Histoire et techniques, Capitalisme et nouvelle technologie� by 87N1D8m

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									LCR Formation 72
Cycle de discussion sur l'actualité du marxisme : Introduction au débat (LCR 33 Année 2004)

                  Histoire et techniques, Capitalisme et nouvelle technologie…

Nées au cours de la dernière moitié du siècle dernier, les " nouvelles technologies ", l'informatique et les
moyens de communication modernes, se sont répandues dans tous les secteurs de la vie au cours des vingt
dernières années.
Elles nous ont permis, indiscutablement, de bénéficier de progrès importants, dans le domaine médical,
par exemple, ou dans la vie quotidienne, par la production de masse d'ordinateurs personnels, de
téléphones mobiles, de services comme Internet, etc..
Les " nouvelles technologies " ont également modifié profondément les moyens de production et
d'échange. Dans le cadre des entreprises, l'introduction massive de l'informatique et des réseaux a permis
d'augmenter considérablement la productivité des équipements et de les rendre flexibles, c'est-à-dire
capables de s'adapter, très vite, aux besoins changeants de la production. Elles ont permis également aux
entreprises de communiquer entre elles " en temps réel " quelle que soit la distance qui les sépare. A ce
titre, elles constituent la base technologique sur laquelle ont pu se développer les " délocalisations ", c'est-
à-dire le transfert de certaines productions des anciens pays industrialisés vers des pays dits " à bas coût
de main d'œuvre ", anciennes colonies et pays de l'Est.
Comme à bien d'autres moments de l'histoire du capitalisme, les gains de productivité apportés par les
innovations technologiques, au lieu de profiter à l'ensemble des hommes, se transforment en chômage, en
aggravation des conditions de travail, en misère. En quelques dizaines d'années, le capitalisme, en
exploitant les possibilités offertes par les nouvelles technologies, a profondément bouleversé la façon de
vivre des travailleurs du monde entier. Mais ces bouleversements, dont on serait en droit d'attendre une
amélioration des conditions de travail et de vie, s'accompagnent, mises au service du capital, d'une
véritable régression sociale.
Comment les évolutions technologiques qui démultiplient les capacités de production de biens utiles à
tous, peuvent-elles se retourner contre la grande majorité ?
Faut-il revenir en arrière, imposer un moratoire sur le " progrès ", en quelque sorte, afin de s'en protéger ?
Ou existe-t-il au contraire une possibilité de dépassement, dans laquelle nous pourrions, en libérant la
société des contraintes que lui impose une organisation sociale soumise aux lois de la propriété privée et
de la concurrence, débarrasser les progrès technologiques de la malédiction qui semble les accompagner,
et permettre à chacun d'entre nous d'en bénéficier pleinement ?
Ces bouleversements n'ont-ils pas créé les conditions même d'une transformation de la société que le
mouvement ouvrier a inscrite dans son programme depuis ses origines ? Ne contribuent-ils pas à créer les
conditions d'une société communiste, à faire de ce que certains voudraient ranger au rayon des utopies
totalitaires la réalité de demain ?

La conception marxiste de l'évolution des sociétés humaines
Pour discuter de ces questions, nous allons utiliser la méthode d'analyse développée par Marx et Engels
dans les années 1850, le " matérialisme historique ", qu'Engels définissait ainsi : " [il faut chercher] la
cause première et la force motrice décisive de tous les événements historiques importants dans le
développement économique de la société, dans la transformation des modes de production et d'échange,
dans la division de la société en classes distinctes qui en résulte et dans les luttes de ces classes entre elles.
" (préface à l'édition anglaise de Socialisme utopique, socialisme scientifique)
" Développement économique ", " transformation des modes de production et d'échange ", " division de la
société en classes distinctes " et " lutte de ces classes entre-elles " sont les moteurs de l'évolution des
sociétés. Ces facteurs dépendent les uns des autres : la division de la société en classes distinctes résulte
de l'évolution des bases économiques et techniques, produits du travail humain. Et c'est la lutte des
classes, inévitable conséquence de la division de la société, que les hommes en aient conscience ou non,
qui est le moteur de l'histoire.
Marx et Engels appliquent cette méthode du matérialisme historique à l'analyse de la situation politique
de leur époque (Les luttes de classes en France, histoire de la révolution de 1848, etc.), mais aussi à
l'histoire de l'évolution des sociétés. Sur l'histoire des sociétés primitives, une première confirmation
expérimentale viendra d'un ouvrage, La société archaïque, écrit par un ethnologue américain, Morgan, qui
décrit la façon selon laquelle vit encore, au 19ème siècle, une tribu d'Iroquois. Engels s'appuiera sur cet
ouvrage pour écrire un livre dont le titre définit clairement le contenu : Histoire de la famille, de la
propriété privée et de l'Etat. Cette théorie matérialiste et évolutionniste des sociétés humaines se
renforcera de la théorie de l'évolution des espèces de Darwin. Actuellement, elle est admise par tous les
scientifiques s'occupant de l'histoire des civilisations, comme on peut en trouver l'illustration dans leurs
écrits, dans tous les musés d'histoire, ou encore dans un film comme l'Odyssée de l'espèce.

L'apparition des sociétés de classe
L'Odyssée de l'espèce décrit, d'une façon romancée, mais réaliste d'un point de vue scientifique, toute une
période de notre histoire, où nos ancêtres vivaient de la cueillette et de la chasse. On suit plusieurs tribus
d'hominidés, on les voit acquérir la station debout, inventer les outils, apprendre à domestiquer le feu,
etc…
Parmi les scènes marquantes du film, il y a celle où la tribu a trouvé un crocodile mort au bord d'un
fleuve. Il s'agit d'une quantité de viande inespérée, mais dont elle est dans l'incapacité de profiter, faute de
disposer de mâchoires, de dents et de griffes lui permettant de passer à travers la peau de la bête. Au
même instant, un peu à l'écart, un jeune qui joue avec un galet tranchant se blesse la main et découvre, par
association d'idée, la solution au problème : il invente, en direct, le couteau en pierre taillée. Il permet du
même coup à l'espèce humaine de franchir un pas, de dépasser, grâce à son imagination, un des multiples
handicaps dus à son anatomie.
Cette scène est tout à fait significative de ce qui pousse les hommes à innover, à inventer. Et on en mesure
immédiatement les bienfaits : sitôt inventé, l'outil permet de transformer le crocodile en festin dont profite
l'ensemble de la tribu. Il augmente, pour la même quantité de travail, les " richesses " à disposition de la
communauté. Ces richesses sont réparties en fonction des relations qui lient les divers individus de la
communauté, en fonction de son organisation sociale. Ici, en l'occurrence, toute la communauté va
profiter de l'aubaine.
La civilisation des cueilleurs chasseurs durera plusieurs millions d'années, sur la base de progrès
technologiques extrêmement modestes et lents. La tribu d'Iroquois dont parle Morgan dans La société
archaïque vit encore aux Etats-Unis à la fin du 19ème siècle selon ce mode de production.
Mais certaines tribus de chasseurs-cueilleurs, dans des conditions géographiques particulières, vont
donner jour à un autre stade de l'organisation des sociétés humaines. L'invention de l'agriculture, il y a
une dizaine de milliers d'années, bouleversera totalement la façon de vivre et l'organisation sociale des
hommes. C'est la " révolution néolithique ", l'âge de la pierre polie, puis du bronze et du fer.
Un des éléments principaux de cette révolution est que, pour cultiver les champs, il faut rester sur place,
au moins le temps que la récolte pousse. Cela va conduire à la sédentarisation, à la naissance des villages.
Entre deux récoltes, il faut conserver les aliments : l'invention de la poterie répondra à ce besoin, avec
celles des greniers à grains, du moulin, etc. La productivité du travail humain augmente
considérablement, et la quantité moyenne de vivres que la collectivité peut produire dépasse ses besoins.
Il apparaît ce que l'on appelle un surproduit du travail. Il devient possible de détacher certains individus
des tâches agricoles, afin qu'ils se consacrent à des activités utiles à la collectivité : forgeron pour préparer
des outils, prêtre pour consulter le ciel, décider du bon moment pour la récolte, implorer les dieux contre
la sécheresse, " soldats " pour protéger les stocks contre les pillards…
Les relations sociales s'organisent autour de cette division élémentaire du travail. Le produit du travail
commun est réparti de manière équitable, selon des règles régies par des coutumes.
Ces sociétés de villages agricoles primitifs connaîtront, elles aussi, une longue histoire, puisqu'on peut en
trouver la trace, actuellement encore, dans certaines régions du monde.
Mais dans le village d'agriculteurs du néolithique se trouvent en germe les ingrédients d'une nouvelle
civilisation. Grâce à des conditions géographiques et climatiques particulières, certaines communautés
agricoles, bénéficiant d'une productivité du travail exceptionnelle, vont faire franchir un nouveau pas à
l'organisation sociale. Le village s'agrandit, devient une ville. La division du travail s'accentue. La taille
de la communauté, la complexité des relations de travail, augmentent au point que les anciennes relations
sociales, basées sur la coutume et les relations personnelles directes, deviennent incapables de répondre
aux besoins organisationnels de la nouvelle société : la répartition collective des tâches doit être
centralisée, confiée à des administrateurs spécialisés.
La surveillance des remparts de la ville nécessite une armée permanente, coupée des tâches productives,
donnant à ses chefs un pouvoir accru. Les surplus du travail des paysans, les stocks de grain, les
troupeaux, se retrouvent petit à petit accaparés par des prêtres ou des chefs militaires. C'est l'invention de
la propriété privée : l'appropriation, par une minorité, du surproduit du travail des producteurs, l'invention
d'une nouvelle répartition des richesses.
Et pour maintenir cette organisation sociale profondément inégalitaire, aux règles en totale contradiction
avec les coutumes anciennes, apparaît l'Etat, dans lequel s'imbriquent plusieurs fonctions :
administratives, avec sa " bureaucratie " qui assurera " l'administration des hommes " ; idéologiques avec
l'appareil religieux qui justifiera, au nom des dieux, les nouvelles inégalités sociales ; répressives, avec
l'armée. Grâce à cette force de répression, à côté du vol du surproduit du travail des paysans et des
artisans, se développera, à grande échelle, l'exploitation des esclaves.
Cette évolution se concrétisera, il y a 5000 ans, autour de la Méditerranée, par ce que l'on a appelé les "
civilisations antiques " : en Mésopotamie (l'Irak actuel), en Egypte, puis en Grèce, et enfin à Rome. On
trouve également le même type de société en Inde, en Chine, en Amérique centrale et du Sud.
Pour comptabiliser les richesses possédées par les classes dirigeantes, les hommes vont inventer le calcul,
puis l'écriture. Et pour transmettre ces richesses à leur descendance, ils vont inventer la famille, le contrat
de mariage, l'héritage, les titres de propriété… Ainsi apparaît, pour maintenir une organisation sociale
fondamentalement injuste, une base juridique qui s'imposera à l'ensemble de la société par la contrainte
idéologique et la violence militaire de l'Etat. Selon ces lois, les esclaves, comme tous les autres moyens
de production, sont la propriété de leur maître. Objets d'un commerce florissant, ils travaillent toute la
journée pour leur maître qui les loge et les nourrit.
Les richesses que cette organisation sociale a permis de tirer du travail humain sont considérables. On
peut les mesurer par exemple à la taille des monuments et au faste des œuvres d'art qu'elles ont laissé. Les
techniques utilisées étaient pourtant les mêmes que celles des villages d'agriculteurs, essentiellement des
outils manuels, pelles, pioches, burins, marteaux rudimentaires. Et cela non parce que les hommes d'alors
manquaient d'imagination : les ingénieurs grecs ont inventé les engrenages, les vis, les leviers, etc., mais
tout simplement parce que les classes dominantes disposaient de main d'œuvre servile et ne ressentaient
pas le besoin de la remplacer par des machines. Bien au contraire.
Les esclaves constituaient, au même titre que les troupeaux ou les biens mobiliers et immobiliers, le
patrimoine des classes dominantes. Maintenir cette richesse supposait nourrir les esclaves, comme on
nourrit les animaux que l'on possède, indépendamment du travail qu'ils produisent. " Rentabiliser " la
main d'œuvre servile, (que l'on ne pouvait pas licencier en cas de manque de travail), cela voulait dire
l'occuper, lui trouver du travail. C'est ce qu'exprime la réponse que fait, aux alentours des années 300 de
notre ère l'empereur Romain Dioclétien, à un inventeur qui lui présentait les plans d'un nouvelle machine,
sans doute un appareil de levage : " Si je construis cette machine, je priverai mes hommes de travail.
Alors, comment les nourrirais-je ? ".
Ainsi, l'idée chère aux patrons que ce sont eux qui, en donnant du travail aux travailleurs, permettent à ces
derniers de vivre, n'est pas neuve… Quant à Dioclétien, il n'imaginait pas une seconde que cette machine
pourrait permettre de diminuer le temps de travail de chacun des " ses " hommes : il est déjà clairement
entendu, par les classes dominantes, que les exploités travaillent aussi longtemps que le permet la journée,
indépendamment de la productivité de leur travail.
Mais ce qui apparaît surtout, c'est que le mode de production basé sur l'esclavage entre immédiatement en
contradiction avec toute évolution technologique qui tendrait à augmenter la productivité du travail. Avec
l'apparition de la société de classe, l'innovation technologique, cette tendance des hommes à inventer des
moyens de diminuer le temps de travail nécessaire pour se procurer les moyens de subsistance, se
transforme de bienfait en calamité.

Des civilisations antiques au capitalisme
L'Empire romain s'impose sur les civilisations égyptiennes et grecques. Il s'étend sur les territoires actuels
de l'Europe de l'ouest : Espagne, France, Italie, une partie de l'Allemagne, le sud de l'Angleterre, et de
l'Afrique du Nord. Des villes sont créées à l'image de Rome. Les peuples agricoles qui occupaient alors
ces contrées sont peu à peu " romanisés ". Les terres agricoles sont accaparées par des " nobles ", qui les
font travailler par des esclaves. Les échanges entre toutes les villes de l'empire sont assurés par voie
fluviale, maritime, et par le réseau de voies romaines qui sillonnent l'Europe. C'est la dissémination, à
l'échelle d'un continent, de la civilisation romaine.
Ce faisant, une nouvelle dimension apparaît. La ville de Rome a de plus en plus de difficultés à imposer
sa domination sur la totalité de l'empire. Une tendance à l'autonomie des villes et des provinces apparaît.
Des révoltes d'esclaves secouent l'empire. En même temps, aux frontières, s'exerce la pression des
peuples barbares, venus d'Europe centrale, d'Asie… A la fin du 4ème siècle de notre ère, l'Empire romain,
miné pas ses contradictions internes, finit par s'effondrer, sous la poussée des barbares qui l'envahissent.
Les liens centralisés des diverses provinces et villes de l'Empire avec Rome disparaissent. Les
envahisseurs s'installent sur les ruines de l'empire romain, et de cette situation nouvelle va naître la
société féodale.
Il s'agit, à l'origine, de la juxtaposition de petits territoires ayant à leur tête un seigneur. Chacun de ces
seigneurs exploite, sous la forme du servage, le travail des paysans. Il existe, entre les seigneurs, une
hiérarchie complexe, vassaux et suzerains. Le premier est " sujet " du second, qui, en échange, lui doit
protection. L'église catholique qui s'est développée au cours des derniers siècles de l'Empire romain,
constitue un élément essentiel de cette structure. Elle est organisée selon la hiérarchie féodale et exploite,
elle aussi, des serfs. Les serfs constituent la catégorie sociale la plus basse de la société féodale. Ils
cultivent les terres du seigneur - auxquelles ils sont attachés -, qui leur droit protection, et ils disposent de
terres qu'ils cultivent pour assurer leur propre subsistance et celle de leur famille. L'histoire de la société
féodale est marquée par les luttes des seigneurs entre eux pour étendre leur pouvoir, processus de
centralisation qui aboutira à l'apparition des royaumes européens. Au sommet de la pyramide féodale
apparaît alors un roi régnant " selon son bon plaisir " sur l'ensemble de ses sujets.
Dans cette société basée sur le travail agricole, les villes, héritées de l'empire romain, ont d'abord connu
un déclin. Elles vont renaître, d'autres vont apparaître, grâce au développement des corporations de
fabricants et de marchands, des habitants des " bourgs ", les " bourgeois ".
Dans l'antiquité, déjà, les échanges de marchandises entre les villes étaient assurés par des marchands. Ils
utilisaient pour cela une invention qui est, dans le cadre des sociétés de classe, indispensable aux
échanges : la monnaie. La monnaie n'a, en tant que telle, aucune faculté à produire de la richesse. Elle va
en acquérir dans le cadre des échanges commerciaux " inégaux ", méthode qui consiste, pour les
marchands, à acheter des marchandises dans des lieux où elles sont bon marché parce que faciles à
produire, pour les vendre dans des lieux où elle sont chères, parce que difficiles à produire.
Ces différences de productivité du travail sont essentiellement dues aux circonstances géographiques qui
font que telle région, par exemple, est propice à la culture du blé, alors que telle autre est propice à
l'élevage, à la culture de la vigne ou à la production de tissus. De l'impossibilité des échanges directs entre
les producteurs, à cause des distances et des difficultés de déplacement, naît pour les marchands le moyen
de s'approprier une part du surproduit de travail des paysans et de transformer ces richesses en capital.
Ce phénomène, déjà présent dans les sociétés antiques, trouve un terrain propice à son développement
dans la société féodale. Les nobles et les évêques bénéficient des progrès de l'agriculture, dus à la
stabilisation progressive de la société féodale. Ils peuvent ainsi acheter au prix fort des produits de luxe
(épices, soieries), que les marchands se procurent à bas prix, en Orient, en Inde ou en Asie. Ainsi vont
s'enrichir les bourgeois du Moyen age.
Cette bourgeoisie, au fur et à mesure que ses richesses s'accroissent, prend conscience de ses intérêts
particuliers de classe, et va tenter de se tailler une place sociale et politique à la hauteur de son importance
économique. Dans un premier temps, elle obtiendra, par la force, des législations particulières, des
chartes, pour les villes. Puis, la Renaissance, les mouvements de réforme religieuse, seront une nouvelle
expression de cette révolte. L'invention de l'imprimerie, en 1450, sera un vecteur très important de la
circulation des idées subversives.
A la même époque, les routes de l'Orient sont coupées par le développement de l'Empire ottoman et les
sources d'enrichissement des capitalistes européens se tarissent. Mais le capital qu'ils ont déjà accumulé
va leur permettre de financer de grandes expéditions maritimes, rendues plus sûres par quelques
inventions, comme la boussole et le gouvernail d'étambot. De nouvelles routes maritimes vers les Indes
sont ouvertes autour de l'Afrique ; puis en 1492, Christophe Colomb découvre l'Amérique. C'est le départ
d'une nouvelle possibilité d'enrichissement, à plus grande échelle : au commerce " inégal " s'ajoute la
traite des noirs, le pillage des richesses naturelles des pays conquis au profit du capitalisme marchand et
financier européen.
Ces nouvelles opportunités d'enrichissement ne feront qu'ajouter aux contradictions entre une structure
sociale féodale obsolète et parasitaire et une bourgeoisie de plus en plus puissante. Le mouvement de la
bourgeoisie pour la prise du contrôle politique de la société aboutira à l'instauration d'une république en
Hollande à la fin du 16ème siècle, en Angleterre en 1649 (avant l'instauration de la monarchie
constitutionnelle). Ce mouvement trouvera son plein aboutissement avec la déclaration d'indépendance
des Etats-Unis en 1776, et la Révolution française de 1789.
A travers ces révolutions, la bourgeoisie établit son pouvoir politique garantissant les droits et privilèges
de la propriété privée bourgeoise. La structure hiérarchique féodale laisse place à une société dans
laquelle les hommes, quelle que soit leur situation sociale, sont considérés comme des " citoyens " égaux
en droit. L'Etat est garant du respect de ces droits. La propriété privée est posée comme élément
fondamental de cette liberté, et l'Etat a pour première mission de la protéger.

Du capitalisme marchand au capitalisme industriel : la révolution industrielle
A la fin du 18ème siècle, ces profonds changements politiques s'accompagnent d'une évolution profonde
du capitalisme lui-même, avec l'apparition du capitalisme industriel. Alors que le capitalisme marchand
se nourrit des richesses produites essentiellement par le travail des paysans, le capitalisme industriel
repose sur l'exploitation salariale, qui consiste à acheter à quelqu'un sa force de travail en échange d'un
salaire.
Ce mode de production existe déjà depuis longtemps, mais il ne va s'imposer comme mode de production
dominant qu'au cours de la deuxième moitié du 18ème siècle en Angleterre, puis au début du 19ème en
Europe continentale et en Amérique, à travers ce que l'on a appelé la " révolution industrielle ".
Jusqu'alors, les entreprises exploitant de la main d'œuvre salariée étaient des manufactures dans lesquelles
étaient regroupés des travailleurs manuels, travaillant côte à côte avec des outils sommaires. Il y avait
quelques machines, mais leur taille et leur puissance étaient limitées par la faible puissance des sources
d'énergie mécanique disponibles : énergie humaine, animale, hydraulique, vent.
L'invention de la machine à vapeur va permettre, par sa puissance et sa facilité d'utilisation, le
développement du machinisme et transformer les manufactures en fabriques, en usines. Et c'est
l'accumulation considérable de capitaux réalisée par le capitalisme marchand qui assurera le financement
des investissements importants qu'exigent l'achat des équipements et le paiement des salaires.
Les premiers développements du machinisme se produisent en Angleterre dans la production (filage et
tissage) des textiles. Les textiles étaient réalisés, de façon artisanale, par des milliers de petits producteurs,
souvent des paysans. En moins de trente ans, entre 1750 et 1779, avec l'apparition de machines à filer
mues par la vapeur, la productivité du travail du fileur est multipliée par 400, ce qui entraînera la ruine de
milliers de petits producteurs et leur exode vers les villes industrielles qui commencent à se développer.
Grâce à la " révolution industrielle " qui augmente de façon colossale la productivité du travail, le
capitalisme industriel prend le pas sur les autres classes dominantes. En un siècle, il aura étendu son
emprise sur le monde entier.
Son développement modifie de fond en comble l'organisation sociale. Pour servir ces machines, il faut
des " prolétaires ", des hommes et des femmes " libres ". Libres au sens où ils n'appartiennent à personne,
qui ne sont donc ni serfs, ni esclaves. Mais libres aussi au sens où ils n'ont pas d'autre possibilité pour
gagner leur vie que de vendre leur force de travail à un patron en échange d'un salaire.
Ainsi, l'égalité en droit des hommes, garantie par la constitution bourgeoise, ne protègera pas la grande
majorité d'entre eux de l'exploitation. Bien au contraire. Par le fait même qu'ils n'ont pas d'autre choix que
de vendre leur force de travail pour gagner de quoi subsister, ils deviennent, dans le cadre d'un contrat de
travail " librement consenti ", entre " hommes égaux en droits ", les nouveaux exploités.
Car ce contrat de travail stipule qu'en échange d'un salaire, le salarié doit travailler toute une journée. Il
est bien entendu que les marchandises produites au cours de cette journée sont la propriété du patron.
Mais le salaire, lui, s'établit, autour de la valeur de ce qui est nécessaire au salarié pour vivre, pour élever
ses enfants. Or, compte tenu de la productivité moyenne du travail, les valeurs nouvelles créées par un
salarié en une journée de travail sont bien supérieures à ce qui lui est strictement nécessaire pour produire
et reproduire sa force de travail.
Tout se passe comme si le salarié travaillait une partie de la journée (le " temps de travail nécessaire ")
pour créer une valeur équivalente à ce qu'il lui faut pour vivre, et le reste du temps (le " temps de travail
gratuit " ou " surtravail "), pour son patron. Ainsi apparaît le mode d'appropriation du surproduit du
travail dans le cadre du salariat. Ce mode de production est directement lié à la base juridique bourgeoise,
à la propriété privée de moyens de production. Il est justifié par l'idéologie qui impose comme " normale "
la vieille idée que c'est le patron qui, en donnant du travail à l'exploité, lui permet de vivre, masquant le
véritable rapport d'exploitation.

Le capitalisme industriel : des progrès techniques et des crises
La société esclavagiste, première société de classe, était réfractaire aux progrès technologiques. Tout ce
qui aurait pu alléger le travail des hommes était incompatible avec la base juridique de la société, avec
l'intérêt immédiat, pour les maîtres, de " rentabiliser " leur cheptel d'esclaves.
Avec la société féodale, les progrès de l'agriculture, en améliorant la productivité du travail des serfs,
augmentent la part des richesses revenant au seigneur. La conséquence en est, pour les seigneurs et les
serfs, un intérêt pour le développement régulier des moyens de production agricole. Il en va autrement
dans d'autres domaines, comme la production des textiles ou l'artisanat, où le progrès technique est déjà
synonyme de chômage et de misère. A début du 16ème siècle, l'inventeur d'un métier à tisser plus
performant que ceux existant déjà est noyé dans un canal… Mais dans le cadre de la structure féodale, les
progrès dans ces secteurs ne sont pas nécessaires, ce qui explique que les corporations d'artisans, comme
d'ailleurs les autorités royales, les freinent, au nom de la nécessité de fournir à tout le peuple les moyens
de vivre.
Cela constitue un des éléments de la contradiction entre la structure de la société féodale et les besoins de
la bourgeoisie en plein développement, qui, elle, va trouver dans les progrès techniques de nouveaux
moyens de s'enrichir. Et il est significatif à cet égard qu'un des ouvrages fondamentaux des
révolutionnaires bourgeois français du 18ème siècle, l'Encyclopédie de Diderot, de D'Alembert et de leurs
amis, soit un exposé et une apologie des savoirs et des techniques les plus modernes de l'époque.
Les révolutions politiques et la révolution industrielle du 18ème siècle, en libérant la bourgeoisie des
entraves du féodalisme, vont permettre aux mécanismes du système capitaliste de se donner libre cours.
Les usines se développent. Très vite se pose le problème du transport des marchandises. Le chemin de fer
apparaît, des réseaux ferrés sillonnent les pays capitalistes, les bateaux à vapeur commencent à traverser
les océans… Tous ces progrès s'accompagnent du développement d'une industrie lourde, spécialisée dans
la fabrication des machines, des rails, des locomotives, des bateaux, etc… Pour alimenter ces industries, il
faut du fer et du charbon. Il faut aussi toujours plus de prolétaires et toujours plus de débouchés pour les
produits fabriqués.
C'est pourquoi le développement, au cours du 19ème siècle, de ce que l'on a appelé le " capitalisme de
libre concurrence ", n'a rien d'un " long fleuve tranquille ". Il est, bien au contraire, marqué de crises
économiques qui se reproduisent régulièrement, de phases de croissance alternant avec des phases de
décroissance, de révoltes et de révolutions. Des masses de petits producteurs, paysans, artisans, ruinés par
la concurrence de produits industriels bon marché, sont jetés dans la misère, et vont affluer autour des
usines, pour chercher à y vendre leur force de travail. Malgré l'accroissement du nombre d'usines, tous
n'arrivent pas à trouver du travail, un chômage chronique s'installe, créant entre les salariés, sur le marché
du travail, une concurrence tendant à baisser les salaires.
Face aux conditions de vie qui leur sont faites, les prolétaires vont se construire, à travers leurs luttes, une
conscience de classe. Une nouvelle classe sociale se constitue, la classe ouvrière. Elle se donne une
organisation, sous forme de syndicats et de partis. En 1847, deux jeunes intellectuels révolutionnaires,
Marx et Engels, en écrivant le manifeste d'un de ces petits partis, le Manifeste du parti communiste,
établissent les bases d'une théorie de l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. Cette
théorie donnera une explication scientifique des disfonctionnements du capitalisme et une perspective
pour son dépassement, pour la construction, sur les ruines de la société capitaliste, d'une société
communiste.


C'est dans la façon dont le capital se reproduit et s'agrandit dans le cadre du mode de production
capitaliste, dans son mécanisme même, qu'il faut chercher l'origine de ses contradictions.
Le premier élément de cette contradiction réside dans le fait que la production capitaliste est régie
uniquement par la motivation, pour les possesseurs de capitaux, de trouver des investissements leur
permettant des profits maximum. Et cela, indépendamment des besoins réels des marchés, qui ne sont
évalués qu'après coup, au moment de la mise en vente des produits. Il en découle une concurrence
aveugle qui génère une véritable anarchie économique, conduisant aux faillites, aux concentrations
d'entreprises, jetant des milliers de salariés à la rue.
Le second élément réside dans ce que l'on appelle la " chute tendancielle du taux de profit moyen ".
Quand un capital est investi dans un cycle de production, une part de ce capital, le " capital constant ",
sert à payer la part des machines usée dans le cycle, les matières premières, l'énergie, les produits
intermédiaires ; une autre partie, que l'on appelle " capital variable ", sert à payer les salaires. A la fin du
cycle, la vente des marchandises permet de récupérer un nouveau capital. La différence entre le capital
obtenu par la vente et celui investi au départ constitue le profit. Le " taux de profit " est le rapport entre le
profit réalisé dans un cycle de production et le capital investi dans ce même cycle.
La distinction entre " capital constant " et " capital variable " permet de faire apparaître le véritable
mécanisme de création de la valeur nouvelle dans le cycle de production. Au cours du cycle, à la valeur
du capital investi, s'est ajoutée une valeur nouvelle, qui n'a pu être apportée que par le travail des salariés.
Le " capital constant ", qui a servi à payer les équipements, les matières et les énergies consommées, se
retrouve intégralement, mais sans augmenter d'un iota, dans la valeur de la marchandise ; par contre, la
part de capital investi à hauteur des salaires au début du cycle, " varie ", se retrouve à la fin du cycle
augmenté de la plus-value.
Sur le marché, il s'établit un prix de vente moyen pour des marchandises de valeur d'usage équivalente,
car leur valeur réelle, qui est liée aux coûts de fabrication, peut être différente entre deux fabricants. Celui
qui produit à moindre frais vend sa marchandise au dessus de sa valeur, réalise un surprofit ; l'autre vend
en dessous de sa valeur (ce qui ne veut pas dire qu'il ne fait pas de profit). Dans le cadre de la concurrence
entre capitalistes pour les marchés, s'engage alors une course pour s'assurer des surprofits, c'est-à-dire
pour avoir des coûts de fabrication inférieurs à ceux de la concurrence. Cela peut s'obtenir en essayant
d'avoir plus de travail pour moins de salaire, par les baisses de salaire et l'intensification du travail. Mais
surtout en augmentant la productivité du travail, grâce à des équipements plus modernes. C'est pour cela
que les entreprises capitalistes donnent une place toujours plus importante aux secteurs qui se consacrent
à l'innovation, à la recherche et au développement. Et c'est pour cela aussi que l'on assiste, au cours de
l'histoire du capitalisme industriel, à une accélération constante du rythme des progrès techniques.
Mais la modernisation des équipements, si elle baisse la valeur des marchandises, réduit aussi le taux de
profit. En effet, toute baisse relative du capital variable par rapport au capital constant baisse bien la part
des salaires, mais elle diminue en même temps la part des profits, puisque le profit, se réalisant sur le
capital variable, est, toutes choses étant égales par ailleurs, proportionnel au capital investi dans les
salaires. Ainsi, toute diminution du capital variable au bénéfice du capital constant tend à baisser le taux
de profit. Et bien entendu, ce qui joue pour un capitaliste joue pour tous. La course à la baisse des coûts
de production est un véritable cercle vicieux, une des contradictions fondamentales du capitalisme.
Cette baisse des taux de profits ne peut être compensée que par l'aggravation des conditions d'exploitation
des salariés. C'est la raison pour laquelle les licenciements relatifs aux modernisations des équipements
s'accompagnent de l'aggravation des conditions de travail des salariés qui restent.
La troisième contradiction vient du fait qu'en cherchant en permanence à diminuer la part des salaires, les
capitalismes diminuent les débouchés pour leurs marchandises. La production a ainsi tendance à dépasser
la demande qui dépend du nombre de consommateurs solvables, et des moyens dont ils disposent pour
acheter les marchandises proposées. Cela conduit aux crises de surproduction périodiques qui marquent
toute l'histoire du capitalisme.
En même temps, les prolétaires, premières victimes de ces contradictions, ne restent pas inactifs, et y
répondent par l'organisation et par les luttes. A cette lutte des classes s'ajoute la concurrence que se font
les capitalistes entre eux, et qui font que l'histoire du capitalisme est caractérisée par des conflits sociaux
et politiques permanents.

L'expansion du capitalisme industriel
Au cours de sa première période de développement, le capitalisme, dit " de libre concurrence ", était
essentiellement limité aux marchés locaux .
Mais, à la fin du 19ème siècle, l'accumulation des capitaux va pousser les capitalistes, en s'appuyant sur
leurs Etats nationaux, dans une nouvelle phase de conquête coloniale. Il s'agit de trouver de nouveaux
marchés pour les produits, mais aussi de se procurer des matières premières agricoles ou industrielles à
bon marché, afin de baisser le coût de production des marchandises.
Cette nouvelle phase de conquête du monde, l'impérialisme, connaît un développement extrêmement
rapide, avec une concurrence féroce entre les pays impérialistes. L'Angleterre et la France sont les
premières à se lancer dans la compétition, suivies par l'Allemagne, et dans une moindre mesure, par les
autres pays européens. Les Etats-Unis mettent à profit les immenses territoires gagnés par la conquête de
l'Ouest et l'annexion, au cours du 19ème siècle, d'une bonne partie du Mexique. C'est l'époque de la
naissance des grandes sociétés financières et industrielles, des trusts et des monopoles.
Tout ce mouvement est accompagné par le développement de deux nouvelles sources d'énergie,
l'électricité et le pétrole, et des moteurs correspondants, dont les premières applications industrielles
commenceront effectivement à exister au passage du 19ème au 20ème siècle. Les moteurs électriques
permettent de remplacer la machine à vapeur unique qui entraînait tout un atelier par plusieurs moteurs
plus petits situés près des machines. Il faudra pour cela construire toute une infrastructure, centrales et
barrages, pour produire l'électricité, et des réseaux électriques pour l'acheminer vers ses points
d'utilisation. Quant au pétrole, d'abord utilisé uniquement pour l'éclairage, il aura un bel avenir avec
l'invention du moteur à explosion. C'est la possibilité ouverte à la fabrication des automobiles, des avions,
à l'apparition de nouveaux secteurs industriels, qui trouveront leur développement dans l'entre deux
guerres. De nouveaux produits apparaissent, nés de la recherche, par le capital, de nouveaux terrains où
s'investir. Aux Etats-Unis débute la " production de masse ". Le travail à la chaîne se développe, régi par
une " organisation scientifique du travail ", le taylorisme.
Mais après une vingtaine d'années d'expansion impérialiste, le système capitaliste est rattrapé par ses
contradictions. Le partage du monde terminé, le besoin d'expansion ne prend pas fin pour autant et
conduit à la 1ère guerre mondiale. La classe ouvrière, trahie par la direction de l'Internationale Socialiste,
est incapable de s'y opposer et se retrouve dans les tranchées. Mais la lutte des classes ne prend pas fin
pour autant : en 1917, en Russie, se produit la première révolution socialiste de l'histoire ; dès la fin de la
guerre, en Allemagne, une révolution commence, qui sera noyée dans le sang.
La période qui va suivre la guerre de 14-18 sera une période ininterrompue de crises politiques. Aux
contradictions d'origine économique s'ajoute la dureté de la lutte des classes. Saignée par les années de
guerres, la classe ouvrière des pays industrialisés dispose d'un très fort degré d'organisation. Partout, elle
est marquée par l'exemple de la révolution russe, les idées communistes prennent un sens concret. La
révolution sociale mondiale est à l'ordre du jour, mais la bourgeoisie est prête à tout pour se défendre. Elle
imposera sa loi par le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne. En France, la politique de Front
populaire, menée par les partis social-démocrate et stalinien, détournera les élans révolutionnaires de la
classe ouvrière ; en Espagne, elle désarmera la révolution des travailleurs face au coup d'état de Franco.
En URSS, le stalinisme liquide petit à petit les acquis de la révolution. La situation débouche sur la 2ème
guerre mondiale, pour les mêmes raisons que la précédente : le besoin impérieux, pour l'impérialisme, de
se repartager le monde.
La période qui suit l'après-guerre est marquée par la prédominance des Etats-Unis qui sont les véritables
vainqueurs de la guerre, et par la crainte, pour la bourgeoisie internationale, de voir se renouveler la
période révolutionnaire qui avait marqué la fin de la guerre précédente.
Une période de révolutions va effectivement commencer, avec les luttes de libération des pays colonisés,
profitant de l'affaiblissement des impérialismes européens pour gagner leur indépendance. Dans les pays
industrialisés, la bourgeoisie est contrainte, par un rapport de force qui lui est défavorable, à une longue
période de relative paix sociale, marquée par un chômage faible et des salaires permettant aux salariés
d'acquérir les produits de la " production de masse ". C'est la période des " trente glorieuses ".
Dans les entreprises, la façon de produire, l'organisation du travail, régie par le taylorisme, dépend
intimement de la façon dont fonctionnent les équipements industriels. Il s'agit, généralement,
d'équipements lourds, coûteux, adaptés à un seul type de fabrication, dont le remplacement, pour changer
une production ou pour prendre en compte une amélioration technologique, demande des capitaux
énormes. Leur fonctionnement est bien adapté à des cycles de production en grandes séries, sur de
longues périodes, et stables. La " rigidité " des équipements de production s'accommode bien d'une main
d'œuvre stable, regroupée dans des usines immenses, comme ont pu l'être, par exemple, les usines Renault
à Billancourt. C'est le temps des équipes fixes, des OS et des OP, du contrat de travail stable, des
conventions collectives…
Mais le fait que les équipements industriels soient vieillissants, que les coûts d'innovation soient énormes,
pèse sur l'économie. Les taux de profits sont extrêmement bas. En France, le taux de profit moyen est de
5,3 % entre 1959 et 1964, il passe à 4,3 % entre 64 et 67, à 3,8 % entre 67 et 73. Et c'est la même chose
partout, même si aux Etats-Unis les taux de profits sont plus élevés, de l'ordre de 10 %. Les capitaux ne
s'investissent plus dans la production. Les Etats soutiennent la bourgeoisie par une politique d'armement
et le financement de la conquête spatiale, par les emprunts d'Etat.
Cette situation d'asphyxie débouchera sur la crise économique mondiale des années 70. Le chômage
s'installe de façon durable. Alors qu'il était, pendant la période de l'après-guerre, en France, de l'ordre de 2
%, il grimpe entre 1973 et 1983 à 6 %, à 7 % aux Etats-Unis et en Angleterre. La concurrence des
travailleurs entre eux sur le marché du travail inverse le rapport des forces en faveur de la bourgeoisie.

Des évolutions technologiques qui vont changer la façon de produire…
Pendant cette période de l'après-guerre, des nouvelles technologies se développent.
L'électronique va être à l'origine du développement de tout un nouveau secteur de production de biens de
consommation comme les radios à transistor, puis la télévision. L'informatique, après la réalisation du
premier ordinateur par des ingénieurs américains à la fin de la guerre, trouvera ses premières applications,
dès la fin des années 60, en comptabilité et dans la recherche scientifique, avec des sociétés comme IBM
ou Bull.
Dans le domaine industriel, l'informatique permettra le contrôle automatisé des usines chimiques, des
hauts fourneaux et bien d'autres processus, permettant d'améliorer la qualité des produits obtenus. Elle est
aussi une des conditions du développement des centrales nucléaires, qui exigent pour fonctionner, des
contrôles et des calculs extrêmement rapides et précis.
Elle sera un élément important du développement de l'industrie spatiale qui va permettre de placer des
satellites en orbite autour de la Terre (Spoutnik, 1957), d'envoyer des hommes sur la Lune (Apollo 11,
juillet 69).
L'invention du microprocesseur, en 1980, va donner à l'informatique, au début des années 1980, les
moyens d'envahir tous les secteurs économiques, y compris celui des biens de consommation. Avec les
réseaux de communication modernes qui se mettent en place grâce aux satellites, elle constitue la base de
ce que l'on appelle les " nouvelles technologies ". Le réseau Internet existe depuis 1980. Il dérive d'un
réseau mis en place en 1969 par l'armée américaine, Arpanet. Les premières utilisations d'Internet seront
universitaires, mais vont très vite s'étendre aux grandes entreprises. Actuellement, il constitue un lien
permanent entre des milliards d'individus, tout en constituant l'épine dorsale du système de production et
d'échanges mondial.
L'apparition des " nouvelles technologies " va transformer profondément, et en très peu de temps, les
moyens de production et d'échange. Cela va, bien sûr, peser sur l'organisation sociale.
L'argent virtuel apparaît, avec, pour les utilisateurs que nous sommes, les cartes de crédit, le paiement par
Internet… et pour les capitalistes la possibilité de déplacer leurs capitaux, à la vitesse de la lumière, d'un
point de la planète à un autre.
Les entreprises multinationales ont la possibilité de gérer une multitude de sites autonomes, disséminés
sur la planète entière, en temps réel. C'était la condition technologique nécessaire à " l'externalisation des
productions ", qui se traduit par la création de filiales disséminées dans le monde entier et par la sous-
traitance. Les " ordres de production " qui exigent une grande précision, par exemple quand il s'agit de
plans, sont transmis sous forme informatique. Certains sont directement exécutables par les équipements,
sans autre intervention humaine que le pilotage et la surveillance des systèmes de production.
Pour les moyens de production eux-mêmes, l'automatisation se poursuit, mais avec une innovation
importante apportée par l'informatique : la flexibilité des machines, la possibilité, pour un équipement, à
partir d'une simple modification de programme, sans aucune modification de la machine elle-même, de
changer de production. La production en grande série était imposée par la " rigidité " d'équipements basés
sur des automatismes mécaniques. Avec les machines programmables apparaît la possibilité de produire
en très petites séries, voire à l'unité, pour des coûts réduits. On voit apparaître des chaînes de montage
dans lesquelles des robots remplacent les hommes. La production en flux tendus s'instaure.
Cela entraîne également une augmentation considérable de la productivité du travail dans certaines
branches. Dans l'imprimerie, par exemple, avec l'introduction des méthodes de composition informatique
des pages, la PAO, une personne fait le travail d'une dizaine. A France Télécom, il fallait, en 1980, 25
personnes pour s'occuper de 10 000 lignes téléphoniques ; actuellement, avec l'apparition des relais
numériques, 9 suffisent pour 100 000 lignes.
En même temps, apparaissent de nouveaux secteurs de production : fabrication des équipements de
réseau, antennes, satellites, industrie spatiale (liée aussi à la modernisation des équipements militaires
qu'amènent les nouvelles technologies) ; écriture des logiciels sans lesquels les équipements
informatiques les plus sophistiqués ne pourraient pas fonctionner.
Enfin, tout un nouveau secteur de biens et de services, liés aux nouvelles technologies, se développe très
rapidement : microinformatique, Internet, téléphonie mobile, jeux électroniques… Les microprocesseurs
envahissent l'automobile, l'électroménager…

… et donner à la bourgeoisie une nouvelle possibilité d'expansion…
Ainsi, alors que, à la fin des années 70, la bourgeoisie semble se trouver dans une impasse, les " nouvelles
technologies " vont lui ouvrir une nouvelle opportunité de développement. Mais utiliser ces nouvelles
opportunités suppose rétablir des taux de profits élevés, sinon investir est une perte de capital. Il faut
déréglementer pour que le capitalisme puisse se libérer des entraves des frontières nationales, freins au
développement. Le développement des forces productives se heurte aux bases juridiques du système
capitaliste. Les vieilles frontières nationales sont devenues trop étroites : il faut aux trusts internationaux,
pour qu'ils puissent se développer, un terrain à l'échelle du monde. Ce seront les multinationales.
La libre circulation des capitaux à l'échelle internationale est instaurée dès le début des années 80.
L'exploitation d'une main d'œuvre industrielle très bon marché est désormais possible par le biais de
filiales que l'on peut implanter librement partout dans tout le " monde libre ". En 1984, on pouvait
dénombrer environ 7000 entreprises multinationales dans le monde. En 1994, il y en a 37 000 qui
contrôlent entre 200 000 et 300 000 filiales. Une entreprise comme Solectron, spécialisée dans la
fabrication, en sous-traitance, de produits électroniques, se crée à la fin des années 70 avec 100 personnes
; fin des années 90, elle emploie 70 000 personnes, réparties dans 70 usines, implantées sur 25 pays. Son
évolution s'appuie sur l'acquisition d'usines existantes, appartenant à ses futurs donneurs d'ordre, comme
IBM, pour son site de Bordeaux.
Cette évolution internationale du capitalisme s'accompagne de la mise en place, fin des années 70 - début
des années 80, dans les pays industrialisés, d'une politique délibérée d'attaques contre la classe ouvrière,
destinée à baisser le coût du travail, et à mettre fin à des réglementations du travail qui s'opposent à
l'utilisation flexible de la main d'œuvre. Le chômage, loin de baisser, continue à augmenter. Entre 83 et
93, il atteint en moyenne 10 %, le niveau où il est actuellement.
Pendant les années 80-90, le capital retrouve le chemin des investissements productifs, la Bourse connaît
un regain d'activité. Les capitaux circulent à la vitesse de la lumière. Les espoirs de profits fabuleux dans
le secteur des services ou de la fabrication de logiciels, créent, sur les valeurs boursières des " nouvelles
technologies ", un afflux de capitaux considérable, sans commune mesure avec la valeur que représentent
réellement les actions. Cela développe les entreprises de ce secteur, et, dans les années 99-2000, on
assiste à une relance économique que l'on n'avait pas connue depuis longtemps, au point que certains
économistes en déduisent la fin des crises, la venue d'une " nouvelle économie ". Cet enthousiasme est
conforté par la fin de l'URSS, qui est interprétée comme la victoire de la " libre concurrence " et de la "
démocratie " sur la " planification " et la " bureaucratie ". C'est l'époque des start-up, des pépinières
d'entreprises.

… qui débouche sur une crise générale
Mais cette période se termine brutalement par une crise de surproduction générale, la chute brutale des
actions, et le début d'immenses restructurations. Solectron-Bordeaux employait en décembre 2000 plus de
4000 personnes, dont 2000 intérimaires ; un plan d'embauche était en cours pour ces intérimaires ; l'action
était à 50 $. En janvier 2001, l'action chutait à 2 ou 3 $, tandis que la direction internationale annonçait un
plan de licenciements qui portait sur 40 000 salariés, plus de la moitié du total du groupe.
A la crise de surproduction s'ajoute le fait que le miracle de la " nouvelle économie " n'a pas mis fin à la
baisse tendancielle du taux de profit. Bien au contraire, elle y participe. La concurrence, sur un marché
réduit par la surproduction, pousse les capitalistes à la modernisation, ce qui ne fait qu'accentuer les
causes de la crise. La " nouvelle économie " a fait long feu, et les Etats impérialistes sont de nouveau
contraints à intervenir militairement un peu partout pour maintenir leur contrôle sur l'économie mondiale.
Les contradictions entre les bases nationales du capitalisme et une économie mondialisée explosent de
nouveau.
Les " nouvelles technologies ", si elles ont permis au capitalisme de faire franchir un nouveau pas aux
forces productives, ne l'ont pas sauvé de ses contradictions. Bien au contraire. Tout progrès dans le sens
d'une globalisation des forces de production, de leur coordination à l'échelle de l'humanité, ne peut
qu'entrer en conflit avec la base nationale de la bourgeoisie comme avec le mode d'appropriation
capitaliste, basé sur la propriété privée.
" À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en
contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec
les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement
des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de
révolution sociale. " écrivait Marx dans le Capital.


Mais " la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort ; elle a produit aussi les
hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires " (Manifeste du parti
communiste).
La classe ouvrière, soumise à un chômage chronique, ne cesse de s'étendre. Elle s'étend numériquement,
par l'augmentation du pourcentage des personnes salariées dans un pays comme la France.
Elle s'étend aussi du fait de l'apparition et du développement d'une classe ouvrière industrielle nombreuse,
dans le cadre des filiales des multinationales, des entreprises locales de sous-traitance, dans tous les pays
pauvres, sauf certaines parties de l'Afrique. Des millions de personnes qui, il y a encore quelques années,
travaillaient la terre ou vivaient de travaux artisanaux dans des conditions archaïques, participent
désormais à la fabrication de produits modernes, accèdent aux dernières techniques de production,
s'intègrent dans la classe ouvrière mondiale. Elles apprennent à s'organiser, à lutter, comme on a pu le
voir avec la classe ouvrière coréenne par exemple.
Pour la classe ouvrière des anciens pays industrialisés, cela se traduit par la mise en concurrence
internationale sur le marché du travail, avec la menace permanente de perdre son travail par la
délocalisation de la production. A cela s'ajoute l'adaptation de la législation du travail aux besoins de la
flexibilité de la production : CDD, intérim, contrat de mission. Baisse du salaire direct et indirect,
dégradation des conditions de travail, précarité, chômage, les classes ouvrières européenne et américaine
connaissent un recul sans précédent qu'elles n'ont, jusqu'ici, pas réussi à stopper. C'est aussi une rupture
totale avec les conditions de vie et de travail, la conception que l'on se faisait du travail de salarié, avec un
emploi " à vie " dans une entreprise. Et c'est vrai pour les travailleurs du secteur privé comme pour ceux
du secteur public.
Pour la classe ouvrière des pays industrialisés, les 25 dernières années sont donc marquées par un recul
considérable. Sur le plan social mais aussi sur le plan organisationnel. En France, les vingt années de
participation, plus ou moins directe, du PS et du PC au gouvernement, ont provoqué une rupture profonde
entre la classe ouvrière et ses anciennes organisations politiques. Sur le plan syndical, l'effondrement du
taux de syndicalisation montre également l'ampleur de la rupture.
Mais cette rupture, si elle désorganise totalement la classe ouvrière, est en même temps le signe qu'une
page est tournée. Celle du contrôle stalinien sur la classe ouvrière, bien sûr, mais aussi celle du
réformisme qui se nourrissait des miettes du pillage impérialiste par la bourgeoisie nationale.
La reconstruction du mouvement ouvrier, sur des bases totalement nouvelles, nécessairement
internationales, est à l'ordre du jour. Elle ne peut se donner d'autre objectif que la prise de contrôle, par les
travailleurs eux-mêmes, et à l'échelle mondiale, des moyens de production et d'échange.

                                                    ****

En quelques deux cinquante ans d'histoire, " par le feu et par le sang ", comme l'écrivait Marx, le
capitalisme industriel, né avec la " révolution industrielle " du 18ème siècle, a totalement changé le
monde. Pour trouver de nouveaux champs d'investissements pour ses capitaux, il a inventé des produits
dont personne n'avait besoin, mais qui créent des besoins nouveaux. Il y encore 10 ans, Internet ne
manquait à aucun d'entre nous.
Le capitalisme a aussi détruit, partout où il s'est instauré, les modes de production antérieurs. Il a
transformé les travailleurs individuels, paysans et artisans, en ouvriers industriels, dont le travail n'a de
sens que dans le cadre collectif. Avec les " nouvelles technologies " et l'extension au monde entier du
capitalisme, ce travail collectif a pris une dimension mondiale, globale. Avec les réseaux de
communication modernes, les possibilités techniques, pour les travailleurs, de coordonner leur activité, de
planifier la production et les échanges à l'échelle du monde entier, existent et sont pratiquement déjà en
place.
Le capitalisme a étendu partout des moyens de production qui nous permettraient, s'ils étaient débarrassés
de la propriété des capitalistes, de donner à chacun les moyens de vivre et de profiter de tous les bienfaits
des progrès technologiques. Bien plus, les progrès techniques, en augmentant la productivité du travail,
ont réduit de façon considérable la part du travail social nécessaire à la production de ces moyens de
subsistance. Ils ont créé du " temps libre ".
Ce " temps libre ", qui se transforme, dans le cadre du mode de production capitaliste, comme dans toutes
les sociétés de classe, en catastrophe sociale, en chômage, en misère, nous permet d'envisager dans l'état
actuel des techniques et sans que cela paraisse de la science fiction, la fin du travail aliénant, son
remplacement par des machines.
" Le capital a accompli sa fonction historique lorsque, d'une part, les besoins sont assez développés pour
que le surtravail en sus de ce qui est nécessaire soit devenu lui-même un besoin général et découle des
besoins de l'individu lui-même ; et d'autre part, que le zèle au travail imposé par la sévère discipline du
capital aux générations successives soit devenu le bien commun de l'humanité nouvelle ; enfin, que les
forces productives du travail dont le capital accélère le progrès à coup de fouet, dans sa frénésie
d'enrichissement sans limite et dans les conditions qu'il pouvait seul réaliser, soient développées au point
que la richesse générale exige : 1° que la société de travail toute entière se fixe un temps de travail
moindre ; 2° que l'humanité travailleuse ait instauré un procès scientifique en vue de sa reproduction sans
cesse croissante, dans une plénitude toujours plus grande. Autrement dit : l'homme ne fera plus les
travaux que les machines, etc., peuvent faire à sa place." Marx, Grundisse
Mais l'aliénation des hommes par le travail ne prendra fin que si le travail se libère des entraves que lui
impose la division de la société de classe, c'est-à-dire que si les travailleurs se libèrent eux-mêmes, par la
révolution, en poussant jusqu'au bout la lutte des classes. Ainsi, le travail prendra un nouveau contenu :
celle de produire, avec le minimum de peine et de temps, tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des
besoins de la collectivité humaine et de l'individu.
" C'est le libre développement des individualités, où l'on ne réduit donc pas le temps nécessaire pour
poser du surtravail, mais où l'on réduit le temps de travail nécessaire de la société jusqu'à un minimum, à
quoi correspond la formation artistique, scientifique, etc., des individus grâce au temps libéré et aux
moyens créés par eux tous ". (Manifeste du parti communiste).

                                                                                                  Eric Lemel

								
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