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Master 2 Professionnel « Ethique et Développement Durable »
Faculté de Philosophie
Université Jean Moulin Lyon 3
« Notre maison brûle »…
Mais qui sont les pompiers ?
Que devraient-ils faire ?
Mémoire de fin d’études
Soutenu en Juillet 2006 par
Florie BONNIEL
Directeur de mémoire : Jean-Jacques WUNENBURGER,
Doyen de la faculté de philosophie de Lyon 3
Année universitaire 2005-2006
CIRCONSTANCES DU CHOIX DE CE SUJET
Voici pour commencer quelques mots d’explication quant au choix de sujet de ce mémoire.
Dans le courant de notre semestre théorique de formation, l’un des étudiants a un jour affiché
dans notre salle de cours un avis de concours lancé par l’association Entreprises pour
l’Environnement (EpE).
Créée en 1992, EpE est une association d'une quarantaine de grandes entreprises désireuses de
mieux prendre en compte l'environnement dans leurs décisions stratégiques et leur gestion
courante. Elles adhèrent notamment à la Charte des Entreprises pour le Développement
Durable promue par la Chambre de Commerce Internationale.
Ses membres appartiennent à des secteurs très variés : acier, aluminium, automobile, chimie,
ciment, énergie, gaz industriel, travaux publics, verre, mais aussi assurances, banques,
télécommunications, services de transport, de traitement de l’eau ou des déchets.
Le Prix Etudiant EpE s’adressait à tout étudiant désireux de répondre, en une vingtaine de
pages, à la question suivante : « Notre maison brûle. Qui sont les pompiers ? Que devraient-
ils faire ? »
Ayant déjà envisagé les prémices d’une réponse à cette question dans la conclusion de mon
mémoire de fin de Sciences - Politiques, j’étais intéressée de pousser plus avant cette
réflexion et je choisissais donc de faire de ce sujet de concours la problématique de mon
mémoire de Master.
Le jury, composé d’enseignants d’établissements supérieurs, de représentants d’entreprises
membres d’EpE et de journalistes, devait dans un premier temps sélectionner les trois
meilleurs dossiers parmi les 45 reçus. Puis, afin d’être départagés, ceux-ci devaient être
défendus oralement par leurs auteurs devant le jury, le 30 mai dernier au ministère de
l’Ecologie. Cette cérémonie, présidée par Yves COPPENS, a choisi de récompenser…
d’autres candidats que moi en l’occurrence !
1
Le 1er prix (5 000 € remis par la société Arcelor) a été décerné à un rapport sur la manière de
faire passer le message du DD dans la société, le 2e prix (3 000 € remis par la société Renault)
à un travail sur la préservation des ressources halieutiques, et le 3e prix (2 000 € remis par la
société Gaz de France) à une réflexion plus globale utilisant la métaphore désormais bien
connue des hommes à la fois pyromanes et pompiers de leur écosystème (image à laquelle j’ai
d’ailleurs aussi eu recours dans le corps de mon mémoire…) Ces mémoires sont consultables
sur le site de l’association (www.epe-asso.org).
A défaut d’être récompensée, je suis heureuse d’avoir malgré tout pu modestement contribuer
à la construction d’une réflexion, qu’il est si urgent de vulgariser, autour de cette question
lancinante de l’inaction des hommes face à leur destin écologique.
Voici donc soumis à votre appréciation mes éléments de réponse à cette question.
2
Introduction : « Notre maison brûle »
Cette phrase a été prononcée le 2 septembre 2002 par le Président français Jacques Chirac
devant l’assemblée plénière du Sommet Mondial du Développement Durable de
Johannesburg1. Cette conférence internationale est la deuxième du genre et s’est tenue
exactement dix ans après le premier Sommet de la Terre de Rio de 1992, qui avait eu pour
objectif de tirer la sonnette d’alarme concernant les nouveaux enjeux écologiques majeurs.
Dix ans, plus tard, le sommet de Johannesburg devait faire le bilan du chemin parcouru depuis
et engager de nouvelles actions. Or, le bilan était maigre. D’où cette phrase désormais
célèbre : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».
Dans cette métaphore, la « maison » désigne l’écosystème naturel dans lequel nous vivons et
qui permet notre vie / survie, ce qui justifie ici l’adjectif possessif pluriel « notre » : la nature
est le nid de l’humanité. Enfin, il s’agit bien d’une image, car notre environnement ne
« brûle » pas au sens littéral du terme (encore que), mais au sens figuré : la nature est agressée
et donc menacée de diverses manières par les activités humaines, devenues en cette fin de
XXe siècle extrêmement dévoreuses d’espaces et d’énergies et émettrices de substances
toxiques. Cela vaut avant tout pour les activités industrielles des pays du Nord, l’empreinte
écologique des pays du Sud étant encore relativement réduite. Mais qu’importe, les enjeux
climatiques sont d’une ampleur inédite du fait de leur caractère global : des agressions
produites au Nord ont des répercussions sur l’ensemble du globe. C’est en cela qu’il faut
effectivement parler de « notre maison », brûlant à petit feu, dans sa globalité.
Pourquoi prononcer une telle sentence ? Tout simplement parce que dix ans après la première
grande prise de conscience internationale des possibles risques naturels provoqués par notre
mode de développement, rien de véritablement significatif n’a été accompli par les Etats
participants. Le contexte d’urgence écologique s’est donc aggravé et les bouleversements
écologiques représentent une menace de plus en plus certaine pour l’humanité.
1
Voir le discours complet en annexe
3
La communauté scientifique est en effet aujourd’hui quasi-unanimement alarmiste en ce qui
concerne les échéances des problèmes écologiques majeurs : le réchauffement climatique,
l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables (en particulier des combustibles
fossiles) et l’extinction d’une partie conséquente de la biodiversité, qui est d’ores et déjà une
tragique réalité.
Cette sentence constitue certes un aveu d’inaction, mais pas d’impuissance. Le seul constat
de notre défaillance et de notre irresponsabilité est insuffisant car il encourage la fuite en
avant. Il doit au contraire susciter une réaction et permettre de modifier nos comportements
afin de tenter d’infléchir, ou tout du moins de ne pas aggraver, la dégradation de notre foyer.
Il est d’ailleurs assez cynique de constater que « foyer » désigne aussi bien le domicile
familial que l’endroit où le feu est le plus ardent…
Ainsi, notre maison brûle-t-elle, M. Chirac fait sonner l’alarme incendie, les pompiers n’ont
plus qu’à intervenir… Mais qui sont les pompiers ? Et que devraient-ils faire ?
Il est important de noter ici que nous nous situons aujourd’hui dans une double - logique : de
réaction face à des événements inquiétants déjà survenus, et de précaution vis-à-vis
d’événements supposés avoir des conséquences directes pour nous-mêmes et les générations
futures.
Nous sommes donc dans une véritable situation de crise, car il nous faut réagir vite et bien
dans un contexte d’incertitude scientifique et d’urgence écologique.
Nous ne nous attacherons donc pas à lister de manière exhaustive l’ensemble des acteurs qui
devraient et devront être les parties prenantes d’un Développement Durable (car il faudrait
citer tout le monde ! ), mais nous concentrerons l’analyse sur les acteurs susceptibles d’être
les pompiers les plus efficaces, dans un rôle de réaction et / ou de prévention.
C’est pour bien mettre en évidence ce souci d’efficacité que nous avons fait primer l’entrée
« rôles » (que faudrait-il faire ?) qui a permis d’élaborer le plan de ce rapport, sur l’entrée
« acteurs » (qui pourrait le faire ?), qui sera développée au sein même de ce plan et fera
également l’objet d’une synthèse en fin de rapport.
Si l’on continue à filer la métaphore employée par M. Chirac, il convient donc de définir
quelles sont les principales fonctions remplies par un « vrai » pompier et de voir ensuite qui
pourrait, dans la société, jouer l’équivalent de ces rôles, dans le contexte d’urgence
écologique qui nous occupe.
4
Rôles des pompiers en aval du sinistre : AGIR efficacement et dans l’urgence en
situation de crise (vision de court terme) :
- Donner l’alerte, avec la célèbre sirène
- Stopper le sinistre, c’est-à-dire chasser « le mal », circonscrire l’étendue des dégâts
- Prodiguer les premiers secours, soit apporter « le bien » pour stopper la dégradation et
impulser une tendance inverse
- Transférer les sinistrés aux urgences, c’est-à-dire les confier à des médecins qui leur
prodigueront des soins de long terme
D’où le plan suivant pour la 1re partie :
I) REPARER : « Changer le pansement », pour sauver la nature un temps p. 7
1) Alerter, car on combat d’autant mieux ce que l’on connaît p. 7
2) Sanctionner les agresseurs de la nature, pour circonscrire la menace p. 9
3) Soigner, soit stopper la dégradation et impulser une tendance inverse
de protection du site p. 12
4) Sanctuariser pour épargner le site et lui permettre un meilleur
« rétablissement » p. 13
5
Rôle des pompiers en amont du sinistre : ANTICIPER (vision de long terme)
- Se préparer : soit répéter les modus operandi pour maximiser la fiabilité d’action
- Rassurer : quand ils n’interviennent pas directement, les pompiers sont une véritable
institution très respectée. Souvent salués pour leur dévouement héroïque, ils contribuent à
accroître le sentiment de sécurité qui règne dans le pays
- Prévenir : parce que les pompiers ont pour finalité de disparaître, ou tout du moins
d’intervenir le moins possible, ce qui serait le signe d’une société non sinistrée donc bien
portante, il est nécessaire d’anticiper les catastrophes, et donc de faire des campagnes
d’éducation aux comportements responsables
D’où le plan suivant pour la 2e partie :
II) ANTICIPER : « Penser le changement », pour sauver la nature à temps
et l’humanité longtemps p. 15
1) Se préparer au changement par l’ : p. 15
A) Impulsion politique, pour une révolution politique mondiale p. 15
B) Innovation scientifique, pour une révolution technologique p. 17
C) Implémentation industrielle, pour une 4e Révolution Industrielle p. 18
D) Encouragement citoyen, pour une révolution culturelle p. 19
2) Rassurer p. 21
A) En offrant des perspectives d’avenir… p. 21
B) … Portées par des « guides » charismatiques p. 22
3) Eduquer p. 23
A) Expliquer la cause et les moyens du changement p. 24
B) Démocratiser les débats autour de ces enjeux qui nous impliquent
tous pour responsabiliser chacun p. 26
Conclusion p. 27
Synthèse p. 29
Annexe p. 34
Bibliographie p. 36
6
Commençons par aborder les comportements à adopter dans l’urgence de notre incendie
(I.« Changer le pansement2 », pour sauver la nature un temps), actions indispensables, mais
qui doivent donc être dépassées et complétées par une pensée du changement, fondée sur une
éthique de la responsabilité, nécessaire à toute politique d’anticipation de l’avenir de
l’homme et de son écosystème (II. « Penser le changement2 », pour sauver la nature à
temps, et l’humanité longtemps).
I) « CHANGER LE PANSEMENT », pour sauver la nature un temps
Parce qu’on agit d’autant plus efficacement que l’on connaît ses forces et faiblesses, il est
essentiel de commencer par alerter l’humanité de son sort.
1) Alerter
Alerter ce n’est pas seulement informer, car bien souvent les gens sont au courant des risques.
Mais tant qu’ils n’en sont pas directement affectés, ils n’en prennent véritablement la mesure.
Or, il faut présenter ces situations non comme une fatalité qui affecte d’autres hommes à des
milliers de kilomètres, ou à des dizaines d’années, mais comme des sinistres majeurs, dont les
conséquences peuvent se faire ressentir plus tôt qu’on ne le pense.
Alerter, c’est « avertir pour que des mesures soient prises » (Petit Robert). C’est donc faire en
sorte que les gens retrouvent leur capacité d’étonnement ET de réaction.
Les premières alertes doivent avant tout provenir des scientifiques qui font le constat des
dégradations. Leur difficulté majeure est de ne pouvoir encore fonder leur expertise sur des
certitudes scientifiques. D’où le caractère inédit de la situation, où il faut raisonner, décider et
agir sur la base de suppositions. Il faut malgré tout qu’ils tentent de donner une ligne
directrice plus ou moins commune à leurs connaissances avérées et à leurs fortes
présomptions, afin de donner le moins d’arguments possibles aux partisans de l’immobilisme
(les lobbyings pétroliers par exemple).
Tous les politiques (et pas seulement les Verts) doivent se saisir des enjeux climatiques et en
faire des thèmes clés de leurs programmes. Il ne s’agit pas seulement d’en parler tous les dix
ans lors de ces fameux sommets, mais d’en faire un enjeu quotidien.
2
D’après la formule de Francis BLANCHE
7
Les associations à vocation écologique sont les rares membres de la société civile qui parlent
déjà de la nécessité de préserver la nature. Mais rares sont celles qui ont un retentissement
suffisant : Greenpeace est la seule ONG à avoir un réel impact médiatique, du fait de sa
culture d’ « actions - choc ».
Les intellectuels et les artistes se font très discrets ces derniers temps sur les thèmes
politiques en général et sur celui de l’écologie en particulier. Or ils peuvent avoir une
influence décisive sur la société civile, notamment les chanteurs à l’égard de la jeunesse.
Même s’ils ne sont pas aussi véhéments que des Gainsbourg ou Coluche, le vent de la
contestation semble de nouveau percer grâce à des groupes tels que Mickey 3D (dans
« Respire »), Tryo (« L’hymne de nos campagnes ») ou des humoristes comme Gustave
Parking. Souhaitons que la polémique enfle.
Les journalistes doivent évidemment se faire le relais de cette alerte. Il faudrait qu’ils en
parlent plus et mieux, ce qui implique que des journalistes spécialisés soient des référents en
matière d’écologie et que tous les autres en parlent à sa juste mesure, c’est-à-dire en traitant
l’information sur le mode de la « une » plutôt que du faits divers. L’environnement doit être
traité avec le même degré de précision et d’exigence que toute autre information (analyses,
chiffres, débats…) sans toutefois tomber dans l’excès inverse qui le banaliserait, alors qu’il
doit conserver tout son caractère dramatique et exceptionnel.
Il est donc assez difficile d’alerter sur les enjeux écologiques. Faut-il adopter un ton
catastrophiste et culpabilisateur ? Pratiquer l’« heuristique de la peur » telle que décrite par le
philosophe Hans Jonas, qui a, certes, le mérite d’extraire un moment les gens de leur torpeur,
mais qui peut aussi et surtout provoquer un comportement de fuite en avant : puisque
l’humanité est condamnée, autant profiter jusqu’au bout de ce qu’elle a mis des milliers
d’années à construire. Cet argument individualiste permet de se donner bonne conscience et
de retourner à son train de vie destructeur certes, mais tellement confortable.
Pour bien alerter, il s’agit donc plutôt d’employer le ton de ce que Jean-Pierre Dupuy a
qualifié de « catastrophisme éclairé », pour informer sans effrayer et stimuler l’envie d’agir
sans la paralyser.
Pour cela, faisons appel à nos meilleurs communicants, dont c’est justement le métier que de
trouver les bons mots et les meilleures images pour faire passer et intégrer des messages avec
tact. Plutôt que de pousser à la consommation, qu’ils incitent pour une fois à l’action
citoyenne en matière de protection de l’environnement.
La cible du message d’alerte, c’est chaque habitant de la Terre, car aucun n’est
potentiellement à l’abri des catastrophes liées aux dérèglements bioclimatiques.
8
En résumé, il s’agit de faire que les « sachants » alertent les « non sachants », pour que tous
aient connaissance des faits (« la maison brûle ») et soient conscients des enjeux (ce que cela
signifie pour l’écosystème et l’humanité). Aujourd’hui, les choses n’évoluent pas car nous
avons franchi le premier cap mais pas le second : les gens n’ont pas pris la mesure de
l’ampleur des enjeux écologiques, car ils ne se sentent pas encore directement menacés. Faut-
il attendre de se brûler pour en tirer les leçons ? On peut tenter de l’éviter : si dès à présent, les
médias diffusent l’alerte donnée par les « sachants » et formulée par les communicants, les
cibles devenues « sachantes » ET conscientes ne pourront faire autrement que d’agir de
concert avec les pompiers et de devenir elles-mêmes pompiers.
Après avoir alerté, il faut agir, donc intervenir sur les lieux sinistrés, et dans un premier temps
chercher à circonscrire la menace qui ronge l’écosystème, soit plus concrètement, arrêter et
sanctionner les pollueurs / pilleurs / destructeurs.
2) Sanctionner
La situation idéale est évidemment celle où les criminels sont rapidement identifiables, voire
pris sur le fait : pyromanes, braconniers, ou autres accusés de déforestation, dégazage, rejets
industriels toxiques dans l’air ou dans l’eau, etc. Il s’agit donc de les arrêter et de leur infliger
des sanctions pénales et financières exemplaires, qui deviennent ainsi un réel instrument de
dissuasion. Il ne faut bien entendu pas se contenter de punir le pollueur direct, mais de
remonter l’échelle de responsabilité pour sanctionner aussi et surtout le décideur au plus haut
niveau.
Dans son discours de Johannesburg, Jacques Chirac évoque l’idée d’une Organisation
Mondiale de l’Environnement (O.M.E.) qui « gère les biens publics mondiaux » et fasse
valoir « l’intérêt supérieur de l’humanité sur celui de chaque pays qui la compose ». Cette
O.M.E. pourrait justement se charger d’institutionnaliser un système de sanction.
Mais dans l’urgence, ce rôle pourrait d’ores et déjà être rempli par des branches d’institutions
existantes, telles que l’Union Européenne, ou l’O.N.U. Il est en tout cas fondamental que ce
soit des institutions supranationales et indépendantes de tout intérêt politique ou économique :
car le cadre des Etats Nations n’est pas pertinent concernant les pollutions, qui n’ont pas de
frontière. Par ailleurs, une législation environnementale propre à chaque Etat ne supprimerait
pas le risque déjà réel de « dumping environnemental ». Cette institution devrait donc assurer
l’harmonisation de la réglementation au niveau mondial. De même, le droit d’ingérence
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devrait lui être reconnu dans la mesure où la pollution des uns aura nécessairement des
répercussions sur l’avenir des autres.
Sanctionner est dans la réalité souvent bien plus complexe, car les enjeux écologiques
présentent une caractéristique inédite et délicate à gérer : la globalité. Nous prenons
conscience un peu tard que l’écosystème planétaire n’est pas qu’une somme d’écosystèmes
indépendants les uns des autres, mais qu’il forme un tout systémique (fait de réactions en
chaîne et boucles de rétroaction). Le dérèglement bioclimatique illustre particulièrement ce
phénomène, souvent comparé à l’« effet papillon ».
Ainsi dans le cas de la lutte contre l’effet de serre, se pose la difficile question de savoir qui
sanctionner, sachant que le pollueur est collectif et que la pollution et le pillage des
hydrocarbures sont institutionnalisés. Face à ce dilemme, deux solutions s’offrent à nous pour
essayer de circonscrire les émissions de gaz carbonique.
Internaliser la pollution :
C’est la solution adoptée par le protocole de Kyoto en 1997 et entrée en vigueur en 2004, qui
a instauré un système mondial d’échange de permis d’émissions de gaz à effet de serre (GES).
Cette solution a deux grands mérites mais trois lacunes rédhibitoires.
Tout d’abord, comme ce sont les mécanismes du marché qui incitent les gros pollueurs à
réduire leur pollution s’ils veulent pérenniser la viabilité financière de l’entreprise, cette
solution a l’avantage d’être assez bien acceptée par les acteurs économiques, qui préfèrent
toujours se plier aux lois du marché plutôt qu’à des réglementations, jugées trop rigides et
moins légitimes.
Mais c’est surtout une solution qui a le mérite d’être l’une des premières mises en œuvre de la
nécessité d’agir pour l’environnement. Ainsi le protocole de Kyoto permet-il, et c’est déjà
beaucoup, d’amorcer une tendance d’évolution des comportements, mais ne constitue en rien
une solution satisfaisante, pour trois raisons.
Elle est peu efficace du fait de ses objectifs, qui, non contents d’être dérisoires (- 6 % de GES
d’ici 2010), ne seront pas atteints.
Elle est inutile, car compte tenu de l’enjeu de la globalité évoqué plus haut, il suffit d’un seul
grand « tricheur » pour que les efforts de tous les autres soient anéantis. Or le protocole n’a
été ratifié que par environ 123 pays, représentant 61 % des émissions mondiales de GES, et il
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ne peut s’appliquer qu’aux industriels, laissant de côté les individuels, pourtant principaux
émetteurs de GES (automobile, chauffage, …)
Enfin, elle n’est pas durable, car tenter de gérer la pollution n’est pas anticiper la fin des
énergies fossiles, pourtant proche.
« Marchandiser » la pollution constitue donc une solution de court terme. Or, « mettre un
simple pansement sur une hémorragie » montre bien à quel point nous sommes déroutés par
ces nouveaux enjeux et quelle difficulté nous avons à trouver des solutions à la fois rapides et
réellement pertinentes.
Taxer la pollution :
La taxation est toujours très impopulaire, mais reste ce qu’il y a de plus efficace. Par exemple,
depuis que le prix de l’essence a atteint des records et qu’il n’a pas été compensé par une
baisse de la T.V.A. / T.I.P.P., on a observé que les automobilistes faisaient un usage plus
« raisonné » de leurs véhicules.
Cependant, cette taxation n’en est pas moins intolérable, car l’usager, ici l’automobiliste, est
pris en otage : si les citadins peuvent se rabattre sur les transports en commun, les ruraux et
périurbains n’ont aucune alternative réelle à la voiture et sont donc contraints de payer le
surplus.
Sanctionner le pollueur de base est efficace et acceptable uniquement s’il lui est proposé une
alternative crédible. Sinon, cela s’apparente à du racket institutionnalisé.
Il faut donc que les Etats et les institutions supranationales s’attèlent à la tâche et proposent de
nouvelles technologies écologiques, en matière de déplacement notamment. Cette solution
permet de traiter le problème en amont : pour supprimer la pollution, rien de tel que d’en
supprimer la source, les énergies fossiles, qui sont de toute façon vouées à l’épuisement à
court terme. Autant faire d’une pierre deux coups : ne pas sanctionner mais supprimer la
pollution et anticiper la pénurie. Nous développerons cet aspect dans la deuxième partie.
Après avoir stoppé la dégradation, il faut dans un second temps secourir la zone agressée,
c’est-à-dire prodiguer des soins de premier secours et impulser ainsi une tendance inverse de
protection, de court et moyen terme.
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3) Soigner
Il s’agit à nouveau ici d’établir la distinction entre agressions localisées et risques globalisés.
Concernant les agressions locales, voici les acteurs - pompiers / ambulanciers susceptibles
d’appliquer le mieux les premiers pansements, souvent décisifs pour l’évolution de l’état de
santé du sinistré.
Les scientifiques doivent élaborer des plans d’urgence et donner des directives de moyen
terme. Par exemple le nettoyage des côtes mazoutées et le sauvetage du navire naufragé (court
terme), le nettoyage (court terme) et la replantation (moyen terme) de zones déforestées, le
classement en « espèces protégées » d’espèces menacées d’extinction (court terme), puis la
réintroduction d’individus issus d’élevage pour stabiliser et augmenter leur population
(moyen terme), l’apposition de filtres aux cheminées des usines incriminées de provoquer des
pluies acides (moyen terme), etc.
Pour ces actions de sauvetage, peuvent intervenir, dans la mesure de leurs compétences, les
ONG et les associations environnementales et humanistes (telles que Greenpeace, WWF,
la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme, la fédération France Nature
Environnement…) aidées par les bénévoles issus de la société civile.
Ces divers exemples concernent des sinistres restrictifs à un lieu ou à une espèce, ce qui rend
les moyens d’action plus facilement identifiables, ayant des effets assez directs et efficaces
sur les dommages. Cela prouve que si l’on veut s’en donner les moyens, il suffit parfois de
peu de chose pour inverser une tendance dramatique.
Les journalistes doivent diffuser cet espoir en valorisant les « remèdes » efficaces, ce qui
devrait permettre de balayer le fatalisme et de dynamiser l’action.
Enfin, les politiques devraient également porter ces messages d’espoir quant à la nécessité
ET la possibilité de réparer les dégâts. Ainsi doivent-ils être présents sur les lieux sinistrés,
non pas simplement pour se montrer aux médias, mais parce qu’on prend toujours mieux la
mesure de ce qu’on expérimente avec ses cinq sens. L’émotion prend le dessus un instant et
l’on se sent révolté. Les politiques sont justement là pour transformer l’atterrement qui peut
très vite se révéler paralysant, en force de propositions et d’actions pour remédier au scandale
et faire en sorte qu’il ne puisse se reproduire. Mais là encore, il faut avoir le courage de ses
paroles et faire suivre d’effets (et de moyens) les engagements pris devant les caméras, qui ne
doivent pas se dissiper en même temps que l’émotion.
12
Les effets des risques globaux, au premier rang desquels figure le réchauffement climatique,
sont quant à eux beaucoup plus difficiles à neutraliser. Comment envisager par exemple de
pouvoir contrôler d’une quelconque manière la montée du niveau des mers que provoque la
fonte de la banquise, ou de lutter contre l’aridification croissante de zones déjà arides ?
Face à cette menace globale, les « mesurettes » marginales et pour beaucoup évidentes que
l’on présente aujourd’hui comme la panacée (du type « éteignez la lumière quand vous quittez
une pièce ») sont vraiment dérisoires.
A changement bioclimatique global, il faut répondre par une mutation globale de nos modes
de vie. Mais sommes-nous prêts pour un tel bouleversement ? Et qui pourrait impulser cette
pensée du changement ? C’est ce que nous verrons en deuxième partie.
Une fois le danger écarté et les premiers secours prodigués, les pompiers ont pour mission
d’acheminer au plus vite les sinistrés vers des services spécialisés qui assurent leur
rétablissement. Ce transfert de compétences est essentiel car il marque le passage d’un
traitement d’urgence, donc forcément de court terme, à un traitement de fond. Or, dans notre
monde où priment souvent les intérêts à courte vue, cette réintroduction du long terme est
capitale. Elle est la clé de toute politique responsable d’anticipation des risques, de quelque
nature qu’ils soient.
4) Sanctuariser
A la suite d’un traumatisme grave ou d’une opération difficile, il est courant de garder les
malades en observation dans des lieux calmes où ils se rétablissent physiquement et
moralement.
Cette période de convalescence peut aussi s’appliquer à un écosystème sinistré. C’est ce
qu’on appelle la sanctuarisation de la nature, qui consiste à réglementer, voire interdire tout
accès du public en un lieu délimité, pour lui créer les conditions optimales de son
rétablissement (reconstitution plus rapide des populations animales et végétales). Ce
confinement peut aussi être envisagé en amont, pour prémunir une zone reconnue d’intérêt
faunistique et floristique de dommages potentiels liés à l’activité humaine (protection justifiée
par le principe de précaution). C’est cette double logique qui a prévalu à la création en France
des Parcs Nationaux, des Réserves Naturelles et du Conservatoire National du Littoral.
13
Mais c’est là encore une solution de moyen terme, car cela contribue à couper un peu plus les
liens déjà très distendus unissant l’homme à la nature. D’autre part, il faut savoir rester
pragmatique : l’augmentation de la population mondiale réduira immanquablement l’espace
dévolu aux zones exclusivement « naturelles » à la portion congrue.
Par ailleurs, se pose la question de la réelle efficacité de la sanctuarisation : on a en effet
observé récemment que l’absence de pâturage et de piétinement pouvait aussi avoir des effets
néfastes sur le milieu ! Ce qui montre bien qu’en matière de protection de la nature, la pensée
extrémiste (telle que défendue par les tenants de la « Deep Ecology ») n’est pas forcément la
plus efficace, la plus réalisable, ni surtout, une fois encore, la plus durable.
Cette première partie nous a permis de lister les actions à accomplir dans l’urgence. Ces actes
de réparation sont évidemment essentiels pour envisager l’avenir de l’humanité sur des bases
saines. Néanmoins, chacune des parties de cet exposé s’est conclue sur l’absolue nécessité de
ne pas se contenter d’une vision à court terme et d’introduire une pensée du long terme, dont
le maître mot est l’anticipation.
Penser l’avenir de l’humanité, c’est anticiper les crises écologiques, la crise énergétique, la
crise de notre mode de développement basé sur l’objectif unique de croissance économique.
Une population naturelle ne peut croître à l’infini, ne serait-ce parce que les ressources qui
conditionnent sa survie ne sont pas infinies. Le mode de vie occidental est donc condamné,
sur le court ou le moyen terme.
Alors plutôt que d’aller dans le mur tête baissée et d’entraîner dans notre chute tous les pays
dits « en voie de développement » qui envient tant notre « modèle », plutôt que d’empiler des
pansements pour comprimer une hémorragie, autant anticiper ces crises, en trouvant à
l’humanité une finalité autre que l’accumulation matérielle, autant penser le changement et
réfléchir dans un contexte encore relativement serein. Si nous ne faisons rien, nous ne
pourrons en tout cas pas dire que nous ne savions pas, ce qui aggravera notre passif vis-à-vis
de nos descendants.
Passons donc maintenant des pompiers - panseurs aux pompiers - penseurs.
14
II) « PENSER LE CHANGEMENT », pour sauver la nature à temps et l’humanité longtemps
1) Se préparer au changement
On ne réfléchit pas sereinement en situation de crise. Une des meilleures façons d’éviter la
précipitation qui accroît le risque d’erreur, est de l’anticiper. Pour cela, il convient de faire
des simulations permettant d’envisager tous les scenarii imaginables et pour chacun d’eux, les
réponses possibles. Cette façon de « renverser la métaphysique du temps », selon l’expression
de J-P.Dupuy, doit permettre de penser le présent à partir d’une projection dans le futur et non
l’inverse, comme on le fait intuitivement.
Ainsi, de la même façon qu’une part conséquente du travail des pompiers est consacrée à la
répétition de modes opératoires afin de maximiser leur fiabilité dans l’urgence, nous devons
aussi penser en amont quels types de comportements et quelles alternatives nous pourrons
apporter aux scenarii écologiques présumés par les scientifiques.
Une mutation s’opère et s’organise. Je répartirai donc ainsi les rôles entre quatre catégories
de pompiers – penseurs : le politique est là pour fixer des orientations et des normes. A
l’industrie et l’ensemble du secteur marchand ensuite de s’adapter. A la recherche de nous
éclairer en proposant une alternative et à la société civile de l’encourager.
Tout le débat actuel - ou plutôt l’absence de débat, car malgré sa gravité, l’enjeu écologique
reste une question subalterne - est de savoir qui doit s’y atteler en premier. Il ne manque
certainement qu’un petit déclic pour que le processus de mutation s’enclenche et que tout
s’enchaîne, mais qui sera ce déclic et quand s’opèrera-t-il ? Chacun se renvoie la balle et on
attend le déluge.
Voyons ces quatre moteurs de l’impérative « révolution verte ».
A) L’Impulsion politique
Pour une révolution politique mondiale
Penser le changement, c’est repenser dans toute sa globalité notre mode de vie, ce qui
constitue un grand projet de société et même au-delà, un véritable projet d’humanité. Or,
comment envisager une action concertée et choisie démocratiquement par des milliards
d’individus ? Un système ancien existe pour cela : la démocratie représentative.
15
Les représentants politiques sont là pour proposer des modèles de société qu’il soumettent
périodiquement à l’appréciation populaire. La classe politique propose, le peuple dispose.
Et ne dit-on pas que gouverner c’est prévenir ?
Alors qu’en est-il de l’action des hommes politiques français pour l’environnement, domaine
de la prévention s’il en est. Ils considèrent l’écologie comme une préoccupation subsidiaire,
un alibi démagogique à bas prix. Le budget du Ministère de l’Environnement et du
Développement Durable (MEDD) ne représente pas moins de 0.28 % du budget national. Bel
effort ! Ils préfèrent en laisser le monopole au parti des Verts.
Aujourd’hui, les politiques ne sont pas porteurs d’une pensée de la réforme et se cantonnent à
leurs objectifs traditionnels et démagogiques de lutte contre le chômage, pour la croissance et
la consommation. Pas un n’a le courage ni la vertu suffisants pour se saisir d’enjeux majeurs,
donc épineux. De toute façon, un seul n’y suffirait pas. Il faudrait que tous se mobilisent, car
le Développement Durable repose sur la transversalité : chacun doit se l’approprier et
l’intégrer à son domaine d’activité.
Par ailleurs, ce n’est pas parce que la société civile ne manifeste pas de façon ostentatoire une
exigence environnementale qu’elle est inexistante. C’est tout l’art du politique que de savoir
déceler aussi les demandes latentes, de décrypter les signes avant-coureurs, de les interpréter
et d’agir en conséquence. La société civile émet une demande latente en matière d’écologie. Il
ne faut pas la négliger au prétexte qu’elle n’est pas pressante et attendre un hypothétique
boom des votes écologistes. Il faut au contraire l’encourager à la source.
A l’instar de Pierre Rabhi, je pense effectivement que « si tous les politiciens de la planète ne
se prononcent pas et ne font pas l’aveu public de la nécessité d’un changement, la situation
n’évoluera pas3 ».
Ceux-ci pourraient commencer par allouer de véritables ressources à la recherche publique
afin de lui donner les moyens de ses ambitions en matière d’innovation technologique. Et que
l’on ne réponde pas qu’il n’y a pas d’argent : on sait toujours s’accorder les moyens de ce que
l’on désire vraiment. Il suffirait par exemple d’allouer une partie des fonds des programmes
de destruction, comme l’armement, à des programmes de reconstruction de l’écosystème.
Il s’agirait dans un second temps de favoriser par le biais réglementaire le passage de
l’invention à l’innovation, par un double jeu de taxation des anciennes pratiques et
d’incitation aux alternatives. Cette fiscalité verte pourrait s’imposer à tous, secteur marchand
et non marchand confondus : dès lors que l’on propose des alternatives crédibles, toute
3
In Graines de possibles, Pierre Rabhi, Nicolas Hulot, 2005, Calmann-lévy
16
taxation punitive serait légitime. Pour plus d’efficacité et pour qu’aucun pays ne perde son
avantage concurrentiel, cette fiscalité verte devra, on l’a dit, être harmonisée au niveau
international.
B) L’Innovation scientifique,
Pour une révolution technologique
La révolution verte passera avant tout par une révolution technologique marquée par le
passage des énergies fossiles aux énergies renouvelables. Dans cette reconversion
énergétique, il faut dès à présent penser long terme.
Or il n’y a guère que les énergies renouvelables qui puissent répondre à cette exigence.
Revenir au charbon serait une aberration, le nucléaire a besoin d’uranium, ressource elle aussi
limitée, tout comme l’est le gaz naturel. Seules les énergies renouvelables sont illimitées,
donc inépuisables et non polluantes. Et l’innovation scientifique est là pour améliorer ce mode
de production d’énergie alternatif, aujourd’hui imparfait (faible rentabilité énergétique,
stockage difficile) mais dont les potentialités s’avèrent prometteuses.
Prenons l’exemple des biocarburants : même s’ils ne sont probablement pas une solution de
long terme, car ils provoquent trop de dommages collatéraux, ni même de court terme, vu
l’évolution de la taille du parc automobile mondial, ils sont néanmoins la preuve que si l’on
fait l’effort de chercher des alternatives, on en trouve.
Cependant, un autre point essentiel est la nécessité absolue que ces alternatives
s’accompagnent d’un changement culturel vers une plus grande modération de notre
consommation d’énergie. Sinon, tous les gains d’efficacité énergétique obtenus grâce à
l’innovation scientifique seront anéantis par nos comportements dispendieux. Les progrès de
la science ne doivent pas nous dédouaner. Il faut être lucide et constater les ravages des
gaspillages de notre société de consommation de masse, pour tendre vers une culture de la
modération.
Je n’ai abordé ici que l’enjeu énergétique qui sera le nœud de cette révolution technologique,
mais de nombreux autres thèmes nécessiteront d’être passés au crible, tels que l’acceptabilité
des OGM, la gestion de l’eau, des pollutions, de l’effet de serre, des déchets, notamment
radioactifs,... que je ne développerai pas ici mais qui montrent bien l’ampleur de la tâche.
Une révolution technologique ne s’improvise pas et il nous faut la penser d’autant plus en
amont qu’il existe toujours un décalage de temps entre la recherche fondamentale et la
recherche appliquée.
17
C) L’Implémentation industrielle
Pour une 4e Révolution Industrielle
Les entreprises devront intégrer les innovations technologiques à leur processus de
production. Elles pourraient y être incitées par des subventions de l’Etat, mais bien plus
efficace encore sera l’incitation du marché, car cette reconversion provoquera une véritable 4e
Révolution Industrielle qui dynamisera le marché du travail en créant de nouveaux débouchés
porteurs. L’innovation est un processus de « destruction créatrice » inévitable ici puisque le
« pick oil » approche. Ce processus nécessitera de coûteux investissements, mais dont la
rentabilité sera assurée dans le moyen terme, et qui seront toujours moins risqués que la
débâcle, inévitable si l’on attend d’en arriver à la dernière goutte de pétrole pour se
reconvertir. Afin d’éviter que les entreprises pionnières ne pâtissent de leur audace et ne
perdent leur avantage concurrentiel, il faudrait un mouvement conjoint de toutes les
entreprises françaises, européennes, et mondiales.
C’est justement sur cette idée de coopération qu’est basé le concept d’écologie industrielle,
qui propose de s’inspirer de l’intelligence de la nature, pour optimiser nos activités
industrielles. Ainsi, l’ensemble des acteurs d’un pôle technologique, d’une zone industrielle,
voire d’un territoire, coopère pour penser leurs activités en systémie. Ces « écosystèmes
industriels » permettent d’optimiser les flux de matière et d’énergie : réduction des pertes et
gaspillages, intensification de la production (augmentation de la quantité de service produite
par unité de matière consommée) et dématérialisation de l’économie (louer au lieu d’acheter).
La demande est-elle aussi prête à suivre cette reconversion ? A l’heure actuelle, il semble que
malgré leurs louables intentions, les Français continuent à se focaliser sur le rapport qualité /
prix comme critère d’achat : sur les 60 % de consommateurs qui se disaient prêts en 1998 à
payer plus cher des produits reconnus comme respectueux de l’environnement, seuls 28 % en
avaient effectivement achetés4. Autre exemple : en 1998, seuls 10 % des Français déclaraient
consommer régulièrement des produits biologiques et 60 % jamais5. Il ne faut malgré tout pas
renoncer, au prétexte que ces chiffres sont peu encourageants : il faut ici aussi savoir
interpréter les signes d’une demande latente et la stimuler. Les consommateurs seraient
4
Ademe - Crédoc, Enquêtes « Conditions de vie et aspirations des Français », 1998, in L’environnement,
ce qu’en disent les Français, la Documentation française, 1999
5
Insee – Ifen, Enquête PCV, 1998, in La sensibilité écologique des Français à travers l’opinion
publique, coll. les Dossiers de L’IFEN, novembre 2000
18
évidemment ravis de pouvoir consommer des produits meilleurs pour la santé et
l’environnement au même prix que la « mal’bouffe ».
La recherche du seul profit, quels qu’en soient les dommages collatéraux n’est plus tolérable
et tolérée pas les occidentaux. L’entreprise doit donc adopter une politique de RSE,
Responsabilité Sociale d’Entreprise. L’objectif de rentabilité et d’accumulation du capital
est important, car il faut bien satisfaire les besoins d’une population mondiale croissante, mais
il faut introduire de l’éthique dans cette logique capitaliste, aujourd’hui outrancière.
Valorisons les filières des produits de première nécessité, peu gourmands en énergie et en
emballages, revenons-en à la consigne, supprimons les produits jetables ou à utilisation
unique, ainsi que tous les intrants toxiques dans les produits alimentaires, cosmétiques,
vestimentaires, ménagers,… leurs effets nocifs sur l’homme (en matière d’augmentation du
nombre de cancers ou de la stérilité notamment) ont déjà été maintes fois démontrés. De
même pour les OGM, dont il apparaît de plus en plus clairement qu’ils peuvent présenter des
dangers pour l’homme et d’autres espèces : appliquons le principe de précaution plutôt que de
penser toujours en terme de profitabilité. Enfin, tant de mesures qui semblent tomber sous le
sens… pour une minorité seulement. L’homme est définitivement un être doté de conscience
et de raison mais qui refuse de s’en servir.
Si les dirigeants d’entreprise voulaient montrer qu’ils sont dignes d’humanité, ils devraient
réinvestir leurs profits dans cette révolution technologique basée sur les NTE, Nouvelles
Technologies de l’Energie. L’Etat doit certes propulser la révolution technologique, mais les
entrepreneurs doivent aussi y mettre la volonté et les moyens.
D) L’Encouragement citoyen
Pour une révolution culturelle
Si les citoyens attendent l’offre politique et marchande, les entrepreneurs et politiques
attendent, eux, une demande de la part de la société civile. En voici pour preuve un extrait du
discours de M. Chirac prononcé devant les ONG lors du Sommet de Johannesburg : « Et dans
cet effort très lent, qui nous oblige à rompre avec bien des habitudes, nous avons besoin d’une
forte mobilisation citoyenne, d’un engagement déterminé de la société civile. Les
gouvernements ne le feront pas seuls, ils n’y arriveront pas. Les entreprises peuvent être
incitées, elles ne sont pas suffisantes. C’est la société civile, dont l’engagement, à condition
19
qu’il soit reconnu et soutenu, peut apporter un élément de réponse et surtout créer le
mouvement. »
Or, la société française est dans une position attentiste quant aux enjeux écologiques : si
l’environnement figure parmi les principales préoccupations des Français (au 8e rang en
2001), la crise écologique n’a pas encore atteint un niveau tel qu’elle suscite une vraie
dramatisation de l’enjeu « environnement », qui reste pour la majorité une question de qualité
de vie plutôt que de survie, et qui figure donc toujours derrière l’insécurité, le chômage, la
pauvreté ou l’immigration.
Les Français se sentent malgré tout investis d’une certaine responsabilité, mais ils justifient
leur inaction par leur sentiment d’impuissance à l’échelle individuelle. Quel argument doit
très vite être balayé. Les occidentaux sont des citoyens mais aussi, et peut être avant tout, des
consommateurs. Ils seraient un contre-pouvoir influent s’ils voulaient bien devenir
consom’acteurs. A l’heure de la consommation de masse et de la désaffection du politique, on
vote en achetant, ce qui est facile et qui constitue un signal puissant à destination des
industriels et des politiques.
En réalité, si les Français sont si attentistes, c’est surtout qu’ils ne sont pas prêts à sacrifier
leur mode de vie au nom de l’impératif environnemental. Ainsi, c’est en France que
l’acceptabilité du développement durable est la plus faible parmi les membres de l’U.E. : en
1997, les Français étaient les moins enclins à accepter l’ensemble des concessions proposées
dans le cadre d’un mode de développement durable, telles qu’une hypothétique augmentation
du chômage, diminution du niveau de vie et de confort ou stagnation économique6. De même,
la consommation de produits issus de l’agriculture biologique reste très faible (essentiellement
parce qu’ils sont plus chers), tout comme la participation à des actions ponctuelles en faveur
de l’environnement, l’adhésion à des association de défense de la nature (2 à 3 % des
Français) ou le vote écologiste (dont les scores aux élections présidentielles n’atteignent
qu’exceptionnellement les 5 %).
Et s’ils sont si peu enclins à un hypothétique « sacrifice », c’est avant tout parce qu’ils ne se
sentent pas menacés hic et nunc, donc concernés par le problème qui frappe, pour l’instant,
ailleurs et qui frappera surtout demain. A la rigueur, ils voudraient bien agir, mais à condition
que leur volonté individuelle rencontre une action collective, car on a du mal à comprendre
que les petits cours d’eau fassent les grandes rivières. Et dans le cas où ils auraient de vrais
choix à opérer, ce qui n’est pas encore le cas, il faudrait qu’ils puissent en identifier les
6
Eurobaromètres, 1997, in La sensibilité écologique des Français à travers l’opinion publique, coll. les
Dossiers de L’IFEN, novembre 2000
20
bénéfices directs, notamment matériels, pour eux-mêmes. Il faut croire que l’on devra attendre
les vertus pédagogiques de quelques catastrophes naturelles avant de tirer les conclusions qui
s’imposent.
C’est donc une véritable révolution culturelle qu’il faudrait opérer. Car les individualistes que
nous sommes sont incapables d’accepter que ce que l’on sème aujourd’hui puisse germer et
profiter dans une autre échelle de temps, ce qui est le propre de toute révolution. Essayons de
ne pas vivre ce changement comme sacrificiel, aboutissant sur du moins-disant, si tant est que
ce soit le cas, mais plutôt comme une opportunité à saisir. L’accumulation constante de biens
matériels n’est pas la panacée. Il convient désormais de tendre vers la qualité : l’estime de soi
et des autres, la qualité de vie, le respect de la nature.
Pour que ce changement des mentalités entre dans les mœurs, pour provoquer et accompagner
cette révolution culturelle, nous avons besoin d’intellectuels actifs (philosophes, écrivains,
artistes…) qui doivent penser le changement d’un point de vue éthique, c’est-à-dire réfléchir
au sens de mots tels que respect, précaution, responsabilité et en faire des concepts
philosophiques (comme le « principe responsabilité », « l’heuristique de la peur », « le
renversement de la métaphysique du temps »), qui seront ensuite mis en application par des
techniciens (juristes par exemple, qui ont traduit le « principe responsabilité » en « principe
de précaution » figurant désormais dans la Charte de l’Environnement).
Dans cette révolution culturelle, les journalistes doivent expliquer, analyser et débattre du
changement et de ses modalités, l’école doit l’inculquer aux enfants pour qu’il leur apparaisse
comme une évidence et non une contrainte. Chaque association, chaque entreprise, chaque
service public doit aussi se l’approprier et se repenser globalement en fonction de cette
nouvelle orientation.
Proposer des alternatives crédibles permet d’offrir un avenir à l’humanité, donc de la rassurer
sur son sort. Si la peur et le fatalisme paralysent, l’espoir rassure et stimule l’action.
2) Rassurer
1. En offrant des perspectives d’avenir
La seule vision catastrophiste proposée actuellement n’incite en effet à rien d’autre qu’à un
comportement d’aveuglement et de fuite en avant. Il faut au contraire être lucide sur les
21
impacts des conditions de vie que nous avons créées, qui peuvent effrayer certes, mais ne
doivent pas paralyser. Le seul moyen de faire en sorte que l’« heuristique de la peur » soit
stimulante est de l’accompagner d’espoir. Jusqu’à présent, l’espérance sans la crainte nous a
conduit à manquer de respect à notre milieu de vie. Et depuis peu, la crainte sans l’espérance
provoque la paralysie. Il faut donc les associer pour rendre opérant le « principe
responsabilité » énoncé par Hans Jonas, en prouvant qu’un autre monde est possible, ce qui
doit constituer le moteur de la pensée ET de l’action vers un mode de développement
désormais fondé sur une éthique de la responsabilité et du respect.
Le fait d’offrir un avenir à l’humanité, plutôt que l’apocalypse, devrait largement contribuer à
la rassurer : les politiques se referont une virginité avec des thèmes électoraux vertueux. Les
inventions scientifiques devenues innovations technologiques offriront au secteur marchand
de nouveaux débouchés, donc de belles perspectives de profits. En s’engageant dans un projet
de société plus social et environnemental que l’actuel, les citoyens retrouveront la confiance
qui leur manque actuellement. Enfin, l’environnement serait bien sûr le premier à profiter de
ce revirement, où enfin l’homme l’estimerait à sa juste valeur.
2. Des perspectives portées par des « guides » charismatiques
Plus qu’exercer un simple métier, être pompier c’est représenter une véritable institution
respectée du fait de son caractère héroïque, qui contribue à accroître le sentiment de sécurité
du pays. Cet altruisme est d’autant plus admiré de nos jours que l’individualisme prend le pas
sur la générosité spontanée.
Si la pensée du changement était portée par des « guides » tels que nos pompiers,
charismatiques, vertueux et dévoués à la cause écologique et humaniste, cela contribuerait
probablement à stimuler le passage des idées aux actes.
Or, aujourd’hui en France, qui souhaite réellement incarner ce changement ? Qui a l’audace
de proposer une pensée de la révolution écologique, dont tout le monde pressent qu’elle est
indispensable, mais que personne ne veut assumer ? Peu de monde : Pierre Rabhi ou Nicolas
Hulot par exemple, sont porteurs de propositions concrètes, le premier allant dans le sens
d’une pensée plutôt radicale (mais non brutale) du changement, en recommandant la
décroissance, le second recherchant plutôt le pragmatisme, en promouvant le concept de
Développement Durable. N. Hulot ne peut être notre « héros », car s’il possède bien ce côté
médiatique et populaire, il n’a pas pour autant souhaité s’en servir pour défendre ses idées en
politique (puisqu’il a refusé la proposition faite par Jacques Chirac de devenir ministre de
22
l’environnement), pensant qu’il serait plus efficace en gardant son indépendance politique,
pour se consacrer à des actions non moins essentielles de pédagogie écologique. Le problème
est inverse pour P. Rabhi qui lui, a esquissé une entrée en politique (il était candidat aux
élections présidentielles de 2002, avait obtenu les 500 signatures sans pour autant mener sa
campagne à son terme), mais ne possède pas la notoriété de N. Hulot.
Pourtant, quelle gloire, quelle postérité que d’être celui qui aura impulsé la révolution
écologique ! Mais les stratégies démagogiques ont même eu raison de ces perspectives
honorifiques.
Il nous faut cependant nuancer le rôle de ces guides, qui peuvent être tout aussi salvateurs que
destructeurs. Car là encore il nous faut introduire la distinction court / long terme. Sur le court
terme, ils pourraient stimuler la mutation. Mais sur le moyen / long terme, il faut toujours se
méfier de ceux, même vertueux, qui se sentent une âme de chef, le pouvoir ayant fait tourner
bien des têtes. Ainsi, si l’on abandonnait notre souveraineté à un politique ou à un expert, on
pourrait tomber dans le travers d’une « tyrannie bienveillante » (selon l’expression de
H.Jonas) ou d’un « despotisme éclairé ». Se pose alors la question de la compatibilité de
l’existence de chefs charismatiques aux commandes d’un Etat et de l’exercice de la
démocratie. Sans doute cette compatibilité est-elle possible sur le court / moyen terme, le
temps de « sauver » la Nation d’une crise majeure, mais impossible sur le long terme, où la
souveraineté populaire doit recouvrer ses prérogatives.
Parce que les pompiers ont pour finalité d’intervenir le moins possible, voire de disparaître, il
est nécessaire d’anticiper les catastrophes, et donc de faire des campagnes pédagogiques
d’apprentissage des comportements responsables, dont le but ultime serait de faire de la
protection de l’environnement et de la prévention des risques naturels une véritable éthique de
vie, base d’une révolution culturelle planétaire, d’un « projet d’espèce » pacificateur.
3) Eduquer
Chaque pompier - penseur devrait partager sa pensée du changement, faire de la pédagogie de
toutes les façons (de la plus synthétique à la plus complexe), pour que chacun (des enfants aux
cadres dirigeants) devienne, à son échelle, un « pompier panseur - pensant ». La finalité
ultime étant de remplacer les pompiers professionnels, qui, détenteurs du monopole de
l’action, contribuent malgré eux à nous déresponsabiliser.
23
1. Expliquer la cause et les moyens du changement
Il s’agit d’éduquer le peuple à une éthique de la responsabilité de l’homme envers le reste de
la biodiversité.
Pour cela, il faut d’abord expliquer la raison d’être d’un changement impératif : la nature est
menacée. Or la nature a une valeur inestimable : une valeur d’usage tout d’abord, puisqu’elle
permet à l’homme d’exister (vision anthropocentrique). La vie est apparue sur Terre dans
des conditions suffisamment aléatoires pour que l’on ne gâche pas le hasard extraordinaire qui
a permis, entre autres, l’apparition de l’espèce humaine. Mais la nature est également dotée
d’une valeur intrinsèque (vision biocentrique) : il faut en effet cesser de considérer l’espèce
humaine comme la finalité suprême de notre planète, au nom de laquelle on aurait le droit de
bafouer la vie d’autres espèces, qui sont pourtant aussi le produit d’un miracle et donc dignes
de notre considération.
Des émissions telles que Ushuaïa Nature, Thalassa, Faut pas Rêver, ou Gaïa ont (eu)
vocation à montrer la beauté du monde et susciter son respect. La pérennité de ces émissions
est d’ailleurs éloquente : elle témoigne d’une audience non négligeable qui montre bien
l’intérêt que les téléspectateurs portent à ces sujets qui touchent au plus profond de leur
sensibilité.
En librairie, le rayon des « beaux livres » fourmille d’hymnes à la nature, dont les plus
médiatisés sont les multiples ouvrages de photos de la Terre vue du ciel par Yann Arthus-
Bertrand. Et plus que nous donner à admirer notre belle Dame Nature, ces émissions ou livres
s’attachent aussi à montrer les atteintes qui lui sont faites. Cela contribue efficacement à la
prise de conscience de l’inacceptabilité de tels actes.
Dans un second temps, il est très important de faire une pédagogie de l’action. De nombreux
ouvrages fleurissent en librairie pour faire entrer dans les mœurs ces petits gestes écologiques
quotidiens que chacun peut s’approprier facilement. Ce sont des carnets, des agendas, des
calendriers,… qui se présentent souvent sous la forme « un jour, un geste » et qui trouvent
leur public. Pour autant, on ne devrait pas s’en contenter car dans la plupart des cas, ils
n’induisent pas un changement en profondeur de nos habitudes : par exemple conduire plus
souplement sa voiture reste conduire un véhicule fonctionnant aux énergies fossiles, donc
polluer.
Les gouvernants et les industriels doivent exploiter les propositions faites par les scientifiques
pour mettre en œuvre des technologies innovantes qui impulsent un réel changement. Le
24
peuple opèrera de véritables choix citoyens quand il devra choisir d’utiliser un véhicule
fonctionnant à essence OU à l’électricité / air comprimé / hydrogène,... ou bien de consommer
une électricité issue de l’énergie fossile / nucléaire OU solaire / éolienne / hydraulique,...
La difficulté majeure de l’éducation au changement est de savoir comment communiquer de
manière claire et percutante sur des enjeux dont on a vu qu’ils étaient planétaires et qu’ils
devaient intégrer toutes les échelles de temps. Là encore, je pense que nous disposons de
communicants pleins de ressources pour lancer de grandes campagnes de communication et
aider les journalistes, associations et politiques à trouver le ton juste.
Par ailleurs, il ne faut pas assimiler automatiquement la complexité à la difficulté ou l’ennui.
Il faut au contraire la penser comme stimulante, passionnante, et susceptible de sortir un peu
le commun des mortels de la médiocrité ambiante, diffusée notamment par la télévision. Ce
n’est pas anodin si, dans un récent sondage, les Français se prononçaient dans leur majorité en
faveur des programmes culturels et éducatifs de France 5, alors que les records d’audience
sont toujours raflés par TF1. Cela montre bien que là encore, il existe une demande latente de
culture, de science, de complexe. Il faut donc à nouveau se saisir de ces signaux d’alerte et les
exploiter : les producteurs et journalistes de télévision / radio / presse écrite doivent concevoir
une offre de programmes éducatifs de qualité, sous différentes formes et à destination de tous
publics. Il faut décloisonner le savoir, ne pas le réserver à une élite. Si l’on veut que la masse
soit un peu plus responsable, il faudrait déjà commencer par la considérer un minimum et se
comporter soi-même de façon responsable, c’est-à-dire ne pas penser qu’en termes de parts de
marché.
Si aujourd’hui le développement durable trouve un très faible écho dans la société française,
c’est en partie parce qu’il est mal connu et mal compris, chose légitime, puisqu’il est assez
peu lisible (peu de critères d’évaluation clairement identifiés, le PIB restant l’indicateur - roi)
et que l’association de ces deux termes ressemble fort à un oxymore.
Il est en effet une tentative de compromis pragmatique, mais sans doute insuffisante, puisque
ne remettant pas foncièrement en cause le mode de développement actuel. Le développement
durable correspond assez à notre première partie, « changer le pansement » et sert de
transition vers la seconde, « penser le changement. » Il amorce en quelque sorte une
« révolution douce », ce qui est louable car cela n’effraye pas trop et permet de laisser le
temps à tous les membres de la société d’accepter progressivement la nécessité d’une
25
mutation. Mais cette qualité est aussi son principal défaut : le processus est sans doute trop
lent au vu de nos échéanciers écologiques.
Le développement durable fait l’objet de débats, dont les citoyens ne devraient être exclus. Si
le concept est mal compris, c’est qu’il est mal expliqué. D’où l’impérieuse nécessité de le
vulgariser, ainsi que tous les autres enjeux écologiques, pour que tout un chacun ait un avis
sur des processus qui n’engagent rien moins que l’avenir de l’humanité.
B) Démocratiser les débats pour responsabiliser
Or, aujourd’hui, le débat est bien souvent confisqué par les experts et les politiciens. L’enjeu
énergétique par exemple est sans aucun doute l’enjeu majeur du XXIe siècle, sur lequel les
Français n’ont pourtant pas leur mot à dire.
Des moyens existent pour leur donner la parole : si l’on ne veut pas « risquer » un
référendum, on peut commencer par des « conférences de consensus », sorte de séminaires
citoyens de discussion des choix techniques.
Démocratiser le débat technique permettrait par ailleurs de contrebalancer le « despotisme
éclairé » des experts dénoncé plus haut. Dans ces débats, il est essentiel de penser la
transversalité : les enjeux imbriquent tellement de paramètres qu’il est important que le public
soit le plus diversifié possible, pour représenter et défendre le maximum d’intérêts et entendre
ainsi le maximum de points de vue. Il est donc essentiel de décloisonner les secteurs, les
professions, les générations, les nationalités pour créer un débat riche d’idées et de
propositions qui aboutisse aux décisions les plus réfléchies. La transdisciplinarité est
essentielle, le respect mutuel aussi : il faut savoir écouter et prendre le meilleur de chaque avis
pour mener l’action conjointe la plus efficace.
Ainsi a-t-on expliqué le rôle majeur qu’avaient à jouer les politiques du monde entier en
matière d’impulsion de l’innovation, mais il est intéressant de voir à quel point il serait riche
de combiner démocraties représentative et participative, afin que chacun soit impliqué. Il ne
faut plus se contenter d’exercer sa responsabilité citoyenne lors d’échéances électorales (et
encore, les taux d’abstention vont croissant). Il faut recouvrer sa responsabilité à tout instant,
en se tenant informé et conscient de ce qui se joue d’une part, en en étant acteur d’autre part.
Si l’on mettait en oeuvre un programme ambitieux d’éducation à l’écologie, pourrait-on
espérer qu’enfin plus personne ne soit sans ressources et sans motivation pour penser et
mettre en mouvement le changement.
26
CONCLUSION
Penser le changement de notre mode de développement doit permettre à l’homme de ne plus
jamais se retrouver dans la situation presque incroyable où il est le pyromane qui détruit à
petit feu son lieu de survie. Il faut bien voir que si l’homme ne peut se passer de la Terre, la
Terre peut se passer de l’homme. « Notre maison brûle » ne signifie pas « la Terre brûle ».
Nous ne détruisons pas le lieu en lui-même, nous ne faisons que modifier l’équilibre qui a
permis à l’humanité d’en arriver à son stade actuel d’évolution. Si l’homme ne survit pas à ce
déséquilibre (ainsi que toutes les espèces qu’il entraînera dans sa chute) la Terre, s’auto -
régulera toujours pour aboutir à un nouvel équilibre (« Hypothèse Gaïa » défendue pas James
Lovelock).
Sans une pensée du changement, nous pourrions en arriver à la conclusion pour le moins
paradoxale que « l’homme s’en est sorti dans la pénurie et qu’il risque aujourd’hui d’échouer
dans la profusion7 » (N.Hulot). En grande partie parce que la culture occidentale aura eu le
plus grand mal à admettre que la puissance de l’homme puisse générer sa propre vulnérabilité.
Les sentiments d’humilité, d’admiration et de respect devraient nous emplir face à la
complexité de la vie sur Terre et dans l’univers. Au lieu de cela, l’homme veut encore et
toujours contrôler la nature, via la technique, quand bien même il ne maîtrise déjà plus « sa
maîtrise de la nature ». L’homme démiurge a perdu le contrôle mais refuse de l’admettre et
continue à jouer aux apprentis sorciers en toute impunité.
Car les « techno-euphoristes » sont formels : la science nous sauvera ! Mais peut-on
sincèrement penser que l’homme pourra continuer éternellement ce bras de fer contre la
nature et qu’à aucun moment elle ne se retournera contre lui ? Certes, la technique permettra
sûrement d’infléchir notre mode de développement vers une plus grande responsabilité
écologique. Encore faudrait-il s’y atteler immédiatement.
Mais comment peut-on imaginer sérieusement qu’elle puisse préserver l’homme du
dérèglement climatique et des crises écologiques majeures qui l’accompagneront ?
7
In Graines de possibles, Pierre Rabhi, Nicolas Hulot, 2005, Calmann-Lévy
27
Quand bien même y parviendrait-elle, est-ce à dire que ce seraient les pays riches qui
pourraient s’en prémunir, tandis que les pays pauvres seraient une fois de plus la part sacrifiée
de l’humanité ? Est-ce éthique ?
A risque planétaire, il faut une action concertée de l’ensemble des dirigeants, des industriels et
des peuples de cette Terre et appliquer le fameux « penser global, agir local ».
Sûrement les dés sont-ils déjà jetés, mais au moins devons-nous tenter d’éteindre le foyer de
l’incendie / de changer le pansement (action en réparation), mais aussi d’anticiper « le jour
d’après » (du titre d’un film américain ayant pour thème l’apocalypse écologique), c’est-à-
dire d’éteindre les braises (susceptibles de raviver le feu) / de penser le changement.
Dans cette évolution de l’espèce, il nous faut faire acte d’humilité et d’humanisme, de
responsabilité et de solidarité, d’anticipation et de modération, de précaution et de respect.
En 2002, comme le disait Jacques Chirac, « notre maison brûle et nous regardons
ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons
de l’admettre. (…) La terre et l’humanité sont en péril et nous en sommes tous
responsables. Il est temps, je crois, d’ouvrir les yeux ».
En 2006, quatre ans après cette sommation, nous ne les avons toujours pas ouverts, nous nous
aveuglons encore, nous sommes, en un mot, incapables d’anticipation : là est le nœud du
problème.
Il semble que nous n’arrivions pas à nous départir de l’héritage culturel du Carpe Diem :
« Cueille le jour en faisant le moins possible confiance au lendemain » (Odes I, XI, vers 7-8).
Cette morale épicurienne héritée du poète latin Horace a fondé depuis plus de 2.000 ans toute
la culture de la déresponsabilisation dont nous faisons les frais aujourd’hui. Arriverons-nous à
balayer cet héritage en si peu de temps ? Certainement pas.
Ce qui laisse finalement penser que le ton catastrophiste ambiant, si peu propice à l’action,
reste sans doute le plus réaliste : attendons de vivre le chaos que nous infligera peut-être la
nature pour notre audace déraisonnée et déraisonnable pour voir, si nous sommes encore là , si
nous arriverons à dépasser cette tradition et à la remplacer par une éthique de la
responsabilité, fondée sur une nouvelle morale, celle de l’humanité en humilité.
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SYNTHESE
Après avoir déroulé un plan suivant une entrée par les actions, voici une synthèse proposant
une entrée par les acteurs.
Les Pompiers politiques
L’Etat en général :
- Reconnaît la défense de l’environnement comme un enjeu prioritaire de ce siècle
- Reconnaît la nécessité et impulse la réforme de nos modes de production et de
consommation
- Abandonne la pensée unique de tout économique et le sacro-saint objectif de la
croissance annuelle à 5 % minimum
- Encourage les initiatives alternatives
- Mobilise la jeunesse
- Fait de la pédagogie
- Humanise la mondialisation en augmentant l’aide publique au développement
- Elabore une Stratégie Nationale du Développement Durable, en concertation avec
toutes les parties prenantes du Développement Durable (DD)
- Augmente le budget du Ministère de l’Ecologie et du DD
- Alloue des moyens à la recherche publique à la hauteur de ce qu’exige une mutation
technologique
- Elabore une fiscalité verte (double système punitif / incitatif)
- Transfère une partie des moyens alloués à l’armement à l’environnement (au budget
du MEDD, à la recherche, subventions aux entreprises vertueuses, aux associations)
- Organise la transversalité et le décloisonnement des ministères : le DD ne doit pas être
l’apanage du MEDD, il doit être approprié par chacun d’eux
Les parlementaires en particulier :
- Veillent à ce que les lois votées intègrent la préoccupation du DD
Les collectivités locales en particulier :
- Animent la démocratie participative
- Prennent en considération le débat démocratique dans leurs décisions finales
- Mettent en application les Agendas 21, PADD (Plan d’aménagement et de DD), PDU
(Plan de déplacement Urbain) et autres outils de mise en œuvre d’une politique
territoriale de DD
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Les Pompiers juridiques
Les Juristes :
- Rendent des jugements en se référant à la Charte de l’Environnement
Les Organismes certificateurs :
- Promeuvent les labels écologiquement et socialement responsables (publicité auprès
des producteurs et des consommateurs)
- Rendent cette labellisation plus accessible financièrement
Les Pompiers Scientifiques et Techniques
La Recherche publique :
- Etudie le monde, en comprend l’évolution
- Vulgarise cette connaissance
- Est l’initiatrice de la « révolution technologique écologique » : pense la reconversion
énergétique, invente des modes de déplacement alternatifs, de nouveaux moyens de
lutte contre la maladie, la pollution, l’accumulation des déchets, l’effet de serre, etc.
- Participe au débat d’idées mondial
- Collabore activement avec les organismes de recherche privés, internationaux, ainsi
qu’avec les filières de recherche de l’enseignement supérieur
La R&D privée :
- Participe à la mutation technologique appliquée au domaine d’activité de l’entreprise
Les Pompiers de la Communauté Internationale
L’U.E., L’O.N.U. et autres regroupements d’Etats (OCDE, G8, OMC, …) :
- Institutionnalisent des prélèvements de solidarité sur les ressources qu’engendre la
mondialisation pour compenser les fléaux qu’elle occasionne également (exemples :
prélèvement sur les opérations de spéculation boursière (taxe Tobin) ou sur le prix des
billets d’avion)
- Allégent ou suppriment la dette des PMA (Pays les Moins Avancés)
- Attribuent au patrimoine naturel le statut de Patrimoine Commun de l’Humanité
- Donnent force de loi aux principes adoptés par l’UNESCO dans les Conventions
mondiales sur la diversité culturelle et biologique
- Garantissent un bonne gouvernance politique et économique mondiale
- Créent une Organisation Mondiale de l’Environnement (O.M.E.) :
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Dotée une branche juridique :
o Droit d’ingérence en matière environnementale
o Harmonisation des normes environnementales au niveau international avec
échelonnement des peines en fonction des crimes
o Création du crime contre l’écosystème, équivalent du crime contre l’humanité
o Création d’un tribunal pénal international spécialisé dans les crimes contre
l’environnement
o Création d’une Charte Mondiale de l’Environnement de même statut juridique
que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme
Dotée d’un branche policière :
o Création d’une « Police de la Terre » qui patrouille, contrôle, enquête, fait
exécuter les jugements
Dotée de missions :
o D’information, de communication, d’éducation
o De certification : création de quelques labels de référence pour une meilleure
lisibilité
o D’évaluation : création d’indicateurs d’évaluation des performances sociales et
environnementales des entreprises, collectivités, Etats, …
Les Pompiers Economiques
Les Chefs d’entreprise :
- Intègrent une éthique du respect de l’homme et de la nature et une politique de DD à
leur stratégie commerciale :
o Politique de RSE (Responsabilité Sociale d’Entreprise)
o Politique de R&D innovante allant dans le sens de la mutation technologique
o Bâtiments aux normes HQE (Haute Qualité Environnementale), recours aux
énergies renouvelables, recyclage, chasse aux gaspillages, …
o Investissements durables dans les PVD, favorisant le développement local
o Bonne gouvernance d’entreprise, c’est-à-dire favorisant la prise en
considération de toutes ses parties prenantes (et pas seulement de ses
actionnaires)
o Relocalisation de l’économie (pour économiser l’énergie)
o Jeu de la transparence
- S’intègrent dans des pôles d’écologie industrielle
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Les Salariés d’entreprise :
- Font pression sur leurs dirigeants, pour une véritable culture d’entreprise responsable
Les Agences de notation :
- Evaluent les performances sociales et environnementales des entreprises selon les
critères définis par l’O.M.E.
Les Agriculteurs :
- Abandonnent les modes de culture intensive et productiviste
- Pratiquent, au pire une agriculture raisonnée (recours modéré aux intrants de synthèse)
- Au mieux, une agriculture biologique, biodynamique, ou l’agroécologie (préconisée
par P. Rabhi)
- Développent les AMAP (Associations de Maintien d’une Agriculture Paysanne)
Les Financiers :
- Favorisent les ISR (Investissements Socialement Responsables) et les placements
éthiques et solidaires
Les Pompiers Civils
Les Associations :
- Fonction de veille et d’alerte
- Production d’expertises, force de propositions
- Education à l’environnement
- Actions de protection de la nature
Les ONG :
- Idem
- + Exigence de solidarité et de sensibilité contribuant à humaniser la mondialisation
Les Citoyens :
- Votent pour des partis dotés d’une vraie vision écologiste
- Les autres font pression sur les politiques de leurs partis pour que tous intègrent la
préoccupation environnementale à leur programme
Les Consommateurs :
- Favorisent les produits biologiques, naturels, peu consommateurs en énergie et en
emballages, produits localement, biodégradables, recyclés et recyclables, non toxiques
- Achètent des produits issus du commerce équitable
- Délaissent les produits contenant des OGM
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Les Pompiers Educatifs
L’Ecole :
- Inculque à nos enfants l’éthique du respect de l’homme et de la nature
- Leur fait assimiler les gestes écologiques de base
- Leur apprend les phénomènes naturels, les dérèglements bioclimatiques et leurs
conséquences, leur explique les alternatives
- Les incite à penser le complexe et le changement de façon globale, transdisciplinaire
Les Pompiers médiatiques
Les Journalistes : 3 rôles :
- Alerte : relayent, diffusent, médiatisent les enjeux écologiques
- Analyse : commentent et débattent des différents scenarii d’évolution possibles et des
alternatives proposées
- Pédagogie : expliquent, vulgarisent des concepts, des phénomènes naturels, mettent en
évidence des leviers d’action individuels et collectifs
Les Pompiers Leaders d’opinion
Les Penseurs (écrivains, philosophes, …) :
- Pensent le changement avec le recul qu’apportent les sciences humaines
- Sont forces de proposition
- Incitent à l’action
Les Artistes (chanteurs, peintres, …) :
- Font passer des messages de prise de conscience de l’urgence écologique
- Mobilisent la jeunesse, l’incitent à penser le changement et à le mettre en mouvement
Les Leaders religieux :
- Valorisent la nature en la présentant comme une création divine pour inciter à la
respecter
- Ont une réflexion pertinente sur la société et pensent son changement
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ANNEXE
Discours de M. Jacques CHIRAC, Président de la République, devant l'Assemblée plénière du
Sommet mondial du Développement Durable
Johannesburg - Afrique du Sud, lundi 2 septembre 2002
Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,
Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient
plus à se reconstituer et nous refusons de l'admettre. L'humanité souffre. Elle souffre de mal-
développement, au nord comme au sud, et nous sommes indifférents. La terre et l'humanité
sont en péril et nous en sommes tous responsables. Il est temps, je crois, d'ouvrir les yeux.
Sur tous les continents, les signaux d'alerte s'allument.
L'Europe est frappée par des catastrophes naturelles et des crises sanitaires. L'économie
américaine, souvent boulimique en ressources naturelles, paraît atteinte d'une crise de
confiance dans ses modes de régulation. L'Amérique latine est à nouveau secouée par la crise
financière et donc sociale. En Asie, la multiplication des pollutions, dont témoigne le nuage
brun, s'étend et menace d'empoisonnement un continent tout entier. L'Afrique est accablée par
les conflits, le SIDA, la désertification, la famine. Certains pays insulaires sont menacés de
disparition par le réchauffement climatique.
Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ! Prenons garde que le XXIe siècle ne
devienne pas, pour les générations futures, celui d'un crime de l'humanité contre la vie.
Notre responsabilité collective est engagée. Responsabilité première des pays développés.
Première par l'histoire, première par la puissance, première par le niveau de leurs
consommations. Si l'humanité entière se comportait comme les pays du nord, il faudrait deux
planètes supplémentaires pour faire face à nos besoins. Responsabilité des pays en
développement aussi. Nier les contraintes à long terme au nom de l'urgence n'a pas de sens.
Ces pays doivent admettre qu'il n'est d'autre solution pour eux que d'inventer un mode de
croissance moins polluant.
Dix ans après Rio, nous n'avons pas de quoi être fiers. La mise en oeuvre de l'Agenda 21
est laborieuse. La conscience de notre défaillance doit nous conduire, ici, à Johannesburg, à
conclure l'alliance mondiale pour le développement durable. Une alliance par laquelle les
pays développés engageront la révolution écologique, la révolution de leurs modes de
production et de consommation. Une alliance par laquelle ils consentiront l'effort de
solidarité nécessaire en direction des pays pauvres. Une alliance à laquelle la France et
l'Union européenne sont prêtes. Une alliance par laquelle le monde en développement
s'engagera sur la voie de la bonne gouvernance et du développement propre.
Nous avons devant nous, je crois, cinq chantiers prioritaires.
Le changement climatique d'abord. Il est engagé du fait de l'activité humaine. Il nous
menace d'une tragédie planétaire. Il n'est plus temps de jouer chacun pour soi. De
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Johannesburg, doit s'élever un appel solennel vers tous les pays du monde, et d'abord vers les
grands pays industrialisés, pour qu'ils ratifient et appliquent le Protocole de Kyoto. Le
réchauffement climatique est encore réversible. Lourde serait la responsabilité de ceux qui
refuseraient de le combattre.
Deuxième chantier : l'éradication de la pauvreté. À l'heure de la mondialisation, la
persistance de la pauvreté de masse est un scandale et une aberration. Appliquons les
décisions de Doha et de Monterrey. Augmentons l'aide au développement pour atteindre dans
les dix ans au maximum les 0,7% du PIB. Trouvons de nouvelles sources de financement. Par
exemple par un nécessaire prélèvement de solidarité sur les richesses considérables
engendrées par la mondialisation.
Troisième chantier : la diversité. La diversité biologique et la diversité culturelle, toutes deux
patrimoine commun de l'humanité, toutes deux sont menacées. La réponse, c'est l'affirmation
du droit à la diversité et l'adoption d'engagements juridiques sur l'éthique.
Quatrième chantier : les modes de production et de consommation. Avec les entreprises, il
faut mettre au point des systèmes économes en ressources naturelles, économes en déchets,
économes en pollutions. L'invention du développement durable est un progrès fondamental au
service duquel nous devons mettre les avancées des sciences et des technologies, dans le
respect du principe de précaution. La France proposera à ses partenaires du G8 l'adoption, lors
du Sommet d'Évian en juin prochain, d'une initiative pour stimuler la recherche scientifique et
technologique au service du développement durable.
Cinquième chantier : la gouvernance mondiale, pour humaniser et pour maîtriser la
mondialisation. Il est temps de reconnaître qu'existent des biens publics mondiaux et que nous
devons les gérer ensemble. Il est temps d'affirmer et de faire prévaloir un intérêt supérieur de
l'humanité, qui dépasse à l'évidence l'intérêt de chacun des pays qui la compose. Pour assurer
la cohérence de l'action internationale, nous avons besoin, je l'ai dit à Monterrey, d'un Conseil
de sécurité économique et social. Pour mieux gérer l'environnement, pour faire respecter les
principes de Rio, nous avons besoin d'une Organisation mondiale de l'environnement.
Pour vérifier l'application de l'Agenda 21 et du Plan d'action de Johannesburg, la France
propose que la Commission du développement durable soit investie d'une fonction
d'évaluation par les pairs, comme cela existe par exemple à l'OCDE. Et la France est prête à
se soumettre la première à cette évaluation.
Monsieur le Président, au regard de l'histoire de la vie sur terre, celle de l'humanité commence
à peine. Et pourtant, la voici déjà, par la faute de l'homme, menaçante pour la nature et donc
elle-même menacée. L'Homme, pointe avancée de l'évolution, peut-il devenir l'ennemi de
la Vie ? Et c'est le risque qu'aujourd'hui nous courons par égoïsme ou par aveuglement. Il est
apparu en Afrique voici plusieurs millions d'années. Fragile et désarmé, il a su, par son
intelligence et ses capacités, essaimer sur la planète entière et lui imposer sa loi. Le moment
est venu pour l'humanité, dans la diversité de ses cultures et de ses civilisations, dont chacune
a droit d'être respectée, le moment est venu de nouer avec la nature un lien nouveau, un
lien de respect et d'harmonie, et donc d'apprendre à maîtriser la puissance et les appétits de
l'homme. Et aujourd'hui, à Johannesburg, l'humanité a rendez-vous avec son destin. Et quel
plus beau lieu que l'Afrique du Sud, cher Thabo MBEKI, cher Nelson MANDELA, pays
emblématique par son combat victorieux contre l'apartheid, pour franchir cette nouvelle étape
de l'aventure humaine ! Je vous remercie.
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BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages :
- Pierre RABHI, Nicolas HULOT, 2005, Graines de possibles, regards croisés sur l’écologie,
éd. Calmann-Lévy
- Hans JONAS, 1993, Le principe de responsabilité, une éthique pour la civilisation
technologique, éd. du Cerf
- Jean-Pierre DUPUY, 2002, Pour un catastrophisme éclairé, quand l’impossible est certain,
éd. du Seuil
Discours :
Discours de M. Jacques CHIRAC lors du Sommet Mondial du Développement Durable à
Johannesburg, le 2 septembre 2002
Articles :
- Y. SCIAMA, 1er trimestre 2006, « Le silence assourdissant des politiques », Vertitude n°21,
p. 24-25
- B. PENET, juin 2003, « Chirac l’écologiste », Esprit n°6, p. 193-195
- D. BOURG, juin 2001, « Jacques Chirac et l’écologie », Esprit n°6, p. 201-203
- O. GODARD, mars 2002, « Assez de paroles, des actes ! », Alternatives économiques
n°201, p. 60-61
Enquêtes / Etudes :
- IFEN, novembre 2000, La sensibilité écologique des Français à travers l’opinion publique,
coll. les Dossiers de L’IFEN
- B. MARESCA, P. HEBEL (Crédoc), 1999, L’environnement, ce qu’en disent les Français,
enquête commanditée par le MATE, la Documentation Française
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