la fete continue

Document Sample
la fete continue Powered By Docstoc
					                             Vincent Lemieux
                 Professeur émérite, science politique, Université Laval
                                      (1979)




LA FÊTE CONTINUE.
          La vie politique au Québec
        depuis la Révolution tranquille
             jusqu’au référendum



       Un document produit en version numérique par Réjeanne Toussaint, ouvrière
                      bénévole, Chomedey, Ville Laval, Québec
                              Courriel: rtoussaint@aei.ca

            Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"
Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

             Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
               Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
                Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm
                                    Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   2




                  Politique d'utilisation
          de la bibliothèque des Classiques


   Toute reproduction et rediffusion de nos fichiers est interdite,
même avec la mention de leur provenance, sans l’autorisation
formelle, écrite, du fondateur des Classiques des sciences sociales,
Jean-Marie Tremblay, sociologue.

   Les fichiers des Classiques des sciences sociales ne peuvent
sans autorisation formelle:

   - être hébergés (en fichier ou page web, en totalité ou en partie)
sur un serveur autre que celui des Classiques.
   - servir de base de travail à un autre fichier modifié ensuite par
tout autre moyen (couleur, police, mise en page, extraits, support,
etc...),

   Les fichiers (.html, .doc, .pdf., .rtf, .jpg, .gif) disponibles sur le site
Les Classiques des sciences sociales sont la propriété des
Classiques des sciences sociales, un organisme à but non lucratif
composé exclusivement de bénévoles.

    Ils sont disponibles pour une utilisation intellectuelle et
personnelle et, en aucun cas, commerciale. Toute utilisation à des
fins commerciales des fichiers sur ce site est strictement interdite et
toute rediffusion est également strictement interdite.

    L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les
utilisateurs. C'est notre mission.

   Jean-Marie Tremblay, sociologue
   Fondateur et Président-directeur général,
   LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   3




Cette édition électronique a été réalisée par Réjeanne Toussaint, bénévole,
Courriel: rtoussaint@aei.ca

à partir de :

   Vincent Lemieux, La fête continue. La vie politique au Québec
depuis la Révolution tranquille jusqu'au référendum. Montréal : Les
Éditions du Boréal Express, 1979, 205 pp.
    M. Vincent Lemieux a été professeur de science politique de 1960 à 1992 au
département de science politique de l'Université Laval. Maintenant à la retraite de
l’enseignement.

    [Autorisation formelle accordée au téléphone le 13 août 2004 par M. Vincent
Lemieux et confirmée par écrit le 16 août 2004 de diffuser la totalité de ses
œuvres : articles et livres. Un grand merci à Mme Suzie Robichaud, vice-doyenne
à la recherche à l’Université du Québec à Chicoutimi pour ses démarches
fructueuses auprès de M. Lemieux : Suzie_Robichaud@uqac.ca]


         Courriel : vlemieux@sympatico.ca

    liste des publications de M. Vincent Lemieux :
    http://www.pol.ulaval.ca/personnel/professeurs/vincent-lemieux.htm
    http://www.pol.ulaval.ca/documents/publications/pubLemieux.pdf

Polices de caractères utilisée :

    Pour le texte: Times New Roman, 12 points.
    Pour les citations : Times New Roman 12 points.
    Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word
2008 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition numérique réalisée le 25 février 2009 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, province de Québec, Canada.
                                 Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   4




                  Vincent LEMIEUX
         Professeur émérite, science politique, Université Laval


“La fête continue. La vie politique au Québec depuis
  la Révolution tranquille jusqu'au référendum.”




    Montréal: Les Éditions du Boréal Express, 1979, 205 pp.
        Photographie de la couverture : Alain Renaud.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   5




                       Table des matières
Quatrième de couverture
Avant-propos

1.    Sur l'engagement politique
2.    Les élections provinciales du 14 novembre
3.    Les élections fédérales du 8 avril
4.    Le rôle des partis politiques au Québec
5.    Situation des forces politiques

6.    La structure des partis politiques
7.    Les élections provinciales du 5 juin
8.    Sur la carte électorale
9.    René Lévesque quitte le Parti libéral
10.   Mort de Daniel Johnson

11.   Robert Bourassa : l'homme de la gestion tranquille
12.   Une élection de réalignement
13.   Les conférences fédérales-provinciales et l'opinion publique
14.   Les électeurs discrets et leurs choix politiques
15.   Une semaine avant les élections provinciales du 29 octobre

16.   Les partis et les autres forces d'opposition
17.   À trois semaines des élections fédérales du 8 juillet
18.   La fête n'a pas eu lieu
19.   À surveiller : Rodrigue Biron
20.   Les électeurs, les partis et l'état depuis 1960

21.   À la veille d'une fin de régime
22.   Les élections provinciales du 15 novembre
23.   Une société à convertir
24.   Claude Ryan : de la vie publique à la vie politique
25.   Sur le référendum

26.   L'avenir du Parti québécois
27.   Des élections partielles pas comme les autres
28.   Histoire de vingt électeurs
29.   En guise de conclusion
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   6




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                 QUATRIÈME DE COUVERTURE




Retour à la table des matières

    Malgré les transformations qu’a connues
le Québec depuis une vingtaine d’années, les
périodes électorales restent les fêtes du
calendrier politique, les temps forts où les
passions se déchainent. Une campagne
électorale, c’est encore l’occasion pour les
uns de promettre plus qu’ils ne sauront tenir
et pour les autres de réévaluer des prestiges
(de plus en plus éphémères). Il ne manque
pas d’analystes pour trouver contradictoires
et irrationnels ces électeurs québécois qui changent si souvent d’idées et de
dirigeants. Vincent Lemieux soutient au contraire que «les électeurs ne sont pas
fous» et que leurs jugements se fondent sur des signes qui ne trompent pas. Ce
livre contient ses principaux textes sur les forces et les acteurs qui ont marqué la
vie politique au Québec depuis 1960.
               Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   7




               À la mémoire de
            Paul Omer Lemieux,
                     mon père.

      Ce qui a manqué au père,
             le maître l'a donné.
Puis ce qui a manqué au maître,
                le père l'a rendu.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   8




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 AVANT-PROPOS




Retour à la table des matières

    La plupart des textes rassemblés ici ont été écrits sous le coup de l'événement.
Les autres ont été rédigés en prenant un peu plus de recul. Tous portent sur les
partis et les autres forces politiques, les élections fédérales ou provinciales, les
acteurs qui ont marqué la politique au Québec depuis 1960, année de mon retour
de Paris et du début d'une carrière de professeur à la Faculté des Sciences sociales
de l'Université Laval.

    Ces textes ne se veulent pas « savants » ; ils reposent sur des analyses aussi
rigoureuses que possible, mais exprimées dans un langage simple et
compréhensible par des publics divers. Certains ont été publiés dans des journaux
(À Propos, Le Devoir, La Presse, Le Soleil), d'autres ont été lus à la radio ou à la
télévision, d'autres enfin ont été prononcés sous forme de conférences. Lors de la
préparation de cet ouvrage ils ont été légèrement retouchés dans leur forme, mais
leur substance reste la même. Quelques-uns contiennent des analyses et des
prévisions que l'avenir a plus ou moins démenties, d'autres présentent des vues
plus durables. Ici et là percent des espoirs dont certains sont déjà réalisés. Mais
Plusieurs sont demeurés vains.

    L'inspiration de ces textes vient de façon indissociable de mon père et de mes
maîtres. Mon père m'a appris à déceler les secrets de la politique, lui qui pendant
plus de trente-cinq ans a servi le gouvernement du Québec dans l'entourage des
                                     Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   9




sous-ministres et des ministres. Mes maîtres m'ont appris à cerner ces secrets en
une science politique, mais non sans que la parole ou le silence du père corrige
des emportements parfois trop empruntés. Sa part fut celle du jugement, et comme
le disait Alain, c'est la plus belle.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   10




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 1
                 Sur l’engagement politique



Retour à la table des matières

             Au début des années soixante, les étudiants de l'Université Laval
         élisaient un « parlement modèle » qui durait quelques jours. À la fin
         quelques conférenciers s'adressaient aux membres du « parlement
         modèle ». La conférence reproduite ici fut prononcée lors d'un banquet de
         clôture, le 17 février 1962. Les libéraux dé Jean Lesage gouvernaient le
         Québec depuis moins de deux ans. Quatre mois plus tard les créditistes de
         Réal Caouette allaient faire la percée que l'on sait aux élections fédérales
         du 18 juin 1962.

    Choisi comme conférencier par le parti d'opposition officielle, je voudrais
d'abord dissiper une équivoque possible et même probable dans vos esprits. Je ne
suis pas indépendantiste, mais je ne suis pas plus libéral, conservateur, de l'Union
nationale ou du Nouveau Parti. Je ne suis pas créditiste. Vous me direz qu'alors je
ne suis rien du tout. Je vous répondrai que je suis tant bien que mal un professeur
d'université, bien que je n'en aie pas la tête (9 étudiants sur 10 que je fais monter
dans ma voiture me prennent pour l'un d'eux). Un professeur d'université qui, à
cause surtout des recherches qu'il a entreprises et qu'il espère continuer, s'est
interdit toute adhésion officielle à l'un ou l'autre parti ou mouvement - bien que
certains d'entre eux aient pour lui plus d'attraits que d'autres.
    Mais me diront quelques-uns d'entre vous qui lisent parfois les journaux,
n'êtes-vous pas celui qui a écrit, l'an dernier, un mémoire pour la Fédération
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   11




libérale et qui ensuite a fait partie du comité d'experts nommés par le
gouvernement provincial pour préparer la révision de la carte électorale ? Bien
sûr, mais si l'Union nationale ou encore le Nouveau Parti m'avait demandé, dans
les mêmes conditions - parfaitement libres -, ma collaboration, je la leur aurais
accordée volontiers. Tout cela pour dire, et je commencerai là-dessus, qu'il
faudrait s'habituer dans cette province à croire qu'un universitaire, un intellectuel,
un expert peut collaborer avec un parti sans nécessairement lui vendre son âme.
Certains me diront que nos aînés ne nous ont pas habitués à cela, et ils auront
raison. D'autres qui croient à l'engagement politique nécessaire de l'intellectuel
m'opposeront que devant des questions aussi fondamentales que
l'indépendantisme ou le socialisme, un professeur d'université, surtout s'il pratique
les sciences sociales, doit prendre position. Ceux-ci me rappellent ce que
répondait un jour Claude Lévi-Strauss à un interrogateur un peu trop pressant.
« Nous sommes habitués, lui disait-il, à critiquer les régimes totalitaires parce que
la pensée y est "dirigée", parce que les intellectuels ne peuvent pas penser ce
qu'ils veulent... nous ne sommes certainement pas dans un régime de pensée
dirigée, mais vous avez quelquefois tendance à nous placer sous un autre régime,
guère plus drôle, que j'appellerais celui de la pensée obligée. Autrement dit, vous
nous laissez libres de penser ce que nous voulons, à condition que nous pensions
quelque chose sur tout ».

   L'engagement politique de l'intellectuel non-partisan ne consiste pas à penser
quelque chose sur tous les problèmes, mais à penser profondément quelques
problèmes choisis par lui.

    J'ai dit intellectuel non-partisan. Car il est bien sûr que certains d'entre nous
sont dans la mêlée, et ce n'est pas moi qui leur en ferai reproche. À une condition
toutefois : c'est qu'ils ne fassent pas directement ou indirectement de leur salle de
cours une tribune politique. Comme le disait Max Weber, la politique n'a pas sa
place dans la salle de cours d'une université. Ni du côté des enseignants, ni du
côté des étudiants.

    Donc j'accepte avec vous que certains universitaires, le soir et à leur corps
défendant, s'engagent dans les luttes de la Cité. Mais acceptez aussi avec moi que
d'autres s'en tiennent à la recherche et à l'enseignement - même s'ils travaillent
dans le domaine des sciences humaines ou en sciences politiques.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   12




    Comme l'Inde l'avait profondément saisi, il y a peut-être trois grandes
vocations humaines, trois voies qui permettent de dépasser l'expérience
commune : les oeuvres, la contemplation mystique et enfin, dominant les deux
autres : le pur savoir. Nous n'en demandons pas tant. Souffrez seulement que par
nos recherches et nos réflexions nous éclairions un peu vos lanternes, à vous
hommes d'oeuvres politiques, sans pour cela nous battre à vos côtés.

    Je n'ai pas l'âge ni le goût de donner des conseils, je voudrais seulement vous
dire que pour vous, membres d'un parlement modèle, et demain peut-être
membres d'un parlement moins modèle, la connaissance est aussi une vocation. Si
un homme choisit une des trois voies, il n'échappe pas pour autant aux deux
autres.

    Et d'abord méfiez-vous des analogies faciles, des exemples historiques qui
évitent de penser. Nous ne sommes pas le Sénégal, ni Israël, ni la Suède. Nous
n'avons pas été colonisés par les Anglais, comme l'Afrique l'a été par l'Europe.
Demandez aux quelques Africains qui vivent parmi nous, s'il n'y a quand même
pas des différences...

   Il n'y a pas de socialisme ou d'indépendantisme viable sans une profonde
sociologie de son temps et de son lieu. On a beaucoup parlé de la nation
canadienne-française et de la psychologie du Canadien français. Mais que savons-
nous de nos villages et de nos villes, de nos groupes, de nos associations ? Bien
sûr, nous pouvons en parler, nous pouvons même les manipuler, les faire voter
« rouge » ou « bleu », pour Radio-Canada ou pour l'entreprise privée. Mais qu'est-
ce qui en eux fait obstacle aux projets de rénovation dont nous rêvons à peu près
tous. Pourquoi tant de villages honorent des reines de carnaval ou de festival,
pourquoi nos « tabous » et nos obligations sacrées - pourquoi, et cette fois c'est
plus sérieux, pourquoi l'emprise du patronage chez nous ? On peut dire que c'est
la faute à la Confédération, ou encore que c'est dans la psychologie du Canadien
français, mais admettez avec moi que tout cela ne nous avance guère.

   Il faut chercher dans une direction plus sociologique. On y trouve d'une part
que le patronage remplit dans notre société une fonction normalement remplie par
une administration déconcentrée, qui malheureusement n'a jamais existé chez
nous. Les mesures adoptées par les parlementaires, il faut bien qu'elles soient
appliquées, il faut bien que de l'administration centrale elles se rendent jusqu'à tel
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   13




ou tel comté, jusqu'à telle ou telle municipalité, jusqu'à tel ou tel individu. Dans
certains cas, l'application est mécanique, réglementée, et aucun favoritisme n'est
possible. Mais souvent la possibilité de priorités, de faveurs, etc. est très réelle, et
comme il n'y a pas sur place d'administrateurs qui pourraient choisir, déterminer
l'ordre des priorités, des besoins, décider quel est le meilleur homme pour tel ou
tel poste, c'est le député ou son équivalent qui se charge joyeusement de ces
tâches multiples. D'où le patronage... par manque de relais administratifs.

   Il faudrait aussi se demander si la taille de nombreux comtés, si l'importance
des liens de parenté dans notre société (« patronage », « népotisme »... c'est issu
de « père » et de « neveu », ne l'oublions pas) et par contraste la dévalorisation où
a été tenue la vie politique municipale aussi bien que provinciale ne renforcent
pas l'emprise du patronage. Car le patronage, c'est valoriser à outrance les liens
personnels, les liens de parenté, d'amitié et de voisinage et aussi, bien sûr, les
liens partisans, contre les liens plus généraux, plus collectifs qui peuvent seuls
fonder une authentique vie politique.

   Nous avons donc besoin d'une connaissance démystifiée de ce que nous
sommes, non pas en tant que grand individu, en tant que nation ; non plus en tant
que petit individu, en tant que petit bonhomme coupé de tous liens, enfermé en
son for intérieur, mais en tant que collectivités, en tant que groupes et en tant que
personnes dans ces groupes.

    Cette connaissance démystifiée nous pouvons la commencer sur nous-mêmes.
J'insisterai ici sur la nécessité, pour chacun de nous qui nous occupons de
politique, d'une psychanalyse de soi-même. Qui était mon père, ses idées
politiques, de quels groupes ai-je fait partie, quels sont les Canadiens anglais et
les Canadiennes anglaises que j'ai connus (c'est très important... ), quelles ont été
mes humiliations, mes tabous, mes grandes admirations ? La lucidité politique
n'est pas possible sans cette profonde exploration de soi-même. Par exemple,
combien d'entre nous votent et se battent encore sur le terrain politique, avec leur
père ou contre lui... ?

    Une fois la lumière faite en soi, on parvient à cette vertu délicieuse de
l'homme politique, comme du savant, qui consiste à savoir se moquer de soi-
même. Être trop sérieux devant son personnage, c'est toujours une infirmité.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   14




    Mais cette rectification de la connaissance de soi et des autres, n'est qu'un
moment de l'action politique. Vous êtes ici groupés en partis. Des partis modèles
évidemment, des partis vraiment trop modèles qui n'ont qu'à se faire élire et à
discuter entre eux de mesures qui ne seront jamais appliquées. Mais les autres
partis, ceux des « grands », quelle doit être leur fonction ?

    Je crois que cette fonction est double, et je m'inspirerai ici d'un auteur
français, Georges Lavau. D'abord guider, éduquer et informer le peuple-électeur.
La volonté populaire n'est pas spontanée ; il faut la faire. Il faut proposer des
politiques, poser des problèmes, formuler des critiques, tracer des perspectives.
Mais ce n'est pas là la fonction essentielle des partis, puisqu'ils la partagent avec
d'autres groupes, mouvements, groupes d'intérêt, groupes de pression, ligues.

   La fonction spécifique et essentielle du parti, c'est d'occuper le pouvoir d'État,
pour le contrôler au nom du peuple. Cette fonction n'appartient pas qu'au parti
majoritaire. L'opposition ne doit jamais renoncer à contrôler et à influencer la
majorité au pouvoir ainsi que les fonctionnaires qui entourent le pouvoir. Àtout
moment elle doit se comporter comme si elle devait proposer et appliquer une
contre-politique : en ce sens aussi l'opposition doit donc se considérer comme
étant au pouvoir. Cette bonne foi de sa part, cette volonté de jouer le jeu est
nécessaire au bon fonctionnement des institutions démocratiques.

    Je dirai plus, je dirai que vous tous qui êtes chatouillés de quelque façon par la
politique - votre présence ici en est la preuve - devez occuper le pouvoir dans
cette province.

    Vous n'avez pas le droit, nous n'avons pas le droit, nous qui d'une façon ou
d'une autre sommes engagés dans la politique, de nous désintéresser de ce qui se
passe depuis deux ou trois ans - disons depuis Paul Sauvé - au Québec. Et ici je
citerai ce qu'écrivait en novembre mon directeur de département, Léon Dion, un
homme sur lequel on ne peut pas mettre d'étiquette partisane, et qui représente
pour moi le type même de l'universitaire qui pense en toute liberté quelques
grands problèmes politiques.

    « Pourquoi ne pourrait-on pas considérer, disait-il, le Nouveau Régime
comme la pierre d'assise, le point de départ de la libération extérieure qui
s'impose, et qu'il faudra coûte que coûte accomplir, même si ce doit être là l'effort
de toute une génération ? Pourquoi mettre ainsi de côte un espoir qui pourtant,
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   15




naguère encore, se présentait à nous de façon si prometteuse ? Quel prix devrons-
nous tôt ou tard payer si nous désertons, pour une autre cause, ceux qui s'efforcent
de consolider les bases de ce Nouveau Régime au moment précisément où il a le
plus besoin de nos avis et de nos critiques ? Je m'étonne que personne encore ne
semble s'être arrêté sur le manque de sérieux et de maturité que révèle pareil
abandon, en l'espace de deux ans, d'une cause (totale), au profit d'une toute autre
cause, non moins (totale). »

   Cette autre cause non moins totale à laquelle Léon Dion fait allusion, vous
avez reconnu que c'est celle que défendent près de 50% d'entre vous. Je ne dis pas
qu'elle est bonne ou mauvaise, je m'interroge encore. Mais je dis que c'est prêcher
la désertion de la cause qui doit nous préoccuper tous que d'écrire, comme le fait
M. Marcel Chaput : « Oui nous avons les compétences, parce que tout de même,
c'est nous qui depuis 94 ans et plus dirigeons le gouvernement de Québec ». Ou
encore : « Il y a 94 ans que les Canadiens français essaient de conquérir leur place
dans la vie économique du pays sans y avoir encore réussi ». Si tel est bien le cas
nous sommes perdus, et je crains bien que même l'indépendance du Québec ne
sera pas une solution assez radicale. Si depuis 1867 nous avons les compétences
et tentons de conquérir notre place dans la vie économique, il est bien sûr que le
Nouveau Régime n'est qu'un sursaut désespéré, le dernier râle du mourant, et qu'il
est temps d'appeler le sorcier.

    Mais combien de nous, en toute objectivité, sont prêts à admettre que nos
efforts politiques depuis 94 ans, au gouvernement du Québec, furent si grands et
si nobles ?

    À moins d'être très fatigués, très vieux, ou très ignorants, nous savons bien
qu'il n'en fut pas ainsi. C'est pourquoi je dis, après Léon Dion, que même si nous
rêvons d'une autre solution, d'une autre cause totale, nous n'avons pas le droit de
déserter le régime actuel, de faire comme s'il ne nous concernait pas. Les
décisions prises librement - ou plus ou moins librement - aujourd'hui seront les
déterminismes de demain. L'expérience commencée depuis quelques années doit
être la preuve que, séparés ou non, nous pouvons bâtir une société politique
vivable.

    Ne voyez pas dans ces opinions que je vous livre une profession de foi
libérale. je constate seulement que les libéraux sont là, que le peuple les a élus (et
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)    16




le peuple n'est pas si bête que nous, universitaires, nous nous laissons souvent
emporter à le croire) et que même si la distance est grande de l'honorable Bona
Arsenault au citoyen René Lévesque, les libéraux sont actuellement, avec leurs
empressements, leurs erreurs, mais aussi leurs réussites, la formule de
redressement provincial. je dirais même, sans vous obliger à me croire, qu'ils sont
peut-être la seule formule possible - et la politique c'est l'art du possible, a-t-on dit
fort justement.

    Tout en étant vigilants, tout en occupant avec eux le pouvoir - et il faut
reconnaître qu'ils nous y invitent souvent - donnons leur le temps. Confucius, à la
recherche d'un duc qui l'emploierait au gouvernement, disait : « S'il se trouvait
quelqu'un pour m'employer, en un an j'arriverais à quelque chose ; en trois ans je
réussirais ». Donnons-leur encore quelques années, soyons un peu plus Chinois et
croyons qu'actuellement ils possèdent le mandat. Mandat du Ciel ajoutaient les
Chinois, mais les yeux et les oreilles du Ciel, c'est le peuple. Le temps est à leur
allure, allure libérale qui tôt ou tard se cassera, tombera en décadence et qu'il
faudra remplacer au bon moment. Mais d'ici là, donnons-leur notre collaboration
exigeante, ou proposons-leur des contre-politiques applicables.

    C'est là pratiquer en politique ce que Max Weber appelait l'éthique de la
responsabilité. Elle exige à la fois force et souplesse ; elle exige de s'arrêter
parfois et de dire « Non, je ne peux pas aller plus loin... ». Elle est interrogation
constante, inquiétude et parfois, à la limite, dilemme, dans les termes de
Machiavel, entre la « grandeur de la Cité » et « le salut de son âme ».

    Mais seuls les hommes armés de cette éthique ont la vocation politique, seuls
ces hommes sont assez forts, par exemple, pour ne pas penser devant leurs échecs
que c'est le monde qui est stupide et vulgaire et que la responsabilité n'en incombe
pas à eux.

    Les autres, les irresponsables, mieux vaudrait qu'ils se tiennent à l'écart de la
politique. Ils feraient mieux, dit Weber, et ce sera ma conclusion, de cultiver
modestement et simplement la fraternité d'homme à homme et pour le reste
vaquer bonnement à leur travail quotidien.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   17




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 2
                  Les élections provinciales
                   du 14 novembre 1962



Retour à la table des matières

            Un peu plus de deux ans après la victoire du 22 juin 1960, le
         gouvernement libéral de Jean Lesage déclenchait de nouvelles élections
         provinciales, sur le thème principal de la nationalisation de l'électricité.
         Le 18 juin 1962, aux élections fédérales, le parti du Crédit social,
         propulsé par Réal Caouette, avait gagné 26 des 75 circonscriptions du
         Québec. Le texte qui suit fut lu à la radio de Radio-Canada le 15
         novembre 1962.

    Un des paradoxes de l'élection d'hier, si l'on se rappelle notre histoire
électorale, est qu'avec 57% du vote populaire le Parti libéral n'ait obtenu que 66%
des sièges, soit 63 sur 95. Avec un pourcentage inférieur de votants, M. Godbout
en 1939 et M. Duplessis en 1948 obtenaient respectivement 80% et 90% des
sièges. En fait il faut remonter à 1936 pour trouver un pourcentage de votants
supérieurs a celui de 57% que viennent d'obtenir les libéraux. Cette année-là M.
Duplessis obtenait 57.5% du vote populaire, ce qui lui donnait droit à 76 sièges
sur 90, soit une proportion de 85% environ. On est loin, comme on le voit, du
66% des sièges que viennent de récolter les libéraux.

    Si l'Union nationale conserve aujourd'hui 31 sièges au lieu de 20 ou 15, elle le
doit en grande partie à notre carte électorale. Inversement, si les libéraux ont été
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   18




écrasés en 1936, et surtout en 1948, c'est que la carte électorale jouait contre eux :
les positions fortes qu'ils conservaient dans certaines circonscriptions urbaines
n'étaient pas « payantes » pour eux. Il leur fallait mettre 15 000 voix, par exemple,
pour remporter Montréal/Outremont, alors que l'Union nationale remportait
Bellechasse en y mettant 5 000 voix.

    Le même phénomène encore amplifié s'est produit hier : M. Lapalme, député
libéral d'Outremont, obtient 35 000 votes, tandis qu'il suffit toujours de 5 000
votes à l'Union nationale pour remporter Bellechasse.

    Et remarquez que Montréal/Outremont et Bellechasse ne sont pas des cas
extrêmes, ce ne sont que des exemples. Si l'on examine les résultats d'hier dans les
dix circonscriptions les plus populeuses de la province, soit Bourget, Chambly,
Jacques-Cartier, Laval, Maisonneuve, Montréal/Jeanne-Mance, Montréal/Notre-
Dame-de-Grâce, Montréal/Outremont) Québec-Comté et Terrebonne, on voit que
partout les libéraux sont élus avec des majorités qui vont de 7 000 à 50 000 votes.
Par contre, dans les dix circonscriptions les moins populeuses, la lutte est
beaucoup plus serrée, chaque parti obtenant 5 sièges. Les libéraux ont Brome,
Iberville, les Iles-de-la-Madeleine, Montcalm et Témiscamingue, mais l'Union
nationale est la plus forte dans Bagot, Huntingdon, Pontiac, Wolfe et Yamaska.
Aussi l'Union nationale aurait fort bien pu obtenir une majorité de sièges avec une
minorité de votes, si 6% des libéraux avaient voté pour elle, par exemple, ce qui
aurait laissé 51% du vote au Parti libéral, contre 48% au parti de M. Johnson.

    Mais il reste qu'abstraction faite d'une carte électorale qui la favorisait, la
résistance de l'Union nationale est assez remarquable. Généralement un parti dont
le long règne vient de finir par une défaite ou une quasi-défaite aux mains d'un
parti adverse est balayé lors de l'élection qui suit. Qu'on se souvienne de
l'écrasement du Parti libéral provincial en 1936, après le quasi-échec de 1935, ou
encore, plus près de nous, de la déroute du Parti libéral du Canada en 1958, après
la fin de son règne marqué par l'élection de 1957. Il est vrai que l'élection d'hier
venait deux ans et demi (et non, moins d'un an) après la défaite de l'Union
nationale, mais encore une fois la résistance de ce parti, dans certaines régions
surtout, a de quoi surprendre.

    En effet, si l'on examine les résultats électoraux par région on constate à peu
près ceci :
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   19




     Partout dans le Montréal métropolitain les libéraux font des progrès, même
s'ils enlèvent forcément peu de sièges à l'Union nationale qui n'en possédait guère.
Certaines majorités sont même gigantesques : 50 000 dans Jacques-Cartier,
35 000 dans Laval et Montréa/Notre-Dame-de-Grâce, 25 000 dans
Montréal/Outremont.

    Dans la région qui entoure la précédente, les libéraux ont de meilleurs
résultats qu'en 1960, à quelques exceptions près. On peut donc dire que dans le
grand Montréal, et c'était prévu, la montée libérale est manifeste.

   Dans l'Outaouais, l'Union nationale perd la circonscription de Gatineau, mais
dans deux cas sur quatre, soit dans Pontiac et Papineau, elle fait de légers progrès.
    Dans l'Abitibi par contre on peut presque parler de vague libérale. Dans 4
circonscriptions sur 4 les libéraux ont de meilleurs résultats qu'en 1960 et ils
enlèvent même à l'Union nationale la seule circonscription qu'elle possédait : celle
de Témiscamingue.

    Même chose sur la Côte-Nord et dans le Nouveau Québec : les députés
libéraux de Saguenay et de Duplessis sont réélus, ce dernier avec une majorité
augmentée de 1000 voix environ.

    Dans ce qu'on pourrait appeler le Québec métropolitain et son entourage
immédiat, les libéraux ont aussi de meilleurs résultats qu'en 1960 : même M.
Armand Maltais ne peut résister au courant libéral, et M. Saint-Georges Côté
vient bien près de renverser M. Francis Boudreau. Dans Québec-Ouest, Québec-
Centre, Québec-Comté, Montmorency, Charlevoix, Portneuf et Lévis il y a autant
ou plus de libéraux qu'en 1960.

    Dans la région entourant Trois-Rivières et dans les Cantons de l'Est, la
situation est plus complexe. Ainsi dans Trois-Rivières même, dans Maskinongé et
dans Laviolette, l'Union nationale améliore ses positions, tandis que dans Saint-
Maurice, Berthier et Nicolet les libéraux sont proportionnellement plus nombreux
qu'en 1960. Même chose dans les Cantons de l'Est : dans Sherbrooke et Shefford
les libéraux font un peu mieux qu'en 1960, mais dans Frontenac, Mégantic et
Wolfe ils perdent du terrain.

   Ces trois dernières circonscriptions peuvent d'ailleurs être incluses dans une
espèce de grand demi-cercle entourant Québec et Lévis, sur la rive sud du Saint-
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   20




Laurent, et qui constitue de toute évidence la place forte de l'Union nationale à
cette élection. Dans toutes ces circonscriptions, sans aucune exception, les pertes
libérales sont assez importantes. Les circonscriptions dont il s'agit sont celles de
L'Islet, Montmagny, Bellechasse, Dorchester, Beauce et Lotbinière, auxquelles on
peut joindre certaines circonscriptions voisines comme Mégantic et Frontenac.

    Enfin de Kamouraska à Gaspé-Sud les libéraux en reprennent aux extrémités
seulement, soit dans les deux circonscriptions qui viennent d'être nommées et
dans les Iles-de-la-Madeleine et Bonaventure. Dans Temiscouata, Matane,
Matapédia, Rimouski, ils sont en perte de vitesse.

    Donc, en résumé, les libéraux ont surtout fait des gains en voix et en sièges
dans le Montréal métropolitain et les régions qui l'entourent, au nord et au sud,
dans le Québec métropolitain, dans l'Abitibi, la Côte-Nord et le Nouveau Québec,
tandis que l'Union nationale obtenait le plus de succès sur la rive sud du Saint-
Laurent, de Lotbinière, Mégantic et Frontenac à Gaspé. Dans les autres régions il
n'y a pas de tendance unanime envers l'un ou l'autre parti.

   Il est remarquable que les libéraux se soient imposés dans à peu près toutes les
grandes villes et villes moyennes de la province. Trois-Rivières et Chicoutimi
sont deux exceptions, encore que les candidats de l'Union nationale n'aient obtenu
que des majorités un peu plus fortes qu'en 1960. L'Union nationale a obtenu ses
meilleurs résultats dans les comtés dits ruraux, encore qu'il faille distinguer.
Comme je viens de le dire, c'est surtout dans une grande région située au sud du
fleuve Saint-Laurent, région où l'agriculture n'est pas prospère et où la population
n'a que très peu augmenté depuis 30 ans, qu'elle enregistre des gains. Dans les
autres régions dites rurales de la province, ses succès sont beaucoup plus mitigés.

    Il est trop tôt pour proposer des explications bien fondées de ces résultats. Ce
n'est qu'après de patientes études que nous pourrons le faire. Toutefois, on peut
dès maintenant risquer quelques commentaires.

    Ainsi on a commencé à se demander s'il n'y avait pas une relation entre les
succès créditistes de juin dernier et les résultats d'hier. La relation globale n'est
pas évidente, ce qui semble en décevoir plusieurs, à commencer par M. Caouette
sans doute. Mais il reste que dans le demi-cercle autour de Québec et de Lévis,
dont il a été question, certains indices de relation existent entre la poussée
créditiste de juin dernier et la remontée unioniste d'hier. Dans la région du Québec
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   21




métropolitain, par contre, il semble que l'élection provinciale ait été une histoire
bien différente de l'élection fédérale. Ce qui indique, peut-être, qu'il n'y a pas de
commune mesure entre le créditiste de L'Islet et celui de Québec-Est.

    Les succès libéraux dans Montréal, Québec et dans la plupart des autres villes
grandes et moyennes ont-ils été portés par l'exploitation que le parti de M. Lesage
a su faire des thèmes nationalistes, et surtout de la nationalisation de l'électricité ?
C'est possible. Nous avons tous rencontré durant la campagne de ces collets
blancs ayant toujours voté pour l'Union nationale, et qui avouaient ne pas pouvoir
voter, cette année, contre le Parti libéral, à cause de la nationalisation de
l'électricité.
    Quant aux principaux thèmes de l'Union nationale, ils ne semblent pas avoir
eu un impact comparable. Le salaire minimum d'un dollar l'heure et la promesse
de hausser les exemptions d'impôt ont peut-être atteint un grand nombre
d'électeurs, dans les circonscriptions peu prospères de la rive sud et de la
Gaspésie, mais ailleurs la proportion des électeurs intéressés n'était de toute façon
pas suffisante pour susciter un grand courant en faveur de l'Union nationale.

   Enfin le débat Johnson/Lesage à la télévision a-t-il joué en faveur de l'un ou
l'autre parti. Je sais de bonne source que le dernier des quatre sondages fait par le
Parti libéral durant la campagne, et qui a eu lieu à la fin d'octobre, donnait comme
résultat : 54% des votes aux libéraux, 42% à l'Union nationale et 4% d'indécis. Je
rappelle ce que les partis ont obtenu hier : le Parti libéral 57% des votants, et
l'Union nationale 42%. Dans les derniers quinze jours, le Parti libéral aurait dont
amélioré son pourcentage de 3%, alors que l'Union nationale marquait le pas.
Évidemment il s'est produit bien d'autres choses que le débat durant ces quinze
jours, mais comment ne pas être tenté de croire que ceux qui ont pris une première
ou une nouvelle décision après ce débat ont été plus nombreux à le faire en faveur
du Parti libéral ? Une enquête qui vaut ce qu'elle vaut, faite par un journal de
Québec, révélait que 4% des électeurs avaient été influencés par le débat. Le
journal en question trouvait cette proportion petite. Mais dans quelques
circonscriptions, un tel déplacement, s'il est fait, comme on peut le croire, en
faveur du Parti libéral, a pu changer une défaite en une victoire.

    Sur un autre plan, on peut dire que cette élection comporte pour l'un et l'autre
parti des enseignements qu'ils auraient tort d'ignorer. Parmi les candidats battus de
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   22




l'Union nationale on retrouve plusieurs « vieux de la vieille », plus ou moins liés
au régime Duplessis. Si MM. Talbot, Élie, Lizotte et Boudreau ont réussi à se
faire réélire, MM. Beaulieu, Leclerc, Langlais, Custeau, Pouliot, Miquelon,
Thibault, Tellier, Tremblay ont été battus. Dans une certaine mesure M. Johnson
et ses lieutenants devraient y voir un encouragement à rajeunir leur parti et à lui
donner un visage nouveau. Nous sommes là dans le domaine des impondérables,
mais il semble certain que la faveur populaire manifestée au Parti libéral tient
pour une bonne part à l'image qu'il a su créer d'un chef et d'une équipe sincères,
honnêtes et dynamiques. Plus d'un patronneux déçu, plus d'un contribuable et plus
d'un indifférent ont été touchés par cette image qui a réussi à effacer chez eux tout
ce qu'ils avaient contre le gouvernement Lesage.

    Mais le Parti libéral sera mal avisé de croire qu'il pourra toujours triompher
par la vertu de cette image et du magnétisme qui s'en dégage. Il a, dans les années
qui viennent, à rattraper pas mal de gens - de ceux que M. Johnson appelle les
gagne-petit - dans les secteurs agricoles et ouvriers les plus défavorisés de la
population. Non seulement le gouvernement libéral doit entreprendre la libération
économique de ces groupes bien concrets, mais il doit aussi, en collaboration avec
tous les hommes de bonne volonté, vouloir pour ces gagne-petit et tous les autres
une libération intellectuelle qui viendra après un long effort d'information et
d'éducation politique, effort que le gouvernement n'a que bien peu commencé.
Entre une politique de grandeur trop mystificatrice et une politique de bon sens
trop démagogique, il doit y avoir place à partir d'aujourd'hui pour une politique
d'éducation qui nous préserve des excès ou peuvent nous entraîner les deux autres.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   23




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 3
                      Les élections fédérales
                         du 8 avril 1963



Retour à la table des matières

             Au début de 1963 le gouvernement minoritaire du Parti progressiste-
         conservateur, dirigé par John Diefenbaker, déclenchait de nouvelles
         élections fédérales. Ces élections qui se déroulèrent le 8 avril 1963
         survenaient dix mois après les élections fédérales précédentes, et cinq
         mois après les élections provinciales du 14 novembre. Le commentaire
         suivant fut présenté à la télévision de Radio-Canada, le 10 avril 1963,
         deux jours après les élections.

    S'il fallait résumer en quelques mots les résultats des élections fédérales
d'avant-hier dans le Québec, on pourrait dire ceci : les conservateurs perdent des
voix et les libéraux gagnent des sièges ; quant aux tiers partis ils prennent pied un
peu partout dans la province mais au prix d'un recul - dans le cas du Crédit social
- ou d'une totale absence - dans le cas du NPD - sur le plan des sièges obtenus.

    Au contraire des tiers partis, les conservateurs semblent s'être repliés
volontairement sur quelques positions fortes, ce qui leur a d'ailleurs permis de
sauver un peu plus de sièges que prévu. Remarquons que cinq des huit
circonscriptions qu'ont sauvées les conservateurs se trouvent quelque part entre
Montréal et Québec, à la charnière des deux grandes régions l'une très libérale,
l'autre très créditiste. Les conservateurs avaient obtenu 30% des votes exprimés
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   24




en 1962, ils n'en ont plus que 20% environ en 1963. On peut se demander lequel
des trois autres partis a le plus profité de cette baisse. A première vue il semble
que ce soit le Parti libéral : c'est lui qui obtient les six sièges perdus par les
conservateurs, et dans certaines circonscriptions, comme Bellechasse, tout se
passe comme si la baisse conservatrice permettait au candidat libéral de dépasser
le candidat créditiste. Les partisans conservateurs restés fidèles l'an dernier et qui
ont abandonné leur parti cette année auraient donc préféré dans la plupart des cas
voter pour l'autre vieux parti plutôt que pour le Crédit social.

    Du côté du Nouveau parti démocratique, la progression est somme toute
faible. Comme l'an dernier, tous les candidats de ce parti perdent leur dépôt, ce
qui indique assez bien comment est long le chemin qui sépare le NPD d'un
premier siège dans le Québec. D'autant plus long que le parti ne semble pas en
voie de résoudre les contradictions qui l'affligent : contradiction entre une
orientation canadienne chez quelques-uns et indépendantiste chez d'autres ;
contradiction entre un parti qui se veut parfois socialiste et dont la clientèle
actuelle se trouve surtout chez une certaine bourgeoisie qu'il rassure ;
contradiction chez des candidats qui donnent l'impression d'être là pour régler des
problèmes personnels et d'attendre que le peuple vienne à eux. D'ici les
prochaines élections le NPD du Québec devra trouver une direction décidée, un
langage approprié et surtout une organisation qui ait des mains, sinon il n'aura
plus d'avenir parmi nous.

    On peut s'interroger aussi sur l'avenir du Crédit social dans le Québec, après
les élections de lundi. En dehors des 26 circonscriptions remportées l'an dernier le
Crédit social était, à quelques exceptions près, loin derrière les libéraux ou les
conservateurs. Pour gagner de nombreux nouveaux sièges il aurait fallu une vague
presque aussi forte que celle de l'an dernier. Cette vague ne s'est pas produite,
mais il reste que dans 21 circonscriptions du Montréal métropolitain on trouve
maintenant neuf créditistes en deuxième place, et six en troisième place.

    Par contre dans les vingt-six circonscriptions remportées en juin dernier, le
recul des créditistes est tout à fait général. Seul Gilles Grégoire, dans Lapointe,
augmente sa majorité, et six circonscriptions, des Cantons de l'Est à Rivière-du-
Loup, sont perdues aux mains des libéraux, qui enlèvent aussi aux créditistes
Saint-Maurice, Laflèche et Saguenay. Dans plusieurs circonscriptions les libéraux
présentaient des candidats plus jeunes, plus combatifs et plus compétents que
                                          Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)    25




ceux de l'an dernier. Appuyés par une publicité plus considérable à elle seule que
celle des trois autres partis ensemble ils ont réussi d'autant plus facilement à
ramener aux troupes libérales de nombreux électeurs que l'appui donné par ceux-
ci au Crédit social ne reposait pas sur des traditions partisanes. Que la publicité
libérale ait ébranlé les créditistes on en a eu la preuve dès avant l'élection, quand
Réal Caouette s'est cru obligé d'exhiber des grandes pages de journaux attaquant
le Crédit social, et d'y répondre tant bien que mal.

    Nous ne pourrons sans doute jamais savoir, et c'est dommage, dans quelle
mesure l'intervention de Jean Lesage dans la campagne a contribué au recul
créditiste. La baisse créditiste qui s'est produite de l'avant-dernier au dernier
sondage d'opinion publique porte à croire que les coups de Jean Lesage, auxquels
Réal Cacuette pour un a bien maladroitement répondu, n'ont pas été sans effets.
Une étude comparée des résultats des élections provinciales de novembre dernier
et des élections fédérales d'avant-hier montrerait sans doute que les créditistes ont
reculé tout autant dans des régions peu favorables aux libéraux provinciaux en
novembre dernier, que dans des régions très libérales où Jean Lesage avait donc
plus de chances de se faire entendre.

    Cette intervention de Jean Lesage il faut la voir sur le fond d'une victoire
électorale toute récente, alors que celle d'un René Lévesque en juin dernier avait
été faite sur le fond d'une popularité beaucoup plus incertaine du Parti libéral du
Québec. Il faut surtout voir, sur le plan fédéral cette fois, que les créditistes ne
pouvaient plus cette année condamner avec un égal succès les vieux partis : le
déclin très accentué du Parti conservateur dans le Québec redonnait par contraste
une certaine auréole au Parti libéral, qui s'est d'ailleurs montré durant la campagne
beaucoup plus fier de son passé que durant la campagne de 1962.

    Les créditistes du Québec se retrouveront donc 20 au Parlement canadien,
dans une situation beaucoup moins favorable qu'à l'automne dernier, puisque cette
fois on pourra se passer d'eux. Déjà on leur prête l'intention de se rabattre sur le
plan provincial et de devenir un parti nationaliste. Ne sont-ils pas des séparatistes
qui s'ignorent ? Ç'aura été le destin de ces créditistes, méconnus par les
professeurs, intellectuels, journalistes que nous sommes, par tous ceux qui se font
écouter et se font lire, d'avoir été jugés insignifiants, terribles ou séparatistes, alors
qu'ils étaient tout simplement des hommes de chez nous, du Québec mais du
Canada aussi, des hommes fraternels pour ceux qui comme eux n'ont pas encore
                                     Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   26




fait de bruit sur la place publique, des hommes qui n'ont retenu de la doctrine
créditiste que le bon sens, que ce qui permet de se faire entendre par d'autres
hommes en deçà d'une éloquence électorale qu'ils n'ont pas inventée.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   27




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 4
                Le rôle des partis politiques
                         au Québec



Retour à la table des matières

             Au début des années soixante la Fédération des Sociétés Saint-Jean-
         Baptiste inclinait vers des positions indépendantistes. Le congrès de 1963
         eut pour thème : « Pour un Québec fort ». Le texte qui suit fut présenté, le
         8 juin 1963, à ce congrès, sous le titre de « Le rôle des partis politiques
         dans un Québec fort et juste ». L'année suivante la Fédération éclatait. Le
         Mouvement National des Québécois, à orientation indépendantiste, se
         formait plus tard, sans réussir à regrouper toutes les sections régionales
         de l'ancienne Fédération.

    Commençons par voir quelles sont les traditions qui font un sort à nos partis
politiques. Je n'ai pas l'intention de me livrer ici à une longue étude historique,
d'abord parce que je suis sociologue plutôt qu'historien, ensuite parce que je suis
bien jeune pour évoquer une histoire que vous connaissez mieux que moi. Je me
contenterai de signaler les principaux traits qui ont de longue date défini nos
partis politiques québécois, et qui demeureraient à peu près inchangés à la fin des
années cinquante, avant que commence ce que certains ont appelé le « nouveau
régime ».

   En tout premier lieu ces partis politiques n'ont été que deux, la plupart du
temps. Autrement dit nous avons connu un régime de bipartisme assez strict, ce
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   28




qui signifie que le gouvernement aussi bien que l'opposition ont toujours été
monopolisés dans le Québec par un seul parti. L'Action libérale nationale n'a pas
tenu longtemps entre les « rouges » et les « bleus », mais au moins elle a produit
la métamorphose du Parti conservateur en Union nationale. Le Bloc populaire n'a
même pas eu cette chance, et défavorisé par un effet mécanique implacable de
sous-représentation, propre au scrutin majoritaire à un tour, il n'a duré que le
temps d'une législature. Quant aux partis socialistes et créditistes, ils n'ont jamais
réussi à pénétrer, à une exception près, au Parlement du Québec.

     Deuxièmement, nos deux partis ont toujours été plus ou moins des partis-
filiales des deux grands partis fédéraux. Du moins jusqu'en 1936 : quand le parti
de l'Union nationale a remplacé, cette année-là, le Parti conservateur, les relations
avec le parti fédéral ont tendu à s'amenuiser, d'autant plus que celui-ci entrait à ce
moment dans une période d'ombre, dont il ne devait sortir qu'en 1957. Mais on n'a
qu'à se rappeler la campagne fédérale de l'année suivante, celle de 1958, pour
constater comment de vieilles fidélités peuvent être ranimées, les circonstances
aidant. Du côté « rouge » les liens entre le parti fédéral et le parti provincial ont
été plus forts et plus continus. Ces liens, du côté « bleu » comme du côté
« rouge », étaient d'ailleurs inévitables, dans la mesure où la plupart des
politiciens et des organisateurs locaux étaient de la même « couleur » au niveau
fédéral qu'au niveau provincial.

    Ce qui était vrai des politiciens et des organisateurs l'était aussi, par voie de
conséquence, d'un grand nombre d'électeurs, les « rouges » encore plus que les
« bleus », parce qu'ils n'avaient pas connu des périodes aussi creuses, et une
grande crise de désaffectation comme celle de 1917. En bien des endroits et dans
bien des familles, on était « rouge » ou « bleu » non seulement au niveau fédéral
et au niveau provincial, mais aussi aux niveaux municipal et scolaire, et même
parfois au niveau de la fabrique, quand il s'agissait d'élire un marguillier. La
composition sociale des partis, et c'est un troisième trait traditionnel, reposait
beaucoup plus sur des luttes entre clans familiaux, des divisions locales aux
origines diverses, que sur des facteurs idéologiques ou économiques. Encore
faudrait-il y voir de plus près : j'ai été frappé au contact des organisateurs
politiques locaux d'éprouver - d'une façon qui demeure encore intuitive -
comment un certain type d'organisateur « rouge » est quand même différent d'un
certain type d'organisateur « bleu ». Rappelons-nous que trois ou quatre
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   29




générations seulement séparent ces hommes de nos ancêtres rouges ou
ultramontains du milieu du siècle dernier. Ce n'est pas assez long pour que tout de
ces luttes se soit perdu dans les attitudes des hommes.

    Sur le plan de leur organisation, nos partis politiques provinciaux ont toujours
été ce que Maurice Duverger a appelé des partis de cadres, par opposition aux
partis de masse. Les politiciens et organisateurs que je viens d'évoquer en étaient
les seuls adhérents, avec dans les villes quelques notables dont la participation
était le plus souvent intéressée. La direction des partis appartenait aux
parlementaires et on peut dire que les organisateurs de comté avaient une assez
large autonomie vis-à-vis cette direction.
    La principale raison de cette autonomie résidait dans le caractère à la fois très
abstrait et très concret du programme des partis, ce qui est un cinquième trait. La
seule doctrine que nos deux grands partis aient jamais eue, avant le « nouveau
régime », était fédéraliste ou autonomiste, si on ne tient pas compte de quelques
rares et brèves exceptions. D'ailleurs « doctrine » est un bien grand mot en
l'occurrence, car il s'agissait beaucoup plus de beaux sentiments et même de
supercherie que d'une véritable doctrine d'action. Cette doctrine était là surtout
pour endormir nos élites et donner un peu d'allure à un programme, rarement
écrit, qui promettait au plus grand nombre d'individus et sur le plus grand nombre
de plans possibles les avantages matériels les plus grands qui soient, à la limite et
parfois au-delà de la vraisemblance. Et en fait les élites dormaient, ce que leur
reprochent amèrement, aujourd'hui, les moins de trente ans. Quant aux promesses,
elles étaient suivies entre deux élections de faveurs suffisantes pour entretenir la
fidélité d'un assez grand nombre d'électeurs. Et de cette distribution de faveurs, le
député ou le « patronneux », assisté de ses organisateurs, était le héros. Comme
c'était là - et de loin - la plus importante manifestation des partis au niveau des
comtés, on comprend que malgré certaines apparences trompeuses nos partis aient
été très décentralisés.

    La distribution de faveurs avait lieu entre deux élections, mais il faut ajouter
qu'elle commençait ou se terminait, selon le point de vue adopté, au cours de la
campagne électorale. Comme le rappelait un vieux paysan, le cabaleur qui
n'apportait pas un petit flacon n'était pas bien vu et souvent c'était le dernier
cabaleur à laisser son flacon qui emportait le vote. On sait qu'avec le temps, toutes
sortes d'autres biens ont remplacé le flacon. Dans certains cas, le jour de l'élection
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   30




ou avant, les cadeaux et le « graissage »faisaient place à la menace et à
l'intimidation. J'évoque là des moeurs électorales qui sont bien connues et dont
nous ne sommes pas très fiers, mais d'un point de vue social plutôt que moral on
peut considérer ces phénomènes comme des moments de fêtes ou de cérémonies
collectives pendant lesquels les partis renouaient l'accord avec leurs fidèles
partisans et tentaient d'en gagner de nouveaux.

    Enfin, et c'est le dernier trait que je signalerai, les campagnes électorales, avec
tout ce qu'elles impliquaient, supposaient une caisse électorale bien garnie. Celle
du parti gouvernemental était généralement mieux alimentée que celle du parti
d'opposition, ce qui rendait d'autant plus difficile les retournements de situation et
ce qui explique, avec d'autres traits déjà signalés, que la plupart des
gouvernements aient eu la vie longue au pays du Québec.

    Vous vous êtes peut-être demandé pourquoi j'ai toujours employé le passé
dans cette revue des traits traditionnels de nos partis politiques québécois. En
effet, la situation a-t-elle tellement changé depuis trois ou quatre ans ? Pour le
savoir, revoyons chacun des sept traits qui viennent d'être signalés.

    D'abord il n'y a toujours que deux partis importants. L'étonnante ascension du
Crédit social dans le ciel politique fédéral est retombée, et il y a tout lieu de croire
que ce parti ne viendra pas troubler notre bipartisme provincial. Deux partis
indépendantistes ont été créés récemment, mais ils n'ont pas encore fait la preuve
de leur puissance électorale. Quant au NPD provincial, il continue de se chercher
et de ne se point trouver.

     Par contre les liens entre partis fédéraux et partis provinciaux sont peut-être
plus distendus qu'il y a quelques années. Le Parti conservateur étant de nouveau
en perte de vitesse dans le Québec, l'Union nationale garde ses distances envers
lui. Les liens sont demeurés solides entre le Parti libéral fédéral et le Parti libéral
du Québec. La récente intervention de Jean Lesage dans la campagne fédérale l'a
démontré. Mais l'attachement réciproque n'est pas sans réserves, surtout du côté
du Québec. Au moment où la partie s'annonce dure entre le gouvernement fédéral
et le Québec, certains interprètes tout au moins du Parti libéral du Québec font
montre d'un certain détachement envers le parti fédéral. Même phénomène au
NPD : toute une aile dirigeante voudrait bien, dit-on, provincialiser le parti.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   31




     Les problèmes constitutionnels actuels sont en partie la cause de ces distances
et détachements, mais il y a aussi des changements assez profonds qui semblent
s'être produits dans la clientèle des partis, ou plus exactement dans les attitudes
des électeurs envers eux. Nous sommes entrés, à partir de 1958, dans une période
d'instabilité électorale où des déplacements considérables d'électeurs d'un parti à
l'autre se sont manifestés. Ces déplacements sont peut-être le fait d'une période de
transition, qui sera suivie d'une période plus stable, mais j'incline à croire que la
protestation créditiste contre les vieux partis fédéraux, ainsi que la désaffection
envers une certaine Union nationale, sont fondamentalement le fait d'une
génération dont la culture politique est à la fois plus concrète et moins naïve, et
qui se trouve ainsi beaucoup plus libre à l'égard des traditions partisanes. Je
reviendrai plus loin sur cette donnée fondamentale de notre évolution politique
récente, qu'un certain nombre de politiciens et d'organisateurs éprouvent de façon
plus ou moins claire. On peut conclure dès maintenant que ces électeurs
« nouveaux », dont le poids deviendra de plus en plus grand, seront tout
probablement moins fidèles et plus critiques, et du même coup feront une
distinction plus nette entre leurs préférences partisanes au niveau fédéral d'une
part et au niveau provincial d'autre part.

    Sur le plan de l'organisation, notons des efforts d'élargissement et de
« démocratisation » qui toutefois ne sont pas très convaincants. La Fédération
libérale du Québec a été mise sur pied avec le « nouveau régime », et elle fut un
facteur non négligeable de la victoire libérale de 1960. À ce moment plusieurs
associations de comté apparaissaient pleines de promesses. Depuis, elle a connu
l'épreuve du pouvoir et s'est trouvée réduite, dans bien des comtés et des localités,
aux politiciens, aux organisateurs et aux « patronneux », heureux ou malheureux.
Du côté de l'Union nationale on a fait grand état, au congrès de 1961 et depuis, du
rajeunissement et surtout de la démocratisation des organisations locales. Mais
dans bien des comtés et des localités on a beau chercher les « jeunes » et les
« démocrates », on ne les trouve pas. Une tendance plus irréversible que celle de
la soi-disant « démocratisation » semble être celle de la « technocratisation » de
nos partis. C'est-à-dire que des experts jouent et joueront un rôle de plus en plus
important dans la direction des partis, surtout au moment d'une campagne
électorale. Ce rôle des experts a déjà été très important dans les victoires libérales
de 1960 et de 1962 : des enquêtes sur les attitudes et opinions des électeurs, ainsi
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   32




que des sondages pré-électoraux ont servi à donner une forme et un contenu
efficaces à la publicité libérale, elle-même conçue selon les lois reconnues de la
propagande politique. De même le débat Lesage/Johnson a été très soigneusement
préparé par les experts du Parti libéral, qui s'étaient auparavant informé des
techniques utilisées par Kennedy lors de ses quatre débats contre Nixon. Sur ce
plan de l'expertise, l'Union nationale marque un retard qui l'a grandement
desservie au cours de la campagne de novembre dernier. Mais il est significatif
qu'elle se soit crue obligée de parler de ses « sociologues » et « économistes »,
d'ailleurs aussi introuvables que ses « jeunes » et ses « démocrates ».

    Quant au programme des partis, si les nombreuses promesses d'avantages
matériels, le plus souvent individuels, n'en sont point disparues, surtout au niveau
local, il faut tout de même constater que des efforts ont été faits des deux côtés
pour élaborer ce qu'on a appelé un « nationalisme positif ». Ainsi finira peut-être
par apparaître une doctrine cohérente d'action, mais il faut bien voir que ce
nationalisme est encore, pour une bonne part, abstrait et mystificateur. Soit la
propagande libérale autour de la nationalisation de l'électricité : à côté d'un René
Lévesque et de quelques autres qui ont voulu montrer, en termes économiques et
sociaux, ce que l'opération signifiait pour la collectivité du Québec, combien de
cymbales retentissantes qui ont exploité l'idée, sans la comprendre et sans y
croire.

     Il est certain que nos moeurs électorales se sont quelque peu purifiées, depuis
l'élection de 1956, de triste mémoire. Il ne faut pas attendre de miracles de la
nouvelle loi électorale, mais il n'est pas impossible qu'elle soit, comme ce fut le
cas en Angleterre et ailleurs, le point de départ vers une situation moins honteuse.
Au moins des institutions seront posées, qu'on devra sans doute préciser et
corriger, mais qui valent mieux que pas d'institutions du tout.

    Les caisses électorales, en particulier, seront dorénavant soumises à un certain
contrôle. Là encore, on peut difficilement imaginer un retour à la situation
traditionnelle, dont 1956 fut l'apothéose.

    Avant de dire quel serait le rôle des partis politiques dans un Québec fort, il
fallait, je crois, faire cette revue des traditions qui durent et des tendances qui se
sont manifestées récemment. Il serait vain d'espérer des transformations radicales
dans la situation actuelle. D'ailleurs elles ne seront peut-être pas nécessaires pour
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)    33




que nos partis travaillent à la construction d'une société forte et juste, qui ne peut
pas être sans leur apport décisif.

    Que les partis soient deux, et que ce bipartisme demeure, je n'y vois pas
d'inconvénient. Au contraire : il reste que les régimes politiques qui fonctionnent
le mieux sont à peu près tous - si on fait exception des régimes de parti unique -
des régimes bipartistes, ou encore des régimes comprenant deux coalitions stables
de partis. Certains spécialistes de science politique qui se sont interrogés avec
sérieux sur les raisons de ce succès, apportent une réponse à laquelle je souscris,
et qui nous indique quel est le rôle spécifique et irremplaçable des partis
politiques dans nos sociétés. Le bipartisme, ou son équivalent, disent-ils, favorise
la fonction intégrative des partis. Pour expliquer cette proposition il faut
commencer par voir que le bipartisme est le produit, non pas tellement d'un mode
de scrutin, mais d'une société peu divisée, où un très grand poids d'électeurs se
trouve vers le « centre », assez loin des extrêmes qu'ils soient de « gauche » ou de
« droite ». Par le fait même les partis, s'ils veulent être élus ou réélus, doivent
viser ce centre avant tout et dans cette visée ils trouvent leur ressemblance. Le
bipartisme ne produit donc pas de luttes idéologiques très violentes, et l'on entend
souvent dire des partis dans un tel régime qu'ils ne sont que bonnet blanc et blanc
bonnet.

    On pourrait montrer que cet apaisement est trompeur et qu'une très grave
incapacité menace tout spécialement les régimes bipartistes, mais voyons pour le
moment comment dans ces régimes les partis remplissent assez bien leur fonction
intégrative. Dire que les partis visent le centre n'est pas assez, il faut ajouter qu'ils
cherchent obscurément et non sans erreurs, dans chacun des problèmes et dans
l'ensemble des problèmes, quel sera le plus grand dénominateur qui, une fois bien
formulé, sera propre à rallier une majorité d'électeurs. Cette recherche suppose
que les partis insistent sur ce qui unit les électeurs plutôt que sur ce qui les divise.
Dans leur programme aussi bien que dans leur action les partis doivent toujours
tendre à la conciliation d'intérêts divers, conciliation qui est très souvent possible
parce que justement la société où ces intérêts se manifestent n'est pas trop divisée.
Certains intérêts demeurent irréductibles, mais on ne s'en préoccupe pas tant qu'ils
n'ont pas d'importance électorale ou de moyens de pression suffisants.
   Au contraire, en multipartisme, c'est-à-dire dans une société plus divisée, il n'y
a pas au centre une concentration assez forte pour que tous les partis s'en
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   34




préoccupent. Chacun vise un secteur plus restreint de l'opinion et les luttes
idéologiques sont conséquemment plus âpres. Les partis sont beaucoup moins
incités à l'intégration de la plupart des intérêts sur un problème donné.

     Cette intégration, on vient de le voir, est quasi-obligée en bipartisme, c'est-à-
dire qu'un tel régime, de par sa nature, tend à réduire de façon plus ou moins
artificielle les divisions déjà peu nombreuses et peu profondes qui agitent la
société. Mais encore une fois cette réduction peut être trompeuse et peut préparer
des conflits d'autant plus violents qu'ils ont d'abord été faussement résolus.

     Revenons au Québec, après cette incursion dans la science politique qui nous
aide, je crois, à bien poser notre problème. En résumé je dirais ceci : notre
bipartisme a rempli sa fonction d'intégration et il doit continuer de la remplir ;
toutefois, jusqu'ici cette intégration a trop souvent été fausse et elle doit cesser de
l'être si nous voulons un Québec fort, mais juste aussi.

    Dans le but de développer cette idée, je voudrais d'abord dissiper deux
équivoques sur la fonction des partis politiques dans nos sociétés. D'abord ce n'est
pas tellement aux partis qu'il revient de poser des problèmes et de défendre des
intérêts particuliers ; il leur appartient bien plus, comme on vient de le voir, de
généraliser des problèmes déjà posés et d'intégrer les intérêts particuliers. De ce
point de vue, la pauvreté des programmes et la futilité de l'action des partis doit
être attribuée, pour une large part, au fait que les associations, les groupes, les
opinions publiques, et les moyens d'information par lesquels ils s'expriment, ne
remplissent pas leur fonction primordiale de discussion des problèmes, des
injustices et des manques qui affligent la société. C'est dans la mesure où ces
questions et les intérêts qui s'y rattachent sont nombreux et concrets que les partis
politiques ont la chance de proposer des solutions vraies qui fassent une
intégration nécessaire. Sinon le jeu des partis politiques devient à la fois trop
général et trop particularisé, ce qui fut exactement le cas de nos deux partis
politiques provinciaux jusqu'à tout récemment. De ce jeu artificiel nous
commençons peut-être de sortir, mais je prétends que nous pourrions y retomber
si les associations - dont la vôtre -, les groupes et les opinions publiques ne posent
pas avec force aux partis quelques questions inévitables qui concernent les
pratiques quotidiennes des hommes de chez nous.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   35




    Il me semble aussi qu'il faille dissiper une deuxième équivoque, liée à la
première, et qui a trait à la fonction éducative des partis. L'éducation politique est
un mot populaire de ce temps-ci, et plusieurs la considèrent comme un dernier
recours, une solution magique à tous nos problèmes. Bien sûr il faut faire de
l'éducation politique, mais encore faut-il savoir qui peut la faire et dans quels
mécanismes elle viendra s'insérer. Or il me semble que l'éducation faite par les
partis politiques sera toujours une éducation partisane et qu'il est bon qu'il en soit
ainsi. La fonction des partis politiques n'est pas d'informer en vue d'une éducation
politique impartiale, mais de prendre position et de défendre cette position par de
l'information partisane qui reste nécessairement au service de la prise ou de la
garde du pouvoir. Ce n'est pas dire que les partis ne croient pas à l'intérêt général ;
ils ont leur idée là-dessus, mais pas suffisamment pure pour qu'ils oublient
souvent leurs soucis d'élection ou de réélection. Il n'y a là-dedans aucun
machiavélisme, mais les règles d'un jeu où s'accomplit une fonction nécessaire.
Ceux qui en sont choqués peuvent toujours militer dans les associations et les
groupes, où il y a déjà assez à faire. Car justement il appartient à ces associations
et à ces groupes, avec l'école et aussi l'administration, d'informer les citoyens en
vue d'une éducation politique qui se tienne en deçà et au-delà des prises de
position partisanes. Et si ces tâches apparaissent encore trop compromettantes,
que les belles âmes aillent « cultiver modestement et simplement la fraternité
d'homme à homme et pour le reste vaquer bonnement à leur travail quotidien »,
selon le mot impitoyable de Max Weber.

    Donc nos partis politiques québécois doivent intégrer les intérêts et les
problèmes bien plus que les poser, prendre position bien plus qu'éduquer. Il me
semble que c'est là l'essentiel du rôle qu'ils ont à jouer dans la construction d'un
Québec fort et juste. Ce rôle est irremplaçable pour la raison bien simple que les
partis occupent le gouvernement, ou l'opposition officielle à ce gouvernement, et
que le gouvernement seul a le pouvoir sur tous les pouvoirs, peut contrôler tous
les pouvoirs. C'est d'ailleurs pour cela qu'on doit attendre des partis, avant tout,
qu'ils proposent et mettent en oeuvre des solutions intégrales et intégrantes.
Encore une fois ils sont seuls à pouvoir le faire.

   Ces solutions sont variables et ne peuvent être définies a priori. Mais nous
pouvons quand même réfléchir sur quelques principes qui devraient inspirer le
                                          Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)    36




programme et l'action de nos partis, si nous voulons que par eux s'accomplisse
une transformation nécessaire de notre société.

    Ce n'est pas à vous que j'apprendrai que nos partis devraient toujours s'inspirer
de ce qu'on a appelé, fort heureusement, un nationalisme positif. Quand j'évoquais
tout à l'heure ces supercheries qui ont trop longtemps recouvert des programmes
et des actions sans envergure, je pensais en particulier à l'autre nationalisme, le
nationalisme négatif. S'il fallait opposer les deux dans une formule, je dirais que
le nationalisme positif consiste à estimer que les devoirs d'une nation envers elle-
même définissent les droits qu'elle a envers les autres, tandis que le nationalisme
négatif consiste à estimer que les droits d'une nation envers les autres définissent
les devoirs qu'elle a envers elle-même. Le premier est positif sur les deux
tableaux : il incite à la construction d'une société meilleure et, du même coup,
cette société trouve des relations convenables qu'elle doit entretenir avec les
autres. Inversement, l'autre nationalisme est négatif sur les deux tableaux aussi :
on commence par s'opposer aux autres et on fait de cette opposition un prétexte à
ne pas régler ses problèmes intérieurs. Ainsi, pour aller chercher un exemple loin
de nous, le nationalisme actuel des partis politiques africains est sain dans la
mesure où, avant d'être une protestation persistante contre un colonialisme qu'on
n'a pas toujours le courage de pourchasser jusqu'à chez soi, dans les modèles de
conduite qu'il a laissés et qu'on a adoptés, il est une motivation à se débarrasser de
structures anciennes, coloniales mais pré-coloniales aussi, pour construire des
mécanismes et des voies où les individus et les groupes pourront prendre
conscience qu'ils forment un tout. Quand une société se définit comme une nation,
il n'y a pas d'honneur pour elle en deçà de l'égalité avec les autres nations. Mais
cette égalité, qui est son droit, ne lui sert à rien et ne dure pas dans les faits si elle
n'est pas maintenue et alimentée par la dure exigence des devoirs envers soi-
même.

    Jusqu'à maintenant, le nationalisme de nos partis a trop souvent été négatif.
Comme je l'ai indiqué, ils n'en étaient pas les seuls responsables. S'ils jouaient ce
jeu, c'est qu'il leur était permis par l'incapacité des associations et des groupes à
poser les vrais problèmes, et par l'habitude de certains d'entre eux à pratiquer le
nationalisme négatif. Heureusement nos partis, ainsi que les associations et les
groupes derrière eux, ont commencé d'abandonner ce jeu désastreux. Mais pour
ma part, je me demande avec inquiétude si le Parti républicain du Québec (PRQ)
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   37




et le RIN, qui étaient hier des associations et qui sont aujourd'hui des partis, ne
sont pas amenés par une pente fatale à verser plus ou moins malgré eux dans ce
vieux nationalisme négatif.

    Un départ, encore incertain, vers la construction d'une société plus forte et
plus juste a été pris il y a quelques années. Qu'on aime cela ou non, ce départ a été
animé par le Parti libéral, ou plus exactement par quelques hommes dans ce parti.
Or du moment où ils sont aussi des partis politiques, le PRQ et le RIN doivent, en
bonne stratégie, se définir contre les autres partis. Je ne crois pas que l'action du
Parti libéral du Québec soit parfaite, mais justement il me semble malheureux
qu'au lieu de proposer des solutions de rechange dans le cadre d'un nationalisme
positif, les partis indépendantistes ne puissent faire mieux que de parler
éloquemment de nos droits envers les autres, mais bien pauvrement de nos
devoirs envers nous-mêmes.

    À propos justement de ces devoirs envers nous-mêmes, je voudrais suggérer
maintenant, au risque d'en étonner quelques-uns, que le nationalisme, même
positif, ne peut pas suffire à guider le programme et l'action de nos partis. Le
nationalisme se fonde sur les ressemblances qui unissent les hommes d'une
société, par le fait même qu'ils participent à une même nation, différente de toute
autre. Autrement dit, le nationalisme insiste sur les ressemblances entre
nationaux. Toutefois ces ressemblances sont en fait beaucoup plus limitées que ne
le prétendent les promoteurs de l'idéologie nationaliste, clercs, intellectuels,
professionnels, hommes d'affaires, qui voudraient bien, on le comprend, que la
plupart des nationaux oublient les différences qui les séparent de leurs élites, pour
magnifier les ressemblances qu'ils ont avec elles.

   Le nationalisme est insuffisant comme principe d'action politique parce qu'il
néglige forcément les différences économiques, sociales, culturelles qui sont dans
une société source de coopération ou de conflit. Un autre principe est nécessaire
pour inspirer des programmes et des actions qui préciseront les devoirs envers
elle-même que doit entretenir une société. Ainsi, le nationalisme au sens strict ne
peut pas inciter directement nos partis politiques à la réforme de l'administration
publique, au développement régional, au réaménagement de notre agriculture, au
contrôle de l'exploitation économique, et encore moins à la transformation des
conditions d'une civilisation de la consommation et du bien-être qui produisent
une accablante pauvreté spirituelle chez les hommes qui les subissent. Un principe
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   38




complémentaire est indispensable, en bipartisme surtout, qui incite à travailler sur
les différences pour les résoudre ou les compliquer. À quoi bon un Québec fort,
s'il n'est pas un Québec juste !

    Je ne sais pas trop comment on pourrait nommer ce second principe, mais il
doit se fonder sur l'idée de justice, alors que le premier se fonde sur l'idée de
nation. Et la justice n'est pas une idée aussi simple que l'on croit. Rappelons que
pour Aristote elle n'était rien de moins que ce qui est susceptible de créer ou de
sauvegarder, en totalité ou en partie, le bonheur de la communauté politique. Ce
bonheur suppose une division du travail au sens large du terme, donc des apports
différents, mais il suppose aussi, et c'est là que réside la justice, que tous les
apports puissent avoir leur pleine valeur et que qualitativement chacun d'eux
compte autant que tout autre. De ce point de vue on ne s'est pas suffisamment
interrogé sur le sens des étonnants succès électoraux du Crédit social, l'an dernier
et cette année encore. On a dit des créditistes qu'ils étaient des séparatistes qui
s'ignorent. C'est là une pensée pieuse, mais sans fondement. D'ailleurs, malgré
toutes les prédictions, on attend encore et on attendra longtemps que, face à la
déconfiture de leur parti, un grand nombre d'entre eux se tournent vers le PRQ ou
le RIN. A-t-on seulement réfléchi sur la composition sociale des deux
mouvements avant de faire ces prédictions ?

    La vague créditiste a porté bien des mécontentements et bien des
revendications, mais je crois pouvoir dire que les plus conscients exprimaient
avant tout une revendication de justice dans notre société, qu'aucun nationalisme
laissé à lui seul ne peut satisfaire. Ces créditistes en avaient contre les
intermédiaires qui les exploitent, contre les bureaucrates qui les dominent sans
jamais s'expliquer, et plus obscurément contre les élites qui leur ont menti.

   Conscience de classe a-t-on dit : bien sûr, mais à qui la faute ? Et devant ce
phénomène évident, ils me font bien rire les « phraseurs » de gauche qui ont eu tôt
fait d'étiqueter le Crédit social comme un mouvement de droite.

    Tout ceci pour dire qu'il y a actuellement chez nous une très intense aspiration
à la justice, que nos partis ne doivent pas méconnaître, et qui doit, avec le
nationalisme positif, guider leur programme et leur action. Ce sont ces deux
principes en effet qui peuvent assurer que l'intégration par nos partis des
problèmes et des intérêts posés par les associations, les groupes et les opinions
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   39




publiques, ne nous ramène pas à des situations dépassées qui pourraient très vite
devenir explosives.

    Ces principes seraient vains s'ils ne s'incarnaient pas dans des hommes, et
d'abord dans les dirigeants des partis. Il se trouve que dans notre régime politique
ces dirigeants sont, du côté du gouvernement., des ministres, et du côté de
l'opposition, des anciens ou des futurs ministres, responsables à plus ou moins
longue échéance de leurs prises de position. On n'a peut-être pas assez insisté sur
la fonction synthétique de ces hommes, qui sont au confluent des pressions qui
viennent des électeurs, des membres, des députés et des conseillers de leur parti,
des associations, des groupes et des opinions publiques, ainsi que des
administrateurs et des experts qui leur sont attachés. Encore une fois, c'est la
fonction propre de ces dirigeants, gouvernants aussi bien qu'oppositionnistes, de
faire l'intégration de toutes ces influences, au nom des principes que je viens
d'évoquer, et ce par des décisions dont ils devront animer eux-mêmes la
réalisation. Cette responsabilité d'hommes élus, ne l'oublions pas, et qui doivent
se faire réélire, est aussi écrasante qu'irremplaçable. C'est pourquoi, comme le
disait Jean Lacroix, il n'y a rien de plus admirable qu'un grand homme politique.

    Dans quelle mesure les dirigeants doivent-ils partager cette fonction
d'intégration et d'animation avec les simples députés ? C'est là un problème de
démocratie à l'intérieur de nos partis et il est certain que le caucus, le congrès, ou
encore la veillée d'armes à la veille des élections, ne le résolvent pas. Ces
réunions sont habituellement dominées par les dirigeants qui font entériner des
mesures décidées à l'avance, avec ou sans l'aide des experts.

    Il s'agit là d'un problème que rencontre toute organisation du moment où elle
cherche l'efficacité et qui ne peut être résolu que si les députés font la preuve de la
valeur de l'information et de la compétence qu'ils peuvent apporter.

    En effet, plus nos partis politiques proposeront dans leurs programmes et
réaliseront dans leurs actions des mesures justes, qui partout dans le Québec
résoudront les trop grandes différences qui nous empêchent de progresser, la
coopération de ces spécialistes des conditions locales que sont les députés
deviendra indispensable. Dans la mesure, évidemment, où ces députés seront
informés des questions collectives plutôt que des demandes individuelles, des
problèmes fondamentaux plutôt que des malaises superficiels.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   40




    Encore là, ce n'est qu'au contact des associations et des groupes, qui peuvent
le mieux parvenir à formuler les questions collectives et les problèmes
fondamentaux, que les députés compétents peuvent recueillir l'information
nécessaire à la revalorisation de leur rôle à l'intérieur des partis. Quant au
« patronneux » qui échange des faveurs contre des votes, il ne mérite que la
domination qu'il subit.

    J'ai évoqué, il y a un instant, le rôle des experts dans les partis. La meilleure
garantie contre leur influence excessive auprès des dirigeants, c'est encore des
députés compétents et bien informés. Contre une certaine tendance qui se dessine,
chez au moins un de nos partis, il faudrait peut-être aussi que les experts soient un
peu moins des spécialistes de la propagande et un peu plus des hommes qui ont
pensé et repensé les idées de nation et de justice ; un peu moins des agents de
relations publiques et un peu plus des hommes qui se sont interrogés sur les
changements récents survenus dans la culture et la mentalité politique des
citoyens du Québec.

   Je voudrais esquisser pour finir ces changements, dont j'ai déjà dit qu'ils
m'apparaissaient fondamentaux, et qui imposeront à nos partis politiques de
trouver un autre type de militant et un autre langage, dont malgré tout le Crédit
social fut l'annonce.

    L'un des principaux effets de l'extraordinaire développement des mass media
- et ici je pense tout spécialement à la télévision - a été de mettre leur
consommateur en contact plus direct et moins idéologique avec le monde
politique. Krouchtchev ne peut plus être tout à fait le diable quand on nous le
montre avec son petit-fils, et Daniel Johnson perd toute autorité quand il enlève et
remet ses lunettes auprès d'un Jean Lesage impassible. Le monde politique est
donc perçu plus directement et si des leaders d'opinion continuent de le
réinterpréter à l'usage de ceux qu'on appelle bien imparfaitement « les masses »,
ils ne peuvent plus fausser ou moraliser ces interprétations comme avant, parce
que désormais « les masses » ne sont pas assez stupides pour ne pas pouvoir les
contrôler à l'aide des faits. C'est dans cette transformation que s'explique avant
tout la perte d'influence de nos anciennes élites, qui ne peuvent plus comme avant
raconter ces « histoires » ou ces « chansons » où la moralisation ne le cédait qu'à
la méconnaissance des faits.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   41




    Si vous croyez que j'invente, allez demander aux organisateurs lucides des
dernières élections, fédérales ou provinciales, s'ils sont reçus comme avant dans
les maisons, et si les jeunes sont encore acquis du moment où le sont leurs
parents. Car le crépuscule politique des élites est aussi celui des « vieux » à la
maison. Un organisateur créditiste me disait même que dans une maison il tentait
d'abord de convaincre les jeunes, et que s'il le réussissait il était à peu près sûr que
les jeunes à leur tour convaincraient leurs parents. Drôle de retournement, depuis
le jour pas si lointain où le père indiquait à ses fils et filles soumis comment il
fallait voter cette année.

    C'est pourquoi j'ai la conviction que les organisateurs traditionnels et leur
langage démodé auront de moins en moins de chances chez nous. Je ne crois pas
beaucoup à ce qu'on entend généralement par « démocratisation » de nos partis. Je
ne crois pas, en particulier, étant donné leurs fonctions d'intégration et
d'animation, qu'il soit nécessaire que ces partis comptent de nombreux adhérents.
Je souhaite seulement que ces adhérents soient un peu moins des organisateurs et
des « patronneux » et un peu plus des militants, c'est-à-dire des hommes qui ont
pris parti, dans les deux sens du mot, et qui soient capables de montrer - à
condition que ce soit possible - ce que les programmes et les actions du parti,
surtout les plus éloignés et les plus détachés des intérêts individuels temporaires et
localisés, signifient pour chaque homme, s'il accepte de se voir lié aux autres
hommes à côté de lui dans l'espace ou après lui dans le temps. Ce voeu n'est pas
irréalisable : des organisateurs parmi les plus humbles ont déjà commencé de
trouver ce langage, dont plusieurs du Crédit social, tant décrié par les élites
mêmes sur lesquelles le crépuscule s'étend. À ces militants créditistes il n'a
manqué que la connaissance, qu'une société qui n'était pas assez juste leur avait
rendue inaccessible.

   En guise de conclusion je dirais que cette culture politique nouvelle et les
hommes qui ont commencé de la porter sont les appuis les plus solides dont
peuvent disposer nos partis pour se libérer à la fois de la supercherie et du
patronage. À condition, toutefois, que ces hommes aient de plus en plus accès aux
connaissances et aux informations impartiales qui leur permettent un libre
jugement politique. Pour cela les seuls mass media ne suffisent pas : il faut que
des leaders d'opinions éclairent les informations reçues par la voie des mass
media et, mieux encore, que la participation aux groupes et associations ainsi que
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   42




la réflexion sur l'expérience personnelle dégagent des projets sociaux,
économiques et culturels qui aient une réelle signification collective.

    Mais il reste que ce sont les partis qui en dernier lieu intégreront ou pas ces
différents projets, qui en animeront ou non la réalisation. On voit quel est le rôle
final, et par là indispensable, des partis qui se trouvent avoir en quelque sorte la
responsabilité dernière des projets d'une société.

   Non seulement les partis politiques sont parmi les principaux agents du
Québec, mais ce sont eux qui, en dernier lieu, doivent en élaborer les grandes
voies de réalisation.
    Si elles sont inspirées des deux principes complémentaires dont j'ai parlé et si
elles se traduisent en des prises de position intégrales et intégrantes, que les
militants expliqueront et que des dirigeants mettront en oeuvre, ces voies pourront
mener, du moins c'est notre espérance, à une société d'hommes plus forts en leurs
ressemblances et plus justes en leurs différences.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   43




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 5
             Situation des forces politiques




Retour à la table des matières

             Ce texte fut écrit au cours de l'année 1964. Il devait faire partie d'une
         série de documents sur divers aspects de la société et de la culture
         québécoise. La maison d'édition qui devait publier ces documents
         abandonna le projet et le texte demeura inédit. Il est publié ici pour la
         première fois.

    Il aurait été plus facile, mais aussi moins passionnant, d'écrire cette étude il y
a dix ans que de l'écrire aujourd'hui. A cette époque, en effet, la situation des
forces politiques au Québec était assez simple : il y avait Maurice Duplessis à la
tête de l'Union nationale, et il y avait Louis Saint-Laurent à la tête du Parti libéral
fédéral. Derrière ces deux grandes étoiles manoeuvraient, plus ou moins invisibles
à l'oeil nu, quelques puissants « lobbies » : Église catholique, grandes
corporations, milieux financiers, etc., tandis que dans leurs deux orbites
gravitaient les députés ou « patronneux », rois et maîtres dans leurs comtés. Au
delà c'était la nuit, ou presque. Aujourd'hui la situation est beaucoup plus
complexe. Si on entend par force politique tout groupe ou tout individu qui pèse
efficacement sur les décisions qui concernent, ou peuvent concerner, toute la
société, qu'elle soit québécoise ou canadienne, on doit admettre que les forces
politiques sont nombreuses et diverses au Québec. C'est sans doute là un des
aspects essentiels de ce que l'on a appelé à juste titre le « nouveau régime », en
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   44




même temps que c'est la garantie la plus sûre de son maintien. Nous diviserons ici
ces forces politiques en quatre catégories, que nous examinerons successivement :
les partis politiques, les fonctionnaires et les experts, les associations, les
individus et les publics.




                            1. Les partis politiques


   Sur la scène provinciale comme sur la scène fédérale, c'est le Parti libéral qui
domine actuellement au Québec. Mais de plus en plus il s'agit là de deux forces
politiques distinctes. En effet, un congrès spécial qui s'est tenu à Québec le 5
juillet dernier a consacré la séparation officielle des deux partis libéraux, ou plus
exactement des deux fédérations libérales.



   Deux fédérations libérales



    Cette séparation, qui est encore bien plus le fait du sommet que de la base,
semble avoir été commandée par les circonstances. En un temps où les
gouvernements libéraux d'Ottawa et de Québec sont plus souvent des rivaux que
des alliés, une seule fédération libérale au Québec ne pouvait être qu'ambiguë. Les
libéraux avaient intérêt à prendre leurs distances envers les libéraux fédéraux
auxquels on pouvait toujours les assimiler, et mieux valait pour les libéraux
fédéraux courir le risque d'une direction, d'une organisation et d'un financement
indépendants, que d'être submergés dans une fédération qu'ils ne pouvaient
contrôler.

    Toutefois les rapports entre les deux organisations demeurent assez souples, à
la base surtout où les associations de comté peuvent adhérer aux deux fédérations
à la fois. En fait, la séparation aura probablement pour résultat de laisser la
Fédération provinciale forte de quelque 60 000 membres, tandis que la Fédération
fédérale aura fort à faire pour retrouver ces effectifs (on paie $2.00 pour obtenir
une carte de membre chez les libéraux).
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   45




   Sur la scène fédérale



    Pourtant on ne voit pas trop bien quel autre parti menace actuellement la
domination des libéraux sur le plan fédéral. Aux élections générales de 1963 ils
recueillaient un peu plus de 45% des votes exprimés et un peu moins de 65% des
sièges disputés au Québec : tout indique qu'ils feront beaucoup mieux aux
prochaines élections, non pas tellement par une vigueur accrue, mais plutôt par la
faiblesse même des autres partis fédéraux. Il semble bien, en effet, que les
conservateurs ne retrouveront pas de sitôt leurs effectifs de 1958 (50 sièges sur 75
et 50% des votes exprimés) : cette montée soudaine n'a pas laissé de traces au
niveau de l'organisation, et le parti fait penser aujourd'hui à un joueur qui a
dilapidé en quelques jours une fortune fabuleuse, obtenue par un coup de hasard.
Les positions prises par les conservateurs anglophones sur le projet de drapeau et
sur d'autres questions débattues au Parlement d'Ottawa, viennent d'ailleurs annuler
les efforts de Léon Balcer pour donner encore une fois une nouvelle vie à son
parti dans le Québec.

    Quant aux vingt créditistes élus en 1963, on en retrouve deux actuellement
chez les conservateurs, et les autres sont divisés en partisans de Caouette et en
partisans de Thompson. Alors qu'ils étaient de 1962 à 1963 une composante
nécessaire d'à peu près toutes les majorités, ils ne sont plus aujourd'hui que de
petits groupes tapageurs que les autres députés fédéraux supportent non sans
peine et sans mépris.

     Ainsi retombe une force électorale, la plus étonnante sans doute de toute
l'histoire politique québécoise. Mais ne posons pas trop vite la dalle sur la tombe
du Crédit social au Québec. Gardons-nous surtout d'y voir une réaction de
l'extrême-droite, ou encore une crise passagère de « poujadisme ». À l'encontre de
tous les fascismes, le Crédit social a été porté au Québec par les ouvriers et les
cultivateurs : les petites gens des classes moyennes n'y furent qu'un appoint. Par
lui, bon nombre de citoyens dont la voix ne s'était pas encore fait entendre sur la
place publique, ont pris conscience, ne fut-ce que peu de temps, qu'ils pouvaient
tous ensemble constituer une force politique. Le Crédit social passera, mais cette
prise de conscience, elle, demeurera.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   46




    C'est le malheur du Nouveau parti démocratique au Québec, et de son aile
dissidente qui est devenue le Parti socialiste du Québec, d'être incapables
d'exploiter cette prise de conscience. Ces partis n'ont que des cénacles, ils n'ont
pas d'organisation. Tout au plus certains candidats plus vigoureux et moins
rêveurs que d'autres réussissent-ils à perdre assez honorablement leur dépôt.



   Sur la scène provinciale



    L'opposition que rencontre le Parti libéral du Québec est plus vive, mais il est
aussi mieux armé que son équivalent fédéral pour y faire face. L'Union nationale
prétend compter 156000 adhérents (qui versent $1.00 chaque année en échange
d'une carte de membre), mais il reste que de 1952 à 1966 en passant par 1960 elle
a vu sa proportion de votants passer de 52% à47%, puis à 42%, et la plupart des
quelque 30 sièges (sur 95) qu'elle conserve actuellement représentent de petites
circonscriptions où la population augmente peu ou diminue. D'ailleurs des
sondages faits à l'occasion des élections de 1960 et de 1962, montrent que la
clientèle électorale de ce parti vieillit, et que les étudiants en particulier s'y
retrouvent peu nombreux. Il suffira désormais d'avoir 18 ans pour voter, au
Québec, et ce n'est pas une bonne affaire pour l'Union nationale.

    Notons enfin le caractère urbain de la clientèle du Parti libéral, par opposition
au caractère agricole de la clientèle de l'Union nationale ; aux élections
provinciales de 1962, les libéraux l'ont emporté dans 37 des 45 circonscriptions
où les urbains (au sens du recensement canadien) sont plus de 60% de la
population, alors que l'Union nationale a triomphé dans 12 des 15 circonscriptions
où les agriculteurs et leurs dépendants représentent plus de 35% de la population.

    En plus de l'Union nationale et du Parti socialiste du Québec, dont il a déjà été
question, les libéraux devront affronter aux prochaines élections un parti créditiste
provincial. C'est la décision qu'a prise le Ralliement des créditistes, dirigé par
Réal Caouette, à son congrès d'août dernier. Il ne semble pas toutefois que ce
doive être là une force politique importante. On voit mal comment un parti qui est
en perte de vitesse sur le plan fédéral pourrait susciter un mouvement qui lui soit
favorable sur le plan provincial, où il ne pourra d'ailleurs pas exploiter la même
apathie et la même désillusion entre les « vieux partis ».
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   47




    Certains éléments du Parti libéral estiment que les mouvements
indépendantistes, dont surtout le Rassemblement pour l'indépendance nationale
qui se définit maintenant comme un parti, représentent une menace plus sérieuse.
En fait, libéraux et indépendantistes visent un peu la même clientèle, même si le
RIN avec ses 7000 adhérents pèse encore bien peu auprès du Parti libéral.
Toutefois la minceur relative des effectifs est compensée par la grande activité
verbale des adhérents. Mais cette activité, parce qu'elle ne semble pas avoir pour
résultat une pénétration réelle des couches populaires, ne suffit pas à constituer
une force électorale. C'est pourquoi les prochaines élections provinciales pourront
être désastreuses pour le RIN en révélant que sous beaucoup de bruit il y a bien
peu de partisans. D'autant plus que les récentes dissensions de présidents et de
vice-présidents de section augurent mal, à la veille d'une bataille où le parti aura
besoin de toutes ses forces.

    Mais quelle que soit leur force réelle dans la population, et bien qu'ils n'aient
pas pesé directement sur les décisions politiques récentes prises au Québec, les
mouvements indépendantistes ont certainement entraîné le gouvernement Lesage
à un certain durcissement (qu'on jugera comme on voudra) dans ses relations avec
Ottawa. De ce point de vue, ils sont d'importantes forces politiques au Québec
actuellement.


                     2. Les fonctionnaires et les experts


    Cependant, ce n'est probablement pas au niveau des partis politiques que se
sont produites les transformations les plus radicales dans la situation des forces
politiques au Québec. Ou plutôt c'est dans les rapports des partis, et avant tout du
Parti libéral du Québec, avec les associations, les experts et les fonctionnaires,
que des transformations profondes commencent d'apparaître.



   Le rôle des experts


   À la tête de la Fédération libérale, dans sa commission politique, ainsi qu'au
bureau du premier ministre et autour de quelques-uns de ses ministres, se trouvent
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   48




une petite poignée d'hommes jeunes qui travaillent au programme du parti,
élaborent sa stratégie, écrivent des discours, et dont l'influence sur un homme
politique aussi souple et aussi opportuniste que Jean Lesage est plus grande qu'on
s'en doute habituellement. Ces hommes ne sont pas des partisans aveugles : on en
retrouverait au NPD ou ailleurs si le gouvernement Lesage ne leur apparaissait
pas comme la grande occasion de faire quelque chose au Québec, hic et nunc.
Plus simplement ils ont le goût de l'efficacité et des résultats effectifs, et le goût
aussi de cet agréable vertige que donne l'exercice du pouvoir.

    Même quand ils sont au sens strict des fonctionnaires, ces hommes demeurent
avant tout des experts, ou plus exactement des spécialistes de certaines
techniques. Dans une zone intermédiaire entre eux et quelques véritables
fonctionnaires influents, se trouvent d'autres experts, pour la plupart professeurs
d'université, dont les mémoires, conseils et avis, produits à l'occasion des
commissions d'enquête ou des comités d'étude, ont souvent une influence
déterminante sur la législation ou la réglementation subséquente. La
multiplication de ces experts, partisans ou non, et leur influence accrue
constituent un des traits les plus caractéristiques du « nouveau régime », si bien
que l'Union nationale s'est mise à parler de « technocratie ».



   Fonctionnaires d'hier et d'aujourd'hui



     Sont aussi englobés parmi les « technocrates » quelques petites équipes de
fonctionnaires (une au ministère de l'Éducation, une autre au ministère des
Richesses naturelles sous René Lévesque), à qui l'on doit le travail technique qui a
rendu possible le début de réforme de l'enseignement, la nationalisation de
l'électricité, le projet québécois de caisse de retraite. Ces fonctionnaires sont pour
la plupart très jeunes : chez eux on est un vieillard à 40 ans ! Ils sont de la
génération qui est née à la conscience politique sous Duplessis, mais au lieu d'en
cultiver la blessure ils en ont tiré la volonté de rattraper le temps perdu.

    En dehors de ces petites équipes, on trouve aussi quelques conseillers
juridiques ou financiers qui, sous prétexte de technicité, exercent une influence
parfois démesurée sur les politiques du gouvernement. Ce sont là des forces plutôt
conservatrices dans l'administration provinciale actuelle, Quant au reste, dans trop
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   49




de ministères on continue d'administrer des mesures d' « ancien régime » avec une
direction, des rapports humains et des mentalités d' « ancien régime ».
Généralement il s'agit de ministères tenus par certaines professions, ce qui
constitue peut-être le principal obstacle à leur renouvellement. Tout indique
cependant que la nouvelle direction de la Commission du service civil est
disposée à ouvrir les brèches qu'il faut, à condition bien sûr d'être appuyée par le
cabinet.

   Donc, au total, c'est quelques experts et fonctionnaires seulement qui sont
devenus des forces politiques agissantes, les autres continuant d'être des forces
d'inertie. Mais l'action de ces quelques-uns a déjà commencé de modifier
profondément le jeu politique au Québec.


                              3. Les associations


   De façon plus spectaculaire, mais malgré tout moins efficace, les associations
sont, elles aussi, devenues des forces politiques avec lesquelles les autres doivent
compter et composer. Il est d'ailleurs significatif qu'on leur applique de plus en
plus, au Québec, l'appellation noble de « corps intermédiaires », plutôt que celle
beaucoup plus péjorative de « groupes de pression ».



   Les associations et le bill 60


   Ici encore c'est dans le secteur de l'éducation que se sont produites les
premières transformations, qui devaient déclencher un peu toutes. les autres. Plus
exactement tout a commencé avec l'accession de Paul Gérin-Lajoie au ministère
de la Jeunesse (aujourd'hui transformé en ministère de l'Education) et la création
subséquente, en mars 1961, de la Commission Parent, chargée de proposer des
réformes globales dans le domaine de l'enseignement.

    Les associations, surtout celles du secteur de l'enseignement, soumirent des
mémoires à la commission, mais ce n'est pas leur faire injure que de constater que
bien peu parvinrent à formuler une position globale et cohérente sur le problème
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   50




en cause. En fait elles influencèrent assez peu le contenu du premier tome du
rapport de la Commission Parent et celui de la première version du bill 60, qui
était le décalque à peu près exact du rapport. C'est plutôt les commissaires eux-
mêmes et les quelques experts qui les entouraient qui donnèrent à ces deux
documents leur substance.

   Mais dans l'intervalle le ministère de la Jeunesse avait quelque peu reculé
devant la pression des associations d'enseignants à propos de l' « affaire des
normes » (normes quant au nombre d'élèves par classe, quant au nombre d'heures
d'enseignement par instituteur, etc.), et surtout, une fois le bill 60 déposé à
l'Assemblée législative, le gouvernement Lesage estima que l'opposition des
associations défendant l'ordre établi était suffisamment forte pour justifier le
retrait temporaire du bill. Les associations se voyaient accorder un délai
supplémentaire pour formuler des propositions d'amendement, mais, et c'était là
un geste important, elles étaient priées de le faire ouvertement, sur la place
publique. Même les Évêques observèrent cette règle et furent d'ailleurs ceux qui
influencèrent le plus la nouvelle version du bill, qui devait être adoptée avec des
amendements mineurs par l'Assemblée législative puis le Conseil législatif

    C'est à propos de la création du Conseil supérieur de l'éducation qu'on se mit à
parler des associations comme de « corps intermédiaires ». Plus généralement,
c'est pour une bonne part à l'occasion du long processus commencé avec la
création de la Commission Parent et qui se poursuit encore actuellement, que les
associations se sont mises à passer de l'état de « lobbies » ou de « tribus »
impuissantes, à celui de groupes d'intérêts se transformant au besoin en groupes
de pression.



   Le réveil des associations



    Depuis, c'est dans plusieurs secteurs que les associations d'intérêts prennent
position au Québec et qu'elles n'hésitent pas, ce qui est nouveau, à dépasser le
stade des mémoires et des résolutions pour faire triompher leurs revendications.

    Dans le secteur des relations avec Ottawa, de jeunes séparatistes sont même
allés jusqu'à faire éclater des bombes et à voler des armes pour promouvoir leur
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   51




cause. Une association plus paisible, la Société Saint-Jean-Baptiste, a menacé de
boycotter les travaux de la Commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et
le biculturalisme.

    Dans le secteur de l'éducation, en plus de l'activité déjà signalée, enseignants
et commissions scolaires s'affrontent à propos de traitements et de conditions de
travail, et le gouvernement s'en trouve nécessairement concerné. De plus, la
régionalisation scolaire qui s'effectue présentement prévoit la participation de
certaines associations à titre consultatif.

    Dans une région au moins du Québec, celle du Bas Saint-Laurent et de la
Gaspésie, qui bénéficie de la loi ARDA, des dirigeants des chambres de
commerce puis d'autres associations ont formé deux conseils régionaux
d'orientation économique, eux-mêmes à l'origine du Bureau d'aménagement de
l'Est du Québec (BAEQ), qui a pris en charge une entreprise sans précédent
d'aménagement du territoire.

    Dans le secteur du travail, les forces combinées des deux centrales syndicales
- la Confédération des syndicats nationaux et la Fédération des travailleurs du
Québec - ont obligé le gouvernement Lesage à revenir sur le bill 54, proposant un
nouveau code de travail, et proposant d'y apporter des modifications importantes.

    Les deux centrales ont alors trouvé un appui assez inattendu chez une Union
catholique des cultivateurs qui cherche aujourd'hui à se renouveler. Cette même
UCC devait d'ailleurs organiser, en juin dernier, une marche sur Québec qui fut un
franc succès (plus de 10 000 cultivateurs de toutes les régions du Québec) et qui
força le gouvernement Lesage à accorder quelques miettes dans l'immédiat, tout
en promettant aux cultivateurs de tenter de régler au plus tôt le problème de la
fiscalité en milieu rural.

   Devançant les cultivateurs, les étudiants des universités québécoises avaient
eu, en avril dernier, leur marche sur Québec pour manifester leur appui aux
positions du gouvernement Lesage devant les édifices mêmes du Parlement où se
déroulait la conférence fédérale-provinciale.

    Quant aux grandes corporations et aux milieux financiers, il y a tout lieu de
croire que leur influence s'atténue sur le gouvernement du Québec, même s'ils
continuent, par leur présence même, de lui imposer certaines contraintes.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   52




    Donc, les associations d'intérêts au Québec se « politisent »de plus en plus, en
ce sens qu'elles tendent à agir comme de véritables forces politiques en pesant de
leur mieux sur les mesures politiques qui les concernent de près ou de loin. Il faut
toutefois constater que jusqu'à maintenant elles ont surtout réussi à infléchir ces
mesures beaucoup plus qu'à participer à leur élaboration.


                        4. Les individus et les publics


   En dehors des partis, des administrations, des associations et des milieux
d'affaires, on trouve peu d'hommes qui soient par eux-mêmes des forces
politiques. On peut penser à certains journalistes ou à d'autres individus
prestigieux qui s'expriment par la voie des mass media, mais leur influence réelle
sur les décisions politiques prises à Québec semble assez limitée, ou tout au moins
assez indirecte.

   Évidemment ces journalistes et grands individus ont leurs publics et ces
publics ont leurs associations, en plus de constituer des masses d'électeurs et de
donner parfois origine à ce qu'on appelle justement des mouvements d'opinion
publique. Mais là aussi des transformations profondes, encore assez peu étudiées,
se produisent au Québec.



   Des publics mystifiés et « patronnés »


    Si l'on voulait décrire rapidement les principales influences qui s'exerçaient
sur les publics politiques, au Québec, il y a quelques années encore, on pourrait
dire qu'elles provenaient de deux sources assez éloignées l'une de l'autre, et
pourtant complices entre elles. D'une part, une élite assez restreinte - dirigeants de
Partis, sommités religieuses, grands journalistes, intellectuels, etc. - prêchait des
idéologies autonomistes ou fédéralistes, de retour à la terre ou d'achat chez nous,
qui avaient pour effet de mystifier des électeurs trop peu informés pour pouvoir
en évaluer les implications pratiques. D'autre part, les politiciens et organisateurs
d'élections entretenaient, bien concrètement cette fois, leurs publics par des biens
et des promesses de patronage, taillés à la mesure de chaque comté et de chaque
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   53




localité. Tout cela était ou bien trop loin ou bien trop près des publics, et
empêchait que soit posé auprès d'eux les véritables problèmes politiques, c'est-à-
dire ceux qui concernent réellement toute une société.



   Une nouvelle culture politique



   Or, cette situation, si elle persiste dans bien des milieux et dans bien des
conjonctures, n'en est pas moins battue en brèche par ce qu'il faut bien reconnaître
comme étant l'apparition, encore incertaine, d'une nouvelle culture politique (qui
n'est d'ailleurs pas propre au Québec). Cette nouvelle culture politique repose sur
une information à la fois plus massive et plus concrète, dispensée par la
télévision, la radio, les journaux, à des publics dont les connaissances de base
augmentent. Sur ce point, on ne dira jamais assez comment l'actuelle révolution
dans les structures, le contenu et la qualité de l'enseignement au Québec est
nécessaire au triomphe définitif de cette nouvelle culture politique.

   Dans ce contexte, la maîtrise de l'information sur le monde politique échappe
doublement aux mentors de l'ancienne culture politique. D'abord ils ne sont plus
les seuls à diffuser cette information : les agences de presse, des armées de
journalistes et de correspondants, des observateurs nombreux submergent leurs
voix isolées. Ensuite cette information est trop massive pour que les anciennes
élites réussissent à la moraliser ou à la « biaiser »après coup.

    La nouvelle culture politique des publics annonce aussi l'effacement du
politicien et de l'organisateur d'autrefois. Par les mass media, les électeurs sont en
contact quotidien avec les univers politiques plus vastes que ceux de leur localité
ou de leur comté. Bon nombre d'entre eux continuent de cultiver, surtout s'ils sont
dépourvus de biens, des relations de patronage, mais le moins qu'on puisse dire
est que les distributions personnalisées et localisées de biens et de promesses ne
suffisent plus à les apaiser.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   54




   Signification du Crédit social



    C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre la montée soudaine du
Crédit social au Canada. Car à côté de ces électeurs créditistes qui, au lendemain
de l'élection fédérale de 1962, attendaient le $ 100 promis par Caouette et certains
de ses hommes, il y en avait un plus grand nombre pour qui le Crédit social,
obscurément, était venu donner forme à leur aspiration vers une société plus juste,
où tous les hommes auraient leur chance de participer aux décisions collectives
qui les concernent.
    Que ce Crédit social ait été diffusé par des hommes jeunes sans passé
d'organisateurs qui ont tenté d'éveiller à la conscience d'une infirmité politique,
plutôt que de faire des promesses, est sans doute le signe avant-coureur d'un futur
proche où les politiciens et les organisateurs d'élections seront davantage des
militants que des « patronneux », et où les publics qu'ils atteindront obligeront de
plus en plus les partis, les administrations et les associations à faire une politique
de redressement et de service collectif, au lieu d'une politique de promesses et de
faveurs personnelles.


                                    Conclusion


   Une première conclusion s'impose à la vue du jeu actuel des forces politiques
au Québec : elles s'exercent davantage dans des champs d'activité proprement
québécois que dans des champs d'activité canadiens.

   Les partis politiques fédéraux ne sont pas très vigoureux au Québec, si bien
que c'est le Parti libéral du Québec, avec les fonctionnaires et les experts qui
l'entourent, qui est de loin la force politique la plus importante sur le plan fédéral.
Quant aux associations et aux publics, la plupart manifestent un désintéressement
évident pour tout autre problème canadien que celui de la place du Québec à
l'intérieur (ou à l'extérieur) de la Confédération.

   On a vu par contre que l'activité des forces politiques était grande et multiple
dans plus d'un secteur proprement québécois. On a vu également que le
gouvernement, et derrière lui le Parti libéral, prenaient l'initiative de la plupart des
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   55




mesures politiques importantes, que c'étaient les fonctionnaires et les experts qui
les élaboraient, et que les associations ainsi que les publics exerçaient de plus en
plus une fonction de contrôle sur les décisions prises ou en voie d'être prises. On
remarquera que c'est là, plus que chez l'Union nationale, que se développe
actuellement une opposition efficace en même temps que précise au
gouvernement Lesage.

   Il semble évident que ce jeu actuel des forces politiques au Québec marque un
progrès sur la situation d'avant 1960. Le Québec nait à la démocratie et ne s'en
porte pas si mal. Pour qu'il progresse dans cette voie, il appartient à ses partis
politiques de définir plus clairement les options qu'ils ont choisies ; à la plupart de
ses administrations de se réformer ; à ses associations d'éduquer et de mettre dans
le coup leurs membres, d'apprendre aussi à négocier avec les autres et d'être
invitées à participer plus efficacement à l'élaboration des mesures politiques ; il
appartient enfin à des publics qu'on aura de mieux en mieux informés d'être
alternativement les accélérateurs et les freins des projets qu'animeront les autres
forces politiques.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)    56




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 6
          La structure des partis politiques



Retour à la table des matières

             En mars 1965, l'Union nationale se réunissait en des Assises qui sont
         demeurées célèbres et qui ont préparé le sursaut de 1966. » Deux
         semaines avant ces Assises, Daniel Johnson m'invitait à dîner avec lui et
         quelques-uns de ses conseillers. Il me proposait de préparer un texte sur
         les structures des partis politiques, en vue des Assises. Ce texte fut
         présenté aux Assises, le 20 mars 1965, à la commission traitant de la
         structure du parti.

    La structure des partis politiques reflète dans une certaine mesure leur histoire,
mais elle reflète surtout les tâches politiques qu'ils veulent remplir dans le présent,
et comment ils veulent les remplir.

   C'est pourquoi la structure d'un petit parti ou d'un parti révolutionnaire ne
pourra pas être la même que celle d'un grand parti qui, en gros, accepte le régime
politique tel qu'il est dans ses institutions, ses règles du jeu. C'est le cas, je crois,
de l'Union nationale, et aussi ai-je l'intention de me limiter ici à l'étude des
structures des partis qui, comme le vôtre, sont de grands partis non
révolutionnaires.

    La principale tâche de ces partis est facile à définir. Je crois que vous êtes tous
d'accord pour dire qu'elle consiste à prendre le pouvoir et à le conserver, et à le
reprendre si on l'a perdu. Autrement dit, il s'agit de remporter la victoire aux
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)    57




élections. Quant aux autres tâches, elles sont toutes subordonnées à celle-là. Ainsi
le recrutement des membres le financement, l'élaboration du programme, etc.

    Ceci dit, on peut ajouter qu'une tâche tout aussi importante des partis est de
faire une bonne politique au gouvernement ou, si l'on est dans l'opposition, de
rectifier la politique du gouvernement. Mais il faut bien voir que cette tâche est
conditionnée par la première, c'est-à-dire que pour faire une bonne politique il
faut d'abord prendre le pouvoir, et que pour rectifier le mieux possible la politique
du gouvernement il faut occuper le plus de sièges possible dans l'opposition, donc
encore là remporter le plus de victoires possible aux élections.

    En vue de cette tâche primordiale qui consiste à vaincre aux élections,
plusieurs partis de nos démocraties occidentales ont tendu à adopter une
organisation simple, soit de regrouper les travailleurs d'élections, en plus des
députés, candidats et aspirants candidats. On a alors ce que les spécialistes
appellent les partis de cadres, en ceci que ces partis regroupent, si on peut dire,
uniquement ceux qui « encadrent » les électeurs. Les partis américains sont de ce
type, pas mal de partis européens également où toutefois des notables, que ce soit
des propriétaires de journaux, des gens de bonne famille, des professionnels,
s'ajoutent habituellement aux cadres proprement électoraux.

    La plupart de nos partis canadiens et québécois sont aussi de ce type, dont les
principales caractéristiques, en plus de celles que j'ai déjà signalées, sont le
contrôle presque absolu que les parlementaires, regroupés autour d'un chef,
exercent sur le parti, et aussi les liens plutôt faibles qui existent entre cette
direction centrale et les associations locales ou du comté.

    Je crois que ces caractéristiques décrivent assez bien ce qu'a été l'Union
nationale depuis sa fondation. On pourrait évidemment dire la même chose du
Parti libéral. Depuis quelques années toutefois, une évolution se dessine dans l'un
et l'autre partis, et on a pris l'habitude de dire que cette évolution devrait aller dans
le sens d'une transformation de ces partis de cadres en des partis de masses qui
seraient forcément plus démocratiques.

    Il me semble y avoir beaucoup de confusion et d'idées fausses là-dedans.
Demandons-nous d'abord ce qu'est un parti de masses. Contrairement à ce que
croient certains, ce n'est pas seulement un parti qui compte un très grand nombre
d'adhérents, disons 150 000 au lieu de 50 000. Autrement dit, si au lieu d'avoir
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   58




deux travailleurs d'élection par bureau de scrutin on en a six, on n'a pas du même
coup transformé un parti de cadres en un parti de masses. Comme le dit un des
spécialistes de la question, Maurice Duverger, « la distinction des partis de cadres
et des partis de masses ne repose par sur leur dimension, sur le nombre de leurs
membres ». La distinction entre les deux repose plutôt sur le fait que le parti de
masses, contrairement au parti de cadres, se définit comme une école d'éducation
politique, c'est-à-dire comme un milieu où le plus grand nombre possible
d'adhérents reçoivent une formation selon la doctrine du parti, et pas seulement en
vue du travail d'élection. Autre distinction, mais moins fondamentale que la
première, c'est que le parti de masses au lieu de s'adresser pour son financement à
quelques gros donateurs répartit la charge sur l'ensemble de ses adhérents, qui
sont appelés à contribuer chacun pour une somme modeste. Il y a donc
substitution d'un financement « démocratique » à un financement « capitaliste »,
ce qui ne veut pas dire, comme on le prétend parfois que les partis de masses sont
en tout point plus démocratiques que les partis de cadres. Au contraire, l'autorité
des dirigeants est souvent plus étendue et plus incontrôlable dans les partis de
masses que dans les partis de cadres. Ces partis comptant un plus grand nombre
de membres sont du même coup plus lourds à diriger démocratiquement, d'où la
quasi-nécessité de concentrer beaucoup de pouvoirs entre les mains d'une petite
équipe dirigeante. On remarque aussi que les dirigeants non parlementaires,
gardiens de la doctrine, y dominent souvent les dirigeants parlementaires plus
susceptibles de s'en écarter.

    Mais encore une fois la distinction essentielle d'où découlent toutes les autres
réside dans le caractère doctrinal de ces partis, et dans l'éducation politique selon
cette doctrine qui est faite auprès des adhérents. Les partis communistes,
socialistes, fascistes, ainsi que certains partis démocrates-chrétiens ont été et sont
encore en Occident des partis de masses, justement parce que contrairement aux
autres ils se sont fondés sur une doctrine assez précise. On peut donc dire de ces
partis que, tout en se donnant pour but de remporter la victoire aux élections, ils
privilégient à côté de cette tâche ou en vue de cette tâche les tâches d'éducation
politique selon une certaine doctrine.

    On voit alors comment il est inexact de dire que nos partis politiques
traditionnels tendent à devenir des partis de masses, au sens où certains partis
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   59




communistes, socialistes, fascistes, démocrates-chrétiens ou encore certains partis
des pays du Tiers-Monde sont des partis de masses.

    Évidemment on observe chez nos partis, et surtout chez les partis politiques
provinciaux, une certaine tendance à mettre davantage l'accent sur l'éducation
politique des membres, mais cette tendance est encore bien faible et de toute
façon cette éducation ne se fait pas à partir d'une doctrine politique précise. Il y a
aussi tendance à l'auto-financement, mais là aussi les résultats semblent assez
minces, et on ne voit pas trop bien comment les seules cotisations des membres
pourraient suffire à financer les partis. Soit dit en passant, je crois qu'il faut
espérer davantage d'un financement de plus en plus grand par l'État, non
seulement des campagnes électorales, mais aussi des autres frais entraînés par
l'organisation des partis.

    En dehors des partis traditionnels, la tendance à se former en parti de masses
existe théoriquement chez le NPD, mais on ne voit pas encore comment ce parti
pourra passer, dans le Québec, de la théorie à la pratique. Par contre, on peut dire
du Crédit social qu'il a été au Québec, au début des années 60, un parti de masses
ou à peu près. Une certaine éducation politique s'y faisait d'après une doctrine
bien particulière, sinon précise, et il semble bien que le parti réussissait à se
financer à même ses adhérents. Je ne saurais me prononcer sur la situation
actuelle, mais j'ai l'impression que le parti est déjà beaucoup moins un parti de
masses qu'il ne l'était il y a quelques années. D'ailleurs ce cas du Crédit social
chez nous vient illustrer un phénomène à peu près général en Occident : à
quelques exceptions près, ainsi celle du Parti travailliste en Grande-Bretagne et
celle du Parti social-démocrate en Suède, les partis de masses sont en difficulté,
pour ne pas dire qu'ils traversent une crise. Et cette crise tient au fait qu'ils ne
réussissent plus à passionner un grand nombre d'adhérents pour la politique
partisane, et conséquemment leur fonction d'éducation selon une doctrine
politique ne trouve plus à s'exercer comme auparavant.

    Si cela est vrai des partis de masses actuellement constitués et qui ont une
certaine tradition pour eux, il semble fort douteux que des partis qui n'ont jamais
été des partis de masses puissent le devenir aujourd'hui, du moins en Occident, la
situation étant fort différente dans le Tiers-Monde et dans les pays de l'Est.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   60




    Fondamentalement, c'est que la politique et les élections chez nous ne sont
plus ce qu'elles étaient autrefois, et je suis sûr que la plupart d'entre vous le savez
bien. D'ailleurs certains me l'ont dit au cours de mes recherches, et je voudrais
tenter de résumer ici ce qu'ils m'ont appris ou ce qu'ils ont confirmé de ce que
j'avais cru observer d'après d'autres. Je crois que cela est très important ; car si la
structure d'un parti doit refléter les tâches qui s'imposent à lui, dans le présent, il
faut évidemment bien voir d'abord quelles sont ces tâches, c'est-à-dire comment il
doit faire aujourd'hui des élections, et plus généralement de la politique, avant de
montrer quelle structure il doit donner.

    En gros, je dirais que trois transformations sont en train de se produire dans la
politique chez nous, et par le fait même dans la façon de faire des élections.

    Premièrement, les secteurs de l'activité collective qui font l'objet des
politiques gouvernementales sont de plus en plus nombreux, que l'on aime cela ou
non. La politique au Québec est plus qu'une affaire de voirie, de travaux publics,
d'agriculture et de colonisation ; que ce soit dans le domaine de l'éducation, de la
santé, du bien-être, de l'industrie, les mesures étatiques sont de plus en plus
considérables et les problèmes qu'elles soulèvent et tentent de résoudre font de
plus en plus l'objet des campagnes électorales. On n'a qu'à penser aux dernières
élections provinciales et à l'importance qu'y ont prise la question de la
nationalisation de l'électricité, la question de l'éducation, la question du salaire
minimum, etc.

    Deuxièmement, ces problèmes politiques de plus en plus nombreux sont aussi
de moins en moins strictement locaux, et de plus en plus régionaux ou
provinciaux. Comparons, par exemple, les politiques actuelles de l'éducation avec
celles de la voirie rurale qui, pendant longtemps et encore récemment, ont occupé
une place importante dans nos campagnes électorales. Dans le cas de la voirie
rurale, les problèmes sont très locaux et très particuliers : il s'agit de savoir quel
bout de chemin on réparera, qui sera engagé et qui ne le sera pas, qui aura de la
« gravelle » et qui n'en aura pas, chez qui on refera une belle « passée » et chez
qui on en refera pas ! Dans le cas de l'éducation, au contraire, les problèmes
dépassent maintenant les frontières de la localité et même celles de la région ; il
s'agit de s'entendre entre localités, de décider où sera construite l'école régionale,
mais aussi de suivre des normes qui s'appliquent aux autres régions et d'être en
contact constant avec Québec par le conseiller régional ou autrement. Il s'agit là
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)    61




de questions beaucoup plus complexes que celles de la voirie et devant lesquelles
plus d'un organisateur politique se trouve dépourvu.

    Troisièmement, parce qu'ils sont plus complexes ainsi que plus régionaux et
plus provinciaux, ces problèmes qui se posent aux partis politiques ne peuvent
être compris, étudiés ou résolus qu'avec le concours de gens qu'on ne trouve pas
toujours dans les associations locales ou de comté : experts, dirigeants de groupes
intermédiaires, en plus bien sûr des conseillers du parti au niveau provincial.

    Donc les questions politiques sur lesquelles les partis doivent prendre position
et qu'ils doivent expliquer aux électeurs sont de plus en plus nombreuses, de plus
en plus complexes, et font appel de plus en plus au concours de spécialistes. Et
c'est pourquoi il me semble que ni les partis de cadres ni les partis de masses sont
suffisamment aptes à relever le défi que posent aux partis ces problèmes
politiques actuels et les tâches électorales ou autres qu'ils supposent.

   C'est d'ailleurs aussi l'opinion, dans un autre contexte que le nôtre, du Club
Jean Moulin de France, qui regroupe un ensemble impressionnant de hauts
fonctionnaires, de dirigeants d'entreprises, de professionnels et de professeurs.
Dans un livre remarquable, L'État et le citoyen, le Club estime que les deux
formules du parti de cadres et du parti de masses sont également dépassées. Au-
delà de ces deux types, ajoute le Club, on peut concevoir le « parti d'animateurs »,
qui, en règle générale, « demanderait à ses membres de jouer un rôle dans des
organisations non partisanes (syndicats, mouvements de jeunesse, associations de
loisirs collectifs, groupements éducatifs, etc.), non pas pour les noyauter mais
pour établir des contacts et pour éviter l'étroite spécialisation qui finit par faire des
militants une race à part. Le parti ne chercherait pas à enrôler une masse
d'adhérents inertes, mais à former des cadres politiques capables d'exercer sur leur
entourage une influence réelle » (p. 265).

    Reprenons notre exemple des politiques de l'éducation pour montrer comment
ces partis d'animateurs représenteraient un type plus adapté à la politique et aux
élections d'aujourd'hui que le type des partis de cadres ou encore le type des partis
de masses.

    Le défaut de ces deux types opposés de partis, c'est qu'ils sont trop fermés si
on considère l'ampleur de la complexité des problèmes que posent aux électeurs
les politiques actuelles de l'éducation. Les électeurs veulent avoir des réponses
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   62




que les partis dans leur organisation actuelle sont incapables de leur donner. Les
travailleurs d'élection des partis de cadres sont le plus souvent dépassés par le
problème, eux qui peuvent être d'excellents organisateurs dans leur localité,
connaître « tout leur monde » et savoir comment aborder tous et chacun, mais qui
ne disposent pas des connaissances et de l'information suffisantes pour pouvoir
répondre aux questions que se posent les électeurs. Mais les partis de masses, s'il
en existait selon la formule traditionnelle, ne feraient pas beaucoup mieux. Les
problèmes de l'éducation sont trop complexes pour pouvoir être expliqués par des
militants éduqués en serre chaude selon la bonne doctrine du parti, et qui voient
tous les problèmes politiques dans cette perspective restreinte.
    Ce n'est que par des contacts avec les groupes qui vivent professionnellement
ou autrement ces problèmes de l'éducation -les instituteurs, les directeurs et
administrateurs d'écoles, les commissions scolaires, les comités de planification,
etc. -, que les militants des partis politiques peuvent s'en faire une idée
suffisamment nette pour ensuite prendre position et tenter d'éclairer les électeurs.
Même chose pour ce qui est de l'industrialisation, du développement régional, des
problèmes agricoles : ce n'est que par des contacts avec les groupes spécialisés
dans ces questions, que par des discussions organisées ou non avec eux que les
partis pourront permettre à un nouveau type de militants, qui ne seront ni de
simples travailleurs d'élection ni des endoctrinés, de s'informer suffisamment des
problèmes de plus en plus complexes et techniques qui se présenteront. Et ces
contacts rempliront la triple fonction de montrer le sérieux des partis auprès des
groupes consultés, de permettre au parti d'élaborer un programme plus solide, et
de pouvoir répondre aux questions que se posent de plus en plus des électeurs
mieux informés, mais à qui il manque certaines connaissances de base pour
comprendre tout à fait ce dont il s'agit.

   Je n'oublie pas que je dois vous parler ici de la structure des partis. Mais,
encore une fois, il fallait d'abord tenter de poser quelles sont les tâches actuelles
des partis avant de se demander quelles structures ils doivent se donner pour
remplir ces tâches.

    J'en viens donc maintenant aux structures, en commençant par la base, soit les
associations locales puis les associations de comté.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   63




    Étant donné les tâches nouvelles qui se présentent aux militants des partis, je
ne crois pas qu'il soit nécessaire que les associations locales groupent un très
grand nombre de membres. Encore une fois, comme le dit le Club Jean Moulin,
« le parti ne doit pas chercher à enrôler une masse d'adhérents inertes, mais à
former des cadres politiques capables d'exercer sur leur entourage une influence
réelle ».

   Autrement dit, c'est la qualité et non la quantité des adhérents qui importe. Il
vaut mieux avoir dans l'association locale quatre ou cinq hommes qui sont en
contact avec les groupes et les individus importants de leur entourage et qui sont
des leaders dans la localité, que trente ou quarante qui ne sont dans le parti que
pour les avantages que ça peut leur procurer. Évidemment, à l'approche d'une
campagne électorale, il faudra que ces 4 ou 5 s'adjoignent des travailleurs
d'élection, mais il me semble difficilement réalisable et finalement assez peu
efficace qu'on cherche à tout prix à avoir tout le temps six membres par poll, par
exemple, à moins que ces six membres soient des militants qui exercent une
influence réelle dans leur milieu.

   Sans entrer dans le détail de l'organisation d'une association de comté, je dirais
qu'elle doit être autre chose qu'une grosse association locale. Dans les pays où ces
associations de comté fonctionnent bien, elles disposent d'un secrétariat
permanent dont le titulaire peut être, par exemple, l'agent électoral officiel au
niveau de la circonscription. Le conseil ou comité exécutif de l'association
désigne un certain nombre de commissions : commission financière, commission
d'éducation politique, commission de liaison avec les groupes intermédiaires, etc.
Dans un parti qui se veut ouvert sur les problèmes et les groupes du comté, ces
commissions peuvent devenir très importantes, car c'est par elles surtout que le
parti peut établir les contacts, recueillir les informations, exercer les influences
nécessaires à l'accomplissement des tâches nouvelles qu'il doit remplir s'il veut
garder la confiance de ses électeurs.

    C'est aussi l'association de comté qui choisit les candidats aux élections. Ici
plusieurs procédures sont possibles, mais je vous signale celle du Parti
conservateur britannique qui est aussi celle du Parti libéral dans ce pays. Le
comité exécutif du comté nomme un comité de sélection auquel un comité du
parti, à l'échelon national, présente une liste de candidats éventuels. Les noms de
certains membres de l'association du comté qui ont exprimé le désir de se
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   64




présenter sont aussi retenus, à condition qu'ils soient ratifiés par le comité
national. Ensuite le comité de sélection procède à un premier tri par entrevues et
la liste ainsi obtenue est présentée au comité exécutif qui élit un des candidats de
cette liste, après quoi l'assemblée générale de l'association est appelée à ratifier ce
choix. On dit qu'à de rares exceptions près le choix du comité exécutif est ratifié.

    Dans la plupart des pays, un échelon intermédiaire existe entre la fédération
nationale du parti et les associations de comté, ou de circonscription. Ce sont les
fédérations régionales en Grande-Bretagne, les fédérations départementales en
France, les fédérations de districts en Suède, etc. Dans une province divisée en 95
circonscriptions électorales, il me semble que cet échelon intermédiaire devrait se
retrouver à l'intérieur de la structure des partis. On pourrait imaginer, par
exemple, 10 ou 15 fédérations régionales ou de districts. Il y aurait à cela
plusieurs avantages pratiques. Ainsi ces fédérations permettraient une bien
meilleure coordination des activités électorales du parti que ne le permet
actuellement la division en deux districts, celui de Montréal et celui de Québec.
C'est aussi au niveau de la fédération régionale que pourrait être réglé le problème
de la juste représentation des hommes, des femmes et des jeunes aux congrès du
parti. Enfin, étant donné les tendances à la régionalisation scolaire, à la
régionalisation municipale, à l'aménagement régional du territoire, à la
régionalisation administrative, à la décentralisation industrielle régionale, etc. -
tendances plus ou moins avancées dans les faits, j'en conviens -, il me semble que
les partis politiques doivent être prêts par des conseils et des comités régionaux à
se tenir en contact avec toutes ces nouvelles forces régionales qui montent et qui
auront un rôle très important à jouer dans l'évolution prochaine du Québec. Tout
autant qu'au niveau du comté, c'est au niveau régional que les partis politiques
devront jouer leur rôle de synthèse et de médiation des positions prises par les
groupes et les associations face aux grands problèmes auxquels doivent répondre
les États modernes, dont il faut informer les électeurs qui, j'en suis convaincu,
attendent encore cette information des partis. Mais si les partis ne savent pas leur
donner cette information et répondre à leurs interrogations, ils les délaisseront de
plus en plus.

    Enfin, il y a l'organisation centrale, dont l'efficacité conditionne évidemment
le bon fonctionnement de toute la structure du parti. Je n'ai pas à montrer dans le
détail comment le parti doit s'organiser à ce niveau. Je voudrais simplement
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   65




discuter de quelques principes qui sont observés ailleurs et qui semblent
s'imposer, étant donné les tâches que doivent remplir aujourd'hui les partis.

    D'abord quelle place restrictive doivent tenir à la direction du parti les
parlementaires et les non-parlementaires ? J'ai déjà signalé que dans les partis de
cadres traditionnels les parlementaires dominent tout à fait, alors que dans les
partis de masses cette domination est plus restreinte, quand elle n'est pas
renversée. je crois que dans un « parti d'animateurs », tel que j'ai commencé de le
décrire ici, il faut assurer aux parlementaires une majorité ou tout au moins une
position prédominante au sein du conseil exécutif de l'organisation, qui est à toute
fin pratique l'organisme qui prend les décisions finales ou qui les oriente dans le
sens où il l'entend. En fait, il n'est pas nécessaire pour cela que les parlementaires
soient en majorité, il suffit qu'ils contrôlent, par la voie des nominations ou
autrement, un nombre suffisant de membres du conseil exécutif.

   Au contraire, je crois qu'on ne doit pas donner aux parlementaires une position
prédominante dans les différentes commissions ou comités permanents du parti,
au niveau de l'organisation centrale : politique, finances, propagande, etc. Dans
ces commissions, il faut nommer des experts, assez indépendants envers les
parlementaires et même envers le chef du parti, et leur permettre d'élaborer
librement des plans et des recommandations, qui, bien entendu, devront être
ratifiés par le conseil exécutif. Encore là, si les décisions finales ne doivent pas
échapper à la volonté de ceux qui ont vaincu aux élections et qui à ce titre doivent
diriger le parti, il faut que ces décisions soient éclairées le mieux possible par des
commissions ouvertes à toutes les expériences québécoises, canadiennes ou
étrangères, et qui puissent ainsi prendre assez de distance envers le parti pour
inventer des solutions nouvelles.

   Quant au chef du parti, comment doit-il être élu et pour combien de temps ?
Pour répondre d'abord à la deuxième question, je ne crois pas qu'il soit bon que la
personne du chef puisse être remise en question à tout moment. Par contre, dans le
cas du parti d'opposition, elle pourrait l'être après chaque élection générale.
Comment procéder alors ? Je n'ai pas de réponse précise à apporter. Je crois
toutefois que dans notre système, contrairement au système américain, un congrès
de nomination n'est peut-être pas la meilleure solution. On pourrait imaginer que
chaque association de comté opte pour un candidat et qu'avec ou sans les députés
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   66




et les candidats battus du parti elles constituent le corps électoral chargé d'élire le
chef.

    Je termine en disant un mot des articulations entre l'organisation centrale et les
organisations régionales, de comté et locales. je dirais que dans un parti qui se
veut apte à répondre au défi qui lui est posé par les formes nouvelles de la
politique et des élections, il faut à la fois plus de centralisation et plus de
décentralisation que dans les structures partisanes traditionnelles.

    D'abord plus de centralisation en ceci que la base doit recevoir plus
qu'autrefois le résultat des recherches et des travaux qui sont faits en haut, qu'on
doit l'équiper pour qu'elle comprenne mieux les directives et les prises de
positions qui viennent du centre, et qu'elle doit aussi admettre un certain contrôle
de la direction du parti quant au choix des candidats, quant à l'élection des
officiers et quant aux initiatives qu'elle peut prendre. Mais aussi plus de
décentralisation, plus d'autonomie dans la fonction d'animation dont j'ai parlé plus
haut : c'est à la base que surgiront les militants ouverts sur leurs milieux et sur les
groupes qui vivent quotidiennement les problèmes suscités par les politiques du
gouvernement et auxquels le gouvernement et l'opposition doivent répondre, c'est
à la base qu'on trouvera les clientèles nouvelles du parti et comment il faut leur
parler. Et si on réussit ce travail à la base, la base saura bien s'imposer au centre et
obtenir qu'il lui laisse toute l'autonomie nécessaire dans cette oeuvre d'ouverture
et de renouvellement.

    À l'heure où l'Union nationale repense ses structures et qu'à peu près tout lui
est encore possible, je lui souhaite de devenir un parti ouvert, qui permette au plus
grand nombre de citoyens du Québec d'accéder à une nouvelle culture politique.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   67




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 7
                  Les élections provinciales
                        du 5 juin 1966



Retour à la table des matières

             Le 5 juin 1966, un peu plus d'un an après les Assises de mars 1965,
         l'Union nationale sortait gagnante des élections provinciales. Seuls
         quelques observateurs avaient osé prédire cette victoire, vers la fin de la
         campagne électorale. Le commentaire suivant fut présenté à Radio-
         Canada, le 6 juin 1966.

    Des élections d'hier on peut dire ceci : si les libéraux., par rapport à 1962,
reculent plus que l'Union nationale, c'est sans doute à cause de la révolution
tranquille ; mais s'ils sont dépassés en nombre de sièges obtenus, c'est pour avoir
négligé parmi toutes leurs réformes celle de la carte électorale. Avec une carte
électorale normalisée, même légèrement favorable aux ruraux, les 47% du vote
qu'ont obtenu les libéraux, par rapport au 41 % de l'Union nationale (son plus
faible pourcentage depuis 1944), leur aurait donné de 55 à 60 sièges sur 108, au
lieu des 51 qu'ils obtiendront vraisemblablement. M. Lesage, qui est bien
conscient de cela, disait hier soir que ce sont les 12 comtés « privilégiés » par
l'Acte de l'Amérique du Nord britannique qui avaient empêché la réforme plus
poussée de la carte. Il sait très bien que ce sont plutôt certains députés de son
propre parti qui, alliés à la plupart de ceux de l'Union nationale, ont voulu
conserver leurs chers petits comtés ruraux, sous toutes sortes de prétextes qui
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   68




n'auraient pas dû résister à une vision claire de ce que doit être le jeu de la
démocratie.

    Il est d'ailleurs assez remarquable de constater que chez les libéraux ce sont, à
quelques exceptions près, des ministres ou députés de seconde zone, jeunes ou
plus anciens, ou encore certains hommes politiques « nouveau style », peu
soucieux des tâches et de l'organisation électorale, qui n'ont pu conserver leurs
sièges, ou en enlever un, qui semblait à leur portée. Plus généralement, si l'équipe
des candidats libéraux à Montréal était remarquable, elle l'était beaucoup moins
hors de cette région. Dans des élections comme celles d'hier, qui venaient
couronner une campagne sans grands thèmes électoraux, et sans grand
enthousiasme, la personnalité des candidats prenait une importance toute
particulière.

   La défaite, ou si l'on aime mieux le recul des libéraux, me semble aussi
manifester celui de la Fédération libérale, qui n'a cessé de se dégrader depuis
1960. Dans certains comtés, la fédération fut trop faible pour imposer un candidat
de valeur, dans d'autres, elle était tenue par une oligarchie qui a imposé son
homme, et dans plusieurs circonscriptions, semble-t-il, les candidats libéraux
n'ont pu trouver dans leurs associations de comté tous les travailleurs d'élection et
tout le soutien nécessaires. D'autant plus que la nouvelle loi électorale limitait les
rétributions qu'on pouvait accorder à ces travailleurs. Ici se pose un problème que
tous les partis, et surtout les partis traditionnels, rencontreront de plus en plus :
comment, avec la réforme électorale et le déclin du « petit » patronage, intéresser
assez d'électeurs à adhérer au parti et à travailler pour lui ?

    Comme le remarquait aussi M. Lesage, il est sûr que le quasi-effondrement du
Ralliement national n'a pas servi la cause des libéraux qui comptaient sur lui pour
qu'il nuise à l'Union nationale. Contre toute attente, le RIN s'est montré plus
nuisible aux libéraux que le RN à l'Union nationale, et ce surtout dans la grande
région de Montréal. Il n'en reste pas moins que, comme le RN, le RIN a fait moins
bien que la plupart des journalistes et de ses partisans ne le prévoyaient. Quatre ou
cinq de ses candidats ont obtenu des résultats remarquables, mais il ne semble pas
que le parti ait réussi à canaliser autant que prévu le vote des nouveaux électeurs.
Et les prochaines élections ne seront guère favorables à ce parti ; on peut prévoir
que, dans la lutte qui risque d'être violente entre les deux grands partis, les tiers
partis, dont le RIN, auront peine à se faire entendre.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   69




    Même si, en pourcentage de vote, elle se maintient à peine par rapport à 1962,
l'Union nationale est le seul parti qui ne sort pas perdant de cette élection. Qui
l'eût dit en 1962, ou en 1964, ou même au début de la campagne ? Le
redressement de ce parti est tout à fait remarquable, et ce sur presque tous les
plans. Sur le plan de l'organisation d'abord : alors que la Fédération allait en se
fermant sur elle-même - ce qu'a manifesté, par exemple, son dernier congrès -,
l'Union nationale, à partir de ses grandes assises de mars 1965, devenait un parti
de plus en plus ouvert aux experts et aux groupes intermédiaires, un parti qui
acceptait de « dialoguer » avec eux et à l'intérieur d'elle-même, pour reprendre le
mot de M. Johnson. Cette ouverture allait se manifester dans le programme du
parti, programme trop ouvert cependant, où l'intégration et la cohérence font un
peu défaut. Elle allait se manifester surtout dans l'équipe des candidats, équipe
dont M. Johnson a raison d'être fier, si on considère les conditions dans lesquelles
elle a été recrutée. Il y a là, forcément, un peu moins d'expérience que dans
l'équipe libérale, mais plus de variété et plus d'enthousiasme. Décidément, il s'est
passé des siècles depuis 1960, et si les héros - tels M. Lévesque hier soir à la TV -
en sortent un peu fatigués, le chef de l'Union nationale y a trouvé une nouvelle
jeunesse, toujours menacée cependant par le vieil homme qu'il était avant 1960 et
qu'il a souvent envie de redevenir.

    Mais, tout autant que M. Johnson ou que M. Lesage, un homme et la tendance
qu'il a incarnée ont dominé, selon moi, cette campagne, et c'est Réal Caouette.
Qu'il soit intervenu à fond de train, et l'Union nationale perdait probablement une
dizaine de comtés où seule la faiblesse du Ralliement national lui assure la
victoire. On n'a qu'à observer la carte des résultats, et surtout l'évolution du vote
de 1962 à 1966 pour voir comment la vague créditiste n'a pas fini de troubler le
Québec. C'est en effet dans la plupart des régions créditistes fortes de 1962 et
1963 que l'Union nationale enregistre cette année ses gains les plus
remarquables : la grande région de Québec, celle de l'Estrie, celle du Saguenay-
Lac Saint-Jean. Évidemment la correspondance n'est pas parfaite. L'Union
nationale fait des progrès autour de Montréal, alors que les créditistes n'y ont
jamais réussi. Dans le nord-ouest du Québec, le Ralliement est assez fort pour
nuire à l'Union nationale. Ces deux partis avant tout populistes ont réussi à
canaliser, à quelques années d'intervalle et sur les deux plans, fédéral et
provincial, l'opposition aux transformations profondes de notre société qui vient
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   70




de ceux dont elle trouble le conservatisme, de ceux qui n'en profitent guère, et de
ceux, plus nombreux sans doute, qui n'en sont pas suffisamment informés pour les
accepter. La révolution tranquille des intellectuels, des techniciens, et de ceux qui
savent en profiter, trop tranquille aux yeux des durs et des purs, les électeurs du
Québec, dans une carte électorale qui n'en demeure pas moins scandaleuse,
viennent de la désapprouver. La question qui se pose maintenant est celle-ci :
existe-t-il vraiment une formule de rechange qui soit rentable, à court terme, sur le
plan électoral ?
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   71




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 8
                       Sur la carte électorale



Retour à la table des matières

              Le 7 juin 1966, je publiais dans La Presse un article qui montrait
         comment la carte électorale avait contribué à la défaite du Parti libéral.
         Jean Lesage répondait à cet article dans une lettre que La Presse publiait
         le Il juin. Le texte qui suit, publié dans La Presse du 25 juin 1966, tente de
         dépasser cette polémique en montrant comment la carte électorale de
         1966 et ses défenseurs retardaient sur la société politique québécoise.

   Ce n'est pas mon intention de poursuivre ici la polémique engagée par M.
Lesage, à la suite de mon article du 7 juin, dans La Presse.

    Il ne sert finalement à rien de vouloir déterrer les morts et de montrer aux
libéraux comment ils auraient pu normaliser la carte électorale en dehors des
comtés protégés, et forcer l'obstacle constitutionnel, à propos de ces comtés : au
fond, ils savent aussi bien que moi ce qu'il aurait fallu faire. Ce qui doit nous
préoccuper davantage, c'est de chercher pourquoi il ne s'est pas produit de
mouvement d'opinion publique qui aurait encouragé les libéraux à agir, pourquoi,
surtout en face des résultats du 5 juin, ce mouvement d'opinion publique ne s'est
pas encore déclenché.

    Voyons la situation bien clairement : en plus des quelque 1900 000 électeurs
qui se sont divisés également entre les deux grands partis, 150 000 électeurs du
Québec, avec toute leur charge d'expérience ou d'aspirations, ont préféré le Parti
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   72




libéral à l'Union nationale et ont voté pour lui. Et pourtant c'est l'Union nationale
qui forme le gouvernement, sans que l'opinion n'en soit troublée.



   L'exemple britannique



    Aux élections de 1951, en Grande-Bretagne, le Parti travailliste obtenait
48,8% du vote populaire mais 295 sièges seulement, alors que les conservateurs
avec 48,0% en obtenaient 321. Des mouvements considérables d'opinion publique
se mirent en branle qui forcèrent le gouvernement conservateur a normaliser
encore plus la carte électorale, avant les élections de 1955. Au contraire, rien ne
laisse prévoir que de semblables mouvements se manifesteront ici pour forcer
l'Union nationale à égaliser la population électorale des circonscriptions, et donc
les chances des partis. Pourquoi ?



   Les ponts ou les électeurs ?



    C'est qu'il y a dans notre culture politique toute une série d'idées fausses qui
justifient le déséquilibre de la carte électorale en faveur des comtés dits ruraux.
Dans un article remarquable paru dans Le Devoir du 24 février 1962, André
Laurendeau les a dénoncées à sa manière, qui est pénétrante. Citant le député de
Brome, il écrivait :

    « M. Brown déclare : « Qu'est-ce que le député de Westmount a à faire dans
son comté ? Y a-t-il des routes, des ponts, des cultivateurs ou des commissions
(scolaires) dont il faut s'occuper ? » M. Brown oublie que ni les ponts, ni les
routes, ni les commissions scolaires n'ont le droit de vote. Quand on forme un
comté, on ne dénombre pas les ponts, mais les électeurs. »

    André Laurendeau insistait avec raison sur l'injustice qu'il y a à établir deux
sortes de comtés : les privilégiés et les prolétaires. Et il ajoutait : « Ce n'est pas
Brome qui a le droit de vote, mais les électeurs de Brome. Et les électeurs de
Brome n'ont pas plus le droit de vote que les électeurs de Laval. »
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   73




   La morale démocratique



    C'est en effet la grandeur (une des seules, peut-être) de nos systèmes
démocratiques que d'égaliser radicalement les chances le jour de l'élection. Ce
jour-là, la collégienne de 18 ans ou le chômeur de la Gaspésie comptent tout
autant que Jean Lesage, Daniel Johnson ou le président de la Bourse de Montréal.
Tout autant, mais pas plus, en théorie tout au moins.

    On n'est pas assez conscient de ce principe qui fait de nous, ce jour-là, le un
trois millionnième d'un peuple (quasi) souverain, pour reprendre l'expression d'un
humoriste anglais. Il faut bien voir, en effet, que les grandes orientations, tout au
moins, de ce que fera le gouvernement durant les 2, 3 ou 4 prochaines années sont
alors déterminées non plus par les savants technocrates, non plus par les intérêts
les plus puissants, non plus par la petite poignée de dirigeants des partis, mais par
la décision collective des publics électoraux, où le vote de chacun, petit ou grand,
urbain ou rural, homme ou femme, jeune ou vieux, a le même poids. Il y a
vraiment quelque chose de révolutionnaire dans cette égalisation radicale, ne fût-
ce que pour un jour, des influences de chacun, influences qui sont bien sûr
conditionnées, mais pas autant qu'on ne le croit, par la propagande des partis.

        Qui dira que la décision collective des électeurs américains, en 1960,
quand Kennedy fut élu par 112 000 voix de majorité seulement, ou encore celle
des électeurs du Québec, la même année, n'ont pas déterminé de façon fort
importante la politique américaine ou québécoise au cours des années qui ont
suivi ?



   Les arguments des opposants



    Ceux qui résistent à la normalisation de la carte électorale font fi de ce
principe démocratique : il leur importe peu que, le seul jour en 2, 3 ou 4 ans où les
citoyens ont la chance d'être tous égaux les uns aux autres en politique
provinciale, le vote de certains électeurs pèse 3, 4, 5 ou 6 fois plus lourd que celui
d'autres électeurs. Et puis, comme on l'a dit après le 5 juin, il y a pas mal
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   74




d'anglophones et de juifs de Montréal qui sont ainsi défavorisés, ce qui n'est que
justice ! A-t-on seulement songé où mènent de semblables « théories » ? Où
s'arrêtera-t-on, s'il faut donner à chacun un poids électoral inverse à son poids
d'influence ou de privilèges entre deux élections ? Encore une fois, c'est la
grandeur de la norme démocratique, voulant l'égalité électorale des citoyens,
d'ignorer tous ces calculs et de poser qu'un jour sur mille tout électeur sera égal à
tout autre.

   Mais non seulement les opposants ne se soucient guère de ce principe, ils vont
même jusqu'à prétendre que ce sont eux qui comprennent vraiment la démocratie
et qui travaillent vraiment pour le peuple. On connaît bien leurs arguments : les
députés de comtés ruraux, contrairement à ceux des comtés urbains, ont de
grandes distances à parcourir pour visiter leurs gens ; ils sont assaillis de
demandes venant de leurs électeurs ; les problèmes qu'ils ont à régler sont
nombreux et divers. On ajoute depuis quelque temps qu'à l'heure du
développement régional et du relèvement des régions déprimées, il ne faut pas
toucher aux privilèges des petits comtés ruraux.



   Le député, médiateur ou « patronneux » ?



   Bien qu'il faille respecter les personnes qui y croient, ces arguments ne sont
guère impressionnants. Surtout, ils s'accrochent à l'image d'une façon d'être
député qui est en voie de disparaître, celle du député « patronneux ».

   Évidemment, le député ne deviendra pas pour autant, et de façon automatique,
un législateur. Une chose est sûre cependant : ce n'est pas en sauvant les petits
comtés ruraux et en créant ainsi de 120 à 130 sièges à l'Assemblée législative
qu'on va permettre que la députation soit de meilleure qualité, et qu'on va se
mettre en bonne position pour revaloriser le Parlement.

    Mais c'est là un autre problème. S'il cesse d'être un « patronneux », le député
n'en doit pas moins demeurer un médiateur, comme on le dit de plus en plus, et
avec raison. Mais qu'est-ce qu'un député qui fait vraiment la médiation entre sa
circonscription et l'organisation étatique ? Est-ce celui qui est de tous les mariages
et de toutes les funérailles, même dans les paroisses les plus reculées ? Est-ce
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   75




celui qui reçoit le plus d'électeurs possible à son bureau, et qui court les ministères
à Québec à la recherche de faveurs et de cas d'exception. N'est-ce pas plutôt, et de
plus en plus, celui qui informe ses électeurs des politiques gouvernementales par
la voie des media, qui se tient en contact avec les groupes intermédiaires pour les
informer et recueillir leurs suggestions, celui aussi qui, plutôt que de se substituer
aux administrations, y réfère ses électeurs et met tout en oeuvre pour que, par la
décentralisation administrative et le renforcement des directions régionales, il en
vienne à être déchargé de son rôle d'assistante sociale et de « patronneux » ? Pour
remplir ces fonctions nouvelles, qui sont celles d'un authentique médiateur entre
les collectivités de sa circonscription et l'organisation étatique, il n'est pas
nécessaire de travailler dans un petit comté : ce ne sont pas les distances qu'il
parcourt et le nombre de visites qu'il reçoit qui importent, c'est la qualité des
contacts qu'il établit avec les électeurs et les groupes représentatifs de sa
circonscription.



   Vraies et fausses solutions



     Ce n'est pas en sauvegardant les petites circonscriptions rurales qu'on les
relèvera économiquement et socialement. Au total, qu'ont-elles retiré depuis 20 ou
30 ans de leur statut privilégié sur le plan électoral ? Un peu plus de patronage
peut-être, mais bien peu de mesures vraiment efficaces de relèvement économique
ou social. C'est la décentralisation économique et administrative, ainsi qu'un
nouveau type de médiation par le député et les partis, de même que par les
groupes intermédiaires, qui pourront assurer le bien-être auquel elles ont droit. Et
il n'est pas nécessaire pour cela d'accorder à leurs électeurs un poids 3, 4 ou 5 fois
plus grand que celui des électeurs de Montréal. Il suffit de les rassembler en des
circonscriptions nouvelles et plus proches de la moyenne provinciale, qui n'en
soient pas moins homogènes ou intégrées, et puissent ainsi recevoir du député et
des autres forces politiques ou administratives des réponses globales et
cohérentes.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   76




   Pour un réveil de l'opinion publique



    À mesure qu'on prendra conscience de cette évolution de notre société
politique, les objections à la réforme de la carte électorale ne manqueront pas de
s'évanouir, du moins on peut l'espérer. C'est pourquoi il est urgent que les partis,
les groupes intermédiaires et les leaders d'opinion proclament ces réalités
nouvelles, eux qui ont commencé de les construire et de les vivre. Car en
perpétuant la carte électorale actuelle, nous ne faisons en somme que manifester
notre retard, fort inquiétant, à comprendre et à accepter la société politique qui est
en train de se constituer chez nous.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   77




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 9
                           René Lévesque
                        quitte le Parti Libéral



Retour à la table des matières

             En octobre 1967, au cours du congrès annuel de la Fédération
         libérale du Québec, René Lévesque quittait le Parti libéral, après que
         celui-ci ait rejeté son option constitutionnelle. Il donnait quelques heures
         plus tard une conférence de presse à l'hôtel Victoria, alors que le congrès
         de la Fédération libérale se poursuivait au Château Frontenac. Après
         avoir assisté à la conférence de presse, je rédigeai ce commentaire qui fut
         lu à Radio-Canada, le 16 octobre 1967.

    Dans la petite salle de l'hôtel Victoria où René Lévesque a donné, samedi soir,
une conférence de presse, la configuration de l'auditoire était à bien des égards
significative. Lévesque parlait à un demi-cercle de ceux qui demeurent avant tout
les siens, c'est-à-dire les journalistes et les techniciens de la radio et de la
télévision. Derrière ceux-ci, se pressait une petite foule de jeunes gens et de
jeunes filles surtout, dont quelques-uns ont un jour ou l'autre appuyé le RIN.
Enfin derrière Lévesque étaient assis les mieux connus des quelques amis fidèles
qui ont quitté avec lui le Parti libéral et qui sont pour la plupart juristes ou
montréalais. Il ne manquait dans le tableau que quelques jeunes technocrates du
gouvernement provincial, qui sont demeurés liés à Lévesque, pour qu'on ait là
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   78




l'essentiel du noyau de fidèles et d'amis avec lequel il repart à la conquête des
électeurs du Québec.

    Les partis politiques provinciaux, et en particulier le Parti libéral et le RIN,
auraient tort de sous-estimer la force électorale que pourra avoir à plus ou moins
long terme le mouvement qu'animera René Lévesque, et qui aura pour lui une
certaine partie de la presse et de la jeunesse. On peut déjà prévoir que ce
mouvement, s'il est bien lancé, obligera tôt ou tard les partis et les forces
indépendantistes à se définir par rapport à lui, bien plus qu'il n'aura besoin lui-
même de se définir par rapport à eux. C'est sans doute ce qu'entrevoyait René
Lévesque quand il prophétisait, samedi soir, que d'ici quatre ans la tendance qu'il
commençait de représenter, ou bien formerait l'opposition officielle à Québec, ou
bien formerait la majorité.

   Dans son état actuel, la principale faiblesse de la solution Lévesque me
semble résider dans sa stratégie. À Jean-Paul Lefebvre qui lui opposait récemment
que ce que le gouvernement libéral avait fait de 1960 à 1966 était la meilleure
preuve qu'on pouvait continuer de progresser à l'intérieur d'un régime fédéral,
René Lévesque répondait qu'on ne pouvait plus continuer de progresser parce
qu'Ottawa et les Canadiens anglais s'étaient durcis contre le Québec. Il répète par
contre, à qui veut l'entendre, qu'il y a toutefois chez les Canadiens anglais des
jeunes qui commencent à comprendre que l'interdépendance dans une Union
canadienne faite de deux États souverains est la meilleure solution. Mais alors que
va-t-il se passer en attendant que ces jeunes - s'ils le peuvent - ou encore la force
des choses rendent cette solution possible, en brisant le durcissement des
anglophones, durcissement dont René Lévesque tire argument pour proposer sa
solution ? Autrement dit, on ne peut pas fonder sa thèse sur le durcissement des
anglophones pour ensuite proposer une solution qui fasse abstraction de ce
durcissement. Pour convaincre ceux qui veulent garder la tête froide au coeur de
l'aventure constitutionnelle, il faudra donc, entre autres choses, montrer comment
on va faire en sorte, avant que l'indépendance soit, qu'elle se prépare et se fasse de
telle façon que la négociation d'une Union canadienne demeure possible.

    En adoptant la résolution plus ou moins fondée sur le mémoire de Paul Gérin-
Lajoie, le Parti libéral du Québec a indiqué samedi soir qu'il entendait suivre une
autre stratégie, qui est de négocier à l'intérieur du régime fédéral un statut
particulier du Québec. Le contenu de ce statut, dans le mémoire de Gérin-Lajoie
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   79




tout au moins, est assez proche du contenu que donne René Lévesque à son Union
canadienne. Il n'est pas sûr toutefois qu'après les journées d'étude et le congrès
spécial qui seront consacrés au mémoire du comité de la constitution, ce contenu
reste le même, ce qui pourra provoquer de nouvelles tensions à l'intérieur du Parti
libéral.

   Pour l'instant, ce parti offre l'image d'une formation politique qui a retrouvé
une certaine unité et qui estime, officiellement tout au moins, qu'avec le départ de
Lévesque sa force sera accrue plutôt que diminuée. L'avenir seul dira si ce calcul
est juste. L'observateur de l'extérieur ne peut toutefois s'empêcher de penser qu'il
faut distinguer ici entre le parti lui-même et son électorat. Les militants et
dirigeants libéraux ne voient peut-être pas suffisamment que si la force interne du
parti a toutes les chances de se raffermir après le départ de Lévesque, il est plus
douteux que la force électorale du parti en soit accrue. On a bien dit que René
Lévesque n'était plus rentable électoralement pour le Parti libéral, mais est-ce
seulement parce que René Lévesque a changé ? N'est-ce pas parce que le Parti
libéral lui aussi a changé et que l'audience qu'il avait en 1960 et 1962 dans
certains secteurs de la population, a été perdue de 1962 à 1966 ? De cela, les
« idéologues » tout autant que les « organisateurs » sont responsables, eux qui
n'ont pas su continuer de proposer ou d'expliquer aux électeurs le projet de société
québécoise qu'ils avaient ou qu'ils auraient dû avoir.

    On a dit et redit avec soulagement au cours du congrès qui vient de se
terminer qu'enfin, dans le projet Lévesque comme dans le projet Gérin-Lajoie, des
objectifs précis étaient proposés qui indiquent clairement ce que veut le Québec.
C'est vrai du régime politique, mais un régime politique pour quoi faire ? À cette
question, on répond généralement en parlant de l'épanouissement du Québec, de
sa vie et de son progrès. Mais il y a des centaines de formules d'épanouissement,
de vie et de progrès. Et que René Lévesque se sépare d'hommes dont on sent bien
qu'il est tout près, dans sa vision de la société future qu'il faudrait construire au
Québec, et même au Canada, indique bien que malheureusement on ne s'est pas
séparé sur l'essentiel. Car ce n'est pas auprès de Gilles Grégoire ou de Pierre
Bourgault que René Lévesque et ses amis vont retrouver une communauté de vues
sur la société future au Québec.
    Le malheur des temps actuels me semble résider dans le formalisme excessif
des discussions sur le problème constitutionnel, ou plutôt il réside dans la priorité
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   80




qu'on accorde aux formes que devront prendre les systèmes politiques canadien et
québécois. Alors qu'une démarche plus raisonnable serait que les partis
s'entendent à l'intérieur d'eux-mêmes sur le contenu économique, social, culturel
et politique que devrait avoir la société future qu'ils se proposent de construire au
Québec. Il en découlerait des objectifs et une hiérarchie de ces objectifs, dont on
verrait alors s'ils peuvent être communs ou non, ou encore compatibles ou non,
avec ceux des autres Canadiens. C'est seulement au terme de cet examen de ce
qu'ils veulent faire du Québec, et de ce qu'il est possible de faire avec les autres
régions du Canada, que les partis devraient proposer pour de bon une nouvelle
forme de synthèse politique, soit celle où il y aurait le plus de chances que les
objectifs préalablement définis soient atteints, et que la société nouvelle qu'ils
veulent au Québec se réalise.

    Comme toujours, au cours de ce congrès, on a aussi beaucoup parlé du peuple,
des travailleurs, des jeunes, que les uns et les autres s'accusent de méconnaître. Si
l'on simplifie un peu, on peut dire que les indépendantistes prétendent que le
peuple vit avant tout d'honneur et de dignité, tandis que les fédéralistes prétendent
qu'il vit avant tout de travail et de pain. Ne serait-il pas temps de comprendre que
les hommes et les femmes d'ici comme d'ailleurs vivent aussi de ce qu'ils peuvent
construire ensemble, en se construisant eux-mêmes, pour eux et pour leurs
enfants. Ce pourrait être là le point de départ d'une politique ni trop idéaliste ni
trop réaliste, où les partis ne seraient plus les maîtres ou bien trop distants ou bien
trop rapprochés de leurs électeurs, mais plutôt les responsables de projets
collectifs qu'ils ont à découvrir et à orienter.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   81




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 10
                    Mort de Daniel Johnson



Retour à la table des matières

             Le 26 septembre 1968, Daniel Johnson mourait subitement à
         Manicouagan. Quelques jours plus tard, le 1er octobre 1968, La Presse
         publiait à sa mémoire un supplément à son édition quotidienne. L'article
         suivant, publié sous le titre de « Un homme qui hésitait entre le passé et
         l'avenir », faisait partie de ce supplément.

     Daniel Johnson est mort au moment où il avait peut-être opté pour la société
future, contre une société dépassée à laquelle il tenait pourtant de tout son coeur.
Il y avait chez cet homme un curieux mélange de vieillesse et de jeunesse, de ce
qu'il avait été et de ce qu'il tentait de devenir. On n'a qu'à revoir des images de lui,
d'il y a cinq ou six ans, pour mesurer tout le chemin parcouru depuis lors. Mais le
« vieil homme » en lui dormait d'un sommeil léger et se montrait tout prêt à
resurgir. Il avait sans doute fallu la crise cardiaque de juillet dernier et la longue
période de réflexion qui a suivi pour l'amener à vouloir couper toutes les vieilles
amarres. C'est ainsi que de loin on se prend à rêver de lui, entrant dans sa mort.

   Je n'ai pas de bien nombreux souvenirs personnels à étaler, mais je m'accroche
aux quelques-uns qui me restent pour tenter de dégager le sens d'une carrière
politique, et plus particulièrement d'une carrière partisane qui s'est achevée à la
tête de l'Union nationale.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   82




    Je l'avais connu en 1965, un peu avant les Assises du parti. Il avait pris la
peine d'appeler lui-même chez moi pour me demander de participer à ces Assises
et d'y présenter une communication. Cet appel téléphonique avait été suivi d'un
souper au Café du Parlement, où j'avais eu l'occasion de discuter avec lui et ses
proches collaborateurs de l'objet de ma communication.

    Il avait sans doute jugé nécessaire de poser ce geste parce qu'il restait bien peu
de temps avant les Assises, mais surtout parce qu'au moment du comité de
révision de la carte électorale, il avait mis en doute mon impartialité. Cet homme
qui, comme on l'a souvent dit, n'avait pas de rancune, aimait forcer, grâce à son
charme personnel, la même attitude chez les autres.
    Plusieurs hommes politiques ont la détestable manie de se montrer trop vite
familiers avec leurs interlocuteurs. Cette familiarité toute artificielle se manifeste
le plus souvent par le tutoiement et l'usage du prénom. Chez Daniel Johnson, cette
familiarité ne paraissait pas feinte, mais toute naturelle. C'était chez lui une arme
précieuse, mais aussi une faiblesse, ou mieux une inclination sur laquelle il se
laissait glisser un peu trop facilement.

   On était frappé, à parler avec lui des structures de l'Union nationale, de
constater comment il ne pouvait se détacher du modèle qu'il avait établi dans
Bagot - avec le succès que l'on sait. Il tenait beaucoup, par exemple, à la nécessité
de pouvoir compter sur un nombre déterminé de travailleurs par bureau de scrutin,
alors qu'il s'agissait plutôt de remettre en question les structures générales du
parti.

   Il avait aussi   des partis une conception très nord-américaine. Quelques
minutes avant que   je présente ma communications aux Assises de mars 1965, il
m'avait convoqué    pour faire de mon texte un commentaire général. Il avait
exprimé une seule   réserve qui, aujourd'hui, m'apparaît juste : il fallait choisir le
chef du parti par une « convention » (ou congrès à la chefferie) et non selon le
mode que j'avais proposé, parce que, disait-il, « nous sommes trop nord-
américains pour procéder autrement ».

    Cette conception très nord-américaine des partis politiques, jointe à une
extrême valorisation des relations personnelles et au fait qu'il représentait le tout
petit comté de Bagot, explique sans doute qu'il n'ait pas poussé bien loin la
réforme des structures de l'Union nationale. Je ne saurais dire ce qu'il pensait de
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   83




tout cela depuis juillet dernier. Les universitaires ont l'oreille des chefs politiques
quand ceux-ci bûchent dans l'opposition, mais on se passe facilement d'eux quand
le pouvoir répand tous ses fastes et toutes ses lumières. Toutefois, on peut se
demander si la nomination d'un directeur général et la volonté, exprimée la veille
de sa mort, de réorganiser l'équipe de ses proches collaborateurs n'allaient pas
entraîner une réforme sérieuse du parti.

   Malgré tout ce qui le retenait, Daniel Johnson semblait avoir une assez claire
conscience des exigences du parti moderne dans un État moderne. Peu d'hommes
politiques se sentaient, comme lui, pressé par la jeunesse qui monte, et il savait
bien qu'elle ne pourrait pas être apaisée par la chaleur des relations personnelles,
ou par de vieilles idéologies sacralisant l'unanimité de notre peuple. Je me
souviens de l'avoir écouté, à la toute veille du 5 juin 1966, à un moment où la
plupart des experts - dont lui-même peut-être - doutaient fortement de sa victoire,
pour ne pas dire plus. Il avait terminé son discours par un appel à la jeunesse qui
avait des accents désespérés. Une deuxième défaite pour lui signifiait presque
fatalement la fin de sa carrière politique, et certainement, en tout cas, la fin de son
rêve de devenir premier ministre du Québec. La drôle de victoire du 5 juin lui a
permis de réaliser ce rêve. Il a alors réussi à présenter de lui-même un nouveau
visage et un nouveau style. Cet homme qui, en 1962 et même en 1966,
apparaissait moins populaire que son parti, était parvenu à renverser
complètement la situation. Le chagrin qu'a causé sa mort met le point final à l'une
des remontées les plus extraordinaires de l'histoire politique du Québec.

    Mais la fin de cette remontée qui était celle d'un seul homme, chevauchant
comme une vieille monture un parti qui a bien peu changé, laisse l'Union
nationale désemparée. Il aura manqué à Daniel Johnson le temps de réaliser la
réforme de son parti, si seulement, comme tout porte à le croire, il avait pris la
décision ferme de s'attaquer à cette tâche. Pour lui, s'il avait fait ce choix, tout est
maintenant accompli. À ceux qui prendront la relève, il faudra, s'ils veulent
honorer sa mémoire et sauver un parti menacé, le courage d'aller jusqu'au bout de
ce choix.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   84




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 11
                 Robert Bourassa :
           l'homme de la gestion tranquille



Retour à la table des matières

             Au milieu de janvier 1970, Robert Bourassa devenait chef du Parti
         libéral du Québec, à la suite d'un congrès au leadership où il avait eu
         comme adversaires Pierre Laporte et Claude Wagner. Un article paru
         dans Le Soleil, le 21 janvier 1970, commentait certains aspects de ce
         congrès et de la personnalité de Robert Bourassa.

   Sous plusieurs aspects, la victoire récente de Robert Bourassa enseigne que
dans nos sociétés actuelles les ressources matérielles ne pèsent de tout leur poids
que si on réussit à les convertir en ressources informationnelles efficaces.

    Bourassa jouit, grâce à son épouse, de l'aisance financière, et il ne s'en cache
pas. Mais cette aisance ne lui servirait à rien s'il n'était allé apprendre
l'économique, après des études en droit. Faisant partie de cette nouvelle classe de
devins des temps modernes, il a jusqu'à maintenant réussi, malgré des talents
politiques limités, à imposer son nom, sa candidature, son style.

    Il avait pour lui, au cours de la campagne, des ressources humaines et
financières plus considérables que ses adversaires. Mais surtout un ordinateur,
quelques ingénieurs et « managers »qui ont programmé la campagne dès le début,
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   85




pour le plaisir de se rendre compte qu'en politique comme en affaires, les
méthodes modernes d'organisation sont efficaces.

    Face aux délégués et à la masse plus ou moins silencieuse des électeurs, chers
à M. Wagner, il avait aussi pour lui sa jeunesse. Mais surtout ses réponses
d'économiste à des situations qu'on sent de plus en plus inquiétantes. Ces réponses
ont d'ailleurs eu le mérite d'être très rarement démagogiques et le « peuple »,
même s'il ne les comprend pas toujours, a pour ce genre de réponses un préjugé
favorable, en ce Québec mieux informé qu'avant.

                                        * * *

    Mais les connaissances savantes ne suffisent pas. Pour se faire élire par des
électeurs, moins politisés que les délégués d'un congrès à la chefferie, il faut qu'un
parti offre des prestiges plus significatifs que celui des gestionnaires. On dit
qu'Alcide Courcy a bien servi Bourassa dans les milieux ruraux. On dit aussi,
avec raison, que si Claude Wagner abandonnait le Parti libéral, l'impact électoral
du parti en souffrirait aux prochaines élections générales.

    Bourassa aura beau convaincre quelques avocats, économistes, professeurs,
« managers », de poser leurs candidatures, cela ne suffira peut-être pas à faire
apparaître le Parti libéral comme une solution de rechange au gouvernement
actuel. On est tenté de dire que de ce point de vue un seul leader réformiste et
populaire vaudrait mieux que dix gestionnaires. Qu'on attire au Parti libéral un
peu l'équivalent de ce que fut René Lévesque au tournant des années soixante, et
les chances de Bourassa sont bonnes. Sinon...

    Mais où sont-ils dans le Québec de 1970 les leaders réformistes et
populaires ? On n'a pas l'impression que les chefs syndicaux feraient l'affaire, ou
qu'ils seraient tentés de rallier le Parti libéral... à l'heure où Jean-Paul Lefebvre en
sort.

    Les libéraux auront avantage à relire un passage du discours de Pierre
Laporte, à la veille du tour de scrutin qui lui fut fatal. « Au cours de la campagne
électorale qui vient, et même avant, on va dire des libéraux, prédisait Pierre
Laporte, qu'ils sont le parti de la haute finance, de l'establishment, des fédéraux
d'Ottawa... et peut-être même des technocrates. » Quelle défense Robert Bourassa
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   86




et les candidats qu'il ira chercher dans son entourage vont-ils élaborer contre ces
attaques ?

                                      * * *

   Robert Bourassa se retrouve pour le moment chef d'un parti bien différent des
deux ou trois autres qu'il aura à affronter lors des prochaines élections générales.

    La campagne à la chefferie a été très révélatrice à cet égard. Claude Wagner
était de loin, semble-t-il, le plus connu et le plus populaire des trois candidats.
Pourtant il n'a convaincu que 3 délégués sur 10. Dans un parti comme l'Union
nationale, cette popularité auprès des électeurs lui aurait assuré la majorité des
votes des délégués. Mais par ses postes officiels qui sont plus nombreux, et
surtout par sa conception de la politique, le Parti libéral se trouve moins
représentatif de l'électorat pris comme tel, avant qu'on ait agi sur ses préférences.

    Les appuis de Pierre Laporte se situaient plutôt au niveau de ce qu'on pourrait
appeler les cadres moyens du parti : députés des « banquettes arrière » (back-
benchers), organisateurs locaux et, plus généralement, ceux que le parti - à
l'exception de Laporte et de quelques autres - a eu tendance à négliger lorsqu'il
était au gouvernement.

     Quant aux appuis de Bourassa, ils apparaissent plus divers et plus paradoxaux.
C'est un secret de Polichinelle que l'entourage de Jean Lesage en avait fait son
favori. On a parlé à ce sujet d' « establishment ». Que le terme convienne ou non,
il est sûr que, des trois partis provinciaux, le Parti libéral est celui où l'emprise
d'avocats, de financiers, de « managers » qui ne cherchent pas à se faire élire, est
la plus grande. Mais ces appuis n'auraient pas suffi à faire élire Robert Bourassa,
s'il n'avait pu compter sur les jeunes spécialistes dont il a été question plus haut,
ainsi que sur un bon nombre d'étudiants. Ces groupes ont tous un caractère assez
marque d'élitisme, même s'ils appartiennent à trois générations différentes. À bien
y regarder, le paradoxe n'est donc pas aussi grand qu'on croit.

   Il ne faut pas négliger pour autant l'appui que le nouveau chef du Parti libéral
a recueilli chez des militants plus traditionnels. Mais son insouciance assez
apparente des problèmes de structures et d'organisation risque de l'amener à s'en
remettre, pour faire fonctionner le parti, à des « experts » qui le conçoivent sur le
modèle d'une entreprise. Les méthodes qu'ils appliquent sont peut-être très
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   87




efficaces pour soutenir un candidat qui a déjà le vent dans les voiles, ou pour
gagner une première élection, mais elles n'ont pas encore fait la preuve qu'elles
peuvent permettre de reconduire au gouvernement un parti réformiste qui doit
affronter les tâches ingrates, et bien souvent impopulaires, exigées de qui veut
transformer nos sociétés complexes.

                                      * * *

   On peut croire avec Robert Bourassa que le Québec a besoin de la gestion
savante et tranquille qu'il propose. Mais pour cela, un parti doit se faire élire et
réélire. En plus des techniques modernes d'organisation, il lui faut la participation
constante de petites troupes de militants, qui soient plus que des experts de ce que
les Américains appellent de l' « electioneering ». Ce n'est pas dire que la
compétence a des limites dans les élections partisanes, mais qu'elle doit aussi
s'exercer dans des domaines autres que la bataille électorale.

    Maintenant que l'État est condamné à l'interventionnisme et que le patronage
n'a tout de même plus la rentabilité électorale qu'il avait, les carences des
organisations partisanes traditionnelles apparaissent de mieux en mieux. Si elles
ne réussissent pas bientôt à créer de nouveaux contacts avec les électeurs, par où
passe l'information mutuelle, elles risquent d'être impuissantes à faire réélire les
gouvernements sortants et de précipiter une alternance dont on finira par se lasser.
Que l'Union nationale soit battue cette année, que les libéraux le soient dans
quatre ans, et ces partis, dont certains annoncent déjà la disparition, pourront
difficilement subsister sous leur forme actuelle.

   Si le gouvernement des hommes se réduisait à l'administration des choses, les
méthodes modernes d'organisation suffiraient sans doute à un parti politique. On
pourrait alors souhaiter bonne chance à la gestion tranquille que propose Robert
Bourassa. Mais tant que les partis politiques, à la différence de l'entreprise,
devront agir dans un peu tous les secteurs d'activité et proposer des choix
indissociables des hommes qui les incarnent, ils auront à trouver avec d'autres
comment dans nos sociétés complexes la participation, une fois démystifiée,
pourra être vécue en concurrence ou en alternance de l'action efficace.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   88




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 12
                                  Une élection
                                 de réalignement



Retour à la table des matières

             Cet article fut publié dans La Presse, le 2 mai 1970, quelques jours
         après les élections provinciales du 29 avril. Les analyses qui sont
         esquissées ici furent reprises dans un livre portant le même titre, Une
         élection de réalignement, préparé conjointement avec Marcel Gilbert et
         André Blais, et publié par les Éditions du Jour à la fin de 19 70.

    Les politistes américains ont adopté, pour désigner les différents types
d'élection, une classification commode proposée par l'un d'entre eux. Ils
distinguent les élections de réalignement les élections de maintien, les élections
de déviation et les élections de rétablissement.

    Les élections de maintien sont celles où les allégeances partisanes changent
peu par rapport à l'élection précédente. Au Québec, on peut donner l'exemple de
1956 par rapport à 1952, ou de 1962 par rapport à 1960.

    Au moment d'une élection de déviation, beaucoup d'allégeances partisanes
sont abandonnées, mais de façon temporaire seulement. Ce type d'élection est
suivi d'une élection de rétablissement où l'on revient à l'alignement traditionnel.
On peut dire des élections provinciales de 1939 et de 1944 qu'elles furent des
élections de déviation, suivies, en 1948, d'une élection de rétablissement.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   89




    Restent les élections de réalignement, qui sont plus rares. Au Québec, sur le
plan provincial, les dernières remontent à 1935 et 1936, où une Union nationale
puissante et autonoiniste a succédé aux conservateurs faibles et fédéralistes.

    La question se pose alors de savoir si la dernière élection provinciale en fut
une de déviation ou de réalignement. Le résultat des élections à venir nous le dira.
Tout laisse croire cependant que, malgré les effets perturbateurs de la carte
électorale et du mode de scrutin, on vient de vivre au Québec une véritable
élection de réalignement.



   Les effets de la carte et du mode de scrutin



    Avant de montrer en quoi l'élection a manifesté un réalignement des
allégeances partisanes, il importe de bien établir jusqu'à quel point la carte
électorale et le mode de scrutin ont pu marquer cette mutation profonde.

    Dans notre système électoral, les effets du mode de scrutin majoritaire à un
tour sont indissociables de ceux d'une carte dont le vieillissement est devenu
grotesque.

    En guise de préambule, on peut rappeler quelques résultats paradoxaux : le
Ralliement créditiste a obtenu deux fois moins de votes que le Parti québécois,
mais presque deux fois plus de sièges ; l'Union nationale a obtenu moins de votes
que le Parti québécois, mais 16 sièges contre 7 ; le Parti libéral a obtenu deux fois
plus de votes que le Parti québécois, mais dix fois plus de sièges ; le Parti libéral a
un pourcentage de votes inférieur à celui de 1966, mais il obtient vingt sièges de
plus qu'il y a quatre ans.

   On pourrait continuer longtemps cette kyrielle de paradoxes. Plus
généralement, le système électoral actuel favorise indûment les partis qui :



       (1) se classent au premier rang en nombre de votes, à condition qu'une
           assez grande marge les sépare du parti qui vient au deuxième rang ;
       (2) ont un vote très concentré dans certaines régions (surtout si ces régions
           renferment des districts électoraux peu populeux) ;
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   90




       (3) ont un vote relativement peu concentré, mais qui est plus fort dans les
           régions moins urbanisées que dans les régions plus urbanisées.



    Le Parti québécois n'a joui d'aucun de ces avantages, alors que le Parti libéral
a joui du premier, le Ralliement créditiste du deuxième, et l'Union nationale du
troisième.

   La marge de plus de 20% des votes qui sépare le Parti libéral du Parti
québécois, par l'effet purement mécanique qu'il implique, a assuré une large sur-
représentation aux libéraux. En 1966, par contre, la marge victorieuse des libéraux
sur l'Union nationale n'était pas suffisamment grande pour leur donner cet
avantage.

   À l'exception de Portneuf, les victoires créditistes se situent toutes dans deux
blocs continus, l'un dans le nord-ouest du Québec, l'autre s'étendant de Québec à
Sherbrooke.

   Des 16 districts électoraux que l'Union nationale a sauvés, 14 ont une
population électorale inférieure à la moyenne provinciale.



   Les réformes nécessaires



    Le temps est venu de réformer pour de bon le système électoral du Québec -
carte électorale et mode de scrutin -, sans parler de la loi électorale elle-même.

    Une réforme radicale de la carte ne manquera pas d'être douloureuse. C'est le
prix qu'il faut payer pour plus de cent ans d'incurie ou de réformes très partielles.
Plusieurs petites circonscriptions devront disparaître, soit qu'on les accouple entre
elles, soit qu'on en donne des morceaux à des circonscriptions voisines. Car il ne
saurait être question uniquement de créer des circonscriptions nouvelles. A ce jeu,
une carte tant soit peu équitable devrait contenir quelque 150 circonscriptions, ce
qui comporterait de multiples désavantages.

    Pour réformer la carte en dehors de toute préoccupation partisane, on pourrait
suivre, à quelques variantes près, la procédure adoptée sur le plan fédéral. Une
commission indépendante des partis politiques serait chargée de découper une
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   91




carte où les écarts par rapport au district électoral moyen ne devraient pas
dépasser 25% en plus ou en moins. Par exemple, si le district moyen comporte 40
000 électeurs, la plus petite circonscription devra contenir au moins 30 000
électeurs et la circonscription la plus populeuse ne devra pas contenir plus de 50
000 électeurs. Ces écarts, remarquons-le, permettent de tenir compte de l'étendue
du territoire, de l'éloignement des grands centres, de contraintes géographiques ou
sociologiques, etc.

   La réforme du mode de scrutin risque d'être plus controversée. Avec une carte
électorale équitable et un bipartisme où les tiers partis sont négligeables, le scrutin
majoritaire à un tour a plus d'avantages que d'inconvénients. Mais il perd à peu
près toutes ses vertus en situation de multipartisme. Comme on peut prévoir que
le système des partis se rapprochera davantage du multipartisme que du
bipartisme dans le proche avenir, il faudrait trouver un mode de scrutin qui
convienne à cette situation.

    On doit éliminer pour cette raison le scrutin majoritaire à deux tours qui, dans
bien des cas, est encore plus inégalitaire que le scrutin à un tour. Rappelons, par
exemple, qu'en 1968 le Parti communiste français n'a obtenu que 7% des sièges
avec 20% des suffrages, tandis que la coalition U. N. R. /Républicains
indépendants a obtenu 70% des sièges avec 44% des suffrages - soit une
proportion exactement semblable à celle du Parti libéral par rapport au Parti
québécois !

    Une formule plus appropriée se trouve dans le programme du Parti québécois.
Elle est inspirée du mode de scrutin pratiqué en Allemagne de l'Ouest. Deux
députés sur trois continueraient d'être élus au scrutin majoritaire à un tour, mais
l'autre tiers le serait à la proportionnelle. On pourrait, par exemple, faire des dix
régions administratives du Québec autant de grandes circonscriptions qui
comprendraient un nombre de sièges « régionaux » proportionnel à la population
électorale de la région. Les partis se répartiraient ces sièges selon les pourcentages
qu'ils auraient obtenus dans l'ensemble de la région.

    D'autres modes de scrutin mixtes pourraient être utilisés, comme, par
exemple, le vote transférable. Encore une fois, l'important est d'adopter le mode
de scrutin à un système de partis qui s'éloigne, pour un temps tout au moins, du
bipartisme.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   92




   Le sens du réalignement



    Ceci dit, comment peut-on parler, à propos de cette élection, d'un
réalignement des allégeances partisanes ?

   Un parti traditionnel subsiste avec force tandis que l'autre s'effondre. Mais,
comme on va le voir, la composition sociale du Parti libéral s'est modifiée
sensiblement par rapport à ce qu'elle était dans les années 1960. Quant à l'Union
nationale, elle est menacée d'être supplantée sur la scène politique par le Parti
québécois, dont la composition sociale est aussi « marquée » que la sienne. Enfin,
le Ralliement créditiste apparaît comme un parti dont les assises régionales et
populaires sont plus susceptibles de modifier le sort de l'Union nationale et du
Parti québécois que celui de Parti libéral.



   L'effacement de l'Union nationale



     Cette polarisation nouvelle ne peut être comprise sans qu'on explique d'abord
l'effacement de l'Union nationale.

    Cet effacement est sans équivoque. Depuis 1936, l'Union nationale avait
toujours recueilli au moins 38% des suffrages exprimés. Elle n'en a plus que 20%,
soit la moitié seulement de ce minimum. Un parti se relève rarement d'une chute
aussi profonde.

    Les électeurs qui ont appuyé l'Union nationale en 1966 sont cette année
dispersés dans les quatre principaux partis. D'après un sondage du Soleil, environ
45% d'entre eux sont restés fidèles à l'Union nationale, plus de 20% ont voté pour
le Parti libéral, plus de 20% également ont voté pour le Parti québécois, et plus de
10% ont appuyé le Ralliement créditiste.

   Les électeurs qui sont demeurés fidèles à l'Union nationale sont plus âgés et
moins scolarisés que la moyenne de l'électorat. Ce sont principalement des
propriétaires et des gérants, des cultivateurs et des retraités. On a vraiment
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   93




l'impression d'une clientèle condamnée à un effacement quasi total par l'évolution
prochaine de la société.

    Sans entrer dans une analyse qui pourrait être fort complexe, disons que
l'Union nationale a reflété durant plus de trente ans une société et une conception
de la politique qui sont maintenant dépassées.

    Plus concrètement, l'Union nationale a perdu ans l'évolution récente les deux
principaux atouts qui ont fait sa force sous Duplessis : l'autonomisme et le
patronage. L'autonomisme était l'opium des classes instruites qui appuyaient le
parti, alors que le patronage fournissait aux classes moins instruites « le pain et le
beurre » qu'elles réclamaient. Ces deux catégories sociales fraternisaient dans un
parti très familier, beaucoup plus communautaire que le Parti libéral.

    Les années soixante ont porté un dur coup au patronage populaire - celui qui
était rentable électoralement. Le « gros »patronage des ingénieurs, des avocats,
des architectes et des vendeurs, s'il subsiste, n'a pas la rentabilité électorale
massive du « petit » patronage. Et la nouvelle version de l'autonomie, soit le
fédéralisme sous condition, n'a plus beaucoup d'attrait à partir du moment où la
polarisation se fait entre un parti indépendantiste et deux partis carrément
fédéralistes.



    Le nouveau Parti libéral



    Le Parti libéral, au contraire, a su conserver une bonne partie de son électorat
de 1966. Toujours d'après le sondage du Soleil, sept électeurs libéraux sur dix ont
continué d'appuyer le parti cette année, deux sont passés au Parti québécois, et
l'autre 10% s'est partagé entre le Ralliement créditiste et l'Union nationale.

   Toutefois, ces déplacements, ainsi que les nouvelles recrues venues d'ailleurs,
donnent au Parti libéral une composition sociale assez différente de celle qu'il
avait au cours des années soixante.

   Un trait n'a pas changé, et s'est même accentué : l'appui massif des électeurs
anglophones. Mais la plupart des autres traits sont moins caractérisés que dans le
passé récent.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   94




    Tant qu'il ne s'opposait qu'à l'Union nationale, le Parti libéral se caractérisait
par une plus grande jeunesse, une plus forte scolarisation et une plus forte
professionnalisation de ses électeurs.

   Aujourd'hui ces traits demeurent, mais ils sont moins accentués par rapport à
ceux de l'Union nationale et du Parti québécois. Le même phénomène s'est produit
au niveau des candidats, comme l'ont bien montré les compilations de Jacques
Rivet et de Hugues Laplante (Le Soleil, 25 et 27 avril 1970).

   Sur le plan socio-économique, le Parti libéral apparaît de plus en plus comme
un parti centriste, plus gestionnaire que radical ou conservateur. Ce qui lui assure
une position électorale forte dans le prochain avenir tout au moins.


   Le Parti québécois



    Mis à part le fait qu'il est un parti sans appui chez les anglophones, le Parti
québécois a une clientèle qui ressemble davantage à celle des libéraux qu'à celle
de l'Union nationale.

    À l'inverse de l'Union nationale, la forte majorité des électeurs du PQ sont
jeunes et très scolarisés. Les catégories d'occupation où le PQ tire sa plus grande
force sont aussi très différentes de celles de l'Union nationale : étudiants,
professions libérales, cols blancs, manoeuvres et journaliers.

    Si ce n'était de la question nationale, on verrait assez bien un réalignement des
forces politiques où le PQ se situerait à gauche, le Parti libéral au centre et l'Union
nationale à droite (avec les créditistes).

   Mais comme toujours au Québec, le « national » se superpose au « social », et
sur le plan « national », c'est plutôt l'UN qui est au centre, avec le Parti québécois
à sa gauche et le Parti libéral ainsi que le Ralliement créditiste à sa droite.

    De ce point de vue, l'avenir du Parti québécois pourra être conditionné par
celle des deux polarisations qui dominera l'autre. Si la question nationale continue
d'occuper presque toute la scène politique, le rapprochement semble inévitable
entre le PQ et une Union nationale qui n'a plus guère de place au pôle fédéraliste.
Si, au contraire, les questions sociales, économiques ou politiques pertinentes au
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   95




gouvernement interne du Québec prennent plus d'importance, le PQ se
rapprochera plutôt du Parti libéral.

    Dans les deux cas, on le voit, le PQ risque de perdre l'identité qu'il a
actuellement, mais du même coup son efficacité politique serait sans doute
accrue. Quoi qu'il en soit, on peut parier gros que le PQ de 1974 ne sera plus tout
à fait celui de 1970.



   Le Ralliement créditiste



    La composition sociale du Ralliement créditiste a des caractéristiques assez
précises, exception faite de l'âge de ses électeurs.

    En effet, contrairement à ce que l'on pourrait croire dans certains milieux, le
Ralliement créditiste n'est pas un parti de « vieux ». Comme le Parti libéral, il se
recrute assez également dans toutes les classes d'âge. Toutefois, les électeurs
créditistes sont moins scolarisés que l'ensemble de la population, et ce sont surtout
des propriétaires et des gérants, des ouvriers spécialisés et des cultivateurs. Sur ce
plan, la clientèle créditiste ressemble beaucoup à celle de l'Union nationale.

    À cause de sa relative jeunesse, elle est toutefois moins menacée par le
passage des années. Les créditistes, en plus de croire en une vérité, ont l'avantage
de s'opposer nettement au PQ sur le plan constitutionnel, et aux libéraux sur les
plans social, économique et politique. Ils s'opposent moins nettement à l'Union
nationale, avec laquelle ils pourraient toujours former une nouvelle espèce de
parti conservateur.



   Trois voies possibles au réalignement



    Le réalignement commencé par cette élection de 1970 semble donc s'organiser
autour d'un pôle assez stable, constitué par le Parti libéral. On peut prévoir qu'il
s'achèvera selon l'une ou l'autre des trois voies suivantes :
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   96




   1. Si les problèmes constitutionnels prédominent, on peut prévoir que la
      polarisation nouvelle des forces politiques se fera entre le Parti libéral et le
      Parti québécois. De fortes tendances pousseront ce qui reste de l'Union
      nationale vers le Parti québécois, le Ralliement créditiste demeurant plus
      ou moins marginal dans ce mouvement de polarisation.

   2. Si, au contraire, ce sont les questions sociales, économiques et politiques
      pertinentes au gouvernement interne du Québec qui prédominent, il pourra
      fort bien se constituer un centre, représenté par le Parti libéral, avec le
       Parti québécois à sa gauche et l'Union nationale ainsi que le Ralliement
       créditiste à sa droite.
   3. Enfin, si les problèmes de politique externe et de politique interne ont une
      importance à peu près égale, la situation actuelle pourra se prolonger
      quelque temps, quitte à ce que l'un ou l'autre des deux mouvements décrits
      plus haut s'accentue quand le « national » ou le « social » aura la priorité.



    Bien sûr, cette analyse sommaire néglige les conflits ou les découragements
qui pourront se produire à l'intérieur des différents partis. Quoi qu'il en soit, on a
l'impression que le réalignement commencé le 29 avril ne pourra pas conduire à
un rétablissement complet des oppositions sociales et nationales qui ont dominé la
politique au Québec depuis 1936.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   97




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 13
  Les conférences fédérales-provinciales
          et l'opinion publique



Retour à la table des matières

              Dans son édition du 6 février 1971, Le Soleil publiait les résultats d'un
         sondage sur les conférences fédérales-provinciales. L'article qui suit,
         intitulé alors « Jeunes, moins jeunes, beaucoup moins jeunes »,
         commentait les résultats de ce sondage où seulement 164 personnes
         avaient été rejointes à travers le Québec. Malgré une marge d'erreur
         relativement élevée (de l'ordre de 8% environ), certains résultats étaient
         suffisamment nets pour distinguer trois groupes d'âges parmi les
         répondants.

    Les conférences fédérales-provinciales ne passionnent pas l'opinion publique
et on la comprend. Moins d'un répondant sur dix a donné le nombre exact de
premiers ministres qui assistaient à la conférence de septembre 1970, et seulement
un sur quatre a pu nommer quatre premiers ministres ou plus.

    Les citoyens de moins de 35 ans, on le sait, sont maintenant beaucoup plus
instruits en moyenne que ceux qui ont un âge plus élevé. Pourtant, ils sont
relativement moins nombreux que ceux de 35-54 ans à donner la « bonne »
réponse à la question 1 (le nombre de premiers ministres) et à pouvoir donner
quatre noms ou plus en réponse à la question 2. En cela, ils s'apparentent aux
citoyens de 55 ans et plus. Mais n'est-ce pas pour des motifs bien différents ?
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   98




    Les réponses à la question 3 (le meilleur homme qui a représenté le Québec)
nous éclairent là-dessus. Près d'un citoyen sur trois de moins de 30 ans nomme
Johnson, qui n'est choisi que par un citoyen sur six ou sept de 55 ans et plus. Mais
Duplessis est aussi populaire que Johnson chez ces gens-là, tandis qu'il n'est le
préféré que d'un électeur de moins de 30 ans sur quinze.

   La question 4 (ce que représentent les conférences fédérales-provinciales)
apporte elle aussi des réponses qui varient assez nettement avec l'âge. De 18 ans à
65 ans, on dit de plus en plus que les conférences représentent des discussions
profitables. Par contre, les électeurs de 65 ans et plus sont encore moins
optimistes que les très jeunes (18-24 ans). Ils sont aussi les plus nombreux à dire
que ça représente du « temps perdu ».

    Par contre, les citoyens de 55 ans et plus choisissent davantage que les jeunes
entre Ottawa et Québec (question 5). Moins d'un sur dix répond « ni l'un ni
l'autre » à cette question, contre plus d'un citoyen sur trois parmi ceux qui ont
moins de 35 ans. Ils sont aussi un peu plus favorables à Ottawa que les jeunes, et
même que les « moins jeunes » de 35-54 ans.

   Les plus vieux citoyens se préoccupent un peu moins que les autres des
problèmes économiques (question 6). À leurs yeux, les problèmes de l'éducation,
et encore plus les problèmes sociaux ont une plus grande importance que pour les
jeunes et les moins jeunes.

    Mais c'est l'option politique qui divise le plus nettement nos groupes d'âge.
Plus de 40% des 18-29 ans sont en faveur de l'indépendance partielle (avec
association) du Québec, contre un peu plus de 15% des 30-54 ans, et 6% des 55
ans et plus. Alors que l'indépendance-association rallie la pluralité des citoyens de
18-29 ans, c'est le fédéralisme avec statut particulier qui rallie la pluralité des 30-
54 ans, et le fédéralisme sans statut particulier qui rallie la pluralité de ceux qui
ont 55 ans et plus.

    Enfin, les citoyens de 55 ans et plus se distinguent encore des autres en ce
qu'ils sont bien plus nombreux à évaluer que les conférences fédérales-
provinciales servent le Québec (question 10). Ils sont un sur trois à le penser,
contre moins d'un citoyen sur dix qui ont 54 ans ou moins.
    En face d'une institution aussi lointaine et aussi abstraite pour la plupart des
électeurs, l'âge semble donc un facteur de division assez important. Il en va de
                                      Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   99




même, semble-t-il, pour toutes les questions actuelles - et elles sont nombreuses -
qui sont débattues au niveau d'idées et de sentiments décrochés de l'expérience
quotidienne des gens, ou mal accrochés à elle, à travers l'écran des préjugés, des
exagérations ou des idées simplistes. Le Québec semble alors se diviser en trois
générations. Ceux qui ont moins de 30-35 ans et ceux qui approchent la
soixantaine ou la dépassent sont insatisfaits des situations actuelles, tout en
aspirant à des solutions politiques opposées. Les plus jeunes sont en pluralité
souverainistes, tandis qu'une pluralité des plus vieux appuie un fédéralisme sans
statut particulier. L'importance qu'ils accordent aux problèmes sociaux et à ceux
de l'éducation semble aussi indiquer que les citoyens de 55 ans et plus sont
sensibles aux transformations qui se sont produites dans le Québec, depuis 10 ans.
Quant à la génération de la « force de l'âge », elle apparaît comme intermédiaire
entre ces deux extrêmes.

    Les citoyens qui ont aujourd'hui de 18 à 30-35 ans inclineront-ils à leur tour
vers les solutions moyennes ? Ce sera, dans vingt ans, une position d'autant plus
confortable qu'avec la baisse des naissances depuis 1965, les moins de 30 ans
auront alors beaucoup moins de poids dans notre société... À moins que nous
ayons fini de nous diviser selon l'âge de nos idées, pour nous retrouver, une fois
le grand bouleversement passé, dans des regroupements plus conformes à la
continuité de nos expériences ?
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   100




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 14
                      Les électeurs discrets
                     et leurs choix politiques



Retour à la table des matières

             Le 20 octobre 1973, à quelques jours des élections provinciales du 29
         octobre, Le Devoir et Le Soleil publiaient les résultats d'un sondage fait
         entre le 8 et le 12 octobre, et dont j'avais été le responsable, avec André
         Blais et François Renaud. Le choix des électeurs « indiscrets »
         correspondait ou presque à ce que devaient être les résultats du 29
         octobre. L'article qui suit s'interroge sur les choix politiques des autres,
         soit les électeurs « discrets », qui ne veulent pas répondre ou qui ne savent
         pas quoi répondre à la question sur l'intention de vote.

    Parmi les 987 électeurs qui ont répondu au questionnaire, 463, ou 47%, ont dit
ne pas savoir pour quel parti voter ou ont refusé de donner leur intention de vote.
Nous les appelons les électeurs discrets. Ce terme convient mieux que celui
d'indécis, car on peut penser qu'un grand nombre de ceux qui ne savent pas quoi
répondre ou qui ne veulent pas répondre ne sont pas vraiment indécis. Aux
électeurs discrets nous opposons les électeurs indiscrets, qui ont accepté de dire
pour quel parti ils voteraient, si les élections se déroulaient le jour même où ils ont
été interrogés.

   Notons d'abord que les électeurs discrets sont proportionnellement plus
nombreux chez les femmes que chez les hommes. Les gens de 45 ans et plus ont
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   101




plus de discrétion que les gens de 44 ans et moins. Les gens peu scolarisés sont un
peu plus discrets que ceux qui ont une scolarité plus élevée. Enfin, les électeurs
francophones sont proportionnellement un peu plus discrets que les électeurs non
francophones.

    Il est plus intéressant de voir quels sont les choix politiques des électeurs
discrets. Ces électeurs ne donnent pas leur intention de vote, mais une bonne
proportion d'entre eux indiquent un parti pour lequel ils seraient tentés de voter, se
prononcent sur le chef qu'ils estiment le meilleur, se disent satisfaits ou insatisfaits
du gouvernement, etc. Ces choix nous fournissent des indices sur l'impact que
pourront avoir les électeurs discrets, s'il votent le 29 octobre.


    Le parti en faveur duquel penchent
les électeurs discrets



    Si l'on compare ce choix des électeurs discrets au choix des électeurs
indiscrets, on voit que deux partis pourraient être favorisés : le Parti québécois et
l'Union nationale. Le tiers ou presque des électeurs discrets penchent en faveur du
PQ alors que seulement 30% des électeurs indiscrets se prononcent pour ce parti.
De même, près de 8% des électeurs discrets penchent en faveur de l'UN alors que
4% seulement des électeurs indiscrets se prononcent pour elle. Au contraire, le
Parti libéral apparaît plus fort chez les électeurs indiscrets que chez les électeurs
discrets. Le Parti créditiste a la même force dans les deux catégories.



   Le meilleur chef selon les électeurs discrets



    À nouveau, l'Union nationale est évaluée plus favorablement par les électeurs
discrets qui se prononcent sur le chef que par les électeurs indiscrets. Environ 5%
de ceux-ci choisissent Loubier, alors qu'un peu plus de 7% des électeurs discrets
optent pour lui. Mais Bourassa séduit encore plus les électeurs discrets : plus de
63% d'entre eux le choisissent contre 57% des électeurs indiscrets. Lévesque et
Dupuis quant à eux sont moins populaires chez les électeurs discrets que chez les
électeurs indiscrets.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   102




   La satisfaction envers le gouvernement



    Les électeurs discrets qui se prononcent là-dessus sont encore plus satisfaits
du gouvernement que les électeurs indiscrets. Deux électeurs discrets sur trois qui
se prononcent se disent très satisfaits du gouvernement sortant, contre 62% des
électeurs indiscrets.



   Le rejet d'un parti


    Dans le questionnaire, on demandait aux gens s'il était un parti pour lequel ils
ne voteraient jamais. Parmi les électeurs indiscrets qui se sont prononcés là-
dessus, 48% ont nommé le Parti québécois, 32% le Parti créditiste, 11% l'Union
nationale et 9% le Parti libéral. Chez les électeurs discrets qui se prononcent, ces
pourcentages sont plutôt de 40, 34, 21 et 6%. De façon assez nette, les discrets
rejettent moins le Parti québécois et le Parti libéral que les indiscrets.



   En guise de conclusion



    Au total, les électeurs discrets sont moins portés vers le Parti créditiste que les
électeurs indiscrets. Par contre, les trois autres partis sont favorisés par les
électeurs indiscrets deux fois sur trois, et le gouvernement sortant est un peu plus
populaire chez eux que chez les indiscrets. Il est difficile, à partir de ces données,
de choisir celui des trois partis qui pourrait profiter le plus des électeurs discrets.

    Ajoutons pour finir que les créditistes sont peut-être plus sous-représentés que
les autres parmi les 987 personnes sur 1500 qui ont répondu au questionnaire et
que de toute façon - rappelons-le encore une fois - le sondage photographie plus
ou moins bien les intentions du corps électoral du 8 au 12 octobre.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   103




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 15
           Une semaine avant les élections
           provinciales du 29 octobre 1973



Retour à la table des matières

             Le sondage dont il a été question dans l'article précédent annonçait la
         victoire du Parti libéral de Robert Bourassa. Les réflexions suivantes
         furent publiées le 22 octobre 1973 dans l'un des articles hebdomadaires
         donnés au quotidien À Propos (successeur de L'Action), de septembre
         1973 à août 1974.

    Une semaine nous sépare des élections générales. Tous les observateurs
s'accordent pour dire qu'elles mettront fin à une campagne peu stimulante. La
situation ressemble à 1966, bien plus qu'à 1960, 1962 ou 1970. Et comme en
1966, la participation électorale sera sans doute peu élevée.

   On se rappellera qu'en 1966 la situation économique était relativement bonne.
Cette année aussi, la conjoncture économique se supporte bien, un peu partout.
Pour cela, les gens sont satisfaits du gouvernement sortant. Le sondage publié
samedi par Le Devoir et Le Soleil l'indique assez bien. Plus de 55% des électeurs
interrogés se disent très satisfaits ou assez satisfaits du gouvernement Bourassa.

   Tout se passe comme si une campagne électorale stimulante était quasi
impossible dans une telle situation. Il faut que les gens en aient contre le
gouvernement pour que la lutte entre les partis retienne l'attention. C'était le cas
en 1960 et en 1970. En 1962, cette condition n'était pas remplie, mais un
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   104




problème dominant, celui de la nationalisation de l'électricité, captait l'attention.
Et puis on était encore tout près de 1960. Le fantôme du gouvernement de l'Union
nationale hantait encore la campagne.

    Ces faits doivent nous conduire à des interrogations sur les perceptions qu'ont
du gouvernement les élites d'une part, et les gens d'autre part. Les gens, c'est-à-
dire les « gentils », ceux qui ne font pas partie des classes instruites.

    Pour les élites, le gouvernement - ou plus pompeusement l'État - représente un
levier, un appareil ordonnateur au moyen duquel on peut agir sur la société.
L'intellectuel entre autres finit toujours par rêver à ce qu'il ferait du
gouvernement, s'il y était. Pour les élites, l'appareil gouvernemental peut devenir
familier. Elles ont les connaissances ou les entrées nécessaires pour s'y démêler.

    Pour les gens, au contraire, le gouvernement est le plus souvent perçu comme
quelque chose d'extérieur à eux, auquel ils n'auront jamais accès. C'est une espèce
de fatalité, qui est jugée bonne quand leur situation est bonne, et mauvaise quand
leur situation est mauvaise. L'État, c'est le levier des autres, le lieu de la passion
ordonnatrice des autres.

   Il ne faut pas s'étonner alors que les gens soient peu sensibilisés, par exemple,
à l'idée des deux tronçons de gouvernement, du gouvernement fédéral et du
gouvernement provincial qui annulent leurs efforts. C'est là une idée de personne
instruite. Alors que pour les gens les deux fatalités - les deux gouvernements -
peuvent être bonnes ou mauvaises en même temps.

    Au Québec, en cette fin d'octobre, il semble bien que la plupart des gens
jugent bonne la fatalité qui se présente sous le visage peu inquiétant de Robert
Bourassa. Rien de mieux qu'un gouvernement dirigé par un petit garçon en
culottes courtes, ou par un obscur employé de bureau. Ce qui fait la faiblesse de
Bourassa aux yeux de ceux qui aspirent au gouvernement fait sa force aux yeux
de ceux qui n'y accéderont jamais.

    On peut le déplorer, estimer que les gens se trompent. Mais il n'existe qu'une
solution, peut-être impossible : que le gouvernement ne soit plus une fatalité pour
les gens.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   105




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 16
               Les partis et les autres forces
                   d'opposition (1974)



Retour à la table des matières

            Le sixième congrès des Affaires québécoises qui eut lieu à l'Université
         Laval, à la fin de mars 1974, avait pour thème « Pour une opposition
         moins tranquille ». Après l'écrasante victoire du Parti libéral de Robert
         Bourassa, quelques mois auparavant, ce thème ne manquait pas d'à
         propos. Le texte qui suit fut présenté à ce congrès, le 22 mars 1974.

    Les participants à cette séance comptent sans doute entendre et interroger les
praticiens de la politique, davantage que le professeur de science politique qu'on
leur a associé. Mon rôle se limitera à suggérer des cadres à la discussion ainsi que
quelques questions qui en découlent, plus stratégiques qu'idéologiques. Je vais
essayer de poser quelques problèmes très concrets que doivent affronter les partis
d'opposition dans leurs rapports avec les autres forces d'opposition. De la
discussion de ces problèmes concrets pourront sortir des solutions concrètes.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   106




   Les forces d'opposition : quatre types plus un



    D'abord il y a forces d'opposition et forces d'opposition. On peut les classifier
de différentes façons. Par exemple, d'après leur idéologie. Mais deux critères me
semblent plus significatifs : leur puissance publique, c'est-à-dire leur force de
pression auprès de l'appareil gouvernemental, et ce que j'appellerais leur
consensus politique, c'est-à-dire le caractère plus ou moins unanime des choix
politiques de ceux qui composent la force d'opposition.
    Si on se limite au grand et au petit pour chacun de ces critères, on définit
quatre types de forces d'opposition : celle dont la puissance publique est grande et
le consensus politique grand également : par exemple les syndicats ouvriers en
Grande-Bretagne ; celles dont la puissance publique est grande, mais le consensus
politique relativement petit : par exemple nos syndicats ouvriers au Canada ou au
Québec ; celles dont la puissance est petite, mais dont le consensus politique est
grand : par exemple le Mouvement pour un Québec français ou encore la Société
nationale des Québécois ; enfin ceux dont la puissance publique est petite et dont
le consensus politique est petit également : par exemple des associations de
locataires ou de marchands détaillants.

    Notons tout de suite que chacun de ces types de force d'opposition peut poser
des problèmes aux partis d'opposition, ce qui annonce déjà que les rapports ne
sont pas faciles entre les deux. Les forces dont la pression est grande et le
consensus politique grand également ne se rencontrent pas ici (au Canada et au
Québec), ou du moins pas encore. Là où elles existent, elles ont l'inconvénient
pour les partis d'opposition de leur ressembler un peu trop. Les partis aussi sont en
effet des forces dont la pression est grande sur l'appareil gouvernemental et qui
ont généralement un fort degré de consensus politique. Cette similitude ne
manque pas d'entraîner des difficultés. Les tensions et conflits entre le Parti
travailliste et les ouvriers en Grande-Bretagne sont bien connus. Si nos syndicats
en venaient à faire une quasi-unanimité politique dans leurs rangs, ils pourraient
être tentés de former leur propre parti politique, autre que le NPD ou le PQ. Ou
encore si une association de contribuables renaissait avec force, il se pourrait
qu'elle cherche à former son propre parti, hors des rangs créditistes.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   107




    Les forces d'opposition dont la pression sur l'appareil gouvernemental est
grande, mais dont le consensus politique est petit posent des problèmes non moins
redoutables aux partis d'opposition. On n'a qu'à penser aux relations difficiles
entre le PQ et les centrales syndicales, CSN, FTQ et CEQ depuis le front commun
de 1972. Nous reviendrons plus loin sur ces problèmes stratégiques complexes,
une fois que nous aurons vu un peu plus clair dans ce que font les partis
politiques.

   Pour ceux-ci, les forces d'opposition dont la force de pression est petite et le
consensus politique grand semblent le cas idéal, quand il y a affinité partisane.
Toutefois l'absence d'influence sur l'appareil gouvernemental signifie parfois des
positions idéologiques un peu gratuites, ou encore trop avancées pour un parti qui
se veut « responsable » ou « respectable », comme on voudra.

    Enfin, les forces politiques peu influentes auprès du gouvernement et divisées
dans les choix politiques de leurs membres présentent peu d'attraits pour les partis
d'opposition qui souvent les négligent.

    Je n'ai parlé jusqu'ici que des forces d'opposition organisées. Pourtant
l'opposition collective au gouvernement peut prendre d'autres formes, non-
organisées ou non-institutionnelles. La « marginalité » est une de ces formes.
L'opposition peut aussi se manifester plus massivement dans des
« communautés », ou mieux des « réseaux », qui se refusent à la puissance
publique. Ces formes latentes d'opposition sont celles sur lesquelles se fondent les
créditistes, bien plus me semble-t-il que sur des forces organisées. J'entends des
réseaux de parents, d'amis, de voisins, de compagnons de travail qui, comme tels
peuvent rarement se donner une force de pression, sauf quand elle est médiatisée
par des groupes ou des partis organisés. Par rapport aux forces organisées, ces
forces ont aussi des consensus politiques très mobiles : parfois elles trouveront à
s'opposer au gouvernement en inclinant massivement vers un parti : par exemple
le Crédit social en 1962 et 1963. Parfois elles seront divisées à l'intérieur d'elles-
mêmes ou indifférentes. Cette fluidité complique évidemment la vie des partis
d'opposition qui comptent sur ces réseaux.

   Au terme de ce rapide examen, on pressent de nombreuses difficultés dans les
rapports des partis avec les autres forces d'opposition, qu'elles soient organisées
ou non. L'examen de ces milieux apparemment simples mais réellement
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   108




complexes que sont les partis permettra de préciser ces difficultés, mais aussi les
alliances qui sont possibles, selon les choix faits par les partis.



   Trois arènes pour les partis



    Les hommes de partis ne contesteront pas qu'ils ont à se battre dans trois
arènes : à l'intérieur même de leur parti ; au Parlement et plus généralement à
l'intérieur de l'appareil gouvernemental ; enfin dans la population, à l'occasion des
élections mais aussi à bien d'autres occasions. On peut donc parler, à propos des
partis, d'arène partisane (ou intérieure au parti), d'arène gouvernementale, et
d'arène sociale.

    Pour qu'un parti constitue une force politique, il lui faut viser et atteindre dans
chacune de ces arènes un objectif spécifique : la cohésion du parti dans l'arène
intérieure, l'efficacité reconnue dans l'arène gouvernementale, des appuis
suffisants dans l'arène sociale.

   Chacun de ces objectifs nécessiterait de longues explications. Limitons-nous à
celles qui sont les plus significatives par rapport aux relations des partis avec les
forces d'opposition.



   1. L'arène sociale



   Commençons par l'arène sociale, la plus vaste de toutes. L'objectif des partis
dans cette arène a volontairement été formulé de façon vague pour laisser
ouvertes toutes les voies qui s'offrent aux partis d'opposition pour arriver au
gouvernement. On peut en distinguer trois au moins, qui supposent des rapports
différents avec les forces d'opposition. Premièrement, si le parti rejette les voies
électorales et compte sur une minorité éclairée ou armée pour s'emparer un jour
du gouvernement, il ira chercher ses appuis chez des forces généralement peu
nombreuses mais intenses qui exercent peu d'influence dans le système en place et
dont le consensus politique est grand. Le FLQ, exception faite d'octobre 1970 où
il fut une puissance publique, constituait une force de ce genre.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   109




    Deuxièmement, le parti d'opposition peut viser une victoire électorale, mais à
longue ou à moyenne échéance. Si des forces d'opposition existent dont le
consensus politique se porte vers lui, le parti s'y alliera, mais il s'intéressera peut-
être davantage aux forces - organisées ou non - où ce consensus est faible, afin de
mettre à l'oeuvre des leaders d'opinion qui en viennent à former des consensus
politiques favorables. On peut interpréter ainsi la diffusion des idées créditistes
faites par des leaders dans les réseaux sociaux, ou encore les efforts faits par le
PQ auprès des syndicats mais aussi auprès d'associations coopératives, de groupes
d'agriculteurs, etc., dans ses premières années d'existence. Certains lui reprochent
maintenant d'agir un peu trop en vue de la courte échéance, disant qu'il néglige
ces groupes pour des « masses » plus ou moins décrochées de ces forces
organisées.

    Troisièmement, les partis d'opposition qui travaillent à courte échéance en vue
de la victoire électorale n'ont pas un grand avantage, généralement, à s'allier les
forces organisées de l'opposition qui ne leur sont pas acquises, surtout celles dont
la puissance publique est grande (les deuxièmes de notre typologie). Dans la
mesure où le parti d'opposition se présente comme une solution de rechange au
parti gouvernemental et que beaucoup d'électeurs insatisfaits du gouvernement
sont encore plus opposés à ces forces qu'au gouvernement, il peut être mauvais
pour le parti d'opposition de recevoir un soutien manifeste des forces en question.
Par contre, l'appui des forces d'opposition, organisées où non, dont la puissance
publique est petite, apparaît plus souhaitable pour les partis d'opposition à
tendance électoraliste. Concrètement, si le Parti conservateur et les partis
créditistes, mais aussi le NPD et le PQ se voyaient offrir le dilemme suivant : 100
000 voix de locataires ou 100 000 voix de syndiqués, suffisantes dans l'un ou
l'autre cas pour dépasser les libéraux, on peut parier qu'ils choisiraient tous les
voix de locataires.



   2. L'arène gouvernementale



    Ces phénomènes renvoient à l'objectif des partis dans l'arène
gouvernementale. J'ai dit qu'il consistait dans l'efficacité reconnue. Pour les partis
d'opposition, cela peut se faire ou bien en contribuant à faire passer les mesures
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   110




jugées bonnes du parti ministériel, ou bien en infléchissant les mesures
gouvernementales dans le sens voulu, ou bien en leur faisant échec. La première
option, qu'elle soit commandée par la nécessité de maintenir un gouvernement
minoritaire ou qu'elle soit circonstancielle, n'est pas favorable à des alliances avec
les forces d'opposition, en plus d'être généralement contraire aux intérêts
étroitement électoraux du parti. La deuxième option se prête facilement à des
coalitions avec des forces organisées d'opposition mais elle est tout aussi risquée
quant à ses effets dans l'arène sociale : les bénéficiaires attribueront la mesure au
gouvernement bien plus qu'à l'opposition qui l'a infléchie. C'est pourquoi les partis
d'opposition adoptent le plus souvent, quand ils le peuvent, la troisième option, où
ils cherchent à faire échec au parti ministériel. Mais ils préfèrent alors être
soutenus par des forces d'opposition qui ne sont pas des puissances publiques
importantes, plutôt que par des puissances publiques relativement fortes.

    Ce choix va de soi pour les créditistes qui de toute façon ne peuvent compter
sur l'appui de puissances publiques importantes. Plus profondément, les créditistes
voulant limiter l'intervention du gouvernement dans la société, il n'est pas
étonnant qu'ils ne s'entendent pas très bien avec des forces d'opposition qui ont un
plan très développé de gouvernement.

    De façon générale, les partis d'opposition ont plus beau jeu lorsqu'ils
défendent des consommateurs, des locataires, des assistés sociaux, les gens d'une
région, que lorsqu'ils ont à appuyer des syndicats, au cours d'une grève dans le
secteur public ou para-public. Dans le premier cas, il est facile pour le ou les
partis d'opposition de garder le leadership auprès des autres forces d'opposition.
C'est souvent plus difficile dans le deuxième cas. Qu'une grève se prolonge et que
les syndicats prétendent que la légitimité est dans le peuple plutôt qu'au
parlement, et l'on verra tous les partis faire front commun contre eux. D'abord, les
parlementaires n'aiment pas qu'on nie leur autorité suprême. Ensuite, les partis
d'opposition qui aspirent au gouvernement, en suivant la voie électorale, ne
peuvent admettre que les forces d'opposition mènent les partis, et non l'inverse.
Les partis d'opposition préfèrent alors appuyer le gouvernement, qui garantit que
cet ordre de préséance sera respecté, plutôt que des forces d'opposition, pourtant
proches parentes, qui risquent de renverser cet ordre de préséance.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   111




   Toutefois, quand les forces d'opposition acceptent le leadership des partis, les
deux peuvent cheminer plus longuement ensemble dans leur lutte commune
contre le parti dominant.



   3. L'arène partisane



   Les difficultés que nous avons mentionnées jusqu'ici ont toutes les chances
d'apparaître dans les affrontements qui se déroulent à l'intérieur de l'arène
partisane. Les militants des partis d'opposition sont généralement plus liés aux
forces d'opposition que les simples adhérents ou les électeurs. Il est inévitable
qu'ils débattent les problèmes des rapports du parti avec ces forces, si problème il
y a. Ainsi, à l'intérieur du Parti québécois les affrontements entre
participationnistes et électoralistes correspondent assez bien à la division entre les
militants qui sont actifs dans des groupes plus ou moins politisés, ou qui sont près
d'eux, et ceux qui considèrent plutôt la société comme étant faite d'individus dont
les choix électoraux dépendent peu de leur appartenance à des groupes.

    À bien y regarder, les scissions des créditistes dans leur arène partisane
semblent elles aussi reliées à des options différentes prises envers les forces
d'opposition, mais qui se trouvent dans des réseaux davantage que dans des
organisations. Pour ne parler que de la scission la plus récente, Dupuis se
définissait par rapport aux entreprises et aux réseaux d'auditeurs ou de
téléspectateurs insatisfaits du gouvernement, alors que ses adversaires se
définissaient plutôt par rapport aux réseaux plus enracinés dans le terrain, où le
Crédit social a trouvé ses plus fidèles adeptes.

   Dans un programme comme dans l'autre, c'est à l'occasion de l'élaboration du
programme ou d'un congrès à la chefferie, mais aussi dans des réunions de
stratégie, que ces différences ont le plus de chances de se manifester.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   112




   Conclusion



    Bien que j'aie cherché à demeurer concret et à ne pas sombrer dans une
position idéologique restrictive, un parti-pris court sous mes propos, et vous l'avez
sans doute identifié. Je le résumerais ainsi, en guise de conclusion : les rapports
entre les partis d'opposition et les autres forces collectives d'opposition,
organisées ou non, sont difficiles. Cette difficulté tient essentiellement selon moi
à des rationalités différentes qui emportent les uns et les autres. Les partis
d'opposition, même quand ils médisent du gouvernement ou le calomnient,
espèrent y accéder un jour. Les autres forces d'opposition savent bien qu'elles n'y
accéderont jamais tout à fait, à moins de se transformer en parti. Certaines ont en
poche un plan de gouvernement, d'autres, plus marginales ou plus fondamentales,
refusent de se laisser institutionnaliser. En un mot, les partis d'opposition croient à
la suprématie du gouvernement auquel ils aspirent ; les autres forces croient à la
suprématie de la société où elles resteront prises. Il n'est pas étonnant que les uns
veuillent annexer les autres, et que, plus généralement, les calculs des uns et des
autres ne se rencontrent pas toujours.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   113




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 17
 À trois semaines des élections fédérales
            du 8 juillet 1974




Retour à la table des matières

             Les élections fédérales du 30 octobre 1972 résultèrent en un
         gouvernement minoritaire du Parti libéral, appuyé par le Nouveau parti
         démocratique. Au printemps de 1974, de nouvelles élections fédérales
         étaient annoncées pour le 8 juillet. Le billet qui suit fut écrit dans le
         journal À Propos, le 17 juin 1974, alors que la campagne électorale
         aurait dû atteindre un de ses points culminants.

   Il y aura des élections fédérales le 8 juillet, paraît-il. Je me trouvais l'autre jour
dans un groupe qui, cherchant à se réunir au début de juillet, se trouva devant une
proposition voulant que cette réunion soit fixée au 8 juillet. Ce n'est qu'après
quelques secondes de flottement qu'un des membres fit remarquer : « Nous ne
pouvons pas nous réunir, il y a des élections ce jour-là. »

   Pourtant, nous étions tous de bons citoyens. Que les élections fédérales ne
nous soient pas venues à l'esprit plus rapidement indique à quel point elles laissent
les gens indifférents. On avait ce sentiment au début de la campagne électorale, et
on l'a toujours à trois semaines de la fin.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   114




    Les résultats d'un sondage parus dans un quotidien, samedi, confirment que le
Parti libéral a sur les autres, au Québec, une avance considérable. Néo-
démocrates, créditistes et conservateurs sont loin derrière, avec une force à peu
près égale.

     Les libéraux sont forts de la faiblesse de leurs adversaires. Un signe évident de
cette faiblesse est que les trois autres partis n'ont pas réussi, à quelques exceptions
près, à aller chercher des « gros » candidats. Que l'on compare, par exemple, la
liste des candidats conservateurs de cette année à celle de 1968, qui était
remarquable, et l'on constatera un recul évident qui ne laisse présager rien de bon
pour le 8 juillet.
   Robert Stanfield devra compter sur d'autres provinces pour obtenir les
quelques sièges supplémentaires dont il a besoin pour former le prochain
gouvernement.

    On peut trouver un tas de raisons qui expliquent la faiblesse actuelle des partis
d'opposition, au Québec. Certains accusent les chefs, d'autres les programmes,
d'autres encore les candidats. Une raison moins apparente, mais plus
fondamentale, me semble résider dans l'absence d'un poteau provincial,
suffisamment solide, où accrocher l'amarre.

    Le Parti conservateur ne peut plus compter sur l'Union nationale qui,
traditionnellement, lui fournissait une main-d'oeuvre ainsi que d'autres ressources
utiles.

    Le parti du Crédit social souffre de la division actuelle des créditistes
provinciaux, dont une petite armée suit Roy et Samson, et une armée encore plus
petite, Dupuis.

   Le Nouveau parti démocratique avait espéré obtenir un appui un peu plus
officiel du Parti québécois. On sait que cet appui n'est pas venu. De toute façon,
les deux partis différent trop, dans ce qu'ils entendent par nationalisme, pour être
le poteau l'un de l'autre.

    Autrement dit, dans le paysage des partis fédéraux, les électeurs du Québec ne
reconnaissent qu'un élément solide, également présent en force au plan
provincial : le Parti libéral. Les partis d'opposition n'apparaissent que comme de
                                      Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   115




petites chaloupes qui « prennent mal la vague » et dont les amarres flottent sur
l'eau, sans poteau provincial où s'accrocher.

   Il n'est pas étonnant que peu de gens aient envie de s'y embarquer.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   116




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 18
                       La fête n'a pas eu lieu



Retour à la table des matières

             À la veille des élections fédérales du 8 juillet 1974, on avait le
         sentiment que la campagne électorale n'avait passionné que bien peu
         d'électeurs. D'ailleurs le taux de participation, au Québec, fut très bas
         (67% des électeurs inscrits). Cet article, comme le précédent, fut écrit
         pour le journal À Propos. Il parut le 7 juillet. la veille des élections
         fédérales du 8 juillet.

     Normalement, les élections générales sont les fêtes du calendrier politique. On
ne comprend rien aux passions qu'elles déchaînent, à l'excitation qu'elles
engendrent, aux bons souvenirs qu'en gardent les vieux organisateurs politiques,
si l'on ne voit pas les périodes électorales comme des temps forts qui viennent
briser la monotonie de la politique, exception faite de quelques grands débats.

    Comme les fêtes, les élections coûtent cher. C'est l'occasion de réévaluer les
prestiges, de montrer les tours de force qu'on sait faire, de promettre plus qu'on ne
saura tenir.

   Le lecteur pense peut-être que cette description des élections convient
davantage à celles d'autrefois qu'à celles d'aujourd'hui. En est-il bien sûr ?

   La vue que je propose répugne aux gens sérieux qui voudraient que les
campagnes électorales soient l'occasion d'éduquer les électeurs, ou de débattre
quelques grands thèmes touchant l'avenir du pays ou du monde. Ils croient au
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   117




fond des questions, alors que la plupart des gens s'arrêtent plutôt à la forme, ou
mieux au style des politiciens. « Le style, c'est l'homme », a-t-on dit. Cette
définition n'est pas si bête, surtout en politique.

    D'autres civilisations que la nôtre ont d'ailleurs ainsi bâti leur vision de
l'homme. Un de mes anciens professeurs, grand spécialiste de l'Extrême-Orient,
racontait que lorsque les Français négociaient avec les Vietnamiens, ceux-ci
prêtaient moins d'attention au contenu des paroles, qu'au ton de la voix, qu'aux
gestes qui la soutenaient...

    Un peu comme cet électeur d'ici qui avait conclu à la défaite de Johnson, lors
du débat télévisé contre Lesage (en 1962), parce que, disait-il, le chef de l'Union
nationale mettait et enlevait ses lunettes au mauvais moment.

    Cette année, la fête n'a pas eu lieu parce que les élections fédérales sont
venues trop tôt après la fête plus ou moins bien réussie d'octobre 1972. Aussi
parce que la domination du Parti libéral est trop écrasante au Québec, pour que les
élections représentent une course suffisamment intéressante. On savait avant le
départ que les libéraux allaient gagner par plusieurs longueurs.

   Autrefois, dans les paroisses, lorsqu'il fallait élire les marguilliers, on pouvait
toujours opposer deux beaux-frères pour rendre la lutte plus corsée. Rien de tel en
politique fédérale. La lutte fratricide entre les deux frères Robichaud dans
Québec-Est, ne trompe personne. Les conservateurs et les créditistes en sont
réduits à toutes sortes d'expédients, pour succomber honorablement devant la
« grosse machine rouge ». Ce qui fait enrager Réal Caouette, qui espère toujours
en un miracle créditiste.

   La fête n'a pas eu lieu. Le grand débat non plus. Les élections fédérales auront
à peine troublé le début des vacances. Dans les paroisses, la plupart des
organisateurs travaillent depuis une semaine à peine, entretenant malgré tout le
mythe que les élections se gagnent au cours de la dernière nuit. Car il est difficile
de ne plus croire à la fête.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   118




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 19
                                  À surveiller :
                                 Rodrigue Biron



Retour à la table des matières

             Quand Rodrigue Biron fut élu à la tête de l'Union nationale en avril
         1976, il était un inconnu ou presque. Son parti n'avait qu'un député,
         Maurice Bellemarre, élu lors d'une élection partielle à l'été de 1974. La
         plupart des observateurs étaient très sceptiques à propos du nouveau chef,
         quand ils ne se moquaient pas de son inexpérience et de sa naïveté. Cet
         article, écrit quelques jours après le congrès au leadership de l'Union
         nationale, est paru dans Le Soleil, le 25 avril 19 76. Sept mois plus tard,
         l'Union nationale de Rodrigue Biron recueillait 18% du vote exprimé et
         faisait élire 11 députés.

    Ceux qui ont suivi de loin la course à la chefferie de l'Union nationale ont été
surpris de la victoire sans équivoque de Rodrigue Biron. Et même ceux qui l'ont
suivi de près n'arrivent pas à rassembler toutes les explications d'une aussi
étonnante victoire.

    Au lieu d'additionner les facteurs d'explication, voyons les candidats en
situation dans un Québec où de plus en plus de gens ont le sentiment que le
gouvernement Bourassa a « perdu le mandat ». Shaw et Leboeuf ne semblaient
pas capables de le « ramasser ». Nepveu avait servi trop longtemps un
gouvernement qu'il décriait (et qui s'émeut encore des cent jours de Paul Sauvé ?).
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   119




Tétreault avait été battu à Laval par les « rouges » qu'il voulait vaincre. Biron, lui,
manque d'expérience en politique, mais ailleurs il a toujours gagné : à la mairie de
Sainte-Croix, en affaires, chez les Chevaliers de Colomb dont il pris la tête dix ou
vingt ans avant l'âge canonique.

    Les délégués de l'UN ont voulu choisir un vainqueur. Car la politique, c'est de
vaincre. Plutôt malhabile quand il a lu au congrès deux discours pourtant bien
construits, Biron s'est révélé un tout autre homme, dimanche soir, à l'émission
« La Onzième Heure ».

     Il énonce avec assurance et phrases brèves des formules dont on sait qu'elles
sont appuyées par des opinions publiques majoritaires au Québec. Les débats
constitutionnels n'apportent rien. Tout le monde au Québec doit parler français,
mais pour réussir il faut aussi parler l'anglais. Il faut aider la petite et la moyenne
entreprise. Il faut mettre au travail les chômeurs qui ne sont pas invalides. Les
étudiants et les malades ont des droits acquis que les grèves dans le secteur public
ne doivent pas leur enlever ; c'est pourquoi il faut remplacer le droit de grève par
l'arbitrage obligatoire, en prenant soin d'instaurer des négociations permanentes.
D'ailleurs, c'est ce que veulent les syndiqués, mais non les chefs syndicaux qui
n'ont qu'à former un parti s'ils veulent faire de la politique.

     Le ton est direct, autoritaire, et dans l'esprit de Biron tout doute semble banni.
Il se voit longtemps à la tête de l'Union nationale et invite fermement Choquette à
le rejoindre, avant qu'il ne soit trop tard.

    Biron plaira à beaucoup de gens en se disant un homme d'affaires plutôt qu'un
politicien (« Bourassa, il a appris l'économique dans les livres, moi je l'ai apprise
dans l'action... »). Il apprendra à ses dépens que le Québec ne se gouverne pas
comme une affaire, si grosse soit-elle. Mais pour l'instant, il réussira à faire croire
le contraire à beaucoup de monde.

    Le nouveau chef de l'Union nationale a pour lui d'être neuf dans un Québec où
les autres chefs politiques ne stimulent guère (voir le dernier sondage Gallup, paru
dans La Presse du 22 mai), d'être sans détour, alors que Bourassa, Lévesque,
Samson et Choquette ont pris plus d'un détour.

    Si de 15 à 20% des gens ont vu, un temps, dans Jérôme Choquette le meilleur
des cinq chefs, combien choisiront par défaut ou autrement Rodrigue Biron ?
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   120




    C'est à surveiller. Que la popularité de Biron monte assez haut, et la troisième
force se fera autour de lui, malgré les généraux et les colonels. Et n'oubliez pas
que cette troisième force aurait un vote « payant ». En 1973, créditistes et
unionistes, s'ils avaient mis ensemble leur 15% du vote, auraient gagné 7 sièges,
un de plus que les 6 du Parti québécois avec 30% du vote.

   Que ceux qui écrivent et parlent haut au Québec ne sous-estiment pas Biron.
D'autres vont le prendre au sérieux, et pas seulement les Chevaliers de Colomb.
On le verra bien dans les résultats des Prochains sondages, qu'ils soient faits par
Gallup, CROP ou IQOP.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   121




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 20
                     Les électeurs, les partis
                      et l'État depuis 1960



Retour à la table des matières

             Cet article fut écrit à la demande du directeur du Devoir et parut dans
         ce journal le 5 novembre 1976, dix jours avant les élections provinciales
         du 15 novembre. Il retrace une certaine évolution de la politique au
         Québec depuis 1960 en attirant l'attention sur les positions des partis, sur
         les résultats électoraux, et plus généralement sur le rôle de l'État.

    Les études électorales négligent trop souvent de montrer l'État derrière les
partis. On sait que les électeurs sont peu sensibles aux programmes électoraux. Ils
le sont davantage aux chefs et aux candidats, quand ils ont l'occasion de les
connaître. Mais plus généralement les électeurs jugent une certaine image de
l'État, de l'intervention du gouvernement dans la société, qu'ils perçoivent à
travers les actions, les programmes et les hommes des partis.

    En simplifiant beaucoup, on peut distinguer trois formes principales
d'intervention du gouvernement dans la société. Celle de l'État gendarme, ou
mieux de l'État ordonnateur, qui vise à mettre les choses et les hommes en ordre.
Celle de l'État bienfaiteur qui distribue son patronage ou redistribue les ressources
par des mesures sociales. Et celle de l'État organisateur qui met en place ses
organisations et ses structures dans le secteur public ou para-public. Évidemment,
ces trois formes se recoupent car on ne peut pas organiser sans ordonner,
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)    122




redistribuer des ressources sans organiser, etc. Cependant ces distinctions
demeurent suffisamment précises pour être employées avec fruit.

    Les électeurs, selon les situations où ils se trouvent, préfèrent l'une ou l'autre
des formes d'intervention. Ils sont portés vers le parti qui incarne le mieux, à leurs
yeux, l'intervention désirée. Ici également, il faut dépasser les vues trop étroites
des études électorales qui font comme si l'âge, la scolarité, l'occupation, etc.,
déterminaient le choix des électeurs. Au lieu de ces découpages trop commodes,
tâchons de voir des femmes et des hommes complets, en situation, qui jugent les
partis selon les types d'État que ces partis ont réalisé ou proposent de réaliser.


   La fin du régime Duplessis



    On oublie souvent de rappeler que la défaite de l'Union nationale en 1960 fut
causée par un déplacement brut des votes relativement limité. L'Union nationale,
qui avait obtenu l'appui de 52% des votants en 1956, tomba à 47% en 1960, tandis
que le Parti libéral passait de 45 à 52%. Peu de données précises, au niveau des
individus, existent sur cette élection. Un seul sondage, fait dans des conditions
difficiles, nous éclaire quelque peu.

    L'analyse montre que la défaite de l'Union nationale n'est pas due au
déplacement significatif de catégories particulières d'électeurs, sauf peut-être les
cultivateurs dont le glissement vers le Parti libéral donne à celui-ci des victoires
importantes dans des circonscriptions où les ruraux agricoles sont relativement
nombreux. Les électeurs qui choisissent le Parti libéral apparaissent aussi plus
jeunes et plus scolarisés que ceux de l'Union nationale, et ils sont
proportionnellement plus nombreux parmi les administrateurs, professionnels et
techniciens que parmi toute autre catégorie d'occupations.

    L'image donnée depuis 1944 par l'Union nationale est celle d'un État
ordonnateur qui sauvegarde les appareils dominés par les élites traditionnelles.
C'est aussi celle d'un État bienfaiteur qui, par le petit patronage et des mesures
sociales spécifiques, satisfait la plupart des électeurs qui travaillent dans les
entreprises et les administrations ou qui sont eux-mêmes de petits entrepreneurs
(cultivateurs, petits commerçants, artisans).
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   123




    La récession économique est, au moment des élections de 1960, spécialement
sévère pour les cultivateurs. Elle s'est conjuguée avec une certaine
déconsidération du patronage suite au scandale du gaz naturel, avec la
scolarisation toujours grandissante de la population et avec la disparition des
figures prestigieuses de Duplessis et de Sauvé pour déclencher un glissement
suffisant à donner au Parti libéral la victoire dans une majorité absolue de
circonscriptions (51, contre 43 à l'Union nationale).



   La polarisation de 1962


     Dans son programme électoral de 1960 ainsi qu'au cours de ses deux
premières années de gouvernement, le Parti libéral a donné l'image d'un État
bienfaiteur, avec des mesures offertes à tous les électeurs indistinctement
(l'assurance-hospitalisation, les premières mesures dans le domaine de
l'éducation). Mais il s'est surtout présenté comme État organisateur, par contraste
avec l'Union nationale toujours opposée à cette formule de gouvernement. Les
élections générales de 1962, faites sous le thème de la nationalisation de
l'électricité, allaient dramatiser cette caractéristique du Parti libéral, et son
opposition à l'Union nationale.

    Par son action organisatrice qui faisait place aux nouvelles élites et menaçait
les anciennes, le Parti libéral accentuait son identification aux classes jeunes et
très scolarisées de la population. De façon plus générale, les classes favorisées qui
profitaient en fin de compte du remplacement du petit patronage par des mesures
plus universelles, et qui étaient moins touchées par la dépression persistante,
inclinaient davantage vers le Parti libéral que vers l'Union nationale. Celle-ci
continuait de recevoir l'appui de la majorité des ouvriers spécialisés et non
spécialisés et elle se partageait à peu près également avec le Parti libéral les petits
entrepreneurs et les artisans. De nombreux cultivateurs retournaient à l'Union
nationale.

   Le Parti libéral obtenait 57% du vote exprimé et 63 sièges, contre 42% du
vote à l'Union nationale et 31 sièges. Un sondage fait à ce moment montrait que
58% des électeurs étaient satisfaits du gouvernement libéral. Trois électeurs sur
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   124




quatre se disaient satisfaits parmi ceux qui avaient treize ans et plus de scolarité,
ainsi que parmi les professionnels et les techniciens spécialisés.



   La surprise de 1966



   Après les élections de 1962, nous étions plusieurs à croire que le Parti libéral
gouvernerait le Québec pendant quinze ou vingt ans. Nous avions vu juste, à
l'exception de l'accident historique de 1966-1970.

    Aux élections générales de 1966, le Parti libéral descendait à47% du vote
exprimé et l'Union nationale à 40%, le RIN et le Ralliement national cueillant
11% des votes. Mais l'Union nationale obtenait 56 sièges contre 50 au Parti
libéral.

    Une carte électorale où les écarts auraient été réduits à 25% par rapport à la
moyenne des électeurs par circonscription aurait sans doute donné une victoire
serrée au Parti libéral. Quoi qu'il en soit, il demeure étonnant que les libéraux
aient perdu 10% des votants de 1962 à 1966, d'autant plus que la situation
économique s'était améliorée durant ces quatre années.

    On peut expliquer cette baisse par une double insatisfaction envers l'Ètat
organisateur. D'une part, certains électeurs ont vu dans la plus grande autonomie
donnée à cet État une évolution irrésistible vers l'indépendance. Ils ont voté pour
le RIN. D'autre part, à l'extrême opposé des premiers, des électeurs bousculés par
la réforme de l'éducation, due au même État organisateur, se sont tournés vers des
partis plus rassurants, le Ralliement national ou l'Union nationale. Ainsi cette
dernière a pu conjurer un temps, celui de Daniel Johnson, son vieillissement
irrémédiable.

    Nous ne disposons malheureusement que d'un mauvais sondage sur les
élections de 1966. Il tend à démontrer que les caractéristiques des électeurs
favorables au Parti libéral et à l'Union nationale ne se modifient guère par rapport
à 1962 et que le RIN est tout particulièrement fort chez les étudiants.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   125




   1970 : une élection de réalignement



    À nouveau, en 1970, un parti dont le pourcentage de vote diminuait, n'en
réussissait pas moins à s'emparer du gouvernement. Le Parti libéral passait en
effet de 47 à 45% du vote exprimé, mais il gagnait 72 sièges contre 17 à l'Union
nationale (20% des votants), 12 au Ralliement créditiste (11% des votants) et 7 au
Parti québécois (23% des votants).

    L'Union nationale n'a jamais rien eu de l'État organisateur. Elle avait vaincu le
Parti libéral en 1966 en s'élevant contre cette forme d'intervention du
gouvernement dans la société. Portée par surprise au gouvernement, elle ne réussit
pas à prendre ses distances par rapport à cette forme d'État, ni à revenir à l'État
bienfaiteur ou ordonnateur qu'elle avait incarné si longtemps. Les nombreux
sondages faits en 1970 montrent l'Union nationale surtout réduite à ses vieux
électeurs : environ trois électeurs sur dix l'appuient parmi les gens qui ont 55 ans
et plus, mais, chez les électeurs de moins de 25 ans, elle n'est le choix que d'un
électeur sur dix.

    Avec Robert Bourassa, le Parti libéral revenait à la formule de l'État
bienfaiteur, estimant que celle de l'État organisateur avait entraîné la défaite de
1966. La promesse des 100 000 nouveaux emplois illustrait cette option, comme
celle de la nationalisation de l'électricité avait illustré l'option de 1962. Cette
formule de l'État bienfaiteur plaisait davantage aux non-francophones que l'autre,
maintenant incarnée par le Parti québécois orienté vers l'indépendance du Québec.
Elle avait aussi de quoi rassurer tout particulièrement les milieux d'affaires, bien
plus menacés par l'État organisateur que par l'État bienfaiteur. L'appui reçu de ces
milieux et des non-francophones a d'ailleurs constitué le trait le plus marquant des
clientèles libérales de 1970.

   Un bonne part du réalignement de 1970 a reposé sur le fait que les deux
nouveaux partis, le Parti québécois et le Ralliement créditiste, reprenaient à leur
compte les formules d'État qu'avaient incarnées les partis traditionnels au cours
des années soixante. C'était le PQ et non plus le PL qui proposait l'État
organisateur. Le PQ s'attirait ainsi le vote de près de la moitié des jeunes de moins
de 25 ans, réussissant encore mieux chez les plus scolarisés. Cette nouvelle élite
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   126




était prête, comme celle de 1960, à occuper les postes de commande devant être
créés par l'État organisateur ou libérés par son intervention. La révolution
tranquille lui avait profité, comme elle avait profité aux professionnels, aux
enseignants et aux fonctionnaires, nombreux à appuyer le PQ. Pour eux, la
formule de gouvernement de ce parti était la promesse d'évolutions tout aussi
avantageuses.

    Le Ralliement créditiste pour sa part reprenait, d'une Union nationale hésitante
entre le passé et le présent, la formule de l'État bienfaiteur. La formule créditiste
était surtout monétaire, mais comme l'Union nationale sous Duplessis, elle visait
ceux qui en avaient le plus besoin. Le Ralliement créditiste s'élevait aussi contre
l'État organisateur, ses lourdeurs, son éloignement des petites gens. Il recueillait
surtout les votes de ceux qui n'ont rien à espérer des administrations et des
grandes entreprises, soit qu'ils ne peuvent aspirer aux postes de commande de ces
appareils, soit qu'ils ne se trouvent pas en position de les influencer.



   Une lutte à deux en 1973



    Les élections générales de 1973 allaient maintenir à peu de choses près ce
réalignement et les principales caractéristiques des partis. Le déclin de l'Union
nationale s'étant encore accentué (elle n'obtient plus que 5% des votes) et le Parti
créditiste demeurant marginal, malgré les promesses d'Yvon Dupuis, la lutte
électorale a opposé les libéraux de l'État bienfaiteur aux péquistes de l'État
organisateur.

    Avec le budget de l'an 1, le Parti québécois a bien tenté de se donner l'image
d'un État bienfaiteur, mais mal lui en prit. Le Parti libéral a eu plus de succès,
semble-t-il, à dépasser l'image de l'État bienfaiteur. Avec la réforme des affaires
sociales, conduite par Claude Castonguay, il pouvait prétendre encore à l'État
organisateur, et par l'emprisonnement des chefs syndicaux, au moment des grèves
de 1972, il se présentait même comme État ordonnateur. L'inflation, dont les
ravages ne faisaient que commencer, était encore supportable et de nombreux
emplois avaient été créés. Les libéraux eurent 55% des votes et 102
circonscriptions, contre 30% des votes et 6 circonscriptions au Parti québécois, les
2 autres sièges allant aux créditistes, forts d'un peu moins de 10% des votes.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   127




    Parmi les traits les plus marquants du soutien populaire donné aux partis,
notons la proportion toujours croissante des non-francophones qui appuient le
Parti libéral, pourfendeur du séparatisme, ainsi que le vieillissement de la clientèle
électorale de ce parti. Notons aussi la force accrue du Parti québécois chez les
jeunes très scolarisés, proportionnellement de plus en plus nombreux dans le
corps électoral (pour un temps encore ... ). Dans le Montréal francophone, le Parti
québécois se gagne aussi, comme en 1970, l'appui de nombreux salariés, en poste
de subordination dans les entreprises et les administrations, qui ne croient plus à
l'État bienfaiteur du Parti libéral. Un peu partout, les péquistes se recrutent
nombreux chez les professionnels et les semi-professionnels.


   1976 et après



    Si on le voit dans la perspective qui a été adoptée ici, les positions des partis
ont changé de façon significative depuis 1973. Le Parti libéral se présente
toujours comme un gouvernement bienfaiteur et continue de s'opposer
farouchement à l'État organisateur et bienfaiteur que propose le Parti québécois
avant l'indépendance ou après. Mais les libéraux insistent plus qu'en 1973 sur la
formule de l'État ordonnateur, contre les syndicats.

    Le Parti québécois fait maintenant tout son possible pour éviter de se présenter
comme le parti de l'État trop organisateur. Non seulement l'indépendance est
reportée à plus tard, après le ou les référendums, mais les aspects structurels de
son programme sont disséminés parmi les bienfaits promis, présentés l'un après
l'autre en contrepartie du noir bilan des libéraux.

   Le Parti québécois est le seul a ne pas compter sur l'État ordonnateur pour
faire face aux problèmes sociaux du Québec, et tout particulièrement aux grèves
dans le secteur public ou parapublic. La nouvelle Union nationale va le plus loin
dans cette voie en plus de vouloir arrêter, par la décentralisation et la
régionalisation, l'État organisateur. Elle se veut aussi l'État bienfaiteur des petites
et moyennes entreprises, alors que le Ralliement créditiste veut plutôt dispenser
ses bienfaits aux individus. Le PNP préconise surtout le recours à l'État
ordonnateur.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   128




    Cette campagne électorale révèle donc une désaffection des partis envers la
formule de l'État organisateur et un net retour vers la formule de l'État
ordonnateur. Tous veulent plus ou moins d'un État bienfaiteur, mais en cette
période de stagflation (inflation et dépression à la fois), on ne sait plus très bien
quels bienfaits-miracles inventer. Plus généralement, les hésitations et les
changements de formule des partis manifestent qu'on ne sait plus quel État se
donner - si jamais on peut s'en donner un autre que cet ensemble d'organes
séparés, se développant chacun pour soi à sa vitesse propre, et auxquels les
premiers ministres donnent en temps de crise un semblant d'unité.

    Les résultats des élections du 15 novembre, quels qu'ils soient, ne changeront
rien à cette incertitude fondamentale qui dépasse les partis et les chefs, même s'ils
prétendent le contraire.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   129




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 21
             À la veille d'une fin de régime



Retour à la table des matières

             Quelques jours avant les élections provinciales du 15 novembre 1976,
         tous les sondages donnaient une forte avance au Parti québécois sur le
         Parti libéral. Mais la plupart des observateurs, comme la majorité des
         électeurs, continuaient de ne pas croire à une victoire du parti de René
         Lévesque. Même celui-ci n'y croyait pas, dit-on. L'article qui suit, paru
         dans Le Devoir, le 11 novembre 1976, osait prédire qu'on était tout
         probablement à la fin du régime libéral.

    Si la répartition des opinions, révélée par les sondages, demeure assez stable
d'ici le 15 novembre, le Parti libéral gagnera moins de sièges que le Parti
québécois. Il devra sans doute se retirer du gouvernement, à moins qu'il puisse s'y
maintenir un temps avec l'aide des tiers partis. Déjà on peut tirer quelques
enseignements de cet événement.



    Une affaire de stratégies ?



    Les observateurs ont beaucoup parlé de stratégie durant la campagne
électorale qui s'achève. On a vanté celle du Parti québécois et sévèrement critiqué
celle du Parti libéral. Je pense qu'on exagère l'impact de ces différences. Le plus
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   130




souvent, la stratégie réussit au plus fort, alors qu'un parti en perte de popularité
accumule les erreurs, en voulant les corriger.

    Bien sûr, on peut toujours gâter ses chances par des grossières erreurs de
stratégie. Mais l'observation des élections récentes montre que les grosses erreurs
ont toutes été faites par le parti qui dévalait la pente : le Parti libéral cette année,
l'Union nationale en 1973 et en 1970. Quant au budget de l'an 1, considéré comme
une erreur de stratégie du Parti québécois en 1973, je me demande ce qu'il a bien
pu changer. Les sondages faits à l'occasion de cette élection montrent que la
campagne électorale n'a à peu près pas modifié la répartition des appuis aux deux
principaux partis.


   Le jugement des électeurs



    Derrière cette importance excessive donnée aux stratégies se cache le
sentiment que les politiciens manipulent facilement les électeurs. C'est là une vue
de professeur, qu'Alain a dénoncée de belle façon :

    Nous sommes mystifiés par les professeurs qui voudraient nous faire croire
qu'il y a des sots. Cela est agréable à croire, mais cela n'est point. Ce peuple
ignorant et sot n'est point. Je souhaite qu'il vienne loger sous votre crâne autant de
pensées fermes et justes qu'il en passe sous le sien, quand vous croyez qu'il vous
écoute sans vous comprendre. Attention, professeur... Ce vieux paysan vous
considère comme un étonnant exemplaire de cette espèce qui ne sait rien et qui
parle beaucoup. Hébété à vos yeux, parce que la grande distance que vous étendez
entre lui et vous vous détourne de l'observer, mais il vous voit très bien (Politique,
P.U.F., 1951, pp. 162-163).

    Quand il arrive au professeur d'aller sur le terrain et d'écouter les électeurs, il
en vient à penser autrement. Bien sûr les électeurs ne savent pas dans le détail ce
qu'ont fait et ce que n'ont pas fait les partis. Des indices leur suffisent, dont ils
savent par expérience qu'ils ne trompent pas. Et surtout, c'est l'accumulation et le
renforcement mutuel des indices qui emporte le jugement.
    Les accusations de corruption ne retiennent guère l'attention tant que la
performance économique ou sociale du gouvernement apparaît bonne. Mais que
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   131




celle-ci se dégrade et la corruption prendra un sens. Avant tout, la plupart des
électeurs ne veulent pas être opprimés. Ils sont sensibles aux menaces de
l'indépendance quand ne pèsent pas sur eux des menaces plus quotidiennes. Mais
quand ces menaces sont présentes, les menaces plus lointaines de l'indépendance
importent moins.



   Des gouvernements responsables de tout



    J'ai bien dit que les électeurs ne savent pas tout de la politique. Mais
généralement leur jugement est sain. Le savoir intellectuel n'est pas tout. On
connaît aussi avec son « coeur », dont Pascal disait profondément qu'il a des
raisons que la raison ne connaît pas.

    À ce propos, on n'insiste pas assez sur une supercherie qui se retourne contre
les gouvernements. Ce qui va bien au Québec, les gouvernements se l'attribuent
sans vergogne. « Nous avons créé plus de 100 000 nouveaux emplois »,
proclament-ils à la fin des années fastes. Comme si c'était le gouvernement qui
créait tous ces emplois. Mais quand le chômage augmente, c'est, nous dit-on, un
phénomène canadien ou nord-américain.

     Comment voulez-vous que les gouvernements soient crus bien longtemps.
Une vue professorale de cela consiste à dire : de même que les électeurs attribuent
faussement au gouvernement tous les bienfaits d'une société, de même leur
attribuent-ils faussement tous les méfaits, et quand ces méfaits s'accumulent, les
gouvernements sont battus.

    Cette vue contient une part de vérité. Plus justement, me semble-t-il, même les
électeurs les moins instruits de la politique se doutent bien de cette supercherie
(c'est de la « chanson » me disait l'un d'eux). Ils n'en doutent plus quand ils sont
atteints par les grèves, le chômage, les taxes excessives, etc.
                                      Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   132




   La brièveté des prestiges



    1944-1960 et 1960-1976, deux périodes de seize ans, mais quel contraste entre
elles ! Les gouvernements aujourd'hui s’usent vite, et les chefs encore plus. Le
prestige de Duplessis, et de Taschereau avant lui, avait duré quinze ans, alors que
celui de Lesage et de Bourassa aura duré six ans à peine.

    Un peu partout en Occident, le problème de l'État apparaît, avec le problème
écologique, comme un des grands défis du dernier quart de siècle. Défi
particulièrement crucial pour le Parti québécois qui veut renforcer l'État au
moment où de bons esprits, à travers le monde, sont saisis d'un doute fondamental
à son sujet. Dans quelle direction devons-nous aller ? Dans celle d'une plus
grande indépendance par l'État, ou dans celle d'une plus grande indépendance par
rapport à l'État ?
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   133




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 22
                  Les élections provinciales
                   du 15 novembre 1976



Retour à la table des matières

             Cet article, le dernier d'une série de trois, parut lui aussi dans Le
         Devoir, le 18 novembre 1976. Il présente une première interprétation des
         résultats des élections provinciales du 15 novembre, en insistant sur les
         tendances générales, les variations régionales et le facteur personnel.

    D'un certain point de vue, les résultats des élections du 15 novembre, au
Québec, apparaissent relativement simples. Dans toutes les circonscriptions ou
presque, le Parti québécois et l'Union nationale progressent, alors que le Parti
libéral et le Ralliement créditiste reculent. Les résultats ont aussi un caractère
« national », encore plus net qu'en 1973 où seule l'évolution du Parti créditiste
avait été mitigée : il avait reculé là où il était relativement fort en 1970, et
progressé là où il était relativement faible. De même, en 1970, l'évolution du Parti
libéral avait été complexe par rapport à 1966, alors que l'Union nationale baissait
partout.

     Ce caractère « national », c'est-à-dire uniforme de l'évolution des partis est un
fait nouveau. Dans les années soixante, certaines évolutions avaient un caractère
régional. Ainsi, de 1960 à 1962, le Parti libéral passe de 52 à 57% du vote
exprimé, mais il perd du terrain dans plusieurs circonscriptions, dont celles de
Bellechasse, Montmagny et L'Islet, près de Québec.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   134




    Non seulement les évolutions récentes ont-elles un caractère « national », mais
elles sont considérables. Le Parti libéral a perdu 10% des votes exprimés de 1970
à 1973, et il en a perdu 21 % de 1973 à 1976. L'Union nationale a perdu 15% des
votes exprimés de 1970 à 1973, et en a gagné 14% de 1973 à 1976. Quant au Parti
québécois, il est passé successivement de 23 à30% puis à 40, soit un gain de 17%
en six ans. On n'avait pas vu pareille instabilité électorale au Québec depuis les
années 1935-1944. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le réalignement
commencé en 1970 n'est pas terminé.

    Signalons que le caractère « national » des évolutions et la publication des
sondages pré-électoraux rendent plus facile, à celui qui prend la peine de faire
quelques froids calculs, la tâche de prédire quel parti obtiendra le plus de sièges,
et même la distribution approximative des sièges entre les partis.



   Trois facteurs explicatifs des tendances



   Même si l'évolution des partis présente des traits assez réguliers de 1973 à
1976, des variations significatives se manifestent çà et là. Le Parti libéral a mieux
résisté dans l'Outaouais que dans l'Est du Québec. Le Parti québécois a fait peu de
progrès dans une circonscription comme Beauce-Sud. L'Union nationale a
beaucoup mieux réussi dans l'Estrie que dans le Saguenay-Lac Saint-Jean.

    Il n'est pas question de donner ici une explication complète de ces variations.
Il faudrait pour cela des pages et des pages, et le lecteur ne serait guère plus
éclairé sur les tendances générales qu'il importe de dégager pour mieux
comprendre le présent et l'avenir de la politique au Québec.

   Trois facteurs politiques peuvent être distingués dont le jeu expliquerait, de
façon sommaire, les résultats électoraux dans les différentes régions du Québec.
On aurait un facteur conjoncturel, un facteur fonctionnel et un facteur structurel,
se rapportant tous à l'action du gouvernement dans la société.

     Le facteur conjoncturel, celui qui varie le plus d'une élection à l'autre, tient à
l'évaluation que font les électeurs de l'action du gouvernement sortant et de
l'action gouvernementale proposée par les partis d'opposition. Les sondages faits
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   135




durant la campagne électorale et avant ont montré que cette évaluation était, cette
année, très défavorable au gouvernement Bourassa.

    Le facteur fonctionnel tient plutôt à l'évaluation, plus stable, que font les
électeurs de la désirabilité ou non d'un gouvernement qui impose son ordre à la
société (à titre de gendarme, de bienfaiteur ou d'organisateur), au lieu de respecter
l'ordre existant. Nous avons malheureusement peu de données sur ces évaluations,
sauf quelques-unes qui indiquent que l'autonomie du gouvernement par rapport à
la société est davantage appréciée chez les électeurs du Parti québécois que chez
ceux du Parti libéral, et qu'elle est moins appréciée chez les unionistes et les
créditistes que chez les libéraux.
    Enfin, le facteur structurel touche à la forme même du gouvernement, à son
indépendance ou non par rapport à un gouvernement supérieur. Ce facteur, le plus
stable des trois, tient à l'évaluation qui est faite par les électeurs de la désirabilité
ou non de l'indépendance du Québec, ou plutôt du gouvernement du Québec. Les
sondages récents ont montré que les partisans de l'indépendance sont toujours
minoritaires, bien qu'ils soient relativement plus nombreux qu'il y a cinq, dix ou
quinze ans.



    Les variations régionales



   Voyons maintenant la carte politique du Québec après les élections du 15
novembre, pour tenter de l'expliquer par l'action des trois grands facteurs.

   À l'exception de la partie ouest de l'île, la grande région métropolitaine de
Montréal (rive sud et rive nord comprise) semble se caractériser par une
conjugaison de facteurs très défavorables au Parti libéral et très favorables au
Parti québécois. Comme ailleurs, l'insatisfaction conjoncturelle envers le
gouvernement Bourassa était grande. Dans ces milieux très urbanisés, où les
solidarités traditionnelles ont été plus ou moins remplacées par d'autres, souvent
conditionnées par l'action gouvernementale, l'autonomie de fonctionnement du
gouvernement apparaît moins menaçante que celles d'entreprises qui échappent
davantage aux gens. Enfin, le poids du monde anglophone incite à l'indépendance
structurelle du gouvernement du Québec.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   136




    La zone métropolitaine de Québec semble s'apparenter a celle du Montréal
francophone avec cependant une moins grande influence du facteur structurel, la
menace anglophone étant moins ressentie. Ce qui expliquerait que le Parti
québécois réussisse un peu moins bien. Dans cette région qu'habitent de
nombreux fonctionnaires, l'autonomie de l'appareil gouvernemental est valorisée,
ce qui, cette année, a servi le Parti québécois davantage que le Parti libéral.

   Insatisfaits eux aussi de l'action du gouvernement Bourassa (à cause surtout de
la loi 22), les non-francophones de Montréal n'en ont pas moins appuyé
majoritairement le Parti libéral, le plus susceptible, à leurs yeux, de faire échec à
l'indépendance du Québec. Chez eux, contrairement aux autres groupes
d'électeurs, le facteur structurel aura toujours plus d'impact que les deux autres.

    C'est de Bellechasse à Brome/Missisquoi, sur la rive sud du Saint-Laurent,
que l'Union nationale a fait ses remontées les plus évidentes. Elle a gagné huit des
dix-huit circonscriptions de ce bloc, réussissant d'autant mieux que les milieux
étaient moins urbanisés. Dans ces zones de peuplement ancien, où subsistent
mieux qu'ailleurs les solidarités traditionnelles. le facteur fonctionnel a joué pour
une bonne part en faveur du parti de Rodrigue Biron, pour qui le gouvernement
doit administrer la société sans substituer à l'ordre existant un ordre, le sien, soi-
disant meilleur.

    Au contraire, dans les régions périphériques du Québec, Bas Saint-Laurent et
Gaspésie, Côte-Nord, Saguenay-Lac Saint-Jean, Nord-Ouest, la nécessité d'une
action gouvernementale plus autonome est davantage ressentie, pour améliorer les
chances de ces régions par rapport aux régions plus métropolitaines ou plus
centrales. Par contraste avec l'échec conjoncturel du gouvernement Bourassa, le
style fonctionnel de gouvernement promis par le Parti québécois semble avoir
exercé beaucoup d'attraits. Le facteur structurel, inclinant à l'indépendance de ce
gouvernement, a sans doute eu moins d'influence, sauf peut-être au Saguenay-Lac
Saint-Jean et sur la Côte-Nord où la présence de l'étranger est dramatisée par les
multinationales.

    La Mauricie, ainsi que Berthier et Joliette/Montcalm semblent partagées entre
les tendances qui se manifestent dans les régions périphériques et celles qu'on
observe dans les zones de peuplement ancien de la rive sud. Dans l'Outaouais, on
dit souvent que la présence du gouvernement fédéral importe plus que celle du
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   137




gouvernement du Québec, ce qui peut expliquer une toute relative fidélité au Parti
libéral.



   Les hommes et les femmes



   La vue très cavalière des résultats qui vient d'être proposée, dans le seul but de
démêler quelque peu une grande complexité au ras du sol, ne suffit évidemment
pas àexpliquer certains résultats particuliers où, entre autres, des hommes et des
femmes ont fait une différence. Ainsi, l'éclatante victoire de René Lévesque dans
Taillon, celle de Denise Leblanc aux Iles-de-la-Madeleine, la résistance
victorieuse des ministres Mailloux et Giasson dans Charlevoix et
Montmagny/L'Islet, la victoire de l'abbé LeMoignan dans Gaspé, celle sans
équivoque de Fabien Roy dans Beauce-Sud, etc.

   Le soir des élections, tout porte le vainqueur à se glorifier modestement de ses
mérites personnels. N'était-ce pas son nom qui apparaissait sur le bulletin de
vote ? Les vaincus, eux, cherchent des explications ailleurs. Celles qui ont été
ébauchées dans cet article inclinent à penser qu'à quelques exceptions près, les
candidats ont subi le destin heureux ou malheureux de leur parti, davantage qu'ils
n'ont réussi à infléchir ce destin. Beaucoup de députés libéraux, portés par la
vague de 1973, puis emportés par le ressac de 1976, doivent s'en rendre compte
aujourd'hui. Et que les nouveaux députés du 15 novembre ne se fassent guère
d'illusions. Pour durer en politique au Québec, en un temps où même de puissants
ministres s'écroulent sans crier gare, il faut une difficile mélange de pouvoir
manifeste, d'appuis locaux très répandus et très personnalisés, de volonté de
service justement perçue par les électeurs, et d'adaptation aux circonstances.

    Ce mélange est rare, et quelques-uns qui l'avaient sont tombés victimes
d'accidents de parcours. Mais que d'autres qui ont les talents requis se
maintiennent debout, montre heureusement que la politique ne domine pas tous
ceux qui ont la prétention d'en faire.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   138




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 23
                      Une société à convertir



Retour à la table des matières

   Cet article est paru dans Le Soleil le 26 février 1977. Avec d'autres, il
cherchait à faire le bilan des cent premiers jours du gouvernement Lévesque,
formé après la victoire du Parti québécois le 15 novembre 1976. Comme on le
verra, le bilan débouche sur des éléments de prospective, posés selon le mode
interrogatif.

    Les ministres du gouvernement Lévesque ne sont peut-être pas de mon avis,
mais je pense qu'ils ont eu la chance d'hériter de problèmes budgétaires. Un parti
dont le programme inclinait à mettre en oeuvre des réformes coûteuses est ainsi
contraint à gouverner sous le signe de l'austérité budgétaire. Durant les cent
premiers jours de ce gouvernement, les ministres ont été obligés de nous dire ce
qui ne pouvait pas être fait, tout autant que ce qu'il fallait faire à tout prix.

   Évidemment, il y a eu quelques erreurs de parcours. Comme si les contraintes
budgétaires n'existaient pas, on nous a promis une gratuité plus étendue des soins
dentaires, une marine marchande, quelques bureaux administratifs de plus. Mais,
de façon générale, il se dégage des cent premiers jours une certaine perplexité
devant les problèmes majeurs qui se posent à la société québécoise, et une volonté
de convertir davantage que de combler les désirs. En cela, les cent premiers jours
du gouvernement Lévesque sont bien différents de ceux du gouvernement Lesage,
à l'aube de la « révolution tranquille ».
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   139




    Perplexité d'abord devant les principaux agents, aux intérêts opposés, de
l'économie québécoise. Le gouvernement a cherché à maintenir ou à alimenter ses
appuis syndicaux tout en rassurant le monde des affaires. Manifestement, il y a
des ministres qui sont de meilleurs équilibristes que d'autres à ce jeu. Les
différences et les contradictions entre eux indiquent bien que le gouvernement
Lévesque ne veut pas opter pour les uns contre les autres. Il pourrait bien sûr opter
carrément pour les syndicats, précipitant une crise dont il n'est pas sûr qu'on lui
tiendrait rigueur au moment du référendum. Mais on peut gager qu'il ne le fera
qu'en dernier recours, s'il ne réussit pas à convertir ou tout au moins à rassurer les
milieux d'affaires.
    Une autre partie critique, dont on parle moins, se joue du côté des maires et
des municipalités. On sous-estime généralement la puissance politique de ces
gens, bien enracinés dans le terrain au point de s'y confondre. Les maires ne
demandent pas mieux que de se laisser convertir à un nouveau gouvernement,
mais encore faut-il bien les traiter. Après une déclaration trop hâtive du ministre
Tardif, le super-ministre Léonard a annoncé plus de décentralisation au profit des
municipalités. Espérons que cela se fera vite. Un gouvernement qui vieillit
n'arrive plus à décentraliser, devenant convaincu que lui seul sait ce qu'il faut
faire.

     Malgré les apparences, dont plusieurs déclarations un peu « nerveuses », les
hommes du gouvernement Lévesque regardent avec une certaine inquiétude
l'étoile de l'indépendance. La plupart insistent sur l'association qui suivra
l'indépendance, mais on ne sait pas combien pensent au fond de leur coeur qu'une
certaine indépendance pourrait suivre une nouvelle association. On a eu parfois
l'impression depuis la fin de 1976 que l'indépendance représentait pour certains
ministres une fuite en avant, dans le vert pays où seraient effacées les contraintes
budgétaires ou autres. Les ministres les plus rêveurs à cet égard semblent être
aussi ceux qui pénètrent le plus difficilement dans leurs dossiers. Les
« bûcheurs », eux, ont tout un réseau de chemins à ouvrir ou à refaire, dont ils ne
savent pas trop bien s'ils doivent tous converger vers la clairière lumineuse de
l'indépendance.

    Pour certains qui cherchent à prévoir l'avenir du Québec et de la planète, pour
le mieux préparer, une autre conversion s'impose. Les récents débats autour de
l'énergie, à la commission parlementaire des richesses naturelles, ont indiqué
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   140




toute l'ampleur du problème. Marcel Léger et surtout Guy Joron se font les
apôtres d'une société aux technologies plus douces, d'une vision plus écologique,
rejoignant ainsi Robert Charlebois qui disait qu'il est plus important de dépolluer
la rivière Richelieu (ou la rivière Yamaska ?) que de faire l'indépendance du
Québec. Il est d'ailleurs frappant de constater que dans les milieux, parfois
marginaux, où s'élabore une vision culturelle de nature écologique, un certain
goût se répand de vivre un peu comme nos « pères », dans une société dont on sait
bien qu'elle n'est plus la leur. On retrouve ainsi un héritage dont les idéologies de
la croissance et du progrès avaient voulu nous convaincre qu'il était hors d'usage.

    C'est la grandeur du gouvernement Lévesque mais aussi son drame d'être
confronté à tous ces défis et à toutes ces contraintes, dont celle d'une base
électorale faite de deux votants sur cinq et d'un électeur sur trois. Ce
gouvernement est condamné à convertir. Mais à quoi ?
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   141




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 24
                  Claude Ryan :
       de la vie publique à la vie politique



Retour à la table des matières

             Cet article, écrit à la demande de Michel Roy, parut dans Le Devoir,
         le 17 avril 1978, le lendemain de la victoire de Claude Ryan lors du
         congrès au leadership du Parti libéral du Québec. Comme le titre
         l'indique, l'insistance est mise sur les défis que devrait relever le nouveau
         chef, dans le passage de la vie publique à la vie politique.

    En moins de deux ans, les deux partis traditionnels au Québec, l'Union
nationale et le Parti libéral, se sont donné des chefs qui n'étaient pas des
parlementaires et qui ne venaient même pas de leurs rangs. Avant de passer à
l'Union nationale, Rodrigue Biron avait plutôt travaillé chez les libéraux, et
Claude Ryan n'a pas toujours recommandé à ses lecteurs d'appuyer le Parti libéral.

    Tous les anciens chefs de l'Union nationale et du Parti libéral avaient un
expérience parlementaire au moment de leur accession au leadership, alors que
Biron et Ryan n'en avaient pas. Ce qui illustre mieux que tout autre signe le déclin
de notre parlementarisme.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   142




   Un homme public



    À la différence de Rodrigue Biron, Claude Ryan est depuis longtemps un
homme public. Après le 15 novembre 1976, il était devenu, à toute fin pratique, le
véritable chef de l'opposition au Québec. L'opposition libérale et unioniste
reprenait, souvent avec moins de cohérence, les critiques au gouvernement
Lévesque formulées dans les éditoriaux de Ryan. Il n'est donc pas tout à fait
étonnant que le chef officieux de l'opposition en soit devenu son chef officiel.
    Mais le poste politique qu'occupe maintenant Claude Ryan est bien différent
du poste public d'où il écrivait. Ryan a fait ses preuves dans l'arène publique et on
peut penser qu'il sera un rude adversaire pour les partis et les autres politiques
opposés au Parti libéral. Son expérience des comités et des assemblées fera aussi
de lui un redoutable parlementaire, le jour où il accédera à l'Assemblée nationale.
Dans l'arène partisane, toutefois, sa flexibilité et son habileté tactique ne sont pas
assurées. Comment réagira-t-il aux jeux de pouvoir et aux combines dont le Parti
libéral n'a jamais été exempt ?

    Tant que le Parti libéral sera porté par la faveur populaire qu'il semble avoir
retrouvée depuis le début de 1978, Claude Ryan ne devrait pas avoir de difficulté
à conduire sa carrière politique. Mais plus qu'un autre, il pourrait être vulnérable
aux insuccès qui affligeraient le Parti libéral et dont on le tiendrait responsable.



   Les chances de Ryan



    À l'heure actuelle, Claude Ryan semble avoir tout ce qu'il faut pour mobiliser
derrière lui la plupart des opposants au Parti québécois. Avec lui, le Parti libéral
ne risque guère de s'aliéner à nouveau les anglophones et les allophones de la
région de Montréal, délaissés, après une courte lune de miel, par l'Union nationale
de Rodrigue Biron.

    L'appui des milieux des affaires et, plus généralement, des électeurs pour qui
le secteur privé importe plus que le secteur public est également acquis. Et ce
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   143




malgré tous les efforts que pourra faire le Parti québécois pour séduire cette
clientèle.

   Les électeurs unionistes pourront également être attirés par Claude Ryan. Si,
comme l'a rapporté Le Devoir, les cercles dirigeants de l'Union nationale voient
en Claude Ryan un adversaire moins inquiétant pour eux que ne l'aurait été
Raymond Garneau, ils se trompent lourdement une fois de plus.

    Par contre, l'attrait de Ryan est beaucoup plus incertain dans les milieux
intellectuels et syndicaux. Ceux-ci continueront sans doute de lui préférer René
Lévesque et le Parti québécois. Reste à savoir si les troupes intellectuelles et
syndicales suivront les voix qui ne manqueront pas de dénoncer les idées du
nouveau leader du Parti libéral.

    L'audience de Ryan auprès de la jeunesse est tout particulièrement
problématique. Des indices tendent à montrer que beaucoup de jeunes ont perdu
la passion qu'ils avaient pour le Parti québécois, ce qui arrive inévitablement à
tout parti idéologique qui s'installe au gouvernement. Mais ces jeunes, un peu
négligés (de son propre aveu) par Claude Ryan, appuieront-ils le Parti libéral, qui
est apparu vieillissant aux élections de 1976 ? C'est là un des principaux points
d'interrogation des années qui viennent.



   Un nouveau style politique



    Avec Claude Ryan, un nouveau style politique apparaît au Québec, dont on ne
trouve pas d'équivalent dans notre passé. Cet homme est plus raisonné que
passionné, il sera davantage haï ou respecté qu'aimé.

   Vient-il trop tard ou trop tôt ? Trop tard dans une société dont les secteurs
progressistes se sont détachés des valeurs auxquelles il croit. Ou trop tôt dans un
monde qui n'est pas encore prêt à retrouver ces valeurs. Ou encore, vient-il à son
heure ? Le proche avenir le dira. De ce point de vue, la réussite ou l'échec de
Ryan nous renseignera sur ce que nous continuons d'être et sur ce que nous
sommes en train de devenir.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   144




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 25
                            Sur le référendum



Retour à la table des matières

             Ces quelques réflexions sur le référendum québécois prévu pour 1979
         ou 1980 furent présentées à Châteauguay, le 16 septembre 1978, aux
         participants du 10e séminaire des Sociétés Saint-Jean-Baptiste du
         Québec. Des extraits de la conférence parurent dans La Presse, le 18
         septembre 1978.

    Dans ce texte, je voudrais soumettre un certain nombre de réflexions sur le
référendum. Ces réflexions porteront sur trois aspects : le contexte dans lequel se
déroulera le référendum, les principaux débats auxquels il donnera lieu, et les
suites qu'il aura.

    Notons d'abord la grande difficulté qu'il y a de parler de façon pertinente du
référendum, et cela pour deux raisons. Premièrement, nous n'avons pas
l'expérience des référendums, du moins sur le plan provincial. Quant aux
référendums municipaux, ils sont difficilement comparables à ce que sera le
référendum sur l'avenir constitutionnel du Québec. Le plébiscite de 1942 avait
certaines analogies avec le référendum à venir, mais il en différait aussi à bien des
égards. De toute façon, plusieurs d'entre nous ne s'en souviennent guère.
Deuxièmement, on ne connaît pas à l'heure actuelle la ou les questions qui seront
posées à l'occasion du référendum. Ce qui rend encore plus difficile d'en parler de
façon appropriée.
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   145




   En un mot, si nous savons assez bien, par exemple, ce à quoi il faut s'attendre
quand viendra le temps des prochaines élections fédérales, nous savons beaucoup
moins ce à quoi il faut s'attendre quand viendra le temps du référendum. Essayons
quand même de nous faire quelques idées là-dessus.



   Le contexte du référendum



    Plusieurs signalent avec raison l'importance historique de l'événement. Pour la
première fois, nous dit-on, le peuple du Québec aura l'occasion de se prononcer
sur son avenir constitutionnel et, plus largement, sur son avenir politique. Il y a
une bonne part de rhétorique dans cette affirmation, mais il demeure que
l'événement aura son importance dans la mesure où, pour la première fois, un
parti voué à l'indépendance - sous forme de souveraineté-association - aura
l'occasion de soumettre son option au verdict, non pas dans le cadre d'élections où
toutes sortes de problèmes sont débattus, mais en posant une ou quelques
questions plus ou moins précises.

     Cela dit, il faut ajouter tout de suite que même si le Parti québécois cherche à
centrer la campagne référendaire sur l'avenir constitutionnel du Québec, il n'est
pas sûr que les électeurs voteront en considérant uniquement ce problème. Les
partis d'opposition et d'autres intervenants dans la campagne référendaire ne
pourront s'empêcher de critiquer le gouvernement Lévesque, en plus de s'attaquer
à son option constitutionnelle et à la façon de la mettre en oeuvre. Et puis, même
si les adversaires du Parti québécois s'en tenaient au débat constitutionnel, ils ne
pourraient empêcher que les électeurs plus sensibles à d'autres problèmes forment
leur jugement à partir de ces problèmes, et non des débats constitutionnels. Le
référendum sera donc l'occasion de juger non seulement l'option constitutionnelle
du Parti québécois, mais aussi sa performance au gouvernement, son style, ses
leaders. Si le Parti québécois est plus populaire que son option, celle-ci recueillera
plus d'appuis que si elle était la seule à être jugée. Si le Parti québécois est moins
populaire que son option, celle-ci, au contraire, en souffrira.

    On ne peut pas reprocher aux électeurs d'avoir une vue non-compartimentée
de la politique. Car après tout une option constitutionnelle ne se tient pas debout
par elle-même. Elle est portée par un parti, par des hommes, et il est normal qu'on
                                      Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   146




juge leur démarche tout autant que leurs idées, ce qu'ils font tout autant que ce
qu'ils pensent.

    Un autre élément d'ambiguïté tiendra au fait que des élections fédérales auront
précédé le référendum québécois. A moins d'un retournement imprévisible, le
Parti libéral du Canada obtiendra sans doute une très forte majorité de sièges au
Québec. Sachant cela, les libéraux seront fortement tentés de présenter les
élections fédérales comme l'occasion pour les électeurs du Québec de manifester
leur appui au fédéralisme canadien tel que conçu par eux. Ou du moins il ne
manquera pas de libéraux pour interpréter ainsi les résultats des élections
fédérales du Québec.
    Évidemment, cette interprétation serait abusive dans la mesure où l'opposition
au fédéralisme canadien ne sera représentée par aucun parti lors de ces élections
fédérales. Notons en passant qu'il serait désastreux pour les nationalistes
québécois de former un parti ou de présenter des candidats qui s'opposeraient sur
le plan constitutionnel au Parti libéral. La déroute certaine de cette tendance ne
servirait qu'à donner plus de vraisemblance aux interprétations triomphantes des
libéraux sur le sens pro-fédéraliste des résultats électoraux.

    On peut donc prévoir dès maintenant que les résultats du référendum seront
empreints d'ambiguïté. D'autant plus qu'il serait bien étonnant que les « oui » et
les « non » soient fortement majoritaires, c'est-à-dire qu'ils aient pour eux au
moins 6 électeurs sur 10.

    Tout cela indique que le référendum de 1979, de 1980 ou de 1981 ne sera sans
doute pas l'événement décisif que l'on imagine parfois. Au lendemain du
référendum, le Québec n'aura pas opté clairement, et une fois pour toutes, pour la
souveraineté-association ou pour le fédéralisme. Mais avant de nous interroger sur
les suites du référendum, essayons de voir les principaux débats auxquels il
donnera lieu et sur quelles valeurs se fonderont les arguments des deux camps qui
s'affronteront lors de la campagne électorale.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   147




    Les principaux débats



    Il est évidemment un peu risqué d'essayer de prévoir ce qui sera débattu au
moment de la campagne référendaire. Cela dépendra d'événements encore à venir,
en particulier des prochaines élections fédérales. Cela dépendra surtout des
positions qui seront prises par les partis, dont tout spécialement le Parti québécois
qui prépare, dit-on, différents dossiers noirs sur le fédéralisme canadien ainsi que
des propositions précises sur la souveraineté et l'association. Toutefois, il serait
bien étonnant qu'il ne soit pas question de quelques thèmes majeurs qui font déjà
l'objet de débats entre le Parti québécois et ses adversaires. Cinq de ces thèmes
retiendront ici mon attention. Je ne les traiterai pas de façon très développée, ce
qui serait beaucoup trop long. Je signalerai plutôt quelques oppositions qui
m'apparaissent significatives entre le Parti québécois et ses adversaires
fédéralistes. La loi sur les référendums ainsi que la polarisation qui se produira
entre les partisans du « oui » et les partisans du « non » incitent en effet à penser
que deux grandes options s'affronteront au moment de la campagne référendaire,
l'option souverainiste et l'option fédéraliste.

    Vous pourrez ajouter d'autres thèmes ou encore d'autres oppositions à propos
des thèmes très généraux que j'ai retenus. L'exercice que je vous propose a surtout
pour but de montrer qu'il y a des positions fortes et des positions plus faibles, ou
du moins plus douteuses dans les deux camps. À vous de juger et de construire
votre perception du référendum à partir des positions qui vous semblent les plus
valables.

   Les cinq thèmes que j'ai retenus sont : la société, la culture, l'économie, le
gouvernement, et la capacité d'atteindre les objectifs constitutionnels proposés.



    1. Souverainistes et fédéralistes ont une vue bien différente de ce qu'est et
de ce que doit être la société québécoise. Pour les fédéralistes, le Québec est
certes une société particulière. C'est le principal lieu de rassemblement des
francophones au Canada, mais une bonne proportion d'anglophones et
d'allophones y habitent également, d'où un pluralisme qui est considéré comme
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   148




une source d'enrichissement plutôt que comme la source de toutes sortes de
problèmes. Les souverainistes parlent plutôt de minorité anglophone qui doit
apprendre à accepter son statut de minorité, et ils espèrent que les allophones
finiront par se rallier à la majorité des Québécois. Pour eux, le Québec est une
société complète qui se suffit à elle-même et qui, en se donnant un État souverain,
ne fera que reconnaître l'adéquation entre une nation et un État.

   Ces divergences se manifestent à propos des minorités francophones hors du
Québec. Bien des souverainistes sont convaincus, sans toujours le dire tout haut,
que ces minorités sont condamnées à l'extinction. On est alors justifié de
considérer le Québec comme une société complète en elle-même, qui n'a pas trop
à se soucier des francophones qui vivent hors de ses frontières. On ajoute parfois
que l'indépendance du Québec est la dernière chance offerte à ces minorités. Les
fédéralistes, au contraire, qui pensent davantage en termes de collectivité
canadienne-française qu'en termes de société québécoise, prétendent que
l'indépendance consacrerait la mort des minorités francophones hors Québec.



   2. Les points de vue différents sur la culture sont reliés de près aux
perceptions différentes qu'on a de la société. Pour les souverainistes, la culture
française au Québec est menacée, non seulement par le gouvernement fédéral,
mais par la présence de la minorité longtemps privilégiée des anglophones. Le
Québec n'est qu'un îlot dans un continent massivement anglophone et il doit se
protéger contre cette menace à son authenticité. Les fédéralistes ont des vues plus
optimistes. Il ne sont pas convaincus que la culture française est plus menacée
aujourd'hui qu'elle l'était il y a dix ou vingt ans. Et surtout ils continuent de dire
que le caractère très original de cette culture française est nécessaire à un Canada
qui peut trouver là sa spécificité par rapport aux États-Unis, son voisin.



    3. L'économie est un immense thème qui a fait et qui fera l'objet de
batailles de techniciens. Je ne pense pas que les souverainistes et les fédéralistes
parviennent à nous convaincre que le fédéralisme a été bon ou mauvais pour
l'économie québécoise. Les arguments seront peut-être plus convaincants quand
les souverainistes prétendront que la souveraineté signifiera plus de pouvoirs mais
aussi plus de responsabilités de la part du gouvernement du Québec, et que c'est
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   149




seulement alors qu'on pourra la juger à sa juste valeur. Les fédéralistes, pour nous
convaincre, parlent plutôt d'une tendance au resserrement et non au relâchement
des liens entre les centres de décision économique. L'exemple de l'Europe et les
formidables défis aussi bien écologiques qu'économiques qu'il faut relever en
cette fin du 20e siècle viennent appuyer leurs arguments.



   4. Les citoyens du Québec seront-ils mieux servis par deux
gouvernements ou par un seul ? Les fédéralistes sont évidemment partisans de
deux gouvernements, à condition de modifier l'attribution des pouvoirs entre eux,
dans un fédéralisme renouvelé. L'existence de deux ordres de gouvernement
aurait entre autres avantages celui de permettre aux citoyens et aux groupes un
double recours : si un gouvernement ne fait pas leur affaire, ils peuvent toujours
se tourner vers l'autre. Les souverainistes voient plutôt dans l'existence de deux
gouvernements la source de chevauchements et de dédoublements coûteux. Ils
prétendent aussi que le gouvernement fédéral a une tendance irrésistible à imposer
sa domination sur les gouvernements provinciaux, ce qui est insupportable dans le
cas d'un gouvernement comme celui du Québec qui cherche à augmenter son
autonomie.



    5. Il est sans doute inévitable que le débat référendaire porte aussi sur la
capacité d'atteindre les objectifs proposés. Déjà on dit de Claude Ryan qu'il est
le seul à pouvoir négocier avec le gouvernement d'Ottawa des arrangements
constitutionnels menant à un fédéralisme renouvelé. Les fédéralistes prétendent
aussi que le Parti québécois n'arrivera jamais à négocier une association
économique avec ce qui restera du Canada. À cela les souverainistes répondent
que placés devant le fait accompli de la souveraineté les Canadiens anglais, tout
pragmatiques qu'ils sont, consentiront à négocier. Quant à la capacité de Claude
Ryan ou d'un autre leader fédéraliste à négocier avec Ottawa, les souverainistes
n'y croient absolument pas, prétendant que Ryan ou un autre ne fera pas mieux
que ses prédécesseurs.

    Les oppositions que je viens de dessiner à grands traits à propos de cinq
thèmes généraux sont évidemment très partielles. La campagne en vue du
référendum donnera lieu à bien d'autres arguments qu'il ne sera pas facile de
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   150




juger. Les jugements que les électeurs porteront sur ces arguments et sur d'autres
éléments, étrangers au débat constitutionnel, composeront un résultat, sur lequel
je voudrais m'interroger pour finir.



   Les suites du référendum



   Répétons que le référendum sera un événement important, mais qu'il ne sera
pas aussi décisif que certains l'ont rêvé ou le rêvent encore. Il serait bien étonnant,
rappelons-le, que l'un des camps obtienne une forte majorité, par exemple 60%
contre 40%. D'ailleurs, même un tel résultat apparaîtrait moins écrasant que lors
d'élections générales où un avantage de 60 à 40 dans les votes se traduit
généralement par un avantage de 90 à 10 dans les sièges. Autrement dit, comme il
n'y aura pas de répartition de sièges entre les partis, il n'y aura pas d'effet
grossissant et déformant de la répartition des votes, et la tendance victorieuse
apparaîtra pour cela moins forte que dans une situation d'élections générales.

   Les fédéralistes aussi bien que les souverainistes nous ont bien averti
qu'advenant leur défaite au moment du premier référendum québécois, tout ne
serait pas terminé pour autant. Les leaders du Parti québécois ont souvent dit qu'il
pourrait y avoir plus d'un référendum, que le premier soit gagné ou perdu. Quant
aux fédéralistes, du moins ceux qui sont logés à Ottawa, ils ont indiqué par la voix
du premier ministre Trudeau qu'Ottawa pourrait organiser son propre référendum,
surtout s'ils estiment que celui du Québec ne s'est pas fait de façon démocratique.

    On peut donc estimer que la joute continuera entre Ottawa et Québec et que
les résultats du premier référendum québécois auront surtout pour fonction de
donner un signal dans un sens ou dans l'autre à ceux qui auront à entreprendre la
négociation. Signal dans le sens d'un affaiblissement du lien fédéral, si les
souverainistes l'emportent, signal dans le sens d'un fédéralisme peut-être
renouvelé mais toujours très « liant » pour le Québec si les fédéralistes
l'emportent.

   Cette suite donnée au référendum me semble plus plausible que celles qui sont
envisagées par ceux qui voient l'avenir en rose ou en noir. Dans la version rose, la
souveraineté ou le fédéralisme est acquis une fois pour toutes au soir du
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   151




référendum. Dans la version noire, des troubles éclatent quel que soit le résultat :
tout de suite après si le Parti québécois le perd, un peu plus tard s'il le gagne et ne
réussit pas à concrétiser son option victorieuse.

   Je peux me tromper, mais il me semble que depuis dix ans, et plus encore
depuis 1976, l'idée d'indépendance ou de souveraineté du Québec est devenue
moins passionnée, qu'elle est maintenant un projet comme les autres dans l'arsenal
des partis politiques. Il y a dix ans les jeunes s'enflammaient pour elle, il leur
semblait que l'indépendance du Québec était déjà acquise. Aujourd'hui une
majorité d'entre eux y croient encore, mais ils sont plus sceptiques il me semble,
peut-être parce qu'ils doutent davantage de la politique et s'intéressent plutôt à ce
qu'ils maîtrisent mieux dans leur vie quotidienne.

    Aussi, même si c'est un peu décevant, il faut peut-être voir les suites du
référendum en gris plutôt qu'en rose ou en noir. Dans un Québec à la fois français
et nord-américain, des hommes politiques continueront de dramatiser le jeu pour
eux profitable de l'attachement et de la rupture avec le Canada. De leader
politique en leader politique, de négociation en négociation, nous allons, il me
semble, vers des compromis toujours provisoires, plutôt que vers l'attachement ou
la rupture définitive. Espérons seulement que ces débats ne nous distrairont pas au
point de trop nous détourner des problèmes plus fondamentaux qui se posent à
notre monde en cette fin du 20e siècle où des esprits aussi sérieux pour le moins
que ceux qui animent nos débats politiques prétendent que nous avons dix ou
vingt ans pour nous fabriquer une nouvelle culture et renverser des courants qui
portent plus de mort que de vie.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   152




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 26
                 L'avenir du Parti québécois



Retour à la table des matières

             À l'occasion du deuxième anniversaire de la victoire du Parti
         québécois, Le Soleil publia une série d'articles portant sur différents
         aspects des deux premières années du gouvernement Lévesque. L'article
         qui suit parut dans le numéro du samedi 18 novembre 1978, avec d'autres
         qui tentaient de faire le bilan de ces deux années de gouvernement.

    Deux ans après sa victoire électorale du 15 novembre 1976, le Parti québécois
semble bien installé à la tête du gouvernement du Québec. La plupart des
éditorialistes et des commentateurs qui se sont prononcés cette semaine ont dit
avec raison que le Québec avait eu un bon gouvernement depuis deux ans.
D'ailleurs, un récent sondage indique que 51% des électeurs du Québec sont
satisfaits de leur gouvernement.

    Il y a un an, la situation du Parti québécois apparaissait plus précaire. Il y a six
mois, après l'élection de Claude Ryan à la tête du Parti libéral, on disait de plus en
plus que le PQ était destiné à être battu au moment du référendum, puis des
prochaines élections provinciales.

    Aujourd'hui, le style et les mesures gouvernementales du Parti québécois
trouvent un plus grand appui dans la population. Claude Morin semble avoir
trouvé la question gagnante pour le référendum. Et l'opposition venant du Parti
libéral, à l'Assemblée nationale ou ailleurs, n'impressionne guère. Le Parti
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   153




québécois se prépare avec une expérience et une confiance accrues pour les
grandes batailles des deux ou trois prochaines années.



   Un gouvernement qui a appris



   Les partis à programmes ambitieux, quand ils arrivent au gouvernement, font
généralement l'erreur de croire qu'on les a choisis de façon positive, à cause de
leur programme, alors que la plupart des électeurs les ont choisis de façon tout
aussi négative que positive, pour se débarrasser du gouvernement sortant.
    C'est un peu ce qui est arrivé à la fin de 1976, quand 41 % des votants et 35%
des électeurs inscrits ont opté pour le Parti québécois, contre le gouvernement
libéral de Robert Bourassa. Le PQ s'est cru habilité à réaliser son programme dans
de nombreux secteurs. Les ministres se sont prêtés de bonne grâce à ce jeu, où ils
voyaient le moyen de s'illustrer tout en opérant des changements qu'ils pensaient
nécessaires.

   Certaines de ces mesures ont été bien reçues, d'autres moins bien. Elles ont
donné des arguments aux milieux d'affaires, aux maires, à certains groupes
professionnels qui, qu'on aime cela ont non, sont davantage écoutés que les
politiciens quand il est question de choses concrètes. Les leaders du Parti
québécois, qui demeurent à l'écoute de la population et qui sont des experts dans
l'utilisation des sondages, ont compris qu'il y avait là un danger. Avant de
s'engager dans de nouvelles politiques controversées, ils se sont assurés par des
sondages ou autrement qu'elles ne déclencheraient pas trop d'oppositions intenses,
c'est-à-dire orchestrées, chez les leaders d'opinion ou dans la population.

   La bataille de la taxe de vente entre les ministres Chrétien et Parizeau allait
donner au Parti québécois la chance de rallier derrière lui, et avec raison, une forte
majorité des Québécois. Elle donnait aussi au ministre Parizeau la chance de
mettre en oeuvre, avec grand renfort de publicité, quelques mesures très
populaires de suppression de la taxe de vente sur certains articles.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   154




   Vers le référendum



    L'annonce faite récemment que le Parti québécois demanderait, au moment du
référendum, un mandat pour négocier la souveraineté-association a été Jugée par
certains comme une manoeuvre habile, par d'autres comme un tour de passe-
passe. Mais à peu près tous s'accordent à dire que le Parti québécois augmente
ainsi ses chances de vaincre au référendum.

    L'évolution de la politique au Québec et les sondages qui seront faits d'ici un
an nous renseigneront là-dessus. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est trop tôt
pour crier victoire. L'intense polarisation des forces qui se produira au moment du
référendum fera peut-être que l'attention des électeurs se portera sur les positions
des deux camps ainsi que sur la performance du gouvernement qui posera la
question, bien plus que sur le libellé de la question.

    On n'a pas suffisamment noté, suite à la clarification de René Lévesque, que le
Parti québécois en demandant un mandat pour négocier la souveraineté-
association augmentait peut-être ses chances de victoire, mais qu'il augmentait
aussi les conséquences négatives qu'aurait une défaite. Supposons, en effet, qu'une
majorité d'électeurs refuse de donner au Parti québécois un mandat pour négocier
la souveraineté-association. Que peut-il faire alors ? Ne plus négocier ? Négocier
plutôt un statut particulier dans un fédéralisme renouvelé ? Déclarer qu'il y aura
un autre référendum sur le mandat de négocier s'il est réélu aux élections
générales ? Dans tous les cas, le Parti québécois se trouverait en fâcheuse
position.

   C'est pourquoi tous les efforts seront faits pour que les électeurs accordent au
gouvernement actuel le mandat de négocier la souveraineté-association.

    Le résultat du référendum dépendra du Parti québécois, mais aussi des autres
participants au débat, et des événements qui précéderont la campagne
référendaire. Parmi les événements et les actions qui seraient favorables au Parti
québécois, signalons : la défaite de Trudeau aux élections fédérales et son recul au
Québec ; le peu d'impact qu'aurait la position constitutionnelle du Parti libéral du
Québec, telle que véhiculée par son chef, Claude Ryan ; et surtout une
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   155




participation trop agressive des députés et leaders fédéraux dans la campagne
référendaire.



   La jeunesse du PQ



    Un an avant le référendum, et à mi-chemin entre deux élections provinciales,
le Parti québécois demeure un parti jeune qui a l'appui très majoritaire de ceux et
celles qui sont sortis de l'adolescence à la fin des années soixante et depuis. Par
contre, chez ceux qui ont 35 ans ou plus, le Parti libéral demeure majoritaire. Il y
a dix ans, la coupure se situait plutôt autour de 25 ans. C'est dire que les électeurs
nés vers la fin des années quarante, et qui ont voté pour le PQ à vingt ans, lui sont
demeurés fidèles maintenant qu'ils ont trente ans.

    Deux questions se posent à cet égard. Le PQ gardera-t-il à lui ses électeurs
quand ils arriveront à la quarantaine ? C'est fort probable, car ce parti, un peu
comme l'Union nationale avant lui, est celui d'une génération, et plus
profondément celui de certaines occupations, valorisées par l'évolution de la
société.

    Mais le PQ continuera-t-il longtemps à attirer à lui une majorité des nouveaux
électeurs ? C'est plus douteux, même si les autres partis ne le menacent pas encore
à cet égard. Claude Ryan, entre autres, n'a rien pour attirer à lui les jeunes nés
depuis 1960. Il faudrait pour cela qu'il se laisse un peut déborder par des hommes
et des femmes de trente ans.

    Surveillez bien l'âge des électeurs des partis, et comment il évolue d'un
sondage à l'autre. Il y a là un aspect déterminant de l'évolution prochaine des
partis et de la politique au Québec.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   156




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 27
                      Des élections partielles
                       pas comme les autres



Retour à la table des matières

             Lors des élections partielles d'Argenteuil et de Jean-Talon, le 30 avril
         1979, le Parti libéral du Québec remportait deux victoires sur le Parti
         québécois. Les deux circonscriptions avaient d'ailleurs élu des députés
         libéraux, le 15 novembre 1976. Le chef du Parti libéral, Claude Ryan,
         devenait député d'Argenteuil et accédait à l'Assemblée nationale. Cet
         article, qui commente l'événement du 30 avril, est paru dans Le Devoir, le
         3 mai 1979.

    Il est rare, au Québec, que le parti gouvernemental n'arrive pas à gagner les
élections partielles. Sous Duplessis, les victoires de l'Union nationale étaient
automatiques. De 1956 à 1960, par exemple, les neuf élections partielles furent
toutes gagnées par le parti de Duplessis. Il en va de même sous Jean Lesage de
1960 à 1966. Le Parti libéral gagne les onze élections partielles qui se déroulent
durant cette période, dont trois dans des circonscriptions qui étaient détenues par
l'Union nationale. De 1966 à 1970, l'Union nationale, qui est alors au
gouvernement, remporte six élections partielles sur sept. Seule lui échappe la
circonscription de Notre-Dame-de-Grâce, qui demeure libérale quand William
Tetley succède à Eric Kierans, le 4 décembre 1968. Par contre, l'Union nationale
enlève deux sièges au Parti libéral : Dorion et Vaudreuil/Soulanges. De 1970 à
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   157




1973, le Parti libéral de Robert Bourassa conserve, lors des élections partielles, les
trois sièges qui sont en jeu : Chambly, Duplessis et Gatineau. Mais le 28 août
1974 le « miraculé de Johnson », Maurice Bellemarre, enlève au parti
gouvernemental le seul siège qui est ouvert au cours de la période 1973-1976.

    Le Parti québécois a maintenant perdu les trois élections partielles qui ont eu
lieu depuis le 15 novembre 1976. Dans Notre-Dame-de-Grâce, Argenteuil et Jean-
Talon, un député libéral a succédé à un député libéral.

   Il y a dix ans, l'Union nationale, pourtant condamnée à la défaite aux élections
générales de 1970, faisait beaucoup mieux. Les trois défaites du Parti québécois,
écrites sur le mur des élections partielles, annoncent-elles la défaite prochaine du
gouvernement Lévesque ?



   Les électeurs ne sont pas des cruches



   C'est l'avis de Claude Ryan qui, à la suite des deux victoires libérales
d'Argenteuil et de Jean-Talon, réclame des élections générales. Pourtant les
sondages d'opinion et d'autres indices tendent à montrer qu'une majorité des
électeurs du Québec est satisfaite de l'action du gouvernement Lévesque. Mais
cette majorité ne se traduit pas, comme c'est généralement le cas, en une majorité
d'électeurs qui ont l'intention de voter pour le Parti québécois. Ce parti ne
recueille qu'un peu plus de 40% des intentions de vote, comme le Parti libéral, ce
qui le laisse minoritaire quand on additionne les intentions de vote qui se portent
sur les différents partis d'opposition.

   Tout se passe comme si une bonne proportion des électeurs satisfaits du
gouvernement n'avaient pas l'intention de voter pour lui. Sans doute à cause de
son option constitutionnelle. C'est probablement ce que comprenait René
Lévesque quand il interprétait, comme d'habitude, la défaite de son parti par
l'exploitation de la peur de la part des adversaires. Mais pourquoi des électeurs
qui n'avaient pas eu peur en 1976 auraient-ils eu peur cette fois-ci ?

     Pour les stratèges du Parti québécois, comme pour trop de politiciens,
l'électeur qui n'est pas du bon bord apparaît comme une cruche à remplir. Quand
le Parti québécois met dans cette cruche plus de courage que l'adversaire y met de
                                          Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   158




peur, l'électeur vote pour le PQ. Dans le cas contraire, l'électeur votre pour le Parti
libéral ou l'Union nationale. Il ne vient pas à l'idée de ces stratèges que la cruche
puisse être percée, et que l'eau colorée des partis y coule en vain...



    Le résultat des deux élections partielles



    Une interprétation plus raisonnable voit dans le résultat des deux élections
partielles la manifestation de la remontée du Parti libéral depuis novembre 1976,
face à un Parti québécois dont les appuis demeurent plus stables. Et comme les
deux élections partielles se sont déroulées dans des circonscriptions où le Parti
libéral avait réussi à se maintenir en 1976, il n'est pas étonnant que les majorités
libérales augmentent.

    La baisse de l'Union nationale, malgré certains atouts personnels de ses deux
candidats, montre qu'à l'approche du référendum la polarisation se fait de plus en
plus entre le Parti québécois et le Parti libéral, le parti des souverainistes et le parti
des fédéralistes. Il n'est pas dit que le Parti québécois est condamné à perdre cette
confrontation à deux. Il se pourrait fort bien, par exemple, qu'il remporte les deux
élections partielles de Prévost et de Beauce-Sud. Il aurait d'ailleurs avantage à les
déclencher avant l'été, pour tenter de faire oublier Argenteuil et Jean-Talon, ainsi
que la victoire toute probable des libéraux fédéraux au Québec, le 22 mai.

    Mais une impasse fondamentale demeure. Et on ne voit pas très bien comment
le Parti québécois peut en sortir. Majoritairement satisfaits du gouvernement, les
électeurs sont aussi majoritairement prêts à le mandater pour négocier avec
Ottawa, à condition qu'il n'arrive pas à la souveraineté-association. C'est du moins
ainsi qu'on peut interpréter les apparentes contradictions des récents sondages.
Comment résoudre ce dilemme en sauvant à la fois la spécificité du parti et
suffisamment d'appuis électoraux ? C'est le problème actuel du Parti québécois.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   159




   L'avenir de Claude Ryan



     Claude Ryan subira bientôt à l'Assemblée nationale un autre test. Il devrait le
réussir tout aussi bien que le test électoral. Lui qui a passé une bonne partie de sa
vie dans des groupes de discussions, des assemblées délibérantes et des comités
(il a même écrit un livre sur le sujet), devrait maîtriser facilement la procédure
parlementaire. Par contraste avec une députation libérale relativement faible dans
les débats de l'Assemblée, il devrait aussi s'imposer comme un chef bien
documenté, articulé et cinglant.

    Dans le parti, sa position ne peut qu'être raffermie à la suite de son élection à
l'Assemblée nationale. Il faudra aussi surveiller de près le retour qu'il prône à
certains modes traditionnels de faire campagne. De ce point de vue, les élections
partielles de Prévost et de Beauce-Sud seront révélatrices.

   La principale faiblesse de Claude Ryan dans la conjoncture actuelle consiste
dans les appuis limités qu'il trouve chez les jeunes électeurs. Pour vaincre le Parti
québécois il lui faut augmenter ces appuis. Comme il le répète souvent, à son âge
il est trop vieux pour changer. On le voit mal en séducteur de la jeunesse. Mais il
pourrait s'entourer de quelques jeunes gens dont on sentirait qu'ils sont les étoiles
montantes du Parti libéral du Québec.

    Daniel Johnson avait plus ou moins réussi au moment des Assises de l'Union
nationale, en 1965, à rajeunir son parti. Il n'y a pas d'autres voies pour Claude
Ryan s'il veut gagner les deux grandes consultations populaires, au Québec, d'ici
1981 : le référendum et les élections provinciales.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   160




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 28
                  Histoire de vingt électeurs



Retour à la table des matières

             Dans cet article, les quelque quatre millions d'électeurs du Québec
         sont réduits à vingt, représentatifs de l'ensemble. Le comportement de ces
         vingt électeurs lors des élections fédérales et des élections provinciales
         des années soixante-dix, et leurs réponses à des sondages politiques
         récents permettent de faire quelques hypothèses à propos du référendum.

    Il y a plus de quatre millions d'électeurs au Québec. De façon commode, on le
réduit à cent ou à mille pour présenter les résultats électoraux ou les résultats des
sondages. On dira par exemple que tel parti a obtenu 16,3% des votes de ces
électeurs, etc. Cela rend les comparaisons plus faciles. Mais cela donne aussi une
vue abstraite, surtout quand on emploie des décimales : personne n'a jamais
rencontré dans la rue les trois dixièmes d'un électeur.

    De façon générale, on ne perd rien ou presque à laisser tomber les décimales,
surtout dans le cas des sondages, dont les résultats se situent toujours à l'intérieur
d'une marge d'erreur.

    Mais n'y aurait-il pas une réduction encore plus radicale, un modèle simplifié
à l'extrême qui permettrait quand même des interprétations significatives des
phénomènes électoraux ? Je vais proposer ici de réduire les quatre millions
d'électeurs à vingt, qui seront représentatifs - à peu près - de l'ensemble. Vingt est
un nombre encore plus concret que cent. À condition d'être deux, ça se compte sur
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   161




les doigts des mains. Et quand on est condamné à être seul, ça se compte sur les
doigts des mains et des pieds.

   Le tableau ci-joint montre les choix de nos vingt électeurs représentatifs du
Québec aux deux dernières élections fédérales, aux deux dernières élections
provinciales, et dans quelques sondages politiques récents.

   Évidemment, les vingt électeurs de 1979 ne sont plus tout à fait les mêmes
que ceux de 1973. Quelques-uns sont morts ou partis depuis, d'autres sont arrivés.
Les tout petits partis n'apparaissent pas dans le tableau et les nombres sont très
arrondis par rapport aux choix des quatre millions d'électeurs réels. Mais les traits
principaux de la situation électorale au Québec sont conservés et mis en relief.


   Les élections fédérales



   La comparaison entre les résultats des élections fédérales de 1974 et celles de
1979 au Québec met d'abord en relief un fait qui n'a pas été suffisamment
souligné : la hausse de la participation électorale. Sept électeurs sur vingt s'étaient
abstenus en 1974, alors que seulement cinq sur vingt se sont abstenus en 1979
(comme en 1972).

    Le tableau montre aussi la baisse des conservateurs de 1974 à 1979 et la
hausse des créditistes. En votes exprimés, les créditistes ont obtenu à peu près le
même pourcentage qu'en 1974, mais, par rapport aux quelques quatre millions
d'électeurs inscrits, il y a plus de 500 000 électeurs créditistes en 1979, contre un
peu plus de 400 000 en 1974. De façon générale, le vote créditiste augmente dans
les circonscriptions où il était faible en 1974 et diminue dans les circonscriptions
où il était fort. Cela se traduit par une augmentation d'un électeur sur vingt, mais
aussi par une diminution d'une circonscription sur vingt.
                                 Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   162




       Le choix de vingt électeurs représentatifs du Québec

ABST           NPD               LIB.            CONS.              CRÉD.

                      Élections fédérales de 1974

 7               1                 7                  3                2
                      Élections fédérales de 1979

 5               1                 9                  2                3

ABST           NPD               LIB.               UN              CRÉD.

                     Élections provinciales de 1973

 4               5                 9                  1                1
                     Élections provinciales de 1976

 3               7                 6                  3                1
             Intentions de vote, niveau provincial, 1979

 4               7                 7                  1                1

              ABST               OUI                NON

         Satisfaction envers le gouvernement Lévesque, 1979

                 1                10                  9

              ABST              SOUV.               FÉD.
                     Option constitutionnelle, 1979
                 2                 6                  12

              ABST               OUI                NON

       Mandat pour négocier la souveraineté-association, 1979

                 3                 9                  8
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   163




     En 1972, les créditistes avaient obtenu le vote d'un électeur sur quatre. Étant
donné la baisse du vote conservateur au Québec de 1974 à 1979, le parti de
Fabien Roy aurait pu répéter la performance de 1972 si la revendication nationale
avait été seconde par rapport à la revendication sociale. Le parti « national » en
politique fédérale au Québec, c'est le Parti libéral. Rien ne sert aux créditistes de
l'attaquer sur ce plan, surtout quand le chef libéral est un Canadien français.

   Il n'était pas arrivé depuis les années cinquante, au temps de Louis Saint-
Laurent, que le Parti libéral reçoive l'appui de neuf électeurs sur vingt au Québec.
En 1968, au plus fort de la trudeaumanie, à peine huit électeurs québécois sur
vingt votaient pour le Parti libéral. Il y a dans l'appui donné cette année à Pierre
Trudeau un aspect plébiscitaire, favorisée par l'opposition à sa personne qui se
manifestait à l'ouest du Québec, et qui était maladroitement reprise par les
conservateurs, les créditistes et les socio-démocrates du Québec, incapables
d'articuler les revendications sociales qui aurait pu affaiblir ce courant
plébiscitaire.



   Le vote provincial



    En 1973 également il y avait neuf libéraux sur vingt électeurs, à l'occasion
cette fois des élections provinciales au Québec. Trois ans plus tard, le 15
novembre 1976, il n'y en avait plus que six sur vingt. Le Parti québécois recevait
l'appui de sept électeurs sur vingt et formait le gouvernement. En 1970 le PQ était
appuyé par quatre électeurs sur vingt, et en 1973 par cinq électeurs sur vingt.

   Comme l'ont noté plusieurs observateurs, l'appui au Parti québécois semble
avoir plafonné depuis 1977. Dans la plupart des sondages récents, le PQ est
toujours appuyé par sept électeurs sur vingt, comme à la fin de 1976. Le Parti
libéral l'a rejoint et reçoit l'appui de sept électeurs sur vingt également. L'Union
nationale, qui fut le choix de trois électeurs sur vingt en 1976, n'est plus appuyé
que par un électeur sur vingt à l'heure actuelle.
   Dix électeurs sur vingt sont satisfaits du gouvernement Lévesque, ce qui est
beaucoup plus forts que les sept électeurs qui ont l'intention de voter pour lui.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   164




L'explication de ce décalage réside probablement dans le peu de popularité de
l'option constitutionnelle du Parti québécois. D'après la plupart des sondages, il
n'y a que six électeurs sur vingt qui sont favorables à la souveraineté-association,
contre douze électeurs sur vingt qui choisissent plutôt le fédéralisme renouvelé,
les deux autres n'exprimant pas d'opinion.

    Pourtant, quand on demande aux électeurs s'ils sont prêts à accorder un
mandat au gouvernement Lévesque pour négocier la souveraineté-association, il
arrive que neuf sur vingt disent oui contre huit qui disent non, les autres
n'exprimant pas d'opinion. Ces résultats ressemblent à ceux qui concernent la
satisfaction envers le gouvernement. Autrement dit, il y a une petite majorité
d'électeurs satisfaits du gouvernement et prêts à lui donner un mandat de négocier.
Mais tout se passe comme si une forte majorité voulait que cela résulte dans un
fédéralisme renouvelé plutôt que dans la souveraineté-association. Et parce qu'on
n'est pas sûr que ce soit la volonté du PQ, il n'y a que sept électeurs sur vingt,
comme en 1976, qui sont prêts à voter pour lui. Il y en a autant qui appuient le
Parti libéral du Québec.



   Après le 22 mai



   Cette situation va-t-elle durer, après les élections fédérales du 22 mai ? On
peut faire deux hypothèses à cet égard.

   La première hypothèse, qui est celle de Claude Ryan et de certains
observateurs de la politique au Québec, prédit qu'après tous les malheurs qui se
sont abattus sur le PQ depuis un mois, les électeurs insatisfaits du gouvernement
Lévesque vont devenir majoritaires, de même que les appuis aux libéraux dans les
intentions de vote. D'ailleurs, selon certains analystes, la hausse du vote libéral
devrait se traduire dans l'ordre provincial par une hausse concomitante du vote au
Parti libéral du Québec. Si tout cela arrive, le Parti québécois pourrait ne pas
obtenir une réponse favorable à une question référendaire portant sur un mandat
pour négocier la souveraineté-association. Certains voient même dans le nouveau
statut des députés libéraux fédéraux du Québec un élément positif en faveur de
cette hypothèse : ne représentant plus le gouvernement fédéral, ils pourront
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   165




intervenir - Trudeau en tête - avec plus de détachement au moment de la
campagne référendaire.

    Selon la deuxième hypothèse, plus favorable au Parti québécois, les difficultés
de celui-ci ne sont que temporaires. Avec l'arrivée des conservateurs au
gouvernement central, les électeurs québécois vont s'identifier davantage au
gouvernement du Québec. Les allégeances ne se partageront plus entre Lévesque
et Trudeau, comme c'était le cas avant le 22 mai. Malgré les déclarations de Clark,
les électeurs estimeront que la négociation avec lui pourra donner des résultats
positifs pour le Québec, et il sera donc plus facile au Parti québécois d'obtenir un
mandat pour aller négocier la souveraineté-association.
    À supposer que trois électeurs sur vingt s'abstiennent le jour du référendum, il
faudra pour gagner recevoir l'appui de neuf des dix-sept qui restent. Le
gouvernement avait jusqu'à tout récemment cet appui en réponse aux questions de
sondages sur un éventuel mandat pour négocier la souveraineté-association. Le
Parti libéral du Canada lui aussi vient de recevoir cet appui aux élections
fédérales, tout comme Robert Bourassa l'avait obtenu en 1973. Voilà le chiffre
magique à quelques mois du référendum. Une seule des deux tendances, la
souverainiste ou la fédéraliste, peut l'atteindre et les suites des élections fédérales
du 22 mai pourraient être déterminantes du résultat.
                                         Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   166




                     La fête continue. La vie politique au Québec
                  depuis la Révolution tranquille jusqu’au référendum.


                                 Chapitre 29
           EN GUISE DE CONCLUSION



Retour à la table des matières

     Quelques idées courent, dans les textes précédents, que je voudrais dégager
pour finir. Les unes touchent à des aspects durables de la politique, les autres ont
trait à des transformations qui se sont produites au Québec depuis le début des
années cinquante. Ces quelques idées résument, de mon point de vue, ce qu'il faut
savoir pour comprendre ce qui nous est arrivé et ce qui nous attend.



    La politique n'est pas tout


    À voir et à entendre le télé-journal de Radio-Canada on peut avoir
l'impression que tout est devenu politique. Il est d'ailleurs courant de dire que la
politique est omniprésente dans nos sociétés. L'activité de l'État a sans doute
augmenté, ainsi que le recours à cette activité. Les décisions politiques sont plus
déterminantes, dans la plupart des domaines, qu'elles ne l'étaient il y a trente ou
quarante ans. Mais l'intérêt et la participation des gens à la politique n'ont
certainement pas augmenté dans la même mesure. Les enquêtes montrent que 10 à
15% des Québécois ont une activité politique quelconque. Pour les autres - et
même pour certains de ceux qui sont actifs -, d'autres activités ont une valeur plus
grande. On peut le déplorer, mais c'est un fait.
                                       Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   167




   L'activité politique quotidienne est l'affaire des élites, ce qui ne veut pas dire
que les simples citoyens sont complètement dépourvus de pouvoir.



   Des partis relatifs



    Les citoyens peuvent au moins choisir entre des partis au moment des
élections ou d'autres consultations populaires (comme le référendum). Ces partis
ont des étiquettes durables, qu'il n'est généralement pas bon de changer. Il a été
désastreux pour l'Union nationale de changer son nom pour celui d'Unité-Québec,
du temps de Gabriel Loubier. Mais les partis occupent des positions par rapport à
d'autres partis, et, quand les positions respectives d'un parti changent, le parti
change lui aussi. Le Parti libéral du Québec n'a plus aujourd'hui le même sens
qu'au cours des années soixante. C'est pourquoi ses appuis électoraux ne sont plus
les mêmes qu'il y a dix ou quinze ans. Les Crédit social, en politique fédérale, n'a
plus le même sens qu'au début des années soixante, quand cinquante députés
conservateurs sur soixante-quinze représentaient le Québec à Ottawa.

   Un parti n'a pas de position absolue, il a toujours des positions relatives, aux
yeux des électeurs qui le jugent.



   Le vote négatif



   Quand ils jugent le parti qui est au gouvernement, les électeurs tiennent
compte de ces positions relatives. Le vote envers lui et envers les autres est tout
aussi bien négatif que positif. Quand on appuie un parti, on rejette du même coup
les autres. Il ne faut pas oublier ce double aspect du vote, surtout quand les
gouvernements changent. Des partis « programmatiques » comme le Parti libéral
du Québec, en 1960, ou le Parti québécois, en 1976, ont tendance à exagérer
l'appui positif qu'ils ont reçu. Les électeurs voulaient se débarrasser du
gouvernement sortant, tout autant et même plus qu'ils voulaient choisir,
positivement, un parti de rechange. Ils ont donné davantage un appui négatif au
style de gouvernement du parti défait qu'un appui positif au programme du parti
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   168




de rechange. D'ailleurs il est bien connu que peu d'électeurs ont une information
précise sur les programmes des partis.

    Nous avons toujours tendance à négliger la face négative des choses, parce
qu'elle apparaît moins noble que la face positive. Il n'en reste pas moins que la
démocratie représentative consiste surtout, dans les systèmes compétitifs de
partis, à pouvoir se débarrasser par la voie électorale des gouvernements devenus
impopulaires.



   Les électeurs ne sont pas fous


    Même si leur vote est tout aussi bien négatif que positif, et même s'ils jugent
les partis dans l'ensemble plutôt que dans le détail, à partir de leur expérience, les
électeurs ne sont pas irrationnels. Trop de politiciens déçus et d'analystes
superficiels font profession de le croire. La plupart des électeurs ont une
information limitée sur la politique, parce que la politique ne les intéresse guère.
Mais ils n'en jugent pas moins la politique et les politiciens à partir de signes qui
ne trompent pas, qui sont interprétés par l'expérience qu'ils ont d'autres domaines
d'action. Plus d'électeurs qu'on pense savent que tel politicien n'est pas sincère, ou
qu'il a menti. La connaissance qu'ils ont des êtres humains guident leur choix. Ils
ont raison de juger les hommes plutôt que les idées, à la différence des
intellectuels. Les électeurs font des erreurs, mais ces erreurs sont compensées par
des erreurs faites dans un autre sens, par d'autres électeurs.

    Comme le répétait à la fin de sa vie V.O. Key, un des meilleurs spécialistes de
la politique américaine, les électeurs ne sont pas fous.



   L'uniformisation des résultats électoraux



    Les quatre traits qui viennent d'être signalés n'ont pas changé depuis vingt ans.
Par contre des traits nouveaux sont apparus depuis qu'a été écrite, en 1962, la
première étude de ce livre. D'abord, depuis 1970 environ, on constate une espèce
d'uniformisation de la politique au Québec, dans les résultats électoraux tout au
                                        Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   169




moins. Autrefois le taux de participation électorale variait grandement d'une
circonscription à l'autre. Dans les milieux urbains, à Montréal en particulier, la
participation était plus faible qu'ailleurs. Maintenant les taux de participation
varient beaucoup moins. D'une élection à l'autre, l'évolution des partis n'était pas
la même dans les différentes régions du Québec. Depuis 1970, cette évolution est
uniforme pour ne pas dire monotone. Ainsi, de 1973 à 1976, le Parti libéral a
perdu des appuis dans à peu près toutes les circonscriptions, alors que le Parti
québécois en a gagné à peu près partout.

    Il n'est pas sûre que cette monotonie va durer, mais elle est manifeste depuis
dix ans.


   Les générations politiques



    Un autre trait qui s'est accentué, même s'il n'est pas tout à fait nouveau, est la
place prédominante qu'ont pris l'âge et la scolarité comme prédicteurs des
comportements électoraux. Actuellement la coupure se situe autour de 35 ans, elle
est moins nette dans le cas de la scolarité. Les électeurs de 34 ans et moins
appuient majoritairement le Parti québécois, alors que ceux de 35 ans et plus
appuient majoritairement le Parti libéral. Plus les électeurs sont scolarisés, plus ils
ont tendance a appuyer le Parti québécois. En politique fédérale, moins les
électeurs sont scolarisés, plus ils ont tendance à appuyer le Crédit social. Les uns
ne sont pas plus fous que les autres, mais leurs critères de jugement sont
différents. Et comme au Québec plus on est jeune plus on est scolarisé (suite à la
réforme de l'éducation), on peut parler de générations politiques.

   Il est particulièrement évident dans le cas du Parti québécois qu'il est le parti
d'une génération politique, celle qui est venue à l'âge de voter et à la conscience
politique au début des années soixante, à l'époque de ce qu'on a nommé la
Révolution tranquille.
                                      Vincent Lemieux, La fête continue… (1979)   170




   Le rapport à l'État



   Cette génération se distingue des autres par son rapport à l'État et plus
généralement au secteur public. Elle a profité davantage que d'autres de ce rapport
et voit dans la souveraineté-association la promesse de nouveaux bénéfices,
supérieurs aux coûts qui seront encourus. Ceux qui appuient plutôt le Parti libéral
du Québec ou l'Union nationale - anglophones et allophones, milieux de grosses
et de moyennes affaires, gens plus âgés et moins scolarisés - estiment plutôt que
les nouveaux rapports à l'État québécois leur ont été dans l'ensemble défavorables
depuis 20 ans et que la souveraineté-association comporterait plus de coûts que de
bénéfices.

    Ces évaluations changent selon la conjoncture, l'action des partis et du
gouvernement. C'est le grand enjeu politique, ici comme ailleurs à travers un
monde de plus en plus étatisé : le rapport objectif à l'État et sa façon de changer
par les interprétations qui en sont données.



   FIN

				
DOCUMENT INFO
Shared By:
Categories:
Tags:
Stats:
views:9
posted:9/12/2012
language:French
pages:170