extraits lettres by jjzN44

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									                                               Des utopies aux réalités
                                                    Du beau au laid
                                            De la rigueur à l’improvisation
                                                   Du propre au sale
                                                    Du bien au mal

                                                    Et vice-versa

                                                 Telle fut l’Algérie,
                                                       Si belle,
                                                      Si pauvre,
                                                 Aimant une France
                                                Qui l’aima de travers.

                                        Il nous faut revenir à l’espoir
                                D’une Algérie fraternellement unie à la France,
                                      Comme d’une France à l’ Algérie.

                                         Plus de liens nous attachent
                                      Que de différends ne nous séparent.

                                               Sachons nous souvenir.
                                                  Je me souviens
                                                    Et j'espère.


                                                         ***

              J’ai recopié, telles que je les écrivis dans le feu de l’action et de la découverte,
      mes lettres à mes parents, des mois de décembre 1955 et janvier 1956. Pleurant, riant,
      je leur ai narré alors ce que j’ai vécu, malgré moi, dans l’écartèlement de mon devoir et
      de ma conscience. Je fus sincère sans réserve.

              Aujourd’hui, je les accompagne de quelques photos, avec émotion et tristesse.
      Je ne recherche ni reconnaissance, ni aval, ni profit. Je demeure discret par respect pour
      tous ceux qui ont perdu la vie ou furent traumatisés, tous ceux des deux bords de la
      Méditerranée. Je les admire également, quoi qu’ils aient pu faire. J’aurais pu être
      comme eux et généreux et cruel, aimant et haïssant. J’ai deviné en moi tout ce qui fut
      en eux : ils sont mes frères, mes sœurs, des humains de cœur, égarés dans les
      mouvances de la destinée. Elles et eux furent courageux, des deux côtés. N’ayons honte
      d’aucun d’entre eux. Que n’aurais-je pas pu faire, moi aussi, dans les circonstances où
      ils furent plongés ? Nous connaissons mal les extrêmes auxquels nous pouvons être
      emportés. Ils sont allés au bout d’eux-mêmes. Je les vénère toutes et tous.
              Que Dieu et Allah les bénissent. Que la paix soit dans leur cœur et dans les
      nôtres.

              Je ne signe pas ce travail, car je suis si peu par rapport à eux. J’ose simplement
      ne pas les trahir dans leurs incertitudes, leur audace, leur sacrifice. Ce sont mes frères.




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       Alger, 11/12/55

        Je vous écris de la passerelle, assis sur un banc, au soleil, naviguant sur une mer calme
et admirablement bleue... Je regrette que ce soit l'armée qui me procure pour la première fois
ces joies d'un grand voyage. Hier soir, le goût des vastes randonnées me tenaillait.
J'écarquillais les yeux. Et pourtant, il n'y a rien d'extraordinaire à prendre le bateau, l’Athos 2.
Nous sommes très bien logés, en première classe, je ne crois pas avoir dormi aussi bien depuis
longtemps. Relaxation complète, plus de soucis ; le navire glisse, une brise légère, suffisante
pour nous rafraîchir un peu, car il commence à faire chaud, quoiqu'il ne soit que 10h du matin.
Les repas sont excellents ; le bar assez bien. Et encore ne s'agit-il que d'un navire troupier. Ce
matin, au petit déjeuner, j'ai pu manger du porridge, pain frais, beurre, confitures, fruits...

        Hier matin, à 9h, {à Marseille} il y eut le numérotage des casques, à 10h, le repas pour
la troupe, à 11h pour les officiers. A 12h30, nous montions dans les camions au camp Sainte-
Marthe et, à 13h15, nous arrivions sur les quais. A 15h, j'étais dans la cabine avec trois autres
collègues, dont B. (lavabos, eau chaude). Pendant ce temps (de 15h à 17h), visite dans tous les
sens du navire, du moins des parties autorisées.

         A 17h, alors que le soleil se couchait, on levait l'ancre. A 18h, Marseille n'était plus
qu'étoiles multiples, là-bas, dans la nuit et la brume. Je pris alors une douche, pas très chaude,
il est vrai ; à 19h15, repas dans la salle à manger. Voici le menu : potage, chou-fleur à la
crème gratiné, gigot et pommes boulangères, savoie, éclair au chocolat, oranges et bananes
avec comme boissons blanc et rouge supérieurs (le blanc trop moelleux à mon goût). Puis, au
bar, café, thé ou infusion. Et tout cela gratis, à volonté. Je me suis couché tôt, à 21h, après
avoir fait un petit tour sur le pont. Alors qu'il faisait froid, dans l'après-midi, à Marseille, il
faisait, le soir, et malgré le vent, doux. Quelle différence !
         Ce matin, lever à 7h30. Petit déjeuner à 8h. A 9h, exercice de sauvetage : il consistait à
revêtir les ceintures et à écouter les conseils élémentaires. Et, enfin, à 10h, je m'asseyais pour
vous écrire. Et je continue. On aperçoit quelques mouettes : on devrait donc approcher des
Baléares. Inutile de vous dire si l'appareil photos a fonctionné. Et voilà, dans la brume,
apparaissent les Baléares...

        Je viens de poster la lettre écrite sur l'ATHOS II datée du 11/12 ; j'ai quelques
moments de repos, en attendant les ordres, et j'en profite pour vous entretenir, car je sais que
vous êtes gourmands de nouvelles. Donc, hier, j'avais interrompu ma lettre. J'allais au fumoir
et faisais une belote. Puis, ce fut le déjeuner, excellent. Nous sommes passés au large des
Baléares entre 11 et 13 h, à 5 km environ. Désir de faire escale et de visiter les îles. Pensées
de vacances. Et de fait, pendant la traversée, on oubliait notre état de soldats et nous profitions
au mieux, les plus gradés au moins. L'après-midi, parties de bridge, visite du bateau, goûter
(thé, toasts, brioches) et, après, un peu de lecture (1h de Brantome) au soleil, devant la mer...
Puis dîner. On a retardé les montres d'une heure, puisque Alger se trouve dans le fuseau
horaire de Greenwich. Actuellement, il est 10h45 (pour vous 11h45 et vous allez bientôt vous
mettre à table). A 4 h du matin (5 pour vous), nous étions en vue d'Alger - moi, je dormais
encore. Je me suis levé ce matin à 5h30. Belle vision de la côte illuminée qui apparaissait peu
à peu, de plus en plus blanche. Nous jetâmes l'ancre à 7h30 : à 8h, j'étais au sol. Je n'ai pas eu
le mal de mer : la mer était calme et un navire de 15.000 tonnes ne bouge pas aisément.

        Actuellement, j'écris sur un lit de soldat, dans un immense hangar où couchent près de
400 hommes : j'avais le droit de coucher en ville dans un hôtel, mais je n'en ai pas les moyens.
Après tout, on dort bien partout. Ce n'est pas de chance : la troisième compagnie va à Bougie.
Je suis de la deuxième qui va à Sétif ou aux environs.

       Le 13 décembre :
       A midi, je suis parti dans Alger, à la recherche d'un restaurant. La ville grouillait de
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monde ; la circulation était intense. On se croyait en Europe : seuls quelques indigènes
habillés à la musulmane attiraient mes regards curieux. Ici, tout est lumière et verdure. On se
croirait en été. Pour 700 frs, j'ai mangé des hors-d’œuvre, des crevettes mayonnaise (les
crevettes étaient presque aussi grosses que des petites langoustines), puis un couscous et un
demi rosé (12° minimum) dénommé Kébir. L'après-midi, glanderie. Le soir, repas en ville
pour le même prix : moules catalanes, sépia sauté (c'est de la sèche) : très bon. Puis
promenade nocturne dans la ville européenne car la Kasba (ville arabe) est consignée. La
radio a marché. Ce matin, distribution des munitions, préparatifs de départ.

         Alger, 14/12/55
Et poursuivons. Rien de particulier, sinon que nous partons demain jeudi 15 à 13h23 par
chemin de fer pour Beni-Mançou à un centaine de km (paraît-il) à l'ouest de Sétif
         Ne pas affranchir, marquer seulement F.M. sans oublier de mettre votre adresse au
dos, sinon je paierai une surtaxe, car seuls les parents peuvent écrire avec la franchise.
         La santé est toujours excellente. Nouveaux plats dégustés : riz à l'italienne avec sauce
piquante (du feu dans la bouche), sardines grillées, loup de mer meunière. Évidemment j'ai dû
emprunter de l'argent. C'est un détail. Le moral n'est pas trop mauvais : il faut bien marcher,
malgré tout. Tout le monde s'entend bien et c'est le principal. L'ambiance est différente de
celle d'Allemagne : chacun se sent plus solidaire de l'autre. Personne ne se méprend sur le but
de ce qu'on nous fait faire. Mais on ne veut pas y penser. Ce soir, je vais aller manger avec le
Lieutenant Bernanose, qui m’a convaincu, à Trèves, d’accepter d’aller aux EOR d’Angers, en
juillet 1954.

        Vendredi 16/12/55 Sétif
        Le 15 toute la journée, je dus m'occuper du départ d'Alger. Le 16 matin, nous
embarquâmes les véhicules : lever à 4 h du matin. L'après-midi, voyage. Nous sommes arrivés
ici à 24h30. Pendant la nuit, on a déchargé les véhicules. A 6h du matin, je pouvais m'allonger
sur la paille à Sétif dans une vieille caserne ; mais je n'ai pas dormi à cause du bruit
(déménagement d'un régiment de chasseurs à pied) ; heureusement que j'avais pu dormir
quelques heures dans le train ; je vous écris avec la TSF à mes côtés, assis sur la paille, adossé
contre mon sac. Je reçois très bien Paris-Inter (en ce moment, ouverture de Berlioz). Nous
repartons demain après-midi par la route pour notre destination finale - espérons-le - Djidjelli,
port sur la Méditerranée, entre Bougie (96 km) et Philippeville (18 km).

       Actuellement à Sétif, il ne fait pas chaud le soir, et on supporte très bien la capote ainsi
que les gants. Le jour, il fait plus chaud. J'ai été étonné de trouver autant de verdure - j'aurais
cru l'Algérie plus désertique - ; l'habitat aussi m'a surpris : en majorité semblable à celui de
Provence. Certes, le pays n'est pas riche au point de vue cultures. Quant aux industries, on
n'en voit pas. Le moral est bon : je maigris, par manque de nourriture. Voilà trop longtemps
qu'on se trimballe d'un point à un autre : vivement un point fixe.

        Djidjelli, 19/12/55

        Je suis arrivé à Djidjelli en détachement précurseur avec une partie de ma section. Le
chemin pour aller de Sétif à Djidjelli est très joli. Nous sommes passés par les gorges de
Kerrata et j'ai pris quelques photos. J'espère qu'elles seront réussies. Ici, le coin est épatant ;
une des plus belles plages d'Algérie, et relativement calme. En effet, le couvre-feu est à 23h.
Le 17, je suis parti en convoi à 11h30. Nous étions armés jusqu'aux dents. Mais rien ne s'est
passé : heureusement. A 18 h nous arrivions ici. Il y avait 120 km à parcourir, mais un
véhicule est tombé en panne et je dus le laisser dans un poste. Ce fut la Légion qui nous reçut
à Djidjelli. Tout le monde est éreinté, peu de nourriture. Avant de partir, j'ai touché 21.000 frs,
représentant les frais de déplacement depuis le départ d'Allemagne. Aussi suis-je tranquille du
coté monétaire.

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        La journée d'hier s'est passée en démarches pour préparer l'arrivée de la Compagnie.
J'ai couché à l'hôtel : ainsi ai-je pu faire une toilette complète. Ce qui n'était pas arrivé depuis
le bateau !
        Ici, nous allons être pénards : nous devons, à ce qu'il paraît, nous occuper d'un parc à
matériels : le recevoir, le distribuer. Du travail de magasinier. Ainsi pas de sorties, pas de
patrouilles. Tant mieux. Nous sommes logés dans un camp sous les arbres, au sommet d'un
promontoire qui domine la baie. Quel beau pays ! Cependant, il pleut en ce moment. Si nous
restons ici, je m'estimerai bien loti.

       Djidjelli, 25/12/55

        Samedi, la journée s'est passée à déménager la section qui loge sous la tente. Les deux
camarades et moi couchons dans une petite chambre dans un vieux baraquement. Je viens de
déplacer mon lit : il pleuvait dessus. La toiture, c'est de la tôle. Samedi soir, on a fait un petit
réveillon sous la tente, section par section. Comme tous les sapeurs étaient fauchés, j'ai
avancé de quoi acheter quelques bouteilles. Les permissions en ville étaient supprimées, pour
des raisons de prudence.
        Aujourd'hui, jour de Noël, nous avons passé notre temps à confectionner et à placer
des étagères dans la chambre, à installer l'électricité, enfin à aménager un petit coin aussi
potable que possible. Je ne suis pas sorti. Maintenant l'ordre est rentré. Les journées passent
très vite. Il fait jour à 7h. et nuit à 17h. La semaine prochaine, je resterai au camp. A quoi faire
? Je n'en sais trop rien.
        La nourriture est médiocre. On a faim, et peu importe ce que l'on mange. Ici, il fait très
mauvais temps. Pluie et vent. Température assez douce. La santé est bonne. J'ai l'impression
que vous me verrez revenir maigri et bronzé par l'air marin.

       Djidjelli, 30/12/55

        La nourriture s'est améliorée maintenant que nous sommes installés. On fait sa popote
soi-même. Malgré tout, on s'organise un peu. La santé est bonne. Demain soir, on fête le
réveillon militaire, si les fellaghas nous foutent la paix comme ils l'ont fait jusqu’ici. Toujours
rien de particulier à signaler, sinon qu'il paraîtrait que les "rebelles" ont fait sauter un pont
entre Bougie et Djidjelli, à 60 km d'ici. Les PTT craignent une petite perturbation dans le
courrier de ce fait. Le secteur où je vais la semaine prochaine est moins calme que celui de
Djidjelli. J'y vais en temps qu'officier du génie pour faire le devis des matériaux et travaux
nécessaires pour fortifier (c’est un bien grand mot) les Postes de compagnies de fantassins
situés en montagne ; je serai accompagné par un sous-officier de ma section. Au cours de mes
déplacements, une escorte est fournie par l'unité que je visite.
        Je suis prudent, je ne sors jamais. Ou alors dans la ville avec le revolver à la place du
portefeuille. Dans la semaine, il y a toujours une escorte lors des déplacements. On part en
guerre contre des ombres. C'est assez drôle, en un certain sens. Jusqu'au jour où... Mais j'aurai
la quille avant...

       Djidjelli, 01/01/56

         On a fêté la nouvelle année comme on a pu. A 11h30, une partie des gradés s'est réunie
pour manger un peu et boire beaucoup. Comme je ne me sentais pas bien des intestins ni du
foie, j'ai été très sobre. On a beaucoup bavardé, chanté. A 6h30 du matin, je me couchais,
habillé. Nous sommes, en effet, en état d'alerte permanent : tout le monde doit coucher habillé
pour pouvoir gicler au premier signal. Les postes de garde sont doublés. Heureusement que
nous sommes du génie : notre action est limitée à la garde de notre cantonnement et à des
patrouilles aux alentours. Pas de ratissages ni de longues sorties de jour ou de nuit. Je
m'entends très bien avec les gars de la section. S'il n'y avait pas le grade, on se tutoierait tous.
Je viens de toucher 55.000 frs. Enlevez la nourriture, il me reste net 51.000 frs. Je me fais
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ouvrir un CCP : c'est obligatoire, ainsi on ne trimballe pas trop d'argent sur soi. Je suis
parfaitement écœuré. Heureusement que je m'entends bien avec les sapeurs : ainsi, je conserve
le moral. J'ai dû vous dire déjà : les ADL [au-delà de la durée légale] sous-officiers me
dégoûtent presque tous.
        Demain, je pars pour une semaine, comme je vous l'ai déjà écrit. Je vais aux alentours
de Taher. Le secteur est assez calme. Un camarade est moins verni puisqu'il va plus loin à
l’intérieur dans une zone "pourrie". J'ai été très heureux de recevoir tous les articles de
journaux qui ne me semblent pas exagérer les faits. En effet, les militaires se considèrent
comme en opérations, comme les Allemands au centre de la France pendant la Résistance. Ils
ne pensent qu'aux rencontres possibles. Ceux de la légion - et nous les fréquentons - sont
gonflés à bloc. Les fermes isolées sont gardées par des groupes d'infanterie ; certains sont de
véritables blockhaus avec portes blindées et meurtrières. Certaines sont abandonnées. Ainsi -
pour montrer que le "rebelle" est toujours aux aguets - lorsque nous nous déplaçons en
convoi, on voit des feux tout au haut des montagnes - et cela est très caractéristique dans la
traversée des gorges ; ces feux sont parfois ceux de paisibles bûcherons, lorsqu'ils sont à flanc
de coteau ; en dira-t-on autant de ceux des sommets dénudés et arides ? Ce ne sont rien moins
que des feux de signalisation (le "téléphone arabe"). Le passage du convoi est signalé à
l'avance ; on ne lui fait rien car, en général, ils sont importants et trop puissamment armés
pour des gars qui possèdent en majorité des fusils de chasse. Et ce qui est terrible - pour les
militaires, il s'entend - c'est que ce sont des paysans qui travaillent le jour et se battent la nuit.
On nous passe à lire des copies d'interrogatoires de fellaghas arrêtés ou de tracts trouvés ou
encore d'ordres : c'est le terrorisme poussé à l'extrême, les ordres sont clairs et formels. Une
véritable organisation est sur pied. Le premier but est la récupération d'armes et de munitions.
Ils en manquent. On raconte que les sociétés de transports en commun versent des sommes
aux "rebelles" pour avoir la route libre sous la promesse du secret. Ils rançonnent, obligent
chacun à verser des impôts. Il est exact - je l'ai entendu dire - qu'à Alger tout est calme. La
ville est la capitale du terrorisme, et pour les raisons exposées dans L'Express, les "rebelles"
ont intérêt à ce que le calme règne. Il est arrivé de voir un engagement où les "rebelles"
utilisaient des cartouches de mêmes lots que celui des gens du "maintien de l'ordre". Chaque
jour, on arrête des gens, on les fouille, on les relâche. Et cependant on pense que beaucoup
sont "suspects". Mais les preuves ?? Les militaires se plaignent d'être paralysés dans leur
action par les civils. Ils mettent sur pied de grands ratissages ; au dernier moment, l'autorité
civile les refuse. J'ai lu une note du général en chef défendant, sous peine du Tribunal
militaire, d'incendier les villages, de piller, de tuer froidement en dehors d'un combat. Ce n'est
pas du baratin.

        Aujourd'hui, j'ai écouté de très beaux concerts. J'ai très bien reçu National ; j'ai pris
Bruxelles et certains postes allemands, surtout le soir. Avant hier, j'ai fait du bateau
pneumatique sur la mer. Très beau temps. Trois sapeurs se sont baignés ; l'eau n'était pas très
chaude, mais ils voulurent marquer le coup. Aujourd'hui, la neige couvre les sommets de 800
à mille mètres. Avec les jumelles, c'est un très beau spectacle.
        La quille viendra vite !!

        Djidjelli, le 02/01/56 (je mets Djidjelli par habitude, mais en fait je suis à Taher, à 20
km.)

        Ce matin, je quittais Djidjelli à 7h. A 7h40, j'arrivais à Taher : petit village, jour de
marché. Comme je revenais de la poste, trois quarts d'heure après, un petit engin explosait à la
poste dans le couloir d'accès aux bureaux dont les éclats ne percèrent même pas la porte, c'est
dire l'importance de cette explosion ! Aussitôt alerte générale. Tous les civils sont rassemblés
sur la place du marché, il y en avait 3.000 environ. Pendant trois quarts d'heure on les fouillait
(au détecteur magnétique). Pas de brutalités. Calme général. Un peu ridicule. On a appréhendé
un seul homme sur la désignation de la postière. Celui-là fut bousculé. La PJ y était, des
gendarmes. Les civils commandent aux militaires. C'était la première fois que semblable
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incident se produisait ici depuis le 20 août. J'ai pris des photos. A part cela, la santé est bonne.
A signaler encore qu'à la poste la présentation d'une pièce d'identité est obligatoire même pour
l'expédition d'un colis recommandé et, à plus forte raison, pour l'envoi d'un télégramme ou le
retrait d'un mandat.

       De toute façon, ne vous faites pas du souci outre mesure : ce n'est pas la guerre. De la
prudence, et tout se passera bien. Malgré tout, méfiez-vous de ce que disent les journaux.
J'essaye de me faire confirmer ce que disait L’Express au sujet des 65 maisons brûlées dans la
commune mixte de Taher (où je suis justement) et on ne semble pas être au courant de ce que
je demande. Il est vrai que ceux auxquels je m'adresse (les militaires) ne sont pas là depuis
longtemps. L'officier des Affaires Indigènes m'a dit seulement que quelques maisons avaient
été incendiées mais par des militaires (représailles). Le seul fait marquant fut le 20 août une
vingtaine d'égorgés musulmans par le maquis. Je m'inquiète, comme vous le voyez, du passé
ce qui ne permet pas, évidemment, d'augurer pour l'avenir. Autre chose étonnante : on ne voit
que des hommes dans les rues, et beaucoup. Que font-ils donc ? Comment gagnent-ils leur vie
? Autant de questions que je me pose. J'espère pouvoir en résoudre quelques-unes.

       Bordj-Chahna, 05/01/56

         Je suis parti en reconnaissance dans différents postes, comme tu le sais. Il n'y a que
pour un jour de travail dans chaque poste, mais la rareté des convois fait que je reste 2, 3 ou 4
jours au même endroit à ne rien faire, sinon à me reposer. Dans un sens, cela fait autant de
temps de gagné. Je suis accompagné par un sergent. Le soir, je joue au bridge avec les
officiers du poste. Hier, je suis sorti avec une section d'infanterie ; j'ai fait 15 km dans la
montagne. Le coin est magnifique. Je suis monté à 1.200 mètres ; il y avait un peu de neige ;
on voyait la mer au loin, et Djidjelli à 30 km. Aujourd'hui toute la compagnie du Poste est
sortie, sauf 15 hommes de garde. Il fait beau.
         Le ravitaillement est satisfaisant maintenant. On s'organise. Dans les Postes, je suis
très bien reçu, et mange bien. C'est un peu une vie de voyageur de commerce qui noterait les
besoins en fortifications des gens. Ce qui me gène parfois, c'est qu'on me pose des questions
techniques où je ne connais rien. Je suis bien tombé dans le Génie, mais je manque malgré
tout de certaines connaissances pour un officier du Génie. Peu importe, au fond. Il n'y a pas de
bateau pour Djidjelli. Le trafic dans le port est nul. Un ou deux petits cargos qui viennent
prendre du liège chaque semaine, et c'est tout. Merci beaucoup pour les articles de journaux.
les journaux d'ici sont écœurants ; ils puent le colonialisme et l'incompréhension.
         Je tiens absolument à ce que tu n'ébruites pas tout ce que je pourrais vous raconter sur
l'action des "forces de l'ordre" en Algérie. C'est une simple mesure de sécurité. J'ai pris des
photos de leur rentrée d'aujourd'hui. Je ne ferai développer le film qu'en France. Ici, on
pourrait me le confisquer. Ne vous inquiétez pas, je suis prudent. Silence, s.v.p. Ne vas pas
rapporter au ministre ou à L'Express ce que je te confie ou demande-le moi avant. Je compte
sur toi (souligné).

       Bordj-Chahna, 05/01/56

         Une lettre vient de partir. En voici une autre, qui partira lorsque j'aurai fini de vous
conter tout ce que j'ai vu et entendu depuis que je suis dans ce poste, c'est-à-dire depuis mardi
soir 3 janvier. mais avant je réponds à vos lettres (...)
         Merci beaucoup pour les articles qui m'ont vivement intéressé. Envoyez m'en souvent.
Car il n'y a pas de journaux de France ici. Ce que je vous raconterai confirmera en gros ce que
disent certains journaux, avec quelques détails supplémentaires et pour plus tard les photos
que je ferai développer en France. Le courrier arrive très irrégulièrement. En général vos
lettres sont en paquet de 4 ou 5. Elles arrivent en même temps, alors qu'elles ont été postées à
des dates différentes mais successives. (...)
         Vos articles de journaux ont avivé en moi l'horreur et la pitié pour les scènes
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auxquelles j'ai assisté ces derniers jours? Je vous les narrerai lorsque j'aurai le temps de bien
les présenter, de façon à rendre dans mon exposé l'exactitude même des faits. Je laisse se
décanter mes impressions pour être plus froid, plus juste, moins emporté. Vous me comprenez
? Après réflexion, je ferai développer ma pellicule à Djidjelli ; elle ne présente pas au fond
des scènes censurables (quel terme!).

       Taher, 07/01/56

        J’ai réfléchi. Je me suis décidé à vous donner une relation des faits odieux dont je vous
ai dit quelques mots dans mes dernières lettres. Je bannirai de mon récit toute manifestation
de mes propres impressions. Sachez seulement que j’ai été écœuré, dégoûté, presque révolté.
Mais que pouvais-je faire ? J’ai écouté ; j’ai retenu ; j’ai photographié. Rappelez-vous – est-il
besoin de le spécifier ? – qu’il s’agit de soldats de carrière, de jeunes appelés, de maintenus,
d’Algériens que l’on dit être des « citoyens » français. D’autre part, je vous prierai
instamment – comme je l’ai déjà fait – de ne pas trop ébruiter ces faits, de ne pas les
mentionner à une personnalité ou à un journal. Cela pourrait m’attirer des ennuis. Vous
trouverez dans ce récit des paroles que j’ai dites, que je désavouais en les prononçant, mais je
me suis cru obligé d’adopter une attitude hypocrite afin de ne pas gêner ceux qui parlaient et
agissaient devant moi, afin de savoir jusqu’où il iraient et ce qu’ils pensaient, disaient,
faisaient.

       Mardi 3 janvier, 16 heures

             - Arrivée du sous-lieutenant L. et du sergent M. du Génie au poste de Bordj-
    Chahna à 770 mètres d’altitude, où se tient une compagnie, la 10ème, du III/2 R.I.C.
    (Régiment d’Infanterie Coloniale). Ils sont très bien reçus par le capitaine Provost. Le
    sous-lieutenant L. couche dans la chambre du capitaine. Repas moyen. Ambiance
    sympathique, décontractée. A la table des officiers mangeait le médecin sous-lieutenant de
    réserve, affecté au poste. Mercredi 4 janvier, 8 heures, départ du poste avec une section
    d’infanterie de l’aspirant Faure, chef de section, du sous-lieutenant L. et du sergent M..
    But : corvée de bois et reconnaissance des pistes. Promenade dans les montagnes. Altitude
    atteinte, 1.200 mètres. Beau temps. Photos. Neige sur les sommets. En cours de route,
    vérification de l’identité d’une dizaine d’Arabes. R.A.S.13 heure 30, retour au poste.
    Repas. A l’issue du repas, un indicateur arabe (payé dans les 20.000 francs par mois) se
    présente au poste avec deux autres arabes. Le capitaine me prie de nous retirer. 14 heures
    30 à 17 heures, reconnaissances dans le poste sur les travaux à exécuter.17 heures à 19
    heures, partie de bridge avec les officiers, éclairés par deux bougies.

        19 heures
                Dîner. On apprend (tout en mangeant, le capitaine racontait) : l’indicateur avait
       prévenu que des fellaghas étaient passés dans une mechta. Le capitaine avait convoqué
       le ouakaf et son fils de cette mechta. C’étaient eux qui se présentaient. Ils ont été «
       cuisinés » pendant 5 heures par le chef Cohen (interprète), le capitaine et le sous-
       lieutenant de réserve Agosta. Le fils a reçu trois ou quatre gifles ; le père une ou deux.
       Comme ils ne voulaient rien dire, on a menacé de « descendre » le fils. A cet effet, on
       l’a fait sortir hors de la vue de son père ; un soldat a tiré une rafale de mitraillette en
       l’air, un autre a crié « ah ! », et l’on a enfermé le fils. Auparavant, on avait déposé une
       civière à côté du fils (18 à 20 ans) et, devant son père, menacé de le tuer d’une balle
       dans la tempe. Le père commença à parler. Mais insuffisamment. Menaces. On le mit
       en joue. Il tremblait et en dit davantage. Mais ce n’était pas assez. Il avait avoué que 12
       fellaghas étaient passés dans sa mechta, mais il refusait de dire s’il y avait des armes et
       où. On fit sortir le père. On amena le fils. Et ainsi plusieurs fois de suite. De guerre
       lasse on les enferma chacun séparément, puisque le fils était censément tué. 22 heures
       30, le sous-lieutenant L. et le capitaine sont au lit ; l’un écrit ; l’autre lit. Le chef
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     7/42
       Cohen, l’interprète, demande au capitaine de venir. En râlant, il y va. Il revient dans la
       chambre quelques instants après et dit au sous-lieutenent L. : « Le fils a lâché le
       morceau. Il y a 20 fusils de cachés dans une maison de la mechta. Si on n’agissait pas
       ainsi, on ne saurait rien. Et puis, un jour, on se retrouverait avec des chevrotines dans
       la tête ou le ventre. Je prends mes cigarettes, du papier, et nous allons tâcher de savoir
       où ils se trouvent exactement. »

       Jeudi 5 janvier, 5 heures 30

               Pendant 2 heures, la nuit, on les interrogea. Le père et le fils furent confrontés.
       En revoyant son fils, le père s’écria : « Je croyaient qu’ils t’avaient tué ! » et il se jeta
       dans ses bras. Quatre sections sont mises sur pied. Mission : encercler la mechta, la
       fouiller, trouver les armes. Le ouakaf a accepté d’accompagner le capitaine et de lui
       désigner les fellaghas à la seule condition qu’il le prendrait en protection. Car, dit-il, «
       ils ne manqueraient pas de me couper la tête ». On déguise le ouakaf en militaire. Ils
       partent à 6 heures.

       15 heures 30
               Les sections arrivent par petits paquets. Les 2 camions de la compagnie sont
       partis du poste à leur rencontre. Ils viennent de ramener une quinzaine d’arabes. Ils
       sont attachés les uns aux autres par les poignets. « Ca valait le coup, dit l’un, dans les
       petits sentiers, dans un tournant, lorsqu’un tombait, tous les autres le suivaient. » Les
       principaux – que le ouakaf avait désignés comme devant être tués sur place – sont
       solidement attachés aux poteaux. Un rigole – on le libérera plus tard, c’était une erreur
       - , d’autres tremblent. Il y en a un qui a du sang autour de la bouche : « On l’a frappé ;
       il a deux dents en moins. » Il y en a un qui est terrifié. Il a pissé dans son pantalon. Il
       est blême. Son beau-frère a été tué à ses côtés.

       16 heures
               La deuxième fournée arrive. Encore une vingtaine d’arabes. Parmi eux des
       jeunes de 17 à 20 ans, des vieux. Ambiance très excitée. Je relève, de groupe en groupe
       : « Ah ! les vaches, on devrait tous les descendre. » - « Regarde le grand, il est mouillé.
       » - « Tu bandes mou maintenant, hein ? » - « T’as pas rêvé ça la nuit dernière, salaud ?
       ? » - « Et tu sais, on en a descendu un. En trois rafales de mitraillette » - « Et les
       femmes, elles criaient, les gosses pleuraient. Il y en avait qui s’enfuyaient. On les
       voyait au loin sur les crêtes. On a lâché des rafales de fusil mitrailleur, mais,
       dommage, l’arme s’est enrayée. » - Tu sais, t’auras ton compte, dit l’un au grand
       blême, t’as vu ton copain, on l’a descendu. » Et d’autres choses dans ce genre.
               Le sergent de carrière qui a descendu l’arabe est très entouré, il raconte : «
       Impossible de trouver les armes. Elles n’étaient pas dans la maison. Alors le ouakaf a
       dit de demander à trois arabes, qu’il a désignés, de nous guider au repère. Mais aucun
       des trois n’a voulu. Alors on leur a fait le coup du PM (pistolet mitrailleur ou
       mitraillette). On en a mis un à l’écart, on a tiré en l’air, on a crié « ah ! ». Les femmes
       ont gueulé, chialé. Tu parles d’un tintamarre. Et nous, on s’efforçait de ne pas se
       marrer. Tu penses. Alors le deuxième est devenu pâle. « J’y vais », qu’il a dit. Et ils
       nous y conduisirent. On y est allé à neuf avec le lieutenant ; ce n’était pas loin, qu’ils
       disaient, à un quart d’heure de marche. J’ten fous. On a marché trois quarts d’heure !
       On les mouillait tous. On s’enfonçait dans une vallée étroite, encaissée. Et, là-haut, les
       bougnoules qui nous regardaient. On leur a tiré dessus. Ils ont disparu. Enfin, on trouva
       les armes dans la grotte : 16 fusils de chasse et un pistolet. Ah ! Les cochons. Et de la
       poudre. Et des chevrotines… Au retour, un des bougnoules, qui portait un des fusils, fit
       mine de s’en aller, il fit un geste de la main comme pour prendre le fusil. Alors, tu
       penses, ni une ni deux : j’appuyais sur la détente une fois : une rafale : « ah ! » qu’il
       crie. Deuxième rafale, il dit « ah ! » et tombe. Je m’approchais et l’achevais en vidant
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      8/42
       mon chargeur. Trois balles dans la tête, le reste dans le dos. Eh ! il avait son compte.
       S’il faut en descendre un autre, j’en suis. »

       16 heures 15
       Le capitaine arrive dans la Jeep avec les fusils de chasse. Il sourit. « Bonne chasse »,
       dit-il. Dans la Jeep il y avait des fusils de chasse avec chien, des cartouches de chasse,
       des plombs, de la chevrotine, de la poudre. Les officiers partirent manger. Le docteur
       disait au sous-lieutenant L. : « Tu aurais dû venir ; ça valait le coup. J’ai pris de belles
       photos en couleur. » Les soldats - qui avaient parcouru près de 30 kilomètres dans la
       journée, gravi et descendu des pentes – s’attroupaient autour des prisonniers. L’un
       d’eux mit son poignard sous la gorge d’un prisonnier. « Tiens, tu vois le petit
       pardessus marron ; c’est lui qui a brutalisé et amené le fils du ouakaf. » En effet, les
       fellaghas, au nombre de 35, étaient passés dans la mechta douze jours avant et avaient
       pris comme otage le fils du ouakaf. Pour 200.000 francs, ils le rendirent. La nuit
       commençait à tomber. Suivant les indications données par le ouakaf, le capitaine
       relâcha une bonne moitié des prisonniers. Les autres étaient destinés à la PJ. Le sous-
       lieutenant Agosta, qui avait trouvé les fusils dans la grotte, vint les voir. Il dit au grand
       : « Demain, tu auras ton compte, cochon. » - « Comme vous voulez, à votre service. »,
       répondit-il. – « Tais-toi », lui cria-t-il. Il est du contingent 54/1 [le contingent appelé
       trois mois avant le mien]
       19 heures
       Dîner. Discussion animée sur les événements de la journée. Le capitaine disait : « Ces
       gars-là ne comprennent que la violence. Dès qu’ils le peuvent, ils vont vous tirer dans
       le dos. Pas de pitié pour eux. Je ne suis pas méchant. Mais quand je pense qu’ils
       n’hésitent pas à massacrer les femmes, les enfants ! On va les envoyer à Taher, puis de
       là, ils iront à Djidjelli. Ils resteront enfermés quelque temps. On leur fera un sermon :
       ce n’est pas gentil de servir les fellaghas ; voyons, sois avec nous. Regarde tout le bien
       qu’on a fait, etc. Et il retournera dans son douar. Et nous attaquera. Je les connais. J’ai
       été en Libye, en A.O.F., dans le désert. Les viets étaient pareils. » Puis on discute sur
       l’importance, lorsqu’on en tuait un, de le tuer toujours par derrière. Ainsi on marquait
       sur le rapport : abattu alors qu’il tentait de se sauver. Digression sur l’aspect d’une
       plaie dans le dos. Selon le docteur, on pouvait tirer dans la tête. Et l’on insista à
       nouveau sur le tir par derrière. Puis le capitaine dit : « Il y en aura un ou deux qui ne
       descendront pas à Taher ni dans leur douar. On fera une corvée de bois. » Il voulait
       dire par là qu’on descendrait demain un ou deux des prisonniers, vraiment fellaghas
       eux – rien qu’à voir leur tête. Pour cela, on les emmène à l’écart dans un bois et on les
       met en joue dans le dos. Que voulez-vous, ils ont voulu s’enfuir !

       21 heures
               Tout le monde réuni au foyer. Discussions. On s’échauffe un peu plus. L’un dit
       : « Tout homme arrêté est, par définition, un suspect ; tout homme tué, un rebelle. » On
       arrête des suspects. On tue des rebelles. C’est très simple. Mais on ne se préoccupe pas
       de savoir si, avant d’être arrêté ou abattu, ils étaient soit suspects soit rebelles. C’est la
       justice expéditive.

       Vendredi 6 janvier, 8 heures
               On prépare le convoi pour descendre les prisonniers. Celui qui a brusqué les fils
       du ouakaf a, paraît-il, dit que les Français sont des cochons. Celui-là est conservé au
       poste pour la corvée de bois. Avant le départ, interrogatoire hâtif, car le capitaine
       désire le maximum de renseignements sur la région qu'il contrôle. Le sous-lieutenant
       Agosta, à chaque prisonnier qui sortait, disait "« celui-ci, laissez-le partir. » ou «
       Celui-là, brusquez-le, mais surtout ne le marquez pas. » On emmenait ce dernier, deux
       ou trois coups de poing dans le foie. L’homme se plie en deux, râle. Quelques gifles
       pour le ramener à lui. Et on passe au suivant. Le sergent tueur disait : « Je suis de
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      9/42
       Casablanca. Deux des miens ont été assassinés. Et d’en descendre un hier m’a fait un
       immense plaisir. »

       9 heures
              Le convoi démarre. Le sous-lieutenant L. l’emprunte. Arrivé à Taher, il
       descend. Et le convoi continue sur Djidjelli. On conduit les prisonniers à la PJ.

       10 heures
              Le commandant du III/2 R.I.C. demande des détails sur l’affaire au sous-
       lieutenant L., le seul du poste à être descendu à Taher. Et tous les officiers de rire,
       trouvant astucieux les procédés utilisés pour les interrogatoires.

        PS.- Au cours de discussions, j’ai dit, moi-même, que, « si on ne les pourchassait pas,
ils nous chasseraient. Il vaut mieux faire le boucher que le veau. » De quoi vous écœurer pour
quelques jours.

                                     Merde, merde et remerde

       Ce soir, huit blessés au III/2 R.I.C.
       Avant-hier soir, attaque d’un poste au FM pendant 1h30. Quelques blessés fellaghas.
Le sous-lieutenant B., mon copain, était dans le poste. Amen.

                                            ÉCOEURÉ

       Bordj-Tahar, 09/01/56

             - Je poursuis le récit des activités des Forces de l’ordre. Je commence à
    m’endurcir, ce qui ne veut pas dire que j’excuse. Chaque acte de brutalité, chaque geste
    criminel, m’émeut toujours, mais je regarde cela plus froidement, avec encore plus de
    lucidité. C’est pourquoi il faut continuer à m’envoyer des articles de presse, afin de me
    confirmer à moi-même qu’ils abusent et ont tort. Et le plus étonnant – ce que je n’arrive
    pas à comprendre, ce sont ceux qui commandent, lieutenant, chef de compagnie où je suis
    actuellement.
             - samedi 7 janvier – 19h30 – Nous sommes à la popote mixte officiers-sous-
    officiers de Taher. J’apprends qu’il y a eu à Bordj-Tahar huit soldats blessés. Bordj-Tahar
    est un poste, semblable à celui de Bordj-Chahna, où j’étais la semaine dernière, là où se
    trouve la 11ème compagnie du IIIème R.I.C. Un camion est mis sur pied avec deux
    ambulances et une escorte d’un peloton de Gardes Mobiles à Taher. Il partira demain
    matin. Je l’emprunte.
             - dimanche 8 janvier 4h45 – Réveil de L. Préparation du sac à dos. 5h30 départ du
    convoi. Route très sinueuse, pentes à pic, bois. De véritables coupe-gorge. Pluie, vent ; il
    faisait froid. Je suis gelé. 9h. Arrivée au poste. Voici comment on m’a raconté l’histoire.
    Je l’ai recomposée, en ayant entendu des bribes par ci et par là. Chaque jour une corvée de
    deux camions allait chercher des pierres à vingt minutes du camp pour construire des
    murettes de protection autour du poste. Une garde était prévue au chantier. La corvée était
    armée. La route qu’elle empruntait était, comme toutes les routes d’ici – disons plutôt des
    pistes – très sinueuse, mauvaise, boisée et à flanc de montagne. La veille, donc le
    samedi, les deux camions avaient déjà fait de nombreux voyages. Un d’eux tomba en
    panne au début de l’après-midi. Comme il n’y avait pas assez de pierres, on laisse partir
    un seul camion avec quatorze hommes y compris le chauffeur. Ils remplirent le camion. Et
    prirent le chemin du retour. Les fellaghas, qui avaient remarqué la fréquence des passages,
    avaient dressé une embuscade. Certainement étaient-ils à l’affût depuis longtemps,
    laissant passer devant eux les camions. Mais quand ils en virent arriver un seul, à la
    tombée de la nuit, ils attaquèrent. Vous narrer les péripéties du combat serait trop long.
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     10/42
    Sachez que les « rebelles » décrochèrent sous l’éclatement des grenades, que huit hommes
    furent blessés, tous appelés sauf un caporal- chef ADL [au-delà de la durée légale]. Ils se
    défendirent bien, puisqu’à cinq hommes valides qui restèrent après la première fusillade,
    ils réussirent à mettre les assaillants en déroute.

            Au cours du combat, il y eut trois fellaghas tués et probablement d’autres blessés.
    Cet engagement se produisit à proximité de la mechta. Au bruit de la fusillade, tout le
    poste accourut et se précipita sur la mechta, complice, puisque rien n’aurait pu se passer
    sans qu’elle ne le sût à l’avance. Des grenades furent jetées dans quelques maisons,
    d’autres mitraillées avec des balles incendiaires, certaines prirent feu. Quelques arabes
    furent tués. Quant aux soldats blessés, ils ont été frappés par de la chevrotine. Il y en a
    deux de graves. Mais leur vie ne semble pas en danger. 14h. Départ d’une section dans la
    nature. Rentrée des autres, parties le matin. Voici le bilan : quatre ou cinq femmes, deux
    ou trois enfants tués dans leur mechta complice, des vieillards et des hommes. Deux
    pistolets trouvés. Une dizaine de vaches et de veaux « récupérés » pour l’amélioration de
    l’ordinaire. 18h. Une patrouille de dix-sept hommes part en embuscade de nuit. Ce sont
    des volontaires, moitié gradés de carrière, moitié appelés.


                 Bordj-Tahar – L’ordinaire amélioré pour quelques semaines…

             - Lundi 9 janvier 12h. Retour de la patrouille. Bilan : un blessé au pouce. Deux
    arabes qui s’enfuyaient alors qu’on les appelait, tués ou blessés. Un troisième ramené
    prisonnier, la figure en sang. J’ignore le sort qu’on lui réserve. Dans la mechta ça pue.
    Quelques vaches ont été trouvées mortes, abattues au cours de la descente d’hier. Des
    arabes d’une mechta voisine à celle qui a été pillée (j’oubliais ce détail : les trouffions ont
    dévalisé une épicerie) ont dit au lieutenant : « Tu as bien fait, mon lieutenant. Tu avais dit
    : nous sages, toi sage ; nous méchants, toi tu démolis tout. » D’après le lieutenant, ils ne
    peuvent pas s’entendre. Il a dit aussi : « Je sais que parmi les tués d’hier il y a des
    innocents, mais il fallait faire un exemple, puisque les véritables coupables s’étaient
    envolés. » Son intention est de retourner dans la mechta complice d’ici cinq à six jours
    pour mettre en confiance les habitants, les laisser revenir. Car la mechta a été désertée. Il
    n’y reste presque plus personne. Alors, il la fouillera, photographiera les paysans, prendra
    leur identité et tout ce qu’il trouvera à l’avenir dans la mechta sans y appartenir sera passé
    à la casserole ». Il compte aussi fusiller le ouakaf devant la population assemblée parce
    qu’il a laissé l’embuscade se monter sans prévenir le poste. Ainsi fera-t-il vraiment œuvre
    pacificatrice/

       J’interromps ici ces beaux faits d’armes pour vous parler un peu de moi. Santé bonne.
Je ne me fatigue pas beaucoup : je me repose quasiment toute la journée. En principe, je ne
pourrai redescendre à Taher que le 14 ! ! J’envisage d’aller à pied (quatre heures de marche)
dans l’avant-dernier poste qu’il me reste à voir. Avec escorte, bien entendu. On verra. Ici, le
courrier ne descend que deux fois par semaine. Ne vous inquiétez donc pas si vous ne recevez
pas de mes nouvelles rapidement. Ce qui m’inquiète, c’est la décision de Papa [qui projetait
de venir me voir à Djidjelli]. J’espère qu’il ne partira pas. Quelle catastrophe ! ! Ici, il est
impossible, même à des civils, de s’aventurer sur les pistes. Des guetteurs se trouvent partout.
Très souvent des cars sont arrêtés. Réellement, ça n’aurait pas été sérieux. A demain. Ne vous
désolez pas trop. Pensez : on va bien manger : deux bœufs fellaghas ont été dépecés ce matin.
Vive la guerre !

       Le 10 janvier

        Au sujet de l’homme ramené hier, il a été interrogé hier après-midi. On l’entendait
crier dans tout le camp. On la laissé toute la nuit dehors où il fait glacial. Ce matin, on l’a
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     11/42
emmené vers la mechta et, sur le chemin qui dominait un profond ravin, on l’a abattu puis
achevé d’une balle derrière l’oreille. « Car, disait hier soir au repas le lieutenant, ce serait
ennuyeux de le laisser aller après avoir été violenté, porteur de marques par-dessus le marché.
» Bien qu’il ne sache rien et paraisse innocent, il est facile de rendre compte qu’un prisonnier
a été abattu par une sentinelle alors qu’il tentait de s’échapper. On n’a pas pris soin de
l’enterrer. Pensez-vous ! Ses amis s’en chargeront s’ils le retrouvent dans le ravin. Après ces
scènes de pacification, on ne voit plus personne aux alentours du camp. C’est compréhensible.
Rien d’autre de particulier à vous dire. Je passe mon temps à faire des devis de matériel et
matériaux nécessaires pour l’aménagement des postes où je suis passé. Je souhaite vivement
avoir la quille avant d’y retourner avec le matériel et la section.

       Le 11 janvier

        Hier et avant-hier : une demi-heure de Montaigne. Ce matin, marche avec sac sur le
dos pendant trois heures. Cela me fait beaucoup de bien. Et c’était dans la montagne pour
aller d’un poste à un autre.

       Chekfa, 13/01/56

        Faisons le point, voulez-vous. Au cours de ma descente de la montagne vers la plaine
en bord de mer (de Bordj-Tahar à Chekfa, 7 km Est de Taher), je vous avais rajouté quelques
mots au bas de ma dernière lettre. En arrivant au poste de Chekfa, j’étais crevé. Pensez :
quatre heures de marche avec le sac sur le dos ! J’en suis encore tout courbaturé. Donc, le 11
janvier à 11h30, j’arrivais au poste. Excellent accueil. L’après-midi s’est passée à voir les
travaux à exécuter. Pour une fois, je peux dormir dans une pièce seul. Vous verrez pourquoi
j’insiste là-dessus. Hier, le 12, pendant la matinée, je poursuivis mes travaux. Je me suis
réveillé à 8 heures. Autant vous dire que je profite de ma liberté pour agir à ma guise. Certes,
j’aimerais être à Djidjelli avec les copains et la TSF. Mais, au fond, je suis bien plus tranquille
en reconnaissance, avec un sergent seulement : plus de zizanies, de capitaine, de section. Et je
me promène. La vie d’un poste de la plaine est beaucoup plus calme que celle des postes de
l’intérieur dans la montagne. Mes passages au poste de Bordj-Chahna et de Bordj-Tahar ont
donné lieu aux commentaires que vous savez. Ici, c’est un peu plus la vie de garnison : le
danger est moindre.

        Je vais vous raconter les dernières péripéties de l’histoire de Bordj-Tahar. Hier matin,
les gendarmes sont montés en convoi au poste. Car à Taher la population et l’administration
se sont émus qu’il y ait eu des femmes tuées ainsi qu’un caïd de 82 ou 92 ans. Voici ce que
racontait hier au repas de midi le capitaine d’ici, qui était monté le matin à Bordj-Tahar avec
les gendarmes : « Vous pensez que ce n’est pas une vie ! Le lieutenant de La Ferté – celui qui
commandait le poste de Bordj-Tahar – en pleurait presque. Les civils se plaignent des
réactions de la troupe. Le bruit a couru qu’ils avaient égorgé des femmes et des enfants !
Diffamation. Ainsi il faudrait dire « merci » quand « ils » tirent sur les nôtres. Huit blessés ! !
Et nous devrions ne pas réagir ! Pourquoi est-on ici ? Pour maintenir l’ordre ou pour se faire
tirer par derrière ? Si l’Administrateur n’est pas content, qu’il monte là-haut, lui, au lieu de
rester le cul sur son fauteuil à Taher. Mais il a bien trop peur. D’ailleurs le lieutenant a fait
quelque chose de très bien : il a écrit à l’Administrateur en lui demandant de rétracter
immédiatement ses dires. Il lui a dit : « Je n’accepte pas que l’on puisse soupçonner que ma
troupe égorge les femmes. Je vous prie de transmettre cette lettre au sous-préfet de Djidjelli.
Faute de quoi, je me verrai dans l’obligation de vous attaquer en justice personnellement pour
diffamation.» En effet, il paraîtrait que, d’après ces messieurs, le lieutenant aurait commandé
d’égorger ! » L’affaire suit son cours, et je n’en sais pas plus. Je n’émets aucun avis. Je crois
pouvoir affirmer que personne n’a été égorgé. Tué, oui, comme je vous l’ai déjà dit d’ailleurs.
        Revenons à moi. Oui, enfin, seul dans une chambre. Ici, la compagnie est logée dans
une école. Dans le bureau de ma chambre -–je suis curieux de nature – j’ai trouvé deux livres
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     12/42
épatants : « Histoire des Institutions et des Doctrines pédagogiques par les textes » de J.
Palméro (SUDEL, 134 rue d’Assas Paris) et « Cours de psychologie enfantine et juvénile »
d’André Ferré (SUDEL). Le premier traite de l’éducation telle qu’elle était conçue au cours
des âges grecs, romains, au Moyen-Age, à la Renaissance, etc. C’est essentiellement un
recueil de textes traitant de pédagogie avec un commentaire fort intéressant. Je suis
actuellement plongé dedans. Et, plutôt que d’aller passer le week-end à Djidjelli, - ce qui était
possible -, j’ai décidé de rester à Chekfa pour poursuivre mes lectures. Le second vous
indique aisément quel est son sujet. D’où l’intérêt pour moi d’être isolé : je peux lire à ma
guise sans être dérangé. C’est ainsi qu’hier soir, j’ai lu le premier bouquin jusqu’à 23 heures.
Ce matin, je continuerai pendant deux heures. Et j’enrage de vous écrire, car je me prive de
lecture. Je dévore. Je retrouve ainsi, seul, un peu de l’ambiance d’autrefois, lorsque j’étais au
lycée. Je ne vous raconterai pas cela si je ne savais que monsieur L. s’en délectera, lui, qui a
abandonné toute lecture. Oh ! Honte et opprobre.. (…)
        Je possède également la carte Michelin qui est à trop grande échelle pour vous
permettre de suivre exactement mes randonnées. Sachez qu’elles se situent dans un triangle
Djidjelli-Texenna-Taher en gros, soit à une quinzaine de kilomètres autour de Taher. Taher et
Chekfa se trouvent dans la plaine, à six ou huit kilomètres de la mer, au pied des montagnes.
Les postes de Bordj-Chahna, Bordj-Tahar et Ouled-Askeur (où je vais lundi prochain très
probablement) se trouvent à l’intérieur, en général à proximité d’un col, point de passage
obligé au bord d’une piste de pénétration. Le poste est installé soit dans une maison forestière,
soit dans un café maure. A vol d’oiseau la distance Taher à l’un de ces postes n’est pas
considérable, de l’ordre de six à huit kilomètres environ ; mais le chemin est très long pour y
parvenir par suite et du mauvais état des pistes et de l’altitude et du relief. Tous ces détails
pour vous situer la chose. Croquis.

        Et vous ne me direz pas que je ne vous renseigne pas ! Il y a un poste à Taher.
Ailleurs, non. Pas d’électricité ni de téléphone entre les postes : tout a été coupé par les «
rebelles » Les communications se font par radio. Sauf entre Taher et Chekfa. Le courrier
parvient irrégulièrement dans les postes. Il passe d’abord à Djidjelli puisque Taher en dépend.
Donc ne pas s’étonner s’il n’y a ni télégramme ni lettre régulièrement. Sachez que j’aurai
terminé mes reconnaissances dans le courant de la semaine prochaine. Il ne me reste plus
qu’un poste à faire, celui d’Ouled-Askeur, qui n’est pas plus loin que Bordj-Chahna à vol
d’oiseau, mais on est obligé de faire un grand détour pour le rejoindre de l’ordre de quarante à
cinquante kilomètres. Et il n’y a qu’un convoi par semaine, comme je vous l’ai déjà expliqué.
(Et dire que ce temps que je passe à vous écrire, je ne puis le consacrer à la lecture ! ! ) (…)
        Les colis, les colis… Eh ! oui. Cela me ferait grand plaisir. Mettez-y ce que vous
voulez. Je laisse tout cela à votre bon goût. J’aurai la surprise. Vous voulez des détails ? Vous
en aurez. A Alger ? Je n’ai fait que quelques sorties avec des sous-officiers. Rien de plus. Je
vous ai dit les repas que j’y ai faits. C’est tout. Si j’écris au stylo-bille, c’est que je crains de
perdre mon stylo dans ma tenue de combat, et que souvent j’oublie de le remplir lorsque je
m’absente. Je ne vois plus Bernanose puisqu’il est à Kerrata.
        Comment vont les trains ? Très lents, confortables. Pas de machines à vapeur, rien que
des diesels. Il arrive qu’un train reste trois, quatre ou cinq heures en gare. On part à l’heure,
mais on n’est jamais certain de l’heure ni même du jour de l’arrivée. Il faut être patient.

        Papa a frémi lorsqu’il a vu la route Sétif-Djidjelli. Que serait-ce s’il l’avait faite ! Il y a
des gorges à traverser, et qui voudrait pourrait y anéantir un convoi entier. Et chaque piste de
montagne est à peu près pareille. Heureusement que les « rebelles » sont mal armés et peu
nombreux, sinon la plaine serait pour nous et la montagne pour eux. Il n’y a pas de doute là-
dessus. Le terrain est propice à la révolte, aux embuscades. Et il n’y a rien à faire. On peut
être très prudent : c’est une question de chance. Mais ne vous effrayez pas outre mesure,
malgré tout. Je n’ai pas encore vu un fellagha, du moins avec les armes à la main.
        Quand on lit dans le journal : tant de rebelles abattus, c’est simple. En effet, chaque
indigène tué devient automatiquement « rebelle » ; chaque indigène arrêté un « suspect ».
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956       13/42
Aussi dans le tas y a-t-il bien quelques véritables « fellaghas » ; le reste sont de pauvres
bougres. Il y a deux sortes de fellaghas :
            • 1°/- le véritable habillé comme nous en kaki avec des armes de guerre ; celui-là
                se déplace en bande ; ce sont de véritables soldats
            • 2°/- les fellaghas sédentaires, ce sont de braves paysans qui cachent des fusils de
                chasse dans les grottes ou ailleurs, et qui, de gré ou de force, obéissent aux
                premiers. Lorsqu’il y a un coup à faire, les premiers donnent rendez-vous aux
                seconds.

         C’est pourquoi dans chaque embuscade il y a quelques rares mitraillettes et fusils de
guerre et plusieurs fusils de chasse. L’autorité militaire – et je suis de son avis – est persuadée
que dans chaque mechta – ou village – il y a un groupe de fellaghas sédentaires, dont il est
quasiment impossible de découvrir les armes, sauf sur dénonciation comme cela s’est produit
à Bordj-Chahna par exemple.
         Pour fouiller une montagne, il faudrait un bataillon, alors que pour plusieurs
montagnes il n’y a qu’une compagnie. En vérité, ils sont les maîtres. Les militaires ne peuvent
pas passer à l’offensive contre des ombres. Les opérations de ratissage, les fouilles ne donnent
presque rien.
         A mon avis, les fellaghas ne donnent pas le maximum de ce qu’ils pourraient. Ils se
contentent de maintenir une atmosphère d’insécurité. Ils se réservent. Ce ne sont que des
impressions personnelles. Il leur manque aussi, à mon sens, des chefs militaires. La façon
dont ils ont monté l’embuscade où il y eut huit blessés à Bordj-Tahar prouve qu’ils s’y sont
très mal pris. Ils auraient très bien pu tout anéantir : tuer quatorze hommes et brûler le
camion, disparaître avant l’arrivée des secours. Heureusement, ils ont été maladroits. Mais si
quelqu’un d’astucieux et du métier les avait dirigés, l’histoire aurait fait du bruit,
reconnaissons-le.
         A Djidjelli, il doit y avoir environ cinq cents militaires : Légion, Chasseurs et Génie.
Je suis écœuré philosophiquement. Malgré tout, je conserve ma bonne humeur, ou plutôt une
apparence de bonne humeur. Comme tous ici. Car il est de règle de ne pas se montrer
cafardeux : pour soi et pour les autres. Il est des cas où l’intérêt de la collectivité passe avant
les préoccupations personnelles, du moins à mon échelon. Je ne pense vraiment à moi – et à
ceux qui sont les miens – que le soir, lorsque je reviens un peu à moi, ou encore en lisant vos
lettres.
         Ce qui vous explique qu’en général j’ai à la fois de la peine et du plaisir à vous lire :
peine, car vous entendre c’est accentuer le contraste entre la vie que je menais avec vous et
celle que je suis obligé de mener ici ; plaisir de voir que vous êtes toujours à mes côtés pour
me réconforter et me soutenir ou me blâmer ou me conseiller. Je prends toujours les
événements du bon côté, en ce sens que je vis, que je ne me porte pas trop mal, que je dors en
paix, que je mange plus ou moins bien mais à ma faim, que je ne pense pas trop. Vous me
permettrez cependant de jeter parfois un coup d’œil inquisiteur sur ce que je vois, et de faire
mes réflexions là-dessus. Mes lettres peuvent vous paraître peut-être maussades parce que
c’est le « je » qui s’offusque et se confie. Ce n’est pas le lieutenant qui vous parle, mais
André. Le lieutenant, lui, est tout sourire, toute grossièreté, tout militaire. André est toute
désolation, mépris ou, plus exactement, tristesse. Car je le suis peiné, heurté, furieux, je dirai
presque révolté de voir ce que je vois et ce que je devine. C’est en ce sens que mon stage en
Afrique du Nord me fera du bien : j’y suis au contact de réalités que beaucoup refusent ou ne
peuvent pas considérer telles qu’elles se présentent. Et ceux qui m’offusquent le plus ce sont
les Français, et non seulement les Français d’Algérie, mais aussi ceux de France, les appelés.
Mais je ne les tiens pas pour responsables de ce qu’ils font ou de ce qu’ils disent. A mon avis,
ils sont trop jeunes et pas assez éduqués pour pouvoir surmonter les circonstances et les juger.
En eux la bête parle. Et je les comprends d’autant mieux que je suis obligé de me faire
violence parfois pour ne pas me laisser entraîner moi aussi. Entraîner à être content qu’on ait
fait des prisonniers ; entraîné à aimer jouer au chasseur, à tenir une arme, à jouer au soldat.
         Car nous, les jeunes, agissons comme si nous jouions, tout en ayant une arrière
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     14/42
conscience que le jeu est devenu dangereux, ce qui le rend encore plus attrayant. Comprenez-
moi. Je n’ai pas succombé. Quand j’ai vu revenir les vaches, les veaux, j’ai pensé à ceux qui
les avaient perdus, à ceux qui avaient perdu leur bien ; comment allaient-ils vivre maintenant.
J’ai vu le « fellagha » - et il ne l’était pas – assis les mains derrière le dos et grelottant, blême,
la joue couverte de deux filets de sang qui venaient de la tempe ; j’ai vu ses yeux apeurés. Ah
! non, non. C’était un homme. Il est mort et il est innocent, autant qu’on puisse en être sûr,
évidemment. Par moment, j’avais honte pour eux, honte pour moi qui le regardais et ne
pouvais rien faire pour le soulager, honte pour l’homme. Car eux se vengeaient sur cet
individu de la mort d’un parent, du meurtre d’un ami, des assassinats du 20 août et de toutes
les exactions, de tous les crimes, de leurs camarades blessés.
         Que peut-on leur dire ? Que dire à celui-là qui crie à son camarade blessé lorsque
l’ambulance démarre : « Sois tranquille, Pierrot, je te vengerai » ? Et il fut volontaire pour
descendre à la mechta et, dans son désir de vengeance, il jeta les grenades dans les maisons ;
il tua. « Ils » avaient voulu tuer son copain ; il les tuera, lui. Et il ne pensait plus à la « quille
».
          Que dire du paysan auquel on a tué son fils, volé son bétail et qui jure sur Allah de
tuer tous les Français qu’il pourra ? Que dire à la femme qui pleure son mari arrêté, interrogé,
abattu ? Que dire à l’enfant qui pleure ?
         Toutes ces réflexions, maintes et maintes fois ruminées au fond de moi-même, non
seulement pensées mais senties, réflexions amères qui me remplissaient d’amertume,
réflexions pénibles où l’âme hésite entre l’esprit et le corps : tout mon être participait,
questionnait. Tout mon, être palpite et se penche sur eux. Je me penche sur le soldat qui dort
sous la tente, dans l’humidité, ou sur celui-là qui guette dans la nuit, au bord de la piste, le
fellagha ; sur cette jeune paysanne éplorée, sur le vieillard qui pourrit dans la terre, sur
l’enfant blessé qui gémit, sur la vache crevée qui pue. Idiotie, inconséquence. Il n’y a plus
qu’un seul moyen d’en sortir, de faire la paix, de retrouver chez l’autre au teint basané le
même visage d’homme : Jésus. Non que je veuille me convertir.
         Nous devons faire violence sur nous-mêmes, dominer nos penchants primitifs. Qui
voudra venger son camarade, pardonnera. La jeune femme pardonnera. Le blessé pardonnera.
Pardonner, cela n’est pas être faible. C’est au contraire parier pour le primat de l’homme. Je
parierai pour la clémence, pour le pardon, pour la compréhension. Je parierai envers et contre
tous, envers et contre moi, pour la paix. Je ferai confiance. Au lieu de brutaliser, de tuer, je
ferai confiance. Dans un pays où les écoles sont désertes – et je les vois, dans la plaine, dans
la montagne, toutes neuves, se dresser, bâtiments isolés où jamais classe ne fut donnée – la
paix ne peut régner. Ecoles, soyez le symbole, la promesse de la paix. Bientôt les soldats –
vos seuls élèves d’aujourd’hui – vous quitteront. Ils partiront chez eux. Et vous reverrez les
petits Arabes timides et sales, audacieux et maladroits. Tout ceci n’est qu’un cauchemar ? Et
je vois au-delà un soleil radieux se lever. Il faut en avoir la certitude pour VIVRE.
         Ne m’en veuillez pas de vous écrire tout cela. Il fallait que je me débonde. Les
circonstances me sont favorables : pour une fois je suis seul. Plus le souci de laisser allumée
une lumière qui pourrait incommoder le copain fatigué qui couche à ma droite, plus le souci
de s’empêcher de faire un peu de bruit. Ouf ! Ne me plaignez pas surtout. Je fais mon
apprentissage d’homme. Il est bon qu’il en soit ainsi. J’aime toujours les livres, mais encore
plus la vie, fut-elle aussi laide qu’aujourd’hui. Car jamais je ne dirai : il est trop tard. Non. Car
chaque génération nouvelle est une promesse de paix. A nous d’apprendre aux jeunes à vivre
en paix. Et cela ne sera pas de sitôt.
         23h30. je suis las. Je me couche. Demain il fera jour…

       M. 14/01/56 (de mon père)

      Ton récit de Bordj-Chahna m’a bouleversé. J’étais encore couché quand le facteur
m’apporta ta lettre, et maman n’était pas là. Je pleurais comme un enfant en te lisant et
quand maman rentra, elle me demanda ce qui se passait.
      Pourquoi pleurer ? parce que je me rendais compte combien tu dois avoir mal. Tu
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      15/42
dois avoir eu la même réaction qu’un soir à Angers quand tu vins me retrouver, dégoûté de
ton capitaine et d’autres. Mon pauvre petit !
        Tout cela, très banal pour des militaires, n’a d’importance que parce que tu es touché,
douloureusement touché. L’effrayant est d’être obligé de me dire : heureusement qu’il est
touché ! Et toi d’être obligé d’être lâche. Car ce qui m’a fait le plus mal, c’est l’hypocrisie à
laquelle tu ne peux échapper. Tu dois faire chorus, évidemment. Et si, un jour, tu es dans la
situation de ce capitaine ou de ce sergent du RIC, tu devras faire comme eux.
        Je me fous des autres. Je ne pense qu’à toi. Bandes-toi. Reste ce que tu es encore.
Choisis un équilibre entre l’officier qui répondait à son commandant : « Oui, vous pouvez
compter sur moi », et le garçon que j’ai élevé et qui est mon fils. (…)
        Maman a été aussitôt porter un télégramme pour toi afin de t’assurer de ma présence
à tes côtés, et elle a voulu s’associer à moi.
        Ton récit – ton rapport plutôt – était vivant, intéressant, hélas – un bon document. Sois
tranquille, sans ton autorisation, je ne le rendrai pas officiel. Seul Mr. Lévêque [directeur
commercial adjoint chez M.], hier soir, en a pris connaissance. Il était en tous points
d’accord avec nous, et, comme nous, écœuré.
        « Que pouvais-je faire ? », écris-tu. Evidemment… Tout ce que tu racontes, je le
savais à l’avance. Je savais que tu verrais ces horreurs et tu en verras, et qui sait en feras
d’autres. Cette prescience entrait pour une bonne part dans le chagrin que j’ai eu de te
quitter.
        Salauds ! Torturer physiquement encore… mais atteindre un père par son fils… ah !,
les salauds ! Tirer sur des femmes et des enfants ! Les salauds ! Et toi, mon Fils, acquiescer,
obligé d’acquiescer ! Et tu veux améliorer la société ! ! ! ! ! Impossible tant qu’il y aura des
hommes qui par leur comportement ou leurs idées approuveront le service militaire, et ce qui
en découle. (…)
        J’admire qu’au milieu des événements que tu as vécus au poste de Bordj-Chahna, tu
aies trouvé sinon le temps du moins la tête à nous écrire si longuement. (…)
        Je t’ai pris un abonnement de deux mois à « L’Express ». Cela te ferait-il plaisir ?

       M. 15/01/56 (de mon père)

        (…) D’avoir été officier, nul doute, t’aura aidé à te trouver. L’important, l’essentiel
est de savoir si cet état t’aura montré ce que tu n’es pas ou ce que tu es. J’aimerais que tu me
donnes tes impressions là-dessus. (…)
        En y repensant, tu as bien fait de nous établir ce récit. Tu as hésité à le faire. Je me
doute pourquoi. Je te suis reconnaissant de n’avoir pas voulu, en définitive, me cacher cet
aspect à la fois grand et honteux de toi-même. Grand par ta sincérité et par ton dégoût.
Honteux par…
        Evidemment il y a « l’engagement » pour ou contre un idéal.

       Pour toi, à ton âge, à l’aube de ta maturité, il ne s’agit pas encore d’un engagement.
Tu as voulu faire, sans trop le savoir d’abord, du service militaire sinon un tremplin du moins
une plate-forme d’où tu allais porter ton premier jugement sur la société, sur la vie et sur
l’homme.
       Le décor ? Je l’aurais voulu autre pour toi. Mais justement parce que tu connaissais
mon hostilité à ce monde singulier, le premier des mondes où tu allais pénétrer, justement
pour affermir ton indépendance à mon égard et mettre un terme à mon influence, à ce monde
tu décides de te donner… poursuivant, comme pour un essai de toi-même vis à vis de toi-
même. Tu pensais bien que j’en souffrirais ; mais tu passas outre.
       ET TU EUS RAISON. Le tort a été de t’obstiner, après un an de service, à me défier.
(…)
       Une fois libéré, en ton for intérieur, tu jugeras ou que j’avais tort ou que j’avais
raison. Il ne sera plus question alors de te poser à mon égard, sur cette question cruciale
pour moi, des conclusions nègre-blanc. Non. Tu penseras en définitive : il avait tort ou
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956    16/42
raison.

        Lundi 13h30 (16/01)
        A l’instant nous recevons ta lettre des 9,10-11/1 postée le 12 à Taher.
        Je suis profondément dégoûté. Depuis un an je devinais les horreurs qui devaient se
passer là-bas. Mais de te savoir y participant et, par ton silence, complice, me bouleverse.
        Tu t’endurcis, avoues-tu. Déjà tu n’avais pas trop tendance à être dur. De
durcissements en durcissements, tu deviendras vraiment un être inhumain. Tout cela
dépendra du temps que tu resteras là-bas, et du nombre de scènes de sauvages auxquelles tu
assisteras.
        Méfies-toi ! Chacun de tes renoncements et de tes trahisons à ton éducation t’ont mené
où tu es, à ce que tu fais, à ce qui t’écœure encore. Pourquoi faut-il déjà que des articles de
presse soient nécessaires « pour te confirmer à toi-même qu’ils abusent et ont tort » ? ? Ta
conscience ne suffit-elle plus déjà à t’en assurer ?
        Méfies-toi. Tu ne dois pas t’endurcir mais pleurer intérieurement. Tu dois souffrir de
ce que tu vois, sinon tu es perdu. Tu n’as plus foi en moi, hélas !
        Ne te méprends pas, mon petit. Je lis sous les lignes ton désarroi et cette émotion
sainte que tu refoules pour leur ressembler. Je te sens profondément douloureux. Ne te durcis
pas ! Il ne suffit pas de ne pas « excuser », mais il faut blâmer. « Il est lâche, disais-tu, de fuir
les responsabilités ». Je te répondais : ça dépend à quoi elles entraînent. Là encore, j’avais
raison. C’est vis à vis de toi-même aujourd’hui que tu es responsable, et presque lâche. Il te
faudrait là-bas Pascal plutôt que Montaigne, cet homme au cœur sec.

          Chekfa, 14/01/56

        Je demeure très sensible aux problèmes humains ; le fait d’être lieutenant ne
m’empêche pas d’être un homme. Sans doute comprendras-tu mieux ainsi que je ne puisse
demeurer toujours identique à moi-même. Certes, mon caractère, mes opinions se seront
nuancés, mais, au fond, je serai toujours ton fils. Et tu le sais, malgré tes craintes. (…)
        Je ne tiens pas du tout à éviter de penser. Il ne s’agit pas d’agir comme l’autruche,
mais de saisir à bras le corps les événements. Est-ce une attitude d’homme de fermer les yeux
? De nier les réalités ? Et c’est à toi que j’écris cela. Voyons, as-tu donc tellement changé ?
        (...) Je suis seul, ce soir, dans une petite pièce de passage ; je me coucherai tout à
l’heure sur un lit de camp, sans matelas ni paillasse, avec une couverture et ma capote par-
dessus, sans traversin ni oreiller sinon mon pantalon plié en quatre. (…) Tout à l’heure, à
table, nous chantions des chansons de marche, et j’y allais de bon cœur, et, tout à coup,
pensant à vous, mon sourire se figea, mon regard se perdit dans le lointain, la chanson
s’envola de mes lèvres… (...) Vivre, ce n’est pas seulement jouir, mais aussi lutter. Lutter
pour le bonheur, pour la justice, pour une réalisation aussi parfaire que possible de soi. Il faut
être fort et courageux pour goûter au bonheur. Avoir beaucoup d’emprise sur soi-même,
savoir ordonner son existence en quelque siècle que ce soit. Je suis officier ; cela, au fond, n’a
pas plus d’importance que si je ne l’étais pas. Il s’agit de savoir distinguer entre ce qui est
social et personnel. Etre officier pour moi, c’est comme être maire de Bordeaux pour
Montaigne. En un sens, refuser d’être officier – comme pour Montaigne refuser d’être maire –
serait une sorte de lâcheté. Je t’ai déjà dit cela. Je voudrais que tu comprennes dans quel esprit
je parle. Accepter des responsabilités et les assumer. Sans compter que cette position me
permet de pénétrer davantage au sein de la société militaire et de la juger. (...)

        Demain, grande opération PACIFICATRICE contre les fellaghas. L’armée ne sert à
rien ici sinon qu’à dresser encore plus les indigènes contre les européens. Seule une solution
politique mettra un terme à l’insécurité, au meurtre, aux rapines, aux vengeances.

          Chekfa, 16/01/56

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        (…) Hier, dimanche très calme que j’ai passé à lire et à dormir. J’ai terminé le livre sur
la pédagogie. J’en suis maintenant à celui qui étudie la psychologie des enfants et des
adolescents. J’espère l’avoir fini avant mon départ d’ici. Ces journées que je passe, seul, sont
de véritables journées d’étudiant. Quand je serai de retour à Djidjelli, il n’en sera plus de
même. (…)
        Au point de vue militaire, il y a eu hier matin une vaste opération d’un bataillon et
demi à dix kilomètres d’ici dans la forêt des Juddets. Elle n’a pas donné grand chose. En
réponse à cette opération, une nouvelle grenade a éclaté à Taher cette après-midi. Il n’y a pas
à dire, mais les « rebelles » se moquent bien des Forces de l’Ordre ! Dans les postes où je suis
passé et dont je vous ai raconté les histoires respectives j’ai appris que les interrogatoires se
poursuivaient. Aucune opération analogue aux précédentes n’y a été lancée encore. Mais ça
viendra certainement. Donc de nouveaux morts, d’autres exactions en perspective. Et il en
sera ainsi tant qu’une solution n’aura pas été trouvée.
        A signaler également que je feuillette le dictionnaire Quillet. Quelques remarques sur
notre langue ne font pas de mal. J’avoue que j’éprouve une certaine difficulté à concentrer
mon attention. Manque de pratique, assurément. Est-ce la vue des pupitres – je vous rappelle
que la troupe est logée dans une école abandonnée par les élèves – qui m’incite à l’étude ?
Qui sait ?
        Ah ! J’oubliais. J’ai pu entendre sans être dérangé au poste de la popote d’ici le
deuxième concerto pour piano de Beethoven.
        A bientôt. Bon courage à vous deux.

       Chekfa, 17/01/56

        Cette après-midi je suis allé à Djidjelli, profitant d’une liaison. J’en ai profité pour
envoyer un télégramme : « Tout va bien. Baisers. André ». (…) J’ai reçu aussi deux colis.
J’en ai fait un inventaire hâtif. Mais pourquoi m’avoir envoyé le passe-montagne ? Quand on
n’est pas dans la montagne, on se promène en chemise dans la journée. Merci aussi pour le
télégramme. Tout cela s’est apaisé. Sur le coup, j’ai été assez bouleversé. (…)
        Note bien que je refuse à croire que j’ai été contaminé par l’armée.. Evidemment, les
premiers jours de mon retour définitif, je vous apparaîtrai tout imbibé d’attitudes, de paroles,
de pensées déplaisantes et nouvelles pour vous chez moi ; mais elles disparaîtront. Je vous
reviendrai différent de ce que j’étais, mais non pas sali. On évolue. Je saisis difficilement que
je puisse être perdu (puisque tu me parles de « sauvetage »). Précise-moi les traits qui te font
me juger tel. (…)
        Je n’abattrai jamais un homme en dehors d’un cas de légitime défense. Il ne me plaît
pas que tu en doutes. Je préférerais me faire sauter la cervelle. A moins que le sentiment de
vengeance ou de peur ne paralyse ma raison. Dans lequel cas je serai un homme sans volonté,
un déséquilibré. Mais froidement, jamais. Car j’ai une morale, celle de Camus, de Saint-
Exupéry. « Compter sur moi » doit s’entendre que je ferai au mieux pour ceux qui me sont
confiés. Mais ne doit pas s’entendre que je me ferai bandit. Ce « devoir » dont tu te moques
n’est pas celui inscrit dans le Règlement, mais celui que je juge de moi-même devoir être
accompli non contre quelqu’un mais pour quelqu’un. Il ne s’agit pas de servir un
Gouvernement, une Patrie, mais des hommes, qu’ils soient Français ou Arabes. Et je me
reproche – je n’y ai pas pensé sur le moment (c’est ma seule excuse) – de ne pas avoir été
porter à boire à cet homme qu’on allait martyriser et tuer pour le faire parler. Je ne suis peut-
être pas un révolté, mais, dans la mesure de mes forces, je me conserverai fidèle à mon idéal.
(…)
        Je vois la situation telle qu’elle est. Je me reproche mon hypocrisie et en souffre. Mais
je ne peux pas crier, gueuler ce que je pense. Je ne suis pas un Jésus. Mais seulement un jeune
homme. Ce n’est pas ici qu’il faut parler. Tu sais où, toi. J’ai failli écrire au Monde au sujet de
Bordj-Chahna et de Bordj-Tahar : je m’y suis refusé. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas le droit
de le faire à cause de ma position actuelle. Qu’en penses-tu ? Réfléchis et ne suis pas la
première impulsion. Et malgré tout, oui, je veux améliorer la société. Et encore plus
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     18/42
violemment. (…)
        Et j’y tiens à ma solde de soldat germain : « le prix du sang algérien ». Nom de Dieu
de nom de Dieu ! Les cochons ! A signaler (entre parenthèse) que mon grade facilite mes
enquêtes et tu comprends pourquoi. Tiens, voici un renseignement de plus à l’actif de l’armée
: il y a trois semaines, accident d’arme : un soldat tue un camarade et en blesse deux autres
dont un gravement. Au lieu de le garder sur place en attendant un hélicoptère, on a préféré le
descendre tout de suite : moins de responsabilités pour le chef de poste ! Il est donc allé en
GMC (camion militaire General Motor Company) de Borjd-Chahna à Taher, de Taher à
Djidjelli, de Djidjelli à Sétif. Résultat : il est mort, alors qu’il aurait pu être sauvé. Chapeau,
messieurs.
        Merci beaucoup pour « L’Express ». J’allais me décider à le faire. Veux-tu m’abonner
pour trois mois à la Sélection hebdomadaire du « Monde » ? Merci. (…)
        Ne t’inquiète pas pour les télégrammes. Mais sache qu’à Djidjelli, tant que je serai à la
Compagnie, il n’y a aucun danger. Je te le certifie. Je reconnais que dans les postes, il n’en va
pas de même. Ne t’inquiète pas ; j’ai toujours des grenades sur moi : c’est très efficace.
J’essaierai aussi d’avoir une carabine qui est plus efficace qu’un ridicule pistolet inutile à plus
de 25 mètres. Ne t’inquiète pas, car, en cas d’embuscade, je me défendrai.
        Peux-tu te renseigner discrètement à l’Express sur la possibilité – sans pénalisation –
de leur communiquer les renseignements que je t’ai dits (Chahna , Tahar et autres) si tu les
juges d’un intérêt quelconque. Fais au mieux. Je sais que tu es plus apte que moi à ces choses.
Le débrouillard !
        Et bonsoir. Je suis crevé !

       - Un petit fait pris au vol : en Allemagne, il était rare qu’un sous-off paie à boire à ses
hommes. Ici, c’est assez courant. Tu comprends pourquoi ? J’ai entendu dire qu’il arrivait
qu’une section apeurée abandonne ses chefs. Et les pauvres sous-lieutenants se font trucider.
C’étaient des officiers de carrière. Nuance

       Djidjelli 19 janvier 1956

        Me voici enfin à Djidjelli : la tournée de reconnaissance est terminée. Ouf ! Comme je
te le disais dernièrement : une fois ici, il n’y a plus de danger. Je t’écris avec sur Paris-Inter le
concert de Mozart : petite Musique de Nuit. Souvenirs. Ah ! Voici qui est d’importance : je
dois me rendre à l’hôpital de Sétif ou de Constantine. Le docteur m’a envoyé un billet
d’hôpital ainsi libellé :
        « Sera admis à l’hôpital en observation : état général médiocre :

            - au cours de l’été 1955 diarrhée aiguë fébrile (40°) accompagnée de melena.
            - Depuis troubles digestifs, pesanteur postprandiale ( ? ? ), sensibilité douloureuse
    hépatique
            - Le 28 novembre 55 à la radioscopie, immobilité de l’hémidiaphragme droite.
    Image linéaire horizontale de l’hémicoupole avec pincement du sinus
    cortodiaphragmatique droit. »


        [En fait, j’avais été si traumatisé par ce que j’avais vécu pendant ces reconnaissances
auprès de compagnies de fantassins dans les montagnes, que j’avais eu un accident
allergique avec perte de connaissance pendant 20 minutes, du moins est-ce la raison que je
suppose pour cette indisposition.]

       Je vais faire mon rapport sur les reconnaissances et je pense partir à l’hôpital au
premier convoi, soit dimanche ou lundi. Dès que j’arriverai, je télégraphierai. Mais surtout ne
crois pas à un accident. Ainsi je vais être mis en observation une huitaine de jours
probablement. On me prendra des radiographies détaillées ou peut-être me fera-t-on suivre un
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      19/42
traitement. A signaler que le médecin a porté sur le billet d’hôpital : maladie contractée en
service commandé. Ce qui a son importance. Comme il va de soi, je te teindrai au courant.
Mais surtout pas d’affolement. Puisque la machine est en branle, tu peux croire que je ferai le
maximum pour qu’on s’occupe de moi. Le seul petit ennui est que je ne peux pas emporter
mon poste. Mais c’est un détail.

         J’ai rencontré au dernier poste que j’ai vu aujourd’hui à Ouled Askeur un capitaine
humain et intelligent. Son poste se trouve dans une école. Il s’est arrangé pour que les cours
se poursuivent. Actuellement, il a 40 élèves de 6 à 14 ans. C’est normal. Mais ce qui est
mieux, c’est qu’il a mis un de ses sous-officiers qui connaissait l’art de faire des tapis à la tête
d’un atelier-école où les jeunes gens de 14 à 18 ans peuvent venir apprendre. « L’avantage est
de les instruire et surtout d’éviter qu’ils n’aillent n’importe où : ceux qui sont là, je suis sûr
qu’ils ne sont pas de l’autre côté. » Réflexion pertinente. D’autre part, il se refuse à toute
mesure d’intimidation. Il étudie l’histoire de sa région pour mieux comprendre son esprit.
Ainsi il connaît les rivalités ancestrales et joue adroitement sur elles pour recueillir des
renseignements. Il invite les chefs de villages à des repas ; il est reçu par eux. Il veut créer un
climat de confiance. « Il faudra des mois pour arriver à mon but, dit-il, mais je suis sûr d’être
renseigné. Je pourrai un jour aller partout dans mon « quartier » tranquille. » Enfin, il a dit au
lieutenant de La Ferté (le chef du poste de Bordj-Tahar) : « ce n’est pas dans mes façons de
tuer les suspects, méthode peu honorable. Tant que je serai ici, rien de tel ne se produira. » Le
lieutenant n’a rien répondu et a encaissé. Ceci prouve bien que la personnalité du
commandant de poste joue pour beaucoup. Et cependant il a eu au cours d’un engagement, il
y a deux jours, deux morts et trois blessés. Il ne se vengera pas bêtement, lui.

       Le 20.
       Je vais expédier cette lettre. Je répondrai à la tienne dans la prochaine. Je manque de
temps pour l’instant : ne m’en veut pas.
       Merci pour les deux colis : leur contenu est varié. Le cake était délicieux et frais.


Djidjelli, 3 février 1956

Hier j’ai dû interrompre de t’écrire. Il faisait trop froid. Le vent soufflait violemment ; il y
avait de nombreux courants d’air dans la baraque. Je me suis caché dans mon lit, la tête
enfouie sous les couvertures. Aujourd’hui, le ciel se dégage un peu. Mais il vente toujours très
fort. Si tu voyais la mer ! Sur la digue il se jette des vagues hautes de deux étages au moins.
Ce matin, il y avait un peu de neige. Et cependant nous sommes au bord de la mer. Vous
devez avoir froid en France : -20° dit-on à la TSF. J’ai difficile de vous écrire, car la pièce est
petite et nous sommes plusieurs dedans, tassés autour du poêle.

Je poursuis la lettre commencée à midi. Il n’y a pas eu de courrier ce soir. Une avalanche
provoquée par la neige a obstrué la route de Bougie, d’où vient le courrier par avion. Celle-ci
en sera peut-être retardée ainsi que la précédente.
L’esprit décidé avec lequel le gouvernement semble vouloir aborder les grave problème
algérien est de bonne augure. Les décisions qu’il prendra n’anticiperont pas ma libération,
mais elles peuvent mettre fin au climat de terreur qui s’étend de plus en plus. Comme je n’ai
pas plus de contacts avec la population française d’ici qu’autrefois avec les Allemands, je ne
peux pas te donner des renseignements d’ordre politique.

Je me suis acheté cet après-midi un matelas pneumatique (5.000 frs) qui est plus confortable
qu’une mince paillasse. Ce qui m’a décidé c’est l’idée qu’il pourra être utile pour toi si nous
partons en randonnée cet été ou plus tard.


Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     20/42
Je peux t’écrire à l’ai se ce soir car toute la bande est sortie pour le cinéma ou le bordel ; ils ne
sont pas décidés sur le but de leur sortie. On a beaucoup insisté pour m’emmener, mais je
préfère t’entretenir. Ces sorties ne me disent plus rien.


Djidjelli, 6 février 1956

Pour quelqu’un qui s’était promis de t’écrire souvent, tu vas penser que je ne tiens pas ma
promesse. Le dimanche étant en principe jour de repos j’aurais dû t’écrire. Malheureusement
hier matin il y eut exercice d’alerte comme si les alertes réelles ne suffisaient pas ! Et
inspection du colonel d’ici. L’après-midi j’ai passé mon temps à composer et à taper à la
machine à écrire une Règlement pour la Popote. Le soir je suis sorti – ma deuxième sortie à
Djidjelli depuis que j’y suis. Je suis allé voir au cinéma un film idiot. Aujourd’hui travail
quotidien : à savoir opération de débroussaillage autour du camp. Beulque ayant acheté « Le
Vieil Homme et la Mer », je me suis mis à le lire. La santé est toujours bonne. Je suis toujours
mon petit régime : peu de vin, peu de cigarettes. Et j’ai l’impression que cela me fait du bien.

Je n’ai pas tenu à mes hommes le discours que tu aurais désiré me voir leur prononcer. Je leur
ai seulement narré les récits de Bordj Chahna et de Bordj Tahar comme je vous l’ai fait. Ils
étaient presque tous aussi dégoûtés que moi.

Djidjelli, 8 février 1956

En effet, il y eut des combats à Bordj Tahar. Un sergent et un aspirant – que j’ai connu au
cours de mes tournées – y ont été tués, ce que ne mentionne pas ton journal. Deux sections de
la Compagnie sont parties trois jours comme renfort. La mienne est restée ici, puisque j’étais
à l’hôpital. Tous sont bien rentrés. Au cours de cet engagement trois sections furent
paralysées, bloquées, quasiment encerclées par près de cinq cents fellaghas. Lesquels
profitèrent de la nuit pour disparaître, car les renforts arrivaient. L’aviation de chasse fut
appelée d’urgence. Le canon tira aussi.

Djidjelli, 13 février 1956

Je prends de moins en moins au sérieux mon rôle d’officier. J’agis comme officier de la
même façon que le fait un deuxième classe comme deuxième classe. Il y a un travail à faire, je
le fais faire comme je le ferais, deuxième classe, avec cette différence qu’au lieu de
l’exécuter, je le surveille. Mais je n’en fais pas plus. Et tout ceci indépendamment du fait
qu’être officier me rend l’existence moins dure, car il n’est pas plaisant de monter la garde
quand il grêle ou quand le vent souffle violemment.

Djidjelli, 15 février 1956

Je passe mes journées à travailler avec les gars : mes mains sont pleines d’ampoules. Ainsi le
temps s’écoule plus vite. Ainsi je suis moins officier, simplement un directeur de travaux qui
met la main à la pâte.

À signaler que ceux de la Métropole n’aiment pas les Français d’Algérie. Lors d’une
manifestation à Djidjelli – dans le genre de celle d’Alger lors de l’arrivée de Guy Mollet, mais
en plus petit – les soldats ne se seraient pas refusés à « maintenir l’ordre » fut-ce contre des
Européens.

J’ai remarqué que les petites blessures que l’on se fait ici (égratignures par exemple) se
cicatrisent moins rapidement, qu’une simple piqûre d’épine s’envenime facilement.

Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      21/42
J’ai terminé « Le Vieil Homme et la Mer ». J’ai été étonné de voir qu’avec si peu d’éléments
Hemingway ait réussi un aussi joli conte. Je viens de commencer « La Puissance et la Gloire
».

Djidjelli, 15 février 1956

Tu me crois dur, officier, et je le suis si peu et si rarement. Par exemple : pour faciliter les
tâches de commandement, j’avais envisagé d’obliger les sapeurs de ma section à coucher par
escouade ; j’avais même pris des dispositions pour cela. Mais devant leurs protestations – car
je suis si proche d’eux (autant que je le peux sans aller jusqu’à bafouer ce qu’ils reconnaissent
comme inaliénable chez un officier pour la plupart – et ne t’étonne pas outre mesure de cela,
tu dois comprendre ce que je veux dire ; « les galons », hélas !) qu’ils ne me cachent pas leurs
réactions – j’ai abandonné. L’officier en moi a cédé sur l’ami. Je suis tel que je voudrais être
tout le temps avec eux, manger, dormir, travailler, rire, râler avec eux. C’est comme un besoin
chez moi de jouer une sorte de « bon apôtre ». Certainement as-tu remarqué ce côté à la fois
paternaliste et genre directeur de conscience chez moi.

La QUILLE approche. Les 54/1 sont libérés dans un mois. Nous, les 54/2, pensons l’être vers
fin mai.

Djidjelli, 17 février 1956

Par suite de la pluie, nous n’avons rien fait aujourd’hui. J’ai passé mon temps à m’occuper du
feu, à lire l’Express et à terminer « La Puissance et la Gloire ». L’Express me déplaît par sa
partialité évidente. Les articles intéressants sont assez rares. Je ne m’y réabonnerai pas.
Malgré tout je suis très heureux de le lire car il me tient au courant. « La Puissance et la
Gloire » est un livre à lire quoiqu’il ne me semble pas un « grand » roman.

Djidjelli, 27 février 1956

Je passe mon temps au camp à de menus travaux. D’autres sont en vue à Djidjelli ou ailleurs,
mais on n’a pas de matériel. Je suis donc très tranquille. Je ne me fatigue pas. Mes journées se
passent à travailler sur le chantier quelque temps, à venir m’allonger pour écouter un concert
ou lire, puis à retourner sur le chantier et ainsi de suite. En un sens, je suis plus tranquille
qu’en Allemagne. La reconnaissance de piste Chekfa–Bordj Tahar est faite par un copain qui
s’y connaît dans la réfection des pistes. En effet, j’ai dit au capitaine que je n’y connaissais
rien et que je déclinais toute responsabilité si je faisais des bêtises. Alors il en envoie un autre.

Djidjelli, 29 février 1956

Mercredi après-midi : jour des douches, du nettoyage du linge, des armes, etc. Jour où les
jeunes militaires travaillent comme des ménagères. Pour les chefs de section, c’est le jour où
l’on descend en ville se laver, regarder les étalages, boire un coup, noter les films qui se
jouent dans la semaine. Il fait beau.

La Compagnie est à Djidjelli. Une section, celle de Beulque, travaille à l’aménagement d’une
chaussée submersible à 15 kilomètres d’ici. Il part le matin, mange sur le chantier et rentre le
soir. Le chantier est en plaine, donc rien à craindre. Les deux autres sections travaillent au
camp même ou fournissent la garde et l’escorte de Beulque. Il peut se passer quelque chose à
Taher, je ne bouge pas. Cela n’empêche pas que la situation empire de plus en plus. Chaque
soir je prends les informations ? Quelles mesures va-t-on prendre au point de vue militaire ?

Djidjelli, le 5 mars

Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      22/42
Voici les raisons – qui n’en sont pas à proprement parler – qui m’ont pris du temps et m’ont
fait reculer jusqu’à aujourd’hui la réponse à vos lettres :
- reconnaissance samedi à Texéna (25 km de Djidjelli vers l’intérieur) : tout s’est bien passé.
J’y ai été le témoin d’une belle scène guerrière : l’enterrement très simplifié d’un fellagha tué
les armes à la main. Enterrement qui consiste à balancer le cadavre tout nu dans l’eau d’un
oued d’une hauteur de 50 mètres. Inutile de te donner des détails. C’est trop banal, mais
terriblement écoeurant aussi bien du point de vue physique (dégoût) que moral (l’homme
traité pire qu’un animal).
- hier après-midi passée sur la plage, baignades, bains de soleil. Je me croyais en vacances. Ne
t’inquiète pas sur cette sortie : toutes les précautions étaient prises.
- hier matin, grasse matinée.

Tu t’étonnes que je « reconnaisse enfin » l’emprise du mécanisme psychique de l’armée. Mais
– si je ne l’ai jamais dit – je l’ai toujours pensé. Il fallait me faire davantage confiance ! Il fut
des époques où je t’apparus comme pris au piège, mais je me suis vite ressaisi. Plus je vais
d’ailleurs, plus je me persuade qu’un officier ne vaut pas plus qu’un deuxième classe et
qu’être l’un ou l’autre n’importe guère au fond quand on sait conserver son intégrité. Intégrité
que j’aurai plus souvent l’occasion d’affirmer étant officier, car la liberté qu’on lui laisse la
favorise à condition de savoir l’utiliser.

Il y a peut-être un « changement » en moi. Je crois plutôt une évolution. Je reprends le dessus
: je m’engueule avec le capitaine. J’ai déjà récolté quatre jours d’arrêt et compte bien en avoir
davantage. J’en fais le moins possible et en fais faire encore moins… la quille, bordel ! ! Je ne
m’abstiens qu’au strict minimum. Et j’avoue que je me fatigue moins ici qu’en Allemagne si
bien que Beulque et Touchard se tapent en ce moment, l’un un pont, l’autre la réparation de la
route Chekfa à Bordj Tahar (que j’aurais dû faire). Je reste le seul en ce moment à Djidjelli.
La reconnaissance de samedi m’échut donc : reconstruction d’un petit pont. Heureusement
que les Ponts & Chaussées avaient prévu les travaux à faire, sinon je n’aurais rien pu
préconiser. Aller à Texéna fut une belle balade, très blindée d’ailleurs ; c’était comme si nous
partions pour une opération… contre des fusils de chasse !

Djidjelli, 11 mars 1956

Le convoi qui emmène les 54/1 libérables vient de partir ce matin à six heures. Je suis content
de les voir partir : ainsi le prochain départ sera pour nous, les 54/2A. On parle dans les
coulisses d’une date assez rapprochée. J’écoute, mais n’espère pas.

Depuis deux jours la Compagnie est en effervescence : arrivée des nouveaux, départ des
anciens. Evidemment, il y eut un peu de bordel pour fêter le départ. Je ne pouvais pas faire
autrement que d’y participer, ce qui m’a donné l’occasion de me débonder un peu. Mais mon
attitude n’a pas plu au capitaine qui m’a mis aux arrêts de rigueur pour huit jours. Jamais
punition ne me fit autant de plaisir. Il a gueulé, parlé de forte tête à mon sujet et ne s’est pas
caché pour me le dire. Il m’a menacé de m’envoyer à Elmatten (au sud de Bougie) et de me
casser. Remarque qu’il a la parole facile et la menace encore plus. Toujours est-il que je
m’amuse beaucoup de le voir. Tu penses à 50 au jus, sinon moins.

Djidjelli, le 13 mars

L’arrivée du nouveau lieutenant, officier adjoint, nous a délogés. La façon dont s’est passé le
déménagement fut assez curieuse : on emmena mes affaires sans prévenir ; elles n’étaient pas
rangées ; tout a été mélangé et dans la nouvelle chambre c’est un fouillis indescriptible,
d’autant qu’il faut refaire les étagères, confectionner une penderie (nous n’avons pas
d’armoire), se faire une espèce de table de nuit, et… D’autre part, je rentre chaque soir du
chantier (ex-chantier de Beulque) assez fatigué. Hier, je me suis couché à sept heures, de dépit
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      23/42
de voir la façon peu délicate de nous traiter. J’ai la section de Beulque en plus sur les bras, si
bien que je suis à la tête d’un chantier de soixante hommes. C’est quand même beaucoup
alors qu’il y a deux officiers qui ne font rien ou presque, le capitaine et le lieutenant en
second. Excuse-moi de vous parler de tout cela, c’est pour vous mettre dans l’ambiance. Ce
n’est pas de sitôt qu’on me verra lever le petit doigt pour eux.

Djidjelli, 14 mars 1956

Malgré le peu de confort qu’on y a, je t’écris du chantier. Il est midi. Nous attendons le
camion qui nous apporte la « graille » (le manger). La TSF marche (car je l’apporte tous les
jours au chantier pour les heures de repos). J’ai dû te dire déjà combien c’est agréable
d’écouter de la musique en plein air. Nous sommes la plupart torse nu. Ce chantier est
épatant, car on y est libre et tranquille. En effet, il est dégagé et il n’y a aucune crainte de
surprises.

Quant aux raisons profondes de ma volte-face (si on veut), je ne saurais les dégager. Je suis
revenu sur les satisfactions égoïstes que peut donner une troupe sous ses ordres, qui défile, qui
travaille, etc… Ma seule satisfaction est de faire en sorte de les emmerder le moins possible.
Voici la graille.

Le soir
Je viens d’avoir avec le capitaine une sévère engueulade. Je n’aurais jamais cru que les
hommes eussent pu avoir une mauvaise foi aussi visible. Même devant des faits vérifiables,
ils nient. Je suis trop énervé, ce soir, pour pouvoir t’en écrire plus. Ces scènes sont très
pénibles, mais je me félicite quand même de les vivre pour l’expérience qu’elles procurent. Je
me réjouis aussi que ma position d’officier me permette de tenir tête même auprès d’un
capitaine. Un deuxième classe ne pourrait pas le faire. C’est pénible aussi d’être victime de
l’injustice. C’est un apprentissage d’homme, tel que je ne l’attendais pas de l’armée, mais tel
que je suis quand même heureux de le faire. Je n’arrive pas à surmonter mon dégoût. Je reste
assis sur mon lit sans même arriver à me décider à me déshabiller, à me coucher. Vivement la
fin de ce triste théâtre !

Djidjelli 15 mars 1956

Je t’écris comme hier du chantier. La seule différence est qu’un sapeur eut l’idée ce matin
d’apporter sa petite table, si bien qu’il est plus aisé d’écrire.

Djidjelli 21 mars 1956

Depuis quelques jours je me partage entre le chantier et l’arrangement de la piaule. Le
chantier est fini maintenant. Me voici donc à travailler de nouveau au camp Chevalier.

Beulque est chez lui depuis samedi dernier. Voici comment s’est passé son retour afin que tu
te rendes compte qu’il en sera de même pour moi probablement. Départ d’ici le 11 sur Kerrata
où il est resté deux jours : réintégration du paquetage, à l’exception d’une tenue pour le
voyage et de quelques menus objets. Le 13 en route pour Sétif et ensuite sur Alger d’où il
repart le 16 sur le « Kairouan ». Arrivée à Marseille où il ne reste que quelques heures
(toujours en militaire et en groupe, ceux qui habitent la Provence n’ont même pas pu rentrer
directement de Marseille) pour aller sur Le Mans. C’est là qu’il a passé la visite de libération
et où il rend ses dernières affaires militaires. Au Mans il n’est resté que quelques heures. J’en
tire les conclusions suivantes pour ma libération prochaine (nous pensons en être à 23 au jus,
en effet sur l’état trimestriel d’effectifs envoyés à l’avance - prévisions - les 54/2A ne sont pas
portés ; d’autre part tout est prêt pour notre départ, on n’attend plus que l’ordre ; enfin les
nouveaux arrivés en remplacement des 54/1 – et qui viennent d’Angers – ont dit qu’une
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     24/42
nouvelle fournée était déjà désignée au moment de leur départ pour l’Algérie à un mois
d’intervalle), j’en tire donc les conclusions suivantes : une semaine environ après notre départ
d’ici je serai au Mans. C’est donc là plutôt qu’à Marseille – où on ne fait que passer – que tu
devrais te trouver au cas où tu le pourrais. Je n’ose trop insister sur ces 23 au jus, mais la
chose paraît assez probable.

Les récentes mesures prises par suite de la délégation des Pouvoirs Spéciaux commencent à se
faire sentir. Pendant toute la journée d’hier cinq hélicoptères Sirkowski (transport de troupes
de combat) ont fait la navette sans arrêt entre Djidjelli et la montagne. Il y a une importante
opération encours. Cela se traduit pour nous par une section en alerte, c’est-à-dire prête à
gicler sur le champ en cas de besoin. Ensuite le couvre-feu est à neuf heures au lieu de onze
heures du soir. On est obligé de sortir en armes. Enfin dimanche matin on s’est levé à quatre
heures pour aller avec d’autres troupes encercler un village proche d’ici pendant que les
gendarmes le fouillaient. Tout s’est fort bien passé. Malgré les précautions prises, les Arabes
étaient prévenus et la fouille s’est révélée infructueuse.

Je me suis fait un camarade parmi les deuxièmes classes. Nous sortons de temps en temps
ensemble. Par sortir, j’entends un tour au foyer, un tour en ville. Ainsi dimanche nous avons
mangé en ville, ensuite avec d’autres rencontrés, nous sommes montés au bordel. Tous ont «
monté ». Malgré leur insistance, je suis resté en bas. Que veux-tu, c’est écoeurant. Tu n’as
même pas le temps de boire une bière que ton copain a eu le temps de satisfaire son besoin en
sept minutes (« la passe » pour 450 frs). Ensuite la fille qu’il a baisée passe au suivant. Une
ou deux attirées par les galons m’ont peloté audacieusement. Pour m’en débarrasser, je leur ai
demandé s’il y avait des garçons ; sur leur réponse négative, j’ai dit : « Ce n’est pas un bordel
complet ». Et tout le monde de rire. Les filles m’ont foutu la paix après.

Ce camarade – qui va de temps au bordel et est fiancé – est un Polonais qui a vécu jusqu’à
seize ans en Pologne chez ses grands-parents, alors que son père et sa mère étaient en France
depuis sa naissance. Il les a rejoints à l’âge de seize ans. On se tutoie. Pour lui, ça été difficile
à cause de mon grade, d’autant plus que je suis son chef de section. Il ne me tutoie que
lorsqu’on est seul. Devant les autres il reprend ses distances. C’est amusant. On est assez
souvent ensemble puisqu’il est le chauffeur de ma (!!) jeep. Tu ne peux pas savoir ce que cela
fait du bien d’avoir un copain qui n’a pas le même grade que vous. Mais ce fichu grade pose
des difficultés !

Evidemment la situation s’aggrave, mais le Génie est assez à l’écart quand même. Au fond, je
me demande ce que notre Compagnie est venu faire ici : en trois mois nous n’avons fait qu’un
pont, arrangé une piste endommagée, scié des arbres, posé des barbelés sur deux kilomètres.
Ce n’est pas lourd. Je suis loin de m’en plaindre. Au sujet de l’armée : sujet pas intéressant
dont je me soucie de moins en moins. A 23 au jus…

Djidjelli, le 22 mars

Le pardon et la justice. Quand je parlais du pardon, je n’excluais pas la justice. Je crois que la
justice ne peut suffire. Il est des fautes que la justice humaine réprime, et que le pardon efface.
Il peut arriver, en effet, qu’un être tue, pille, viole, poussé à bout par la misère,
l’incompréhension ou l’ignorance. La justice ne peut pas l’ignorer ni ne pas le punir s’il lui
est présenté ; on le juge ; on le condamne ; puis on l’amnistie (sorte de pardon officiel,
d’oubli). Je ne pense pas confondre, comme tu le dis, justice et pardon. Je les considère
comme liés l’un à l’autre, celui-ci donnant à celui-là une note humaine qui peut être omise par
souci d’une rigueur conforme à des traditions. N’oublie que la raison seule ne mène pas
l’homme.


Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      25/42
Il ne faut pas déconner : si j’écoute du Mozart pendant la pose, c’est que j’ai estimé que je
pouvais le faire. La garde est assurée par nous-mêmes. D’ailleurs là où nous avons travaillé il
n’y avait pas de danger. Les environs sont trop dégagés pour qu’il puisse se passer quelque
chose. Il n’est pas question ici de révolte générale. J’aurais tendance à croire que la presse
exagère un peu. A mon avis les rebelles n’ont pas intensifié dans notre secteur leur action,
mais plutôt les « forces de l’ordre » qui s’en donnent à coeur joie si l’on en juge par
l’augmentation très nette des morts et des blessés arabes. S’il y a soulèvement général, ce sera
bien par notre faute puisque nous les poussons à bout. Autrefois, une bande était signalée, on
la laissait évoluer par manque de moyens militaires, à cause aussi de la longueur des
décisions, alors que maintenant en deux heures de temps on est dessus : d’où combats et
pertes de part et d’autre.

Djidjelli 2 avril 1956

Aujourd’hui j’ai fait la grasse matinée et je suis allé manger en ville, me promener sur la jetée,
voir un film comique avec des sapeurs. Je ne peux pas dire que je me suis amusé, disons que
je me suis distrait. Au fond je n’ai rien perdu à la fréquentation des « deuxième classe ».

Les bruits se répandent au sujet de la libération. Il paraîtrait que les Chasseurs 54/2A
préparent leur paquetage pour le rendre, que des troupes de relève arrivent à Kerrata, que d’ici
une quinzaine on serait sur le chemin de retour… Je n’ose pas accorder beaucoup de crédit à
ces nouvelles, comprenant malaisément que l’on démobilise alors qu’il faut des renforts
considérables…

Je suis allé à Kerrata vendredi dernier pour recevoir la réprimande du Chef de Corps sur ma
conduite lors de la libération des 54/1. On a prétendu que j’étais en état d’ébriété, alors que
j’étais plutôt égayé et excité. Mon tort fut de participer en tant qu’officier aux ébats effrénés
des « deuxième classe »…

Djidjelli, le 6 avril 1956.

Nous sommes en plein déménagement. Une seule section reste ici. Tout le reste de la
Compagnie s’en va à Kerrata. Il paraît que nous avons soixante kilomètres de piste à faire
entre Kerrata et Lafayette. Il va sans dire que ce déménagement ne m’agrée pas du tout. Là où
nous allons, le coin a été « pacifié ». Des groupes d’autodéfense ont été créés. Au point de
vue sécurité, il semble donc que nous serons tranquilles. Adresse maintenant ton courrier à
2/20 Génie Kerrata par Sétif (Constantine). Je te donnerai une adresse plus complète
ultérieurement.

Les bruits sur la libération persistent toujours. Normalement, c’est moi qui aurais dû rester ici.
Mais ma libération prochaine m’y empêche. Il n’est pas intéressant de laisser un officier seul
s’il s’en va bientôt ; autant mettre un nouveau. La santé est bonne. Le moral aussi. Malgré
tout, il ne me déplaît pas de voir un autre coin. Je ne savais plus quoi photographier…

Bou Andas 8 avril 1956

Nous voici arrivés ! Je t’écris d’une remorque de GMC où j’ai installé tant bien que mal mon
petit coin. Cette remorque est petite : je ne puis y tenir debout, mais enfin j’y suis seul avec le
poste, éclairé par une petite lampe à pétrole que je me suis achetée.

La journée a été fatigante : nous sommes arrivés ici vers dix heures. Il a fallu poser le barbelé,
creuser les emplacements d’armes, monter quelques tentes et décharger le matériel. Demain,
on commence à travailler sur la piste. Nous sommes à mille mètres d’altitude environ. Le
jour, il fait bon, mais la nuit, il arrive qu’il peut geler. Il faut se faire à tout.
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     26/42
Pour le courrier, il y aura des arrivées et des départs intermittents. On pense que touts les deux
jours environ il y aura une liaison avec Kerrata. De toute façon, je t’écrirai régulièrement, tous
les jours, si possible. Je prévois, en effet, beaucoup de travail : il faut qu’on aille vite. Je ne
sais quand j’arriverai à te répondre.


Bou Andas 9 avril 1956

J’accomplis mon rôle jusqu’au bout, mais avec du calme et quelque peu d’indifférence. Le
travail a commencé sur la piste ce matin. Il continuera demain. Tout va bien.

Bou Andas 10 avril 1956

Que sont les Arabes pour moi ? Que sont-ils pour les autres ? Ceux-ci clament avec
véhémence leur amour de la France. Ils hisseraient le fanion de l’Armée de Libération
Nationale si les Français n’étaient pas à proximité. Tombez entre leurs mains, les terroristes
vous tranchent la tête. Et vous voudriez les laisser faire, ne sévir qu’après, donc trop tard ?
Guérir, c’est prévoir. Tuons-les et ils cesseront. Regardes-les travailler. Ils vont
nonchalamment, hissent avec lenteur et réserve les pierres. En vérité, sont-ce des travailleurs ?
Des paresseux. Ils restent toute la journée à ne rien faire et encore osent se plaindre. Ils sont
nés brigands et mourront brigands. Il est plus facile d’assassiner, de voler que de rester courbé
sur le sol des heures durant.

[J'ai reproduit mes propos de cette époque, quoique je les condamne. Ma seule excuse est ce
maintien sous les drapeaux qui nous démoralise, l'ambiance d'une armée un peu affolée, dont
la puissance militaire ne parvient pas à bout d'une rébellion qui grossit de jour en jour. Mais
que nous importait donc l'Algérie, à nous, ceux de la métropole ? Et, d'ailleurs, voici le
correctif à mon propos désabusé dans la même lettre, un peu plus bas :]

J’ai appris ici combien il est difficile de conserver ses mouvements de tolérance, de justice, de
pardon, en un mot d’humanité lorsque la majorité autour de vous est pour l’emploi de la
manière forte, de l’outrecuidance, du sans gêne et vous conseille en ce sens. Je comprends
combien un chef d’état, isolé, doit avoir d’empire sur lui pour ne pas se laisser convaincre au
pire lorsqu’on peut éviter les trop grands éclats. Le bulldozer passe, des parois s’effondrent.
Sachons limiter les coups de pelle où c’est possible afin que ce pauvre fellah ne perde pas trop
d’arbres. Usons de bonnes et généreuses paroles auprès des sapeurs pour qu’ils comprennent
qu’il est préférable d’aller prendre la terre ou la pierre un peu plus loin au lieu de démolir ces
fragiles murailles qui retiennent un peu de terre arable, si peu pour nous, tellement pour eux
dans une région où tout n’est que pierre. Sachons cependant passer outre lorsque les travaux
l’exigent et efforçons-nous d’inculquer au fellah qui la piste lui sera utile un jour même s’il ne
possède pas de voiture, qu’elle servira au docteur pour soigner ses enfants – mais je ne suis
pas riche, répondra-til. Ici, plus qu’à Djidjelli, on rentre au coeur du problème algérien. Plus
je vais, plus je comprends quels sacrifices nous devrions consentir pour permettre à ces
hommes de devenir Français. Il nous a fallu des siècles, il leur faudra du temps ici, mais
encore plus de pain et du travail. Un bon point. Demain nous travaillons avec cinquante
Arabes. Pour ma part, j’en aurai 25. Cela fait 70 hommes à diriger. On les paye 550 frs par
jour. J’estime que c’est bien pour ici. De tels actes devraient se multiplier. Ce serait une
solution d’attente, de quoi faire patienter. Comme ils le disent, travailler, et nous baissons la
tête, fermons les yeux et mangeons.
Le rappel de 60.000 hommes m’inquiète. Et cependant on parle toujours d’une libération
prochaine. Le 22 on serait déshabillés…

Bou Andas 15 avril 1956
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     27/42
Il ne faut pas m’en vouloir si mes lettres te paraissent quasi indifférentes, atones. Nous vivons
ici comme des abrutis. Ce n’est plus l’existence calme, paisible, régulière de Djidjelli. Toutes
les deux semaines on changera de campement. Au fur et à mesure que la piste avance, on
déménage. Voici, pour que tu en aies une idée, notre horaire journalier :
- Réveil 05h30
- Rassemblement 06h00
- Début de chantier 06h30
- Fin de chantier 11h30
- Déjeuner 12h00
- Début de chantier 13h30
- Fin de chantier 17h30
- Dîner 18h00
Le midi, après le repas, je dors trois quarts d’heure. Le soir je fais ma toilette à la source, je
mange, puis me couche pour t’écrire. Depuis mon départ de Djidjelli, je n’ai pas rouvert un
livre. Nous espérions tous pouvoir nous reposer aujourd’hui dimanche, mais nous avons dû
retravailler sur le chantier, le secrétaire d’Etat aux Forces Armées, Max Lejeune, passant à dix
heures avec les généraux Lorillot, Dufour et Giraud visiter le chantier. On attache une grande
importance à la piste que nous commençons. Pendant la première semaine le général Dufour
est venu trois fois, le commandant autant de fois, et aujourd’hui ce fut Monsieur le Ministre.
Une autre Compagnie de Génie de la 7ème DMR [division mécanique rapide, dont on
reparlera plus loin] va commencer à l’autre bout. Tout ceci pour que tu comprennes qu’on ne
nous ménage pas, que le Commandement est très pressé ; en conséquence, on fonce. Cet
après-midi j’ai dormi trois heures ; puis on m’a réveillé pour partir en reconnaissance. Je te
dis : on n’arrête pas. Vivement la quille. On se crève ici.

Bou Andas, 19 avril 1956

Demain je déménage et vais 15 km plus loin. La piste avance. Il commence à faire
très chaud. Santé bonne. Moral solide.

Bou Andas,21 avril 1956

Je finis par me demander si nous serons jamais libérés. J’ai reçu avant-hier tes articles de
journaux expédiés le 12 d’Avallon. En ce moment à Inter (11h20) concerto grosso de Vivaldi.
C’est notre première journée de repos depuis que nous sommes arrivés sur cette piste. Demain
dimanche, nous travaillons.

Douar Bou Sellam, près d’Aïn Dokar, 22 avril 1956

Le secteur est très calme ; et pour cause. L’artillerie pilonne par-ci, par-là, dix km devant
nous, les avions mitraillent presque chaque jour, l’infanterie nettoie. Dans chaque village que
nous traversons, on est très bien accueilli : évidemment, on embauche.

Mais tout cela et les décisions du gouvernement semblent, comme tu le prévoyais, retarder
notre retour… Puisqu’il en est ainsi, tu peux envoyer du chocolat et autres menus amuse-
gueules pour quelqu’un qui est perdu dans le « djebel ».

On vit ici comme dans un autre monde, si différent des conditions de vie offertes par la vie
normale, que l’on ne peut se retrouver exactement semblable à soi-même par moment. Me
verra-t-on jamais dans le civil directeur de travaux ?

Ce qui me peine le plus, et que je me reproche toujours et souvent, c’est de ne pas lire.
Comme je me sens moins fatigué ce soir, je vais prendre un peu de Montaigne. C’est une
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     28/42
détente, une distraction, comme une aspérité dans un roc à laquelle le grimpeur s’accroche
pour se reposer.

Si fatigué, le soir, que je n’arrive pas à écouter une symphonie en entier…

Vie bucolique : on se lave à la source ou coule un mince filet d’eau, on mange en plein air…

Et je remarque : plus les conditions de vie deviennent précaires, plus nombreuses deviennent
les sympathies ; tous s’entraident ; tous travaillent. Chacun va au boulot sans rechigner,
presque comme si c’était naturel.

Aïn Dokar, 23 avril 1956

Violent orage de montagne cet après-midi : chantier suspendu ; Montaigne ouvert, je suis aux
anges !

20 heures.
Je poursuivais la lecture de Montaigne lorsque deux sapeurs m’apportèrent des piles sèches.
Et je passai deux heures à bricoler les pôles positif et négatif à la recherche d’une possibilité
d’éclairage correct. Malheureusement, je m’aperçois ce soir que mes efforts ne sont pas
couronnés de succès : l’ampoule que j’ai à ma disposition est trop puissante, si bien que la
pile s’use très vite, trop vite.

Aïn Dokar, 25 avril 1956

Je ne suis pas trop fatigué pour l’instant. Mes systèmes d’éclairage par piles sont défectueux :
je suis revenu à l’antique lampe à pétrole, c’est plus sûr. Rien à signaler de particulier, sinon
que je désespère de plus en plus d’être bientôt libéré …

Aïn Dokar, 26 avril 1956

Temps affreux aujourd’hui : pluie, vent. Santé moins bonne : quelques coliques. Notre
nourriture est insuffisante : peu de viande, repas mal équilibrés. Aussi me suis-je décidé à
acheter cinq kilos d’oranges. Un peu de crudités. On mange trop de conserves. Ce
dérangement passager passera vite.

Chaque soir je suis fatigué et tombe de sommeil. Je profite d’une après-midi gagnée sur le
travail interrompu par le mauvais temps. Quelle curieuse région ! Hier à 15 heures, nous
crevions de chaleur : une demi-heure plus tard, nous grelottions : le vent s’était levé et était
glacé. Deux heures après le ciel était couvert et il pleuvait. Envoie-moi une écharpe soit pour
me mettre autour du cou, soit autour du ventre. Je soupçonne que les coliques que j’ai
attrapées sont dues à un refroidissement pendant la nuit.

J’ai remarqué combien la mentalité des Arabes changeait d’un douar à l’autre. Au début des
travaux de la piste nous étions dans le douar Bou Andas où les indigènes sont plus souvent en
contact avec les Européens : ils sont plus renfermés, plus silencieux, moins ardents au travail ;
tous suivaient le jeûne (ramadan) scrupuleusement. Maintenant nous sommes dans le douar
Bou Sellam (dont l’oued est porté sur la carte d’Algérie que tu possèdes) : sourires, petits
cadeaux de noix, de figues, plus d’ardeur au travail, quelques-uns ne jeûnent pas, beaucoup
fument et parlent français, la plupart d’ailleurs ont séjourné en France, deux ou trois sont
d’anciens sapeurs (19ème Génie à Hussein-Dey).

Aïn Dokar, 28 avril 1956 – 23ème mois d’armée

Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     29/42
Ce matin je me suis levé à 8 heures. J’en étais tout étonné. Le mauvais temps persistant m’a
autorisé à faire la grasse matinée. Je peux te répondre enfin, l’esprit reposé, tout en entendant
Paris-Inter.

Evidemment, tu peux tout supposer sur les dangers qui me guettent. Je ne les minimise pas,
cependant certains faits doivent permettre à mon avis de me sentir dans une sécurité relative :
1.- la région a été nettoyée suivant des moyens certes brutaux et inhumains, mais assez
violents pour atterrer la population qui y regardera à deux fois avant de nous attaquer : des
obus de 105 sur un village font réfléchir, ainsi que les mitraillages. Je constate un fait
simplement.
2.- nous offrons du travail à des gens qui n’espéraient pas en avoir dans ces montagnes
(djebels) déshérités où les seules ressources sont de maigres cultures et l’élevage.

Si on parle tant de la vallée de la Soummam en ce moment, c’est que la piste doit y aboutir.
Aussi nous ouvre-t-on la route. Les fellaghas réagissent par des crimes (il y a trois jours
assassinat de soixante-dix musulmans, cadavres sauvagement mutilés).

Au point de vue protection immédiate, l’infanterie nous entoure partout à quelques
kilomètres. En conclusion, on peut craindre une attaque des civils que nous employons ; mais
cela leur coûterait très cher et ils le savent.

Quant aux bandes armées, elles ne peuvent agir que de nuit en sûreté : notre cantonnement est
assez armé (sept mitrailleuses, quatre-vingts hommes) pour tenir jusqu’au jour. D’ailleurs, il
ne s’est rien passé depuis que nous sommes ici. J’ai vu au contraire une tribu venir faire sa
soumission et rendre des armes (conséquence des 105). Evidemment, je n’écoute pas la radio
en pleine montagne, ni ne dors sur le chantier. Cela était bon pour Djidjelli où vraiment il n’y
avait rien à redouter.

Je ne suis pas seul avec 50 Arabes ! La proportion est de trois Arabes pour un militaire.
Méfie-toi des journaux. Ils exagèrent un peu.

Des tribus de la vallée de la Soummam ont été réarmées par nous. Une d’entre elle a même
mis en déroute des fellaghas. Une grande partie de la population n’en veut pas à la France
dans la mesure où elle sent que les Français s’occupent d’eux.

Je vis comme un abruti en ce sens que mes facultés de méditation, mes droits à ma retirer en
moi-même, que tout ce qui me fait moi est étouffé par les occupations du jour.

Par contre le chantier est intéressant en ce sens que je me trouve devant une difficulté (parois
rocheuses à faire sauter, brèche à combler, buses à poser, tournants à retoucher) que je dois
résoudre. Je suis tout à mon travail et d’autant plus qu’il n’a rien de militaire, qu’il est utile et
définitif. D’autre part, c’est quand même accaparant d’organiser un chantier de cent
travailleurs (hier 17 sapeurs et 83 civils), de prévoir l’approvisionnement en matériel et
matériaux, de penser au casse-croûte, à la boisson, de vérifier si la trousse de première
urgence n’a pas été oubliée, de distribuer les travaux aux gradés, de leur expliquer ce qu’on
veut qu’ils fassent faire, de surveiller si tout va bien :
- si les gabions sont bien posés
- si la buse est bien montée
- si celui-là a pensé à damer le sol
- si le personnel est suffisant pour ce petit chantier
- si les talus sont bien taillés
- si les drains sont assez profonds et ont une pente suffisante
- si les pierres arrivent régulièrement d’un kilomètre de là
- si ces pierres sont bien choisies et ne sont pas trop grosses ou trop petites
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      30/42
- si le gars au marteau piqueur pense à le laisser au repos
- si le regard est assez grand
- si le bull-doziste ne fait pas des conneries
- si les sentinelles ne dorment pas
- etc, etc.

On a beau travailler pour l’armée ou pour je ne sais qui, on s’attache tout de même à son
travail. On est satisfait lorsque tel ouvrage est correct, qu’après trois jours de travail, il se
présente bien, qu’il est solide. Quand on repasse dessus ensuite, on est heureux de le voir
tenir, de constater qu’on avait bien prévu ce qu’il fallait. Ailleurs tel autre ouvrage aura été
moins réussi, on se critique et au suivant on fait mieux.

Ainsi les jours s’écoulent : plus de revues, de maniement d’armes, de conneries militaires ;
mais un chantier, des hommes (civils et militaires), des engins, de l’eau, du ciment, de la
pierre, etc, etc. et un trou à combler tout en prévoyant le passage de l’eau.

J’espère avoir réussi à te faire comprendre un peu de ce qu’est ma vie ici. Quelque chose
d’inconfortable, de fatigant, mais dont on retire quelques satisfactions collectives et
personnelles, telles que tout homme les rencontre lorsqu’il s’applique à sa tâche dans le but
non de plaire (de « fayoter ») de récolter des éloges, mais de se dire en lui-même : « je suis
heureux de mon travail de la journée ou de la semaine ». Je ne dis pas que tous les sapeurs
raisonnent de même, mais je sens qu’ils ressentent cela. La preuve en est que celui-ci,
catalogué tête dure, au nombre incalculable de jours de prison, donne satisfaction sur le
chantier, travaille bien, avec énergie et intelligence et, questionné, avoue aimer ce travail où «
on ne l’emmerde pas pour des conneries », ce qui ne l’empêche pas d’aboyer après la quille.

Aïn Dokar, 1 mai 1956

Le beau temps a l’air de revenir, mais il fait toujours aussi froid. La nuit dernière, il a très
légèrement gelé. Il est question que ma section parte en repos à Djidjelli vers le milieu du
mois. Ce n’est pas décidé. On l’envisage. Repos, si l’on veut. Il y aurait toujours du travail là-
bas, mais moins dur et effectué dans des conditions meilleures qu’actuellement. On y resterait
quinze jours ou un mois ; puis l’autre section, la troisième, descendrait. Espérons qu’entre
temps j’aurai rejoint la maison. A part cela, tout va bien.

Ta remarque est juste : il ne suffit pas d’agir, encore faut-il réfléchir sur son action.
Construire, certes, mais en sachant dans quel but. Tu conviendras avec moi que seul l’homme
libre est capable de choisir comment agir et pourquoi. Agir n’est plus alors que la conclusion
logique de sa pensée : il y a concordance entre le théorique qui envisage et le pratique qui
réalise.

Que diras-tu alors de l’esclave qui ne peut et ne doit qu’agir sans avoir le droit de s’interroger
sur son action, car, s’il y pense, il ne peut rien y modifier. Son unique ressource sera de penser
son action pour elle-même, sans sortir des limites imposées. Jamais on ne lui permettra de
jeter les yeux plus loin, là où regarde l’homme libre.
Ainsi en est-il du militaire. Il y a une piste à construire. Il sait qu’elle servira pour le bien et
pour le mal. Peu importe. Ce n’est pas son rôle de prévoir son utilité ni son utilisation. Pour
ne pas démériter à ses yeux, il tachera de bien la faire. Accomplissement de soi dans l’acte. Il
y a le point de vue du philosophe et celui de l’ouvrier.

Tu sais, ici, je me donne. Non à l’armée, mais à la piste. Je crois m’être affermi
personnellement par ces travaux, non point dans le sens militaire – il existe si peu ici – mais
bien dans une utilisation de mes facultés comme j’aurais pu le faire dans le civil.

Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      31/42
Le 4 mai
Aujourd’hui, toujours la vie habituelle ici. Je suis remonté du chantier pour dormir deux
heures ; j’étais trop las, ce qui se traduisait par des pertes de mémoire ou des oublis.


Aïn Dokar, 6 mai 1956

Aujourd’hui, dimanche, jour de repos. Tu peux rester plus tard au lit, et, ainsi, t’imaginer que
tu n’es pas à l’armée pendant quelques heures. En effet, la TSF marche, et, par chance, je
tombe sur les ondes courtes sur un beau concert : Jean-Chrétien et Jean-Sébastien Bach, dont
j’écoute avec concentration et un très vif plaisir le concerto pour violon. Je me croyais à la
maison, et le programme d’un dimanche là-bas défilait devant mes yeux.

Enfin le départ semble approcher. Des 54/2A sont déjà rentrés chez eux. Evidemment, on
n’est sûr de rien, mais on en parle tout de même dans les hautes sphères. Il n’y a pas de fumée
sans feu. Comme je l’avais prévu, il y a longtemps déjà, je pense être à la maison le premier
juin au plus tard. C’est une question de relève.

Aïn Dokar, 8 mai 1956

Ce matin, j’étais cafardeux. Je pensais à la libération. Il m’arrive parfois de percevoir
fugacement le ridicule de notre situation actuelle, et surtout de comprendre combien elle
répond peu à mes goûts. Certes je parle de « chantiers intéressants », mais il s’agit de
s’entendre. Je les abandonnerais vite et sans hésitation s’il s’agissait de partir… Laissez-moi
au moins cette légère et maladroite consolation de me donner aux travaux qui me sont confiés
et de faire au mieux ; pendant que je m’occupe ainsi, le temps passe.

Aïn Dokar, 15 mai 1956

A quelque échelon que ce soit, on est esclave. Dans le civil, on l’est aussi en un certain sens,
mais on conservera la liberté d’action et de pensée relative ; on peut, si on est capable,
modifier certaines circonstances, certaines vies, réjouir des coeurs. Au fond la vie militaire est
une vie facile, en ce sens qu’elle est un tout en elle-même. Une fois pris dans ses tenailles,
elle pense pour vous. Toutes vos ressources, votre ingéniosité se bornent au domaine de
l’exécution. S’il arrive que vous ayez à prendre des décisions, celles-ci vous sont dictées par
le règlement. Pour le militaire prendre une initiative c’est deviner l’ordre qu’un supérieur lui
aurait donné s’il avait été à ses côtés. Un lieutenant livré à lui-même agira suivant les
circonstances comme un capitaine, un commandant ou un général. La hiérarchie militaire
n’est qu’une répétition de responsabilités suivant l’âge et l’expérience. Ici commander c’est
toujours obéir. On n’agit qu’en fonction de celui qui vous contrôle, que ce soit sa conscience
ou un supérieur. Le vrai militaire doit être impersonnel. Les plus grands officiers, les plus
célèbres, ont été les moins militaires. Ils avaient trop de personnalité pour se limiter au
règlement. Mais ils sont rares. Il y faut un certain héroïsme et de la chance.

Aïn Dokar, 16 mai 1956

Les articles que tu m’envoies me sont précieux. Evidemment, je suis très peu renseigné, mais
je me demande si nous nous trouvons vraiment en face d’une marée nationaliste. Il y a des
bandes aux programmes différents qui ne semblent pas chercher à élire des chefs uniques. Ce
mouvement est plutôt chaotique. A mon avis, ce n’est pas l’intérêt des Algériens Musulmans
de quitter la France, à condition que nous les considérions en droit comme en fait Français,
tout en tenant compte de leur culture générale. J’ai quitté Djidjelli au bon moment… A la
quille, on n’y songera plus.

Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     32/42
Aïn Dokar, 23 mai 1956

Plus le jour du retour se rapproche et je le sens venir, si bien que je flâne, me désintéresse du
travail, ne considère plus comme un devoir d’être tout le temps sur le chantier. Davantage, la
perspective de nous retrouver m’énerve… Par ailleurs, tout va bien. Santé bonne. Nourriture
pas fameuse. Heureusement que j’avais quelques conserves, sinon je n’aurais rien mangé hier
et tous sont comme moi. La viande était pourrie.

Je couche à présent sous la tente. J’ai abandonné la remorque parce que :
- grand comme je suis, il fallait me baisser trop souvent ;
- mon poste pourrait profiter à plusieurs ;
- besoin de ne plus être tout le temps seul ;
- sentiment que la « quille » approche, d’où j’m’en foutisme envers ma condition de chef de
section.

Aïn Dokar, 25 mai 1956

On sent ici la libération prochaine. Cette fois-ci c’est sérieux. Nous attendons d’un jour à
l’autre l’ordre de départ. Plusieurs indices motivent cet espoir : ramassage d’effets, plaques
d’identité distribuées à tous sauf à nous, sans compter le départ d’autres 54/2A d’autres
unités. Inutile aussi d’envoyer de colis. Ici tout est toujours très calme, trop calme. Il y eut une
importante opération à trente kilomètres d’ici à Sidi Aïch. La piste avance toujours ; je m’en
désintéresse, et pour cause.

Aïn Dokar, 29 mai 1956

Alors que nous nous croyions près de partir incessamment, la nouvelle se répandit par les
articles de journaux que nous resterions sous les drapeaux plus longtemps. Cela jeta la
consternation. Pendant quelques jours le moral fut très bas. Puis on s’y est fait… par la force
des choses. Je craignais que tu supportes mal le coup ; je suis soulagé de voir que, s’il
t’affecte, tu n’en tombes pas malade.

Aïn Dokar, 1 juin 1956

Tout va bien ici. C’est même formidable qu’aucune alerte ne se produise. Les journaux, la
radio font état d’une recrudescence terroriste, notamment dans la vallée de la Soummam ;
dans notre coin : rien. Je m’explique ce calme par le fait que les civils que nous employons
préfèrent travailler que « se rebeller » ? Ce qui crée une zone imperméable aux fellaghas à dix
kilomètres à la ronde. Il y a quelques jours trois fellaghas nous furent signalés à deux
kilomètres du camp par des Arabes. Indice que la population est de notre côté, du moins ici.
Santé excellente ; moral soutenu.

Aïn Dokar, 3 juin 1956

Je suis dans un état de certaine prostration, incapable de faire quoi que ce soit ; complètement
désintéressé de la piste ; essayant vainement d’écrire pour moi. Quelle perte de temps ! Je ne
peux qu’escompter sur les semaines de liberté après la libération pour me remettre. Malgré
tout je vais essayer ici même de reprendre la plume. Depuis un certain moment je désire
réétudier ma grammaire française. Pourrais-tu m’en offrir une complète ? Car reprendre la
plume est chez moi le signe fondamental. Je me sens un désir d’écrire, ne serait-ce que pour
écrire. Ce que je fais en philo n’a pour raison que celle-là. Et je le ferai sans aucune
prétention. Comme par besoin. Ce qui pourrait expliquer beaucoup de choses…

Aïn Dokar, 20 juin 1956
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      33/42
Aïn Dokar est un coin charmant, un véritable oasis de verdure, perdu dans ces montagnes
arides et brûlantes. Je m’y réfugie souvent, avec un livre, avec un jeu de cartes. Il y fait plus
frais que sous la tente.

Je m’achète « A la Recherche du Temps perdu » ici.

Aïn Dokar, 20 juin 1956

Tu ne peux savoir à quel point j’en ai assez de cette vie. Je suis incapable de faire quoi que ce
soit : même pas vous écrire. Je suis en léthargie ; ce qui est une façon déguisée de dire que je
suis complètement abruti. Il fait, chaud, lourd même. Je voudrais répondre à tes lettres
amicales, vives, réconfortantes. Je n’arrive pas à retrouver mon stylo, c’est pourquoi je prends
ce crayon à papier. Oh ! Certes, je suis bien coupable de vous écrire si rarement. Les
nouvelles qui circulent sur le retard de notre libération nous découragent au plus haut point.
Mes instants de liberté, je les passe à dormir ou à lire des illustrés… Je me suis remis à jouer
au poker. Vraiment il est temps que je sois sorti d’ici : ma volonté s’y dissout
progressivement. Je ne m’intéresse plus à rien. En somme, je suis plutôt cafardeux
aujourd’hui. Parfois, il y a des lits virés, des matelas pneumatiques dégonflés. On se trouve
entre copains. Il n’y a plus de lieutenant, sinon de temps à autre, car il faut bien que ça marche
un petit peu…

Dans ma remorque j’avais plus facile de me recueillir. Ici, au milieu des gars, c’est plus
difficile. Mais, tu sais, ils sont tous très sympathiques. De vivre très près d’eux me les fait
mieux comprendre et obtenir par la persuasion ce qu’il faudrait exiger avec tout le poids et le
prestige de ses galons.

Aïn Dokar, 26 juin 1956

Les jours qui viennent sont attendus avec impatience par nous tous. Au Bataillon, on parle de
notre départ ; la relève (contingent 56/2) embarque à Marseille. Mais les nouvelles données à
la radio font craindre un retard à notre libération. Et Dieu sait si nous en avons assez. Je
languis toujours et m’ennuie profondément. Oui, voilà une lettre bien morne et j’en suis le
premier désolé. Je vais essayer d’ouvrir Montaigne pour me ressaisir. Bonsoir. J’en ai marre.

Aïn Dokar, 28 juin 1956

Ici, j’ai tout ce qu’il me faut, sauf la lecture. Aussi, tu vas me commander tous les Proust à La
Pléiade et tu me les enverras un par un. Le prix importe peu. Si tu veux le Journal de Gide,
prends-le aussi. Je règlerai directement.

Quant à la perm, il se pourrait que je sois à la maison courant juillet et pour une durée
d’environ seize jours pleins. Je le saurai d’ici peu de temps.

Aïn Dokar, 30 juin 1956

Je viens d’obtenir la réponse au sujet de la permission : je ne peux pas partir pour l’instant.
J’en ignore le motif. Quelques sapeurs de mon contingent vont partir pour seize jours d’ici
peu. Je le regrette.

Quant à l’aumônier, il a atterri à Djidjelli ! J’y vais demain le voir. J’en profiterai pour acheter
un pantalon et un blouson civils : il est plus sûr de se promener en civil (avec le pistolet)
qu’en militaire. Cette visite me procurera un peu de distraction.

Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      34/42
Deux sections de rappelés arrivent ici : ils vont être en tête de piste. On ne mélange pas
impunément les torchons et les serviettes.

Pourquoi ai-je accepté de devenir officier ? Un peu parce que je pensais : je pourrai peut-être
soulager mes semblables en commandant avec décontraction ; un peu par orgueil, pas du tout
par ambition ; pour le confort, quant à la solde, je n’y pensais même pas ; aussi pour me
prouver quelque chose dans la société ; par goût de l’autorité. Le service m’aura donné plus
de maturité. Ce n’est pas maintenant qu’il faut regarder les résultats, mais quelque temps
après le retour. Je reconnaissais comme nécessaires en ce qui concerne l’armée, et le
sentiment pressant de rester moi-même en n’aliénant pas ce qui fut ma ligne de conduite et de
pensée avant l’entrée au service. Il en résulta pendant une longue période de mon séjour en
Allemagne et en Afrique des essais répétés de conciliation entre les obligations militaires et
les obligations civiles : j’entends que le goût du commandement devait se plier aux élans
d’humanité, l’absurde militaire aux aspirations humaines. Aujourd’hui plus rien à l’armée ne
m’intéresse. Je fais le minimum exigible. Je n’ai même plus le souci de me lever en même
temps que les autres, de faire ce qu’ils font, d’être sur le chantier, etc. Quand je peux rester au
lit, alors que tous les autres sont au travail, j’y reste ; ma présence sur le chantier est limitée
au strict nécessaire. Je n’ai plus aucune pudeur et suis devenu un parfait tire au flanc.
Personne n’en est dupe : mais je suis un ancien et on veut bien fermer les yeux. On me dit
bien de temps à autre : « vous n’étiez pas à la réunion des chefs de section (je n’y vais
jamais), ni au rassemblement sur la piste ». J’invente une vague excuse qui ne trompe
personne. Quand je sens que mes actions auprès des supérieurs sont trop en baisse, je quitte le
camp et me planque à l’ombre, loin des regards indiscrets en compagnie de quelques sapeurs :
on joue aux cartes, on lit, on écrit. Et les jours passent…

Les actes vont parfois à l’encontre de l’idéal, de même qu’on emprunte souvent un chemin
que l’on n’avait pas prévu. L’homme est libre et contraint. Il peut agir à l’inverse de ses désirs
ou de ses pensées ; il ne faut pas condamner pour cela. Il est des contingences qui vous
obligent. Le principal est de garder présent son idéal à la conscience : demeurer pur.

« Cet affreux pays », écris-tu, c’est beaucoup dire. On s’y habitue. Cela a peu d’importance.
Quand on est bien portant, l’inconfort du corps est moins important que les soucis moraux. Le
plus pénible c’est de voir un copain tomber, assommé par la chaleur, délirer, être à moitié
paralysé ! C’était un gosse travailleur, un orphelin de père et de mère, un gentil petit gars…

Aïn Dokar, 2 juillet 1956

Je pensais avoir la possibilité de partir en perm courant juillet. Des sapeurs de mon contingent
sont partis, mais, officier, je dois attendre plus tard pour une raison que j’ignore. De toute
façon, j’y ai droit : c’est une question de date.

Malgré les nouvelles de la presse concernant une prolongation de notre service, des bruits
circulent toujours sur la « quille »… Je n’y attache aucune attention ; mais vraiment l’espoir
est vivace…

Figure-toi qu’il est possible que je retourne à Djidjelli commander la section de là-bas…
Dimanche et lundi, j’y suis allé en week-end. Dès l’arrivée, j’ai acheté des vêtements civils
(pantalon, chemisette, spartiates). Tu ne peux savoir le plaisir que cela procure de se sentir
civil. J’en étais gauche… A Djidjelli, j’ai retrouvé l’aumônier de Coblence. Nous avons parlé
de choses et d’autres. Il est amusant. J’ai acheté un autre Parker, « Propos » d’Alain dans La
Pléiade. Enfin vingt billets ont giclé.




Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     35/42
J’estime aussi Lacoste pour punir aussi bien Arabes qu’Européens. Il montre une fermeté
éclairée, digne des meilleurs hommes d’État. Ici, tout le monde l’estime, qu’il soit civil ou
militaire, et c’est assez rare qu’un homme d’État recrute tant de suffrages spontanés.




Aïn Dokar, 4 juillet 1956

Hier soir, avant de m’endormir, après la quotidienne partie de poker, j’ai entendu un joli
concerto de Vivaldi, et, dans le silence bourdonnant des dormeurs, les sons joyeux et souples
du violon charmèrent mon coeur, et je partis bien loin, en France. Je pensais : « je devrais être
à la maison maintenant, goûter enfin l’étonnante chose qu’est la liberté – Alain, lui aussi,
parle de l’esclavage militaire dans ses « Propos » - , vaquer à des multiples occupations que
sont pour moi la lecture, les disques, les classeurs de philosophie, les promenades à bicyclette,
les entretiens avec toi, Ami… ». Je pense souvent à ces plaisirs dont je finis par douter qu’ils
me seront octroyés.

Tu ne peux pas savoir combien je me délecte à entrouvrir ce livre neuf de La Pléiade («propos
» d’Alain). Chaque propos est très court si bien que je peux l’ouvrir cinq minutes seulement.
C’est peu, mais j’y retrouve mon équilibre. Lire ici est libération pour moi : occasion de
s’évader, illusion d’être redevenu ce que j’étais avant, un amateur de sciences humaines.

Aïn Dokar, 9 juillet 1956

Voilà encore un dimanche passé : baignade, lecture d’Alain, poker, sieste. Une parfaite vie
militaire…

Aïn Dokar, 10 juillet 1956

Se méfier des Arabes comme on se méfie de tout révolté, oui ; mais se méfier d’eux parce
qu’ils sont Arabes, non. Ils sont dignes de confiance, comme tout homme, ils le sont même
plus que certains d’entre nous en un certain sens, car leur confiance sera sans borne si nous
savons tenir ce que nous avons promis : leur intérêt est d’être avec nous, si nous savons le
considérer : relations comme d’un élève à un professeur (image). Au contraire, il faut qu’ils
croient qu’on leur fait confiance en paraissant ne pas les redouter.

Aïn Dokar, 11 juillet 1956

Pour les colis, mon désir d’en recevoir s’expliquait par l’envie d’en ouvrir un. Il y a dans un
colis une quantité toute spéciale de liaison. Une pensée s’envole à chaque met que l’on
déguste. Le colis apporte une odeur de chez soi, odeur assez anonyme, il est vrai…

Je supporte bien le climat, comme tous les autres d’ailleurs, pour la raison que nous nous
sommes accoutumés progressivement à la température. Le cas des rappelés ou des jeunes qui
sont arrivés dernièrement est plus délicat : la transition a été plus violente.

Aïn Dokar, 22 juillet 1956

Il y a 15 ou 30 jours d’arrêts de rigueur qui m’attendent. La punition va probablement monter
au général. Tout cela pour avoir fait un exercice de tir sans autorisation au cours d’un aller-
retour à Kerrata en convoi. La mitrailleuse du half-track en fin de convoi a tiré sur des
silhouettes humaines fort éloignées en contrebas de la piste près d’un petit lac. Les sapeurs
ont cru qu’il s’agissait de paysans arabes auxquels ils voulaient faire peur, par jeu et sans mon
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956    36/42
ordre. Au retour, j’ai expliqué que j’avais voulu profiter de ce coin solitaire pour un exercice
de tir… Ce n’était qu’un prétexte pour que les sapeurs de ma section ne soient pas punis.
L’ennui, dans cette histoire, c’est que nous avons tiré sur des soldats français… sans
dommage autre que la peur qu’ils ont eue. Bref une connerie de gamins ! Vraiment, il est
temps qu’on me libère. Je n’ai plus toute ma tête. Santé bonne. Moral bas. Dégoût de tout.
Cela passera.

Aïn Dokar, 26 juillet 1956

J’ai reçu aujourd’hui les Proust en excellent état. J’en ai commencé la lecture. Je suis béat
d’admiration : je ne crois pas avoir jamais lu un français aussi pur, aussi agréable. Je ne
m’attendais pas à cela. Une véritable délectation : et quel enseignement !

Aïn Dokar, 30 juillet 1956

Veulerie de ma part si je t’écris si peu. Laisser-aller ; dégoût. C’est inadmissible et ridicule. Je
le reconnais. Il n’y pas d’excuses à demander. Mais que te dire d’une vie abhorrée, d’un être
écoeuré ? Il suffit de se taire. Je suis l’officier le plus mal considéré du bataillon et je suis
obligé de modérer mes penchants « 2ème classe » si je veux éviter des ennuis tels que
mutation ou autres. L’appareil militaire est lourd et il existe des sanctions discrètes mais
efficaces.
J’ai essayé ces deux derniers mois de ne plus être officier : cela a nuit à moi et aux sapeurs. A
moi au point de vue sanctions ; aux sapeurs qui se faisaient punir par d’autres par le mauvais
exemple militaire que je montrais. J’ai compris qu’il fallait être hypocrite et, sous les
apparences de la discipline, passer sur beaucoup de choses. Mais c’est très difficile. Tu ne
peux pas savoir les problèmes que cela m’a posé : d’une part je sentais en moi des dons (??)
pour faire un très bon officier, d’autre part le côté contingent, appelé, maintenu, 2ème classe
me faisait haïr mes galons.
Le plus triste est de constater que je ne peux pas commander le minimum exigible en me
comportant en camarade avec les gars : ceux-ci ne savent pas, pour la plupart, discerner ce
qu’on est obligé d’exiger d’eux d’avec le superflu. Ils sont contents qu’on soit coulant, mais
ils ne savent pas s’arrêter : chaque ordre est alors discuté, d’où évidemment des avis
différents, des pertes de temps préjudiciables au travail demandé. Cette constatation que le
sergent-chef obtenait toute satisfaction par l’autorité de ses galons (par exemple être à l’heure
au travail), alors que moi, malgré les conseils, arrivait toujours en retard, alors que les gars
auraient dû comprendre qu’il était de leur intérêt d’être à l’heure s’ils voulaient éviter, ce qui
s’est produit, une engueulade pour moi, des sanctions à leur égard. Si bien qu’on ne me
considère plus ni d’un côté ni de l’autre. Cela m’est égal. Mais si je dois passer ici encore
plusieurs mois, il est évident qu’il faut que j’évite des histoires.

Je regrette que mon expérience ait raté. Cela prouve que la crainte mène l’homme plus loin et
mieux que la sympathie ou la compréhension, du moins à l’armée. Ce qui ne signifie pas que
je vais être plus vache, mais plus impersonnel. Là est peut-être la raison de mon silence ces
derniers temps. Je ne pouvais pas choisir plus mal pour moi – consciencieux par excellence -,
partagé entre des obligations que je sais devoir respecter et un idéal opposé à ces
obligations… J’accomplis un devoir à l’encontre de ma foi. J’exécute contre moi-même. C’est
pénible. Pénible d’obliger de se lever à 4h30 des gars qui demandent qu’on leur foute la paix,
pénible de les faire travailler et, s’ils refusent tout d’un coup, énervé, on est dérouté :
comment se fera le travail ? Sauvons la face. Alors on amadoue, on explique et en réponse :
merde ! On s’en va et le soir le Capitaine constate que mon chantier n’avance pas ; et L. par
ci, et L.par là. Enfin…

Je te dis ceci pour que tu comprennes mieux ce qui est mon tourment journalier. Je souffre et
de ne pas donner satisfaction et d’emmerder les gars. Si je fais mon boulot, je m’en veux ; si
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      37/42
je ne le fais pas, je m’en veux aussi. Plus que la prolongation du service, ces hésitations, ces
contradictions quotidiennes me minent. J’ai vraiment mal joué aux EOR. Et cependant…

Je ne me faisais pas d’illusions. Il faut reconnaître qu’on nous a passé beaucoup de choses, et
à moi en particulier, en considération de nos 26 mois de service. Le commandement nous
pardonne ce qu’il ne pardonnerait pas à d’autres. Des gars qui sont revenus de l’hôpital de
Sétif prétendent qu’il y a de nombreux malades des nerfs parmi les rappelés et les
maintenus…

[En conclusion de la lettre du 30 juillet 1956, voici mon commentaire du 17 octobre 2006 :

Le contingent, 54/2A fut le plus affecté en termes de mois de service par les prolongations
successives et répétées de maintien sous les drapeaux depuis la libération des 54/1 en mars
1956. On lui a laissé espérer leur prochaine libération plutôt que de le prévenir une fois pour
toutes qu'il devrait rester sous les drapeaux 6 mois de plus.

Le gouvernement de la République n'a pas su évaluer à l'avance les besoins militaires
correspondant à sa politique, dont il n'avait sans doute pas une claire vision. Comme tout
gouvernement dont les ministres espèrent être réélus, il n'a pas voulu, su, osé dire la vérité au
peuple des électeurs. Il a préféré jouer au chat et à la souris. Tout s'est passé comme si ce
gouvernement ne faisait que condescendre, contraint et forcé, aux demandes (justifiées) des
militaires pour lesquels seule compte une victoire pour asseoir leur honneur et leurs
compétences. Ce gouvernement Mollet a failli dans sa mission de concevoir une politique à
moyen terme et non pas une victoire militaire. Le président du Conseil Mollet était bien « mol
»!

De sorte que ce gouvernement fut balayé par le retour de De Gaulle, qui, lui, sut qu'il n'y
avait pas d'autre solution que d'accorder l'Indépendance à l'Algérie. Si l'armée est parvenue
à dominer militairement le FLN, cela n'a pas suffi pour résoudre un problème plus politique
que militaire. Car dominer un peuple, l'asservir, refuser de lui offrir le choix : devenir
Français à part entière ou devenir Algériens à part entière, la France a dû s'en remettre aux
diplomates.

Il fallait en Algérie, dès le début, une solution négociée et politique et non pas une action
militaire qui ne faisait, même efficace, que retarder la solution du problème posé. Il en est de
même en ce qui concerne Israël et les Palestiniens, même si ce dernier cas est devenu d'autant
plus complexe qu'il déborde et Israël et la Palestine pour concerner, maintenant, une
apparence de lutte entre civilisations occidentale et islamique...

Ces espoirs successifs et toujours déçus n’ont fait qu’exacerber la fureur des « maintenus »
de mon contingent : je n’étais pas le dernier à vociférer LA QUILLE !!! Presque toute ma
section était 54/2A ! Ce qui n’arrangeait pas ma situation. Après ce que j’ai vu dans les
Bordjs, c’est plutôt compréhensible que des appelés et maintenus aient craqué !

Si je porte ma réflexion, 50 ans après, sur ces malheureux événements, je conçois qu’il était
malaisé à l’époque de choisir : les mentalités entretenues dans le mirage d’un Empire
colonial français, ballotées entre un rêve devenu impossible et par l’utopie de la Fraternité
telle qu’exprimée par les Droits de l’Homme, notre France se trouvait à cheval à la fois sur
l’ambition d’être une Puissance qui compte et sur celle d’apparaître la Nation de sa devise :
Liberté, Égalité, Fraternité.

       Liberté : elle n’était que théorique en Algérie, car la classe des pieds-noirs,
        administrée comme de véritables Français, considérait les Algériens comme une sous-
        classe qui ne mérite pas de devenir française (je simplifie). De sorte que la
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        République a voulu être le Maître supérieur, détenteur de la vérité des Droits de
        l’Homme, en les bafouant vis à vis des Algériens.

       Égalité : ce que je viens d’écrire : il y avait les « civilisés » (les pieds-noirs) et les
        « indigènes ». D’ailleurs la France avait-elle les moyens de d’appliquer une sorte de
        Plan Marshall d’assistance économique à l’Algérie ? Plan qui aurait peut-être permis
        de développer l’Algérie pour l’amener en un siècle au niveau de vie atteint par la
        France aujourd’hui.

       Fraternité : problème des pieds-noirs et des « indigènes », problème de la France
        supérieure et civilisatrice qui n’a pas su se doter des moyens que supposait son utopie
        de grande Nation des Droits de l’Homme. La France avait suscité de grands espoirs
        dans les élites algériennes, comme chez des Français de la Métropole, mais ces
        espoirs furent déçus car elle ne sut pas se tenir à la hauteur u rang auquel elle
        aspirait.

Pour moi, il n’y a pas de coupables : c’est le destin. La vie ne se gère pas comme une
administration ou comme une grande entreprise. Si une solution existe, je ne la vois possible
qu’à partir de micro volontés individuelles qui, conscientes de la complexité des solutions à
inventer et à appliquer, se bornent dans l’immédiateté de leur existence, à tendre la main par
delà les haines, reproches et les ratés de l’histoire. Ce que nous tentons par ces échanges
interindividuels à travers le canal d’associations fraternelles. Le cœur ici l’emporte sur la
raison et le savoir faire des technocrates et polytechniciens

Que notre présence, surtout auprès de la jeunesse, que notre témoignage leur apporte
confiance en l'espèce humaine. Pour ma part je considère le DEVOIR DE MÉMOIRE, en ce
qui me concerne, comme essentiel pour faire comprendre aux jeunes algériens combien,
même en France, même au sein de l'Armée française, les soldats du contingent étaient
bouleversés par ce que certains d'entre eux on subit, on fait en Algérie. La France demeure,
aujourd'hui, blessée, tourmentée par ce passé, au même titre que le sont les juifs nés après la
shoa.

La vie est très dure et très chaleureuse. Mais il faut y croire. On ne peut faire mieux que
d'espérer, toujours.]

Aïn Dokar, 31 juillet 1956

Tranquillise-toi, père, sur notre sort : il y a du danger partout, mais il est assez réduit ici et je
ne prends aucun risque inutile. Quant au pays, je n’y prête guère attention, ni aux gens. Ne
crois pas trop les journaux qui déforment trop aisément les faits. Nous nous en sommes rendu
compte en lisant les reportages écrits sur notre piste « de la liberté » : elle est passée aux
actualités, à la télé, dans plusieurs journaux comme étant la piste reliant Kerrata à Akbou, soit
50 km. Au 15 août nous ferons la jonction avec la première Compagnie du Bataillon qui a
déjà fait 25 km avec les 20 nôtres, la piste, en effet, aura près de 50 km. Nous pensons après
que nous irons en repos quelque temps aux environs de Bougie. De toute façon, si nous ne
sommes libérés qu’au printemps prochain, comme il apparaît, j’aurai une permission d’ici là.
En hiver on aura besoin de moins d’hommes. Et d’ailleurs j’agirai en ce sens, car j’estime
juste qu’on nous en octroie une après un an de présence en Afrique.

Kerrata, 10 août 1956

Certes on peut trouver bien d’être mal considéré au Bataillon, mais cela peut entraîner parfois
des conséquences plutôt désagréables. Ainsi lorsque la Direction du Génie Constantinois
demande 1 officier, 2 sous-officiers et 10 sapeurs pour la 7ème DMR (Division Mécanique
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      39/42
Rapide) – 57ème Bataillon du Génie, on s’empresse à l’État Major du Bataillon d’y expédier
les « indésirables ». C’est ce qui s’est passé. En conséquence je passe mon dernier jour au
Bataillon à Kerrata, siège de l’État-Major, d’où je t’écris, et partirai d’ici demain pour Alger
afin de rejoindre le 57ème BG qui, diton, complèterait les effectifs pour une « destination
inconnue », et il n’est pas difficile de deviner laquelle si les circonstances actuelles évoluent
au point de faire lever l’ancre à l’escadre de Toulon. Mais ne nous affolons pas si on parle
beaucoup sans doute agira-t-on peu…

J’ai le coeur gros aujourd’hui. Mais dans quelques jours des horizons nouveaux
m’accapareront et Aïn Dokar ne sera plus qu’un nom parmi d’autres, un gentil oasis de
verdure au bord d’une piste poussiéreuse et brûlante…

Fort de l’Eau, 12 août 1956

Le voyage s’est bien passé. Nous avons quitté le bataillon à 8h30 en convoi pour Sétif où
nous prenions le train à 13h30 pour Alger. Arrivée à 19h. Nous avons eu le temps de prendre
un bon petit repas à Sétif. Comme il n’y avait plus de place dans le train, nous avons de
nouveau mangé au wagon-restaurant afin d’être assis. Ainsi le temps est-il vite passé. Cela
m’a fait plaisir de revoir une grande ville… Hier soir, à peine débarqué de la gare, nous avons
trouvé un camion qui nous attendait. Si bien qu’à 20h nous arrivions à destination, Fort de
l’Eau qui se trouve au bord de la baie d’Alger, à 17 km de cette ville, au nord-est de maison
Carrée. Je ne sais au juste ce que je vais faire ici. Je vous le dirai dès que je le saurai.

Voyez comme les choses passent vite : le 50ème s’estompe déjà dans le passé. C’est étonnant
la rapidité avec laquelle on s’accommode d’un nouveau mode de vie, avec laquelle on se
déshabitue. Hier, j’étais désolé de partir et me confondais quelque peu ; aujourd’hui mon
attention est bandée sur ce qui m’attend. Autres aspects du disponible…

Sur la piste je mangeais peu ; depuis que je suis à Kerrata et ici, je dévore. J’attribue cela au
changement. En fait, ces déplacements me reposent, ne serait-ce déjà que par un sommeil
prolongé. Le repose serait plus complet s’il n’y avait pas l’énervement des départs et des
arrivées. Toutes mes affaires m’ont suivi ainsi que le poste. Je m’aperçois que je n’ai pas
perdu l’habitude de voyager. Je vous raconterai les sorties à Alger si j’ai le temps et la
possibilité d’en faire. De toute façon, vous connaissez ma misanthropie et il est probable que
je me recroquevillerai en moi-même comme de coutume, ce dont vous me saurez gré par « les
temps qui courent »…

Maison Carrée, 18 août 1956

Peut-être ai-je exagéré en voyant dans ma mutation une brimade ; cependant, un fait est là,
j’ai été muté. Ainsi que je te l’ai déjà dit, j’aurais préféré demeurer où j’étais, terminer la piste
entreprise, car je l’ai abandonnée loin d’être terminée, puisque nous avions sousestimé les
difficultés que nous allions rencontrer au cours des derniers kilomètres.

Fort de l’Eau, 19 août 1956

Aujourd’hui, par hygiène ( ?), je me suis décidé à sortir seul à Alger. Il fallait absolument que
je me change les idées. Je me suis mis en civil et ai retrouvé cette impression de légèreté, de
liberté en quelque sorte, dont je t’avais déjà parlé lors de ma sortie à Djidjelli. Ma solitude me
rapproche de vous. Je me suis payé un petit gueuleton dans une brasserie – il y avait un bail
que je n’avais aussi bien mangé - ; mais le plaisir que j’avais de déguster était gâté par le
souvenir de sorties communes un peu partout : je revoyais Paris, Tours, un petit hôtel près de
Montcuq, les salles boisées d’un luxe un peu lourd mais d’une propreté méticuleuse
d’Allemagne. J’imaginais trop volontiers combien tu aurais été heureux de partager avec moi
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      40/42
ce repas, de te promener dans les rues d’Alger sous un ciel désespérément bleu. Vraiment, je
me trouvais ridicule de manger ainsi seul à ma table, tout occupé à être correct, poli, «
honnête homme », ce que j’ai désappris à Aïn Dokar et ailleurs. Il y a quelques jours, à Fort
de l’Eau, dans un GMC qui m’emmenait à la 3ème Compagnie – ici -, j’étais tout étonné de
voir les gens s’amuser, rire, aller avec désinvolture, la mère rhabillant sa petite fille, le père
jouant au ballon avec son fils, de voir les voitures passer avec des familles souriantes dedans,
fraîchement habillées ; je me plaisais à regarder les vives couleurs des vêtements de femme,
l’élégance des hommes, la démarche aisée et simple de tout le monde, habitué que j’étais au
kaki, aux déserts des monts kabyles, aux habits rudes et fanés des fellahs de la montagne, aux
allures franches et brusques des militaires. Pour une fois le visage féminin m’apparut
[photocopie] attrayant : sensation de repos à la regarder. Quant aux adolescents, je comprenais
difficilement qu’il y en eût. On aurait dit que j’allais à la découverte d’un monde nouveau.
Plaisir enfantin à monter dans l’autobus, à regarder les trolleybus filer en silence, bondés
d’indigènes et d’européens. Tel un paysan qui débarque pour la première fois à Paris.

Alger où l’on retrouve par endroit comme une esquisse de Paris, en particulier aux terrasses
de café. Et de me promener dans cette capitale me donnait une envie très vive de prendre
l’avion pour voir Paris, dont je comprends maintenant qu’on l’appelle la première ville du
monde. Il faut avoir voyagé – ou y être resté toute sa vie – pour savoir ce qu’est Paris, et la
Touraine, et la France.

Déjà à Aïn Dokar, je m’enlisais. En être sorti, tout d’un coup, d’une façon inattendue, m’a
réveillé. Ici d’autres horizons – ceux d’autrefois – réapparaissent et mon horreur de mon «
métier » actuel s’en accroît. D’autant plus que, dans cette Compagnie où je viens d’être
affecté, la discipline est beaucoup plus stricte si bien que je me vois dans l’obligation
d’épouser la manière de faire des autres pour rester au diapason, sinon je ne serai pas le seul à
en pâtir, mais, par contre coup, la section. J’ai remarqué qu’un chef mou – humain – attirait
les foudres et sur lui et sur ses hommes ; donc pour mon bien comme pour le leur, il faut –
hélas ! – paraître plus sec qu’on ne l’est en réalité. « Se faire respecter » est le grand principe
de l’armée où l’autorité vient non de ses propres qualités mais du galon que l’on porte. Dans
l’armée moderne on est officier par le galon avant de l’être par le mérite. Encore une illusion
perdue… Et j’aurais tendance à croire qu’il en est de même trop souvent dans le civil où le
titre l’emporte sur les aptitudes. Enfin, du fond du coeur, je ne souhaite plus qu’une libération
hâtive.

Autre chose : si certains traits de mon caractère, si certaines aptitudes au commandement, si
certains dons – que je conteste – à instruire faisaient croire à un bon officier en moi, l’amour
de l’homme, la sympathie immédiate qui me porte à Lettre complète photocopiée en PDF
comprendre et à passer sur beaucoup de petites fautes réputées impardonnables par les
militaires, le refus intime d’admettre l’existence d’une armée, le dégoût de l’acte non motivé,
la répulsion de se sentir esclave, le sentiment d’être un numéro suffisent à étouffer en moi tout
germe de chef, même si je voulais m’efforcer à donner satisfaction à mes supérieurs sans être
obligé de me renier. Là est le centre du problème : être ou pas être moi. D’ailleurs l’armée,
plus on se rapproche du général, plus on est considéré bon officier, est ce qu’il y a de plus
impersonnel, puisqu’ils sont le représentant d’une discipline, d’une certaine morale, une idée
plus qu’un homme. Être militaire, c’est une vocation.

Maison Carrée, 23 septembre 1956

Les quatre articles sur l’Algérie m’ont paru correct. Je n’ai pas, hélas ! de contacts ni avec des
Européens d’AFN [dit les pieds noirs] ni avec des Musulmans pour parvenir à me faire une
opinion personnelle. Ce que je sais, je l’ai appris et observé sur la piste au contact de la main
d’oeuvre indigène. Ceux-ci n’en veulent pas aux Français : ils réclament des écoles, des
routes, des usines, de quoi vivre comme des hommes sans avoir à quitter leurs villages.
Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956     41/42
Jusqu’ici on n’a rien fait pour eux : pas d’électricité, pas de route, pas d’école. Si bien qu’il y
a comme deux Algérie : celle où s’est implantée notre civilisation : grandes villes, Mitidja,
plaine oranaise, quelques grandes vallées comme la Soummam et l’autre qui en est restée aux
modes de vie d’avant 1830. Actuellement il n’y a que deux façons pour l’Algérien d’évoluer :
aller dans les grandes villes d’AFN ou en France. Seule une minorité peut se le permettre. Il
faut à l’Algérie une atmosphère politique saine et des investissements. La solution fédéraliste
me semble la meilleure, car il est un fait : l’Algérie ne peut pas prétendre à un standing de vie
moderne sans l’aide de la France. Il n’en va pas pour elle comme pour le Maroc ou la Tunisie.
Personnellement je ne me sens pas tellement hors de France ici : ce n’est qu’une impression,
mais c’est un indice d’espoir pour l’avenir. L’esprit français règne ici.

L’esprit français, notre seul atout pour une conquête de l’Algérie et de ce qui reste de l’Union
Française. Un impérialisme de l’esprit, oui, des biens, non. Tu comprendras aisément que je
suis en plein accord avec l’article d’Henri Marrou. D’ailleurs je ne me souviens pas avoir
jamais nié que notre seul avenir était dans notre rayonnement intellectuel. Là, tu exagères si tu
m’y crois opposé. J’ai toujours fait chorus avec toi sur ce sujet. Il ne faut pas tomber dans un
excès pour en venir à me considérer comme hostile à tes opinions quelles qu’elles soient.

Maison Carrée, 17 octobre 1956

Me voici rentré aujourd’hui d’opérations. Comme notre division demeure inemployée, donc
inactive, il a été fait appel à son savoir faire pour mettre un peu d’ordre dans le merdier
algérois. Comme si sa mission et son équipement correspondaient au « maintien de l’ordre
»… Nous avons passé deux jours à fouiller le Sahel minutieusement, secteur qui nous a été
attribué dans le cadre d’un ratissage généralisé dans tout l’ouest algérois suite aux
renseignements récoltés par les services spécialisés. Curieux travail qui m’a déplut
considérablement comme à beaucoup de sapeurs, mais pas à tous. Vérifier l’identité des gens,
tant européens qu’arabes ; fouiller brutalement les maisons, les gourbis, remuer sans
ménagement des oripeaux, des instruments de cuisine vétustes à la recherche d’armes, et cela
sous le regard parfois terrorisés des femmes et des enfants, taper à coups de pied dans les
portes, gueuler comme des sauvages. Certains des sapeurs étaient ravis de laisser libre cours à
leurs pires instincts ! Mais j’étais là pour éviter vols, rapines, insultes voire – peut-être – viols.
La soldatesque dans un tel climat risque de se livrer à des extrémités et il incombe au
commandement de réfréner ces pulsions de barbares. Je m’y appliquais de mon mieux. Je
pense que ceux de ma section, comme d’autres sections, d’ailleurs, ne commirent pas trop de
dégâts inutiles. Car nous ne trouvâmes rien, bien entendu. C’était mal organisé ; nous
n’avions subi aucune préparation pour ce travail de police : chacun fait à sa guise. Il est
humiliant de pénétrer ainsi dans le privé des gens. J’étais mal à l’aise, comme beaucoup qui
avaient le doigt sur la gâchette de leur arme : je craignais un geste d’affolement… Car ils sont
jeunes, mes gars, inexpérimentés. Certains avaient peur si d’autres s’amusaient… Mais aucun
coup de feu n’éclata, aucun coup ne fut asséné – peut-être quelques brutalités discrètes...
Quelle honte ! Ce fut un affreux bordel. Enfin…


Pour me contacter, prière de se rendre sur le site qui affiche un album de plus de 300
photographies de l’époque, prises par moi-même.

http://alinck.free.fr/album-htm/album_00.htm

http://croire.blog.lemonde.fr/croire/




Lettres d’Algérie d’AL à ses parents 1956      42/42

								
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