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					Sixième Année                        N° 31.                       janvier 1914.
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                                               BULLETIN
                                             DE L'INSTITUT
                                      DES PETITS FRÈRES DE MARIE

                                                  Chers Lecteurs,

       Comme vous voyez, le Bulletin vous arrive aujourd'hui arec une mise nouvelle1. C'est que,
par la grâce de Dieu, il commence le second lustre d'une vie que sans doute vous lui souhaitez
longue, et il a pensé qu'il valait la peine de consacrer par un petit signe extérieur la réalisation de
cette première étape — si humble soit-elle -- dans la série de ses ascensions désirées vers le
mieux.
       Puis il vous apporte joyeux, sincères, fervents, parfumés de toutes les tendresses de l'amour
paternel et fraternel, les souhaits de bonne année du Révérend Frère Supérieur, des membres du
Conseil Général, des Frères du Grand-Noviciat, de la Communauté de la Maison Mère, du Juvénat
Saint François-Xavier; et, pour l'accomplissement d'une mission si honorable, ne lui convenait-il
pas d'avoir une tenue qui ne fût pas celle de tous les jours?
       Notre espérance est donc que vous apprécierez au moins ses bonnes intentions, et qu'en
leur considération vous lui ferez, si possible, un accueil encore meilleur que par le passé. En le fê-
tant, d'ailleurs, vous fêterez votre œuvre; car, en vérité, que serait-il sans vous? Tout ce qui fait sa
valeur, son attrait, son mérite, s'il en a quelqu'un, c'est à vous tout d'abord qu'il en est redevable.
De vous lui sont venus ses meilleurs articles de fonds; de vous les relations intéressantes qui ont
contribué pour une si large part à lui attirer les sympathies dont, grâce à Dieu, il est partout l'objet;
de vous enfin les illustrations si belles, si nombreuses, si originales, si variées que pourrait lui en-
vier plus d'une grande publication. Et nous avons conscience de remplir un devoir aussi rigoureux
qu'il est agréable en vous offrant en son nom nos plus sincères remerciements.
       Peut-être devrions-nous y ajouter l'expression d'un regret, celui d'avoir da trop souvent —
pour nous tenir dans des limites que raisonnablement nous ne pouvions pas excéder -- tronquer,
mutiler, comprimer, réduire et parfois transformer, au risque de leur ôter leur plus agréable parfum,
des compositions où vous aviez mis le meilleur de votre âme. Mais nous sommes persuadés que
vous ne nous en tenez pas rigueur, sachant bien que nous ne nous y résolvons qu'à regret, pous-
sés que nous sommes par la nécessité de rester dans notre cadre et de donner à l'ensemble un
certain caractère d'unité sans lequel la revue ne pourrait être elle-même.
       Qu'il nous soit donc permis de compter que la perspective de cette éventualité plutôt désa-
gréable ne vous découragera pas, et qu'avec la même obligeance que jusqu'ici — nous ne pou-
vons la désirer plus grande -- vous continuerez à nous pourvoir abondamment de nouvelles inté-
ressantes, afin que nous puissions, à notre tour, en faire part à toute la grande famille.
       Faute des hommes, le bon Dieu, qui aime, tant ta charité fraternelle et tout ce qui peut con-
tribuer à l'entretenir, vous en récompensera.
                                                                             L. R.




1
  Et admirez avec nous combien la plume artistique du Frère Marcy, inspirée par son amour filial envers l'Institut, a su la
lui faire élégante!
                                        REILGION VIE SPIRITUELLE

                                         L'Enfant Jésus et les enfants.
Spécialement dédié à nos cher Juvénistes, au Congréganistes du Saint Enfant Jésus de Prague et
                           à tous des pieux enfants de nos écoles.

       Nous savons par les récits du saint Evangile quelle prédilection touchante Jésus, pendant
son séjour sur la terre, eut toujours pour les enfants. Non content de s'être fait semblable à eux
afin de leur donner en sa personne le modèle ineffable des vertus qui font le charme et la sainteté
de leur âge: l'innocence, la piété, la candeur ingénue, la simplicité sans artifices, la docilité con-
fiante envers, ceux qui ont mission de les conduire, etc. ..., il fit plus tard ses plus chères délices
de se trouver au milieu d'eux. II aimait à les voir s'approcher de lui, soit de leur propre mouvement,
soit portés dans les bras de leurs mères; il se plaisait à les bénir, à caresser de sa main divine
leurs cheveux blonds ou leurs fronts candides et purs. A ceux qui, par un respect mal entendu,
cherchaient à les écarter, il disait avec douceur: « Laissez venir à moi les petits enfants. Il les pro-
posait pour modèles à tous ceux qui veulent parvenir au royaume de Dieu, et un des plus terribles
anathèmes qui soient sortis de sa bouche a été contre ceux qui auraient la criminelle hardiesse de
scandaliser quelqu'un de ces petits dont les anges voient sans cesse la face du Père céleste. De
leur côté, les enfants se sentaient invinciblement attirés à lui. « Soit le doux regard de ses yeux,
soit le divin sourire de ses lèvres, soit les affectueuses paroles qui sortaient de sa bouche et de
son cœur, il y avait pour eux en sa personne on ne sait quel charme inexprimable; et c'est pour-
quoi on les rencontre sans cesse sur ses pas, dans l'Evangile, lorsqu'il parcourait les villes et les
bourgades de la Judée. Ces petits l'aimaient tendrement, le suivaient partout. Le bonheur de le
voir, de l'entendre, d'être auprès de lui, leur faisait oublier tout le reste. Ils l'entouraient d'aussi près
qu'ils pouvaient; ils tâchaient de percer la foule; on voyait leurs petits visages se montrer toujours
au premier rang. Ils se sentaient aimés, et venaient avec pleine confiance comme quand on se sait
préféré2 ».
       Maintenant qu'il règne glorieux dans le ciel, ce divin Maitre aurait-il moins d'amour, moins
d'affectueuse tendresse pour ceux qu'il entoura, durant son séjour ici-bas, d'une prédilection si
constante? Où en serait la raison? Tout ne porte-t-il pas à croire, au contraire, que cet âge où il a
trouvé ses premiers adorateurs, ses premiers martyrs, les auditeurs les plus empressés et les plus
assidus de sa parole, et depuis lors tant d'imitateurs généreux et fervents des vertus de sa sainte
enfance, continue d'être plus que jamais l'objet de ses divines préférences et de ses faveurs de
choix? Nous trouvons d'ailleurs dans les annales monastiques et dans la vie (les saints un grand
nombre de traits où il semble avoir pris à tache de le montrer, non seulement en accordant des en-
fants pieux des grâces merveilleuses, mais souvent en se montrant à eux sous sa forme de petit
enfant.
       En vue d'encourager dans leur dévotion à la divine enfance du Sauveur nos chers Juvé-
nistes, et les Congréganistes du Saint Enfant Jésus de Prague, si nombreux et si fervents dans
nos écoles de plusieurs pays, je vais rappeler quelques-uns de ces traits, que j'emprunte au P. Pa-
trignani, auteur d'un intéressant ouvrage intitulé La Sainte Enfance du Fils de Dieu, comptant sur
l'obligeance de leurs Maîtres pour vouloir bien les leur communiquer.

                                               I
     Comment l'Enfant Jésus déjeuna plusieurs fois avec deux enfants et les invita ensuite à
                         souper avec lui dans la maison de son Père.

       A Santarem, ville de Portugal, vivait un Père Dominicain nommé Bernard, qui remplissait
dans le monastère la fonction de sacristain, et qui avait une grande réputation de sainteté dans
tout le pays. Il aimait beaucoup deux enfants que leur candeur et leur innocence rendaient sem-
blables à deux Ils.
       Il fut leur maître dans la piété et dans les premières lettres, et il les appliqua à l'angélique mi-
nistère de servir le prêtre à l'autel pendant la sainte messe. Chaque jour, ils apportaient leur dé-
jeuner dans un petit panier, et, l'heure venue, ils le mangeaient modestement dans une chapelle
située près de la sacristie.

2
    Mgr Dupanloup: La prédication populaire.
       Sur un autel de cette chapelle, était une statue de la Sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus
dans ses bras. Or un jour, à leur grande surprise, ils virent le divin Enfant s'animer, les regarder
avec complaisance, puis quitter les bras de sa Mère et venir s'asseoir au milieu d'eux pour parta-
ger leur frugal repas. Il semblait heureux d'être ainsi en leur compagnie, et plusieurs matinées de
suite il réitéra un jeu si charmant.
       Si les enfants étaient heureux, on peut se l'imaginer; toutefois à leur bonheur se mêlait un
peu de tristesse: le divin Enfant, -en venant parmi eux, ne leur apportait rien. Et ils s'en plaignirent
ingénument â leur maître, en lui racontant l'histoire.
       Emerveillé de la grâce insigne que faisait à ces âmes simples et innocentes le grand Dieu
dont les délices sont dans la conversation des cœurs purs, le maître leur répondit en souriant:
       « Eh bien, si le divin Fils de Marie vient encore vers vous, vous lui parlerez de la sorte: Cher
Petit Jésus, voilà plusieurs fois que vous venez partager notre déjeuner, et nous en sommes heu-
reux; mais vous venez toujours les mains vides: ne devriez-vous pas nous inviter une fois, avec
notre maitre, à venir souper en votre compagnie dans la maison de votre Père? »
       Donc, le jour suivant, lorsque l'Enfant Jésus vint encore au milieu d'eux, les enfants lui parlè-
rent comme leur avait dit leur maitre; et cette douce plainte de cœurs simples et droits plut extrê-
mement à Jésus, qui sourit avec une amabilité divine.
       « Vous avez raison, chers enfants, répondit-il. Pendant plusieurs jours, en effet, je suis venu
prendre part à votre repas; vous m'y avez reçu comme un frère, et il est juste que je vous paye de
retour. Je vous invite donc à souper jeudi prochain et, selon votre désir, avec votre maître, dans la
maison de mon Père »
       Ceci se passait le cinquième dimanche après Pâques, et le jeudi suivant était le jour de l'As-
cension, anniversaire de celui où Jésus, après avoir rempila sa divine mission sur la terre, était
remonté glorieux au ciel. Lorsque les enfants, tout joyeux, allèrent faire part à Frère Bernard de ce
qu'ils avaient entendu, le dévot religieux comprit bien le mystère de cette invitation. Il s'y disposa, y
disposa ses deux élèves qu'il acheva d'instruire; puis, au jour indiqué, il monta à l'autel pour célé-
brer la sainte messe, assisté des deux enfants revêtus de surplis blancs.
       Il n'y avait là rien de surprenant; mais ce qui le fut beaucoup pour ceux qui assistaient à la
sainte messe, c'est que le Saint Sacrifice fini, ils furent pris tous trois d'une douce défaillance et
passèrent ainsi de la Table Eucharistique au souper promis de Jésus « à la Table de l'Agneau »
au banquet éternel du paradis, au festin préparé pour ceux-là seuls qui sont enfants par l'inno-
cence et la simplicité.
       Ainsi s'exprime, en substance, l'auteur de l'ouvrage que j'ai cité plus haut. S'il faut voir dans
ce récit un fait vraiment historique ou simplement une légende symbolique comme on en. trouve
tant clans les chroniques des anciens monastères, il ne le dit pas, et je ne puis pas le dire davan-
tage; mais, dans l'un comme dans l'autre cas, nous y trouvons une image aussi vive que gracieuse
de l'amour plein de tendresse que porte aux âmes simples et innocentes le divin Maître qui a voulu
se faire enfant pour nous et qui a dit: « Laissez venir à moi les petits enfants: le royaume du ciel
est pour ceux qui leur ressemblent »

                                            II.
  Comment un pieux enfant de Sicile reçoit, á sa mort, les faveurs du divin Enfant, dont il
                         avait vénéré l'image pendant sa vie.

       Dominique Ansalone, pieux enfant de Messine, avait neuf ans. C'était en tout un écolier mo-
dèle; et, malgré son jeune âge, il faisait par ses succès et sa bonne conduite l'admiration de tous
ses condisciples, dans le collège de la Compagnie de Jésus où il était instruit.
       A ses autres exercices ordinaires de méditation, examen de conscience, rosaire, lecture,
etc. ..., il ajoutait la visite fréquente d'une église consacrée à Notre-Dame del Rimedio, où se trou-
vait une image de la Sainte Vierge avec l'Enfant Jésus dans ses bras. Les yeux fixés sur cette
image, il se montrait ravi, et semblait languir des désirs du saint amour. On eût dit, à le voir, un
ange terrestre. Ce devait être bientôt un ange des cieux. Dominique, en effet, ne tarda pas à tom-
ber malade, et, à la grande désolation de ses parents, dont il était le plus cher trésor, le mal empira
peu à peu jusqu'à ne plus laisser aucune espérance de guérison. Mais la mort, dont la perspective,
même lointaine, suffit à remplir d'effroi et d'amertume le cœur des mondains, n'eut pour lui que des
charmes. Elle lui apparut précieuse, pleine de grâce, et il la vit approcher avec joie comme un ca-
lice de douceur.
       Il ne regrettait qu'une chose: c'était de ne pouvoir plus aller à l'église pour vénérer la sainte
effigie du divin Enfant, aux pieds de laquelle il avait éprouvé tant de bonheur. Il demanda avec ins-
tance qu'on la lui apportât, et pour lui complaire, ses parents se résolurent à l'envoyer chercher à
l'église. Dès qu'il la vit posée sur son lit de souffrance, le petit mourant parut tout ranimé comme si
le Divin Sauveur fût vraiment venu du ciel pour lui rendre visite. II contemplait avec un indicible
bonheur la pieuse statue, la pressait sur sa poitrine, la plaçait à son côté gauche où était le siège
de son final. L'un de ses bras, couvert de plaies, étant immobile, de l'autre il faisait mille caresses
à cette belle image, en les accompagnant de tendres et dévotes paroles. De temps en temps, il
regardait avec amour l'adorable Enfant et l'invoquait pieusement par cette aspiration du saint
Evangile : « Jésus, fils de David, ayez pitié de moi! ». Puis, se tournant vers ceux qui l'entouraient:
« Voyez, disait-il, comme il est beau, comme il est aimable, le petit Seigneur ». Et de nouveau, il
se remettait à l'embrasser sans se rassasier, à le caresser de ses mains, à le toucher de son front
en signe de révérence.
       La dernière nuit de sa vie, ses parents affligés entouraient son lit. Après un entretien accom-
pagné d'abondantes larmes, il leur demanda la permission de disposer d'une petite somme d'ar-
gent qu'il possédait, et il en prescrivit le suivant usage: faire célébrer aussitôt après sa mort une
neuvaine de messes et revêtir d'une belle robe l'Enfant Jésus, « que je vous laisse - dit-il á sa
mère - pour héritier ».
       Une heure environ avant d'expirer, comme une fleur languissante prend de nouveaux
charmes et une nouvelle vigueur aux rayons du soleil, il ouvrit subitement ses yeux mourants qu'il
tenait auparavant fermés; son visage devint serein; on le vit sourire, et, regardant en haut, attentif
comme s'il eut assisté à quelque céleste scène, il s'écria: « Oh! qu'il est beau, qu'il est beau, mon
petit Seigneur ».
       Et c'est avec cette exclamation que le petit Dominique rendit le dernier soupir, en quelque
sorte clans les bras de l'Enfant-Dieu, venu du ciel — on peut l'inférer de ses dernières paroles —
pour prendre son âme et l'adjoindre à la bienheureuse troupe des saints innocents.

                                             III.
 Comment l'Enfant Jésus, porté dans les bras de sa sainte Mère, vint visiter saint Stanislas
        de Kostka, dans son Ilt où il était malade, et le guérit miraculeusement.

       Saint Stanislas de Kostka, un des patrons les plus vénérés de la jeunesse chrétienne, fut
singulièrement favorisé de Jésus Roi des Anges à cause de sa pureté candide et vraiment angé-
lique. Dans un âge encore tendre, il fut envoyé de Pologne, où étaient ses parents, à Vienne en
Autriche pour commencer ses études, en compagnie de son frère aîné, Rodolphe, qui s'y trouvait
déjà.
       A cause de sa piété, il eut à souffrir de la part de ce frère mondain tant de persécutions de
tout genre, qu'il en tomba gravement malade. Mais le Seigneur, qui est le soutien de ceux qui le
cherchent d'un cœur droit, prit visiblement sa défense et le favorisa de grâces extraordinaires
même dans les plus grands saints.
       Un jour qu'il désirait vivement la sainte communion, mais où il lui était humainement impos-
sible de la recevoir, parce qu'il se trouvait clans la maison d'un luthérien fanatique, ennemi du
Saint-Sacrement, les anges, accompagnés de sainte Barbe, vinrent la lui apporter, puis ils disparu-
rent en le laissant comblé des plus douces consolations.
       Quelque temps après, étant si malade qu'on le croyait à sa fin, il vit apparaître- la bienheu-
reuse Vierge qu'il avait toujours tendrement aimée, fidèlement servie, et qu'il n'appelait jamais que
du doux nom de mère. Elle portait en ses bras son adorable Fils; et, pour donner au pieux enfant
une joie plus complète, elle ne se contenta pas de lui montrer cet Enfant divin, dont la vue fait le
bonheur des anges, mais elle le déposa sur son lit.
       L'Enfant Jésus, qui se complaisait à voir en Stanislas une belle image de sa sainte enfance,
riche d'innocence et de simplicité, courut l'embrasser avec une tendresse inexprimable, à laquelle
Stanislas répondit par les plus vives effusions de son amour et de sa joie.
       Combien dura, pour l'heureux malade, cet entretien tout céleste et vraiment digne de faire
envie aux anges, on ne saurait le préciser, mais quelle qu'ait pu être sa longueur, il dut lui paraître
bien court. En reprenant enfin son divin Fils des bras de Stanislas, la Très Sainte Mère jeta un long
regard (l'amour sur l'angélique adolescent, lui commanda d'entrer dans la Compagnie de Jésus, et
s'éclipsa à ses yeux après l'avoir entièrement guéri. Peu de jours plus tard, il pouvait aller à l'église
des Pères de la Compagnie pour rendre grâces à Jésus et â sa divine Mère de son complet réta-
blissement, et leur demander des forces pour l'exécution de l'ordre qu'il avait reçu d'eux.
      Après un long et pénible voyage, il parvint en effet à Rome, où il eut le bonheur d'être reçu,
fut pendant son noviciat un modèle de toutes les vertus, consomma en peu de temps une longue
carrière, selon l'expression des livres saints, mourut à 18 ans de la mort des bienheureux, signala
son crédit auprès de Dieu par de grands miracles, et mérita d'être élevé par l'Eglise .à la gloire des
autels.

                                           IV.
   Comment l'Enfant Jésus, en habits de mendiant, apparut n un enfant qui se préparait á
                                célébrer la fête de Noël.

       Un enfant dont on ne dit pas le nom, mais qui, par l'innocence de son cœur et la pureté de
son âme, eût mérité celui d'Ange, vénérait avec une spéciale dévotion le glorieux mystère de la
naissance du Sauveur. Tout le temps de l'Avent, il se disposait à en célébrer la solennité en puri-
fiant encore son âme déjà si pure, et en dirigeant vers ce but toutes les aspirations de son cœur.
Or une année, le soir de la veille de Noël, comme il passait en de saints désirs, cette nuit plus lu-
mineuse que le jour, où se leva sur le monde le divin Soleil qui est l'éclat de la lumière éternelle, et
que, retiré dans l'oratoire privé de sa maison, il attendait avec une sainte impatience le précieux
moment, où, au milieu de la nuit, naquit à Bethleem le Fils de Dieu et de Marie, espérant goûter
alors intérieurement quelque chose de l'allégresse immense qui se répandit sur la terre à cette
bienheureuse naissance, il sentit au contraire s'élever en son cœur, auparavant si calme et si
joyeux, comme une tempête de tristesse et d'angoisse. Les larmes qui avaient coulé si suavement
de ses yeux se tarirent, la tendresse de son cœur sembla s'être changée en tiédeur, son ardeur
était remplacée par un froid de glace, aux saints désirs avait succédé l'indifférence, et à la conso-
lation une indicible amertume. Il ne voyait plus, en cette nuit, pour laquelle il s'était promis avec
David une mer de célestes délices, qu'une immensité de déplaisirs et de ténèbres.
       Ne voulant pas cependant se laisser accabler par la faiblesse de la nature, le pieux enfant
s'efforça de la dominer généreusement. Au lieu de se décourager, il demeura en prière et
va .ses gémissements et ses plaintes vers le ciel sans désespérer de le vaincre. Il le vainquit, en
effet, et, comme nous allons voir, d'une merveilleuse manière. Tandis que, d'un cœur aussi ferme
que pieux, il faisait ainsi monter vers Dieu ses soupirs et ses supplications, l'heure de minuit était
arrivée et il n'éprouvait encore aucun adoucissement à son amertume, lorsqu'il entendit, vers l'en-
trée de sa chambre, un léger mouvement semblable à celui d'une personne qui se serait appro-
chée timidement.
       Sans rien donner à la curiosité, il resta en prière, mais le bruit s'accrut, et il entendit frapper à
la porte très doucement. Ne sachant que penser, il hésitait à ouvrir, lorsqu'il sentit dans son cœur
comme un heureux présage de quelque bonheur inattendu.
       « Entrez » s'enhardit-il à répondre. La porte s'ouvrit, et il vit s'avancer, ô prodige! Ô joie indi-
cible! un petit enfant qui portait sur son visage comme un ciel d'étoiles et un paradis de délices.
C'était Jésus.
       Sa vue pourtant n'inspirait pas moins la pitié que la joie. Il avait la tête découverte, les che-
veux humides de rosée, les pieds nus, les mains gonflées, les membres de son corps étaient tran-
sis et tremblants de froid. Pour se défendre des rigueurs de l'hiver, il n'avait qu'un pauvre vêtement
tout déchiré. Il s'approcha de l'enfant comme un petit abandonné et lui demanda seulement en
suppliant un asile dans un coin de la chambre.
       Comme bien on se l'imagine, le pieux enfant, qui l'avait aussitôt reconnu, aurait voulu non
pas seulement se rendre à sa prière, mais avoir à lui offrir un palais cent fois plus beau que celui
des rois. Les sanglots que lui arrachaient la compassion et la tendresse ne lui laissant pas la liber-
té de parler, il se jeta aux pieds du céleste Enfant, désolé de ne pouvoir le réchauffer autrement
que par ses soupirs et par ses baisers.
       Mais ce divin roi des pauvres, qui voit le fond des âmes, et préfère une larme du cœur à tous
les trésors de la terre, fut plus satisfait de cet humble accueil que d'une réception triomphale. Il
sourit divinement â son cher hôte, et il disparut en lui laissant pour prix de son hospitalité une
abondante joie dans le cœur, et dans l'esprit une vive image de ce touchant spectacle.- Il croyait
toujours, dans la suite, l'avoir devant les yeux et entendre encore la voix si suave du divin Enfant
qui l'avait visité.
     Quel sort digne d'envie! et quel encouragement à nous disposer par une préparation fervente
à bien recevoir dans nos âmes ce doux Sauveur dont le désir est d'y renaître mystiquement
chaque jour par la sainte Communion!

                                            V.
   Comment l'Enfant Jésus daigna révéler à saint Nicolas de Tolentino son amour pour la
                                 pureté et l'innocence.

       Si Jésus aime tant les enfants, c'est sans doute à cause de leur similitude avec le premier
état de sa vie mortelle; mais c'est plus encore à cause du reflet de sa pureté et de son innocence
divine, qu'il voit ordinairement éclater en eux. C'est ce qu'il daigna un jour révéler lui-même au
jeune saint Nicolas de Tolentino, qui devait être plus tard la gloire de l'Ordre de Saint Augustin et
une des plus belles lumières de la sainte Eglise.
       Dès ses plus tendres années, cet illustre saint s'était distingué par sa douceur, sa modestie,
sa piété et surtout par sa candeur angélique; et c'est par là qu'il s'était attiré les divines pré-, dilec-
tions de l'Enfant-Dieu.
       Etant âgé de sept ans seulement, il assistait un jour à la sainte messe avec une dévotion
digne d'un séraphin, lorsque, à l'élévation de la divine hostie, Jésus se fit voir à lui, entre les mains
du prêtre sous la forme d'un gracieux petit enfant. A cet aspect, il sentit s'allumer dans son cœur,
envers ce cher objet, un ineffable amour mêlé d'une douceur et d'une suavité inénarrables; et sa
flamme et sa joie s'accrurent encore quand il entendit, dans le secret de son cœur, ces courtes
mais efficaces paroles, qui l'instruisirent plus que n'auraient pu tous les livres et tous les discours
des plus habiles maîtres:
       « Nicolas, sais-tu pourquoi je t'aime et pourquoi je te dévoile ma beauté? C'est que tu me
ressembles par la droiture et l'innocence de ton âme. Ceux qui ont le cœur pur sont mes confi-
dents, mes bien-aimés, et je les chéris vie prédilection. Je me Ile à eux par le nœud le plus étroit
de l'amour; je répands sur, eux les plus abondantes bénédictions du ciel, et je leur offre en partage
les dons les plus précieux de ma grâce. Tel tu es, mon, cher Nicolas, tel je désire voir tout enfant
chrétien. Sache te maintenir sans ombre de malice, et nous demeurerons unis dans une mutuelle
correspondance de saint amour
       L'effet que produisirent ces divines paroles dans l'âme candide de Nicolas fut vraiment admi-
rable. Il s'appliqua de tous ses efforts, à partir de ce jour, à embellir des plus belles vertus la
blanche robe de son innocence; et, jusqu'à la fin de sa vie, il en conserva intacts l'éclat et la pureté,
demeurant ainsi fidèle aux premières inspirations de l'adorable Enfant.
       Jésus, de son côté, fut fidèle à sa divine promesse; plusieurs autres fois, il daigna encore
faire jouir Nicolas des ineffables délices de sa vue, et toujours sous les aimables traits de sa
sainte-enfance. Dans l'office de sa fête, le Bréviaire des Augustins s'exprime ainsi: Souvent, lors-
qu'il assistait au saint Sacrifice, Jésus lui apparut sous la forme d'un enfant gracieux et souriant'.
       Imitez, chers enfants à qui s'adressent ces lignes, l'exemple de Nicolas, vous étudiant non
seulement à maintenir votre innocence dans toute sa fraîcheur d'aujourd'hui, mais à l'accoure tou-
jours davantage. Ainsi vous deviendrez, comme lui, les intimes amis de Jésus enfant, qui nous a
dit par la bouche de son prophète: " Les justes et les innocents se sont attachés à mes pas'.
                                                                                      F. S.
                               EDUCATION ET ENSEIGNEMENT

                                 Le bon esprit dans l'Education.

        Pour peu qu'on observe attentivement une agglomération «enfants — et sur ce point les ag-
glomérations d'enfants ne diffèrent pas beaucoup de celles d'adultes — on ne tarde pas à se con-
vaincre de l'immense influence qu'exercent les unes sur les autres les diverses unités qui la consti-
tuent. Il peut sembler, à première vue, que chacun y pense, parle et agit d'une façon autonome et
de son propre mouvement; mais cette illusion, si elle avait pu se former, ne tient pas longtemps
devant l'expérience. On voit bientôt qu'en réalité il y a entre tous, quoique souvent à leur insu, une
transmission continuelle et réciproque de goûts, d'inclinations, de passions, d'opinions et de prin-
cipes; de sorte que chacun reçoit des autres une grande partie de sa manière d'être et leur com-
munique une partie de la sienne. Et de la combinaison de toutes ces influences mutuelles, il ré-
sulte pour l'agglomération une sorte d'âme collective qui détermine sa manière générale de sentir,
de penser et d'agir, et que, par une assimilation assez juste, on a pu appeler du nom d'esprit.
        Naturellement, dans cet échange d'influences salutaires ou pernicieuses d'où résulte l'esprit
spécial de toute collectivité, chacun reçoit beaucoup plus qu'il ne donne ; et c'est ce qui doit faire
concevoir l'importance du bon esprit dans une association quelconque, et tout particulièrement
clans une maison d'éducation. En pratique, chez les enfants encore plus que chez les hommes,
presque tout se fait par imitation. Par faiblesse, par complaisance, par irréflexion ou par entraîne-
ment, chacun fait plus ou moins comme son voisin, qui de son côté fait comme le sien; chacun dit
et fait comme tout le monde, et ce tout le -monde, qui sert de modèle et d'excuse, se compose en
grande majorité d'individus dont aucun n'aspire à l'honneur de conduire les autres et ne demande
pas mieux que de marcher à la remorque de tous. Ainsi, d'une manière pour ainsi dire incons-
ciente et comme fatale, tous les esprits particuliers gravitent, d'un peu plus près ou d'un peu plus
loin selon leur degré de consistance, dans l'orbite de l'esprit général, où ils se laissent peu à peu
absorber. Si cet esprit général est bon, ce sera pour leur bien; s'il est mauvais ce sera pour leur
perte; de sorte qu'on peut dire dans un sens très vrai, qu'une maison d'éducation est bonne ou
mauvaise, port de salut ou lieu de perdition, selon qu'il y a bon ou mauvais esprit.
                                                       *
                                                     * *
        Pas de doute, par conséquent, qu'une des préoccupations les plus importantes de ceux qui
ont la charge de ces maisons, à quelque ordre ou catégorie qu'elles appartiennent, ne doive être
d'y faire naitre et d'y entretenir le bon esprit. Mais, d'une manière précise, que faut-il entendre par
là? Qu'est-ce, en somme, que le bon esprit? A quels signes le reconnaître? De quels éléments
doit-il se composer?...
        La réponse à ces questions dépend beaucoup de l'idéal qu'on se fait de l'éducation elle-
même, et nous ne prétendons pas la donner d'une façon absolue. Nous ne croyons pas cependant
nous écarter beaucoup de la vérité, puisqu'il s'agit d'éducation chrétienne, en disant que le bon
esprit consiste essentiellement dans une disposition constante à estimer, à aimer, à désirer, à
poursuivre comme un idéal la piété, le respect, la docilité, la discipline, le progrès dans l'étude, la
franchise, la pureté, la charité, le zèle, et tout cet ensemble de vertus charmantes, douces et fortes,
que le christianisme à mises en honneur et qui répandent une grâce exquise sur les rapports habi-
tuels de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent; de ceux qui enseignent et de ceux qui
étudient; de ceux qui par leur charge sont obligés de diriger et de conduire et de ceux qui com-
prennent que leur bonheur est de suivre avec docilité la voie tracée par la raison et le devoir.

      1. Le bon esprit est un esprit de piété. — Dans les maisons d'éducation chrétienne, l'élément
qui doit entrer au premier titre et comme fondement dans la composition de ce qu'on appelle le
bon esprit est évidemment la piété: et par là nous n'entendons pas précisément — quoiqu'elle ne
soit pas du tout à mépriser — cette disposition du cœur qui nous fait trouver de la consolation et
du goût dans les exercices de dévotion; mais la foi sincère et solide, l'estime de la prière, la fré-
quentation assidue des sacrements et la pratique sérieuse de tous les devoirs du chrétien, selon
son âge et sa condition.
      Ainsi entendue, la piété, suivant la belle expression de Monseigneur Dupanloup, est à la fois
lumière d'intelligence pour l'esprit; flamme de vie pour le cœur; puissance encourageante et redou-
table pour la conscience; autorité douce et ferme pour le caractère; grâce et secours pour la vertu.
       Par la majesté en quelque sorte divine dont elle couvre tout ce qui a droit de se faire écouter
et suivre, elle consacre l'autorité, elle ennoblit la soumission, elle maintient le respect, elle protège
la discipline et sanctifie le devoir. Inspiratrice mystérieuse, elle montre à la fois la voie du bien et
aide à y marcher.
       Avec l'innocence, dont elle est la gardienne et la nourrice, elle omet sur le front de l'enfance
cette auréole de candeur, d'ardeur ingénue et d'enthousiasme naïf dont le charme est si irrésistible.
Aux plus tendres courages, elle donne souvent la force d'accomplir de très pénibles devoirs, et
dans les jeunes cœurs qui lui sont fidèles elle sait faire naître, germer et fleurir les vertus les plus
aimables, les plus touchantes et parfois les plus héroïques.
       Sous son égide salutaire l'œuvre de l'éducation; établie sur sa vraie hase, s'initie, progresse,
s'affermit et peut devenir durable et féconde. Mais en dehors de cette assise fondamentale de la
piété, de la religion, de la croyance en Dieu, on chercherait en vain, dans cet ordre d'idées, à éle-
ver quelque chose de sérieux et de solide. Rien ne se soutient, tout chancelle, dans
l'âme .humaine, si l'éternelle vérité n'y est pas présente comme le fondement inébranlable de la
connaissance et la justice infinie comme règle souveraine de nos actions.
       En l'absence de ce foyer de toute lumière, il fait nuit à la fois dans l'esprit et dans le cœur, et
l'on peut y prendre au hasard le faux pour le vrai et le vice pour la vertu. Par quelle force d'ailleurs
remplacer, auprès des passions qui s'éveillent avec l'âge, la pensée du législateur suprême et in-
visible pour qui le cœur n'a pas de secrets, qui pénètre là où l'œil de l'homme n'atteint pas et dont
l'autorité nous suit comme une protection -ou un frein? Vainement on essayera de plier la volonté
de l'enfant à un devoir quelconque, si on laisse dans l'ombre le premier de tous, celui qui explique
tous les autres. Pour obéir contre ses inclinations il faut savoir craindre quelque chose; or, devant
l'entraînement des passions, c'est une barrière illusoire .que la crainte de l'homme, pour qui ne voit
rien derrière l'homme ni au-dessus3.

       -2. Le bon esprit, dans l'éducation, est un esprit de discipline, c'est-â-dire un esprit de res-
pect pour l'autorité et ceux qui la représentent; un esprit de docilité généreuse et confiante a la di-
rection des maîtres; un esprit de ponctuel et volontaire acquiescement à toutes les prescriptions du
règlement établi; un esprit enfin de modestie, de réserve, de retenue, qui, sans exclure une hon-
nête liberté dans la manifestation extérieure des pensées, des sentiments et des impressions, en
retranche cependant, en faveur du bon ordre et du bon ton, tout ce qui serait excessif, immodéré,
trop bruyant, ou s'écarterait en quelque autre manière de ce qu'exigent les convenances.
       Quand cet esprit règne véritablement dans une école ou dans tout autre établissement
d'éducation, il y exerce une influence aussi heureuse que profonde, non seulement sur le progrès
des études mais encore sur la formation de l'intelligence, du cœur et du caractère. En imposant le
silence, la réserve, l'exactitude, il crée une atmosphère d'ordre, de recueillement et de paix émi-
nemment favorable à l'activité intellectuelle, à l'éclosion de tous les bons sentiments et à l'épa-
nouissement de toutes les vertus. La piété, l'innocence, la générosité, l'ardeur au travail, la noble
émulation, le zèle. l'enthousiasme pour le bien sont des fruits précieux, qui croissent pour ainsi dire
spontanément à l'ombre d'une bonne discipline; tandis qu'au sein de l'indiscipline, ils ne tardent
presque jamais de dépérir et de sécher, si par hasard il l avaient pu naître, étouffés qu'ils sont,
comme le bon grain de l'Evangile, par la poussée envahissante de la paresse, de la dissipation, de
la rancune, de la dissimulation et des mille autres productions malsaines du désordre, du désœu-
vrement et de la licence sans retenue.
       Sans doute la discipline, même quand elle est tempérée par l'amour, ne va pas sans une
certaine gêne. Pour s'y assujettir, l'enfant doit presque à chaque instant triompher de son étourde-
rie, faire trêve à sa dissipation, sortir de son apathie. Contre son penchant naturel, qui l'entraine à
la paresse et aux amusements, il doit se rendre exactement à l'heure prescrite, rester à la place
qui lui est assignée, observer le silence, s'appliquer à ses devoirs, veiller sur son maintien, retenir
son attention si mobile et se plier à cent autres observances plus ou moins désagréables. Mais
c'est précisément en cela quelle est salutaire et formatrice. Par tous ces petits avantages journa-
liers quelle lui fait remporter comme à son insu sur ses inclinations et sur ses caprices, elle devient
pour lui une sorte de gymnastique morale; elle l'entraîne peu à peu aux victoires plus difficiles qui
plus tard s'imposeront à lui s'il veut demeurer ferme clans le sentier du devoir et de la vertu.


3
    Cf. Mgr. Freppel : Lettre pastorale sur l'éducation.
       Heureuses donc — comme disait l'éminent éducateur que fut l'abbé Poullet -- heureuses les
écoles où l'on aura su établir une bonne discipline! Il n'est sans doute pas certain ni même pro-
bable que tous les défauts ordinaires au jeune âge en auront totalement disparu; on y trouvera en-
core des enfants légers, étourdis, agités par le moindre souffle; mais on n'y connaîtra ni cette ré-
sistance opiniâtre, ni ces mépris hautains, ni ces intrigues d'une malice précoce, qui se voient si
souvent dans les établissements indisciplinés. On y verra plutôt rayonner d'un côté la candeur in-
génue, la simplicité naïve, la sincérité sans fard, ta confiance affectueuse, comme y rayonne de
l'autre une autorité ferme et douce, qui commence toujours par la raison, la bonté, l'indulgence,
avant de se résoudre, quand elle y est obligée par le devoir, à une sévérité sous laquelle on sent
encore la tendresse et qui n'engendre dans des cœurs droits que le respect et que l'amour.
       Heureux aussi les enfants qui grandissent dans un pareil milieu, s'il en connaissent vraiment
tout le bienfait, et si, comme c'est l'exacte vérité, ils savent se dire avec conviction, au fond de leur
conscience: « Cette règle qui m'enchaîne a mon bien pour but et pour motif; cette obéissance qui
me coûte parfois, c'est l'intérêt de mon avenir qui me l'impose; c'est mon bonheur que je prépare
en accomplissant avec courage le sacrifice de mes goûts et de ma volonté ». Ils sentiront plus tard
combien est vraie la parole de l'Apôtre : « Toute discipline renferme pour le présent plus de larmes
que de joie; mais elle produit dans l'avenir des fruits abondants de justice à ceux qui l'ont suppor-
tée ».

       3. Le bon esprit, dans l'éducation, est un esprit d'activité et de progrès --- Un des plus
grands ennemis du bon esprit est l'esprit d'oisiveté, de flânerie et de paresse. On a dit avec raison
que la paresse est la mère de tous les vices; mais elle est tout spécialement, dans les maisons
d'éducation, la mère du mauvais esprit, et il n'y a rien en cela qui doive étonner. Chez l'enfant
comme chez l'bomme fait, les facultés intellectuelles et morales sont essentiellement actives; elles
répugnent au repos; et, si l'on n'a pas soin de leur assigner une occupation déterminée, de les ap-
pliquer à la poursuite d'un but digne d'elles, tout les attire, tout les tente, tout les séduit; alors, faute
de mieux, pour combler le vide qui les tourmente, elles se laissent aller presque sans résistance à
l'appât du mal. Le moindre désir qui souffle sur le cœur de l'enfant oisif suffit à le renverser, la
moindre passion qui l'attire suffit à l'entraîner ; il est la proie désignée de toute mauvaise occasion
qui se présente. Vienne un petit reproche qui lui semble injustifié, une punition qu'il croit n'avoir
pas méritée, une parole mal comprise qu'il interprète de travers, la rencontre d'un mauvais cama-
rade qui lui souffle la rébellion, et le voilà successivement froissé, aigri, haineux, enrôlé peut-être
pour toujours dans le camp de l'opposition rancunière et systématique à tout ce qui représente
l'autorité.
       Il suit de là que l'activité, l'ardeur au travail, le désir du progrès est, après la piété et la disci-
pline, un des plus indispensables éléments du bon esprit. « Le travail, dit Monseigneur Béeseau4,
est une vertu et en même temps une semence rie vertus, comme la paresse est à la fois un vice et
une source de vices. Il éloigne de nous la suggestion du mal et entretient les forces de l'âme. C'est
par lui que l'intelligence s'élève, que le cœur s'élargit, que la volonté se trempe et que l'âme se
sanctifie. Voilà pourquoi, ajoute-t-il, rien n'est plus important que de donner de bonne beure aux
enfants le goût du travail ».
       Telle était aussi l'opinion de Bossuet, qui disait à son royal élève: « Ce n'est pas inutilement
et pour que vous n'en fassiez aucun usage que Dieu vous a donné l'intelligence et toutes ces
nobles facultés qui nous éclairent. C'est pour les cultiver et les mettre en valeur. Ne commencez
pas par l'inapplication et par la paresse une vie qui doit être si occupée et si agissante. De tels
commencements feraient qu'étant né avec beaucoup d'esprit, vous ne pourriez que vous imputer à
vous-même l'extinction et l'inutilité de cette lumière admirable dont le riche présent nous vient de
Dieu ».
       Ne craignons pas nous-mêmes d'inculquer aussi profondément que nous pourrons, dans
l'esprit de nos élèves, ces salutaires vérités avec le désir de les mettre en pratique, et ne négli-
geons dans ce but aucune des industries que pourra nous suggérer notre zèle pour les y aider. Il
est si beau, si intéressant, si riche de promesses, le tableau d'une école où une nombreuse jeu-
nesse, sous la conduite de maîtres aimés, rivalise d'ardeur et d'efforts à la poursuite d'un noble
idéal qu'on a su lui rendre agréable ! Voyez : ici les tout petits, penchés avec amour sur leur page
de papier blanc, s'appliquent à qui mieux mieux à reproduire de leur main hésitante le modèle pla-

4
    L'esprit de l'Éducation, chap. XIV: travail intellectuel.
cé devant eux, tandis qu'un de leurs camarades, debout auprès du maître, lui montre d'un air con-
tent la belle ligne qu'il vient d'écrire et n'attend qu'un mot ou un signe d'approbation pour courir se
remettre à l'œuvre avec encore plus de soin; là, suspendus aux lèvres d'un professeur intéressant,
d'autres écoutent avidement un récit qui les charme, en traduisant par leur mimique inconsciente
tous les sentiments et les impressions qu'il fait naître en eux; ailleurs tous les yeux brillent de plai-
sir et d'intelligence à la lecture bien faite d'un beau morceau de prose ou de poésie; plus loin tous
les regards fixés sur une figure tracée au tableau noir, cherchent avec entrain par quelle suite
d'opérations, par quel artifice de calculs, par quelles considérations d'angles, de lignes ou de plans
on peut aboutir à une solution demandée; partout les heures passent comme des moments; et l'on
ne quitterait qu'à regret de si captivants exercices, si ce n'était pour aller faire, dans la cour de ré-
création; quelque bonne partie de jeu où l'on se repose par l'activité du corps de celle de l'intelli-
gence.
       Evidemment ce n'est pas dans un tel milieu que le démon du mauvais esprit peut espérer
des conquêtes ; aussi, généralement, ne les tente-t-il même pas; et les enfants ainsi accoutumés
dès leurs jeunes années au plaisir de l'étude ne se rappellent plus tard qu'avec attendrissement
les jours passés à l'école. Volontiers, en pensant au bonheur de ce temps, ils feraient leurs les
sentiments exprimés dans les beaux vers de Le Brun:
                     Soyez bénis cent fois, lieux où notre jeune âge,
                     Tendre et docile encore en fait l'apprentissage;
                     Où, dans un calme heureux, d'aimables compagnons
                     L'un par l'autre excités s'en donnent des leçons;
                     Où l'âme en sa fraîcheur en sent partout l'empire,
                     Où c'est l'étude enfin qu'avec l'air on respire!
       Demandons, au contraire, à ceux qui ont passé le temps de leur jeunesse dans des écoles
où l'on ne travaillait que lâchement et sans entrain quel souvenir il leur est resté de ces années.
Neuf fois sur dix, s'ils veulent être sincères, ils devront répondre que ce souvenir est détestable, et
ne réveille en eux que des impressions de tristesse et d'ennui, sinon de pires encore.

       4. Le bon esprit, dans l'éducation, est un esprit de famille: un esprit de dévouement et de pa-
ternelle sollicitude des maîtres à l'égard des élèves confiés à leurs soins; un esprit d'affection res-
pectueuse et confiante des enfants envers les maîtres dont ils reconnaissent et apprécient les
bienfaits; un esprit de bonne camaraderie des élèves les uns à l'égard des autres; un esprit de so-
lidarité et de mutuelle sympathie entre les élèves présents et ceux qui sont déjà entrés dans le
courant de la vie sociale; un esprit enfin de commun attachement des maîtres et des élèves pour
l'établissement et l'entité morale qu'il représente.
       Que l'affection paternelle et désintéressée des maîtres pour les enfants dont Dieu leur a con-
fié les âmes soit dans la vie d'une maison d'éducation un des ferments les plus puissants et les
plus nécessaires du bon esprit; c'est ce qu'on ne saurait sérieusement révoquer en doute. On peut
dire que son action y a quelque chose d'analogue à celle du soleil dans la nature. Sans elle, tout y
est froid, triste, morne, rembruni; point de vraie joie, point d'expansion, point de vie heureuse. Mais
qu'elle paraisse, et, sous sa bienfaisante influence, tout s'échauffe, s'éclaircit, s'illumine, se colore
et s'embellit.
       « A son souffle divin. dit Mgr Landriot, les cœurs se dilatent, les times s'épanouissent; tout ce
qu'il y a de bon dans les racines de l'être se développe, et la parole du maître devient une rosée
qui va continuellement chercher dans les profondeurs intimes d'une jeune âme toutes les se-
mences de bien pour les appeler à la vie. L'intelligence elle-même, baignée dans ces sources du
cœur, qui donnent et conservent à l'esprit toute sa fraîcheur, devient plus vigoureuse; elle travaille
avec bonheur, elle se trouve des ailes dont elle ignorait l'existence; elle devient comme la nacelle
d'abord immobile et qui marche tout à coup au souffle d'un vent favorable ».
       C'est que l'enfant qui se sent aimé, rend à son tour affection pour affection, et que rien ne
coûte à celui qui aime. Qu'on lui demande de la vigilance. des efforts, des sacrifices pour le meil-
leur succès de son éducation, on le trouve disposé à tout; et, moyennant cette sollicitude affec-
tueuse pleine de zèle d'un côté et cette généreuse correspondance de l'autre, à quoi n'arrive-t-on
pas, surtout lorsque ces dispositions sont la note dominante de l'esprit général et que la bonne vo-
lonté de chacun est comme une flamme continuellement soutenue, excitée, avivée par la bonne
volonté de tous les autres?
        D'autre part, cette affection mutuelle des maîtres et des élèves, digne, vigilante et dévouée
dans les uns, respectueuse, reconnaissante et confiante dans les autres, a presque toujours une
répercussion des plus heureuses sur les relations des élèves entre eux. Sans doute, dans ces
rapports réciproques de tous les jours et de tous les instants, il pourra bien se produire parfois des
querelles, des luttes, des divisions plus ou moins vives ou .profondes. Les pères et les mères sa-
vent combien il est difficile souvent de faire régner, même au sein d'une famille peu nombreuse, la
constante union qu'ils voudraient y voir. Cependant, à égalité de circonstances, combien l'enfant
docile, affectueux et confiant envers ses maîtres, qu'il regarde comme des pères, sera plus porté
que d'autres à regarder ses condisciples comme des frères, et .t se tenir à leur égard dans ces
dispositions bienveillantes aussi douces pour ceux qui les cultivent dans leurs cœurs que pour
ceux qui en sont l'objet!
        La gaieté vive et bruyante des récréations communes n'y sera point troublée par ces gros-
sières habitudes de violence, qui sont, pour l'avenir, un triste apprentissage de la vengeance; les
petites peines de la vie de collège n'y seront point aigries par ces persécutions systématiques et
malignes qui gâtent le caractère au lieu de le réformer. Et si des maîtres vigilants, aimants eux-
mêmes et aimés. se mêlent a tous les mouvements de la vie écoIlère; s'ils préviennent par leur
présence les premiers emportements de la colère; s'ils savent signaler et flétrir à mesure qu'ils se
produisent, les actes de malveillance et de ressentiment; s'ils encouragent et honorent la modéra-
tion, l'oubli des injures, les égards mutuels,... ils n'auront pas de peine â établir dans cette réunion
d'enfants un esprit aimant et pacifique qui fera du collège une vraie famille.
        Et ces sentiments de solidarité, de fraternelle sympathie ne se limiteront pas aux élèves ac-
tuels; mais les bonnes relations commencées à l'école ou au collège, où on en aura goûté tout le
charme, subsisteront après qu'on n'y sera plus, et il en résultera entre les élèves présents et ceux
que la vie sociale a déjà englobés dans son tourbillon, une union morale, une sorte de confraterni-
té qu'on éprouvera le besoin de cultiver, de fortifier et de perpétuer.
        C'est ainsi que l'établissement d'éducation, l'alma mater, théâtre et emblème sensible de
cette communauté de sentiments et de cette réciprocité d'affection entre les élèves présents et an-
ciens et les maîtres aimés qui ont formé leur jeunesse, devient lui-même l'objet d'une sorte de
culte tout aussi naturel, tout aussi légitime, tout aussi doux que celui que nous avons pour la mai-
son paternelle, pour le pays natal ou pour la patrie.
        Bien d'autres éléments seraient encore à signaler comme plus ou moins nécessaires ou dé-
sirables dans la composition de ce baume précieux qui s'appelle le bon esprit ; mais la plupart
d'entre eux se trouvent implicitement contenus dans ceux sur lesquels nous venons de nous arrê-
ter avec quelque insistance, ou bien ils en dérivent d'une façon toute naturelle. Nous bornerons
donc ici cet article déjà trop long; content si nous pouvions avoir fait sentir un peu plus vivement à
nos lecteurs l'importance de ce facteur essentiel dans l'œuvre de l'éducation, et les avoir détermi-
nés un peu plus fermement à ne rien négliger pour l'introduire, le conserver ou le fortifier dans
leurs maisons.
                                                                                      F. D.
                                          NOS ŒUVRES

                                I. — Nos EtabIlssements de Fidji.

      A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de notre premier établissement à Fidji, les lec-
teurs du Bulletin seront sans doute heureux de trouver dans ses pages quelques détails sur cet in-
téressant archipel et sur l'œuvre apostolique et civilisatrice que nos Frères y ont accomplie pen-
dant ce premier quart de siècle. Nous les devons à l'obligeance du C. F. Alphonsus, Provincial
d'Australie, qui non seulement a vu cette œuvre naître, grandir et fructifier; mais qui, jusqu'à ces
dernières années, en a été l'ouvrier aussi persévérant qu'infatigable.

                              A) — Coup d'oeil général sur l'archipel.

       L'Archipel de Fidji — anciennement Viti, — compris entre 16° et 20° de latitude S. et entre
177° de longitude E. et 178° de longitude O. à partir du méridien de Greenwich, est peut-être le
plus beau de l'Océanie centrale. Il se compose de plus de 200 îles ou îlots, dont 80 sont habitées,
et s'étend sur une superficie totale d'environ 21.000 Km². Les deux plus grandes de ces îles sont
Viti Levu (12.000 Km²), dont l'étendue est d'un tiers supérieure â celle de la Corse, et Vanua Le-
vu (7.000 Km²), qui est inférieure d'un cinquième â la même île européenne. Viennent ensuite
successivement: Tavéuni (550 Km2), Kandava (500), Koiro (180), Angara ou Gant (128), Ovulau
(124), Moula, Rambé, Vanuabalavu, Vátulélé, etc. ..., etc. ... La plupart sont montagneuses, bien
arrosées, et ont des cours d'eau, fort considérables, eu égard à leur étendue. La rivière Rewa, par
exemple, dans l'île Viti Levu, est navigable sur une étendue de plus de 100 kilomètres ; et sur ses
rives, comme sur celles de beaucoup d'autres de ces cours d'eau, s'étendent de vastes espaces
de terrain fertile qui produisent aujourd’hui de grandes quantités de canne à sucre et de bananes,
objet d'un important commerce.




      Les plus orientales de ces îles furent visitées par Tasman en 1643, aperçues par Cook en
1773, reconnues par BIlgh en 1789 et par Wilson en 1797. Mais ce ne fut qu'en 1827 et en 1838
que Dumont d'Urville découvrit et explora les plus occidentales, qui sont aussi les plus grandes.
      En 1804 quelques forçats échappés de la Nouvelle Galles du Sud, étaient parvenus, sur une
simple barque, aux îles Fidji et s'étaient établis parmi les indigènes, sur lesquels ils n'avaient pas
tardé à prendre un grand ascendant par la supériorité de leurs armes dont ils faisaient un terrible
usage contre leurs ennemis et ceux des tribus qui avaient gagné leur amitié. Mais il va de soi que
de pareilles gens étaient plus propres à dégrader la race indigène qu'à l'améliorer, et qu'à juger les
Européens par de tels échantillons, les naturels en devaient concevoir une bien pauvre idée.




       Trente ans plus tard, une petite colonie européenne vint s'établir à Levuka, dans l'île d'Ova-
lau, qui devint et demeura le centre de l'archipel jusqu'en 1882. En 1884, lors de l'annexion de l'ar-
chipel par l'Angleterre, la population indigène était évaluée à près de 200.000 âmes, mais depuis
lors elle a considérablement diminué5. Le dernier recensement n'en accuse plus que 95.000 en y
comprenant 8.300 insulaires des archipels voisins; mais en revanche, la population européenne
s'est accrue dans d'assez grandes proportions et plus de 40.000 immigrants Hindous sont venus
se fixer dans les régions fertiles, on ils ont permis de donner un grand essor à la culture, principa-
lement à celle de la canne à sucre.
       Aujourd'hui les Fidjiens sont un peuple policé, paisible et hospitalier; mais il n'y a pas encore
80 ans qu'ils étaient les plus féroces anthropophages qu'il y .eût au monde. Ils ne se contentaient
pas, comme beaucoup de leurs voisins, de manger de temps à autre un de leurs ennemis qui leur
tombait entre les mains, et d'ajouter l'insulte à la victoire; ils mettaient à leur cannibalisme des raf-
finements qu'on pourrait appeler diaboliques. Pas de fête, chez eux, sans un ou plusieurs corps
humains rôtis; pas de triomphe sans étalage de têtes des vaincus.
       Un de leurs mets réputés les plus délicats était une sorte d'horrible pâté noir, composé,
comme élément principal, de langues, de cœurs, de foies et d'autres viscères de leurs ennemis
immolés. Le sang tout chaud était servi comme boisson dans des calebasses. Il n'y avait guère de
hutte autour de laquelle on ne vît, le soir, des feux follets s'élever des cadavres eu décomposition.
Et le sens moral était tellement éteint chez ces pauvres êtres qu'ils ne soupçonnaient même pas,
qu'il y eût du mal à cela. livrés à la cruauté de chefs sans entrailles et nu fanatisme de leurs sor-
ciers, ils respiraient une atmosphère de dépravation ; aussi peut-on dire que tous les vices en gé-
néral florissaient parmi eux. Néanmoins, dans la classe inférieure, l'immoralité était sévèrement
prohibée, et parfois même punie de mort.
       Les principales classes de la société Fidjienne, avant l'arrivée des européens, étaient les
suivantes : 1° les Toi ou rois, qui ne connaissaient d'autre loi ni d'autre règle de gouvernement que

5
    En 1874 et 1875, une épidémie de rougeole, importée d'Australie, en fit périr, dit-on, 45-000.
la force brutale; 2° les Bété ou prêtres, qui étaient censés incarner la divinité, et dont l'influence
morale s'étendait même sur les rois ; 3" les Vunivalu ou ministres de la guerre, qui exécutaient les
vengeances des rois et des prêtres ; 4° les Mata ni Panda, c'est-à-dire les héros, les petits sei-
gneurs, les juges; 5° les Taukei propriétaires ou tenanciers.




       Le pays était divisé en petits royaumes, presque perpétuellement en guerre les uns contre
les autres. Chacun d'eux avait ses castes particulières de pécheurs, de sauniers, d'agriculteurs de
menuisiers ou charpentiers, de potiers, etc. ..., et avait juridiction sur d'autres états plus petits, qui
étaient ses vassaux.
       Au point de vue religieux, les Fidjiens adoraient un Dieu suprême, créateur des esprits bons
et mauvais ou dieux subalternes auxquels il a confié le soin des mortels. Ils admettaient l'immorta-
lité de l'âme et ils croyaient que leur parents, après leur mort, venaient sur la terre pour les proté-
ger ou les punir. Le culte consistait dans la vénération des ancêtres, auxquels on offrait des sacri-
fices, et en invocations et oblations aux esprits mauvais pour les apaiser et aux bons esprits pour
se les rendre favorables.
                                                     *
                                                   * *
       En 1844, neuf ans après les missionnaires wesleyens, qui y étaient venus sous la protection
du roi de Tonga et avaient bénéficié de sa puissante influence, Mgr Bataillon, de la Société de Ma-
rie, vicaire apostolique de l'Océanie centrale, amena dans l'archipel de à Fidji les RR. PP. Roul-
leaux et Bréheret, de la même société, pour travailler à la conversion de ce pauvre peuple à la
doctrine de l'Evangile. Ils abordèrent, le 9 août, à Lakemba une des îles orientales du groupe; mais
ils ne purent obtenir la permission d'y rester, à cause des bruits calomnieux que les wesleyens
avaient fait courir au sujet des missionnaires catholiques et de leurs intentions. Force leur fut de se
rembarquer à destination de Namuka, où ils arrivèrent deux jours plus tard, 11 août. Là ils furent
mieux accueillis; ils débarquèrent, au chant de O crux, ave, spes unica! et plantèrent solidement
sur ce sol hospitalier une grande croix qu'avait fait préparer le capitaine Morvan, commandant de
l'Adolphe, è fiord: duquel ils étaient venus.
       Mais Namuka n'était qu'un îlot stérile et dépourvu d'eau douce. Il était impossible d'en faire le
centre de la mission, et peu de temps après, les missionnaires résolurent de retourner à Lakemba
et ne s'y établir coûte que coûte. Ainsi firent-ils; mais, pendant sept ans, au prix de persécutions,
de souffrances, de calomnies et de déboires de toute sorte, ils purent à peine convertir à la foi,
dans ce pays conquis à l'hérésie, un petit nombre d'âmes, qui même pour la plupart ne persévérè-
rent pas, et augmentèrent encore par leur défection la douleur des pieux missionnaires. Ils se-
maient ainsi dans les larmes, selon l'expression des saints Ivres, en attendant patiemment le jour
marqué par la divine Providence où il leur serait permis, â eux ou à leurs successeurs, de mois-
sonner dans la joie.
       En 1851, le R. P. Bréheret, avec le P. Michel et le Frère SorIln, deux auxiliaires que leur
avait amenés Mgr Bataillon, tentèrent d'aller établir une mission â Somosomo, dans l'île Tavéuni.
Mais ils trouvèrent les naturels encore plus mal disposés qu'à Lakemba ; et bientôt, à l'appel de
l'obéissance, ils durent quitter, quoiqu’à regret, ces deux postes sanctifiés par tant de souffrances,
pour aller s'établir à Levuka dans l'île d'Ovalau, dont ils firent leur centre d'opérations.
       Le P. Roulleaux, atteint par les infirmités avait été rappelé en France. Ce fut dès lors le P.
Bréheret qui, pendant 35 ans, devint l'âme de la mission, se portant selon le besoin de rivage en
rivage, battant nuit et jour la mer au mépris de la faim, de la soif, des fatigues et des dangers, le
gouvernail d'une main et son chapelet de l'autre, pour aller à travers les îles porter secours aux
brebis sans pasteur, tantôt brillé par les ardeurs du soleil, tantôt trempé par les pluies torrentielles,
tantôt à demi mort de lassitude et de faim; souvent à deux doigts du naufrage au milieu des récifs
dont les passes de l'archipel sont partout bordées.
       Sous sa direction deux grandes baleinières furent construites; puis le P. Favier fut chargé
d'aller à Solevu, dans l'île Vanna Levu, et le P. Michel à Rewa, dans l'île Viti Levu. Lui-même se
réserva les îles les plus éloignées : Yassava, Kandavu, Lakemba. Après douze ans d'épreuves,
quand ils comptaient déjà. un millier de néophytes ou de catéchumènes, une persécution menaça
de tout détruire; heureusement la Providence veillait. A la nouvelle des angoisses des mission-
naires, un représentant de la marine française vint intimer aux rois indigènes, qui subissaient l'in-
fluence des wesleyens, d'avoir à laisser à tous la liberté de conscience et de respecter les mis-
sionnaires et leurs néophytes; et sa parole fut écoutée.
       Les conversions se firent alors plus nombreuses; de nouveaux ouvriers apostoliques vinrent
aider à recueillir cette moisson d'âmes; et, en 1859, le nombre des néophytes et des catéchu-
mènes s'élevait enfin au chiffre consolant de 4.000. Dix ans plus tard ce nombre avait plus que
doublé, et la mission, devenue préfecture apostolique, comptait 12 missionnaires répartis en six
stations principales.
       Depuis lors, grâce à Dieu, et au zèle intrépide de ses apôtres, le petit troupeau s'est encore
accru au milieu des épreuves, et présentement, il forme, sous la houlette vénérée de Mgr Vidal, un
vicariat apostolique composé de 14.000 fidèles dirigés par-22 prêtres, avec l'aide de 23 Frères —
dont 12 de notre Congrégation, — de 52 Sœurs et de 320 catéchistes.

                                              B) -- Les Ecoles de Suva.

      Dès les débuts, les Pères avaient été secondés avec dévoue-nient par des Frères coadju-
teurs, dont plusieurs, notamment les Frères Paschase et SorIln6, appartenaient à notre Institut et
s'étaient formés dans nos maisons de noviciat; mais l'accroissement de la population européenne
— il y a 25 ans --- faisait sentir le besoin d'écoles chrétiennes spécialement destinées aux enfants
de race blanche, et une des premières préoccupations de Mgr Vidal, récemment préconisé vicaire
apostolique, fut de faire appel à nos Frères pour leur en confier la direction. La première devait
être établie à Suva, chef-lieu du nouveau diocèse.


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  Le premier, que Mgr Bataillon, dans une lettre au F. Louis-Marie, qualifié d’excellent tailleur „ était originaire de Fronti-
gnan, dans l'Hérault, et s'appelait, dans le monde, Jean Saint-Martin. Il prit le saint habit à N.-D. de l'Hermitage, le 13
avril 1S45, et, quelques mois plus tard, il s'embarquait au Havre, avec le F. Lucien et plusieurs Pères pour les missions
de l'Océanie. Amené aux îles Fidji par Mgr Bataillon, en 1851, il y rendit de précieux services qui malheureusement fu-
rent de trop courte durée. Pris par la dysenterie, il mourut en 1854, après deux ans de souffrances patiemment endurées.
Le second, natif d'lssarlès (Ardèche) avait fait son noviciat à Labégude. En 1849, le R. Frère François lui ayant demandé
s'il n'aimerait pas à aller en Océanie, où les missionnaires maristes réclamaient instamment des Frères pour les aider
dans leur œuvre apostolique, il répondit d'abord négativement, parce que disait-il, il aimait trop la Congrégation pour se
résoudre à s'en séparer. Mais, sur l'assurance qu'il ne cesserait pas pour cela d'appartenir à la Congrégation, il partit,
plein de résolution et de zèle, après avoir été faire sa profession perpétuelle à Notre-Dame de l'Hermitage. Venu aux îles
Fidji en même temps que le F. Paschase, il fut pendant un demi-siècle l'aide aussi intelligent que dévoué des Pères, par-
ticulièrement du Père Bréheret, et il mourut nonagénaire à Levuka, il y a à peine quelques années, plein de vertus et de
mérites. Il avait conservé pour la Congrégation un vif attachement qu'il aimait à manifester en toutes circonstances.
       Etant venu en Europe, en 1S87, pour recevoir l'onction épiscopale, il fit dans ce but une vi-
site à nos Supérieurs à Saint Genis-Laval, et il plaida si bien sa cause que, malgré la pénurie de
sujets, on ne crut pas pouvoir lui refuser, sans mettre obstacle aux desseins de Dieu, un concours
motivé par des raisons si pressantes. Peu de temps après, Mgr Lamase, vicaire apostolique de
l'archipel des Navigateurs, vint faire pour sa ville épiscopale une demande toute pareille à laquelle
on crut devoir également déférer, et le 27 juin, quatre Frères s'embarquaient à Marseille, en com-
pagnie de Mgr Vidal, pour aller se mettre ù la disposition du Frère Provincial d'Australie en vue de
rendre possible la constitution du personnel de ces deux fondations. Ils arrivèrent à Sydney vers la
fins juillet; et, pour la communauté de Suva, le Frère Provincial désigna le Frère Hervieux (Br. Har-
vey), d'origine française, mais qui se trouvait depuis huit ans en Australie, où il avait bien appris
l'anglais; le Frère Alphonsus, australien de naissance; et le Frère Vincent, un des nouveaux arrivés.
       Le 7 août 18S5, pour se rendre à destination, ils firent voile vers la Nouvelle Calédonie, qui,
à cette époque, était une escale obligée quand on allait de Sydney à Fidji, et où ils durent séjour-
ner quelque temps pour attendre le steamer sur lequel ils devaient faire le reste du voyage. Cela
leur fournit l'agréable occasion de faire connaissance avec d'excellents confrères qui y dirigeaient
avec grand succès une œuvre toute pareille à celle qu'ils allaient entreprendre eux-mêmes, et de
mettre à profit leur expérience. Mais la vie d'ici-bas n'est qu'une alternative de plaisirs et de peines
qui se suivent généralement de fort près. C'est ce que nos voyageurs ne tardèrent pas à éprouver
à bord du Tenterden, mauvais et sale petit vapeur, qui tanguait et roulait comme s'il eut pris plaisir
aux spasmes douloureux des pauvres missionnaires en proie au plus terrible mal de mer. Il est vrai
que cette épreuve, à son tour, se changea en joie, lorsqu'ils virent, en entrant dans la belle rade de
Suva, le rivage bordé d'une foule respectueuse d'indigènes et d'Européens, qui était venue accla-
mer l'arrivée du premier évêque de l'archipel.
       Les RR. PP. Marion et Lepetit firent un chaleureux et cordial accueil à Sa Grandeur, ainsi
qu'aux Pères, Frères et Sœurs qui l'accompagnaient; et c'est avec émotion qu'on se dirigea vers la
petite église paroissiale pour faire sa première visite au divin Maître, qui y réside nuit et jour afin de
consoler ceux qui travaillent à une cause si chère à son cœur, et de leur enseigner par son
exemple qu'ils ne peuvent arriver à l'heureuse fin de leur apostolat qu'en s'unissant à Lui en esprit
de zèle et d'abnégation d'eux-mêmes.
       Le "palais épiscopal’’ ou plutôt le pauvre presbytère, qui allait devenir, quelques semaines
plus tard, la demeure des Frères, comprenait trois petites chambres. L'une d'elles divisée par un
rideau, servait de parloir et de salle à manger; une autre, divisée de la même façon, faisait l'office
de dortoir et de salle d'études pour les Pères, et la troisième, à elle seule, tenait lieu à Monsei-
gneur de salle d'étude, de salon et de chambre à coucher.
       Comme école ni résidence n'était préparée pour les Frères, il fut décidé qu'ils accompagne-
raient Sa Grandeur à Levuka, ancienne capitale de l'archipel, et qu'ils demeureraient à la mission
voisine de Loreto en attendant qu'on eût pris quelque disposition définitive pour leur permettre de
commencer leur œuvre.
       Une quinzaine de jours plus tard, ils étaient de retour à Suva, et le lundi, 7 septembre 1888,
ils ouvraient leur école dans une vieille résidence délabrée qui avait été louée à cet effet. Il ne se
présenta au début qu'une quinzaine d'élèves dont plusieurs étaient protestants; et pourtant il ne
manquait aucun des enfants catholiques qui étaient dans l'âge scolaire.
       Rien d'étonnant que les Frères fussent un peu désappointés. Dans un accès de décourage-
ment, le Frère Directeur en fit un jour sa plainte respectueuse au bon évêque et alla jusqu'è lui dire
avec plus de sincérité que d'à propos: « Vraiment, Monseigneur, je ne comprends pourquoi vous
nous avez amenés ici: il n'y a rien á faire ». « Rien à faire? mon cher Frère, répliqua Monseigneur
d'un ton imité plaisant et moitié sérieux: mais il y a tout à faire! »
       C'était l'exacte vérité: il y avait tout à faire, mais ce n'était pour cela qu'il y avait lieu de se
décourager. Monseigneur Vidal est un homme de grande foi et pour rien au monde il n'eut aban-
donné une œuvre pour le seul fait que dans les débuts, les chances de succès ne paraissaient pas
brillantes. Il n'y a pas longtemps que l'auteur de ces Lignes s'entretenant familièrement avec Sa
Grandeur sur ces premiers temps de notre œuvre à Suva lui disait: « Il faut avouer tout de même,
Monseigneur, que c'était bien une sorte de sainte fiole d'appeler trois Frères pour faire la classe à
une demi-douzaine d'enfants catholiques qui se trouvaient alors dans la ville. — Et combien pour-
tant n'avais-je pas raison? répondit-il en souriant, puisque vous voila aujourd'hui a Suva avec deux
florissantes écoles de plus de 80 élèves chacune, sans compter celles de Çawaci et de Rewa,
dont aucune probablement n'existerait si de si bonne heure nous n'avions pas commencé ici »
      Mais n'anticipons pas. Tout près du presbytère, à Suva, il y avait une salle de classe oh les
Pères de la paroisse, le soir, enseignaient à leurs jeunes ouailles la lecture, le calcul et la religion.
On en construisit une autre semblable qui lui était contiguë et ce fut l'école des Frères, qui a duré
jusqu'à ces derniers temps. D'autre part, Sa Grandeur fit l'acquisition d'une résidence pour les
Pères de la paroisse et pour lui-même et l'ancien presbytère devint la résidence des Frères.
      Ce fut le 6 octobre qu'ils se transportèrent dans leurs nouvelles classes. Au cours de cette
première année, le chiffre des inscriptions atteignit la vingtaine, l'année suivante il doubla, et en
1990 il monta à 51, en y comprenant un petit nombre de pensionnaires qu'un aménagement fait à
la maison avait permis de recevoir. Pendant assez longtemps il oscilla ensuite entre ce nombre et
celui de 60.




        Les Frères de la communauté formaient une heureuse trinité. On les eût dits faits l'un pour
l'autre; et souvent encore, quand l'occasion s'en présente, ils aiment à rappeler le bonheur qu'ils
goûtèrent ensemble pendant les six années qui s'écoulèrent entre leur arrivée et la fondation d'une
nouvelle école qui amena leur séparation. Une preuve authentique de la bonne harmonie et de la
régularité qui régnaient parmi eux se trouve dans cette note laissée dans le livre des annales par
le C. F. John à la suite de la visite qu'il vint faire de l'établissement en 1891, en qualité de provin-
cial d'Australie. La régularité étant parfaite et l'esprit de famille aussi complet qu'on puisse le dési-
rer, il n'y a lieu de faire aucune observation spéciale
        Durant cette même année, se passa un événement qui depuis a été souvent, entre les
Frères, le sujet d'agréables plaisanteries. C'est que la plus haute autorité du pays, rien moins que
Mr le Gouverneur de la Colonie en personne, vint un jour trouver Monseigneur pour le prier de
faire en sorte que le Frère Directeur put, deux fois par semaine, se rendre au palais du Gouverne-
ment pour donner à Son Excellence l'occasion d'un exercice pratique de conversation en français.
        Le Frère Directeur objecta respectueusement que le palais était trop loin, qu'après les
heures de la classe il ne pouvait s'y rendre et être encore de retour pour ses autres devoirs, et que
d'ailleurs la Règle ne permettait pas aux Frères de donner des leçons à domicile. Mais, dit La Fon-
taine:
                                Alléguer l'impossible aux rois, c'est un abus;
        et il parait que parfois cela doit aussi s'entendre des gouverneurs, si bien que, par déférence
pour Monseigneur, le Frère Directeur, en dépit de tous ses arguments, dut accéder à la demande,
après en avoir obtenu la permission des Supérieurs.
        Et à partir de ce jour, pendant plusieurs mois, on put voir à Suva — spectacle peu banal as-
surément — un Petit Frère de Marie faire deux fois par semaine, en carrosse vice-royal, le voyage
aller et retour du palais à notre humble demeure, et le cocher, de temps en temps, souffler dans sa
corne pour avertir les passants de se ranger et de laisser la voie libre à un si important personnage.
       En 1894, le calme heureux de notre petite communauté fut un peu troublé par le changeaient
du cher Frère Vincent, appelé à la direction du nouvel établissement qu'on venait de fonder á Ça-
waci; mais il fut bien remplacé par le Frère Philippe Beniti, qui pendant plusieurs années nous édi-
fia par le spectacle de son énergie au travail. L'année suivante, le chiffre des inscriptions au re-
gistre matricule atteignit 97, et nous eûmes la consolation de voir deux de nos pensionnaires rece-
voir le baptême; mais en 1897 l'établissement eut le regret de voir partir son cher Directeur, le bon
Frère Hervieux, nommé Directeur à Çawaci. Il fut remplacé à la tête de l'établissement de Suva
par le. Frère Alphonsus.
                                                      *
                                                     * *
       Depuis une trentaine d'années les immigrants hindous ont afflué en grand nombre à Fidji,
appelés comme ouvriers par les entrepreneurs des grandes plantations de canne à sucre, qui vent
se multipliant rapidement dans l'archipel. Embauchés pour cinq ans, ils reçoivent: les hommes 25
sous par jour, les femmes 15, et cet engagement terminé, ils ont le choix entre le rapatriement gra-
tuit et le séjour dans l'archipel comme travailleurs libres. C'est ce dernier parti qu'ils choisissent
généralement. Ils louent au Gouvernement ou à quelque propriétaire privé une étendue de terrain
d'environ un Hectare et demi, ils y bâtissent une hutte, ils y sèment du riz, du maïs, des légumes,
élèvent quelque volaille, entretiennent une vache ou deux, et les voilà sur la voie de l'aisance si-
non de la richesse. Ils sont déjà plus de 40.000, et comme d'ailleurs c'est une race très prolifique.
le jour n'est peut-être pas éloigné où ils seront l'élément dominant dans la population de l'archipel;
mais jusqu'en 1897 rien n'avait été fait pour l'éducation de leurs enfants.
       Quelques-uns des mieux élevés parmi eux avaient souvent demandé instamment aux Frères
d'admettre leurs enfants dans leur école de Suva; mais, sachant que les Européens ne consenti-
raient jamais à envoyer leurs enfants à une école où ils seraient associés à des enfants Indiens,
les Frères, tout en regrettant de perdre ainsi l'occasion d'étendre le champ de leur zèle, n'avaient
cru pouvoir pour le moment accueillir ces demandes.
       Persuadé néanmoins qu'on pouvait beaucoup faire pour le relèvement intellectuel et moral
de ces pauvres enfants, et que l'on contribuerait en même temps au progrès de notre sainte reli-
gion à Fidji si l'on créait une école pour eux, le Frère Directeur en suggéra l'idée à Monseigneur
Vidal, qui se trouvait en Europe pour les intérêts de son diocèse. Sa Grandeur y adhéra avec en-
thousiasme, et il travailla si efficacement dans ce but qu'au mois d'août de cette même année
1897 l'école pouvait s'ouvrir sous la direction du Frère Columba; mais les débuts ne répondirent
pas aux espérances.
       Quoique de nombreux parents eussent demandé avec insistance la création de l'école et
eussent promis d'y envoyer ponctuellement leurs enfants dès le jour de l'ouverture, cinq seulement
se présentèrent. Pleins de bonnes intentions et de ferme propos lorsqu'ils envisageaient la chose
de loin, pères et mères s'étaient mis à hésiter dès qu'elle était devenue un fait accompli. Au lieu de
dire résolument a. leurs enfants : "C'est l'heure ; allez à l'école!’’ ils leur disaient: Voulez-vous aller
à l'école? Et si l'enfant répondait non ou se montrait indécis c'était fini: on n'en parlait plus.
       Il fallut plusieurs mois d'un patient travail pour en réunir environ 25. Mais peu à peu ils s'ap-
privoisèrent et leur nombre s'accrut graduellement. En même temps, plusieurs, qui désiraient de-
venir catholiques, reçurent dans ce but une instruction spéciale; et le 14 avril 1901, six d'entre eux
purent recevoir le saint baptême. Ce fut pour les Frères une consolation qui compensa au centuple,
toutes les peines qu'ils s'étaient données à cette fin.
       Depuis lors, l'école a continué de prospérer; et présentement elle compte plus de cent élèves,
qui travaillent et progressent, grâce à Dieu, sous la direction dévouée de notre infatigable Frère
Marie-Claudius. On doit considérer comme de bon augure pour la future prospérité de l'école le fait
que deux missionnaires viennent de partir pour l'Inde, afin de s'initier à la langue du pays; d'étudier
les méthodes qui y sont employées par les missionnaires catholiques et de -pouvoir, à leur retour,
se consacrer exclusivement à la conversion des Indiens de l'archipel.
                                                      *
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       La constante progression du nombre des Élèves clans les deux écoles et l'usure éprouvée,
au cours de 25 ans, par les bâtiments qui leur servaient de local, faisaient sentir la nécessité de les
installer d'une manière plus confortable et plus en rapport avec les progrès de l'hygiène et de la
pédagogie. Dans cette vue, Monseigneur, à la sollicitude duquel rien n'échappe, avait acquis de-
puis plusieurs aimées, non loin du local occupé par les Frères, un emplacement d'environ deus
hectares. Comme situation et comme voisinage, on eût difficilement pu trouver mieux; mais il était
si inégal que, pendant plus de quatre ans, les Frères durent y employer sans relâche une équipe
d'ouvriers pout' en faire ce qu'il est devenu aujourd'hui : une belle plate-forme surélevée, devant
laquelle s'étend une spacieuse surface de terrain plat.




        Quand ce travail, qui conta plusieurs certaines de livres sterling, fut terminé, Monseigneur of-
frit, comme cadeau jubilaire, d'en céder la propriété aux Frères, s'ils voulaient y élever une bonne
école. L'offre fut acceptée avec reconnaissance et peu de temps après commençaient les travaux
de construction selon des plans approuvés par les Supérieurs. La moitié de ces plans est actuel-
lement terminée. Situé sur une éminence, à proximité de la partie la plus active de la ville, le bâti-
ment jouit cependant, en ce qui regarde ses alentours, d'une des conditions les plus désirables
pour une maison d'éducation: je veux dire l'indépendance. Ainsi se trouve réalisé, grâce à Dieu, un
rêve caressé avec amour pendant plus de vingt ans: et, pour comble de bonté, la Providence a
permis que les trois Frères qui, en 1888, sous l'impulsion et avec les encouragements de leur vé-
nérable évêque avaient jeté les premiers fondements de l'œuvre pussent en voir avec lui le cou-
ronnement si désiré.
        Le nouvel établissement a pris le nom de Collège Saint-Félix (St. Felix College). L'ouverture
solennelle en fut faite le 10 août dernier sous la présidence de S. Ex. M. le Gouverneur de la colo-
nie, en présence d'une assemblée nombreuse et distinguée, et le Fiji Tintes consacra deux co-
lonnes à la description de cette belle cérémonie.
        « Il y a quelques années, dit-il, ceux qui habitent la partie haute de la ville s'aperçurent que
des travaux de terrassement avaient commencé sur la butte, du côté de la rue Amy, près de l'en-
droit où celle-ci joint la rue Toorak. Puis, petit à petit, du côté de Toorak Road, le ravin fut comblé.
En est-il dix — si toutefois il y en eut — que eussent imaginé, en voyant ces travaux, qu'en si peu
de temps on pût faire là un emplacement aussi splendide que celui qui s'élève le triomphe des
Frères Maristes, le Collège Saint-Felix, qui fut ouvert dimanche par Son Excellence Mr. le Gouver-
neur ? ».
        Et le même journal rapporte en ces termes le discours prononcé par Mr. le Gouverneur en
cette circonstance:
                         Mesdames et Messieurs,
       « Je suis vraiment heureux de l'honneur que l'on m'a fait en m'invitant à venir présider l'ou-
verture de ce collège. Il m'a été agréable de m'entendre dire par Monseigneur Vidal qu'en faisant
cette démarche, on avait eu égard à l'intérêt que je prends à la bonne éducation de toutes les
classes de la population, plus encore qu'à la haute situation que j'occupe comme Gouverneur de la
Colonie; mais j'ose me flatter qu'une troisième raison n'y a pas été étrangère: c'est ma sympathie
bien connue pour l'œuvre des Frères Maristes (applaudissements).
       C'est la première fois que je préside à l'ouverture d'un collège catholique romain, mais dans
une occasion, à Belize, capitale du Honduras anglais, j'ai eu à poser la première pierre d'un de ces
établissements dirigé par le R. P. Hopkins, qui est aujourd'hui Monseigneur Hopkins. Je déclarai
alors la pierre bien et dument posée et l'avenir ne m'a point démenti.
       Et dans une autre circonstance, j'ai eu à féliciter les maitres et les élèves d'un collège des
Frères Maristes pour leur travail de 18 ans. C'était aux Seychelles, où j'ai exercé mon premier
gouvernorat. Il y avait la le Collège Saint-Louis, sous la direction du Frère Cyrus, qui s'y trouve en-
core. Mon fils en suivit les cours pendant deux ans, et il m'est doux de penser que les leçons qui
l'ont poussé le plus avant dans la vie, c'est là qu'il les a reçues.
       Nous lisons dans la presse locale que ce collège a coûté 75.000 francs. Son architecte le R.
Père Bordier, avait été un ingénieur distingué avant que Mgr Vidal l'eût amené à s'enrôler parmi
ses missionnaires. Il a par conséquent des titres particuliers à la reconnaissance de l'établisse-
ment, de tous ceux qui ont des rapports avec lui et de la ville de Suva elle-même.
       Je viens d'apprendre que le Collège va s'appeler Saint-Félix, du nom de son saint patron ; et
c'est vraiment une appellation bien choisie. J'aimerais cependant qu'on la mit au superlatif et qu'on
dît Felicissimus, ou FeIlcissima Scholarum, car tel est bien le nom qui convient à une institution si
belle.
       Et quelle sera la devise de cette école ? Il y a un mot qui me semble sentir sa maladie du
sommeil: c'est mina, qui, dans l'Amérique Centrale, a son équivalent dans celui de malua, c'est-à-
dire "demain’’. Le Cynique disait: Ne faites jamais aujourd'hui ce que votas pouvez renvoyer à de-
main. Nous disons, au contraire, et avec infiniment plus de raison: Toujours aujourd'hui; jamais
demain. C'est ce que rappelle la devise du Honduras anglais: Today, not to-morrow.
       Le général Gordon, le héros de Khartoum, quand il vint aux Seychelles pour faire un rapport
sur des fortifications qu'il s'agissait d'y élever, avait dessiné, dans ses moments de loisir, un blason
où se voyaient deux palmiers avec une tortue au-dessous, et pour exergue: Festina lente. En 1902,
je trouvai que, dans la colonie, il y avait trop de lente et pas assez de festina, et je me permis de
remplacer la devise du général Gordon par celle-ci, qui est demeurée : Finis coronat opus. Elle
pourrait aussi convenir à ce collège; mais la meilleure sera encore la suivante : Deo, Regi, Vichi.
       Il faut maintenant, que je termine ces remarques, et c'est naturellement le moment de me
demander ce que le Gouvernement pourrait faire pour favoriser ce collège. Le mieux, ce me
semble, sera d'élever son titre en élevant en même temps le titre d'autres écoles. Mon grand désir
serait de voir Suva un centre pour des examens locaux de Cambridge et d'Oxford, et plus tard
pour ceux de l'Université de Londres. Les parents, j'espère, seraient ainsi portés à laisser plus
longtemps leurs enfants à l'école et, comme je le disais récemment à l'École publique de Suva, ils
viseraient à passer directement dans le Service Public. Cela vaudrait mieux qu'une subvention du
Trésor. Une bourse accessible à toutes les écoles: voilà dans quel sens j'aimerais à voir l'école
assistée.
       Je m'en voudrais de ne pas dire un petit mot d'éloge â l'adresse des beaux gars de l'Escorte
d'Honneur qui est venue à ma rencontre. Je vois qu'ils sont au soleil et j'espère que cela ne leur
fera pas de mal. Un corps de Cadets est une excellente chose. Ce serait, au besoin, un très bon
terrain de recrutement pour une vraie Force de Défense pour la Colonie.
       Au nom des Frères Maristes, je vous remercie tous d'être venus à cette cérémonie; ce sera
pour eux un grand encouragement dans l'accomplissement de leur tache. Et je suis sûr d'être votre
interprète en leur souhaitant, à eux et à leurs élèves, un succès plein et complet ».

                               C) — Le Collège Saint-Jean, à Çawaci,

       En 1894, à la demande de Mgr le Vicaire Apostolique, un nouvel Etablissement de nos
Frères fut fondé à Çawaci, dans l'île Ovalau, à 90 kilomètres environs de Suva. La Mission possé-
dait là une belle propriété de 250 hectares, dont une partie était plantée de cocotiers tandis que
d'autres étaient très propres à la production de ce qui constitue la nourriture habituelle
des .indigènes: C'était l'idéal pour la fondation d'une école que Monseigneur Vidal désirait créer
pour l'éducation des fils des chefs, qui y viendraient des diverses parties de l'archipel. Ils travaille-
raient une partie de la journée aux plantations en compensation de la nourriture qu'on leur fourni-
rait, et pendant le reste du temps, ils recevraient des leçons d'anglais, de lecture, d'écriture, de
calcul, etc. ..., et surtout de religion. Nos Frères seraient chargés des enfants pendant les beures
de classe, et le reste du temps ils seraient sous la conduite des Frères indigènes de la Mission.




       C'est sur ces bases que les conventions furent signées, le 1ier mai 1891, par Mgr Vidal au
nom de la Mission, et par le Frère Félix, Provincial d'Australie, avec l'agrément du R. Frère Supé-
rieur. Les classes s'ouvrirent le 24 juillet sous la direction des Frères Vincent et Maurice, auxquels
vint se joindre, au mois d'août, le Frère Cloman.
       Le premier jour, douze élèves se présentèrent et à la fin de l'année, ils n'étaient encore que
quinze. L'emploi du temps est nécessairement assez différent de celui des autres écoles. Il est ré-
glé comme il suit: Le matin, à 6 beures, sainte messe; de 7 heures à 9, école; et de 9 heures à mi-
di, travail à la plantation, sous la direction d'un Frère indigène. Le soir, de 1 heure 30 à 2 heures
43, chapelet, catéchisme, etc. ...; puis, travail à la plantation jusqu'à 6 heures, prière en commun à
l'église, et classe jusqu'à 8 heures et quart.
       Peu à peu, le chiffre des élèves s'augmenta ; un bon nombre, qui étaient wesleyens, deman-
dèrent à être admis au saint baptême dès qu'ils connurent sous leur vrai jour les enseignements
de l'Eglise, et ils devinrent de bons et fervents catholiques.
       Aujourd'hui, le nombre des présents est de 109, et il pourrait être aisément doublé, sans la
difficulté d'augmenter le nombre des maîtres et de pourvoir à l'entretien de tant de monde. Cette
école n'a cessé d'être l'œuvre de prédilection de Mgr Vidal, et il n'est pas douteux qu'en effet, elle
a empêché beaucoup de mal et fait beaucoup de bien.
       Comme tant d'autres œuvres acheminées au même but, elle a dû, â plusieurs reprises, pas-
ser par de bien dures épreuves. Au mois de janvier 1893, par exemple, un ouragan d'une force
inouïe dévasta la contrée. Dans la nuit du six au sept, où il atteignit son maximum de violence,
chacun se demandait anxieusement s'il verrait le lendemain ; et, lorsque enfin la tempête et la
pluie diluvienne se furent un peu apaisées, ce fut un spectacle navrant de constater les ravages.
La maison des Frères avait résisté; mais tout le reste n'était qu'un monceau de ruines. La maison
d'école, enlevée d'une pièce, avait été transportée à plus de 300 mètres; l'église était détruite et
les maisons des catéchistes indigènes n'étaient plus qu'un souvenir. On se figure ce que devaient
être les plantations. Et plusieurs autres fois, au cours de ces vingt dernières années, sont surve-
nues d'autres catastrophes analogues. Heureusement rien n'a pu décourager l'énergie ni la cons-
tance inébranlable des missionnaires. Tout a été restauré et dans des conditions à. n'avoir à peu
près plus rien à craindre des ouragans dont la violence ne dépasse pas l'ordinaire. N'est-ce pas là
d'ailleurs en petit toute l'histoire de l'Eglise, qu'on a appelée avec tant de raison l' "éternelle re-
commenceuse’’? Travaux, dévouements, sacrifices, succès; opposition irréductible et incessante,
apparente destruction ; puis résurrection et vie plus vigoureuse et plus forte que jamais: telle est la
série à peu près invariable des phases par lesquelles, à des degrés divers, passent toutes ses
œuvres. C'est ce qui doit à la fois nous instruire et nous consoler.
       Actuellement, l'école est très prospère : au cours de l'année 1912, quinze de ses élèves sont
entrés par le baptême au sein de la vraie foi, et cette année-ci, six sont partis pour le séminaire de
WalIls comme aspirants au sacerdoce. Deo gratias!

                                  D) -- L' Ecole de NaïIlIlIl, à Rewa.

       NaïIiIiIi, sur les bords de la majestueuse rivière Rewa, dont les paisibles eaux, sur une lar-
geur de 400 mètres, reflètent, comme un gigantesque miroir, le ciel bleu, les feux du soleil, et tout
ce qui croît ou se meut dans leurs environs, est le centre d'une des plus anciennes et des plus flo-
rissantes missions catholiques de Fidji. Distante de 16 kilomètres de Suva, avec laquelle elle est
en communication, cieux fois par jour, par un service régulier de bateaux à vapeur, elle voit en
outre de nombreuses chaloupes automobiles appartenant à des planteurs ou à d'autres particu-
liers sillonner journellement ses eaux.




       Témoin du bien que faisaient nos écoles de Suva et de Çawaci, le R. Père Curé, dans la
persuasion que tôt ou tard il faudrait enseigner l'anglais aux indigènes, et dans l'espoir fondé d'atti-
rer ainsi à son école des enfants qui sans cela n'y seraient pas venus, demanda et obtint, en 1899,
une communauté de trois Frères.
       Plusieurs chefs indigènes, bien que non catholiques, s'intéressaient vivement à cette fonda-
tion; et ils promirent une contribution annuelle de 80 livres, à condition que les enfants non catho-
liques y seraient admis et pourraient suivre les cours d'instruction profane. On se rendit à leur désir
et le Gouvernement garantit le payement régulier de ce subside.
       L'école fut donc ouverte le 1ier novembre 1899 sous l'énergique direction du Frère Marie
Claudius secondé par les Frères Columba et Macarius; et dès les débuts elle eut 80 élèves ex-
ternes et une quarantaine de pensionnaires, si l'on peut donner ce nom aux enfants qui vivent â la
mission sous la direction du R. P. Curé et suivent la classe à certaines beures, tandis qu'à d'autres
ils travaillent aux plantations pour gagner leur subsistance.
       L'emploi du temps est réglé comme ci-après: Matin: classe de 7 heures et 15 à 9 heures et
45, pour tout le monde. Soir: classe d'1 heure et 45 à 3 heures pour les externes, et de 6 heures et
30 à 8 heures pour les pensionnaires.
       Les principales matières d'enseignement sont: l'anglais, le fidjien, la lecture, l'écriture, le cal-
cul, etc. ...
       Au bout de peu de temps, les missionnaires wesleyens, inconsolables de voir un si grand
nombre de leurs élèves déserter leur école pour venir à celle des Frères, qui par l'effet du subside
dont nous avons parlé plus haut, jouissait d'une sorte de semi-reconnaissance officielle, firent des
pieds et des mains pour obtenir que la subvention lui fut retirée et ils y réussirent.
       Dès lors l'école devint exclusivement catholique et ne perdit rien pour cela de sa prospérité ;
seulement tous les frais d'entretien en retombèrent sur la Mission. Depuis quelques mois, plu-
sieurs enfants wesleyens, sur leurs pressantes instances, ont de nouveau été reçus, et le nombre
des inscriptions est actuellement de 107, dont une quarantaine de pensionnaires du genre dont
nous avons parlé ci-dessus.
                                                      *
                                                     * *
       Peut-être ne sera-t-il pas inutile d'ajouter en finissant que le climat de Fidji est très bon et en-
tièrement indemne des fièvres paludéennes qui sont la plaie d'autres archipels situés plus à l'ouest.
En général les Frères se montrent très attachés au pays, et font preuve d'un grand dévouement à
leur tâche; l'esprit mariste fleurit dans toute sa splendeur au sein de leurs communautés, et ils ta-
chent sérieusement de ne jamais perdre de vue la devise du Vénérable Fondateur: Tout à Jésus
par Marie; tout à. Marie pour Jésus.

                     II. - Le Pensionnat de N.-D. des Andes, à CaIl (Colombie).

                        Le Valle de Cauca — Cali — Yanaconas: Notre-Dame des Andes
                                          La finca — Le Pensionnat.

       Après avoir quitté Buenaventura, principal port de la Colombie sur l'Océan Pacifique, le
voyageur parcourt en chemin de fer un trajet de 89 kilomètres, et remonte ensuite péniblement, à
cheval, le versant des Andes occidentales qui regarde la mer. Il arrive enfin au sommet de la puis-
sante cordillera, et tout à coup un panorama grandiose et inattendu se déroule devant ses regards
émerveillés : à ses pieds, semblable à un lac immense de verdure que sillonneraient des courants
argentés, s'étend la vaste vallée du Cauca, large de plus de 50 Km., sur une longueur de 250 Km.
Unie comme la surface des mers elle est fermée à l'horizon par la gigantesque muraille des Andes
centrales, dont les sommets portent jusqu'à près de 6000 mètres de hanteur leurs neiges éter-
nelles, sous un ciel tropical.
       Cette vallée, malgré sa remarquable altitude (1.000 m. et plus), jouit d'un climat relativement
chaud et est d'une fertilité incomparable: à côté de grandes forêts non encore défrichées, s'éten-
dent d'immenses prairies peuplées de bétail. De nombreuses plantations de cacao, de café, de
maïs et de canne à sucre font la richesse des grands propriétaires, tandis que les bananiers offrent
aux travailleurs des champs, métis ou nègres, descendants d'anciens esclaves, leurs fruits succu-
lents et très nourrissants, base de l'alimentation du pauvre.
       Bien exploitée, cette région pourrait nourrir à elle seule plusieurs millions d'habitants.
Quelques villes seulement, de peu d'importance encore mais en voie de développement, sont as-
sises aux bords de la vallée, de chaque côté du fleuve, cherchant au pied des deux cordillères qui
l'enferment, une chaleur plus tempérée. Santander, Cali, Palmira, Buga et Cartago sont les plus en
vue de ces centres urbains, et dans tous nos Frères ont des établissements prospères, écoles pu-
bliques ou collèges privés.
       Sur la rive gauche du Cauca, et au débouché du chemin de fer qui doit sous peu relier la val-
lée au port de Buenaventura, est située la ville de Cali, la plus importante de toutes et capitale du
nouveau département du Valle. C'est là qu'en l'année 1891 nos Frères furent appelés à prendre la
direction d'un établissement secondaire assez important, appelé Colegio de Santa Librada. Ce
centre d'éducation avait un passé célèbre dans le pays. Une faculté de Lettres et Philosophie y
avait été même agrégée et délivrait des titres de licencié et de docteur. Lorsque les Frères prirent
le Collège à leur charge, il était bien déchu de son ancienne splendeur. Mais, grâce à une direction
sage et énergique, il devint bientôt très prospère. Plus tard, après une guerre civile de trois ans qui
eut de fâcheuses conséquences pour les établissements d'éducation, les circonstances n'étant
pas propices d'ailleurs pour la rénovation du contrat passé avec le gouvernement et dont le terme
expirait cette même année, il fallut laisser Santa Iibrada et penser à s'établir à ses risques et périls.
C'est alors que fut fondé le Collège de San Luis Gonzaga, qui fonctionne à Cali depuis cette
époque.
      En 1905, le C. F. Bérillus, notre bien cher et regretté Assistant, vint nous visiter. Il reconnut
bien vite l'urgente nécessité qu'il y avait de fonder un pensionnat. En plus de doter la province d'un
établissement important, cela permettrait de recevoir les élèves qui ayant fait leurs premières
études clans nos écoles se destinaient à l'enseignement secondaire. Or nous possédions depuis
longtemps, tout près de Cali, une vaste propriété située dans une région des Andes des plus déli-
cieuses par la douceur de son climat et la beauté de son site; une construction récente, assez
vaste et commode venait d'y être faite dans le but de loger commodément les Frères de nos mai-
sons du Valle, qui chaque année y viennent chercher, pendant les vacances, le repos pour le
corps et pour l'âme et y assister aux saints exercices de la retraite. C'est ce point. connu sous le
nom de Yanaconas (mot indigène), que le- vénérable Supérieur désigna pour la fondation du pen-
sionnat.




      L'établissement s'ouvrit le 5 octobre de la même année avec 24, élèves; l'année suivante, il
en recevait 52 ; la troisième année 90, et, après quatre ans, il dépassait la centaine.
      En dehors des conditions ordinaires de bonne organisation, d'ordre et de discipline, les avan-
tages particuliers dont jouit le pensionnat au point de vue de sa situation et de son climat, n'ont
pas peu contribué à sa prospérité.
      Dans un pli gracieux des Andes, d'on l'on domine la belle et grandiose vallée du Cauca,
s'élève Notre-Dame des Andes, couronnée par les bois qui l'entourent comme d'une guirlande
immense, au delà de laquelle s'étendent, couverts de verdure, les versants des collines environ-
nantes, aux pIis capricieux cachés sous les ombrages, et qui descendent en gracieuses ondula-
tions jusqu'à la rivière qui coule là-bas profonde et toujours chantante, limitant la propriété sur un
parcours de plusieurs kilomètres. C'est le versant qui regarde au nord et à l'ouest. Le versant op-
posé est couvert de forêts que l'on est en train de défricher pour les transformer en pâturages.
      C'est qu'en effet l'élevage est la grande richesse de la contrée. Pour notre part, nous avons
en ce moment près de deux cents têtes de bétail; et ce n'est pas certes une des choses qui contri-
buent le moins à rendre pittoresques et poétiques les abords de la maison que le spectacle de
tous ces animaux : chevaux, mulets, moutons, vaches poulains et veaux, qui, éparpillés sur les
flancs de la montagne, pâturent et s'ébaudissent en toute liberté.




       La hacienda pour l'appeler du nom que l'on donne ici aux propriétés agricoles, produit en
outre en abondance, avec les légumes, Europe, la yuca, espèce de manioc, et la arracacha, ra-
cines alimentaires; le maïs, le café, la canne à sucre les bananes de toute espèce et plusieurs
sortes d'arbres fruitiers, entre autres l'oranger et le pommier. Dans les forêts, on trouve d'excellent
bois de construction, le bambou, les arbres à quina, l'arbre de Tolú et même des arbres à caout-
chouc, dont il sera peut-être possible, avec le temps, de faire une exploitation utile.
       Mais revenons à "Notre-Dame des Andes’’, nom sous lequel est connu le Collège propre-
ment dit. La construction principale qui abrite une centaine d'étudiants venus d'un peu tous les
points de la vallée du Cauca, est une maison à deux étages dont le plan, non achevé, a la forme
d'un H : le deux branches parallèles ont près de 40 m de longueur sur 6 mt de large; le corps cen-
tral, entre les deux ailes, a 23 m. de long et 10 de large y compris les galeries ouvertes qui au
premier et au second étage l'entourent à l'intérieur. Au rez-de-chaussée se trouvent la chapelle,
les classes, les salles d'études et le réfectoire.
       Aux étages supérieurs sont placés les dortoirs, les chambres et les appartements des Frères.
Sur le devant, au même plan, un petit jardin d'agrément réjouit la vue et le cœur. Plus loin et sur
un plan de niveau inférieur, s'étend une belle cour entourée d'eucalyptus et plantée de "carbone-
ros’’ au beau feuillage vert-sombre, dont les limbes pressés rappellent ceux des acacias.
       Derrière la maison se trouve une seconde cour plus élevée et également spacieuse. A côté
est la maisonnette déjà existante quand se fit l'achat de la propriété, et qui pendant plusieurs an-
nées suffit à nous abriter durant les vacances, Elle nous est encore utile aujourd'hui. Un peu plus
loin est placée la construction destinée au logement des "péons’’ ou domestiques employés à l'ex-
ploitation de la propriété.
       Enfin à une distance de trois ou quatre cents mètres est située la maison qui appartenait ja-
dis aux Pères Lazaristes et dont nous venons de faire l'acquisition ainsi que de la propriété atte-
nante. C'est une construction assez grande et commode qui, au besoin, pourrait servir pour le ju-
vénat. Par ce dernier achat nous devenons seuls propriétaires de l'ancien domaine de ‘’Yanaco-
nas’’ qui, après avoir appartenu tout entier aux Pères Lazaristes, avait été divisé en deux parts
dont l'une, la plus étendue, est celle que nous possédions d'abord.
       L'exploitation d'un domaine aussi étendu est des plus laborieuses. Mais, grâce aux efforts
persévérants qui ont été faits sous la forte et intelligente impulsion du Tr. Cher Frère Théodore,
notre vaillant Provincial, on a déjà pu réaliser de grandes améliorations qui promettent, à bref délai,
un rendement considérable en laitage, légumes, et surtout en bétail.
       Notre-Dame des Andes est située à 10 kilomètres de Cali. L'accès en est un peu pénible à
cause de son élévation considérable (1800 m. d'altitude) et des difficultés qu'offrent les chemins de
montagne. On s'y rend à cheval et c'est plaisant, les jours de rentrée, de voir arriver, par cara-
vanes, nos jeunes cavaliers, qui voient ensuite, non sans un gros serrement de cœur, repartir la
belle monture qui les accompagna partout durant les mois de vacances, là-bas dans la plaine aux
routes unies et ombragées, à travers les champs et dans les potreros immenses au milieu des
troupeaux innombrables qui peuplent la vallée. Le départ du Collège n'est pas moins pittoresque.
Les élèves se réunissent à cheval dans les cours, et le défilé commence. Professeurs et élèves
chevauchent ensemble pendant deux heures jusqu'à la ville.




       On s'organise alors pour le défilé qui offre, dans les rues, au pavé résonnant, un spectacle
plein d'intérêt.
       L'établissement que nous dirigeons là depuis huit ans, est un Collège d'enseignement se-
condaire classique, dont le programme d'études, qui s'y développe en six groupes de matières,
correspondant à autant d'années, mène à une sérieuse formation intellectuelle. C'est le pensa ai
officiel pour les études secondaires qui nous est imposé, pour ainsi dire, par là même que nous
avons la faculté de délivrer des titres de Bachelier en Philosophie et Lettres, lesquels donnent en-
trée aux Ecoles Supérieures.
       Nous le complétons même, au point de vue de la formation religieuse, et aussi de la prépara-
tion commerciale et industrielle, pour ceux de nos élèves qui ne peuvent pousser aussi loin leurs
études.
       Déjà douze jeunes gens ont été faits bacheliers; ils font honneur à l'Etablissement partout où
ils se trouvent. Deux de nos premiers élèves seront reçus docteurs cette année: l'un en Philoso-
phie et en Lettres, et l'autre en Droit. Ils portent des noms grands et célèbres dans les annales du
pays, et ils les portent si bien que celui-ci applaudit à leurs premiers succès Littéraires. Ils em-
ploient noblement leurs talents, et ils ont, à l'occasion, de beaux souvenirs pour leur Collège de
Notre-Dame des Andes, auquel ils restent attachés de cœur comme des enfants aimants et dé-
voués, témoin la belle composition ci-après, qui a eu l'honneur de figurer dans la revue philoso-
phique et Littéraire de la faculté de Droit de N. D. du Rosaire, à Bogotá.
       Un mot, maintenant, sur l'année qui vient de s'écouler. Elle s'est terminée par d'heureux suc-
cès dont la séance littéraire qui l'a clôturée a été la belle et touchante expression Le programme,
créé de toutes pièces, représentait en effet, mi effort considérable de la part des élèves, et il a été
brillamment réalisé, aux applaudissements d'une assistance choisie, auxquels M. le Gouverneur
du Département (pas un clérical pourtant) qui a tenu à présider la fête, en compagnie de M. le Di-
recteur général d'instruction Publique, a ajouté de chaleureuses félicitations.




      L'impression générale de ce beau résultat, traduit en un bel article d'un journal de la localité,
aura été sans cloute bien avantageuse pour l'établissement qui voit s'ouvrir devant lui une ère
nouvelle de prospérité7.
      Que le Sacré-Cœur de Jésus et Notre-Dame des Andes continuent à bénir cette œuvre si in-
téressante et suscitent, par elle, de nombreux et ardents apôtres à la cause de Dieu et des âmes!
                                                                                  F. U.-J.




7
  Du 17 au 25 août dernier, les 45 Frères employés dans nos divers établissements du Valle y firent une fervente retraite
sous la direction du R. P. Arcadia Hedouin, de la Congrégation du Très Saint Rédempteur. Nous en avons reçu une
belle relation que les lecteurs du Bulletin serraient certainement avec édification et intérêt; mais le défaut d'espace ne
nous permet pas de l'insérer. Que l'obligeant auteur veuille bien recevoir en même temps, pour cette fois, nos félicita-
tions, nos remerciements et nos regrets.
      CANTOS A YANACONAS

  Sobre el fondo turquí de la espesura
  Surges, oh reina de la gran montaña,
   Y finges en la sombra verde oscura
  Como un inmenso toldo de campaña.

  Hermana del cóndor! Alzaste el vuelo
  Y batiendo a compás las alas grandes
   Fuiste, rasgando la quietud del cielo,
   A conquistar el cetro de Los Andes.

    Y tuyo fué! Triunfaste en la pelea,
  Se rindieron los bosques y las peñas,
   Y desde entonces en tu frente ondea
  La más santa y gentil de las enseñas.

  La escura selva te ofrendó sus flores,
    El vendaval te proclamó señora,
  Y desde entonces vierte sus fulgores
    Sobre tu seno la naciente aurora.

     Sus perfumes te dio la serranía,
   Los arroyos sus visas y cauciones,
    Y defienden tu reino, noche y día,
   Los abruptos y erguidos Farallones.

     Amante te ofreció la cordillera,
     Para dormir, su florecida falda;
     Y allí pareces perla prisionera
  En un inmenso bloque de esmeralda.

    El río con cauciones de ocarina
   Bajo tus plantas despeñado rueda,
    Y su corriente ronda y cristalina
   Salpica tu cendal ale grana y seda.

    Amas la Iibertad, amas la cumbre,
     Amas a los cóndores altaneros
   Que trepan a la cóncava techumbre.
    Ebrios de sol, para robar luceros.

    Amas todo lo ideal, amas lo bello:
    Por eso habitas la montaña franca,
    Por eso admiras el primer destello
De luz, que se bande entre la nube blanca;

   Amas todo lo blanco, lo que crece
   Lejos del fango vil de los pantanos,
    La nieve inmaculada que florete
    En los picos más altos y lejanos.

    Amas la juventud, amas la ciencia,
     Y un asilo le das en tu regazo,
   Para que crucen juntas la existencia
     Unidas por la fe con fuerte lazo.
  ; Bien haces en vivir en las alturas,
  Bien haces en volar tras lo infinito;
  Allá no alcanzarán las desventuras
  Ni del mundo infeliz el hondo grito!

; Sigue tu marcha hasta lograr la cima,
    Beban tus hijos el celeste vino,
Y More el mundo, r; se refuerza, y gima
  En los cimientos del imperio andino!

 Y acuérdate de mi! No me abandones
    En el mar borrascoso de la vida;
Mi barco es débil, grandes las pasiones,
    Y siento el alma triste y dolorida.

Enséñame la cruz, muéstrame el cielo,
    Dame valor y fe, luz y blancura,
 Para emprender el gigantesco vuelo
Gritando como té: ¿siempre a la altura,
                             Alberto Holguín
       Oficial del Colegio del Rosario y ex-alumno de Yanaconas.
                                   ECHOS ET NOUVELLES

                                        GRUGILASCO.

     Honorables visites. — Une des plus douces joies que la divine Providence nous ait ména-
gées depuis notre arrivée dans cette hospitalière maison de Grugliasco est sans contredit celle
que nous apporta le 28 novembre dernier, avec la visite ardemment souhaitée de S. G. Monsei-
gneur Sevin, Archevêque de Lyon.




      Depuis Monseigneur de Pins, qui couvrit de sa puissante protection et ranima du souffle de
sa généreuse charité notre cher Institut menacé de mort à son berceau même, ç'a été, Dieu merci,
une tradition constante, chez les vénérables successeurs de saint Pothin et de saint Irénée, que la
bonté, la paternelle bienveillance et même le dévouement envers les Petits Frères de Marie, que
Dieu avait fait naître et grandir sous leur bienfaisante houlette. Pas un d'entre eux que nous
n'ayons l'agréable devoir de compter au nombre de nos bienfaiteurs insignes.
      Et, bien loin de vouloir répudier cet héritage presque séculaire de ses vénérés prédéces-
seurs, Monseigneur Sevin, semble avoir pris particulièrement à cœur de n'en rien laisser perdre.
       Dans un voyage qu'il faisait à Rome, il n'eut donc garde d'oublier que près de Turin, situé sur
sa route, le vent de la persécution avait jeté, il y a dix ans, une portion de son troupeau, de sa
grande famille spirituelle; et, plein de sollicitude comme le Bon Pasteur, il fit mettre tout exprès un
arrêt dans son itinéraire, pour aller leur porter des paroles d'amour, de consolation et d'espérance.
       S'il y fut le bienvenu, il n'y a pas lieu de se le demander; car, au sein de la paisible retraite
que la Providence leur avait ménagée sous le ciel accueillant d'ItaIle, les Petits Frères de Marie de
Grugliasco gardent précieusement dans leurs cœurs tous les liens de reconnaissance et d'amour
qui les rattachent à leur église mère; et, en voyant son Premier Pasteur franchir leur modeste seuil,
ils éprouvèrent quelque chose de ce qui dut se passer clans le cœur de Joseph, sur la terre
d'Égypte, à l'arrivée de son tendre père Jacob. Comme elle sonnait douce à nos oreilles, cette ap-
pellation de ‘’mes fils’’ par laquelle il se plut à nous désigner ! N'amenait-il pas d'ailleurs avec lui
deux autres bienveillants amis de l'Institut en la personne de Mgr Béchetoile, son secrétaire parti-
culier, et de Mgr Lavallée, l'éminent Recteur des Facultés Catholiques de Lyon, qui en ses jeunes
années fut l'honneur de notre école de Néronde et lui a son frère dans nos rangs ?
       Arrivé vers les 6 heures et demie, Sa Grandeur célébra d'abord la sainte messe, on toute la
communauté eut la faveur de communier de sa main; puis, après le déjeuner, il fit une visite de la
maison, en compagnie du Révérend Frère Supérieur, et se rendit à la grande salle du second no-
viciat, où on l'attendait pour la séance de réception. C'est là qu'en réponse à une adresse où le
Frère Directeur de la maison lui avait exprimé en termes aussi sincères que chaleureux les senti-
ments de la Communauté, il donna libre cours aux effusions de son cœur de Père et de Pasteur. Il
nous parla de son affection particulière pour les Petits Frères de Marie, qui sont les fils de son dio-
cèse et partant les siens; du bien durable qu'ils y ont fait et y font encore malgré tout; de sa conso-
lation à penser clue la persécution, en les enlevant en si grand nombre au diocèse de Lyon, les a
donnés à tant d'autres diocèses de l'univers chrétien; de sa ferme espérance de les voir revenir un
jour; et, se souvenant qu'il est avant tout père des âmes, il termina en nous donnant quelques
conseils aussi pleins d'onction que de sens pratique sur la nécessité de croître constamment dans
l'esprit de ferveur et de devenir des saints pour être de vrais apôtres.
       Bientôt après, il devait nous quitter pour répondre aux autres exigences du programme de sa
journée; mais la douce impression de sa trop courte visite demeure gravée profondément dans
nos cœurs, et sa mémoire sera toujours en bénédiction au milieu de nous.
       Nous voudrions que ces quelques lignes, si elles ont l'honneur de tomber sous ses yeux, lui
fussent un témoignage de notre filial amour et de notre vive reconnaissance.
       Du moins resteront-elles dans nos annales comme un cher et inoubliable souvenir de sa
grande bonté envers nous.
       Quelques semaines auparavant, un autre sympathique et pieux prélat nous avait aussi hono-
rés de sa bienveillante visite. C'est Monseigneur Joseph Demetrios Kadi, Archevêque Grec Catho-
lique d'Alep. Depuis longtemps, il demandait de nos Frères pour un collège qu'il a dans sa ville
épiscopale, et l'on n'eût pas mieux demandé que de pouvoir lui en donner, car l'œuvre qu'il désire
leur confier est vraiment digne de tout intérêt; mais la pénurie de sujets formés et la nécessité de
faire face d'abord aux besoins des écoles déjà existantes avait obligé jusqu'à présent les Supé-
rieurs à différer. Cette année, enfin, en comptant sur la Providence, on a cru pouvoir les lui pro-
mettre positivement; et il venait, disait-il, faire sa "visite de remercîments’’.
       Ayant passé à Paris une bonne partie de sa jeunesse, il parle admirablement le français; et,
dans sa réponse à l'adresse qui lui fut lue au cours de la séance de réception, comme pendant le
repas qu'il fit aux Supérieurs l'honneur de prendre en leur compagnie, il eut des réflexions et des
réparties aussi spirituelles que charmantes. Parlant du long temps qu'il avait dû postuler pour avoir
le concours des Frères: « II m'a fallu, dit-il, plus de constance et de ténacité qu'à Jacob: car Laban
ne lui fit pas attendre plus de sept ans l'objet de ses désirs, tandis que voilé huit ans que j'attends
la réalisation des miens sans pouvoir l'obtenir. Pourtant, ajouta-t-il, je crois que j'y suis arrivé, et
qu'après avoir dû vivre si longtemps de la seule espérance je puis enfin avoir la foi ».
       Nous souhaitons vivement que cette foi ne soit pas vaine, et que des nécessités imprévues
ne viennent pas entraver le désir et la bonne volonté sincère qu'ont les Supérieurs de la justifier.
       En attendant, il nous a été doux, de faire une connaissance plus étroite avec l'âme géné-
reuse, l'intelligence élevée et le zèle vraiment apostolique de Monseigneur Kadi. Ce sera sûrement
une belle mission que celle de nos Frères qui seront appelés à le seconder dans ses aspirations
pour la gloire de Dieu, l'honneur de la Sainte Eglise et le bien de l'intéressant troupeau dont la
garde lui est confié.




      Comme Monseigneur l'Archevêque Grec Catholique d'Alep, le T. R. Père Berré, Supérieur
des Missions dominicaines de Mésopotamie et d'Arménie, venait remercier de ce qu'on lui avait
enfin promis des Frères pour son école de Mossoul. Depuis longtemps déjà, il les réclamait avec
instance; et l'on eût été d'autant plus heureux de les lui accorder que, pendant plusieurs années,
tandis qu'il était à Beyrouth en qualité de Vicaire général de Mgr. Duval, Délégué apostolique de
Syrie, il se montra l'ami très dévoué de notre œuvre et lui rendit de précieux services: mais, pour
les mêmes raisons que nous avons déjà dites, on avait été obligé d'ajourner. Ayant reçu, il y a
quelques semaines, une promesse aussi ferme que possible. il venait en témoigner sa satisfaction,
et s'entendre avec les Supérieurs pour le règlement de quelques détails particuliers relatifs è la
fondation. Cela nous a permis de jouir, pendant trois ou quatre jours, de sa société aussi distin-
guée qu'elle est aimable et édifiante et d'entendre de sa bouche une belle instruction à l'occasion
de la fête de la Présentation de Marie. Tous les membres des deux communautés de Grugliasco
et de Bairo, et particulièrement les jeunes qui se destinent aux pays de missions, garderont long-
temps le souvenir du bon Père à l'habit blanc, au maintien grave et digne, à l'abord affable et ac-
cueillant, à la parole ardente, au regard profond et doux, dont peut-être ils ne savent pas bien le
nom, mais qui restera, à leurs yeux, une personnification de l'apôtre.




       Enfin, le 6 décembre dernier, le Très Révérend Père Pajot, nouveau Supérieur Général des
Missionnaires de la Salette, répondant aimablement à une invitation du R. Frère Supérieur, mettait
aussi le comble à un de nos vœux les plus chers en venant passer quelques heures au milieu de
nous.
       Nous avions déjà eu plusieurs fois le plaisir, à la maison mère, de voir le T. R. P. Pajot tandis
qu'il était Assistant du T. R. Père Perrin, que le Seigneur appela à lui il y a quelques mois; mais il
nous tardait de pouvoir le saluer comme Supérieur Général d'une Congrégation particulièrement
amie de la nôtre et cela nous en fournit l'agréable occasion. Dans l'adresse qui lui fut lue au cours
de la séance où le R. Frère Supérieur lui présenta la communauté, on lui disait, entre autres
choses que les Petits Frères de Marie s'estimaient heur eux d'avoir été associés pour une petite
part à l'œuvre si visiblement bénie de Dieu des Missionnaires de la Salette dans la région de Béta-
fo (Madagascar), érigée récemment en préfecture apostolique sous la direction du zélé et sympa-
thique Père Dantin, et on formait le souhait eue d'autres points de contact, si c'était dans les des-
seins de Dieu, s'établissent entre les deux œuvres. Il voulut bien y applaudir, et en prit occasion
pour relever, à l'intention de la jeunesse aux visées apostoliques qui l'écoutait, l'importance de
l'éducation pour seconder et consolider l'œuvre des missionnaires.
       Il n'avait pas besoin de conquérir les cœurs, ils lui étaient déjà tout acquis; mais il les charma.
En sortant, nous bénissions Dieu pour la pieuse société des Missionnaires de la Salette, que nous
aimons, de lui avoir donné un Général si visiblement animé de son esprit; d'avoir ménagé à la
nôtre une place de choix dans une amitié si honorable et si précieuse, et pour le plus grand bien
de toutes deux, nous lui demandions de donner au T. R. Père Pajot de longs et heureux jours.

                                        CONSTANTINOPLE.

      L'enseignement religieux dans nos écoles. — Beaucoup de confrères seront certaine-
ment heureux de lire quelques détails sur la façon dont est donné l'enseignement religieux dans
nos Collèges d'Orient de la région de Constantinople. Nous nous y trouvons en effet dans des
conditions très particulières qui étonneront peut-être ceux qui, plus heureux, n'ont affaire qu'à des
élèves catholiques. Puissent-ils au moins nous venir en aide par quelques bonnes prières!
      Ce qui frappe tout d'abord, quand on examine la population scolaire d'un Collège, dans nos
régions, c'est sa diversité au point de vue de la religion. Pour être plus précis je choisis comme
exemple notre Collège de Scutari.
       Les enfants catholiques ne forment qu'une toute petite minorité, puisqu'ils sont à peine le
dixième. Le reste peut être rangé en deux groupes à peu près égaux: une bonne centaine de chré-
tiens, soit grecs, soit arméniens, et à peu près autant d'infidèles, soit musulmans, soit juifs.
       En vérité, c'est la tour de Babel, mais c'est l'état ordinaire de beaucoup de contrées d'Orient,
où se coudoient sans se mélanger toutes les nationalités et toutes les religions.
       Disons un mot sur chacun de ces groupes. Les grecs ou orthodoxes, comme ils se nomment,
sont les chrétiens séparés de l'Eglise catholique du temps de Photius. Ils sont nombreux clans
toutes les villes du Littoral et forment même des villages entiers dans l'intérieur, outre qu'ils com-
posent la presque totalité en Grèce et dans les îles.
       Les Arméniens, séparés au 5ième siècle, sont restés bien plus isolés dans leurs montagnes
de l'Arménie, mais ils sont aussi répandus dans beaucoup de villes et notamment à Constanti-
nople.
       Ces deux groupes chrétiens diffèrent peu des catholiques clans leurs croyances, ils sont
d'ailleurs trop peu instruits, en général, pour avoir des raisons claires de rester séparés, mais un
nuage épais de préjugés séculaires et de méfiances irréfléchies les tient à cent lieues de nous.
       Tous les peuples jadis asservis par l'islam n'ont conservé l'espoir d'une résurrection déjà réa-
lisée en partie pour la plupart qu'en s'attachant désespérément à ce qui fait leur nationalité, c'est-
à-dire leur langue, leur religion, leurs coutumes. C'est pourquoi, sans avoir de griefs précis à com-
battre, la plupart du temps, surtout chez des enfants, si l'on excepte l'obéissance au Pape, nous
avons surtout à faire disparaître des méfiances et des préjugés.
       Quant aux musulmans et aux juifs, chacun couinait l'abîme qui les sépare de nous, sans
compter cette sorte de haine native qui est leur état normal.
       Venons-en à l'enseignement religieux que nous distribuons à cette jeunesse.
       Tout d'abord, pour ce qui est des élèves catholiques, ils n'ont, je crois, rien à envier à leurs
camarades des pays entièrement catholiques. On fait pour eux le possible et l'impossible afin de
contrebalancer au moins, l'influence néfaste du milieu où ils sont noyés.
       Mais ce n'est pas là le point original. Tous les autres chrétiens sont soumis au même ensei-
gnement du catéchisme catholique qui se fait dans les classes. Le catéchisme du diocèse de
Constantinople est à peu près celui de S. S. Pie X. Il est édité en français, puisque la plupart des
écoles catholiques de la région sont françaises. Une traduction en grec est disposée en regard. Le
tout forme trois petits volumes qui permettent de graduer l'enseignement.
       Tous les chrétiens récitent les mêmes prières que les catholiques et ils s'y soumettent main-
tenant volontiers. Beaucoup portent des médailles. Ils demandent des chapelets et le récitent avec
piété tout en s'étonnant que leurs églises n'aient pas cette pratique. Chaque année nous avons
une retraite pour les catholiques. Leurs camarades chrétiens y sont admis sur leur demande et en
suivent les exercices avec profit.
       Il y a plus, ils se mêlent assez volontiers, sous l'ail bienveillant des parents, aux diverses cé-
rémonies publiques du culte catholique. Nous voyons chaque année à la Procession de la Pète-
Dieu à peu près tous les élèves chrétiens se joindre à leurs camarades catholiques et faire retentir
les rues du quartier de quelques cantiques populaires qu'on leur a préalablement appris.
       Reste à parler des infidèles: les musulmans et les juifs sur lesquels il est bien plus difficile
d'avoir de l'action. Afin de les atteindre et d'empêcher qu'ils ne grandissent dans une école chré-
tienne, un peu à la laïque, on eut l'idée de créer à côté des cours de catéchisme auxquels on ne
pouvait les astreindre, des cours de morale communs à tous les élèves.
       Ce ne fut pas sans difficultés que la chose put être établie. Du moins aujourd'hui, elle fonc-
tionne sans encombre. Catholiques, grecs, arméniens, musulmans et juifs assis côte à côte reçoi-
vent les mêmes leçons de morale.
       Evidemment, c'est la morale chrétienne qu'on leur enseigne. Il suffit d'un peu d'habileté pour
faire arriver par ces leçons tout l'enseignement moral du catéchisme dans ces âmes qui ont d'ail-
leurs le plus souvent un fonds sérieux de sentiments religieux.
       L'existence de Dieu, ses attributs, spécialement sa bonté, sa justice, la vie future, le bonheur
du Ciel, les pensées de l'Enfer, la prière, le péché, la contrition et bien d'autres choses encore
passent dans ces cours de morale. Les exemples sont puisés souvent dans la vie des Saints, les
maximes et les pensées, dans la Ste Ecriture, de sorte qu'en somme, c'est d'une pensée, d'une
atmosphère chrétienne que ces jeunes intelligences sont imprégnées pendant des années.
       Quel est maintenant, demandera-t-on le résultat de tous ces efforts? Si l'on veut aligner le
chiffre des conversions proprement dites, il faut avouer que, sans être nul, c'est plutôt maigre. Le
cas le plus fréquent est de rattacher â l'Eglise catholique des enfants nés de mariages mixtes et
que leur famille dirigeait ailleurs.
      Mais il faut certainement donner une bien plus grande importance au mouvement général
des esprits, au changement profond qui s'opère à la longue dans les idées en faveur de notre
sainte religion. Il est bien évident que le nombre respectable des élèves qui sortent chaque aimée
de nos écoles catholiques s'en va avec des idées bien différentes de celles qu'ils avaient avant de
nous fréquenter. Ils étaient arrivés mis en garde contre nous par leurs parents; leur visage même
bien souvent trahissait leur méfiance, mais petit à petit l'atmosphère de l'école a suffi pour dissiper
cet état déplorable. Ils finissent par nous considérer avec un certain respect et les cœurs s'ouvrent
à la confiance.
      On peut conclure qu'il y a un grand pas de fait quand on considère à distance le chemin par-
couru ce dernier quart de siècle.
      Ils étaient bien rares les élèves musulmans qui osaient mettre le pied dans nos écoles; les
grecs et les arméniens s'y montraient toujours arrogants, souvent en cabale, parfois en révolte ou-
verte pour des questions de prière ou de catéchisme. Autorités religieuses et civiles se liguaient
contre nous; excommunication et policiers étaient d'usage fréquent. Aujourd'hui il est commun de
voir des fils de fonctionnaires, d'imans (prêtres turcs) ou de papas (prêtres grecs et arméniens)
fréquenter nos écoles réputées excellentes. C'est une étape franchie, la plus pénible et la moins
consolante. Ce furent les semailles. Puisse la moisson commencer bientôt!

       Bénédiction de la Maison de San Stéfano. — Petit â petit, dit-on, l'oiseau fait son nid. Il fal-
lait bien que notre communauté de San Stéfano fit le sien. Elle l'a fait et bien fait. Après bien des
projets, bien des rapports, bien des démarches, une belle maison entourée d'une propriété assez
vaste lui fut trouvée; et sans bruit, sans encombre sérieux, mobilier et personnel y furent transpor-
tés à la mi-novembre. Sans encombre ne veut pas tout à fait dire sans embarras; mais ceux qu'il
put y avoir étaient bien compensés par le plaisir si doux de se dire qu'on allait enfin être installé
chez soi.
       Dès qu'il fut possible, le Frère Marie-Agilbert, Directeur, s'empressa de grouper pour la bé-
nédiction, autour du R. P. Curé et du C. F. Provincial, les Conseillers provinciaux avec quelques
représentants des communautés voisines, et la Providence daigna se mettre de la partie, en favo-
risant la réunion par un temps splendide.
       On commença par une visite de l'immeuble, où le Frère Directeur — tel un châtelain qui fait
les honneurs de ses domaines — ne manqua pas de faire apprécier en passant tous les avan-
tages qu'offraient l'ensemble du local et l'heureuse disposition des diverses pièces, comme aussi
de laisser entrevoir ses petits projets, si toutefois il y a lieu de les appeler tels.
       A 11 heures et demie arrivèrent les RR. PP. Jean Baptiste et Timothée et l'on procéda sans
retard à la bénédiction de la maison, dont toutes les chambres, probablement pour la première fois
reçurent tour à tour les purifiantes aspersions de l'eau sainte ; après quoi, pour se conformer aux
dispositions de l'horaire habituel comme aux sollicitations du bon appétit on s'achemina vers le ré-
fectoire.
       Il avait dû falloir des prodiges d'industrie pour organiser en plein déménagement une table si
élégamment disposée et si confortablement servie, sans que rien cependant y dépassât les
bonnes de la simplicité religieuse. C'était comme une invitation à la gaîté, qui, en effet, ne cessa
de couler à pleins bords et fut encore le meilleur assaisonnement de tout.
       Au dessert, le R. P. Curé prit la parole, et, dans un toast bien senti il exprima sa satisfaction'
de voir l'école enfin au large, et lui souhaita un heureux et prospère avenir. « C'est 10 internes, dit-
il, que verra un jour l'École de San Stéfano ». Ses paroles furent particulièrement aimables à
l'égard des Frères, qu'il déclara être véritablement son bras droit.
       Le C. Frère Provincial prit la parole à son tour. Après avoir remercié le R. P. Curé de ses pa-
roles bienveillantes, il rappela les modestes débuts de notre Œuvre en Orient, nous fit ressouvenir
que le 27 novembre, fête de la médaille miraculeuse et jour anniversaire de la fondation de Scutari,
était bien choisi pour la bénédiction de la maison nouvelle ; nous montra dans cet événement la
réalisation du rêve caressé depuis si longtemps par les Frères de la Province, d'avoir une maison
à nous qui fût vraiment la maison de tous; exprima ses remerciements pour les efforts qu'on avait
faits dans ce but, appelant particulièrement l'attention sur le dévouement des Frères qui se sont
surmenés pour doter la Province d'une belle collection d'ouvrages classiques et de celui qui est
appelé à les écouler au mieux de nos intérêts. Puis il ajouta, après avoir souhaité la prospérité et
les bénédictions du ciel à la communauté de San Stefano: « Par le temps que nous traversons et
dans le milieu où se meut notre œuvre, il faut à cette maison un patronage; un patronage qui ins-
pire pleine confiance; sur lequel nous puissions toujours compter, et d'autant plus que nos besoins
sont plus grands. Or nulle part nous ne pourrions trouver tout cela au même degré que dans le
Sacré-Cœur de Jésus, auquel d'ailleurs la Province a une dévotion toute particulière, C'est pour-
quoi, d'accord avec le R. F. Supérieur, nous avons placé la nouvelle maison sous le patronage du
Sacré-Cœur, dont je lui impose officiellement le nom. Elle sera la maison, l'école, le collège du Sa-
cré-Cœur ».
       Ces paroles furent accueillies de tous avec joie; et, après un petit tour dans le jardin et le
clos qui entourent le ‘’Collège du Sacré-Cœur’’ on se laissa aller complaisamment à quelques pe-
tits ou grands écarts d'imagination : on tailla des cours et des préaux; on disposa des bâtiments,
des salles; on entassa à plaisir des chiffres d'internes et d'externes, et l'on se sépara enthousias-
mé.
       Que Dieu daigne réaliser seulement la moitié des beaux projets et des beaux rêves, qui fu-
rent formés en ce jour! Les Frères de notre Province n'auront pas lieu d'être mal satisfaits.

                                     BRÉSIL MERIDIONAL.

       Le Gymnase de Santa Maria. Ses œuvres. — Sur les œuvres de piété et de zèle qui fleu-
rissent au Gymnase Santa Maria, à Santa Maria da Boca do Monte, nous recevons les détails sui-
vants que nous nous faisons un plaisir de publier, dans la persuasion qu'on les lira avec autant
d'intérêt que d'édification et de profit.
       1- Apostolat de la Prière. — Les élèves de la plupart des maisons de la Province sont agré-
gés à la pieuse ligue de l'Apostolat de la Prière, et nos Frères ont pu apprécier les heureux résul-
tats qu'elle fournit dans les milieux où elle est bien constituée. Au Gymnase Santa Maria, l'Aposto-
lat de la Prière fut établi, il y a 7 ans, par l'Aumônier très dévoué que fut M. de Léon de Saint-
André.




                 Gymnase Santa Maria. Les zélateurs de l’Apostolat de la Prière.

      Des 120 associés qu'il comptait alors, la plupart se contentaient du 3ième degré: la commu-
nion du 1ier vendredi; les plus fervents communiaient deux fois par mois et quelques-uns, tous les
dimanches. Mais la promulgation des deux décrets du Souverain Pontife Pie X sur la Communion
fréquente et l'admission des jeunes enfants à la première Communion détermina un renouveau de
ferveur. Au reste, les instructions de nos Supérieurs nous pressaient de nous adonner aux œuvres
qui peuvent augmenter la vie surnaturelle dans la jeunesse que Dieu envoie dans nos écoles.
      On serait donc à l'œuvre, et, par l'Apostolat de la Prière, le Sacré-Cœur fit des merveilles
pour le bon esprit et la fréquentation plus assidue de la Ste Communion. L'indifférence religieuse
malheureusement trop générale, même dans les familles qui nous confient leurs enfants, nous
obligea à donner une attention spéciale aux élèves externes.
       L'Apostolat compte 15 zélateurs : 6. choisis parmi les pensionnaires, travaillent auprès de
leurs compagnons; les 9 autres, externes, appartiennent à chacune des classes du Collège et sont
nommés par leur professeur respectif, de concert avec le Frère chargé de l'Apostolat. Chaque zé-
lateur redoit le Messager du Sacré-Cœur et le fait circuler parmi les 12 ou 15 membres que
compte son groupe.
       Tous les 15 jours, les zélateurs assistent à une réunion particulière où ils présentent les rap-
ports intéressant l’œuvre, font connaître les nouveaux membres inscrits au 2nd ou au 3ième degré
de l'Apostolat, etc. ... Tous les mois, dans une réunion générale des 219 membres, dont 150 ap-
partiennent au 3ième degré, on donne l'intention générale du mois avec les avis et les conseils ju-
gés les plus opportuns.
       Le 4 mai, à la réception solennelle des nouveaux zélateurs pour 1913, le R. P. Vimmer, pro-
vincial des Pères Palottins et aumônier du Gymnase, fit ressortir les avantages de la dévotion au
Sacré-Cœur et les obligations spéciales des membres de l'Apostolat. Il fut bien écoulé et parfaite-
ment compris; aussi, nous comptons 8.546 communions pour les 6 premiers mois de cette année,
contre 6.217 pour la même période de l'an dernier. A la fête du Sacré-Cœur, notre belle chapelle
faisait admirer sa plus fraîche décoration, et, après le chant de quelques pieux cantiques, les zéla-
teurs renouvelèrent leur consécration. La bénédiction du Saint Sacrement clôtura cette journée et
laissa clans tous les cœurs l'espérance que Notre-Seigneur bénira plus que jamais la maison oh
l'image de son Sacré-Cœur est exposée et vénérée.




      2. Congrégation de la Sainte Vierge. — Elle est au premier rang des œuvres pieuses éta-
blies pour la formation et la persévérance de nos élèves. Son établissement rend facile la tâche
qui incombe à tout Petit Frère de Marie de faire connaître et aimer sa céleste Mère, afin de con-
duire les enfants à Jésus par Marie. Dans les réunions de la Congrégation, on leur rappelle les
principaux devoirs du chrétien, on fortifie leurs convictions et serait-il téméraire de penser qu'elles
permettront à quelques-uns de découvrir le germe de la vocation religieuse, récompense d'une
plus tendre dévotion à Marie?
      La Congrégation de la Ste Vierge lut établie au Gymnase, en juin 1912. Mgr D. Miguel de
Luna Valverde, évêque de Santa Maria, en obtint immédiatement de Rome l'érection canonique,
sous le vocable de "Mater divinae gratiæ’’. Elle débuta modestement avec 5 élèves, mais la récep-
tion de 5 nouveaux membres, le 8 décembre suivant, fit naître au cœur de plus d'un le désir d'être
eux-mêmes les héros d'une si touchante cérémonie. A la fin de l'année, le premier Congréganiste
terminait ses études et entrait aux écoles supérieures: "J'envoie, écrit-il, pour l'autel de la bonne
Mère, deux modestes bouquets de fleurs artificielles que ma main s'est efforcée de bien composer:
ils sont simples, mais dans leur simplicité ils vous diront l'intensité de mon amour pour Marie et le
Collège oh j'ai passé de si heureux jours’’. A ce témoignage, joignez la piété croissante des asso-
ciés, les nombreuses demandes d'admission, le maintien du bon esprit et vous aurez quelques
fruits de la Congrégation pour le présent. Plusieurs Congréganistes s'exercent même à l'apostolat
en consacrant leurs loisirs à l'éducation des petits nègres, enfants de la rue, qui, tons les soirs, se
réunissent au Collège de 5 à 7 heures. Et c'est un spectacle aussi intéressant qu'édifiant de voir
ces fils des familles riches de la ville donner aux déshérités de ce monde les éléments du vrai
bonheur présent et futur.
        Daigne la Ste Vierge continuer à sa Congrégation sa maternelle protection, assurer et multi-
plier les fruits que nous en attendons encore!
        3° Œuvre en faveur des noirs- — Nous venons de dire que nous réunissons ici, tous les soirs,
les enfants de couleur. Occupés pendant le jour à cirer les souliers, à vendre les journaux ou à
faire des commissions pour se procurer quelque argent, ils vivent dans l'ignorance la plus com-
plète et nous désirions vivement retirer ces pauvres petits de la corruption qui les guette.
        Avec l'approbation du C- F. Provincial, quelques Frères se mirent en quête de leurs nou-
veaux élèves noirs et allèrent d'abord frapper aux cases les plus rapprochées. Six candidats seu-
lement se présentèrent à l'ouverture; les autres, plus amoureux de liberté que de science, et dé-
tournés sans doute par le démon à qui la proie allait échapper, continuaient à courir la rue. Mais
les Frères, admirables de dévouement, qui s'étaient imposé ce surcroît de besogne, confièrent
l'œuvre la Ste Vierge et à St Michel; et, à la fin du premier mois, ils avaient inscrit 63 noms et
comptaient une moyenne régulière de 43 présences. Aujourd'hui, ces deux nombres ont doublé,
grâce au zèle industrieux que l'on a déployé pour attirer cette population scolaire d'un nouveau
genre.
        A 5 heures, après la récréation des pensionnaires, la cour est envahie par la petite armée
noire, pour le football ; viennent ensuite les leçons de catéchisme, de lecture et de calcul. Ces
élèves, de 7 à 24 ans, ignorant tout de la religion, répondirent si bien au dévouement de leurs
maîtres volontaires que quatre mois ont suffi pour en préparer 51 la première Communion. Le 24
août, 49 d'entre eux ont accompli ce grand acte, tous décemment vêtus, grâce un peu à la bonne
volonté des mères négresses, et surtout â l'industrieuse sollicitude du Fr. J. C.
        Il ne manquait rien, ni les cravates découpées la veille dans une pièce d'indienne aux cou-
leurs les plus voyantes, ni les brassards immaculés, achetés avec le produit des leçons particu-
lières des Frères. Après la Messe, un copieux déjeuner fut servi à tous ces premiers communiants,
ravis que le Bon Jésus et les Frères leur fissent tant d'honneur.
        C'est auprès d'eux que les zélateurs de l’Apostolat, et les Congréganistes dépensent les
premières ardeurs de leur zèle.
        Dieu veuille que nous puissions organiser cette œuvre en deux autres centres importants de
la ville où il y aurait aussi un grand bien à réaliser!
        4° La fête de l'Assomption. — Les Frères du Rio Grande do Sul n'ont pas oublié les impo-
santes cérémonies qui se déroulaient dans leur Province d'origine, à Beaucamps ou à Arlon, en
cette circonstance. Pour beaucoup d'entre eux, cette fête est aussi l'anniversaire de leur vêture ou
de l'émission de leurs vieux ; aussi, ont-ils à cœur de célébrer dignement le triomphe de leur Mère
du Ciel. L'an dernier, à pareille date, la ville était dans la consternation à cause d'une épidémie
grave qui avait obligé le Gymnase à Licencier ses élèves; aussi, le 15 août se passa-t-il fort triste-
ment. Cette année, maîtres et élèves se disposèrent à la fête par un fervent triduum; le 14 au soir,
les pétards et le canon annoncent la fête du lendemain.
        De fait, le réveil en musique fait planer sur notre jeunesse un air de gaieté qui ne nuit pas
trop au recueillement, car tous s'avancent en bon ordre à la chapelle étincelante de lumières et
toute parfumée de fleurs et de fraîches guirlandes. Précédés des 15 zélateurs de l'Apostolat, 182
enfants s'approchent pieusement du Dieu qui réjouit le cœur de la jeunesse. Ceux qui connaissent
notre milieu diront que c'est un résultat magnifique, inespéré et du surtout au zèle des Frères pour
la communion fréquente.
        Notre réfectoire ne put contenir en une seule fois tous nos joyeux convives, mais on se tira
d'embarras pour donner satisfaction à tout le monde. Bien que la fête de l'Assomption ne soit
guère chômée par la population, Monseigneur célébra la messe pontificale. Le Collège y occupait
une place d'honneur et sa chorale exécuta à la perfection une messe de Capocci.
       Vint ensuite le banquet dont le menu soigné inspira aux petits l'idée de prier pour voir plu-
sieurs Assomptions chaque .année.
       A 1 heure ½, plus de 300 élèves du Gymnase se rendent à la maison de campagne où sont
installés 6 magnifiques grounds avec goals.
       Le soir, la bénédiction du St Sacrement nous réunit de nouveau aux pieds de Marie, puis
tous assistent à une petite séance Littéraire et musicale dont Monseigneur avait bien voulu accep-
ter la présidence. Les pétards et les bombes s'unissent aux accords de la Banda Santa Cecilia
pour saluer l'entrée du Prélat dans le Collège embrasé par les feux de mille lampes ingénieuse-
ment disposées par nos Frères électriciens. A 8 heures, une volumineuse montgolfière prend son
essor dans les airs, puis on va applaudir à la séance les jeunes acteurs dont le succès prouva que
maîtres et élèves ont, pour la déclamation, des talents souvent ignorés.
       Ce résumé des œuvres les plus récentes du Gymnase Santa Maria montre que le bien se
fait dans cette maison, et nous avons tout lieu de croire qu'au Ciel notre Vénérable Fondateur se
réjouit du zèle de ses enfants do Rio Grande do Sul.

                                             CANADA

      Inauguration du nouveau Collège du Sacré-Cœur, à Beauceville- – Le Collège industriel
du Sacré-Cœur, de Beauceville, fut fondé en 1894, par M. l'abbé L. Z. Lambert, curé de la pa-
roisse, qui en confia la direction aux Frères de notre Institut. De prime abord, le local était fourni
par la fabrique et les Frères devaient faire leur traitement au moyen des rétributions données par
les pensionnaires et les externes payants. En 1898, la maison fut acquise par la Congrégation,
ainsi qu'une certaine étendue de terrain environnant, et le Collège fut dès lors entièrement à nos
risques et périls.
      Sa prospérité, pendant quelque temps, fut assez médiocre à cause du manque de facilité
dans les communications de la ville avec les grands centres; mais depuis déjà une dizaine d'an-
nées elle a pris, grâce à Dieu, un essor qui va s'accentuant de plus en plus. Le nombre des pen-
sionnaires, qui en 1902 n'était encore que 56 a monté graduellement â plus de 120, et dans le
même temps le nombre total des élèves a passé de 118 à près de 200.
      Cet heureux développement de la population scolaire appelait un élargissement correspon-
dant dans le local, où depuis déjà du temps on se trouvait gêné; mais il eût fallu des fonds qu'on
ne savait pas bien où prendre, et l'on était obligé d'ajourner cette amélioration pourtant nécessaire,
lorsqu'en 1912 la bonne Providence, sur laquelle on n'avait pas cessé de compter, vint en fournir
les moyens.
      Pour faire convenablement les choses, il fallait 30.000 dollars, soit 150,000 francs. Or, à la
requête de la Commission Scolaire de la ville, du Conseil de Comté et d'un certain nombre de
pères de famille influents, le Gouvernement de Québec promit de donner clans ce but une subven-
tion de 10.000 dollars, et une allocation annuelle de 1.000 dollars, à condition que dans le Collège
on donnerait l'enseignement préparatoire à l'admission à l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales
de la Province.
      Grâce à ce secours, la Congrégation put prendre à sa charge le restant du devis, et, avec les
autorisations nécessaires, les travaux, commencés en septembre 1912, sur un plan bien compris,
furent poussés assez rapidement pour être à peu près finis an mois de juin suivant; de sorte que la
dédicace solennelle put être faite le 2 octobre dernier, en présence de Son Excellence Sir Lomer
Gouin, Premier Ministre de la Province de Québec, et ce fut l'occasion d'une fête splendide, mal-
gré le temps pluvieux qui vint un peu en diminuer le charme. Voici en quels termes en parlent les
journaux du pays dont nous ne pouvons que résumer les relations.
      Les grandes et belles fêtes qui viennent d'avoir lieu à Beauceville, pour la bénédiction de
notre Collège industriel et de la Statue du Sacré-Cœur qui doit le couronner, ont laissé dans le
cœur de nos concitoyens un souvenir impérissable ; non pas tant encore par leur éclat, quoi-
qu'elles aient eu un immense succès, que par les déclarations riches de promesses pour l'avenir
qu'a faites l'hon. premier ministre, sir Lomer Gouin.
      Les représentants de l'autorité religieuse et de l'autorité civile avaient rivalisé d'empresse-
ment et de bonne entente, pour donner à ces solennités de l'éducation toute la splendeur qui con-
venait. On remarquait parmi les assistants M. l'abbé Dionne, curé de St Georges de Beauce, re-
présentant de S. G. Mgr Begin, Archevêque de Québec; l'hon. sir Lainer Gouin, Premier Ministre
de la Province de Québec; M. l'abbé Lambert, curé de Beauceville; le R. Fr. J. Émeric, représen-
tant le Provincial des Frères Maristes ; le R. F. M. Théophane, régent du Collège; l'hon. Joseph
Godbout, sénateur; l'hon. C. F. Delage. Président de l'Assemblée Législative; M. Arthur Godbout,
député du comté de Beauce; M. L. Cannon, député de Dorchester, et un grand nombre d'autres
notabilités.
       Des centaines de personnes des diverses paroisses du comté de Beauce étaient venues se
joindre aux citoyens de Beauceville pour témoigner la satisfaction qu'elles éprouvent à voir établir
dans leur région le premier Collège industriel.
       A deux heures de l'après-midi, M. l'abbé Dionne, curé de Saint-Georges de Beauce, com-
mença la cérémonie par la bénédiction solennelle, au nom de Monseigneur l'Archevêque, du col-
lège et de la statue colossale du Sacré-Cœur qui doit le couronner.
       L'édifice, à l'intérieur et à l'extérieur, avait été splendidement paré pour la circonstance; mal-
heureusement les décorations extérieures furent inutilisées par la pluie, et la fête, qui devait avoir
lieu en plein air, dut se passer tout entière à l'intérieur dans la grande salle des séances, qui pré-
sentait d'ailleurs le plus magnifique aspect.
       A l'issue d'un chœur d'ouverture, exécuté avec une remarquable perfection par les Elèves,
un des Frères s'avance et lit à M. le Premier Ministre une adresse vibrante où, après avoir exprimé
avec enthousiasme la joie et la reconnaissance de tout le personnel du Collège, Maîtres et Elèves,
pour le grand honneur qui lui est fait en ce jour, il relève en termes sentis, la grande œuvre du
gouvernement de Sir Lourer Gouin en faveur de l'éducation en général et particulièrement en fa-
veur de l'éducation technique des enfants du peuple. et dit ce que le Collège du Sacré-Cœur, à
son tour, compte faire pour répondre aux espérances de tous ceux qui se sont intéressés à sa
création ou à son développement.




       M. le Premier Ministre, dans sa réponse, se montre plein de bienveillance et d'à propos. Il
remercie les Frères des paroles "encourageantes’’ dit-il, qu'ils viennent de lui adresser par l'organe
de leur interprète et qu'il est heureux de recevoir; se déclare particulièrement touché de la recon-
naissance qu'ils lui ont exprimée pour ce que son gouvernement a fait en faveur de l'instruction ;
les félicite de comprendre l'importance de l'établissement d'écoles industrielles et commerciales
dans les principales agglomérations rurales ; leur témoigne toute sa satisfaction pour le dévoue-
ment avec lequel ils se consacrent à cette œuvre, et leur souhaite plein succès. Il termine par un
bel éloge le l'initiative prise par le clergé dans le développement considérable de la culture intellec-
tuelle dans la Province pendant la dernière décade.
       Prennent ensuite successivement la parole M. le Député Arthur Godbout, qui après avoir
remercié les Frères de l'avoir invité à cette fête, rappelle en quelques mots heureux ce que le gou-
vernement Gouin a fait pour encourager l'instruction publique et pour aider les municipalités dans
la construction de ponts et l'amélioration des routes; — l'hon. C. F. Delage, président de l'Assem-
blée législative, qui s'estime heureux, lui aussi, d'être venu prendre part comme ami de l'éducation,
à une fête d'où se dégage une si haute leçon et de si précieux encouragements pour ceux qui sont
engagés dans la carrière publique; — M. Cannon, député de Dorchester, qui obtient un vif succès
de sympathie par sa parole spirituelle, agrémentée d'une fine pointe d'humour. Il se dit jaloux de M.
Godbout, qui obtient tout pour la Beauce8; il veut voir à tout prix s'il n'y aura pas moyen d'avoir la
moitié pour Dorchester, et, dans le cas où il manquerait son coup, il priera M. Godbout de l'aider
auprès du Gouvernement, qui ne sait rien lui refuser. A son avis, trois conclusions évidentes se
dégagent de ces fêtes: la première que M. Godbout s'occupe fructueusement de son comté, la se-
conde que M. le Curé de Beauceville ne borne pas ses préoccupations aux soins spirituels de ses
ouailles, la troisième que les Frères Maristes sont les hommes de la situation ; et il encourage les
électeurs de son comté à envoyer leurs enfants au collège de Beauceville.
      Enfin, pour conclusion, M. l'abbé Lambert, le vénérable curé de Beauceville, fait ressortir le
rôle de la Providence dans le succès qui a couronné les efforts des Frères et qu'il est heureux de
constater.
       Il y a 22 ans, dit-il, Mgr. Begin, en faisant sa Visite pastorale, remarqua que nous n'avions
que deux écoles élémentaires et une école indépendante qui recevait 6 ou 7 élèves. Il demanda!
de bâtir des collèges, des couvents, etc. puis il m'envoya ici avec la mission de pousser les choses
en avant avec votre bienveillant et généreux concours. Nous nous sommes mis à l'œuvre et
moyennant la grâce de Dieu nous avons obtenu ce que vous voyez maintenant.




       Il trace ensuite le tableau de l'œuvre accomplie par les Frères, au dévouement desquels il
rend un hommage ému ; puis il fait un éloge, très applaudi parce que bien mérité, de M. le Premier
Ministre, en qui il montre le représentant et l'intermédiaire généreux de la Providence, et lui sou-
haite un long séjour au poste éminent qu'il occupe, afin qu'il lui soit permis de poursuivre l'œuvre si
bien commencée.
       On écoute debout l'hymne national, exécuté par la fanfare du collège; et après un petit lunch
suivi de la visite de l'établissement, on se sépare, enchanté, dit unanimement toute la presse de la
région, de la journée qu'on vient de passer à Beauceville.

                                                     Espagne

      Le 8 décembre á N. D. de Las Avellanas. — "Les chênes et les grands arbres de nos bois
m'ont appris des choses que ne m'avaient pas dites les livres des savants, écrivait St Bernard.
Notre communauté de N.-D. de Las Avellanas est en demeure de mieux comprendre le sens si
profondément pieux de ce mot de notre moine-chevalier, et elle peut sentir tout à son aise combien
le Seigneur est près des hauteurs, et combien sa présence remplit la solitude, non de l'éclat des

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 C'est en grande partie. à l'initiative de M. Godbout Glue fut que la subvention du Gouvernement pour l'agrandissement
du Collège.
tonnerres et des éclairs comme au Sinaï, mais de cette douceur qui attire l'âme et la fortifie. C'est
pourquoi nos fêtes religieuses revêtent à Las Avellanas un attrait tout particulier, et je ne sais quel
charme qui laisse un souvenir ineffable et comme une nostalgie du ciel, où tout doit être grand et
simple comme grandes et simples sont les œuvres de la nature.
       La fête du 8 décembre eut comme les autres ce cachet spécial. Comme nous devions ce
jour-là gagner le jubilé des fêtes constantiniennes nous nous préparâmes à la solennité par un fer-
vent triduum, terminant chacune des trois journées par une pieuse procession autour du cloître. Le
jour de la fête fut tout entier consacré a Marie, selon le mot et le conseil de nos Constitutions.
       Dès la 1ière heure, un Salve Regina solennel et de circonstance remplissait les échos d'un
passé plusieurs fois séculaire. Puis ce fut bientôt cette première Messe, dans le calme encore des
ombres de la nuit et que nos coutumes des jours de fête ont empreinte d'un si doux parfum de pié-
té. La réception des saints mystères nous y unissait tous, jeunes et anciens, maîtres et domes-
tiques, auprès de Celui qui veut être cherché et trouvé à l'écart, dans la solitude.
       L'assemblée recueillie s'entretenait encore avec ferveur et amour avec l'Hôte divin, quand
les premiers rayons du soleil, traversant les lobules supérieurs de nos fenêtres ogivales vinrent il-
luminer d'un nouvel éclat l'autel de Marie et nous dire que la nature s'apprêtait aussi à fêter sa
Reine. A la grand' messe, notre âme s'unissait d'autant mieux au saint sacrifice que les notes du
chant Liturgique, du grégorien classique et de haute portée, s'adaptaient avec une expression rare
au sens des prières qu'elles interprétaient: nos jeunes artistes ne s'étaient attaqués à rien moins
qu'à la messe du centenaire de Balmes, aujourd'hui célèbre dans les recueils de musique espa-
gnole. C'est que la nature avec ses grandeurs, inspire des hardiesses qu'on ne saurait sentir ail-
leurs; et nous devons ajouter que nos jeunes musiciens menèrent l'entreprise avec un succès tel
que les Maîtres ne les eussent pas désavoués. Pour rehausser la cérémonie, le célébrant étren-
nait ce jour-là un bel ornement bleu céleste, couleur autorisée en Espagne comme privilège par
décret du Pape Pie VII, qui voulait en cela reconnaître la croyance ferme de la nation de St Ilde-
fonse et des Universités salmantines au glorieux privilège de l'Immaculée dès les premiers âges
de son histoire.
       Après la grand' messe et le Laudetur de règle, doublement expressif et senti en cette cir-
constance, chacun donna libre cours à la joie dont débordait son âme : on échangea ses vœux et
souhaits de bonne fête, et, comme de juste, les prémices furent pour le C. F. Directeur et les auto-
rités de la maison, qui eurent le mot du cœur pour chacun, voire même des images et autres
choses pour les tout petits. La joie et l'allégresse étaient sur toutes les figures, et un témoin étran-
ger eût compris â l'instant un fait que tous les cœurs sentent et toutes les bouches proclament à
Las Avellanas : que tous n'y forment qu'un cœur et qu'une âme; que les Directeurs se font père et
mère, selon le conseil de l'apôtre, et que les inférieurs n'ont qu'un désir, celui de leur alléger le far-
deau de l'autorité par les meilleurs sentiments de filiale affection; il y eût compris combien la jeu-
nesse est heureuse et à l'aise à côté de la vieillesse, celle-ci bonne et condescendante, et celle-là
respectueuse et empressée; enfin il eût redit avec le Prophète : Ecce quam bonum, quam
jucundum habitare fratres in unum. Daigne le Seigneur nous donner de respirer toujours une telle
atmosphère9!
       Et dirai-je que la basse-cour elle-même, mise en alerte peut-être par ces manifestations plus
bruyantes que de coutume, et se pâmant d'aise sous l'influence des effluves d'un soleil plein de
jour et de vivifiante chaleur, semblait prendre part à la fête? On eut dit des musiciens raccordant
leurs instruments divers et préludant à un concert. Les coqs surtout — sans soucis ni regrets pour
ceux de leurs compagnons disparus tragiquement au matin de ce jour, — l'œil vif et au guet, et en
sentinelle sur quelques pans de mur en ruines, s'en donnaient à cœur joie et paraissaient vouloir
prendre la direction de l'orchestre, chose que ni les bœufs au regard doux et résigné, ni les
agneaux folâtrant sur les blés en herbe auprès de leurs mères, n'avaient l'air de vouloir leur dispu-
ter.
       Entre temps, l'échange de nos vœux et souhaits terminé, avec la permission du C. F- Direc-
teur et en sa bonne compagnie, nous fîmes l'ascension, par groupes, des collines qui bordent nos
domaines vers le levant ; un De Profundis fut pieusement récité en passant devant le cimetière oh
une tombe fraîchement couverte nous rappelait qu'un confrère bien-aimé, Frère Pelayo, était parti
peu de jours avant pour célébrer la fête en Paradis; puis un Pater, Ave et Gloria devant la vieille

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 Grâce à la générosité d'un de nos bons anciens de la Province, notre jeunesse put ce jour-là essayer de nouveaux jeux
de croquet, de boules et de paume.
croix de pierre qui depuis des siècles indique au mendiant et au voyageur la porte toujours hospi-
talière du Couvent ; et puis, enfin, par monts et par vaux, et par maints détours que chacun multi-
pliait à l'envi et au plaisir de ses jambes, on se réunit aux pieds de. Notre-Dame de Las Avellanas
que nous priâmes tout spécialement pour nos vénérés Supérieurs et pour tous les besoins de la
Province qui, un jour, était venue déposer là ses vœux et ses meilleures prières. A la descente,
chacun put se rassasier à pleins yeux et à plein cœur du panorama ensoleillé et grandiose qui s'of-
frait à la vue : au nord les montagnes bleu d'azur des premiers contreforts pyrénéens; au sud les
méandres du Sègre et les silhouettes de Balaguer et de Lérida se perdant dans la brume diaphane
que soulevaient les rayons du soleil.
       A, l'avenant se succédèrent tous les autres exercices de la journée, pour le repos du corps et
le bien de l'âme. Le soir, à la nuit tombante, et après le Salut et Bénédiction du Saint Sacrement,
et notre consécration solennelle à Marie, la communauté tout entière, à la faveur de la douce tem-
pérature qui régnait, s'organisa en procession, et, au chant de l'Ave Maris stella et de pieux can-
tiques, nous fîmes de nouveau l'ascension de la colline de N. D. de Las Avellanas. A la lueur de
nos cierges serpentant la montagne, et à l'écho de ces Ave enthousiastes, on se prenait aisément
à rêver de Lourdes et de sa procession aux flambeaux. Le spectacle était ici moins grandiose,
mais ne lui cédait en rien en désirs d'honorer Marie, qui dut sourire à notre pieuse manifestation.
       Après cet adieu à notre Mère, il semblait que tout était terminé, et que la journée était close
et bien rempile. Mais non; restait encore le bouquet.
       Aimablement invités par le C. F. Maître des Novices et ses dévoués collaborateurs, nous
nous rendîmes dans une des salles du Noviciat, gracieusement ornée pour la circonstance, et
dans le fond de laquelle se dressait un autel à Marie Immaculée. Notre jeunesse avait préparé une
séance religieuse Littéraire: chants, chœurs, poésies, tout ce que la langue espagnole a de plus
beau en l'honneur de Marie, compositions littéraires, monologues, etc., se succédèrent deux
heures durant, avec tant de goût et tant de tact, que nous n'eûmes que le regret d'un temps trop
tôt écoulé. On peut dire que rarement on a vu notre jeunesse rendre si parfaitement une soirée lit-
téraire.
       Pour clore la séance, le C- F. Directeur félicita et remercia les jeunes acteurs; puis, M. l'Au-
mônier, D. Francisco Servitja, fut prié de prendre la parole à son tour, et, sous le charme de l'im-
pression produite, il termina en nous disant très spirituellement que, à son sens, Isaïe avait parlé
de las Avellanas quand il avait dit: « En ce temps-là, c'est-à-dire quand tous n'auront qu'une voix
et qu'un cœur pour aimer Marie et chanter ses grandeurs: la région de la montagne se réjouira, la
solitude exultera et elle fleurira comme un Ils. Elle donnera des biens en abondance et elle chante-
ra des hymnes et des cantiques, car elle a été parée des ornements du Liban et de la beauté du
Carmel et de Sion. Et ses habitants verront la gloire du Seigneur, et de Marie sa Mère, et la gran-
deur de notre Dieu ». Amen.
                                            NOS DEFUNTS

       † Frère CHRYSOLE, profès des vœux Perpétuels. --- Antoine Moiroud était originaire de
cette région du Dauphiné qui a fourni à la. Congrégation un si grand nombre de bons religieux. Il
était né le ter novembre 1831 à Bevenais, canton du Grand Lemps.
       Il perfectionna au pensionnat de La Côte Saint-André les études qu'il avait faites à l'école de
sa commune. Puis, rentré dans sa famille, son père se l'adjoignit dans les travaux d'une exploita-
tion agricole qui était leur propriété. Le jeune homme se livrait avec goût et ardeur à toutes les oc-
cupations des champs, il s'acquittait consciencieusement de tous ses devoirs, il assistait fidèle-
ment tous les dimanches à la messe et aux vêpres, et il s'approchait des sacrements comme le
faisaient d'ailleurs, à cette époque, tous les habitants de cette chrétienne paroisse. Mais il ne pen-
sait pas à quitter le monde pour embrasser la vie religieuse lorsqu'un bon et pieux ami le fait agré-
ger presque par force dans une confrérie dont le but principal était d'honorer la Mère de Dieu- La
récompense des pratiques de piété que lui imposait son nouveau titre ne se fit pas attendre: rapi-
dement il sentit éclore et se développer dans son cœur le germe de la vocation à la vie parfaite; le
24 novembre 1846 il entrait au noviciat de N.-D. de l'Hermitage, et le 8 décembre 1847 il revêtait le
saint habit qu'il mérita de porter dignement jusqu'à sa mort.
       A sa sortie du noviciat, il fit ses débuts à Tarantaize dans l'emploi modeste mais important et
surtout méritoire de cuisinier. Il enseigna ensuite à Millery, à St Vincent de Rhins, à St Didier-sur-
Chalaronne et à N.-D. de l'Hermitage. Les supérieurs lui confièrent successivement la direction
des écoles de Lorette, de St Just-en-Chevalet et de Grand-Croix.
       Au mois d'août 1867, il fit le sacrifice de quitter sa province, à laquelle il demeura toujours at-
taché de cœur, pour se rendre dans celle de Beaucamps où il continua, pendant 35 ans, son labo-
rieux apostolat avec dévouement et succès.
       Après un court passage à Braine-le-Comte en Belgique, il fut désigné pour aller fonder un
nouveau poste à Wormhoudt, localité agricole et flamande du département du Nord. L'école avait
beaucoup souffert sous les trois directeurs laïcs précédents; ils avaient pour excuse qu'ils étaient
malades, même le dernier était mort à la tâche. Les enfants étaient d'une ignorance peu ordinaire
et l'indiscipline qui régnait à l'école les rendait la terreur de tout le voisinage. Les Frères avaient
donc plus à faire encore au point de vue de l'éducation et de la conduite de leurs élèves qu'au
point de vue de la culture de leur intelligence.
       Le frère Chrysole se mit résolument à l'œuvre ainsi que ses collaborateurs. Au bout de
quelques semaines, tout était rentré dans l'ordre et dans le calme. A l'heureux étonnement de la
population, des voisins en particulier, les élèves sortaient en rang et en silence et se rendaient di-
rectement dans leurs familles où ils écrivaient gravement les devoirs qui leur avaient été donnés,
et le matin, au lieu de sonner aux portes ou de casser les vitres, ou encore de mettre à anal les
animaux domestiques, on les voyait étudiant sérieusement leurs leçons, dans la rue, en attendant
que l'école fût ouverte. En un mot, ces enfants auparavant si terribles n'étaient plus reconnais-
sables: ils étaient devenus raisonnables, poils, studieux; à l'église ils suivaient la messe et l'office
ne voyant que leur livre de prière et le prêtre à l'autel.
       Les progrès dans les études ne furent pas moins sensibles. Au commencement de la troi-
sième année, Monsieur l'Inspecteur primaire dormait lecture devant toute la population scolaire
d'une lettre de Monsieur l'Inspecteur d'Académie félicitant Monsieur Moiroud directeur de l'école de
Wormhoudt des magnifiques résultats dus à l'intelligence et à la persévérance de ses efforts dans
l'enseignement, et déclarant que l'école qui était, lorsqu'il l'avait prise, la dernière de la région, était
incontestablement la première du canton.
       Il obtint vies succès analogues à Fruges, à Oignies clans le Pas-de-Calais, et Nanterre prés
de Paris.
       Sa réputation subit une éclipse de courte durée à St-Pol-sur-Ternoise. Peut-être était-il un
peu tard pour débuter à 54 ans dans la direction d'un pensionnat.
       Il se faisait une grande idée de sa mission et il y était devenu habile. Il formait l'enfant dans
le présent mais en se préoccupant constamment que cet enfant devrait être dans l'avenir un bon
chrétien. II soignait toutes les branches de l'enseignement, mais le catéchisme, la science de la re-
ligion avait toutes ses prédilections. Il donnait à, ses élèves des habitudes d'activité si indispen-
sables dans la vie, il les amenait graduellement à fournir un travail personnel considérable, il pour-
suivait sans pitié les insouciants, les paresseux jusqu'â ce qu'il les eut corrigés.
       Il avait un talent particulier pour inculquer à ses élèves le culte de Notre Seigneur et de la
sainte Vierge. La sainte Messe, la fréquentation des sacrements, le mois de Marie, le mois de
saint Joseph, le mois du Sacré-Cœur, la dévotion aux âmes du purgatoire, voilà autant de pra-
tiques qui étaient grandement en honneur dans son école.
       Il questionnait avec discrétion les meilleurs jeunes gens sur leurs intentions d'avenir. Et lors-
qu'il avait découvert en quelques-uns des germes de vocation religieuse ou sacerdotale, il les sui-
vait d'une manière particulière, exigeant d'eux plus de travail et de piété, les soumettant avec pru-
dence à quelque épreuve„ surtout leur infligeant volontiers une bonne humiliation. Cette méthode
lui a partout réussi, et c'était une véritable consolation pour lui de compter parmi ses anciens
élèves un chiffre respectable de prêtres et de religieux.
       Avec toutes ces heureuses dispositions et qualités, le F. Chrysole avait un défaut qui consis-
tait en une irrésistible curiosité pour les grandes manifestations catholiques: pèlerinages, congrès
eucharistiques, processions, sermons et discours de prédicateurs célèbres ou de grands orateurs
chrétiens. Ces événements le fascinaient au point d'altérer chez lui la notion des distances et aussi
des absences. Or, si les sorties qui ne sont pas indispensables diminuent ordinairement le reli-
gieux, lorsqu'il s'agit d'un directeur ou d'un supérieur, elles mal-édifient et ne tardent pas à intro-
duire de la gêne et du malaise dans la communauté, et ni le prétexte de piété ni même celui de
charité ne compensent ce double inconvénient.
       Le frère Chrysole fut très sensible à la destruction de toutes nos œuvres en France. Il se reti-
ra à Beaucamps d'abord puis ensuite à S'-Genis-Laval. Pendant dix ans, il mena, au milieu de ses
confrères et comme eux, cette vie de travail, de prière et de résignation â la volonté de Dieu qui
est si méritoire et qui est un des spectacles les plus édifiants de notre époque de persécution.
       Il mourut le 3 novembre 1913, muni des sacrements et de tous les secours de la religion.
Nous avons la conviction qu'en considération des nombreuses messes et des innombrables indul-
gences qu'il a appliquées aux défunts, le Seigneur ne tardera pas à l'introduire dans le lieu du re-
pos et du bonheur éternel. — R. I. P.

        † Frère URBICE, profès des veux perpétuels. — Vulfram Sauval naquit à Bertrancourt
(Somme) le 24 juillet 1846 dans une famille bénie de Dieu et où se conservait le noble héritage
des pratiques chrétiennes.
        Sa digne mère lui apprit de bonne heure ses prières et lui enseigna le chemin de l'église.
Toute sa vie il conserva le souvenir de ses affectueuses recommandations.
        Sa piété lui valut, avec une jeunesse passée dans l'innocence, le bienfait de la vocation reli-
gieuse. Le 11 novembre 1861, il entra au noviciat de Beaucamps oh il donna l'exemple de la fer-
veur, de la docilité et d'une grande application au travail.
        Sa mine émaciée, son corps fluet faisaient mal augurer pour sa santé ; on l'employa aux
modestes travaux de la cuisine. Mais la nature prit le dessus, et il devint fort et résistant. Il passa
ensuite 45 années de vie humble, cachée el laborieuse dans la surveillance des jeunes pension-
naires à Breteuil, Paris et Grove Ferry, et il s'acquitta de ces pénibles et assujettissantes fonctions
avec un dévouement et un savoir-faire au-dessus de tout éloge. Rien de ce qui concernait les en-
fants confiés à sa garde n'échappait à son œil vigilant. Pendant les repas, il circulait entre les
tables et veillait à ce que chacun fût bien servi et mangeât à son appétit. Le linge, les chaussures,
la propreté et les soins du corps et des vêtements étaient l'objet de ses constantes préoccupations.
Il était ingénieux pour leur procurer des amusements en rapport avec leur âge; rien n'était intéres-
sant comme de voir, pendant les récréations, la variété et l'entrain des jeux de tout ce petit monde.
Guignol avait son théâtre au fond d'un préau pour les jours de pluie.
        Tous les élèves avaient libre accès auprès du frère surveillant, et ils lui exposaient avec con-
fiance leurs besoins, leurs joies et leurs chagrins. Mais sa bonté était empreinte de réserve et de
dignité. Il avait un talent particulier pour les former à. la piété et aux bonnes manières: leur ténue,
leur politesse, leur aisance à se présenter impressionnaient favorablement tous ceux qui les ap-
prochaient. Que de familles lui en ont adressé des félicitations!
        Il aimait à se charger de la retraite des premiers communiants, et il s'acquittait de cette con-
solante fonction en maitre expert et en bon religieux. Il obtenait de ces enfants un recueillement
sans contrainte et bien au-dessus de leur âge; ils priaient devant le saint Tabernacle, devant l'autel
de la sainte Vierge, ils parcouraient les stations du chemin de la croix avec une ferveur extraordi-
naire.
       Les multiples travaux de la surveillance n'absorbaient pas tout son temps: il trouvait des
moments libres, au besoin il consacrait des veilles au soin de la chapelle et de la sacristie. Sa mo-
destie, sa gravite dans le lieu saint témoignaient de sa foi vive en la présence réelle de Jésus-
Christ sur nos autels. Son habileté, le bon goût de son ornementation touchaient les élèves et ravi-
vaient la piété de tous à l'occasion des solennités religieuses. Les riches costumes des anges, des
fleuristes, des thuriféraires attiraient tous les regards et rehaussaient d'un éclat particulier les
belles processions du Saint Sacrement.
       Après 50 années d'un labeur sans répit, les forces du vertueux frère trahirent son énergie. II
demanda a passer le temps que la Providence devait lui accorder encore dans la paisible maison
de Beaucamps où il avait commencé sa vie religieuse. Il y vécut deux ans dans le contentement et
dans la joie. Par sa ponctualité, sa ferveur et sa résignation, il édifia toute la communauté; sa cha-
rité, ses prévenances a. l'égard de ses confrères lui gagnèrent l'estime et l'affection de tous. Il
avait une grande délicatesse de conscience; jamais il ne manqua de se confesser chaque semaine.
Huit mois avant sa mort, sentant ses forces diminuer, il demanda les derniers sacrements et les
reçut assis dans son fauteuil et entouré d'une vingtaine de frères en prières. Il en exprima tout haut
sa joie, et en remercia Dieu pendant trois jours.
       Le Seigneur lui réservait comme suprême épreuve l'affaiblissement de ses facultés. Mais il
conserva toujours assez de lucidité pour pouvoir recevoir chaque jour la sainte communion, et cela
jusqu'au jour de sa mort qui arriva le 30 octobre. Nous avons la conviction que Dieu aura favora-
blement accueilli ce bon et fidèle serviteur et que le V. P. Champagnat aura reconnu en lui un de
ses vrais disciples. — R. I. P.

        † Frère PASCASIO, profès des vœux temporaires. — Frère Pascasio (Jean Alzate), naquit à
Villatuerta, dans la Navarre espagnole, le 8 février 1890. Les familles oh se sont conservées dans
toute leur vigueur les vieilles traditions chrétiennes, sont encore, grâce à Dieu, le grand nombre
dans ce pays do foi; mais on peut dire que la famille Alzate se distingue parmi toutes les autres.
Non seulement la prière du matin et du soir et le chapelet, mais la sainte messe quotidienne et la
communion fréquente y sont comme une règle dont aucun de ses membres ne voudrait se dispen-
ser sans de graves motifs. Et lorsqu'on y pénètre on ne s'entend pas saluer autrement que par la
formule Ave Maria purisima, à laquelle on répond Sin pecado concebida. En reconnaissance des
dons faits l'église, elle a reçu en cadeau de Mgr l'Évêque de Pamplona une relique de saint Vere-
mundo, natif de Villatuerta, laquelle est l'objet d'une particulière vénération dans la maison. Nos
Frères de passage dans la région ont eu souvent l'occasion de s'y arrêter et ils y ont toujours été
reçus comme des membres de la famille.
        Dans un milieu si chrétien, Dieu devait se plaire à choisir des âmes qui lui fussent spéciale-
ment consacrées ; c'est ce qu'il fît en effet. En 1899, un des garçons, Henri, entrait dans notre Ins-
titut, où sous le nom de Frère Veremundo, il travaille, dans la République Argentine, à faire con-
naître Jésus et Marie. Deux de ses sœurs prirent le voile: l'une qui est déjà allée au ciel recevoir
sa récompense; l'autre qui, sous le nom de Mère Marie Flora du Sacré-Cœur, travaille aussi dans
les pays lointains à étendre le royaume de Jésus-Christ.
        Trois ans après son frère Henri, le petit Jean âgé de 12 ans, entendait aussi l'appel de Dieu,
et, en attendant qu'il lui fût permis d'entrer au noviciat, il venait au juvénat de San Andrés abriter
son innocence et préparer son ante aux vertus religieuses. Là, en même temps que, par sa bonne
conduite et son heureux caractère, il s'attirait l'estime de ses maîtres et l'affection de ses condis-
ciples, la piété qu'il avait sucée avec le lait maternel jeta de plus profondes racines en lui. Avec la
prière et la fréquentation des sacrements, il aimait tout spécialement les cérémonies religieuses, a
l'éclat desquelles il contribuait pour sa bonne part, au moyen de sa belle voix et de ses disposi-
tions pour la musique.
        Au noviciat et plus tard au scolasticat, ces heureuses dispositions acquirent encore plus de
développement et de consistance grâce a l'évolution de son esprit naturellement sérieux, qui, en
lui faisant mieux connaître les obligations de la vie religieuse, lui fit sentir plus vivement l'impor-
tance de correspondre à l'appel divin par des sentiments généreux.
        Il fit d'ailleurs dans ses études des progrès si sérieux et si marqués qu'il donnait l'espérance
d'être un jour un sujet de choix ; et ses débuts comme professeur et comme religieux, dans les
établissements de San Andrés, de Gérone et de Sabadell, où il se trouva successivement employé,
ne furent pas pour démentir un si bon augure. Partout ses élèves ont conservé de lui le meilleur
souvenir ; et quels qu'aient pu être parfois les exemples qu'il avait sous les yeux, son bon juge-
ment et .son attachement aux Supérieurs, aidés de la grâce divine, l'ont toujours tenu, relativement
à sa vocation, dans le droit chemin de ceux qui après avoir mis la main à la charrue ne songent
même pas à. regarder en arrière.
       Son amour pour Notre-Seigneur le faisait travailler avec ardeur non seulement h sa propre
sanctification, mais encore a celle de ses disciples. II savait habilement corriger leurs défauts, for-
mer leur esprit, leur cœur, leur conscience, et visait sérieusement h être, en même temps qu'un
professeur sans reproche un véritable éducateur selon l’esprit du Vénérable Champagnat.
       Mais le Seigneur l'appelait à lui. Atteint d'une angine, au commencement de septembre, il
dut laisser la classe et s'aliter. Bientôt l'angine céda; mais il lui vint sur le côté droit du cou une tu-
meur dont les médecins ne connurent pas d'abord toute la gravité, mais qui bientôt empira, malgré
tous leurs soins, jusqu'à ne plus laisser d'espérance, et le bon Frère dut se préparer à mourir.
Cette nouvelle, d'ailleurs, ne l'effraya nullement. Sa confiance en Dieu comme sa résignation à son
bon vouloir étaient entières. Il se disposa à recevoir le saint Viatique sans guère plus d'émotion
que s'il se fut agi d'une de ses communions quotidiennes ; et, dans sa pleine connaissance, qu'il
conserva jusqu'à son dernier soupir, il s'unit pieusement à ceux qui l'entouraient pour la recom-
mandation de l'âme. Peu après, dans la nuit du 25 octobre, il s'endormait dans la paix du Seigneur,
profondément regretté de ses Frères en religion et de ses élèves, qui, nous en sommes sûrs, au-
ront traduit leur chrétienne sympathie par de bonnes prières en sa faveur encore plus que par de
touchantes marques extérieures. — R. I. P.

       † Frère JULES-LAURENT, profès des veux temporaires. — Bien courte, hélas a été l'exis-
tence de ce pieux jeune Frère que le bon Dieu nous a pris, au mois d'août dernier, à Batticaloa,
dans l'île de Ceylan; mais c'est l'impression de tous ceux qui l'ont connu pendant sa vie et surtout
sur son ht de mort qu'on peut lui appliquer sans trop d'exagération les paroles de l'Esprit-Saint: En
peu d'années il a consommé une longue carrière. La grâce, dit Bossuet, est une excellente ou-
vrière; elle se plait quelquefois à renfermer en peu de jours et même en un seul la perfection et le
mérite de tonte une vie, et c'est ce qu'elle aura fait en lui.
       Né à Winckel, dans la Haute-Alsace, en 1893, le jeune Théodore Froilly -- car tel est le nom
que le Frère Jules-Laurent portait dans le onde — fut amené en 1907 au juvénat de San Maurizio
(Italie) par le bon Frère Pulchronius, à qui tant d'autres déjà doivent, après Dieu, le bienfait de la
vocation religieuse; et dès les premiers jours il s'y trouva comme dans son élément. Il se sentait
heureux dans cette atmosphère de piété et d'étude; et, par sa docilité, son bon caractère et son
application au travail, il donna pleine satisfaction à ceux qui étaient charges de sa conduite. Ce qui
le distinguait tout particulièrement dés lors, c'était une grande délicatesse de conscience, pré-
cieuse disposition d'où, sous l'action de la grâce, sort généralement la sainteté de la vie comme la
fleur sort de son bouton.
       Le noviciat et le scolasticat développèrent encore en les fortifiant ces germes pleins d'espé-
rance, et à mesure que son esprit prenait de la maturité, la vie religieuse, qu'il n'avait guère entre-
vue jusque là qu'à travers son auréole de bonheur, d'innocence et de douce paix, commençait à se
révéler à lui sous des traits plus réels et plus sérieux, à lui apparaître comme une vie de combats,
de travaux, d'immolations et de sacrifices; mais, loin de l'en aimer moins, il ne la trouva que plus
belle, parce qu'elle offrait une plus ample carrière aux sentiments de générosité qu'il sentait naître
en lui. En attendant, il s'appliquait à faire parfaitement tout ce qui lui était confié. En dehors de ses
exercices religieux et de ses études, il eut, entre autres charges, celle de servir au salon le R. P.
Aumônier, et l'on s'accorde à dire que rarement elle a été remplie avec autant de soin et d'intelli-
gence.
       Au printemps de 1911, il fut désigné, à sa grande joie, pour faire partie de la phalange des
cinq qui allaient fonder, dans l'île de Ceylan, la communauté de Batticaloa, destinée à seconder
les RR. PP. Jésuites dans la direction du collège qu'ils ont dans cette mission, et pendant deux
ans il s'y fit apprécier beaucoup, la fois comme professeur et comme religieux.
       On croyait pouvoir fonder sur lui de belles espérances; mais les vues de Dieu sont souvent
différentes des nôtres. Soit qu'il le trouvât déjà, digne de l'éternel salaire, ou que, dans sa miséri-
cordieuse tendresse, il craignît que le « mal ne changeât son esprit et que le mensonge ne trompât
son âme10 » le Seigneur avait déterminé de le retirer du milieu des pécheurs pour le mettre à ja-
mais dans la société de ses élus.

10
     Sagesse, IV, 11.
       Le 27 juillet dernier, Frère Jules-Laurent, avec les autres membres de la communauté, quit-
tait Batticaloa pour se rendre a Kalmunaï, autre résidence des RR. PP. Jésuites, pour s'y reposer
quelques jours et faire la retraite annuelle. Comme de coutume, il était plein d'entrain et de bonne
humeur. Le 1ier aout, il commença pieusement sa retraite avec ses confrères; mais, dans la nuit du
2 au 3, il se sentit pris de dysenterie et de paludisme, et le lendemain matin, qui était dimanche, il
eut besoin de tout son courage pour assister à la sainte messe.
       On lui prodigua tous les soins que purent suggérer l'expérience du médecin et la charité fra-
ternelle; mais le mal n'en poursuivit pas moins sa marche avec une impitoyable rigueur; et, le 6, on
ne conservait déjà plus guère d'espoir de le sauver. Malgré ses souffrances, durant tout le temps
de cette maladie, il s'était uni d'esprit et de cœur aux exercices de la retraite et sa grande préoc-
cupation avait été de se préparer à prononcer une dernière fois ses vœux annuels, en attendant
que l'an prochain il lui fût permis de s'unir définitivement à Dieu par la profession perpétuelle.
       Quand le bon Père d'Arras, son confesseur, lui proposa de l'administrer, il demanda simple-
ment; Suis-je en danger de mort? Et sur la réponse que ce danger n'était peut-être pas immédiat,
mais qu'il pourrait venir et qu'il était bon de prendre ses précautions: — Très bien, dit-il en remer-
ciant; alors je vais me préparer. Et, demeure seul avec le Frère Directeur, il fit à Dieu le sacrifice
de sa vie, pour la Congrégation, pour ses bons Parents, pour la Mission, pour ses Elèves. En
voyant entrer Notre Seigneur, porté dans les mains du Prêtre, sa physionomie s'éclaira et il reçut
le Saint-Viatique et les dernières onctions avec une foi, me piété qui arracha des larmes d'atten-
drissement à ceux qui étaient présents. Pendant le peu de temps qu'il vécut encore, il fit fréquem-
ment des actes de résignation à la volonté de Dieu, de filiale confiance en Marie et de désir du ciel.
Enfin le 8, vers les six heures du matin, il rendit saintement son aine h Dieu en faisant un dernier
effort pour baiser le Crucifix qu'on lui présentait.
       La bonté et le dévouement des Révérends Pères, pendant tout le temps de la maladie,
avaient été au-dessus de tout ce qu'on peut dire. Après la mort, ils offrirent de nombreuses
messes pour le repos de l'âme du cher défunt ; et le deuil de la communauté fut partagé par toute
la mission.
       Du haut du ciel, où nous espérons fermement que le Seigneur l'a reçu, le bon jeune Frère
acquittera généreusement sa dette de reconnaissance en intercédant pour ceux qui l'ont soigné
avec tant d'affection, qui l'ont recommandé à Dieu avec tant de charité dans leurs prières, et qui
ont pleuré sa disparition prématurée avec une si chrétienne sympathie. — R. I. P.

       † Frère PELAYO profès des vœux temporaires. — Le 4 décembre dernier, à notre maison
de Las Avellanas s'endormait pieusement dans le Seigneur, le F. Pelayo à l'âge de 19 ans. Il s'ap-
pela dans le siècle Pampliega Emile et naquit à Cañizar de los Ajos, petit village de la province de
Burgos, d'une famille foncièrement chrétienne, qui l'éleva dans la sainte crainte du Seigneur et
l'amour de la vertu. Le jeune Emile correspondit aux soins de sa pieuse mère, mais il eut la dou-
leur de la perdre jeune encore; cette séparation fut particulièrement sensible à son cœur tendre et
délicat.
       Sa première enfance s'écoula dans la simplicité et les joies tranquilles et douces de l'inno-
cence; toutefois il ne parait pas que jusqu'alors, il eût eu la moindre idée d'embrasser l'état reli-
gieux et semble même que des pensées d'intérêt occupaient déjà son esprit. On venait de lui con-
fier la garde d'un petit troupeau et notre jeune homme était entièrement dévoué à le soigner. Un
soir, à l'entrée du village, il rencontre un Frère Mariste; son premier mouvement fut de le regarder
avec curiosité et de le saluer timidement ensuite, et ce fut tout. Mais le jour suivant, il apprit que le
Frère était venu pour chercher des enfants pour le Couvent, et dès lors il sentit des germes de vo-
cation éclore doucement dans son cœur ; il provoqua une entrevue avec le Frère, et dès leur sépa-
ration sa résolution était prise. Quelques jours après, il entrait au Juvénat d'Arceniega, où il se
montra toujours appliqué au travail et docile à ses Maitres.
       En 1911, il fut admis au Noviciat de Las Avellanas, et il s'y fit remarquer par sa franchise, sa
droiture et sa gaité de caractère qui le faisait estimer de tous, en dépit de certaines saillies parfois
un peu brusques, occasionnées par son tempérament vif et nerveux. Vers la tin de son Noviciat, il
fut en proie à une rude épreuve. A cause de son air frêle et de sa santé douteuse, on lui fit com-
prendre qu'il ne pourrait pas faire ses vœux. Alors il eut recours à la prière, fît plusieurs neuvaines
au Vénérable P. Champagnat pour obtenir sa guérison, et, sur ses pressantes instances, après un
second rapport du médecin plus favorable que le premier, il put être admis, à sa grande joie, à la
profession des vœux temporaires.
       Son Noviciat achevé, il fut envoyé à Carrejo pour y prendre soin du temporel; on avait cru
que la douce température de ce pays, situé dans la province de Santander, lui serait favorable ;
mais l'arrivée de l'hiver lui fut fatale, et il dut retourner malade aux Avellanas. C'est la
que, .pendant près d'un an, il a été un modèle de bon esprit, de patience et de résignation parfaite
dans ses maux. Trois semaines avant sa mort, il dut garder le lit; ses souffrances croissaient de
jour en jour et il eut des moments pénibles ; mais il ne montra jamais aucun mouvement d'impa-
tience et on le trouvait toujours le sourire sur les lèvres, c'était son naturel. Il était complètement
résigné à la sainte volonté de Dieu, et parlait de la mort et du Purgatoire comme de sujets qui lui
étaient familiers. Le 3 décembre au matin, il se sentit si mal qu'on récita pour lui les prières des
agonisants ; puis il reprit un peu ses sens et passa la journée assez tranquille. Mais le lendemain,
jeudi, après avoir communié, ce qu'il faisait chaque jour, il se sentit pris d'un sommeil pesant et
c'est en dormant ainsi qu'il rendit sans efforts sa belle âme à Dieu, vers les 10 heures 30 du matin.
       Un mois et demi auparavant il avait reçu l'Extrême Onction avec toute la solennité possible
dans notre chapelle en présence de tous les Novices et Postulants.
       Sur son lit de parade, entourée de fleurs et de rameaux de laurier, il fut visité par toute notre
jeunesse qui ne pouvait se rassasier de le contempler. Que la Bonne Mère des Douleurs, qu'il a
tant invoquée pendant sa maladie, nous accorde une aussi heureuse mort! R. I. P.

     NB. — Ont été également rappelés à Dieu les CC. FF. Angelo-Mary, Salvateur, Syndulphe,
Marie-Francisque, Céleste, Edmond-Jude, Marie-Sisoès, Florentin, Philonius, PauIlen et Valentin-
Joseph, ainsi que le pieux juvéniste Martin Hava.
     Nous les recommandons aux bonnes prières des lecteurs du Bulletin.

				
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