’elle préférait souffrir plutôt que de ne
plus penser à lui.
     Et miracle! Un jour d’Octobre, elle reçut une lettre
d’Edouard qui disait à peu près ceci:
     « Rosalie, petite, je ne vous ai pas oubliée, contrairement
à ce qu’ont montré les apparences... Nous n’avons pu, au
régiment, avoir de permission. Nous étions partis en
manoeuvre avec d’autres régiments... Je vous annonce ma
venue à Cornimont pour dimanche.
     A bientôt. Je vous embrasse. »

     *****************************************************************
**

      Le dimanche suivant, il était là, l’Edouard Durieux. Ils se
sont retrouvés sur la route de La Bresse. Il fallut à Rosalie une
bonne dose de bienséance pour ne pas se jeter dans ses bras.
      Elle lui tendit les mains qu’il serra avec empressement. Il
avait dit en guise de préambules:
      - J’ai pensé à vous, Rosalie. Je n’ai fait que penser à vous.
Oh, comme j’avais hâte que finissent ces manoeuvres qui me
tenaient éloigné de vous. J’espère que vous n’avez pas cru un
seul instant que je vous avais oubliée.
      - Non, dit-elle, je dois vous l’avouer. J’étais triste, il est vrai,
mais, malgré certains doutes, je savais, au fond de mon coeur,
que vous reviendriez.
      - Oh, ma petite Rosalie... Dites-moi que vous avez des
frissons lorsque mon image trotte dans votre esprit. Dites-moi,
que le soir, à la nuit venue, vous avez du mal à vous endormir
tant vous êtes imprégnée d’un trouble que vous n’arrivez plus
à dominer.
      - Oui, je vous le dis, cher Edouard. C’est ainsi depuis que
je ne pense plus qu’à vous.
      - Je suis identique à vous, petite Rosalie. Je ressens les
mêmes frissons.
      - Vous m’avez manqué, Edouard.
      - Vous aussi... Je voulais vous demander. Avez-vous parlé
de moi à votre famille?




                                   115
       - Ma famille, elle ne sait rien. Je ne tiens pas, d’ailleurs, à
la mettre au courant.
       - Pourquoi donc?
       - C’est ma vie, pas la leur... Cela vous gêne-t-il?
       - Pas le moins du monde.
       Elle lui sourit dans toute sa naïveté.
       Il posa d’autorité ses mains sur les épaules de la jeune fille.
Il lui dit:
       - J’ai une envie folle de vous embrasser. Est-ce que votre
éducation vous permet de vous laisser faire?
       Il l’avait déjà enlacée, ne lui permettant aucune réponse.
Et dans un élan spontané avait soudé ses lèvres aux siennes.
Sans chercher à comprendre, sans savoir si elle allait au
devant de son bonheur ou de son malheur, Rosalie répondit à
son baiser. Tremblante de la tête aux pieds. Quand il retira ses
lèvres, elle en éprouva presque de la déception. Regrettant
que ce fut déjà fini. Et c’était la première fois qu’elle était
embrassée de cette façon par un homme.
       Elle pria le ciel pour qu’il recommença. Hélas, il n’en fut
rien.
       Il lui proposa d’aller boire un verre.
       Au café sur la place, il y avait peu de monde. En tous cas,
personne du Pré Brévand, ce qui était une bonne chose.
       Edouard prit une bière, Rosalie une limonade.
       - Repartez-vous bientôt? lui demanda-t-elle.
       - Hélas, oui. Je dois être à la caserne, ce soir.
       - Oh non, ce n’est pas possible.
       - Si, Rosalie. La carrière militaire nous impose de
nombreuses servitudes. Nous sommes à l’abri de la misère,
certes, mais comme vous le voyez, nous n’avons pas que des
avantages. Je suis le premier à avoir le coeur brisé, ma petite
Rosalie.
       - Etes-vous sûr, Edouard, que votre peine est plus grande
que la mienne? Je ne le pense pas.
       - Pourquoi une telle affirmation?
       - Vous n’êtes pas seul, vous. Vous avez des camarades à
qui vous pouvez vous confier, en cas de cafard... Chez nous,
ce n’est pas possible. On ne parle pas de ces choses. Je vis
dans un monde de paysans, où cette maudite terre ne laisse
pas de place aux sentiments. Le travail, c’est le travail. Nous ne
connaissons pas de répit. Avec ma mère, il n’est pas question
de bailler aux corneilles.
       - Pauvre Rosalie!



                                 116
       - Entre les vaches à garder, l’aide aux foins, et dans les
champs, s’occuper de la basse-cour, que me reste-t-il? Très
peu... très peu. Non, je n’ai pas droit à ma part de rêve. Si je
suis triste, on ne s’en aperçoit même pas, ou alors on croit que
je fais la tête et que je rechigne au travail.
       - Personne, donc, pour vous consoler?
       - Personne, Edouard!
       - Pourquoi ne partiriez-vous pas?
       - Encore faudrait-il qu’on puisse me le permettre?
       - C’est simple. Passez-vous de leur consentement.
       - Vous n’y pensez pas.
       - Et pourquoi pas? C’est à votre bonheur, à votre avenir
qu’il faut songer. Je suis là pour vous y aider. Ayez la plus
grande confiance en vous.
       - Et où irai-je?
       - Quelle question! A Epinal, bien sûr. Je ne serai pas loin
de vous, mon coeur. Je pourrai m’occuper de vous, tout à
loisir. Nous serons près l’un de l’autre. Nous nous verrons
souvent, très souvent même. Il nous sera donné de vivre notre
amour sans contraintes, sans la peur d’être surpris par
quiconque... Vous acceptez? Vous viendrez, n’est-ce pas?
       Rosalie ne répondit pas tout de suite. Elle baissa la tête
tant elle était habitée par la gêne. Gêne de ne pouvoir se
décider. Rester ou partir? Vivre une vie entière dans le monde
des paysans entourée de vaches? Ou tout quitter pour aller
vivre à la ville avec un homme qu’elle aimait plus qu’elle-
même.
       - Vous ne m’avez pas répondu, Rosalie.
       - C’est que...
       - Que quoi?
       - C’est une décision importante.
       Elle hésitait. Edouard, alors, lui dit:
       - Vous ne m’aimez pas, Rosalie.
       - Mon dieu, comment pouvez-vous dire une chose
pareille?
       - Pour moi, votre silence est le plus coupable des aveux.
       - Edouard, vous ne vous rendez pas compte de ce que
vous me demandez.
       - Si, je m’en rends compte. Il est vrai qu’il s’agit là d’un
véritable sacrifice, mais l’amour n’est-il pas fait de sacrifices?
       Rosalie prit une profonde inspiration avant de prononcer:
       - Je me suis décidée, Edouard. Je viendrai.
       - Oh, mon amour... Vous verrez, ce sera merveilleux.



                               117
     - J’en suis persuadée, Edouard.
     Et ils scellèrent leur accord par un long baiser fait d’ardeur
et de passion.

     *****************************************************************
**

      Depuis ce jour-là, on ne vit plus Edouard Durieux dans la
région de Cornimont.
      Mais, juste une semaine après sa dernière venue, une
ombre furtive, à la tombée de la nuit, se faufila dans les recoins
de la ferme.
      Rosalie marchait sur la pointe des pieds, pour ne pas
éveiller l’attention des autres. Ils étaient tous à la cuisine, réunis
autour de la grande cheminée.
      Personne ne s’inquiétait d’elle.
      Elle leur avait dit qu’elle allait se coucher, uniquement
dans le but de n’être pas dérangée.
      Elle avait fourré quelques affaires pêle-mêle dans un sac
de toile qu’elle avait confectionné l’an passé. A ce moment-
là, elle ne savait pas qu’elle s’en servirait un jour pour aller
retrouver un homme.
      L’homme de ses rêves.
      Le sac en bandoulière, elle ouvrit doucettement la
fenêtre de sa chambre qui donnait directement sur les jardins.
      Elle s’était vêtue d’une jupe grise et du seul manteau
qu’elle possédait.
      Son coeur battait à tout rompre. Elle avait tant peur d’être
surprise. Et alors, adieu Edouard.
      En sautant, elle écrasa un majestueux poireau. Mais elle
n’en n’avait rien à faire. Elle devait s’en aller le plus vite
possible.
      Au bout de quelques minutes, elle se trouva sur le chemin
rocailleux qui menait au centre du village. Mais le problème
résidait dans le fait qu’elle devait passer devant la bicoque
des Martin, des moins que rien qui voulaient jouer aux grands
terriens sans en avoir les moyens. La seule chose qu’ils savaient
faire, était de colporter des ragots.
      En conséquence, Rosalie s’imposa de couper à travers
prés. Se retrouver sur la route Cornimont-Le Thillot; et de là,
descendre sur Cornimont, par le Pont du Gouffre.
      Par chance, l’automne était bien avancé. Les gens,
donc, se calfeutraient chez eux.



                                 118
      Elle devait réussir. Réussir à tout prix.
      Son avenir en dépendait.
      Arrivée à la sortie de Cornimont, elle prit son courage à
deux mains, et se dirigea sur Remiremont. Pas un instant, elle
ne songea à trouver une carriole pour la charger. Son départ
était secret, et elle devait se rendre à la cité des chanoinesses,
à pied.
      Vingt cinq kilomètres n’ont jamais fait peur à une fille de la
campagne. Elle avait parcouru tant de fois les forêts qui
appartenaient à sa famille.
      Elle mit plusieurs heures avant d’arriver à la ville.
      Elle était fourbue, mais contente.
      Elle s’assit alors sur le premier banc public rencontré, étira
ses jambes, puis sortit de son sac un morceau de pain qu’elle
accompagna d’une tranche de jambon. Cette grande
marche lui avait creusé l’appétit. Elle mangea sans se presser,
sans se préoccuper du temps qui passait.
      Elle ne s’était pas donnée de délai pour se rendre à
Epinal.
      Ayant quelque argent sur elle, elle attendrait donc la
berline qui la conduirait là-bas.
      Edouard ne l’attendait pas dans l’immédiat. Non, ils
n’avaient pas convenu d’une date précise. Il la prendrait
quand elle arriverait. Ils avaient toute la vie pour être heureux.
      Malgré la fraîcheur de la nuit, elle parvint à s’endormir sur
ce banc de bois qui n’avait rien de confortable.
      Au petit matin, elle fut réveillée par une main brutale qui
se posa sur son épaule.
      La peur la saisit instinctivement.
      - Hein, quoi? Que se passe-t-il?
      Un homme d’une cinquantaine d’années, au visage
chafouin, la regardait. On ne distinguait, dans son visage,
aucune trace d’hostilité ni de méchanceté. En plus, il ne
portait pas d’uniforme.
      Quel soulagement de s’apercevoir qu’il n’était pas
question d’un gendarme.
      Le bonhomme lui sourit tendrement:
      - Que faites-vous là, mademoiselle? Vous vous êtes
perdue?
      - Non, monsieur. J’attends la diligence.
      - Vous vous rendez où, si ce n’est pas trop indiscret de
vous le demander?
      - A Epinal, tout simplement.



                                119
      - Comme nous, alors.
      - Comme vous?
       Rosalie ne s’était pas aperçue que l’homme était
accompagné d’une femme. Probablement son épouse. Elle
était sous un arbre, un peu plus loin. Une pauvre femme
effacée.
      - Je m’appelle Denard. Paul Denard. Et voici ma femme
Amélie. Nous allons à Epinal rendre visite à des parents et faire
des emplettes dans les grands magasins.
      - Moi, je vais voir mon fiancé.
      - Et il fait quoi, dans la vie, cet heureux homme?
      Pas une seconde, Rosalie ne s’offusqua du sans-gêne du
bonhomme. Cela lui semblait naturel. Elle répondit
simplement:
      - Il est militaire.
      - C’est très bien. En voilà au moins un qui sert la mère
patrie. Moi, je fais le commerce de la laine. Aujourd’hui, j’ai
décidé de faire relâche.
      - Votre dame vous aide-t-elle dans votre tâche?
      - Pas du tout. Elle s’occupe du foyer, du ménage. Et il y a
fort à faire, avec nos trois enfants.
      - Ils ont quel âge?
      - L’aîné va sur ses treize ans; le cadet a dix ans. Et le
dernier, six ans seulement. Tous des garçons. J’aurais aimé
avoir une fille, mais le destin en a décidé autrement. Je ne le
regrette pas, de toutes façons. Nos fils nous donnent
beaucoup de satisfaction. Le grand me seconde parfaitement
dans le travail. En ce moment, il veille sur ses frères.
      Rosalie ne se reconnaissait plus. Elle se sentait tout à fait à
l’aise devant cet étranger qui, après tout, n’était qu’un
étranger. Il était si affable qu’elle se trouvait en pleine
confiance. Elle sentait qu’elle pourrait bavarder des heures
avec lui. Elle, qui se livrait si peu. Elle en sourit.
      - Mais, écoutez, dit-il. Ecoutez...
      On percevait au loin, les bruit de sabots des chevaux.
      - C’est pour nous, fit Denard avec toute la conviction d’un
homme qui ne peut pas se tromper... Voilà la diligence qui va
nous conduire à Epinal.
      Et il avait raison.
      Un somptueux attelage tiré par six chevaux noirs s’arrêta à
leur hauteur. Après avoir réglé le dû de leur transport, le couple
Denard et Rosalie s’engouffrèrent dans la diligence où avaient
déjà pris place un jeune homme timide et un vieux monsieur



                                120
très distingué portant chapeau, redingote soignée et souliers
vernis.
      La jeune fille s’installa à côté de madame Denard tandis
que le mari se trouvait en vis à vis de Rosalie.
      - Mademoiselle, vous êtes-vous déjà rendue à Epinal?
demanda celui-ci.
      - Non, jamais. D’ailleurs, c’est la première fois que je quitte
mon village.
      - Vous verrez, c’est une belle ville.
      Soudain, l’on entendit un grand cri. « Hue, dia. »
      L’attelage s’ébranla dans un bruit d’enfer.
      Rosalie se demandait comment elle allait se débrouiller
une fois arrivée à Epinal. Trouverait-elle assez rapidement le
logement d’Edouard?
      Denard la tira de ses pensées. Elle en fut heureuse.
      - Vous venez de loin, jeune fille?
      - Travexin, au dessus de Cornimont.
      - C’est un beau petit coin.
      - Cela dépend pour qui. Vous enlevez les troupeaux de
vaches, les champs et les prés, quelques forêts, et il ne reste
pas grand chose, je vous le garantis. C’est l’ennui mortel pour
une jeune fille.
      Le marchand de laine jugea préférable de ne pas insister
dans cette voie.
      Il ne tenait pas à voir la jeune fille se cambrer. Lui qui
aimait tant à discuter avec autrui, il ne supporterait pas d’avoir
une adversaire en face de lui. Il ne lui parlerait plus de son
village, ni de la campagne.
      - Vous ne connaissez pas du tout Epinal, alors?
      - Pour sûr!
      - Vous voyez, tout arrive dans la vie... Pour ma part, j’y
viens autant que je le peux. Et ma femme en est ravie. Pour la
bonne raison qu’elle est originaire de la cité des images. Ses
parents y habitent toujours. Ils sont contents de nous voir, n’est-
ce pas, ma mie?
      - Oui, Paul.
      Rosalie demanda:
      - Puisqu’Epinal ne vous est pas étranger, monsieur, peut-
être pourriez-vous m’aider?
      - Ce sera avec le plus grand plaisir, jeune fille.
      Elle tira un morceau de papier de son sac, et lui tendit.
      - Pourriez-vous me dire où se trouve cet endroit?
      Sur le papier était écrit « Faubourg d’Ambrail. »



                                121
     - Il s’agit là de l’adresse de mon fiancé. Bien entendu, je
ne sais pas comment m’y rendre.
     - Ce n’est pas très loin du centre de la ville. Une grande
rue qui va vers les hauteurs. Elle grimpe assez. Mais ne vous
inquiétez pas. Nous descendons au centre ville. De là, nous
vous montrerons où vous diriger.
     Rosalie ne cacha pas sa joie.
     - Oh, monsieur, je ne sais comment vous remercier.
     - Votre sourire, votre sympathie nous suffisent amplement.
     Rosalie s’en trouva rassurée. Quelle chance elle avait eue
de rencontrer des gens aussi serviables. Cependant, elle
regretta presque aussitôt son manque d’assurance, son
manque de confiance. Une jeune fille de vingt ans, à l’aube
du vingtième siècle, n’était-elle pas à même de se débrouiller
seule?
     Sur ce, elle se laissa tomber dans un état de bienheureuse
somnolence.

      *****************************************************************
***

     Après lui avoir montré le faubourg d’Ambrail, Denard lui
serra chaleureusement la main.
     - Nous allons nous quitter là. J’espère que la vie nous
donnera la possibilité de nous revoir. Au revoir, jeune fille.
     - Au revoir, monsieur. J’ai vraiment été très heureuse
d’avoir fait votre connaissance.
     - Ce fut réciproque.
     Denard s’en fut d’un pas vif. Il rattrapa son épouse près
de l’hôtel de ville. Ils s’en allèrent vers les grands magasins,
bras dessus, bras dessous.
     Rosalie, quant à elle, se mit en marche dans le faubourg
d’Ambrail. Elle était heureuse d’avoir atteint le chef-lieu des
Vosges, mais elle ne pouvait réprimer cette douleur lancinante
qui lui tordait l’estomac. Qu’allait-elle trouver au numéro 18?
Est-ce qu’Edouard voudrait encore d’elle? Est-ce qu’il ne se
serait pas moqué d’elle, après tout? Elle ne le connaissait que
depuis peu de temps. Une pensée vive, brutale, à l’instar d’un
éclair fulgurant lui traversa l’esprit.
     « Je dois chasser ces pensées de ma tête. Car mes
craintes ne peuvent que détruire mon amour, notre amour...
Edouard m’aime... Nous nous aimons... »




                                  122
      Du coup sa douleur avait cessé, ainsi que ses craintes. Elle
continua sa marche en s’imaginant qu’Edouard la prenait
dans ses bras, et la couvrait de baisers.
      Enfin, elle vit le 18.
      Il s’agissait d’une bâtisse de trois étages, qui avait souffert
énormément des agressions du temps.
      Une porte d’entrée vermoulue qui grinçait effroyablement
sur ses gonds. En plus, elle était lourde. Rosalie la poussa de
toutes ses forces.
      Le bruit atroce lui fit mal à la tête.
      Surprise et contrariée de la raideur de la porte, elle
s’abstint de la refermer. Elle se trouva dans un couloir où
régnait une odeur de moisissure.
      « Ce n’est pas croyable, pensa-t-elle. Même chez nous, à
la campagne, c’est plus propre qu’ici. »
      Sur la première porte, elle vit l’écriteau « concierge. »
Sans hésiter, elle frappa. Quelques secondes plus tard, une
forte femme, au visage vulgaire, lui ouvrit. D’un air pas très
aimable, elle lui demanda :
      - C’est pourquoi?
      - Monsieur Durieux. Edouard Durieux, répondit Rosalie.
      - Le militaire. Au troisième étage.
      - Je vous remercie, madame.
      Au moment où la jeune fille voulut prendre l’escalier, la
bonne femme la retint par le bras.
      - Mais dites-moi; qui êtes-vous? Je ne vous connais pas.
      - Je m’appelle Rosalie Brévand.
      - Mais encore?
      - Madame, je ne suis pas tenue de vous répondre. Vous
m’agacez à la fin, avec vos questions.
      D’emblée, Rosalie n’aima pas cette grosse commère. Ne
pouvait-elle pas se mêler uniquement de ses affaires?
      La concierge s’emporta. Il était évident qu’elle n’aimait
pas être contredite.
      - Ne le prenez pas sur ce ton, mademoiselle. Ici, je suis la
concierge, et j’ai une certaine responsabilité. Je dois veiller à
l’ordre.
      - Et la propreté aussi, je présume?
      - La propreté aussi.
      - Ben, cela ne se voit pas, contra Rosalie.
      - Mais, dites donc, en voilà des façons!




                                123
      - Et cette odeur! Epouvantable! Ecoeurant! L’odeur de
l’étable de ma mère n’est pas aussi désagréable. C’est
vraiment une honte.
      - Fichez-moi le camp, petit mal polie. Allez, allez...
      - C’est bon; je continue mon chemin. Alors, c’est au
troisième étage?
      - Oui. Tout au bout du couloir. Grand bien vous fasse, dit-
elle.
      Ensuite elle bougonna, comme pour elle-même: « Une de
plus. En voilà une de plus. Il les collectionne, ma parole. »
      - Que dites-vous? interrogea Rosalie qui n’avait pu
comprendre le sens de ses paroles.
      - Moi? Je n’ai rien dit.
      La matrone coupait court à tout. Pour une fois dans sa vie,
elle ne tenait pas à envenimer la situation. Elle rentra
précipitamment chez elle.
      Rosalie monta péniblement les trois escaliers. La marche à
pied jusqu’à Remiremont, puis la nuit passée sur un banc
public, et le différent avec la concierge l’avaient épuisée.
      « J’aurai besoin de repos. » murmura-t-elle.
      Elle se rendit au fond du couloir comme il le lui avait été
suggéré. La porte de l’appartement était entrouverte, ce qui
ne manqua pas de la surprendre. N’importe qui pouvait aller
et venir. Elle se risqua à l’intérieur. Tout d’abord, elle ne vit
personne. Elle regarda autour d’elle. Une cuisine des plus
ordinaires; se composant d’un fourneau, d’un buffet, d’une
table et de quatre chaises. Elle posa son sac sans trop savoir
ce qu’elle devait faire, par la suite. Si seulement, Edouard était
là... Elle se dirigea vers une porte à l’autre extrémité de la
pièce. Sûrement la chambre à coucher. Elle s’en rendit
compte de visu. Un lit à baldaquin, une armoire et une
commode. Toujours pas trace d’Edouard. Elle revint donc sur
ses pas.
      - Ben voyons, ne vous gênez pas. Chapeau! rugit une voix
qu’elle ne connaissait pas.
      Elle eut un choc au coeur. Et mit plusieurs secondes à
reprendre son souffle. En se retournant, elle aperçut sur le seuil
de la cuisine, un homme inconnu.
      Il était grand, mince, avec un sourire angélique flottant sur
des lèvres fines. Ses vêtements témoignaient d’une élégance
sobre et classique qui était l’apanage des jeunes gens de la
bonne société. Il ne devait pas avoir plus de vingt ans.




                               124
      Ebahie, la tendre Rosalie qui ne s’était plus reconnue tout
à l’heure, en se querellant avec la concierge, bredouilla:
      - Vous... Vous n’êtes pas Edouard?
      Elle n’avait trouvé rien d’autre à dire.
      - Eh non, je ne suis pas Edouard. Mais vous, qui êtes-
vous?... Non, non, ne dites rien. Je crois savoir. Vous êtes
Rosalie, n’est-ce pas?
      - Je suis Rosalie, en effet.
      - Vous êtes charmante, très charmante. Il en a de la
chance, Edouard... Ne soyez pas surprise. Il m’a souvent parlé
de vous. La semaine dernière, il me disait que vous ne tarderiez
pas à venir le rejoindre. Je vois qu’il ne s’était pas trompé.
      - Vous êtes son ami? demanda-t-elle.
      - Disons que je fais partie de son groupe de relations. Non,
nous ne nous considérons pas vraiment comme des amis. Nous
avons des divergences sur beaucoup de sujets. Mais, je suis
d’une impolitesse impardonnable. Je ne me suis pas
présenté... Arnaud Wagnier, pour vous servir.
      - Enchanté, monsieur.
      - Tout le plaisir est pour moi, mademoiselle.
      - Dites-moi, vous venez souvent chez lui, lorsqu’il ne s’y
trouve pas?
      - Non, rassurez-vous. Hier soir, j’ai oublié mon portefeuille.
Je suis venu le rechercher, voilà tout.
      - Vous avez la clé pour entrer?
      - Il la laisse toujours sous le paillasson. Nous sommes
seulement quelques uns à le savoir.
      - Heureusement, dit-elle. Sinon, n’importe qui pourrait
fouiller dans son logement.
      - Il n’y a chez Edouard aucun objet de grande valeur.
      Rosalie se décida à se débarrasser de son manteau. Puis,
elle s’assit. Le jeune Wagnier, quant à lui, avança de quelques
pas, et referma la porte d’entrée. Il se mit à tourner en rond, ce
qui eut le don d’agacer la jeune fille. Il lui donnait le tournis, ce
grand escogriffe à marcher autour d’elle, sans cesse.
      - Vous ne vous asseyez pas?
      - Non, je ne peux pas tenir en place. Je suis très nerveux.
Mon médecin m’a refilé des plantes pour me calmer. Mais les
résultats se font attendre.
      Il alla à la fenêtre, et fit mine de regarder dans une cour
minable où s’entassaient toutes sortes de détritus.
      - Edouard n’est pas là, en ce moment? demanda Rosalie.




                                125
      - Eh non! Le sous-lieutenant ne reviendra que ce soir,
après 18 heures. une fois qu’il aura fini son service... Vous allez
vivre avec lui, je suppose?
      - Bien entendu. Sinon, pourquoi serais-je là, à votre avis?
      - Vous avez bien réfléchi?
      - Pourquoi une telle question, monsieur? Je l’aime, et ça
me suffit.
      - L’amour ne suffit pas toujours. Moi, j’y ajouterais
raisonnement, clarté et une certaine logique. La vie à deux
n’est pas une partie de plaisir.
      - Vous m’énervez, à la fin. Edouard et moi, nous nous
aimons d’un grand amour. Si grand que rien ne pourra jamais
le détruire.
      - Etes-vous sûre qu’Edouard vous aime autant que vous
vous semblez l’aimer?
      - Ma parole, gronda Rosalie, vos paroles dénotent une
évidente animosité envers Edouard. Vous ne l’aimez pas, dirait-
on!
      - Je ne le nierai point. Je ne l’aime pas tellement.
      - Pourquoi alors, le fréquentez-vous? Pour ma part, je ne
fréquente pas les gens qui ne me sont pas sympathiques. C’est
d’une logique simpliste.
      - Seulement, nous n’avons pas à faire à un homme simple.
Je parle d’Edouard. Il aime à compliquer toutes choses. Il a
toujours su que je n’ai jamais éprouvé de l’amitié pour lui... Je
vais vous dire, Edouard a besoin de moi. Il a toujours compté
sur mes relations. N’oublions pas que votre prince charmant
vient du peuple, tandis que moi je suis issu d’une famille
bourgeoise qui a fait fortune dans la banque et les sociétés de
crédit. L’argent ne me manque pas le moins du monde.
      - J’ignorais ceci. Edouard ne m’a pas parlé de ses
origines.
      - Vous ne le connaissez pas beaucoup, à ce que je vois.
      - En fait, nous nous connaissons que depuis peu de temps.
      - Et vous voulez malgré tout vivre avec lui.
      - Je l’aime. Est-ce que vous pouvez enfin comprendre
cela?
      - Et s’il ne vous aimait pas?
      - Il m’aime. Il m’aime! s’insurgea Rosalie, qui était au bord
des larmes. D’ailleurs, n’est-ce pas lui qui m’a demandée de
venir le rejoindre?




                               126
      - Peut-être, dit Arnaud. Imaginons une seconde qu’il
souhaite uniquement votre présence pour satisfaire sa vanité
personnelle. Ou mieux, qu’il se serve de vous.
      - Se servir de moi? Dans quel but?
      - Comme domestique ou femme de ménage. Vous lui
feriez à manger, vous vous occuperiez de ses affaires, et puis,
vous seriez pour lui le repos du guerrier.
      - Le repos du guerrier?
      Visiblement, Rosalie ne comprenait pas le sens de la
phrase.
      - Je vous explique. Vous seriez là, disponible en tous
temps. Il vous ferait l’amour les jours où il serait trop fatigué
pour sortir.
      - Vous... Vous êtes un goujat. Je vous haïs.
      - Je suis surtout celui qui dit la vérité.
      Rosalie était effondrée. Puis remplie de colère. Quel type
abject! Pour qui se prenait-il? De quel droit jugeait-il Edouard
de la sorte?
      La jeune fille sortit de ses gonds.
      - Allez-y, puisque vous semblez le connaître mieux que
moi. Dites-moi ce que vous savez de lui, monsieur le malin.
      - Oh là là, vous me demandez une chose impossible.
      Wagnier marqua un temps d’arrêt. Voyant que Rosalie ne
disait plus rien, il poursuivit:
      - Je ne tiens pas à ce que vous sortiez vos griffes, et que
vous lacériez mon pauvre petit visage.
      - A ce point?
      - Oui, c’est à ce point.
      - Vous pouvez vider votre sac. A présent, je n’en suis plus à
une contrariété près, venant de votre part. Je suis prête à tout
entendre. Qu’est-ce qui vous pousse ainsi? La jalousie? Le fait
qu’il n’est pas du même monde que vous? Moi non plus,
d’ailleurs. Je ne suis ni plus ni moins qu’une fille de paysans.
Etes-vous satisfait?
      - Cherchez à me comprendre, Rosalie. Je ne vous veux
pas de mal; au contraire. J’essaye seulement de vous faire
admettre qu’Edouard Durieux n’est pas l’homme qu’il vous
faut, je vous le garantis.
      - Soyez plus clair... Au fait, au fait.
      - J’y viens, dit Arnaud. Je disais donc que Durieux n’étant
pas du même monde privilégié que le mien avait besoin de
moi, de mes relations.
      - Pourquoi faire, bonté?



                               127
      - Ne m’interrompez pas sans arrêt. Je n’y arriverai jamais.
Mes relations lui servent de laisser-passer, pour entrer dans les
cercles privés de la ville, où il n’est pas de bon ton d’accepter
n’importe qui. Edouard aime à se pavaner devant le beau
monde, à faire le joli coeur. Comme la plupart des militaires, il
n’est pas avare de paroles racontant des exploits de guerre
souvent imaginaires.
      - Quel genre de cercles?
      - Littéraires, et même politiques, sans oublier les petits
cercles qui regroupent les jeunes bourgeois désoeuvrés.
      - Quel mal y-a-t-il à ça?
      - L’amour vous aveugle, ma parole. Edouard aime à faire
le beau parmi la gent féminine, comme le coq de la basse-
cour qui est suivi de son habituelle armada de poules bécasses
et caquetantes. Edouard Durieux est fait ainsi. Il n’est pas
l’homme d’une seule femme. Son occupation majeure est le
plaisir. Vivre pleinement une vie d’égoïste à l’extrême.
      - Je ne vous crois pas.
      - Ben voyons. Je n’en n’attendais pas moins. Non, je ne
suis pas surpris.
      - Il m’a dit qu’il m’aimait... QU’IL M’AIMAIT!
      - Toutes les femmes amoureuses pensent comme vous.
Elles ne veulent pas admettre la réalité. Et lorsqu’un jour, elles
finissent par l’admettre, il est trop tard. Le mal est fait. c’est
irréparable. Sans appel!
      - Je ne vous crois pas! répéta Rosalie.
      - Décidément, vous êtes plus têtue qu’une mule. Vous
refusez de croire que vous vous êtes trompée. Moi, je vous le
dis, vous feriez mieux de rentrer chez vous.
      - Vous êtes méchant. Vous ne pensez qu’à me faire
souffrir.
      - Non, je veux vous éviter de vous rendre malheureuse. Si
vous ne m’écoutez pas, c’est ce qui va vous arriver. Durieux
n’aura aucune pitié pour vous. Seul comptera son plaisir. J’ai
vu tant de jolies filles se détruire devant cet immonde individu.
      - Ce n’est pas possible.
      Arnaud se remémora le dicton « Toute vérité n’est pas
bonne à dire. », mais il ne pouvait pas s’en empêcher. Il se
devait de lui toute la vérité, rien que la vérité. Tant pis. De
toutes façons, elle souffrira beaucoup plus avec Durieux.
      - Il ne vous emmènera jamais dans les cercles littéraires ou
autres.
      - Qu’en savez-vous?



                               128
      - Je le connais depuis plusieurs années. Je l’ai vu faire
assez souvent.
      Rosalie se tint la tête. Elle n’en pouvait plus. Mon dieu,
faites qu’il se taise!
      Hélas, Wagnier n’avait pas l’intention de se taire.
      Il se ferait peut-être une ennemie de Rosalie, mais il
n’avait pas le droit de ne rien dire. Edouard était un être
malfaisant. Trop de monde avait souffert à cause de lui.
      - Taisez-vous! pleurnicha Rosalie.
      - Je ne puis m’empêcher de parler. Je ne le fais que pour
votre bien.
      - Mon bien? Vous n’arrêtez pas de me faire souffrir.
      - Vous souffrirez encore plus après, lorsque vous vivrez
avec lui. Au fil des jours, vous vous rendrez compte de votre
bêtise, et vous le regretterez.
      Rosalie essaya furtivement les larmes qui perlaient sur le
bord de ses yeux.
      - Bon, continuez! fit-elle, résignée.
      - Croyez-vous que vous êtes la première? Pas du tout. Il y
en a eu d’autres. Tout un défilé. Des blondes, des brunes, des
rousses. Des petites et des grandes. Des bourgeoises, des
ouvrières, et des filles de paysans, comme vous... Il ne vous
aime pas plus qu’il n’a aimé les autres. Vous faites partie du
troupeau, un point c’est tout. Le résultat final sera le même.
Vous allez souffrir à tel point que vous ne remarquerez plus rien
autour de vous. Vous allez pleurer toutes les larmes de votre
corps. Et, en fin de compte, il vous laissera tomber car il aura
trouvé une autre femme. Cet homme n’éprouve aucune pitié
envers ses semblables. Il ne pense qu’à une seule chose.
Assouvir ses plaisirs.
      - C’est... C’est...
      - Vous ne trouvez plus vos mots. Je vous comprends.
      - Etes-vous réellement sincère?
      - Je le suis, oui! Le mensonge n’a jamais été mon fort.
Vous me paraissez si frêle, si fragile, et si charmante. Je ne peux
vouloir que votre bonheur.
      - Que dois-je faire, d’après vous?
      - Partir! Partir pendant qu’il en est encore temps. Repartez
chez vous. Oubliez-le!
      Non, Rosalie n’avait pas envie de partir. L’aurait-elle voulu
qu’elle ne l’aurait pu. Il lui était impossible de retourner au Pré
Brévand. Elle redoutait plus que tout la colère de sa mère, et
de son beau-père. Oui, il était inconcevable d’envisager une



                               129
telle hypothèse. Et Edouard, elle l’aimait, n’en déplaise à
monsieur Arnaud Wagnier.
      - Que comptez-vous faire, alors? demanda Arnaud.
      - Je reste.
      - Vous êtes sûre de vous?
      - Oui, je reste. De toutes façons, je ne serais pas partie
sans avoir vu Edouard.
      - A votre aise, jeune fille... Je vous aurai prévenue.
      Arnaud avait déjà la main sur la poignée de la porte. Il
dit, en se retournant:
      - On ne sait jamais! ... Si vous aviez de sérieux ennuis,
sachez que je demeure quai des Bons Enfants. N’hésitez pas à
venir me voir. Je vous serai d’un grand secours. Il ne sera pas
dit que le fils Wagnier aura laissé dans le malheur une jeune
personne sans défense.
      - Je vous remercie, fit-elle.
      Il était sur le point de partir. Il avait fait un pas dans le
couloir. Il revint en arrière. Il avait encore une question à lui
poser:
      - Vous ne m’en voulez pas, au moins, pour ce que je vous
ai dit?... Je vous jure qu’à aucun moment, je n’ai manqué de
sincérité. Je vous le répète, je désire que vous soyez heureuse.
Pardonnez-moi, mais si je vous avais laissé dans l’ignorance, je
m’en serais voulu. J’en aurais eu des remords.
      - Vous êtes pardonné. Je vous le dis du fond de mon
coeur.
      - Peut-être nous reverrons-nous?
      - Ce n’est pas impossible. Qui sait?
      Elle ne savait pas pourquoi, mais elle le souhaitait.
      Il lui prit la main et la baisa, comme cela se fait dans le
grand monde.
      Il s’en alla, cette fois. Sans se retourner. Il savait que s’il se
retournait, il n’aurait plus la force de quitter cet endroit. Elle
l’avait ému cette fille, amoureuse d’Edouard qui venait de sa
campagne sans rien connaître de la vie. Il ne cherchait pas à
savoir s’il éprouvait pour elle un sentiment plus fort que la
sympathie. Il ne comprenait qu’une chose. Elle ressemblait
étrangement à Charlotte, sa Charlotte. Telle était la raison pour
laquelle il avait tenu à la mettre en garde.
      SA CHARLOTTE!
      Brutal, le passé lui revint en mémoire. Et ça faisait mal, très
mal.




                                  130
      Ne pourrait-il jamais l’oublier? Les larmes lui vinrent aux
yeux. Il pleurait sa Charlotte, morte l’année dernière, par un
jour glacial d’hiver... Il neigeait abondamment depuis le matin,
et il l’avait cherchée partout. Il ne l’avait pas vue chez
Edouard. Ce fieffé Edouard qui avait tout fait pour qu’elle lui
tomba dans les bras. Il y était arrivé, ce saligaud.
      Elle aussi, il l’avait mise en garde. Bien entendu, elle ne
l’avait pas cru. Pire, ce fut lui, Arnaud, qui se fit traiter de tous
les noms. Rien à faire. elle était allée vivre chez lui, le coeur
plein d’allégresse. Avec le sentiment de vivre une vie
exemplaire, faite de joie et d’amour.
      « Pauvre Charlotte, tu ne savais pas où tu mettais les
pieds. Tu en as eu des chagrins. »
      Il ne l’avait pas vue chez Edouard. Celui-ci s’était
contenté de dire:
      « Mon vieux, je ne sais pas où elle est. Dis-toi bien que je
ne suis pas chargé de veiller sur elle. Probablement est-elle en
train de faire des commissions. »
      Le saligaud! Il s’en fichait pas mal. Et il devait aimer faire
souffrir.
      IL SE SOUVENAIT....
      Le lendemain, on avait retrouvé le corps de Charlotte
dans la Moselle, à la hauteur du quai des Bons Enfants. Elle
était morte! Noyée, gelée!
      Quel ne fut pas son chagrin, alors!
      Il avait même juré de le tuer, ce salaud.
      Seulement, le courage lui avait manqué. Avec le recul, il
pensa que le courage ne résidait pas dans le fait d’accomplir
cette mauvaise action, mais plutôt dans le sens inverse... Car, il
en faut du courage pour réprimer ses sentiments; pour étouffer
cette sourde colère qui monte en soi.
      Arnaud, les mains dans les poches de son pantalon,
continua sa marche vers le centre de la ville. Il revit encore et
encore l’image de Charlotte. Il s’en voulait de ne pouvoir lutter
contre ce souvenir.
      Il ferma à demi les paupières pendant quelques secondes
et pria fortement pour que l’image de la morte s’en fût. Et elle
disparut comme par magie. Cette fois, son esprit se concentra
sur Rosalie. Il désirait mettre tous ses espoirs sur elle.
      C’était fou comme elle ressemblait à Charlotte.
      Elle, au moins, était vivante.
      Elle possédait un charme discret auquel il n’était pas
insensible. Il savait qu’il pourrait, bientôt, tomber amoureux



                                131
d’elle. Elle méritait mieux qu’un Edouard Durieux qui n’aimait
personne.
      Il se jura qu’il la protégera autant qu’il le pourra.
      « J’irai lui rendre visite, et ce, pas moins d’une fois par
semaine. Je ne tolérerai pas qu’il lui fasse du mal. C’en serait
trop. Rosalie, si tu n’es pas heureuse, je te promets que je te
tirerai des griffes de ce monstre. Charlotte en a trop bavé... Je
te le dis, il ne sera pas de même pour toi. »
      Fort de ses décisions, Arnaud Wagnier rentra directement
chez lui.




     Rosalie, quant à elle, passa le reste de la journée à
attendre Edouard. Elle trouvait le temps fort long. A quelle
heure, exactement, rentrait-il?
     Elle revit en pensées la conversation qu’elle avait eue
avec ce jeune homme.
     Pour qui se prenait-il pour lui faire la morale; pour lui
donner des conseils? Elle était assez grande pour savoir ce
qu’elle avait à faire. Et puis, il disait tant de mal d’Edouard.
Aberrant!

      *****************************************************************
***

     Le sous-lieutenant d’infanterie Durieux rentra chez lui à la
demie de dix-huit heures. Quelle ne fut pas sa surprise de voir
une Rosalie qui l’attendait, appuyée à la fenêtre de la cuisine.
     Ce fut instinctif et impétueux.
     Elle se retrouva dans ses bras, déclamant sa joie.
     - Oh, Edouard! Comme je suis heureuse!
     - Rosalie, vous êtes là! Je n’ose en croire mes yeux.
     - Vous êtes content, j’espère?
     - Et comment, mon ange... A ce que je vois, vous vous
êtes enfin décidée.
     - Oui, je me suis décidée. J’ai réalisé qu’une vie sans vous
n’avait pas de sens.
     - Vous auriez dû me prévenir, lui dit-il. Une petite lettre
explicite aurait été la bienvenue.




                                  132
        - Oh non, mon Edouard. il n’y aurait plus eu, dans ce cas,
le charme de la surprise. Je comptais beaucoup là dessus,
figurez-vous.
       - Vous pouvez vous vanter d’avoir gagné. L’effet de
surprise a été total.
       - J’en suis fort aise, monsieur Durieux, fit-elle en riant.
       Il posa une main derrière la nuque de la jeune fille et
l’attira à lui. Leurs lèvres se joignirent en un baiser violent,
passionné et ardent. Il se retira le premier, et prit Rosalie par la
taille.
       - Asseyons-nous, et discutons. Vous devez avoir des tas de
choses à me raconter.
       - Vous me semblez bien curieux, beau militaire.
       - Tout ce qui vous touche de près m’intéresse. Quoi de
plus naturel?
       - En effet... quand on s’aime. Alors, dites-moi; depuis
quand êtes-vous là?
       - Depuis ce matin. Je suis arrivée vers dix heures.
       - Depuis ce matin? Bigre. Qu’avez-vous fait pendant tout
ce temps?
       - Rien. Je vous ai attendu. Voilà tout.
       - Rien. Mais vous avez dû vous ennuyer ferme. Vous n’êtes
pas sortie?
       - Non, je n’en n’avais pas envie. il me suffisait de vous
attendre, mon chéri.
       - Le moins que l’on puisse dire est que vous avez de la
constance.
       - L’amour, dit-elle, nous fait faire des choses, qui souvent
sont contre notre nature.
       - Vous n’êtes pas sortie, reprit-il. Bon sang, ce n’est pas
croyable.
       - Pourquoi faire? D’ailleurs, je ne connais personne ici.
       - Ce n’est pas en restant enfermée que vous ferez des
connaissances. Il faut sortir, s’ouvrir au monde. Ne serait-ce
que pour repérer les magasins d’alimentation et autres. Où
irez-vous lorsqu’il s’agira de faire les courses?
       - Oui, vous avez raison, Edouard.
       - Je vous montrerai, dès demain. Je m’arrangerai pour
terminer mon service plus tôt et nous marcherons dans les rues
de la ville. Je vous montrerai ce qu’il faudra que vous
connaissiez. L’épicier, le marchand de fruits et légumes, le
boucher.




                                133
      - J’ose espérer que vous ne m’avez pas fait venir
uniquement pour me cantonner dans une cuisine. Je sais bien,
qu’en principe, c’est le rôle de la femme, mais ça n’a rien de
folichon. Vous pouvez me croire.
      - Qu’allez-vous imaginer mon amour? Je vous ai fait venir
parce que je vous aime avant toute chose, et j’ai pensé qu’il
valait mieux que nous vivions ensemble. Mais vivre ensemble
suppose une certaine organisation de travail. Vous ne le
contesterez pas.
      - Non, cela va de soi.
      Ils s’embrassèrent à nouveau.
      - Vous n’avez vu personne, autrement, dans la maison?
      - Si, il y avait quelqu’un.
      - Qui ça?
      - Un type qui, d’après ses dires, avait oublié son
portefeuille chez vous.
      - Il vous a dit son nom?
      - Oui. Arnaud Wagnier.
      - Il m’ennuie, à la fin... Il est toujours fourré chez moi.
       - Vous n’avez pas l’air de l’aimer beaucoup.
      - Si, seulement il m’agace. Il vous a parlé de moi?
      - Non!
      Rosalie avait choisi délibérément de lui mentir, sans savoir
pourquoi. En regardant Edouard, elle eut peur. Il avait l’air
grave, d’un coup. Plus de sourires...




                   DEUXIEME            PARTIE




                               134
                           CHAPITRE         QUATRE


                           CHARLES.



     Quelques mois après que Rosalie eut quitté la maison
familiale. Vers le 20 Mai de l’année 1887.




      Charles Brévand, physiquement, ne ressemblait pas à son
frère ni à ses sœurs . Il n’avait pas leur beauté, ni leur charme. Il
n’avait pas non plus, le cœur enclin à l’amour. Il avait un
visage ingrat sur un corps qui n’était pas des plus gracieux. En
plus, il boitait de la jambe gauche. Une jambe qui le faisait
souffrir atrocement, les jours de pluie. Pourtant, il ne se plaignait
pas. Car, il remerciait le ciel de lui avoir donné des dons
exceptionnels. Les qualités, il les avait dans un cerveau très
développé qui lui avaient permis de se lancer dans les études
de la médecine. Charles avait une nette préférence pour la
recherche médicale.
      Tout en suivant les cours à l’université, permission lui avait
été accordée d’assister Pasteur dans ses recherches. Il n’en
n’était pas peu fier, et avait la conviction qu’il serait un jour, un
grand médecin reconnu de tous. Il l’avait promis à sa mère.
      Aujourd’hui, Charles Brévand était loin de Pasteur et des
recherches médicales. Il avait rendez-vous à la terrasse d’un
café des Champs Elysées avec un gars qui était venu le
trouver dans sa chambre d’étudiant, trois jours auparavant.
      Un inconnu arborant une casquette des plus ordinaires. Et
sur lui, il n’avait pas l’air très propre. « Un ouvrier,
probablement. » pensa-t-il. Avec dédain. comme si lui sortait
de la cuisse de Jupiter. Il semblait oublier que sa mère
travaillait la terre, par les cultures, d’une part, et les carrières de
sable, d’autre part. Il semblait oublier que chez les Brévand on
avait toujours travaillé dur de ses mains, et que l’on n’en
n’éprouvait pas la moindre honte.
      Seulement, le dernier de la famille n’avait pas la beauté
de coeur. Seule, son ambition le guidait. Et de ce fait, il


                                 135
préférait ne plus penser à ses origines. Il le fallait, pour sa future
carrière.
      Il se rappelait fort bien la façon dont l’autre s’était
présenté à lui.
      « Je m’appelle Delacroix, avait-il dit. André Delacroix. »
      « Et que puis-je pour vous? »
      « Il est important que nous parlions de votre famille. »
      « Parce que vous connaissez ma famille? Alors, il est
étonnant que moi, je ne vous connaisse pas. »
      « A la vérité, je connais seulement votre frère. »
      « Il est à Paris, mon grand frère? »
      « Oui. Vous ne le saviez pas? »
      « Pour être franc, je dois vous dire que je ne me suis
jamais intéressé à ses faits et gestes. Divergence de
caractères... Mais, si vous me disiez réellement ce qui vous
amène. et dépêchez-vous, car je suis pressé. J’ai des livres à
étudier. »
      « Moi aussi, je suis pressé. En fait, je suis seulement de
passage. Je suis venu pour vous donner rendez-vous afin que
nous puissions parler de votre frère. »
      « Et où aurait lieu ce rendez-vous? »
      « A vous de décider. »
      « Disons à la terrasse du Grand Café, sur les Champs
Elysées. 15 heures, dimanche. »
      « D’accord. »
      C’est ainsi que Charles Brévand se retrouva contre son
gré, sur les Champs Elysées. Il aurait été mieux aux côtés de
Pasteur. Au lieu de cela, il était à perdre son temps à attendre
cet André Delacroix. Pour tuer le temps, il sirotait une menthe à
l’eau. Soudain, excédé, il tira la montre de son gousset. elle
indiquait quinze heures passées de vingt minutes.
      « Qu’est-ce qu’il fabrique? Nous avions pourtant décidé
de quinze heures. S’il croit que je n’ai que ça à faire. Me
prélasser sur une chaise de terrasse. C’est décidé. S’il n’est pas
là à la demie, je m’en vais. Tant pis. »
      Par le plus heureux des hasards, Delacroix arriva à la
demie. Charles, de mauvaise humeur, l’accueillit froidement.
      - Ah, vous voilà enfin, grommela-t-il. Pas trop tôt.
      - On ne fait pas toujours ce qu’on veut.
      - Je ne veux pas le savoir. J’en ai marre d’attendre.
      - Oh là là, ce que vous pouvez être désagréable.
      - On le serait à moins.
      - Bon, dit André. Ne perdons plus de temps. Je suis donc
venu par rapport à votre frère.


                                 136
      - Je sais. Vous me l’avez dit, l’autre jour.
      - Votre frère est mort, annonça brutalement André.
      Charles resta cloué sur son siège. Il avait blêmi. Il n’en
revenait pas. Aimé était mort. Ce n’était pas possible; il était en
train de faire un mauvais rêve. Il allait se réveiller. Non, Aimé ne
pouvait pas être mort. NON!
      - Ce n’est pas vrai, marmonna-t-il enfin.
      - Hélas, si, c’est vrai. Croyez-moi, monsieur Brévand, je
souffre autant que vous. Ma douleur est égale à la vôtre, n’en
doutez pas.
      - Je ne me permettrais pas d’en douter... Ainsi, vous
connaissiez mon frère?
      - Oui. André était mon ami. Nous travaillions tous les deux
pour le même patron. Un menuisier... Il était ma seule famille.
J’en ai pleuré, comme une fille. Moi qui me croyais tant
endurci, après avoir traversé maintes misères.
      - Cela remonte à loin?
      - Un peu plus d’une semaine.
      - Il a été enterré alors?
      - Bien sûr! On voulait le mettre à la fosse commune, mais
le patron n’a pas voulu. Il a dit : « Dans la vie, tout individu a
droit au respect. Dans la mort, il a droit à une sépulture
décente, pour qu’il repose en paix. » Aussi, il a acheté une
concession à côté du caveau de sa famille. Nous lui avons fait
une belle tombe, vous savez.
      - J’irai, promit Charles. Je vous le jure, j’irai.
      - Pas de fleurs. Il n’aimait pas.
      - Je m’en souviendrai. Dites... Vous auriez dû me prévenir
pour l’enterrement.
      - J’ai bien essayé, mais je ne connaissais pas votre
adresse. Tout au plus, je savais que vous faisiez des études de
médecine. Il m’a fallu plusieurs jours avant de vous localiser...
Sûr qu’entre-temps il a fallu inhumer Aimé.
      - Oui, je comprends. Juste une question. Comment est-il
mort?
      André Delacroix lui raconta succinctement comment au
retour de la fête des travailleurs à Lille, ils étaient tombés sur
une chasse à l’homme dans les rues de Paris... et la balle
perdue qui avait touché Aimé mortellement.
      - ... Je n’ai rien pu faire. Le pauvre est décédé dans mes
bras. Avant de mourir, il m’a fait promettre d’aller voir sa
famille. J’ai commencé par vous. Voilà!




                                137
      - C’est tout ce qu’il vous a dit avant de rendre le dernier
soupir?
      - Non. Faut que je me rende à Epinal chercher votre
soeur Rosalie.
      - Rosalie est à Epinal? s’exclama Charles, abasourdi.
      - Vous l’ignoriez?
      - Naturellement. Lorsque je suis parti, Rosalie était toujours
à la ferme.
      - Depuis votre départ, il s’en est passé des choses. Votre
soeur a rencontré un militaire, et elle l’a rejoint à Epinal. Elle
croyait qu’elle allait au devant du plus grand bonheur.
      - Pauvre folle, grogna Charles qui ne croyait pas en
l’amour.
      - D’ailleurs, j’ai trouvé une lettre de Rosalie dans les
affaires d’Aimé qui prouve que votre soeur n’est pas heureuse
avec ce cochon de militaire... Tenez, je vous l’ai apportée.
Lisez...
      Charles prit la lettre que lui tendait Delacroix. Il lut.
      En gros, Rosalie regrettait d’être venue à Epinal. Elle disait
qu’elle passait toutes ses journées à pleurer. Que l’autre se
montrait odieux, voire brutal.
      Il sortait seul, les soirs, se rendant dans divers cercles
bourgeois de la ville. Parfois, il s’affichait avec des créatures de
mauvaise vie, sans aucune honte, sans aucune pudeur. Elle
voulait s’en aller, mais lui l’en empêchait. Pour l’en dissuader, il
la frappait. « Si tu pars, lui disait-il, je te retrouverai, et alors
gare. » Il avait besoin d’une femme pour tenir son intérieur. La
vaisselle, la cuisine, le ménage. En somme, elle n’était ni plus ni
moins qu’une femme de ménage.
      A la lecture de la lettre, Charles avait été envahi d’un
écoeurement incoercible. Comment pouvait-il exister des gens
aussi abjects, aussi immondes? Alors que d’autres, comme
Pasteur, passaient leur temps à essayer de résorber la misère
du monde... Ma pauvre Rosalie, dans les pattes de ce salaud...
Mais dans sa lettre, Rosalie précisait qu’elle avait fait la
connaissance d’une jeune homme bien. Arnaud Wagnier. Il
l’aidait du mieux qu’il pouvait. S’il était dans l’incapacité
physique de lutter contre le militaire, du moins s’efforçait-il de
remonter le moral de la jeune fille. Le soi-disant Arnaud l’avait
bien mise en garde contre ce type, mais elle, aveuglée par
son amour n’avait pas voulu l’écouter. Et mal lui en prit.
      - Ma pauvre soeur; comment allons-nous la tirer de là? se
lamenta Charles.



                                138
       - Ne vous en faites pas, j’irai à Epinal. Je l’ai promis à
Aimé.
       - Et ce militaire? Il ne vous fait pas peur?
       - Pas le moins du monde. Je me sens de force à le
neutraliser. S’il fait mine de résister, je vous assure qu’il recevra
la plus belle correction de sa vie.
       - Ce que je ne comprends pas, c’est comment Rosalie a
pu avoir l’adresse d’Aimé.
       - A chaque destination, votre frère envoyait son nouveau
point de chute à votre famille. Aimé se trouvait à Paris lorsque
votre soeur a quitté le domicile conjugal.
       - Et pourquoi a-t-elle écrit à Aimé plutôt qu’à notre mère?
       - La honte, répondit Delacroix. N’oublions pas qu’elle s’est
sauvée de chez vous comme une voleuse. Elle a pensé que
votre mère ne lui pardonnerait pas son escapade.
       - Ma mère n’est pas une mauvaise femme.
       - Je n’en doute pas.
       - Vous allez vous y rendre, alors?
       - Je ne reviens pas sur une décision.
       - Je voudrais bien vous accompagner. Hélas, je ne le
peux pas.
       - De toutes façons, vous ne me seriez pas d’une grande
utilité. Votre place est ici.
       Charles s’enquit:
       - C’est tout ce que vous aviez à me dire?
       - Non. J’ai trouvé une autre lettre dans les affaires d’Aimé.
Celle-ci est de votre mère. Votre mère invite ses enfants pour
son anniversaire, le mois prochain.
       - Je sais, dit Charles. Je l’ai reçue également.
       - Irez-vous?
       - Non. Je ne le pourrai pas. Pendant toute la trêve
estudiantine, Pasteur compte sur ma présence.
       - Elle ne va pas être déçue?
       - Vous lui expliquerez, n’est-ce pas?
       - Je lui expliquerai, oui...




                                139
                         DEUXIEME           PARTIE




                         CHAPITRE          CINQ




            La     démarche       d’André       Delacroix.

      Dans le train qui prenait la direction des Vosges, André
Delacroix s’était plongé dans une semi- somnolence, bercé
par le roulis de la machine infernale. L’image de Charles
Brévand flottait devant ses yeux. Au début, il l’avait pris pour un
être sans cœur, uniquement dévoré par son ambition. Pour sûr
qu’il deviendrait un grand médecin, ce Charles. Oui, il
regrettait de l’avoir mal jugé. Comme quoi, la première
impression n’est pas toujours la bonne. Charles avait été si
malheureux d’apprendre la mort de son frère. Et ému à
l’extrême à la pensée de savoir ce qui était arrivé à Rosalie.
      La seule fausse note était que Charles ne semblait pas
trop apprécier le monde ouvrier. Il donnait l’impression de ne
pas faire partie du même monde.
      A-t-on vu un médecin se mélanger à un menuisier? Il était
de bon aloi de respecter la différence de classes sociales.
      N’empêchait qu’André avait fini par trouver de la
sympathie pour cet adolescent pris entre son ambition et son



                               140
amour pour sa famille. Avant de le quitter, André lui avait dit
qu’il le tiendrait au courant des événements.
      Charles en avait été satisfait.
      Il revoyait aussi le père Chapuis, son patron. Celui-ci avait
accepté de le laisser partir. Mais, ce ne fut pas sans chagrin. Il
en avait eu les larmes aux yeux. Il l’avait toujours considéré
comme son propre fils. Ce pauvre gars qui était venu sans le
sou, presque en haillons. Il l’avait pris à son service par pitié,
mais une pitié se transformant vite en amour. Le père Chapuis
en avait été heureux, lui qui n’avait pas eu d’enfant.
      Pourquoi fallait-il qu’il s’en alla?
      Pourquoi fallait-il qu’il s’occupa des affaires d’autrui?
      A la veille du départ du jeune homme, le père Chapuis lui
avait demandé :
      « Est-il vraiment nécessaire que tu t’en ailles? »
      « Oui, absolument. Je l’ai promis à Aimé. »
      « Il est mort, maintenant. On ne vit pas avec les morts. »
      « Une promesse est une promesse. Si je ne le faisais pas, je
ne serais plus un homme... je n’aurais plus d’honneur, ni de
fierté. Monsieur, la vie nous apprend que nous devons être
honnêtes avec nous-mêmes. »
      Et André était parti.
      « Je reviendrai. » avait-il dit avant de prendre le chemin
de la gare.
      Le père Chapuis savait qu’il ne reviendrait jamais. Pour sa
part, André en doutait.
      Il est des paroles que l’on dit comme ça, pour dire
quelque chose, pour rompre uniquement le silence.
      André se tira brusquement de sa somnolence. Le train se
trouvait en rase campagne. Le jeune homme n’avait aucune
idée de l’endroit traversé par le convoi ferroviaire.
       - Où est-on? s’écria-t-il.
      Le prêtre qui était assis en face de lui, lui répondit:
      - Nous avons quitté Bar le Duc, il y a une demi-heure. Nous
nous dirigeons vers Nancy. Mais, je ne puis vous dire à quelle
heure nous y arriverons.
      André écarquilla difficilement les paupières. Le prêtre en
sourit.
      - Vous avez bougrement bien dormi, mon fils.
      - Je ne dormais pas, monsieur l’abbé. Je me remettais en
mémoire quelques souvenirs.
      - Il est vrai, reconnut l’homme d’église, que cela peut
prêter à confusion.



                               141
       Maintenant, le train ralentissait pour entrer en gare de
Nancy.
       - Et voilà, nous sommes arrivés, dit le prêtre.
       - Il ne va pas plus loin? demanda André.
       - Je crois savoir que nous devrons prendre un autre train
pour continuer le voyage, tout du moins en ce qui me
concerne.
       - Moi, pareil. Je ne m’arrête pas à Nancy.
       Le prêtre se levait déjà pour s’emparer de sa valise, dans
le filet à bagages.
       - Voulez-vous que je vous donne un coup de main?
hasarda André.
       - Ce n’est pas la peine, lui fut-il répondu. Je ne suis pas
encore vieux, vous savez. Je viens juste d’atteindre la
quarantaine.
       L’homme de Dieu ajouta:
       - Ne vous inquiétez pas. Je suis capable de porter ma
valise, si lourde soit-elle. Vous, qu’attendez-vous pour en faire
autant?
       - Oui, oui.
       « Drôle de bonhomme, tout de même, se dit André en
pensant au prêtre. Et dire que je les croyais tous rébarbatifs. »
       - Et maintenant, que fait-on, monsieur le curé? demanda-
t-il.
       - Ne posez plus de questions, et suivez-moi. Nous allons
attendre un autre train qui nous conduira chacun dans la
direction souhaitée.
       - Et où m’emmenez-vous?
       - Dans un endroit que vous trouverez probablement à
votre goût. Un endroit où l’on peut se restaurer et se désaltérer.
Autrement dit le café de la gare.
       - Bonne idée. Justement, ça commençait à me creuser.
Je n’ai rien pris depuis Paris.
       - Moi depuis Bar le Duc. Vous voyez, je viens de moins loin
que vous.
       Le curé entraîna André dans son sillage. Ils se frayèrent un
chemin parmi la foule jusqu’au café. Ils trouvèrent une table
non occupée près de la porte d’entrée. Et ils s’empressèrent
de commander du pain, du jambon, et une bouteille de vin.
       Après avoir bu une première gorgée, l’homme en habit
noir se racla la gorge, et dit:
       - Pas à dire; ça fait du bien par où ça passe.
       - Comme je vous approuve, mon père.



                               142
       - Et si nous faisions connaissance? demanda le religieux...
Tenez, mon fils, je vais commencer... Je m’appelle Pierre
Duvernier, et je viens d’être nommé curé dans la paroisse de
Fraize, dans les Hautes Vosges. Je viens de passer quinze ans
comme abbé, dans une paroisse de Bar le Duc. Et vous...
       - Mon nom est Delacroix. André Delacroix. Et je viens de
l’assistance publique.
       - L’assistance publique, dites-vous? Delacroix, est-ce le
nom qu’ils vous ont donné là-bas?
       - Vous rigolez! Là-bas, on ne vous donne rien, à part des
claques... Non... Paraît qu’on m’a déposé sur le parvis d’une
église avec une étiquette épinglée sur un emmaillotage
sommaire, et sur l’étiquette était écrit mon nom. C’est mon vrai
nom, monsieur le curé. Autant vous le dire tout de suite. Je ne
m’y suis pas plu. Quand j’en ai eu l’occasion, je me suis barré.
       - Etes-vous sûr, André, que ce fut la meilleure chose qui
s’imposait?
       - Tout ce que je sais, c’est que je ne le regrette pas. Bon
sang, oui!
       Devant les questions de Pierre Duvernier, André parla de
l’Institution Sainte Catherine, à Caen, puis de la rencontre
avec le père Chapuis. Ce brave homme qui, après lui avoir
donné à manger, lui procura du travail. Et ensuite, une autre
rencontre. Celle d’Aimé. Il raconta aussi leur amitié si belle, si
solide. Et pour finir, le drame dans une rue de Paris.
       Il parla également des anarchistes; ces révolutionnaires
tuant, massacrant pour une idéologie. C’était par la faute d’un
anarchiste qu’Aimé avait trouvé la mort. Comment pourrait-il
l’oublier?
       Et il termina ses confidences par le drame que vivait
Rosalie, la soeur d’Aimé.
       - Et vous, mon père, où êtes-vous né?
       - Dans les Vosges. Un jour d’Avril de l’année 1843...
Maintenant, je crois qu’il est temps que nous songions à nous
renseigner sur l’horaire du train pour Epinal, n’est-ce pas, mon
ami? Mais nous allons nous quitter ici. Nous n’avons pas le
même train.
       - Oui, bien sûr.
       - Avant de nous quitter, André, laissez-moi vous dire ceci.
Rappelez-vous où je vais habiter désormais. Fraize avec un z . Si
vous avez des problèmes, ou seulement besoin d’un conseil,
n’hésitez pas à venir me rendre visite. Je m’efforcerai de vous
aider dans le maximum de mes possibilités.



                               143
       - Je m’en souviendrai, mon père.
       - Bon voyage et bonne chance.
       Pierre Duvernier et André Delacroix se quittèrent sur une
poignée de mains franche et vigoureuse. Les deux hommes
avaient le sourire. Comme quoi, il est bon à l’homme de
chercher à aller au devant de la compréhension de l’autre.
       Le train pour Epinal partit au petit matin.
       André s’était installé sur un banc de troisième classe, et il
s’endormit aussitôt. Il avait rudement besoin de sommeil.
       A Epinal, un type des chemins de fer le réveilla.
       - Quoi, quoi? fit André. Qu’est-ce que c’est?
       - On est arrivé, mon gars, dit l’autre.
       - Arrivé? Où ça? demanda le jeune homme qui avait du
mal à se tirer de son sommeil. Il dévisagea, hébété, ce grand
type coiffé d’une casquette, à l’air sévère.
       - Epinal? Ah oui, c’est vrai.
       - De toutes façons, il ne va pas plus loin.
       - Heureusement, car Dieu sait où je me serais retrouvé.
       André prit son sac, et descendit du train. Se retrouvant sur
le quai, il marcha pesamment vers la sortie.
       André Delacroix foula pour la première fois le sol du chef-
lieu des Vosges. Il éprouva une sensation de malaise... de se
sentir ainsi projeté dans une ville étrangère. Il avait un mal fou
à mettre un pied devant l’autre. Elle lui parut si petite, cette
ville, lui qui était habitué au gigantisme de Paris.
       Il releva la bandoulière de son sac qui avait tendance à
glisser le long de sa manche. Après quoi il fouilla dans la
poche droite de son pantalon. Il en retira une feuille de papier
froissée. Sur laquelle était écrit: « Faubourg d’Ambrail. »
       Autant chercher une aiguille dans une meule de foins.
       André n’avait pas pour habitude de céder à la panique.
Aux grands maux, les grands remèdes, pensa-t-il.
       Avec le culot qui lui était coutumier, il accosta le premier
quidam qui passa dans la rue.
       - Faubourg d’Ambrail! Où peut-on trouver cet endroit-là?
       L’autre qui, visiblement, appartenait au beau monde fut
interloqué.
       Il se demanda d’abord s’il allait lui répondre. En
réfléchissant bien, il décida qu’il était plus raisonnable de
satisfaire à sa requête. Car, on ne pouvait jamais savoir ce qui
se passait dans la tête des ouvriers. Maintenant, avec leurs
mouvements de travailleurs, ils commençaient à se sentir forts.
Surtout depuis les fameuses grèves de 84.



                                144
      La mort dans l’âme, il lui expliqua qu’il lui fallait traverser
la ville, prendre le centre, et là sur la droite, se trouvait une
grande rue en pente. Le faubourg d’Ambrail.
      André s’en fut sans même le saluer. Le bonhomme rumina
encore plus sur le monde des ouvriers.
      Même pas la moindre des politesses.
      « Le 18. Rosalie est au 18. »
      Il se mit en marche. Il avait retrouvé son pas alerte.
Dissipées totalement les brumes du sommeil.
      Il poussa la porte du 18. Se trouva nez à nez avec
l’inévitable concierge.
      - Qu’est-ce que vous voulez? aboya celle-ci.
      Celle-là même qui avait eu des mots avec Rosalie,
quelques mois plus tôt.
      La mégère avait son air des mauvais jours. Elle n’avait pas
un bon caractère, mais en plus, sa mauvaise humeur
s’accentuait lorsqu’elle se trouvait en présence d’un inconnu.
      - Ce que je veux? Voir Rosalie. Où est-elle?
      - Il n’y a pas de Rosalie chez nous.
      « C’est qu’elle se foutrait de ma fiole, cette vieille
toupie. »
      - Je vous dis que je veux voir Rosalie.
      - Il n’y a pas de Rosalie, ici.
      - Ecoutez, madame, je n’ai pas de temps à perdre. Je suis
venu pour Rosalie, et je ne partirai pas sans l’avoir vue.
      - Mon jeune ami, vous m’énervez, à la fin. Si vous
continuez, je vais vous mettre dehors.
      - Essayez qu’on rigole un peu. Si vous croyez que vous
m’impressionnez par votre grosseur, vous vous fourrez le doigt
dans l’oeil. Je ne suis pas venu de Paris pour me faire
rembarrer par une concierge.
      - D’abord, qui êtes-vous?
      - Cela ne vous amènera pas grand chose de savoir mon
nom.
      - Dites-le moi, quand même.
      « Ce qu’elle peut être chiante, celle-là. »
      Bien à contre-cœur , le jeune homme lui déclina son
identité.
      - André Delacroix. Voilà, vous êtes contente?
      - C’est déjà mieux ainsi.
      - Bon, alors, vous me dites où elle loge?
      - Rosalie, ce n’est qu’un prénom. Rosalie comment?
      - Rosalie Brévand. Elle est arrivée à l’automne dernier.



                                145
      - C’est qu’il en défile des filles ici. Avec le militaire... Oui, je
me souviens, maintenant. Elle n’est pas restée très longtemps.
Elle a vite compris son malheur, la petite.
      - Mince alors, fit-il, dépité. Je n’ai pas de veine.
Naturellement, je parie que vous ne vous ne savez pas où elle
est allée.
      - Comment je le saurais? Elle n’avait pas pour habitude
de me livrer ses confidences. A dire la vérité, elle ne
m’adressait pas du tout la parole. Un jour, elle est partie
comme elle est venue.
      - Vous ne savez rien d’autre?
      - Eh non!
      - Aie, aie, aie.
      - Le Durieux, il les collectionne, les filles, c’est tout ce que
je sais.
      - Oui, oui, je vois.
      - Ecoutez-moi. En venant ici pour votre Rosalie, vous
perdez votre temps. Elle n’est plus ici, je vous l’ai dit.
      - En ce cas, je verrai Durieux.
      - Pour l’heure, il doit être encore à la caserne.
      - Je m’en doute... J’attendrai donc qu’il revienne.
      - L’attendre, l’attendre!? C’est bien beau, mais où allez-
vous l’attendre?
      - Chez lui, pardi! Et c’est pour ça que vous allez me dire
exactement où se trouve son logement.
      - Je ne sais si je dois...
      - Allez! Vous m’avez déjà trop fait languir.
      - Bon, mais je ne veux pas d’ennuis.
      - Vous n’aurez pas d’ennuis. je vous le garantis.
      La concierge lui dit:
      - Dernier étage. Porte de droite.
      - Et ben, voilà. Que de temps perdu! Ah, si vous aviez
commencé par là!
      - Je suis la concierge. je ne peux pas faire entrer n’importe
qui.
      André Delacroix monta l’escalier, ne s’occupant plus de
la concierge.
      Au troisième étage, il se trouva nez à nez avec un vieux
monsieur à la barbe grise.
      - Durieux, c’est par là?
      - Porte du fond, répondit le vieillard.
      - Je vous remercie.




                                   146
        Encore un qui n’avait pas l’air d’apprécier le Durieux. Ce
devait être vraiment une belle fripouille. Il se demanda quelle
tête il pouvait avoir.
        André estima qu’il était indispensable de le rencontrer. Un
face à face ne pouvait pas être évité. Rosalie avait souffert.
Rosalie était la soeur de celui qui avait été son ami. Durieux,
par conséquent, devait lui rendre des comptes.
        Il pressa lourdement sur la clenche de la porte. Rien ne
vint. Evident. L’homme absent; la porte était fermée à clé.
        Il n’était pas question d’enfoncer la porte. Inutile de se
compliquer la vie.
        Soudain, il lui vint à l’esprit que bon nombre de personnes
laissent leur clé sous le paillasson.
        André se baissa et souleva le paillasson. En effet, la clé
était là. Il n’eut plus qu’à la saisir.
        Il entra dans l’appartement, sans jeter un regard derrière
lui. Il se moquait pas mal d’être observé.
        Il se dirigea vers le buffet de la cuisine. Il avait soif. Et
aimerait bien trouver une bouteille de vin.
        Pas de vin, par contre il dénicha une bouteille de
cognac.
        « Mazette, il ne se refuse rien, le gaillard. Du cognac, ben
mon colon. On va te le goûter, crois-moi. »
        Il s’assit sur la première chaise qu’il vit et se servit un verre
de cognac. Il était vraiment excellent.
        Et il attendit.
        André n’aimait pas rester en place. Il remuait sans cesse.
Mais, aujourd’hui, ce qu’il faisait, il le faisait pour Aimé. Il ne
faillirait pas à sa parole.
        Au troisième cognac, il plongea dans une semi-
somnolence.
        Il ne pensa plus à rien.
        Attendre Durieux! Attendre, voilà tout.
        Il ne chercha pas à manger. Non, il n’avait pas faim.
        Lorsque enfin il le vit avec sa moustache fine,
soigneusement taillée, aux cheveux impeccablement soignés,
son uniforme sans aucun faux pli, son air de bellâtre qui puait
la suffisance, il eut envie de lui sauter dessus et de le réduire en
bouillie. Il se retint tant bien que mal.
        - Que faites-vous chez moi? demanda d’emblée Durieux.
        - Je vous attendais, figurez-vous.
        - D’abord, qui êtes-vous? Je n’ai pas l’honneur de vous
connaître.



                                  147
       André répondit:
       - Moi non plus, je ne vous connaissais pas jusqu’à
aujourd’hui. Seulement, j’ai beaucoup entendu parler de
vous... Vous voulez savoir mon nom, soit... Je m’appelle André
Delacroix, menuisier de mon état, et je viens de Paris. cela vous
dit-il quelque chose?
       - Non, pas du tout.
       - Alors, vous voyez! Ne perdons pas de temps en futilités.
       - Que voulez-vous?
       - Asseyez-vous en face de moi. Vous me donnez le tournis.
Nous discuterons après.
       Edouard Durieux s’exécuta de fort mauvaise grâce. Il
n’était pas très courageux dans son genre, bien qu’il avait
choisi l’armée comme métier. Tous les militaires n’ont pas du
courage à revendre.
       Donc, Durieux ne désirait en aucune façon provoquer cet
étranger. Il avait , néanmoins, le regard chargé de haine.
       - Vous allez me répondre, oui? Qu’est-ce que vous me
voulez?
       - Je viens chercher Rosalie, répondit-il. Rosalie Brévand.
       - Elle n’est plus ici... Je le regrette pour vous.
       - Je le sais, mon vieux.
       - Je ne comprends pas. Si vous le saviez, pourquoi venez-
vous m’importuner? Je pourrais vous ficher à la porte.
       - Essayez!
       - Bon, bon.
       - Maintenant, j’ai assez rigolé. Je vais aller droit au but. Où
est Rosalie?
       - Comment voulez-vous que je le sache? Je vous l’ai dit.
Elle est partie de chez moi.
       André se leva d’un bond. Il était hors de lui. Il avait l’intime
conviction que l’autre se fichait de lui, dans les grandes
largeurs...
       Durieux n’eut pas le temps de réagir.
       Le normand l’avait saisi par le col de la veste. D’une
main, il le souleva. La colère décuplait ses forces.
       - Tu vas me dire où elle est, espèce de salopard?
       Edouard était vert de peur. Il aurait voulu parler, mais
aucun mot ne sortait de sa bouche. La superbe qu’il avait
auprès des femmes l’avait quittée.
       Aujourd’hui, il ne dominait plus. Il avait trouvé son maître.
       De ses mains puissantes, André l’avait poussé jusqu’à la
porte. Un court instant, il fut déséquilibré.



                                 148
      « ça y est, se dit André. Il va se casser la gueule. »
      Mais non, il réussit tant bien que mal à retrouver son
équilibre. S’étant ressaisi, Durieux eut le réflexe de porter la
main au fourreau de son épée. Alors, André vit rouge.
      De toute sa hargne, il lui envoya son poing droit dans la
poitrine; pour finir dans l’estomac. Le militaire s’écroula à
même le plancher. André termina son oeuvre par un
formidable coup de pied dans les côtes.
      « Je n’aurais pas dû aller jusque là, pensa André. Mais tant
pis, ça m’a soulagé. »
      Il l’aida à se relever.
      - Allez, debout, vermine, et que je ne te reprenne pas à
vouloir te servir de ton épée.
      - Je n’en n’aurais plus la force.
      Durieux reprit place sur la chaise. André se tenant debout
derrière lui.
      - On reprend tout à zéro, dit-il. Où en étions-nous?
      - Que je ne savais pas où se trouvait Rosalie.
      - Là, je ne te crois pas.
      - Puisque je vous dis que...
      - On ne va pas recommencer, tout de même. Ou tu me
dis ou elle est, ou je te défigure le portait et adieu les jolies filles.
      - Vous êtes un être sans, sans...
      - Je te dispense de tes commentaires. je sais ce que je
suis, et je pense que tu es mal placé pour me faire la morale.
Tu n’es qu’un couard, Durieux. Il est étonnant qu’ils t’aient
accepté dans l’armée... Bon, on en revient à notre problème.
      Cette fois, ce fut Edouard qui perdit patience. Il en avait
marre de cette histoire. Et les coups reçus lui faisaient
drôlement mal.
      - Je n’en n’ai rien à foutre de votre Rosalie.
      - C’est évident! Autrement, rien ne l’aurait empêchée de
rester.
      - Qu’elle aille au diable!
      - Doucement, mon vieux, doucement!
      - D’accord; je vais tout vous dire. Elle est partie avec un
autre.
      - Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire?
      - Un type est venu la chercher.
      - Qui est ce type?
      - Arnaud Wagnier, tel est son nom.
      - Mais encore?




                                  149
      - C’est le fils de Jean Wagnier, un banquier de la ville. Je
crois que cet imbécile d’Arnaud s’est amouraché de Rosalie. Il
disait toujours qu’elle ressemblait à Charlotte, la fille qu’il avait
aimée jadis. Il est donc venu la chercher, un jour qu’il était sûr
de ne pas me rencontrer.
      - En somme, chez toi, on entre comme dans un moulin.
      - J’ai l’habitude de laisser la clé sous le paillasson.
      - Je m’en suis rendu compte.
      - Maintenant, je vous ai tout dit. Je vous demanderais de
me laisser tranquille.
      - Pas encore. Je n’ai pas l’adresse de ce Wagnier.
      - Vous n’êtes pas possible, non, pas possible.
      - Tu ne t’imagines pas que je vais arpenter les rues
d’Epinal à la recherche d’un gars que je ne connais pas et qui
crèche je ne sais où.
      Une fois de plus, Durieux capitula.
      Mentalement, André était le plus fort.
      - Quai des Bons Enfants. Numéro 8, dit l’autre. Comme
vous ne connaissez pas la ville, vous n’aurez qu’à demander
votre chemin aux gens que vous rencontrerez.
      - Encore une question. Que fabrique Rosalie chez les
Wagnier?
      - Arnaud l’a fait entrer comme domestique. Sincèrement,
il ne pouvait avouer qu’il est amoureux de cette fille. Son père
n’aurait pas accepté. Dans ce monde-là, les unions sont
dictées par la loi de la raison et non pas par celle de l’amour.
      - Tu ne m’apprends rien, mon vieux. Moi, je m’en fous. Une
seule chose m’importe. Trouver Rosalie.
      - Ouais, ouais.
      - Je sais, tu en as marre de me voir, avoue-le. Mais, je n’ai
pas fini. Wagnier, c’est un de tes amis?
      - Pas en quelque sorte. Il nous est arrivé de sortir quelques
fois ensemble. Il m’a permis d’entrer dans le beau monde.
D’être en rapport avec de très belles jeunes femmes riches et
bien cultivées.
      - Ne me raconte pas ta vie... Ah, un conseil avant que je
m’en aille. Si un jour, je devais te croiser sur mon chemin, je
serais sans pitié.
      - Ce jour-là ne se produira pas, affirma Durieux.
      - Voilà une belle parole, fit André. Je ne te souhaite
qu’une seule chose, c’est que tu crèves lors d’une prochaine
guerre. Ainsi, tu auras fait ton devoir, et personne n’aura plus
rien à te reprocher.



                                150
      André claqua la porte derrière lui. Remonta le sac sur son
épaule, et arpenta les rues d’Epinal. Il erra dans le centre ville.
      Sur la place de l’hôtel de ville, il entra dans un bistrot. Il
avait besoin de se réchauffer. Aussi commanda-t-il un café
bien serré. On le lui servit aussitôt.
      A une table voisine se trouvaient trois jeunes gens à l’air
sympathique qui discutaient de tout. De la guerre de 70. Du
travail qui se faisait rare dans certaines régions. Ils parlaient
également des syndicats qui organisaient des grèves un peu
partout. Ces jeunes gens pensaient que la grève était le seul
moyen de défense des ouvriers. Le seul moyen efficace. La
France du peuple bougeait tout doucement, mais elle
bougeait...
      C’était un début.
      Les patrons seraient bien obligés de lâcher du lest.
      André les interrompit dans leurs conversations.
      - Dites, les gars, vous savez où c’est le quai des Bons
Enfants?
      Les autres se mirent à rire de bon coeur. Vraiment, il ne
fallait pas être du coin pour ne pas connaître le quai des Bons
Enfants.
      - C’est risible à ce point?
      Le plus grand des trois, lui répondit:
      - On voit que vous n’êtes pas d’ici. Qui ne connaît le quai
des Bons Enfants?... Et votre accent; nous n’avons pas
l’habitude d’en entendre des pareils par chez nous. Surtout, ne
vous vexez pas. Nous n’avions pas l’intention de nous moquer
de vous.
      - Je suis né en Normandie, dit André. Et je vis à Paris.
      - Ainsi, vous venez de la capitale.
      - Ben oui.
      - Nous autres, nous n’avons jamais quitté Epinal.
      - Alors, et ce quai des Bons Enfants?
      - Vous traversez le centre de la ville, vous arrivez sur le
quai de la Moselle; là, vous prenez le pont qui enjambe le
cours d’eau, et vous vous rendez ainsi sur les quai en question.
      - D’accord, les gars. Je me débrouillerai. Je dois me
rendre au 8. Cela vous dit quelque chose?
      - Tu parles! Ce sont les Wagnier qui habitent là. Les gens
les plus riches d’Epinal. Tu cherches du boulot?
      - Pas du tout. J’ai une affaire à régler avec le fils Wagnier.




                                151
     - Tu as du courage, mon vieux. Je ne sais pas si tu es au
courant, mais il faut montrer patte blanche pour entrer là-
dedans.
     - J’y entrerai, affirma André avec force.
     - Ton habillement ne plaidera pas en ta faveur. On voit
tout de suite que tu ne fais pas partie de la haute société.
     - Ils m’accepteront.
     André était sûr de lui. Il régla sa consommation, et sortit...

      *****************************************************************
***

        C’était une bâtisse cossue, dans la plus pure tradition de
la haute bourgeoisie provinciale, aux allures de château, avec
ses deux tours de côté.
        André ne fut pas impressionné par la demeure imposante.
Tout au plus, surpris. Il renonça à vouloir compter les fenêtres.
Elles étaient trop nombreuses;
        « Pas à dire, pour une propriété, c’est une propriété. »
        Au portail, il actionna une belle clochette en bronze...
Presque aussitôt, apparut sur les marches du perron, un maître
d’hôtel stylé, dans son habit noir. Il avait l’air très, très, très
sérieux.
        - Monsieur désire? prononça-t-il en demi-ton.
        André tomba des nues.
        « Qu’est-ce que c’est que ce mannequin? se demanda-t-
il ( il voyait un maître d’hôtel pour la première fois de sa vie.)...
Et pour qui se prend-il avec ses airs de grand seigneur. Oùh là
là; encore une drôle de race. »
        - Monsieur désire voir monsieur Wagnier, répondit-il,
ironique.
        - Vous avez rendez-vous?
        « Et puis quoi encore? Il n’est vraiment pas bien, c’te
énergumène. »
        - Non, je n’ai pas de rendez-vous.
        - En ce cas, monsieur Wagnier ne pourra pas vous
recevoir.
        André sentit le colère lui monter à la tête. Déjà que
l’olibrius ne lui plaisait pas, mais en plus, il lui mettait des bâtons
dans les roues. Décidément, les Vosges ne lui réussissaient pas.
        - Je vous dis que je veux voir monsieur Wagnier.
        - Et moi, je vous dis que vous ne pouvez pas.




                                  152
      - Tu vas voir... Je vais t’arranger le portrait, et après tu
regretteras de m’avoir connu.
      Tout en disant cela, André secouait le portail de toutes ses
forces.
      Le majordome avança timidement de quelques pas.
      - Monsieur, je vous en prie. Vous allez ameuter tout le
quartier.
      Ainsi, c’était tout ce qui le préoccupait, cette espèce
d’emplumé.
      Il était vrai qu’un scandale en plein quai des Bons Enfants,
et devant la demeure des Wagnier serait mal vu.
      - Que je me calme? Tu en as de bonnes, toi, rétorqua
André. Tu ne fais rien pour arranger les choses. Alors, tu me
l’ouvres ta satanée porte, oui ou non?
      - Je ne peux pas. J’ai des ordres.
      - Pour une fois, oublie-les!
      - Vous êtes fou.
      - Ecoute-moi, une fois pour toutes. Je ne partirai pas d’ici
avant d’avoir vu ton patron. Alors, tu ferais bien de m’ouvrir
cette porte.
      Le majordome finit par s’exécuter.
      - Tu te montres enfin raisonnable.
      - Ce n’est que pour éviter le scandale sur la place.
      - Où il est ton patron, que je lui parle?
      - Monsieur Wagnier est absent de la maison. Il est à son
bureau. Il travaille. Il ne rentre que vers vingt heures. Donc,
assez tard.
      - Et le fils?
      - Monsieur Arnaud?
      - Ben oui, quoi! Il n’est pas là non plus, je parie?
      - Il est sorti en début d’après-midi. Vraiment, j’ignore
quand il rentrera.
      - En fait, c’est plutôt lui que je viens voir. Nous avons une
affaire en commun, tous les deux.
      - Monsieur Arnaud aurait-il fait une bêtise? Vous aurait-il
créé des ennuis?
      - Ne t’inquiète pas pour ton monsieur Arnaud,
bonhomme. Il n’a rien à se reprocher. Seulement, il est
indispensable que nous ayons une conversation, tous les
deux... Je ne t’en dirai pas plus.
      - Je ne vous demande rien, monsieur... Monsieur Arnaud,
comme son père ne se trouve pas à la maison, en ce moment.




                               153
      - Monsieur Wagnier absent, monsieur Arnaud pas là, bon
sang; toujours la même rengaine... Si tu me faisais l’honneur de
la maison? J’en serais heureux, vois-tu. Il fait frisquet dehors. Je
ne vais pas attendre l’Arnaud ainsi, sans bouger. Nous serons
plus à l’aise à l’intérieur, il ne fait aucun doute.
      - Vous n’y pensez pas? Vous ne vous êtes pas regardé?
Entrer dans la demeure Wagnier dans un accoutrement pareil,
c’est une chose impensable.
      - Accoutrement?... C’est ma tenue vestimentaire de tous
les jours, et j’en suis fier. On est ouvrier ou on ne l’est pas.
      - Justement, si madame vous voit chez elle, elle va en
tomber malade.
      - Eh oui, je suis indésirable, quoi!... Je m’en fiche. Tu me
conduis auprès de madame. On verra bien ce qui se passera.
      - Je vous aurai prévenu.
      André commençait à en avoir plus qu’assez. A tourner en
rond depuis le matin. A se lancer dans des palabres qui n’en
finissaient pas, et qui, surtout, ne menaient à rien.
      A la suite de l’employé de maison, il pénétra dans un
immense couloir où étaient accrochés aux murs, plusieurs
trophées de chasse. Sanglier, chevreuil, daim ou encore loup
et renard.
      - Attendez-moi ici. Je vais voir si madame veut vous
recevoir.
      André prit son parti de ne plus rien dire. Il ne voulait plus
être retardé.
      Dix minutes plus tard, l’autre revint et déclara:
      - Madame va vous recevoir. Si vous voulez bien vous
donner la peine de me suivre dans le petit salon.
      « Me suivre dans le petit salon, singea mentalement
André. Que de ronds de jambe. Il m’énerve, à la fin, ce
mannequin. Ouh, il est grand temps que cette histoire prenne
fin. Je récupère Rosalie, et hop, nous filons sur Cornimont, et je
la remets à sa mère. Mon vieil Aimé, j’étais loin de me douter
que ce serait si compliqué. Enfin, une promesse est une
promesse. »
      Une banquette, deux fauteuils Louis XVI, une table basse
et une bibliothèque meublaient le petit salon.
      - Si j’étais vous, dit le maître d’hôtel, j’éviterais de
m’asseoir.
      - Je ne le ferai pas; je te le promets.
      L’autre s’en alla enfin. André en fut soulagé. Il ne pouvait
plus le supporter.



                                154
      Il n’attendit que quelques secondes avant que n’apparut
une femme assez forte, à l’allure altière, et fardée. Mais son
maquillage n’arrivait pas à cacher tout à fait ce qu’elle était
réellement. Une femme pas très belle et qui tendait
doucement mais sûrement vers la vieillesse.
      Elle entra aussitôt dans le vif du sujet.
      - Gérôme me dit que vous voulez voir mon fils.
      - C’est exact, madame.
      - Peut-on en connaître la raison?
      - J’aimerais ne le révéler qu’en sa présence.
      - Mais pour qui vous prenez-vous, monsieur? fit la femme
visiblement froissée... Estimez-vous heureux que je veuille bien
vous recevoir. Mais vous, qui êtes-vous, d’abord?
      - Mon nom est André Delacroix, et je viens de Paris.
      - Vous venez de Paris? En ce cas, je doute fort que vous
puissiez connaître mon fils.
      - Une simple explication ne suffira pas, je le crains. En fait,
j’ai une longue histoire à vous raconter.
      - Figurez-vous, jeune homme, que je dispose de tout mon
temps.
      A cet instant précis, un bruit de pas se fit entendre dans le
couloir.
      - Je crois que c’est mon fils, prononça à mi-voix, la
maîtresse de maison.
      La porte glissa doucement. En effet, il s’agissait d’Arnaud.
      - Que je suis heureuse de te voir, mon fils. Nous
t’attendions.
      - Vous m’attendiez? Pourquoi? Et qui est-ce? fit-il en
désignant du doigt André... Auriez-vous engagé un nouveau
jardinier?
      André enrageait. Littéralement.
      « Et celui-là qui me prend pour un jardinier. On aura tout
vu. »
      De telles réflexions n’étaient pas pour calmer le bouillant
normand.
      - Ce jeune homme qui est devant toi prétend s’appeler
André Delacroix. Il nous vient de Paris, et il veut te voir, toi.
Voilà!
      - Cet homme est un inconnu pour moi, dit Arnaud.
      - Je n’en n’ai pas douté une seule seconde, répliqua sa
mère.
      André intervint.
      - Je n’ai pas dit que je connaissais monsieur Wagnier.



                                155
      - Encore heureux! plaça madame mère. Il ne manquerait
plus que ça.
      - Monsieur Delacroix, dit Arnaud, venons-en au fait, je vous
prie.
      - Bon. Nous avons, tous les deux, une personne en
commun. En l’occurrence, il s’agit de Rosalie Brévand.
      Marie-Thérèse Wagnier en tomba des nues.
      - Rosalie? La bonne? Qu’est-ce qu’elle vient faire, là-
dedans?
      - Demandez à votre fils. Il est plus apte à vous répondre
que moi.
      - Arnaud, m’aurais-tu caché quelque chose au sujet de
cette Rosalie?
      - Mère, je vous ai dit la vérité à son propos. Je l’ai amenée
ici pour la tirer des griffes d’Edouard Durieux qui la rendait
tellement malheureuse.
      - Est-ce tout?
      - Non, ce n’est pas tout, contra André.
      Arnaud le fusilla du regard. Il allait lui dire, oui, il en avait la
conviction. Il allait lui dire. lui, il n’avait pas osé. Lui, il s’était
toujours rétracté devant sa mère autoritaire. Il sentait ses
jambes se dérober sous lui.
      André Delacroix fut sans pitié.
      - Arnaud n’a pas amené Rosalie par pure charité. Il l’a fait
parce qu’il en est amoureux.
      Arnaud eut subitement le rouge aux joues. Il ne savait plus
où se mettre, ni quelle contenance prendre. Le regard
courroucé de sa mère avait suffi pour le plonger dans une
frayeur totale. André n’avait encore pas vu ça. S’aplatir
devant une bonne femme. Il n’était plus un gosse, tout de
même.
      - Arnaud, que signifie tout ceci? explosa Marie-Thérèse
Wagnier.
      - Mère, je ne sais comment... bafouilla le fils.
      - Assez de tergiversations, mon fils. Cet étranger nous a-t-il
dit la vérité?
      - Bien sûr que je dis la vérité, s’emporta André.
      - Ce n’est pas à vous que je parle; alors, taisez-vous...
Arnaud, tu ne m’as pas répondu.
      Il se jeta à l’eau.
      - Oui, mère, je l’aime. J’aime Rosalie. De tout mon coeur.
De tout mon être.
      - Mon dieu! Ce n’est pas possible!



                                   156
      Delacroix attaqua à nouveau.
      - Laissez Dieu tranquille. Il n’a rien à voir ici.
      - Oh vous... Vous êtes...
      - Je suis quoi? dit André. Allez, parlez!
      - Vous m’énervez... Arnaud, ne me dis pas que tu es
amoureux de cette fille.
      - Si mère, je l’aime.
      - Mais pourquoi? Pourquoi elle? Il y a tant de jeunes filles
de bonne famille dans notre ville d’Epinal. Tu n’as que
l’embarras du choix. Je ne te comprends pas. Qu’a-t-elle de
plus que les autres?
      - Je l’aime, je l’aime. Et puis, elle ressemble à Charlotte.
      - Mais Charlotte était issue de notre monde. Ta Rosalie
n’est qu’une bonne.
      - Et après? Qu’est-ce que ça change? s’insurgea André.
L’amour, lui, ne fait pas de différences de classe.
      - Il ne peut pas se taire, celui-là!
      - Je ne me tairai que si j’en ai envie... Vous ne pouvez pas
empêcher votre fils d’aimer une fille, fut-elle du peuple. C’est
ridicule. Toujours la même histoire. Chacun doit respecter son
rang, quitte à demeurer malheureux toute sa vie.
      - Mêlez-vous de vos affaires, à la fin, grogna Madame
Wagnier.
      - Ce qui concerne Rosalie me concerne également.
      - Bon sang, allez-vous me dire ce que représente Rosalie
pour vous? interrogea Arnaud. Ne me laissez pas dans le
doute. Vous l’aimez aussi, n’est-ce pas?
      - Je ne l’aime pas, pour la bonne raison que je ne l’ai
jamais vue.
      - Vous vous moquez de moi.
      - Pas le moins du monde.
      - Alors, expliquez-moi!
      - Et bien voilà! A Paris, il m’a été donné de rencontrer un
des membres de la famille de Rosalie. Son frère. Aimé. Lui et
moi, nous nous sommes liés d’amitié. Il m’avait parlé de sa
famille; en outre de sa soeur Rosalie. Un jour, il a reçu une lettre
d’elle dans laquelle elle disait qu’elle était malheureuse. Que
son malheur venait d’un certain Edouard Durieux. Elle avait cru
trouver le bonheur en compagnie de ce triste sire. Hélas, il ne
faisait que la bafouer.
      - Oh ce rat, ce malfaisant, rugit Arnaud. Que n’ai-je eu le
courage de lui casser la figure.




                                157
      - N’ayez pas d’inquiétudes à ce sujet. Je l’ai fait à votre
place. Il se souviendra de moi, croyez-moi.
      - Je vous remercie, monsieur. Si vous saviez comme ça me
soulage.
      - Vous avez bien fait de ne pas vous salir les mains en le
frappant. Moi, ce n’est pas pareil. Je ne suis qu’un oiseau de
passage, et je n’ai aucune réputation à soutenir.
      - Vous disiez donc? fit Arnaud.
      - Ah oui, j’en étais à la lettre qu’elle avait envoyée à son
frère... Aimé m’en a parlé parce que cela le préoccupait
énormément. Il disait qu’il la tirerait des pattes de ce salaud.
Mais, hélas, il n’en n’a pas eu le temps.
      - Comment ça?
      - Il est mort. Il s’est fait tuer bêtement. Une balle perdue,
dans une fusillade entre policiers et un anarchiste. Il est mort
dans mes bras. Ce fut horrible!
      - Comme c’est triste, en effet! déclara Marie-Thérèse.
      - Avant de mourir, Aimé m’a fait promettre de m’occuper
de Rosalie à sa place, et de la ramener auprès de sa mère.
      - La ramener chez sa mère? fit Arnaud, interloqué.
      - Ben oui, quoi! Elle sera mieux dans sa famille.
      - Ce n’est pas possible! Non, pas possible.
      - Eh si! Telle est la raison de ma présence parmi vous.
      - Mais, mais, je ne la verrai plus... Moi, je l’aime.
      - On commence par le savoir! ... Moi, je n’y peux rien.
      Le timide Arnaud tenta une nouvelle fois de plaider sa
cause.
      - Elle est bien chez nous. Elle a du travail. Elle n’a pas à
craindre la misère.
      - Que voulez-vous que j’y fasse? Sa mère veut avoir ses
enfants auprès d’elle pour son anniversaire.
      André se racla la gorge avant de demander:
      - Me serait-il possible, enfin, de voir cette jeune fille?
      - Non, hors de question, s’emporta le fils de bonne famille.
Je ne veux pas qu’elle s’en aille.
      - Soyez réaliste. J’ai donné ma parole à un mort. C’est
sacré.
      - Pour une fois, je suis d’accord avec vous, dit Marie-
Thérèse.
      Depuis qu’elle avait appris que son fils s’était amouraché
de la bonne, cette brave dame n’avait plus qu’un désir. Que
cette petite dinde s’en aille le plus loin possible de chez elle.
Rien qu’à l’idée de penser que l’on pouvait apprendre



                               158
qu’Arnaud s’était amouraché d’une fille de la campagne, elle
en avait des frissons dans le dos. Elle et son mari seraient la
risée de toute la cité des images. Impensable! Et puis, Arnaud
savait rarement ce qu’il faisait. Il était d’une naïveté
déconcertante.
     Il ne serait pas difficile de lui en retrouver une autre.
     Les beaux partis ne manquaient pas à Epinal.
     Marie-Thérèse tira la cordelette située près de la fenêtre.
     - Mère, que faites-vous? pleurnicha Arnaud.
     - J’appelle Rosalie. C’est la solution la plus sage.
     - Non! Vous n’avez pas le droit.
     - Je vais me gêner, peut-être... Jusqu’à preuve du
contraire, je suis chez moi... Mon fils, quand te décideras-tu à
te comporter en homme?
     Rosalie ne tarda point. André s’aperçut qu’il s’agissait
d’une jolie fille élancée, aux traits fins. Pas étonnant qu’Arnaud
en fut toqué.
     Ainsi se présentait devant lui, Rosalie, la soeur de celui qui
avait été son ami.
     - Madame m’a sonné? demanda-t-elle.
     - Oui, Rosalie. Ce monsieur voudrait vous parler.
     - Je ne vous connais pas, monsieur.
     - Non, bien sûr. J’arrive de Paris. Je...
     Marie-Thérèse Wagnier prit son fils par le bras et lui fit
comprendre qu’ils devaient se retirer, tous deux.
     Ils quittèrent la pièce discrètement, sans dire un mot. Pour
Arnaud, ce fut un véritable supplice.
     Rosalie sortit de son habituelle réserve. Elle dit:
     - Que me voulez-vous, monsieur?
     - Je vais me présenter d’abord. André Delacroix. Je suis
venu à la demande de votre frère, expliqua-t-il. Il m’a fait jurer
de vous ramener chez vous. Chez votre mère, à Travexin.
     - Et puis quoi encore? De quoi se mêle-t-il?
     - Mademoiselle, j’ai quelque chose de grave à vous
apprendre... Il est arrivé un malheur.
     - Un malheur? Il s’agit d’Aimé?
     - Oui. Je ne sais pas comment vous dire. C’est si délicat.
     - Je vous en prie, parlez, parlez!
     - Aimé est mort, laissa-t-il tomber.
     - Mort? Mort? Non, oh non... Mort...
     Elle ne savait que prononcer ce mot. Elle voulait dire autre
chose, mais plus rien ne voulait sortir de sa bouche.




                               159
       Soudain, elle s’effondra en larmes. Elle se jeta sur André,
et le bourra de coups de poing au niveau de la poitrine. Il la
laissait faire. Elle se calmerait bientôt. Lui aussi était passé par
là. Il savait ce qu’était le chagrin.
       Puis elle redressa la tête, et demanda de sa voix
entrecoupée de sanglots:
       - Comment est-ce arrivé?
       Une fois de plus, André raconta les tragiques événements.
       - Il est mort ainsi?
       - Oui, il est mort dans mes bras. Et avant qu’il ne rendit le
dernier soupir, je lui ai promis que je viendrais vous chercher. Le
mieux pour vous est que vous repartiez chez votre mère.
D’autant plus qu’elle veut avoir ses enfants pour son
anniversaire.
       - Mais, vous ne connaissez pas ma mère. Elle ne me
pardonnera pas d’être partie comme une voleuse. En plus, je
ne lui ai jamais donné de mes nouvelles. En admettant que je
retourne chez moi, il y a fort à parier qu’un gros orage
secouera la maison toute entière.
       - Certes, il faudra affronter votre mère.
       - Je n’en n’aurai pas le courage.
       - Il le faudra. Ne vous en faites pas, je vous
accompagnerai. Pensez à votre frère. Lui, il vous avait
pardonné.
       Elle se retira de lui, et essuya ses larmes du revers de la
main.
       - Je dois vraiment partir?
       - Oui, Rosalie. Votre place n’est pas ici.
       - Pourtant, je m’y plaisais. Monsieur et madame Wagnier
étaient gentils avec moi. Je les regretterai.
       - Pensez déjà à l’anniversaire, Rosalie. Après, vous
déciderez de ce que vous devrez faire, par la suite. Chez vous,
ils ne savent qu’Aimé est décédé. C’est à vous de leur
apprendre. moi, je ne suis qu’un étranger.
       - Oui, bien sûr, approuva-t-elle.
       - Je vous le promets, dit André. Je vous aiderai du mieux
que je le pourrai.
       - Il y a Arnaud, aussi.
       - Je sais. Il vous aime beaucoup. Et vous, vous l’aimez?
       - Je l’ignore. A dire vrai, je ne me suis pas posé la question.
Il est évident que je lui dois énormément. Sans lui, je ne serais
qu’une épave errant dans les rues et mourant de faim et de
froid. Il n’a pas supporté de me voir maltraitée par Edouard.



                                 160
J’ai de la peine de devoir le quitter brusquement. Il sera donc
toujours dit que je devrai m’éloigner des gens que j’aime et qui
m’aiment.
       - Soyez sans crainte, jeune fille. S’il vous aime, il ne vous
oubliera pas.
       - Ses parents l’empêcheront peut-être de venir me voir ou
prendre seulement de mes nouvelles.
       - Lorsqu’il en aura plus qu’assez de souffrir, il se passera de
leur accord. Je ne suis pas expert en nobles sentiments,
cependant je crois savoir que l’amour peut rendre fort, stimuler
le caractère d’un homme faible. Il est visible que votre Arnaud
subit l’influence de sa mère, et qu’il la redoute. Il en a peur,
mais vous verrez, un jour, ça s’arrangera. Il ne va tout de
même pas passer à côté de son bonheur.
       - Vous avez raison. Je dois m’en aller.
       - Bien parlé. D’autant plus que la mère Wagnier, depuis
qu’elle sait que son fils vous aime, ne vous porte plus dans son
coeur.
       - Ce n’est pas difficile à comprendre, philosopha la jeune
fille.
       - Bon, la brusqua André, il n’y a plus de temps à perdre.
Allez préparer votre baluchon.
       - Si vite?
       - Eh oui, si vite. A quoi cela nous servirait-il de retarder le
départ? Plus vous attendrez, et moins vous aurez envie de
partir. C’est connu.
       - D’accord. Je monte à ma chambre. Je vais réunir mes
affaires, et je suis à vous.
       - Je vous attends, Rosalie.
       Au moment de sortir de la pièce, elle se heurta à un
Arnaud qui n’en pouvait plus de rester étranger à la
conversation des deux jeunes gens.
       - Où allez-vous, Rosalie?
       - Je vais me préparer pour le départ.
       - Non... Vous n’allez pas partir. Vous ne pouvez pas partir!
Je veux que vous restiez. Vous êtes toute ma vie; est-ce que
vous le comprenez?
       - Arnaud, je dois revoir ma famille, ma mère surtout. C’est
très important.
       - Et moi, vous y pensez? Et moi, qu’est-ce que je deviens?
       - Arnaud, le monde n’est pas si grand. Nous nous
reverrons.
       Marie-Thérèse Wagnier arriva sur les talons de son fils.



                                 161
    - En voilà des manières, mon fils. Te montrer ainsi en
spectacle. Tu devrais avoir honte. Une personne de ton rang.
Devant des domestiques.
    - Mère, taisez-vous!... cria Arnaud. Vous qui vous êtes
mariée par intérêt, que connaissez-vous à l’amour?..




                  DEUXIEME          PARTIE



                  CHAPITRE          SIX


            Le retour de Rosalie au Pré Brévand.
            Et pour André Delacroix, la découverte
            de la montagne des Vosges.


      Dans la diligence qui les emmenait vers Remiremont, ils
avaient pris place côte à côte.
      Rosalie était prostrée, recroquevillée sur elle-même. Elle
était d’une pâleur cadavérique. Cela, tout d’abord, pour avoir
laissé à Epinal un Arnaud décomposé, angoissé, bouleversé
par la douleur.
      Néanmoins, il avait tenu à les accompagner au départ
des diligences.
      Au tout dernier moment, il lui avait baisé la main comme
à une grande dame. Mais il n’avait pu retenir ses larmes.
Rosalie voyait pour la première fois un homme pleurer. Elle ne


                              162
pensait pas que cela pouvait exister. Et elle, elle ne cessait de
se poser la question:
      « Est-ce que je l’aime? »
      Et elle ne trouvait pas de réponse.
      Certes, il s’était montré gentil, tendre, avec elle. Il l’avait
sortie des sales pattes d’Edouard. Mais de là à l’aimer...
      La cicatrice laissée par Durieux était loin de se refermer.
      En somme, il fallait laisser agir le temps pour que vint
l’oubli réparateur...
      Ensuite, Rosalie songeait aux retrouvailles avec sa mère.
Cela ne se passerait sans heurts, pour sûr. Adeline n’était pas
femme à pardonner aussi facilement. Sans oublier les regards
de honte, de mépris des autres. Par dessus le marché, elle
aurait à leur annoncer de bien mauvaises nouvelles...
      Le sort en était jeté!
      Pour sa part, André ne disait mot. Ce qui n’était pas dans
ses habitudes. Nous avons vu plus haut qu’il était souvent
animé d’une verve joviale, vive, allant jusqu’aux extrémités de
l’enthousiasme, jouant même avec les violences du langage.
      Il était d’une nature extériorisée.
      André ne disait mot; non pas qu’il méditait. Il regardait
plutôt les paysages qui défilaient devant ses yeux. Pour la
première fois de sa vie, il voyait des montagnes, et cela
l’émerveillait. Lui, qui n’avait connu que les plaines avec leurs
vastes étendues de champs et de prés, à perte de vue.
      Le plus souvent possible, il se penchait à la vitre de la
diligence. Admirant collines, et forêts de pins, sapins, hêtres et
chênes.
      Il murmura:
      « C’est beau, les Vosges. »
      Et ces petits villages traversés avaient tous leurs
charmes...Saint Laurent, Dinozé, Arches, Pouxeux, Eloyes, Saint-
Nabord... »
      Tous des petits villages ancrés autour d’usines de coton.
Filatures et tissages. André apercevait également quelques
scieries.
      Ils se rapprochaient de Remiremont.
      Le cocher les avaient prévenu qu’il y aurait une halte à la
cité des chanoinesses. Une autre berline les conduirait à
Cornimont quelques heures plus tard.
      - C’est beau, murmura encore André.
      Rosalie ne l’entendit pas, trop occupée par son avenir
proche.



                                163
       Puis, la diligence arriva à Remiremont. Le cocher cria:
       - Tout le monde descend. C’est fini pour moi.
       André descendit le dernier, portant en galant homme, le
sac de la jeune fille.
       Il faisait beau en ce début du mois de Juin. Le soleil
dardait ses magnifiques rayons sur la ville. Un temps qui incitait
à la promenade. Rosalie dit:
       - Si nous allions faire un tour? Partir à la découverte de
Remiremont.
       - Je ne dis pas non. Au moins, cela aura le mérite de tuer
le temps.
       Ils prirent le centre ville, montèrent la grande rue, et
musardèrent sous les typiques arcades où les magasins
rivalisaient de beauté, de recherche originale...
       Ils marchèrent, marchèrent encore. Mais, à force de
marcher, ils commencèrent à se fatiguer. Et ils avaient chaud
et soif.
       Ils s’installèrent à la terrasse d’un café des arcades.
Rosalie opta pour une menthe à l’eau, et André pour une
bière.
       Les rafraîchissements, oui, venaient à point nommé.
       André interrogea soudain Rosalie.
       - J’espère que je ne vous ai pas fait trop de peine?
       - Je ne comprends pas.
       - Si, réfléchissez. Vous ne sembliez pas ravie de revenir
chez votre mère. A votre regard, j’ai cru déceler une certaine
hostilité à mon égard.
       - C’est vrai, admit-elle. Sur le coup, j’ai éprouvé de la
colère. Je vous ai détesté. Vous, un étranger, vous n’aviez pas
à vous mêler de mes affaires. Je pensais que j’étais assez
grande pour savoir ce que j’avais à faire. Mais, dans mon for
intérieur, je savais que ma réaction était due au fait que j’avais
peur d’affronter ma mère... Rester chez les Wagnier était le
refuge; la maison où il ne pouvait plus rien m’arriver de mal.
Une manière comme une autre d’échapper à mes
responsabilités. Vous êtes arrivé, et vous m’avez obligée à sortir
de mes murs. A affronter la vie, quoi! Et j’ai fini par comprendre
que ma place est au Pré Brévand, près de ma mère.
       - Toutefois, je vous ai éloignée d’Arnaud.
       - Il m’aime. Il cherchera à me revoir, je le sens. Il a dit qu’il
m’écrirait régulièrement. Il le fera. Ce n’est pas un garçon à
parler en l’air.
       - C’est déjà bien qu’il commence à tenir tête à sa mère.



                                  164
      - Oui, grâce à vous, conclut la jeune fille avec un large
sourire.
      - Je vous souhaite tout le bonheur possible avec Arnaud,
je le dis sincèrement.
      - Et vous, avez-vous été amoureux?
      - Non, pas encore. J’ai seulement rencontré des filles
avec qui j’ai fait l’amour... mais, je ne désespère pas de
rencontrer l’âme soeur et de fonder un foyer. Et avoir des
enfants.
      - Vous avez l’air pensif, dirait-on!
      - Je pensais à ce que pouvait représenter une famille.
      - Parce que vous n’en n’avez pas eu?
      - Vous avez tapé en plein dans le mille. Non, je n’ai pas eu
de famille. J’ai passé mon enfance dans une maison
d’orphelins. On dit de moi que je suis une pupille de la nation.
Une belle merde, quoi!
      - Voyons! Vous n’avez pas honte de parler ainsi?
      - Excusez-moi!
      - Ne tombons pas dans la vulgarité. Ce serait trop bête...
Ma mère a veillé à ce que nous ayons une bonne éducation.
Elle a tenu à ce que notre langage ne soit pas celui des
charretiers.
      - C’est une femme bien, votre mère.
      - Oui, beaucoup de gens l’aiment et l’estiment.
      - Pour en revenir à mon langage quelque peu châtié, je
dois vous dire que je me suis efforcé de ne pas retenir les
leçons apprises à l’orphelinat, préférant celles de la rue. Nous
sommes loin du raffinement, c’est évident.
      - Je pensais aussi que l’on avait du vous apprendre
certaines choses élémentaires de la vie; dans l’établissement
où vous étiez.
      - Comme je viens de vous le dire, je me suis efforcé de les
oublier.
      - Donc, ce n’est pas une perte de mémoire.
      - Pas du tout.
      - Vous n’auriez tout de même pas dû tout « jeter ».
      - Vous ne pouvez pas comprendre, Rosalie. Dans ce
genre d’endroit, la règle d’or est de se soumettre. On
commençait par les prières du matin; et à peine savait-on lire
que l’on nous obligeait à apprendre la bible. Elle me sert à
quoi la bible, dans la vie de tous les jours?
      - Ne peut-elle vous aider à réfléchir sur vous-même, sur les
autres? A répandre la bonté autour de vous.



                               165
       - Je n’ai pas besoin de la bible pour ça... Allez, parlez-moi
plutôt de votre mère.
       - Que voulez-vous que je vous dise d’elle? Voilà, elle se
prénomme Adeline. Dans sa jeunesse, elle n’a pas eu la vie
facile. Et elle s’est retrouvée veuve assez tôt. Mon père est mort
d’un accident sur le lieu de son travail. Elle en a eu du
courage, ma mère. Elle aurait pu baisser les bras, travailler pour
un patron. Et non! Elle a repris l’exploitation des carrières et des
cultures. Avouez que ce n’est pas une chose facile, surtout
pour une femme. Et elle y est arrivée, contrairement à ce
qu’avaient prétendu les gens du village. Aujourd’hui, elle est
l’une des personnes les plus respectées de Travexin et
Cornimont. C’est une femme forte. Elle sait diriger son monde
et n’admet aucune faiblesse de la part de son entourage. Il
n’y a pour elle qu’une façon de gagner de l’argent. Travailler,
travailler!
       - Drôle de bonne femme, votre mère! dit André.
       Dans le terme « bonne femme », il n’impliquait aucun sens
péjoratif, loin de là. Seulement la notion d’une grande et
profonde admiration. Rosalie le comprit... Oui, Adeline était
une sacrée bonne femme.
       - Est-elle facile à vivre? demanda le jeune homme, par la
suite.
       - Pas toujours, répondit Rosalie, sans hésiter. Enfin, ça
dépend.
       - De quoi?
       - Des autres. De ceux qui vivent auprès d’elle. De leur
comportement. Elle tient à une certaine discipline. Sans
discipline, dit-elle, nous courons à la catastrophe. Si chacun en
faisait à sa tête, l’ambiance sereine et la bonne entente
disparaîtraient. C’est une personne généreuse, à condition de
lui faire obéissance... Nous, ses enfants, nous lui devons
beaucoup... Elle avait les moyens de nous envoyer dans une
institution religieuse. Elle ne l’a pas fait. Elle a pris une
préceptrice à la maison. Frédérique. Une femme très gentille.
Ma mère et elle sont devenues de grandes amies. Tout allait
bien chez nous, à merveille, jusqu’au jour elle s’est mise dans la
tête de se remarier.
       - Pourquoi? Vous n’avez pas accepté qu’elle se remarie?
       - Vous plaisantez! Nous étions trop jeunes, à l’époque pour
nous rendre compte de la situation.
       - Alors, que s’est-il passé?




                                166
      - La malheur est venu de mon beau-père. Jean-François
Courroy. C’est un homme qui avait beaucoup d’ambition.
Avant de rencontrer ma mère, il s’occupait de politique. Il
pensait devenir député, mais son parti n’était pas chaud pour
le présenter aux élections. Il n’avait pas d’expérience, et
d’autre part, sa passion du jeu nuisait à une bonne réputation.
      - Il fait quoi dans la vie?
      - Comptable. De qualité! Personne n’a rien à lui reprocher
sur son travail... Lorsqu’il s’est aperçu que la politique ne lui
ouvrait pas l’horizon qu’il escomptait, il s’est rabattu sur ma
mère. Elle était riche, déjà, et convenablement considérée
dans le pays... Pas de coeur, cet homme. De l’ambition. De
l’intérêt, oui. Le domaine du Pré Brévand, c’était pour lui un
coup de chance. Il n’allait pas laisser passer l’occasion. Il ne
l’a jamais aimée.
      - Le mariage a eu lieu quand même?
      - Oui. Ma mère, elle, l’aimait. Il était séduisant, et avait
une profession fort respectable. De plus, il connaissait
beaucoup de choses. Son appartenance à un parti politique
le faisait se tenir au courant d’événements qui se passaient en
France et dans le monde entier. Tout le monde l’écoutait avec
enthousiasme. Vous savez, dans nos campagnes reculées,
nous sommes dans l’ignorance la plus totale. Ma mère a été
séduite par cet homme-là. Elle a été perturbée dès les
premiers regards. Puis, elle s’est mise à l’aimer, le plus
naturellement du monde. Comme moi pour Durieux, elle a cru
que lui aussi, l’aimait.
      - Elle ne s’est pas aperçue de ce qu’il était, en réalité?
      - Un proverbe dit: « L’amour est aveugle. » Et c’est vrai. Il
s’est révélé exact par deux fois, dans la famille. Lorsqu’on aime
un homme et que celui-ci dit vous aimer, on ne se pose pas de
questions. Nous sommes à ce moment-là, les femmes les plus
heureuses de la terre. C’est uniquement lorsque l’homme ne
dit rien que nous nous posons des questions. Nous nous
demandons alors : « M’aime-t-il vraiment? Et s’il m’aime,
pourquoi ne l’avoue-t-il pas? » Lorsqu’il se décide à l’avouer,
nous nous sentons délivrées de ce poids énorme qui nous
oppressait tant le coeur. Pas un instant, il nous vient à l’esprit
que certains hommes peuvent être des menteurs... Mais, nous
nous égarons, je le crains... Donc, ils se marièrent. Ce ne fut
qu’au bout de quelques semaines que maman s’aperçut que
son mari voulait régenter le domaine. Et alors commencèrent
les disputes. Bien qu’amoureuse, Adeline Brévand n’en



                               167
demeurait pas moins une femme lucide, gardant la tête froide.
Le Pré Brévand lui appartenait, et elle n’admettait pas qu’on
lui dise ce qu’elle avait à faire. Néanmoins, elle avait accepté
qu’il fit les comptes. Après tout, n’était-ce pas son métier? Lui,
ça ne lui suffisait pas. Il était par trop ambitieux. De simples
disputes, nous passâmes aux vives colères. Et non content de
s’opposer à sa femme, Jean-François Courroy se heurta à
Honorin Cipriot.
      - Qui est-ce?
      - Notre fermier. Depuis de nombreuses années, il a pris en
mains tous les travaux de la ferme. On ne manquait pas
d’ambiance, ça va sans dire. Surtout que l’Honorin, il a son
caractère. Il a vu rouge quand mon beau-père a essayé de
s’immiscer dans son travail. Il était né avec la terre, il mourrait
avec, et donc, il estimait qu’il n’avait pas de leçons à recevoir
de quiconque. Ma mère, elle, l’estime beaucoup. Elle ne
pourrait pas se passer de lui. Ainsi, les relations du couple s’en
trouvèrent perturbées. Petit à petit, l’amour d’Adeline s’est
affaibli. Remarquez; ça ne les a pas empêché de faire un
enfant.
      - Ah oui?
      - Oui. J’ai une demi-soeur, Stéphanie. Elle a dix ans. Moi,
je ne fais pas de différence. Elle est ma soeur. Je l’aime autant
que les autres. Nous aurions été à même d’avoir la capacité
d’être heureux; mais voilà, monsieur Courroy s’est montré au
grand jour, en nous révélant subitement son vice caché. Le
jeu! Il joue, oui, aux cartes, dans des parties acharnées, en
misant de l’argent, bien naturellement. Il perd plus qu’il ne
gagne. Il lui est arrivé de taper dans la caisse des carrières. Ma
mère s’en est vite aperçue. A force de bouillir, la marmite finit
par éclater. Un jour; il fallait s’y attendre, Adeline a explosé de
rage. Son mari ne savait plus où se mettre. Elle l’avait fait
devant nous. Lui fut envahi par la honte. Elle lui a tout
bonnement interdit de toucher au patrimoine. Depuis ce jour, il
ne s’est plus servi de l’argent des Brévand, mais ses sorties
nocturnes furent plus fréquentes, et pour clôturer le tout, il se
mit à boire. Comme de bien entendu, il raconta partout que
s’il en était arrivé à ce stade, c’était la faute de sa femme.. Il
aimait bien livrer aux gens son infortune. Encore aujourd’hui, je
présume. Les cartes, plus la boisson! C’était trop. Ma pauvre
mère n’avait vraiment pas besoin de cela.




                               168
      - Oui, mais pourquoi ne s’est-elle pas montrée
compréhensive au niveau de la gestion du domaine? Le mari
et la femme doivent tout se partager, non?
      - Pas quand c’est du bien qui provient d’un premier
mariage. Maman a lutté fort pour le conserver. Elle sait le
travail de la terre. Elle a travaillé comme une forcenée sur
cette terre. Lui ne sait que se servir d’un crayon et d’aligner les
chiffres. Elle a refusé qu’il régente le Pré Brévand à sa place.
      - Dites; il travaillait quand même?
      - Ben oui. Il a poursuivi son métier de comptable. Il a un
bon nombre de clients. Une fois qu’il s’est mis à sortir le soir et
boire, il perdit un peu de sa clientèle. Pour sûr qu’il s’était fait
une drôle de réputation. Dans notre coin de montagne, on ne
badine pas avec ces choses. Dans les affaires, un homme est
jugé sur le sérieux de son comportement. Il est possible de faire
fortune et de tout perdre en un rien de temps parce qu’on a
agi à la légère.
      - Absurde! A Paris, ils sortent beaucoup la nuit.
      - Ne comparons pas Paris et la montagne vosgienne.
      - Après le travail, il faut bien s’amuser un peu.
      - Ici, on n’a pas le temps de s’amuser.
        - Si vous le dites...
      - Voilà où on en est, dit Rosalie.
      - Il n’y a personne d’autre au Pré Brévand? fit-il, curieux.
      - Si, Frédérique. Je ne vous ai encore pas parlé d’elle.
      - La préceptrice?
      - Oui, c’est ça. Adeline Brévand n’a jamais voulu que ses
enfants aillent dans une école ou une institution religieuse, bien
qu’elle avait les moyens de payer. Elle voulait respecter la
parole qu’elle avait faite à notre père avant qu’il ne meure.
Père n’était pas un homme d’église. Il ne faisait même pas ses
Pâques. Je crois que la seule fois qu’il ait mis les pieds dans une
église, ce fut pour son mariage avec maman. Le mariage est
un événement sacré. Pas moyen de faire autrement. Avant de
rendre le dernier soupir, il avait murmuré à notre mère:
      « Nos enfants sont en âge d’apprendre la vie... Il faut faire
leur éducation... Nous, nous ne savons pas lire, ni écrire... Eux,
ils ne doivent pas rester dans l’ignorance... Tu verras, ma
bonne Adeline, tu seras fière d’avoir des enfants intelligents... Il
n’est pas question que tu en fasses des carriers, des paysans,
ou pis encore, des ouvriers d’usines... Tu le feras, dis...? »
      Et elle avait promis. Mon père lui avait demandé de tenir
une dernière promesse. « Promets-moi de ne pas les envoyer



                                169
chez les soeurs. Les prières et l’étude de la bible, ce n’est pas
ça qui fait l’apprentissage de la vie. »
      Elle a promis à nouveau, et il est mort, bienheureux.
Maman a tenu parole. Et c’est ainsi que Frédérique Morand
entra chez nous. A l’époque, c’était une personne d’une
vingtaine d’années. Elle avait des états de services élogieux.
Elle sortait d’une maison bourgeoise de Remiremont. Nous ne
savons pas grand-chose d’elle. Elle s’est toujours refusée à
nous livrer sa vie privée, sur son passé. C’est une personne
simple, sans aucune manière. Le travail ne lui fait pas peur. Il
n’est pas rare de la voir aider les hommes aux travaux de la
ferme. Ma mère et Frédérique sont devenues les meilleures
amies du monde... Et, elle est restée au Pré Brévand. Elle se
trouve à son aise, chez nous. Maman l’avait laissée libre de son
choix. Elle aurait pu trouver une place de maîtresse d’école à
Cornimont. Elle n’a pas voulu. Etrangement, le Pré Brévand
était devenu sa raison de vivre. Nous, sans elle, nous aurions
été malheureux. Une grande affection nous lie à elle.
      André trouvait qu’il y avait beaucoup de monde chez
Rosalie. Cette dernière parla encore de Germaine et Mathilde,
la femme de ménage et la cuisinière. De leur différend à
propos d’un homme... Et, pour terminer de Jean-Claude
Andelot qui assistait Honorin dans ses travaux.
      - Je voulais vous demander, fit André. C’est quoi, au juste,
Travexin ? Un village?
      - Ce n’est pas un village. Un lieu-dit, tout au plus. Le
village, c’est Cornimont. Travexin, c’est quelques fermes, un
moulin, un menuisier sabotier, une épicerie-café, une
boucherie. Quelques ouvriers des usines de Cornimont, mais ils
ne sont pas nombreux, ces derniers.
      - Pourquoi?
      - Parce que la plupart des tisserands vivent dans les cités
construites par les patrons, à proximité des usines. Un gain de
temps pour les patrons. Les ouvriers sont quasiment sur place,
ce qui limite les retards. Les ouvriers qui ont décidé de rester à
Travexin sont ceux qui sont trop attachés à leur lopin de terre. Il
ne leur est jamais venu à l’idée de le quitter pour aller vivre
dans des cités d’ouvriers. Pour la plupart, ce sont des jeunes
issus de familles de paysans. Pour eux, travailler à l’usine, c’est
le moyen le plus sûr de lutter contre la misère, d’améliorer le
sort de la famille. Le soir, ils ne se reposent pas. Ils donnent un
coup de main au père et à la mère, dans les champs, où ne
serait-ce que pour garder les troupeaux de vaches, veaux ou



                               170
comme certains, des moutons. Bien que les moutons ne soient
pas la spécialité des Hautes-Vosges.
      - Votre mère a-t-elle beaucoup d’animaux?
      - Oui, dit la jeune fille, nous avons pas mal d’animaux...
      Elle lui apprit qu’ils avaient un troupeau de bovins, d’une
trentaine de tête. Plusieurs chevaux pour le labour, et deux
boeufs pour les labours aussi; mais en plus, ils servaient pour le
débardage du bois.
      - C’est bien, dit André.
      - Cela va vous changer de la ville, vous pouvez en être
sûr. Beaucoup de gens ont du mal à se faire à la campagne.
Resterez-vous longtemps?
      - Je ne sais pas... oui, honnêtement, je ne sais pas.
      Le temps passait vite. Il était presque l’heure de la berline
de Cornimont. André en fit la remarque à Rosalie. Celle-ci lui
dit:
      - Vous avez raison, André. Hâtons-nous de nous mettre en
route.
      Rosalie était heureuse de revoir les siens. Toutefois,
l’angoisse montait à nouveau en elle, formant une boule au
fond de sa gorge.
      Enfin...




                               171
                   DEUXIEME          PARTIE



                   CHAPITRE          SEPT

                   LES         RETROUVAILLES




      Malgré l’heure avancée, le soleil était encore haut dans
le ciel. Il tapait fort. Rien de plus normal pour un mois de Juin.
Après les gelées tardives de Mai, la bonne chaleur de Juin
était la bienvenue. Surtout pour les paysans qui ne seraient pas
en retard pour les foins.
      André et Rosalie marchaient péniblement dans le chemin
qui mène au Pré Brévand. Leurs vêtements collaient à la peau.
C’en était désagréable au plus haut point.
      La berline les avait déposé à Cornimont. Elle n’allait pas
plus loin.
      Ils avaient longé le Pont du Gouffre, après quoi ils avaient
pris sur leur gauche, traversant la route à la hauteur de la
boucherie, puis ils étaient passé devant l’épicerie, pour ensuite
tourner à droite, dans le chemin; petit raidillon menant au
domaine. Ils croisèrent deux femmes d’un certain âge qui
papotaient. L’une d’elles s’écria:
      « Mon dieu! Mais oui, c’est elle. la petite Rosalie. Vous ne
l’avez pas reconnue, madame Henriette? »
      La dénommée Henriette qui n’avait plus une excellente
vue depuis un bon nombre d’années, répondit:
      « Vous êtes certaine que c’est elle, madame Lucienne?
Ne vous trompez-vous pas? »
      A quoi, il lui fut rétorqué:
      « Vous savez que je ne me trompe jamais. »


                               172
      « Ben alors, je pense à la tête de l’Adeline. Elle va piquer
une de ses colères. »
      « Evidemment qu’elle ne sera pas contente. »
      « Et le gars avec elle, qui est-ce? »
      « Sais pas... Jamais vu. Peut-être vient-il de la ville?
      - « Ah là là! Mon dieu, que d’histoires en perspective. »
      André fut exaspéré du commérage des deux bonnes
femmes. Car au passage, il avait pu saisir quelques bribes de
phrases échangées par les deux toupies.
      - Bon sang de bonsoir, de quoi se mêlent-elles?
      - Ne vous énervez pas. Cela n’en vaut pas la peine. Tout
le monde sait que ce sont les plus grandes commères de
Travexin. Depuis longtemps, nous ne faisons plus attention à ce
qu’elles racontent.
      - N’empêche, n’empêche... Elles n’ont qu’à balayer
devant leur porte.
      Rosalie rit. Il venait de la faire rire. Elle rit de bon coeur. Un
rire franc, qui n’avait rien d’artificiel. Un rire qui avait fini par
atténuer ses angoisses.
      - Et ça vous fait rire? gronda le jeune homme. Ma parole,
vous êtes inconsciente. Si je ne m’abuse, c’est de vous dont il
est question.
      - Je suis indifférente à de tels commérages. Par contre, je
ne vous comprends pas. Vous, un homme de la ville,
accordant du crédit à de tels ragots.
      - Bon, n’en parlons plus, fit André qui ne savait plus quoi
dire.
      Ils étaient presque arrivés en haut de la côte. Ils virent une
femme en train de donner à manger aux animaux de la
basse-cour.
      - C’est Germaine, notre femme de ménage. Elle appelle
les poules, et elle leur donne leur pitance, à la volée.
      - Votre mère est à la ferme?
      - Je ne pense pas. Elle doit être encore aux carrières.
      Lorsque Germaine Grandvoisin releva la tête, elle
s’aperçut de la présence de Rosalie. La surprise fut tellement
grande qu’elle en relâcha son tablier rempli de graines. Elles
s’amassèrent à ses pieds.
      - Mon dieu, ce n’est pas possible, dit-elle dans un souffle.
Notre Rosalie est de retour.
      La jeune fille courut vers elle, et se jeta dans ses bras. Elle
s’embrassèrent à en perdre haleine. Comme il était bon de
revenir chez soi.



                                  173
      Quelques larmes ruisselèrent sur les joues de la jeune fille.
Larmes de joie, de bonheur.
      - Je ne pensais pas que tu reviendrais petite, plaça
Germaine.
      - Vous êtes contente de me revoir; c’est vrai? Vous ne
m’en voulez pas?
      - Moi, t’en vouloir? Tu n’y penses pas, voyons! Je suis trop
contente que tu sois revenue.
      - Vous ne me demandez pas pourquoi je suis partie?
      - Non, je ne te le demande pas. Je suis certaine que tu te
livreras de toi-même, en temps utile. Je ne veux pas t’y forcer.
      - Les autres penseront-ils comme vous?
      - Qui peut savoir? Tu devras leur demander. Tiens, voici
justement Mathilde.
      Mathilde s’approchait en effet du petit groupe. La
cuisinière du Pré Brévand fut autant surprise que l’avait été la
femme de ménage. Elle ouvrit des yeux tous ronds.
      Un court instant, elle crut qu’elle était en train de rêver.
      - Oui, c’est bien moi, dit Rosalie. Vous ne vous trompez
pas.
      - Oh, ma pauvre petite, je suis si heureuse... Embrasse-moi!
      Et ce furent de nouvelles étreintes. Les pleurs de l’une se
mélangeant aux pleurs de l’autre. Mathilde dit:
      - Tu nous raconteras, n’est-ce pas?
      - Oui, je vous raconterai, mais pas maintenant.
      - Naturellement!
      - Qui est-il? demanda-t-elle, au sujet d’André.
      - Il s’appelle André Delacroix. C’est une personne
généreuse, qui m’a fortement aidée, ces derniers temps... Mais
c’est une longue histoire.
      André s’était tenu à l’écart. Il savait que pour Rosalie, les
retrouvailles était la chose la plus importante du moment. Pas
question pour lui d’avoir le rôle de l’intrus. Ou de jouer les
malpolis en mettant les pieds dans le plat.
      Rosalie s’enquit:
      - Et Frédérique? Est-elle toujours chez nous?
      - Oui. Elle n’envisage pas du tout de quitter la maison. Si
elle le faisait, ta mère en aurait trop de peine... Aux dernières
nouvelles, elle se trouvait au jardin en train de sarcler les plants
de carottes. Viens, petite, nous allons aller la trouver. Elle aussi,
t’a toujours beaucoup aimée. Quelle ne sera pas sa joie de te
revoir! Souvent, à la veillée, elle parlait de toi.
      - Brave Frédérique. Comme elle m’a manquée!



                                174
      - Et toi donc! dit la cuisinière. Nous étions toutes
persuadées que nous ne te reverrions plus. Même pas une
lettre. Tu te rends compte.
      - Je sais, Mathilde. S’il vous plaît, ne m’accablez pas. J’ai
assez souffert, vous pouvez me croire.
      - Tu as raison. De toutes manières, tu n’as pas de comptes
à me rendre. Je ne suis pas ta mère.
      Voilà le mot qu’il ne fallait pas prononcer. La mère!
Rosalie en fut à nouveau angoissée. La boule de nerfs se
reformait au fond de sa gorge, l’empêchant de déglutir
normalement. C’en était désagréable au plus haut point.
      L’accueil d’Adeline n’aurait probablement rien à voir
avec celui de Germaine et de Mathilde.
      « Pour le moment, ne pensons qu’à Frédérique, notre
chère Frédérique. Elle est si bonne, si généreuse. Pas une seule
fois, je ne l’ai vue se mettre en colère. Pas un mot plus haut
que l’autre. Chère Frédérique, tu es un peu comme une tante,
pour moi. »
      Elles étaient arrivées au jardin situé derrière la ferme. Ce
furent de nouvelles embrassades et des larmes de joie,
d’émotion. Plus que de paroles. Chacune essayait de parler,
mais aucun son ne sortait de leurs bouches.
      Le temps de la première émotion passée, les deux
femmes purent ébaucher un brin de conversation.
      Germaine et Mathilde s’étaient éclipsées.
      Ce fut Frédérique qui parla la première.
      - Tu aurais pu nous dire où tu te trouvais. Nous ne savions
rien.
      - Il m’était difficile, quasiment impossible de vous le dire. Si
je l’avais fait, vous auriez tout organisé pour que je revienne au
Pré Brévand. Ma mère ne badine pas avec ces choses-là,
n’est-il pas vrai?
      - Je m’aperçois, dit Frédérique, que le résultat est le
même. Tu es revenue, non?
      - Oui, mais ce n’est pas pareil, contra la jeune fille.
Pendant un long moment, j’ai cru au bonheur. Je croyais enfin
devenir heureuse. Il n’était pas question que je vous donne de
mes nouvelles. J’étais sûre que maman, au nom des grands
principes, interviendrait et qu’elle ficherait tout par terre.
      - Prendrais-tu Adeline pour un dragon?
      - Le problème n’est pas là. Seulement, dans nos
campagnes, nous vivons continuellement dans les traditions et
les principes. Maman n’aurait pas supporté que je vive avec
un homme sans être mariée... Pourtant, son mariage avec

                                 175
Jean-François Courroy n’a pas été une réussite. Personne ne
dira le contraire.
      - Rosalie, n’as-tu pas honte? Tu n’as pas le droit de parler
ainsi de ta mère. Elle a tout fait pour que tu ne manques de
rien. Regarde autour de toi. Les gens vivent dans la misère.
Qu’ils soient paysans ou ouvriers. De par ses carrières et ses
cultures, la famille Brévand passe pour une des plus florissantes.
Ce qui vous donne le respect des personnalités de la ville...
C’est important, le domaine Brévand... Tiens, justement, la fille
Jamet, tu sais, la petite Marinette, des Jamet du Daval de
Ventron, et bien, elle est partie travailler en usine... ça les aide
un peu, ces pauvres gens. Malheureusement, ils ne sont pas
seuls, dans ces cas-là. Et toi, fille ingrate, tu te permets de juger
ta mère.
      - Je ne la juge pas. Je constatais seulement qu’elle aussi
avait manqué de clairvoyance avec Jean-François.
      - Oui, bien sûr... Parlons de toi, ma petite Rosalie... Il s’est
bien agi d’un homme, n’est-ce pas?
      La jeune fille n’était pas décidée à donner une réponse
précise.
      - Tu ne me réponds pas, Rosalie.
      Elle ne voulait pas lui répondre ouvertement. Elle se
contenta d’un signe de tête.
      - Qui est-il?
      - Cela n’a aucune espèce d’importance, répondit-elle. A
quoi bon savoir son nom?
      Le visage de Frédérique se rembrunit. Elle, toujours si
douce, fit une grimace de mécontentement. Rosalie comprit
qu’il ne fallait pas discuter.
      - Edouard... Il s’appelle Edouard Durieux. Vous êtes
contente?
      - Oui, mais encore...
      - Bonté, que voulez-vous savoir de plus?
      - Toute l’histoire.
      - C’est beaucoup. C’est énorme.
      - Peut-être, mais c’est à ce prix-là que le pardon peut
prendre toute sa signification. Je voudrais que tu en sois
pleinement consciente.
      - Que de grands mots pour me faire parler d’un homme. Il
est militaire. Sous-officier dans un régiment à Epinal.
      - Comment est-il, physiquement?
      - Beau. Beau comme un dieu.
      - Evidemment!



                                 176
     - Quoi, évidemment?
     - Tu es tombée amoureuse de lui parce qu’il est beau.
C’est d’une évidence frappante chez les jeunes filles
romantiques. Elles sont attirées en premier lieu par la beauté et
le charme. Celles qui ont un peu plus les pieds sur terre font
des mariages de raison qui, dans la plupart des cas, sont
arrangés par les familles. Dans la moyenne bourgeoisie, il est
de bon ton de faire des alliances. L’intérêt des familles. On a
coutume de dire que l’amour viendra ensuite, en se
connaissant mieux.
     - Taratata! Je n’y crois pas. Si l’amour n’est pas présent au
départ, c’est raté. Et l’on en vient à se détester cordialement.
     - Pourtant, beaucoup de jeunes filles l’ont fait.
     - Parce qu’elles n’ont jamais cru au grand amour.
     - Toi, tu y as cru, et on voit le résultat.
     - Ben oui.
     - Tu as failli gâcher ta vie. Allez, raconte-moi. Tu n’as pas
été heureuse du tout?
     - Absolument pas du tout!
     - Même pas au début? Même pas les premiers jours?
     - Le premier jour... ah oui, parlons-en du premier jour. ( le
ton de Rosalie était devenu ironique.) Quand je suis arrivée à
Epinal, il n’était même pas là pour me recevoir. Chez lui se
trouvait un jeune homme qui, à priori, n’avait rien à faire dans
son appartement.
     - Un de ses amis?
     - Pas vraiment. A franchement parler, il s’agirait plutôt du
contraire.
     - Ah oui?
     - Arrêtons-nous, Frédérique. Je vous en prie. Je n’ai pas
envie de vous en dire plus. Trop long et trop compliqué à
raconter. Je préfère que mère soit présente.
     - Je pense que tu as raison.
     - Au fait, où est-elle?
     - A cette heure-ci, elle est encore aux carrières. Comme
tous les jours. D’autant plus que Germain a eu de gros
problèmes avec des journaliers venant de Haute-Saône.
Habillés en trimardeurs, ils avaient fait halte du côté de
Servance. Tu vois le genre. De trimardeurs, ils n’en n’avaient
que l’apparence. Tu n’ignores pas que le trimardeur, pauvre
hère très mal habillé et pas très propre ne s’arrête chez nous
que pour le gîte et le repas. Une paillasse dans la grange, un
bol de soupe et un quignon de pain lui suffisent. Ceux-là



                               177
étaient différents. Propres et pas enclins au travail. Tu connais
ta mère. Elle ne s’est pas méfiée. Elle n’a jamais refusé
l’hospitalité à qui que ce soit.
      - Que s’est-il donc passé?
      - La semaine dernière, deux individus se sont arrêtés à la
ferme, pour demander du travail. Adeline a accepté. Pour les
travaux de la ferme, c’était complet. Donc, elle les a pris pour
les carrières. Justement, il y avait du travail en retard.
      - Arrivez au fait!
      - Le lendemain de leur départ, le brave Germain s’est
aperçu de la disparition de maints outils servant à l’extraction
du sable... Ils ont opéré de nuit.
      - Mère devait être dans tous ses états.
      - Naturellement. Mais ça ne l’a pas empêché de faire sa
petite enquête. Elle alla voir ses concurrents à Saulxures. Elle
est même allée à la gendarmerie. Pas trace de ses outils. On
n’avait entendu parler de rien, dans le pays... Ta mère, en
femme intelligente, a fait une croix sur ses outils. Elle en a
racheté, voilà tout. Mais le plus triste de l’histoire, c’est que
Germain s’en est culpabilisé. De sa position de responsable, il
aurait dû veiller un peu mieux sur le matériel. Ta mère l’a
tranquillisé... Enfin, depuis la mort de son petit Michel, il n’est
plus le même, et tu le sais.
      - Bon, assez contourné le problème majeur. Maman,
quand revient-elle des carrières?
      - A mon avis, l’angélus va sonner d’un moment à l’autre.
Elle ne saurait tarder. Tu as peur?
      - Je ne peux pas le nier, Frédérique. A tel point que
j’hésitais à revenir. Elle a de ces colères, par instants!
      - Elle est autoritaire certes, mais elle nous aime tous
profondément. Elle a le coeur sur la main. Elle aura tôt fait de
te pardonner.
      Frédérique s’essuya les mains dans le tablier qu’elle
dénoua pour n’en faire qu’une boule de chiffon. De son
sourire éclatant, elle déclara:
      - Fini le jardin. Il m’aura assez fait suer aujourd’hui. Nous
allons nous désaltérer. Un grand verre d’eau fraîche nous fera
du bien. L’eau de la fontaine, quoi de mieux?
      En passant près du tilleul, Frédérique vit un type appuyé
au coin de la maison, qui se contentait de regarder la nature
qui s’offrait à sa vue.
      Elle demanda:
      - Qui c’est, celui-là?



                               178
       - André Delacroix. Il m’a accompagnée jusque ici.
       - Il ne parle pas?
       - Si, dit Rosalie. Mais par tact, il ne tient pas à se mêler de
nos affaires.
       - Il a du savoir-vivre, alors.
       - Ne nous fions pas trop aux apparences.
       Elles marchaient côte à côte, quand une voix résonna au
loin, derrière elles. Une voix qui criait:
       - Frédérique, attendez-moi, bon sang. Attendez-moi!
       Cette voix, Rosalie la reconnut aussitôt. Son coeur se mit à
battre de plus en plus fort, frénétiquement. Elle crut même qu’il
allait éclater dans sa poitrine. Et ses jambes devinrent molles.
Rosalie était au bord de la défaillance.
       - C’est ta mère, lui adressa Frédérique. Ce n’est pas le
diable, tout de même.
       D’une pression douce, délicate mais ferme, sur l’épaule
gauche de la jeune fille, Frédérique l’obligea à se retourner. Il
était grand temps pour Rosalie de prendre ses responsabilités.
A trop s’enfoncer dans la faiblesse, on ne fait que reculer. Il
était primordial de réagir.
       La mère et la fille se regardèrent sans prononcer un mot.
       Un silence... Un silence pesant, oppressant. Frédérique ne
discerna aucune émotion chez Adeline. Aucun signe de
tendresse sinon un clignement de paupières.
       Pour Frédérique, ce clignement des paupières ne pouvait
être négatif.
       Que serait l’existence, si l’on ne pouvait discerner un brin
d’espoir?
       Et ce fut cette Frédérique qui rompit le silence. Trop
insupportable!
       - Vous voyez, Adeline, dit-elle, d’une voix tremblante, elle
nous est revenue. N’est-ce pas merveilleux?
       - Oui, elle est là. Je vois. Je ne suis pas aveugle.
       - Mère, mère, je, je....
       - Toi, ne dis rien, rétorqua Adeline. Crois-tu que tu as
encore le droit de parler après ce que tu nous as fait? La
souffrance endurée ne s’efface pas d’un simple coup de
doigts. Les fées, elles n’existent pas dans notre monde.
       - Mère, je regrette... Je le jure.
       - Nous y voilà! Les excuses, les regrets. Ben voyons. On
joue la carte de la facilité. Tu ne manques pas de culot, ma
fille. Parlons franc. Qu’attends-tu de moi?
       - Mère, je ne vous demande rien.



                                 179
      - Tu veux que je te dise. Tu mériterais une bonne paire de
claques. D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi je m’évertue à
converser avec toi... Je suis trop bête. Je devrais faire comme
le père Claudel de Lansauchamp. Ne pas t’écouter et te
ficher à la porte. Et que l’on n’entende plus parler de toi, au
Pré Brévand.
      Frédérique s’insurgea:
      - Adeline, non! Vous ne pouvez pas faire une chose
pareille. Elle est votre fille. Elle est de votre sang. En la reniant,
vous vous comporteriez d’une façon abominable. Ce serait
indigne d’une honnête femme. Vous vous en référez au père
Claudel. Vous parlez! Celui-là, il n’aura été qu’un sauvage
toute sa vie. Vous seriez mal venue de prendre exemple sur lui.
      Frédérique ne parlait pas. Elle criait.
      - Mère... Mère...
       Et Rosalie qui ne savait dire que ce mot qu’elle ponctuait
par des séries de pleurs.
      Frédérique avait mal au coeur de voir la mère et la fille se
déchirer ainsi.
      Soudain, les cloches résonnèrent dans la vallée.
L’angélus! A nouveau, ce fut le silence. Mais celui-ci était
différent. Calme et reposant. Les trois femmes baissèrent la tête
et se recueillirent comme l’exigeait la tradition.
      Ce qui se passa par la suite, Frédérique n’en crut pas ses
oreilles.
      - Mère, je vous demande pardon.
      Enfin, elle l’avait dit. Un miracle! Sans retenue, Rosalie
oubliant ses craintes, ses peurs et ses angoisses, courut vers
Adeline et se blottit contre elle. Elle pleurait toutes les larmes
de son corps.
      Adeline eut cette parole admirable:
      - Il n’y a pas de pardon à donner quand on aime
quelqu’un du plus profond de son coeur. Crois-tu réellement
que je t’aurais laissée repartir?
      - Si on rentrait à la maison? avança Frédérique.
      - Bonne idée... Tu dois avoir faim et soif, Rosalie.
      - Un peu, je l’avoue.
      - Allons-y, dit Adeline.
      Heureuse Adeline qui, grâce à Frédérique, avait pu laisser
parler son coeur. Que l’amour ait enfin prit le dessus sur la
rancoeur.
      De son côté, André qui en avait marre de faire le
« poireau » rouspéta:



                                 180
          - Et moi là-dedans, qu’est-ce que je fais?
        Une nouvelle fois, Rosalie dut expliquer la présence du
jeune homme:
        - André Delacroix... que je considère un peu comme un
ami. c’est grâce à lui que je suis revenue... Je ne voudrais pas,
mère, que vous vous mépreniez sur mes paroles. Je brûlais
d’envie de revenir chez nous, mais de moi-même, je ne crois
pas que je l’aurais fait. J’avais trop peur, et trop honte surtout.
André m’a mise devant le fait accompli. Il m’a forcée à me
battre contre moi-même. Et pour ça, je l’en remercie.
        - Comment l’as-tu rencontré?
        - C’est assez compliqué.
        - Maintenant, entrons. Tu dois avoir beaucoup de choses
à nous raconter... Vous aussi, jeune homme.
        - Ben, il était sérieusement temps que l’on fasse attention
à moi, bougonna André.
        - Drôle de caractère, en conclut Adeline.
        - Pour ça, oui. Le plus fort est qu’il veut avoir toujours
raison.
        Le petit monde du Pré Brévand, exceptés les hommes qui
se trouvaient encore aux champs, se trouva réuni autour de la
grande table de la cuisine. Ce fut la maîtresse de maison qui
parla la première.
        - Une question pour commencer. Pourquoi es-tu partie
sans rien nous dire? Un voleur n’aurait pas fait pire.
        - Mère, si je vous avais parlé de quoi que ce fut, vous ne
m’auriez pas laissée partir. Ai-je raison ou non?
        - Naturellement! Ce sont des choses à ne point faire, ma
fille... Pour un homme, bien entendu.
        - Oui! Un homme!
        - En général, lorsqu’une fille quitte la maison maternelle,
ce n’est guère pour une autre raison. Je ne te demanderai qui
est cet homme. Te presser de questions ne serait avantageux
pour personne... Le mieux est que tu nous racontes tout depuis
le début. Aies confiance, nous ne te jugerons pas, je te le
promets. Nous voulons savoir.
        - Bien sûr.
        - Nous t’écoutons.
        Rosalie n’entreprit pas son récit dans l’immédiat. Un cruel
dilemme se posait en elle. Car, pas un instant elle n’avait
oublié la mort d’Aimé. Et si elle avait eu tendance à le faire,
seule la présence d’André Delacroix aurait suffi à le lui
rappeler. A ses yeux, la disparition de son frère avait beaucoup



                               181
plus d’importance que son propre malheur; aussi se demanda-
t-elle s’il ne serait pas préférable de commencer par là.
      - Rosalie, es-tu devenue muette?
      Non, elle n’était pas prête à raconter le drame affreux
dont avait été victime Aimé. André devrait l’aider. C’était lui
qui avait tout vu.
      Alors, elle se mit à raconter ce qu’elle avait vécu.
      La connaissance de Durieux à la fête de Cornimont, l’an
passé. Ce beau militaire basé à Epinal. Elle leur apprit le coup
de foudre qu’elle avait ressenti pour lui.
      - Et il t’a demandée de venir le rejoindre à Epinal?
      -Oui, mère. Mais comment avez-vous deviné?
      - La logique, voyons, dit Adeline. Les militaires ont une
sacrée réputation dans ce domaine.
      - Vous ne m’aviez rien dit, à ce propos.
      - Pour la bonne raison que nous n’avons pas de militaires
dans la famille. Il ne m’est jamais venu à l’idée de t’en parler.
M’en veux-tu?
      - Non, je ne vous en veux pas. Toutefois, je me rends
compte que l’ignorance de certaines choses m’a fait
beaucoup plus de mal que la rencontre de cet homme.
      - En somme, il ne t’a pas rendue heureuse?
      - Pour ça, non!
      Et Rosalie continua son récit. expliquant que Durieux
voulait qu’elle vivre avec lui. Puis elle raconta sa fugue.
Comment elle était partie de la ferme. Sa nuit sur un banc
public. La rencontre d’Arnaud Wagnier à Epinal. Elle n’oublia
pas non plus la haine d’Arnaud pour Edouard, à cause de la
mort de Charlotte.
      - Je me suis aperçue, beaucoup plus tard, qu’Edouard
faisait souffrir tous les gens qui l’approchaient.
      Brusquement, l’on entendit la voix d’André.
      - Moi, quand j’ai vu sa gueule au Durieux, je me suis
extériorisé.
      - Vous vous décidez enfin à prendre la parole, dit Rosalie.
Je m’étonnais, un tant soit peu, de ne plus vous entendre.
      - Je dois vous avouer que je ne me sentais pas très à
l’aise. Vous êtes en famille, et moi, que suis-je? Un intrus. Un
étranger. Un pauvre type qui vient de Paris. Je vous laissais à
votre joie des retrouvailles. C’est tout.
      - Jeune homme, fit Adeline, il faut que vous sachiez que le
vosgien est quelqu’un de très hospitalier malgré les conditions
difficiles dans lesquelles il vit. Et, de ce par ce fait, vous devez



                                182
vous sentir à l’aise. Chez nous, la notion d’intrus ou d’étranger
n’existe pas. C’est d’accord?
      - D’accord, madame.
      - Eclairez ma lanterne. Qu’avez-vous voulu dire par « je
me suis extériorisé » devant ce Durieux?
      Ce fut Rosalie qui répondit à sa place.
      - En clair, cela signifie qu’André a cassé la figure à
Edouard. Telle est sa manière de s’extérioriser.
      Adeline s’adressa à sa fille:
      - En conclusion, tu as passé de drôles de moments avec
ce type.
      - Oh oui!
      - Qu’est-ce qui t’empêchait de partir? De revenir chez
nous?
      - La honte, je vous l’ai déjà dit. Et puis, une échappatoire
proposée par Arnaud. Sa mère recherchait une femme de
chambre. J’ai accepté, voilà.
      - Ton Edouard, c’était fini, donc?
      - Oui, fini, fini. Je tournais une page de ma vie. Je ne l’ai
pas revu.
      Adeline interrogea sa fille.
      - Et chez les Wagnier, tu t’en es bien tirée?
      - Dans l’ensemble, oui. Physiquement, je n’ai pas eu à me
plaindre. Le travail était moins dur que celui de la terre. Mais
moralement, c’était plus dur, rapport à la mère d’Arnaud. Elle
me faisait des remarques sans cesse. Même quand mon travail
était effectué à la perfection. Il était évident qu’elle s’était
rendue compte que je n’étais pas de la profession.
Heureusement, Arnaud me soutenait. Il me disait de ne pas
m’occuper d’elle. D’être la plus forte. J’ai suivi ses conseils.
      - En somme, tes affaires s’arrangeaient.
      - Oui, mis à part le fait qu’Arnaud, au fil des jours, se mit à
m’aimer. En dépit de ce que j’avais connu. En dépit de la
position sociale de ses parents.
      - Ma pauvre Rosalie, que d’aventures!
      - Digne d’un feuilleton à la Alexandre Dumas, dit
Frédérique.
      - Et je terminerai mon récit par l’arrivée d’André Delacroix
à Epinal. Voilà, c’est tout.
      Rosalie se tourna vers André. Elle lui fit un signe des
paupières. Un signe qu’il interpréta pour être une invitation à
prendre la relève de la jeune fille.




                                183
DEUXIEME        PARTIE




CHAPITRE        HUIT




LES   REVELATIONS   D’ANDRE.




          184
      André ne s’était pas trompé. Rosalie n’avait pas l’intention
d’en dire plus. Le clignement des paupières le signifiait
parfaitement. A lui de se débrouiller avec le reste. Avec le plus
difficile. Il n’avait toujours pas trouvé le moyen de leur
annoncer la mort d’Aimé. Une certitude, cependant; pas
question de l’annoncer, sans préambules. Il commença par:
      - Je suis arrivé dans les Vosges avec la ferme résolution de
ramener Rosalie dans sa famille. Je l’avais promis, et une
promesse reste une promesse.
      - Racontez-nous, firent les femmes en choeur.
      - C’est ce que je fais, ne trouvez-vous pas?... Bon, je me
suis donc rendu au Faubourg d’Ambrail où j’étais censé
trouver Rosalie. Personne. J’ai donc attendu patiemment le
retour de l’autre salaud pour qu’il me dise où se trouvait
Rosalie. Mais, quand je l’ai vu, ça a été plus fort que moi, je
n’ai pu résister à l’envie de lui casser la gueule. A force de le
tarabuster, il a fini par m’avouer que Rosalie était chez les
Wagnier, comme femme de chambre... Ce que nous savons
déjà... Bon, je me suis donc pointé au quai des Bons Enfants.
Non sans mal, j’ai pu entrer dans la bicoque, et là j’ai adressé
ma requête à madame mère. Quand je lui ai appris que son
fiston s’était amouraché d’une bonne, elle n’a pas demandé
mieux que je vienne prendre Rosalie pour la ramener chez
elle... Malheureusement, c’était compter sans Arnaud. Celui-ci
rentrant de la banque plus tôt que prévu, nous a fait sa crise. Il
ne voulait pas qu’elle s’en aille. Et sa mère avait essayé de lui
faire comprendre que si la femme de chambre voulait s’en
aller, il n’y avait aucune raison valable pour l’obliger à rester.
Alors, Arnaud avoua à sa mère qu’il l’aimait. C’en était trop
pour cette brave femme. Ben voyons, un Wagnier ne peut
épouser une femme de chambre.
      - Vous avez eu finalement gain de cause, dit Adeline.
      - Pas moi, spécialement.
      - Que voulez-vous dire?
      - Que Rosalie étant la personne concernée, il était naturel
qu’elle ait son mot à dire. Je n’aurais pas pris la décision de la
ramener sans son assentiment. Au bout du compte, elle s’est
résolue à accepter mon offre. Arnaud avait perdu la partie. Il
se résigna. Beau joueur, il vint nous accompagner à la



                               185
diligence, et voilà le travail. Rosalie Brévand a retrouvé sa
famille. Que la joie demeure!
      - Mais, vous André, dans tout ceci?
      - Quoi, moi?
      - Ben, dame. Vous êtes un mystère pour nous. Nous ne
voyons pas qui vous êtes, et ce que vous venez faire dans
cette histoire. Eclairez notre lanterne.
      - Je vous l’ai dit. Une promesse...
      - Je vous en prie, ne restez pas dans le vague.
      André voyait le danger se profiler à l’horizon. Il était
proche l’instant de la vérité. Il se sentait vraiment mal à l’aise.
André n’acceptait pas le rôle d’oiseau de mauvais augure.
D’oiseau de malheur.
      Ils étaient si heureux, maintenant, d’avoir retrouvé Rosalie,
et lui, il se verrait dans l’obligation de leur asséner un véritable
coup de massue.
      - C’est un tantinet compliqué, madame, fit André. Il serait
souhaitable de commencer donc par le commencement.
      - Faites donc!
      - Je vais me décrire rapidement. Je suis né en Normandie,
et j’ai passé toute mon enfance dans un orphelinat. Mais, j’en
ai eu marre de l’orphelinat, et je me suis sauvé en direction de
la capitale. Aux abords de Paris, j’ai eu la chance de faire la
connaissance du père Chapuis, un menuisier charpentier qui
m’a proposé de travailler avec lui. Je ne le remercierai jamais
assez. Il m’a pris sous son aile. M’a enseigné tout ce qu’il savait
de son fabuleux métier. Peu de temps après arriva un gars a
peu près de mon âge qui faisait le tour de France des
compagnons. Sympathique, affable, il m’a plu tout de suite. Il
avait pour nom Aimé Brévand. Nous sommes devenus amis.
      - Vous connaissez donc Aimé?
      - Oui.
      - Comment se fait-il qu’il ne soit pas là, lui aussi? Il devait
venir pour mon anniversaire.
      - C’est que...
      - Répondez-moi!
      L’instant fatidique.
      - Aimé n’est plus là, annonça André... Il a disparu.
      - Disparu?
      - Oui, madame. Il est mort.
      Adeline se leva d’un bond. Elle était devenue livide. La
crise de larmes vint presque ’aussitôt. Et elle retomba sur sa
chaise, complètement anéantie.



                                186
      - Aimé, ce n’est pas possible, voyons... Ce n’est pas
possible... Tu étais encore si jeune, mon garçon.
      Adeline s’était enfouie le visage dans le creux de ses
mains. Elle pleurait et parlait en même temps.
      - Comment une telle chose a-t-elle pu se produire? C’est
inadmissible. C’est une abomination... Mon Dieu, venez à notre
secours.
      Rosalie se leva et vint près de sa mère. Elle lui chuchota
des mots d’amour, de tendresse. On les laissa toutes les deux.
André ne savait plus où se mettre.
      - Je suis vraiment désolé, murmura-t-il.
      - Vous... vous n’y êtes pour rien... Tôt ou tard, il aurait bien
fallu que je l’apprenne. Ne vous en excusez pas, s’il vous plaît.
      - D’accord, madame.
      Il s’était levé. Adeline releva la tête et lui dit:
      - Non, ne partez pas. Nous avons à parler. Rasseyez-vous!
Et servez-vous un verre de vin, si vous voulez.
      - Je vous remercie, madame.
      - Je voudrais savoir...
      - Dites! Je vous écoute...
      - De quoi est-il mort, mon Aimé? Lui qui se portait à
merveille.
      - Il n’est pas mort de maladie. Il est mort violemment.
      - Qu’est-ce à dire? Un accident?
      - Non, une arme à feu.
      - Que s’est-il donc passé, à la fin?
      Et André se mit à raconter... La fête des travailleurs à Lille.
Leur retour de nuit à Paris... La fusillade entre les forces de
l’ordre et l’anarchiste Amédée Boilvin. Et le projectile qui était
venu frapper la poitrine d’Aimé.
      -... Il a pour ainsi dire rendu le dernier soupir dans mes
bras. Il eut juste le temps de me dire qu’il avait reçu une lettre
de sa soeur dans laquelle elle lui disait être malheureuse à
Epinal. Et il m’a fait promettre d’aller la chercher et de la
ramener au Pré Brévand. Je n’ai pas failli à ma promesse. On
doit toujours respecter les dernières volontés d’un mourant...
Lorsqu’il est mort, j’ai cru que le monde autour de moi
s’écroulait. Mon seul ami, tudieu!
      - Et le corps? demanda Adeline. Qu’avez-vous fait du
corps?
      - Le père Chapuis n’a pas voulu qu’on le mette à la fosse
commune. Il s’est occupé de tout. Il repose maintenant en




                                 187
paix dans le caveau de la famille Chapuis. Il est brave cet
homme, vous savez.
      - Le ramener, n’était-ce pas possible?
      - Non, madame, fit André catégorique. Le temps de vous
contacter, puis le voyage depuis Paris. Il fallait parer au plus
pressé.
      - Bien sûr, admit-elle.
      - Après ce jour dramatique, je me suis mis à fouiller dans
ses affaires. Nous partagions la même chambre. J’ai pensé
que ramener quelques effets vous ferait plaisir. Notamment
une montre à gousset qu’il s’était acheté à Paris. Il y tenait
beaucoup. Ses affaires sont dans mon sac.
      - Vous me les montrerez plus tard.
      - Comme vous voudrez.
      - Mon autre fils Charles est également à Paris. Aimé vous
avait-il parlé de lui?
      - Il m’en avait parlé, oui. Lui, c’est pareil, je ne l’ai vu
qu’après l’enterrement. Vous savez, Paris est immense.
      - Vous a-t-il été donné de discuter avec lui?
      - Oui, mais nous nous sommes dit près peu de choses. Il est
très différent d’Aimé.
      - Pouvez-vous me dire s’il a reçu ma lettre d’invitation?
      - Oui. Elle est effectivement arrivée à destination.
      - Et qu’a-t-il dit?
      - Qu’il ne viendrait pas.
      - Comment?
      - Il prétend qu’il a autre chose à faire de beaucoup plus
important. Il ne se passionne que pour la médecine. Faire autre
chose, il ne le conçoit pas. Pour lui, ce n’est que perte de
temps.
      - Tout de même, tout de même.
      Adeline plongea une main dans la poche de son tablier,
à la recherche d’un mouchoir afin d’essuyer son visage
baigné par les larmes.
      Elle s’adressa ensuite, à sa fille:
      - Rosalie, demain tu viendras avec moi. Nous irons voir
monsieur le curé. Pour une messe. Notre Aimé mérite bien
cela.
      Il était près de vingt heures.
      Honorin, Jean-Claude et Robert un « journalier » rentrèrent.
      On fit donc les présentations.
      Adeline leur raconta brièvement les événements.




                               188
      Il y eut un silence brutal que chacun mit à profit pour
prier.
      Les hommes n’eurent pas de larmes, mais un étau
impitoyable leur broyait les tripes.

     *****************************************************************
**

      Germaine et Mathilde mirent la soupe sur le feu. Une
grosse marmite en fonte qu’elles avaient pris soin de placer au
centre de la cuisinière, et dans laquelle se trouvaient
mélangés plusieurs légumes. Pommes de terre, carottes,
navets, choux verts et poireaux. Le potage du soir. Eté comme
hiver. Après quoi s’ensuivrait la casserole de pommes de terres
surmontées d’un chapeau de fromage et accompagnées de
tranches de lard.
      André faisait les cent pas au dehors. Et Rosalie aidait
Frédérique à mettre le couvert.
      Adeline s’était aspergée le visage d’eau fraîche et était
venue rejoindre André.
      - Alors, jeune homme, ça va?
      - Un peu fatigué. Ce sont ces voyages. J’ai les os brisés.
      - Vous avez bien fait d’avoir pris Rosalie sous votre aile. Elle
est par trop sentimentale. La laisser à Epinal n’aurait pas été
l’idéal.
      - Il en existe beaucoup des jeunes filles qui, comme
Rosalie, imaginent que la vie n’est faite que d’amour. En ce
qui concerne votre fille, il est à croire qu’elle ne
recommencera pas de sitôt. Elle est devenue comme le chat
qui craint l’eau.
      - Pardonnez-moi pour tout à l’heure. Ce n’est pas mon
habitude.
      - Que je vous pardonne? A propos de quoi?
      - D’avoir pleuré. Je pleure rarement.
      - Vous n’avez pas à avoir honte. Comment pourrions-nous
lutter contre la nature humaine?
      - Vous avez raison.
      - Moi aussi, j’ai pleuré le jour de sa mort. Un vrai gosse.
      - Et maintenant, qu’allez-vous faire?
      - M’en retourner à Paris. Dès demain, je me renseignerai
sur les horaires des diligences.
      - André, pourquoi ne resteriez-vous pas quelque temps
chez nous? Cela me ferait tant plaisir.



                                 189
       - Je dois rentrer à Paris. Vous oubliez que je travaille pour
le père Chapuis. S’il ne me voyait pas revenir, il en souffrirait.
       - D’accord, mais vous n’avez pas de famille. Ici, vous en
auriez une. Pour Rosalie, vous êtes déjà un peu comme un
frère.
       - Et le travail, vous y avez pensé?
       - Au Pré Brévand, le travail ne manque pas. Les occasions
de vous rendre utile seront légions, je vous le garantis. Et
regardez autour de vous. Le paysage ne vous donne-t-il pas
l’envie de vous y accrocher? Si vous vous sentez l’âme d’un
promeneur, vous n’aurez que l’embarras du choix, quant aux
buts de promenades. Sans oublier la cueillette des brimbelles.
       - C’est quoi, les brimbelles?
       - De délicieux petits fruits sauvages accrochés à des
arbustes qui poussent au ras du sol. Pour les ramasser, il ne faut
pas avoir peur de se baisser.
       - Et c’est bon? demanda André, incrédule.
       - Vous ne pouvez pas avoir idée. Les enfants les mangent
à la main, tellement ils en sont gourmands. Nous, nous en
remplissons des récipients entiers. Nous faisons des tartes, mais
le plus gros est réservé pour la confiture. En plus, c’est un
excellent remède pour les diarrhées.
       André partit d’un gros rire. Adeline n’en fut pas vexée. Elle
lui dit:
       - Ne riez pas. C’est la vérité.
       Il se tut. Il avait conscience de s’être comporté comme
un goujat. Il cueillit une feuille de bouleau qu’il coinça entre
ses dents.
       - Vous resterez, André?
       - Disons que je ne partirai pas tout de suite. On verra
après...
       Ce fut tout pour ce soir.
       Mathilde criait que la soupe était prête.




                                190
          DEUXIEME       PARTIE




          CHAPITRE       NEUF




A LA DECOUVERTE DE LA MONTAGNE VOSGIENNE.


                   191
      Les gens des grandes villes ont coutume de dire qu’une
fois à la campagne, dans le calme crépusculaire, ils ont du
mal à s’endormir tant ils sont habitués aux bruits de toutes
sortes.
      L’inverse se produisit pour André. A peine fut-il allongé sur
la paillasse qui lui avait été réservée dans la pièce des
employés de ferme, que « Morphée » le prit immédiatement
dans ses bras, pour ne le relâcher que sept heures plus tard. Il
était quatre heures et demie du matin. L’aube commençait à
poindre.
      Quatre heures et demie, c’était l’heure à laquelle se
levaient les gens de la ferme.
      Dans son métier, il ne se levait qu’à six heures. Il décida
d’imiter ses compagnons de chambre. Il se sentait frais et
dispos.

      Il ne sut expliquer pourquoi. L’air de la campagne lui
réussissait-il? Peut-être!
      - Personne ne vous force à vous lever maintenant, lui dit
Honorin.
      - Ne vous bilez pas pour moi. Je n’ai plus sommeil.
D’ailleurs, je suis un coriace.
      Jean-Claude ouvrit les volets. La brise légère du petit
matin pénétra dans la pièce.
      - Qu’est-ce que ça dit? demanda Honorin.
      Et Jean-Claude de répondre:
      - Toujours pareil. Un ciel clair, infini. Au sol, notre rosée
habituelle.
      - Aie, aie, aie, ça ne va encore pas âtre marrant
aujourd’hui, grogna Honorin... Eh oui, un soleil qui vous tape sur
la cafetière du matin au soir. Les foins, ils ne se feront pas tous
seuls... Couper l’herbe à la faux, l’étendre comme il faut pour
qu’elle sèche parfaitement. Le soir ou le lendemain, la
ramasser et la rentrer. Je vous dis, lui et moi, on n’est pas
toujours copains.
      - Pour moi, c’est pareil, dit André. Surtout quand je suis
obligé de monter sur les toits pour réparer les charpentes.
      - Ouais, ouais, c’est sûr!




                               192
      André se leva à la suite des autres. Il se demanda ce qu’il
allait faire de sa journée. Il n’avait pas encore établi de
programme. Il verrait par la suite...
      Ah oui, les horaires de diligences. Bof, ça ne pressait pas,
après tout!
      Il faisait beau, la nature était belle, et les gens
accueillants. Que demander de plus?
      A la table de la cuisine, on lui avait réservé une place
entre Rosalie et Frédérique. Il remarqua que tout le monde se
levait de bonne heure dans cette maison.
      - Vous êtes-vous reposé? s’enquit Rosalie.
      - Formidable. J’ai dormi comme un loir. L’air de votre
montagne a l’air de me réussir.
      - La montagne, n’exagérons rien, dit Adeline. En fait, nous
n’en sommes qu’au commencement. Le Pré Brévand n’est
qu’à six cent mètres d’altitude.
      - C’est déjà beaucoup pour moi qui n’ai connu que de
mornes plaines.
      Frédérique retrouvant son enthousiasme d’enseignante
crut bon de lui faire un petit cours de géographie. Et elle lui
cita quelques sommets culminant à plus de mille mètres tels
que le Ballon d’Alsace, Le Grand Ventron, le Hohneck, et le
Grand Ballon.
      - A première vue, je trouve que c’est une belle région, dit
le normand.
      - C’est une belle région, n’en doutez pas. Et tellement
propice à la promenade. Les endroits à visiter ne manquent
pas. Moi, je vous le dis, rien de tel qu’une bonne balade en
forêt.
      - Des balades, grogna Honorin. Je t’en foutrais, moi. Nous,
nous n’avons pas le temps de penser à se balader. Le boulot!
      - Voyons, Honorin, ne soyez pas de mauvaise foi. Ici, nous
n’avons jamais travaillé le dimanche.
      - Erreur, madame Adeline. Quand l’orage menace,
dimanche ou pas, il faut rentrer le foin avant qu’il ne soit
mouillé.
      - Je n’ignore pas qu’il y a des journées d’exception. Mais,
il ne pleut pas tous les dimanches.
      - Hum, hum, bougonna le paysan.
      Il n’avait pas changé, au fil des années, le bougre.
Toujours célibataire, toujours aussi désagréable.
      On se passa la miche de main en main, et chacun y
découpa une large tranche.



                               193
      Mathilde posa la cafetière sur la table. Le bol de lait, à
côté.
      Rosalie servit du café à André.
      - Vous prendrez du lait, André?
      - Non. Pas de lait.
      - Vraiment?
      - Je n’aime pas le lait. Une fois, étant gosse, je me suis
payé une indigestion à cause d’un café au lait. Depuis, je ne
peux pas souffrir de voir un verre de lait devant moi.
      Après avoir bu quelques gorgées de son café, il
demanda à la maîtresse de maison.
      - Dites, je n’ai encore pas eu l’occasion de voir votre mari.
Il n’est pas là?
      L’effet d’une bombe. Comme à chaque fois que
quelqu’un faisait allusion à Jean-François Courroy.
      Rosalie répondit à la place de sa mère.
      - Il est rentré tard, hier soir.
      - Rosalie, voyons.
      - Mère, à quoi bon? De toutes manières, André est au
courant.
      - Alors, vous savez pour mon mari! Eh oui, il sort, le soir. Il va
dans les bistrots. Il retrouve des copains et ils jouent aux cartes.
Ils boivent le coup, bien entendu. Si vous aviez vu l’élégant
homme qu’il était quand je l’ai connu. Prédestiné à une
carrière brillante. Comptable et passionné de politique! Et voilà
ce qu’il est devenu. Un pochard traînant dans les endroits les
plus sordides des environs. Quel malheur!
      - Rosalie m’a appris qu’il voulait régenter votre domaine.
      - Oui, et je ne pouvais pas me le permettre; non pas que
je veuille passer pour une femme de tête. Seulement, je n’ai
pas admis qu’il puisse agir contre mon gré sur des biens légués
par mon premier mari. Je suis comme ça, je n’y peux rien.
Jean-François n’a pas cherché à me comprendre. Il s’est
réfugié dans le jeu. Pure folie!
      - Et, ajouta Rosalie, il ne se lève qu’à huit heures. Son
métier le lui permet. La comptabilité n’oblige pas à se lever
aux aurores.
      - Il ne travaille pas du tout à la ferme?
      - Depuis que je lui ai refusé la mainmise sur le domaine, il
ne veut plus en entendre parler. Mais, parlons plutôt de vous,
mon jeune ami. Avez-vous réfléchi à ma proposition d’hier soir?




                                  194
      - Pour être franc, je vous dirai que je n’en n’ai pas eu le
temps. Sitôt allongé, je me suis endormi. Du sommeil du juste.
Je ne savais pas que voyager pouvait être aussi fatiguant.
      - Et aujourd’hui? commença à s’impatienter Adeline.
      - Madame, vous me prenez au dépourvu. Je ne suis
réveillé que depuis peu de temps, aussi laissez-moi le temps de
mettre mes idées en place.
      - Mère, André a raison. Laissez-lui le temps de respirer.
      - Tu ne sais même pas ce que je lui ai demandé.
      - Je m’en doute. Vous lui avez demandé de rester.
      - On ne peut rien te cacher, ma fille.
      André prononça:
      - Je vous remercie infiniment de votre hospitalité. Mais la
décision que je dois prendre est importante. Elle ne peut être
prise à la légère, car elle va jusqu’à une remise en cause de
mon avenir.
      - Les Vosges ont autant besoin de bons menuisiers que la
ville de Paris. Le travail ne vous fera pas défaut. Et côté coeur,
les jolies filles à marier ne manquent pas.
      - Je vous l’ai dit. Je dois réfléchir. Je vous supplie de ne
plus insister.
      - Oui, André; excusez-moi... Vous me faites tant penser à
Aimé. Vous avez la même décontraction, la même
désinvolture. Une question, encore... Aujourd’hui, vous restez?
      - Aujourd’hui, oui, il ne fait aucun doute. Non, il ne sera
pas dit que je serai venu dans les Vosges sans avoir pris le
temps de découvrir ce qui s’offre à mes yeux. Ces montagnes,
cette verdure!
      - Vous ne le regretterez pas, vous verrez.
      Adeline se leva la première;
      - Ce n’est pas le tout, fit-elle. Le travail nous attend... Vous,
André, qu’allez-vous faire? Ah oui, les horaires des diligences?
      - Cela ne presse pas. Je vais d’abord aller me promener
aux alentours. Prendre le chemin qui est derrière votre ferme.
J’ai vu qu’il a l’air de s’enfoncer dans les bois.
      - Un conseil, cependant. si vous ne voulez pas vous
perdre, ne quittez pas ce chemin, que nous ne soyons pas
obligés de partir à votre recherche.
      - Ne vous inquiétez pas. Je suivrai votre conseil.
      Adeline se tourna vers Rosalie.
      - Ma fille, tu amèneras Stéphanie à l’école. Après quoi, tu
te rendras chez monsieur le curé pour la messe d’Aimé. Je t’y
rejoindrai vers neuf heures.



                                 195
      - Bien, mère.
      Stéphanie, de ses dix ans, regardait André timidement. Il
lui faisait peur, cet homme à l’accent pointu et qui parlait si
fort.

      *****************************************************************
***

      Le sentier qu’emprunta André prenait naissance derrière
la ferme, à la limite du parcage à l’herbe verdoyante où
paissait le troupeau de vaches laitières appartenant à Adeline.
      Le sentier était sinueux, et serpentait à flanc de colline. Il
s’élevait vers le sommet en pente rude. A gauche du sentier,
un ruisseau paresseux aux eaux glauques qu’ornaient roseaux
et autres plantes ne poussant que sur des terrains humides.
      Ses yeux émerveillés virevoltaient dans tous les sens.
Devant lui, à droite, à gauche, ce n’étaient que champs et
prairies.
      Il distinguait la beauté des colzas et des marguerites. Dans
les champs immenses, les blés s’émaillaient de coquelicots.
c’était une merveille, cette nature.
      André oubliait tout. Paris. Chapuis. La charpente. Les
anarchistes. Il était, pour le moment, en parfaite osmose avec
la nature environnante. Il ne se souvenait pas d’avoir connu
une telle joie en traversant les étendues immenses de la
Normandie.
      Un véritable coup de foudre!
      Le sentier sinueux, escarpé était fait de terre et de
rocailles. N’étant point habitué à la marche de montagne,
André se tordit la cheville par trois fois. Aussi décida-t-il de
regarder où il mettait les pieds.
      Il grimpait doucement vers le haut de la colline où régnait
une majestueuse sapinière. Avant d’atteindre l’orée du bois, il
dut franchir une lignée de roches cristallines. Ces roches qui
peuplent le haut des prairies.
      Le normand se tourna et tomba en admiration devant le
spectacle qui s’offrait à ses prunelles. La Moselotte, ce cours
d’eau qui descendait de la montagne, entouré de part et
d’autre par les ravissants petits villages ou hameaux. Tout le
charme de la vallée.
      Il posa son séant sur une roche, ne se lassant du paysage
hydillique. Il s’essuya le front à l’aide de son mouchoir. Le soleil
tapait déjà fort.



                                  196
      Une fois qu’il eut récupéré une respiration normale, il
s’engouffra dans la sapinière. Elle était si épaisse que pas un
rayon de soleil ne passait. André fut surpris de la différence de
température. La fraîcheur succédait à la chaleur. Il suivait
toujours le chemin... Il ne savait pas où il allait le mener...
      A présent, il marchait sur un sol parsemé d’aiguilles de
sapin. Et se trouva bientôt dans une clairière. Une prairie où
broutaient trois vaches noires et blanches.
      Et au dessus, une bâtisse qui n’était plus toute jeune. Une
ferme qui ne pouvait soutenir la comparaison avec celle
d’Adeline. Il marcha vers la petite ferme.
      Une femme d’un certain âge était occupée à laver son
linge dans la fontaine construite en pierres de la région. L’eau
de source était amenée par de longs troncs d’arbres creusés.
Canalisations primaires, mais du moment que le résultat était
satisfaisant.
      André salua la dame. celle-ci lui répondit par un signe de
tête. Cette brave fermière avait l’air méfiante. Et peut-être
était-elle irritée d’avoir été dérangée dans son travail?
      Comme il ne cessait de la regarder, elle gronda:
       - Que voulez-vous, à la fin?
      - Moi, rien. Je passais, et par politesse, je vous disais
bonjour.
      - Maintenant, c’est fait. Allez!
      - Pourquoi vous montrer aussi désagréable, madame? Je
ne vous veux aucun mal.
      - Je ne vous connais pas, monsieur.
      - De grimper cette colline par ce soleil m’a donné une de
ces soifs. Pourriez-vous m’autoriser à me désaltérer à votre
fontaine?
      - Naturellement, dit-elle. Allez-y!
      André but à même le filet. Il sentait dans son dos, le
regard de la femme.
      - Vous... vous n’êtes pas du pays, vous!
      - Pourquoi; ça se voit?
      - Non, ça s’entend. L’accent, il est drôle.
      - Je viens de Paris.
      - Connais pas.
      Un homme coiffé d’un chapeau de paille, vêtu d’un
pantalon en velours et d’une chemise en toile de lin
s’approcha. Il avait une hache en balançoire sur son épaule
droite. Aux pieds, la traditionnelle paire de sabots si chère à la
populace de la campagne.



                               197
     - Alors, femme, que se passe-t-il?
     Il avait le visage dur, sévère des campagnards.
     - C’est ce jeune homme. Il me demandait s’il pouvait
boire à l’eau de la fontaine.
     - Tu l’y as autorisé, je suppose?
     - Pourquoi? Il ne fallait pas?
     - Pour sûr que si. Ce n’est pas parce que nous ne
descendons pas au village que nous sommes des sauvages sur
toute la ligne. Les Jamin n’ont jamais refusé l’hospitalité à
quiconque.
     - Jamin, c’est votre nom? intervint André.
     - Ernest Jamin, et voici mon épouse, Marie. Et vous?
     - André Delacroix. Je suis étranger à la région. Pour le
moment, je loge en bas, à la ferme Brévand.
     - Une bien brave femme, l’Adeline.
     - Oh oui.
     - Ah, si vous aviez connu son mari. Je veux dire, le premier,
le vrai. Il était comme elle, le coeur sur la main. Pas du tout la
grosse tête malgré les biens qu’il possédait. Lui et moi, on jouait
ensemble quand on était mômes. Et notre plus grand plaisir
était d’aller à la pêche aux truites. On les pêchait à la main,
dans la Moselotte. Lorsque Jean a connu Adeline, elle n’était
qu’une pauvre fille qui trimait dur dans la ferme de son oncle.
Quel malheur d’avoir perdu un mari si jeune! Un accident
stupide dans ses propres carrières. J’ai éprouvé un grand
choc, vous pensez! Moi qui le connaissais depuis l’enfance. Elle
en a eu du courage l’Adeline pour prendre la succession.
Personne ne croyait qu’elle réussirait... Une femme!... Crois-moi,
mon gars, elle a réussi. Elle s’est battue envers et contre tout.
Depuis, elle a l’admiration de tout le monde.
     - L’exploitation des carrières plus les cultures, ça
représente énormément de travail.
     - Oui, tu peux le dire.
     - Bon, voilà... Je vais aller voir plus loin.
     - Et tu vas où, par là?
     - Je ne sais pas. Nulle part, en fait. Je me promène. Je
découvre cette contrée. Je suis dans les Vosges pour la
première fois. Je suis sous le charme d’une nature aussi belle.
     L’autre haussa les épaules, perplexe. Il n’avait pas
l’habitude d’entendre de pareilles phrases. Comme si on avait
le temps de rêver. Lui, il ne connaissait que le travail, comme
tous les paysans, d’ailleurs. Il ne faisait que travailler la terre, et




                                 198
pour le peu qu’elle rapportait. Juste de quoi ne pas mourir de
faim. Alors, la poésie...
      - Si tu entrais un instant. Tu pourrais boire un café.
      - Puisque vous me le proposez si gentiment.
      Dans la cuisine, un mobilier sommaire. Jamin expliqua:
      - Chez nous, que du café. Le vin, c’est pour les grandes
occasions. Nous sommes pauvres. Tu sais, le vin, il faut l’acheter
à l’épicerie. Et à l’épicerie, il coûte trop cher. La vie est ainsi. Le
petit paysan comme moi, il est obligé de se contenter de peu.
C’est pour te dire; j’ai deux enfants... Un fils et une fille. Le fils, il
travaille avec moi. Que veux-tu qu’il fasse d’autre? La terre,
nous sommes nés avec. Pas question de l’abandonner. Par
contre, la fille, je l’ai envoyée à l’usine. Elle travaille aux
filatures de Cornimont. Elle est bobineuse, qu’elle dit. Tu sais ce
que c’est, toi?
      André répondit par la négative pour la bonne raison qu’il
n’avait jamais mis les pieds dans une filature.
      - Elle nous ramène quelques sous. On ne crache pas
dessus, tu sais.
      - Je vous comprends.
      - Et toi, ton boulot?
      - Menuisier-charpentier. Je travaille dans la région
parisienne.
      - Je me demande ce que tu fabriques ici, alors.
      - J’ai travaillé avec Aimé, le fils d’Adeline. Il est mort
renversé par une calèche. Je suis venu leur annoncer la triste
nouvelle. ( André avait choisi délibérément de mentir, car il ne
voulait pas épiloguer une fois de plus sur les circonstances de
la mort de son ami.)
      - ... En passant à Epinal, j’ai récupéré Rosalie qui avait fait
une fugue.
      - C’est vrai qu’elle s’était enfuie, cette petite.
      - Maintenant, tout est arrangé.
      - Mon dieu! Pauvre Adeline! Ce qu’elle doit souffrir. Aimé.
Je ne peux pas y croire. Lui qui était si vivant, si enjoué. Ah,
quand le malheur vous guette!
      André goûta le café de Marie Jamin. Il le trouva trop fort.
      La fermière repartit à sa lessive, laissant les hommes
deviser entre eux.
      - Paris, ce doit être grand.
      - Immense. Beaucoup trop de monde.
      Soudain, des bribes de voix leur parvinrent de l’extérieur.
Jamin dit:



                                   199
       - Nous devons avoir encore de la visite. Ma femme n’est
pas très maligne, mais jusqu’à preuve du contraire, je ne l’ai
encore pas entendue parler toute seule.
       La porte s’entrebâilla. Jamin demanda à sa femme:
       - Qui c’est, la mère?
       - Rosalie. Elle voudrait parler à monsieur.
       - Qu’elle entre!
       Rosalie passa son joli minois par l’entrebâillement de la
porte, avec toute la réserve qui lui était si naturelle, et qui
faisait son charme.
       - Rosalie, comment se fait-il? Je vous croyais à Cornimont.
       - J’y étais, mais j’en suis revenue. Et j’ai conduit Stéphanie
à l’école.
       - Vous ne deviez pas voir le curé avec votre mère?
       - Si, mais il n’était pas là. Parti voir une famille de pauvres
hères qui n’ont qu’une vieille masure pour s’abriter. Trois
enfants qui souffrent de malnutrition. Nous avons un bon prêtre.
Il fait tout son possible pour soulager la misère.
       - C’est normal. La religion prêche la pitié.
       - Je suis allé prévenir maman aux carrières. Pas la peine
qu’elle descende à Cornimont, pour rien. Elle était déjà en
route... Ce n’est que partie remise... Vous savez, elle
commence seulement à accuser le coup. Quand je l’ai
quittée, elle s’est effondrée. Elle pleurait de grosses larmes. Ma
pauvre maman. Si seulement, il m’était possible de la consoler.
Je ne peux rien faire. Elle n’accepte pas la pitié. Elle est trop
fière.
       - Prends un café avec nous, dit Jamin.
       - Non, merci monsieur Jamin.
       - Alors, quoi?
       - Un verre d’eau me suffira.
       - D’accord, petite.
       - Je voulais vous parler, André, dit-elle. Lorsque je vous ai
vu prendre le chemin menant au « Riant », je me suis précipitée
derrière vous. Une chance que vous vous êtes arrêté chez
monsieur Jamin. Autrement, je ne sais où je vous aurais
retrouvé.
       - C’est tellement important?
       - Je désirerais que nous soyons seuls pour en parler.
       - Vous, vous avez caché quelque chose à votre mère?
       - Oui... malheureusement, répondit la douce Rosalie.
       Ils prirent congé du fermier. Baissant les yeux, Rosalie sortit
la première, suivie de près par André. Ils marchèrent vers les



                                 200
crêtes, sans dire un mot. Pourquoi Rosalie ne disait-elle rien?
André en fut surpris.
       - On entendrait voler une mouche, fit-il.
       - André, je suis si malheureuse...
       Dans son émoi, elle lui prit la main.
       - Oh oui, je suis malheureuse.
       - Je ne suis pas sourd. J’ai entendu. Qu’est-ce qui se passe
encore?
       - Hier au soir, quand je suis allée me coucher, j’ai eu un
malaise. J’ai été prise de vertiges... Je n’en n’ai pas pris grand
cas, car cela s’est dissipé rapidement.
       - Oui, et alors? Je ne suis pas médecin, moi.
       - Attendez! Ce matin, au lever, j’ai eu le même malaise,
mais en plus, j’ai vomi. Je me suis regardée dans le miroir qui
est dans ma chambre. J’étais aussi blanche que les draps de
mon lit.
       - Vous devriez aller voir le médecin.
       - Pas la peine. Je sais ce que j’ai. Je me suis souvenue que
j’avais déjà eu un malaise de la sorte chez les Wagnier. Vous
ne voyez pas ce que je veux dire?
       Un éclair fulgurant traversa l’esprit du jeune homme.
       - J’ai peur de comprendre. Vous ne voulez pas insinuer
que...
       - Eh si!
       - Ce n’est pas vrai!
       Il hurlait.
       - Ne me dites pas que vous êtes enceinte!
       - Si, André, j’attends un enfant. Un enfant d’Edouard
Durieux. J’en suis certaine.
       - Dieu du ciel! Comme si on avait besoin de ça... Rosalie,
pourquoi m’avoir choisi comme confident? J’aurais préféré ne
rien entendre. J’avais bien assez de la disparition d’Aimé...
Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais vos
paroles ne sont que blessures et meurtrissures dans mon coeur.
Il s’en passera du temps avant qu’elles ne soient
complètement cicatrisées. Rosalie, que faites-vous des
personnes qui vous aiment? Je crois que je vais partir, cette
fois... Votre mère va encore souffrir.
       - Non, André, ne partez pas. J’ai encore besoin de vous,
de votre aide.
       - Ma parole, vous en prenez l’habitude. Moi aussi, j’ai ma
vie à faire.
       - Ne me laissez pas tomber, je vous en supplie.



                               201
     - S’il vous plaît, Rosalie, du calme. Vous n’êtes pas en train
de jouer un mélodrame. Et votre mère; je suis sûr qu’elle n’est
pas au courant, naturellement!
     - En effet, je ne l’ai pas mise dans la confidence.
     - Ben voyons... Le pauvre imbécile de Delacroix sera là
pour le lui dire. C’est ce que vous pensez, non?
     - André, ne m’accablez pas. J’avais l’intention de tout lui
avouer, mais je préférais vous mettre au courant avant.
     - Vous me donnez un peu trop d’importance, il me
semble.
     - Face à ma mère, je perds mes moyens. Je crains de ne
pas avoir la force d’aller au bout de ma confession. Je
voudrais vous sentir près de moi. Uniquement pour me soutenir.
Pour me donner la force nécessaire d’y arriver.
     - Cette force, vous la trouverez en vous. Il suffit de le
vouloir. Pas besoin de moi.
     - Je vous en prie, André.
     - D’accord. Pas la peine de vous effondrer dans une crise
de larmes.
     Ils étaient arrivés sur la crête. Leurs pieds foulèrent des
tapis de bruyères.
     - C’est vrai, André? Vous le ferez?
     - Je le ferai, soyez tranquille. Je n’ai pas le mensonge
dans mes défauts. J’aimerais savoir une chose. A quel moment
se fera votre déclaration?
     - Demain matin, ou au plus tard dans la soirée.
     - Enfin, une bonne résolution. Plus on retarde, plus on
s’enfonce dans le doute et la crainte. En conclusion, on finit
par abandonner son projet. Et on en revient au point de
départ. Chère Rosalie, croyez-moi, ne vous laissez pas
déborder par les événements.
     Ils décidèrent, d’un commun accord, de s’en retourner
au Pré Brévand.
     - Et pour l’avenir, que comptez-vous faire, Rosalie?
s’enquit André.
     - Une seule alternative. Elever mon enfant.
     - Toute seule? Cela ne me paraît pas possible. Non pas
que je doute de vos capacités à élever un enfant seule, mais
au Pré Brévand, on ne sera pas d’accord.
     - Qu’en savez-vous? riposta-t-elle. Un événement de ce
genre ne s’est jamais produit chez nous.
     - Ne vivez pas dans les illusions. Dans vos campagnes, on
ne rencontre que principes et préjugés. Et je dirais même qu’ils



                               202
passent avant les sentiments. Un enfant sans être mariée,
quelle honte pour la famille!
     - Oui, bien sûr, j’ignore quelle sera la réaction de ma
mère.
     - Si elle rejette l’idée de cet enfant à la maison, que ferez-
vous alors?
     - Si je ne peux pas faire autrement, trouver un mari.
     - Vous croyez qu’il vous sera facile de trouver un « gugus »
prêt à se sacrifier pour un môme.
     - Je suis une jolie fille! Je puis encore attirer un homme.
     - Je n’en disconviens pas. Mais de là à accepter votre
enfant, il y a une marge... énorme.
     - Alors, j’épouserai Arnaud Wagnier. Lui, il connaît mon
état, et il est décidé à me passer la bague au doigt.
     - C’est bien ce que je redoutais.
     - Il m’aime, lui!
     - Cependant, il n’en demeure pas moins que ce projet
sera difficile à réaliser. Arnaud est le fils du plus gros banquier
de la région, à ce qu’on m’a dit.




                               203
                   DEUXIEME          PARTIE



                   CHAPITRE          DIX


            LES PREPARATIFS DE LA FETE.




       Elles déambulaient dans le chemin herbeux qui mène aux
carrières.
       Elles se trouvaient au niveau de la maison du
contremaître.
       Adeline écoutait en silence, presque religieusement, sa
fille. Elle n’osait pas l’interrompre. Trop peur qu’elle ne se
cambra. Le mieux était d’attendre qu’elle ait fini son récit.
       - Et voilà, mère, vous savez tout, dit Rosalie. Et
maintenant?
        Contrairement à ce que l’on ait pu supposer, on ne vit sur
le visage d’Adeline ni colère, ni dépit, ni contrariété. C’était
étonnant.
       - Et maintenant quoi, Rosalie?
       - Quelles sont vos intentions vis à vis de moi? Me chasser
de la maison?
       - Tu n’es pas un peu folle, non? Tu es revenue, je te garde.
C’est clair.
       - Oh mère, mère chérie!
       La jeune fille fondit en larmes dans les bras de sa mère.
Les larmes de bonheur enfin, après tant de larmes de
souffrances.
       - Nous acceptons ton enfant, Rosalie. A moins que tu ne
veuilles point le garder.
       - Mère, comment pouvez-vous dire une chose pareille?


                               204
      - Sois tranquille, ma fille; je ne t’imposerai pas un mari. Les
hommes t’ont fait trop souffrir. Il est hors de question que cela
recommence. Cet enfant sera élevé au Pré Brévand. Et je
t’interdis, tu m’entends, je t’interdis de t’occuper du quand
dira-t-on. Il est nécessaire de faire fi des mauvaises langues.
      Estimant qu’elles s’étaient suffisamment éloignées de la
ferme, les deux femmes décidèrent de rebrousser chemin. Au
dessus d’elle, le soleil devenait de plus en plus lourd. La
chaleur était accablante. Adeline regrettait de ne pas s’être
munie de son chapeau de paille.
      En ce mois de Juin 1887, le roi des cieux écrasait la nature
environnante. Grillait tout ce qui se trouvait dans les prés et les
champs.
      Il était heureux que certains massifs de « brimbelliers » se
trouvaient protégés par la bruyère.
      - Nous aurons des brimbelles, cette année, dit Rosalie.
Elles sont déjà presque mûres.
      - A condition que le soleil réfrène quelque peu son ardeur.
      - Aurons-nous droit à une sécheresse?
      - Au rythme-là, il ne fait aucun doute.
      - Ce serait dramatique, n’est-il pas vrai?
      - Encore un mois, un mois et demi, et la fontaine sera tarie.
Nous devrons alors remonter jusqu’à la source pour récupérer
le minimum vital d’eau potable. Si la source est également
tarie, nous devrons faire un effort supplémentaire. Monter plus
haut, au dessus du « Riant » pour dénicher une nouvelle
source. Sans eau, nous perdons la vie. Les animaux, aussi... Ce
ne sera pas la première fois, mais que Dieu nous préserve de
cette terrible épreuve, ma fille! Trop difficile à supporter.
      - Je vous trouve bien pessimiste.
      - Tu as raison. N’ayons en tête que le présent.
      Rosalie, elle, ne pensait qu’à sa grossesse.
      - Je vous remercie, mère... J’avais peur que...
      - Pourquoi t’es-tu mise de telles idées noires dans la tête?
Certes, par le passé, on nous a inculqué diverses traditions,
divers préjugés, divers principes, comme le fait qu’une jeune
fille doit être vierge pour le mariage. Pour nous, il n’était pas
question de faire l’amour avant. Rien n’est plus beau qu’un
mariage blanc, a-t-on coutume de dire. A partir de cette idée
reçue, trop de parents ont renié leurs enfants. Piètre résultat!
Ces jeunes filles vont à la dérive, arpentant les dédales de leur
misérable existence. On leur a tout refusé. La chaleur du foyer,
la douceur d’un bon lit. On leur a refusé l’amour, la générosité.



                                205
Elles ne voient que mépris et indifférence. Bref, il ne leur reste
rien... Quelques unes se suicident, d’autres partent dans les
grandes villes où elles vont grossir la troupe des clochards.
D’autres encore, abandonnent leur bébé sous le porche d’une
église, et qui, pour continuer à vivre, vendent leurs charmes sur
les trottoirs. Très peu font un mariage heureux. Toi, lorsque tu es
revenue, j’ai été prise d’une rancoeur évidente, je te le
concède. Mais j’ai réfléchi à la situation de ces jeunes filles
démunies devant la vie. L’amour maternel m’interdisait de me
comporter comme la plupart des pères, actuellement... Tu es
de mon sang, Rosalie; tu es une vie. Et toi-même, tu portes une
autre vie. Un petit être qui respire, qui ne demande qu’à
mettre le pied sur notre terre. Non, Rosalie, je n’avais pas le
droit de te refuser. Ton enfant, je te le promets, ne connaîtra
pas la misère. Il grandira à l’ombre des bouleaux et des tilleuls
du Pré Brévand.
      - A moins, bien entendu, que je puisse me marier.
      - Naturellement. Ta vie t’appartient.
      - Je pensais à Arnaud Wagnier. Il ne serait pas contre le
mariage.
      - Il sait que tu es enceinte.
      - Oui. Je le lui avais avoué avant que je ne quitte Epinal.
Enfant ou pas, il m’aime. Pour lui, il n’y a pas matière à
problème.
      - Encore faut-il que, toi, tu le sois amoureuse.
      - Il est gentil, Arnaud. Gentil et dévoué. Je ne serais pas
malheureuse.
      - Cela ne suffit pas. Pas du tout. Ne commets pas la bêtise
d’autres femmes. Et souviens-toi d’Edouard Durieux.
      - Voyons, mère. Ils ne se ressemblent pas. De toutes
manières, je me comporterai en fille sage. Je ne ferai rien qui
puisse vous nuire.
      Elles repartirent d’un pas tranquille. Elle se souriaient,
heureuses d’avoir retrouvé leur complicité d’antan. Adeline,
magnanime, oubliait la rancoeur, oubliait le passé. Elle était
contente de s’apercevoir que son amour pour ses enfants était
plus fort que tout le reste.
      - Tu verras, ma petite fille, nous connaîtrons enfin le
bonheur... Avant que nous rentrions, je voudrais te raconter
une histoire. Vraie! Cela se passait avant ta naissance. A
Lansauchamp. Je n’ai pas oublié son nom. Un type qui
s’appelait Colin. Il avait une fille fort jolie. Régine. La Régine en
question aimait un garçon presque à la folie. Mais lui, il ne



                                206
voulait pas d’elle. Il en aimait une autre. Aussi pour noyer son
chagrin, la pauvre Régine se mit à sortir avec d’autres garçons
de son âge. Et ce qui devait arriver, arriva. Elle se trouva
enceinte. Jusqu’au bout, elle cacha sa grossesse à son père.
Elle accoucha seule dans le grenier à foins. Naturellement, le
père Colin ne tarda pas à découvrir le délit. Ce jour-là, il y eut
des cris, des hurlements. Colin dérouillait sa fille, elle qui, j’en
suis sûre, ne demandait qu’un peu de compréhension. Depuis
lors, il l’enferma dans sa chambre avec le bébé. Elle n’avait
plus le droit de sortir. Quasiment séquestrée. Quand l’enfant fut
en âge de marcher, il les renia. Il les chassa de chez lui. Peu
après, on retrouva les deux corps dans la Vologne. Personne
ne crut à un accident. Régine ne voulait plus vivre.
      - Son père n’a pas eu de remords?
      - Il n’a pas eu le temps d’en avoir. Peu à peu, il a sombré
dans la folie... Et, par un jour d’orage, son cheval s’est emballé,
et l’a renversé. Il en est mort. Triste vie, triste fin... Vois-tu, pour
étouffer la honte, il a voulu le malheur de son unique enfant. Il
n’avait pas prévu que le destin pouvait se retourner contre lui.
J’ai souvenance d’un trimardeur qui, chaque année, était de
passage à la ferme. Il disait souvent « Pensez le bien, et vous
aurez le bien. Pensez le mal, et vous aurez le mal. » J’ai retenu
sa leçon. Dans la mesure du possible, j’essaye d’appliquer
cette maxime. J’en suis récompensée. Tu en es la preuve
vivante. Comment un être humain peut-il avoir le courage de
laisser ses enfants errer dans les rues?
      - Et vous, mère, qu’en est-il avec Jean-François?
      - Pas de grands changements, tu sais. Il ne cesse de
répéter qu’on le prend pour une quantité négligeable. Et il
demande qu’on lui fiche la paix.
      - Un homme qui avait devant lui un brillant avenir. Je ne
comprends pas.
      - La nature humaine est parfois insondable.
      - Tout individu est analysable, non?
      - Peut-être. Moi, tout ce que je sais, c’est qu’il s’est laissé
dominer par la passion des cartes.
      - Et la boisson? Il ne buvait pas, avant.
      - Je suppose qu’à force de fréquenter les bistrots et les
ivrognes, il n’a pas pu résister à la tentation. Ton beau-père est
un faible. Encore une chance qu’il lui reste encore quelques
facultés mentales pour accomplir son travail de comptable.
Ce fou a quand même des clients qui lui sont restés fidèles. Un
vrai miracle!



                                  207
     - Ne seraient-ce pas des gens qui auraient tendance à
boire, eux aussi?
     - Alors, là, je n’en sais rien.
     - Oh, comme tout ça est complexe!
     Le tilleul immense, en fleurs somptueuses, accolé à une
lignée de jeunes bouleaux, resplendissait.
     Le soir, on prenait le frais, sous l’arbre.
     Et les anciens se lançaient dans toutes sortes d’histoires.
Des contes et légendes de la montagne vosgienne.
     Les veillées étaient moments privilégiés pour les
campagnards. Cela leur permettait de resserrer les liens
d’amitié et de fraternité.
     Début Août avait lieu la cueillette du tilleul. Il servait aux
tisanes du soir. Calmantes et apaisantes.
     Pour l’heure, une personne seule se trouvait sous le tilleul.
André Delacroix. Qui se débattait avec une table longue de
deux mètres. Elle était en chêne. Mais que fabriquait-il?
     - Que faites-vous sous cet arbre? demanda Rosalie.
     - J’installe une table. Et c’est pas du gâteau!
     - Drôle d’idée que voilà. En général, pour les
« couaroyes », on sort uniquement les bancs et quelques
chaises. Une table, non, je ne vois pas.
     Ce fut Adeline qui donna l’explication.
     - C’est pour l’anniversaire.
     - Vous le faites quand même malgré le malheur qui nous
a frappé?
     - Pourquoi pas? Aimé l’aurait voulu ainsi. Sa mémoire ne
me quitte pas. Il sera présent, parmi nous. La messe du
dimanche sera dite pour lui.
     - Charles ne sera pas là, lui.
     - C’est vrai. Il m’a déçue. Je pensais qu’il avait un peu
plus de coeur. Lorsque j’ai perçu son intelligence, j’ai tout fait
pour qu’il réussisse. Et il ne daigne pas se déplacer pour sa
mère. A trop donner, j’en ai fait un fils ingrat.
     André intervint dans la conversation.
     - J’ai insisté pour qu’il vienne. Mais, il ne voit que son
travail.
     - On ne vous reproche rien, André. Vous avez déjà fait
beaucoup pour nous.
     - Et Bénédicte? s’enquit Rosalie.
     - Mon dieu, excuse-moi! J’ai oublié de t’en parler. J’ai
reçu une lettre de ta soeur. Elle arrive demain. On lui a
accordé un congé de trois jours. Quel bonheur!



                               208
     - Ma grande soeur chérie! Comme je vais être heureuse
de la revoir.
     - Dans sa lettre, elle dit qu’elle a une surprise pour nous...
Donc, attendons!
     - J’ai hâte d’être à demain... Mais, cette table, d’où vient-
elle? Je ne me souviens pas l’avoir vue à la maison, fit Rosalie.
     - Elle était dans la remise, en piteux état. André s’est juré
de la remettre sur pieds. Je me rends compte qu’il a tenu
parole, le bougre. Pas à dire, il connaît son boulot. Tout autant
que le connaissait notre Aimé.
     André se releva, l’air triomphateur. De ce côté-ci, il n’était
pas modeste.
     - Et voilà, c’est du solide, je vous le garantis.




      Passée le « Pont du Gouffre », Bénédicte respira un grand
coup. Remplissant ses poumons de l’air si vivifiant de la
montagne vosgienne. Cela sentait bon le sapin. Elle était
revenue chez elle. Là-haut, elle distinguait des formes
humaines vaquant aux occupations fermières.
      Que de fois, elle avait pensé au Pré Brévand, les larmes
aux yeux.
      Toute son enfance et son adolescence remontaient à la
surface. L’être humain ne peut vivre sans ses racines.
      - C’est encore loin? demanda Romain.
      - Non. Encore quelques minutes de marche, et nous y
sommes. Tu vas enfin connaître ma famille, Romain.
      Bénédicte portait sur sa poitrine la casaque ( veste de
toile) et une jupe plus communément appelée cotte, serrée à
la taille et descendant jusqu’aux chevilles. Elle possédait une
robe de soie, comme toutes les paysannes aisées, mais elle ne
la revêtirait que pour la fête de l’anniversaire.
      Par souci d’élégance, elle ne portait pas le bonnet simple
( la capette) qui était pour une grande partie, l’apanage des
vieilles femmes. Bénédicte avait jeté son dévolu sur les coiffes
inspirées des modèles importés de Suède par les mineurs venus
exploiter dans la région, des mines d’argent et de cuivre. Ce
qui donnait un plus à son charme naturel.




                               209
      Chevelure lissée en bandeaux sur le front, s’enfermant par
derrière dans un riche bonnet de soie et de velours sur lequel
flottaient des rubans coquets.
       Mais en été, au plus fort de la chaleur, on préférait les
chapeaux de paille, retenus par des tresses noires.
      A ses pieds, de jolis escarpins qu’elle avait acheté à Saint
Claude.
      - Qu’est-ce qu’il fait chaud! ronchonna Romain en
s’essuyant le front.
      - Il fait aussi chaud, sinon plus sur ta machine à vapeur.
      - Ce n’est pas pareil.
      - Tu es de mauvaise foi, mon ami.
      - Ma mie, je ne suis pas de mauvaise foi.
      - Mon ami, à ce que je vois, tu n’auras de cesse que
d’avoir raison.
      - Nous n’allons pas nous disputer pour si peu.
      - Tu as raison. Allez, embrasse-moi!
      Ils s’embrassèrent devant le café-épicerie. Un long baiser
doux et savoureux.
      - Alors, « cheminot », on continue?
      - On continue. Tu es sûre que ta mère nous attend?
      - Aies confiance. Je l’ai prévenue de notre arrivée.
      - Tu lui as parlé de moi?
      - Non!
      - Tu aurais dû!
      - Et pourquoi, s’il te plaît?
      - Bonté! Comment vais-je être accueillit?
      - Le plus parfaitement du monde. L’hospitalité est chose
sacrée chez les Brévand.
      Ils passèrent devant l’énorme rocher granillitique, qui en
l’occurrence servait de borne de délimitation. Au delà était le
commencement du domaine.
      D’abord, désappointement de Bénédicte. Elle ne voyait ni
sa mère, ni Frédérique.
      Ensuite, la stupéfaction.
      Sous le tilleul plus que centenaire se tenait un homme
qu’elle ne connaissait pas. Il n’était guère plus âgé qu’elle.
L’inconnu s’évertuait à cogner comme un sourd, à l’aide d’un
lourd marteau, sur un banc appartenant à la maison. Elle ne
comprenait pas ce que ce type faisait là. S’il s’était agi d’un
journalier, il serait avec les autres dans les champs.
      Elle s’approcha de lui, silencieusement. Posa sa valise sur
la table, et cria:



                               210
      - Vous, qui êtes-vous?
      André sursauta, tellement le cri lui avait percé les oreilles.
      - Vous avez envie de me faire mourir ou quoi? Vous
m’avez fait une de ces peurs.
      - Je vous ai posé une question, monsieur.
      - Qui je suis? André Delacroix, pour vous servir, gente
demoiselle. Et bien que nous n’avons pas été présentés, je
devine qui vous êtes. Bénédicte. Vous n’êtes pas mal, dites
donc!
      - Hé, doucement, vous, contra Romain. Bénédicte est ma
promise.
      - On se calme. Je disais ça pour détendre l’atmosphère.
      - Monsieur Delacroix, vos plaisanteries, vous pouvez les
garder pour vous. Expliquez-moi. Comment savez-vous mon
nom?
      - Madame Adeline m’a hébergé pour quelque temps.
Elle a dit, hier, qu’elle attendait votre venue pour l’anniversaire.
      - Ce n’est pas le genre de ma mère d’héberger
quelqu’un sans contrepartie.
      - Rassurez-vous! Je lui rends quelques menus services.
Comme organiser la fête de dimanche. Vous voyez, j’ai
rafistolé cette vieille table qui ne servait plus depuis des
années. Les bancs, également. Facile. Je suis menuisier de
mon état. Je m’occupe comme je peux. Le vieux Cipriot m’a
envoyé sur les roses. Il ne veut pas d’un gars qui ne sache pas
manier une fourche, un râteau ou encore une faux.
      - J’ignore toujours la raison de votre présence ici.
      - Trop long à expliquer. Vous n’aurez qu’à demander à
votre mère.
      - Où est-elle, ma mère?
      - Elle est aux carrières, comme à son habitude. L’ignoriez-
vous?
      - Et le reste de la famille. Je ne vois pas grand monde.
      - On dirait que vous êtes ennuyée de ne pas avoir de
comité d’accueil.
      - Je pensais qu’après un long temps d’absence, on serait
ravi de me revoir... Votre banc, il est solide, au moins?
      Réponse affirmative de la part d’André.
      - Asseyez-vous sans crainte. Vous ne risquez pas de vous
retrouver les quatre fers en l’air.
      - Que voilà une parole rassurante.
      Bénédicte s’installa, en ayant pris soin de ne pas froisser sa
jupe.



                                211
       Romain se mit à côté d’elle.
       - Il ne cause pas beaucoup, votre futur, constata André.
       - Je me méfie des gens que je ne connais pas, répliqua
Romain. Je suis timide et réservé... ça n’a pas l’air d’être votre
cas.
       - Tu l’as dit, mon gars. Remarque une chose. Quand tu la
fermes de trop, on te marche dessus, on te piétine. Alors moi, je
l’ouvre. Je dis ce que j’ai sur le coeur... A propos, tu fais quoi
dans cette existence de pourriture?
       - Je suis cheminot. En termes clairs, je suis au service des
chemins de fer français. Sur une machine. Je suis le
mécanicien. J’enfourne le charbon dans la chaudière.
J’apprends aussi à conduire la locomotive. Bientôt, j’aurai mon
train à moi.
       - C’est pas ce qu’il y a de plus propre comme boulot.
       - Et les mineurs de fond, alors? riposta Romain. Eux, en
plus, ils risquent les coups de grisou.
       - Ne te fâche pas, mon vieux. Je ne voulais pas te vexer. A
Cornimont aussi, ils ont le train.
       - Oui, j’ai vu. Le chemin de fer, c’est le progrès.
       - Le monsieur s’est déridé, plaisanta André. Il se passionne
pour son travail. Formidable!
       - Pas vous?
       - J’aime mon boulot, mais le problème chez moi, c’est
que je suis continuellement en lutte contre la société. Si je me
montre parfois exubérant, c’est pour mieux cacher mon mal
de vivre. Je ne suis pas bien dans ma peau... J’essaie de me
raisonner, tant bien que mal.
       - Ma famille, où est-elle?
       Bénédicte revenait à la charge.
       - Oui, bon, reprenons. Adeline aux carrières. Frédérique
relit les oeuvres de Victor Hugo. Germaine et Mathilde sont au
jardin. Les hommes aux champs. Rosalie se repose dans sa
chambre. Elle est fatiguée.
       - Fatiguée? A ce point?
       - Allez la voir. Elle vous dira pourquoi.
       - J’y vais. Reste ici, Romain. Monsieur te tiendra
compagnie.
       - Oui, ma chérie!
       - Que c’est beau, que c’est touchant l’amour!
       Visiblement, Romain Malpertuis n’appréciait pas les
railleries du normand.




                               212
    -Oh, vous, rangez votre ironie dans votre poche et mettez
un mouchoir par dessus.

      *****************************************************************
***

      Dans la chambre, Rosalie avait pris soin de mettre les
persiennes afin d’empêcher le soleil d’y entrer trop
ardemment.
      Le lit, nota Bénédicte, n’avait pas été défait.
Rosalie s’était contentée de s’allonger à même les draps. Elle
avait gardé ses vêtements. Elle reposait, les bras repliés sur sa
poitrine.
      Malgré la pénombre qui régnait dans la pièce, Bénédicte
discerna la pâleur du visage. Rosalie n’avait plus du tout de
couleurs. Etait-ce dieu possible? Les paupières mi-closes, elle
ne bougeait pas d’un pouce. Dormait-elle?
      - Ma pauvre chérie! murmura Bénédicte, comme pour
elle-même. Alors, ça ne va pas?
      Rosalie ne dormait pas. Et elle reconnut immédiatement
le timbre de voix de sa soeur.
      - Bénédicte, c’est toi, n’est-ce pas?
      - Oui, c’est moi. Je suis arrivée voilà une demi-heure. Mais,
pardonne-moi si je t’ai réveillée.
      - Tu n’as pas à t’excuser. Je ne dormais pas. Je ne faisais
que me reposer.
      - Nous sommes là plantées comme deux idiotes. Si on
s’embrassait?
      Les deux soeurs se répandirent en effusions.
      - On m’a dit que tu étais fatiguée. Tu ne te sens pas en
forme, en ce moment?
      - A la vérité, je me sens lasse. Très lasse. Mais dans mon
état, c’est normal.
      - Normal?
      - Presque toutes les femmes de notre âge passent par là.
      - Je ne saisis pas.
      - C’est pourtant simple. J’attends un enfant. Il naîtra en
hiver.
      Bénédicte en eut les jambes coupées. Elle s’assit au bord
du lit. Dans un geste d’affection, elle caressa les cheveux de
Rosalie.
      - Es-tu mariée?
      - Non, je ne le suis pas.



                                  213
     Bénédicte tomba de haut.
     - Bigre! Si je m’attendais à ça.
     - Tu te demandes comment? J’ai fait une fugue. J’ai suivi
un homme qui n’en valait pas la peine. Le coup classique.
Serments d’amour et de fidélité. Foutaises, oui! Il m’a roulée
dans la farine. J’ai fait l’amour avec lui, et hop, j’attends un
enfant. Elle est belle, la petite Rosalie.
     - Pourquoi te culpabiliser? Tu n’es pas la seule fautive.
     - Je ne suis pas idiote. Je sais qu’il faut être deux pour
avoir un enfant. Mince, j’avais qu’à refuser.
     - Rosalie, je t’en prie, tu n’as fait qu’aimer un homme.
     - Je croyais qu’il était l’homme de ma vie. Il ne m’a fait
que du mal.
     - Oublie-le, et pense à ton enfant.
     - Je ne serai jamais une femme comme les autres. Les
autres, elles se marient en blanc. Elles font des enfants...après.
Moi, j’ai mis la charrue avant les boeufs. On me montrera du
doigt, au village.
     - Rosalie, tais-toi. Tu es en train de te faire du mal.
     - C’est la vie, grande soeur. Elle n’est pas rose, pour moi.
     - Tu en as parlé à maman?
     - Oui, elle est au courant. Elle ne m’en a pas voulue.
     - Pourquoi veux-tu qu’elle t’en veuille?
     - Ce genre de choses est inacceptable, tu ne l’ignores
pas.
     - Ma vieille, n’ayons en esprit que l’amour.
     - Et toi, que deviens-tu? Ton travail?
     - Mon travail me plaît. Et en plus, j’ai rencontré l’homme
de ma vie. Il s’appelle Romain. Il est doux, gentil, attentionné.
Toujours à me faire plaisir. Nous allons nous fiancer. Il ne me
reste plus qu’à le présenter à maman.
     - Il est venu avec toi?
     - Oui.
     - Ainsi, voilà la surprise dont tu parlais dans ta lettre.
     - Exactement.
     - Maman, tu ne l’as pas encore vue, je suppose.
     - Non, pas encore. On attendra qu’elle revienne des
carrières. Elle n’aime pas, si je me souviens bien, qu’on la
dérange dans son travail... Dis, le type dehors, tu le connais? A
moi, il m’a parue désagréable.
     - Oui, c’est André. Il est un peu ronchon, grognon, et pas
très amical envers notre société. Seulement, il est rendant
service. Moi, il m’a beaucoup aidée. Et il plaît à notre mère.



                               214
       - Dommage qu’il parle trop, dit Bénédicte.
       - Je sais, c’est son gros défaut. Et il parle franc. Pas
d’arrière-pensée. Il est évident qu’il est loin de plaire à tout le
monde. Par certains côtés, il se montre irritant, mais quand on
le connaît mieux, on se met à l’aimer.
       - Bon, je redescends. Maman est peut-être revenue. Oh,
elle m’a tant manquée.
       - Je viens avec toi.
       - Tu ne préfères pas te reposer encore un peu.
       - Maintenant, je me sens bien.
       - Je suis heureuse de te l’entendre dire, soeurette. J’en
profiterai pour te présenter à Romain. Il va être enchanté de
faire ta connaissance.
       - Tu as de la chance, Bénédicte.
       - J’en suis consciente, figure-toi.
       Sous le tilleul, André avait laissé tomber pointes et
marteau, et les jeunes hommes devisaient tranquillement
devant une carafe de vin rouge.
       Ils trinquaient à leur bonne santé, les chenapans.
       Bénédicte traînant derrière elle sa soeur, joua l’effet de
surprise.
       Elle leur lança:
       - Bravo, messieurs. On ne se gêne pas, à ce que je vois. Il
suffit d’avoir le dos tourné, et ça y est, les fantaisies sont dans
l’air. Tous pareils, les hommes, tu n’y fais pas attention, et ils se
permettent des libertés.
       - J’avais drôlement soif, plaida Romain. Je commençais à
m’assécher.
       - Tu aurais pu boire de l’eau pour te rafraîchir.
       - L’eau n’a pas de goût.
       Bénédicte eut un sourire. Elle savait qu’elle n’avait rien à
craindre. Romain ne buvait du vin qu’en de très rares
occasions. Rosalie toucha le bras de sa soeur. Elle lui montra
une silhouette qui avançait dans le sentier.
       ADELINE!
       - Mère, mère, s’écria Bénédicte.
       Elle courut à sa rencontre.




                                215
               TROISIEME        PARTIE


               CHAPITRE        PREMIER


   L’ANNIVERSAIRE   ET    LES     AVATARS   QUI   EN
DECOULERENT.



                         216
      Dimanche, vers la mi-Juin.
      André s’était levé de bonne heure pour mettre une
dernière main à la chavande. Chavande qui n’avait rien à voir
avec celles réalisées par les communes environnantes, que
l’on voyait brûler sur les hauteurs.
      Il rangeait les bûches avec application. Elles ne devaient
pas s’écrouler avant la tombée de la nuit. Les feux de la Saint
Jean était une tradition fort répandue en Lorraine et qui
remontait aux temps anciens. Un rite païen, disait-on. Le feu
purificateur. La purification de l’âme. A y bien réfléchir, on
s’apercevait que l’église catholique avait repris à son compte
des rites païens remontant à l’époque celtique, alors que le
mot païen était banni de toutes les conversations.
      André mit la dernière bûche en place. Il était fier de son
ouvrage.
      Pas loin de deux mètres. Bien sûr, certaines chavandes
atteignaient les dix mètres, mais là, cette chavande était
uniquement destinée à une fête de famille.
      André sortit sa montre du gousset. Il regarda l’heure. Onze
heures et dix minutes.
      « Ils ne vont pas tarder à rentrer » se dit-il.
      Effectivement, pour l’instant personne ne se trouvait à la
ferme. Ils étaient tous à la messe dominicale. Prier pour le repos
de l’âme d’Aimé.
      André n’avait pas tenu à mettre les pieds dans l’église. Il
avait encore des doutes quant à l’existence de Dieu, et de
toutes façons, il lui fallait terminer la chavande.
      L’office religieux se termina vers onze heures, et compte
tenu de la distance qui sépare Cornimont de Travexin haut, le
cortège représenté par les gens du Pré Brévand n’arriva que
vers midi. André alla au devant de ses amis.
      - Ben, vous en avez mis un temps, fit-il. Je croyais que vous
ne reviendriez pas.
      - « Monsieur Delacroix », lui rétorqua Adeline, de l’église
jusqu’ici, il y a plus de deux kilomètres.
      - Bon, bon. Mais avec une carriole, vous auriez été plus
vite.
      - Au Pré Brévand, on marche beaucoup, vous savez.
      - Comment était-ce, à l’église? demanda-t-il.




                               217
      - Emouvant, très émouvant. Tout le village était présent. Et
nous avons pleuré comme des madeleines. Le maire, le
notaire et quelques commerçants nous ont fait part de leurs
condoléances.
      Jean-François sortit du groupe et prit André par les
épaules. Il commença ses railleries.
      - Fallait les voir, mon vieux, avec leurs courbettes. Un tas
de faux-jetons. Fallait les voir et les entendre. « Nous sommes
de tout coeur avec vous. Un garçon si bon. Un tel malheur, ce
n’est pas possible. » J’en passe et des meilleures. Le pire; ils
n’en pensent pas un mot. Du moment qu’ils ne sont pas
concernés! Ils jouent les apparences, un point c’est tout.
      Adeline était gênée des réflexions de son mari.
      - Jean-François, je t’en prie.
      - Ma chère amie, je te précise que pour une fois, je suis à
jeun, ne t’en déplaise. Je n’ai encore pas bu un verre.
      - Ce n’est pas une raison pour te montrer sarcastique
envers autrui.
      - Ma chère, laisse-moi terminer. Je n’ai pas fini. Il faut que
je te dise, André. Le fils du notaire; dans le temps; il était mon
meilleur ami. C’est grâce à lui que j’ai pu faire la connaissance
d’Adeline. Aujourd’hui, il m’évite. Il était à la messe. Il n’est
même pas venu me serrer la main.
      - Ne pensez-vous pas que votre conduite y est pour
quelque chose?
      - Balivernes! Dis plutôt qu’il fait le beau depuis qu’il a
épousé une péronnelle de la grande bourgeoisie
romarimontaine.
      Adeline décréta qu’il était plus que nécessaire de passer
à autre chose. Aussi prononça-t-elle:
      - Nos estomacs crient famine.
      Puis s’adressant à Germaine et Mathilde:
      - Mesdames, à vous de vous affairer pour le repas.
      - Ils viennent, vos cousins, au moins? demanda Mathilde.
      - Ne t’en fais pas. Ils ne sauraient tarder. Ils ne
manqueraient un repas pour rien au monde. De bons vivants,
ces deux-là.
      Les cousins en question avaient pour noms Léon et
Antoine Parmentier, et ils venaient de Saulxures.
      Le premier était carrier. En gros, son travail consistait à
casser de grosses roches dans les carrières du col de Morbieux.
      Le deuxième était granitier. A son compte. Passant le plus
clair de son temps dans les cimetières.



                                218
      - Je mets leurs couverts, alors?
      - Bien entendu, Mathilde. Quelle question!
      Pour l’occasion, le mot d’ordre était de sortir la plus belle
vaisselle. Une imitation de porcelaine.
      Peu de temps après que la nappe de toile de lin fut
installée sur la table, deux joyeux drilles firent leur apparition.
Les cousins. Il était douze heures passées de quinze minutes.
      Il n’était pas d’usage au Pré Brévand, de sacrifier au rite
de la bienséance, qui était surtout l’apanage et le privilège
des grandes familles de la noblesse et de la haute bourgeoisie.
      Fi du savoir-vivre, fi du savoir-recevoir. Par conséquent,
aucune place n’était attribuée à l’avance. Chacun posa son
séant où bon lui semblait.
      On pouvait tout de même noter qu’Adeline se réservait le
droit de se mettre en bout de table, et Jean-François à l’autre
bout. Et que le personnel de ferme et de maison s’était
regroupé autour des cousins.
      Les deux saulxurons n’avaient pas leur pareil pour
raconter des histoires cochonnes et entonner des chansons
paillardes.
      Adeline n’était pas mécontente qu’ils se fussent assez
éloignés d’elle.
      Elle s’adressa à son mari:
      - Mon ami, si tu allais nous chercher ce vin réservé pour les
grandes occasions?
      - Mais oui, où avais-je la tête?
      - Je me le demande... Allez...
      Le vin dont faisait allusion Adeline n’était pas celui que
l’on buvait tous les jours au domaine... certes non... En fait, il
était question d’un vin de groseille, naturel, élaboré par les
femmes de la ferme. Doux, fruité, sucré, et en teneur en alcool
élevé. Ne pas en boire trop.
      Certes, s’il se buvait comme du petit lait, il n’en n’était pas
moins traître. Les effets secondaires tardaient rarement à se
faire sentir. Et attention aux enfants qui avaient tendance à
prendre ce breuvage pour du sirop.
      Jean-François revint bientôt avec deux bouteilles fermées
par des bouchons de liège. Il en déposa une à son endroit, et
la deuxième devant le nez d’Honorin. Le vieux paysan
s’empressa de l’ouvrir.
      - Rien de tel pour nous ouvrir l’appétit, claironna la voix de
Courroy.




                                219
     Une fois les verres remplis, on se leva et on trinqua à la
santé d’Adeline.
     « Joyeux anniversaire. »
     « Que Dieu te fasse longue vie. »
     Tous étaient sincères, y compris Jean-François.
     On eut une pensée pour Aimé, l’enfant mort trop tôt, et
une autre pour Charles, l’enfant ingrat, qui ne voulait pas
s’arracher à ses études.
     Deux ou trois jours dans les Vosges ne lui auraient
certainement pas nui.
     - Ah oui, ronchonna Adeline, il aurait pu se libérer pour
être parmi nous.
     Jean-François lui fit remarquer:
     - Travailler pour aider Louis Pasteur, quelle gloire! Cet
homme est un des plus brillants chimistes au monde. C’est
compréhensible de la part d’un jeune homme qui se
prédestine à une brillante carrière.
     - N’empêche qu’il me fait de la peine.
     - Qu’il ne soit pas là, en ce moment n’est pas d’une
gravité extrême.
     - Jean-François!
     - Bon, je me tais. Nous n’allons pas encore nous
chamailler. C’est jour de fête.
     Il but son verre de vin, d’un trait, et s’en resservit un autre
aussitôt.
     - Excellent, excellent. Encore meilleur que celui de
l’année précédente. Mes félicitations, mesdames.
     Mathilde crut bon de préciser:
     - Cette fois, nous n’y sommes pour rien. C’est Frédérique
qui en est l’auteur.
     - Notre Frédérique a des talents cachés, dirait-on!

     *****************************************************************
**


      Le repas d’anniversaire avait été élaboré dans le plus
grand soin. Pour une fois, on avait oublié les pommes de terre.
      Adeline avait vraiment voulu un repas de fête. Comme
chez les plus riches.
      Les femmes apportèrent le pot au feu fait de viande de
boeuf et d’une poule. Cette dernière avait été sacrifiée parce
qu’il lui avait pris le malheur de ne plus pondre.



                                 220
      Chacun se servit à volonté. Et on réserva à Stéphanie, l’os
à moelle. On servit du vin rouge, de la bière, et de l’eau claire
pour les dames. De l’eau claire si fraîche.
      Le pot au feu que l’on réservait pour le dimanche ou les
jours de fête était un met de valeur. Il avait mijoté toute la
matinée sur la cuisinière. On le dégustait lentement pour mieux
l’apprécier. Les carottes, les poireaux, le chou, le navet, et par
dessus tout, les morceaux de boeuf qui vous fondaient dans la
bouche.
      Au beau milieu de la table trônait la miche de pain de
seigle à laquelle on avait ajouté des pains de poires récoltées
l’année précédente.
      La poule au pot était tout aussi succulente.
      - Un vrai régal, ma cousine, dit un des frères Parmentier.
Un vrai régal.
      - Vous, les Parmentier, vous n’allez tout de même pas vous
extasier à chaque plat qui vous sera proposé. Nul n’ignore que
vous vous arrangez pour être invités un peu partout.
      - Là, tu exagères, Adeline, prononça Léon tant bien que
mal, tant il en avait plein la bouche.
      Antoine le granitier lui expliqua:
      - Moi, je suis obligé, tu comprends. Les clients. Bien
souvent, une affaire se règle devant un bon repas. Tu ne
voudrais pas que je leur fasse l’affront de refuser. Ils ne me le
pardonneraient pas. Je ne sais pas si tu es au courant, mais les
granitiers ne manquent pas dans la région. La concurrence
devient féroce.
      - Je te fais confiance. Un Antoine Parmentier ne refusera
jamais une invitation à manger.
      - C’est qu’elle est dure, la cousine... Bon, je parlais de
concurrence, à l’instant. Voilà t’y pas qu’il nous arrive des
étrangers, maintenant. Des immigrés qu’ils disent à la mairie.
Des italiens, il me semble. Le maire a dit qu’il était de notre
devoir de les aider à s’installer. Tu parles! Y en a même un qui
pense à me faire du tort. Guido Moravia qu’il s’appelle. Il veut
être, oui, granitier à son compte. C’est le monde à l’envers, je
te dis.
      - Ne dis pas de bêtises, voyons, Antoine. Pour monter sa
propre affaire, encore faut-il avoir de l’argent. Ces gens-là
n’ont amené avec eux que leur misère.
      - T’en fais pas, cousine. Il y aura toujours des imbéciles
pour leur en prêter... Pour le moment, le Moravia, il travaille
chez Guibert, le granitier des « Graviers . » Il répète sans cesse



                               221
qu’il l’aura sa graniterie. Et puis, ils vivent dans des baraques où
ils ne paient pas de loyer, et ils mangent trois fois rien. Leurs
sous, ils se les mettent de côté. Tu verras, Adeline, tu verras...
      - Le monde est en marche, dit Jean-François. Un nouveau
monde.
      A jeun, Jean-François résonnait toujours à la perfection.
      - Nous sommes à l’aube d’un nouveau siècle. Le 19è se
meurt, et beaucoup de choses sont en train de changer.
L’immigration fait partie de ce changement. Messieurs, refusez
de vivre en arrière. Vivez avec votre temps. Le progrès
s’intensifie, et ce, dans tous les domaines. Vous n’êtes pas sans
savoir que je me tiens informé de ce qui se passe à Paris et
dans les autres grandes villes par le biais de la presse
nationale. En matière d’immigration, je suis en mesure de vous
dire qu’un bon nombre de polonais déferlent sur le nord de la
France. Lille, Roubaix, Cambrai. Ils travaillent dans les mines de
charbon. C’est une main d’oeuvre à bon marché. Les patrons
rigolent, je vous le garantis.
      - Moi, je n’en n’ai rien à foutre de vos polonais. Moi, je
vous parle de ces salauds de ritals qui viennent bouffer notre
pain. Mon arrière grand-père qui avait fait la campagne
d’Italie avec Napoléon disait : « Il faut se méfier d’eux. Plus
faux-jetons, on ne trouve pas. Ils n’hésiteraient pas à vous
planter un couteau dans le dos. Ah, il avait raison, le bougre. Il
les connaissait bien. Il a failli se faire embrocher plusieurs fois
par eux... Qu’il repose en paix! »
      - Râler ne sert çà rien, dit Jean-François. Nous n’y pouvons
rien. L’immigration est une affaire de politique. Elle se fait dans
les hautes sphères... Dans les ministères... Mettez-vous au
diapason du futur, messieurs les campagnards. Le 20è siècle
sera celui de l’aventure. Des progrès de toutes sortes. Que ce
soit en médecine, ou en recherches scientifiques. Dans les rues
de la capitale, on voit déjà circuler des véhicules à moteur. Et
les aéroplanes, à la conquête du ciel. Et le chemin de fer.
Regardez; petit à petit, il remplace les diligences. Et ce n’est
pas tout. Le télégraphe fonctionne à merveille, mais je me suis
laissé dire que l’on invente un nouvel appareil qui remplacerait
le télégraphe. Pour l’instant, cette invention n’a pas encore de
nom.
      - Nous ne sommes pas près de voir ça chez nous.
      - Cela viendra un jour. Chaque chose en son temps. Nous
avons bien assisté à l’essor de l’industrie textile. Dans votre
jeunesse, messieurs, la fabrication du textile se résumait à un



                                222
métier à tisser dans chaque ferme où chacun faisait ses
vêtements à l’aide de chanvre et de lin récoltés dans les
champs. Le coton a mis un terme à cet artisanat. Dans les
deux vallées, tissages et filatures se sont multipliés.
      - Un essor dû à nos amis alsaciens, fit Adeline.
      - Oui. Du côté de Mulhouse, ils en ont fait leur spécialité.
      - Heureusement que quelques courageux ingénieurs ont
pu avoir le courage de fuir le régime prussien... Ah, qu’ils aillent
tous en enfer, ces maudits prussiens!
      Jean-François se versa un nouveau verre de vin. Il n’allait
pas trop mal, encore. La voix n’était pas cahotante. Quand ce
moment arrivera, on ne pourra plus rien tirer de lui.
      Il parla encore de progrès.
      - Nos usines fonctionnent grâce à la motricité de la force
hydraulique. Bientôt, elle sera remplacée par la vapeur... La
vapeur est obtenue par le charbon. On en trouve un peu
partout. Pas uniquement dans le Nord. Egalement en Lorraine,
en Haute-Saône, pas loin d’ici. Ronchamp.
      - Quel ton sérieux et empreint de gravité pour un jour tel
qu’aujourd’hui, avança Bénédicte. N’étions-nous pas censés
célébrer l’anniversaire de maman? Une fête sans joie n’est pas
une fête.
      - Tu n’as pas tort, ma fille, approuva Adeline. Et toi, cousin,
laisse les italiens tranquilles.
      - Ouais, ouais, tu ne diras plus la même lorsqu’on en sera
envahi.
      - Il suffit, Antoine.
      Jean-François vida son verre d’un coup sec, et s’en
resservit un autre dans la seconde qui suivit.
      - Jean-François, je t’en prie, ne bois pas tant.
      L’admonestation venait de son épouse. Il n’en parut pas
choqué.
      - Il serait, ma chère épouse, inconcevable de passer à
côté d’un tel breuvage. De toutes façons, je boirai, si j’en ai
envie. Je n’ai d’ordre à recevoir de personne.
      - Il n’est pas utile, néanmoins, que tu fasses un scandale.
      - Sois tranquille, je n’importunerai pas tes invités. J’irai
cuver mon vin dans un coin. Et personne ne saura que j’existe.
Au cas où vous ne l’auriez pas deviné, ici, c’est la femme qui
porte la culotte.
      - JEAN- FRANCOIS!
      - D’accord, je me tais.
      Et cependant, il continuait à boire.



                                223
      Adeline fit signe à Mathilde d’amener d’autres plats. Le
repas n’était pas terminé pour autant.
      Ce fut le tour du lapin en sauce ( une belle bête de
plusieurs kilos ) avec des pâtes alimentaires.
      Les pâtes encore inconnues dans les campagnes, voici
quelques dizaines d’années avaient fait leur apparition avec
l’essor de l’industrie textile ainsi que d’autres denrées telles que
le café, la chicorée, les huiles et les graisses de cuisine. La
farine et même le pain de boulangerie.
      Au Pré Brévand, on continuait à le fabriquer à la ferme.
Au moins, on savait ce qu’on mangeait.
      Pareil pour la viande. Malgré qu’il existait des boucheries,
on préférait de loin la viande de la ferme. On était certain
d’avoir la qualité, et en plus, l’économie était évidente.
      ... Dans son coin, Honorin s’entretenait avec son monde. Il
parlait de ce qui le motivait. A savoir les cultures des champs,
les foins, et les moissons à venir. Il était fier de son travail.
      « On peut dire qu’on a fait du bon boulot. Les foins seront
tous rentrés pour le 10 Juillet. Complètement secs. Pas de
crainte à avoir pour cet hiver. »
      « Pas de retard, dit Jean-Claude. C’est ce qui importe. Et
les moissons seront belles, cette année, pas vrai? »
      « Ouais. Le blé et le seigle seront bien durs. Bêtes et gens
seront encore à l’abri du besoin, cet hiver. »
      Et André Delacroix, dans tout ceci?
      Il pensait à beaucoup de choses. Trop de choses, même!
      Des idées tumultueuses s’entrechoquaient dans son esprit.
      La mort d’Aimé était toujours omniprésente. Il y avait aussi
la lâcheté d’avoir abandonné le père Chapuis, cet homme
qui avait été si bon avec lui.
      Puis l’ivrognerie de Jean-François Courroy, la peine
cachée d’Adeline. La grossesse de Rosalie, l’amour de Romain
pour Bénédicte et vice-versa.
      Il se demandait ce qu’il faisait là.
      « Ma place n’est pas ici. » se dit-il.
      Pourtant, il savait qu’il était accepté. Il savait qu’on
l’aimait. Même Jean-François ne lui montrait pas d’hostilité. Et
Dieu sait si le jeune homme n’avait pas la langue dans sa
poche.
      - Mes enfants, j’ai oublié de vous dire une chose
importante, annonça Adeline. J’ai invité monsieur le curé à
venir prendre le dessert et le café.
      André eut une remarque persiflante:
      - Inviter le curé. Quelle idée saugrenue!

                                224
      - « Monsieur Delacroix » trouve-t-il à y redire?
      - Pas spécialement. Je trouve ça bizarre, tout simplement.
      - Dans les campagnes, lui apprit Courroy, c’est la tradition,
mon vieux, d’inviter les curés. Traditions encore, traditions
toujours. Mets-toi ça dans la tête. On ne fait pas un bon repas
sans que l’on y convie le curé. Et encore, chez nous, ce n’est
rien. Le maire, lui, il le prend tous les dimanches...
      - Pour un homme qui a bu plus d’un litre de rouge à lui
tout seul, vous avez encore un sacré bagout, lâcha Honorin.
      - Toi, le paysan, je ne t’ai rien demandé. Va patauger
dans ta merde et fous-moi la paix.
      Honorin était devenu rouge comme une pivoine. Il faillit
s’étrangler avec la dernière bouchée qu’il avait dans la
bouche.
      Jean-Claude lui tapa dans le dos pour la faire passer.
      Honorin avait la main crispée sur le couteau de cuisine.
Dans sa colère, il était prêt à tout.
      Bon sang, on ne l’avait jamais insulté de la sorte. Et
devant tout le monde.
      Jean-François, au lieu de se calmer, prenait un malin
plaisir à envenimer les choses.
      - Je le sais. Tu n’as jamais pu me sentir. Avoue-le! Tu crèves
d’envie de me balancer ton couteau. Vas-y, fais-le!
Qu’attends-tu?
      - Calmez-vous! dit Jean-Claude.
      - Oui, père Cipriot, calmez-vous, renchérit Frédérique. Ne
vous mettez pas dans tous vos états. Il n’en vaut pas la peine.
D’ailleurs, il ne sait plus ce qu’il dit.
      Honorin lâcha le couteau, et repoussa son assiette. Mais
Jean-François n’en n’avait pas fini.
      - C’est de sa faute à lui si je n’ai pas pu m’occuper du Pré
Brévand.
      Adeline perdit patience. Elle se leva d’un bond.
      - Suffit, maintenant! hurla-t-elle. Il n’y a qu’une seule
personne, ici, qui se donne le droit de décider du présent et de
l’avenir du Pré Brévand, et cette personne, c’est moi. Honorin
ne fait qu’obéir à mes ordres. Il travaille la terre. Il la travaille à
sa façon et les résultats sont satisfaisants. Je n’en demande
pas plus... Toi, ta partie reste la comptabilité. Personne ne vient
fourrer son nez dans tes chiffres. Alors, tu nous fiches la paix
avec tes sornettes. Justement, me crois-tu assez folle pour
laisser la responsabilité du domaine à un alcoolique de ton
acabit? Nous courrions à la catastrophe, sans l’ombre d’un



                                 225
doute. Il t’est impossible de vivre sans gâcher l’existence des
autres. Tu ne respectes même pas une réunion de famille. Tu
nous fais honte, Jean-François.
      - Je n’en n’ai rien à foutre.
      - Je n’en n’attendais pas moins de toi... Mathilde, vous
pouvez desservir le lapin. Germaine vous donnera un coup de
main.
      - Bien, madame Adeline.
      On était arrivé au fromage.
      Le dimanche ou les jours de fêtes, dans certaines fermes,
lorsqu’on avait trop mangé, on passait sur le fromage et on
arrivait au dessert.
      Pas chez les Brévand.
      Un bon repas ne se faisait pas sans fromage.
      On servit le « géromé », comme de bien entendu.
      André prit juste ce qu’il fallait, manière de ne pas refuser.
Politesse oblige. Il n’avait plus très faim. Il éprouvait un
épouvantable ballonnement. Et il était à deux doigts de roter.
La bienséance lui interdisait de le faire en public. N’y tenant
plus, il se leva et se dirigea vers les toilettes.
      - Où allez-vous? lança Jean-François.
      - A un endroit où vous ne pouvez pas aller à ma place.
      - En ce cas... Oh mais, je crois que je ne vais pas tarder à
faire comme vous.
      Romain et Bénédicte quittèrent la table, à leur tour. Pour
une toute autre raison.
      Ils allèrent roucouler sur le chemin du village. L’envie folle
de s’embrasser et de se donner des caresses les avaient pris
depuis le début du repas.
      Ils s’en donnèrent à coeur joie. Bouche contre bouche. La
langue du jeune homme cherchant celle de Bénédicte. Il la
prit dans ses bras, la serrant doucement sur sa poitrine. Pas une
seconde, il ne fut question de gestes audacieux, voire
déplacés. Ils n’étaient pas mariés.
      Leur amour était si fort, si prenant. Le monde extérieur
n’existait plus que dans une sorte de brouillard, si bien qu’ils ne
virent point arriver l’abbé Sigismond Gallibier.
      Il avait la démarche claudicante. Reste d’un accident de
carriole. Un jour, il s’était précipité devant un attelage en furie
pour sauver la vie d’un enfant de cinq ans. Cela s’était passé
à Châteauroux, dans le centre de la France. Juste avant que
le brave prêtre ne prit sous sa responsabilité, la paroisse de
Cornimont.



                                226
     - Dieu vous regarde, mes enfants!
     - Oh, s’écrièrent-ils. Monsieur le curé.
     - Vous ne faites pas de mal, mes enfants. Vous vous êtes
éveillés à l’amour. C’est formidable. Bientôt le mariage?
     - Nous ne sommes pas encore fiancés, monsieur le curé.
     - Connaissant ta mère, Bénédicte, je suis sûr qu’elle te
donnera sa bénédiction. Et vous, jeune homme, vos parents
sont-ils du secteur?
     - Je n’ai plus de parents, monsieur le curé. Ils sont morts.
J’ai été élevé par mon oncle et ma tante. Dans le Jura. A
Saint-Claude.
     - Et vous vous aimez profondément?
     - Oh oui, fit Bénédicte.
     - C’est le principal.
     - Bon, je vous laisse, les tourtereaux. Je crois savoir que ta
mère m’attend.
     - Oui, c’est vrai, elle vous attend pour le dessert.
     - C’est gentil de sa part de m’avoir invité... Eh oui, le curé
de campagne aime quelquefois à sortir de sa cure, mais non
sans se départir de son bréviaire.
     Il poursuivit son chemin, de sa démarche claudicante.




                   TROISIEME         PARTIE




                               227
                    CHAPITRE           DEUX




     La visite impromptue et presque imprévisible de Alexis
Weinberg et de Léon Holterberg, précédée de celle du maire
et de son épouse.




      On s’était serré quelque peu afin de favoriser les aises de
l’abbé Gallibier, aux côtés d’Adeline.
      Un fouillis indescriptible régnait sur la table, qui n’était pas
de mise devant une notabilité telle que le curé Gallibier. Sa
prêtrise méritait mieux, il allait sans dire.
      Un signe anodin de la part d’Adeline fit comprendre qu’il
était plus qu’utile de débarrasser la table.
      Par les seuls soins de Germaine et Mathilde, la grande
table retrouva sa virginité originelle. Disparues, les assiettes
encore empreintes de sauce de lapin. Disparus, couteaux,
fourchettes et cuillers.
      Un bon coup de torchon pour éliminer les miettes
récalcitrantes.



                                 228
      Adeline écoutait le prêtre parler. Il parlait de sa paroisse. Il
parlait de son église qui avait souffert des sautes d’humeur du
temps. La toiture avait pris un sérieux coup de vieux. Il parlait
aussi de sa profession de foi. Des brebis égarées qu’il essayait
vainement de remettre dans le droit chemin. Et elles étaient
nombreuses. Rien qu’au village. Et en comptant les écarts
comme Lansauchamp, Xoulces, les Champs à Nabord et
Travexin, c’était une véritable catastrophe. Il devait parcourir
les chemins boueux serpentant à flanc de montagne. Il
recevait toujours la même réponse:
      « La messe, monsieur le curé? Désolé; on n’a pas le
temps. Nous avons trop de travail à la ferme. »
      Pourtant, le brave curé revenait à la charge. Cela faisait
partie de son sacerdoce, comme il disait.
      Adeline, avec soin et délicatesse versa dans le verre
destiné à Gallibier, une liqueur de framboises qui reposait dans
une carafe violette, produit de la verrerie de Clairey, dans la
plaine des Vosges.
      Il s’en lécha les babines. Il reconnut le goût sauvage bien
particulier de la framboise des bois.
      - Elle est merveilleuse, cette liqueur, dit-il.
      - Nous avons eu une très belle récolte, l’année dernière.
      André qui, jusqu’alors n’avait pas beaucoup parlé, se prit
d’envie d’attaquer le prêtre, son côté révolutionnaire
reprenant le dessus.
      - Vous avez l’air de l’apprécier, cette liqueur, mon père.
J’en suis étonné. Car le père Gustin m’a appris que la
gourmandise était un péché.
      - Qui est le père Gustin? demanda le prêtre en
s’adressant à Adeline.
      - Je ne sais pas, répondit-elle. Mais, il faut que je vous
présente. Le jeune homme qui vient de vous parler s’appelle
André Delacroix. Vous savez, je vous en ai parlé avant l’office.
      - Ah oui, le garçon qui s’est occupé avec dévouement de
Rosalie.
      Il se tourna alors vers André.
      - Beau geste que vous avez fait là, jeune homme. Il est
dommage que vous ne croyez pas tellement en Dieu, ni en
son église.
      - Le père Gustin ne serait pas content s’il vous voyait. ( Il
insistait.)
      - Bon sang, à la fin, qui est ce père Gustin?




                                 229
     - Le prêtre qui dirigeait l’orphelinat où j’étais enfermé,
quelque part en Normandie. Lui, il n’admettait pas la
gourmandise.
     - Pas même un verre de vin?
     - Je ne sais pas.
     - Ce devait être un saint homme.
     - A votre place, je ne le dirais pas trop vite, car il n’avait
pas son pareil pour nous mener à la baguette. Il n’avait pas
peur de nous administrer quelques coups de verges lorsqu’on
avait fait un peu de chahut.
     - Mettons-nous à sa place. Il était obligé de maintenir une
certaine discipline, sans ça il aurait eu droit au plus grand
désordre.
     - Les corrections, je puis le certifier, n’étaient pas toujours
méritées.
     - En êtes-vous bien sûr?
     - Bon, je vois qu’il est inutile de discuter avec vous. Vous
êtes bien tous les mêmes.
     - Nous devons essayer de faire la part des choses, André.
Je ne dis pas, que nous autres représentants de Dieu ayons
toujours raison... Dans le cas du père Gustin, il est évident que
sa tâche n’était pas aisée. Il lui fallait servir Dieu tout en
inculquant à une ribambelle de mômes, les principes de la vie,
la charité chrétienne, le respect et l’amour d’autrui.
     - Alors, pourquoi ne se montrait-il pas plus humain?
     - Humain, il l’était, mais vous ne vous en aperceviez pas.
     - Ben voyons.
     - Vous êtes plus têtu qu’un âne, mon jeune ami. Bon, je
vais vous expliquer. Dans notre monde, il est très difficile de
vivre en communauté. Dans tous les gosses sous sa
responsabilité, pas un ne devait avoir le même caractère.
     - Où voulez-vous en venir?
     - A ceci. Qu’il devait se trouver parmi vous des enfants
timides, peureux, d’autres bagarreurs, coléreux, n’ayant peur
de rien, et peut-être quelques uns ayant envie de voler ou de
faire quelque mauvais coup. Et des comme vous, éternels
révoltés. Vous voyez l’amalgame. Réfléchissez et rendez-vous
compte qu’il ne pouvait pas se permettre la moindre faiblesse.
Certains l’auraient mise à profit. Tous, hélas, ne sont pas des
enfants de choeur.
     - Oui, je vous l’accorde.
     - Vous voyez, j’ai raison.
     - Je dois le reconnaître.



                                230
     Jean-François qui était loin, lui aussi, de faire ami ami
avec les religieux crut bon d’entrer dans la danse.
     - Ah, ces curés, ils vous en racontent!
     - Tu ferais mieux de te taire, lui dit son épouse.
     Et lui de répliquer:
     - Cela ne pouvait pas mieux tomber.
     Il n’arrêtait pas de se tordre sur sa chaise.
     - Maintenant, je ne peux plus attendre. Faut absolument
que j’aille aux chiottes.
     - Jean-François, voyons!
     Adeline était outrée, ulcérée, et mal à l’aise. Rouge de
honte et de confusion.
     - Ne vous offusquez pas, intervint l’abbé Gallibier. Les
hommes ne sont plus les mêmes lorsqu’ils ont bu un verre de
trop. Je suis sûr que Dieu lui pardonnera.
     - Le dessert ne devrait pas tarder à arriver, fit Adeline
comme pour changer de sujet... Mathilde, Germaine, est-ce
prêt?
     - Oui, madame Adeline.
     Comme par enchantement, tout le monde revint à table.
L’abbé demanda:
     - Puis-je savoir ce que vous nous avez préparé de bon?
     - Une chalande, monsieur le curé.
     - En effet, c’est excellent. Mais ne dit-on pas que ce
dessert est plutôt réservé aux fêtes de fin d’année?
     - On le dit, certes. Mais, nous avions tous envie d’une
chalande; alors!
     - Oui, bien sûr. Oh, ce n’est pas moi qui vous blâmerai.
Dites, vous la faites comment, cette chalande?
     - Vous le demanderez à Mathilde.
     L’énorme gâteau fut déposé au centre de la table par
Germaine. Mathilde était là, présente avec un gros couteau
de cuisine. Elle découpa le gâteau en treize parts. Autant de
parts que de personnes. Sigismond Gallibier s’en pourléchait
les babines à l’avance.
     Il fut servi le premier.
     - Délicieux, vraiment délicieux.
     Il attendit que Mathilde se fut assise pour lui demander:
     - Alors, chère cuisinière, comment préparez-vous cette
merveille? A moins que ce ne soit un secret.
     - Pas le moins du monde, monsieur le curé.
     - Alors, vous pouvez me le dire.




                             231
      - Voilà! C’est une recette que je tiens de ma mère. Faut
savoir que la chalande est tout simplement une brioche aux
myrtilles ou aux raisins secs. Je prépare une pâte avec les
ingrédients suivants: 500 grs de farine, 3 ou 4 oeufs, 10 grs de
sel, 50 grs de sucre, 20 grs de levure de bière, 150 grs de
matières grasses. J’y ajoute 200 grs de brimbelles ou de raisins
secs. Aujourd’hui, ce sont des brimbelles. D’ailleurs, c’est ce
que je préfère. Rien de tel que la saveur des fruits des bois. Je
laisse la pâte lever au chaud pendant deux heures en la
couvrant d’un linge, puis je la dispose dans un moule rond ou
sur un plateau à tarte. Je laisse lever la pâte une deuxième
fois, puis je la fais cuire au four en la couvrant, de 20 à 30
minutes, de façon à ce que le gâteau reste frais pendant
plusieurs jours... L’enfance de l’art!
      - Oui, comme vous dites... Je vous remercie.
      - Je donnerai la recette à Marie-Jeanne, dit Mathilde.
      Marie-Jeanne était la bonne du curé. Tout comme lui, elle
n’était pas de la région, et de ce fait, ne pouvait connaître la
recette.
      On ne manqua pas de servir un verre de vin à l’abbé.
Complément indispensable à un dessert aussi moelleux.
      Et naturellement, Jean-François en profita pour
« compléter sa collection. »
      Il but avidement, comme s’il s’était agi du premier verre
de la journée. Il n’eut droit à aucune remarque. Adeline en
avait plus qu’assez. Elle avait renoncé à lui faire admettre
l’absurdité de sa conduite.
      A quoi bon..?
      Oui, à quoi bon? Elle parlait en pure perte. A la minute
présente, elle avait décidé d’abandonner la lutte dans ce
domaine.
      Elle était persuadée qu’il n’arrêterait jamais de boire.
      Il reposa le verre vide, et déclara:
      - Bien, je vous laisse. J’ai à faire... A bientôt.
      Toute l’assistance comprit que ce « j’ai à faire. » voulait
tout bonnement dire « Laissez-moi tranquille, maintenant. Je
vais aller cuver mon vin dans un coin. »
      Il partit en zigzaguant, tourna derrière la grange, en
effrayant au passage quelques poules qui picoraient des
miettes de pain.
      Et Gallibier de raconter qu’à Cornimont même, il avait été
confronté à des dizaines de cas semblables, sans pour cela y
trouver un remède efficace.



                              232
       - L’alcool est une gangrène, prononça-t-il. Il vous ronge
un individu petit à petit. Non seulement, il apporte la maladie
et la déchéance de l’homme qui en est atteint, mais en plus, il
provoque le malheur de la famille, des proches... Oui, j’ai été
le témoin de bon nombre de ménages désunis... Ah, quand je
repense à cette brave madame Tissier. Elle, qui était si
croyante. Partir avec ses deux enfants. J’espère que le bon
dieu ne tardera pas à lui pardonner. Eh oui, mes enfants, tout
ceci est bien triste.
       A l’énoncé de ces propos, André prit le parti de porter
une attaque:
       - Mais vous-même, mon père, vous n’avez pas l’air de
rechigner sur une bonne bouteille.
       Et l’abbé de répliquer:
       - Mon fils, mettez-vous dans la tête, que toute chose prise
avec modération est un bienfait. La nature a tellement à nous
offrir qu’il serait impardonnable de ne pas en profiter. Il va de
soi que nous devons nous battre pour ne pas tomber dans les
excès. Car là, nous serions véritablement en état de péché.
       - De par votre ministère et de par votre foi, vous regardez
les choses avec un oeil différent. Moi, je suis plutôt terre à terre,
pragmatique. Si je ne verse pas dans les excès, c’est
uniquement pour préserver mon corps de la maladie.
       - Votre raisonnement se tient. Il est tout à fait défendable.
En fait, c’est le plus simple, le plus logique.
       - Je ne vous le fais pas dire. Mais après tout, on ne peut
pas demander au peuple d’avoir une nourriture biblique.
       - Je comprends parfaitement ce que vous voulez dire,
mon fils.
       L’abbé regarda soudain, Rosalie.
       - Et bien , ma fille, tu ne dis pas grand-chose. L’on ne t’a
encore pas entendue. Ne serais-tu pas contente d’être
revenue au pays?
       - Oh que si, balbutia-t-elle.
       André la dévisageait discrètement. Et il ne se sentait pas à
son aise.
       « Pourvu qu’elle n’aille pas lui raconter qu’elle est
enceinte. Devant tout le monde, ça ferait un drôle d’effet. »
       - Tu n’as pas l’air d’aller fort.
       Il insistait et André enrageait.
       - Si, si! Je vais parfaitement bien.
       - Oh toi, tu me caches quelque chose.
       - Mais non, mon père!



                                233
      - Taratata! Tu viendras me voir, samedi prochain. Je
t’entendrai en confessions. Tu es d’accord?
      - D’accord.
      « Et voilà, maugréa le normand. Elle lui déballera le tout,
la semaine prochaine. C’est-y pas possible. »
      Adeline, à l’image d’André, avait senti le danger. Aussi
s’empressa-t-elle de demander à son hôte:
      - Vous vous laisserez sans doute tenter par une tasse de
café?
      - Volontiers. Nul n’ignore que votre café est l’un des plus
réputés. Rien à voir avec celui de la mère Adrienne.
      La mère Adrienne était une de ces bonnes femmes,
veuve depuis vingt ans, qui passait le plus clair de son temps à
l’église. Et elle avait pris l’habitude d’inviter chez elle, le curé à
boire le café au moins une fois par semaine. Ce qu’elle
appelait un café, était en vérité un vulgaire jus de chaussettes.
Mais pour ne pas la froisser, Gallibier continuait à accepter ses
invitations.
      La table débarrassée, on apporta le café. Le prêtre le
dégusta avec lenteur, en appréciant le goût et l’arôme. Il
reposa la tasse, et se tapant le front, il s’exclama:
      - Que suis-je bête! Mais oui, j’avais complètement oublié.
Oh là là, ma mémoire me joue des tours.
      - Que se passe-t-il donc?
      - On m’a chargé d’une commission pour vous.
      - Et c’est important?
      - Je ne puis en juger. Toujours est-il qu’en venant chez
vous, j’ai vu le maire dans son jardin. Il m’a dit qu’il viendrait
vous rendre visite dans l’après-midi, en compagnie de son
épouse. Il ne m’a pas donné d’autres explications. Il m’a
seulement laissé entendre qu’il vous voulait vous parler.
      - Qu’ils viennent! Nous les recevrons comme il se doit.
      - Je me demande ce qu’il veut, dit Frédérique. Il n’a pas
pour habitude de se rendre au Pré Brévand. Pour un peu, on
dirait un lieu oublié, abandonné par ces gens de la mairie.
Voilà qu’ils se réveillent.
      - Nous verrons, fit Adeline, laconique. Nous verrons.
      - Bon, je vous laisse, annonça le prêtre. Je vais aller
marcher dans la nature, bréviaire à la main.
      - Alors, bonne journée, mon père.
      - Bonne journée, à vous aussi.




                                 234
      Après le départ du religieux, André se leva à son tour. Il ne
tenait pas à être là quand le maire arriverait. Le curé, le maire,
et puis quoi encore?
      Changer d’air, oui!
      - Vous vous en allez, André? demanda la maîtresse des
lieux.
      - Oui, je vais aller faire un tour, par en bas. Je ne connais
pas encore le village. Je dois combler cette lacune.
      - Alors, je vous souhaite une bonne promenade.
      - Merci, madame.
      André croisa Pierre Vaxelaire et son épouse, Marie. Il les
salua d’un bref signe de la tête.
      Le maire n’était pas mécontent d’arriver enfin au
domaine. Sa jambe droite le faisait souffrir atrocement.
Quelques jours auparavant, il s’était tordu la cheville dans un
pré, en chargeant une charrette de foins.
      Sa femme lui avait suggéré, par conséquent, de prendre
la carriole pour se rendre au Pré Brévand. Par fierté, il avait
refusé, prétextant qu’il était encore capable de faire trois
kilomètres à pied.
      Pierre Vaxelaire poussa un profond soupir de
soulagement. Enfin, ils étaient arrivés. Et déjà, madame
Courroy venait à leur rencontre, de son pas alerte.
      Après les salutations d’usage, Adeline déclara:
      - Si notre bon curé ne m’avait pas prévenue, vous
m’auriez fait une sacrée surprise, monsieur le maire. Vous ici, au
Pré Brévand. Je n’ose pas y croire.
      - Madame, je vous en prie, ne m’accablez pas de vos
sarcasmes.
      - Monsieur, je ne fais là qu’une constatation. Pour la
mairie, notre propriété a toujours été un lieu isolé, oublié,
abandonné. Rares ont été vos visites.
      - Vous m’en voyez désolé. Certes, ce n’était pas l’envie
qui m’en manquait, mais s’il avait fallu que je me rendis dans
tous les écarts de Cornimont, le temps m’aurait manqué,
voyez-vous.
      - Bonté, il fait vraiment chaud au soleil, dit Adeline. Venez
vous mettre à l’ombre du tilleul. Nous serons plus à l’aise pour
poursuivre notre conversation.
      Elle les fit prendre place à ses côtés.
      - Où en étions-nous, monsieur le maire?
      - Je disais qu’il m’aurait fallu énormément de temps pour
me rendre dans les écarts.



                               235
      - Ah oui!
      - Je suis comme tout le monde, madame Courroy. J’ai un
métier, donc des obligations professionnelles. Je dirige une
entreprise. Vous savez ce que c’est, non?
      - Pour ça, oui! Que de soucis!
      - Vous voyez bien.
      Pierre Vaxelaire avait monté sa propre entreprise de
maçonnerie. Le sérieux et la compétence lui avait valu une
considération importante dans la vallée. De nombreux clients,
même en dehors de la localité.
      - Vos affaires se portent bien? demanda Adeline.
      - Admirablement. On construit de plus en plus. Surtout
depuis l’expansion de l’industrie du textile. Vraiment, c’est une
bonne chose pour nos deux vallées. Et puis, je suis très satisfait
de votre mari.
      - Ah oui, c’est vrai. J’oubliais qu’il est votre comptable. Il
vous donne entière satisfaction, malgré son penchant pour la
boisson?
      - Personnellement, je ne l’ai jamais vu ivre.
      - Moi, si, hélas! Que trop, monsieur le maire, que trop.
      - Je ne l’aurais cru, voyez-vous. Lorsqu’il vient chez moi, il
est en pleine possession de ses moyens. Sa voix n’est ni
chevrotante, ni bégayante. Au contraire, elle est ferme.
      - Vous arrive-t-il de lui offrir à boire?
      - Naturellement. Je lui propose un apéritif qu’il ne refuse
jamais, d’ailleurs. Et après sans hésiter, il me fait le compte
rendu de la situation financière de la maison. Une fois le travail
terminé, nous parlons de politique, car nous avons à peu près
les mêmes idées.
      - Je pensais, dit Adeline, qu’il n’avait plus d’intérêt pour la
politique.
      - Détrompez-vous, madame... Bien évidemment, il a
connu une grave désillusion par le passé, mais il a la politique
dans le sang. Il ne peut s’empêcher de s’y intéresser.
      - Vous avez l’air de le connaître mieux que moi.
      - Oh non. Tout ce que je sais, c’est qu’il se tient toujours
informé de ce qui se passe dans le pays... Jean-François est
républicain, et il le restera quoi qu’il arrive.
      - Dois-je en conclure que vous êtes venu me voir pour
m’entretenir de mon mari?
      - Non, pas du tout.
      - Alors, expliquez-moi.




                                236
      - Voilà. Le but de ma visite est lié à l’expansion du textile
sur Cornimont.
      - En quoi cela me concerne-t-il?
      - Je ne vais pas tourner plus longtemps autour du pot. En
un mot comme en cent, je suis chargé de vous apprendre que
deux hommes vont, eux aussi, vous rendre visite.
      - A quoi riment toutes ces salades? D’abord, c’est
monsieur le curé qui me dit que vous voulez me parler. Et vous,
au lieu de me parler, vous me laissez entendre que deux
hommes vont à leur tour débarquer chez moi. Nous nageons,
mon ami, dans l’absurdité la plus totale.
      - S’il vous plaît, ne vous fâchez pas.
      - Dans ce cas, donnez-moi des éclaircissements. Qui sont
ces hommes?
      - Deux alsaciens. Alexis Weinberg et son beau-frère, Léon
Holterberg. Ils ont dans la cinquantaine.
      - Ils arrivent quand?
      - Aujourd’hui même.
      - Ce n’est pas croyable, se lamenta Adeline. Le jour de
mon anniversaire.
      - Nous n’avons pas pu faire autrement. Messieurs
Weinberg et Holterberg ne sont disponibles qu’aujourd’hui.
      - Et pourquoi, je vous prie?
      - Parce qu’ils n’habitent pas dans la région. Ils sont
seulement de passage. Et ce soir, ils repartent chez un de leurs
cousins, à Charmes. Ils viennent par le chemin de fer. Mon fils
est parti les chercher à la gare.
      - A ce que je vois, monsieur le maire, tout est parfaitement
organisé.
      - Il le fallait.
      - Ils font quoi, dans la vie, vos alsaciens?
      - Industriels du coton. Filatures et tissages.
      - Que me veulent-ils? Vous le savez, vous?
      - Oui, je le sais. Mais je préfère que monsieur Weinberg
vous le dise lui-même.
      Le cabriolet conduit par Lucien Vaxelaire arriva sur les
coups de dix sept heures.
      Ils n’étaient pas très beaux, ni l’un ni l’autre.
      Si Alexis Weinberg était de taille moyenne, son beau-frère,
lui, était bouffi, et disposait d’un ventre énorme.
      Pierre Vaxelaire fit les présentations. Après quoi, on prit
place autour de la table. Il ne restait plus que Frédérique.
      Alexis Weinberg se confondit en excuses.



                               237
      - Veuillez nous pardonner d’avoir interrompu votre fête.
      - Ne vous en excusez pas. D’ailleurs, avais-je le droit de ne
pas vous recevoir? Je ne le crois pas.
      - C’est gentil à vous.
      - Savez-vous pourquoi nous sommes chez vous?
      - J’avoue que monsieur le maire m’a laissée dans le
vague.
      - Nous sommes venus parler affaires.
      - Tiens donc!
      Holterberg suggéra à son beau-frère:
      - Alexis, il serait judicieux que tu prennes les choses dans
leur ordre.
      - Tu as raison, Léon.
      Il devina qu’il avait en face de lui une femme de tête, et
comme pour se donner une contenance, il sortit un gros cigare
d’un étui en cuir qu’il alluma à la flamme d’une grosse
allumette.
      Maintenant, il était prêt à se lancer dans les explications
qui s’imposaient.
      - Pour votre gouverne, madame, sachez que nous nous
sommes rendus à Cornimont, une première fois, voici un peu
plus de six mois. Pour une entrevue avec monsieur le maire, ici
présent. Notre démarche était de le persuader de nous vendre
du terrain.
      - Je ne vois toujours pas en quoi je suis concernée, fit
Adeline.
      - Attendez! riposta Vaxelaire. Ne soyez pas si pressée.
      - Bon, je poursuis, dit l’alsacien, après avoir tiré sur son gros
cigare... Donc, monsieur le maire accepta notre proposition.
Mais, il s’avérait qu’il n’y avait plus de terrain de disponible à
Cornimont même. D’autant que les « Filatures et Tissages de
Cornimont » laissaient entendre qu’ils avaient l’intention de
s’agrandir.
      - Bigre! Le textile a le vent en poupe, dirait-on.
      - Je vous l’ai dit tout à l’heure, plaça Vaxelaire. Nous
assistons à l’expansion de cette industrie.
      Irrité, Weinberg haussa le ton de sa voix.
      - Est-ce que je pourrais poursuivre?
      - Veuillez m’excuser, monsieur. Je suis confuse.
      - Donc, nous devions nous rendre à l’évidence. Plus de
terrain à Cornimont. Fort heureusement, monsieur le maire
s’apercevant de notre intérêt pour son village nous parla des
écarts, et plus principalement de Travexin.



                                 238
      - Oh là là. Vous ne voudriez pas que je vous vende du
terrain, par hasard? De toutes façons, rien n’est à vendre.
      - Non, vous n’y êtes pas... Bon sang, est-ce que vous
coupez tout le temps, la parole aux gens?
      - Je n’en n’ai pas l’habitude, mais reconnaissez que vous
piquez au vif ma curiosité.
      - Du terrain, nous en avons trouvé. N’est-ce pas, monsieur
le maire?
      - Oui, de l’autre côté de la route qui mène à Ventron.
      - C’est vrai qu’ils appartiennent à la commune, ces
terrains-là.
      - Mais comme cela ne suffisait pas à ces messieurs, nous
sommes allés trouver le père Marchal pour qu’il nous vende les
siens.
      - Je serais étonnée qu’il ait accepté. D’ordinaire, les vieux
restent accrochés à leur lopin de terre.
      - Détrompez-vous! Bien sûr, il s’est fait un peu tirer l’oreille,
au début, et finalement, a accepté. Ces messieurs lui ont offert
un bon prix pour que désormais, il coule des jours paisibles.
      - Je n’en reviens pas. Qu’est-ce qui a bien pu le pousser à
vendre?
      - Il a changé, madame Courroy. Il se fait vieux, presque
quatre vingt. Et il n’est plus en très bonne santé. La sagesse
était de tout arrêter. Et après une vie faite uniquement de
travail, le mieux était qu’il vende ses terres.
      - Et sa ferme, vous allez lui prendre aussi?
      - Nous ne touchons pas à la ferme. Nous lui laissons
également un morceau de terrain, au cas où il voudrait
continuer à faire un peu de jardin.
      - C’est bien.
      - Madame, dit Weinberg, nous savons encore ce que
charité chrétienne veut dire. Et puis, nous n’avons rien à voir
avec ces spéculateurs en immobilier que l’on rencontre un
peu partout.
      - Et vous allez en faire quoi de tous ces hectares?
      - N’en n’avez-vous pas une petite idée, d’après ce qui
vient de se dire?... Nous allons construire un tissage et une
filature. Le temps de réunir les fonds nécessaires.
      Adeline hasarda:
      - Serait-ce trop indiscret de vous demander pourquoi vous
avez choisi Cornimont et sa région?
      - Nous avons jeté notre dévolu sur cette localité pour sa
situation géographique. Autrement dit, nous sommes tout près



                                 239
de chez nous, malgré que nous ne puissions y retourner. Mais,
nous avons toutes nos racines en Alsace. Moi, je suis né à
Thann, et Léon à Mulhouse. Notre pays si cher à notre coeur.
Eh oui, la nostalgie est la plus forte.
     - Cette annexion de l’Alsace par les prussiens a été et est
toujours un véritable drame, dit Frédérique.
     - Beaucoup de gens de par chez nous, reconnut Adeline,
ont de la famille ou des amis de l’autre côté de la frontière.
Quand on pense qu’ils ne peuvent plus se rencontrer. Quelle
honte!
     - Oui, c’est terrible.
     - Dans ce cas, pourquoi en être partis?
     - Travailler là-bas, alors que les prussiens ont la mainmise
sur notre économie, est impensable. Impensable et révoltant
au plus haut point.
     - Je vous comprends... Vous aviez une usine?
     - Oui, nous avions une usine. Située à la sortie de
Bitschwiller-les-Thann. Nous avions aussi une riche et belle
demeure. Ah, que la vie était douce, alors!
     - Et vous avez tout laissé?
     - Oui, il le fallait. Notre fierté nous interdisait de travailler
pour ces gens-là. Nous avons quitté le pays, avec nos familles.
     - Vous avez pu passer le poste frontière?
     - Oui.
     - Comment?
     - En soudoyant les soldats. Croyez-moi, ils n’ont pas
craché sur notre argent.
     - Et votre usine, qu’est-elle devenue?
     - Nous n’en savons rien. Probablement est-elle, à l’heure
actuelle, dirigée par un « boche. » Je vous le dis, ça ne leur
portera pas chance. Viendra bientôt le jour de la revanche.
     A cette époque, en France, nombreux étaient les
revanchards, partisans d’une autre guerre qui ferait à tout
jamais oublier l’humiliation de 71, et la perte de l’Alsace-
Lorraine.
     Weinberg s’enthousiasmait de raconter de tels souvenirs.
     - Nous sommes sortis par le tunnel de Bussang, et nous
avons marché jusqu’à Remiremont, sous une pluie diluvienne.
Là, nous avons pris le train pour Epinal, et ensuite direction la
Touraine.
     - La Touraine?
     - Oui. Une petite ville entre Tours et Orléans. Dans le pays
de Loire. Où nous attendait un ami industriel. Un ami qui était



                                 240
au courant de notre situation... Lui, possédait plusieurs usines;
qu’il possède toujours, d’ailleurs. Maintes fois, il m’avait
proposé de devenir son associé. Cette fois, je n’avais pas
loupé le coche. Lui s’occupait des tissages, et moi des filatures.
Léon, à mes côtés, pour me seconder dans la gestion.
      - Votre ami doit être extrêmement riche?
      - Il ne fait aucun doute. Dans cette petite ville qui l’a vu
naître, presque tout lui appartient. La crèche pour les enfants
de ses ouvriers, les commerces, et même une chapelle qu’il a
fait construire. Il va sans dire qu’il est un homme fort respecté.
      - Je crois que nous nous égarons, constata le beau-frère.
      - Tu as raison, mon ami... Nous divaguons, nous
divaguons... Chère madame, nous sommes restés en Touraine,
le temps d’amasser une petite fortune... Le mal du pays, vous
comprenez. Le progrès était en marche, et les Vosges
n’échappait pas à la modernisation de la fabrication des tissus.
L’idée était lancée. Nous recommencerions notre vie dans les
Hautes-Vosges. C’est ainsi que nous prîmes contact avec nos
cousins de Charmes. Charmants, les cousins. Ils ont tout de
suite accepté de nous héberger en attendant que notre
nouvelle affaire prenne corps.
      Weinberg tira énergiquement sur son cigare avant de
conclure:
      - Nous avons commencé nos investigations dans les deux
vallées. Celle de la Moselle, et celle de la Moselotte. Et il s’est
avéré sans aucune hésitation possible, que nos préférences
allèrent à la région de Cornimont. De là, il ne nous restait plus
qu’à contacter la mairie. la suite, vous la connaissez.
      - Moi, pour ma part, j’en reviens au père Marchal. Etait-il
bien nécessaire que vous lui achetiez ses terres? Celles de la
commune n’étaient-elles pas vraiment suffisantes?
      - Non. A cause du plan d’eau.
      - Le plan d’eau?
      -Oui.
      - Un plan d’eau. Pourquoi faire, grands dieux?
      - L’eau est le principal conducteur d’une force que l’on
nomme hydraulique, et qui sert pour le fonctionnement des
machines. Les sagards, eux, se servent de beaucoup de
cascades et de cours d’eau. Etant donné que nous n’aurons
pas de cours d’eau à proximité, obligation nous est faite de
créer un plan d’eau. Par contre, nous ne nous servirons pas de
la force hydraulique. L’eau servira à alimenter une chaudière.
      - Une chaudière?



                               241
      - Vous ne savez pas ce que c’est? Je m’en serais douté...
Une chaudière accueille des éléments forts différents. L’eau et
le charbon. La combustion élevée du charbon transformera
l’eau en vapeur et assurera la motricité de nos machines.
      - Donc, il vous faut de l’eau.
      - Inévitablement... Pour ce qui est du plan d’eau, nous en
ferons un étang avec des berges très sûres. Car nous sommes
tous des mordus de la pêche. Ainsi, nous joindrons l’utile à
l’agréable. Nous ferons un alevinage à chaque printemps.
Truites, tanches et autres... Mon épouse aussi est une mordue
de la pêche.
      - Ce qui n’est pas fréquent chez les femmes.
      - En effet. Lorsqu’elle était gamine, Jeanne allait pêcher
en compagnie de son père sur les bords de l’Ill. L’Ill est une
petite rivière qui traverse l’Alsace.
      - Et vous avez des enfants?
      - Oui, trois. Deux filles et un garçon. L’aînée a seize ans, la
deuxième quinze, et le dernier treize ans et demi.
      - Se plairont-ils chez nous?
      - Probablement. Ils ont toujours vécu à la campagne.
L’aînée adore les animaux, et plus particulièrement les
chevaux. Ici, la nature est belle, enchanteresse, se prêtant aux
rêveries de la poésie. Ils s’y plairont, c’est certain.
      - A présent que nous avons fait , en gros, le tour de la
situation, si vous me disiez ce que vous attendez exactement
de moi.
      - Vous ne vous en doutez pas un peu, maintenant, lança
le maire.
      Weinberg ne permit pas de prendre la parole. Il dit:
      - Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps, chère
madame. Nous avons besoin de vous. Monsieur Vaxelaire nous
a certifié que vous possédez les plus belles carrières du coin.
De ces carrières dont on tire le meilleur sable pour la
préparation du ciment de construction.
      - Vous ne vous trompez pas. Mon sable est l’un des
meilleurs... Et, je suppose que monsieur Vaxelaire est chargé de
la construction puisqu’il est lui-même maçon.
      - Il va de soi.
      - N’allez pas croire que je me sois servi de mon statut de
maire pour me procurer ce chantier.
      Weinberg précisa:
      - Monsieur Vaxelaire n’a pas posé sa candidature. C’est
moi qui l’ai choisi.



                                242
      - Parfait, parfait.
      - Nous parlons, nous parlons, et le temps passe... Madame
Courroy, il serait grand temps que vous nous disiez si vous
désirez travailler de concert avec nous.
      - C’est avec grand intérêt et grande satisfaction que je
participerai à votre entreprise.
      - Je vous en remercie.
      - Il serait idiot de refuser une telle offre. Tout travail est bon
à prendre. De nos jours, la vie est si difficile.
      - Vous êtes une personne extrêmement censée.
      - A propos, quand doit-on commencer?
      - Nous n’avons encore pas défini de date. Nous avons un
tas de formalités à remplir. D’innombrables tracasseries
administratives. Ajoutez à cela qu’il nous manque une partie
des fonds nécessaires pour entreprendre les travaux. La famille
Weinberg a de la fortune, mais elle ne suffit pas.
      - Moi, je pensais que vous étiez prêts.
      - Vous allez un peu vite en besogne, chère madame.
Nous venons à peine de signer l’acte d’achat des terrains
avec monsieur le maire.
      - Et l’argent qui vous manque, alors? demanda Adeline
qui, du coup, se fichait pas mal d’afficher sa curiosité.
      - Ne vous inquiétez pas. Nous le trouverons.
      - Je vous fais confiance... J’aimerais que vous me donniez
un peu plus de détails sur votre filature et votre tissage.
      - Ils ressembleront aux bâtiments déjà existants à
Cornimont... Bon, que je vous dise... Notre bâtiment à nous se
composera d’un rez-de-chaussée et de deux étages. Trois
salles de tissage. L’une au rez-de-chaussée partagée par une
cloison à semi-ouverte. Les deux autres auront leur
emplacement au premier étage. Au deuxième étage, nous
aurons les machines à filer le coton, ainsi que tout ce qui sert
pour la préparation du tissage. Bobinage, ourdissage,
encollage et ratachage. Voilà en gros ce que sera l’entreprise
Weinberg-Holterberg à Travexin.
      - Ce qui donnera une bouffée d’oxygène au village,
avança le maire. Car, notre ville doit vivre avec le progrès. Elle
ne doit pas ignorer le nouveau siècle qui pointe à l’horizon. On
dit qu’il sera porteur de beaucoup de changements.
      - Je pense, fit l’industriel alsacien, que nous n’aurons pas
de mal à trouver de la main d’oeuvre sur place.
      - Naturellement.
      Et à Adeline de faire connaître son point de vue.



                                  243
      - La majorité des petits paysans vivent dans la misère. Ils
ne seront que trop heureux d’envoyer leur progéniture à
l’usine. Surtout les filles. Les gars, eux, sont plus utiles aux travaux
des champs. Et je puis vous jurer qu’ils ne rechigneront pas à
faire plusieurs kilomètres à pied pour venir travailler chez vous.
      - Le problème de la distance sera vite résolu. Pour ceux
qui voudraient quitter la ferme paternelle et désireraient se
marier, nous leurs construirons des logements aux abords de
l’usine.
      - C’est ce qui se fait à Cornimont, je crois, dit Adeline.
      - Oui, et un peu partout, d’ailleurs.
      - Vous comptez employer beaucoup de monde?
      - Une centaine. Outre les tisserands et les fileuses, il nous
faudra un maréchal-ferrant, un menuisier, un conducteur de
chaudière, un voiturier. Le voiturier parce que nous serons
obligés d’aller chercher la houille à la ville. Egalement un
portier pour ouvrir les grilles, recevoir les clients. Et un veilleur de
nuit.
      - Mais, nos gens sont ignorants de ces choses. Ils ne
connaissent que la terre.
      - Nous leur apprendrons le travail. Ne vous en faites pas.
      - Oh, je ne m’en fais pas.
      - Il serait peut-être temps de partir, dit Holterberg.
      - Que oui! Allez, on y va.




                    TROISIEME           PARTIE


                                  244
                   CHAPITRE           TROIS



     Où il est question de politique et de l’avenir du pays.




       Jean-François se réveilla avec une abominable gueule
de bois qui se caractérisait par un goût atroce au fond de la
bouche, un mal de tête épouvantable, et une main invisible
qui lui broyait les tripes. Il en aurait hurlé.
       Mais le pire était qu’il n’avait pas du tout envie de vomir,
et il le regrettait.
       Les vomissements l’auraient soulagé. Il devait donc
supporté son état. Il eut toutes les peines du monde à se
mettre debout. Après quoi, il regarda autour de lui, ne se
souvenant même plus dans quel endroit sordide il avait
échoué.
       Ce ne fut qu’au bout de plusieurs minutes que la lumière
vint frapper son esprit.
       « Oui, je me souviens. Je suis dans la grange à foins. Un
comble pour un homme qui n’aime pas la ferme. »
       D’une démarche mal assurée, il se dirigea vers la porte.
En poussant le battant, il reçut les rayons du soleil en pleine
figure, ce qui eut pour effet de lui faire cligner des paupières. Il
consulta sa montre qui pendait au gilet. Cinq heures de
l’après-midi.
       - Papa, papa!
       Cette voix, c’était celle de sa fille Stéphanie qui, au
pacage, gardait les vaches.
       - Qu’y-a-t-il, ma fille?
       - Vous avez plein de foin après votre gilet et votre
pantalon.
       - Mon dieu, mais tu as raison, ma chérie. Je te remercie.
       Jean-François se secoua énergiquement avant de
poursuivre sa route. En premier lieu, reprendre ses esprits.
Ensuite, avoir l’air présentable.
       Il entra au charru, et se penchant sur le bassin, il
s’aspergea le visage de cette eau claire et si froide de la


                                245
montagne avoisinante. Après quoi, il réajusta son pantalon qui
avait tendance à descendre, et remit un peu d’ordre dans ses
cheveux.
      Maintenant, il était prêt à affronter la douairière.
      Il la vit sous le gros tilleul en pleine conversation. Avec
qui?
      Ce ne fut qu’en s’approchant de l’arbre qu’il put
reconnaître Pierre Vaxelaire et son épouse.
      Adeline disait:
      - Ainsi donc, votre fils va se marier?
      - Oui. Nous avons fait les fiançailles le mois dernier. En fait,
il connaît Béatrice depuis longtemps, fort longtemps, mais je
pense qu’il n’était pas très chaud pour le mariage. Il s’est
assagi. Béatrice est une jeune femme bien, jolie, réservée, et
ayant reçue une bonne éducation. Je crois qu’ils feront un bon
ménage.
      Ils n’avaient pas entendu Jean-François arriver. Celui-ci en
profita pour créer l’effet de surprise.
      - Je vous y prends, cria-t-il. Que complotez-vous dans mon
dos?
      - Jean-François, qu’est-ce qui te prend? N’es-tu pas un
peu fou?
      - Voyons, ma mie, je ne faisais que plaisanter.
      Il riait à gorge déployée.
      Vaxelaire se leva et lui tendit la main.
      - Bonjour, Jean-François. Je suis heureux de vous voir.
      - Moi de même, monsieur le maire.
      - Alors, dites-moi, comment allez-vous?
      - Pas très bien. Je suis, hélas, contraint de l’admettre.
      - Vraiment étonnant par ce temps splendide... chaud,
mais splendide.
      - Je me sens pourtant si fatigué.
      Adeline donna des précisions.
      - Ce que mon mari veut faire passer pour de la fatigue
n’est ni plus ni moins que le contrecoup de son état d’ébriété.
      - Vous croyez? dit Vaxelaire qui ne tenait pas à mettre de
l’huile sur le feu.
      - Si je crois? J’en suis sûre. Demandez-lui; et s’il lui reste un
brin de franchise et d’honnêteté, il ne me contredira pas.
      - Il est vrai que j’ai bu un peu plus que de coutume. Vous
savez ce que c’est. On se trouve en famille, on fête un
anniversaire, on se laisse entraîner, quoi!




                                 246
     - Elle n’est pas mal, celle-là. Comme si tu avais besoin
d’être entraîné pour boire.
     - Maintenant, ça suffit, madame...
     Il se mettait en colère, ce qui était rare chez lui.
     - ... Ma parole, à vous entendre, on dirait que je suis
toujours ivre.
     - Ne vous disputez pas, intervint le maire. Nous avons une
belle journée, ne la gâchons pas.
     Et Pierre Vaxelaire de parler des industriels alsaciens.
     - Ces messieurs sont venus proposer une affaire
formidable à Adeline. Qu’elle leur livre le plus de sable
possible pour leur usine future.
     - Une usine? interrogea Jean-François.
     - Oui, ils vont implanter une usine de textiles sur le site de
Travexin. Elle aura son emplacement de l’autre côté de la
route qui va à Ventron.
     - De par la situation géographique, je me rends compte
que vous leur avez vendu des terrains.
     - On ne peut rien vous cacher.
     - Je pense, annonça Jean-François, que c’est une bonne
chose pour le village. Je vous félicite de ne pas avoir refusé,
monsieur le maire. Les gens de chez nous auront un peu plus
d’argent.
     - Comme vous dites! Jean-François, je suis vraiment
content de vous avoir en face de moi, aujourd’hui.
     - Et pourquoi, je vous prie?
     - Il est dans ma tête, un sujet qui me taraude sans cesse,
et dont j’aimerais vous entretenir, si vous n’y voyez pas
d’inconvénient.
     - Pourquoi aujourd’hui? Nous nous voyons régulièrement
deux fois par semaine.
     - Il ne s’agit pas de mes comptes professionnels... Je
voudrais vous parler de politique.
     Jean-François se rembrunit. Il avait horreur que l’on
prononçât ce mot depuis son éviction à la candidature des
élections de 1875.
     - Vous savez très bien ce que j’en pense. Nous en avons
maintes fois discuté. Ma position n’a guère changé.
     - Mon ami, soyez un peu réaliste. Le passé est le passé. Il
n’est pas raisonnable de ne point l’enterrer. Pensez au présent.
     - Bon, je vais vous écouter. Videz votre sac, monsieur le
maire.




                               247
       - J’aimerais que vous vous investissiez à nouveau dans des
actions politiques.
       - Ce qui sous-entend?
       - Que vous preniez ma place à la mairie.
       - Bonté, quelle idée saugrenue!
       - Je vais vous mettre dans la confidence, tous les deux. Je
ne me représenterai pas aux prochaines élections. Ma décision
est irrévocable.
       - Pourquoi? demanda Adeline. Vous avez tant fait pour
Cornimont.
       - C’est vrai, dit Jean-François. Vous êtes apprécié de tout
le monde. Et puis, les prochaines élections ne sont pas pour
demain.
       - Disons que je ne veux pas m’y prendre à la dernière
minute. Vous voilà prévenus. Le temps est venu pour moi de
me retirer et de laisser la place à la jeunesse.
       Adeline était fort étonnée de ce changement si radical,
surtout de la part d’un homme qui avait passé la plus grande
partie de sa vie à protéger les biens et à défendre les intérêts
de ses administrés.
       - Pourquoi vous arrêter maintenant alors que depuis tant
d’années vous avez l’estime des couhenets?
       - L’estime? Pas de tous. Vous-même, me laissiez entendre
que je vous avais oubliés, vous et le Pré Brévand.
       - N’y pensez plus. Ce n’étaient que broutilles.
       - Admettons. Pourquoi? Regardez-moi, madame Courroy,
et vous aussi, Jean-François, et dites-moi ce que vous voyez.
       - Un homme encore plein de vigueur, fut la réponse de
Jean-François.
       - Ce ne sont pas des flatteries qui arrangeront la situation.
Moi, je vais vous le dire. Je suis un homme fatigué. Je viens
d’atteindre le cap des soixante dix. Oui, j’ai vieilli. Et je m’en
rends parfaitement compte. De jour en jour, je perds des
forces. La mairie est devenue une charge beaucoup trop
lourde pour moi.
       - Comme vous y allez!
       - Je ne déraisonne pas, mon ami. Je ne fais que vous
transmettre ce que je ressens.
       - Pourtant, vous dirigez toujours une entreprise de
maçonnerie qui comporte plusieurs ouvriers.
       - Vous faites erreur. Mon fils a repris le flambeau. C’est lui
le patron, maintenant.
       - Je ne m’en étais pas aperçu.



                                248
      - Simplement parce que je n’ai pas voulu rompre tout à
fait avec vous, qui êtes mon comptable, et quelques-uns de
mes clients. Et puis, à l’heure actuelle, Lucien a trop de travail
pour pouvoir s’occuper de la gestion. Enfin, chaque chose
viendra en son temps. Vous le connaissez, Lucien?
      - Oui, je l’ai vu plusieurs fois dans votre bureau. Il m’a paru
affable.
      - Nous sommes une famille de gens simples. Notre vie ne
diffère guère de celles des ouvriers que nous employons. Je
vous le demande encore, remplacez-moi pour la mairie. Bon
sang, vous n’êtes pas pressé par le temps. Les élections sont
encore loin.
      - Monsieur Vaxelaire, n’ayant plus à diriger la maçonnerie,
il vous est donc, par conséquent, plus aisé de vous investir
entièrement dans les affaires de la commune.
      - Mais, c’est qu’il n’a rien compris, s’emporta le vieil
homme. Je suis fatigué, vous dis-je. L’entreprise familiale, je
n’en veux plus. La mairie, je n’en veux plus. Je ne veux plus rien
faire, vous m’entendez. Me reposer, uniquement me reposer.
      - Vous vous ennuierez, à la longue. Vous, qui avez toujours
été si actif.
      - Non! J’ai mon jardin; j’ai mon pré à faucher. Et j’irai dans
les bois, cueillir les fruits sauvages.
      - Vous le regretterez bien vite.
      - Détrompez-vous! Pas de regrets. J’en ai assez, plus
qu’assez de toutes ces responsabilités. Il me sera agréable de
terminer ma vie sans soucis, sans tracasseries apportées par le
travail ou la commune. Je le jure devant vous; j’ai la ferme
résolution de ne pas m’ennuyer jusqu’à la fin de mes jours.
      - C’est irrémédiable, alors!
      - Irrémédiable, en effet. Et votre réponse, à vous?
      - Laissez-moi le temps d’y réfléchir.
      - Vous n’avez pas dit non. C’est déjà un bon point.
      - Je n’ai pas eu l’intention de vous refuser
catégoriquement.
      - Vous m’en voyez ravi.
      - Mais, vos adjoints, vos conseillers municipaux, vous ne
leur avez pas demandé?
      - Non, je ne l’ai point fait. Ils ne sont pas à la hauteur.
Aucun d’entre eux n’est capable de prendre une décision.
Dans cette commune, pendant plus de vingt cinq ans, j’ai été
le seul à décider de tout. Et personne n’a eu le courage de
me contester. Sans cesse d’accord avec moi, ces braves gens.



                                249
A croire qu’il leur manque la faculté de penser. Vous, par
contre, vous avez acquis une certaine expérience de la
politique avec ces années passées au sein du parti
républicain.
      - Parlons-en de mon expérience. Cela s’est limité à une
candidature avortée.
      - Je vous en prie, Jean-François, nous connaissons l’histoire
par coeur. Tout de même, vous ne vous êtes pas laissé couler
par les événements. Continuellement, vous vous êtes tenu au
courant de la vie politique. Ne serait-ce que par les journaux
que vous faites revenir de la capitale.
      - C’est le seul moyen de ne pas demeurer ignorant.
Surtout avec toutes les inventions, toutes les techniques
modernes que nous apporte cette fin de siècle. Même le
monde agricole va bouger, va évoluer. Vous verrez, dans
quelque temps, les paysans ne travailleront plus la terre avec
leurs mains.
       - Pour en revenir à nos prochaines élections municipales,
sachez que par chez nous, nous ne pensons pas politique
lorsqu’il s’agit d’élire un maire. Les couhenets ne votent pas
pour un parti. Ils votent pour l’homme, pour ce qu’il est
réellement dans la vie. Le reste n’a pas d’importance.
      - Ce n’est pas si facile, je le crains.
      - Vous croyez? Prenez mon cas. moi, Pierre Vaxelaire,
maître-maçon sans grande fortune, et sans relations ( à
l’époque), j’ai été élu assez facilement. Parce que, justement,
je ne faisais pas de politique. Parce que je passais pour
quelqu’un de sérieux, d’intègre. un climat de confiance s’est
instauré entre les électeurs et moi... Bien sûr, si vous acceptez
ma proposition, vous serez isolé parmi tous ces hommes
politiques, seulement vous aurez un avantage considérable sur
eux. L’appui de l’ancien maire. Bon, au début, les gens seront
un peu désappointés d’apprendre que je ne me présente plus.
Ne vous en faites pas, je m’efforcerai de les convaincre de
voter pour vous.
      - Il est vrai que l’on ne me connaît pas beaucoup.
      - A l’époque, je ne l’étais guère plus que vous. La clé de
la réussite, c’est la confiance. Le campagnard vosgien est très
méfiant, mais s’il vous a adopté, vous pouvez lui demander
n’importe quoi. Il est d’une nature généreuse. Donc, je leur
apprendrai qui vous êtes, et vous, de votre côté, vous ferez des
discours dans lesquels vous vous ingénierez à démolir les
programmes de vos adversaires politiques. Il faut leur faire



                               250
comprendre à ces braves gens que rien ne vaut une personne
du crû. Quelqu’un qui leur ressemble. Axez vos propos sur le
fait que les politiques parlent beaucoup, mais que l’on ne sait
jamais où se situe la frontière entre la franchise et le mensonge.
Voilà ce que j’avais à vous dire, Jean-François... Alors, je vous
laisse le temps de la réflexion?
      - S’il vous plaît, oui.
      - Dans quelques mois, je vous poserai à nouveau la
question.
      - C’est ça. A ce moment-là, j’aurai pris ma décision.
      - Bien, bien.
      En regardant l’heure à sa montre, Pierre Vaxelaire
s’exclama:
      - Plus dix-huit heures. Comme le temps passe vite!
      - On ne voit jamais le temps passer lorsqu’on est en
agréable compagnie, philosopha Adeline.
      - Comme vous dites, madame Courroy. Il est temps que
nous nous sauvions. Nous avons assez perturbé votre fête de
famille.
      - Ne vous en excusez pas. D’ailleurs, tous nos jeunes sont
allés se promener.
      - Allez, au revoir. A une prochaine fois.
      - Au revoir, monsieur le maire.

      *****************************************************************
***

     Romain et Bénédicte s’étaient promenés dans les bois
environnants.
     Après s’être embrassés et caressés, ils avaient emprunté
un chemin de rocailles. De cette rocaille qui fait si mal aux
pieds. Ils gravirent le chemin menant au plateau du Riant, à
mi-chemin entre le village du Ménil et de l’ermitage de Frère
Joseph.
A un certain moment, ils avaient disparu sous une frondaison,
se délectant de la fraîcheur humide fournie par plusieurs
alignées de conifères.
     Tout alentour, il n’y avait que le chant mélodieux des
oiseaux. Les deux amoureux étaient accueillis de la plus belle
manière.
     Ils avaient traversé l’épaisse sapinière au sol couvert
d’aiguilles, et ils avaient atteint les lisières au voisinage du
sommet. Là, ils avaient vu une hêtraie au sous-bois herbeux, à



                                  251
la lumière pailletée. Arbres se tapissant au sol, difformes, car les
vents dominant sur ces hauteurs cassent leurs cimes, les forçant
à s’étendre plus en surface qu’en hauteur. Les jeunes gens
virent que, peu à peu, les hêtres disparaissaient pour faire
place aux gazons parsemés de champs violacés de bruyères,
de gentianes, d’arnica, de délicates petites pensées
sauvages.
      Et sur ces vastes pâturages, il n’était pas rare d’entendre
les sonnailles de quelques troupeaux de bovins.
      Bénédicte et Romain étaient heureux de se trouver là.
Dans le calme, dans la solitude, dans la quiétude de cette
forêt vosgienne.
      Romain appréciait fort ce silence qui les enveloppait, mis
à part quelques vaches qui faisaient sonner leurs cloches.
      Toujours main dans la main, ils suivirent le chemin qui
serpente le long de la ligne de crête. Au hasard d’une
clairière, ils purent s’émerveiller de la vue plongeante qui
s’offrait à leurs yeux. Une vue splendide qui leur faisait
découvrir toute la vallée de la Moselotte.
      Romain demanda à Bénédicte où le chemin pouvait les
conduire.
      Elle lui expliqua qu’il allait à l’ermitage de Frère Joseph.
Pour beaucoup de gens, c’était un lieu de pèlerinage.
      - Un saint?
      - Non. L’église ne l’a jamais reconnu comme tel. Et
pourtant, il l’aurait mérité. Cet homme vivait sous le règne de
Louis XV. Il ne supportait plus la vie dissolue que l’on menait à
l’époque, et décida de vivre en ermite. Il se construisit une
petite maison rudimentaire, en pierres du pays, et voua son
existence à la prière. Pour le repentir des fautes de ses
semblables, il s’était puni lui-même en portant continuellement
une ceinture d’épines. Et il se nourrissait uniquement de ce
qu’il cultivait. Voilà ce que fut la vie de celui qu’on appelle
Frère Joseph.
      - Et si on redescendait?
      - Tu as raison, chéri. En bas, on doit se demander ce que
nous fabriquons.
      Ils traversèrent une hêtraie, puis une sapinière, s’enfonçant
jusqu’à la taille dans les fougères abondantes.
      De l’autre côté, commençait déjà le domaine du Pré
Brévand.




                                252
      *****************************************************************
***

      Jamais, au grand jamais, Rosalie n’aurait imaginé
qu’attendre un enfant put être aussi pénible. « Quand je
pense que ma mère a eue cinq grossesses. Comme elle a dû
souffrir. » Tout de suite après le repas, elle était venue se
reposer dans sa chambre.
      Elle s’était allongée sur son lit, dans la pénombre. Les
volets restaient fermés du matin au soir. Car la jeune fille ne
supportait plus du tout la chaleur. Elle n’était enceinte que
depuis peu de temps, et déjà elle aurait voulu que tout ceci
soit terminé.
      Il y avait ces sensations de vertiges et ces vomissements,
au moins quatre à cinq fois par jour. Intolérable!
      Vraisemblablement aura-t-elle une grossesse plus que
difficile.
      Elle aurait voulu s’endormir, ne serait-ce qu’un instant,
malheureusement le sommeil s’ingéniait à la fuir.
      Et quand, par bonheur, les malaises s’estompaient, elle
vagabondait dans le passé. Elle était dans la quasi-impossibilité
de refouler des pensées qui étaient centrées sur ce qu’elle
avait connu à Epinal.
      Ces quelques mois passés avec Edouard Durieux. Tristes
souvenirs qui la meurtrissaient au plus profond d’elle-même.
      « Pourquoi, lorsque le passé revient à la surface, faut-il
que ce soient les mauvais souvenirs qui prennent le pas sur les
bons? »
      La jeune fille s’en voulait. Elle, qui s’était jurée de ne plus
penser qu’à Arnaud Wagnier, ne pouvait empêcher l’image
d’Edouard Durieux de resurgir à tout bout de champ. Oui, elle
s’en voulait terriblement. Un individu qui lui avait fait tant de
mal.
      « Arnaud, je vous en prie, faites-moi oublier Edouard. »
      Arnaud était gentil, rempli de sentiments généreux. Ne
regardant pas sur un service rendu. Il l’avait sortie de l’ornière.
Elle ne l’oublierait pas.
      Il n’avait pas hésité à se dresser contre sa mère. Rien que
pour elle. En plus, il l’aimait d’un amour fou. Avec lui, elle serait
heureuse et comblée. Sans oublier qu’il accepterait l’enfant,
sans hésitations. Il le lui promis à maintes reprises.
      « Moi aussi, je finirai par l’aimer, pensa-t-elle. Nous
connaîtrons le bonheur, tous les deux. »



                                  253
      Sa décision était prise. Elle acceptera sa demande en
mariage.
      « Si tel doit être mon destin, pourquoi devrai-je lutter
contre? »
      Et André. Mon dieu, elle l’avait presque oublié. Comme la
vie peut être étrange, parfois. Cet ouvrier charpentier qui
arrivait tout droit de Paris, et qui n’avait pas grande éducation,
était devenu son confident.
      Seulement, il l’avait forcée à s’éloigner d’Arnaud. Et tout
ce qu’il trouvait à dire était:
      « Vous n’avez pas à vous en faire. S’il vous aime vraiment,
il viendra vous voir. Laissez faire le temps. »
      Elle aurait pu lui en vouloir. Elle aurait pu le haïr. Pourtant,
ce fut le contraire qui se produisit. Ils apprirent à se connaître. A
se raconter eux-mêmes. Et finalement, eurent de la sympathie
l’un pour l’autre.
      Et André? Que penserait-il de ce mariage? Il serait contre,
probablement.
       C’était dans sa nature.
      « Il ne sera pas gêné par le fait que je veuille profiter d’un
mariage pour élever mon enfant, mais plutôt par le fait
qu’Arnaud soit issu d’une famille riche.. La grande bourgeoisie,
quoi. Des banquiers, qui plus est... Je l’entends dire d’ici : « Ma
pauvre, vous n’êtes pas de son monde. Vous ne serez jamais
acceptée par la vieille Wagnier... » Tant pis, je me passerai de
son avis. Après tout, j’irai vivre avec Arnaud, pas avec lui. »




                                 254
            TROISIEME        PARTIE




            CHAPITRE         QUATRE

Comment André fit la connaissance de Marie.



                       255
      André, pour en venir à lui, avait trop mangé, et à partir de
là avait décidé de se refaire une santé en marchant un peu. Il
ne connaissait pas Cornimont. Il en profiterait donc pour aller à
la découverte du village.
      En descendant le Pont du Gouffre, il croisa un groupe de
jeunes qui riaient de bon coeur. Deux garçons et une fille. Ils
échangèrent des formules de politesse.
      André continua à descendre le Pont du Gouffre.
Il longeait le ruisseau qui, à cette époque de l’année, était
presque à sec.
      Arrivé au carrefour, il prit sur sa droite pour se rendre vers
le centre.
      Il marchait tranquillement, regardant les maisons des
entrepreneurs et notables, et les cités des ouvriers. Tous étaient
dans leur jardin, sarclant les mauvaises herbes.
      Dans la rue, pas grand monde. Quelques jeunes comme
ceux rencontrés tout à l’heure. En arrivant près de la gare, il
regarda le café de la place. Il décidé de s’installer à une table
au dehors, et il commanda un verre de vin rouge.
      Pas loin de lui, quelques vieux parlaient de l’époque
actuelle regrettant leur jeunesse, et ils prétendaient que les
temps avaient bien changé.
      L’attention d’André fut bientôt attirée par un jeune couple
qui venait de la gare. Lui, par son habillement chic, avait l’air
d’un fils à papa. Mais, il avait une sale bobine. Elle, était
habillée plus sobrement. Un peu moins aisée, aurait-on dit.
      Elle avait une magnifique chevelure blonde sur un joli
visage dont le point fort était deux yeux bleus, tellement
bleus... A vous faire rêver! Au fur et à mesure qu’ils se
rapprochaient du bistrot, André put discerner une vague
dispute. Ils n’avaient pas l’air de s’entendre à merveille.
Quand ils passèrent devant lui, le gars disait:
      - Puisque je te dis qu’il s’agit d’un malentendu.
      Elle de répondre:
      - C’est toujours ce qu’on dit dans ces cas-là!
      - Ecoute-moi quand je te dis la vérité.
      - Vous, les hommes, vous ne savez que vous complaire
dans le mensonge.




                                256
      André n’entendit plus rien d’autre. Le couple s’était
éloigné. Mais il ne le quittait pas des yeux. Il était arrivé au bout
de la rue.
      Maintenant, il ne voyait plus le couple, mais sans savoir
pourquoi il pensa que la conversation avait dû s’envenimer;
monter d’un cran. Aussi, il régla sa consommation, et sortit
aussitôt, prenant la direction empruntée par le couple.
      Alors, il vit le type lever la main sur la jeune fille. Il allait la
frapper, c’était certain. Oui! Il la frappa de toutes ses forces.
Sous le coup, elle recula jusqu’au mur d’une maison, et se mit
à pleurer.
      Le sang d’André ne fit qu’un tour. Il courut vers eux à
toute vitesse. Une petite voix intérieure lui murmurait:
      « André, tu ne vas encore pas t’occuper de ce qui ne te
regarde pas. »
      N’était-ce pas sa spécialité de se mêler des affaires des
autres?
      Il rattrapa le quidam, l’empoigna par le col de sa
chemise. Son poing était levé.
      - Non, non, cria la jeune fille.
      - Pourquoi, non? Il le mérite, pourtant.
      - Cela ne servirait à rien de lui faire du mal.
      - Il vous en a fait, lui.
      - Voyons, monsieur...
      - Je ne supporte pas de voir frapper une femme.
      - Laissez-le, je vous en prie.
      - Bon, je suis à vos ordres.
      André le relâcha aussi brutalement qu’il s’était emparé
de lui, si bien que le triste individu, titubant, quitta le trottoir
pour se retrouver sur la route.
      - Je m’en vais, bredouilla ce dernier. Je n’ai plus rien à
faire ici.
      - Attends, attends, pleurnicha la blonde. Tu ne peux partir
ainsi. Nous allons nous expliquer.
      Il ne l’écoutait pas. Il ne cessait de marmonner.
      - Je m’en vais... oui, je m’en vais.
      La jeune fille pleurait à grosses larmes. Un véritable torrent.
      - Me voilà beau, susurra André. Aie, aie, aie. J’espère
qu’elle va bientôt s’arrêter...
      Malgré ses pleurs, la demoiselle gardait en elle une
profonde colère qui ne tarda pas à déferler sur André.
      Elle lui martelait la poitrine de coups de poing furieux tout
en criant:



                                   257
     - De quoi vous êtes-vous mêlé, hein? J’aurais pu tout
arranger. Maintenant, il est parti.
     - Regardez les choses en face. Un homme qui vous frappe
ne vous mérite pas.
     Elle parut réfléchir avant de prononcer:
     - Oui, peut-être avez-vous raison!
     Elle le regarda sans pudeur, et se dit qu’il n’était pas mal,
ce garçon. Pas mal du tout.
     - Et si nous en profitions pour faire connaissance, proposa
André.
     - Pourquoi?
     - Disons, parce que je ne connais personne à Cornimont.
     Elle se jeta à l’eau, aussitôt.
     - Je m’appelle Marie Lambert; et vous?
     - André Delacroix.
     - J’ai l’impression que vous n’êtes pas de chez nous.
     - Gagné. Je viens de Paris.
     - Ben, dites donc, vous avez fait un sacré voyage. Vous
avez de la famille, dans la région?
     - Je suis chez les Brévand... Aimé était mon ami.
     - Mon Dieu, oui! Pauvre Aimé.
     - Le connaissiez-vous?
     - Oui. Nous sommes sortis deux ou trois fois ensemble.
Mais, ça ne marchait pas entre nous. Moi, je voulais qu’il me
parle d’amour, et lui n’avait en tête que de faire le tour de
France et voir la capitale. Je suppose que c’est à Paris que
vous vous êtes connus.
     - En effet. C’est à Paris que nous avons fait connaissance...
Dites-moi, ce type brutal, qui est-ce?
     - Raoul.
     - On peut savoir ce que vous lui avez trouvé? Vous, vous
êtes belle, et lui, il est moche comme un pou.
     - Il ne faut pas juger quelqu’un sur son apparence
physique. Quand je l’ai connu, il était gentil et serviable. Plein
de petites attentions à mon égard. Une jeune fille ne reste pas
insensible à de telles choses... Oh, mais, je réalise que je ne
vous connais pas et voilà que je vous raconte ma vie.
     - Vous me racontez votre vie parce que ça vous fait du
bien.
     - Raoul n’est pas un mauvais bougre.
     - Et moi, ce que j’ai vu m’en fait douter.
     - Un coup de colère, sans plus.
     - On ne frappe pas une femme.



                               258
      André s’entêtait.
      - Et puis, qui est-il votre Raoul?
      - Son nom de famille est Morillon. Son père est propriétaire
de plusieurs scieries, dans l’autre vallée.
      - Un patron, quoi!
      - Vous n’avez pas l’air d’aimer les patrons.
      - Non, pas spécialement.
      - Au fait, nous parlions de Raoul.
      - Nous parlions de Raoul, oui!
      - Bon, que je vous dise. Après le départ d’Aimé, je suis
allée danser tous les dimanches à l’auberge des Fenesses, et
c’est là que je suis tombée sur Raoul... Il m’a invitée à danser.
Mes amies m’ont fait comprendre que j’aurais eu tort de
refuser. Le fils d’un patron, c’est toujours bon à prendre. J’ai
accepté son invitation, et puis après, il m’a demandée s’il était
possible de se revoir. J’ai dit oui. Il en était tout content. Pour
ma part, j’essayais avant tout d’oublier Aimé. Je ne ressentais
pas les sensations procurées lors de ma relation avec Aimé.
      - Et pourtant, vous avez continué de sortir avec lui.
      - Par habitude. Et pour faire plaisir à mes parents. Ils
voyaient d’un bon oeil une union avec le fils d’un sagard.
      - Merde alors! Y en a marre de toujours entendre parler de
mariage de convenance. Vous l’aimez oui ou non?
      - Non, je ne l’aime pas, reconnut Marie.
      - Et vous seriez prête à foutre votre vie en l’air uniquement
pour faire plaisir à votre père et à votre mère.
      - Ne m’accablez pas, je vous prie.
      - Que s’est-il donc passé avec ce Raoul Morillon pour qu’il
vous gifle de la sorte?
      - Une histoire toute bête. Un cousin de Gérardmer était
venu passer le dimanche à la maison. Etant donné qu’il ne
m’avait pas vue depuis des années, il fut étonné de voir que
j’avais embellie à ce point, et de ce fait, me fit la bise sur les
deux joues. C’est à ce moment qu’arriva Raoul. Il eut, je dois
vous le dire, une de ces crises de jalousie! Je le voyais dans un
état pareil, pour la première fois. J’ai eu beau lui expliquer que
mon cousin était resté loin de chez nous pendant longtemps,
que ses baisers étaient fraternels, il n’a pas voulu m’écouter. Il
s’est laissé emporter par une jalousie malsaine, s’éloignant de
tout bon sens.
      - Drôle d’individu.
      - Le plus grave est qu’il s’est vengé. A la première
occasion qui s’est présentée, il a fait la cour à une de mes



                               259
meilleures amies, et lorsque je les ai surpris en train de
s’embrasser, il a prétendu avec un sans-gêne insultant, que
c’était un malentendu.
      - Peut-être reviendra-t-il vers vous, qui sait?
      - Je ne le crois pas. Il a sa fierté. Dans sa famille, on
n’aime pas passer pour des vaincus.
      - Il ne vous aime pas alors.
      - Je ne sais pas, je ne sais plus... Et puis, à y bien réfléchir,
je ne désire plus le revoir. Oui, c’est ça, je ne veux plus qu’il
revienne... Ce sont mes parents qui vont en être malheureux.
      - Pensez à votre bonheur, Marie... Ils font quoi, vos
parents?
      - Mon père est menuisier-ébéniste. Il fait aussi un peu de
charpente.
      - Quelle coïncidence!
      - Que voulez-vous dire?
      - Votre père et moi, nous faisons le même métier. Je suis
également menuisier, spécialisé dans la charpente. Aimé et
moi avions le même patron. J’étais arrivé avant lui à Paris, si
bien que j’ai pu lui faire découvrir la ville. Nous n’avons pas
tardé à devenir les meilleurs amis du monde.
      - Et vous êtes arrivé à Cornimont.
      - Il le fallait. Je devais ramener Rosalie dans sa famille et
annoncer le décès d’Aimé.
      - C’est vrai, oui! Rosalie avait fait une fugue.
      - Elle se trouvait à Epinal, la pauvre. Après avoir connu
une malheureuse aventure amoureuse, elle était devenue
femme de chambre chez des gens très riches. J’ai réussi à la
persuader de revenir. A présent, elle est chez les siens.
      Tout en discutant, Marie et André marchaient, marchaient
presque sans s’en rendre compte, si bien qu’ils étaient arrivés à
l’autre bout du village.
      - Vous leur avez rendu un fier service à la famille Brévand,
dit Marie.
      - J’en suis heureux et fier, je le reconnais.
      - Excusez-moi, monsieur, mais...
      - Pas de monsieur, Marie. Appelez-moi André.
      - D’accord, André. Je voulais dire que l’heure tourne, et
j’ai promis à mes parents de rentrer d’assez bonne heure.
      - Vous habitez loin?
      - Non, près de la place de l’église. Nous sommes passés
devant. L’atelier de mon père se trouve à une centaine de
mètres de l’église.



                                 260
     - Alors, redescendons.
     Marie avait confiance en ce jeune homme. Et bien
qu’elle n’osait pas se l’avouer, il lui plaisait énormément. Un
sentiment plus fort que ceux qu’elle avait connu jusqu’à
présent.
     - Allez-vous bientôt repartir pour Paris?
     - Je ne sais pas.
     - Vous ne savez pas?
     - Je vous regarde Marie, et du coup, il me semble que je
n’ai plus envie de partir.
     Elle se sentit rougir.
     - Mais, et votre travail?
     - Pas de problèmes. Un gars de ma trempe trouve toujours
du boulot. J’aimerais vous revoir, Marie.
     - Moi aussi, André, j’aimerais vous revoir, dit-elle sans
hésiter.

      *****************************************************************
***

      L’angélus était passé d’une bonne quinzaine de minutes,
lorsqu’Adeline, le coeur gros, alla voir Stéphanie qui gardait les
vaches. Tout en ayant un oeil sur le troupeau, la gamine jouait
avec une poupée de chiffons.
      Adeline se pencha sur sa fille, et la prit dans ses bras.
      - Ma chérie, je suis vraiment une mère ingrate. Depuis la
fin du repas, je t’ai laissée seule à garder nos vaches. Par un si
beau jour de fête.
      - Mère, ce n’est pas grave, vous savez. Vous l’avez fait
avant moi, mes frères et sœurs aussi, seulement...
      - Seulement quoi?
      - D’habitude, Huberte vient me voir, et nous jouons
ensemble.
      - Elle n’est pas venue, alors?
      - Non, pas cette fois-ci.
      - La prochaine fois, on ira la chercher. Tu es d’accord?
      - Bien sûr.
      - Viens! Honorin et Jean-Claude vont rentrer le troupeau.
Allons voir à la cuisine ce que préparent Mathilde et Germaine
pour le souper.
      En entrant dans la cuisine, Adeline ne vit pas Frédérique.
Elle avait dû rechercher le calme et la tranquillité. Et se lancer
dans la lecture d’un livre de Victor Hugo. Frédérique étant une



                                  261
personne prisant l’exactitude, elle ne tarderait pas à
descendre pour le souper.
      Adeline ne se tracassait pas non plus pour son mari. Elle
l’avait vu en train de somnoler sous le tilleul. Celui-là, l’odeur
du vin lui ferait reprendre ses esprits. Par contre, elle ne voyait
pas ses enfants. Elle demanda à Germaine et Mathilde:
      - Vous n’avez pas vu les jeunes, par hasard?
      - Rosalie est descendue de sa chambre, lui apprit
Mathilde. Je l’ai vue donner à manger aux poules.
      - Comment était-elle?
      - Elle paraissait fatiguée.
      - Pauvre Rosalie!
      - Le curé serait là, plaça Germaine, il nous dirait que c’est
le poids de sa faute.
      - Nous ne sommes pas à l’église, se fâcha Adeline. Laissez
l’abbé Gallibier là où il est. Personne n’est parfait sur cette
terre, et nous ne pouvons pas nous permettre de juger
Rosalie... Et les amoureux, ils se cachent ou quoi?
      - Bénédicte a dû montrer les environs à Romain, dit
Germaine. A mon avis, ils ne sauraient tarder.
      - Je l’espère.
      - Le jeune Delacroix, lui, n’est toujours pas rentré, annonça
Mathilde.
      - Encore pas? Que diable, il ne faut pas une éternité pour
visiter Cornimont... Et puis, nous comptons sur lui pour mettre le
feu à la chavande, lorsque la nuit sera tombée.
      Ce que l’on ignorait, c’était qu’André, revenant de
Cornimont, et contrairement à son habitude, marchait d’un
pas lent, tant il avait dans la tête, l’image de la jolie Marie
Lambert. Il revoyait ses blonds cheveux soyeux lui barrer le
front, disposant ainsi d’un charme indiscutable.
      Il pensait à elle, et il en avait des pincements au coeur.
      Il pensait à elle, et déjà, il n’avait plus qu’une hâte; la
revoir.
      « Je ne suis quand même pas amoureux de cette fille. Ce
n’est pas possible. Je ne l’ai vue qu’une fois. Nous avons parlé,
rien de plus. Et, qu’ai-je à faire de l’amour? Mon truc à moi,
c’est de me rebeller contre les injustices, contre la misère. Sans
oublier que le père Chapuis, il m’attend à Paris, lui... Bon sang
de bonsoir... Il est vrai que je n’ai plus envie de partir... Oui,
vraiment, je veux revoir cette fille, le plus rapidement
possible. »




                               262
     Un peu avant vingt heures, tout le monde était réuni
autour de la table, et on commença à déguster la soupe de
légumes.
     Adeline était contente. En premier lieu, elle s’adressa à
André:
     - Alors, jeune homme, on peut savoir quelles sont vos
intentions? Vous nous avez assez fait languir.
     - A propos de quoi?
     - Ne faites pas l’ignorant. Je parle de votre avenir, bien
entendu.
     - Ah oui. Voilà, je ne pars plus.
     Rosalie s’écria:
     - Formidable!
     Et Adeline de renchérir:
     - Vous me donnez un grand bonheur.
     - N’exagérons rien, contra le normand.
     - Il a dû se passer un fait nouveau, alors?
     - C’est cela même, madame Adeline.
     - Si vous m’expliquiez...
     - J’ai rencontré une jeune fille charmante, et nous nous
sommes promis de nous revoir.
     - Tiens! Pour une surprise, c’est une surprise, releva Adeline.
     - Figurez-vous que je suis le premier surpris. Je ne m’y
attendais pas.
     - Et qui est cette jeune fille?
     - Marie Lambert.
     - La fille du menuisier?
     - Oui, la fille du menuisier.




                                263
                 TROISIEME         PARTIE



                 CHAPITRE          CINQ




     La conduite inqualifiable de Jean-François.




     Aux alentours de vingt deux heures, la lune obéissante
avait accompagné l’obscurité naissante, et était venue
éclairer de son halo, toute la campagne. Toutefois, Adeline
décida que le moment était venu de mettre le feu à la
chavande. En prolongeant l’attente, on ne ferait qu’engluer
les esprits dans les méandres de l’alcool.
     André s’était fabriqué une torche à l’aide d’un sarment
de bois mort. Il s’approcha doucement de l’édifice. Il y
balança la torche et recula de plusieurs mètres... Le feu prit
timidement. On pouvait lire dans le regard de l’assistance une
sorte de désappointement. Allait-elle brûler, oui ou non?


                             264
      Alors que l’on ne s’y attendait plus, le feu partit d’un seul
coup. La base de la chavande s’enflamma à grande vitesse.
Et le reste de l’édifice suivit. Quel spectacle grandiose!
      Les jeunes hurlaient de joie. André y compris. Lui, c’était la
première fois qu’il assistait à un pareil feu de joie.
      - Alors, André, qu’en pensez-vous? lui demanda Adeline.
      - Pas à dire, c’est formidable.
      Dans la demi-heure qui suivit, le groupe des jeunes
augmenta sensiblement. Les flammes se voyaient d’assez loin,
et les garçons et filles des fermes avoisinantes ne voulaient en
aucun cas manquer ce spectacle. Les parents vinrent aussi. Ils
voyaient là un bon moyen de se raconter les histoires des
vieux.
Spontanément, les jeunes se prirent par la main, et ils formèrent
une farandole tout autour de la chavande.
      - Pas trop près, criaient les parents. Vous pourriez recevoir
des éclats.
      Ils ne les écoutaient pas. Ils continuaient à chanter, à rire,
à danser. André avait été entraîné dans la farandole, presque
malgré lui. Il se trouvait pris entre un gars rieur et sans
complexes, et une fille à la face rougeaude. Il s’amusait
comme un fou.
      Installée sur un banc, Adeline regardait la scène avec
bonhomie. La joie était présente devant elle. Un feu de mille
éclats, et on se réunissait. Un feu, et on oubliait toutes les
misères, toutes les privations.
      Rosalie était assise à côté de sa mère. Elle ne participait
pas à la farandole. Notre Rosalie n’était pas une personne à
prendre de tels risques.
      - Tu ne le regrettes pas, ma chérie?
      - Regretter quoi, mère?
      - De ne pas être avec eux. Après tout, tu as à peu près le
même âge.
      - Je ne regrette rien. Je me sens bien avec ma famille. Et
je suis si contente qu’André ait choisi de rester. Je l’aime bien,
vous savez. Il est un peu comme un frère.

     ****************************************************************

     Jean-François Courroy, lui, s’était remis à boire; et de plus
belle. Envolée, la gueule de bois de l’après-midi. Envolée, la
migraine. Envolées, les bonnes résolutions.




                                 265
      Ce feu qui éclairait tout Travexin était une fête permettant
de revoir certaines têtes. Des gens que l’on avait perdu de vue
depuis plusieurs mois, voire plus d’une année.
      Jean-François profitait de ces retrouvailles pour boire. Il
trinquait avec tous. Quelle bonne aubaine!
      Tel le père Adrien de Ventron, avec qui il avait disputé de
mémorables parties de cartes. Tel Isidore Poirot, un autre
compagnon de jeux. Tel Emile Claudel, un passionné de
politique comme lui.
      Jean-François donc, trinquait beaucoup... Un verre ajouté
à un autre, puis à un autre, cela faisait beaucoup. Beaucoup
trop! Et à la fin du compte, ses jambes se dérobèrent sous lui. Il
prit la sage décision de s’asseoir dans l’herbe, et de regarder
brûler la chavande. Le temps de reprendre quelques forces.
      Il commençait à somnoler lorsqu’une voix derrière lui,
l’interpella:
      - Monsieur Courroy, monsieur Courroy!
      Il se retourna. Il avait l’air hébété.
      - Qu’est-ce que c’est? balbutia-t-il.
      - Vous ne me reconnaissez pas?
      - Non, je ne vois pas.
      L ‘homme qui s’assit à côté de lui, était un grand gaillard
d’un mètre quatre vingt quinze, et devait peser dans les cent
vingt kilos. Mais pas un gramme de graisse. Tout en muscles.
Une vraie force de la nature!
      Jean-François le dévisagea à plusieurs reprises. Oui, son
visage ne lui était pas inconnu. Seulement, il n’arrivait pas à lui
mettre un nom. Enervant et pénible!
        - Vous ne me reconnaissez vraiment pas?... Non... Bon...
Remarquez, je ne vous en veux pas, tant il est vrai que la
mémoire nous joue souvent de vilains tours.
      - Simplifions les choses, voulez-vous. Dites-moi votre nom.
Nous gagnerons du temps.
      - Vous avez raison, reconnut le colosse. Je suis Albert
Clément de la côte du Beu.
      - Oui, votre nom me dit quelque chose, et pourtant... Voilà
que je perds la mémoire, à présent.
      Le susdit Clément se mit en devoir de lui fournir quelques
explications.
      - Je suis à la tête d’une entreprise de transports. J’ai
implanté mes ateliers à la côte du Beu, sur un terrain racheté à
un voisin. Le tout remonte à une quinzaine d’années.
      - Oui, ça y est, je me souviens, maintenant.



                               266
      - Monsieur Courroy, vous avez été mon comptable
pendant plusieurs années.
      - Mais oui, bien sûr. Un jour, vous n’avez plus eu besoin de
moi. Comment ai-je pu l’oublier?
      - Vous m’en voulez encore?
      - Je n’en sais rien. C’est si loin. Avec le recul du temps, on
dit pouvoir oublier, pouvoir pardonner, je crois.
      - Ne pensez surtout pas que je n’étais pas satisfait de votre
travail; loin de là. Mais comprenez-moi; le plus jeune de mes
frères cherchait du travail, et comme il s’y connaissait en
chiffres, je l’ai pris à mon service.
      - Et à ce propos, il travaille comme vous le souhaitez?
      - Le terme exact est travaillait.
      - Oh, pourquoi? Lui serait-il arrivé un malheur?
      - Non, non.
      - Alors?
      - Mon frère ne travaille plus pour moi, c’est tout.
      - Vous n’avez plus voulu de lui?
      - Absolument pas. Il est parti de lui-même.
      - Tiens donc!
      - Vous savez, mon frère est beaucoup plus jeune que moi.
Ce travail l’ennuyait.
      - Et que fait-il?
      - Il a le goût de l’aventure, ce crétin. Il n’a rien trouvé de
mieux que de s’engager dans l’armée. Aux dernières
nouvelles, son régiment se trouvait dans les colonies, quelque
part en Afrique.
      - Au moins, il aura fait un beau voyage.
      - Pour sûr.
      - L’avez-vous remplacé?
      - Non, pas encore. Pour le moment, je m ’occupe de tout.
Ce n’est pas facile, je vous l’assure.
      - Je veux bien vous croire. La comptabilité n’est pas chose
aisée. Je sais de quoi je parle.
      - Aussi, lorsque j’ai appris que vous organisiez une petite
fête avec cette chavande, je n’ai pu résister à l’envie de venir
vous voir.
      - C’est gentil de votre part.
      - Ma visite n’est pas désintéressée. Je voudrais que...
      Jean-François lui coupa la parole.
      - Oui, j’ai compris. Vous voudriez qu’à nouveau, je vous
fasse vos comptes, comme par le passé. Est-ce que je me
trompe?



                                267
      - Non, vous ne vous trompez pas. Toutefois, si vous refusiez,
je ne vous en tiendrai pas rigueur. Je n’oublie pas que c’est
moi qui vous ai fait faux bond. Une réaction de négation de
votre part ne pourrait s’inscrire que dans la plus pure des
logiques.
      - Décidément, c’est la journée, constata Jean-François.
Dans l’après-midi, monsieur le maire me demandait, lui aussi,
un service... Lui, il se sent fatigué et il voudrait bien que je le
remplace aux prochaines élections municipales. Rien que ça!
Et vous, monsieur Clément, vous me sollicitez pour vos
comptes. Trop dans une même journée, pour un homme qui a
bu plus que de coutume; vous ne croyez pas?
      - Vous ne m’avez toujours pas donné de réponse.
      - J’accepte, voyons. Un travail ne se refuse pas.
      - Je vous en suis gré. Vous m’enlevez une sacrée épine du
pied.
      - Allez, allez, ne versons pas dans la sentimentalité.
      - Bien sûr, dit Clément.
      - Et si nous allions boire un verre?
      - Est-ce bien raisonnable? Ne venez-vous pas de me dire
que vous aviez déjà trop bu?
      - Oui, je vous l’ai dit. Seulement, nous nous devons de
sceller notre accord.
      - Alors, allons-y.
      Albert Clément avait pris le parti de ne pas froisser Jean-
François. C’était déjà un miracle qu’il ait accepté son offre. En
le contrariant, il pourrait revenir sur sa décision. Un risque à ne
pas courir.
      Sur la table, il restait un tonneau en perce. Jean-François
s’aperçut qu’Adeline ne se tenait plus à la table. Il en était ravi.
Il n’aurait pas supporté de l’entendre dire: « Tu bois trop. Ta
conduite est inqualifiable. »
      Une cruche d’eau était à leur disposition. Jean-François
s’en servit pour rincer deux verres qu’il remplit de vin.
      - A la bonne nôtre, monsieur Clément.
      - A la nôtre.
      Entre deux rasades, Jean-François demanda:
      - Quand dois-je commencer?
      - Lorsque vous le désirerez... Enfin, le plus tôt possible.
      - Demain, ça vous irait? Disons, en début d’après-midi.
      - Parfait, monsieur Courroy. Je vous attendrai. Bon, je vais
vous laisser. J’ai promis à mon épouse de revenir assez tôt. Elle




                                268
n’aime pas rester seule, la nuit. Elle a peur. Il en a toujours été
ainsi.
       Les deux hommes se séparèrent sur une poignée de
mains franche et vigoureuse.

      *****************************************************************
***

      Après le départ de Clément, Jean-François décida de
s’éloigner du feu. Les cris et les rires des jeunes lui faisaient mal
à la tête. Il marchait en zigzaguant, se trébuchant dans le
moindre petit caillou. Une fois de plus, il avait encore trop bu.
      Il contourna la ferme pour arriver au potager. Là, il dut se
cramponner fort à un poteau qui bordait le jardin pour ne pas
s’étaler dans les salades.
      Quelques mètres plus loin, sur le banc de pierre était
assise Frédérique. Elle semblait regarder les étoiles... Oui, bien
entendu, elle l’avait entendu arriver. D’ailleurs, qui ne l’aurait
pas entendu? Il ne se déplaçait pas en silence. Oh non, pas
du tout.
      Elle ne tourna pas la tête, devinant dans quel état il se
trouvait.
      Lui, la vit, et avança dans sa direction.
      - Mais, c’est notre Frédérique. Que faites-vous là, ma
belle? Toute seule dans la pénombre de cette si belle nuit
d’été.
      Elle ne répondit pas. Il n’était pas question de chercher
une provocation. La réaction d’un homme ivre est souvent
imprévisible.
      - Vous ne dites rien. Vous ne me reconnaissez pas? C’est
moi, Jean-François. N’ayez pas peur, je ne vous veux pas de
mal.
      Il prit place auprès d’elle. Alors, elle eut le réflexe de
vouloir se lever, mais il l’en empêcha en posant une main sur
son épaule. La pression était assez forte.
      - Je veux que vous restiez, Frédérique. Nous allons
bavarder gentiment.
      - Je n’ai rien à vous dire.
      - Pourquoi? Probablement parce que vous vous dites que
vous êtes trop fière pour parler à un individu comme moi.
      - Vous êtes ivre. Vous ne savez plus ce que vous dites.
      - Oui, c’est vrai, je suis ivre. Pourtant, vous vous trompez
quand vous prétendez que je ne sais plus ce que je dis. Ne



                                  269
vous en déplaise, je suis conscient de ce que j’avance, ma
toute belle Frédérique.
      Tout à coup, elle eut peur de lui. Elle voulut se lever. Mais,
à nouveau, il plaqua une main sur son épaule. La pression était
encore plus forte.
      - Non, je ne veux pas que vous partiez, je vous dis. Vous
vous sentez seule, moi aussi. Pour un soir, nous allons unir nos
deux solitudes. Qu’en pensez-vous? N’est-ce pas une bonne
idée?
      - Vous êtes fou!!!
      Il riait, riait.
      - Que voulez-vous, à la fin?
      - Parler, vous parler, c’est tout, Frédérique. Il est vrai que
nous n’avons pas eu souvent l’occasion d’avoir une
conversation en tête à tête.
      - Je n’ai rien à vous dire.
      - Je ne le crois pas.
      - Adeline est mon amie, dit-elle.
      - Je ne vois pas le rapport, contra Jean-François. Le fait
que mon épouse soit votre amie ne vous empêche pas de
discuter avec moi.
      - Si, parce que vous la faites souffrir.
      - Comment ça?
      - Par la boisson.
      - Et quoi encore?
      - Votre passion pour le jeu. Vous dépensez beaucoup
d’argent dans les jeux.
      - C’est mon argent; j’en fais l’usage que je veux.
      - Et votre famille, vous y pensez?
      - Ma famille, comme vous dites, n’a pas besoin de mon
argent pour vivre. Le Pré Brévand rapporte beaucoup plus.
      - Ce n’est pas une raison... Maintenant, laissez-moi partir.
      - Il n’en n’est pas question.
      - Pourquoi... pourquoi?
      - Parce que vous me plaisez énormément, Frédérique.
      Elle en fut suffoquée. Impossible de bouger. Incapable de
prononcer un seul mot. Elle était comme paralysée. Et voilà
qu’il approchait son visage du sien, cherchant ses lèvres. Il
l’embrassa brutalement, sauvagement. Pas un instant, elle ne
chercha à lui résister. Et elle en eut honte. Ce ne fut que
lorsqu’il plaqua ses mains sur sa poitrine qu’elle sembla sortir de
sa torpeur.
      - Non, non, cria-t-elle.



                                270
      - Si... si. Vous allez voir comme c’est bon.
      Rendu fou de désir, il n’écoutait pas les suppliques de
Frédérique. Il avait agrippé son corsage et l’avait déchiré de
toutes ses forces. Elle se défendait du mieux qu’elle pouvait,
mais déjà, il avait fait sortir les deux seins hors du bustier. Et il les
caressa savamment. Il se pencha sur cette poitrine à la peau si
douce et si claire, et du bout de la langue lécha les deux
mamelons.
      Frédérique n’offrait plus aucune résistance. Elle était
vaincue. Vaincue par cet homme.
      Elle se rendait parfaitement compte que le désir montait
en elle. Un désir qu’elle était bien incapable de réfréner.
      Il l’embrassa à nouveau sur la bouche, alors que ses
mains s’enfilèrent sous les jupes qu’elles relevèrent jusqu’à la
taille. Des mains qui partirent à la conquête du sexe.
      Maintenant, Frédérique s’abandonnait totalement au
plaisir.
      Voilà de très longues années qu’elle n’avait plus fait
l’amour. Qu’elle ne savait plus ce qu’était un homme.
      Mais pourquoi fallait-il que ce fut lui, Jean-François
Courroy?




                                  271
                   TROISIEME         PARTIE




                   CHAPITRE          SIX




     Comment Frédérique mit Adeline dans la confidence.




      Ce ne fut que beaucoup plus tard que Frédérique reprit
tous ses esprits. Après le départ de Jean-Frrançois, elle resta
prostrée sur le banc du potager pendant de longues minutes,
se cachant la face dans le creux de ses mains. Tout son être
était empli de honte. Pourquoi l’avait-elle laissé faire? Pourquoi
n’avait-elle pas réagi?
      Oui, elle s’en voulait.
      Elle aurait dû éprouver du dégoût devant cet homme qui
sentait le vin. Pourtant, pas une seconde, elle n’avait pu
réfréner ce désir qui était monté en elle. Un désir trop
longtemps refoulé. Un désir qui, après tant d’années
d’abstinence, avait explosé d’un seul coup.
      Alors, elle revoyait Jean-François lui déchirant sa culotte,
et son visage descendant sur son sexe. Et sa langue experte


                               272
venant lui lécher les lèvres de sa féminité. En proie au plaisir,
elle avait gémi, gémi...
       Lorsque l’homme s’était relevé, elle était toute
pantelante.
       Tout en l’embrassant dans le cou, il l’avait obligée à
défaire les boutons de sa braguette. Sans réfléchir, elle lui avait
obéi. Le pantalon avait chuté, et ce fut elle-même qui lui
enleva la culotte, en la faisant glisser sur les cuisses. Alors, elle
put se saisir de sa verge, lui imprimant un incessant va et vient.
       Elle revoyait aussi le moment où la maintenant par les
fesses, il la souleva du banc pour la pénétrer avec force.
       Frédérique ferma les yeux. Elle voulait tout oublier. Elle
voulait sortir de ce cauchemar. Mais, le pourrait-elle?
       A la vérité, elle pensait qu’il serait vain de se laisser bercer
par de telles illusions. A n’en pas douter une seconde, cette
soirée ignominieuse resterait à jamais gravée dans sa mémoire.
Et Adeline? Ne pas oublier Adeline. Adeline, son amie. Adeline
qui avait tant fait pour elle. Et elle, Frédérique Morand, venait
de la tromper de la plus ignoble des façons.
       « Il faut que je lui dise... Il faut qu’elle sache... Qu’elle
sache tout ce qui s’est passé. Peu importe ce qui s’ensuivra. Et
si elle devait me chasser, ce sera tant pis pour moi. Je ne puis,
hélas, me résoudre à vivre le restant de mon existence avec
pareil fardeau. Oui, je dois le lui dire, quoi qu’il m’en coûte. »
       Frédérique remit de l’ordre dans ses vêtements, et quitta
le banc du potager. Elle regarda autour d’elle, mais elle
n’avait plus à s’en faire. Jean-François avait disparu depuis
longtemps.
       La jeune femme se dirigea vers la ferme, et entra dans la
cuisine. Par chance, Adeline n’était pas encore couchée. Elle
se lavait les mains sur l’évier.
       Au bruit des pas, elle se retourna et vit Frédérique. Elle eut
un sourire, et lui dit:
       - Tiens, tiens, mon amie, toujours debout! Je ne vous voyais
plus, aussi en ai-je conclu que vous étiez partie vous coucher.
       - Je m’étais isolée de la foule.
       - Vous avez l’air grave des mauvais jours, Frédérique.
Vous, vous n’êtes pas heureuse de vivre, on dirait.
       - Il faut que je vous parle, Adeline.
       - On ne peut pas attendre demain? Je suis fatiguée.
       - Demain, je n’en n’aurai plus le courage.
       - Et ben...
       - C’est grave, en effet.



                                 273
      - Asseyons-nous, et discutons, alors... Qu’avez-vous de si
important à me dire?
      - Je ne sais comment l’expliquer. La chose est si délicate.
      - Parlez, dépêchez-vous! Ne voyez-vous pas que je tombe
de sommeil? Il me tarde d’aller me coucher. Si vous ne pouvez
pas trouver vos mots, remettons à demain.
      - Je vous le dis, demain, il sera trop tard.
      - Alors, parlez!
      Frédérique se jeta à l’eau.
      - Il s’agit de votre mari.
      - Qu’est-ce qu’il a encore fait, celui-là?
      - Il s’est jeté sur moi, dit-elle, en baissant la tête.
      - Il s’est jeté sur vous? Voulez-vous dire qu’il a essayé
d’abuser de vous?
      - Il n’a pas essayé. Il l’a fait.
      Frédérique était au bord des larmes.
      - Ce n’est pas possible. Comme vous avez dû souffrir.
      - Je ne suis qu’une misérable.
      - Pourquoi? Vous êtes la victime, non?
      - Vous ne comprenez pas. Je l’ai laissé faire. Je n’ai rien
fait pour l’en empêcher. Je vous ai trahie, Adeline.
      - Ma pauvre chérie!
      - Je dois tout vous avouer. TOUT. J’y ai même éprouvé du
plaisir. Je ne savais plus ce que je faisais. Je n’arrivais plus à me
raisonner. Je ne suis qu’une misérable, oui. Vous pouvez me
mépriser, vous en avez parfaitement le droit.
      - Ne racontez pas de bêtises. Vous êtes mon amie, et vous
le resterez. Je ne vous mépriserai pas.
      - Après ce que je vous ai fait? Non, je ne mérite plus votre
amitié, ni votre confiance.
      - Ecoutez! Désirez-vous que je vous livre le fond de ma
pensée?
      - Bien entendu.
      - Ce qui s’est passé entre vous et Jean-François n’a
aucune espèce d’importance. Vous devez me croire. Vous me
connaissez, je ne cultive pas l’art du mensonge.
      - Il s’agit de VOTRE MARI.
      - Oui, et après... Nous n’avons plus fait l’amour depuis
belle lurette. Il n’y a que les apparences dans notre couple, et
vous le savez très bien.
      - Quand même, j’ai honte.
      - Vous ne devez pas avoir honte, dit Adeline... Moi, je vous
ai déjà pardonnée.



                                274
      - Adeline, il me semble que vous prenez ce fait un peu
trop à la légère. Je pense que ma place n’est plus parmi vous.
Je ne le mérite plus. Je vais m’en aller.
      - Vous êtes folle. Je ne veux pas que vous vous en alliez.
D’ailleurs, personne ici, ne le souhaite. Nous vous aimons tous
beaucoup. Vous nous feriez beaucoup de mal en vous allant.
      - Bon sang, j’aurais pu lui résister. Le mordre, le griffer, le
gifler. Eh non, je l’ai laissé faire. A croire que j’attendais ça
depuis longtemps. Ne vous rendez-vous pas compte que j’ai
du mal à le supporter?
      - N’y pensez plus, et tout ira bien. La vie nous appartient;
pensons à l’avenir.
      - Je suis désolée, mais je ne vois pas les choses sous le
même angle.
      - Disons que ce fut un malheureux concours de
circonstances. L’expérience que vous venez de vivre fait,
désormais, partie du passé, et ne sera qu’un souvenir parmi
tant d’autres.
      - Adeline, Adeline...
      La maîtresse du Pré Brévand se leva pour aller chercher
un verre d’eau. Elle avait soif.
      - Que voulez-vous que je vous dise encore?, fit-elle d’un
ton sec... Je ne sais qu’une chose. Je désire vous garder, un
point c’est tout. Et je puis vous promettre que j’aurai tôt fait
d’oublier ce qui s’est passé entre vous deux.
      - Et si ça venait à se savoir?
      - Personne n’en saura jamais rien. Un secret entre vous et
moi.
      - Et Jean-François, il ne dira rien?
      - Oh non, il ne s’en vantera pas. Je ne le vois pas en train
de raconter son exploit sous tous les toits.
      - Puissiez-vous dire vrai!
      - Ayez confiance en moi. Vous verrez, il n’y aura rien de
changé. Maintenant, j’aimerais que vous répondiez à une
question.
      - Je vous écoute.
      - Auriez-vous vraiment l’intention de quitter le Pré
Brévand?
      - Non, Adeline. C’est impossible. Je ne m’en irai que si
vous me chassez. J’ai refait ma vie chez vous. Je ne me vois
pas aller ailleurs.
      - Vous voyez bien!
      - Pourquoi a-t-il fallu que..?



                                275
    - Tatata... fini pour aujourd’hui. Nous allons nous coucher.
Nous en avons besoin, toutes les deux.

      *****************************************************************
***

      Jean-François passa toute la journée du lundi chez Albert
Clément, le voiturier de la côte du Beu. Il s’était enfermé dans
le bureau situé au dessus des hangars, et il avait remis de
l’ordre dans les comptes du saulxuron. Outre les comptes, il
s’était ingénié à régulariser le courrier, car Clément avait
énormément de courrier en retard. Principalement au niveau
administratif.
      Jean-François avait pris sur lui de répondre à ces
administrations quémandant soit un renseignement, soit une
cotisation quelconque, faute de quoi le sieur Clément se
verrait pénalisé.
      Le voiturier n’accusa pas le comptable de s’être mêlé de
ce qui ne le regardait pas. Bien au contraire, il le remercia
d’avoir pris une telle initiative.
      Il y avait tellement de travail qu’on le garda pour le repas
de midi et celui du soir.
      Les deux hommes conversèrent sur divers sujets. La
politique, la rancoeur sur les prussiens, et l’avenir du pays face
à un nouveau siècle...
      Lorsque Jean-François se décida à rentrer à la ferme, le
soleil était déjà passé de l’autre côté de la colline. La nuit
n’allait pas tarder à tomber. Il pressa le pas. Il se sentait las. Il
n’avait pas encore récupéré d’hier. Il avait beaucoup bu. Il en
avait tout à fait conscience. Plus les années passaient, plus il
avait du mal à récupérer.
      « Tu deviens vieux, mon a mi. Tu deviens vieux. »
      Si, au début, il avait trouvé l’excuse de la mésentente
conjugale pour boire, il devait se rendre à l’évidence qu’au fil
des jours, il s’était habitué à l’alcool pour ne plus pouvoir s’en
passer. Il était dans l’incapacité de refuser un verre de vin.
Aujourd’hui, pas de problèmes. Il n’avait bu que deux ou trois
verres en mangeant.
      Arrivé en haut du Pont du Gouffre, il distingua la toiture de
la ferme du Pré Brévand. Ouf, il allait bientôt pouvoir se
reposer. A son passage, l’épicier le salua d’un bref signe de la
tête.




                                  276
      Au domaine, il ne vit personne. On ne l’attendait pas. Il en
avait l’habitude.
      Mais là, il se trompait. Aujourd’hui, exceptionnellement,
quelqu’un l’attendait. Et ce quelqu’un, c’était son épouse.
      Adeline s’était installée devant la fenêtre de la cuisine, et
brodait un napperon à la main.
      - Encore au travail, ma mie! lança Jean-François en
refermant la porte derrière lui.
      - Je termine de broder un napperon que je destine à
Bénédicte. Eh oui, une mère digne de ce nom se doit de
pourvoir aux trousseaux de ses filles.
      - Bon, dans ce cas, je ne vais pas t’importuner plus
longtemps. Je monte me coucher.
      - Un instant, monsieur Courroy, un instant.
      - Que se passe-t-il?
      - Nous avons à parler, toi et moi.
      - Est-ce si important?
      - C’est important et grave.
      - Je te vois venir avec tes grands yeux. Tu vas encore
m’enguirlander.
      Adeline posa son ouvrage sur la table, et se tourna
complètement vers son mari.
      - Qu’as-tu fait de ta soirée, hier? interrogea-t-elle.
      - Comme si tu ne le savais pas! Tu m’as vu, non? J’ai bu,
beaucoup même.
      - J’ai vu que tu avais bu, naturellement! Après, qu’as-tu
fait?
      - Je ne me souviens plus. Je suppose que j’ai dû aller
cuver mon vin, quelque part, à l’abri des regards indiscrets.
      - Tu ne t’en souviens plus. Oui, bien sûr, j’aurais dû m’en
douter. Moi, je vais te dire ce que tu as fait. Tu t’es conduit de
façon ignoble, ignominieuse, scandaleuse. Tu as commis un
acte que la morale réprouve... Naturellement, tu as oublié.
C’est un peu trop facile, non?
      - Je ne comprends pas, Adeline.
      - Comme à chaque fois que tu as bu. Quel beau rempart
que l’alcool!
      - Si tu me disais, au moins, ce que l’on a à me reprocher.
      - Ce n’est pas beau à entendre.
      - Je m’en fous. Dis-le moi!
      - TU AS PROFITE DE FREDERIQUE!




                               277
     - J’ai quoi? Qu’est-ce que c’est encore que ces inepties?
Moi, profité de Frédérique! Je ne comprends rien à ce que tu
racontes.
     - Mon pauvre ami! Oui, tu as profité de Frédérique. Il n’y a
pas trente six moyens de décrire un tel acte.
     Jean-François n’en croyait pas ses oreilles. Adeline
continua:
     - Si tu préfères; tu lui as sauté dessus, et tu lui as fait
l’amour. C’est clair, non?
     - Tu as de ces termes, Adeline.
     - Mes termes sont de la guimauve en comparaison de la
vulgarité de ton acte.
     Il s’assit brutalement, presque malgré lui, tant l’absurdité
de la nouvelle apprise par Adeline était énorme.
     - Moi, j’aurais fait l’amour à Frédérique Morand. Cette
grande bringue avec ses airs de dame, qui me toise sans
cesse. Et qui passe le plus clair de son temps, le nez dans les
bouquins. Ridicule!
     - Et pourtant!
     - C’est elle qui te l’a dit?
     - Oui, c’est elle. Qui veux-tu que ce soit?
     - Et tu es réellement sûre qu’elle t’ait dit la vérité?
     - Je n’ai aucune raison de douter de sa parole. D’autant
plus qu’elle ne m’a jamais menti.
     - Il ne t’est pas venu à l’idée que cette mijaurée a peut-
être voulu faire son intéressante.
     - Jean-François!
     - Ah oui, j’oubliais. Il ne faut pas toucher à mademoiselle
Morand. C’est la meilleure amie de madame. Elle n’a jamais
pu me sentir, ta Frédérique, aussi je ne serais pas étonné
qu’elle veuille débiter des âneries sur mon dos.
     - Si tu avais vu dans quel état elle se trouvait, tu penserais
autrement. Elle était au bord des larmes, et pas loin de la crise
de nerfs. Elle parlait même de nous quitter.
     - Alors, bon débarras.
     - Il est hors de question qu’elle s’en aille. S’il y en a un qui
doit partir, ce sera toi. Mets-toi ceci dans la tête.
     Adeline s’était emportée. Lui était devenu livide, blanc
comme un cierge d’église.
     Dans les minutes qui suivirent, un silence oppressant,
angoissant, s’était imposé. L’effet de choc passé, Jean-
François recouvra l’usage de la parole.




                                278
      - On en est là, donc... Bravo, ma chère épouse! Bravo! A
ce que je vois, entre ton mari et l’ancienne préceptrice des
enfants, tu as choisi. Je n’en reviens pas.
      - Un mari qui a un comportement abominable. Le jeu
passait, le vin un peu moins, mais ça, je ne l’accepte pas.
      - Comment peux-tu être sûre qu’elle ait dit la vérité?
      - Je te l’ai dit. Je n’ai aucune raison de mettre sa parole
en doute. J’ai toujours eu confiance en elle. Nous la
connaissons bien. C’est une personne qui prône la franchise.
      - Elle ne s’est pas défendue?
      - Non, elle ne l’a pas fait.
      - Pourquoi? Elle aurait dû se défendre, se battre,
m’empêcher d’aller jusqu’au bout.
      - Disons qu’elle a été prise au piège du désir et du plaisir.
Elle a perdu tout contrôle, quoi!
      - Et merde! L’horrible Courroy a encore frappé.
      - N’ironise pas, s’il te plaît. Je n’apprécie pas. Maintenant,
elle souffre à cause de toi. Mon dieu, comment as-tu pu
commettre une chose pareille?
      - Je pourrais peut-être aller la trouver. Lui dire que je ne
me souviens de ce qui s’est passé. Lui dire que je regrette
vivement cet état de choses.
      - Surtout pas. Je ne pense pas qu’elle accepte de te
rencontrer. Encore moins de te parler. Si nous suivons une
certaine logique, elle fera tout pour t’éviter, pour t’ignorer.
      - Ce n’est pas croyable?
      - Qu’est-ce que tu croyais? Qu’on allait te sauter dans les
bras?
      - On ne va tout de même pas vivre en se faisant
continuellement la guerre.
      - Ecoute! Je suis la seule personne à être au courant de
« l’incident. » Estime-toi heureux! Je ne tiens pas à ce que
d’autres en soient informés... Encore un point. Tu es mon
époux, et par conséquent, ta place est ici. Je ne te chasserai
pas du domaine. Seulement, il faut que tu saches que si tu
veux partir, je ne te retiendrai pas.
      Jean-François prononça:
      - Madame Courroy, vous êtes trop bonne et trop aimable.
      - Encore ton ironie.
      - C’est à peu près tout ce qu’il me reste, non?
      - Ce que tu peux être énervant, à la fin.
      - As-tu autre chose à me dire, femme?
      - Non, je t’ai tout dit.



                                279
         Jean-François se leva péniblement, et se dirigea vers la
porte.
         - Bon, je vais aller me coucher. Je suis si fatigué, si
fatigué...
         - Tu as raison. Ne dit-on pas que la nuit porte conseil?
         - Oui, c’est ce qu’on dit, en effet.
         Jean-François monta à la chambre. A peine allongé sur le
lit, il s’endormit.
         Adeline, quant à elle, sortit pour prendre le frais.
         Elle se sentait si seule, si triste.




                  TROISIEME     PARTIE.




                              280
                   CHAPITRE        SEPT.




                   20    JUILLET....




      Malgré une certaine bonhomie et une ironie quasi-
omniprésente, Jean-François n’était pas dans ses petits souliers.
Non, il n’en menait pas large. Bien que son visage ne reflétait
nulle trace de profonde déception, il n’en demeurait pas
moins qu’il avait souffert des paroles d’Adeline. Celles-là
mêmes qui furent prononcées au lendemain de l’anniversaire.
      Depuis, il n’avait plus eu de conversations avec elle. Ou si
peu. Quelques mots au petit déjeuner ou au repas de midi.
Quelques mots furtifs sur la pluie et le beau temps.
En ce qui concernait Frédérique, elle s’enfermait dans le
mutisme le plus total lorsqu’elle se trouvait en sa présence. Les
autres ne s’étonnèrent pas de ce comportement, car il n’était
pas rare de voir mademoiselle Morand perdue dans ses
pensées.
      Adeline, pour sa part, en était satisfaite, car elle voulait à
tout prix éviter la divulgation de cette histoire sordide. Moins de
gens seraient dans la confidence, mieux on s’en porterait.
      Dès lors, Jean-François se mit à déserter le domaine. Au fil
des jours, ses absences devinrent plus fréquentes, et plus
longues. Il partait assez tôt le matin, là où le réclamait son
métier.
      Mais il ne revenait pas pour manger. Ni à midi, ni le soir.
Petit à petit, il se détachait du Pré Brévand. Il avait de plus en
plus de mal à supporter les silences de Frédérique, et
l’indifférence ou le mépris de son épouse.
      La plupart du temps, il revenait à la nuit tombée. Il
montait se coucher sans dire un mot. Il estimait, vu la situation
actuelle, qu’il n’avait plus de comptes à rendre à qui que ce
fut.


                                 281
      Il avait repris de plus belle, les parties de belote qui n’en
finissaient plus. A présent, elles ne se déroulaient plus dans les
bistrots. Il privilégiait les parties privées, chez ses clients.
      Comme, par exemple, Pierre Vaxelaire, le maire de
Cornimont. En plus de la belote, il pouvait deviser avec lui de
la politique et des élections municipales à venir.
      Et, paradoxalement, il se mit à boire moins, beaucoup
moins. Alors qu’on aurait eu tendance à supposer le contraire.
Les ivrognes ont l’excuse de nouvelles contrariétés pour boire
un peu plus.
      Jean-François, non! Il se contentait de s’évader du Pré
Brévand. Il se trouvait à son aise chez les Vaxelaire. Bien
entendu, comme on pouvait s’en douter, un jour le maire lui
demanda pourquoi il s’en allait sans cesse de chez lui. A quoi il
avait répondu qu’il ne s’entendait plus du tout avec Adeline.
Incompatibilité d’humeur. Pas plus. Pas une seule fois, il n’était
entré dans les détails.
      « Mon mariage va à vau-l’eau, avait-il dit... Bof, ne nous
lamentons pas. Ce sont des choses qui arrivent. »
      « Quel dommage, mon ami. C’est malheureux. »
      « Je n’étais pas fait pour cette vie-là. Je n’aurais pas dû
épouser une fille de la terre. »

      *****************************************************************
***

      Au soir du 20 Juillet, la vie de Jean-François se trouva
radicalement changée. Il était présent, comme à son
habitude, chez les Vaxelaire, pour une belote acharnée. Lui
faisant équipe avec le maire, et la femme de ce dernier jouant
avec le fils. Le premier mille avait été gagné par madame et
son fils. On en était au milieu du deuxième lorsque la clochette
de la porte d’entrée se mit à résonner.
      - Qui cela peut-il être? dit Pierre. Nous n’attendons
personne. Lucien, veux-tu aller ouvrir, s’il te plaît?
      - J’y vais de ce pas.
      Pendant que Lucien se précipitait vers le couloir, son père
s’entretenait avec Jean-François sur la conduite à tenir lors de
la future élection à la mairie.
      Ah, il y tenait le vieux Pierre, à sa passation de pouvoir!
      Il ne se passa guère plus de dix secondes avant que les
deux hommes n’entendirent des bribes de voix.
      - C’est une femme, fit remarquer Pierre. A une heure aussi
tardive, c’est plutôt étonnant, vous ne trouvez pas?

                                  282
      - Pourquoi? Non, je ne trouve pas.
      Lucien arriva dans la salle à manger, accompagné d’une
superbe jeune femme blonde aux yeux bleus et immensément
clairs. Elle souriait le plus naturellement du monde. Un sourire
éclatant qui éclairait son magnifique visage. Courroy,
incrédule, en eut le souffle coupé. Jamais, il ne lui avait été
donné de rencontrer une telle beauté. Elle s’avança vers le
maire, la main tendue.
      - Comment allez-vous, monsieur le maire? demanda-t-
elle.
      - Bien, et vous, Jacqueline? Bigre; un sacré bout de temps
qu’on n’avait plus de vos nouvelles.
      - Vous voyez, je me porte à merveille.
      On en vint aux présentations d’usage. Lucien déclara:
      - Jean-François, je vous présente mademoiselle
Jacqueline Landry, une amie.
      - Enchantée, monsieur, dit-elle. Moi, je n’ai pas l’honneur
de vous connaître.
      - Lui, son nom est Jean-François Courroy, un ami de la
famille. Expert-comptable de son état. Et mon père n’arrête
pas de le tarabuster pour qu’il prenne sa succession à la
mairie.
      - Vous faites de la politique, monsieur?
      - Il fut un temps où j’avais mon appartenance au
mouvement des républicains, seulement j’ai tout laissé tomber
pour divergences de vues avec les hautes instances du parti.
      - Pas de regrets?
      - Non, car ici, je serai un candidat sans étiquette politique,
conformément aux voeux de monsieur Vaxelaire. Et vous avez
raison.
        Lucien prit la jeune femme par les épaules et lui fit
comprendre qu’elle serait mieux assise.
      Ce faisant Jacqueline Landry et Lucien s’étaient tutoyés,
ce qui ne manqua pas d’étonner Jean-François.
      - Mon fils, dit Pierre Vaxelaire;, il serait bon d’expliquer à
Jean-François ce que représente Jacqueline pour nous.
      - Tu as raison, père. Où avais-je la tête? Je vais donc, sur le
champ, combler cette lacune. Sachez, mon cher ami, que
Jacqueline et moi, nous nous sommes connus voici quelques
années. Je ne veux pas vous barber de détails sur le comment
de notre rencontre. Ce n’est pas important. Je vous dirai
simplement que lorsqu’un homme fait la connaissance d’une
femme comme Jacqueline, il en tombe immédiatement



                                283
amoureux. Ce fut mon cas. J’en étais fou. Je ne pensais plus
qu’à elle. Je ne vivais plus, quoi! Elle me prenait tout. Mon
temps et mes pensées. J’étais arrivé à la limite de la
souffrance, et pourtant, je ne pouvais plus envisager de vivre
autrement. Quelques sourires, quelques regards, quelques
rares moments passés avec elle faisaient de moi un individu
incapable de raisonner. En somme, elle était devenue tout
mon univers.
       - Lucien, je t’en prie, fit mademoiselle Landry, tu vas finir
par me mettre mal à l’aise.
       - Ce serait bien la première fois.
       - Je t’assure. Vraiment!
       - Balivernes, oui! En aucune façon, je ne t’ai vue manquer
d’assurance. De tous temps, tu m’as dominé... Jean-François, il
est intéressant de savoir que nous avons eu une liaison dont la
durée approcha trois années... Laps de temps dans lequel, je
fus le plus heureux des hommes.
       Pierre Vaxelaire balança, à ce propos, une interrogation à
son fils:
       - Heureux, l’étais-tu vraiment? Tu étais rongé par toutes
sortes de questions. Et tu avais perdu quelque peu ton identité
d’homme.
       - Je ne le nie pas. Je me demandais sans arrêt si
Jacqueline m’aimait vraiment. Combien de fois lui ai-je
demandé de m’épouser! Elle a refusé à chaque fois,
évidemment.
       - Tu n’ignorais pas, plaça Jacqueline, que j’avais;, et que
j’ai toujours une nature indépendante.
       - Pour mon malheur, oui.
       - Tu aurais été encore plus malheureux avec moi, Lucien.
Crois-moi.
       - Et voilà, Jean-François, vous savez tout sur nos relations
avec mademoiselle.
       - Mais, prononça Jean-François, je suis étonné de voir
que...
       Pierre partit d’un bon gros rire franc.
       - Je sais ce que vous pensez. Vous vous demandez
comment il se fait que Jacqueline soit encore acceptée dans
notre maison.
       - C’est un peu ça.
       Lucien donna la précision.




                                284
      - Ne pouvant devenir son époux, et ne pouvant pas non
plus rester son éternel amant, j’ai accepté le marché qu’elle
me proposait.
      - Oui?
      - Elle me fit promettre d’oublier ma rancoeur afin que
nous devenions les meilleurs amis du monde.
      Jean-François s’était empressé de s’enquérir:
      - Cette rupture, comment l’avez-vous vécue? Ne vous a-t-
elle pas occasionné un gros choc?
      - Je dois avouer qu’au début, je n’étais pas très folichon.
Et, comme un imbécile; je me suis laissé envahir par des
sentiments ridicules, tels la rancoeur, la haine, la jalousie. Car,
je me disais que si elle me quittait, c’était forcement pour un
autre homme.
      - Ce fut le cas?
      Jacqueline répondit:
      - Pas du tout. Mais j’avais besoin de liberté. J’étouffais.
      Lucien reprit:
      - A ce moment précis, je compris qu’elle ne m’avait pas
vraiment aimé. Je devais m’en faire une raison. Pour en revenir
à la rupture, une fois l’effet de choc passé, je me suis ressaisi.
J’ai effacé tous ces mauvais sentiments qui m’empoisonnaient
l’existence. Cela n’a pas été sans mal, pourtant j’y suis
parvenu, et lorsqu’un jour, j’ai revu Jacqueline par hasard, j’ai
pu lui démontrer que j’étais prêt à devenir son ami. Elle en a
été satisfaite. N’était-ce pas ce qu’elle désirait?
      - Voilà comment Lucien m’a fait entrer dans sa famille.
Ses parents ont été gentils avec moi. J’étais devenue l’amie
de tout le monde;
      - Jusqu’au jour où tu as décidé de t’enfuir de Cornimont.
      - Que veux-tu, Lucien? Tu me connais, non? J’avais besoin
de changer d’air.
      - Et peut-être aussi de connaître d’autres gens?
      - Pas spécialement, mon cher. Au contraire. J’ai connu
dans ma vie, tant d’hommes que j’éprouvais, à cette époque,
un besoin de calme, de solitude.
      - Vous voyez, Jean-François, cette femme n’était pas pour
moi. Trop fière, trop belle, trop indépendante.
      On notait dans les propos de Lucien Vaxelaire, une
certaine pointe de regrets. Il était évident qu’il aurait aimé faire
sa vie avec elle.
      - Oui, je suis revenue. Je ne vous ai pas oubliés.
      - On peut savoir la raison de ton retour?



                                285
      - Disons que j’avais le mal du pays.
      - Elle est bien bonne.
      - Lucien, ne sois sarcastique! lui reprocha sa mère.
      - Mère, je ne pense pas que la personne qui est devant
nous, ce soir, ait le mal du pays, oh non! Elle n’a pas eu autant
d’états d’âme quand elle s’est enfuie. Où était-elle, cette si
belle amitié dont elle parlait?
      - Lucien, je n’ai jamais voulu remettre en question notre
amitié.
      - Ben, on ne l’aurait pas cru.
      - Maintenant, il suffit, Lucien.
      Son père était agacé, visiblement. Il avait élevé la voix.
      De son côté, Courroy était fort étonné de la réaction de
Lucien. Avait-il raison de se comporter de cette façon? Son
histoire d’amour, ne faisait-elle pas partie du domaine des
souvenirs?
      Et, le plus surprenant demeurait que Lucien était fiancé
avec une délicieuse personne... A en croire les apparences, le
fils du maire serait sur le point de se marier par dépit. N’ayant
pu oublier la troublante Jacqueline Landry.
      Jean-François jugea bon de quitter la famille Vaxelaire. Il
devait s’en retourner au domaine. Alors qu’il s’apprêtait à
refermer la porte derrière lui, il entendit la voix de Jacqueline
Landry lui dire:
      - Monsieur... Monsieur Courroy!
      - Oui, qu’y-a-t-il?
      - J’ai été très heureuse d’avoir fait votre connaissance.
      - Moi de même.

      *****************************************************************
***

      Cette nuit-là, le mari d’Adeline eut du mal à trouver le
sommeil. Il revoyait le visage de cette femme superbe. Quelle
beauté, quel charme! Il en était tout retourné. Il ne devait pas
exister beaucoup d’hommes pour résister à une telle femme.
Au milieu de la nuit, il se surprit à soliloquer à mi-voix:
      « Courroy, quel imbécile tu fais. Tu vas faire la même
connerie que Lucien. Tu vas te faire piéger par cette femme.
Et tu ne l’as vue qu’une fois. Avoue-le, elle t’a fait un sacré
effet, cette Jacqueline... Un conseil, cependant, il vaudrait
mieux que tu l’oublies. Après, il sera trop tard... L’oublier?
Impossible, impensable. L’on n’oublie pas une femme comme
elle... »

                                  286
      Le lendemain, au lever du jour, force lui était de constater
qu’il n’avait dormi que deux heures. Et toujours l’image de
cette femme qui s’imposait à lui. Néanmoins, il avait décidé de
ne pas changer de rythme de vie, de ne pas bousculer ses
habitudes. Il continua de se lever vers sept heures et de visiter
ses clients une heure plus tard. Il ne rendit pas plus de visites
aux Vaxelaire pour autant. Se limitant aux mardis et vendredis.
      « Je ne ferai rien pour la revoir, se promit-il. Je le jure. Si je
dois la revoir, c’est que mon destin est tout tracé. Mais, je
n’aurai rien fait pour ça. »
      Le mardi suivant, Jean-François disputait une partie de
cartes endiablée.
      A la fin du premier mille, on s’octroya une pause au cours
de laquelle on grignota quelques noix , et où on dégusta une
mirabelle.
      Lucien en profita pour s’adresser à son compagnon de
jeux.
      - N’avez-vous pas de questions à me poser?
      - A quel sujet?
      - Au sujet de notre...
      Il laissa sa phrase en suspens, tout en ayant un petit sourire
aux commissures des lèvres.
      - Vraiment? Vous ne voyez pas de quoi je veux parler?
      - Je ne suis pas d’humeur à jouer aux devinettes.
      Jean-François le voyait venir avec ses grands sabots, mais
il préférait miser sur l’ignorance, ne tenant pas à jeter de l’huile
sur le feu.
      Toutefois, Lucien continua sur sa lancée.
      - Au sujet de notre charmante Jacqueline. Je suis sûr
qu’elle vous a plu, à vous aussi.
      - Qu’allez-vous chercher là?
      - C’est la logique, mon vieux. Elle fait chavirer tous les
coeurs des hommes qu’elle rencontre. Et vous n’y changerez
rien. C’est ainsi depuis qu’elle est en âge de séduire. Oui, vous
devez me croire.
      - Lucien, voyons, tu ne vas pas recommencer.
      Son père lui lança un regard courroucé qui en disait long.
      - Et ne nous enquiquine plus avec tes états d’âmes passés.
Tu énerves ton monde, à la fin.
      - Mais, père, je pensais que Jean-François aurait aimé
connaître la raison du passage de Jacqueline chez nous.
      - Et bien oui, je vous le demande.




                                  287
      - Tu vois, père, il finit par me le demander. Le preuve est
qu’il porte de l’intérêt à Jacqueline.
      - Moi, je comprends qu’il a plutôt envie que tu nous fiches
la paix, une fois pour toutes.
      - C’est possible, c’est possible. Il n’empêche que je vais lui
dire.
      Jean-François commençait à en avoir marre. Lucien se
comportait comme un enfant.
      - Jacqueline est revenue au pays pour quelque temps,
confessa enfin Lucien. Elle a un cousin au Chajoux; c’est un
écart de La Bresse. Et son cousin lui a écrit qu’il ne se sentait
pas très bien. A dire vrai, d’après le médecin de famille, il va
assez mal. On ne sait pas exactement de quoi il souffre.
Jacqueline n’a pas voulu entrer dans les détails. Je la
comprends. De ce fait, elle a poussé la politesse jusqu’à nous
rendre visite. C’est gentil de sa part.
      L’avis de Pierre divergeait de celui de son fils.
      - Elle aurait mieux fait de s’en abstenir.
      - Pourquoi donc?
      - Parce que mon fils s’en trouve tout déboussolé. Tu te
revois dans ses bras.
      - Père...
      - Lucien, tu as beau avoir trente cinq ans, je reste ton
père. Et tu ne m’empêcheras pas de te faire la morale si j’en ai
envie. Il ne faudrait pas que tu perdes de vue que tu es fiancé
à Béatrice. Et que tu es censé te marier dans quelques mois.
      - Je ne l’oublie pas.
      - En ce cas, je te serais gré de ne plus faire allusion à
Jacqueline, en dehors de l’amitié qui nous lie à elle.
      - Une dernière chose, encore.
      - Non, Lucien, ça suffit. La coupe est pleine.
      - S’il te plaît!
      - Bon, vas-y, qu’on en finisse!
      - Ben, voilà. Là, je m’adresse plus particulièrement à Jean-
François. Avant-hier,, j’ai revu Jacqueline. D’une part, elle vous
donne le bonjour, et d’autre part, elle m’a demandé de vos
nouvelles. Sacré veinard, va! Vous pouvez vous vanter de lui
avoir tapé dans l’œil.
      Jean-François tenta de dire qu’il lui racontait des histoires,
que tout ceci n’était pas vrai. Qu’après tout, cette femme, il
ne l’avait vue qu’une fois; mais l’autre insistait, insistait, tant et si
bien que Jean-François arrivait à la conclusion qu’il devait se




                                  288
fier à la parole de Lucien. Et, au village, le fils Vaxelaire ne
passait pas pour un menteur.
      Il n’en croyait pas ses oreilles. Comment une femme
pareille pouvait-elle prendre cas d’un type fade, sans grande
envergure?
      Jacqueline Landry éprouvait-elle réellement quelque
chose pour lui? Il avait du mal à y croire;
      Naturellement, il fut un temps où il possédait un certain
charme, où il plaisait aux femmes. Seulement, les années
avaient passé, des événements l’avaient marqué, et l’alcool
avait commencé à lui ravager le visage.
      « Non, je ne vais plus mettre la parole de Lucien en doute.
Elle me plaît, je lui plais, c’est tout... C’est moi qui suis absurde.
Je ne dois pas chercher à comprendre pourquoi. Souvent, la
vie nous met dans des situations irrationnelles. Oui, la belle
Jacqueline entre dans ma vie. »

     *****************************************************************
**

      Il la revit la semaine suivante chez les Vaxelaire. Il ne
croyait pas au hasard. Elle savait qu’il jouait à la belote deux
fois par semaine. Elle était présente ce soir parce qu’elle
voulait le voir, lui. Il ne pouvait pas en être autrement.
      Il en eut la confirmation lorsqu’elle décida de partir en
même temps que lui;
      Il n’était pas loin de minuit.
      Ils marchaient côte à côte en direction de Lansauchamp.
Elle lui souriait.
      - Monsieur Courroy, dit-elle, j’avais vraiment envie de vous
revoir. Et vous?
      - Moi aussi, répondit-il. Quoi que je ne me faisais guère
d’illusions sur votre réapparition.
      - Pourquoi?
      - Une femme splendide qui a eu tant de succès auprès
des hommes serait-elle assez folle pour s’arrêter sur moi, un
pauvre type de la campagne?
      - Ne vous sous-estimez pas. Vous n’avez rien d’un pauvre
type. Au contraire; votre prestance naturelle démontre une
certaine classe évidente. Ignorez-vous qu’il émane de votre
personne un charme indéniable? Charme qui, je le suppose,
n’a pas dû laisser insensible bon nombre de jeunes femmes.
Est-ce que je me trompe?



                                 289
      - A moitié, seulement. Le charme dont vous parlez a vécu.
Il nous faut remonter à bien des années, mademoiselle Landry.
Aujourd’hui, j’accuse la quarantaine, un visage ridé, creusé au
fil du temps. Un homme marié à une femme qui ne le regarde
plus. Il y a bien longtemps qu’une femme n’a pas mis son pied
de travers pour moi. En somme, vous avez devant vous un
individu qui ne se berce plus d’illusions. Je dois m’en remettre
à la réalité.
      - Cessez donc de dire de telles bêtises. Vous plaisez
encore, je vous le garantis.
      - Peut-être dites-vous cela uniquement dans le but de me
faire plaisir?
      - Ah oui, vous êtes ridicule quand vous vous y mettez.
Vous feriez mieux de cesser de pleurer sur vous-même et de
reprendre confiance en la vie. Elle n’est pas si moche, après
tout, puisqu’elle nous a permis de nous rencontrer. N’est-il pas
vrai?
      - Je vais finir par croire que vous avez raison.
      - J’ai raison!
      - Et votre cousin, au fait, comment va-t-il?
      - Ce matin, il n’allait pas très fort. Il avait beaucoup de
mal à respirer. J’ai eu peur, vous savez. Il n’arrivait plus à
retrouver son souffle. J’ai cru que sa dernière heure était
arrivée. Le médecin de famille est venu. Maintenant, il va
mieux. Le docteur lui a donné ce qu’il fallait. Mon cousin a le
coeur malade. Les veines qui irriguent son coeur ont tendance
à se boucher, et c’est ce qui provoques ses malaises. Cette
recherche d’air qui lui fait tant défaut, c’est héréditaire. Ma
grand-mère souffrait déjà de malformation cardiaque. Et, si
vous analysez le fait que mon cousin ait repris l’exploitation des
ancêtres, vous comprendrez aisément que sa santé ne peut
qu’en être altérée.
      - La terre vous use un homme à la santé fragile; ça ne fait
pas de plis.
      - Désormais, il ne travaille plus. Il n’en n’a plus les forces
requises. Il a demandé à ses voisins de cultiver les terres à sa
place. Comme de bien entendu, ils se partagent les récoltes.
J’ai peur que Raoul puisse mourir d’un moment à l’autre. Le
docteur, lui, s’y attend.
      - Vous en êtes sûre? demanda Jean-François.
      - Absolument.




                                290
      Ils avaient atteint, à présent, la limite de Lansauchamp.
Au dessus d’eux, de gros nuages sinistres s’étaient amoncelés,
recouvrant le ciel dans sa totalité. Le fond de l’air avait fraîchi.
      - Dites-moi, Jacqueline, avança Jean-François, nous
marchons, nous marchons... Nous venons de franchir
Lansauchamp. Vous n’êtes pas venue de La Bresse à pied,
tout de même?
      - Non, je vous rassure tout de suite. Je suis descendue
dans l’après-midi avec les voisins de Raoul, dans leur carriole.
Ils avaient à faire à Cornimont.
      - Ah bon, j’aime mieux ça. Moi, j’ai ma berline. Je vous
ramènerai chez votre cousin. Bien sûr, nous devons
redescendre au village, car je l’ai laissée dans la cour des
Vaxelaire.
      - Je vous remercie beaucoup, Jean-François. Je n’osais
vous le demander.
      - Vous n’osiez pas? Allons donc! Vous ne me faites pas
l’effet d’une femme timide.
      - Je vous dis la vérité. Je n’osais pas.
      - Seriez-vous alors remonter à pied, seule dans la nuit?
      - Non, bien entendu.
      - Alors, qu’auriez-vous fait?
      - Simple. J’aurais passé la nuit chez monsieur le maire.
      - Je n’avais pas pensé à cette éventualité, naturellement.
      - On s’en retourne?
      - On s’en retourne.
      Quelque instant plus tard, sur la route menant à La Bresse,
Jean-François ne parla pas ou si peu, tant il était attentionné à
guider son cheval. Et il se laissait charmer par la magie que lui
procurait la présence de Jacqueline. Il lui suffisait de la
regarder pour qu’il se sentit envahi des plus agréables frissons.
Cette femme le retournait complètement. Comment était-ce
possible? Il aurait voulu que cet instant dura toute une éternité.
      Ce fut Jacqueline qui rompit le silence.
      - Je vais bientôt partir, dit-elle. Le docteur Rodier m’a fait
comprendre qu’il ne servirait à rien que je reste plus longtemps
auprès de Raoul. Sa maladie est trop imprévisible. Je ne ferais
que perdre mon temps, en restant à La Bresse. Les voisins sont
là pour pallier à tout. Ils m’ont assurée qu’il ne manquerait de
rien. Oui, la solution la plus sage est que je m’en retourne chez
moi.
      - Vous allez partir! cria-t-il. Mais, c’est dramatique. Une
véritable catastrophe.



                                291
      - Jean-François, allons! J’ai mon propre logement, mon
propre lieu de résidence. Cela ne nous empêcherai pas de
nous revoir.
      - Je ne sais pas où vous habitez.
      - A Remiremont. Vous voyez bien; ce n’est pas le bout du
monde. Sous les arcades, au numéro seize. Au dessus d’un
magasin de tissus.
      Bijou venait d’attaquer les pentes du Chajoux. De ce fait,
il avait considérablement ralenti son allure.
      Le ciel devenait de plus en plus menaçant. Jean-François
redoutait la pluie. Jacqueline, quant à elle, souriait, souriait
encore et toujours.
      Elle lui dit:
      - A moins, mon cher, que vous n’ayez ni la force, ni le
courage de vous rendre dans notre bonne cité des
chanoinesses.
      - Pour vous, je ferais n’importe quoi, mais...
      - Que signifie ce mais, mon ami? Seriez-vous, par hasard,
envahi de quelque doute?
      - Si je m’en remets aux paroles de Lucien, vous avez eu
une vie bien remplie. Beaucoup de relations masculines, si je
puis dire. Beaucoup d’amis aussi, je suppose... Oh, ne vous
froissez pas, surtout, je n’ai pas du tout l’intention de faire le
procès de votre vie passée. Elle vous appartient, et je
m’interdis le droit de porter un quelconque jugement sur quoi
que ce soit. Ne décelez dans mes paroles qu’une
constatation.
      - Peut-être une pointe de jalousie?
      - Non, je vous l’ai dit. Vous êtes seule maître de votre
passé.
      - Mais alors, qu’est-ce qui vous chiffonne?
      - J’ai peur de vous déranger. De faire les intrus. Que
d’anciennes relations viennent vous rendre visite. Vous me
voyez là, au milieu de tous, à jouer les trouble-fête.
      - Il faut que vous sachiez que j’ai tiré un trait sur mon
passé. Les relations masculines, c’est terminé. Il me reste
seulement deux ou trois amis sur lesquels je peux compter.
Tranquillisez-vous! Ceux-ci ne viennent jamais chez moi. Ils ont
trop peur du quand dira-t-on. De nos jours, une réputation est
vite ternie. Ils y tiennent à leur position sociale. Femme libertine,
j’ai été. Femme libertine, je ne suis plus. Aujourd’hui; et vous
devez me croire; je suis une femme qui vit seule, la plupart du
temps.



                                292
     Jean-François retrouva le sourire.
     - Vous me comblez d’aise, Jacqueline.
     - Vous m’en voyez ravie, cher, très cher Jean-François.
Alors, viendrez-vous?
     - Oh oui, oui... Mais quand,
     - Je vous le ferai savoir par un courrier que je laisserai chez
monsieur le maire. Surtout, continuez à vous rendre chez eux.
Je compte sur vous.
     Jean-François était aux anges. Il prononça:
     - Je ne risque d’interrompre mes parties de cartes. Soyez-
en sûre.
     - Alors, tout est bien.
     Ils étaient arrivés.
     - Je ne vais pas tarder à m’en aller, dit Jean-François.
     Jacqueline le regarda avec un air de tristesse.
     - Pourquoi? Vous êtes si pressé de repartir? Vous êtes donc
impatient de me quitter?
     - Oh non, Jacqueline.
     - Alors?
     Il regardait le ciel, à nouveau. Les nuages au dessus d’eux
devenaient de plus en plus menaçants. L’orage, à coup sûr,
n’était pas loin.
     - C’est le temps qui me presse. Regardez au dessus de
vous. Le temps va se gâter. La pluie ne saurait tarder.
     Et, comme pour confirmer ses dires, un éclair zébra le ciel
au dessus des collines.




                                293
     TROISIEME     PARTIE.


     CHAPITRE     HUIT.




La fuite de Jean-François.


                 294
        La missive promise par Jacqueline, et tant attendue par
Jen-François arriva au domicile des Vaxelaire dans la journée
du 5 Août.
        Jean-François en prit connaissance le lendemain soir
lorsqu’il vint pour disputer une de ces traditionnelles parties de
belote.
        En gros, Jacqueline disait dans sa lettre qu’elle l’attendrait
chez elle, le samedi suivant, en fin de journée. Qu’elle serait
seule et qu’il n’y avait aucun risque d’être dérangés. Elle
précisait également qu’elle se languissait de lui. Que pas un
instant, elle ne cessait de penser à lui.
        Elle avouait être impatiente de se trouver dans ses bras; et
sentir la chaleur de son corps. Elle terminait sa lettre par ces
mots:
        « J’ose espérer que vous tiendrez votre promesse, cher
Jean-François, et que je vous verrai ce samedi. Fasse le ciel
que vous vous languissez de moi autant que moi de vous. A
très bientôt, mon ami. »
        Il se croyait dans un autre monde. Sans aucune pudeur,
Jacqueline Landry affichait ses sentiments sans penser une
seule seconde s’il était de bon ton de le faire. Ignorait en toute
vergogne la tradition qui voulait que ce fut à l’homme de faire
le premier pas. Elle aimait, et pour elle, il était juste qu’elle le fit
savoir.
        Elle était toute entière, rejetant les détours et les
préambules. On l’acceptait telle qu’elle était ou pas du tout.
        Elle s’offrait à Jean-François sans aucune retenue, mais
elle n’accepterait pas qu’il lui prit l’envie de refuser. Et si c’était
le cas, elle ne lui pardonnerait jamais.
        Lui, n’avait pas du tout l’intention de refuser son invitation.
Il irait au rendez-vous fixé.
        Plus il réfléchissait, plus il était persuadé qu’il était à un
tournant de sa vie. Jacqueline allait lui permettre de tout
remettre en cause.
        En ce samedi 6 Août, les éléments s’étaient quelque peu
fâchés. Il avait fait un orage dès le matin. La pluie tombait
fortement, et le vent s’était levé. Il soufflait en rafales, ce qui
n’était pas très réjouissant. Pour une belle tempête, c’était une
belle tempête.



                                  295
      Ce fut dans ces conditions que Jean-François entreprit de
se rendre à Remiremont.
      Adeline l’avait surpris en train d’atteler Bijou. Elle lui dit:
      - Tu ne vas tout de même pas sortir par ce temps.
      - Si, et personne ne m’en empêchera.
      - Et pourquoi donc, cette sortie?
      - Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien.
      Dès lors, il ne s’occupa plus d’elle. Il monta dans la
berline, recouverte d’une grosse bâche.
      Quelques minutes plus tard, il quittait le domaine.
      Il ne faisait pas bon être sur la route. Le vent lui renvoyait
la pluie dans la figure, si bien qu’il ne distinguait presque rien.
D’autant que Bijou avait du mal à avancer.
      Cornimont-Remiremont, un peu plus de vingt kilomètres.
Ce n’était rien. Et pourtant, le temps lui parut long, si long... A
chaque village traversé, il avait la pensée suivante:
      « Bonté divine, je ne suis pas encore arrivé. »
      Après avoir traversé Saint-Etienne les Remiremont, quel ne
fut pas son soulagement d’apercevoir les premières maisons
de la ville.
      « Courage, mon vieux Bijou. Ton calvaire va bientôt
prendre fin. »
      Arrivé au domicile de Jacqueline, il était complètement
trempé et il avait presque froid.
      Il frappa à la porte qui s’ouvrit aussitôt. Jacqueline
apparut plus rayonnante, plus belle que jamais.
      Il se trouvait bête. Il dit tout simplement:
      - Vous voyez, je suis venu.
      - Mon pauvre ami, j’ai honte, si vous saviez. J’ai honte de
vous avoir fait par un temps aussi exécrable.
      - Il ne faut pas, Jacqueline. J’avais tellement envie de
vous revoir.
      - Mais entrez, entrez! Vous avez grandement besoin de
vous sécher.
      Elle le fit entrer dans le vestibule où elle le débarrassa de
son vêtement trempé par la pluie.
      - Suivez-moi. Nous allons à la salle à manger. Je vous ai
préparé un bon repas. Cela va vous remettre d’attaque.
      - Oui, mais avant, faudrait peut-être qu’on s’occupe de
mon cheval. Il est dans la rue, le pauvre. Il aurait besoin d’un
abri.
      - Pas de problème. J’ai justement un ami qui fait l’élevage
de chevaux. Et le fils de mes voisins travaille pour lui comme



                                296
palefrenier. Il se fera un plaisir de le mettre avec les autres
chevaux. Je m’en vais aller le prévenir sur le champ. J’en ai
pour une ou deux minutes, tout au plus. Pendant ce temps,
faites comme chez vous.
      Jean-François commençait à se sentir mieux. Il récupérait
peu à peu. Ses mains se dégourdissaient petit à petit.
      Il regarda autour de lui. Un fourneau en faïence importé
d’Alsace trônait au milieu de la salle à manger. Le logement
de Jacqueline était beau, parfait et coquet. La décoration
avait été poussée à l’extrême. La jeune femme avait du goût.
Et de l’argent aussi, à n’en pas douter; car il fallait beaucoup
d’argent pour décorer un appartement de la sorte. Les
meubles avaient été fabriqués dans du bois massif et sculptés
à la main, probablement par un artisan de la ville. A en faire
pâlir de jalousie la totalité des bourgeois romarimontains.
      Il se rendit compte que chaque ustensile, chaque bibelot
n’avait pas été placé au hasard.
      Chaque objet avait bel et bien sa place. Jacqueline vivait
dans un intérieur douillet.
      Il se retourna sur lui-même lorsqu’il entendit la porte
d’entrée s’ouvrir.
      Elle était de retour.
      - Alors, c’est arrangé? fit-il.
      - A la perfection. Vous n’avez plus à vous en faire. Votre
cheval est entre de bonnes mains.
      - Je vous remercie.
      - C’est la moindre des choses. Et vous, ça va?
      - Oui, je vais bien.
      - Mais, vous êtes trempé jusqu’aux os. Vous devriez vous
changer.
      - Je n’ai pas pris de vêtements de rechange.
      - J’ai, chez moi, des habits d’homme. Et d’après la taille,
c’est juste ce qu’il vous faut. Le temps que les vôtres soient
secs, bien évidemment.
      - Je ne veux pas vous déranger.
      - Pas de chichis entre nous.
      - Vous le pensez vraiment?
      - Venez avec moi.
      Elle l’emmena dans sa chambre, et tira d’une armoire, un
pantalon et une chemise qu’elle disposa soigneusement sur le
lit.
      - Maintenant, je vous laisse. J’ai à faire à la cuisine.




                              297
      Une fois qu’il se fut changé, il se sentit nettement mieux. A
son aise. Aucune comparaison. Il retrouva Jacqueline dans la
salle à manger.
      - Maintenant, passons à table, fit celle-ci.
      Jacqueline servit d’abord une soupe de légumes qui fut
suivie d’un rôti de porc accompagné de pommes de terre et
de fromage. Pour finir, quelques fruits en guise de dessert. Le
tout étant arrosé d’un vin fin. Sans oublier le café.
      Ils flânèrent à table, discutant de divers sujets. Jacqueline
posant amples questions sur le déroulement du voyage, et lui
demandant des nouvelles de la famille Vaxelaire. Il lui répondit
en toute complaisance.
      - Ce n’est pas une raison de nous endormir sur nos lauriers,
annonça Jacqueline. Faudrait songer à débarrasser.
      - Je vais vous aider, déclara son invité.
      - Non, vous êtes bien. Restez assis.
      - Pas question. J’y tiens!
      - Comme vous voudrez. Je n’insiste pas.
      Ils se saisirent des plats et assiettes qu’ils déposèrent sur
l’évier de la cuisine. Et ils se mirent à rire. Cette situation leur
apparaissait comme des plus amusantes. Et avec un côté
saugrenu.
      - J’ai l’air de vivre dans l’opulence, toutefois vous pouvez
remarquer, Jean-François, que je n’ai pas les moyens de
m’offrir les services d’une bonne.
      - Ce n’est pas important.
      - Comme vous dites.
      Etant femme qui tenait à l’ordre de sa maison, Jacqueline
décida qu’il était indispensable de faire la vaisselle. Là aussi, il
l’aida. Après quoi, Jacqueline réintégra la salle à manger pour
s’installer sur un sofa style empire, situé dans un angle de la
pièce, près d’une fenêtre qui, elle, était surmontée d’un
arceau sculpté dans du granit de la région.
      Elle tendit ses deux bras vers Jean-François.
      - Venez donc prendre place auprès de moi.
      Il s’exécuta de bonne grâce. S’assit si près d’elle que leurs
cuisses se touchèrent. Il en fut tout électrisé.
      - Prenez-moi dans vos bras, grand idiot, et embrassez-moi.
Ne me faites pas attendre plus longtemps. Je ne pourrais le
supporter, je le crains.
      Il l’entoura de ses bras, et ses lèvres trouvèrent les siennes,
aussitôt.




                                298
      La douceur du baiser ne dura pas. Elle se transforma
bientôt en une violence dirigée par le désir fulgurant qui
montait en eux.
      La langue de Jacqueline s’insinua dans la bouche de
Jean-François et chercha la sienne. Et dans le même temps,
les mains de celui-ci descendirent sur la poitrine de la jeune
femme, emprisonnant fermement les deux seins.
      Jacqueline poussait de petits gloussements. Jean-François
, alors, quitta sa bouche pour lui lécher la peau du cou si
blanche, si délicate. Elle l’arrêta soudain.
      - Nous serions mieux dans ma chambre, mon ami. Suivez-
moi!
      Elle le prit par la main et le conduisit dans la chambre à
coucher. Elle le poussa sur le lit et lui dit:
      - Attendez-moi un peu. Je reviens dans deux ou trois
minutes.
      Sur quoi, elle disparut dans une petite pièce attenante qui
faisait office de cabinet de toilettes, dans laquelle elle entreprit
de se dévêtir.
      Lorsqu’elle revint, elle était complètement nue. Il en eut le
souffle coupé. Elle était d’une beauté! Un corps fait pour
l’amour.
      Elle avait défait son chignon. A présent, ses cheveux
encadraient son visage plus que parfait.
      - Et bien, gronda-t-elle. Qu’attendez-vous pour enlever vos
vêtements?
      - Vous êtes si belle, si belle, si désirable;
      - J’espère, mon cher, que cela ne va pas vous paralyser.
      Elle l’aida à se dévêtir. D’une main experte, elle s’attaqua
à la braguette du pantalon, enlevant un à un les boutons,
pendant que lui se débarrassait de sa chemise.
      Pendant qu’il lui montrait son torse nu, Jacqueline, elle,
faisait descendre le pantalon aux pieds, et elle l’envoya voler
à l’autre bout de la pièce. Satisfaite, elle faufila une main sous
la culotte pour s’emparer des testicules. Elle prenait plaisir à les
faire rouler sans délicatesse. Ensuite, elle enfila son autre main
pour la conquête de la verge.
      Elle s’employait à une masturbation lente et délicate afin
d’exacerber le plaisir de l’homme.
      Tout cela faisait partie de son savoir.
      Si mademoiselle Landry rendait fou les hommes, ce n’était
pas sans raison.




                                299
      Aujourd’hui, avec Jean-François, elle prenait toutes les
initiatives.
      Suggérant le moindre attouchement, la moindre caresse.
Il se laissait faire, se bornant à se laisser guider par elle.
Subissant l’extraordinaire pouvoir de ses mains si fragiles, mais si
habiles. Il abandonnait tout.
      Lorsqu’elle entendit les premiers râles de jouissance de
Jean-François, elle cessa totalement sa pression, et se mit en
devoir de le débarrasser de son sous-vêtement devenu inutile,
devenu ridicule.
      Elle se redressa, et se couchant sur lui, frotta son pubis à la
verge, en mimant une danse effrénée faite d’un érotisme
torride. Tous deux étaient dominés par un torrent de feu et de
flammes.
      Il y avait en eux tant de passion que le reste leur paraissait
dérisoire. Jacqueline était l’amour. Elle le dominait de bout en
bout.
      Elle parcourait son corps de ses lèvres. Mordillant les
mamelons, s’attardant sur le sexe qu’elle lécha longuement
de petits coups de langue avant de l’engloutir entièrement
dans sa bouche d’un geste avide.
      Pantin désarticulé, Jean-François ne faisait que lui obéir.
Ne sachant rien lui refuser. Et quand elle voyait son désir
s’émousser quelque peu, elle avait tôt fait de le raviver par une
nouvelle masturbation.
      Et il craquait à chaque fois.
      Elle l’obligeait aussi à lui lécher le ventre; les lèvres de sa
féminité, et à lui pincer le clitoris enflammé. Puis, il revenait sur
elle, ses mains accrochées aux seins, pinçant la pointe. Elle
aimait ça.
      Tandis que la verge cherchait l’orifice et s’enfonçait dans
la moiteur brutalement, elle criait de plaisir. Et ses cris
redoublaient lorsqu’elle se trouvait au point culminant de
l’orgasme.
      Elle était heureuse. Infiniment heureuse. Et reconnaissante
à son amant.
      Ce ne fut que bien plus tard qu’ils goûtèrent au repos.
      Après la tempête ravageuse survenait le calme.
Jacqueline avait posé sa tête contre la poitrine de Jean-
François. Elle l’écoutait respirer. Lui, savourant pleinement
l’odeur si subtile des cheveux de cette déesse de l’amour. L’un
et l’autre nageaient en plein bonheur.




                                300
      - Je suis si heureuse, Jean-François. Dire que j’avais fait
une croix sur les hommes. Il a fallu que tu apparaisses pour que
je remette tout en question. Mais cette fois, c’est plus sérieux..
Je ressens au fond de moi des vibrations qui m’étaient
jusqu’alors inconnues. Quand je te regarde, quand tu es près
de moi, je suis envahie de frissons. J’éprouve un sentiment de
bien-être, de confort. Et une chaleur bienfaisante me parcourt
entièrement. Rends-toi compte! Tout cela m’était étranger,
mon amour... Les hommes, avant toi, ne me procuraient que le
plaisir de l’amour physique. Une entente au point de vue
sexuel, et c’est tout.
      - Voudrais-tu me faire comprendre que tu m’aimes,
Jacqueline?
      - Je pense qu’il s’agit de ça, en effet. Et toi, est-ce que tu
m’aimes,
      - Oh oui, comme un fou. Et je ne te permets pas d’en
douter.
      - Je n’en n’ai pas l’intention.




                                301
                  TROISIEME      PARTIE.


                  CHAPITRE     NEUF.




                  Confidences......




     Jean-François la regarda droit dans les yeux, et prononça:
     - Avec tous les hommes qui sont entrés dans ta vie, pas un
ne t’a fait connaître l’amour? C’est inconcevable;
     - C’est inconcevable, et pourtant, c’est la vérité. Les
hommes que j’ai fréquentés avaient tous une dose massive
d’égoïsme. Ils ne voyaient en moi qu’un bestial objet de désir.
La plupart d’entre eux étaient des hommes mariés. Et la belle
et lubrique Jacqueline Landry leur faisaient des trucs que leurs
tendres et chères épouses s’étaient toujours refusées à faire. Je


                              302
te le demande, Jean-François, peux-tu voir de l’amour, là-
dedans? La très pulpeuse Landry n’était bonne qu’à assouvir
leurs fantasmes sexuels en échange d’argent. Tu vois le
tableau? Bien que n’ayant jamais fait le trottoir, j’étais
considérée comme une véritable putain. Crois-moi, on ne se
gênait pas pour me le faire sentir.
       - Cela a dû être pénible pour toi.
       - On s’y fait;
       - Dis-moi, comment en es-tu arrivée là,
       - Ne va pas t’imaginer que j’ai eu une enfance
malheureuse; tu serais dans le faux. Jusqu’à l’âge de vingt ans,
je n’ai pas été plus malheureuse que les autres filles. Vois-tu, la
vie qui m’attendait, ne m’enchantait guère. Les parents
voulaient m’obliger à cultiver la terre avec eux. Prendre leur
suite, quoi. Et puis, mon père, cet imbécile, s’était mis dans la
tête de me marier avec un paysan de Vologne. Un de ces
gars rustaud, crasseux, bête et porté sur la bouteille. Sa seule
compagnie était son troupeau de vaches. Un cas, celui-là! Il
ne sortait jamais de son trou. Quand je pense que pas une fois,
il ne s’est rendu au centre du village. Il aurait fallu que j’unisse
ma destinée à un zèbre pareil, tu n’y penses pas! De la terre, je
n’en voulais pas. A aucun prix. Tu ne peux pas savoir combien
de fois, je me suis enguirlandée avec mon père... « La terre
nous parvient de génération en génération, disait-il. Nous
n’avons pas le droit de l’abandonner. C’est le patrimoine
familial » A quoi, je lui rétorquais qu’il se trouverait bien un autre
membre de la famille, comme mon cousin, pour la prendre en
charge. « Ton cousin a une santé fragile, et tu le sais bien. »
avait-il coutume de me répondre. Je n’en pouvais plus. Alors,
je suis partie... Je ne voyais pas d’autre solution.
       Jean-François l’écoutait. Sa main droite caressait
distraitement les seins fermes de Jacqueline. Il ne pouvait s’en
empêcher. Sa peau était si douce, si satinée.
       - Avais-tu un endroit où aller? fit-il.
       - Rassure-toi, je n’allais pas partir au hasard. A l’instar de
ces écervelées qui quittent la ferme paternelle sur un coup de
tête et se retrouvent au fossé parce qu’elles ont cru que la vie
facile et la richesse pouvaient arriver sur un simple claquement
de doigts. Les contes de fées, c’est uniquement de la
littérature. Notre monde à nous est beaucoup plus âpre, plus
cruel. Je voulais la richesse, cependant je n’ignorais que pour
l’obtenir, il me faudrait du temps, énormément de temps...
C’est ainsi, mon chéri, que la fille Landry se rendit à Epinal.



                                 303
       Jean-François lui mordillait le lobe des oreilles, de temps à
autre.
       - Oui. J’y avais une tante. Elle non plus, n’avait pas voulu
de la terre, et elle détestait la campagne. J’avais toujours
entendu dire qu’elle vivait de ses charmes. De ce fait, elle
possédait un bon paquet d’argent. Elle avait ses entrées dans
le beau monde. J’espérais ardemment qu’elle m’aiderait.
       - Et elle le fit?
       - A sa façon, oui. Pour te mettre dans l’ambiance de
l’époque, laisse-moi te dire que la prise de contact ne fut pas
des plus cordiales. Je fus accueillie par les paroles suivantes:
       « Que viens-tu faire ici? C’est de l’argent que tu veux, au
moins? » Je me suis énervée. Pour qui me prenait-elle? Je lui ai
dit que je n’en voulais pas de son argent. L’argent que j’aurais,
je le gagnerais moi-même. Je voulais seulement qu’elle
m’aide à rencontrer des gens. Je me savais belle et désirable.
Je ne tarderais pas à plaire aux hommes de la ville. Mais, ma
tante m’avait prévenue: « Je ne t’emmènerai pas avec moi. Tu
es trop jeune. Tout ce que je peux te proposer, c’est une place
de modiste chez madame Armance. » Madame Armance
était la modiste la plus en vue du tout Epinal. Elle fournissait en
coiffes de toutes sortes, le gratin de la ville. Nobles, notables,
industriels, commerçants. Mon travail consistait à livrer les
commandes à domicile. Bien entendu, je ne rencontrais, pour
ainsi dire, que des femmes. Mais, parfois le hasard voulait que
des hommes circulaient dans les couloirs de ces somptueuses
demeures.
       C’est en livrant un chapeau à plumes chez une comtesse
que j’ai fait la connaissance de celui qui allait m’initier à
l’amour. Il avait trente cinq ans, et moi à peine dix huit. Il
possédait une garçonnière en ville. Lorsqu’il m’a proposée de
venir avec lui, j’ai dit oui sans hésiter. A peine avais-je mis un
pied chez lui, qu’il me bousculait pour me dévêtir.
Naturellement, je n’ai rien fait pour l’en dissuader. Nous avons
fait l’amour, aussi sec. Je le laissais faire. Moi, je ne savais rien;
lui avait l’expérience voulue. Cela a été formidable. J’aimais
l’amour! Oui, je ne pouvais en douter. J’étais faite pour
l’amour... Jean-François, je dois avouer que je n’ai pas aimé
tous les hommes qui sont entrés dans mon lit; par contre, j’ai
toujours aimé faire l’amour. C’était plus fort que moi. Je suis
reconnaissante à ce comte de m’avoir ouvert la voie de
l’amour... Certes, ce fut une aventure sans lendemain, mais
quelle expérience! Je n’avais pas perdu mon temps, puisque



                                 304
le lendemain, il me força à le revoir uniquement pour me
couvrir de cadeaux. Et, je ne le revis jamais... Je ne tardai pas,
dès lors, à avoir une réputation de demi-mondaine. Les
femmes me traitèrent de vulgaire putain. Néanmoins, j’avais
adopté une certaine ligne de conduite. Je ne demandais rien,
en aucun cas. Je laissais les hommes à leur bon vouloir. Je
distinguais deux catégorie d’hommes. D’abord, ceux qui
faisaient des cadeaux. Bijoux, fourrures, toilettes, et qui vous
emmenait dîner dans des restaurants discrets, loin de la ville. Et
les autres. Ceux qui préférait vous donner de l’argent. C’est là
que ta fierté en prend un sacré coup, car tu fais
immanquablement le rapprochement avec ces filles qui se
vendent sur les trottoirs.
       - Pas une fois, tu n’as donc songé au mariage?
       - Pas une fois, non. J’aimais trop l’amour pour pouvoir
rester fidèle à un seul homme. Et puis, cette situation me
plaisait. Elle me procurait l’aisance, et elle me permit d’arrêter
assez vite mon travail chez madame Armance. Voilà ce que
fut ma première époque amoureuse.
       - Parce qu’il y en a eu plusieurs?
       - Oui. Avec l’âge, je devins plus mûre, plus sûre de moi. Je
n’avais plus rien de la gamine de la campagne. Les hommes
s’en étaient aperçus, et de plus en plus, voulaient me garder
pour eux. Il s’en trouva un pour m’installer dans mes meubles.
J’ai accepté. Je ne pouvais pas refuser une aubaine pareille.
Lui, il ne me faisait pas souvent l’amour. Ce qu’il aimait par
dessus tout, c’était me regarder. Je me mettais nue, et il ne
cessait de contempler mon corps. Il disait toujours que j’étais la
plus belle des femmes qu’il avait connu.
       - Ce n’est pas possible, exulta Jean-François. Il admirait
ton corps, il admirait ta nudité, et pas un instant, il ne songeait
à te toucher, à te caresser. Pour moi, rien n’est plus beau que
de partir à la découverte de ton corps, ma chérie. Pas à dire, il
ne devait pas être normal, ce gars. Moi, je sais que je ne
pourrais pas rester longtemps, les bras croisés. Nous ne sommes
pas de bois, tout de même.
       Jacqueline souriait. Elle constata que la verge s’était
durcie, à nouveau. Par jeu et par provocation, elle lui caressa
doucement, lentement le ventre, et s’amusa à lui tortiller les
poils, juste avant de poser sa main sur son sexe. Mais, il était sur
la défensive. Il cria:
       - Arrête! Arrête Jacqueline, où je ne réponds plus de moi.
       - Tu as raison.



                                305
       Elle suspendit son geste.
       - Tu as eu d’autres hommes?
       - Oui, quelques uns, dont Lucien, qui, d’ailleurs, fut le
dernier. Cet imbécile était tombé fou amoureux de moi. Vois-
tu, il ne finissait pas de me casser les pieds avec ses idées de
mariage, de vie en commun. Comment aurais-je pu accéder
à sa requête, puisque je ne l’aimais pas, disons suffisamment. A
cette époque, je n’étais pas encore prête à m’attacher à un
homme. Pour couper court à tout, j’ai décidé de rompre
brutalement. Je savais qu’il en aurait de la peine, qu’il vivrait
un drame, mais je n’avais pas d’autre alternative. Moi-même,
j’en étais contrariée. je n’aime pas faire du mal à quelqu’un.
Ma résolution était prise; j’allais me mettre au vert. J’avais
besoin de réfléchir et de me remettre en question.
       - Je te comprends, dit Jean-François, laconique;
       - Dans les mêmes moments, je reçus une lettre de La
Bresse me disant que la santé de Raoul n’était pas au beau
fixe. Je sautai sur l’occasion. J’avais trouvé une belle
échappatoire. A La Bresse, on me ficherait la paix. La paix était
la seule chose que je désirais le plus au monde.
       - Mais un soir, tu n’as pas pu résister à faire une visite aux
Vaxelaire?
       - Oui. Visite de courtoisie. Je voulais me rendre compte si
Lucien n’avait pas trop souffert de notre séparation. J’ai été
heureuse d’apprendre qu’il avait trouvé une gentille fiancée,
et qu’il allait bientôt se marier. Non, je n’étais pas une femme
pour lui. Lucien fait partie de ces hommes qui n’ont qu’un but
dans la vie; fonder une famille. Une épouse docile restant au
foyer pour élever des enfants qui, eux, auront le rôle de
perpétuer le nom des Vaxelaire;
       - Et il y a eu moi.
       - Oui, il y a toi, mon cher amour. Dès que je t’ai vu, mon
coeur n’a fait qu’un bond dans ma poitrine. Je n’avais pas
éprouvé de telles sensations, auparavant. Pour une fois, les
sentiments avaient pris le dessus sur l’attirance physique. Je t’ai
aimé tout de suite. J’aurai attendu longtemps, mais ça valait le
coup.
       - Le coup de foudre?
       - Maintenant, je peux dire qu’il existe. C’est si merveilleux
que j’ose à peine y croire. Il en est de même pour toi, j’espère!
       - Oui, Jacqueline. La réciprocité est bien de mise. J’ai été
subjugué par ta beauté, par ta façon de toujours sourire, de
mettre tout le monde sous ton charme. J’aime tout chez toi. La



                                306
façon de te coiffer, de rejeter tes cheveux en arrière
uniquement dans le but de me séduire. J’aime tes manières
gracieuses, ta démarche. J’aime aussi quand tu acceptes tout
dans l’amour. Lorsque tu fais l’amour, tu écartes toutes
restrictions, ce qui me fait fondre en un clin d’oeil. Je ne
pensais pas qu’une telle félicité dans l’amour pouvait exister.
Tu es le plus cadeau que la vie pouvait me faire.
      En disant ces mots, il l’embrassa longuement, comme si
c’était le dernier baiser. Comme s’il avait peur de la perdre.




                  TROISIEME     PARTIE.




                              307
                   CHAPITRE      DIX.




      La décision irrévocable de Jean-François.




     Ce fut elle qui retira ses lèvres, la première. Elle repoussa
par la même occasion le sexe qui venait encore d’augmenter
de volume.
     - Si tu me parlais un peu de toi, maintenant, dit-elle. Je ne
sais pas grand-chose de toi, si ce n’est le fait que tu habites
Cornimont et que tu es comptable.
     - Tout à l’heure; dans un petit instant, s’il te plaît.
Auparavant, j’aimerais un café bien fort. A moins, bien sûr, que
tu n’aies pas envie de nous en préparer.
     - Que me dis-tu là, grand idiot! Tu n’es pas le seul à avoir
envie d’un bon café. Ne bouge pas. J’en ai pour quelques
minutes.
     Jacqueline, en se levant, offrit à la vue de son amant, sa
croupe appétissante, ses fesses rebondies qui ne demandaient
qu’à être caressées, mais il chassa bien vite cette pensée de
son esprit, désirant plus que jamais restreindre ses désirs.


                               308
      - Tu ferais mieux de t’habiller, lui proposa-t-il.
      - Tu as raison, mon amour. Le moment n’est plus à la
bagatelle.
      Jacqueline jeta sur ses épaules la robe de chambre
qu’elle utilisait tous les jours après la toilette, et disparut dans la
cuisine.
      Depuis le lit, Jean-François l’entendit s’affairer sur la
cuisinière.
      Il tendit ses membres, les uns après les autres, pareil à un
chat émergeant d’un long sommeil, et savoura pleinement
ces instants de calme et de sérénité. Il se sentait calme,
détendu.
      L’odeur du café lui chatouilla agréablement les narines,
ce qui le fit soupirer d’aise. Jacqueline revint bientôt avec
deux tasses fumantes sur un plateau d’argent.
      Elle s’assit sur le bord du lit, à côté de lui.
      - Content, monsieur Courroy?
      - On le serait à moins... Tu me gâtes...
      Jean-François aimait le café. Et il apprécia celui-ci à sa
juste valeur.
      - Chose promise, chose due, fit la jeune femme. Tu dois
me raconter ta vie.
      - Qu’avons-nous à dire? Oh, pas grand-chose, en vérité.
      - Tu ne vas pas te défiler. Je veux savoir. Désires-tu qu’il
existe des zones d’ombre entre nous? Dans tes yeux, je vois
que tu ne le souhaites pas.
      - Ma vie, elle est d’une banalité à pleurer. Orphelin de
père et de mère, je fus recueillie par une tante riche qui put
me permettre de faire des études poussées dans une institution
religieuse. De cette façon, je pus accéder à la profession de
comptable... En dehors de ça, que puis-je te dire? La passion
pour les jeux de cartes, et la politique, voilà... Sitôt que je fus en
âge de comprendre les choses de la vie, j’adhérai au parti
républicain. Je voulais combattre de toutes mes forces la
monarchie qui n’était pas tout à fait morte. Elle ne l’est toujours
pas, d’ailleurs.
      - Etait-ce si important de te battre contre les
monarchistes?
      - Oui, car les monarchies successives ont fait des français
des êtres misérables, crevant de faim. Le peuple de ce pays
voulait avoir de quoi se nourrir, relevant la tête, arborant sa
fierté. C’est par le travail du peuple que la France est ce
qu’elle est. Moi, jeune loup plein de fougue, je ne désespérais



                                 309
pas, par l’entremise du parti républicain me présenter à la
députation. Hélas, on me préféra un gros lourdaud d’une
soixantaine d’années. Quelle déception! On prétexta que
j’étais sans expérience. Il me fallait faire mes armes, avant.
Alors, j’ai claqué la porte du parti républicain, abandonnant la
politique.
      - Oui, je sais. Les Vaxelaire m’ont déjà évoquée ta
désillusion... Et les femmes? Elles ont compté pour toi?
      - Pas vraiment. Dans ma jeunesse, j’ai eu quelques
aventures. Rien de bien sérieux. Tout au plus, un palliatif aux
besoins réclamés par la nature. Sentimentalement, c’était le
vide complet. Mon esprit vagabondait ailleurs. Je n’avais en
tête que réussites professionnelles et politiques.
      - Pourtant, tu t’es marié! avança Jacqueline.
      - Oui, j’ai rencontré Adeline Brévand. N’ayant plus rien à,
attendre de la Haute-Saône, je tentai donc ma chance dans
les Vosges, auprès de cette dame qui était belle encore, qui
avait de la classe, et qui, de surcroît, possédait un patrimoine
assez important. Elle me fut présentée par un ami, lors d’un
enterrement. Je me serais bien vu à la tête d’un domaine tel le
Pré Brévand... Adeline succomba, oui Adeline Brévand
succomba à mon charme. Toutefois, ce n’était pas suffisant.
loin de là! S’il était évident que la belle veuve en pinçait pour
moi, s’il fut exact que le mariage eut effectivement lieu, il n’en
demeura pas moins que je n’avais atteint mon but. loin s’en
faut.
      - Que veux-tu dire exactement, Jean-François?
      - C’est simple. Je veux dire qu’en me mariant avec elle,
j’estimais avoir le droit de diriger à ses côtés, le domaine. Ne
devait-on pas tout partager du moment que nous avions unis
nos deux vies? Non, ma chère. Il n’en fut pas question une
seule seconde. D’autant plus que, dès le premier jour, je me
suis heurté à Honorin Cipriot, le fermier. Celui-là, il n’a jamais pu
me sentir. Il racontait partout que ma seule intention était de
mettre la main sur le domaine. Je voulais seulement le diriger.
J’en étais fort capable, tu peux me croire... Ce qui m’a déplu
le plus, c’est qu’elle a pris le parti de ce Cipriot de malheur...
J’essayais de faire comprendre à ma femme que je désirais
seulement l’aider, mais rien n’y fit. Fort m’était de me rendre à
l’évidence. Adeline m’aimait, mais pas suffisamment pour me
laisser les coudées franches... J’étais frustré, humilié. Je n’étais
plus habité que par le dépit, la rage et la colère. Moi, le mari,
on me tenait à l’écart des décisions importantes. Pour tous,



                                310
j’étais comptable et je devais me cantonner dans mon rôle de
comptable. Je ne connaissais rien à la terre.
      - Que veux-tu, Tu aurais dû te mettre à sa place. Cette
femme a hérité de son premier mari, un bien inestimable. Elle
se battait pour le garder.
      - Je ne voulais pas lui prendre. Je voulais en assumer les
responsabilités avec elle, sans plus.
      - Mon pauvre ami, tu n’as pas su te mettre à sa hauteur...
Tu as été un peu heureux, quand même, en sa compagnie?
      - Un peu oui, au début. Le temps de concevoir Stéphanie,
ma fille. Après, j’ai vu que ça ne collerait pas longtemps.
Adeline a du caractère, une forte personnalité. La tête dure,
quoi! Comme ces paysans, ces crotteux de la montagne.
Lorsqu’ils ont une idée derrière la tête, il n’y a rien à faire pour
leur en faire démordre. De vrais mulets, je te jure!
      - Et toi, le fier Jean-François, tu ne l’as pas accepté.
      - Je ne l’ai pas supporté.
      - Et tu t’es mis à sortir, si je ne m’abuse.
      - Oui, je suis sorti, souvent. La passion du jeu m’a repris.
J’avais trouvé une fine équipe pour la belote. Nous y jouions
presque tous les soirs.
      - Je me suis laissée dire que tu t’étais tourné vers la
boisson. Est-ce vrai?
      - Oui, malheureusement, c’est vrai. Que veux-tu? Quand
on joue aux cartes dans les bistrots, on se trouve en joyeuse
compagnie. et on fait comme les copains. On boit un verre de
rouge. Tu nous vois en train de boire de l’eau. Non, non...
      - Bien sûr; devant les autres tu ne pouvais pas faire
autrement.
      - Pour tout te dire, mes points de discorde avec Adeline
allaient en grandissant... On se raconte ses petits malheurs, au
bistrot. Et hop, on boit un coup encore. C’est de cette façon
que j’ai commencé à boire. Ensuite, on s’enfonce dans un
engrenage. Un jour, j’en ai eu marre. J’étais toujours malade,
ayant constamment la gueule de bois. J’ai décidé d’arrêter
de boire, du jour au lendemain. Bien m’en a pris puisque
lorsque je t’ai rencontrée, j’étais déjà devenu un autre
homme.
      - C’est tout à ton honneur.
      - Je te remercie.
      - Tout à l’heure, tu m’as dit que tu as une fille. Quelle âge
a-t-elle, cette gamine?




                                311
     - Dix ans. Stéphanie est née au cours de l’année 1877. Un
an après notre mariage.
     - Tu as de l’affection pour elle?
     - Naturellement, je l’aime fort, malgré que je ne le lui
montre pas assez. D’ailleurs, ce n’est pas dans les habitudes du
Pré Brévand de montrer ses sentiments.
     - Jean-François, je t’ai posé cette question pour savoir ce
que tu as l’intention de faire dans l’avenir.
     - Comment ça?
     - Comme si tu ne le savais pas.
     - Explique-toi clairement, Jacqueline!
     - Oh, je t’en prie, ne fais pas l’idiot, Jean-François. Tu sais
bien où je veux en venir... Qu’as-tu décidé? Tu restes avec moi
ou tu repars au Pré Brévand?
     Jean-François donna sa réponse sans l’ombre d’une
hésitation.
     - Je n’ai pas à réfléchir plus en avant. Je reste avec toi
quoi qu’il m’en coûte.
     - Tu es sûr? Tu ne le regretteras pas?
     - Non. Ma place est auprès de toi. Je n’en n’ai pas de
doutes.
     - Et ta fille?
     - Je ne l’oublierai pas. J’irai la voir de temps en temps,
mais je reste.
     - Oh, mon amour. Mon grand amour.
     - C’est toi que j’aime le plus au monde, ma Jacqueline.
Je t’aime, je t’aime... Comme un fou!
     - Alors, embrasse-moi.
     Ce qu’il fit aussitôt. Il se retira quelque peu pour
prononcer:
     - Je finirai ma vie avec toi. Je laisse le Pré Brévand loin
derrière moi... J’ai besoin de ton amour. J’ai besoin de ton
corps, de tes caresses, de tes folies...




                   FIN DE LA PREMIERE EPOQUE.




                                312
     DEUXIEME    EPOQUE :




LE   TEMPS      DES   PARDONS.



         1877 - 1899




                313
LE        PRE          BREVAND




JACQUES               GARNIER




                314
LE       PRE         BREVAND


     Premiere Epoque: ADELINE.

         1875-1887


     Chronique   Villageoise




         JACQUES GARNIER
BP 12. 88290 SAULXURES / MOSELOTTE




                 315
     Jacques Garnier 1999. Tous droits de
reproduction, d’adaptation, de traduction
réservés pour tous pays.
    Membre de l’Association des Auteurs
Autoédités.



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