Emmanuel Debono by v830nK4j

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									La Ligue internationale contre l’antisémitisme (1927-1940)
(Emmanuel Debono sous la direction de M. Serge Berstein, IEP Paris)

Mon sujet de doctorat porte sur la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA, actuelle LICRA), de ses prémices, en 1927, à
sa dissolution en 1940. Ce travail ne s’inscrit pas dans une démarche purement monographique. La LICA constitue pour moi un
point d’entrée pour analyser, avec un corpus de sources renouvelées, le phénomène de l’antisémitisme, en France, dans les
années 1930.
Cette recherche s’appuie en effet sur un certain nombre de fonds d’archives, peu usités pour certains, totalement inédits pour
d’autres. Les archives internes de la LICA font ainsi partie de ce lot de documents sur lequel les Allemands, prenant possession de
la capitale en 1940, firent main basse : un certain nombre de personnalités et d’organisations (Léon Blum, Henry Torrès, la Franc-
maçonnerie, la Ligue des Droits de l’Homme, etc.) figurait en effet sur une liste noire et le dépouillement de leurs archives devait
contribuer à l’identification des éléments hostiles au régime hitlérien1. Les archives furent transférées en différents points du IIIe
Reich avant que l’Armée rouge, dans son entreprise de reconquête européenne, ne les accapare à son tour. Pour de nombreux
fonds stockés à Moscou, il fallut attendre l’année 2000 pour que soit effectuée leur restitution à la France et, plus particulièrement,
à leurs ayants droit. En ce qui concerne mon objet de recherche, la LICA en particulier, et plus globalement le sujet de
l’antisémitisme, j’ai pu me livrer au dépouillement intégral des 224 cartons que l’actuelle LICRA a déposés au Centre de
Documentation juive contemporaine (Mémorial de la Shoah). J’ai pu également examiner les fonds de la Direction générale de la
Sûreté (Renseignements généraux), également rapatriés de Moscou, versés au Centre des Archives contemporaines à
Fontainebleau. Ces fonds, comme celui de la LICA, constituent un ensemble documentaire tout à fait conséquent pour étudier un
phénomène jusque-là principalement approché sous un angle littéraire, c'est-à-dire sous la plume d’écrivains, de journalistes ou de
pamphlétaires (je reviendrai sur ce point un peu plus loin). Un autre ensemble de sources m’a permis d’envisager le traitement de
ce sujet à l’échelle nationale : outre les fonds de divers centres d’archives départementales, j’ai pu consulter ceux du Centre des
Archives d’Outre-Mer (Aix-en-Provence), pour ce qui concerne l’Algérie, et ceux des Archives diplomatiques (Nantes), pour le
Maroc et la Tunisie.
Ma recherche est guidée par les principaux axes suivants :

1. Etablir l’histoire de la première organisation antiraciste française

La LICA est méconnue et son histoire, à l’instar d’autres organisations contemporaines qu’elle côtoya2, reste à écrire. Cette histoire
est politique et sociale ; elle est aussi histoire des idées compte tenu de l’effervescence intellectuelle qui accompagna la ligue dans
son existence et de la stature de certains de ses animateurs ou sympathisants, au premier rang desquels son président, Bernard
Lecache, personnalité charismatique curieusement tombée dans l’oubli. Mon objectif est donc d’en retracer l’histoire au cours de
ces douze années qui précèdent l’entrée des Allemands dans Paris et l’effondrement des institutions démocratiques françaises. Il
s’agit aussi bien de s’intéresser au cadre militant qui donne naissance à l’antiracisme de masse, aux structures et aux hommes et
à leurs moyens d’action, qu’à un ensemble de thèmes qui ponctuent cette chronologie courte. Je peux citer parmi ceux-ci : la
perception de l’antisémitisme hitlérien ; celle de l’antisémitisme italien ; le Front Populaire et l’antiracisme ; le choc de Munich et
ses répercussions antisémites ; le sionisme ; le territorialisme ; les milieux consistoriaux face à l’antisémitisme ; l’antisémitisme en
Alsace-Lorraine ; l’antisémitisme en Afrique du Nord ; les Juifs face à la politique coloniale et aux organisations progressistes nord-
africaines ; le pacifisme ; l’image des Etats-Unis ; etc.

2. Renouveler la lecture de l’antisémitisme

Si l’antisémitisme n’est pas un objet historiographique vierge en ce qui concerne l'avant-guerre, il faut bien constater que les
études existantes n'en proposent qu'une approche partielle qui porte la plupart du temps sur les manifestations les plus visibles,
les plus radicales, pour ne pas dire les plus spectaculaires. Les auteurs de cette propagande sont souvent ceux que l’on pourrait
qualifier de "professionnels", voire d’obsessionnels de l'antisémitisme : journalistes, essayistes, romanciers, hommes politiques,
militants d'extrême droite. S'appuyant sur une littérature abondante, certains historiens ont entrepris d'analyser ces productions
outrancières (citons notamment l’étude de Ralph Schor, L'Antisémitisme en France pendant les années Trente, Bruxelles, Editions
Complexe, 1992). Le décryptage de tels discours élaborés ne renseigne cependant pas suffisamment sur la diffusion de
l’antisémitisme dans l’ensemble des couches de la société. De même, l'activité fébrile des ligues dans les années 1930, dont les
rapports de police rendent compte, ne résume pas à elle seule les manifestations antisémites. Le radicalisme de certaines
associations spécialisées comme le Rassemblement antijuif de Darquier, pour spectaculaire qu’il soit, ne doit pas masquer
d'autres expressions plus discrètes et individuelles, plus communes souvent bien plus répandues dans la population.
Les fonds de la LICA, parmi d’autres, apportent des éléments d’analyse du phénomène antisémite à une large échelle et dans la
pluralité de ses formes. Ils facilitent l’identification des manifestations banales et quotidiennes de l'antisémitisme : insultes, gestes


1 Sur la destinée des archives françaises, voir Sophie Coeuré, La mémoire spoliée : Les archives des Français, butin de guerre nazi puis
soviétique, Paris, Payot, 2007.
2
  Mentionnons ainsi La Ligue des Droits de l’Homme ou encore la Ligue de l’Enseignement.
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violents, attitudes d’hostilité, graffitis, abus de langage et de pouvoir… L’antisémitisme se loge et s’exprime partout, dans les
écoles, les entreprises, chez les commerçants, dans les cafés ou encore dans les casernes...
Mon approche n’est pas pour autant quantitative, même si certains indices doivent nous permettre d’apporter des éléments de
réponse sur cet aspect. Elle vise davantage à mettre à jour des dynamiques antisémites, antirépublicaines, antidémocratiques qui
travaillent la société française et qu’aide à décrire le vocabulaire suivant : contamination ; acclimatation ; accoutumance ;
basculement ; prise de conscience ; dérapage ; mécanisme ; engrenage ; banalisation ; contact ; hitlérisation ; etc.

3. Evaluer les réactions de la société face à l’antisémitisme

La documentation sur laquelle j’appuie ma réflexion permet en effet de s’intéresser à la question si importante des attitudes de la
société française face à ces dynamiques antisémites. Là aussi, les archives de la LICA, parmi d’autres, apportent des éléments de
réponse en permettant d’observer les suites donnés à des affaires dont elle est saisie. Ses archives offrent aussi de très nombreux
indices sur la capacité des individus, quels qu’ils soient, lambdas ou leaders d’opinions, à répondre aux agressions.
Les questions posées sont particulièrement les suivantes : mesure-t-on en certains milieux de la société française les dangers que
font peser sur la démocratie les courants antisémites existants ? Si prises de conscience il y a, débouchent-t-elles nécessairement
sur des actes d’engagement significatifs ? Quelles filiations peut-on établir entre les positionnements de la société civile et des
milieux politiques face à l’antisémitisme et l’application d'une législation antisémite dès 1940 ?

4. Décrire les milieux juifs face à la montée de l’antisémitisme : unions et discordes

L’attitude des Juifs eux-mêmes face à l’antisémitisme nécessite à mes yeux une étude spécifique tant l’action de la LICA a pu
susciter de réactions contradictoires. Des appels les plus alarmistes, à une époque où les manifestations antisémites sont
relativement modérées sur le territoire national, à la négation même du danger, en 1939, il faut noter l’existence de profondes
divisions dans les milieux israélites. L’image de Bernard Lecache évolue sur un large spectre courant de la figure d’un prophète à
celle du générateur en puissance de l’antisémitisme, et que reflètent les nombreux courriers reçus par la direction de l’association.
La conscience plus ou moins nette de la menace qui s’affirme donne lieu à toutes sortes de conduites, parfois contraires, que
traduisent bien les efforts désespérés de la Ligue pour unir les Juifs de France.

5. Analyser l’antiracisme

Si, comme je l’ai dit, l’antisémitisme des années 1930 a déjà été l’objet d’études, l’antiracisme apparaît comme un sujet
relativement vierge.
En ce qui concerne la LICA, il y a la tentative d’élaborer une doctrine, perçue comme une véritable nécessité pour affronter des
racistes qui, eux, s’appuient sur un corpus doctrinaire.
Il y a ensuite des stratégies : l’antiracisme s’exprime par des méthodes, des mots d’ordre, des actions d’éclats ou, au contraire des
travaux souterrains, de longue haleine (à l’instar de la bataille pour l’obtention d’une loi réprimant la diffamation raciale, qui fera
l’objet d’un décret en avril 1939 connu sous le nom de décret Marchandeau).
L’antiracisme de masse est aussi affaire de résolution d’équations bien complexes : combat universel à dimension cependant
particulariste, apolitisme déclaré mais inscription aux côtés des partis de gauche, aspiration à l’honorabilité et à la popularité tout
en intégrant la violence comme moyen d’action, prêche de la tolérance sur fond d’intransigeance et de sectarisme…

6. Réhabiliter des figures militantes

Au-delà d’une nécessaire étude prosopographique des membres de la Ligue, ce travail est l’occasion de rappeler à la mémoire
collective le parcours de militants. De toutes origines, de toutes sensibilités politiques ou religieuses, français ou étrangers,
femmes et hommes, intellectuels ou non, ces militants ont mis à l’écart leurs différences, parfois leurs divergences, pour se
retrouver sur le terrain commun de l’antiracisme. Il me semble nécessaire de redonner corps, par le biais de cette recherche, à
quelques-uns de ces militants au rôle précurseur, et qui se trouvèrent confrontés, dans les années 1930, à des situations, des
contradictions ou des enjeux qui ne sont pas si éloignés de ceux rencontrés à l’époque actuelle.




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