LE PRIV� ET LE PUBLIC. TOME 1

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					        Jacques Grand’Maison
                  Sociologue, Université de Montréal
                             (1975)




  LE PRIVÉ
ET LE PUBLIC
                   TOME 1

Un document produit en version numérique par Gemma Paquet, bénévole,
            Professeure retraitée du Cégep de Chicoutimi
                 Courriel: mgpaquet@videotron.ca

 Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"
                  Site web: http://classiques.uqac.ca/
Une bibliothèque fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, sociologue

    Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
      Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
                 Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/
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    Cette édition électronique a été réalisée Gemma Paquet, bénévole, professeure
de soins infirmiers retraitée de l’enseignement au Cégep de Chicoutimi
    Courriel: mgpaquet@videotron.ca

    à partir du livre de :

   Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1. Montréal :
Les Éditions Leméac, 1975, 220 pp. Collection : La cité de l’homme.

    M. Jacques Grand’Maison (1931 - ) est sociologue (retraité de
l’enseignement) de l'Université de Montréal.

   [Autorisation formelle réitérée le 6 mars 2004 au téléphone par M. Jacques
Grand’Maison et confirmée par écrit le 15 mars 2004 de diffuser la totalité de ses
œuvres : articles et livres]



     Courriel : jgrandmaison@hotmail.com

Polices de caractères utilisée :

    Pour le texte: Times New Roman, 14 points.
    Pour les citations : Times New Roman 12 points.
    Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.


Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word
2004 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition numérique réalisée le 5 mai 2006 à Chicoutimi, Ville de Sague-
nay, province de Québec, Canada.
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                            Du même auteur




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    Crise de prophétisme. Montréal, Éd. de l'A.C.C., 1965.

    Le monde et le sacré. Paris, Éd. Ouvrières, 1966-1969, 2 tomes.

    Vers un nouveau pouvoir. Montréal, Éd. HMH, 1969.

  Nationalisme et religion. Montréal, Éd. Beauchemin, 1970, 2 to-
mes.

   Stratégies sociales et nouvelles idéologies. Montréal, Éd. HMH,
1971.

   Nouveaux modèles sociaux et développement. Montréal, Éd. HMH,
1972.

    Symboliques d'hier et d'aujourd'hui. Montréal, Éd. HMH, 1973.

  Des milieux de travail à réinventer. Montréal, Éd. P.U.M., 2 to-
mes. (à paraître)
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            Jacques Grand’Maison
sociologue (retraité de l’enseignement) de l'Université de Montréal


      LE PRIVÉ ET LE PUBLIC.
             TOME 1.




  Montréal : Les Éditions Leméac, 1975, 220 pp.
        Collection : La cité de l’homme.
                    Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   5




                       Table des matières
                                    Tome 1

Présentation du livre (tome I)
Avant-propos (tome I)

Approches

     Faire jaillir la source avant de construire les aqueducs
     Une société « à deux étages »

Introduction
      Le privé et le public, une question clé


                                 Première partie
                        Aspects économiques et politiques


     Chapitre I.     les budgets publics

          A.   Une société irresponsable ?
          B.   Le gouvernement fédéral et son budget « exponentiel »
          C.   Explosion du secteur public au Québec
          D.   Un budget municipal et ses dessous, Montréal 1974-1975

     Chapitre II.    Planification et développement démocratique

          A.   Le sujet historique québécois
          B.   Le tertiaire québécois, un test de vérité
          C.   Coordonnées socio-économiques de base
          D.   Un dualisme multiforme à surmonter
          E.   La politique libérale et ses pseudo-réformes
          F.   Les progrès récents, un tournant ?
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Chapitre III.    Trois formes d'intervention

    A. L'intervention fonctionnelle
    B. L'intervention relationnelle
    C. L'intervention interactionnelle


Chapitre IV.     Les enjeux internationaux

     •   Un pouvoir anti-politique
     •   L'est et le tiers-monde dans la partie
     •   Conspiration contre le public
     •   Une stratégie sans frontières
     •   Impuissance des états
     •   Une croissance folle
     •   On passe sur une autre orbite
     •   Inflation et concentration
     •   Des questions cruciales en veilleuse
     •   Une idéologie technocratique
     •   L'utopie ou la mort
     •   Le point de vue du tiers-monde
     •   L'O.N.U. se réveille
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                                    Tome II
Présentation
Avant-propos

                                Deuxième partie
                           Aspects psychosociologiques


    Chapitre I.      La révolte subjective
    Chapitre II.     D'un opium à l'autre, une prolétarisation invisible

         Une question politique
         Réinventer des sagesses collectives

    Chapitre III.    Le kaléidoscope des marginalités

         I. Une dramatique inédite du privé et du public
         II. Trois repères sociétaires
         III. Typologie de la marginalité

    Chapitre IV.     Des « nous » à inventer

         Une première brèche : les mouvements communautaires
         Les réseaux quotidiens et les cartes de relations
         Du « nous » spontané au « nous » structuré
         Une étape politique nécessaire
         Une économie retrouvée

    Chapitre V.      Trois cas types

         - Les petits salariés, un baril de poudre
         - La femme, réconciliation du privé et du public
         - Vers une société de célibataires ?
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                             Troisième partie
                             Aspects culturels

Chapitre I.      Du joual quotidien au Québec français... un rôle politique
                 méconnu
Chapitre II.     Culture, éducation et développement

    A. Culture et société québécoise : cadre de réflexion
    B. Éducation et développement : cadre d'action

Chapitre III.    D'un leadership à l'autre... ce sont les clowns qui nous mè-
                 nent
Chapitre IV.     Économie culturelle et sagesse collective

                             Quatrième partie
                             Aspects éthiques

Chapitre I.      Quatre cas types

    -   Derrière les media, deux mythes : l'opinion publique et la neutralité
    -   Ni privée, ni publique, une Église à redéfinir
    -   Déprivatisation du syndicalisme
    -   Nouveaux enjeux des codes éthiques professionnels

Chapitre II.     Vers une nouvelle éthique collective

    -   Introduction
    -   Le viol de la vie privée et son autocorruption
    -   Société ouverte et éthique nouvelle
    -   Comment construire une éthique collective ?
    -   De la critique idéologique à la philosophie sociale

                       Conclusions en quatre temps

Chapitre I.      Brève rétrospective
Chapitre II.     Un pays en quête d'âme
Chapitre III.    Comment voyez-vous l'avenir ? Huit options possibles
Chapitre IV.     Un « bee » historique
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                       Présentation du livre
                                 (texte au verso du livre)

   Jacques Grand'Maison, Le privé et le public. Tome I. Montréal : Éditions Le-
méac, 1975. Collection : “La cité de l'homme”. 515 pp. (Tome II : pp. 1 à 220).




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    Dans la société d'ici, nous n'avons pas été habitués à vivre sur les
deux registres du privé et du public. Le cadre villageois ne s'y prêtait
pas. En façonnant un vaste secteur public, nous avons cru changer
profondément cet état de chose. Les vastes entreprises de réformes ont
mobilisé les intérêts et l'attention au cours de la décennie '60. Depuis
quelques années, beaucoup de citoyens jeunes et moins jeunes se re-
plient sur leur vie privée. On parle même d'une crise de la subjectivité.

    Par-delà cet écartèlement du privé et du public, d'aucuns cherchent
à refaire les tissus quotidiens de l'existence individuelle et collective.
Mais ces expériences semblent bien fragiles. Des problèmes de fond
demeurent. On les retrouve dans la conscience, dans la rue, sur les on-
des, au parlement. On méconnaît l'école et la ville. C'est trop compli-
qué. Les lignes ouvertes font écho à des débats quotidiens au travail, à
la taverne comme à la table familiale. Je soupçonne que le pessimisme
actuel doit beaucoup à cette incapacité de comprendre vraiment ce qui
se passe même dans la vie de tous les jours ; « j'sais pu où j'suis ren-
du », chante Charlebois.
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    J'ai voulu, dans cet ouvrage, présenter un cadre modeste de com-
préhension. À la suite de bien des échanges dans divers milieux, j'en
suis arrivé à penser que des raccords plus clairs entre le privé et le pu-
blic permettraient une meilleure intelligence et des pratiques plus co-
hérentes de la vie actuelle. Bien sûr, cette démarche ne fait pas l'éco-
nomie d'une critique parfois radicale de la situation présente. Mais
toujours, j'ai cherché à repérer des pistes d'action pour de féconds dé-
passements.
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                                 Le privé et le public. Tome I

                                 Avant-propos



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    Dans la société d'ici nous n'avons pas été habitués à vivre sur les
deux registres du privé et du public. Le cadre villageois ne s'y prêtait
pas. En façonnant un vaste secteur public, nous avons cru changer
profondément cet état de choses. Les vastes entreprises de réformes
ont mobilisé les intérêts et l'attention au cours de la décennie'60. De-
puis quelques années, beaucoup de citoyens jeunes et moins jeunes se
replient sur leur vie privée. On parle même d'une crise de la subjecti-
vité.

   Par-delà cet écartèlement du privé et du public, d'aucuns cherchent
à refaire les tissus quotidiens de l'existence individuelle et collective.
Mais ces expériences semblent bien fragiles. Des problèmes de fond
demeurent. On les retrouve dans la conscience, dans la rue, sur les on-
des, au parlement. On ne « sait » plus l'école ou la ville. C'est trop
compliqué. Les lignes ouvertes font écho à des débats quotidiens au
travail, à la taverne comme à la table familiale. Je soupçonne que le
pessimisme actuel doit beaucoup à cette incapacité de comprendre
vraiment ce qui se passe même dans la vie de tous les jours ; « J'sais
pu où j'suis rendu », chante Charlebois.

    J'ai voulu, dans cet ouvrage, présenter un cadre modeste de com-
préhension. À la suite de bien des échanges dans divers milieux, j'en
suis arrivé à penser que des raccords plus clairs entre le privé et le pu-
blic permettraient une meilleure intelligence et des pratiques plus co-
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hérentes de la vie actuelle. Bien sûr, cette démarche ne fait pas l'éco-
nomie d'une critique parfois radicale de la situation présente. Mais
toujours, j'ai cherché à repérer des pistes d'action pour de féconds dé-
passements.

   Dans le premier tome, je retiens les phénomènes les plus visibles
de la vie privée et publique. Je m'attache particulièrement aux dimen-
sions économiques et politiques.

    Dans le second tome, je prospecte davantage le sous-sol de notre
société. Là se cachent à la fois les principaux obstacles et les dyna-
mismes majeurs d'une libération profonde et prometteuse. En cours de
route, je me suis rendu compte de l'importance capitale de construire
une nouvelle éthique comme premier lieu de cohérence des conduites
individuelles et collectives. Puis, en conclusion, j'essaie de tracer un
portrait de l'avenir de notre société dans le tournant actuel de la civili-
sation occidentale.

   Cette présentation peut paraître prétentieuse. Pourtant, l'homme le
plus humble, dans la moindre de ses décisions, doit tenir compte des
diverses dimensions que cet ouvrage veut expliciter.
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                                 Le privé et le public. Tome I

                                    Approches


                                 Faire jaillir la source avant de construire les aqueducs
                                 Une société « à deux étages »




                       Faire jaillir la source
                  Avant de construire les aqueducs

Beaucoup de citoyens ne savent plus leur chemin




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    La ville, l'école, l'usine, l'hôpital sont devenus de grands appareils
compliqués, de moins en moins compréhensibles chez une majorité de
citoyens. Voici un exemple révélateur qu'on pourrait multiplier par
cent ou mille.

    « Mon fils avait des problèmes scolaires graves, particulièrement
en mathématiques. Je voulais mieux connaître sa situation. Je me ren-
dis donc à la polyvalente. Il m'a fallu tâtonner un joli bout de temps
avant d'arriver à la bonne porte. C'est déjà tout un défi que de se diri-
ger dans cet ensemble de corridors, de locaux, de signes qui vous sont
étrangers. On m'a renvoyé d'une personne à l'autre au moins cinq ou
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six fois. Chacune avait l'air de me dire : « Mais enfin, vous ne savez
pas que vous êtes au mauvais endroit ». Parvenu au bureau du vrai
responsable, je constate son absence. Après cinq téléphones, deux vi-
sites, j'ai enfin réussi à rencontrer la personne attitrée. J'étais un peu
humilié de si mal connaître l'école de mon fils. Je suis pourtant ins-
truit, et reconnu compétent dans ma profession. Dans cette démarche
apparemment aussi simple, je me sentais un peu comme un pygmée
transporté subitement de la jungle au métro d'une grande ville ».

Où s'adresser, à qui, comment, quand ?

    Dans la plupart des services publics, combien savent où s'adres-
ser, à qui, comment, et quand ? On a même découvert que nombre de
Montréalais n'ont pas appris à trouver leur chemin dans la ville, mis
à part leurs circuits habituels de travail et d'achats. Toute démarche
éventuelle en dehors de cette aire provoque souvent angoisse, tâton-
nements ou même passivité et refus. C'est trop compliqué. Il n'y a ja-
mais eu d'initiation pour ces communications de base. Et nous qui
vantons les grandeurs de nos grands systèmes de communication !
« Nous inventons des CLSC (Centres locaux de services communau-
taires), nous allons sur le terrain des gens », disent les professionnels,
les animateurs et les technocrates. Mais pendant ce temps, les citoyens
sont plus dépourvus que jamais pour comprendre et vivre la ville réel-
le. Nous ne chicanons pas ici le souci de se rapprocher des gens, des
milieux de vie. Mais le fait d'établir des services, pignon sur rue, ne
règle pas les problèmes soulevés par la complexité interne et externe
du réseau de nos institutions modernes dans la cité actuelle. Qu'on
nous comprenne bien, il ne s'agit pas de rendre les citoyens experts en
tout domaine, mais d'assurer ces apprentissages nécessaires à une uti-
lisation intelligente et efficace des moyens actuels. Combien de ci-
toyens peuvent se débrouiller dans cette forêt inextricable de signes,
de sigles, de termes techniques, de gadgets électroniques qu'on utilise
dans la vie publique. Combien craignent de mettre les pieds à l'hôtel
de ville, dans les bureaux gouvernementaux, à l'école, simplement
parce qu'ils ne maîtrisent pas les démarches que nous venons de décri-
re ? Et l'on est surpris de la si faible participation des majorités, de
leur apolitisation ! Paradoxalement, les citoyens apparaissent donc
démunis devant ces petites choses, alors qu'ils peuvent suivre les
grands débats publics sur leur écran de télé. Ils connaissent mieux
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Pierre Trudeau ou Pierre Lalonde que leurs compagnons de travail,
leur voisin et parfois leur grand adolescent.


Absence d'apprentissage

    Notre société moderne ne semble pas s'être préoccupée des appren-
tissages humains qui correspondent à la maîtrise des nouvelles techni-
ques qu'on multiplie sans cesse. Non pas qu'il faille bouder ces grands
moyens, nous avons tout simplement omis de développer les petits
moyens de la conduite de la vie, les apprentissages de base pour com-
prendre, agir et vivre dans ce nouveau contexte. On m'objectera que
les citoyens ont bien su s'adapter, par exemple, aux centres d'achat
modernes. Voilà un raisonnement superficiel. Il suffit de voir combien
savent acheter, évaluer un produit, juger une annonce publicitaire. Les
spécialistes en ce domaine se tapent la cuisse en parlant des naïvetés
inouïes de la plupart des consommateurs. Bien sûr, les gens savent le
chemin de la compagnie de finance, mais on connaît la suite. Bien sûr,
certains ont appris à frauder l'assurance-chômage ou l'agence sociale.
Mais à côté, il y a ce nombre considérable de citoyens incapables de
vraiment utiliser les appareils complexes de nos nouveaux services
publics programmés. Quant aux fraudes, avouons qu'elles grandissent
avec l'échelle sociale.

    Combien d'étudiants sortent du CEGEP, de l'Université, sans
connaître l'abc des pratiques de base de la vie ? « Mon père « non ins-
truit » pouvait faire un tas de « petites choses essentielles » que j'igno-
rais après vingt et un ans de scolarité et un bon doctorat reconnu et
payant. Il savait comment réparer les « troubles mineurs » en électrici-
té ou en plomberie dans la maison, entretenir son auto, cultiver un jar-
din, construire un chalet, etc. » Nous vivons sur d'énormes illusions.
L'aire des aptitudes et des apprentissages s'est réduite au minimum
dans la formation spécialisée de l'homme occidental. L'ouvrier ignore
l'ensemble du processus de production. Le professionnel se cantonne
dans son champ très étroit de compétence. Le citoyen devient étranger
à la plupart des institutions importantes de la cité. Même nos sociétés
deviennent extrêmement vulnérables. Pensons aux problèmes gigan-
tesques que pourraient vivre nos grandes cités dans une économie de
pénurie en alimentation, en pétrole, bref en biens essentiels.
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« Je ne fonctionne plus là-dedans »

   Nous avons ignoré les limites humaines des appartenances, des
rapports sociaux, des rythmes de vie, des espaces vitaux, des pratiques
d'éducation ou de travail. « Je ne fonctionne plus là-dedans. » La re-
marque est trop fréquente pour l'ignorer. Socialement, l'homme mo-
derne a perdu l'économie de sa taille. Je soupçonne que bien des an-
goisses et des révoltes ne sont pas étrangères à ces démesures institu-
tionnelles et techniques, ou du moins, à cette absence de maîtrise mi-
nimale de la vie publique contemporaine. Les replis sur la vie privée,
les fuites dans des mythologies décrochées trouvent ici une des plus
pertinentes explications. Je crois même qu'une certaine obsession de la
bougeotte, du voyage, du dépaysement a quelque chose à voir avec le
caractère traumatisant d'une vie quotidienne incohérente et insatisfai-
sante. Tout le contraire d'un vrai dépaysement. On ne se situe en fait
dans aucun paysage, même pas dans celui de l'environnement immé-
diat au travail, à l'école ou ailleurs. Il ne reste souvent que la maison.
Certains s'y accrochent comme si c'était le seul lien humain, stable et
vivable. D'autres misent sur le week-end comme oasis privée intou-
chable.

   Au bilan, aura-t-on le courage de reconnaître la pauvreté grandis-
sante de la vie sociale, des participations civiques, des milieux de tra-
vail ? Le nombre impressionnant d'associations, d'activités publiques,
ne doit pas nous illusionner. Il y a peut-être ici des substituts superfi-
ciels pour compenser le manque de profondeur des socialisations de
base et des rapports quotidiens. Même les rapports fondamentaux :
mari-épouse, parents-enfants, professeurs-étudiants sont influencés
par cette vie collective brisée dans des institutions démesurées ou in-
compréhensibles pour la majorité des commettants. Même les conven-
tions collectives sont illisibles par la majorité des travailleurs concer-
nés. Comme me disait un travailleur : « Va-t-il falloir avoir un avocat
ou un expert constamment à côté de nous autres ? Il faudrait à part ça
un dictionnaire. Les experts de part et d'autre nous sortent des contrats
collectifs, gros comme des dictionnaires ou des annuaires de télépho-
ne. C'est pas administrable. Et nous, on comprend rien ».
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Une expérience révélatrice

    J'ai demandé à des finissants d'université de tracer leur carte d'en-
vironnement. lis avaient à établir leurs réseaux quotidiens de relations,
de lieux, d'espaces, d'activités. Il s'agissait, en l'occurrence, d'étudiants
en sciences humaines, normalement bien équipés pour définir leurs
milieux de vie, leur champ social d'existence. Ce fut une vraie décou-
verte pour la très grande majorité d'entre eux. Ils se voyaient impuis-
sants à décrire concrètement leur géographie humaine quotidienne. On
ne les avait jamais initiés à bien connaître leurs groupes d'appartenan-
ce, les lieux fréquentés, les rythmes de leur existence, les divers types
de rapports avec les personnes qu'ils rencontraient le plus souvent. Ils
en savaient encore moins sur leurs divers milieux de vie, sur les insti-
tutions où ils évoluaient. Pourtant ils pouvaient formuler des idées
brillantes sur les grandes questions politiques, sur les idéologies, sur
les classes sociales, etc. Bref, de grands phares sur la société, mais
même pas une lampe de poche pour les conduites quotidiennes. Au
fait, ils vivaient une véritable dispersion sociale et mentale dans leur
existence ordinaire et dans leurs expériences quotidiennes. Je me de-
mande parfois si l'on mesure les conséquences véritables de ce man-
que de prise sur la vie réelle.

Nous avons compliqué les choses à souhait !

    Le défi devient plus redoutable quand il s'agit des grands circuits
de la vie collective. Est-il normal, par exemple, que la plupart des ci-
toyens ne puissent faire eux-mêmes leur rapport d'impôt ? Est-il nor-
mal qu'on ait besoin d'experts à propos de tout et de rien ? Est-il nor-
mal que la plupart des gens ne sachent pas nommer exactement une
foule de choses qu'ils utilisent tous les jours ? Et je pourrais allonger
la liste de ces interrogations. Je veux bien qu'on parle des grandes
aliénations sociales et politiques. Mais je le répète : avons-nous perdu
cette sagesse minimale de toutes les sociétés qui nous ont précédés ?
Chacune de celles-ci a eu le souci de surveiller de près la qualité des
initiations de base. Les rituels, par exemple, avaient un rôle très précis
en ce sens, de même les règles de vie, les rapports structurés de géné-
rations.
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    Nous avons tout envoyé en l'air en bien des cas. Combien deman-
dent même à l'astrologue de leur épargner les efforts de jugement, de
liberté et de décision pour la conduite de leur vie ? Et cela nous arrive
après des décennies de révolutions scientifiques et technologiques, de
révolutions des libertés et des responsabilités. Quelle comédie ! Les
primitifs étaient mieux équipes pour les apprentissages de base néces-
saires à la satisfaction des besoins fondamentaux. Je veux bien que
nous apprenions à utiliser un magnétoscope ou une machine à calcu-
ler. Mais que diable, j'aimerais que nous sachions aussi maîtriser les
pratiques et les techniques de la vie courante. Autrefois les traditions
véhiculaient ces apprentissages. Les rapports de générations permet-
taient certaines initiations essentielles aux principales pratiques socia-
les, professionnelles ou autres d'une époque donnée. L'idée du chan-
gement social, du progrès technique incessant nous a fait croire qu'on
n'avait plus besoin de ces apprentissages. Il suffisait de se spécialiser.
Les autres se chargeraient des autres besoins. Trente-six métiers, tren-
te-six misères ! Donc division, morcellement, spécialisation du travail.
Nous nous retrouvons dans une société qui a multiplié les formes de
dépendance. Les experts tout autant que les profanes sont aussi im-
puissants à maîtriser l'ensemble de leur vie. Voici que l'industrie ac-
tuelle songe à réinventer la polyvalence, à recomposer le travail. Ce
réalisme n'a pas encore gagné l'aire sociale où l'on fait toujours bien
peu pour récompenser une vie collective cohérente et compréhensible.

    L'autre jour, un vieillard frappait à ma porte. Depuis une semaine,
il était passé d'un bureau à l'autre dans la ville pour qu'on l'aide à rem-
plir une formule. Tout le monde s'était défilé en alléguant différentes
raisons. Or, en m'arrêtant un moment avec lui, je me suis rendu comp-
te qu'il s'agissait d'une opération archi-simple. Quelques informations
sommaires et une signature. Sa vue très faible ne lui permettait pas de
lire la formule. Il avait traversé bureaux et couloirs, interpellé nombre
de secrétaires, escaladé étages sur étages pour trouver enfin quelqu'un
qui accepte de lui rendre un tout petit service. Il ne savait pas, le pau-
vre homme, qu'il s'agissait d'une formule aussi simple. Ce que nous
avons compliqué la vie !
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   19




Il y a des solutions possibles

    Je nous souhaite plus d'imagination pour inventer des apprentissa-
ges souples et concrets. Par exemple, je pense à un groupe de parents
qui ont décidé de vivre une Journée d'école. Ils voulaient connaître
concrètement ce que vivaient leurs enfants dans cette grande polyva-
lente qui leur était étrangère et lointaine. Comble du ridicule, l'utilisa-
tion des autobus scolaires ne rentrait pas dans les normes du Ministère
de l'éducation. Il a fallu plus de temps, de paperasse, de téléphones, de
rencontres pour obtenir cette permission que pour organiser la jour-
née. N'en déplaise à Descartes, le bon sens ne court pas les rues, et
encore moins nos prétentieuses organisations modernes. Après des
années de travail social, je me rends compte qu'il nous faut investir
davantage au plan des apprentissages de base de la vie moderne. Nous
avons à apprendre à maîtriser socialement les moyens techniques quo-
tidiens. Sinon, la vie collective deviendra de plus en plus irrespirable.
Peut-être qu'un retour à une vie plus simple nous permettra de redon-
ner leur sens et leur importance aux pratiques de la vie courante. C'est
d'abord une question de sagesse. Il nous faut aussi un style d'éduca-
tion, à la maison et à l'école, plus soucieux de ces « savoir-faire » pra-
tiques de la vie. Évidemment, cela exige une autre échelle de valeurs,
une manière de vivre moins bousculée et pressée, et une moins grande
obsession des « programmes ». Il en est de même au travail. Je suis
sidéré par le peu de temps et d'attention qu'on accorde à l'initiation de
nouveaux venus dans tant de milieux de travail.

Une responsabilité collective majeure

   Nous parlons de la société post-industrielle, du choc du futur, des
grandes questions internationales, ou encore de hockey, de golf, de la
cuisine du Château Champlain. Mais savons-nous les réalités simples
et profondes de la vie ? Savons-nous vivre ? Nous avons voulu liqui-
der un passé bien ambigu, je l'avoue. Mais nous n'avons pas remplacé
cette sagesse de base de nos prédécesseurs, cette culture première qui
a fait ce que nous sommes spontanément et vitalement. Nous avons
méprisé et saccagé ce sous-sol, sans nous rendre compte qu'un peuple
ne se redéfinit jamais à partir de zéro. Quelle ironie pour la génération
actuelle des adultes qui voient leurs jeunes en quête de leurs racines !
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   20




Un ami incroyant me disait l'autre jour qu'il était resté bouche bée de-
vant sa fille et son gars qui lui demandaient de leur expliquer un ta-
bleau de la résurrection. En quelques années, nous avons voulu sauter
de la chrétienté à la société post-industrielle. Je veux bien qu'on ac-
cepte de doubler le pas, mais j'aimerais qu'on le fasse d'une façon plus
intelligente, réaliste et responsable, et non en escamotant les initia-
tions et apprentissages de base nécessaires à la maîtrise des pratiques
fondamentales de la vie moderne. C'est un domaine où vivre au-
dessus de ses moyens apporte de graves traumatismes psychologiques,
sociaux et culturels.

    Si la majorité des citoyens ne « savent » plus la ville, à quoi bon
multiplier les filières, les étages, les plans, les programmes, les appa-
reils ! On doit s'inquiéter davantage du nombre croissant de consom-
mateurs manipulés, de travailleurs exécutants, de spectateurs non cri-
tiques, de citoyens passifs et d'êtres démunis dans une vie collective
incohérente. Les personnalités fortes et privilégiées peuvent se donner
une certaine consistance personnelle et privée, et ne pas trop souffrir
de cet univers collectif humainement défait, mais qu'en est-il des ma-
jorités silencieuses, des générations montantes ? Ce serait déjà beau-
coup de vouloir ensemble retrouver une sagesse collective capable
d'inventer une nouvelle économie des apprentissages dans la famille,
l'école, l'usine et la ville modernes.

   Nous avons construit d'admirables aqueducs. Peut-être nous faut-il
réapprendre à faire jaillir les sources. C'est dans l'Évangile que j'ai
appris l'importance de cette démarche. Les structures de vie sur le soi
dépendent de cette patiente gestation du suc et de la sève dans le
sous-sol. On ne fait pas pousser la rose en tirant dessus. Les hommes
auraient-ils oublié cette économie de la vie ? « Cultiver » son terreau,
voilà le premier apprentissage. Combien ne le savent plus !
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   21




                      Une société « à deux étages »
Une expérience quotidienne



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    « Des experts sont venus réorganiser notre travail. Eux, ils
connaissaient ça. Ils avaient tous les diplômes qu'il faut. Nous, dans le
département, on avait un peu envie de rire. Ça fait longtemps qu'on
sait que tel ou tel changement aurait dû être fait. Quand des hommes
travaillent depuis dix ans dans le même atelier, ils connaissent pas mal
leur secteur de production. Jamais la direction a pensé nous faire
confiance pour réviser ses méthodes de production. Aujourd'hui elle
paie une fortune pour consulter des experts. Ces savants-là sont sup-
posés tout savoir. Ils sont pleins d'idées pour le rendement des machi-
nes. Mais ils ne comprennent rien à ce qui se passe dans un groupe
humain qui travaille ensemble à tous les jours. Nous, on a la convic-
tion qu'on pourrait faire beaucoup mieux qu'eux. Mais ils veulent
qu'on soit des exécutants. Ça nous humilie. Alors on résiste. Il ne nous
reste qu'à nous battre pour un meilleur salaire. Ben oui, ils nous disent
qu'ils sont les propriétaires, les connaissants, les maîtres de tout. Alors
pourquoi nous parier de responsabilité, de collaboration ? Tout ce qui
est important est au deuxième étage. Au premier, on exécute, on
consomme ».

    Je viens de résumer une entrevue de groupe avec des travailleurs
d'usine. En termes simples, mais combien révélateurs, ces hommes
décrivent un problème gigantesque à la mesure de notre société. Je
pourrais citer bien d'autres exemples. Tels les travailleurs d'une ban-
que qui voient leurs pratiques de travail constamment bouleversées
par ceux qui « jouent » avec les programmations de l'ordinateur en
haut lieu. À l'université, pédagogues et créateurs doivent se creuser la
tête longtemps pour ajuster leurs initiatives et leurs projets dans la
computarisation administrative. À l'hôpital, c'est un directeur médical
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   22




qui démissionne parce qu'il en a marre de ces 188 directives gouver-
nementales qu'il a dû appliquer au cours des deux dernières années de
son mandat. À côté, une infirmière avoue son désarroi en ces termes :
« Après des décennies d'expériences, le nursing avait développé une
pratique humaine de service au malade. Aujourd'hui, le PPBS fait foi
de tout. Les meilleures infirmières sont mobilisées au bureau pour
remplir des papiers. La « spécialiste » des injections intraveineuses se
promène dans tout l'hôpital en répétant le même geste, sans véritable
contact suivi avec le malade. Au bout d'un an, elle est complètement
vidée. On a l'impression qu'administration et syndicat rivalisent pour
morceler techniquement tout travail personnel et communautaire. Un
patient est assailli par cinquante-six (56) entrées « fonctionnelles »
dans sa chambre en une seule journée. »

    Refus de la technologie, du management moderne ? Mentalité arti-
sanale qui refait surface ? Autodéfense face à la bureaucratisation ?
Domination de cette nouvelle classe de technocrates ? Autant de dia-
gnostics habituels pour qualifier les attitudes des uns et des autres. Le
problème majeur est peut-être à la fois plus profond et plus concret.
Voyons une comparaison. Chez nous, le père a décidé un jour d'ajou-
ter un étage à la maison. Une foule de difficultés inattendues surgirent
durant et après l'opération. Ce que le père avait oublié, c'est qu'il fal-
lait réaménager le premier étage, le renforcer, le transformer de fond
en comble, et cela jusqu'aux fondations. Il n'avait eu d'yeux que pour
la nouveauté et la qualité du deuxième. Or, les matériaux, le style de
construction, les équipements de ce dernier ne convenaient pas à la
base de la maison. Il n'avait pas étudié l'économie de la première
construction, sa véritable architecture, ses lignes de force et de fai-
blesse. Est-ce là l'histoire de nos réformes récentes ? Je commence à
le croire.

Quand le premier étage craque

    Nous avons engagé la majeure partie des ressources techniques, fi-
nancières et humaines pour constituer un second étage. Voici que la
base sociale ploie sous le poids des avoirs, des savoirs et des pouvoirs
de ces superstructures. On n'a pas compris que l'économie de la vie,
de l'éducation et du travail quotidien est autrement plus complexe que
l'organisation la plus raffinée des planificateurs ou des grands clercs.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   23




Administrés et administrateurs de la base ne tiennent plus. Et ce n'est
pas seulement parce qu'ils ne comprennent pas les appareils et les
programmations d'en haut. Tout se passe comme si les uns et les au-
tres avaient perdu l'intelligence et la maîtrise de ces « savoir-faire »
pratiques et ingénieux de l'action à ras de sol. Il y a encore tout un
monde entre les bureaux d'études et le travail sur le terrain, entre la
formation universitaire et les praxis professionnelles, entre le savoir
« codé » du jeune ingénieur et le savoir pratique d'un groupe de tra-
vail, entre les techniques sociales des experts et les praxis sociales des
profanes. Nous avons élevé d'énormes structures sur des milieux de
vie, sur des étoffes communautaires déchirées, sur une quotidienneté
sans consistance, sans cohérence. Pourtant, il y avait, à ce niveau, des
dynamismes collectifs, des expériences et même des sagesses prati-
ques valables. Il fallait réaménager, réassumer, réorienter cette infras-
tructure sociale en même temps qu'on se dotait de structures modernes
et de grandes politiques.

Des réformes qui siphonnent par en haut

    L'aventure du BAEQ (Bureau d'aménagement de l'Est du Québec)
en témoigne. L'arrière-pays, les communautés locales, les citoyens de
base se sont sentis « agressés ». Bien sûr il y avait eu consultation,
animation, participation. Mais ces rituels démocratiques restaient au
deuxième étage, en fonction de grands plans étrangers aux tissus his-
toriques porteurs d'expériences originales, de solidarités propres, de
projets collectifs en attente. Après les premiers enthousiasmes artifi-
ciels, les commettants se sont rendu compte qu'on était en train de les
siphonner par le haut. Passe pour la mobilité individuelle, mais vous
ne déracinez pas des communautés aussi facilement. Dix ans après, on
répète la même erreur avec les quatorze villages touchés par le nouvel
aéroport. Décidément, les experts du deuxième étage ne semblent pas
vraiment comprendre ce qui se passe, ce qui peut ou ne peut pas se
faire à la base sociale. Toutes les batteries d'expertises ne suffisent
pas, encore moins les décisions gouvernementales unilatérales. « Nous
transigeons avec des individus » avaient dit des politiciens libéraux
bien connus. Et voilà que ce sont des communautés qui veulent négo-
cier. La révolte des cultivateurs a un sens historique et communautai-
re, une dynamique collective qu'experts et hommes politiques ne sem-
blent pas saisir du tout. La dernière réponse gouvernementale aux
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   24




cultivateurs de Ste-Scholastique révèle toujours le même aveugle-
ment. On ne s'adresse qu'aux individus. « Si vous n'êtes pas contents,
faites des requêtes individuelles devant les tribunaux ». Voilà la logi-
que du deuxième étage libéral.

    Depuis la révolution tranquille, on a instauré au moins cinq formes
institutionnelles de régionalisation : l'éducation, l'activité socio-
économique (CRD), les regroupements urbains, les services adminis-
tratifs, les politiques sociales (Bill 65). Nous retenons ici une diffi-
culté majeure jamais résolue : le désarroi, la passivité ou le refus des
collectivités locales. Esprit de clocher ? L'explication est trop simplis-
te. Ne faut-il pas plutôt reconnaître, chez nous comme ailleurs, que les
structures sociales ressemblent au gratte-ciel construit sur une base
très réduite ? Les Manhattans ont étouffé la rue, rapetissé les hommes,
brisé les communautés, atrophié la base sociale et mécanisé la vie
quotidienne. On a cultivé l'altitude sans assez se soucier de la profon-
deur. Le succès des quantités a fait taire les humbles requêtes de la
qualité d'oxygène de la vie courante. Les « executives » drop out des
grosses administrations rejoignent ici les citoyens ordinaires qui ont
décroché du deuxième étage et tentent d'aménager des refuges privés
ambigus. Même les rapports humains les plus simples et les plus fon-
damentaux de la vie sont devenus extrêmement difficiles. Voici qu'on
invente des techniques de rapprochement qui vont jusqu'à la « touch
therapy ». On montre comment communiquer par le toucher, et cela
en pleine révolution sexuelle ! Diogène en rirait tout autant que le
Zoulou.

Experts et profanes

   La majorité des problèmes actuels se posent au premier étage de la
société et nous n'avons que des moyens pour faire croître le deuxième
étage. Nous essayons de refaire la base après l'avoir écrasée par les
nouvelles structures. Ne nous leurrons pas, la plupart des projets de
réorganisation du travail, de l'éducation, de la vie urbaine, relèvent
presque entièrement des experts. Il faut surtout que la base s'adapte
aux grandes machineries. Le mythe de Cronos renaît. L'homme est
mangé par ses produits. L'organisation au-dessus des pratiques, la ma-
chine au-dessus du travail, les structures au-dessus des communautés,
les instruments au-dessus des fins, le matériel au-dessus du spirituel,
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   25




et cela au nom du réalisme, du pragmatisme. On parle de qualité de
vie, de facteurs humains après coup. En langage populaire, c'est la
charrue avant les bœufs. La sagesse populaire serait-elle réactionnai-
re ? J'ai le goût ici d'inverser les propos d'un premier ministre bien
connu qui parle de la base sociale toujours en termes d'assiette maté-
rielle, de structures administratives, de quantités comptables. Je me
fais une image tout autre d'une société bâtie à partir de la qualité des
hommes, de leurs solidarités et de leurs responsabilités.

    Par-delà certains discours politiques dénués de toute philosophie
sociale, je me demande si le clivage expert-profane n'est pas un des
principaux traits de notre modèle prévalant de société. Étrange dérive,
par exemple, que celle des rituels démocratiques de consultation.
Chacune des parties s'en remet à ses experts. Combien de débats so-
ciaux, politiques ou autres débouchent immanquablement sur des ba-
tailles d'experts, comme lieux décisifs des enjeux, des choix et des
options ? La politique tout autant que la vie quotidienne cèdent devant
ce nouveau pouvoir bien annexé par les intérêts investis des minorités
dominantes. A-t-on compris, évalué, critiqué cette dérive incessante,
ce siphonnage par en haut ? Même les oppositions se font prendre. À
force de ne se battre qu'au deuxième étage, elles escamotent tout le
premier : sa situation, sa vérité, son dynamisme propre. Même les
mouvements de base des dernières années ont perdu leur force origi-
nelle. On se bat plus que jamais entre grands chefs, entre grands
clercs. Bien sûr, il faut s'équiper pour affronter les grands pouvoirs.
Mais les instruments, les expertises, les stratégies et les politiques ne
sont ni de la base ni du peuple, ni de la vie, ni des hommes ordinaires.
Le problème, ce ne sont pas les expertises, mais plutôt la place quasi
unique qu'elles occupent par delà les fictions démocratiques.

Échec humain de la société occidentale

    Nos sociétés occidentales n'arrivent plus à intéresser les masses à
des projets collectifs d'autodéveloppement, aux tâches majeures d'hu-
manisation. On s'en remet aux gouvernements pour assumer les coûts
sociaux et humains d'une techno-structure aveugle où les investisseurs
et les experts se cantonnent dans leur champ d'intérêt exclusif. On sait
que la bonne conscience sociale des Chambres de commerce, des mi-
lieux financiers et des experts de service ne va pas loin. Si seulement
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   26




ils s'interrogeaient à partir de ce que leurs propres enfants leur disent,
ils se rendraient compte de la pauvreté de leur philosophie de la vie.
J'entendais encore récemment un plaidoyer sur les vertus d'un certain
économisme agressif. De quelle jungle nous a-t-il gratifiés ? La tech-
nopolis comme la nature, les individus comme les milieux de vie révè-
lent cette imposture simplement par l'état lamentable de leurs condi-
tions actuelles. On comprend les erreurs du libéralisme d'hier, mais
non l'aveuglement d'aujourd'hui. Les discours des porte-parole de la
Chambre de commerce sonnent creux dans une Amérique profondé-
ment secouée jusque dans ses bases humaines et morales. Évidem-
ment, les plaidoyers capitalistes prennent bien soin d'isoler cette ques-
tion du lieu économique lui-même comme si Watergate n'avait rien à
voir avec Wall Street, comme si l'inflation n'avait rien à voir avec les
grands pouvoirs économiques, comme si le dégoût des jeunes n'avait
rien à voir avec une production et une consommation sans échelle de
valeurs.

Retrouver la mesure de nos moyens

    Les vrais problèmes humains s'évaluent au premier étage, à la base
sociale. Et en même temps, c'est à ce niveau qu'on doit d'abord élabo-
rer des stratégies de développement. On a à peine commencé à formu-
ler des projets d'autogestion sociale. Après un an d'expérience, de
nombreux experts font le procès des CLSC (Centres locaux de servi-
ces communautaires). « Les citoyens ordinaires ne connaissent rien et
ils veulent régenter le gouvernement ou les médecins. » Évidemment,
ces experts ne parlent pas de leurs propres erreurs. Que d'expertises
loupées depuis la Révolution tranquille. Il n'y a pas de véritable dé-
mocratisation, d'authentique développement, si les hommes dans leurs
vrais milieux de vie n'apprennent pas à se prendre en main, à agir col-
lectivement avec des responsabilités valables. D'aucuns se plaignent
du manque de conscience professionnelle. Mais s'interrogent-ils sur
les sources de ce « désintérêt » chez tant de citoyens ? A-t-on misé sur
eux d'abord, ou bien sur les gros édifices, les grandes expertises, les
vastes et lointaines planifications ? Une psychologie de cathédrale,
c'est plus grave en 1974. Il y a bien des façons de vivre au-dessus de
ses moyens, individuellement et collectivement. Nous continuons,
sous d'autres formes, les démesures mythologiques de la chrétienté.
Luxe tragique, quand il s'agit de sacrifier le pain au « crémage » du
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gâteau. Saurons-nous enfin accepter de développer des moyens plus à
notre mesure ? Des moyens susceptibles d'être assumés, orientés par
la majorité des citoyens, selon leurs vrais besoins et aspirations, selon
leurs capacités. On m'accusera de vouloir retourner aux instruments
pauvres de l'artisanat. Mais non, je plaide pour qu'enfin on commence
par assurer de solides « fondations » et une base sociale plus dynami-
que et plus responsable. « On bâtit de grosses affaires pour les gens,
puis ils ne viennent pas.,, Précisément, parce que ce ne sont pas
« leurs » affaires, leurs projets, leurs expériences. Ils ne se retrouvent
pas dans les appareils institutionnels de plus en plus complexes. Alors
ils se contentent de regarder la télévision. Faudra-t-il que les citoyens
ordinaires prennent le contrôle des bureaux du gouvernement ou de la
rue Saint-Jacques ? On n'en est sûrement pas là.

Évidemment, il y a la solution chinoise

    Par exemple, le maire de Montréal irait travailler un an pour net-
toyer les rues de St-Henri avec un président de centrale syndicale, un
chanteur populaire et un chanoine. Le ministre des Affaires sociales
pourrait observer son oeuvre en s'engageant comme concierge dans
un CLSC. Un chirurgien et un omnipraticien feraient l'expérience de
six mois de travail à la pièce à la Laurentian Knitting ($2.06 de l'heu-
re). Le ministre des finances, lui, peinerait dans un petit bureau de
l'ACEF pour équilibrer le budget d'un groupe de petits salariés endet-
tés. Ah ! j'oubliais ! Le président de Power Corporation, camelot au
coin de St-Denis-Ste-Catherine (histoire de rencontrer d'autre mon-
de). Le premier ministre du Canada, à cause de son titre, mériterait
bien d'être gérant de caisse populaire. Le directeur d'Air-Canada fe-
rait les foins à St-Hermas, près de Mirabel. Le maire de Westmount,
commis de bureau à la société Saint-Jean-Baptiste. Ah ! les sugges-
tions ne manquent pas. Je vois le ministre de la justice, gardien de
prison ; le premier ministre du Québec, messager à General Motor de
Ste-Thérèse. Pas bête, ces Chinois. Le premier étage, c'est toute une
école de réalisme ! Fût-ce pour confronter ce qu'on dit du peuple et ce
qu'il dit de lui-même. Je m'arrête, car je sens déjà que là-haut on va
m'accuser de démagogie.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   28




                                 Le privé et le public. Tome I

                                 Introduction
              Le privé et le public, une question clé




Une question clé


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    Le privé et le public. S'agit-il du problème scolaire, de l'entreprise
privée versus l'État, de l'opinion publique en regard de la vie privée,
des institutions privées devenus services publics, propriétés collecti-
ves ou appareils d'État ? Bien des questions récentes ont confronté ces
deux termes : grèves des services publics, écoute électronique, dossier
cumulatif, liberté de choix de la langue et de l'école, crise du pétrole et
intervention politique, enquête sur le crime organisé, implications fi-
nancières d'hommes politiques dans des contrats gouvernementaux,
remontée du secteur privé de l'enseignement, déprivatisation de la
consommation ou politisation du grave problème de l'inflation,
contrôle politique des investissements étrangers, planification de l'en-
vironnement, etc.

    Voilà assez d'indications pour montrer la nécessité de clarifier ce
rapport fondamental. Rapport qui a des dimensions sociales, culturel-
les, économiques, politiques et éthiques. Depuis la révolution tranquil-
le, particulièrement, le secteur public n'a cessé de croître dans tous les
domaines de la vie collective. L'État a acquis de nouveaux rôles. Il a
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   29




pris en charge des réseaux complets d'institutions privées. Certains y
voient un phénomène tragique de bureaucratisation ; d'autres applau-
dissent cette émergence d'une société moderne, planifiée, programmée
par une véritable administration étatique. Des esprits caustiques pré-
tendent qu'on a investi l'État d'une omnipotence supérieure à celle de
l'Église de la chrétienté. D'autres expriment des vues bien différentes :
fin du libéralisme et poussée première vers le socialisme, liquidation
d'un passé artisanal, démocratisation des grandes activités collectives.

   Nous alignons à dessein des interprétations très diverses pour si-
gnaler la complexité de la question. Nous voilà au centre d'une pro-
blématique majeure dans l'évolution actuelle de notre société.

Un paradoxe tenace

    En deçà de ces grandes considérations idéologiques, il existe d'au-
tres aspects plus immédiats, plus concrets. Par exemple, la fonction
publique prend une ampleur qui déconcerte bien des citoyens. Il suffit
de penser au budget fantastique consacré à la police dans la commu-
nauté urbaine de Montréal. C'est à vous couper le souffle, surtout
quand vous situez ce poste par rapport aux objectifs de développe-
ment. Au moins, les politiques scolaires et sociales qui prennent la
grosse part du budget provincial peuvent avoir des effets d'entraîne-
ment dans la promotion collective et la progression de la société. Mais
même là, que d'argent, d'énergies et de ressources humaines engagés
pour faire fonctionner ces vastes machines administratives qui ont ra-
rement l'efficacité et la flexibilité des grandes corporations industriel-
les. Que se passe-t-il donc ? N'a-t-on pas atteint dans les sociétés
« développées » le palier de l'incompétence étatique, limite critique où
la démesure des appareils défie toute échelle humaine d'appartenance
ou de fonctionnement ? Drôle de démocratie ! La démocratisation dé-
bouche sur sa négation. À la polyvalente comme à la salle d'urgence
de l'hôpital, l'individu se sent plus petit et plus impuissant que jamais.

   Propos ambigus ? Bien sûr, ils peuvent servir tout autant aux tradi-
tionalistes ou aux minorités possédantes qu'aux hommes de gauche.
C'est que chacun vit le problème dans l'un ou l'autre secteur de sa vie.
Le public écrase le prive. On en veut aux institutions nouvelles com-
me aux anciennes pour différentes raisons. L'État par-dessus tout est
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l'objet des grands procès actuels. Procès qui rallient facilement des
citoyens de toutes tendances. On exige beaucoup de l'État tout en lui
reprochant de trop intervenir. J'ai vu des créditistes faire bon ménage
ici, soit avec des hommes d'affaires soit avec des gauchistes. Nous
avons une longue tradition d'auto-étatisme, doublée d'une propension
collective aux régimes autocratiques. Comprenne qui peut ! Après
Taschereau et Duplessis, Houde et Fournier, on croyait la démocratie
arrivée. Drapeau règne sur Montréal sans opposition (même situation
dans la ville de Québec). Bourassa, avec ses 102 députés, dépasse les
performances de Duplessis. Le peuple québécois se range incondi-
tionnellement du côté de Trudeau. Et une certaine gauche parle de la
dictature du prolétariat. Quelle vie publique !

Repli sur le privé

    Beaucoup de citoyens se replient sur le terrain privé. Le phénomè-
ne prend des proportions insoupçonnées. En effet les media laissent
entendre qu'il y a une opinion publique vigilante et alerte, une vie col-
lective intense, une activité parlementaire et gouvernementale débor-
dante. Est-ce bien le cas, surtout dans le cours des activités couran-
tes ? Combien ont décroché des enjeux collectifs ? Le boulot, la mai-
son, les loisirs de fin de semaine. Le reste importe peu. Même les va-
cances sont organisées par des agences de voyage. La participation ?
Des enquêtes récentes nous disent que c'est la préoccupation d'une
infime minorité de citoyens. On dit même que plusieurs, parmi les
plus actifs, se retirent. La mode est à la campagne ! Ironique retour à
la terre ou désespoir devant l'impossible humanisation de la ville. Le
monde est trop compliqué. On s'en fait un pour soi, à sa portée. Le
nouvel esprit critique connaît désormais trop bien la coulisse pour oser
croire tout à fait à la scène. « Le public, la politique, ce n'est plus
croyable, il y a un tas de watergates ». Mais au fond, on remet moins
en cause la légitimité de la vie publique que ses conditions non viva-
bles et irrespirables 1.

1   Des sondages récents ont signalé un assez fort mouvement de décrochage sco-
    laire chez les adolescents québécois. Il ne s'agit pas seulement du phénomène
    drop out de la contre-culture. Il y a un nombre grandissant d'étudiants des po-
    lyvalentes et des CEGEP, qui quittent l'école pour se chercher une « jobine ».
    Rejet des structures scolaires actuelles ? Appât d'un gain rapide pour vivre la
                  Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   31




   Par ailleurs, on ne semble pas plus heureux dans la vie privée.
D'abord elle existe très peu si on en juge par les heures que les Québé-
cois consacrent à la télévision, à la radio et aux journaux, au show bu-
siness et aux spectacles sportifs. Une intimité joliment occupée par la
vie des autres ! On se protège des voisins, mais on se laisse envahir
par toutes les publicités et les propagandes. Le vaste panthéon des ac-
teurs, chanteurs, joueurs, vendeurs, discoureurs se retrouve à la mai-
son, au bureau, dans les magasins et jusque dans les ascenseurs. Les
saints du ciel sont plus discrets ! Shakespeare a raison plus que ja-
mais : « Le monde entier est un théâtre et tous, hommes et femmes, ne
sont rien que des acteurs ». Encore, si les hommes pouvaient eux-
mêmes théâtraliser leur vie réelle. Mais malheureusement, ce n'est
plus celle-ci qui les intéresse. La vraie est sur l'écran ou sur les ondes.
La vie privée elle-même devient mythique. L'observateur aurait cru y
trouver le dernier refuge de la vie appropriée, autonome, gratuite, au-
thentique, ou à tout le moins, l'expression des réalités ordinaires et des
besoins humains laissés pour compte par l'univers public des grands
appareils et des projets de nos nouveaux pharaons. Mais non, même la
parole cède sa liberté aux machines parlantes et aux mythologues. Les
rêves fabriqués n'ont aucune porte à franchir.

    Ainsi le privé serait aussi menacé que le public. L'inconsistance de
l'une et l'autre sphère provoque incertitude et angoisse chez les adultes
comme chez les jeunes. Il est difficile de se donner des cohérences
personnelles dans un contexte de vie aussi éclaté et émietté. D'une
part, les grandes institutions n'arrivent pas à surmonter les crises qui
se succèdent et d'autre part, la vie intime ne peut plus compter sur
l'écheveau culturel, éthique et religieux d'hier. Les grands mouve-
ments récents de rupture l'ont déchiré. L'homme québécois est en

   société de consommation ? Démission ou insécurité face à un avenir personnel
   et collectif incertain ? Refus de tout encadrement social ? Recherche d'une
   identité personnelle devenue impossible ? Expression exacerbée du caractère
   chaotique de la société actuelle ? Ou simple repli sur une vie purement indivi-
   duelle comme seul intérêt valable ? Autant de questions qui ne manquent pas
   de pertinence et qui ont une certaine redondance par rapport aux autres pro-
   blèmes soulevés dans cette introduction. En même temps, on constate une
   augmentation de 25% de la clientèle de niveau secondaire dans les écoles pri-
   vées, au cours des quatre dernières années.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   32




quelque sorte décodé et décroché. Il vient de vivre en quelques années
un bouleversement qui s'était étalé ailleurs sur plusieurs décennies.
D'où ce traumatisme culturel ressenti aussi vivement par les progres-
sistes que par les traditionalistes.

Un traumatisme culturel non surmonté

    La question religieuse, par exemple, est un « révélateur » de cette
perplexité profonde. Chez le croyant le plus conservateur comme chez
l'athée le plus radical, en passant par toutes les gammes intermédiai-
res, on trouve une dramatique semblable, à savoir cette difficulté de
ressaisir le sujet historique québécois (son passé, son présent, son
avenir) pour redéfinir une aventure personnelle déjà trop insulaire. Un
Québec aussi incertain dans un continent et un monde qui le sont au-
tant, retentit jusque dans la quête spirituelle de la conscience. Jusqu'à
tout récemment, les Québécois n'ont connu que des certitudes reli-
gieuses dans leur destin collectif sans cesse menacé. On ne remplace
pas du jour au lendemain de tels appuis. La « Providence » reliait la
grande et la petite histoire de notre peuple. Entre le public et le privé,
il y avait une médiation religieuse qui assurait un certain continuum
logique et homogène, en dépit de contradictions et d'aliénations dé-
sormais bien connues. La majorité des hommes d'ici ont pris une plus
ou moins grande distance sur cette appartenance fondamentale. Un
certain nombre semble l'avoir remplacée par l'adhésion à un nouveau
projet historique. Mais celui-ci n'a ni la profondeur, ni la totalité du
dessein d'hier.

    Une idéologie politique ne remplace pas le rôle culturel globalisant
d'une religion. L'histoire de la sécularisation en témoigne. Soljenitsy-
ne, malgré l'ambiguïté de sa pensée politique, démasque les illusions
communes de l'Est et de l'Ouest. Le choix entre l'homo economicus et
l'homo politicus est par trop restrictif. L'être spirituel n'y a pas son
compte, et non plus l'aspiration culturelle dans son sens le plus large.
On ne saurait nier le rôle central et englobant que la religion a joue
dans les destins individuels et collectifs de l'histoire jusqu'à tout ré-
cemment. Mircea Eliade le rappelle avec beaucoup d'à propos aux
hommes d'aujourd'hui. C'est une illusion tragique que de prétendre
liquider aussi facilement cette longue expérience humaine qui consti-
tue le sous-sol de nos civilisations actuelles. En refoulant cette expé-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   33




rience dans l'aire privée, on a provoqué une crise latente d'appartenan-
ce. Celle-ci, selon Margaret Mead, précède la crise d'identité. L'appar-
tenance déborde l'affiliation institutionnelle, l'adhésion à un système,
la référence idéologique ou l'option politique. Elle dépasse aussi le
contexte historique immédiat ou la culture particulière. Elle a un ca-
ractère global, cosmique et anthropologique.

    Or, ce fut jusqu'ici le rôle clé de la religion que de fédérer les di-
verses dimensions d'une vision du monde. La sécularisation a opéré
ici une première cassure du privé et du public, sans offrir de substituts
valables. Trop d'indices nous le prouvent : retour aux mythologies
archaïques, absence d'éthique collective, déshumanisation de la socié-
té unidimensionnelle, recherche privée de raisons de vivre, disparition
des grandes symboliques fédératives des expériences humaines fon-
damentales, appauvrissement de la conscience historique, utopies dé-
crochées de leur sol nourricier, crises sociales, économiques et politi-
ques sans référent critique cohérent et sans projet de dépassement
identifiable. On nous accusera ici de pessimisme. Au seuil du troisiè-
me millénaire, le réflexe d'apocalypse refait surface comme ce fut le
cas aux deux autres. Mais trop de phénomènes brutaux et gigantes-
ques nous empêchent de relativiser la radicalité des symptômes et des
diagnostics.

    Nous aimons trop l'homme et la vie pour céder à un prophétisme
de malheur. De là à minimiser l'ampleur de la tragédie historique ac-
tuelle, c'est une tout autre affaire. Nous en voulons pour exemple l'ab-
sence de logique minimale des experts internationaux du Club de Ro-
me. Après avoir signifié clairement les échéances des ressources natu-
relles, de l'explosion démographique, du sous-développement, des
pollutions sans retour, ces experts n'ont pas eu le courage d'avouer
qu'il ne peut y avoir de solutions efficaces dans le continuum homo-
gène de l'évolution économique et politique actuelle. Freiner la crois-
sance ne résout pas la question du contenu et du sens de cette crois-
sance. Ne faut-il pas songer à une réorientation fondamentale et plané-
taire de cet économisme aveugle des deux grands systèmes en présen-
ce ? Il faut un saut qualitatif et non une simple comptabilité plus ser-
rée des quantités raréfiées. Prenons un exemple concret, celui de l'in-
flation qui fait figure de cancer généralisé.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   34




Politisation du pain et du sens

    Voici que les « développés » passent assez abruptement de l'abon-
dance à la pénurie. Le Tiers monde à nos portes. Une nouvelle pauvre-
té à l'horizon. De quoi discute-t-on ? Des quantités, échelle des prix,
indexation des mesures sociales, de l'impôt ou des salaires, taux d'in-
térêt, pourcentage des profits, réserves d'énergies, table d'imposition,
balance des paiements. On oppose des chiffres, des statistiques dans
les affrontements politiques. Les budgets privés et publics sont au
centre des discussions. L'escalade « inflationnaire » semble irréversi-
ble tout en s'accompagnant paradoxalement d'une récession croissan-
te. Les grosses compagnies viennent de cumuler des profits exorbi-
tants. Même les budgets gouvernementaux en ont profité. Au Québec,
ce fut un indice révélateur que cette erreur de 17% dans les prévisions
gouvernementales qui évaluaient les profits des compagnies pour l'an-
née '73. Signe évident, parmi d'autres, de la faiblesse de la fonction
politique dans les conjonctures économiques. Par ailleurs, les budgets
privés des salariés et du consommateur débouchent directement dans
la sphère publique. La consommation se déprivatise même si les pou-
voirs de production restent massivement dans le secteur privé. D'où
une première distorsion. Le pouvoir politique québécois plaide non
coupable. « C'est un phénomène mondial cumulé par la crise du pétro-
le, le problème monétaire, la rareté des matières premières, la surde-
mande et la sur-production internationales, la succession de mauvaises
récoltes, etc. » De plus, le gouvernement québécois n'a pas les juridic-
tions, les pouvoirs et les instruments pour établir des politiques éco-
nomiques. Mais le gouvernement central apparaît tout aussi impuis-
sant, comme les autres gouvernements du monde, sauf quelques ex-
ceptions. L'échec des grandes administrations publiques devient plus
cuisant dans la mesure où il porte sur le pain quotidien.

   Si la crise du sens est refoulée dans l'aire privée marginale, la cri-
se du pain devient politique. Voilà une deuxième distorsion. Le décro-
chage politique des masses d'ici et d'ailleurs, le conservatisme québé-
cois, le repli sur le privé ne sauraient prévaloir dans ce contexte. On
peut s'attendre à un backlash plus ou moins agressif des collectivités
aussi concrètement touchées par un tel déséquilibre. La réaction sera
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   35




aussi mondiale que l'inflation elle-même. Elle influencera les popula-
tions locales et nationales. Assisterons-nous uniquement à des luttes
de partage du gâteau, sans remise en cause de la qualité de celui-ci ?
Oublie-t-on les questions de sens quand on se préoccupe du coût du
pain ? Y a-t-il ici une nouvelle distorsion à un palier plus profond ?
Pourtant, il n'est pas facile de séparer le sens et le pain, non moins en
tout cas que la matière et l'esprit, le corps et l'âme. Mais au fait, n'est-
ce pas le drame de l'Occident que ce divorce entre le pain et le sens ?
La crise actuelle le révèle crûment. Il ne suffira pas de politiser les
enjeux du pain si le sens ne vient pas refinaliser ou réorienter des ins-
truments publics isolés des questions humaines les plus fondamenta-
les.

    Parler de « coûts » sociaux, c'est rester dans la même logique. Loin
de nous la tentation de diminuer l'importance du revenu garanti ou de
la redistribution des richesses. Ces opérations remettent déjà en cause
l'idéologie d'appropriation égoïste dans notre contexte capitaliste.
Nous avons déjà dénoncé le caractère asocial de ce libéralisme encore
dominant chez nous. Mais les perspectives récentes d'une économie de
pénurie et de rareté radicalisent la problématique de nouveaux modè-
les de solidarité dans nos collectivités occidentales. Nous en restons
encore au travail à la pièce en alléguant le réalisme politique du possi-
ble. Voilà une vision bien courte des choses. Elle cache souvent un
fatalisme. « Que voulez-vous faire devant la puissance des multinatio-
nales ? »

Un réformisme superficiel

    Nous nous arrêtons sans cesse en chemin. Les nouvelles sensibili-
tés collectives débouchent rarement sur une philosophie et une praxis
politiques efficaces. Par exemple, il est question du contrôle public de
l'environnement. Pour y répondre, le gouvernement prend des mesures
timides qui laissent intactes les forces qui s'y opposent et le système
économique qui le sous-tend. Il en va de même de la spéculation. On
nationalisera vainement le sol urbain dans le cadre de l'organisation
socio-économique actuelle. Ce genre de réforme à la pièce, sans stra-
tégie concertée d'un développement plus solidaire, aboutit à des
échecs. Et l'on dit après coup : « vous voyez, le secteur public est tou-
jours inefficace ». Bien sûr, dans la mesure où les structures et les
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mentalités de base véhiculent encore l'idéologie libéraliste du plus
fort, de l'intérêt privé avant tout, du profit comme fin ultime, d'une
concurrence sans éthique, de l'argent mètre et maître des comporte-
ments.

    Les régimes néo-capitalistes ont imaginé des hybridations du privé
et du public, qui ne changent rien au vieux système de valeurs et de
pouvoirs. L'opportunisme libéral a su ainsi détourner la recherche de
nouveaux modèles de société. Parvenu a sa limite-critique, ce réfor-
misme superficiel nous a rendu impuissants devant les principaux dé-
fis collectifs de la société moderne : inégalités sociales croissantes,
disparités régionales persistantes, rénovations urbaines avortées, crises
scolaires explosives, inflation et chômage. Le Conseil économique du
Canada, à la suite des Chambres de commerce, s'inquiète du coût éle-
vé des politiques sociales. La raison principale tient au caractère in-
suffisant de l'investissement proprement économique. Mais a-t-on le
même esprit critique pour juger des contenus et des orientations de
cette économie ? On cherche vainement une philosophie sociale inter-
ne à cette activité centrale de la société. À la limite, il s'agit de produi-
re, de vendre ou de consommer davantage. « Nous devons développer
des industries de pointe ». Bien sûr, mais est-ce une hérésie que de
s'interroger sur ce qu'elles produisent, sur les « où, comment, pourquoi
et qui », des processus d'industrialisation nécessaire ? Il y a ici des
mystifications entretenues par des experts et des pouvoirs, en dehors
de toute discussion démocratique, éthique et même politique. Prati-
quement, on adopte la logique des grandes corporations privées. Un
critique reprochait récemment au gouvernement de se conduire com-
me une société privée. Au moment où les États sont menacés par
l'omnipuissance des réseaux planétaires de firmes multinationales,
pouvons-nous accepter de voir la fonction proprement politique et
l'instance démocratique reculer ? Nous ne saurions souhaiter, en l'oc-
currence, un recul de l'État qui est encore la médiation centrale de
l'organisation démocratique de la vie publique et de tous ses secteurs
d'activités. Que l'importante fonction économique continue d'échap-
per à un minimum de contrôle par les citoyens et par les institutions
politiques, qu'il y ait même collusion cachée entre les bureaucraties
étatiques et les bureaucraties industrielles et cela à l'insu parfois des
parlements, c'est accuser la dramatique des rapports entre le privé et
le public. Nous tenons cette dernière considération d'un économiste
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modéré : Galbraith. Selon lui, même les réformes ont accentué la ten-
dance des grandes corporations à « détourner à leurs fins la plus gran-
de partie des ressources disponibles ». Des discours officiels récents
parlent de rendre l'économie solidaire des missions de l'État. Nous
sommes loin de là.

Des raccords nouveaux à établir

   Au long de cet ouvrage, nous allons dégager et distinguer les di-
mensions économiques, politiques, psychosociales, culturelles et éthi-
ques, du tandem privé-public. Par-delà l'autonomie légitime de l'un et
de l'autre, nous rappellerons les exigences de finalisation, de cohéren-
ce, d'homogénéité, d'autopropulsivité et d'indivisibilité de toute stra-
tégie unifiée de développement. Il y a ici une concanétation nécessaire
pour des expériences intégrées. Par exemple, les distorsions, les di-
vorces entre le privé et le public commandent de nouveaux rapports
entre ces deux sphères qu'un progrès indéniable nous a amenés à dis-
tinguer. C'est là une sensibilité occidentale à laquelle nous sommes
nous-même attaché. Nous ne rêvons pas un néo-primitivisme ou un
collectivisme qui ignoreraient la transcendance de la personne ou la
valeur de la liberté individuelle. On fait souvent ce reproche à ceux
qui contestent le libéralisme. Les Occidentaux ont à réapprendre un
style de vie plus solidaire, après avoir libéré et mieux identifié l'indi-
vidu. Mais il faut bien admettre l'inaccessibilité du personnalisme
chez une masse de citoyens, et l'inévitable combat qu'ils doivent livrer
collectivement et publiquement pour sortir de l'ornière privée leurs
espoirs et leurs désespoirs.

   Par-delà les « ismes » idéologiques et les systèmes actuels, il y a
sans doute plusieurs solutions possibles. Avons-nous l'esprit assez li-
béré pour quitter les sentiers battus et sans issue et consentir à défri-
cher d'autres voies d'humanisation ? Nous ne le ferons pas sans tenir
compte des sagesses historiques qui ont longuement façonné les
hommes que nous sommes. L'ère du café instantané ne nous a pas ha-
bitués au long terme. Nous ignorons même le long chemin parcouru
depuis les plantations jusqu'à la tasse que nous tenons dans nos mains.
Nous nous interrogeons très peu sur ce que nous allons léguer aux
prochaines générations. Que d'hypothèques accumulées d'un budget
semestriel à l'autre ! Les ressources matérielles s'épuisent. Sommes-
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   38




nous aussi inquiets de la crise spirituelle des raisons de vivre, d'ai-
mer, de travailler, de lutter ? Les mystiques privées ne la résolveront
pas seules. Il faut d'audacieuses politiques. Chez l'homme, le pain ma-
tériel est aussi spirituel. Voilà ce que nos sociétés modernes ont dis-
socié. Elles ont perdu ainsi la trace d'une véritable économie humaine
de la vie privée et publique. Je parle de pain, précisément pour mar-
quer le réalisme que devront développer ces nouvelles concertations
de la politique et de la mystique, de l'engagement collectif et de la li-
berté individuelle. Il n'y a pas de modèle exclusif, idéal ou éternel, de
rapports entre l'individu et la société. Jouer la carte de l'histoire et de
la transcendance humaine, c'est maintenir farouchement la liberté
créatrice, l'ouverture radicale de l'homme pour inventer de nouveaux
destins à travers des systèmes mentaux ou sociaux toujours relatifs et
provisoires.

Des symptômes aux diagnostics

    Nous avons choisi un angle d'attaque forcément limité. Le tandem
privé-public n'en demeure pas moins deux coordonnées de plus en
plus cruciales dans la plupart des questions qui se posent actuelle-
ment. Non pas que la révision des relations entre les deux secteurs
puisse résoudre par elle-même tous les problèmes. Mais c'est déjà
beaucoup de cerner le contexte de leur expression. Nous n'en resterons
pas là. Déjà cette introduction le signifie clairement. Par exemple nous
allons jusqu'à la philosophie politique quand nous disons que le « pu-
blic » doit interroger le « privé » pour repérer les « sens » qui s'y sont
refugiés. Il en va de même des enjeux du pain « déprivatisés » et « po-
litisés ». Ici, c'est le chemin inverse. Les deux mouvements de dépas-
sement du divorce entre le privé et le publie appellent la qualité de la
fonction politique et de la démarche démocratique. Avouons le long
chemin à parcourir et la radicalité des tâches correspondantes.

    Dans les périodes de crise ou de transition profonde, il se produit
souvent un grand écart entre l'idéalisme et le pragmatisme. Le drame
américain actuel nous aide à comprendre ce phénomène. Voici une
société ouverte, « idéalement » démocratique. Elle place la liberté au
sommet de l'échelle des valeurs. Liberté de critique, de contrôle, d'ini-
tiative. Au nom de cet idéal, la plus haute autorité du pays est soumise
au jugement des tribunaux et des citoyens. Pourtant, le porteur de cet-
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   39




te autorité, jugé jusque dans ses activités privées, parvient à se main-
tenir longtemps au pouvoir en dépit de tant de pièces à conviction qui
le condamnent. Il y a derrière lui une machine de parti, un système
parallèle, une zone grise juridique, une sorte d'arrière-scène ni privée,
ni publique, qui échappe aux institutions démocratiques. Condamner
le président, c'est affaiblir la légitimité et la crédibilité de la présiden-
ce, symbole de tous les idéaux américains. Le procès dérive alors vers
des procédures pragmatiques d'ordre instrumental : les bandes d'enre-
gistrement, les règles de l'impôt, la plomberie de l'opération, les jeux
juridiques, les stratégies d'élection, etc. « C'est l'hommerie de la vie
politique qui n'a rien d'angélique » nous dit-on. Mais en ce cas, com-
me en bien d'autres, l'écart entre la grande politique et la petite, entre
les structures et leur fonctionnement réel, prend une telle ampleur que
l'aveuglement inavoué tient soit de la schizophrénie, soit du phari-
saïsme. À moins qu'il s'agisse des mécanismes sécuritaires que les cri-
ses déclenchent. Se cantonner dans ces considérations, c'est identifier
des symptômes, mais refuser le dur cheminement libérateur et créateur
de diagnostics lucides et efficaces.

    Chez nous, il y a des phénomènes semblables véhiculés par les an-
ciens et les nouveaux canaux d'utilisation des biens publics aux profits
d'intérêts privés. Pensons aux ententes entre le gouvernement et les
grandes compagnies étrangères. Combien de citoyens ont les informa-
tions minimales sur les coordonnées économiques véritables de l'ex-
ploitation de nos ressources naturelles ? Le débat récent de l'amiante
nous laisse perplexe. Il a fallu plusieurs décennies avant de connaître
publiquement certaines données très importantes d'une telle exploita-
tion. Entre les discours publics du ministre de l'Industrie sur l'autodé-
veloppement et les pratiques plus ou moins privées du gouvernement,
il y a encore ce grand écart déjà signalé. Bien sûr, une certaine opi-
nion publique commence à relier des phénomènes jusqu'ici très isolés,
par exemple : le chômage et la transformation en dehors du Québec de
nos matières premières. Des démissions politiques historiques conti-
nuent au moment où l'enjeu mondial des matières premières devrait
favoriser un certain revirement des politiques économiques chez nous.
Mais non, nos gouvernements continuent de calquer leur action sur
celle de l'entreprise privée, et cela même dans la foulée d'un capita-
lisme résiduel que bien d'autres États ont rejeté. Pendant ce temps, on
discute de juridictions fédérales-provinciales en matière de souverai-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   40




neté culturelle, de communication et de subventions périphériques. La
crise de l'énergie fait monter l'enjeu en surface, mais les jeux vérita-
bles demeurent incontrôlables et insaisissables au plan démocratique.

    Un peu comme dans le cas de l'iceberg, nous ne voyons en surface
qu'une partie de la société. Un certain libéralisme a su cacher dans
l'underground privé les manœuvres décisives des pouvoirs qui le por-
tent. Le caucus politique parallèle ressemble au lobbying économique,
aux manœuvres financières indépendantes de tout contrôle démocrati-
que. Mais ce que beaucoup de citoyens n'osent avouer, c'est qu'ils par-
tagent la même mentalité dans leur activité quotidienne : primat de
l'intérêt privé à n'importe quel prix, utilisation abusive des ressources
collectives, individualisme exacerbé, intrigues et manigances sembla-
bles à celles du patronage politique, etc.

    Parfois le parallèle devient saisissant. Certains gros syndicats, ca-
pables de mettre en échec la société, utilisent cet énorme pouvoir à la
façon des capitalistes qu'ils dénoncent... i.e. en fonction de leurs inté-
rêts privés. On en arrive ainsi à un clivage étrange dans le monde du
travail. D'une part les salariés syndiqués assez forts pour tenir la po-
pulation et le gouvernement à leur merci, et d'autre part, les autres
syndiqués ou non-syndiqués qui n'ont pas ce pouvoir. On sait l'écart
de revenus entre ces deux catégories ! Le capitalisme, dénoncé dans
les discours et les manifestes, se reproduit dans des pratiques syndica-
les. Même genre d'utilisation du pouvoir, même disproportion entre
les intérêts particuliers et l'intérêt public, même pression et chantage
sur le pouvoir public. Bientôt, il pourrait bien se produire un affron-
tement entre les travailleurs du secteur privé et ceux du secteur pu-
blic : la tension existe déjà entre les petits salariés et les gros syndi-
qués. L'hypocrisie libérale existe aussi dans d'autres milieux. Une telle
hypocrisie est plus grave dans une famille idéologique qui proclame
des idéaux de solidarité égalitaire. Corruption tragique d'une vocation
sociale et politique, d'un mouvement ouvrier historique qui a payé
cher les premières libérations collectives du monde prolétaire et la
promotion de propriétés collectives publiques, démocratiques, justes
et solidaires.

   Voilà des problèmes aussi cruciaux que l'écoute électronique ou le
dossier scolaire cumulatif. Il y a actuellement de larges complicités
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pour discréditer tout ce qui relève du public, pour défendre exclusi-
vement l'intérêt privé, pour accentuer la corruption de l'un et de l'au-
tre. De tels symptômes si largement diffusés exigent des diagnostics
plus exigeants que ceux des scénarios actuels.

Des problèmes philosophiques
abordés sans philosophie

    En deçà des luttes où les protagonistes des deux bords se ressem-
blent étrangement dans leurs comportements concrets, il y a une sorte
de contexte d'aveuglement qui révèle non seulement l'anomie et l'écla-
tement de la société, mais aussi la pauvreté de la philosophie de la vie
des uns et des autres. Les diagnostics ne sont pas à la mesure des
symptômes. L'hypercomplexité de la situation nous échappe. D'énor-
mes impondérables culturels, psychosociologiques ou autres consti-
tuent un poids majeur qui maintient la plus grande partie de la société
en-dessous de la surface. D'un débat à l'autre, l'incohérence grandit en
dépit des polarisations plus radicales. Derrière ces simplifications
(fréquentes au moment des crises), plusieurs cachent mal leur profon-
de perplexité et leur difficulté de situer leur option dans un vrai cadre
critique de réflexion et d'action.

    Prenons l'exemple de la langue. Peu à peu la question s'est centrée
sur les libertés individuelles et collectives. Droit collectif d'une majo-
rité, responsabilité publique d'un État, liberté individuelle de choix,
etc. Les problématiques de pointe relèvent de la philosophie sociale.
Mais bien peu s'attardent à ce niveau pour réviser leur intelligence de
ces diverses dimensions de l'homme et de la société. On assiste plutôt
à des dérives inconscientes : réduire la langue à une « affaire pure-
ment privée », à un bien exclusivement individuel, ou bien encore à
un bien collectif et public hypostasié et transcendant. On isole un
droit, une valeur sous mode d'absolu indiscutable pour défendre une
conviction unilatérale. Bref, une pseudo-philosophie simpliste et mo-
niste appliquée à une situation multidimensionnelle et complexe. Je
sais bien ici le risque de donner raison à l'opportunisme libéral ou cen-
triste qui sait si bien noyer un enjeu crucial dans la pluralité éclatée de
compromis et de considérations. Mais nous ne gagnons pas à refuser
des démarches plus complexes pour cerner toutes les composantes de
la situation.
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   42




    Relevons ici l'absence d'une véritable philosophie sociale et politi-
que capable de situer les libertés et les droits, les minorités et la ma-
jorité, les rôles de l'État, de la langue et de l'économie, capable de
distinguer ce qui est conséquence de ce qui est cause, capable d'une
intelligence historique et culturelle judicieuse, capable de dégager
une échelle de valeurs et de priorités pour finaliser des moyens tech-
niques et politiques à prendre. Il nous manque aussi une philosophie
du privé et du public. C'est une évidence dans le cas précité de la lan-
gue. Mais le problème nous conduit beaucoup plus loin.

Une idéologie asociale au service
d'une politique antidémocratique

    Dans quelle mesure l'idéologie dominante ne ramène pas cons-
tamment l'instance publique à des jeux d'intérêts privés ? Dans quelle
mesure l'État est vraiment le principal lieu démocratique au service
d'une répartition plus juste des biens et intérêts divers ? Dans quelle
mesure la majorité, qu'elle soit anglophone ou francophone, ne force-
t-elle pas la ou les minorités à se confiner au privé ? Dans quelle me-
sure la petite société québécoise francophone est considérée comme
une entité privée par le pouvoir public fédéral ? Dans quelle mesure la
majorité anglophone tire la corde politique pour protéger ses privilè-
ges et ses droits, mais refuse le même recours à la minorité franco-
phone au nom du réalisme économique, des droits individuels érigés
en absolu ? Ici, ce qui est bon pour le nationalisme canadien ne l'est
pas pour le nationalisme québécois.

    La liberté individuelle sert bien ceux qui sont en position de force
et de pouvoir. Mais chez les plus faibles, les libertés collectives de-
viennent des soutiens nécessaires pour permettre l'accès aux droits
individuels. Notre petite communauté francophone dans le grand
creuset nord-américain sait ce que cela veut dire. Voici qu'on lui de-
mande d'adopter des règles du jeu qui ont faussé les rapports entre le
privé et le public, entre les libertés individuelles et les libertés collec-
tives. L'imposture relève aussi d'une philosophie non critique des po-
sitions de force qui avantagent au départ l'appropriation des biens
privés et publics, l'exercice effectif des libertés et des droits, par les
plus forts, par les plus riches. On pose ainsi le problème de la justice
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   43




pour les autres uniquement après que son propre pouvoir soit assuré
de l'influence décisive. Une justice consécutive, seconde, résiduelle et
souvent marginale par rapport aux droits acquis des puissants. Il est
trop facile de condamner la contre-violence d'autodéfense d'une col-
lectivité acculée à utiliser des moyens de force à son tour pour se libé-
rer. La philosophie politique nous enseigne que les rapports de domi-
nation restent invisibles (surtout en démocratie libérale) aussi long-
temps qu'il n'y a pas de réponse collective des plus faibles. C'est là
que le rapport de forces devient explicite. Or, voilà ce que les pou-
voirs dominants veulent mâter chez notre petit peuple francophone, et
encore davantage dans les couches populaires.

Une conception insulaire de l'individu et du privé

    Une politique « sociale » uniquement centrée sur l'individu, bloque
toute conscience de classe dans les masses défavorisées. Les élites
libérales ne cessent de répéter le même discours apparemment très
démocratique. « L'État au service de l'individu et non l'individu au
service de l'État ». Poursuivons cette logique réductrice : le public au
service du privé et non vice-versa. Ici le sophisme apparaît davantage.
Parce qu'à ce plan, les intérêts privés ont plus de chance d'échapper au
contrôle démocratique. Ainsi l'instance publique, devenue seconde et
résiduelle, sert alors non pas à définir une politique de justice, mais à
cautionner des règles du jeu établi par les pouvoirs privés. Les collec-
tifs privés des puissants échappent ainsi en grande partie au contrôle
démocratique en ne mettant en lumière que les libertés individuelles.
À leur tour les collectifs privés des plus faibles, utilisant explicitement
les médiations publiques ou étatiques, sont accusés d'aliéner les res-
ponsabilités des citoyens, de verser dans le collectivisme totalitaire et
de ne pas respecter les droits privés. Encore ici, il est trop facile de
reprocher à celui qui est aliéné des droits fondamentaux son peu de
sensibilité aux grandeurs de la liberté individuelle.

   Le problème majeur n'est pas là. Il réside d'abord et avant tout dans
une philosophie de l'individu insulaire qui camoufle, au nom d'un
droit réducteur, un véritable contexte sociétaire d'injustice, d'intérêts
privés, sauvages, et d'exploitation de masses démunies. Que celles-ci
rendent « publique » cette économie privée pour la soumettre à une
véritable fonction politique démocratique, voilà ce que les libéralistes
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   44




rejettent. On comprend que même les politiciens des ministères « so-
ciaux » insistent unilatéralement sur l'aide aux individus. Ils privati-
sent et individualisent le « social » et ses enjeux collectifs pour mieux
prévenir une prise de conscience publique et politique des causes
structurelles et idéologiques de la pauvreté, et des diverses formes de
prolétarisation. Bref, une philosophie asociale du privé au service
d'une économie anti-démocratique et d'une politique « cautionnelle ».

Inverser la démarche politique

    Tout ce qui concerne l'aire publique devient alors objet de méfian-
ce de part et d'autre. Le gouvernement sert de bouc émissaire tant pour
les pouvoirs économiques privés que pour la masse des citoyens...
Boomerang d'un libéralisme qui a fait de l'État un paravent de démo-
cratie. Il y a une disproportion criante entre les jeux parlementaires et
électoraux qui occupent l'opinion publique et tout le monde de l'in-
formation, d'une part et d'autre part, les dessous, les coulisses, les
manœuvres, les vrais rapports de force de l'univers prive. Beaucoup de
citoyens ne croient plus à la scène publique. Non pas seulement à cau-
se des phénomènes de bureaucratisation, mais à cause de l'impuissan-
ce politique des institutions publiques, particulièrement gouvernemen-
tales, que maintiennent les pouvoirs dominants. On en a la preuve
d'une crise à l'autre.

    Faudra-t-il emprunter le chemin inverse : redonner un sens collec-
tif au privé, le politiser, inventer des formes de libération solidaire du
quotidien ? N'est-ce pas partir du lieu où s'exercent les vraies forces et
les enjeux les plus cruciaux ? N'est-ce pas revenir au réel par-delà des
rituels démocratiques et publics embrayés à vide et « déconnectés » ?
Qui sait si cette nouvelle politisation de problèmes quotidiens de plus
en plus brutaux (inflation, chômage, éducation, pollution) n'aurait pas
un impact sur des structures politiques libérales dont les crises succes-
sives ont montré à la fois la faiblesse et l'imposture ? En arriverons-
nous enfin à donner des mains à cette visée démocratique majeure :
construire la société à partir de sa base réelle ? Si non, nous maintien-
drons cette continuité historique entre les doctrines, les élites et les
pouvoirs d'en haut, entre les trônes et les autels anciens et nouveaux,
entre les bureaucraties. Autant de visages différents qu'ont pris dans
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   45




l'histoire l'aliénation et la domination des collectivités et des masses
humaines.

    Cette inversion du processus politique ne saurait être exclusive. Il
nous fait inventer de nouveaux rapports entre le privé et le public dans
les deux sens. Nous essaierons de préciser ces objectifs en scrutant les
diverses facettes économiques, politiques, psychosociologiques, cultu-
relles et éthiques, de ce double foyer de la vie collective et individuel-
le.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   46




                                 Le privé et le public. Tome I



                      Première partie
                 Aspects économiques
                     et politiques



                           Chapitre I.     Les budgets publics
                           Chapitre II.    Planification et développement démocratique
                           Chapitre III.   Trois formes d'intervention
                           Chapitre IV.    Les enjeux internationaux




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                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   47




                             Le privé et le public. Tome I
                   Première partie. Aspects économiques et politiques


                                 Chapitre I.
                           Les budgets publics



                      A.   Une société irresponsable ?
                      B.   Le gouvernement fédéral et son budget « exponentiel »
                      C.   Explosion du secteur public au Québec
                      D.   Un budget municipal et ses dessous, Montréal 1974-1975




                     A. Une société irresponsable ?


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    Inflation, crise monétaire, fiscalité déséquilibrée, difficultés de
crédit, pénurie de matières premières, autant de problèmes économi-
ques qui prennent une ampleur inédite durant la décennie '70. La tech-
nostructure éclate. Même les États riches se sentent menacés. On a vu
là fragilité des géants au moment de la crise du pétrole. Et que dire de
la tragédie des pays sous-développés depuis lors ! Pour la première
fois, l'empire des multinationales sortait de l'underground politique :
manipulations, spéculations, chantage, pratiques immorales, extor-
sions, mensonges.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   48




   Notre civilisation si fière découvre ce qu'il y a de chaos et d'aveu-
glement dans l'économie actuelle. Tout se passe comme si l'humanité
était tout à coup assaillie par une menace qu'elle n'avait pas prévue.
Depuis Keynes, on ne croyait plus à la possibilité d'une grande crise
semblable à celle des années '30. Aujourd'hui certains agitent le même
spectre.

    Qui aurait pensé à une telle problématique il y a quelques années à
peine ? Ne s'acheminait-on pas vers une croissance économique et un
progrès technologique sans frontières ? Même les pays pauvres de-
vaient tôt ou tard entrer dans cette marche triomphale. Bien sûr, on
parlait d'écarts inquiétants, mais toujours en limitant le défi à une cor-
rection de trajectoire. Voici que toute la machine se détraque, que
même l'orbite de sa course échappe à tous les calculs rationnels. Nul
ne sait si l'on tourne en rond ou si l'on va tout simplement vers la ca-
tastrophe. Y a-t-il des issues ou des dépassements possibles ?

    Jusqu'ici on laissait aux utopistes culturels ou politiques le propos
révolutionnaire. Les pragmatiques, eux, misaient sur l'évolution sûre
et raisonnable de la technologie et de l'économie. C'était en quelque
sorte le mètre du bon sens historique. La civilisation technologique et
l'économie mondiale marchaient vers de nouveaux sommets. Cette
foulée rationnelle et pratique viendrait à bout des résistances irration-
nelles, qu'elles soient mythiques, nationalistes ou autres. Kennedy et
Kroutchev parlaient au fond le même langage, par-delà l'affrontement
des deux impérialismes. On se disputait un progrès désormais assuré.
Les révoltes « culturelles » des années '60 apparaissaient comme des
accidents de parcours. Voici que la crise se déplace sur le terrain pro-
prement économique.

    Les « réalistes » sont confrontés à des remises en question radica-
les sur leur propre terrain. En cinq ans, les perspectives des savants
économistes ou autres changent complètement. Pour s'en convaincre,
il suffit de relire concurremment L'an 2000, la bible des trente pro-
chaines années « de l'Hudson Institute » (1968) et The Limits to
Growth du Club de Rome (1972). On avait besoin de l'évidence des
chiffres, la voilà. Quant aux décisions politiques et éthiques à prendre,
c'est une tout autre affaire. Même les chiffres, on saura bien les mani-
puler pour ses commodités idéologiques. À ce niveau, le conflit des
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   49




interprétations est sans issue, précisément parce que l'interprétation
elle-même n'a valeur que d'instrument idéologique bien camouflé au
creux du propos scientifique. Bien malin qui voudrait chercher une
philosophie éthique cohérente et « défendable » dans ces mathémati-
ques des avoirs. Dès qu'on touche aux questions économiques, il fau-
drait, selon certains praticiens ou même savants, ne retenir que la lo-
gique des quantités et la matière brute des faits. Toute considération
critique sur les fins poursuivies, sur l'échelle de valeurs des pouvoirs
établis et des intérêts investis vient fausser l'analyse objective de la
réalité économique.

    L'activité centrale et fondamentale de la société capitaliste repous-
se à l'extérieur de son aire véritable toute forme critique de philoso-
phie économique. Une certaine économie privée a pu ainsi se déployer
en Amérique du Nord en dehors de tout contrôle démocratique, peut-
être parce que idéologiquement il n'était pas question de faire entrer la
politique des fins dans l'économie des moyens. Culture, éducation,
philosophie, éthique, bref ce qu'on appelait les « Arts », n'avaient rien
à voir avec les « affaires ». Celles-ci avaient leurs propres pratiques et
leurs sciences indépendantes. Même l'humaniste politique qu'était
Kennedy, président des U.S.A., disait en 1961 : « Our problems are
not philosophical, but technical ».

    Le techno-scientifique servait d'agent neutralisateur, de garant
d'objectivité... et d'écran pour maquiller les véritables objectifs éco-
nomico-politiques. Savants et technocrates de service cautionnaient le
pur « matter of fact » de l'économie privée réelle et de son influence
sur les décisions publiques politiques. L'éthique officielle n'interférait
pratiquement pas dans l'activité ni même dans la rationalité économi-
ques où l'on identifiait le qualificatif « privé » à une indépendance to-
tale du jeu des avoirs. Ce qui n'empêchait pas le « privé » économique
de manipuler les instances publiques politiques. Il manquait donc au
contrôle démocratique la médiation critique de la philosophie éthique.
Celle-ci était réservée à une autre aire privée, où l'on pouvait discourir
sur les idéaux officiels.

   On comprend que ce monde marginal des Arts d'autrefois soit de-
venu aujourd'hui le lieu d'une révolution culturelle qui mord sur les
fins de l'économie et de la politique dominantes. Le mouvement dé-
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borde ses frontières proprement culturelles et les campus. Ainsi des
jeunes savants font la grève autour d'un objectif inusité ; ils contestent
les fins concrètes de leurs activités (obligées) de recherche ; des ar-
mes, des gadgets. Écho de milliers d'autres citoyens qui commencent à
s'interroger sur les contenus véritables de l'économie réelle. Qu'est-ce
que nous produisons et consommons ? Selon quelle échelle de va-
leurs, selon quelle philosophie sociale ? Pourquoi arrive-t-on subite-
ment à des culs-de-sac tragiques en divers domaines : urbanisme, éco-
système, ressources, etc. ? Serait-ce que la longue indépendance de
l'économie privée était synonyme d'un déploiement aveugle d'avoirs et
de pouvoirs sans véritable socialité et finalité publiques ? En se priva-
tisant, l'économie se « définalisait », et entraînait à sa suite politique,
science et technique.

   Ainsi se constituait le monstre capitaliste. Certains réformistes
voudraient le socialiser, le refinaliser « après coup », de l'extérieur. En
deçà de toute considération idéologique ici, acceptera-t-on de recon-
naître que cette démarche est artificielle et inefficace, sans une philo-
sophie critique intervenant, non plus seulement en aval, mais en
amont et au cœur de l'activité économique elle-même. Autrement, on
parlera comme des gens de Chambre de commerce pour qui, par
exemple, la socialité des biens, du travail, des ressources n'est qu'une
donnée consécutive, une considération humanitaire seconde, ou même
une concession à une nouvelle sensibilité culturelle et politique. Il en
sera de même de la démocratie, du débat public ou de la critique so-
ciale, épiphénomènes par rapport au « réalisme économique » vrai-
ment déterminant dans l'évolution de la société et de la civilisation !

    On m'objectera que les enjeux économiques sont de plus en plus
partie prenante de l'opinion publique. N'est-ce pas le cas des dernières
campagnes électorales ? On y a discuté inflation, fiscalité, crédit, pro-
fits exorbitants des grosses compagnies, etc. Voilà un signe de progrès
de la conscience politique. Mais dans quelle mesure va-t-on vraiment
au cœur des questions fondamentales ? Ne reste-t-on pas enfermés
dans la simple confrontation de moyens ? Les problèmes de niveau de
vie noient ceux du mal à vivre. Deux aires de préoccupations trop
étrangères l'une à l'autre. C'est précisément le rôle d'une véritable phi-
losophie éthique que de fournir un cadre critique d'évaluation des ob-
jectifs et des moyens que les individus et la société se donnent.
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    Pourquoi alors parler de budgets publics ou privés dans une ré-
flexion engagée surtout sur une piste philosophique ? N'est-ce pas cé-
der à ce langage unilatéral des quantités, à cet impérialisme de l'ordi-
nateur et de la société programmée ? Le libéralisme n'a-t-il pas leurré
les masses en pratiquant cette séduction d'un plus-avoir toujours pos-
sible ? Améliorer son revenu pour jouir davantage de la société
consommante. Nous ne voulons pas ici nous encarcaner à notre tour
dans cette logique capitaliste. Mais depuis trop longtemps, une certai-
ne critique sociale se contente d'interroger de l'extérieur cet univers
socio-économique. Il faut le regarder de l'intérieur à partir de son pro-
pre terrain.... le scruter concrètement jusque dans sa mathématique
budgétaire, sans pour cela en rester à son désespérant opportunisme à
court terme.

    En l'occurrence, le rôle politique actuel des budgets publics semes-
triels ou annuels est révélateur de la société libérale bloquée. On
maintient ici l'opinion publique dans des praxis de l'immédiat, du prêt-
à-porter et à vivre. Il ne nous reste qu'à aller au fond de ces instanta-
nés de conscience pour en montrer la fragilité, l'absence de base solide
et de véritables dépassements. Nos budgets publics, en plus de refléter
les budgets privés, révèlent la société capitaliste de bien des façons :
la pauvreté de l'échelle de valeurs, l'absence d'une éthique et d'une
philosophie véritables, le manque de souffle historique, le vide politi-
que, le refus des questions de fond, l'aveuglement face au choc d'un
futur de plus en plus menacé.

    Nous aimons trop la vie pour préférer l'autopsie du cadavre à la
chirurgie sur l'être vivant. Certains critiques choisissent de laisser aller
les choses qu'ils n'acceptent pas, quitte à en disséquer les ruines après
coup. Notre société est encore vivante. Il faut l'assumer jusque dans
ses réalités les plus matérielles. C'est ce qui nous amène à analyser
son organisation à un tel niveau. Déjà le tableau ci-contre des recettes
et dépenses publiques est gros de toute une leçon politique et philoso-
phique. L'escalade « inflationnaire » apparemment soudaine aux yeux
des citoyens, était pourtant amorcée depuis un certain temps. Par rap-
port aux budgets publics des années '50, ceux des année '60 font le
saut exponentiel.
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    Ainsi une lecture attentive de cette longue poussée inflationniste
aurait pu alerter les citoyens et les pouvoirs politiques, bien avant au-
jourd'hui. N'y a-t-il pas ici un signe, parmi d'autres, d'une société qui
refuse de s'interroger sur autre chose que l'expérience et l'intérêt im-
médiats, un signe de démission, d'irresponsabilité et d'aveuglement
face à des tendances profondes qu'il faudrait mieux connaître, réviser
radicalement et assumer plus courageusement ? Bien sûr, on fait face
ici à des problèmes d'envergure mondiale et historique. Raison de plus
pour investir davantage de lucidité et d'engagement dans la réorienta-
tion profonde de l'économie, de la politique, de l'éthique de base de
nos sociétés.

    Nous voulons mettre les points sur les i, précisément en commen-
çant par ce qui est le plus vérifiable, le plus concrètement manifeste
des attitudes profondes et des comportements réels : les budgets pu-
blics et privés. Qui sait si notre esprit pragmatique, nord-américain,
n'a pas besoin de cette démarche inductive avant de s'interroger sur sa
philosophie de base ? Mais nos préoccupations vont plus loin. Il s'agit
pour nous de faire surgir le réflexe éthique et le goût de construire une
autre philosophie sociale, une autre politique de l'intérieur même de la
société réelle, où nous vivons notre expérience privée et nos implica-
tions publiques.
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                      B. Le gouvernement fédéral
                      et son budget « exponentiel »

Premiers regards




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    Les proportions dans les postes de revenus et de dépenses n'ont pas
tellement varié au cours des dernières années. Le budget fédéral 1974-
1975 peut donc fournir ici au lecteur un profil type de secteur public
au palier fédéral. Pendant que le Conseil économique du Canada
conteste la part des dépenses sociales, les milieux d'affaires accusent
le gouvernement de « contribuer largement » à l'inflation en augmen-
tant aussi fortement ses dépenses. En regard des $24 milliards du bud-
get 74-75 et des $19 milliards du budget précédent, le saut serait
vraiment « inflationnaire ». Près de 23% d'augmentation. La théorie
classique de Keynes inclinerait à une politique contraire en temps d'in-
flation. Mais les économistes sont déjoués constamment, au point de
voir l'inversion des lois et des mécanismes les plus sûrs. Rappelons ici
que le secteur public est tributaire du système économique qui le do-
mine. Or, celui-ci apparaît sens dessus dessous dans sa croissance
aveugle, non contrôlée, et de plus en plus incontrôlable. La stagfla-
                  Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   55




tion, la croissance-récession et la reflation en témoignent. Aux yeux
des uns, l'effort « libéral » de redistribution des revenus éreinte le dé-
veloppement proprement économique, et au regard des autres, les ci-
toyens modestes deviennent les parents les plus pauvres du nouveau
village global de la Grande Société nord-américaine.

    Comment le lourd appareil bureaucratique peut-il jouer un rôle po-
litique souple et vigilant ? N'imite-t-il pas les défauts des grandes cor-
porations privées, tout en n'ayant pas leur autonomie, leur force inter-
nationale, leur souplesse de stratégie, leur possibilité d'inventer toutes
sortes de fuites, d'échappatoires sur un échiquier mondial sans instan-
ces décisives de contrôle ? Tout porte à croire que les États perdent de
plus en plus de terrain face aux réseaux des multinationales. Même
leur leadership interne est de moins en moins efficace. Les gouverne-
ments réagissent plus qu'ils n'agissent, et à retardement. Les pouvoirs
économiques ont déjà inventé d'autres « passes » quand les nouveaux
contrôles annoncés entrent en action. Problème redoutable qu'il nous
faudra aborder plus loin.

Croissance exponentielle

   Le tableau qui résume la croissance du budget au cours des dix
dernières années parle de lui-même. On y reconnaît la fameuse courbe
exponentielle du Club de Rome. Nous voilà parvenus au point critique
où l'escalade peut devenir catastrophique à cause de son accélération
brutale.

   Mais comme dans le cas du Club de Rome, le constat n'amène pas
une volonté ferme de reviser radicalement les structures de base, les
orientations de fond et les échelles de priorités. Évidemment, on ne
résout pas des problèmes aussi graves par de simples manipulations
budgétaires 2. On nous accusera ici de céder au prophétisme de mal-




2   Voici une explication simple de la croissance exponentielle. Le montant de
    $100. au taux de 77% d'intérêt compose suivra la courbe dessinée ci-dessous :
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heur. La civilisation actuelle a des moyens extraordinaires pour faire
face à ce problème. Par exemple, le débat sur la crise de l'énergie a
mis en présence ces deux grands courants de pessimisme et d'opti-
misme. La question majeure demeure : prend-on effectivement les
moyens nécessaires pour maîtriser cette escalade exponentielle ? Pour
le moment, essayons de porter un regard le plus fidèle possible sur ce
terrain très concret de l'évolution des dépenses publiques canadiennes.




       Ce qu'il faut noter ici, c'est la montée extrêmement rapide et soudaine de la
   courbe à point nommé et moment donné. Voilà l'escalade actuelle qu'on peut
   noter dans différents domaines : inflation, explosion démographique, épuise-
   ment des ressources naturelles, pollution, etc. Si nous retournons à la figure il-
   lustrant l'évolution des budgets fédéraux durant la décennie 1965-1975, nous
   reconnaissons facilement le point critique de la courbe exponentielle. Il faut se
   demander ici si l'intervention politique peut rester encore longtemps tributaire
   d'une escalade techno-économique aveugle et catastrophique à long terme.
   Nous reviendrons sur l'aspect planétaire et international du défi.
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      Évolution des dépenses publiques

          Voyons d'abord le profil des dépenses publiques dans les domaines
      les plus révélateurs.


                     Dépenses publiques de la dernière décennie
                                (milliers de dollars)
FONCTION                                      1960            1965           1970
Administration générale                        251,571        267,223         735,928
Protection des personnes (police)               76,000        137,670         274,491
Transports                                     347,055        554,908         594,876
Santé                                          226,789        481,185       1,036,789
Bien-Être social                            1, 261,940      1,842,578       3,165,407
Culture et récréation                           25,808         44,733         103,283
Éducation                                       69,479        215,713         638,970
Ressources naturelles                          286,410        388,623         911,459
Expansion du commerce et de l'industrie          9,499         56,250         217,196
Service de défense                           1,544,701      1,562,405       1,814,664
Service de la dette                            657,066        791,455       1,725,237
Entreprises fédérales                          154,252        181,713         246,003
Coopération et aide internationale              79,654        107,758         180,650
Transferts (Provinces, municipalités)          542,473        391,978       1,000,471
Budget total                                 6,188,843      7,916,464      14,085,442
Dettes totales                                             33,413,257      46,661,193


         Les chiffres du tableau des dépenses de la dernière décennie mon-
      trent clairement que le point critique exponentiel se situe dans la pre-
      mière partie de la décennie '70. En cinq ans, soit de 1965 à 1970, le
      budget total a doublé (le cumul exponentiel indiquait une période de
      10 ans pour doubler le montant initial). L'escalade ne fait donc pas de
      doute. Notons certains aspects frappants de ces budgets. D'abord la
      faiblesse des crédits accordés à la fonction économique comme telle.
      On comprend alors l'incapacité du gouvernement d'établir des politi-
      ques économiques en rapport avec les politiques sociales. Divorce
      évident entre un « social-public » et un « économique-privé ». Cette
      longue habitude de réserve et de retrait, pratiquée par l'État libéral en
      matière économique, l'a mal préparé à assumer de nouvelles responsa-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   59




bilités nécessaires en ce domaine. De plus, il faudrait voir derrière ces
postes budgétaires un premier profil de la philosophie du gouverne-
ment en matière économique. Nous allons nous y attarder en revenant
au budget de 1974-1975. Notons en terminant cette étape le fait que
les dépenses de l'administration générale ont triplé entre 1960-1970,
que celles de la protection policière ont quadruplé, et que celles du
service de la dette ont triplé.

Le budget 1974-1975

   Les commentaires sur les budgets récents prolongent la logique du
régime. Pas de discussion sur la structure du budget, ni sur la philoso-
phie de base, ni sur les règles du jeu actuel de l'économie capitaliste.
Par exemple, on refuse de vraiment serrer de près les corporations qui
profitent le plus de l'inflation, même dans le cas du pétrole et du gaz.
Un observateur remarque : « Le volume annuel des profits des com-
pagnies est passé de 10 milliards de dollars environ au début de 1972
à 17 milliards à la fin de 1973 ». Une augmentation de 70%. Le gou-
vernement se fait une belle jambe de style Welfare State en diminuant
un tantinet l'impôt sur le revenu des particuliers : environ 50 dollars de
moins pour les salaires inférieurs à $14,000. On n'en est pas aux nuan-
ces ! Abolition de la taxe fédérale sur les vêtements et les chaussures.
Pas question des autres biens essentiels. On a fait sa part de conces-
sions.

    Que voulez-vous, des politiques trop interventionnistes vont à l'en-
contre des exigences de l'économie mondiale. Un cercle vicieux quoi !
Matériaux et équipements se font rares actuellement. Il faut être très
prudent. L'augmentation du nombre de nouveaux emplois diminuera,
semble-t-il, de 430,000 à 300,000 en une seule année. Le gouverne-
ment soutient, avec raison, que le contrôle des prix serait désastreux,
comme l'ont prouvé les expériences de Grande-Bretagne et des États-
Unis. Il en est de même du contrôle monétaire. « La demande évolue-
ra avec notre capacité de production ». Cette sagesse de retrait, au bi-
lan, ne crée pas de politiques positives de dépassement. Le gouverne-
ment se fait rassurant tout de même : « La position du Canada est pri-
vilégiée au niveau international ». Pas un mot sur notre dépendance
chronique vis-à-vis des États-Unis.
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   60




   Pour le moment, la stratégie de quelques détaxes veut amenuiser la
douleur « inflationnaire ». Ses coûts sont épongés par l'augmentation
des revenus du gouvernement grâce à l'inflation elle-même. Par
exemple, les revenus provenant de l'impôt sur les particuliers augmen-
teront en 74-75 de 20%. Bien sûr, les corporations verront leurs char-
ges augmenter, mais très peu en rapport avec les profits récents. Le
ministre des Finances s'inquiète du découragement des épargnants qui
voient leurs économies diminuer de valeur, dramatiquement. Mais les
mesures restent très timides et inefficaces, même en matière d'épar-
gne-1ogement et d'épargne-retraite. Quant à l'imposition des biens de
luxe ou des produits dangereux (alcool et cigarettes), l'effort de
contrôle n'a rien d'audacieux. Bref, un budget conservateur, avec un
léger déficit de $450 millions. Il y a toujours la possibilité de budgets
supplémentaires dans les moments difficiles ou après des élections.

    Le gouvernement rétorque : « Le Canada connaît, depuis quelque
temps, une croissance économique inégalée dans les pays industriali-
sés, un taux d'inflation inférieur à celui de la presque totalité de ses
partenaires commerciaux. » À ses yeux, un encouragement à la pro-
duction finira par rejoindre l'évolution de la demande globale, tout en
relativisant « d'effet de côté » de l'inflation ! Quant aux mesures ac-
tuelles, elles atténuent les inconvénients ressentis par de petits épar-
gnants (!). Bref, une politique raisonnable, modérée et prudente qui
s'appuie sur une confiance en la possibilité d'une économie capable de
surmonter par elle-même toutes les crises.

    Mais si nous prenons un peu de recul, nous découvrons un cercle
vicieux : « Combattre le feu par le feu, l'inflation par l'inflation ». Du
laisser-faire au laisser-courir, une économie au jour le jour. Dans la
cavalcade débridée et catastrophique actuelle, comment justifier cette
prétention au bon sens ?

    Mais les oppositions sont toutes aussi démunies au chapitre des so-
lutions. N'est-il pas vrai que le contrôle des salaires et des prix n'a ré-
ussi nulle part ? Par ailleurs l'évolution vers un « régime indexé » ne
saurait être une panacée, surtout dans un contexte de forte dépendance
des échanges commerciaux et financiers avec l'extérieur. Une fois de
plus, notons que ces dilemmes sont reliés à un ordre économique
qu'on ne veut pas réviser en profondeur. N'y a-t-il pas ici des limites
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   61




« réalistes » fixées a priori dans un carcan idéologique jamais avoué ?
Car tel est le drame de nos libéralistes : ils refusent aveuglément de se
considérer comme porteurs d'une idéologie. Reconnue comme telle,
celle-ci deviendrait plus ouverte à une distance critique et à une
confrontation avec d'autres lectures du réel. Les libéralistes se vantent
de n'appartenir à aucune dogmatique doctrinale absolue. Ils ne reven-
diquent qu'une fidélité, celle de tenir compte de la réalité. Une réalité
qu'ils définissent eux-mêmes et d'une façon bien peu critique. Les
budgets-aspirines n'arrêteront sûrement pas la maladie chronique des
économies nationales et internationales. D'énormes pouvoirs écono-
miques privés, laissés à eux-mêmes, garderont une puissance inouïe
de chantage. « Vous ajoutez un poids fiscal, eh bien ! ... nous n'inves-
tirons pas » disaient les propriétaires des mines et du pétrole au minis-
tre des Finances. Les instances publiques ne se sont pas donné un ca-
dre politique d'action le moindre efficace. De quelque côté qu'on se
tourne, c'est l'échec : taux d'intérêt ou taux de change, épargne ou
consommation, inflation ou chômage, etc.

    Les reproches faits aux gouvernements municipaux et provinciaux
sont renvoyés au palier fédéral qui, lui, aurait les instruments néces-
saires à l'élaboration de politiques économiques. Parvenues à ce ni-
veau, les critiques sont noyées dans des considérations vagues et
complexes sur l'économie mondiale. Ces renvois ne manquent pas de
vérité. Mais laisserons-nous aller les choses ainsi, sans pouvoir identi-
fier ou formuler ou créer des lieux politiques efficaces ? Nous y re-
viendrons.

   Pour le moment, retenons certaines données majeures qui ont joué
un rôle important dans le renversement du gouvernement en mai
1974. On sait que l'événement s'est produit au moment de la discus-
sion autour du nouveau budget. D'une part, les tenants du pouvoir
veulent légiférer sur les profits abusifs, d'autre part, ils avouent avoir
concédé $774 millions de « prêts » sans intérêt aux sociétés grâce aux
dispositions généreuses de la législation fiscale du printemps '73.
« Ainsi l'ensemble des industries manufacturières n'a remis au secteur
public que 31.1 pour cent de ses profits bruts en 1973 comparative-
ment à 34 pour cent l'année précédente, 36.3 pour cent pendant la pé-
riode quinquennale 1968-1972 et 39.2 pour cent pendant les années
1963-1967. » Drôle d'assistance sociale au moment où les compagnies
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   62




marquent de forts bénéfices. Grâce à l'impôt différé, l'industrie de
transformation métallique a pu se prêter 51 pour cent de ses impôts,
l'industrie des communications 60 pour cent (75 pour cent J'année
précédente), les services publics 37 pour cent et six autres branches 20
pour cent. Le tableau suivant montre les quinze industries les plus pri-
vilégiées parmi les vingt-cinq plus favorisées !

    Nous avons la mémoire courte ! N'est-on pas en train d'enterrer le
rêve de la commission Carter ? En quelques années, l'impôt sur le re-
venu des particuliers est passé de 35 pour cent à plus de 40 pour cent
sur l'ensemble. Celui des sociétés, de 23.5 pour cent à 19 pour cent.
On a ainsi encouragé la concentration des pouvoirs économiques
étrangers sans accroître leurs responsabilités vis-à-vis de la population
comme le voulait Carter. Bien avant la crise du pétrole, on avait dé-
noncé les manœuvres d'une compagnie comme Impérial Oit qui avait
pu éviter toute imposition sur les nouvelles compagnies qu'elle acqué-
rait et sur les investissements qu'elle y injectait. Pire encore, les coûts
et les intérêts produits par ces investissements étaient déductibles
comme frais d'une opération en cours. Quand on pense aux centaines
de take overs des dernières années, on atteint une démesure scanda-
leuse. Les correctifs récents restent superficiels et inefficaces. Ainsi
les États-Unis paient facilement leurs importations de matières pre-
mières avec la vente avantageuse de leurs produits manufacturés au
Canada. Le rapport est par fois de un à cinq en termes de rentabilité,
par exemple $68 millions contre $330 millions dans l'industrie du
meuble. L'écart est encore plus fort au chapitre si important des res-
sources énergétiques. Après tant d'années de démission, il faudrait des
coups de barre autrement plus vigoureux.
                     Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)     63




         Les industries qui ont payé le moins d'impôts sur leurs profits en 1973
Rang                               Industrie                           % des profits
                                                                       versé au fisc *
    25     Fabrication métallique primaire                              14.0
    24     Entreposage                                                  15.9
    23     Communications                                               16.0
    22     Autres mines (non-métalliques)                               16.0
    21     Combustibles minéraux (pétrole, etc.)                        16.5
    20     Électricité, gaz, eau et autres services publics             18.1
    19     Produits du pétrole et du charbon                            23.1
    18     Transports                                                   26.1
    17     Produits minéraux non-métalliques                            26.4
    16     Textile                                                      26.7
    15     Mines métalliques                                            26.8
    14     Caoutchouc                                                   27.5
    13     Produits chimiques                                           30.0
    12     Papier et produits connexes                                  31.7
    11     Services socio-culturels, commerciaux et personnels          32.2
    10     Produits électriques                                         33.5


    À cet égard la campagne électorale de 1974 fut très révélatrice.
Après avoir prétendu, dans la présentation du budget au printemps,
que le Canada était le pays le moins frappé par l'inflation, les chiffres
démentaient ce plaidoyer quelques mois plus tard. Mais le parti au
pouvoir refusait toujours d'assumer un leadersphip vigoureux en ce
domaine. Dans un tel contexte démissionnaire, on a vu se déployer un
peu partout une spéculation à court terme, et une sorte de marché noir
plus subtil que celui des temps de guerre. Les grains de sable dans la
machine capitaliste deviennent des cailloux. Ceux qui sont en position
de force peuvent se permettre des abus honteux auprès d'une masse de
consommateurs ahuris et impuissants. Record d'accroissement du coût
de la vie. Chômage en progression. Détournement des capitaux flot-
tants vers la spéculation à court terme. Perte de terrain des salariés.
Détresse des gagne-petits et des assistés. Écart accusé des disparités
régionales. Même le président de la Bourse de Toronto lance un cri
d'alarme : « Les capitalistes sont en train d'assassiner le système de

*    Impôts prélevés moins impôts différés.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   64




libre entreprise par l'anarchie actuelle. » Bien sûr, le contrôle des prix
et des salaires, comme dispositif isolé, équivaut à une cryogénie uto-
pique. Nixon en sait quelque chose. De même Giscard d'Estaing après
son échec en 1963.

    Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il faut d'abord assurer une économie
saine des besoins essentiels : nourriture, logement, chauffage et vête-
ments, tant au plan de la production qu'à celui de la consommation,
par un ensemble de dispositifs intégrés : monétaires, fiscaux, techni-
ques et autres. Les mesures à la pièce en matière d'alimentation ou de
logement ne constituent pas une politique véritable et un leadership
aussi créateur qu'éthique pour vaincre l'anarchie désastreuse et immo-
rale de la vie économique capitaliste. À cet égard, les derniers budgets
n'ont pas fait la preuve d'une volonté de rencontrer ces nouvelles
orientations requises. Par exemple, il n'y a pas vraiment de train de
mesures concertées pour permettre aux régions défavorisées de s'aider
efficacement à se relever. Un régime de subventions sans l'apport de
mesures fiscales, d'interventions bancaires, de soutiens concertés pour
l'autodéveloppement - un tel régime - ne corrige rien fondamentale-
ment. On a parlé beaucoup de « contrôle » récemment, dans des plai-
doyers simplistes pour ou contre. Encore ici, rappelons qu'une politi-
que juste et innovatrice ne se bâtit pas avec des contrôles de surcroît
ou résiduels ou simplement par une meilleure comptabilité gestionnai-
re. Le libéralisme nord-américain tente de maintenir deux grands ty-
pes d'intervention qui ne peuvent structurellement et idéologiquement
se conjuguer dans le contexte économico-politique qu'il ne veut pas
changer. La croissance économique ainsi conçue « défait à mesure »
les correctifs sociaux résiduels. Deux univers tantôt parallèles, tantôt
divergents, mais jamais convergents.

    Même le discours est faussé jusque dans sa linguistique. On ne
s'entend pas sur le contenu et le sens des « besoins », un peu comme
ces discussions sans issue sur l'obscénité. Une telle perplexité révèle
une anomie qui ferait frémir tous les sages de l'histoire humaine. En
ce XXe siècle si fier de sa science et de sa technique, l'homme en est
venu à ne plus savoir qui il est et quelle société il veut. Prodrome
peut-être d'une crise sans précédent. Comme me disait un vieux :
« C'est le dessour qui a été défait, et depuis ce temps-là, on a perdu le
nord ». Les budgets publics comme les conduites privées nous amè-
                    Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)      65




nent à un tel constat. Mais bien peu se préoccupent d'intégrer ces
questions vitales dans les circuits ordinaires de la vie individuelle et
collective de peur d'y reconnaître un cancer possible. Il faudra pour-
tant avoir le courage de confronter lucidement des choses aussi
concrètes qu'un budget (privé ou gouvernemental) avec une philoso-
phie de la vie critique de l'échelle de valeurs qu'il sous-tend. Certains
signes des temps nous inquiètent. Le tandem Agnew-Nixon, moraliste
hier, révèle tout à coup sa tartufferie. Plus près de nous, des politiciens
sont prêts à utiliser tous les sophismes pour se maintenir en selle.
Mais ce qu'on ne dit pas assez, c'est le nombre très élevé de citoyens
qui leur ressemblent. Combien de budgets privés n'ont même pas le
minimum éthique des budgets publics 3 ?



3   Nous écrivons ces lignes au lendemain de la victoire du parti libéral fédéral
    (été 74). Les membres du Cabinet affirment unanimement leur volonté de re-
    conduire sensiblement le même budget que nous venons d'analyser plus haut.
    Évidemment il faudra tenir compte des promesses électorales qui coûteront un
    surcroît de $3.5 milliards. Ce qui n'est pas pour corriger la couche exponen-
    tielle des dépenses publiques ! La majorité des citoyens est à l'image des pou-
    voirs qu'ils se donnent ou acceptent. Nous retrouvons chez les uns et les autres
    un refus de considérer vraiment les causes de la détérioration profonde du
    contrat social et du style de société actuels. Dans quelle mesure le défi éco-
    nomique a été vraiment discuté ? Ces tournois électoraux sont d'une superfi-
    cialité navrante. Comment réduire les enjeux cruciaux de l'heure à des slogans
    de propagande, à des images publicitaires, à des sentiments sécuritaires ? Que
    de complicités démissionnaires là-dessous ! On s'attendrait ici à un leadership
    moral qui avertisse la population des graves hypothèques historiques en train
    de s'accumuler. Les générations futures seront peut-être très sévères sur la
    démission de leurs pères qui auront sacrifié l'avenir à une prospérité immédia-
    te et cela, à n'importe quel prix. Les Nord-Américains sont peut-être les moins
    prêts à affronter moralement la crise mondiale qui s'annonce. Le comporte-
    ment privé et public des majorités de ce continent témoigne d'une grave irres-
    ponsabilité. Acceptera-t-on de considérer cette hypothèse ? Sinon, je crains ici
    un aveuglement très dangereux. Pourtant, dans une perspective éthique, il y a
    tant d'indices d'une profonde crise morale. Les pouvoirs en place se font rassu-
    rants dans leurs discours publics. À nos yeux, ils projettent une fausse sécuri-
    té. Ils devraient interpeller davantage les citoyens sur leurs façons de vivre et
    sur les grands défis de la civilisation actuelle. Mais non, ils s'en tiennent à des
    batailles partisanes sans profondeur et à des idéaux en contradiction avec les
    vraies conduites quotidiennes. Ce pragmatisme opportuniste et borné,
    avouons-le, est partagé par un grand nombre d'entre nous.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   66




                    C. Explosion du secteur public
                             au Québec

Retour à la table des matières


   Près de 40% du produit national brut a été mobilisé par les divers
gouvernements pour procurer des services publics aux Québécois. Le
pourcentage n'était que de 25% en pleine révolution tranquille. En dé-
passant le cap des six milliards, l'État québécois quadruple le budget
du début des années '60. On invoque ici cinq raisons pour expliquer
une telle augmentation.

    - Le rôle élargi des pouvoirs publics, avec l'accessibilité de tous à
      l'éducation, à la santé, à la sécurité sociale.

    - La hausse « inflationnaire » du coût de la vie, surtout depuis le
      début de la décennie actuelle.

    - Un personnel plus nombreux et coûteux. Syndicalisation, pro-
      fessionnalisation, exigences nouvelles de compétence et de par-
      ticipation ont amené de plus fortes dépenses publiques.

    - Les subventions au secteur parapublic. Il s'agit du financement
      d'institutions semi-publiques, ou privées mais d'intérêt public.

    - Une lourde bureaucratisation encore mal gérée. Gaspillage, dé-
      penses inutiles, duplication de services fédéraux et provinciaux,
      etc.

   Près de 300,000 salariés du secteur public et parapublic ont fait
front commun pour transformer le système d'administration et de ré-
munération. Ce ne fut pas sans effets d'entraînement sur les autres sec-
teurs économiques. En même temps le gouvernement mettait un ac-
cent sur la qualité de sa gestion administrative. Le début de cette dé-
cennie a donc été marquée surtout par des débats et des initiatives au-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   67




tour de l'administration publique. Il s'en dégage un profil techno-
bureaucratique dont on commence à mesurer la faiblesse politique.

Quand une politique devient pure administration

    Ce modèle gestionnaire a créé un style de gouvernement qui repo-
se avant tout sur des ministres administrateurs et des technocrates-
gérants, laissant ici dans l'ombre la fonction proprement politique. La
position écrasante du parti libéral au pouvoir a accentué l'érosion du
pouvoir législatif et la crise du système parlementaire. En dépit des
nouvelles commissions parlementaires (un progrès indéniable), « la
législature se voit confier des projets-cadres qui lui échappent par le
processus de réglementation remis entièrement au pouvoir exécutif et
indirectement aux cadres administratifs ». Le lieutenant-gouverneur
en conseil prend de plus en plus la part du lion, en réglementant l'in-
terprétation, l'application et le contrôle des lois-cadres. « Par ce méca-
nisme on passe outre au contrôle parlementaire exigé par la démocra-
tie. »

    C'est ainsi que progresse un pouvoir exécutif discrétionnaire et de
plus en plus unitaire. Cette position de puissance monolithique permet
de présenter en temps voulu, souvent en dernière heure, des textes lé-
gislatifs ou réglementaires, de telle sorte que députés et opinion publi-
que n'ont pas le temps d'évaluer sérieusement les différents aspects
des projets. Le « salon de la race », haut-lieu de politicaillerie depuis
trop longtemps, passe de la foire d'empoigne au cirque honteux de la
Commedia dell'arte. Le parti au pouvoir a même tenté récemment de
supprimer des périodes de questions, ce canal privilégié de l'expres-
sion des oppositions. Un éditorialiste disait justement : « Comme au
temps de Duplessis, le premier ministre actuel fait de l'Assemblée na-
tionale un carré de sable où rien ne laisse de trace et où rien n'a d'im-
portance ». Les jeux politico-administratifs décisifs se font ailleurs,
loin de tout contrôle démocratique. Cette « saine et efficace adminis-
tration » que vantent les apologistes du régime de vient de moins en
moins politique. Chemin sûr vers l'autocratie et même la corruption,
comme nous l'enseignent des expériences similaires de l'histoire.
                          Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)           68




                                                      Finances publiques/public finance
        Tableau 15 - Répartition et variation des dépenses nettes du gouvernement du Québec, selon la fonction, au 31 mars 1960-69
        Tableau 15 - Distribution and Variation of Net Expenditure of the Quebec Government, by Function, as at March 31, 1960-69

Fonction/Function                        1960       1961       1962         1963        1964           1965       1966       1967       1968         1969

                                                                     en milliers de dollars /in thousands of dollars
Administration                        20,939     30,082     32,337      34,940       38,332          43,236     48,501      65,604      69,278      77,704
Protection de la personne et de       31,075     32,675     35,108      46,920       49,787          56,409     72,640      80,548      93,789     105,065
la propriété
Transport et communications          154,334    175,797    144,255     168,906      199,395         248,908    291,509     294,847     290,032     288,250
Santé                                 76,752     92,101    135,833     159,492      182,294         248,713    420,888     529,756     606,516     652,148
Bien-être social                      75,084    109,861    125,189     122,399      130,477         156,265    207,505     230,863     230,863     413,292
Services récréatifs et culturels       4,854      3,347      3,962       4,612        6,809           6,199      7, 733     10, 576     18,573      20,645
Enseignement                         136,216    188,535    252,502     275,772      332,885         393,847    463,710     541,618     655,857     733,202
Richesses naturelles et industries    59,196     70,043     61,340      64,313       63,105          78,841    112,903     112,532     129,118     138,037
primaires
Expansion du commerce et de            4,651      4,080      4,316       5,445        5,900          15,311     13,362      12,952      12,488      15,059
l'industrie
Service de la dette                   23,434      24,967    31,057      49,920        62,457       76,704        59,344      72,315      87,420     100,277
Autres dépenses                       11,862     20, 987    18,281      24,009        30,188      113,282       162,427     177,384     186,250     226,820
Total                                598,397    745,475    844,180     956,728     1,100,909    1,437,715     1,860,522   2,119,995   2,499,607   2,770,490
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   69




   Essayons de regarder les choses un peu plus froidement pour
mieux cerner la place exacte du secteur public dans la vie québécoise.
Voyons d'abord un tableau qui résume l'évolution des dépenses gou-
vernementales entre 1960 et 1970.

Évolution des dépenses publiques de 1960 à 1969

    On ne saurait se limiter ici à un seul budget annuel, fût-ce le der-
nier. De 1960 à 1970, plusieurs ministères à vocation économique ont
vu leur budget diminuer de 20% ; celui de la santé est passé de 12,8%
à 23,5% de la masse monétaire ; le bien-être social, de 12.5% à
14,9% ; l'éducation de 22,8% à 26,5%. En dix ans, les dépenses publi-
ques en matière sociale ont augmenté de 17% par rapport à l'ensemble
budgétaire pour atteindre les deux tiers. Certains analystes soutiennent
que la décennie '70 devrait redonner à la fonction directement écono-
mique plus de poids afin d'équilibrer le développement. Par exemple,
le fardeau des impôts devra reposer sur une main-d’œuvre plus nom-
breuse. Cela exigera une création plus féconde d'emplois productifs et
un développement économique plus vigoureux. Cette perspective est
d'autant plus importante qu'il y aura un taux très élevé de croissance
de la population active jusqu'à la fin de la présente décennie. Il faudra
diminuer la consommation publique au profit d'une politique d'inves-
tissements plus massifs. « Une hausse en ce domaine est un préalable
de l'augmentation de l'emploi, de la productivité et des revenus ».
Pour ce faire, on suggère une meilleure concentration des gouverne-
ments fédéral et provincial et du secteur privé. Par exemple, les dou-
bles juridictions, trop souvent mal articulées, amènent des dépenses
administratives inutiles et fort coûteuses. Voilà ce que le Conseil de
planification et de développement faisait ressortir dans les « Objectifs
globaux du développement socio-économique du Québec (1971-
1976) ».
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   70




De 1970 à 1974

    En 1974, le budget québécois atteint $5,119,000,000. Depuis 1969,
on peut établir les accroissements de dépenses publiques dans ce cadre
statistique sommaire. Nous nous limitons aux principaux postes.

Fonction                         1969              1971              1974
                          en milliers de dollars
Mission éducative          753,847          1,088,650           1,555,189
Mission sociale            1,065,440        1,437,070           1,893,073
Mission économique         441,287          522,197             750,539
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   71




    D'abord quelques remarques particulières. Le tableau ci-dessus in-
dique une restructuration de l'appareil administratif. On applique
maintenant la méthode de budgétisation par programme (PPBS), plus
propice à l'établissement de priorités. Dans sa propagande officielle, le
gouvernement se gausse d'une revalorisation de la mission économi-
que. Le prochain tableau montrera tout ce qu'il fait entrer dans cette
mission. Bien sûr, la voirie n'est pas étrangère à l'infrastructure éco-
nomique nécessaire, mais elle absorbe les 65% du budget de cette
mission. C'est beaucoup par rapport aux 4,5% accordés à la promotion
de l'industrie secondaire. Beaucoup de postes budgétaires de ce sec-
teur concernent d'assez loin la mission économique. Le poste de
l'énergie n'atteint même pas 2 millions, Le 0,3% de la mission écono-
mique.

    Dans la mission éducative, nous aimerions savoir le pourcentage
accordé uniquement à la construction des édifices (ce poste privilégié
du patronage et du gaspillage). Les faits d'administration sont aussi
très lourds. Une tuyauterie très dispendieuse ! Nous dirions la même
chose de la mission sociale.

    Le service de la dette est savamment camouflé dans les circulaires
budgétaires destinées au grand public. Nous aimerions savoir où nous
allons dans ce domaine, surtout au moment où le gouvernement s'en-
gage dans des projets gigantesques, tel celui de la Baie James. Comme
dans le cas des Olympiques de Montréal, on ne sait à peu près rien sur
les coûts de ces vastes travaux. La note à la fin du chapitre va éclairer
quelque peu notre lanterne sur l'évolution de la dette publique.

    Le budget global passe donc de $2,770,499 (1969) à
$5,199,000,000 (1974). Le gouvernement tait cette augmentation pour
faire ressortir davantage la diminution des déficits budgétaires. Dans
le budget de 1974-75, le taux d'augmentation des dépenses courantes,
qui variait entre 15 et 20%, est ramené à 10% (sans compter les bud-
gets supplémentaires). Mais il faut bien aller chercher de forts impôts
pour augmenter le budget de près de 200% en cinq ans. L'inflation
galopante a permis de gonfler la caisse du ministre des Finances. En
deux ans, l'impôt sur le revenu des particuliers a monté de 58%. Un
autre silence du gouvernement : l'impôt sur ces revenus a grimpé deux
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   72




fois plus vite que les prix. À ce système le gouvernement peut se lais-
ser porter, tout en concédant un tantinet d'indexation des pensions, des
allocations et des salaires. Concessions aussi aux municipalités. C'est
bien peu après tant de parcimonie en ce domaine. Quant aux pro-
grammes d'agriculture et de sylviculture, il a fallu recourir au premier
budget supplémentaire, qui sera sans doute suivi de plusieurs autres,
pour dépasser en 1974-1975 les $6 milliards.

    D'aucuns s'inquiètent des dépenses sociales. Avec un rythme pareil
d'accroissement, dans 25 ans, tout le PNB ne suffira pas à payer les
coûts de la santé. Bien sûr, il faut se rappeler que la Province duples-
siste, sans dette publique, se trouvait au seuil de 1960 sans grand
équipement social. Il a donc fallu des bouchées doubles et de lourds
emprunts financiers. Mais comment ne pas justifier des réformes
comme l'assurance-hospitalisation et plus tard l'assurance-santé ? Du
rapport Boucher au rapport Castonguay-Nepveu, la même logique se
poursuit. Mais ce qu'on ne dit pas, c'est le scandale des industries mé-
dicales, para-médicales et pharmaceutiques qui grèvent les charges de
la santé, de ce bien démocratique par excellence. On ajoute, sans re-
trancher, corriger et contrôler. L'infrastructure économique est viciée
par de honteuses exploitations. Et les abus d'un certain syndicalisme
ont permis aux pouvoirs politiques de taire les manœuvres des finan-
ciers et des patroneux pour cueillir ici une manne généreuse. Tant de
finances, de personnel, d'équipement, d'immeubles pour aboutir à un
projet 65 si peu efficace ! Quant à la mission économique, il semble
qu'il y a eu effort de rattrapage si on en juge par l'augmentation de
70% entre 1969 et 1974. Mais ces chiffres, comme nous venons de le
voir, ne doivent pas nous illusionner. Nous évaluerons dans un chapi-
tre subséquent les déficiences des politiques économiques du gouver-
nement.

   Le budget de 1974-1975 confirme certaines de nos remarques pré-
cédentes et met en relief d'autres aspects à retenir.
                    Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   73




BUDGET 1974-75                                                  $6,140,127,800

1. Mission économique                                              864,090,800
    Ressources naturelles, industries primaires                    219,313,400
    Industries secondaires                                          35,636,100
    Services (Tourisme, communications, etc.)                       18,298,800
    Ressources humaines (immigration, main-d'œuvre)                 19,899,600
    Transports                                                     570,942,900
2. Mission sociale                                               2,123,164,600
    Sécurité du revenu                                             519,503,600
    Santé et adaptation sociale                                  1,567,466,500
    Habitation                                                      36,194,500
3. Mission éducative et culturelle                               1,842,678,800
    Éducation                                                    1,776,578,900
    Culture                                                         27,660,000
    Loisirs et sports                                               38,439,900
4   Mission gouvernementale et administrative                    1,310,193,600
    Institutions politiques                                        392,979,000
    Gestion administrative centrale                                767,342,400
    Protection (personne et propriété)                             138,376,500
    Relations intergouvernementales                                 11,495,700


Mission économique

   Moins de $20 millions pour la dimension travail comme telle,
puisque les services d'immigration sont compris dans cet item. Soit
0.3% du budget global et 2,5% de la mission économique. Voilà un
premier point critique de l'échelle de valeurs de notre gouvernement.
Et pourtant l'on parle beaucoup de l'importance des ressources humai-
nes comme facteur interne de développement économique.

    On sait la faiblesse de l'industrie secondaire au Québec. Or, l'item
budgétaire pour une telle promotion directe est de $35 millions, soit
0.5% du budget global et 4% de la mission économique. Mais on y va
largement pour aider les extracteurs étrangers de nos richesses natu-
relles, lesquels viendront nous revendre à fort prix ces biens transfor-
més. Avoir tant de richesses naturelles et savoir si peu les développer
                  Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   74




au profit des autochtones ! On n'a jamais eu à vrai dire de politiques
audacieuses pour l'agriculture, la forêt, la pêche, ou les mines. Bien
sûr, il y a la réussite de l'Hydro. Mais que d'aléas dans le projet Baie
James de $12 milliards ! On ne sait plus ce qui est privé et ce qui est
public dans tout cela.

   Bref, en scrutant le budget de la mission économique, on cherche
vainement des lignes maîtresses qui qualifieraient cette mission. Les
commentaires du ministre et de ses porte-parole ne nous avancent
guère. On vante surtout les budgets du gouvernement. Mises à part
certaines déclarations générales sur l'autodéveloppement, il n'y a pas
vraiment de stratégie « repérable » dans les énormes dossiers qui sus-
tentent cette mission.

Mission sociale

    N'est-ce pas la part généreuse du budget ? Et pourtant que d'insatis-
faction ! Certains y voient une nouvelle tuyauterie bureaucratique qui
répète en matière sociale les vices constatés dans la réforme scolaire.
Sans compter certaines dépenses publiques scandaleuses : plus de
$100 millions aux médecins. Le gouvernement finit toujours par se
rendre à leurs exigences exorbitantes. Et puis, il y a aussi des creux
dans cette mission sociale, telle la pauvreté de la politique familiale.
Le secteur de l'habitation reste un parent pauvre. On ne peut guère
parler de stratégie de développement social, encore moins d'une véri-
table philosophie correspondante. On retient davantage l'impression
de grosses structures coûteuses. Il y a davantage un traitement des ef-
fets qu'une thérapie des causes, un secours à la maladie qu'une dyna-
mique de la santé. Au fond, le libéralisme peut-il vraiment déboucher
sur de fécondes dynamiques communautaires ? Il suscite plutôt un
individualisme qui, de multiples façons, aliène la chose publique et
brise toute responsabilité sociétaire. D'aucuns se plaignent de vivre
dans une société irresponsable, de plus en plus marquée par la démis-
sion d'un nombre grandissant de citoyens. Mais admettent-ils les sour-
ces profondes de cette détérioration sociale ? Cet immense appareil
prestigieux de la mission sociale gouvernementale ne saurait se substi-
tuer à la disparition des tissus humains de base, ni nous faire oublier
l'absence d'éthique collective et de profondes solidarités. il manque
des praxis sociales fortes pour fonder et orienter cette mission.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   75




Mission éducative et culturelle

    Voilà le secteur de nos premières espérances. Inutile de rappeler ici
les énormes frustrations de tous ordres qu'exprime l'opinion publique.
On en veut tantôt aux professeurs, tantôt aux gouvernements, tantôt
aux jeunes. Plusieurs parents-citoyens ont perdu confiance dans l'éco-
le publique. Un tel budget est loin de les impressionner. À quoi bon
ces riches équipements, si les praxis d'éducation manquent de consis-
tance. Et pourtant, tout le monde croit à l'éducation. Mais combien
vivent un authentique humanisme ? N'y aurait-il pas ici, particulière-
ment, des démissions massives qu'on reporterait exclusivement sur les
épaules du gouvernement ? La société, comme telle, vit-elle sous mo-
de éducatif ? Ne défait-elle pas à mesure, dans ses pratiques quoti-
diennes, le projet éducatif de l'école ? Beaucoup de procès de celle-ci
sont en porte-à-faux. Les maux les plus profonds ne sont pas d'abord
dans les structures d'éducation, mais dans les irresponsabilités collec-
tives de tant de citoyens : parents, enseignants, fonctionnaires. Bien
sûr, on pourrait s'attendre à un meilleur leadership moral des hommes
publics. Que le terrain de l'éducation serve au patronage, aux luttes de
pouvoir, aux égoïsmes professionnels, c'est un scandale éthique très,
très grave. Le problème est davantage là que dans le fort investisse-
ment public en ce domaine.

   Notons, avec un peu d'ironie, que le pseudo-projet de souveraineté
culturelle au Québec vaut 27 millions, soit 0.5% du budget global et
1,5% de la mission culturelle ! Évidemment, il faudra augmenter ce
maigre montant quand on financera la traduction française des com-
munications dans les usines au Québec ! Item budgétaire qu'on ne
trouvera nulle part ailleurs dans le monde.

Mission gouvernementale et administrative

   Un joli morceau du budget : 20%. Les dépenses de l'administration
publique croissent très rapidement. On savait l'appareil lourd, le poids
financier de son entretien s'y ajoute. $767 millions pour la gestion
administrative centrale... celle qui fait fonctionner les ministères. Il
faudrait y joindre une bonne part des $400 millions consacrés aux ins-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   76




titutions politiques. Nous abordons ailleurs la question des attitudes du
public face aux fonctionnaires et à l'État : ambivalence, perte de cré-
dibilité, reproche d'inefficacité, etc. Tout se passe comme si le raffi-
nement des appareils et des processus, en plus de la bureaucratisation,
éloignait davantage les administrateurs des administrés. Les structures
s'allongent, les intermédiaires se multiplient. On attend encore des
gestes effectifs de décentralisation ou plutôt de déconcentration. Nos
jeunes administrations publiques, surtout au niveau provincial, n'ont
pas tellement fait preuve de flexibilité et de mobilité. Cette faiblesse a
sûrement joué dans le quasi échec des diverses réformes régionales et
urbaines. Nous n'avons pas encore de solides instances intermédiaires.
Dans la majorité des cas de tensions, on constate autant d'inconsistan-
ce à la base qu'en haut lieu. Comment espérer de réelles concertations
quand les trois principaux paliers manquent de cohérence et de vi-
gueur ? Et pourtant le gouvernement actuel se fait fort de sa prétendue
compétence administrative. Que de lenteurs dans les étapes d'élabora-
tion et de réalisation de projets plébiscités à grands renforts !

    Pensons aussi aux acrobaties et aux tergiversations depuis le début
de la crise du pétrole. Pensons au pourrissement des problèmes syndi-
caux, aux mesures dilatoires en matière de protection des consomma-
teurs et de l'environnement. Le secteur de l'habitation reste toujours un
parent pauvre (0.4% du budget). Les inégalités entre groupes sociaux,
entre régions ne cessent de croître. Ce ne sont pas les minces correc-
tifs sociaux des nouveaux budgets qui vont résoudre de tels problè-
mes. Il suffit de penser ici au refus d'impositions vigoureuses sur les
transactions des spéculateurs. Les scandales de profits exorbitants ne
se comptent plus ici. Évidemment, quand des gouvernements succes-
sifs ont un système de plus en plus raffiné de patronage, on ne doit pas
être surpris du peu de souci éthique chez bien des politiciens. Voilà
des plaies intérieures qui n'exigent pas pour leur guérison de nouvelles
ententes avec le grand frère outaouais !

   Non pas que nous voulions minimiser le problème éternel des juri-
dictions constitutionnelles. Québec cède de plus en plus de terrain aux
politiques centralisatrices d'Ottawa. Le bilan récent est impression-
nant : politique sociale, affaires urbaines, développement régional,
contrôle des richesses naturelles, main-d'œuvre, agriculture, recherche
scientifique, culture et communication, rapports avec la francophonie,
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   77




etc. À Québec, on se contente de fonctions de sous-traitance et de po-
litiques résiduelles. Le rôle du débat démocratique est d'ouvrir le plus
possible « l'éventail des choix en examinant toutes les solutions possi-
bles ». Or, dans le contexte politique actuel la communauté québécoi-
se francophone voit son aire d'intervention de plus en plus réduite. Les
budgets redondants et ronfleurs d'une certaine administration suffisan-
te jettent de la poudre aux yeux naïfs. Il nous faudra mieux évaluer ce
que le gouvernement actuel tente de nous vendre comme une grande
promesse d'essor économique susceptible d'engendrer automatique-
ment un progrès social inédit. Nous avons plutôt l'impression d'un sty-
le comptable plus ou moins myope. Nous n'élaborons pas davantage
ici, à cause de l'importance que nous accorderons à la société québé-
coise dans les autres chapitres.


Note 1

    Le Bureau de la statistique du Québec en 1973 livrait une étude
très détaillée de l'évolution des budgets publics de 1962-63 à 1971-72.
Durant cette période, le taux moyen de croissance annuelle a été de
15.8% et le per capita est passé de $227 à $758. L'augmentation an-
nuelle des revenus a été de 16.3%. La dette publique est passée de
$736 millions à 2,919 millions, soit une augmentation annuelle de
18%. Et le per capita de la dette publique, de $137 à $484, soit 3.5
fois plus en dix ans.
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   78




    Durant cette même période, les revenus bruts ont quadruplé. L'im-
pôt sur le revenu des particuliers a connu la plus forte croissance : en
effet, cet impôt est presque 11 fois plus grand en 1971-72 qu'il ne
l'était en 1962-63. Notons ici que certains points d'impôts ont été
transférés du gouvernement fédéral au gouvernement provincial (assu-
rance-hospitalisation et programmes d'éducation.) Mais l'augmenta-
tion, après ce correctif, reste très substantielle si on la compare à celle
de l'impôt sur le revenu des sociétés qui n'a augmenté que de moitié
en dix ans. Les autres impôts directs des entreprises n'ont pas doublé
en dix ans. Le tableau suivant est très éloquent.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   79




    Considérons maintenant les dépenses brutes du gouvernement se-
lon leur nature économique. Le pourcentage des transferts est passé de
61.5% à 71% ; celui des biens et services de 23.6% à 19.4% ; celui
des salaires de 12.8% à 8.9%. Ceux qui ont mis en doute la justesse
des revendications du front commun de la fonction publique en 1972,
trouvent ici des éléments statistiques qui infirment les hauts cris sur
l'escalade des salaires. Le gouvernement dépensa en 1971-72, $538
per capita en transferts, $147 en biens et services, $67 en salaires. Dix
ans auparavant les sommes étaient respectivement $140, $53 et $29.
La masse salariale sur l'ensemble des dépenses a diminué de près de
4%.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   80




Note II

    Le premier ministre actuel se fait fort de la qualité de l'administra-
tion gouvernementale. En lisant les derniers rapports du vérificateur
général, on n'a pas la même impression, même si les critiques de ce-
lui-ci se traduisent à mots bien couverts. Il y a tant de choses qui
échappent au contrôle des instances démocratiques. Beaucoup d'im-
pondérables demeurent dans les « plans comptables des divers minis-
tères. » Le mécanisme d'évaluation par le vérificateur général est net-
tement insuffisant. Souvent les recommandations restent lettre morte.
Veut-on anesthésier l'opinion publique ? Un autre pseudo-rituel dé-
mocratique.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   81




           D. Un budget municipal et ses dessous,
                  Montréal 1974-1975


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    Apparemment, aucune augmentation de taxes. Une image d'admi-
nistration sage et économe pour compenser celle des entreprises pha-
raoniques. Les analystes y perdent leur latin. Trop de taches d'ombre,
de sous-entendus. On sait la tactique des budgets supplémentaires
après les élections ou au temps des canicules. Les Montréalais peu-
vent difficilement se faire une idée exacte de l'administration munici-
pale, tellement il y a filtre, tamis et cachotterie dans l'information offi-
cielle. Celle-ci leur parle de disparition des fils électriques, d'amélio-
ration du service des pompiers, de l'épandage d'abrasif ! Depuis l'an-
nonce officielle des Olympiques 76, il y a déjà trois ans, les observa-
teurs les plus sagaces et audacieux n'ont pas encore pénétré dans le
saint des saints de l'organisation. D'ailleurs, bien malin qui voudrait
savoir comment les dépenses de l'Expo '67 ont été épongées par les
budgets subséquents. Essayez, par exemple, de situer l'éléphant Terre
des hommes dans le tableau ci-contre. Pendant ce temps, le gouver-
nement fédéral place Montréal dans le cadre des zones économiques
défavorisées. Sous l'administration prestigieuse Drapeau-Saulnier, à
peu près rien n'a été fait pour la promotion de la croissance industriel-
le de Montréal. La droite ici rejoint une certaine gauche de la société
post-industrielle. Une ville de culture quaternaire ! Les zones grises en
gémissent. La politique rentrée de l'habitation a subi tous les assauts
critiques possibles. On a vu la situation dramatique sous tous ses an-
gles. Mais la stratégie des grands mythes a gagné son pari de diver-
sion : le village olympique, les projets Desjardins, Dupuis et autres.
Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   82
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   83




    Quand les Olympiques furent annoncées, plusieurs se sont interro-
gés sur la pertinence sociale et économique de ce choix politique. Ne
perdait-on pas de vue les besoins primaires, les urgences d'une pau-
vreté évidente, les requêtes d'un développement plus humain et équili-
bré ? Aujourd'hui la discussion porte sur la loto, les médailles olympi-
ques. Le vrai débat politique est étouffé, la masse urbaine séduite. Une
administration crédible, voilà l'essentiel. Le reste, c'est du prurit idéo-
logique, ou au mieux de la philosophie éthérée. Que l'opposition mili-
tante se le tienne pour dit. Le pasteur et son troupeau se sont compris.
Les mercenaires ici ne sont pas les expropriateurs étrangers, les spécu-
lateurs, les constructeurs de babels (bébelles ?) mais les minorités
pauvres qui brouillent le jeu de la démocratie « contrôlée », sous l'ins-
piration d'activistes dangereux.

    Nous n'ignorons pas ici le grave problème de financement de tou-
tes les municipalités qui voient leurs dépenses s'accroître beaucoup
plus rapidement que leurs revenus. Montréal a gagné le transfert gra-
duel de l'impôt foncier scolaire au municipal. Elle pousse plus loin ses
revendications en réclamant un impôt municipal. Il n'y a pas, à vrai
dire, de solutions permanentes dans la législation urbaine actuelle. Les
« pèlerinages » à Québec continuent. Le gouvernement québécois sait
l'importance de s'allier au régime Drapeau dans les circonstances. Bon
prince, le cabinet Bourassa accorde 10% du budget total de Montréal
($424 millions en 1974-1975). Montréal aurait eu un déficit accru de
$48 millions juste avant les élections municipales. Si on ajoute le dé-
ficit de $35 millions de 1973 et un déficit anticipé de $60 millions en
1975, la galette commence à devenir indigeste. Elle le sera davantage
dans les prochaines années au moment où il faudra bien opérer des
rattrapages que le maire actuel refuse d'envisager, en rénovation ur-
baine particulièrement. En dehors des projets de grandeur, l'adminis-
tration actuelle se contente d'entretenir la machine de gestion couran-
te. On se rappelle l'hémorragie de Terre des hommes que Québec et
Ottawa ont dû arrêter. Bref, il n'y a rien à l'horizon qui permette d'es-
pérer une relance de la métropole canadienne. La stagnation de la taxe
d'affaires, le peu de rendement des divers « permis », les premières
crevaisons du budget olympique en témoignent. Le vélodrome va coû-
ter deux fois plus cher que prévu. Qu'arrivera-t-il du budget de $246
millions voté en 1973 ?
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   84




    Voyons maintenant le budget municipal de 74-75. La sécurité pu-
blique (quel euphémisme !) occupe le deuxième rang au chapitre des
dépenses. La sécurité de qui ? Du pouvoir qui veut protéger sa démo-
cratie ? Tout le reste de l'administration générale coûte à peu près le
même prix que le service de police. Un maigre 4% pour l'aménage-
ment. Est-ce le poste consacré au développement, à la croissance in-
dustrielle ? Un bon huit pour cent pour le transport. L'habitation
comme telle ne figure pas dans la fresque budgétaire. Aucun commen-
taire sur le déséquilibre entre l'est et l'ouest de la ville. Aucune expli-
cation sur le service de la dette et ses 16%. Le poste récréation et
culture fait partie du « bag » des jeux sans le pain. L'indécence est à
son comble. Pauvres plébéiens, vous n'avez même pas le sort des mas-
ses romaines d'hier.

    Quant aux taxes, les contribuables individuels ont le plus lourd
fardeau de la charge. Les spéculateurs et les gros se frottent les mains.
Vous savez, l'eau coûte très cher. De plus, dans une économie de pé-
nurie, il faut décourager la consommation intempestive par une forte
fiscalité. Le dilemme chômage-inflation n'existe pas à Montréal. N'es-
sayez pas de cerner dans l'une ou l'autre sphère « revenus dépenses »
le profil du monde de la production, du pouvoir économique, de l'en-
treprise privée. On n'y parle que des services. Une administration au
service du public ! Ce serait peu rentable que d'identifier les agents
économiques dominants, d'évaluer leur participation réelle aux char-
ges de la gestion publique.

   Étrange paradoxe que ce budget « conservateur » qui confine avec
les grandeurs progressistes de Montréal sur la carte du monde. On
nous avait dit au milieu des années '60 que l'Expo renforcerait le cir-
cuit économique international de la ville. Les autorités n'ont jamais
apporté de preuves concrètes et systématiques par la suite. Bien sûr, il
y a toujours des congrès prestigieux à Montréal... en psychologie, en
médecine, en carie dentaire. Nous faisons les choses en grand dans la
place des autres. La moindre critique vous classe dans le ghetto xéno-
phobe et hors de la tradition d'hospitalité française.

   Je suis toujours médusé par les compliments élogieux de mes amis
anglo-saxons. Montréal, en dépit d'agitations francophones inquiétan-
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   85




tes, est une ville passionnante. Le folklore français y fait toute la diffé-
rence ! Un esprit gaulois, gouailleur, bon viveur, unique en Amérique.
Un musée vivant qui fait pâlir Disneyland ! Après tout, quelle paix à
côté des villes américaines ! « Ici, chers touristes américains, vous
pouvez vous promener à toutes les heures de la nuit, sans danger. À
Toronto, c'est pareil... mais moins lively ». Montréal serait donc enga-
gé dans un processus de folklorisation unique au monde. L'Expo et les
Olympiques auraient donc moins un sens de développement qu'une
signification d'attrait touristique passager. Mais Montréal est malade
dans ses permanences, en dépit des trop rassurants budgets annuels.
La détérioration sociale, économique, écologique est plus visible que
la marche imperceptible des glaciers. Tout de même ! Et le maire de
rétorquer : « Toutes les villes nord-américaines nous envient ». Au-
rions-nous mieux masqué nos misères ? Que voulez-vous, Montréal a
tant de beautés naturelles et artificielles qu'elle réussit à faire oublier
ses laideurs. Ce n'est pas d'aujourd'hui. Des romanciers anglophones
montréalais ont pu bâtir des dramatiques autochtones sans laisser per-
cer un seul moment la tragédie des francophones d'ici. M. Ballantyne,
un peu plus critique, avouait jadis candidement qu'il avait parlé à un
Canadien français pour la première fois, à l'âge de vingt-trois ans, lui
qui avait vécu à Montréal pendant tout ce temps. Il faut bien le croire
puisqu'il n'est pas un séparatiste francophone rempli de préjugés !

    Les vrais clivages économiques et ethniques sont tus par une habile
administration et une politique de diversion. Vous scrutez le budget,
on vous parle de déneigement. Vous tentez d'évaluer les choix politi-
ques, on vous demande une foi aveugle à leur autofinancement. Le
mythe est assez puissant pour faire reculer Québec et Ottawa à la fois.
Drapeau a réussi, il tient depuis longtemps. Ce succès électoral fait
baisser tous les chapeaux des politiciens. On ne s'aventure pas à criti-
quer un tel homme. Trudeau ne peut s'en passer et Bourassa lui doit
beaucoup depuis 1970. L'histoire des petites et grandes dictatures dans
le monde n'a pas fini de nous déconcerter. Une remarque pour ceux
qui voudraient s'en prendre à l'apolitisme des Québécois. Les Mon-
tréalais anglophones seraient, à ce compte-là, aussi peu politiques que
nous. On voit bien que le problème majeur n'est pas seulement à ce
niveau. J'ai parfois l'impression que la mystification de ce régime s'est
diffusée de bout en bout du corps électoral.
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    Mais la patience d'un peuple vient à bout. Saura-t-il la traduire en
décision politique ? La difficulté d'organiser une forte opposition
prouve à l'envers non seulement la force de ce pouvoir, mais aussi les
failles structurelles dans le jeu démocratique municipal. Les modes de
représentation, de scrutin, d'aire électorale, d'aménagement adminis-
tratif, de gouvernement sont piégés. De par la charte, c'est dans les
mains du maire que le pouvoir trouve « toute son expression ». Il fau-
drait une révision radicale. À Québec, on laisse traîner un vieux projet
de réforme élaboré « v'la belle lurette ». L'interdépendance et les al-
liances des pouvoirs actuels doivent nous empêcher de dissocier les
luttes électorales, les niveaux de gouvernements, les réseaux d'intérêt.
Certains vices apparaissent davantage dans un milieu urbain concentré
que dans l'aire provinciale ou fédérale. Mais l'ennui, à Montréal, c'est
que la mairie a réussi un tel raffinement de camouflage ! Les critiques
les plus avertis n'arrivent pas à démêler l'écheveau de cette instance
publique. Déjà, le fait que les villes se présentent davantage comme
des lieux administratifs que comme des cadres politiques, n'aide pas à
l'exercice de fortes implications démocratiques. Plusieurs militants
sont coincés entre la micro-action collective dans les quartiers et la
macro-économie qui mène davantage aux collines parlementaires.

    Il y a bien d'autres aspects essentiels qu'on ne saurait passer sous
silence dans les conjonctures actuelles. Par exemple, la place de Mon-
tréal dans le développement du Québec. On sait les thèses contradic-
toires en ce domaine. Certains voient dans la zone métropolitaine le
seul pôle de développement possible dans un prochain décollage.
D'autres s'inquiètent du profond déséquilibre entre Montréal et le reste
de la province. Des rapports savants restent sur les tablettes. Québec
n'arrive pas à préciser et à coordonner une stratégie de développe-
ment. Et on sait la fragilité de l'aide fédérale qui n'est pas encore
étayée de solides politiques économiques. Le ministère de l'Expansion
régionale, de l'aveu même de ses responsables, n'a eu jusqu'ici qu'une
influence mineure et marginale dans les régions défavorisées.

    Les Montréalais se coupent davantage de la province, s'ils main-
tiennent naïvement certains postulats faciles. « Tout part de Mon-
tréal. » « Vous suivrez bien un jour. » « Les mêmes phénomènes vont
se produire à retardement chez vous. » Ceux qui ont eu à travailler
dans diverses régions du Québec notent ce complexe des Montréalais
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   87




et la méfiance des autres Québécois. Bien sûr, Montréal et la commu-
nauté urbaine sont un « gros morceau ». Mais, en prélevant la part du
lion dans le patrimoine collectif, le colosse est ipso facto menaçant,
alors qu'on sait sa fragilité interne. Au parlement québécois, certains
politiciens savent jouer sur ces claviers ambigus, surtout pour neutra-
liser et discréditer les forces militantes de Montréal et leur rôle sur
l'échiquier politique.

    Le palier municipal n'en reste pas moins un lieu politique extrê-
mement important de la démocratie de base. Nous n'éviterons pas, par
ailleurs, l'élargissement des cadres administratifs : régionalisation,
regroupement de municipalités. Il faut bien admettre la montée des
grosses administrations. Les difficultés de celles qui existent déjà sont
grosses de toute une problématique politique. Disons d'abord que la
majorité des citoyens ne comprennent pas les nouveaux rouages com-
plexes, fût-ce les budgets. Il n'est pas inutile de se rappeler ici que,
dans les grandes villes, le taux de participation au vote pivote autour
du 30% dans la plupart des cas. Quand on considère les énormes défis
urbains actuels, quand on connaît la pauvreté de leurs structures poli-
tiques, quand on laisse des politiciens cacher leurs principales man-
œuvres, le jugement et l'évaluation des citoyens deviennent de moins
en moins possibles. À la limite, dans le cas de Montréal, ces manipu-
lations frisent l'immoralité. Pensons à l'échec des journalistes. Pensons
au muselage des conseillers municipaux. Pensons aux rebuffades es-
suyées par certains ministres. Indices, parmi d'autres, de la cassure du
système démocratique. Le plébiscite hebdomadaire du maire dans les
media renforce le coefficient mythique de ce personnage olympien.
Au-delà du culte de la personnalité entretenu par des media compli-
ces, il y a d'autres phénomènes qui tiennent davantage aux structures.

   L'évolution vers l'unicité d'un pouvoir exorbitant s'abouche à l'élé-
phantisation des appareils bureaucratiques. Ce qui discrédite l'instance
politique si nécessaire à de larges expressions démocratiques. Para-
doxalement, une telle tendance conduit à la fois à un regain du libéra-
lisme des intérêts privés et à un cryptofascisme politique. L'histoire ne
manque pas d'exemples de pareilles alliances. De toute façon, recon-
naissons qu'il y a une certaine continuité entre Duplessis, Drapeau et
Bourassa. Si les oppositions se coupent les cheveux en quatre, elles
demeureront encore longtemps marginales.
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De nouvelles unités démocratiques

    Ce serait une erreur de ramener toute la question politique mon-
tréalaise à la monarchie olympienne qui surplombe un conseil muni-
cipal de paille. La lutte populaire toute concentrée sur cette cible né-
gligerait ainsi les problèmes autrement plus cruciaux des superbureau-
craties urbaines et des technostructures socio-économiques. Il faut
« instruire le procès » et chercher de nouvelles solutions qui atteignent
les superstructures et les infrastructures. Il y a en l'occurrence un
contexte structurel qui décourage la responsabilité et l'initiative des
citoyens et de leurs collectifs propres. Un maire omnipotent pourrait
bien être un symbole de surface, un contre-signe écran des lourds ap-
pareils où personne n'a à répondre vraiment de ses actes. Études im-
personnelles de grands bureaux, expertises d'une technocratie désen-
gagée, budgets d'une froide et sèche administration, programmations
impératives de l'informatique omnisciente, bref des mécanismes de
plus en plus pesants et complexes passent de leur condition d'instru-
ment à celle de lieu politique déterminant.

    Le jugement des citoyens devient de plus en plus incertain. Par-
delà certaines références idéologiques d'adhésion ou de rejet global, il
y a ce sentiment très intériorisé, rarement avoué, d'incompétence radi-
cale face à l'élaboration du moindre projet important. On a beau évo-
quer ces contraintes nouvelles et les requêtes de libération, la vague
impression d'impuissance prend le dessus. L'ensemble du corps élec-
toral démissionne après le tournoi de scrutin. Les oppositions se ren-
dent-elles compte que même si le monarque était détrôné, la majorité
des problèmes actuels seraient irrésolus ? Certaines victoires syndica-
les dans les conflits récents sont perçues par l'ensemble de la popula-
tion comme un gain sur son dos. D'ailleurs, n'est-il pas symptomatique
que les lutteurs du moment retournent à l'apathie habituelle après
avoir assuré collectivement leurs intérêts particuliers. La dépendance
à l'égard de la technostructure est tellement forte que la résistance pas-
sive et la force d'inertie l'emportent quotidiennement sur les politisa-
tions éphémères des manifestations, des élections ou des épreuves de
force occasionnelles.
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    Les propos des colloques, telle la nationalisation du sol urbain, ne
font jamais l'objet d'une bataille rangée, soutenue et bien concertée.
Après tant de scandales sur la spéculation, il n'y a même pas de taxes
pénalisantes sur ces transactions souvent scandaleuses. On maintient
un système légal qui rend pratiquement invulnérables les maquignons,
les politiciens véreux, les patroneux, les requins de la finance et même
la pègre. Car à cette anarchie trop de militants n'ont opposé qu'une
contestation toute aussi anarchique, entourée d'un grand halo idéolo-
gique généreux, mais abstrait. Il est temps de songer à es projets qui
redéfinissent et réorientent la ville dans une autre direction. Nous ne
pouvons tout faire en même temps. Mieux vaut une rampe de lance-
ment, faisable, concrète, assez large et profonde pour acheminer une
nouvelle trajectoire de la collectivité, par exemple, le dessein de
conseils de quartier.

    Il existe diverses expériences de conseils de quartier à Vancouver,
à Santiago, à Pékin ou dans certaines villes américaines. À noter ici la
diversité des contextes culturels et politiques. Jacques Couture, un
militant des zones grises de Montréal, propose une telle structure poli-
tique en ces termes : « Des conseils de quartier avec pouvoirs déci-
sionnels dans une administration municipale décentralisée... dans une
perspective de prise en charge collective des responsabilités propres à
la vie de quartier ». Créer des unités de base démocratiques et à taille
humaine dans un environnement qui a sa vie propre, voilà un objectif
de fond pour une première humanisation de la technopolis. Sans dou-
te, faut-il bien définir ici des champs d'activités et de responsabilités à
la mesure de la collectivité et du territoire concernés, sans pour cela
nier les vocations originales et les fonctions complémentaires. Il s'agit
d'abord de « reporter à l'échelle humaine la solution des problèmes les
plus quotidiens des citoyens ». Les soins d'entretien courants, les tra-
vaux de restauration et de rénovation, l'utilisation des principaux
équipements locaux seront peut-être beaucoup mieux assurés dans ce
contexte « saisissable » et « contrôlable » de responsabilités. Cette
solution n'est pas sans connivence avec le type de solidarité développé
dans l'histoire québécoise.

    Résurgence d'un réflexe villageois d'esprit rural ? Un tel diagnostic
est simpliste dans la mesure où il méconnaît l'urbanisme et l'écologie
de pointe. Histoire, science et nouvelle visée démocratique convergent
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   90




dans ce projet. Mais le fruit est-il sûr ? Ce foyer a-t-il assez de « tir » ?
Les bulldozages des dernières décennies ont brisé tant de racines, au
point de nous laisser sans canaux pour puiser les sucs de notre soi
nourricier. Je crois que ces nouveaux organismes de base engendre-
raient de nouvelles racines non seulement pour stabiliser ce qui est
devenu sol mouvant, mais aussi pour redonner profondeur et densité à
une vie urbaine désespérément étalée en surface ou montée sur des
grands chevaux aux pieds d'argile. La technopolis, comme la technos-
tructure ou l'hyperbureaucratie, n'a plus de base humaine. Le recon-
naîtra-t-on enfin ? Les haut-lieux politiques avec leur self perpetua-
ting system semblent être radicalement incapables d'une vraie politi-
que humaine. Se limiter au procès moral des dirigeants, c'est ignorer
la machine qui les aliène eux aussi.

    Que faites-vous alors de l'ensemble urbain comme tel, des impéra-
tifs inévitables de macroplanification des grands services collectifs,
des infrastructures ? Nous ne minimisons pas l'importance d'un solide
leadership municipal à l'échelle de toute la ville. Ce ne sont pas les
instruments, les statuts, les expertises, les structures administratives
qui manquent à ce niveau. Mais voyons bien la question-clé. Ces su-
perstructures deviennent antidémocratiques et déshumanisées dans la
mesure où il n'y a pas cette dialectique démocratique entre des lea-
derships et des memberships collectifs assez forts pour dominer ces
instruments. La fiction libérale, c'est de prétendre offrir au peuple la
démocratie, tout en soustrayant aux collectivités tout pouvoir décisif
de gestion ou de contrôle. Les rituels d'information manifestée et de
consultation marginale ne nous laissent plus d'illusions. Il faut songer
à de véritables apprentissages d'autogestion sociale à taille humaine,
comme première étape d'autodéveloppement.

Vers un développement
plus équilibré et plus dynamique

   Cette cible des conseils de quartier pour construire une nouvelle
base urbaine plus humaine et plus démocratique ne suffit pas. Le dé-
veloppement d'une grande ville est autrement plus complexe. Le pro-
cessus d'urbanisation ne s'arrêtera pas. Certains désespèrent de trouver
des solutions pour les grandes villes. La promotion d'une cohésion
nouvelle des divers milieux de vie urbaine, laissée à elle-même, pour-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   91




rait bien déboucher sur une psychologie de « village » qui laisserait
intacts les macroproblèmes de la mégalopolis. On l'a vu dans un débat
récent où les autorités de la ville ont défendu une stratégie d'adminis-
tration qui faisait l'économie des soumissions publiques et du contrôle
démocratique. La raison invoquée : la complexité des macroprojets
urbains comme dans le cas des Olympiques. L'Hôtel de ville apportait
des arguments technocratiques sur lesquels les citoyens avaient peu de
prise, en dehors des préventions démocratiques. Le Conseil de ville a
ainsi pu obtenir un chèque en blanc même du gouvernement québé-
cois. Cette victoire de l'administration montréalaise, scandaleuse à
bien des points de vue, se situe dans la foulée d'une politique qui ris-
que de devenir une tradition à l'encontre de toute démocratisation ur-
baine. Nous ne savons presque rien du budget olympique. Mais il en
est de même de l'administration courante de la ville, et c'est beaucoup
plus grave.

    Des expertises « indépendantes » et récentes sur le développement
de Montréal révèlent une situation inquiétante. Jean Poulain en fait
état dans un exposé-synthèse. Il note d'abord un glissement de l'éco-
nomie vers l'ouest, tout en gardant son centre de gravité en Ontario.
Le rapport avec le Québec est de deux à un au niveau des activités
bancaires. Les sièges sociaux se concentrent surtout à Toronto. Je sais
ici que les comparaisons entre les deux métropoles écorchent bien des
sensibilités. Mais c'est au moins un repère parmi d'autres. Les exporta-
tions comme les importations de l'Ontario sont environ deux fois et
demie plus élevées que celles du Québec : de janvier à fin mars (1974)
les données officielles indiquent des exportations dédouanées au Qué-
bec de $1.6 milliards, contre $3.9 milliards pour l'Ontario.

   Dans le même temps les importations représentent $2.2 milliards
pour le Québec et $4.9 milliards pour l'Ontario.

   Un autre mouvement, opposé celui-là, se dirige vers l'Est et met di-
rectement en cause Montréal plus que la province : c'est le glissement
progressif des activités portuaires vers Québec et les ports des provin-
ces atlantiques.

    Cette évolution, qui ne semble pas vouloir s'atténuer découle de
l'utilisation de plus en plus généralisée de navires de forts tonnages
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   92




qui exigent un tirant d'eau que le port de Montréal ne peut leur offrir
et auquel Québec par contre est en mesure de faire face, grâce à la ma-
rée et aux opérations de dragage qui ont été réalisées ces dernières
années.

    Un second handicap du port de Montréal est l'avènement des navi-
res porte-conteneurs de fort tonnage dont la vogue s'étend, et qui ex-
plique la pléthore des débardeurs par suite de la mécanisation des opé-
rations.

Faiblesse démographique

   Mais l'isolement dans lequel s'enfonce Montréal comparativement
à Toronto a aussi des sources démographiques : alors que l'Ontario a
accueilli 1,326,235 immigrants en 20 ans (1952 à 1972), le Québec
n'en a reçu que 371,550 et le mouvement s'accentue : il n'est entré au
Québec que 18,000 étrangers en 1972, contre 64,000 en Ontario : en
1967 le Québec en avait reçu 46,000.

   Cet affaiblissement de la croissance de la population comparative-
ment à l'Ontario a des implications économiques considérables : en
1952 le Québec avait une population de 4,126,000 et l'Ontario
4,717,000. En vingt ans la différence de 591,000 personnes est deve-
nue 1,825,000 : elle a plus que triplé.

    Non seulement les naissances sont passées de 101,500 en 1967 à
79,800 en 1972 mais dans le même temps (5 ans) 246,000 Québécois
se sont expatriés, en partie vers l'Ontario.

   Disposant de près de la moitié de travailleurs de plus que le Qué-
bec (3,444,000 contre 2,347,000 - statistiques pour avril dernier), de
salaires plus élevés, il était inéluctable que l'Ontario centralise l'activi-
té manufacturière du pays en harmonie avec le riche marché américain
qui la voisine.

    C'est ainsi que les expéditions manufacturières de janvier à mars
(1974) représentent $4.9 milliards au Québec et $9.3 milliards en On-
tario.
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   Toutes ces différences dans l'activité économique qui font que le
rapport entre les deux provinces, au secteur privé, est de un à deux, se
répercutent directement, dans la même proportion, au niveau du mar-
ché des capitaux, l'argent n'étant que la résultante d'un travail.

   Le tableau ci-contre est très révélateur. Il marque comment, entre
l'Ontario et le Québec, l'enjeu se concentre autour de leur métropole
respective.

    Dans le domaine industriel, non seulement le leadership municipal
a négligé de faire une vigoureuse promotion, mais il a laissé aussi se
détériorer de larges secteurs : produits électriques et matériel de trans-
port, raffinage de pétrole et pétrochimie, textiles, industries de l'ali-
mentation et celles du meuble, etc. Les autorités municipales ont ac-
cordé peu d'attention aux projets de mise en valeur du fret routier, ma-
ritime et aérien et de l'économie de pointe qui les accompagnent. On
sait que face à la congestion insurmontable des villes américaines de
l'Est des États-Unis, la zone montréalaise a été depuis longtemps visée
comme une plaque tournante pour les grands circuits de communica-
tion. Or « la proportion de marchandises générales transbordées au
port de Montréal est passée de 12% en 1961 à 6% en 1971. La ques-
tion du fret aérien à Mirabel reste en suspens. Qui s'en occupe ? Il y va
pourtant d'un centre névralgique de l'économie quaternaire. Des étu-
des économiques très sérieuses viennent appuyer cette vocation du
nouvel aéroport international de Montréal. Il semble qu'on laisse tel-
lement aller les choses que déjà cette perspective se déplace vers To-
ronto. La communauté urbaine de Montréal, de son côté, s'épuise dans
des querelles de police, dans des débats de villages banlieusards hup-
pés. On est bien loin du fameux plan Horizon 2000. La CUM n'est pas
devenue un vrai lieu d'élaboration et de réalisation de politiques ur-
baines, encore qu'elle s'était constituée comme une structure adminis-
trative capable de projets valables. Que voulez-vous, les autorités ban-
lieusardes ressemblent à celles de la ville de Montréal. On se rend
compte ici de l'immense chemin à parcourir pour en arriver à un déve-
loppement vigoureux de Montréal et de sa zone métropolitaine. »
                             Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)     94




                                                             Québec           Ontario
Secteur démographique      Population       1952             4,126,000        4,717,000
                                            1962             5,324,000        6,303,000
                                            1972             6,068,000        7,893,000
                           Immigration      1946 à 1971      371,550          1,326,235
Production                 Expéditions manufacturières
                                     Janvier à mars 1974     $4.9 milliards   $9.3 milliards
Exportations
(par province de dédouanement)          Janvier à avril 1974 $1.6 milliard    $3.9 milliards
Importations
(par province de dédouanement)          Janvier à avril 1974 $2.2 milliards   $4.9 milliards
Secteur bancaire
- Prêts au secteur privé             4e trimestre 1973       $3.7 milliards   $7.5 milliards
(sauf grandes entreprises)
- chèques présentés à la compensation         mois de juin   $24 milliards    $44 milliards
                                                     1972
                                           dont : Montréal   21 milliards     $36 milliards
                                                  Toronto
Marché du travail
- Hausse des emplois depuis 1961                             26 p. c.         43.6 p.c.
- Gain hebdomadaire moyen - mars 1974                        $163.36          $174.17

                                                             Montréal         Toronto
Secteur boursier
- Volume quotidien moyen actuel des actions                  800,000          2,000,000
- Valeur des transactions à Montréal en 1961                 55 p.c.
par rapport à Toronto
                                            en 1972          29 p.c.
Construction (permis de construction)
                           - résidentielle        1961       $175 millions    $175 millions
                                                  1971       $300 millions    $600 millions
                          - commerciale           1961       $60 millions     $60 millions
                                                  1971       $130 millions    $280 millions
                             - industrielle       1961       $30 millions     $30 millions
                                                  1971       $45 millions     $100 millions
Secteur portuaire
tonnage en marchandises                           1973       22 millions      1.5 million
Raffineries de pétrole
- capacité en barils par jour                     1960       306,000          274,000
                                                  1973       628,000          429,000
                   Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)      95




   Nous venons d'insister sur le développement économique. La di-
mension socio-culturelle est tout aussi négligée. Encore ici, il faut
alerter les citoyens sur les grandes priorités et les politiques corres-
pondantes. L'urbaniste Michel Lincourt fait état des principales inter-
ventions suggérées par diverses expertises sur la qualité de vie 4.

   1. Contruire au plus tôt des usines de traitement, au moins se-
condaire, des égouts de toute la région montréalaise afin de stopper la
pollution du fleuve et de ses tributaires.

   2. Concevoir et mettre en opération un système de transport urbain
public et personnalisé, composé de mini-véhicules silencieux et non
polluants qui graduellement, remplaceront l'automobile privée comme
principal moyen de transport à l'intérieur de la ville.

    3. Implanter de vastes zones piétonnières ; par exemple, la rue
Sainte-Catherine pourrait devenir un mail pour piétons allant du Fo-
rum jusqu'à la Place Radio-Canada, dans l'est ; un mail similaire pour-
rait serpenter dans la partie ouest du Vieux Montréal afin de revitali-

4   Voir aussi l'étude du ministère de l'expansion économique régionale sur Mon-
    tréal « zone spéciale » Ottawa 1973. Et dans le domaine culturel Jean-Claude
    Marsan, Montréal en évolution, une étude remarquable publiée en 1974 chez
    Fides. Ouvrage peut-être le plus complet sur Montréal. L'auteur nous fait sui-
    vre pas à pas l'évolution historique de Montréal dans tous ses aspects. Il le fait
    avec intelligence et réalisme. Il nous révèle les énormes possibilités de notre
    magnifique métropole. La série « Urbanose » du cinéaste M. Régnier présente
    davantage le versant noir du Mont Royal. Ces dossiers nous empêchent de
    souscrire à ces consolations simplistes : « Toronto l'économique, Montréal la
    culturelle ». Le déséquilibre entre ces deux dimensions est trop grave chez
    nous pour que nous adoptions cette vocation unidimensionnelle qui nous mène
    tout droit vers la folklorisation marginale. Nous ne tenons pas au statut de
    « réserve ethnique » ou de musée touristique. Dans dix ans, on ne viendra pas
    à Montréal parce qu'il y a eu une Expo en 1967 ou les Olympiques en 1976.
    Le pouvoir en place semble croire à l'éternité de ces mythes artificiels et coû-
    teux. Déjà $30 millions de déficit à Terre des hommes !
        La dette per capita à Montréal a augmenté de plus de 50% en dix ans. Saut
    de $494 à $701 millions et en même temps diminution de la population au
    cours des dernières années. Que nous réservent les lendemains des Olympi-
    ques ? Déjà certains budgets initiaux de construction doivent être plus que
    doublés.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   96




ser ce secteur ; d'autres pourraient s'implanter ailleurs dans la ville,
par exemple, sur la rue Saint-Hubert, de tels mails pourraient contenir
des aménagements paysagers, des arcades, des galeries, etc.

    4. Prolonger considérablement le réseau de circulation piétonnière
en climat protégé de la Place Ville-Marie ; dans un premier temps,
faire la jonction entre, d'une part, le réseau au sud de la rue Sainte-
Catherine et, d'autre part, l'embryon de réseau au nord de cette artère
et la rue Sainte-Catherine elle-même devenue mail ; cette jonction
pourrait se faire par l'intermédiaire d'un jardin d'hiver qui amènerait la
nature au coeur de Montréal et la conserverait tout au long de l'année.

   5. Acheter ou exproprier systématiquement les terrains vacants qui
défigurent la zone centrale de la ville pour y aménager principalement
des ensembles résidentiels ou des miniparcs ; la fonction stationne-
ment pourrait se poursuivre dans le sous-sol de ces développements.

    6. Développer, pour fin d'habitation et services communautaires
connexes, les droits aériens des cours de triage et du port de Mon-
tréal ; de même, on pourrait construire des habitations au-dessus du
parc de stationnement entourant le nouvel édifice de Radio-Canada.

    7. Implanter dans la zone centrale de Montréal et dans tous les
quartiers populaires un réseau d'espaces verts formés de mini-parcs
reliés entre eux par des sentiers de verdure, servant à la détente et à
l'exercice physique ; un tel réseau qui s'infiltre à l'intérieur du tissu
urbain et rejoint la population là où elle est à son lieu de travail et de
résidence- facilitera la mise en application du programme « Participa-
tion ».

    8. De telles mesures de développement systématique auront pour
conséquence heureuse non seulement d'assurer une continuité dans le
tissu urbain de Montréal, mais aussi d'aborder à l'intérieur de l'actuel
périmètre construit, la croissance démographique et, par le fait même,
de stopper l'éparpillement sur la périphérie ; en conséquence, les terres
agricoles de la région montréalaise seront protégées.

   9. Deux autres conséquences heureuses d'une telle réorganisation
de Montréal seront de réduire le gaspillage d'énergie provoqué par la
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   97




forme urbaine actuelle et de réduire le coût moyen per capita des ser-
vices urbains.

   10. Assurer, par une gestion et une décentralisation adéquate, l'ac-
cessibilité à tous les services (scolaires, culturels et récréatifs) que
sont en droit d'exiger tous les Montréalais.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   98




                             Le privé et le public. Tome I
                   Première partie. Aspects économiques et politiques


                                 Chapitre II.
            Planification et développement
                     démocratique



                      A.   Le sujet historique québécois
                      B.   Le tertiaire québécois, un test de vérité
                      C.   Coordonnées socio-économiques de base
                      D.   Un dualisme multiforme à surmonter
                      E.   La politique libérale et ses pseudo-réformes
                      F.   Les progrès récents, un tournant ?




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                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   99




      L'étude des budgets publics nous a entraînés déjà très loin dans
  la compréhension de ce que nous avons qualifié comme le deuxiè-
  me étage de la société. Indirectement nous avons analysé la situa-
  tion du premier étage face à cette expansion géométrique du sec-
  teur public. Nous allons poursuivre cette première lancée en scru-
  tant l'évolution récente de la société québécoise dans ses efforts de
  planification. Encore ici, nous n'isolerons pas cette analyse des ré-
  actions et des requêtes de la base sociale. Nous acheminons-nous
  vers un développement aussi démocratique qu'efficace ? Où se si-
  tuent les luttes de libérations collectives et les enjeux d'autodéve-
  loppement ? Avant d'envisager une stratégie, il nous faut évaluer le
  chemin parcouru. N'est-ce pas le drame de la planification québé-
  coise que cette répétition d'erreurs semblables d'un projet à l'autre ?
  Mais il n'y a pas que des passifs. À travers échecs et tâtonne-
  ments, nous apprenons le chemin long et difficile d'un nouveau
  destin historique. Nous avons peut-être été trop impatients... et
  peut-être trop inconscients des exigences à long terme de nos der-
  nières entreprises collectives. La plupart des objectifs ne pouvaient
  se réaliser selon le calendrier technocratique des programmations
  soumises aux collectivités concernées. Nous avons fait beaucoup
  de choses par en haut. Il manquait ici une solide dialectique avec la
  base sociale, avec la quotidienneté collective, avec les besoins et
  aspirations des communautés locales et régionales Que s'est-il pas-
  sé au juste ?



                   A. Le sujet historique québécois


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   Le budget de l'État provincial passe de 297 millions en 1954 à 6
milliards en 1974. Cette simple statistique indique une évolution dont
plusieurs critiques n'ont pas saisi l'ampleur.
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   100




    Évidemment, cette accélération n'est pas propre au Québec. Mais
ceux qui s'obsèdent sur nos retards indéniables, laissent dans l'ombre
cette entrée rapide de la société québécoise dans l'économie complexe
moderne avec ses instruments politiques, économiques et autres. Der-
rière les nouvelles institutions de développement, il y a des initiatives
proprement politiques, telle la création des ministères des Richesses
naturelles, des Affaires fédérales-provinciales, de l'Éducation, des Ins-
titutions financières, Compagnies et Coopératives, du Travail et de la
Main-d'Oeuvre, de la Fonction publique et des Affaires sociales, pour
n'en nommer que quelques-uns. Le ministère de l'industrie et du
Commerce occupe une plus grande place, même s'il fait l'objet de cri-
tiques très justifiables. Il y a donc une volonté politique de mettre le
cap vers une « économie complexe » progressive.

    On objectera ici, non sans raison, que les politiques économiques
de l'État central continuent de favoriser les provinces anglophones du
pays, surtout celles du centre et de l'ouest. On rappellera aussi que la
structure économique comme telle est en dehors du champ de déci-
sions de la société francophone, que celle-ci a encore toutes les carac-
téristiques sociales et culturelles d'une faible propension au dévelop-
pement économique. Pourtant, il y a eu des changements qui com-
mencent à peine à porter leurs fruits. Les minimiser systématique-
ment, c'est affaiblir ce premier ferment de dynamisme dont tout peu-
ple a besoin pour s'engager dans des travaux collectifs de longue por-
tée.

    Nous ne gagnerons rien à exacerber une psychologie de minoritai-
res ou de vaincus qui oscille encore aujourd'hui entre le pessimisme
stérile et l'idéalisme abstrait. Avec courage et lucidité, il faut jauger et
perfectionner la nouvelle batterie d'instruments de développement que
le Québec s'est façonnée depuis quinze ans. Certaines luttes n'ont
abouti qu'à affaiblir nos propres institutions et à décourager la popula-
tion autochtone et ses éléments créateurs. Pendant que nous nous
épuisons dans des luttes internes, des forces économiques extérieures
continuent d'asseoir leur emprise sur nous. Je ne plaide pas ici pour le
retour à l'unanimité clérico-bourgeoise d'hier. Je sais l'ambiguïté d'un
certain nationalisme négateur des questions de classe et de pouvoir.
Mais je voudrais qu'on identifie de façon moins simpliste le sujet his-
torique québécois, le « peuple ». À droite comme à gauche, on ramène
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   101




souvent celui-ci à des catégories réductrices et abstraites, tantôt juridi-
ques, tantôt idéologiques.

    Un peuple, c'est plus qu'une classe, une majorité, une masse d'élec-
teurs ; c'est plus qu'une culture ou une langue, qu'un État ou même
une ethnie. Il constitue une entité historique complexe qui a sa propre
personnalité sociale, culturelle, économique et politique. Son déve-
loppement est en relation avec toutes ces composantes. Par ailleurs, un
peuple ne se définit pas uniquement par ses spécificités ; il a à se si-
tuer par rapport aux autres, par rapport à des courants de civilisation,
par rapport à des conjonctures historiques. Surtout au moment où
naissent de nouveaux univers culturels, techniques, scientifiques et
politiques. À trop affirmer sa spécificité, il s'isole et prête flanc à un
néo-conservatisme latent, plus stérile que le traditionnalisme manifes-
te. C'est un phénomène subtil, moins visible qui accompagne toute
psychologie humaine d'affirmation de soi, de son originalité. Cela
vaut autant pour l'expression politique.

    De telles remarques ne diminuent en rien l'importance d'un cadre
politique fort, autonome, et nécessaire à tout peuple qui veut être un
partenaire de plain-pied dans le monde. Chaque peuple porte une dy-
namique historique qui ne se ramène pas à l'entité classe ou à une pure
instance idéologique, politique, culturelle ou autre. L'identité chilien-
ne, l'identité japonaise ou l'identité hollandaise ne se réduisent pas soit
à la condition prolétarienne, soit à tel statut économique ou politique,
soit à un système socialiste ou capitaliste. Bien sûr, elle ne définit pas
ces diverses dimensions importantes ; elle n'est pas le seul point de
repère ; mais elle n'évoque pas moins un sujet historique beaucoup
plus complexe que ne le laissent entendre certains débats actuels de
droite et de gauche. Quand il s'agit d'un tournant historique aussi déci-
sif que celui que connaît le Québec francophone, il serait maladroit de
perdre de vue cet enjeu global d'une société entièrement acculée à un
choix fondamental, à une alternative entre un avenir collectif véritable
ou une assimilation inévitable avec quelques résidus culturels et fol-
kloriques.

   Sans cette conscience vive du sujet historique québécois, la libéra-
tion économique, l'autodétermination politique, le dynamisme de la
culture particulière, l'intervention de l'État, la planification démocrati-
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   102




que deviennent des lieux de luttes entre autochtones. On se bat contre
l'État-nation qu'on veut construire et ce faisant, on laisse le champ li-
bre aux pouvoirs privés extérieurs qui quotidiennement grugent le pa-
trimoine collectif et sa dynamique propre d'autodéveloppement. In-
venter une nouvelle société avec et pour le peuple d'ici exige une mo-
bilisation historique qui, a ses débuts, ne peut s'attarder à classer les
Québécois dans des catégories exclusives. A tour de rôle, les fonc-
tionnaires, les syndicalistes, les professionnels, les intellectuels, les
assistés, les catholiques, les jeunes, les politiciens sont considérés
comme de mauvais Québécois. Cette suite interminable de procès in-
térieurs brise l'élan politique et nécessaire pour mobiliser toutes les
forces vives de ce peuple et pour créer une nouvelle société. Une so-
ciété adulte, forte, ouverte, démocratique capable de mieux se définir,
d'assumer ses conflits de classes ou d'intérêts et de réaliser des projets
collectifs féconds. L'essoufflement actuel du Québec n'est pas étranger
à certaines luttes internes que le peuple ne pouvait pas encore porter.
Il ne faut pas oublier trop vite l'élan initial des années '60. Nous de-
vons savoir profiter des erreurs comme des premières réussites. Sans
doute, les conjonctures ne sont plus les mêmes. De nouvelles exigen-
ces sont apparues. Mais l'instance historique première demeure. Voilà
ce qu'il faut assurer, féconder et dépasser.


                         B. Le tertiaire québécois,
                             un test de vérité


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    L'axe public-privé que nous avons privilégié pour saisir, assumer
et orienter l'évolution actuelle de la société québécoise, nous amène à
voir les choses d'un certain point de vue. Évidemment, il y a d'autres
angles de vision aussi pertinents que complémentaires. Mais nous de-
meurons persuadé que notre optique particulière peut apporter un
éclairage valable, peut-être nouveau, en tout cas peu utilisé jusqu'ici,
sur notre cheminement historique vers un autodéveloppement original
et fécond.
                   Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   103




    La situation actuelle du secteur public a retenu notre attention
dans une première étape d'analyse économico-politique. Tout de suite
apparaît une autre dimension connexe, celle de l'économie tertiaire.
Bien sûr, l'économie primaire du sous-sol et du soi ne cède pas ici en
importance surtout au moment où il faut inventer de nouvelles politi-
ques des matières premières et de l'agriculture. Nous ne sous-estimons
pas non plus les énormes pouvoirs économiques privés du secondaire
avec sa technostructure omniprésente. Mais le tertiaire nous semble
être davantage révélateur des différents traits actuels du secteur pu-
blic. Il en a les mêmes caractères ambigus, explosifs et difficilement
saisissables. Tantôt résiduel, tantôt hypertrophié. C'est déjà sympto-
matique que de le définir en termes négatifs : tout ce qui ne relève pas
des deux autres catégories. Tout en prévoyant un tertiaire de plus en
plus majoritaire et diversifié, certains spécialistes y ont accroché un
coefficient d'inélasticité inquiétant pour l'avenir des sociétés. Telle est
la position de J. Fourastié, par exemple. L'évolution récente dément
cette prévision. Ce secteur se déploie dans de multiples avenues nou-
velles. De l'économie touristique aux multiples équipements d'une so-
ciété qui veut de plus en plus agir sur elle-même 5.

    Économistes, sociologues ou statisticiens ne s'entendent pas sur
l'analyse interne du tertiaire. Et l'ajout d'un secteur quaternaire n'aide
pas à la clarification. Poids économique et social de chacune des caté-
gories ? Nombre, nature et revenu des emplois ? Nouveaux types de
producteurs et de production ? Rapports avec le développement éco-
nomique général, avec les structures régionales, avec les circuits in-
ternationaux et l'État-nation, avec les divers contextes culturels et his-
toriques ? Quelle est ici l'influence des idéologies, des systèmes de
croyances ? Y a-t-il un tertiaire original en Chine ? Y a-t-il une typo-
logie des économies tertiaires ? Que penser de cette nouvelle culture
urbaine occidentale où le même homme passe quotidiennement d'une
activité à l'autre : bureau, atelier de bricolage, jardin. Du centre-ville à
la montagne ou au verger ?


5   A. Touraine, Production de la société, Seuil, 1973. L'auteur analyse les nou-
    velles médiations complexes qui relient un champ d'historicité à une organisa-
    tion sociale en passant par un système politique.
                   Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)     104




   Nous accumulons les questions pour bien marquer la complexité
de ces transformations profondes. Les vicissitudes du tertiaire ryth-
ment les crises sociales et culturelles. État, mégalopolis, media, arts,
éducation permanente, bureaux d'études, politiques sociales, tourisme,
centres d'achat, autant de lieux privilégiés de ce développement chao-
tique en surboom. Avouons que les stratégies politiques actuelles sont
bien impuissantes devant cette explosion quantitative, cette implosion
concentrationnaire et cette displosion hétérogène des activités tertiai-
res.

   R. Livet dégage quatre types de tertiaire dans le monde actuel ; le
capitaliste, le socialiste, le féodal et le sous-développé 6. La descrip-
tion de chacun nous a amené à constater jusqu'à quel point le Québec
contemporain vit des expériences qui recoupent l'un ou l'autre des ty-
pes de tertiaire, et cela sans figure d'ensemble identifiable. Faut-il se
consoler du fait que le défi n'a été relevé nulle part dans le monde ?
Évidemment, comme le suggère la note de Livet, le problème est jeu-
ne et complexe. Mais je suis impressionné par l'hybridisme polymor-
phe de notre propre secteur tertiaire québécois.

    Par exemple, la perduration de vieux modèles féodaux, dans le jeu
des relations, des liens occultes, des chapelles et des « confréries ». Le
forum permanent des lignes ouvertes voisine avec des comportements
traditionalistes, élitistes et amorphes face à la chose publique. L'histoi-
re des élections québécoises jusqu'aux temps présents a une bizarre
connotation féodale. Sans doute le modèle monacal de notre chrétienté
a joué beaucoup ici.


6   R. Livet, Géographie tertiaire, Économie et humanisme, 215 (1974), pp. 3-12.
    Efficace en Europe occidentale, triomphant aux États-Unis, étatisé et politisé
    dans les états socialistes, féodalisé et amorphe dans les contrées méditerra-
    néennes, pullulant et inefficace en pays sous-développés, partout le secteur
    tertiaire impose sa présence et propose ses problèmes. Après des millénaires
    de l'âge agricole, auxquels ont succédé les deux cents ans de l'âge industriel,
    sommes-nous en train de déboucher dans l'âge du tertiaire ? À son tour, en ef-
    fet, le tertiaire devient structurant. Longtemps ressort indispensable de l'édifi-
    ce économique et social, mais cantonné dans un rôle médiocre, le tertiaire de-
    vient, dans certaines circonstances, une force organisatrice de premier plan (p.
    11).
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   105




    Un tertiaire de sous-développés aussi. Chez bien des Québécois, il
y a un braconnier, tireur de ficelles, plus ou moins roublard à bon
compte, méfiant face aux lois, aux règles du jeu et aux institutions,
capable de tirer parti des situations sans trop compromettre sa liberté
sécuritaire. Un je ne sais quoi de primitif, de sauvage qui se mêle à la
prolétarisation industrielle et urbaine. Portion congrue, aussi, de la
parenté, du patroneux, du « chef ». Le Québec a sa culture de pauvreté
et de chômage, d'assistés et de clients plébéiens, sa petite bourgeoisie
indigène prête à tous les compromis avec les pouvoirs étrangers. En-
clave coloniale au flanc du plus prestigieux impérialisme de l'histoire.
Call-girl d'un moment... pour ses richesses naturelles ! Baudruche en-
combrante dans le pot mélangeur, niveleur et raciste de l'Amérique
wasp. Comment dédouaner une libération et un développement sur un
terrain envahi, sans frontière, sans cesse court-circuité et miné par tant
d'intérêts étrangers exploiteurs ? Tout a l'apparence d'une liberté qui
nous condamne. Mais oui, nous n'aurions pas su nous promouvoir
nous-mêmes dans ce paradis du monde libre.

    Tertiaire sur-développé aussi. Il suit la mouvance nord-américaine
et dépasse le cap du 60%. Forte consommation ; multiplication des
cols blancs ; scolarisation intense. Tout le kit du quaternaire : techno-
logie, informatique, administration programmée. Culture post-
industrielle. Montréal avec ses grands projets se veut un tertiaire
avancé... haut-lieu des expositions, des loisirs, du tourisme, des
congrès internationaux. Québec se cherche une vocation de ville étati-
que à la démesure d'une technobureaucratie ultra-moderne. La télévi-
sion communautaire, locale et régionale, serait le grand carrefour de la
nouvelle société ! La Baie James nous mènerait aux avant-postes de
l'économie future de l'énergie et de la communication. Nous devien-
drions de plus en plus rentables sur le marché des grands investisseurs
de la finance internationale. Il suffit d'un peu d'intelligence libérale
pour harnacher cette grande promesse de sur-boom. Même nos contes-
tations de l'école, de l'hôpital, de l'État, du « système » appartiennent à
la culture post-industrielle.

    Enfin un tertiaire « socialisant », véhiculé par des minorités qui fa-
vorisent les distributions et les contrôles collectifs, tout en rejetant
l'initiative individuelle et privée comme l'expression du capitalisme
lui-même. Chez certains, la classe ouvrière devient l'archétype du pro-
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   106




cessus révolutionnaire pour instaurer un certain collectivisme de dé-
mocratie directe. On ne s'embarrasse pas ici des complexités de la so-
ciété nord-américaine avec ses classes moyennes et sa majorité de cols
blancs. Il n'y a, à vrai dire, que la bourgeoisie et le prolétariat. On se
méfie du capitalisme d'État, de la sociale-démocratie trop technocrati-
que. Il faut un parti prolétarien au service de l'archétype. En deçà de
ces positions extrêmes, court toute une gamme de positions sociales et
politiques qui empruntent à l'idéologie socialiste. C'est le cas de ceux
qui veulent accorder à l'État un rôle central pour le développement
économique, culturel et politique. On trouve même dans la famille
libérale une aile qui se rapproche du nouveau parti démocratique (so-
cio-démocrate). Par-delà l'archétype ouvrier, le tertiaire est considéré
ici comme le lieu principal d'élaboration d'un projet de société d'inspi-
ration différente du capitalisme. C'est dans ce secteur que pourraient
commencer certaines formes d'autogestion.

    Cette typologie appliquée au Québec reste bien sommaire. Mais el-
le exprime bien l'éclatement actuel de cette société qui se regarde elle-
même dans un miroir brisé. Nous n'avons pas parlé en vain d'un hy-
bridisme multiforme. Par ailleurs, le Québec n'est pas la seule société
à se débattre avec un étrange tertiaire. Celui-ci manifeste une plastici-
té inattendue, une sorte d'autorégulation et une capacité énorme de
renouvellement, de créativité et de développement. Mais l'ambivalen-
ce demeure, puisqu'en même temps on constate des engorgements, des
culs-de-sac, des hypertrophies et des déséquilibres inquiétants. Nous
reviendrons sur ce sujet brûlant.


               C. Coordonnées socio-économiques
                           de base

Retour à la table des matières


   Rappelons un des objectifs formulés sur toutes les gammes théori-
ques et pratiques : « l'articulation entre le secteur étranger et le secteur
autochtone afin de faire participer ce dernier aux courants de l'écono-
mie moderne ». Pour y arriver, il faut d'abord mieux se servir de l'État
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   107




comme levier de décollage, « à défaut de posséder l'initiative, la tradi-
tion, des cadres et un pouvoir économique bien étayés ». Le constat du
retard économique québécois et celui de la situation politique des
francophones ont été les deux idées maîtresses qui ont inspiré le déve-
loppement accéléré du secteur public depuis le début de la révolution
tranquille (J. Parizeau). Mais si on en juge par l'évolution de la struc-
ture d'emplois de 1946 à aujourd'hui, le mouvement y apparaît déjà
dessiné avant les décisions politiques de « l'équipe du tonnerre ». Le
tertiaire passe de 37% à plus de 60%, le secondaire de 36% à 31% et
le primaire de 27% à moins de 8%. Dans Horizon 1980, les analystes
prévoient qu'à cette date les trois quarts de la population active du
Québec travailleront dans le secteur tertiaire. Mais ce signe de moder-
nisation progressive est ambigu, puisque la dépendance économique
croît sans cesse. Le taux de chômage s'est élevé d'une année à l'autre :
4,7 (1966) 5,3 (1967) 6,5 (1968) 6,9 (1969) 7,9 (1970) 8,2 (1971) 8,3
(1972). Et depuis ce temps la situation ne s'est guère améliorée.

    « L'accroissement phénoménal de la main-d'œuvre constaté au
Québec dans l'après-guerre (accroissement de 25% en 20 ans) se pour-
suivra jusqu'au début des années '80. De 1971 à 1981 le nombre de
travailleurs passera d'environ 2.4 à 3.1 millions. C'est la croissance la
plus forte prévue dans les régions industrialisées de la planète. En 15
ans, soit de 1965 à 1980, les démographes envisagent une hausse de
55,6% au Québec ; les chiffres correspondants sont de 29,5% aux
États-Unis, de 13,5% en France, de 5,5% en Allemagne fédérale, tan-
dis qu'en Suède le nombre de travailleurs déclinera légèrement... Rien
d'étonnant que l'économie québécoise doive secréter un million de
nouveaux emplois durant la présente décennie » (C. Lemelin)

    D'aucuns s'inquiètent de la trop faible proportion actuelle de la po-
pulation engagée dans la main-d'œuvre active. Il y aurait un déséquili-
bre croissant entre les agents producteurs et la masse grandissante des
citoyens qu'ils supportent : enfants, étudiants, retraités, chômeurs, as-
sistés, etc. Ce n'est pas là une simple et pure donnée économique. Un
tel défi a des rapports avec la santé sociale et les dynamismes collec-
tifs nécessaires à un autodéveloppement vigoureux de la société qué-
bécoise.
                   Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)    108




    Le gonflement artificiel du tertiaire s'accompagne de distorsions
graves : « le Québec a atteint la consommation de masse avant de
connaître une phase de maturité économique » (M. Saint-Germain).
D'où l'ambiguïté de certaines prétentions à la société post-industrielle.
Certains investissements massifs récents par des intérêts étrangers ne
donnent pas le change, puisqu'ils ne s'accompagnent pas d'activités
industrielles de transformation. Ils servent surtout à créer de l'emploi
en dehors du Québec (E. Kierans) et ils accroissent la dépendance jus-
qu'à des limites de quasi non-retour (K. Levitt). Certains avantages
immédiats permettent à un régime électoraliste d'emprunter massive-
ment, de développer des services publics coûteux, d'encourager une
consommation artificielle et de proclamer la prospérité économique et
l'assainissement de la comptabilité gouvernementale. Derrière les chif-
fres impressionnants des derniers budgets, il y a de terribles creux et
camouflages. OÙ et comment, à qui et pour qui, à quoi et pour quoi
sert cette énorme masse monétaire du secteur public ? D'aucuns se
demandent si une telle prolifération tertiaire n'a pas un fort coefficient
cancérigène. Il y a tant de fuites, de gaspillages, de patronages qui
échappent à tout contrôle 7. Bien peu de ressources aboutissent à l'aval

7   Les Québécois n'ont pas le scandale facile. Bien sûr, plusieurs soutiennent que
    la politique est toujours sale. Mais il acceptent des faits de cet ordre comme
    une fatalité. Ainsi la belle-famille du premier ministre, la femme de celui-ci et
    le ministre du Tourisme ont bénéficié de contrats gouvernementaux accordés à
    leurs entreprises (Paragon, Reynalds Aluminum Company of Canada, Com-
    pagnie de Charlevoix, Tracadie Investment, Beloit Sorel Walmsley). La So-
    ciété de Développement Industrielle du gouvernement a accordé ici des crédits
    substantiels. De même, le ministère de l'expansion économique régionale. Au
    total, les avantages de toutes sortes dépassent le million. L'affaire est passée
    comme du beurre dans la poêle, même sur la scène publique. Le premier mi-
    nistre et les siens n'y ont vu aucun problème moral. Évidemment, rien ne les
    incriminait légalement. on sait que de tels scandales dans d'autres provinces,
    dans d'autres pays ont forcé la démission des politiciens commettants. ici, il y
    a eu simple émoi passager. Même le ministre de l'industrie a dit clairement
    que tout candidat à l'embauche dans son ministère devait être un votant du
    parti. Récemment, le premier ministre, à la suite du rapport Lalonde, a dû
    consentir à conduire une législation semblable à celle de l'Ontario : « Aucune
    société privée dans laquelle un ministre ou sa famille ont un intérêt ne peut
    transiger contractuellement avec le gouvernement d'Ontario ». En lisant les
    nouvelles directives de M. Bourassa, on reconnaît une fois de plus la rouerie
    des vieux partis. Le principe est là, mais aussi l'échappatoire possible. Les
    conditionnels abondent du genre : « qui pourraient empêcher » « au meilleur
                  Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   109




de cette coûteuse tuyauterie gouvernementale. Quelle est la part des
dépenses inutiles ? Quelle est la part de ressources livrées au profit
des contractants du régime, des fournisseurs de la caisse électorale ?
Combien de fonds publics sont utilisés pour des édifices, des équipe-
ments et même des gadgets où aucune échelle de valeurs n'est respec-
tée pour distinguer le nécessaire, l'utile et le futile ? Il suffit d'avoir
fréquenté un peu les appareils bureaucratiques pour connaître les fré-
quents abus du genre : « Utilisons tous nos fonds budgétaires de l'an-
née, sinon, l'an prochain, on va les diminuer ». Avouons que le Qué-
bécois n'a pas développé l'éthique collective et démocratique corres-
pondante aux nouveaux rôles de l'État. Considéré par tant de citoyens
comme une vache à lait inépuisable, le secteur public risque de deve-
nir plus un obstacle qu'un levier de développement.

   Bien sûr, les fortes dépenses des ministères de l'Éducation et des
Affaires sociales sont nécessaires. Certains se demandent s'il n'y a pas
un profond déséquilibre entre le développement social et le dévelop-
pement économique. Nous nous interrogeons davantage sur l'utilisa-
tion des ressources publiques, sur les pratiques, les contenus et les fi-
nalités du secteur public, qu'il s'agisse de l'école ou de l'hôpital, de la
voirie ou de la Société de développement de la Baie James.

    Les statistiques globales sur le Québec ne rendent pas compte du
fait que la minorité anglophone cumule des revenus parmi les plus
élevés au Canada. Si on s'en tient à la population francophone, la
moyenne québécoise de revenu par rapport à la moyenne canadienne
est inférieure à 80%. Au sein du Québec, entre anglophones et franco-
phones, l'écart est près de 30%. Autrefois on attribuait l'infériorité des
Québécois à la religion, à la langue et au peu d'instruction. Aujour-
d'hui, les Québécois parlent anglais, ils sont plus instruits et l'Église ne
compte pour presque rien. Pourtant la situation n'a pas tellement
changé. C'est le même écart, la même ségrégation. La commission
Laurendeau-Dunton remarque : « c'est encore aux Canadiens français


   de la connaissance du ministre ». Le tout réussit à diluer le principe de départ
   au point de le neutraliser, surtout au chapitre du contrôle de la divulgation.
   Comment aussi jauger les « sociétés susceptibles d'être partie à un marché
   d'État ». Comme dit la fable : « selon que vous serez grands ou misérables, les
   jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   110




que l'instruction rapporte le moins ». On constate même un dévelop-
pement du sous-développement dans cette large couche des assistés et
des petits salariés qui sont de plus en plus décalés par rapport à la mi-
norité des privilégiés d'une certaine croissance économique libérale.

    Le régime a su façonner des écrans pour masquer une prolétarisa-
tion invisible, sinon peu perceptible dans cette société de crédit ouvert
et de générosité sociale qui accuse effectivement la dépendance. Le
libéralisme opportuniste sait développer des formes subtiles de sécuri-
té immédiate tout en bloquant toute dynamique populaire et démocra-
tique de libération et d'autodéveloppement culturel, économique et
politique. Il a même récupéré une nouvelle sensibilité culturelle qui
aurait pu avoir un impact économico-politique dans les masses québé-
coises.

    Certains francophones se rendent compte qu'il faudra porter direc-
tement la lutte au niveau déterminant du pouvoir économique qui dé-
finit le régime libéral. La libération nationale, par exemple, ne devient
un dynamisme historique efficace pour la promotion du peuple que
dans la mesure où celuici connaît, assume et s'approprie le vrai rapport
des forces en présence. Le Québec francophone constitue une sorte de
« Quart monde » au Canada et en Amérique du Nord. En ce sens, il y
a un contexte « objectif » de teneur révolutionnaire.

    D'autres Québécois croient qu'il serait dangereux de transposer ici
une psychologie politique de Tiers monde. On masquerait ainsi la re-
connaissance et l'endossement des forces existantes et possibles d'af-
firmation collective. La société québécoise aurait tout ce qu'il faut
pour s'en sortir et même pour jouer la carte d'interdépendances fortes
et fécondes dans les circuits nord-américains et mondiaux. Certains y
mettent une condition essentielle : l'acquisition de la souveraineté po-
litique.

    Quelques-uns font une analyse plus subtile du problème et des so-
lutions éventuelles. Ils essaient par exemple de préciser une stratégie
propre à une petite nation. Ils s'inspirent non pas des républiques de
bananes, mais des exemples européens : Belgique, Hollande, Suisse,
Suède, etc. Bien sûr, le Québec n'a pas encore son système industriel
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   111




propre, ni une force internationale assez puissante. Mais il aurait tout
ce qu'il faut pour y parvenir.

    À la suite de François Perroux, on doit avouer ici qu'indépendance
et interdépendance sont deux pôles inséparables et nécessaires. Mais
comment ne pas reconnaître la pauvreté du premier pôle dans le cas
québécois ? Après une phase d'internationalisme économique apatride,
qui annonçait l'obsolescence des États-nations, voici que ceux-ci
commencent à s'affirmer comme agents déterminants d'un dévelop-
pement vraiment démocratique, et cela dans les contextes idéologi-
ques et politiques les plus divers. De différentes provinces canadien-
nes on entend aujourd'hui des voix qui font écho à celle que ces Qué-
bécois francophones font entendre depuis un bon moment. L'enjeu
n'est pas uniquement local ou canadien. Au sein des divers blocs, al-
liances ou réseaux internationaux, les États tentent de se redéfinir en
rehaussant leur statut d'instance politique et économique majeure.

    Ici, des obstacles redoutables se dressent sur la route de l'affirma-
tion politique québécoise : emprise américaine, échec du compromis
fédéral canadien, petite taille de la société québécoise sur le continent
anglophone, défis internes de natalité, d'immigration et d'émigration,
de pauvreté. Les jeux politiques récents au Canada ne vont pas dans le
sens de la promotion de l'Est. En effet de fortes pressions amènent le
gouvernement canadien à déplacer le centre de gravité vers l'Ouest.
Quant à la province ontarienne, elle continue à monopoliser les forces
économiques les plus rentables, tout en bénéficiant des politiques éco-
nomiques d'Ottawa. On sait comment certains correctifs de l'inflation,
conditionnés par la situation d'Ontario, devenaient une nouvelle hypo-
thèque pour le Québec. La preuve n'est plus à faire : par exemple, c'est
le centre du pays qui a commandé les politiques tarifaires depuis long-
temps. Aujourd'hui, les marges d'action du gouvernement canadien
sont de plus en plus restreintes, au moment où il faudrait des politi-
ques économiques audacieuses pour relancer l'Est du pays. Le Canada
est le paradis des « filiales », et en même temps le tombeau des initia-
tives autochtones. Une économie de « filiales » permet aux pouvoirs
étrangers d'échapper à la plupart des contrôles du pays-hôte, en matiè-
re de monnaie, de fiscalité, de balance de paiements (à moyen terme),
d'échanges internationaux, d'autonomie législative, d'innovation et
d'autodéveloppement. D'où une incapacité chronique face au rôle ma-
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   112




jeur de stabiliser la demande globale. Le Canada est particulièrement
vulnérable dans un contexte d'inflation galopante. Le moindre courant
d'air américain provoque une grippe canadienne. Quant à la situation
québécoise, nous ne voulons pas reprendre ici le débat autour des thè-
ses de R. Tremblay, de E. Dauphin, de J. Parizeau et de plusieurs au-
tres économistes. Maurice Saint-Germain en fait une analyse judicieu-
se dans « Une économie à libérer » (P.U.M., 1973). Il y a un décalage
parfois ahurissant entre l'audace de ces positions et ce que Jean-M.
Léger appelle la « bonne conscience » des Québécois. Depuis la révo-
lution tranquille, « la société québécoise se donne à bon marché un
brevet de société évoluée et novatrice, sans mettre vraiment en cause
l'essentiel de ce à quoi elle tient secrètement par-dessus tout : sa stabi-
lité, sa respectabilité, son confort et son niveau de vie. Entre les équi-
pes d'avant et d'après 1960, il y a certes modification et parfois rupture
dans le style, les méthodes, la cadence, mais non véritablement dans
les conceptions fondamentales ni dans la hiérarchie des valeurs ».

    Certains contestent ce diagnostic. Le Parti Québécois n'offre-t-il
pas un autre horizon politique ? Des mouvements sociaux et syndi-
caux ne manquent pas d'audace en luttant pour un autre type de socié-
té. Ces jeunes pousses n'ont pas encore eu le temps d'envahir l'ensem-
ble du champ québécois. On ne vainc pas un tel conservatisme en un
tour de main.

    Mais au fait, y a-t-il vraiment une volonté collective de succès
économique ? La nouvelle culture semble rejoindre l'ancienne dans le
« mépris des richesses ». D'une part, on trouve scandaleux de n'avoir
que la moitié du revenu moyen des Américains et d'autre part, on ne
met pas tellement d'énergie dans le développement économique com-
me tel. Certaines luttes idéologiques et politiques sont piégées dans la
mesure où elles ne développent pas la culture et la praxis économi-
ques de la société et du pouvoir visés. Le pôle économique lui-même
reste un parent pauvre par rapport aux neuves affirmations politiques
et culturelles. Il ne suffit pas, non plus, de déprivatiser et de démocra-
tiser l'économie ; encore faut-il créer des dynamiques internes de dé-
veloppement en ce domaine. Combien s'y attellent résolument ? Les
jeunes générations montantes s'y intéressent-elles vraiment ? S'il ne va
pas de soi que l'indépendance du Québec soit un mouvement irréver-
sible, cela vaut davantage au plan de l'autodéveloppement économi-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   113




que. Les radicaux rétorquent : « la lutte première doit se porter sur une
libération collective et dans une acquisition globale du pouvoir. Après
seulement, la dynamique économique pourra se déployer librement et
efficacement ». Voilà un raisonnement bien naïf. L'austérité qui ac-
compagne tout décollage économique vigoureux ne change pas telle-
ment le style de vie d'un pays sous-développé. Mais ici, en Amérique
du Nord, la population québécoise a la structure d'aspirations de la
prospérité américaine. Plusieurs croient, non sans raison, que ce fac-
teur a joué fortement dans le refus massif de risquer un nouvel avenir
collectif. Le contre-courant s'est exprimé particulièrement depuis les
élections de 1966. Bien sûr, il y a une forte minorité prête à faire le
saut. Mais déjà on constate un plafonnement. À cela s'ajoute une néo-
colonisation des autorités publiques québécoises par le pouvoir éco-
nomique étranger. Le régime actuel n'a même plus la vigueur d'affir-
mation qui émergeait au début des années '60. De plus, le centralisme
fédéral gagne sans cesse du terrain.

    Plus profondément, nous nous interrogeons sur l'absence de cette
cohérence culturelle nécessaire à la redéfinition d'un nouveau projet
de société. Celle d'hier est disparue. Plusieurs vivent dans une disper-
sion sociale et mentale peu propice à des démarches et à des débats
collectifs cohérents et féconds. L'opinion publique, devant tant de ten-
dances idéologiques fluides partielles, contradictoires et éclatées, se
replie sur des repères simplistes, et parfois archaïques. On remarque
même une nostalgie du bon vieux temps, de la vie simple d'autrefois,
des mœurs rurales. Syncrétisme étrange de la consommation post-
industrielle et de l'imagerie pré-industrielle que ces clubs d'autos-
neige qui partent à la découverte de l'arrière-pays. Combien de Qué-
bécois sont loin des débats militants sur « L'école, au service de la
classe dominante », ou bien sur la « Capitulation tranquille ». Pendant
quelques siècles, ce peuple s'est forgé un système de sécurité qui cons-
titue encore le seul point d'appui de son sous-sol culturel. Il y retourne
inconsciemment et de multiples façons en ces temps de transition et
de crise. Sont-ce les dernières résistances qui accompagnent les sauts
qualitatifs de toute expérience humaine ?

    Voilà ce qui se présente aux premiers regards quand nous accolons
les deux termes « socio-économique » dans le contexte québécois. Es-
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   114




sayons de pousser plus loin le diagnostic en scrutant plus profondé-
ment l'axe que nous avons choisi.



                       D. Un dualisme multiforme
                              à surmonter

a) Un rattrapage ambigu



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    L'émergence d'un véritable secteur public est venue d'un ensemble
de facteurs. D'abord une nouvelle conscience du retard technologique
et économique des Québécois francophones ; une critique de l'anti-
étatisme traditionnel et en même temps une volonté de planification
que seul un État moderne peut assurer, surtout dans le contexte du
sous-développement relatif de la communauté francophone. Pour
contrer la succursalisation de l'économie d'ici, l'américanisation de la
vie sociale et culturelle, la marginalisation de la fonction politique
provinciale et la prolétarisation des masses urbaines et rurales, il ne
restait à vrai dire que le levier de l'État pour susciter des innovations
collectives fécondes. D'une culture ethnique infériorisée on voulait
passer à une société adulte, autonome, originale et progressive. Déjà
certaines manifestations culturelles symbolisaient une première réap-
propriation « des lieux, des hommes et des temps forts d'une vie col-
lective en voie de se reconnaître ». De grands courants universels re-
fluaient sur ce nouveau vouloir-vivre québécois : la décolonisation
d'après-guerre, l'idéologie du développement, la planification d'inspi-
ration socialiste, la nouvelle centralisation des pouvoirs, la concerta-
tion des grands moyens technologiques. Pour opérer un rapide « rat-
trapage » le Québec pouvait bénéficier de nombreuses expériences
tentées par les États européens depuis la fin de la deuxième guerre
mondiale, et aussi d'une technologie nord-américaine relativement
accessible. Certains parlaient même ici des privilèges du retard, qui
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   115




étaient susceptibles de faire éviter les erreurs coûteuses des autres.
Dans les conjonctures, on croyait pouvoir développer des instruments
collectifs de rationalisation et de modernisation efficaces.

    Mais il fallait lever des obstacles majeurs qui venaient surtout de la
société traditionnelle cléricale. Les institutions privées de la chrétienté
avaient constitué un monde fermé, marginal, apolitique, décalé par
rapport à l'évolution des sociétés modernes. Les procès des minorités
militantes des années '50 opposaient la réussite anglo-saxonne, améri-
caine surtout, à l'échec francophone québécois, à des mythes religieux
aliénants, à une culture pré-industrielle, à une trahison des élites tradi-
tionnelles, etc. Nous ne nous attardons pas sur ces débats bien connus.
Signalons plutôt certaines distorsions de cette prise de conscience.
Distorsions plus manifestes après un certain recul :

   - Paradoxe d'une idéologie de rattrapage du modèle américain et
     d'une idéologie de planification étatique d'une autre inspira-
     tion.

   - Paradoxe d'une critique révolutionnaire de l'aliénation sociale,
     économique, culturelle et politique d'un peuple par rapport à
     un réformisme s'alignant sur le modèle qui avait contribué lar-
     gement à l'asservissement dénoncé.

   - Absence de proportion entre la critique des faiblesses autoch-
     tones (cléricalisme, duplessisme, etc.) et celle des pouvoirs
     étrangers dominants.

   - Réflexe latent de la vieille scolastique qui veut réconcilier des
     termes opposés. Une révolution tranquille !

   - Recours à un parti traditionnel pour opérer des transforma-
     tions qui ne correspondent pas à son idéologie de base.

   - Idéalisation subite de l'État après une longue expérience d'an-
     tiétatisme.

   - Passage ambigu de l'Église-providence à l'État-panacée d'un
     nouveau destin profane.
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   116




   - Formulation de visées de planification irréalisables par un État
     québécois qui n'a même pas les instruments politiques et les ju-
     ridictions nécessaires.

   - Constitution d'un vaste secteur public sur une assiette économi-
     que étroite et fragile.

   - Parallélisme de stratégies publiques audacieuses et de vieux ré-
     flexes d'un univers privé encore sécurisant.

b) Un esprit de contradiction rarement avoué


    Nous avons déjà signalé l'ambivalence des Québécois devant l'État.
Nous dirions la même chose des attitudes face au défi économique.
Tantôt rejet, tantôt survalorisation. Quand certains insistent sur la libé-
ration économique, d'autres parlent de révolution culturelle. Les radi-
caux de la nouvelle culture s'en prennent à l'impérialisme économi-
que. Les politiciens libéraux, prétendus porteurs du réalisme écono-
mique, plaident pour la souveraineté culturelle. Des économistes au-
tochtones expliquent notre retard industriel par le caractère archaïque
de nos structures socio-culturelles. Des militants de gauche veulent de
grandes politiques économiques d'une autre inspiration et refusent en
même temps les grands moyens technologiques et politiques. Les
communautaristes prônent la démocratie de base, le gouvernement du
peuple, tout en s'organisant des petits holding-maison décrochés des
grands enjeux collectifs du développement sociétaire. D'autres idéali-
sent le rôle historique des travailleurs tout en soutenant que le travail
est une valeur dépassée dans la société postindustrielle. Si l'État s'abs-
tient d'intervenir, on lui reproche de laisser le chemin libre aux pou-
voirs économiques étrangers. S'il innove, on lui reproche de se donner
faussement un statut d'entrepreneur. S'il crée certains contrôles, on le
soupçonne d'imposer son pouvoir à tout le monde. Si quelqu'un signa-
le que les grandes civilisations ont grandi grâce à certaines innova-
tions et à une relative abondance matérielle, on lui rappellera que leur
grandeur vient davantage de leur culture et de leurs œuvres gratuites.
Vous invoquez l'importance de la planification, on vous contredit en
lui opposant une participation libre, autodéfinitrice, autodéterminée,
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   117




sans modèle imposé. Dans la même conversation, l'argument se fera
centralisateur à un moment, décentralisateur à un autre. S'agit-il de
développement régional, le plaidoyer en démontrera la vanité puisque
la question se pose au plan de l'État et des politiques. S'agit-il des res-
ponsabilités gouvernementales, le débat se porte sur l'autonomie des
régions, des groupes, des institutions. Vous vantez les mérites de l'ex-
périence coopérative, on vous reproche d'oublier la dimension conti-
nentale et internationale de l'économie. D'autres diront que face aux
pouvoirs économiques anti-démocratiques, il faut opposer la dictature
du prolétariat !

    Voyons d'autres contradictions que l'on trouve d'un discours à l'au-
tre. Les petits États sont en retard au rendez-vous de l'impérialisme...
seule la libération nationale peut mobiliser un peuple ! L'État, moyen
privilégié pour le développement... l'État appelé à disparaître au profit
de l'autogestion intégrale de la base sociale ! Ne compter que sur ses
propres moyens - voyez Cuba, la Yougoslavie, la Chine ! Politique
des ressources humaines et du know-how... technocratisation de la so-
ciété ! Société post-industrielle... retour à la nature sauvage ! Leaders-
hip... élitisme ! Innovation audacieuse... entreprise privée dominatri-
ce ! Nationalisme... jeu des bourgeois capitalistes ! Action de base...
spontanéisme stérile ! Organisation... bureaucratisation ! Développe-
ment économique... halte à la croissance et à la pollution ! Parti politi-
que... électoralisme ! Sociologues... non, des ingénieurs et des techni-
ciens. Retard technologique...non, problèmes sociaux et culturels. Ef-
forts collectifs pour une assiette économique plus forte... puritanisme
arriéré et opprimant. Plein emploi... civilisation des loisirs. Nouvelle
culture... chômage. Style de vie non compétitif... lutte des classes !
Coûts économiques... coûts sociaux ! Créativité... liberté de ne pas
travailler. Revenu garanti... même structure de pouvoirs. Un nouveau
modèle de développement... idéalisme. Une approche empirique et
progressive... manque de vision historique et d'ampleur politique.

    Peut-être faudra-t-il nous avouer à nous-mêmes que notre esprit
de contradiction est aussi éteignoir que nos ambivalences de coloni-
sés, aussi destructeur que les contradictions du capitalisme ? Je m'ar-
rête : les uns vont m'accuser de manichéisme masochiste, et les autres
d'idéaliste incapable d'accepter les limites du réel. À moins qu'on doi-
ve reconnaître avec T.S. Elliott que les hommes supportent seulement
                  Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   118




une faible partie de la réalité ! M. Brunet a déjà noté qu'un état per-
manent de défensive a amené souvent les Québécois à fausser l'inter-
prétation des faits et à nier l'évidence même. Trêve de moralisme.
Voyons plutôt les fondements réels de ce dualisme que plusieurs ana-
lystes ont étudié sous différents angles. Par exemple, T. Bouthillette
développe une approche psychoculturelle du « Canadien français et
son double ». Maurice Saint-Germain fait davantage ressortir le dua-
lisme socio-économique et politique dans Une économie à libérer.


c) Un dualisme structurel

    Double juridiction fédérale-provinciale, Montréal et le reste de la
province, capitalisme étranger et corporatisme autochtone, ancienne
culture pré-industrielle et nouvelle culture post-industrielle, îlots de
croissance et vastes régions sous-développées, économie primaire
aliénée et économie tertiaire hypertrophiée, petits producteurs et su-
per-consommateurs, épargnants conservateurs et gaspilleurs sur-
endettés, progrès d'une minorité et recul d'une majorité, voilà ce
qu'évoque en vrac le constat de dualisme chez nous. Celui-ci fonde
des déséquilibres profonds qui étendent leur influence jusque dans le
dédoublement de la personnalité, dans l'hybridisme de la langue et
dans la bipolarisation sociale, politique et idéologique. Bien sûr, il y a
cette dualité majeure des deux nations, et cela au cœur même du Qué-
bec. Il y a aussi la double structure de toute société coloniale. Mais
plus profondément, cette dualité devient dualisme dans l'être indivi-
duel et collectif, dans le système social. La double structure de valeurs
sociales et économiques est interne à la réalité québécoise francopho-
ne. Sans nous enfermer dans la problématique du sous-
développement, élaborée dans le Tiers monde, reconnaissons le carac-
tère destructeur de l'économie dualiste que suscite le capitalisme
étranger (ou le socialisme étranger) dans la société autochtone 8.


8   M. Saint-Germain, Une économie à libérer, P.U.M., Montréal, 1973.
    J. Boche. Economics and Economic Policy of Dual Societies, N.Y., Institute of
    Pacific Relations, 1953.
    G. G. Benetti, Essai sur le mode de développement dualiste, Paris, 1971.
    J.J. Rosa, Le dualisme dans le processus de développement, Paris, 1970.
    Voir aussi les ouvrages bien connus de Memori, Berque, Perroux et Balandier.
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   119




    Ce dualisme est à la fois économique, territorial, fonctionnel et
social, comme le laissent entendre les remarques antérieures. Notons
certaines interactions entre les diverses dimensions du dualisme. Ainsi
l'économie de subsistance devient de plus en plus dépendante par rap-
port à l'économie de marché, sans pour cela se résorber. De même les
pôles de croissance appauvrissent les zones périphériques ou excentri-
ques. Bien plus, le secteur défavorisé aura tendance à accentuer son
conservatisme en se défendant et en s'affirmant, et aussi à minimiser
la valeur de l'autre (parfois, c'est l'aliénation inverse dans le sentiment
d'infériorité et la reddition de soi au plus fort).

    L'intérêt de cet instrument critique, c'est qu'il s'applique aussi à
l'analyse des sociétés développées où l'on trouve d'une façon plus ou
moins accusée ces diverses formes de dualisme. En combien de pays
voit-on encore la « coexistence au sein d'un même ensemble de deux
systèmes économiques, techniques et sociaux obéissant à des logiques
différentes » ? Dualisme de coexistence, mais aussi d'intervention. Il
ne faut pas s'enfermer ici unilatéralement dans les rapports domina-
teurs-dominés, ou étrangers-autochtones, investissements extérieurs-
auto-développement. Tout processus transitoire de décollage s'accom-
pagne du phénomène dualiste (R. Badouin, La réduction du dualis-
me).

    L'expérience chinoise est très riche d'une intervention dynamique
et bilatérale entre un nouveau projet économico-politique et la culture
traditionnelle. Mao a pu ainsi éviter certains déséquilibres profonds du
développement nés au Japon. En Occident, nous avons opposé artifi-
ciellement culture et technologie, tradition et innovation, histoire et
modernité, mémoire et projet. La crise actuelle entre le choc du futur
et le naturisme sauvage, entre la technocratie et la mystique, a des en-
racinements dans un dualisme qui n'a cessé de renaître sous différen-
tes formes tout au long des deux millénaires de la civilisation occiden-
tale. Nous ne pouvons isoler le défi québécois de ce grand contexte
historique, surtout au moment où bien des nôtres ont la tentation de
jouer soit la carte de la sécurité immédiate, soit celle de la révolution
instantanée. Ce serait la pire forme de dualisme.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   120




d) Un dépassement possible

    Cesare Castellano, dans Dualité et dualisme, montre comment on
peut transmuer ce dualisme en dualité féconde, en dialectique créatri-
ce. Processus complexe, long et difficile, mais inévitable pour un dé-
veloppement à long terme. Je ne suis pas sûr qu'on ait compris le dan-
ger de certaines solutions à la mode au Québec. J'ai parfois l'impres-
sion que l'univers univoque d'hier se reproduit aujourd'hui sous d'au-
tres visages. Derrière le dualisme dénoncé, il y a un monisme tout au-
tant dangereux. Un système fermé à gauche ne vaut pas mieux que
l'ordre transcendant et forgé de la chrétienté. L'ancien nationalisme
revient au galop, tout autant que le néo-duplessisme chez la droite li-
bérale. Il faut bien admettre que l'économie de l'histoire nous enseigne
certaines évidences de la dramatique humaine : dès qu'il y a ouverture
sur l'extérieur et changement, des tensions et des déséquilibres appa-
raissent, des rapports nouveaux sont à créer entre la continuité histori-
que, les ruptures et le dépassement. Une affirmation monolithique de
soi et un refus aveugle de l'autre accentuent le conservatisme et fige
l'histoire, alors que la dualité peut susciter le risque, la recherche de
divers possibles, la capacité d'échange bilatérale. Évidemment, si on
n'est pas un partenaire de plain-pied, les rapports de forces, de droits,
d'influences et d'échanges sont faussés ; ce qui justifie une auto-
affirmation vigoureuse et parfois une lutte radicale d'opposition et de
libération. Mais toujours on doit viser un système ouvert, capable de
dire et d'entendre, de donner et de recevoir, de posséder et d'échanger.

    Les politiques, les économies comme les psychologies s'autodé-
truisent quand elles deviennent insulaires. Combien d'États, par leurs
différentes formes de protectionnisme, ont laissé la voie libre aux
multinationales ? Par le jeu dialectique intelligent du national et de
l'international, ces grandes corporations ont su passer par-dessus tou-
tes les barrières étatiques et idéologiques, par-dessus les grands blocs.
Société autochtone ---> société-mère ---> société internationale, c'est
là l'itinéraire de bien des grandes corporations. Qui sait si les forces
politiques de développement et de libération n'ont pas beaucoup à ap-
prendre de cette expérience, tout en décantant son caractère exploi-
teur, antisocial et antidémocratique ? Ici encore, le Québec, en redéfi-
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   121




nissant son développement, doit tenir compte de ces autres leçons de
l'histoire.

    Ces considérations ne doivent pas nous épargner le repérage des
formes concrètes du dualisme au Québec, qu'elles soient infrasecto-
rielles, infrarégionales, sectorielles, régionales, provinciales, fédérales
ou internationales. Certaines sont des blocages au développement ;
d'autres peuvent être accidents de parcours, étapes ou encore tremplins
de développement. Tantôt il faut renforcer le secteur arriéré, tantôt le
sacrifier un moment pour des pôles de développement avec effets
d'entraînement, tantôt instaurer une planification globale impérative,
vigoureuse et mobilisatrice 9. On a dit que le Québec de la dernière
décennie n'a pas su établir une stratégie de ces choix fondamentaux.
On aurait même exagéré la participation sans lui donner l'appui d'une
planification cohérente et efficace. Des aspirations éveillées, et déçues
par la suite, provoquent des reculs et des désengagements pires que les
vieilles habitudes d'hier, une sorte de développement du sous-
développement. Nous préférons la pédagogie et la politique qui cher-
chent plutôt à transformer les obstacles réels en dynamiques de dépas-
sement et en valeurs critiques d'engagement.


                           E. La politique libérale
                           et ses pseudo-réformes

1. Une impuissance inavouée


Retour à la table des matières


    Quelles réponses la politique libérale au pouvoir va-t-elle appor-
ter ? Retenons ici un problème clé qui est au centre du débat public.
L'escalade de l'inflation a été marquée par des abus tellement nom-
breux qu'on a peine à imaginer comment et le gouvernement et le pu-

9   S.P. Shats, A Dual-Economy, Social Research 23 (1956), pp. 419-432. M.
    Saint-Germain, Structures économiques et développement du Québec, dépen-
    dance et dualisme, Paris, 1972.
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   122




blic et les consommateurs (individuellement ou collectivement) peu-
vent agir efficacement. Il n'y a pas que les profits exorbitants notés
dans différents secteurs économiques, mais aussi les manœuvres sub-
tiles d'exploitation et de manipulation. Tant au plan provincial qu'au
plan fédéral, les organismes publics de protection sont inefficaces. Les
gouvernements eux-mêmes ont faibli dans leurs responsabilités de
contrôle. La magistrature n'impose que des amendes insignifiantes aux
compagnies délinquantes. Comble de ridicule, il semble que le monde
financier a réussi à contrôler, sinon à neutraliser les organismes pu-
blics de protection du consommateur.

    Dégageons ici deux aspects très lourds de conséquences dans l'évo-
lution socio-économique actuelle. Premièrement, comment maintenir
un tel libéralisme, au moment où des déséquilibres aussi profonds
exigeraient une stratégie efficace et cohérente du pouvoir public ?
Deuxièmement, il faut noter la lourdeur et la lenteur des appareils
publics d'intervention par rapport aux manœuvres souples et rapides
des grandes entreprises privées pour échapper aux législations démo-
cratiques. L'État réagit ; il prend rarement l'initiative. Réaction sans
cesse à retardement. Pendant ce temps, les pouvoirs ont déjà imaginé
d'autres stratégies. Deux rythmes décalés, au grand dam des citoyens
impuissants.

   Certains nantis, bien protégés légalement et financièrement, nous
disent : « Vous voyez, l'État et ses organismes publics sont ineffica-
ces, alors que le dynamisme de l'initiative privée finit toujours par un
progrès dont les bienfaits retombent sur l'ensemble de la population ».
Ce sophisme ne tient plus. Les crues brutales de la décennie '70 font
ressortir les conséquences désastreuses de l'absence de démocratie
économique. Les gouvernements « libéraux » de l'Amérique du Nord
ne peuvent plus compter sur les correctifs marginaux de mesures so-
ciales parallèles. C'est l'activité économique elle-même qu'il faut
transformer radicalement. L'État, comme première instance démocra-
tique, ne saurait éviter ici une responsabilité efficace d'initiative, sinon
de contrôle. Son impuissance doit beaucoup au caractère contradictoi-
re de son statut : promouvoir la croissance par des pouvoirs économi-
ques non-démocratiques et planifier un développement par des mesu-
res sociales de redistribution. Deux rationalités tantôt parallèles, tantôt
contradictoires. Le Conseil économique du Canada nous en a donné
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   123




une preuve récemment. Ses arguments trahissaient la contradiction
structurelle, surtout politique, entre un univers social plus ou moins
démocratisé et contrôlé, d'une part, et d'autre part, un univers écono-
mique qui exige indépendance et laisser-faire pour être efficace. À
quelle foire d'empoigne cela nous mène !

    Des économistes de service sans philosophie sociale et sans culture
politique veulent inspirer ici l'orientation des gouvernements dans des
voies socio-économiques de plus en plus contradictoires. « La dimen-
sion sociale du chômage, de l'inflation, ce n'est pas notre affaire,
l'économie a ses lois propres », affirment certains d'entre eux. Et pour-
tant, ils se font fort du fait que les militants sociaux doivent tenir
compte des impératifs économiques spécifiques. L'argument inverse
ne vaut pas pour eux. Ne leur parlez pas du contenu des emplois, du
caractère non démocratique des pouvoirs économiques. Tout cela ne
les concerne plus. Et pourtant leurs conseils aux gouvernements com-
portent de fortes incidences sociales, culturelles et politiques. Ne sont-
ils pas, eux aussi, des citoyens qui ont à situer leur démarche dans
l'ensemble de la société réelle ? Les choix politiques ne sauraient être
absents de leurs démarches proprement économiques. Le positivisme
le plus obtus, le pragmatisme le plus irresponsable, l'univers intellec-
tuel le plus inconsistant, se trouvent particulièrement chez cette caté-
gorie d'économistes. Or, dans les conjonctures historiques actuelles,
ils sont à l'un des carrefours les plus névralgiques de la crise globale
des sociétés. En refusant de reconnaître les contradictions structurelles
des régimes libéraux, ils nous font comprendre comment les savoirs
officiels même contribuent à fausser les vrais enjeux des avoirs et des
pouvoirs.

2. Fragilité des correctifs structurels

    Au début de la Révolution tranquille, on commençait à utiliser
l'État comme principal tremplin de développement économique. « Dès
1966, le Québec apparaît comme la province qui a le plus recours aux
nationalisations ou aux créations d'entreprises publiques » (R. Barbe,
Les entreprises publiques au Canada). La liste est impressionnante et
diversifiée. Nous avons déjà signalé plusieurs de ces initiatives tout en
les évaluant dans une perspective de développement. Certaines entre-
prises publiques sont devenues des éléphants blancs, par exemple Ra-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   124




dio-Québec. D'autres révèlent l'énorme gaspillage des doubles servi-
ces fédéral-provincial : sociétés d'habitations, centres de main-
d'œuvre. Dans ma petite ville, six ou sept organismes publics se dispu-
tent la même clientèle en éducation des adultes ; des sommes énormes
sont engouffrées pour payer les permanents qui parfois ne font pas
grand-chose.

   Mais ce sont les entreprises publiques à vocation directement éco-
nomique qui semblent les parents pauvres dans l'échelle des investis-
sements gouvernementaux. On sait le peu d'appuis reçus par la Société
générale de financement, l'incompétence des administrations, les sec-
teurs résiduels choisis, les transactions erratiques et le manque de
coordination avec le gouvernement. Bien sûr, en plus de l'Hydro, il y a
aussi d'autres succès, tel est le cas de la Caisse de dépôt

   et de placement, qui a quelque peu corrigé la dépendance honteuse
du Québec face au cartel financier torontois. Celui-ci, pendant long-
temps, a quasi tenu en tutelle l'administration publique québécoise.
Mais ces ressources financières ont bien peu servi pour moderniser et
dynamiser une structure industrielle qui se détériore davantage depuis
1966, si on en juge par la baisse des investissements et de l'activité
économique en ce domaine au Québec (à peine 20% de l'économie
canadienne). Nos ressources financières sont donc employées pour
alimenter un secteur public coûteux et mal orienté. Nous accusons de
graves retards dans les domaines de pointe du développement : re-
cherche, innovation technologique, industrie des biens durables, etc.

    Grand emprunteur et gros consommateur, mais faible producteur,
le Québec vit au-dessus de ses moyens. Son apparente prospérité des
derniers temps doit beaucoup à des emprunts massifs ; elle n'a que des
effets à court terme. Et cela nous arrive au moment où l'économie
mondiale connaît un ralentissement chronique, une sorte de cran d'ar-
rêt de la croissance. Nous serons très affectés par cette crise grandis-
sante à cause de notre dépendance économique parvenue pratiquement
à une limite critique. Un peu comme un organisme fragile qui capte
toutes les maladies au passage ; l'inflation, le chômage, la pénurie de
capitaux, autant de symptômes qui prennent des proportions très gra-
ves dans une économie sans un minimum d'autosuffisance, d'autoré-
gulation et d'auto-développement.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   125




    Nous en voulons pour exemple un débat récent sur la situation
agricole au Québec. Les prévisions budgétaires de 74-75 accordaient
très peu de soutien au secteur agricole. La réaction a été vive, à cause
d'une dépendance croissante de cette aire économique : importation
accrue des produits transformés et des composantes nécessaires à la
production comme telle. « Pendant que la valeur de la production
monte de 16.1%, le coût des entrants grimpe de 25,1%. Alors que le
producteur agricole pouvait en 1961 se procurer au Ou& bec 73.3%
des cinq principales composantes de sa production, il n'en trouve
maintenant qu'un peu plus de 50%. » La réponse du gouvernement
québécois ? « Un plan de développement agroalimentaire intégré ».
Celui-ci coordonnerait dans une politique globale « une agriculture
rentable, une industrie de transformation dynamique et des réseaux de
distribution bien structurés ». On compte sur la Société de dévelop-
pement industriel pour appuyer financièrement cette initiative. Or,
nous savons que ce genre de plan est, jusqu'ici, resté sur les tablettes,
que la SDI n'a pas encore accouché de grand-chose. La difficulté se
complique quand on y mêle l'impatience des consommateurs devant la
hausse des prix en ce domaine vital. Le gouvernement est coincé entre
la protection des consommateurs et la promotion des agriculteurs à
court terme. À long terme, une production décroissante ne fait que
renforcer l'inflation. Par ailleurs, les leviers décisifs pour des change-
ments structurels profonds sont plutôt à Ottawa qui subit de très fortes
pressions de l'Ouest canadien. Celui-ci demande que l'Est industrialisé
devienne (au moins !) un des marchés importants pour la vente des
produits des Prairies. Voilà un bel exemple des impasses actuelles
d'une économie politique libérale qui légifère à la pièce, accumule les
contradictions et refuse le minimum de planification nécessaire.

   Dans les conjonctures mondiales de l'alimentation, l'affaissement
de l'activité agricole chez nous est symptomatique. Par ailleurs, on
pourrait croire que la rareté des matières premières jouera en notre
faveur. Mais l'exploitation des richesses naturelles comporte une fai-
ble intensité de travail et une forte demande de capitaux. Deux in-
convénients majeurs pour nous. Quant à l'industrie, nous savons le
peu d'élasticité de notre production de biens non durables. À cause de
cette structure de base, « les décisions économiques individuelles et
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   126




gouvernementales du Québec peuvent modifier le déroulement de la
conjoncture mais ne peuvent le transformer » (O. Thur)

    Par-delà les apparences, le budget public québécois révèle un écart
grandissant entre la dette directe garantie et les revenus du gouverne-
ment. D'où le surcroît de taxation qui grève les citoyens d'ici. Et dire
que le régime en place nous parle d'assainissement des dépenses pu-
bliques ! C'est un fait bien connu que la Banque centrale du Canada
vient ajouter par ses politiques au fardeau du Québec. Les régimes
libéraux d'Ottawa et de Québec refusent des correctifs structurels. Ils
préfèrent des mesures de péréquation, de subvention qui relèvent da-
vantage de l'opportunisme politique et de l'assouvissement aux règles
du jeu des grands pouvoirs économiques. Certains critiques ont dé-
monté ces mécanismes artificiels d'aide aux secteurs ou régions défa-
vorisés.

3. Les trouvailles du régime

    Depuis la mise en place, en 1969, du programme d'expansion éco-
nomique régionale, le gouvernement fédéral a subventionné l'industrie
pour plus d'un demi-milliard, en cinq ans. L'opération s'accompagne
de $2 milliards d'immobilisation et d'une « promesse » de 104,930
emplois. Le rapport annuel du MEER (1974) avoue à mi-voix que les
difficultés des libéraux en Ontario et dans l'Ouest ont amené un cer-
tain détournement des fonds vers ces provinces. Il révèle aussi qu'on
ne peut continuer de « saupoudrer » économiquement des régions dé-
favorisées qui auraient besoin de mesures autrement plus vigoureuses
pour se relever. C'est au Québec que l'investissement par emploi a été
le plus faible, soit $11,230 environ, comparativement à $40,000 en
Ontario, $32,760 dans l'Ouest et $23,000 dans l'Est atlantique. Québec
a aussi la moyenne la plus faible de « subvention par projet » :
$77,000 comparativement à $234,200 dans l'Ouest, $245,000 dans les
provinces atlantiques et $497,000 en Ontario. Bien sûr, le ministère
engage plus de fonds au Québec : $42 millions contre $45 millions à
l'Ontario et à l'Ouest. Mais la différence réside dans l'écart de qualité
des projets industriels. La taille moyenne des projets d'investissement
subventionnés par le MEER est la plus faible au Québec : $436,000
par projet, comparativement à $862,000 (Atlantique), $1,185,000
(Ouest), $3,164,000 (Ontario).
                    Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)    127




    Les « petits projets » pour le Québec n'ont pas tellement d'effets
d'entraînement. On nous dira que la forte structure économique de
l'Ontario et de l'Ouest favorise des concentrations rentables 10. Raison
de plus pour rééquilibrer l'écart entre l'Est et l'Ouest, par des mesures
plus dynamiques et fécondes chez le premier. Les politiques actuelles
de soutien n'accusent-elles pas cette faiblesse chronique ? L'enjeu est
d'ordre qualitatif. À ces objections, le ministre répond que son minis-
tère ne peut refaire la structure économique de base. C'est ainsi qu'on
joue sur deux tableaux, rarement mis en regard l'un de l'autre : nombre
d'emplois et redynamisation de l'économie. Le gouvernement fédéral
défend ses subventions au nom du chômage et de la création d'em-
plois. Mais n'a-t-il pas fait une priorité d'une expansion économique
régionale capable d'un minimum d'autodéveloppement ? Or au Qué-
bec, il ne dit pas grand-chose du contenu des projets industriels et des
emplois créés. Les petits salariés d'ici en savent quelque chose. Les
usines subventionnées de ma petite ville paient des salaires dérisoires.
Et les politiciens ont l'audace de se servir de l'apport fédéral comme
un atout électoral majeur !




10   Prenons le cas de l'amiante. Voici un secteur économique appelé à prendre de
     l'importance à cause de la nouvelle pénurie mondiale des matières de base en
     pétrochimie. Le Québec cumule 70% de la production mondiale d'amiante.
     Nous laissons ici des compagnies étrangères siphonner à très bon compte cette
     ressource naturelle que nous rachetons après sa transformation aux États-Unis.
     La balance commerciale canadienne est déficitaire de 10 millions, et cela pour
     un produit dont nous avons un quasi monopole. Les comptabilités des socié-
     tés-mères concernées ne sont même pas connues des pouvoirs politiques. Quel
     contrôle minimal reste-t-il alors à Ottawa ou à Québec sur cette activité éco-
     nomique dont nos capitales ne connaissent pas l'ABC ? Une enquête récente
     révélait des chiffres impressionnants sur les profits, sur les privilèges fiscaux
     de ces compagnies. Des décennies de pillage sans grandes responsabilités de
     la part de ces exploiteurs. On se souvient du fameux scandale de l'amiantose.
     irons-nous jusqu'à subventionner cette exploitation ? Voilà le caractère tragi-
     que d'une politique subventionniste qui ne change rien au problème de base.
     Le rapport du Conseil économique des Cantons de l'Est (1974) établit en noir
     et en blanc les coordonnées d'une situation économique aussi radicale que
     honteuse. Évidemment, quand un pays a le triste record d'avoir l'économie la
     plus extra-dirigée des nations industrialisées, on comprend !
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   128




    Qu'on cesse de nous tromper en parlant d'amélioration de la struc-
ture industrielle québécoise. L'accord de 1974 entre les libéraux de
Québec et ceux d'Ottawa vise davantage à redorer la pilule ternie par
les vices des programmes antérieurs. Mais on attend encore des politi-
ques économiques de développement véritable. Les porte-parole ne se
veulent pas en reste face à ces critiques. Ils nous parlent d'autres pro-
grammes complémentaires : par exemple ceux des zones spéciales et
de la formation professionnelle, ceux de VARDA et de FODER dans
l'Est du Québec. Que de déclarations, de promesses, de discussions et
de commissions autour de ces initiatives depuis dix ans, et que de sté-
rilité !

    Il y a ici un opportunisme électoraliste qui a trop leurré les Québé-
cois pour leur faire avaler un certain fédéralisme où ils jouent cons-
tamment perdants. Les libéralistes pipent les dés. M. Trudeau et les
siens se servent de ces programmes pour se dire de gauche comme au
dernier congrès international des partis libéraux. Et le même parti au
pouvoir à Québec enfourche la monture semblable d'une pseudo so-
cial-démocratie. Au bilan, très peu d'autocritique face à l'impuissance
de l'État libéral dans un contexte socio-économique de plus en plus
dégradé et anarchique. Dans l'avalanche des rapports d'étude et des
livres blancs, verts ou autres, les citoyens font difficilement les rap-
prochements révélateurs de politiques contradictoires et désastreuses.
Par exemple, souvenons-nous des débats sur les privilèges fiscaux
scandaleux accordés aux compagnies au début des années '70. Vous
savez... l'histoire des « corporate bums » de M. Lewis. Or voici qu'en
1973 et en 1974, tout le monde est sidéré par les profits exorbitants de
ces mêmes intérêts privés. Après s'être fait complice, le gouvernement
joue les vierges offensées et légifère un tantinet pour retenir les plus
voraces.

   Les partisans du régime nous vantent la hauteur et la largeur, la vi-
gueur et la continuité, le réalisme et l'efficacité des visées et des prati-
ques libéralistes au Canada. Comment justifier de tels retournements
conjoncturels chaotiques, sans interroger la qualité de ce leadership
politique ? Au Québec, le mensonge politique atteint son comble. En
1972, le ministre des Finances annonçait une récolte de $1,280 mil-
lions d'impôt sur le revenu des particuliers. Il annonce en 1974 :
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   129




$2,020 millions (58% en deux ans), et en même temps il dit présenter
un budget sans augmentation d'impôt !


4. Influence des chefs d'entreprises
sur le gouvernement

   Dans le cadre d'une thèse de doctorat présentée à l'Université de
Toronto, Pierre Fournier a abordé ce sujet. L'étude a porté sur les cent
plus importantes sociétés et institutions financières, commerciales et
industrielles implantées au Québec.

    85% des hommes d'affaires disent avoir un accès facile, direct et
satisfaisant auprès des ministres. Le pourcentage monte à 94% quand
il s'agit de l'accès aux fonctionnaires supérieurs. 76% exercent leur
influence par des contacts personnels. Ils évitent ainsi les canaux insti-
tutionnels que doivent emprunter les autres citoyens. Ils prétendent,
par exemple, qu'ils n'ont pas de « temps à perdre avec l'Assemblée
nationale et les Commissions parlementaires ». Soulignons ici que
cette étude de Fournier a fait réagir le monde des affaires qui, pour
redorer son blason, a plaidé récemment pour une revalorisation du rô-
le législatif au parlement ! Plusieurs hommes d'affaires dans l'exercice
de leur pression secrète ne l'entendent pas ainsi. Tout au plus accor-
dent-ils aux commissions parlementaires la possibilité « d'avoir un
peu d'éclairage » sur le dialogue entre l'industrie et le gouvernement.

   Ces hommes d'affaires révèlent que les ministres recherchent les
contacts avec eux et demandent conseil. « Ils acceptent notre point de
vue, la plupart du temps. » « Le public a beaucoup de difficulté à sa-
voir ce qui se passe. Nous travaillons directement et secrètement avec
le gouvernement et nous réussissons à éviter les contrôles officiels. »
« Le gouvernement craint les milieux d'affaires. » Les compagnies se
servent soit d'anciens ministres, soit de gros bureaux d'avocat bien
cotés, soit de membres de leur conseil d'administration spécialement
« appointés pour » ce genre de travail.

    84% des chefs d'entreprise, tout en renvoyant à l'État les responsa-
bilités sociales, insistent beaucoup pour que celui-ci se mette au servi-
ce de l'entreprise privée. Ils ne se sentent pas concernés par une cer-
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   130




taine redistribution des revenus dans la mesure où elle ne compromet
pas les règles du jeu du libéralisme. Plusieurs, par ailleurs, se scanda-
lisent de la part du budget public réservé au « bien-être social ». Plus
de 90% souhaitent un contrôle gouvernemental sévère à l'égard des
syndicats. 98% approuvent le Bill 63 (encore ici, les associations pa-
tronales ont tenté de faire pâlir cette image réactionnaire en souhaitant
une politique plus vigoureuse de francisation). 82% ont approuvé les
délais de certains projets économiques publics, telle la réforme fores-
tière. Quant aux rapports collectifs entre le patronat et le gouverne-
ment, ils sont tenus dans le plus strict huis-clos. On prend bien des
décisions dans cette zone grise chargée de la puissance de l'argent. Par
divers recoupements, P. Fournier évalue à quelques millions l'apport
de ces compagnies aux caisses électorales, aux politiciens. On est loin
de la promesse de R. Bourassa durant la campagne de 1970 : « Nous
allons abolir les caisses électorales ».

    Récemment le président du Canadien Pacifique s'en prenait aux
« projets non rentables » des gouvernements, i.e. à tout ce qui relève
des investissements sociaux, par comparaison aux projets rentables
des compagnies privées qui font bénéficier tout le monde de leur
prospérité. « À tel point que l'inflation ne peut plus être arrêtée et que
les troubles sociaux sont au coin de la rue. » Comme abus du sophis-
me, ce n'est pas le moindre exemple. Cette diatribe venait tout juste
après la publication d'un document très sérieux du ministère des
Transports qui signalait le fouillis actuel de ce secteur important d'ac-
tivités. Le rapport allait même jusqu'à lancer l'idée de la nationalisa-
tion des transports publics, comme instrument d'une politique plus
unifiée et plus efficace. Il n'en fallait pas plus pour déclencher la réac-
tion que nous venons de rapporter.

    Depuis quelque temps, des prétendus « activistes », tels des pas-
teurs, des militants sociaux interviennent comme actionnaires dans le
sanctuaire des institutions financières. Ils forcent celles-ci à se com-
promettre sur leurs fins, sur leurs responsabilités sociales. Le cas le
plus célèbre est celui d'un groupe nadériste à la General Motors. Cel-
le-ci, devant la sympathie du public, a senti le besoin de concéder un
certain regard aux consommateurs. Mais il fallait conjurer une telle
menace ; les technocrates de service ont alors commencé à élaborer
des théories pour neutraliser ce genre d'action, surtout depuis la récen-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   131




te et timide foi sur les corporations canadiennes. La théorie la plus en
vogue dans les milieux d'affaires, c'est de réserver à l'État ce genre
d'intervention. On allègue presque cyniquement que les grandes com-
pagnies sont vulnérables et quasi impuissantes devant les « attaques
systématiques d'une minorité agissante ». Toute action de ce genre va
contre les impératifs premiers de rentabilité. Quant aux responsabilités
sociales, « il revient à l'État de déterminer le rôle et la part des com-
pagnies ». Autrement ce sera « l'intervention anarchique des ci-
toyens ». Les penseurs de service évoquant même ici la nécessité de
planification globale que les groupes de citoyens militants ne peuvent
comprendre ou juger. Belle conception de la démocratie ! D'ailleurs le
monde financier ne veut pas vraiment une telle planification. Il tient
ici un langage truffé de contradictions et de tartufferies. Voici qu'il en
appelle à César. Mais au fait qui contrôle César ?

    Ne voulant pas être en reste dans une évolution économique de
plus en plus scandaleuse, le monde financier fait campagne actuelle-
ment pour regagner sa crédibilité écorchée par les profits abusifs des
derniers temps. Il dira, par exemple, que les gouvernements sont les
vrais responsables de l'inflation en accroissant des dépenses publiques
non rentables. Il multipliera ses interventions dans l'opinion publique
pour se montrer attentif aux questions d'intérêt collectif : pollution,
environnement, efficacité parlementaire, et que sais-je encore ? Quant
tout va bien, le financier libéral demande à l'État de le laisser en paix.
Quant tout va mal, il lui reproche d'assumer des responsabilités collec-
tives dont il ne se dit pas partie prenante. Le voilà contestataire à son
tour. Le lobbying secret ne suffit plus. Il doit employer de ses fortes
ressources pour masser quotidiennement l'opinion publique par une
publicité tendancieuse dont on connaît l'efficacité. Et l'État se fait
complice de cette idéologie déguisée et bien maquillée. Car il n'y a de
répréhensible, d'illégal et d'immoral que l'activisme idéologique des
minorités d'opposition au régime établi !

    On nous accusera d'exagérer, de ne pas connaître toute la situation.
Comment se fait-il alors qu'il est si difficile de cerner les rapports en-
tre les agents socio-économiques et l'appareil de l'État ? Serait-ce à
cause de l'absence de démocratie en ce domaine ? On a laissé pourrir
des problèmes gigantesques pendant des années sans que les citoyens
soient alertés de quelque façon. Par exemple de 1963 à 1969, 606 en-
                     Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)       132




treprises canadiennes se sont vendues à des intérêts étrangers et la dé-
pendance du Canada « lui a fait subir une perte d'un milliard de dol-
lars au profit des États-Unis. Aujourd'hui, on commence à peine à ré-
agir, avec bien peu d'espoir, tellement l'État lui-même s'est affaibli par
ses propres démissions. Les nouveaux instruments de contrôle éco-
nomique semblent être bien inefficaces. Chez nous au Québec, la mé-
fiance face à l'État dresse une barrière entre lui et ses institutions pu-
bliques de promotion économique. Rien pour favoriser une véritable
politique concertée de développement ! »

    On nous reprochera aussi de trop lier nos réflexions aux conjonctu-
res des années '70-'74. Mais celles-ci ont permis une mis à nu de cet
underground para-démocratique du monde financier dominant. Bien.
sûr, on peut s'attendre à d'habiles manœuvres qui ne laisseront plus
percer de tels scandales. On verra bientôt de nouvelles comptabilités
officielles qui noirciront le tableau de la situation économique des
corporations. Mais les vrais jeux d'influence sont mieux connus main-
tenant. Ils se poursuivront aussi longtemps que les règles actuelles de
l'activité économico-politique seront maintenues. Nous devons mieux
les comprendre pour les vaincre et les changer profondément 11.


11   On devrait s'attendre à ce que les grandes corporations para-gouvernementales
     fassent montre d'un souci démocratique (un tantinet plus poussé !) que celui
     des entreprises privées. Tout se passe actuellement comme si l'Hydro-Québec,
     Sidbec et bien d'autres corporations de la Couronne n'avaient pas de comptes à
     rendre à la population ni au Parlement. Bien sûr, il y a quelques ministres ap-
     paremment dans le coup. On a vu Sidbec porter son capital-action autorisé de
     $200 à $400 millions dans le cadre d'un bill 44 que les députés n'ont pas dis-
     cuté. Quand l'Hydro-Québec envisage des projets de $12 milliards, quand elle
     augmente de 10% les factures d'électricité, le public est en droit de mieux
     connaître les coordonnées essentielles de la situation. Beaucoup de citoyens
     flairaient des manœuvres douteuses dans les tractations mal connues entre la
     Société de développement de la Baie James et des intérêts américains. on sait
     que les États-Unis, dans la crise actuelle de l'énergie, comptent sur ce projet.
     Mais qu'en est-il au juste ? Nous voulons bien que le pouvoir politique n'inter-
     vienne pas à temps et à contretemps. « Cependant, il est ridicule d'intégrer une
     entreprise aux actifs de l'État si c'est pour lui laisser plus de corde qu'à l'entre-
     prise privée... Par exemple, Sidbec décrit une entente en vertu de laquelle elle
     acquiert le droit de puiser dans une mine de la Québec Cartier Mining et d'uti-
     liser son équipement contre une redevance de $0.70 la tonne. La question sur-
     git alors, infiniment naturelle : Est-ce que la Québec Cartier Mining verse au
                  Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   133




5. Apparente politisation des enjeux économiques

   Les jeux de surface nous font croire à la déprivatisation de l'activi-
té économique capitaliste. Bien des indices entretiennent cette illu-
sion.

    - L'inflation galopante amène les politiciens à parler d'un certain
contrôle des prix et des salaires. Un domaine qui appartenait jusqu'ici
à l'aire privée des stratégies de compagnie et des négociations salaria-
les. Reliée à l'inflation, la question du chômage commande aussi une
intervention massive de l'État. Indexation du coût de la vie, instaura-
tion du revenu garanti, gonflement du budget des affaires sociales,
autant de signes de démocratisation du partage des biens. Est-ce si
sûr ? Jusqu'à maintenant, on a pu le faire sans rien changer au réseau
privé de production et de consommation. Réseau dominant qui échap-
pe à l'intervention gouvernementale de bien des manières. Mais il faut
reconnaître certaines brèches opérées par les instances publiques : par
exemple, les lois fédérales sur les entreprises et les investissements
étrangers au pays, sur les profits excessifs. « Nous ne laisserons pas
des sociétés rapaces amasser des profits inattendus et immérités aux
dépens des Canadiens » (P.E. Trudeau). Au Québec, le gouvernement
doit traiter avec les centrales syndicales l'indexation dans le secteur
public. Il y a donc un certain changement dans les rapports du privé et
du public.

    - Bien au-delà des vues keynesiennes, les investissements publics
occupent une place importante sur l'échiquier économique, et cela de
différentes façons. Il y a d'abord l'explosion du tertiaire, de la fonction
publique, puis les politiques coûteuses d'accueil des investisseurs
étrangers, et enfin les soutiens financiers des entreprises autochtones.
De plus en plus les gouvernements engagent des fonds massifs dans la
recherche et le développement.



   Québec une redevance inférieure à celle-là ? » L'éditorialiste L. Laplante n'a
   pu avoir de réponse ni du ministre des Finances, ni du président de Sidbec.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   134




    - Les propagandes politiques dans les media laissent entendre que
les États jouent un rôle dominant par leurs politiques monétaires et
fiscales, tant au niveau international qu'au niveau national. Nous dé-
masquerons cette prétention dans le chapitre sur l'économie mondiale.

   - Tout semble indiquer que les gouvernements veulent accroître
leur contrôle sur l'activité économique. Ici, l'opinion publique s'est
émue devant certaines révélations récentes qui conféraient, au Canada,
la distinction, peu enviable, d'avoir « l'économie la plus contrôlée du
monde ». (C. Levinson)

    Ainsi vers 1980, le Canada devra dépenser trois milliards de dol-
lars par an (soit l'équivalent des entrées de nouveaux capitaux améri-
cains) uniquement pour financer la dette qu'il a envers les détenteurs
de capitaux étrangers. Ce contrôle extérieur bloque systématiquement
toute percée canadienne au palier international. Retard désastreux
quand on songe aux 1,800 filiales de la Suède, aux 500 filiales de la
Suisse, etc. Le gouvernement fédéral vient de porter une loi pour
amenuiser ce contrôle extérieur, pour interdire et dissoudre des fu-
sions d'entreprises détenues par des étrangers. Comme le dit Levinson,
« c'est vouloir arrêter un troupeau d'éléphants furieux avec une sarba-
cane de poche ».

    -Les gouvernements vont-ils alors se replier sur d'autres stratégies,
grignoter des contrôles, instaurer des politiques d'information obliga-
toire, emprunter des biais indirects comme les disparités régionales,
l'aménagement urbain, la lutte contre la pollution, les politiques de
main-d'œuvre, etc. Certains critiques ont dressé le bilan négatif de tou-
tes ces mesures. Même l'instauration du revenu garanti combiné au
salaire minimum peut servir indirectement de subvention aux entrepri-
ses qui paient de bas salaires. Que l'État assume les coûts sociaux !
Qu'il comble les trop gros écarts de revenus ! Politiciens et hommes
d'affaires s'allient une fois de plus. Les voilà qui parlent d'éthique du
travail. Les petits salariés sont pressurés, et cela souvent sans soutien
syndical. Les gros syndicats veulent rouvrir les conventions collecti-
ves et politiser le problème de l'inflation. Très bien. Mais encore une
fois, les petits salariés impuissants serviront aux uns et aux autres,
sauf à eux-mêmes, pour jeter l'eau sur le feu. Un certain syndicalisme
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   135




d'affaires contribue ainsi à maintenir les structures économiques ac-
tuelles, les écarts scandaleux de salaires et de revenus.

    Les problématiques de politisation, de part et d'autre, sont piégées.
Nous pourrions allonger la liste de ces fausses démocratisations entre-
tenues dans l'opinion publique. Tour à tour les gouvernements, les fi-
nanciers, les grands chefs syndicaux s'adressent au public. Il y a loin
des propos aux pratiques réelles. Le libéralisme des intérêts privés
continue d'exercer son influence décisive sur les comportements quo-
tidiens. Même les plus durement exploités ont intériorisé l'idéologie
comme une sorte de fatalité. Il nous faut voir jusqu'où l'économie pri-
vée des intérêts investis nous entraîne.

6. Le privé des corporations
face au privé des citoyens

    En 1973, par exemple, le libéralisme a atteint un coefficient de
scandale sans précédent. Les 95 plus grandes compagnies canadiennes
ont connu une augmentation de profits de 54% (73% au dernier se-
mestre). Gulf Oil 79% sur l'année, 150% au dernier semestre. Le prix
de l'alimentation a fait un bond de 20% au premier semestre 1974. Le
temps n'est plus aux commissions de contrôle plus ou moins margina-
les. On presse les parlements d'agir directement. Mais d'aucuns se
demandent s'ils peuvent intervenir efficacement dans le système éco-
nomico-politique actuel. Mais cette question n'est jamais abordée dans
l'opinion publique. « Nous ne sommes pas là pour changer le contrat
social », disait un ministre. D'où viendra donc cette révision de plus en
plus nécessaire ?

    Pendant ce temps de demi-mesures, de correctifs timides, de tergi-
versations et de courts termes, les pouvoirs économiques orchestrent
un nouveau style de publicité pour leurrer la masse des citoyens. Gulf
Oil, par exemple, suggère des moyens pratiques pour économiser l'es-
sence, allègue ses fortes dépenses d'investissement pour la recherche
et le bien-être des Canadiens. Des centaines de messages publicitaires
du genre viennent noyer les discours politiques et les faibles voix des
oppositions militantes ou des citoyens ordinaires. Sommes-nous vrai-
ment sortis du libéralisme « laisser-faire » ?
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   136




    En avril 1974, Eric Kierans revenait à la charge pour pousser plus
loin sa position déjà connue. « Au Québec, nous sommes suffisam-
ment riches en ressources naturelles pour financer le développement
industriel de toute la province avec les surplus provenant de l'extrac-
tion de celles-ci... En réalité les taux de profits des grandes corpora-
tions multinationales s'établissent la plupart du temps à plus de 100%
par rapport à leurs investissements en ce qui concerne leurs opérations
d'extraction partout au Canada. C'est pourquoi je recommande une
intervention prioritaire des provinces en ce domaine ». L'économiste,
ancien ministre à Québec et à Ottawa, souligne que les grandes corpo-
rations sont à vrai dire les vrais bénéficiaires des effets d'entraîne-
ment. De plus, avec 1% des actifs au Canada, elles contrôlent déjà
63% du capital en opération sur le territoire canadien. Les provinces
ont démissionné devant leurs propres juridictions. Et que dire du Qué-
bec !

    Un défenseur américain des multinationales a rétorqué : « Mais
bon dieu, qu'ils augmentent les royautés comme ça se fait au Moyen
Orient ». Et Kierans de répondre qu'après bien d'autres pays, les Ara-
bes revendiquent maintenant beaucoup plus que des royautés. Ici, au
Canada, on commence à peine à connaître le bilan financier des filia-
les américaines ! Kierans cite le cas de la nationalisation de Churchill
Falls, qui aurait dû se faire il y a dix ans. Mais le secteur minier, plus
rentable parce que le sous-sol appartient à la Couronne, devrait être
l'objet d'un autodéveloppement autochtone. Bref, le Canada, et le
Québec en particulier, doivent « investir dans leurs richesses naturel-
les. Ça rapporte énormément. Ça appartient à tout le monde et c'est le
point de départ de tout ». De là, on peut affermir le secteur secondaire.
Il faut se souvenir que depuis 1965, les États-Unis ont changé les rè-
gles du jeu en forçant les grandes compagnies à ramener leurs divi-
dendes au pays. Nos propres instances politiques viennent tout juste
de réagir... mollement. De tels défis dépassent le train de mesures ac-
tuelles. ils nous amènent à interroger les orientations de notre socié-
té... surtout à partir de sa base humaine.

   Le monde économique n'a encore aucune éthique privée ou publi-
que. La légalité sauvée, il peut mentir, soudoyer, corrompre, manoeu-
vrer, tromper sur la scène publique, au parlement comme dans l'un-
derground. Cette aire si peu éthique, si peu démocratique fait-elle
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   137




partie du contrat social actuel ? Décidément, tout est piégé. La pos-
sibilité de « manœuvrer » les lois, les structures, les échappatoires, les
amortisseurs et les avantages du système actuel grandit avec la puis-
sance financière.

    À l'opposé, les petits paient tout et très cher : biens, services, cré-
dit. Ils sont davantage victimes des pratiques douteuses de marketing,
de publicité. « Ils n'obtiennent même pas pour le dollar qu'ils débour-
sent le service que le riche peut obtenir a ce prix. » Le Conseil natio-
nal de bien-être a démystifié récemment les définisseurs et les utilisa-
teurs de statistiques officielles. Les moyennes nationales cachent les
extrêmes. « On n'est pas assuré de traverser une rivière à gué sous pré-
texte qu'elle a une moyenne de dix-huit pouces de profondeur. » Les
appareils officiels n'ont jamais signalé par exemple que la nourriture
intervient pour seulement 13% dans le budget de plus de $15,000 mais
pour 28% dans le budget de moins de $3,000. Que peut bien signifier
la moyenne nationale de 18% ? Même chose pour le logement et d'au-
tres biens essentiels. Serait-ce une psychologie ou une politique de
classe moyenne ? On sait sa force de tampon ou d'écran pour taire à la
fois la pauvreté et la richesse scandaleuses. Les statistiques, une fois
de plus, sont piégées. 18% d'augmentation de prix en alimentation,
une moyenne qui ne dit pas la situation vraie d'une large couche de
citoyens. Les nantis peuvent passer du boeuf à la saucisse. Or, les dé-
favorisés y sont déjà. Quelle substitution trouveront-ils ? Comble d'in-
justice, il en coûte plus cher de fréquenter un super-marché dans un
quartier pauvre. À quoi bon les correctifs d'impôts sur le revenu, si le
panier de consommation les défait à mesure. 10% d'inflation générale,
réduction de 25% du pouvoir d'achat chez les pauvres. Surabondance
de logements coûteux et exigus, disette de logements assez spacieux
et à loyer modique. Certains correctifs récents dans les politiques so-
ciales se sont avérés, après coup, de subtiles manœuvres électorales.

    Et dire qu'on nous reprochait, il n'y a pas si longtemps, d'exagérer
le problème. Belle preuve de l'aveuglement coupable des tenants d'un
certain ordre socio-économique, qui ont pu longtemps leurrer la po-
pulation sur les bienfaits du régime. Des politiciens, des hommes d'af-
faires, des éditorialistes nous rappelaient à l'ordre, au réalisme et sur-
tout à la prétendue prospérité. Les voilà tout à coup scandalisés par ce
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   138




qui arrive. Pourtant de grandes enquêtes avaient précédé ces diagnos-
tics.

   « Au cours des vingt dernières années, le cinquième de la popula-
tion défavorisée du Canada a reçu entre 5 ou 6 pour cent du revenu
national tandis que le cinquième de la population favorisée en a reçu
40 pour cent » (Rapport Nepveu-Castonguay). Plus récemment, le mi-
nistre Turner avouait : « Le revenu réel moyen du travail par travail-
leur employé a baissé selon certains calculs en 1973 par rapport à
1972... et de façon générale les coûts de la main-d'œuvre par unité de
production n'ont pas augmenté ». Il y a bien longtemps qu'on n'avait
pas entendu un ministre calculer les choses de cette façon. Aujour-
d'hui les disparités, les discriminations deviennent trop scandaleuses
pour être tues. 1973, une année prospère et en même temps, un recul
économique de tant de citoyens ! Il fallait donc que l'instance publique
explique, intervienne.

    Nous mesurons aujourd'hui l'inconséquence d'un régime bâti sur le
court terme. Des savants de service ont dit : « il n'y aura plus de crises
économiques, mais des cycles plus ou moins courts de prospérité et de
récession ». Bien des économistes confirmaient les politiciens et les
financiers. Quand on brasse de grosses affaires et de grands moyens,
on n'a pas le temps de s'occuper de la veuve et de l'orphelin. « Nous
ne dirigeons pas des agences sociales », disent des représentants de
corporations. Que l'État prenne charge de ces problèmes. Voilà les
responsabilités sociales renvoyées au public. Laissons l'entreprise pri-
vée à ses intérêts privés et à ses objectifs intouchables. Le propos ici
est plus subtil, moins brutal que cette caricature. Mais comment nier
que l'idéologie consacre effectivement le divorce du privé et du pu-
blic ?

    Trêve d'idéologie, le vrai drame révèle sa crudité quand il est vu au
plan de la quotidienneté : la pauvreté largement diffusée prend ici des
visages concrets ; la crise familiale n'est pas étrangère à l'insécurité
économique ; les profonds déséquilibres de l'inflation galopante ont
des effets négatifs géométriques dans les budgets modestes du Québé-
cois ; l'endettement par le crédit à la consommation a dépassé tous les
records et les prévisions les plus pessimistes (de 2 milliards à 12 mil-
liards en 20 ans au Canada, et le Québec est ici bon premier). En
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   139




1969, « l'endettement par famille québécoise atteignait $3,500 et re-
présentait plus de la moitié du salaire familial moyen dans les trois-
quarts des familles » (A. Laurin). Si on en juge par les plus récentes
statistiques des bureaux d'Ottawa et de Québec, la situation s'est ag-
gravée depuis le début de 1970, à cause de l'écart grandissant entre le
niveau des prix et celui des salaires de cette large couche de la popula-
tion.

   Certains ont suggéré des tâches urgentes et immédiates : « Indexa-
tion plus équitable des allocations familiales ; réouverture des négo-
ciations collectives ; contrôle des profits abusifs ; réglementation plus
sévère du prix des produits essentiels ; programmes plus efficaces de
soutien du revenu ; réaménagement de la fiscalité de façon à rattraper
le recul récent dans le partage des richesses ; contrôle plus serré de
secteurs comme les transactions immobilières et la construction, qui
se prêtent à l'exploitation. Les pouvoirs publics doivent agir sur tous
ces fronts à la fois afin d'enrayer l'érosion du pouvoir d'achat des tra-
vailleurs. L'inflation est devenue le plus grand ennemi de la paix so-
ciale. Si on la laisse monter passivement, les tensions sociales attein-
dront inéluctablement un stade explosif ». L'argument réformiste par
excellence est lâché. On craint la révolte des plus mal pris. Le pouvoir
mettra en place de nouvelles commissions. Il cédera quelques conces-
sions là où il ne pourra éteindre le feu. Mais ne comptez pas sur lui
pour corriger les vices structurels qui ont engendré des maux devenus
malheureusement très scandaleux ! Ces correctifs ne sont pas à la me-
sure du mai dénoncé.

    Mais n'en restons pas à ces diagnostics. Il nous faut une meilleure
intelligence des solutions possibles. Des solutions qui tiennent compte
de notre propre contexte historique, culturel, économique et politique.
Des solutions qui assument les expériences positives d'intervention
durant les dernières décennies. Notre investigation nous a fait décou-
vrir trois phases d'une grande importance vers l'acheminement d'une
stratégie d'autodéveloppement qui n'est peut-être pas encore possible.
Mais rien ne nous empêche de la préparer. Nous entrons dans un nou-
vel âge politique qui pourra peut-être transformer les choses assez ra-
dicalement dans une perspective d'authentique promotion collective
du peuple d'ici.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   140




                            F. Les progrès récents,
                                un tournant ?


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    Les rapports Gordon (1957), Watkins (1968), Gray (1972) ont fait
leur bonhomme de chemin. On les avait cru relégués aux oubliettes.
Nationalisme étroit, protectionnisme suicidaire, mouvement irréversi-
ble du néo-capitalisme, emprise inévitable des multinationales, libre
circulation des capitaux, nécessité des investissements étrangers. Tout
a été dit pour justifier la capitulation tranquille. L'avenir était dans
« l'internationale » libéraliste. Étrange logique qui hier encore moquait
l'autre internationale. Les libéraux du Québec ne se voulaient pas en
reste. Ils contestaient leurs grands frères d'Ottawa, prêts à céder de-
vant une opinion publique inquiétée par des rapports de plus en plus
accablants. M. Bourassa était prêt à tout pour obtenir des dollars
étrangers. Il confondait « gonflement » et développement. Québec ou-
vrait les écluses et se laissait envahir presque sans conditions. Les
grandes compagnies étrangères n'apportaient-elles pas capitaux, re-
cherches, techniques, débouchés internationaux, etc. ? Tout ce qu'il
faut pour créer une véritable structure industrielle québécoise !

    Or, Ottawa semblait compromettre cette politique. Les lois C-201
et C-132 commençaient à imposer certains contrôles sur les firmes
étrangères et certaines conditions d'entrée. De plus, on amorçait une
canadianisation de l'économie. Les libéraux ne pouvaient plus taire ou
ignorer des critiques de plus en plus nettes et graves : « les investis-
sements directs des États-Unis dans un pays entraînent un déficit glo-
bal dans la balance des paiements de ce pays après une période de dix
ans ». À moyen terme, ces investissements bénéficient non à l'écono-
mie locale mais à l'économie d'origine. Le Canada se devait de réagir.
Depuis longtemps... et pour longtemps, dans ce sillage, il se contente-
rait d'être une source d'approvisionnement pour l'industrie du voisin.
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   141




Le scandale s'accroît quand on sait que 73% du financement externe
des filiales étrangères viennent des sources canadiennes. Inutile de
parler d'une stratégie canadienne d'auto-développement dans un tel
contexte. D'où une série de mesures. Donnons quelques exemples de
ce tournant à peine amorcé :

   - Application de mesures fédérales de contrôle vis-à-vis la Ban-
     que Mercantile.
   - Canadianisation des média.
   - Création de sociétés de la Couronne pour concurrencer le capi-
     tal étranger.
   - Nationalisation éventuelle des transports. - Réformes du systè-
     me bancaire.
   - Supervision de l'activité économique étrangère sur le territoire,
     etc.

   Des provinces emboîtent le pas Ontario, Colombie britannique,
Saskatchewan. Elles se protègent même contre les autres provinces.
Pensons à la guerre des poulets, au cidre québécois. Le gouvernement
Bourassa reste coi. Pourtant, comment ne pas s'inquiéter du fait que
70% des minerais et concentrés sont exportés comme tels en dehors
du Québec ? Un exemple parmi tant d'autres. Les « portes ouvertes »
ont toutes les vertus, et les cc portes fermées », tous les vices. N'est-ce
pas un peu simpliste ? M. Bourassa réduisait nos critiques à ce di-
lemme. À notre grande surprise, un dossier de travail du comité in-
terministériel de Québec vient remettre en cause la politique bouras-
sienne des dernières années. On croyait que l'Office de planification et
de développement du Québec (O.P.D.Q.) était enterré. Le voilà qui
refait surface avec un document réformiste assez impressionnant.
L'idée majeure du dossier en témoigne.


    Non seulement les investissements étrangers ne produisent pas
d'effet d'entraînement véritable dans l'économie québécoise, mais la
pénétration des firmes étrangères au Québec tend à restreindre l'activi-
té des entreprises

   146
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   142




   Autochtones et rend plus difficile encore le cheminement du qué-
bec vers un développement économique authentique. Si elle n'est pas
assortie de mesures complémentaires, la venue d'entreprises multina-
tionales a comme conséquence d'isoler encore davantage le milieu
économique québécois.


    Une volte-face ? Un autre document voué aux filières des bonnes
intentions pour calmer l'opinion publique ? C'est pour le moins un
nouveau discours politique d'une autre inspiration. On précise enfin
« le cadre et les moyens d'une politique québécoise concernant les in-
vestissements étrangers ». On va même plus loin en proposant une
stratégie de développement dans cinq domaines pour promouvoir une
industrie autochtone :

   -   L'intégration et la coordination industrielles
   -   Le développement du secteur autochtone
   -   Le rôle des institutions publiques et parapubliques
   -   Le secteur culturel
   -   Le secteur des richesses naturelles

    Soixante recommandations concrètes. L'intention se fait sérieuse
dès le début du dossier : « Le permis de faire affaire au Québec ne se-
ra émis à une compagnie étrangère ou renouvelé périodiquement que
si elle se conforme à un certain nombre de normes d'intégration à
l'économie québécoise, définies par le gouvernement ». N'allons pas
croire que ce point de vue est neuf au Québec. Plusieurs d'entre nous
réclamaient de telles mesures depuis longtemps. Par exemple, J.-L.
Miqué, il y a plusieurs année , avait précisé ces nouveaux rapports à
instaurer entre les circuits économiques internationaux et les institu-
tions de la collectivité québécoise sur leur propre terrain. Nous avons
maintenu longtemps deux réseaux parallèles, dans le cadre d'une so-
ciété marginalisée globalement par rapport à l'activité économique qui
se déployait sur son territoire. De son côté, Karl Levitt avait claire-
ment établi que la porte ouverte sans condition empêchait l'autodéve-
loppement d'une économie dynamique capable de transformer elle-
même continuellement ses moyens de production selon l'évolution des
techniques, des modes et des marchés. Or, les entreprises étrangères
ne se sont guère préoccupées d'infuser dans l'économie locale une par-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   143




tie de leurs connaissances et de leurs effets d'entraînement. Elles pla-
nifiaient nos ressources au profit de la maison-mère outre-frontière.
Recherche et technologie ne faisaient que passer chez nous. Leur fé-
condité était réservée à l'amont et à l'aval en pays étrangers. Cette
économie de gérance brisait ainsi au départ toute velléité de dyna-
misme autochtone, sans compter les saignées de tous ordres : capi-
taux, ressources, etc.

   Le dossier interministériel reprend à son compte ces propos de K.
Levitt, de J.-L. Migué et de tant d'autres. Dans la foulée du fédéral, la
Société de développement industriel passe d'une politique de subven-
tion à une politique de participation au capital-action des nouvelles
compagnies. Une façon concrète, entre plusieurs, d'établir des canaux
de communications entre la firme et la société québécoise, entre l'in-
tégration de « l'autre » et l'innovation autochtone.

    Mais le dossier va plus loin, en proposant des mesures d'autodéve-
loppement. D'abord un appui gouvernemental plus substantiel aux en-
treprises québécoises « performantes », capables d'un certain leaders-
hip économique et technologique, industriel ou commercial, pour « ra-
jeunir l'infrastructure industrielle québécoise ». Une Mission d'inté-
gration et de coordination industrielles (MIC) mettrait tous les orga-
nismes gouvernementaux au service des nouvelles entreprises autoch-
tones susceptibles de développer de nouveaux marchés ou produits.
Les organismes publics de soutien, tels le Centre de recherche indus-
trielle du Québec (CRIQ), la SGF, la SDI devront accepter de nou-
veaux risques, s'ouvrir aux circuits internationaux un peu comme Do-
nahue et Cégélec l'ont fait avec des firmes françaises. Il faudra aussi
établir une confédération des industries québécoises en relation étroite
avec le gouvernement et briser les réseaux parallèles entre les grands
agents économiques.

    Les institutions publiques et parapubliques auront de nouveaux pô-
les. Ainsi la Société des Alcools, l'Hydro, la Société de développe-
ment de la Baie James devraient, dans leurs politiques d'achats, inciter
les entreprises à mieux s'intégrer dans le milieu, à acheter des matières
premières, des fournitures, des équipements et des produits du Québec
et à y poursuivre des recherches, etc. L'État avec son énorme pouvoir
d'achat, plus d'un milliard et demi de dollars, fera de même. « SO-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   144




QUIP et SOQUEM devraient valoriser davantage elles-mêmes leur
propriété au stade de l'exploration de façon à leur assurer une partici-
pation majoritaire ou significative lors de l'exploitation éventuelle des
gîtes ». De plus, il faut songer à une entrée des Québécois dans le sec-
teur pétrochimique. L'Hydro-Québec, avec sa riche expérience, pour-
rait « commercialiser sa matière grise ». Sidbec aura à jouer un rôle
important de leadership, de recherche, de développement de par sa
situation de carrefour dans un important secteur industriel, et cela en
mettant l'accent sur les entreprises québécoises existantes ou possi-
bles. Il en va de même chez REXFOR dans l'économie forestière. Le
dossier propose des mesures de correction des politiques antérieures
(ex. : ITT-Rayonier) tels le zonage forestier, l'emploi de cadres et
d'équipements québécois, la supervision étroite des transactions faites
par des non-résidents, la recherche et le développement sur place de
nouveaux produits, la limitation de la spéculation et de l'appropriation
du sol par des étrangers, l'appui aux entreprises québécoises, etc. Bref,
on élargira le champ d'intervention, de soutien, de promotion des so-
ciétés d'État spécialisées. C'est particulièrement évident dans le cas de
la SDI dans ses rôles d'intégration et d'innovation. Participation à l'ac-
tivité des firmes étrangères, renforcement des petites et moyennes in-
dustries autochtones susceptibles de croissance, initiative de fusion, de
regroupement et de coordination, mise sur pied d'équipes de gestion,
etc.

    Le dossier aborde aussi la question des institutions financières. On
sent une volonté de contrer le transfert de l'épargne à l'extérieur du
Québec et de donner aux organismes publics une plus grande souples-
se d'action en ce domaine. On songe ici au rôle clé de la Caisse de dé-
pôt et de placement, aux rapports plus étroits à établir avec le Mou-
vement Desjardins. Que le ministre des Institutions financières ait le
pouvoir de contraindre, s'il y a lieu, une société financière qui fait af-
faire au Québec à y investir une part raisonnable de ses avoirs et à se
choisir une majorité d'administrateurs québécois pour ses activités in-
tra-québécoises. Dépôt annuel des états financiers de ces sociétés pour
juger de l'utilisation des fonds qui proviennent des Québécois. Révi-
sion périodique des rangs au sein du syndicat financier du Québec
pour améliorer la position des maisons de courtage québécoises. Il est
recommandé, aussi, que le gouvernement examine en profondeur l'op-
portunité de favoriser l'élargissement du réseau des institutions finan-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   145




cières québécoises par l'implantation éventuelle au Québec d'institu-
tions telles les banques d'affaires, les entreprises de promotion de l'in-
novation, les crédits immobiliers ou les sociétés de promotion du
commerce extérieur, peut-être en association avec des banques d'au-
tres pays.

    L'attention accordée au secteur culturel dans le cadre d'une straté-
gie de développement est une heureuse surprise. Le libéralisme ne
nous a pas habitués à cette ouverture. Bien sûr, le propos ici reste gé-
néral, assez vague et superficiel. Par-delà ces mesures à la pièce, il
faudrait beaucoup plus pour assurer une infrastructure solide à cette
énorme créativité culturelle qui se manifeste au Québec depuis une
décennie. Il ne suffit pas de créer une société d'initiatives culturelles
comme longa manus du ministère des Affaires culturelles. Ce chapitre
du rapport montre bien le caractère superficiel du slogan gouverne-
mental : « la souveraineté culturelle ». Plus grave encore est la pau-
vreté de la pensée et de la praxis politiques de ce dossier pour situer
les diverses dimensions du développement dans la société d'ici. L'élé-
ment culturel est non seulement une dimension, mais aussi un contexte
historique et politique, un révélateur d'un projet de société originale,
une assise fondamentale, un lieu privilégié de gestation des dynamis-
mes collectifs autochtones. Sans une praxis plus lucide et plus forte en
ce domaine, même les défis économiques sont inaccessibles. N'a-t-on
pas affirmé au début du dossier les rapports étroits à établir entre le
milieu québécois et l'activité économico-politique ? Or qu'est-ce qui
identifie notre milieu ? N'est-ce pas la culture ? Évidemment, celle-ci
ne remplace pas les démarches économiques et politiques, mais elle
ne fonde pas moins leurs dynamismes ou leurs obstacles autochtones.
Nous avons beaucoup à faire pour mieux harnacher l'instance culturel-
le d'ici.

    Il existe des trous dans le dossier tel qu'il est, dans la version que
nous avons en mains : le problème agricole ; les rapports de la société
québécoise avec des services publics comme Bell, CN, Air-Canada ;
les relations fédérales-provinciales en matière de développement, etc.
Mais nous avons d'autres motifs d'inquiétude. En effet, nous connais-
sons d'autres dossiers du genre qui sont restés lettre morte.
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   146




    Plusieurs d'entre nous auront de bonnes raisons pour attendre des
preuves plus concrètes de cette conversion si subite à l'autodévelop-
pement. L'équipe libérale part de bien loin. Une politique de créativité
collective plus solidaire et démocratique a bien d'autres exigences.
Elle commande même une rupture avec l'idéologie libérale de base.
Ce que les libéralistes refusent d'admettre. Pourtant bien des échecs
passés et récents nous prouvent l'incapacité de l'État libéral actuel face
aux nouveaux défis économiques et culturels. L'opportunisme de ses
tenants sait encore convaincre la masse des citoyens. Nous doutons de
l'efficacité des mesures proposées même si nous les considérons
comme un pas en avant. L'aboutissant logique des intentions de départ
ne peut être atteint dans la foulée libérale. Celle-ci est tributaire d'un
pragmatisme aussi court qu'étroit.

    Les problèmes et les solutions envisagés restent plus conjoncturels
que structurels. lis sont isolés des grands défis actuels de civilisation.
Pensons aux changements culturels très profonds, à l'éclatement des
institutions, à la remise en cause des rapports sociaux fondamentaux, à
la crise éthique, aux nouvelles sensibilités spirituelles, à la recherche
de nouveaux modèles d'éducation, de travail, de vie sociale. Devant
les seuls critiques des grands systèmes, plusieurs cherchent des projets
inédits de société. Bien sûr, les libéralistes savent faire écho à ces uto-
pies dans les discours de circonstances. Mais les praxis privées et pu-
bliques restent dans l'orbite de ce qui a amené la crise actuelle. L'État,
la ville, l'usine, l'école et tant d'autres institutions connaissent de gra-
ves défaites. En Amérique, nous tardons à envisager des solutions
neuves. Nous vivons sur les gloires d'un modèle de croissance qui
éclate de toutes parts. D'autres pays, dans des régimes semblables
aux nôtres, commencent à dépasser cette politique libérale de correc-
tifs mineurs.

    Présenter ce dossier comme une stratégie de développement, c'est
vraiment abuser du simple bon sens. Soyons sérieux : de telles mesu-
res peuvent-elles « intégrer » les multinationales aux objectifs de dé-
veloppement de la société québécoise ? Ces libéraux « réalistes » ne
se gargarisent-ils pas de mots en parlant ici d'autodéveloppement ? Ils
s'approprient le sens du possible et des solutions concrètes. Nous
avons le goût de leur dire, en nous situant sur leur propre terrain, que
même leurs prétendues « mesures réalistes » n'ont été guère appli-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   147




quées jusqu'ici. Veulent-ils encore un chèque en blanc ? Pourquoi des
correctifs semblables ont-ils échoué dans le passé ? Comment se fait-il
que souvent on a défait dans la pratique les intentions réformistes de
départ ? Serait-ce que l'on poursuit des objectifs contradictoires ? Par
exemple des contrôles démocratiques mineurs dans une économie
foncièrement anti-démocratique ; des correctifs de solidarité dans un
système d'intérêt privé et de loi du plus fort ; des interventions politi-
ques timides face à des pouvoirs économiques décisifs et omnipotents.

   Les profondes réalités humaines charriées par la philosophie de la
vie, l'éthique, la culture et la politique sont traitées d'une façon rési-
duelle et consécutive par rapport au monde de l'argent, de l'organisa-
tion instrumentale et de l'administration des choses. L'homme actuel
veut reprendre le dessus sur ses oeuvres et ses instruments dans les-
quels il s'est aliéné comme fin.

    Ce renversement de perspective dans l'aventure privée comme
dans les débats de civilisation trouve bien peu d'échos dans l'univers
politique libéral, surtout en Amérique du Nord et au Québec. On y
cherche en vain une pensée et une praxis qui établissent des rapports
nouveaux et efficaces entre les neuves coordonnées culturelles, éco-
nomiques et politiques et les expériences individuelles et collectives,
privées et publiques des sociétés actuelles. Les praxis sociales de la
vie quotidienne, chez les individus, les groupes, les institutions et la
société comme telle, révèlent à la fois un désarroi profond, et une quê-
te de cohérence et d'élan nouveaux. Que changeront les grandes poli-
tiques, les grosses administrations ou les larges mobilisations si des
praxis aussi fondamentales que l'éducation et le travail continuent de
s'appauvrir ? Il faut une neuve synergie des praxis sociales de base
bien articulées à des démarches politiques cohérentes et efficaces.
Peut-être cette visée nous amènera-t-elle à découvrir des pistes d'ac-
tion plus fécondes ?

NOTE : Le rapport annuel du Financial Post de Toronto (1973) ex-
       pose avec une sorte de naïveté déconcertante la tragique
       comptabilité de notre dépendance comme s'il allait de soi
       que nous soyons économiquement le 53e État américain.
       Jacques Lamarche présente ici un portrait révélateur de ce
       rapport.
                   Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)    148




          A - Le secteur des manufactures, ressources et services publics.

              Les revenus des opérations des dix grandes entreprises :
 Ordre                      Entreprises                          Revenus
   1           Ford Motor Co of Canada                   $3,594,300,000
   2           General Motors of Canada Ltd.             3,116,092,000
   3           Imperial Oil Ltd.                         2,580,000,000
   4           Canadian Pacific Ltd.                     2,123,936,000
   5           Bell Canada                               2,101,580,000
   6           Alcan Aluminum Ltd.                       1,866,879,000
   7           Chrysler Canada Ltd.                      1,695,140,000
   8           Massey-Ferguson Ltd.                      1,504,728,000
   9           Canada Pakers Ltd.                        1,497,070,000
  10            George Weston Ltd.                       1,377,360,000
               Sous-total :                               $21,457,085,000


   À qui appartiennent ces compagnies ?

    La moitié d'entre elles seulement est assujettie à un contrôle majoritaire cana-
dien.

          Entreprises             Siège social         Revenus               %
(4)    Canadian Pacific Ltd.      Montréal         $2,123,936,000        9.89%
(5)    Bell Canada                Montréal           2,101,580,000       9.79%
(8)    Massey-Ferguson Ltd.       Toronto           1, 504,728,000       7.01%
(9)    Canada Packers Ltd.        Toronto            1,497,070,000       6.97%
(10)   George Weston Ltd.         Toronto            1,377,360,000       6.42%
                                                   $8,604,674,000        40,08%


   Du total de vingt et un milliards de dollars perçus par les dix plus
grandes entreprises citées, en Canada, en 1973, seulement 40% vont à
des entreprises sous contrôle canadien majoritaire.

    Il s'ensuit donc que 60% retournent à des entreprises qui échappent
au contrôle majoritaire canadien. Disons, en outre, que certaines des
entreprises mentionnées flirtent assez bien avec l'étranger. Pour Cana-
dian Pacific Ltd, par exemple, 36.4% des actions appartiennent à des
étrangers, soit aux États-Unis (18.1%) à l'Angleterre (9.9%) et à d'au-
                    Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   149




   tres étrangers (8.4% ; pour Massey-Ferguson Ltd., 15% appartiennent
   à Argus Corporation qui elle-même dépend à 50.86% de Ravelston
   Corporation Ltd.


 Entreprises              Propriétés                Revenus               %
(1) Ford       Michigan                99%      $3,594,300,000           16.75%
(2) G. M.      Michigan                100%      3,116,092,000           14.52%
(3) Impérial   Exxon New York          69.4%     2,580,000,000           12.02%
(6) Alcan      54.5% étranger                    1,866,879,000            8.71%
(7) Chrysler   Michigan                100%      1,695,140,000            7.92%
                                               $12,852,411,000           59.92%



      Le Canada, 53e État américain, laisse des entreprises sous contrôle
   américain ou étranger absorber 60% des revenus des dix grandes en-
   treprises dites canadiennes.

      Examinons maintenant les revenus nets (profits) de ces mêmes en-
   treprises.


    Sous contrôle majoritaire canadien            Hors contrôle canadien
   (4)     $119,876,000       11.75%             (1)     $130,800,000 12.83%
   (5)      199,975,000        19.6 %            (2)      113,899,000 11.16%
   (8)       58,155,000          5.7 %           (3)      228,000,000 22.35%
   (9)       19,105,000         1.87%            (6)       82,432,000    8.08%
   (10)      34,629,000          3.4 %           (7)       33,232,000    3.26%
           $341,740,000       42.32%                      $588,363,000     57.68%



      L'ensemble des profits de ces dix géants atteint un milliard, exac-
   tement : $1,020,103,000.

       Les entreprises canadiennes ont 42% de ce milliard ; les autres
   conservent 57%. Comparons toutes ces données, sous contrôle majori-
   taire :
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   150




   Descriptif      Total                  Canadien             Pas canadien
Revenus bruts      $21,457,000,000        $8,604,674,000       $12,852,411,000
                      100%                  40.08%               59.92%
Revenus nets       $ 1,020, 103,000      $ 431,740,000 $           588,363,000
                       100%                 43.32%                57.68%

    Il y a 25 entreprises, à 100% sous contrôle étranger, parmi les 100
plus grandes et elles réalisent des revenus bruts d'au delà de $10 mil-
liards.

   Voilà donc un point de comparaison : des revenus bruts au Canada,
en 1973, pour dix milliards de dollars allant à des entreprises contrô-
lées à 100% par des intérêts non canadiens. Dans 23 des 25 entrepri-
ses, il s'agit d'intérêts américains ; dans les deux autres, d'intérêts bri-
tanniques.

   Il n'y a que ce dix milliards. Voici une liste complémentaire tou-
jours parmi les cent plus grandes entreprises, dont PLUS DE 50%
échappent au contrôle canadien :
                     Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   151




Ordre    Revenus bruts    % étranger               Entreprises
1        $3,594,300,000   88% Michigan             Ford Motor Co.
3        2,580,000,000    69.4% New York           Imperial Oil (Exxon)
6        1,866,879,000    54.5%                    Alcan (44.7% É.-Unis, 9.8%
                                                   autres)
13       1,077,890,000    71% Royal Dutch          Shell Canada Ltd.
14       1,032,410,000    68.3% Pittsburgh         Gulf Oil Canada Ltd.
21       583,414,000      91.8% New York           Canadian General Electric Co.
22       558,183,000      68.2% New York           Texaco Canada Ltd.
31       462,755,000      53% Angleterre           Hiram Walker-Gooderham
37       383,289,000      73.3% Londres            Canadian Industries Ltd.
39       372,706,000      59.2% Afrique            Rothmans (Rombrandt Inv.)
41       336,276,000      75.4% Pittsburgh         Westinghouse Canada
42       335,692,000      71.8% Belgique           Pétrofina Canada
43       326,637,000      84% New York             Anglo-Canadian Telephone
44       314,920,000      51.3% Londres            Rio Algom Ltd.
45       311,044,000      65.6% Londres            BP Canada
46       306,361,000      74,9% Wilmington         Du Pont of Canada
47       297,246,000      89.8% San Francisco      Crwon Zellerback
49       276,327,000      54.5% Paris              Ciments Lafarge
50       266,127,000      73.7% Chicago            Maple Leaf Mills Ltd.


        Pour fins précises de statistiques, sur les 100 plus grandes entrepri-
     ses dans cette étude, au Canada en 1973, quant aux revenus bruts, il y
     a 52 entreprises dont le contrôle appartient à des étrangers, en grande
     partie américains, variant de 51 à 100%. Une dizaine d'autres leur
     concède de 9% à 49% !

         Sur un total de cinquante milliards de dollars perçus au Canada en
     1973, par les cent plus grandes entreprises considérées, vingt-sept mil-
     liards (CINQUANTE-QUATRE POUR CENT) vont à des entreprises
     dont le contrôle majoritaire échappe aux Canadiens.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   152




                             Le privé et le public. Tome I
                   Première partie. Aspects économiques et politiques


                                 Chapitre III.
                 Trois formes d'intervention


                                     A. L'intervention fonctionnelle
                                     B. L'intervention relationnelle
                                     C. L'intervention interactionnelle




                    A. L'intervention fonctionnelle


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    Au cours des années '50, de nouveaux leaderships, dans la foulée
de la sociologie américaine, ont commencé à opposer notre folk-
society actionnable à la technopolis fonctionnelle. Il fallait sortir de
notre univers socio-culturel de braconniers et apprendre à vivre dans
la société urbaine et industrielle. Pendant trop longtemps les franco-
phones d'ici s'étaient arrangés avec leur petit catéchisme, leur petit
salaire, leurs petits réseaux d'institutions privées. Bref, un monde iso-
lé, sous-développé et réactionnaire. Le Parlement québécois était à
l'image des conseils scolaires ou municipaux de village. Politique de
bouts de chemin. Éducation mythologique. Économie de bouts de
chandelle. Ainsi un certain moyen âge pré-industriel subsistait au sein
du continent le plus progressiste de la terre. Que de rattrapages à faire
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   153




dans tous les domaines à la fois ! Pour cela, il fallait une société plus
fonctionnelle, mieux organisée et planifiée. On se souvient du fameux
manifeste sur la politique fonctionnelle. Un État moderne, fort et dé-
mocratique. Une école adaptée aux besoins urbains et industriels. Une
administration publique unifiée et efficace. Une stratégie audacieuse
de développement économique. Une politique cohérente des ressour-
ces humaines et matérielles. La révolution tranquille entreprenait tou-
tes ces réformes à la fois. Nous ne nous attarderons pas ici sur les plus
connues. Ce qui nous intéresse davantage, c'est le nouveau type d'in-
tervention et son champ d'application privilégié : la planification. Voi-
là l'expression clé de la redéfinition de notre société à ce moment-là. Il
en naîtra une famille idéologique de politiciens, d'administrateurs, de
technocrates qui mettront le « paquet » pour créer un véritable secteur
public au-dessus des circuits existants de l'existence collective. Ils
croyaient beaucoup à cette rationalité par en haut tout en souhaitant,
disons-le franchement, une authentique démocratisation de la base
sociale.

    Cette intervention fonctionnelle est bien exprimée par les discours
et les papiers officiels de l'époque. Le Bureau de l'aménagement de
l'Est du Québec définira ainsi la planification : « Le plan est donc la
programmation rationnelle à un moment donné, dans une perspective
sectorielle et territoriale, en collaboration avec la population, des ac-
tions nécessaires pour parvenir à un système plus cohérent et plus ef-
ficace de relations entre population-ressources-organisation et territoi-
re ».

Petite histoire de la planification au Québec

    On ne dit rien des rapports de force existants, des conflits d'intérêt
possibles, du contexte politique décisionnel à aménager, des pouvoirs
régionaux à mettre en place, du rôle des investisseurs étrangers, etc.
La planification et la participation semblent être deux processus qui
s'articulent de soi logiquement. Pendant ce temps, des experts tiennent
des discours parallèles ou contradictoires : développer d'abord le seul
pôle possible, à savoir la région montréalaise, ou vaincre tout de suite
les disparités régionales en structurant de nouveaux pôles de dévelop-
pement dans la « province ». Les rapports Higgins-Raynaud-Martin,
La-Haye, BAEQ ne seront jamais confrontés systématiquement soit
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   154




dans des débats publics, soit dans les ministères gouvernementaux,
soit à l'Assemblée nationale. De fait la planification régionale n'a au-
cun pouvoir et les pouvoirs municipaux locaux restent concurrentiels,
atomisés et incapables de planification administrative, juridique et fi-
nancière. Mais les grands clercs n'ont que faire de ces données de la
société réelle. Ils parlent avec emphase de planification verticale et
horizontale, sectorielle et globale, de POSDCORB (Planning, Organi-
zing, Staffing, Directing, Coor-Budgeting).

   L'Office de planification et de développement du Québec, après
dix ans d'expériences, fait alors un constat d'échec :

      - Une connaissance trop imparfaite de la réalité
      - L'absence d'une volonté non équivoque non seulement de
        planifier mais d'en accepter les conséquences
      - L'absence d'accord sur les objectifs
      - La désuétude des structures de l'exécution
      - Le partage des pouvoirs économiques entre les deux niveaux
        de gouvernement
      - La perméabilité de l'économie québécoise aux influences
        étrangères.

    Constat bien feutré. Par exemple, on avoue à peine la faiblesse des
structures et l'incompréhension des hommes politiques dans l'aire
gouvernementale québécoise. Le nouvel Office du plan créé en 1969
voudra renforcer les liens entre les ministères, entre les organismes du
gouvernement dans la mise en oeuvre des plans, des programmes et
des projets de développement économique et social. L'histoire d'Arda
et de l'Office de développement de l'Est du Québec est grosse de tous
les symptômes précités. À la limite, on a l'impression d'un maximum
de participation, de législation, d'entente officielle sur un minimum de
planification effective. La nouvelle concertation interministérielle ne
sera guère plus efficace. Mais on ne continue pas moins au début de
'70 à parler d'un « plan global et compréhensif de développement pour
le Québec » par-delà les planifications régionales et sectorielles.

   À tous les paliers, des conseils économiques régionaux jusqu'aux
concertations intergouvernementales, il y a une stérilité désarmante.
On constate aussi une certaine dérive des questions soulevées dans
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   155




l'opinion publique : du BAEQ à l'affaire Cabano en passant par l'opé-
ration-dignité. Dérive aussi des grandes visées planificatrices à l'ad-
ministration comptable du régime Bourassa et aux vieux modèles du-
plessistes de concessions aux investisseurs étrangers. Par ailleurs,
comme au temps du Rapport Parent et de la réforme scolaire, toute
l'attention publique va bientôt être concentrée sur la réforme sociale
Castonguay. Les trois tentatives de planification régionale : Est du
Québec, Saguenay-Lac Saint-Jean, Nord-Ouest québécois passent
dans l'ombre. De même les trois communautés urbaines : Montréal,
Québec et l'Outaouais. Seule la question des zones grises montréalai-
ses, fortement posée par les mouvements de base à la fin des années
'60 garde un certain impact, sans doute à cause de ses rapports directs
avec les nouvelles politiques du ministère des Affaires sociales. Au
bilan, on garde l'impression d'une planification étatique d'abord cen-
trée sur la réforme scolaire et ensuite sur la réforme sociale. Même
modèle fonctionnel, même orientation de base et mêmes erreurs. Les
perspectives d'une stratégie de développement n'intéressent qu'une
poignée d'experts et de grands fonctionnaires. Cette question centrale
de l'avenir québécois reste donc marginale. Mais n'anticipons pas trop
vite l'histoire récente de cette dérive. En cours de route, de nouveaux
lieux politiques vont tenter de redéfinir les conditions et les modalités
d'une véritable planification au Québec.

    C'est le Parti Québécois qui reprendra l'idée de planification globa-
le. Dans son programme, il qualifie la situation économique actuelle
en ces termes :

      - Une économie vieillie dans plusieurs de ses secteurs les plus
        vitaux ;

         Une économie mal équilibrée où les industries légères de la
         première révolution industrielle occupent une place dispro-
         portionnée ;

      - Une économie divorcée de la société sur laquelle elle s'ap-
        puie, extra-dirigée par des intérêts extérieurs au milieu fran-
        cophone.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   156




    S'appuyant sur une nouvelle conscience collective, sur un potentiel
coopératif impressionnant, sur un premier réseau d'entreprises publi-
ques et sur un militantisme politique et syndical inédit, on veut « rapa-
trier les centres de décision majeurs de l'économie et, en les rapatriant,
en modifier l'organisation ». Mais certains devront comprendre qu'on
ne passe pas de la grande entreprise étrangère à l'autogestion autoch-
tone sans de difficiles étapes à franchir. Il faut savoir sérier les pro-
blèmes et organiser une stratégie progressive. Par exemple, l'épargne
québécoise sert à financer les entreprises anglo-saxonnes qui reçoivent
déjà des subventions gouvernementales et des avantages fiscaux ou
autres. Il ne reste, à toute fin pratique, qu'une mise de fonds directe de
10 ou 15 pour cent par la société-mère. Les profits accumulés à même
notre marché suffisent à couvrir rapidement cette dernière tranche.
Plus grave encore est le problème de cette utilisation de capitaux qué-
bécois que des institutions financières font passer sous contrôle étran-
ger pour des investissements hors du Québec. « Quand le Royal Trust
en est rendu à investir son fonds d'hypothèque à raison de 39 pour
cent dans l'Ouest, 37 pour cent en Ontario, 12 pour cent dans les Mari-
times et 11 pour cent au Québec, on sait bien que rien ne va plus. » Il
y a donc une certaine abondance de capitaux autochtones, mais on
doit apprendre à les canaliser et à les contrôler au profit de l'autodéve-
loppement de la société québécoise. il en est de même des ressources
humaines de qualité qui ont été formées au cours des années'60.

    « La notion de plan a été galvaudée au Québec. Depuis 1961, sous
une forme ou sous une autre, la mise au point d'un plan de dévelop-
pement est demeurée un objectif pour chacun des gouvernements qui
se sont succédés au pouvoir, à l'exception du dernier qui a finalement
abandonné l'idée. L'on comprend aussi bien l'engouement initial pour
la planification que le désenchantement qui a suivi. » Déjà en 1965,
on note que les organismes de planification n'ont ni les pouvoirs re-
quis, ni même les matériaux statistiques de base pour étayer une pre-
mière esquisse. Chacun des ministères reste une chasse gardée. Or
l'État manipule plus du tiers du produit national brut. On y cherche
vainement une politique cohérente d'innovation économique. Dans un
contexte juridictionnel fédéral-provincial incohérent, le secteur public
peut difficilement jouer son rôle important dans la planification. Par
ailleurs, les politiques fédérales de subventions émiettées sur l'ensem-
ble du territoire viennent détériorer la rationalisation minimale des
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   157




investissements, prévue par les planificateurs québécois, surtout au
niveau des capitales régionales et des pôles susceptibles d'effets d'en-
traînement. On aide n'importe quelle compagnie pourvu qu'elle four-
nisse de l'emploi.

    Un plan global doit être « le produit d'une concertation des inten-
tions et des projets, à la suite de négociations entre les groupes et d'ar-
bitrages de la part du gouvernement. C'est aussi l'instrument d'alloca-
tions des ressources ». Déjà le budget de l'État indique, comme nous
l'avons vu, les priorités et les décisions majeures d'un gouvernement.
D'un budget à l'autre, il faut bien se rendre compte que le régime ac-
tuel ne veut pas exercer une telle fonction politique, et que certaines
minorités militantes veulent une participation sans accepter les exi-
gences complexes d'une planification efficace. Le Parti Québécois
plaide pour qu'on dépasse ces contradictions grâce à la mise en place
d'un champ politique d'interventions bien articulées et finalisées. Il
faut un État fort et démocratique pour faire face aux monopoles pri-
vés.

   Certains critiques reprochent au Parti Québécois une certaine naï-
veté. « L'Iron Ore, le financier Jean-Louis Lévesque et les travailleurs
ne peuvent s'entendre sur une définition du bien commun québécois. »
La planification risque de relever d'une rationalité capitaliste déguisée
et piégée. Comment « la collectivité peut-elle imposer ses vues aux
capitalistes propriétaires des usines et du capital, patrons des politi-
ciens et de leurs partis ? Comment dire aux entrepreneurs que le Qué-
bec a besoin d'habitations à loyer modique et non de tours-
appartements luxueuses ? ». On ne peut planifier que ce qu'on possè-
de. Par exemple, en matière d'habitation, l'entreprise privée a fait la
preuve de son incompétence et de son comportement asocial et anti-
démocratique.

    Certains objectent ici que les entreprises d'État sont encore moins
efficaces. À cela, d'autres rétorquent que le régime politique libéral ne
permet jamais aux institutions étatiques de jouer une carte vraiment
autonome et démocratique, puisqu'il se soumet aux intérêts privés des
grands pouvoirs économiques. N'est-ce pas le sort de SOQUIP, de
SOQUEM et de REXFOR ? Le champ d'intervention de ces sociétés
publiques s'est progressivement rétréci jusqu'à devenir pratiquement
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   158




des courroies de transmission des monopoles étrangers. Quant à la
Société Générale de Financement, on sait le peu d'appui qu'elle a reçu
des pouvoirs publics depuis sa fondation. L'État libéral, selon son axe
privilégié d'intervention et selon ses alliances avec le monde financier,
a plutôt transformé en capital privé une large part du capital public, il
a surtout mis en valeur le capital de la classe possédante ; il accorde
une socialisation suffisante pour la rentabilité électorale, l'apparence
démocratique et l'apaisement de l'insatisfaction populaire ; il prend
bien soin de ne pas assurer un trop grand succès aux propriétés collec-
tives parce que celui-ci viendrait saper la base de l'idéologie et du
pouvoir des libéraux ; et surtout, il ne met jamais en cause le fond du
problème : le fait tragique que « d'autres » possèdent les principaux
moyens d'agir sur notre propre terrain. Par exemple, la concession, en
une seule transaction, d'un cinquième du territoire québécois (l'affaire
I.T.T.) annihile tous les propos du ministre de l'Industrie sur l'autodé-
veloppement. Après avoir critiqué Duplessis, les libéraux sont en train
de faire pire. Le premier ministre Bourassa, à la suite de ses pèlerina-
ges chez Rockefeller à New York, nous dit que le Québec se vend
bien. Il reproche même à Ottawa de vouloir corriger cette dépendance.

    Par ailleurs, le pouvoir libéral sait multiplier les projets, les livres
blancs, jaunes ou verts en s'associant des apports technocratiques
complexes, inaccessibles à de véritables prises démocratiques. Il ne
reste alors aux oppositions militantes que le recours au sabotage so-
cial. Celui-ci provoque une réaction sécuritaire dans la population qui,
en craignant le chaos et l'anarchie, cautionne les pouvoirs en place, et
cela d'une élection à l'autre. Bien sûr, les dessous de l'histoire de la
planification québécoise sont plus complexes. Par exemple, la popula-
tion en général voulait des politiques plus fonctionnelles en éducation,
en économie et en matière sociale. Mais en même temps, elle se mé-
fiait de la centralisation étatique qui accompagnait la planification
correspondante. Il y eut un divorce de plus en plus évident entre la
base et les superstructures. Mais celui-ci ne s'exprimait pas en termes
politiques, sauf en 1966. On contestait ici davantage un modèle d'ad-
ministration qu'une politique.

   Ce qui nous permet de croire que les premières visées politiques
de la révolution tranquille s'étaient muées en pures démarches admi-
nistratives. Voilà peut-être un des aspects les plus frappants de
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   159




l'échec de la planification québécoise. Elle n'a jamais atteint le statut
d'une politique en termes de fins et de moyens. Elle n'a été qu'un
schème administratif où la fonctionnalité instrumentale faisait foi de
tout. Une fonctionnalité peu acculturée, incapable d'harnacher démo-
cratiquement les situations réelles, les aspirations, les solidarités et
les dynamismes propres du sujet historique québécois. Non seulement
on a coupé tout lien avec le passé, mais on a aussi réduit les enjeux et
les démarches à des rationalités incolores, inodores et insipides. Les
définitions statistiques et technocratiques des besoins ne trouvaient
leurs « raisons » que dans les nouvelles structures conçues à partir
d'une science et d'une technique administrative jugées universelles,
irréfutables et sûrement efficaces.

   Voilà une ligne d'interprétation de ce qui nous arrive. L'interven-
tion fonctionnelle semble être coincée entre une sphère politique peu
consistante et soumise aux grands intérêts privés, d'une part et d'autre
part, une base sociale défaite, démunie et erratique. Il y a eu planifica-
tion sans participation, disent les uns. D'autres parlent plutôt d'une
participation sans planification. Nous allons pousser plus loin notre
investigation autour d'un deuxième type d'intervention qui s'est pro-
gressivement affirmé au cœur de cet univers fonctionnel que nous ve-
nons de décrire.


                    B. L'intervention relationnelle


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    Nous parlions tantôt de la base sociale. Disons d'abord qu'il y a eu
une sorte de « split », d'écartèlement culturel entre deux tendances.
L'intervention fonctionnelle avait suscité bien des espoirs, au point de
faire croire que tout était désormais possible. Même nos retards de-
vaient nous permettre d'éviter les erreurs des autres et d'utiliser des
instruments codés. Nous savions les lois et les mécanismes d'une or-
ganisation moderne efficace. Mais nous ignorions les limites de cette
carte technocratique. Une telle stratégie de changement avait des inci-
dences sociales et culturelles que nous avons mai évaluées. Par exem-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   160




ple, la philosophie de la vie quotidienne n'avait pas été tellement tou-
chée. Qu'advenait-il de la culture première, du sol nourricier du sujet
historique québécois ? N'était-ce pas naïf que de croire à un passage
rapide de la vieille identité culturelle minoritaire à une identité de so-
ciété majeure et autonome ? De nouvelles élites ont projeté ici leur
propre conscience sur le peuple.

   Les phénomènes de base sont autrement plus complexes que les
diagnostics des thèses sociologiques à la mode. Pensons aux critiques
superficielles de la question religieuse chez les Québécois. Aucun
analyste, à ma connaissance, n'a relié le processus de sécularisation et
celui de déculturation. L'idéologie technocratique, et celle du néo-
nationalisme dans une moindre mesure, ont masqué cette destructura-
tion historique du sujet québécois. On n'a pas su discerner les consé-
quences des ruptures vécues à la base. Comme nous l'avons déjà dit,
tout l'intérêt se tournait vers le deuxième étage qu'avait façonné l'in-
tervention fonctionnelle. On portait sans cesse les enjeux à ce niveau.

    Deux tendances invisibles allaient se heurter dans la conscience de
la majorité des Québécois. Une tendance aspirationnelle née des
grands espoirs de changement, de libération et de promotion. Puis une
tendance sécuritaire reliée au non-remplacement de la culture premiè-
re déchirée ou affolée. N'oublions pas que les aspirations croissent
plus vite que les changements. Or, quand ceux-ci atteignent des seuils
critiques, les aspirations deviennent explosives. Nos crises d'octobre,
les révoltes étudiantes, les mouvements populaires, les grèves sauva-
ges nous le rappellent. Le phénomène s'accompagne d'un backlash
sécuritaire surtout chez les masses moins équipées pour assumer les
contrecoups.

   D'aucuns croient que ces deux tendances divisent les Québécois en
deux familles politiques, en deçà et par-delà les divers recoupements
gauche-droite, fédéralisme-indépendantisme, socialisme-capitalisme.
Le diagnostic n'est pas sans vérité. Mais il ne fait pas assez ressortir
que ces deux tendances sont en conflit dans la conscience de beau-
coup d'individus, et peut-être de la majorité des Québécois. Comment
ceux-ci vont-ils résoudre le dilemme ? « Un vote massif sécuritaire,
d'une élection à l'autre » diront certains. D'autres misent davantage sur
l'émergence d'une minorité grandissante prête à prendre des risques. Il
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   161




faut opérer ici un retour en arrière pour comprendre l'évolution actuel-
le.

    On peut chicaner la pauvreté de conscience politique de bien des
Québécois. Mais qui sait si plusieurs d'entre eux n'ont pas eu raison de
commencer par se retrouver d'abord à la base. Certains idéologues
méprisaient les mouvements populaires dits « spontanés ». Et pourtant
ceux-ci véhiculaient des intuitions profondes et justes. Plus ou moins
consciemment, on voulait refaire, transmuer ou créer les rapports so-
ciaux. Une démarche fondamentale qui rejoignait à la fois la culture
première, la quotidienneté à redéfinir, l'autodéfense face à la techno-
bureaucratie naissante, et les solidarités de base à organiser. Comités
de citoyens, petites coopératives, regroupements très nombreux autour
d'objectifs précis ont constitué un phénomène d'étape qui commence a
peine a porter ses fruits. À ce niveau, les changements sont moins vi-
sibles, plus lents, mais aussi plus profonds. On avait l'impression de
petits feux inoffensifs allumés un peu partout... dans les écoles, là-bas
dans l'Est du Québec, au centre-ville de Montréal ou de Québec. Opé-
ration-dignité, Cabano, Sogefor, Matane, Hull, Ste-Scholastique, St-
Jérôme et ailleurs. Il y avait une sorte de parenté spirituelle, culturelle
et politique entre ces lieux, ces événements, ces actions collectives.
Des communautés se tenaient debout pour la première fois, à la ville
comme dans l'arrière-pays. Évidemment, le mouvement restait bien
inchoatif, fragile et minoritaire. Mais il éveillait progressivement une
nouvelle conscience collective. On ne pouvait parler d'une démocratie
de base largement diffusée. Mais le premier étage commençait à se
définir, à s'affirmer et à agir.

    Pour souligner la justesse de ces visées, je me contenterai de noter
le fait que les réformes de pointe de la science et des techniques socia-
les rencontrent les revendications de ces mouvements populaires. Psy-
chiatrie et sociologie, par exemple, redécouvrent l'importance des
support systems, de ces réseaux quotidiens de relations qui existent
même dans les milieux humains les plus défaits. C'est le laboratoire de
base de la personnalité sociale. On y repère les mentalités, les solidari-
tés, les influences et les attitudes des divers milieux de vie. C'est le
lieu primaire d'expression des grands courants d'opinion publique. Là
se réinterprètent les valeurs, les morales ou les idées politiques. Des
leaderships quotidiens naissent de ces noyaux. Chacun des milieux de
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   162




vie est tissé de faisceaux sociaux de ce type. C'est leur texture de base,
leur substance sociale propre. Les amitiés comme les affinités em-
pruntent de tels canaux. Souvent l'action collective émerge de ces es-
paces et temps de rencontres intenses où les vécus réels sont exprimés,
partagés, interprétés et assumés. Bref, on y trouve l'infrastructure so-
cio-culturelle qui échappe trop souvent aux grandes analyses incapa-
bles de saisir ces microphénomènes si révélateurs. Un certain militan-
tisme idéologique s'est stérilisé en boudant les humbles dimensions
collectives de telles cellules sociales. Par ailleurs, j'ai vu des militants
de milieux populaires harnacher systématiquement le dynamisme so-
cial véhiculé par les support systems.

    Dans un ouvrage récent : Des milieux de travail à réinventer, j'ai
signalé la fécondité de cette pédagogie d'intervention. Des militants
montraient à des travailleurs comment cerner leur milieu de travail, en
établissant avec eux des « cartes de relations » pour saisir les réseaux
quotidiens de personnes, de lieux, de temps, de centres d'intérêt, d'ac-
tivités et même de signes. L'opération suivie sur une certaine période
de temps permettait de mieux connaître la configuration sociale non
seulement du milieu de travail, mais aussi des autres milieux de vie.
On pointait ainsi les divers leaderships, les forces en présence, les
formes privilégiées de rapports, d'influence ou de regroupement. On
savait les solidarités existantes ou possibles. L'ensemble des tendances
y apparaissait plus clairement. La communication devenait plus inten-
se avec la mise à profit des signes et des langages privilégiés dans le
milieu. Et souvent, c'était le point de départ d'une transformation pro-
fonde bien articulée aux vécus réels, aux besoins comme aux aspira-
tions des gens concernés. « Entre eux, par eux, avec eux et pour eux ».
Cette vieille pédagogie prenait tout à coup un relief saisissant. N'est-
ce pas un point de départ réaliste que de prendre en main le premier
environnement social qu'on a à portée de soi, que de bien connaître et
assumer les supports les plus vitaux de sa quotidienneté ?

   Les mouvements communautaires récents ont revendiqué des sty-
les de vie, des manières d'être ensemble que les urbanistes tentent
maintenant d'intégrer dans des réformes urbaines. Avant de parier de
récupération - c'est un autre ordre de problème - il faut bien voir la
portée prospective de ces expériences qu'on avait trop rattachées à la
société préindustrielle ou rurale. Réinventer des communautés, des
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   163




milieux à taille humaine, des échelles plus viables d'appartenance ne
relève pas d'une quelconque idéologie, mais d'un besoin social très
profond. Qu'il s'agisse d'école à aire ouverte, d'équipes de travail,
d'unités résidentielles, de centres communautaires. Bien sûr, les intui-
tions des mouvements populaires et surtout leurs contestations ont été
souvent biaisées ou piégées. Nous en donnerons un exemple en analy-
sant plus loin la situation des Centres locaux de services communau-
taires. Mais les échecs provisoires ne condamnent pas la justesse de
visée de ce nouveau monde relationnel en train de naître autour de
l'expérience communautaire.

    Ces praxis sociales ne se réduisent pas aux techniques de dynami-
que de groupe, de group therapy ou de group technology. Les expé-
riences vécues et définies par ces entreprises collectives sont plus
complexes que les techniques scientifiques les plus raffinées de la
psychologie sociale. Des citoyens se redéfinissent ici au plan de leur
vie quotidienne selon un processus permanent, accordé à leurs façons
concrètes d'être, de vivre et d'agir ensemble. Ils apprennent à expri-
mer, à réinterpréter, à partager et à transformer leur expérience com-
mune. Ce qu'aucun laboratoire social hors des circuits ordinaires de la
vie ne peut faire. Une praxis sociale, c'est plus qu'une technique ou un
cadre de pensée et d'action ; c'est un savoir-être-vivre-dire-faire col-
lectif original, lentement élaboré à même l'histoire quotidienne d'un
milieu ; c'est aussi la caisse de résonance particulière des grands jeux
et enjeux de la macro-société. Bien sûr, on peut analyser autrement les
structures sociales et leur fonctionnement. Mais la vie des institutions
et des hommes se révèle davantage par ces réseaux quotidiens de rela-
tions.

    Une autre intuition des mouvements de base porte sur l'intégration
vitale, cohérente et dynamique des praxis sociales fondamentales.
Nous avons bâti d'énormes superstructures publiques sur une infras-
tructure privée atomisée et sans consistance. Il n'y a plus de rapports
vivables entre travail, éducation, habitat, loisirs et autres dimensions
collectives. Les « s'éduquants » se voient offrir des postes de travail
de purs exécutants. Les banlieusards perdent un temps fou à rejoindre
un habitat atomisé sans tissu social. Les centres d'achats sont loin de
constituer le contexte communautaire du marché ou du forum. La
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commercialisation des loisirs brise toute dynamique d'expression per-
sonnelle et collective gratuite et chaleureuse.

    Au total, des univers parallèles et étrangers les uns aux autres, des
relations fluides et évanescentes, des milieux de vie irrespirables. Ce
monde cassé creuse davantage le fossé des générations, provoque des
ruptures conjugales et empêche l'émergence de vraies communautés
de travail, d'éducation ou d'habitat. Combien d'urbains actuels se plai-
gnent de solitude ou de stress ? Une vie bien triste, à vrai dire, pour le
grand nombre qui n'arrive pas à « fonctionner » dans la technopolis
apparemment si fonctionnelle.

   On comprend alors les mouvements sauvages des derniers temps
pour s'approprier la maîtrise de « sa propre vie », pour redonner le
primat à des rapports quotidiens plus solidaires et plus créateurs. Au
fond, n'est-ce pas la vraie vie collective qui s'affirme contre les admi-
nistrations anonymes et les appareils technocratiques ou bureaucrati-
ques ? L'univers des hommes solidaires se heurte à l'univers des cho-
ses administrées, programmées. Nous avons trop vécu de l'enginee-
ring, du marketing et du budgeting qui servaient de substituts totalitai-
res aux apprentissages humains de la vie collective. Le commerce et
ses modes ont défini nos façons de vivre, nos besoins et nos aspira-
tions. Ils ont déterminé quel genre de société il nous fallait. Essayez,
dans les conjonctures actuelles, de faire le choix entre les transports
publics ou les transports privés. Vous faites face à tout un système
économique de production et de consommation qui a structuré l'in-
frastructure urbaine en fonction de ses intérêts. Il a infléchi les déci-
sions politiques en conséquence. Les problèmes de consommation
nous renvoient aux pouvoirs des producteurs qui créent, modèlent et
orientent la cité comme un vaste marché pour consommateurs sur-
conditionnés.

   Mais n'insistons pas sur ce procès bien connu. Retenons le fait que
derrière les comptoirs coopératifs alimentaires, les associations de
consommateurs, les opposants à l'autoroute montréalaise Est-Ouest, il
y a une prise de conscience qui renverse les perspectives sociétaires
actuelles. Il ne s'agit pas d'une simple réaction d'autodéfense, mais
d'une volonté plus ou moins explicite de modeler la société à partir de
ce que veulent les citoyens solidaires, à partir d'une libération collec-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   165




tive du quotidien, à partir des rapports sociaux de base avec leurs
praxis propres. Le relationnel humain prend ici le pas sur le fonction-
nel instrumental. Les rapports de structures doivent être définis par les
relations des hommes et non vice-versa. De nouvelles expériences de
solidarités cherchent désormais à déterminer d'autres types d'institu-
tions. Un peuple n'est pas une masse encadrée, fût-ce par l'État le plus
moderne, par les experts les plus compétents, par les leaders politiques
les plus prestigieux. On juge d'abord une société par la qualité de sa
base sociale, culturelle, économique et politique. Par exemple, au
Québec, nous avons des superstructures post-industrielles et une in-
frastructure marquée par la pauvreté, les inégalités, la désintégration
sociale, l'aliénation économique, la colonisation politique et la des-
tructuration culturelle. « Alors comment construire par en bas, si ce
sol est si peu valable ? » Les mouvements de base rétorquent qu'il faut
justement refaire ce premier palier et libérer les dynamismes latents
qui y sont enfouis.

   Mais ces initiatives éparses de ce que nous avons appelé : l'inter-
vention relationnelle, comportent des ambiguïtés encore mal éluci-
dées, par exemple, dans les mouvements communautaires récents.

    Les mouvements communautaires au sein des zones grises urbai-
nes et rurales ont transmué certaines solidarités historiques dans des
perspectives nouvelles. Mais ils ont en même temps maintenu des ré-
flexes villageois d'isolement et de conservatisme peu propices à la dé-
privatisation des problèmes collectifs qu'ils voulaient identifier, dé-
noncer ou assumer. Ils reproduisaient aussi des vieux modèles cultu-
rels d'autorité et une certaine dépendance vis-à-vis de l'intervention
des gouvernements. L'ancien style politique revenait au galop, qu'il
s'agisse de participation électorale, consultative ou même « contesta-
taire ». Le système libéral est en train de mettre sur pied des structures
de participation qui récupèrent et neutralisent les contestations de dé-
part, centrées sur les vrais problèmes de la base, sur les expériences
d'autodétermination collective et sur une politisation au moins inchoa-
tive. Il faut craindre ici un crypto-corporatisme qui se cache derrière
des schèmes modernes de concertation où les intérêts différents de
classe n'apparaissent plus. Non seulement le jeu démocratique est
faussé, mais aussi le combat social, économique et politique. La mili-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   166




tance actuelle hésite entre « le refus, le harcèlement ou la participa-
tion » (G. Gagnon).

   Il nous faut donc voir de plus près cette phase transitoire qui va
nous introduire dans la troisième forme d'intervention à peine esquis-
sée chez nous, à savoir l'intervention interactionnelle qui articule les
deux premières tout en les dépassant dans de nouvelles démarches
plus justes et plus fécondes.

    Nous allons analyser deux expériences québécoises qui identifient
les heurts de ces deux univers fonctionnel et relationnel.

Vers une certaine autogestion sociale ?

    1. Récemment, les dirigeants de CEGEP s'en prenaient à la centra-
lisation administrative du ministère de l'Éducation. La critique est
drue : « Malgré l'autonomie acquise par des textes de loi dès 1967, il
faut la défendre chaque jour contre les rongeurs, bureaucrates et fonc-
tionnaires, qui tentent d'en faire un gruyère bien troué ». Les planifica-
teurs et les grands commis de l'État sont les cibles principales de cette
attaque qui dénonce les rites et les rythmes uniformes des conventions
collectives provinciales, des normes budgétaires, des politiques cen-
tralisées de perfectionnement, des programmes d'études. « Le tout co-
difié, inscrit, enfermé dans des textes et des politiques souvent prépa-
rés sans consultation des partenaires et de toute manière orientés vers
un rapatriement des centres de décision au ministère de l'Éducation. »
La Fédération des CEGEP insiste pour qu'on fasse davantage con-
fiance aux dynamismes locaux et régionaux.

    Mais on sent qu'en haut lieu comme à la base, la problématique
centralisation-décentralisation masque l'incapacité commune de for-
muler et de vivre des concertations à la fois démocratiques et effica-
ces. Nous insistons sur l'expérience de la réforme scolaire, parce que
c'est le seul terrain ou nous pouvons juger la planification québécoise
sur une assez longue période. Les débats actuels sont très révélateurs.
Par exemple, des citoyens tiennent un propos à l'opposé de la fédéra-
tion des CEGEP. « Nous n'avons jamais compris pourquoi l'État avait
donné tant de pouvoir aux CEGEPS, à des institutions particulières,
même publiques, qui sont financées par l'impôt tiré de tous les ci-
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   167




toyens, et qui ne devraient pas définir et imposer leurs propres règles
du jeu sans un contrôle vigilant de l'État et du corps électoral entier. »

    Une fois de plus, notons une autre forme simpliste de démocratie.
Les uns et les autres croient aux instances publiques dans la mesure où
elles correspondent uniquement à leur orientation idéologique. L'ar-
gument est spécieux puisqu'il évoque toujours la pureté démocratique
des protagonistes. Je me demande ici si le fait que les Québécois aient
longtemps vécu d'une seule idéologie, n'amène pas cette fausse unicité
démocratique. Toute politique de transformation en démocratie com-
mande initialement l'acceptation d'un pluralisme de confrontations et
de concertations. Sinon, l'État, la propriété collective ou la fonction
politique deviennent l'objet d'une appropriation exclusive et particuliè-
re, déguisée ou manifeste. L'instance démocratique est alors niée au
départ.

   Par ailleurs « I'État a attendu trop longtemps avant de reconnaître
ses responsabilités d'éducateur ; il est maintenant trop pressé de se
reconnaître comme le seul maître à penser ». Les grands clercs, tout
occupés à défendre leur fonctionnalité administrative, laissent en veil-
leuse le principe fondamental de subsidiarité. Pourtant n'est-ce pas
dans une institution aussi humaine et communautaire qu'on devrait
trouver un plus fort coefficient d'autodétermination et d'autodévelop-
pement collectif ? De nouveaux styles de vie, des sensibilités culturel-
les inédites refluent dans l'école. On tarde à leur donner des mains.
Deux modernités s'affrontent. Elles ont des visées idéologiques passa-
blement éloignées l'une de l'autre. On n'a pas encore mis en place un
champ démocratique cohérent pour établir des interactions techniques,
administratives et politiques bien articulées. De même le débat idéo-
logique et culturel reste superficiel de part et d'autre. Nous y revien-
drons. Mais avouons que le creux actuel ne saurait durer indéfiniment.

    2. Le débat sur les nouveaux Centres locaux de services commu-
nautaires (CLSC) se resserre. Un autre vaisseau que plusieurs rejettent
avant une sérieuse expérimentation. Le grand reproche : intrusion de
l'appareil gouvernemental dans la vie quotidienne de tous et chacun.
On oublie tout à coup les visées de démocratisation des services. Voi-
ci que des groupes populaires cautionnent les refus de participation
des médecins. Pourtant les raisons de part et d'autre sont souvent à
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l'opposé. Bien sûr, il y a le danger de bureaucratisation, le noyautage
et le patronage par le parti au pouvoir.

   Mais qui, au fait, s'oppose davantage à la participation des ci-
toyens ? Qui refuse de jouer la carte démocratique ? Qui veut mainte-
nir ce qu'il y a de plus haïssable dans le libéralisme, et cela au sein
d'une propriété publique ? Qui cherche à imposer unilatéralement ses
règles du jeu sans contrôle démocratique ? Qui refuse de partager au-
cun risque collectif ?

    En l'occurrence, on a l'impression que c'est d'abord la Fédération
des omnipraticiens du Québec. Critères professionnels, liberté indivi-
duelle, inefficacité administrative, bureaucratisation de la médecine,
autant de raisons pour opposer un refus à ces centres communautaires.
La fédération soutient aussi que les médecins ne pourront même pas
se défendre comme corps syndical. Ceux-ci seront à la merci de
conseils d'administration composés majoritairement de gens qui ne
connaissent rien à la médecine : usagers, fonctionnaires et autres pro-
fessionnels. Le plaidoyer est unilatéral. Dans la mesure où ils isolent
la mission médicale des autres services, du contexte communautaire
local, des besoins à intégrer, de l'autogestion démocratique, les méde-
cins peuvent se justifier uniquement par leurs propres critères à eux.
Mais ce qu'ils camouflent ici, c'est le refus de la dimension sociale de
la santé et de la médecine elle-même, c'est aussi le refus de la démo-
cratisation en ce domaine et c'est encore la non-acceptation de parta-
ger les risques d'une entreprise collective qui vise la prise en charge
des divers besoins par un milieu humain.

    Pendant des décennies, le Collège des médecins n'a jamais mis sur
la table le moindre projet pour une plus juste répartition des services
de la santé dans la population. Pire encore, il a fallu des épreuves et
des concessions très coûteuses pour arracher la participation des mé-
decins à la démocratisation de la santé. Quand les « gros sous » sont
en cause, on simplifie les arguments à son avantage. Par exemple, les
médecins parlent de qualité des soins, en sous-entendant que la prati-
que privée est nécessairement synonyme de compétence, de responsa-
bilité, d'efficacité et de dévouement. C'est le statut de salarié qui cor-
rompt ! ? Nous sommes en face de la version moderne d'une aristocra-
tie d'ancien régime.
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    Or, il s'agit du champ humain qui devrait être le plus démocratique.
Radicalement égaux devant la maladie, les hommes devraient l'être
devant les services de santé. Que ceux-ci rapportent les plus forts re-
venus d'industrie, de profession, de service, c'est non seulement scan-
daleux, mais immoral. Nous n'insisterons jamais assez sur la philoso-
phie antisociale de la pratique médicale. L'humanitaire le plus fonda-
mental cède ici aux lois aveugles du commerce et de l'industrie capita-
liste, et cela au nom de la pureté professionnelle et de la compétence
« statutaire ».

    Il existe des médecins admirables, personne ne le conteste. Le
scandale relève davantage du caractère asocial du sous-système indé-
pendant et antidémocratique que la profession a érigé avec l'appui de
l'industrie pharmaceutique. Combien de médecins osent affirmer que
la médecine nord-américaine, en deçà de certains progrès prestigieux,
s'est développée d'une façon erratique. Combien d'enquêtes le démon-
trent ? Recherches sans échelle de valeurs, déshumanisation de la mé-
decine spécialisée, primat du pharmaceutique, malthusianisme de l'ac-
cès à la profession, rareté des médecins en milieux pauvres, gaspillage
des équipements dans le contexte libéraliste, abus de la chirurgie, etc.
Mais aux yeux de ces professionnels intouchables, les résultats de ces
enquêtes scientifiques ne valent pas plus que le point de vue des pro-
fanes.

    Nous signalons avec force cet exemple, non pas pour faire du
médecin le bouc émissaire de la crise de la santé, mais pour illus-
trer un des vices les plus graves du libéralisme sous-jacent à tant
d'attitudes anti-étatistes. Le vrai bouc émissaire de tous les maux
est l'État. Tout va mal à cause de lui. Il faudra bien commencer à
chercher des causes plus profondes : par exemple le comporte-
ment peu démocratique de tant de citoyens, et surtout le peu de
préparation à l'autogestion sociale chez la plupart des interve-
nants. On ne peut passer de l'apolitisme à l'autodétermination collec-
tive en quelques années. Les reproches que s'adressent entre eux les
médecins, les fonctionnaires, les travailleurs sociaux ou les délégués
des citoyens se ressemblent étrangement. Il me semble qu'on doit s'en-
tendre d'abord sur certains repères de base qui relèvent de la condition
commune dans une société démocratique, à savoir le titre de simple
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citoyen. Avant d'être professionnels, fonctionnaires ou usagers ou
même ministres, tous sont des citoyens. Si, par exemple, on accroche
tout aux travailleurs, qu'arrivera-t-il des assistés ? Établir le primat des
droits des consommateurs sur celui des producteurs ne règle pas le
défi démocratique. Je ne nie pas ici la dimension politique de pouvoirs
et de classes. Mais je crains les combats de cet ordre qui nieraient pra-
tiquement cette condition commune. D'un pouvoir à l'autre, la démo-
cratie n'y gagnerait pas.

   Évidemment la démocratisation des responsabilités et des droits
fondamentaux ne résout pas tous les problèmes. Les transformations
actuelles nous font entrer dans une nouvelle forme d'intervention, dans
un nouvel âge politique. Ce serait céder à une démarche trop simpliste
que de songer à des compromis provisoires entre la planification fonc-
tionnelle et la participation démocratique. Cette dichotomie a trop
souvent débouché sur des dilemmes et des oppositions sans issue. Il
faut davantage songer à des champs d'interactions bien organisées et
finalisées, ce que nous allons appeler l'intervention interactionnelle.
Peut-être y trouverons-nous une plus grande aptitude à réaliser les
premières étapes d'une autogestion sociale à peine amorcée.



                 C. L'intervention interactionnelle

Des clarifications nécessaires



Retour à la table des matières


    Beaucoup d'affrontements autour des réformes actuelles véhiculent
les mêmes modèles d'opposition qui se déplacent selon des lignes pa-
rallèles de valeurs, de techniques et de rationalité.
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 Modèles hiérarchiques    Modèles fonctionnels        Modèles communautaires
 autorité                 compétence                  liberté
 soumission               adaptation                  autodétermination
 pouvoir                  savoir                      être
 contrôle                 efficacité                  solidarité
 statuts                  fonctions                   relations
 ordre                    changement                  créativité collective
 doctrine                 instruments                 vécus
 principes                besoins                     aspirations
 code et lois             contrat                     projet-cadre



    On nous reprochera ici de simplifier les choses à notre tour. La ré-
alité est plus complexe... et les comportements réels aussi. Même les
mots sont piégés puisqu'aucune tendance n'exclut en théorie les diffé-
rents termes du tableau plus haut. Mais n'y a-t-il pas ici trois profils de
base qui identifient trois différents modèles en constante opposition
dans les conjonctures récentes ?

    Combien de citoyens se réfèrent implicitement ou inconsciemment
au premier quand le naturel revient au galop ? En pratique, ils font ce
qu'ils reprochent aux politiciens ou à l'État. Des crypto-hiérarchisants
qui veulent tout faire décanter de leur pouvoir exclusif. Ils réclament
des paliers de décision plus nets et plus diversifiés pourvu que le leur
soit le seul déterminant. D'autres, malgré leurs protestations démocra-
tiques, ne jurent effectivement que par la rentabilité, et par le réalisme
des moyens, des instruments. Ils ne croient pas vraiment au jugement
des « profanes », à l'implication constructive des « usagers », à la
fonction politique décisionnelle. Enfin les communautaristes ont la
tentation de sous-estimer l'importance d'une instrumentation efficace
et d'une politique globale et unifiée pour l'ensemble de la société. Ils
croient pouvoir tout juger et organiser à partir de leur groupe particu-
lier. Sans s'en rendre compte, ils privatisent les enjeux démocratiques
et nient pratiquement les exigences d'instances publiques, politiques
ou administratives.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   172




        En profondeur, le débat social tend à porter aux extrêmes opposés
    l'étatisme autoritaire et le démocratisme libertaire. Société et indivi-
    dus, État et communautés, administrateurs et administrés deviennent
    ainsi d'irréductibles ennemis. Il ne suffit pas de mieux connaître ou
    même de critiquer le modèle que chacun porte, mais de poser les pro-
    blèmes d'une façon plus sensée et plus viable. Avouons qu'au Québec
    nous aurons à mieux formuler et à mieux organiser les concerta-
    tions hiérarchiques (paliers de décision), les concertations fonc-
    tionnelles (moyens et agents d'intervention) et les concertations
    communautaires (autodéveloppement de la base). Apprendre aus-
    si à préciser ce qui exige : soit Information, soit consultation, soit
    décision. Enfin, déterminer dans des démarches politiques cohé-
    rentes les modes, les agents, les niveaux, les contenus et les moyens
    d'intervention. Aucune stratégie démocratique n'est possible si tout
    un chacun intervient n'importe comment, n'importe quand, avec n'im-
    porte qui, pour n'importe quoi.

       Reprenons ici l'exemple des Centres locaux de services commu-
    nautaires. Il y a trois nouveaux rôles en présence avec leurs propres
    revendications.


        Les citoyens               Les professionnels                   L'État
responsabilité authentique     professionnalisation         politique unifiée
contrôle critique              syndicalisation              organisée et finalisée
information entière            autonomie suffisante         palier décisif
expression des aspirations     services efficaces           caractère «public»
définition des besoins         définition des instruments   définition des objectifs




       Chacun de ces nouveaux statuts commence à peine à se définir...
    souvent sur le dos des deux autres. On reproche aux citoyens usagers
    «leur incompétence». Les intervenants étatiques ne joueraient pas la
    carte démocratique. Les professionnels n'accepteraient pas de contrôle
    public et se comporteraient comme des agents privés uniquement sou-
    cieux de leurs intérêts corporatifs. Citoyens activistes, État récupéra-
    teur, professionnels arrivistes, bureaucrates stériles, technocrates ma-
    nipulateurs, animateurs - gardes rouges, fonctionnaires veules, politi-
                    Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)    173




ciens dominateurs, citoyens irresponsables. Cet esprit de procès trans-
forme en foire irrespirable un jeune secteur public qui a besoin d'une
politique plus adulte pour franchir ses crises de croissance et arriver à
maturité.

    Nous sommes en train de façonner de nouveaux modèles so-
ciaux, et particulièrement certaines formes inédites d'autogestion
sociale graduée. Nous n'atteindrons pas de tels objectifs en un rien de
temps. Certains d'entre nous ont cru que les nouvelles structures d'ad-
ministration des Affaires sociales pouvaient fonctionner tout de suite à
la satisfaction de tous. Déçus, ils veulent déjà passer à d'autres choses.
Je suis de plus en plus convaincu que de tels modèles véhiculent des
objectifs de génération. Il faut s'armer de patience et d'intelligence
pour transformer des vieilles mentalités et vaincre une idéologie anti-
sociale, largement diffusée. Certains transposent les comportements
libéralistes des administrations privées dans la gestion nouvelle des
propriétés collectives que sont devenus les hôpitaux, les agences so-
ciales, les CEGEP, etc. Ainsi, ils chercheront à maintenir le huis clos,
à se réserver d'importantes informations ou à empêcher tout partage de
pouvoir. Ils ont donc accepté des nouvelles structures sans changer
leurs attitudes politiques et leur idéologie de base. 12

    D'autres se contentent d'une philosophie sociale aussi pauvre que
non critique. Ont-ils évalué, par exemple, la portée de la valeur «san-
té» conçue comme le bien démocratique par excellence? Il y a ici une
égalité foncière de tous les citoyens. Que «la maladie» fasse vivre
l'industrie et les professions les plus payantes, qu'elle soit l'objet de
privilèges, de discrimination sociale, régionale, ou autre, qu'elle soit
même une occasion de chantage politique, syndical ou professionnel,

12   Le Conseil du patronat et la Chambre de commerce ne se consolent pas
     d'avoir perdu le monopole de ces conseils d'administration. Autrefois, dans les
     institutions privées, on recrutait surtout des hommes d'affaires pour de tels or-
     ganismes. Récemment, les porte-parole de la Chambre de commerce, avec
     mépris et indécence, s'en prenaient à cette démocratisation timide qui intègre
     des citoyens ordinaires dans la gestion publique de services. Ainsi à leurs
     yeux, il est impensable que des usagers, des travailleurs sociaux et d'autres
     commettants de l'institution puissent avoir un statut dans le service public qui
     les concerne. Conflits d'intérêts, disent ces hommes d'affaires... comme si eux-
     mêmes étaient à l'abri de cela. Quel culot!
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   174




voilà le scandale. On pourrait aller plus loin et s'interroger sur l'absen-
ce d'une dynamique individuelle et sociale de la santé. Il y a loin, par
exemple, de la médecine pharmaceutique à la médecine sociale. Peut-
être découvrirons-nous au bout du chemin une société malade, physi-
quement, mentalement et moralement. Les pilules viennent alors
combler l'absence d'authentiques philosophies et conduites de la vie.

    Comment alors formuler et créer des interventions collectives
constructives si les citoyens et l'ensemble de la société n'ont plus
d'échelles de valeurs pour fonder des choix fondamentaux, évaluer des
moyens et établir de justes rapports sociaux ? Il n'y a pas que la santé
qui nous amène à ce niveau de profondeur. Pensons à l'éducation, à
l'économie, à la vie sociale. Les vrais comportements privés sont sou-
vent en contradiction avec les discours et les intentions publiques des
uns et des autres. Nous voulons démocratiser la vie publique sans
changer une quotidienneté individualiste au travail, à la maison, au
centre d'achats ou ailleurs. Incapables d'interactions saines et sensées
dans les rapports quotidiens, on ne saurait espérer des structures dé-
mocratiques de solidarité, de service et de promotion collective.

   L'État, l'hôpital, l'école, et disons-le aussi, l'économie sont à notre
image. Combien ressemblent, sous d'autres traits, aux politiciens, aux
hommes d'affaires, aux médecins, aux fonctionnaires qu'ils contes-
tent ? Combien exigent des pauvres un discernement du nécessaire et
du luxe qu'ils ne pratiquent pas eux-mêmes ? Combien attendent des
autres un dévouement, une compréhension, une vertu qu'ils ne vivent
pas eux-mêmes ? J'ai vu bien des gauchistes abuser de la propriété
collective, bien des « droitistes » abuser de la propriété privée. Nous
sommes tous -moi le premier - en décalage avec nos idéaux démocra-
tiques ou autres. Mais quand cet écart devient divorce ou contradic-
tion, il faut devenir plus sévère pour soi-même que pour les autres.

    Au premier chef, je retiens la nécessité de retrouver une certaine
correspondance entre ce qu'on attend de la société et ce qu'on est prêt
à y apporter, entre nos procès publics et notre conscience privée, entre
les petites relations quotidiennes et les grands rapports sociaux. Sinon,
tout est faussé au départ. « La société est mal organisée. » Qu'en est-il
de ma vie ? « C'est la faute des autres. » Et la mienne ? « Les structu-
res nous écrasent. » Est-ce que je sais aller au bout de la petite part de
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   175




liberté qui me reste pour changer les choses avec d'autres ? Quand on
est incapable de rencontrer des gens différents de soi-même ou de sa
famille idéologique, je me demande bien quelle société démocratique
on veut bâtir et vivre.

    Une politique d'interactions créatrices et libératrices commence
dans une capacité de bien connaître et de bien assumer la diversité du
pays réel, les solidarités existantes ou possibles, les ruptures et les dé-
passements nécessaires. L'homme politique, le chef syndical, l'admi-
nistrateur ou le citoyen ordinaire, tous nous faisons l'expérience inédi-
te chez nous de milieux de plus en plus divisés ou diversifiés idéolo-
giquement. Comme me disait un chef syndical socialiste : « Dans mon
usine il y a des conservateurs, des réformistes et des révolutionnaires,
des créditistes, des péquistes et des libéraux, des capitalistes et des
socialistes. Je dois vivre avec ce monde-là un cheminement démocra-
tique sans sacrifier mes convictions profondes. Je dois trouver des ter-
rains d'honnête confrontation, donner cohérence même aux conflits les
plus radicaux, imaginer avec tous des objectifs et des moyens possi-
bles, assurer un maximum d'interactions fécondes, et redéfinir ensem-
ble la libération et la promotion collectives. C'est peut-être ça la poli-
tique... la démocratie ». Il avait les deux pieds sur terre celui-là ! Nous
avons besoin de citoyens de cette trempe. Nous entrons à peine dans
ce nouvel âge politique capable d'établir un champ démocratique d'in-
teractions entre différents rôles mieux compris et maîtrisés, entre des
intérêts, des forces et des pouvoirs mieux identifiés, entre divers ni-
veaux et modes d'intervention efficace et juste. L'expérience naissante
d'une certaine autogestion sociale, si elle réussit le moindrement,
pourra inspirer un autodéveloppement culturel, économique et politi-
que à la mesure de notre société québécoise.

Une idée qui continue à faire son chemin

   L'échec de la décennie du développement n'a pas été inutile. On a
compris certaines choses essentielles de l'histoire. « Dans toutes les
sociétés historiques, les objectifs de la société ont été choisis par une
classe supérieure qui, pour une raison ou pour une autre, a réussi à
monopoliser ce pouvoir de décision et à imposer aux autres couches
sociales son propre système de valeurs et sa propre définition des be-
soins ». (G. Fortin) Peut-être entrons-nous à peine dans un âge politi-
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   176




que où la démocratie va prendre sa véritable signification sociale,
économique, culturelle et éthique. Jusqu'ici, sur la scène comme dans
les coulisses, le jeu a échappé à la plupart des citoyens. Trop de re-
cherches-critiques sur ce dossier historique nous en convainquent. Les
richesses, le travail, la culture, la politique ont été confisqués au profit
d'une minorité privilégiée. L'idée de développement nous a aidé à éta-
blir des liens entre ces réalités fondamentales de la société et entre ces
diverses aliénations. Celles-ci sont l'envers d'un réseau de dynamis-
mes interdépendants dans tout projet sociétaire de libération. L'État,
dans ce contexte d'un développement démocratique, ne peut plus re-
vendiquer une personnalité indépendante ou même autonome par
rapport à l'ensemble des citoyens, comme le veut le vieux libéralisme
politique qui a même influencé les systèmes socialistes en ce domai-
ne. La plupart des modèles politiques actuels véhiculent une légitimité
encore détachée du fondement démocratique. La raison d'État, le pou-
voir personnalisé dans une présidence, l'absolu du parti, la cause de la
Nation, et même la « démocratie en péril » ressemblent étrangement
au « pouvoir venu de Dieu ». Il n'est pas inutile de le rappeler au mo-
ment où un peu partout dans le monde, la politique s'oriente vers le
pouvoir unique qui devient institution intouchable derrière les simula-
cres de démocratie. Comme le souligne avec finesse G. Fortin, l'État
reste encore une force extérieure aux citoyens, un pouvoir qu'il faut
prier, amadouer ou interpeller pour obtenir ses faveurs d'en-haut.

    Mais encore ici, il y a paradoxe. L'idéologie démocratique reçue
laisse entendre que chacun des citoyens peut influencer directement
l'État. Depuis la Révolution française, le citoyen devrait pouvoir dire :
« I'État, c'est moi ». D'où cette éternelle insatisfaction devant tous les
canaux de délégation et toutes les structures intermédiaires. Le balan-
cier va d'un extrême à l'autre, des dictateurs aux communards, du par-
lement suprême à la démocratie directe, de l'institutionnalisme au
communautarisme, du lobbying à la grève, du caucus de parti à la gué-
rilla, du totalitarisme à l'anarchie. Bien peu de sociétés ont instauré
des processus d'interactions démocratiques efficaces, contrôlables et
justes. Certains pensent qu'une démocratie en santé exige une tension
permanente entre des leaderships et des memberships forts et consis-
tants. La faiblesse de l'un ou l'autre pôle entraînerait la stérilité de tout
le corps politique, ou du moins un déséquilibre chronique ou des abus
graves. Un ordre sans contenu ou des contenus sans ordre. Que de ten-
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   177




tatives de développement ont échoué soit parce que le leadership
n'avait pas de larges appuis dans la population, soit parce que les ini-
tiatives collectives des memberships de base ne rencontraient pas de
leaderships vigoureux et conséquents. Les fonctions d'innovation, de
décision, de contrôle, de juste gratification étaient dissociées. Or cette
coordination apparaît comme une condition sine qua non dans la visée
de l'autodéveloppement.

    Notre société libérale a laissé naître dans la technopolis des sous-
systèmes plus ou moins cohérents et parallèles, de telle sorte que les
diverses praxis sociales se sont éloignées les unes les autres. Et l'on a
perdu la sagesse d'une économie humaine intégrée qui fédère les di-
verses dimensions de la vie collective : habitation, travail, éducation,
santé, consommation, loisirs, etc. On demande à l'individu de recom-
poser lui-même cet univers structurellement éclaté ; ce qu'il n'arrive
pas à faire dans la plupart des cas. Beaucoup de phénomènes patho-
logiques individuels et collectifs viennent de cette situation chaotique
de la base comme des superstructures sociales. Par exemple, au plan
des services, au niveau local, certains voudraient que l'individu puisse
s'adresser à un seul endroit. D'autres préfèrent qu'on initie les citoyens
à fonctionner dans l'ensemble de la cité avec ses sous-systèmes. Enco-
re faut-il que ceux-ci ne soient pas des réseaux institutionnels étran-
gers les uns aux autres. Sinon, le citoyen ne s'y retrouvera plus. Il ne
peut, seul, inventer les vastes communications nécessaires entre les
sous-systèmes.

    Un second regard sur l'expérience québécoise des dernières années
peut nous faire découvrir les grandes composantes d'une politique
bien nôtre d'autodéveloppement, par-delà les erreurs et les tâtonne-
ments. Certains critiques se demandent si nous n'avons pas erré en
voulant tout faire en même temps ou trop rapidement. Qu'en est-il de
la vieille sagesse : la nature ne fait pas de saut ? La culture, l'histoire,
le développement et même la révolution exigent de longues et patien-
tes maturations. Ce qui ne préjuge pas de cassures plus ou moins radi-
cales, de reprises qualitatives selon de profondes réorientations. Mais
les artisans de telles transformations ont peut-être joué le jeu du court
terme libéraliste. Ils n'ont pas assez fait confiance à l'élan de long ter-
me qu'ils portaient, à son impact possible dans les profondeurs de no-
tre sujet historique québécois.
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   178




    Une certaine économie de la vie collective s'élabore aussi avec des
tentatives limitées et avec des échecs évalués, corrigés et dépassés.
Deux pas en avant, un pas en arrière. En ce domaine, il n'y a pas de
décollage rapide et facile. Même en pareil cas, l'allant se perd vite s'il
n'a pas de ressorts solides et vigoureux. Les mobilisations superficiel-
les des débuts s'effondrent quand vient le rythme de « croisière ». La
jeune expérience socialiste nous en fournit plusieurs exemples. De
même les processus de décolonisation et d'indépendance nationale. La
Norvège a mis quarante ans avant de regagner un cadre politique et
économique autonome.

    On nous dira que l'histoire précipitée des temps nouveaux et nos
propres urgences historiques nous incitent à ne pas jouer une carte
évolutionniste ou réformiste. Mais sommes-nous plus avancés si nos
impatiences s'accompagnent de démarches superficielles et précipitées
sans horizons de changement assez nets, sans maîtrise suffisante des
nouveaux instruments pour assurer une assise solide à nos entreprises
de libération et de développement ? Il y a des dialectiques fondamen-
tales à respecter, telle cette synergie de la sécurité et de la liberté dans
tout itinéraire humain, individuel et collectif. Il nous faut apprendre à
conjuguer politiquement nos nouvelles échelles de valeur et priorités
dans des stratégies plus réalistes. J'appartiens à ce monde de militants
qui portent un projet de société bien différent de celui que les pouvoirs
actuels proposent. Mais avouons que plusieurs parmi nous n'ont pas su
discerner entre ce qui faisait avancer les choses et ce qui relevait des
faux compromis, de la récupération ou de la réformette inoffensive.
Nous risquons d'être stériles à notre tour, si nous ne savons pas harna-
cher la société réelle que nous avons sous les pieds. Je pense qu'il y a
beaucoup à tirer de notre histoire récente. Sommes-nous assez cons-
cients d'une certaine évolution invisible positive qui amène plusieurs
citoyens à mieux savoir ce qu'ils veulent, et même à envisager certains
risques qu'ils rejetaient hier ? Nous en restons trop à la colonne des
passifs. Nous devons passer à une phase plus créatrice, après avoir
accumulé la plupart des « actifs » nécessaires.

   J. G Gagnon et J. Martin, dans Crise du développement (HMH,
1973), résument bien les aspects positifs de l'évolution récente :
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   179




    « À travers la nationalisation des compagnies d'électricité, la ré-
forme de l'administration publique, le développement des éléments de
politique salariale, la réforme de l'éducation, l'établissement de l'assu-
rance-hospitalisation, puis plus tard, de l'assurance-santé, la rationali-
sation des lois d'assurance et de sécurité sociale, l'État québécois met-
tait lentement en place les conditions nécessaires au développement
en même temps qu'il suscitait, ce faisant, non seulement des transfor-
mations au niveau de la gestion des affaires publiques, mais aussi des
formes de participation, de contestation, et des types de revendications
nouveaux » (p. 22)

    Des esprits sceptiques reviennent ici à la charge pour démystifier
les illusions de ceux qui croient à un tel progrès. Ils se demandent si le
nouveau secteur public, par-delà une certaine démocratisation de
l'école et de la sécurité sociale, ne fournit pas à bon compte à des pou-
voirs économiques non démocratiques des instruments très coûteux de
recherche et de développement (RD), de statistiques, de planification,
de formation des ressources humaines, de soutiens institutionnels ad-
ministratifs, juridiques ou autres. Ainsi sous des apparences de socia-
lisation ou de contrôle étatique, on renforce la même structure de pou-
voirs, au grand dam de la masse des citoyens. Qu'y a-t-il au bout de
cet itinéraire ? Un syndicalisme divisé et peu populaire, des mouve-
ments de base en récession et un État incertain et démissionnaire de-
vant des monopoles privés omnipotents. « Développement en miet-
tes », disent ces critiques. On cherche vainement la clef de voûte de
ces initiatives étatiques : SOQUEM, SOQUIP, REXFOR, Société gé-
nérale de financement, Régime de rentes et Caisses de dépôts et de
placements, et récemment, Société de développement industriel. Ce ne
sont sûrement pas l'ancien Conseil d'orientation économique du Qué-
bec ou l'Office de planification et de développement du Québec qui
pouvaient jouer un rôle fonctionnel d'intégration. Et pas plus le comité
interministériel de la nouvelle équipe libérale ! L'absence évidente
d'une stratégie identifiable d'autodéveloppement en témoigne. On est
vite revenu au recours massif à l'investissement américain et à ses rè-
gles du jeu, tout en prétendant assainir la gestion des affaires publi-
ques.

    Une telle critique unilatérale peut être terriblement stérilisante. Il
est plus facile de déployer une logique de contestation parfaite qu'une
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   180




stratégie politique aussi réaliste qu'audacieuse. Certains d'entre nous
commencent à préciser leur champ politique d'intervention dans la
nouvelle société à construire. Tel est le cas des deux témoins cités
plus haut :

    « Nous avons voulu voir le développement comme la capacité poli-
tico-administrative d'exploiter de façon optimale les ressources dispo-
nibles dans une société donnée, de répartir les fruits de cette produc-
tion de façon égalitaire entre les différents membres de cette société et
de mobiliser ceux-ci de manière à ce qu'ils puissent définir eux-
mêmes, à diverses instances et selon diverses modalités, les conditions
de leur production et de leur jouissance...

    « Le développement n'est pas que la croissance, il ne se réduit pas
à la progression linéaire et continue de celle-ci, mesurée en termes de
production nationale brute. Il n'est pas non plus que l'établissement de
standards de production et de critères de répartition définis centrale-
ment ou technocratiquement. S'il implique la définition d'objectifs
globaux ou partiels, à court, moyen ou long terme, il implique aussi
une capacité mobilisatrice et donc une implication des agents de pro-
duction et de consommation dans le processus de décision centralisé
et/ou décentralisé, et ainsi une capacité de contrôle des décisions pri-
ses par les représentants dans les cas où cette participation n'est pas
directe...

   « En ce sens, l'une ou l'autre de ces trois dimensions, prises isolé-
ment, ne peuvent servir à définir le développement. Une société peut
avoir des ensembles de production très élaborés, posséder une techno-
logie avancée, sans être pour autant développée, c'est-à-dire si simul-
tanément, par exemple, les agents développeurs y sont étrangers. Ils
obéissent à une rationalité indifférente aux besoins des membres de
cette société et ces derniers ne disposent pas alors des leviers capables
de leur permettre d'orienter leur développement selon les dynamismes
de leur modèle culturel, en tenant compte de leurs aspirations spécifi-
ques. » (Crise du développement, op, cit., p. 22).

   Peut-être n'avons-nous pas assez respecté ces éléments constitutifs
inséparables d'un modèle de développement. Il ne suffit pas d'établir
des priorités. Il faut savoir les articuler et les féconder les unes par les
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   181




autres : par exemple, la mutuelle inclusion du développement social et
du développement économique. Après avoir tour à tour investi dans
l'éducation et dans les politiques sociales, nous nous rendons compte
que le principal défi n'est pas encore relevé. En effet, la masse des
Québécois tarde a envisager une politique capable d'une économie
dynamique et concertée d'autodéveloppement. Quand on songe à la
puissance énorme des réseaux étrangers et privés de production et de
consommation chez nous, quoi d'autre qu'un projet politique auda-
cieux pourrait mettre en place la stratégie décrite plus haut ?

   Même le pouvoir libéral, à Ottawa comme à Québec, doit songer à
une réorientation de ses politiques économiques. Pensons aux initiati-
ves publiques dans le domaine de l'énergie. Tel le projet d'une Société
nationale des pétroles. Se dirige-t-on vers une politique énergétique
qui changerait les règles du jeu du libéralisme actuel ? Si oui, ce serait
une première brèche. On ferait ainsi par nécessité ce qu'on a refusé au
nom d'une liberté bien ambiguë de l'entreprise privée. Très peu de ci-
toyens, après les événements récents, croient aveuglément aux vertus
des grandes corporations. Par ailleurs, les pouvoirs actuels, trop liés à
ces intérêts, n'iront pas d'eux-mêmes au bout des instruments étatiques
et de leur logique interne. Mais qui sait s'il ne faut pas d'abord
convaincre une forte proportion de citoyens indécis, coincés entre
deux scepticismes, tant devant le secteur public que devant la grande
finance privée.

    Après tant d'efforts peu gratifiants pour des régionalisations dyna-
miques de l'économie, de l'éducation et des services, pour le façonne-
ment de pôles de développement, certains désespèrent de toute politi-
que de planification. N'est-ce pas aussi l'expérience des États-Unis et
de l'Europe ? La croissance économique, particulièrement, tient de
« dynamismes particuliers surgissant en des points divers » (Bondevil-
le) ; elle a les impondérables de l'histoire et des libertés, la gratuité de
la créativité humaine, le caractère insaisissable du sous-sol culturel, le
'eu imprévisible des rapports de forces, de pouvoirs et d'intérêts. Seule
demeure peut-être la loi unique du darwinisme. Tout développement
planifié est utopique. C'est ainsi que le libéralisme refait surface. Et
pourtant, laissée à elle-même, la croissance économique, tech-
nologique et urbaine va à la catastrophe. Trop de dossiers sérieux le
prouvent.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   182




   On ne corrige pas les trajectoires de l'histoire en un tour de main.
Le changement d'orbite en ce domaine exige autant de force morale et
de sagesse que de génie technique. Régionaliser, planifier, développer
sont de longs processus complexes qui ne se réalisent pas à l'intérieur
d'un plan quinquennal et encore moins d'une programmation annuelle.
Vietnamiens, Chinois, et même Européens interrogent nos impatien-
ces nord-américaines. Il n'y a plus de succès rapides. L'expérience
américaine est peut-être un fait isolé de l'histoire, une sorte de con-
joncture qu'on ne renouvelle pas à volonté. Certains miracles écono-
miques d'après-guerre ne sauraient servir d'espoir dans les circonstan-
ces planétaires actuelles.

   Nous expérimentons les limites des ressources de la terre, de son
éco-système. L'évangile technologique du progrès quantitatif indéfini
ne tient plus. Les défis se font qualitatifs, même si nous cultivons l'es-
pérance de nouvelles sources d'énergies et de neuves techniques. Des
problèmes inédits d'un autre ordre appellent un autre registre de solu-
tions.

    Pour le moment, retenons l'importance de soumettre l'économie à
la politique, non seulement à cause de meilleures garanties de démo-
cratisation, mais aussi à cause de l'impassible foulée d'un capitalisme
aveugle qui nous mène à des culs-de-sac catastrophiques, comme nous
le verrons dans le prochain chapitre.

   Nous n'écartons pas, pour autant, la perspective d'un apport intégré
de l'économie privée. Quand on parle de politique économique déter-
minante, certains y voient la nationalisation de toutes les entreprises,
comme si c'était la seule forme de socialisation de l'économie. Il y a
place pour plusieurs formules possibles qui situent différemment les
apports privés, mixtes et publics dans une stratégie aussi efficace que
démocratique, dans un champ politique d'interactions ingénieuses et
créatrices. Il reste bien du chemin à parcourir. Je n'en veux pour
exemple que le peu d'intérêt de l'État québécois à l'égard du secteur
coopératif. A. Rouleau, un des grands artisans du mouvement Desjar-
dins, reprochait récemment au gouvernement d'alourdir la marche
progressiste de cette grande force économique par toutes sortes de
mesures inutiles de contrôle, au point d'aider le secteur capitaliste
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   183




dans sa concurrence contre le mouvement coopératif. Deux poids,
deux mesures. Le pouvoir libéral est prêt à faire plus que nécessaire
pour attirer le capital étranger ; subventions généreuses, avantages
fiscaux, informations statistiques complètes, appoints de recherche,
etc. Ce même État libéral qui a longtemps refusé le moindre appui va-
lable aux coopératives, continue de lésiner. Ainsi, il rejetait récem-
ment des requêtes très justifiées d'études de rentabilité, présentées
dans le cadre de divers projets coopératifs.

    Nous exprimons des inquiétudes semblables, quand nous jaugeons
l'évolution du secteur public. Celui-ci, tel que nous le connaissons au-
jourd'hui est relativement jeune, du moins au Québec. Il n'a ni racines,
ni traditions fortes. Par ailleurs, sa jeunesse, au premier regard, peut
lui permettre plus de liberté, d'initiative et de créativité. Au début des
années 60' on y voyait un champ vierge promis à toutes les fécondités.
Beaucoup de Québécois se sont engagés avec enthousiasme dans la
construction de ce nouveau chantier. Bâtir un État moderne, de grands
services publics bien structurés et démocratisés, c'était participer à un
grand dessein. Aurions-nous déjà oublié les magnifiques branle-bas
généraux de l'opération 55 en éducation, de la nationalisation de
l'électricité ? Enfin, on sortait de l'ornière les institutions privées,
confessionnelles, isolées, éparpillées, non démocratiques et plus ou
moins efficaces. Enfin, une grande entreprise publique comme l'Hy-
dro-Québec offrait une tête de pont pour un autodéveloppement pro-
gressif et audacieux. Pourquoi pas le miracle québécois ? N'y avait-il
pas des exemples d'un tel sursaut dans d'autres pays ?

    Puis les maladresses s'accumulèrent. Les élites libérales s'en pren-
nent aux non-instruits qui ne comprennent rien aux exigences des or-
ganisations modernes. Pour être du temps, il fallait avoir honte du
passé, rejeter les identités d'hier. Toute résistance critique signifiait
conservatisme étroit, peureux et stérile. En haut, on ne prenait même
pas la peine d'expliquer ou même d'évaluer les erreurs, fût-ce en ter-
mes de péchés de jeunesse du secteur public. Une jeune technocratie
agressive avait le verbe haut. On lisait et on écoutait attentivement les
« topos » des nouveaux clercs. Étrange continuité historique mal per-
çue à l'époque !
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   184




    Cet engineering ne pouvait corriger de lui-même la pauvreté de la
fonction politique tant à la base qu'en haut lieu. Les techniques les
plus prestigieuses ne remplacent pas des démarches politiques cohé-
rentes et dynamiques. Une certaine technocratisation nécessaire vire
vite en bureaucratisation, si l'apport fonctionnel des expertises ne
s'inscrit pas dans un champ politique vraiment démocratique et res-
ponsable, capable d'autocritique juste, d'initiatives vigoureuses et
d'esprit de décision. Combien d'hommes compétents se sont découra-
gés après les premiers enthousiasmes ?

   Le secteur public a progressivement perdu de sa légitimité et de sa
crédibilité. Pour des raisons différentes, citoyens de la base et grands
pouvoirs privés critiquent sévèrement le secteur public québécois :
« On ne foute rien dans ces bureaux ». Inertie, stérilité, gaspillage,
voilà les substantifs les plus fréquents de ce procès. Ils sont à l'opposé
du « halo d'efficacité » qui avait entouré les entreprises de réforme et
de développement. On a changé les structures, sans transformer pro-
fondément les pratiques et les mentalités. Le naturel est revenu au ga-
lop.

    Ce qui se passe dans les ministères et les services publics est à
l'image des comportements de la majorité des citoyens. Par exemple,
certains n'ont que du mépris pour toute considération de civisme et de
respect du bien public. Je veux bien qu'on lutte radicalement contre
une économie capitaliste sociale. Dans cette perspective le civisme de
chambre de commerce peut être diversion. Mais aucune cause ne sau-
rait justifier le sabotage irresponsable d'un patrimoine collectif déjà
restreint. Les événements récents de la Baie James ne sont que l'ex-
pression extrême d'une mentalité trop diffusée chez les Québécois : le
peu de respect pour la propriété publique et collective. Ici, il n'y a pas
de distinction de tendances idéologiques et politiques. Le scandale est
plus grave quand des gens dits politisés, défenseurs de la démocratisa-
tion des moyens de production, se permettent des actes quotidiens qui
relèvent de l'exploitation malhonnête du bien public, ou des actes des-
tructeurs sans proportion avec leurs revendications. La crédibilité po-
litique des oppositions y perd bien des plumes, au profit d'un esta-
blishment tout heureux de protéger ses intérêts privés à peu de frais,
avec la complicité d'une masse électorale ahurie et « insécurisée ».
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   185




    Les militants de la libération collective et de l'autodéveloppement
ne doivent pas affaiblir inutilement ce qu'ils veulent promouvoir.
Nous avons à faire la preuve de la fécondité de la propriété et de la
créativité collectives. Les principaux instruments d'un autodévelop-
pement collectif existent. Au lieu de les remettre sans cesse en cause,
il faut se battre pour leur appropriation démocratique par la collectivi-
té, et leur réorientation dans une stratégie politique de promotion soli-
daire. Ce serait déjà beaucoup de cerner les vrais enjeux à assumer dès
aujourd'hui. Je pense ici à cette remarque judicieuse de Jacques Pari-
zeau qui pointe une cible importante à atteindre, et en même temps
l'obstacle majeur :

    « Tous les instruments doivent être engagés, une fois les objectifs
fixés. S'ils ne le sont pas, on va finalement tirer du secteur public une
série de gestes utiles, d'actes d'intendance correctement posés qui ex-
primeront davantage le souci de ne pas se mouiller qu'une volonté de
transformation du milieu. Il sera facile alors de faire la preuve a poste-
riori de l'inutilité de la majeure partie du secteur public » (J. Parizeau,
dans Le Québec qui se fait, HMH, 1971).

    Nous avons des ressources matérielles et humaines, des structures
de soutien et un tas d'autres avantages qui feraient l'envie de nom-
breux pays « sous-développés ». Il existe même des conjonctures his-
toriques qui nous sont particulièrement favorables, malgré certains
passifs déjà signalés. C'est un chantier à construire qui mobilise un
peuple, et non d'éternelles querelles. Voyez la dérive des jeux politi-
ques actuels au Québec. On ne se confronte pas autour de projets de
société, mais plutôt autour de mesures législatives où de part et d'autre
on coupe les cheveux en quatre. Même l'Assemblée nationale se livre
à des débats de collégiens. Ce qui arrive ici et ailleurs dans le monde
commande des responsabilités historiques graves et très exigeantes.
Après quelques décennies de prospérité bien fragile et souvent factice
ou illusoire, les Québécois ont peut-être besoin de regarder leur situa-
tion à travers les conjonctures historiques d'un tournant de civilisation
qui atteint tous les coins de la planète. C'est le pari que nous faisons
dans la prochaine étape de cet ouvrage.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   186




                             Le privé et le public. Tome I
                   Première partie. Aspects économiques et politiques


                                 Chapitre IV.
                  Les enjeux internationaux



                                  •   Un pouvoir anti-politique
                                  •   L'est et le tiers-monde dans la partie
                                  •   Conspiration contre le public
                                  •   Une stratégie sans frontières
                                  •   Impuissance des états
                                  •   Une croissance folle
                                  •   On passe sur une autre orbite
                                  •   Inflation et concentration
                                  •   Des questions cruciales en veilleuse
                                  •   Une idéologie technocratique
                                  •   L'utopie ou la mort
                                  •   Le point de vue du tiers-monde
                                  •   L'O.N.U. se réveille




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                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   187




                         Un pouvoir anti-politique


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    Nous convions un premier témoin à la barre : Charles Levinson
(L'inflation mondiale et les firmes multinationales, Seuil, 1973).
L'économiste canadien trace un portrait saisissant de la situation éco-
nomique actuelle. Bientôt, 200 sociétés contrôleront plus de 80% des
moyens de production du monde occidental. « Nous ne commettrons
pas l'erreur de la Grande-Bretagne ; nous sommes trop lucides pour
chercher à diriger le monde, nous nous contenterons de le posséder ».
Shakespeare n'aurait pas dit mieux ! Elles ont le pouvoir et l'argent
pour mettre la planète à leur service. Aucune frontière ne les arrête.
On a même dit que le front commun des États arabes servait leur cau-
se. Aucune logique ne leur résiste, même pas celle du libéralisme qui
les a fait naître. Encore moins le jeu des grands blocs Europe, États-
Unis, Russie. Les paradis fiscaux leur permettent d'être apatrides et
politiquement irresponsables. 139 banques sur la petite Île Cayman !
Tel État veut-il serrer la vis, les filiales sur son territoire n'enregistrent
aucun profit. En effet, les services du siège social, les brevets, les
achats d'autres filiales épongeront les bénéfices éventuels.

    Bien sûr, tous les mécanismes économiques habituels semblent
être détraqués. Les économistes ne comprennent rien à cette stagfla-
tion, à cette croissance-récession. Malgré les crises monétaires et les
barrages politiques, ces multinationales continuent leur poussée de
plus belle. General Motors vend deux fois moins d'autos qu'en 1966,
pourtant les profits et les investissements continuent de croître. Mi-
chelin connaît des difficultés en Amérique ! Allons donc, ne saviez-
vous pas qu'elle est associée à Dunlop au sein d'une joint venture ?
Les conflits se règlent autour du tapis vert. On neutralise la concur-
rence par les alliances. Esso est impliquée dans 35 joint ventures. Le
socialiste belge P.H. Spaak était directeur d'I.T.T. Europe. Brejnev
soutenait Allende contre I.T.T. et en même temps signait un gros
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   188




contrat avec ce conglomérat. Cyrus Eaton construit une usine de
pneus en Europe orientale sur la base d'une association à part égale.
Des ouvriers américains s'inquiètent des importations massives de vê-
tements de Hollande. Or, ils découvrent que ces vêtements sont fabri-
qués à bon compte en Hongrie et en Roumanie. Le « made in Japan »
relève souvent de filiales japonaises de trusts américains. Les Hôtels
Hilton et Sheraton sont au Caire comme à Tel-Aviv. La Land-Rover
anglaise est utilisée autant par les armées israéliennes que par les ar-
mées égyptiennes. Manhattan Bank transige sans difficulté d'Alger à
Jérusalem, de l'Espagne à l'Afrique du Sud, des colonels aux camara-
des socialistes. Rockfeller vient d'ouvrir un crédit de 700 millions aux
Soviétiques.


              L'est et le tiers-monde dans la partie


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  La Harvard Business School organise des cours à Moscou : « Mê-
me méthode de gestion, même division hiérarchique

    du travail, même discipline militaire dans les usines de Détroit et
de Togliattigrad. Les managers américains enseignent à la bureaucra-
tie soviétique comment introduire le système de profit sans affaiblir
son pouvoir. Inversement, la bureaucratie soviétique aide les capitalis-
tes à surmonter leurs difficultés, sur le dos de la classe ouvrière occi-
dentale ». En effet, les trusts américano-soviétiques, franco-polonais,
italo-hongrois ont de nouveaux atouts : on ne fait pas la grève en pays
socialiste. Des ouvriers de la Fiat en Italie interrogent les ouvriers de
la Fiat en U.R.S.S. : « Pouvons-nous compter sur votre solidarité, si
nous faisons la grève ? » Réponse : « Ce sont des questions politiques.
Chez nous, le syndicat ne fait pas de politique ». Aucune combinatoire
ne retient le capitalisme. En Grèce, au Portugal, en Afrique du Sud, il
saura accommoder le management à l'américaine avec le fascisme po-
litique. (Le Nouvel Observateur, octobre 1973).
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   189




    L'expansion est vraiment planétaire. Neuf cent firmes occidentales
investissent actuellement à l'Est. On prévoit que ce commerce va qua-
drupler d'ici 1980. De 1968 à 1970, les firmes américaines ont rapatrié
de l'étranger (du Tiers-Monde surtout) près de 25 milliards de dollars
en redevances, alors qu'elles n'avaient investi que 10 milliards, sans
compter les bénéfices occultes des jeux de filiales, échappant aux
données officielles. Les gains sont réinvestis dans des pays plus sûrs,
au Canada ou en Europe. Les rapatriements d'Asie en 1970 se chif-
frent à 2,400 millions contre 200 millions d'investis, en Amérique la-
tine 3,000 millions contre 900 millions, en Afrique 996 millions
contre 270 millions. Un rapport de l'O.N.U. affirme avec force que les
rapatriements clandestins doublent ces premiers chiffres.


                     Conspiration contre le public


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   « Comment un gouvernement peut-il élaborer un plan économique
avec une certaine confiance, quand un conseil d'administration qui se
réunit à 8 000 km de là, peut, en modifiant la structure des achats et de
la production de la société, exercer une influence considérable sur la
vie économique du pays ? » (G. Ball). Levinson continue le raisonne-
ment : « Bien qu'il continue à régner, l'État-nation semble ne plus
gouverner. Il maîtrise de moins en moins son économie, comme le
démontrent les efforts désespérés pour endiguer l'inflation ». Même
les banques centrales n'ont pas le tiers de l'actif des multinationales.
Celles-ci ont leur propre réseau bancaire supranational. Les discus-
sions officielles sur la fiscalité, le taux d'escompte, la balance des
paiements, la planification gouvernementale ne résistent pas à la logi-
que insaisissable, imprévisible de ces grands pouvoirs financiers 13.

13   Les chiffres révélés par la revue Fortune en 1974 sont impressionnants. Par
     exemple, les trois cents plus grandes compagnies non américaines ont aug-
     menté leurs bénéfices de 91 pour cent en 1973, et les cinq cents plus grandes
     américaines de 40%. L'intervention des États reste , impuissante. Au Canada,
     Bell fait « passer » ses profits à Northerri Electric (+400% en 1973) grâce à
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   190




Rien ne les arrête. L'Autriche et la Yougoslavie servent de tête de pont
pour entrer en Europe de l'Est. Celle-ci, selon les normes capitalistes,
investit en Belgique, en France, au Brésil. La Pologne a une entreprise
de phosphates au Canada. La Hongrie exploite une mine de potasse en
Saskatchewan. Le monde communiste entre dans le système bancaire
capitaliste. La banque Centropo regroupe des intérêts d'Italie, d'Espa-
gne, du Japon, d'Angleterre, d'Autriche et de Pologne.



                      Une stratégie sans frontières

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    Pendant ce temps, l'intervention gouvernementale se concentre sur
les secteurs économiques les moins importants dans bien des cas.
C'est particulièrement frappant dans l'exemple du Marché commun
qui a été mis sur pied pour résoudre les problèmes marginaux d'une
agriculture rétrograde. Les débats autour de l'entrée de la Grande Bre-
tagne étaient passablement futiles. L'intégration par les multinationa-
les était faite depuis longtemps. La majorité des cent principales so-
ciétés en Angleterre avait des intérêts directs ou d'autres liens multina-
tionaux avec l'économie continentale. « L'argent n'a pas à passer les
douanes comme le sucre ou les automobiles ». En 1980, par exemple,
on calcule que « seuls 10% des ventes américaines se feront sous la
forme d'exportations ; 90% seront des ventes directes des filiales im-
plantées à l'étranger ». La production des multinationales par leurs
filiales étrangères dépasse de 20 milliards le montant total des expor-
tations mondiales. Le capitalisme américain produit à l'étranger six
fois plus qu'il n'y exporte. Ce sont le capital et la gestion qui traver-
sent les frontières. Lénine l'avait pressenti au début du siècle. Une so-


    l'intégration verticale. Même processus dans la plupart des grosses industries :
    aciéries, pâtes et papiers, etc. Le cas de l'amiante est encore plus criant. Ici, le
    Québec pourrait être en situation de quasi-monopole sur le marché mondial.
    De fait, il n'en retire que des miettes, si on compare la situation à celles simi-
    laires de l'Ontario et de la Colombie britannique qui commencent à s'assurer
    au moins des garanties et des retours minima.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   191




ciété multinationale fait un profit de 30 à 40% plus élevé qu'une socié-
té exportatrice traditionnelle. Cela est très payant pour ces firmes
américaines qui contrôlent actuellement des branches industrielles
d'importance stratégique.


                            Impuissance des États


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    Aux États, les multinationales demandent protection et des condi-
tions satisfaisantes de fonctionnement. Elles peuvent neutraliser éco-
nomiquement la plupart des mesures de contrôle grâce à l'échiquier
des filiales. Combien de régimes de toutes tendances jouent le rôle de
chien de garde du capitalisme ! La liste est longue. Le club fermé des
multinationales sait mettre à profit la concurrence entre les blocs, en-
tre les États et même entre les régions et les provinces. Nous en sa-
vons quelque chose au Québec ! Mais même le gouvernement améri-
cain n'arrive pas à se protéger lui-même. On sait l'échec de ses politi-
ques économiques intérieures vis-à-vis les multinationales américai-
nes. La fuite annuelle de capitaux (14 milliards en 1971) met en sé-
rieux danger l'économie intérieure des États-Unis. Les mesures de
contrôle et d'incitation du gouvernement américain n'ont eu qu'un effet
de 0,5% par rapport au total des investissements. La Suisse présente
un autre exemple époustouflant. Ses banques accueillent les réseaux
mondiaux les plus puissants (6,700 holdings). De plus les investisse-
ments à l'étranger dépassent 5,000 dollars par habitant (500 dollars par
habitant aux États-Unis). La plus grande firme pharmaceutique du
monde, Hoffman - La Roche, ne réalise que 3% de ses affaires en
Suisse. Que demander à l'État ici, si ce n'est de perpétuer ce paradis
fiscal ? Chacun des États cherche à se jouer des autres. Le Luxem-
bourg avec ses 340,000 habitants a plus d'investissements étrangers
que n'importe quel autre pays du Marché commun. Les Pays-Bas, qui
équilibrent les entrées et les sorties de capitaux, ont besoin de l'appui
américain pour leur sécurité et leur protection. On l'a vu dans la récen-
te crise du pétrole. Le Royaume-Uni a les mains liées par sa forte dé-
pendance vis-à-vis des États-Unis.
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    Le Japon et l'Allemagne prennent à leur tour une taille internatio-
nale impressionnante. Mais n'oublions pas que le Japon est contrôlé
par ces géants. En 1970, le Japon a expédié en Asie du Sud-Est des
biens industriels d'une valeur de 6 milliards de dollars. Au Japon
comme en Allemagne, à cause de la surabondance des devises, du de-
gré élevé de pollution, de la pénurie de main-d'œuvre, on a décidé
d'aller construire ailleurs. On fera comme les firmes américaines qui,
par leurs filiales japonaises, ont exporté des marchandises et du chô-
mage du Japon vers les États-Unis. L'Europe est en train de faire la
même chose. Les multinationales ont même obtenu la double nationa-
lité, germano-américaine par exemple, pour leurs administrateurs. Le
Tiers monde paie souvent la note des principaux maquignonnages du
genre. La compagnie allemande Roller (caméras) produit à Singapour.

    Philips aux Pays-Bas, Nestlé en Suisse, I.C.1. en Angleterre, Pou-
lenc en France, Solvay en Belgique, Wallenberg en Suède, se sont ins-
tallés en Asie sans que les gouvernements de ces États aient pu inter-
venir de quelque façon. L'explication est facile : les filiales ne sont
plus, dans bien des cas, la propriété exclusive de la maison mère. 65%
des associations de capitaux de sociétés qui opèrent à l'intérieur du
marché commun concernent des sociétés mères en dehors du Marché
commun. Aux États-Unis la même situation est passée de 25% à 60%
en vingt ans. L'association Royal Dutch/Shell et Unilever a permis la
création de deux sociétés-mère, l'une à l'intérieur et l'autre en dehors
du Marché commun.


                                 Une croissance folle

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    « La croissance des entreprises est semblable à la drogue ; plus elle
est forte, plus le besoin est impérieux et plus forte la tyrannie qu'elle
exerce. Comme la drogue, elle risque d'échapper à tout contrôle et
d'être très difficile à maîtriser ». Levinson décrit ici l'absurdité d'un tel
système économique et social où les conséquences à long terme n'inté-
ressent personne. Aucune politique nationale ne peut contrer le gulf-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   193




stream international de capitaux flottants (hot money) vers les intérêts
les plus élevés. Peu importe si la technologie et les investissements ne
sont pas conçus en fonction de leur utilité sociale : des ouvre-boîtes
perfectionnés, des médicaments inutiles, des armes ! Dans ce contexte
anarchique, on fonctionne « à coup de crises ou sous la menace de
conflits graves ». En un certain sens, il y a plus de violence sur le par-
quet du New York Stock Exchange que dans Haarlem. Richard Ney le
rappelait récemment. L'organisation sociale et les politiques gouver-
nementales ne peuvent rien anticiper des décisions économiques qui
leur échappent. Des crises gigantesques s'annoncent. Les multinatio-
nales font face à une pénurie de capital sans précédent. En Allemagne,
les banques privées contrôlent et administrent 70% des actions de l'in-
dustrie allemande. Au Japon le secteur privé contrôle le secteur public
(les banques de Zaibatsu s'imposent à la banque centrale). Mais là
comme ailleurs, l'autofinancement et les prêts bancaires ne suffisent
plus. La revue Fortune soulignait déjà en 1967 que « le noyau irré-
ductible du monde capitaliste était constitué tout au plus par soixante
sociétés qui appartiennent ou sont contrôlées par mille personnes en-
viron ». Ces hommes sont à la tête des grandes banques privées d'in-
vestissements. « Ils prélèvent 75% des liquidités nouvelles qui alimen-
tent chaque année la croissance des pays industrialisés. » Ces banques
constituent ensemble « un seul et même bloc de forces étroitement
embriquées ». Ce qui permet de comprendre le grand cru qu'a connu
récemment ce grand club mondial qui a haussé régulièrement le prix
de l'argent. Malgré la stagflation, ces banques ont eu des bénéfices qui
ont augmenté annuellement de 15% à 40%. Une telle expansion casse-
cou a suivi celles des investissements et de la consommation, des ar-
mements et de la construction durant les années '60. Les sources
d'épargne inexploitées se sont épuisées. Les gouvernements ne pou-
vaient créer de la monnaie nouvelle sans aggraver l'inflation. Ce qui
fit monter en flèche les taux d'intérêt et les profits des super-banques.
Aujourd'hui le capital devient le plus rare des facteurs économiques.
Le ressort du gigantisme des multinationales risque de se briser.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   194




                     On passe sur une autre orbite


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   Le rôle du capital change d'orbite. « De moyen de production, le
capital devient le but de la politique des entreprises. » Les pouvoirs
économiques vont miser sur leur cash-flow (revenu brut disponible
après déduction des charges externes : salaires, impôts, dividendes,
etc.). Les bénéfices non distribués permettent non seulement d'éviter
les responsabilités publiques, mais de maintenir le taux d'investisse-
ment pour une expansion « crois ou meurs ». Le rendement de 20% du
capital investi n'est pas encore assez élevé aux yeux des grands finan-
ciers. Et pourtant à ce niveau les dépenses sont récupérées en cinq ans.
Le club des milliardaires n'est pas satisfait. Notons que 95% des in-
vestissements du monde occidental proviennent du cash-flow. Ce mé-
canisme permet tantôt d'attendre les circonstances favorables (les bé-
néfices non distribués vont à l'amortissement et aux investissements),
tantôt d'accélérer l'expansion pour tuer les plus faibles concurrents.
On mesure ici ce que l'inflation leur doit. La tendance actuelle, et c'est
ce qui est peut-être le plus grave, va vers la réduction de la main-
d'œuvre au profit de l'automation, toujours en vue d'augmenter le
cash-flow qui à son tour fait croître le capital.

    Une machine extraordinaire qui roule vers on ne sait où. La capaci-
té de production devient démesurée. Il ne reste que la soupape d'aug-
mentation des prix. « La maximisation du cashflow permet d'expliquer
la stagflation. » En effet, si on suivait l'économie traditionnelle, il fau-
drait augmenter les ventes de 50% pour réduire les prix de 10% et
maintenir le même cash flow. On comprend ici pourquoi des politi-
ques monétaire et fiscale déflationnistes, après un premier seuil, pro-
voquent exactement le contraire de ce qui est cherché. Le pouvoir
économique déjoue l'État une fois de plus. Même les fluctuations à
court terme de la conjoncture ne dérangent pas trop les grands finan-
ciers. C'est ainsi que l'inflation devient un mode de vie imposé par des
pouvoirs privés aux États comme aux citoyens. Rappelons-nous les
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   195




correctifs récents des gouvernements. Après coup, on se rend compte
qu'ils ont aidé à la relance de l'inflation, à la reflation ! Une étude ré-
cente à l'Université de Bâle (avant la crise du pétrole) a prévu un qua-
druplement de la production reliée au pétrole, aux produits chimiques
et aux plastiques, d'ici 1985. Soit 1,800 milliards de dollars. Ces trois
industries représenteront bientôt 40% de la production mondiale, 50%
si l'on inclut le caoutchouc, le verre et le papier, 75% si l'on ajoute
l'électronique et les transports. Or, ce sont des secteurs où le taux
moyen d'inflation est largement dépassé.


                         Inflation et concentration


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    Le processus s'accompagne d'une concentration de plus en plus
poussée. Les fusions se multiplient et atteignent un degré démentiel.
On vise l'échelle planétaire. Pauvre Club de Rome qui croyait à une
certaine austérité volontaire ! À moins que les Arabes aient trouvé le
moyen de mâter cette poussée folle ! Mais l'escalade pourrait bien être
déviée vers la recherche coûteuse de nouvelles sources d'énergie, sans
qu'on touche au système du club des multinationales. D'ailleurs l'O.P.
E.P. (Organisation des pays producteurs de pétrole) et la supercompa-
gnie Arab Tanker Co et sa sœur General Petroleum Service Co. nous
laissent entendre que les Arabes entrent dans la même foulée. Les jeux
politiques restent bien secondaires par rapport à cette bataille écono-
mique. En politique, on n'en est pas à une comédie près. « Le coût de
production réel d'un baril de pétrole s'élevait à 15 cents dans les pays
du Moyen-Orient contre 51 cents au Venezuela et 1,25 dollar aux
États-Unis. » Pas bêtes, ces Arabes. Un ministre égyptien disait :
« Pourquoi faut-il augmenter de 20% votre production annuelle alors
que pour obtenir des résultats identiques il suffit d'augmenter vos prix
de 5 ou 6% ». Qu'arrive-t-il avec une augmentation de 200 ou 300
pour cent ? Les multinationales récoltent ce qu'elles ont semé. Et les
consommateurs paient la note. Avant ces augmentations, on prévoyait
qu'il fallait trouver 500 milliards de dollars en dix ans pour soutenir ici
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les investissements nécessaires. On imagine ce dont les multinationa-
les ont besoin comme cash-flow maintenant.

    La belle assurance des grandes oligarchies économiques est se-
couée pour la première fois depuis la crise de 1929. Ainsi les grands
pays industrialisés ont dû payer 100 milliards de dollars en 1974 pour
leurs importations de pétrole. Ils croyaient que les pays arabes réin-
vestiraient une grosse part de leurs 200 milliards de réserve dans les
pays riches consommateurs. Le monde arabe a préféré une politique
bien compréhensible d'investissements intérieurs, pour un autodéve-
loppement à long terme. Après tout, leurs ressources non renouvela-
bles ne sont pas inépuisables. D'où l'importance d'un décollage éco-
nomique vigoureux. Dans le club des riches, il faut maintenant de
nouvelles sources financières qui dépassent les possibilités actuelles.
Les experts bancaires craignent un second '29. L'équilibre commercial
devient de moins en moins assuré devant cette pénurie inévitable de
capitaux. On ne pourra jouer indéfiniment sur le clavier des spécula-
tions, par exemple celle des réévaluations de l'or, celle de dévaluations
concertées. À moyen terme, de telles mesures ont un effet inflationna-
liste et incitent les pays producteurs de matières premières à relever
leurs prix. Est-il suffisant de chercher un nouvel ordre monétaire in-
ternational alors qu'il s'agit d'une réorientation globale non seulement
de toute l'économie mondiale, mais des sociétés modernes et de la ci-
vilisation dominante ?


                Des questions cruciales en veilleuse


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   Le problème devient tragique dans un système économique où le
contrôle politique est encore insignifiant. Ne serions-nous qu'au seuil
de la crise ! Les États et les grandes institutions internationales de-
meureront-ils longtemps des courroies de transmission des multina-
tionales dans le rouage intégré d'un capitalisme mondial omnipotent ?
Cette machine monstrueuse nous amène au désastre de l'épuisement
rapide des ressources, de la pollution, des guerres planétaires, de la
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   197




pénurie des biens essentiels, de la faim, si on en croit certains experts.
Les correctifs ne suffisent plus. Il faudrait, selon eux, une transforma-
tion radicale des structures économiques, une toute nouvelle stratégie
de développement sur de véritables bases démocratiques à l'échelle de
la planète. Utopie ? Les nécessités vont-elles provoquer des solutions
radicales là où les libertés ont échoué ? Combien de citoyens se ren-
dent compte de ces enjeux gigantesques ? Les égoïsmes collectifs
jouent à plein. Même Levinson ne semble pas l'avouer. Il ne croit pas
à ce genre de solidarité : « Il n'est pas un groupe particulier qui croie
réellement - et à juste titre le plus souvent - qu'un quelconque sacrifice
salarial de sa part puisse contribuer à améliorer le sort d'un autre
groupe, et encore moins celui des plus défavorisés. » Il admet que les
revendications les plus poussées sont le fait des travailleurs les mieux
payés. Une logique capitaliste semblable à celle qu'il dénonce chez les
minorités oligarchiques ! À la manière de celles-ci, il suggère que les
gouvernements se chargent d'assurer les minima de revenus ou de
combler le manque à gagner des petits salariés. Il propose une indexa-
tion après avoir affirmé qu'il n'y a pas de contrôle possible du réseau
privé de production et de consommation ! Le problème des prix de
l'alimentation ne l'inquiète pas, non plus.

    Peut-il proposer de nouvelles formes de compensation sociale,
suggérer le passage d'une société orientée vers le plein emploi à une
société orientée vers les revenus et ignorer en même temps la caution
qu'il apporte aux capitalistes, eux aussi exclusivement polarisés par les
revenus ? N'a-t-il pas dit que le capitalisme actuel se souciait peu de
créer des emplois ? N'a-t-il pas soutenu qu'il y a une chute vertigineu-
se du coût unitaire de la main-d'œuvre dans les grands secteurs indus-
triels ? N'a-t-il pas noté que les ouvriers perdent la course contre l'in-
flation, qu'ils sont plus menacés que jamais au chapitre de la sécurité
de l'emploi ? En tire-t-il les vraies conséquences politiques, sociales
ou autres ? Levinson s'enferme dans ses catégories quantitatives
d'économiste. Il a bien peu de choses à nous dire sur les facteurs hu-
mains, sur le rôle du public dans ces grands jeux privés.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   198




                      Une idéologie technocratique


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    Le moloch qu'il conteste, le séduit et le traîne dans son sillage.
Qu'il s'agisse d'abondance ou de pénurie, Levinson reste toujours dans
l'ordre des quantités. Pas un mot sur un autre style de vie, sur un autre
type de société. Le citoyen reste un salarié et le public, un serviteur
des intérêts privés. Bien sûr, Levinson renverse certains postulats. Par
exemple il démontre que l'augmentation des salaires est bien plus le
résultat de l'inflation que la cause de celle-ci. Il démasque avec à-
propos le sophisme des employeurs qui basent leurs revenus sur leurs
stratégies privées et demandent en même temps aux travailleurs de
base d'établir leurs revendications sur l'état général de l'économie na-
tionale. Mais au bilan, on se trouve en face d'une idéologie syndicale
bien courte : indexation des salaires, aide gouvernementale aux retrai-
tés, seules victimes de l'inflation (sic ! p. 236), participation des tra-
vailleurs à « la croissance de l'actif et de la valeur nette du capital de
l'entreprise », constitution d'une réserve de pouvoir d'achat par l'in-
termédiaire de fonds sociaux ou de fonds de venture capital, démocra-
tisation de l'entreprise (dix lignes dans l'ouvrage !).

    Voilà une terrible réduction des enjeux sociaux, culturels, écono-
miques et politiques d'un économisme aveugle et de plus en plus
monstrueux. Il n'est même pas question de changer les rapports de
propriété dans la société. Décidément tous les technocrates du monde
s'entendent bien, qu'ils soient dans l'entreprise privée, au gouverne-
ment ou dans les syndicats, qu'ils soient à l'Ouest, à l'Est ou dans le
Tiers monde. De bons serviteurs du pouvoir le plus fort ! Mais ne
cherchez pas chez eux une philosophie politique, une sensibilité cultu-
relle, une fibre humaine. N'est-ce pas vrai dans bien des cas ? Leur
véritable école, c'est Harvard Business School. Volontairement ou
malgré eux, ils sont des éteignoirs de liberté et de démocratie. Ils ma-
nipulent les chiffres et les mécanismes avec une telle concupiscence
qu'ils en oublient leur condition humaine. Leurs informations les gri-
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   199




sent. lis ne résistent pas aux séductions de leurs situations privilégiées
dans une économie et une bureaucratie programmées.

    Je pense ici à une remarque inattendue d'Adam Smith dans La ri-
chesse des nations, écrit en 1776 : « Ces gens se réunissent rarement
sans que la conversation ne se termine par une conspiration contre le
public ou par quelque artifice pour augmenter les prix ». Propos qu'on
prêterait plus facilement à Marx. Mais non, ils viennent du père du
capitalisme qui avait gardé un brin d'humanité en soutenant que la
puissance économique devait être « la capacité de produire des biens
et des services réels et non la thésaurisation et la possession de l'or ».
Smith s'en prend ici aux financiers. Mais il s'adresse, par delà les siè-
cles, à tous leurs complices avoués ou inavoués, aux collaborateurs
conscients et inconscients, bureaucrates ou technocrates des divers
establishments. Ah ! Ces ironies de l'histoire... Pendant ce temps, les
masses cherchent des praxis efficaces de libération et d'humanisation.
Devront-elles se tourner vers les utopistes ? Nous retenons ici certains
phénomènes majeurs : l'asservissement du public au privé, la concen-
tration et l'unicité d'un pouvoir dominant qui bloque toute démocrati-
sation, les complicités des technocrates, des politiciens et des finan-
ciers, le contexte d'aveuglement face à la détérioration de la nature,
des villes et de la condition humaine, la prolétarisation d'un nombre
grandissant de citoyens, le refus d'envisager de nouvelles solidarités
plus efficaces pour la prochaine économie planétaire de pénurie, l'af-
faiblissement des cadres politiques et la destructuration des cultures.
Bon gré mai gré, il nous faut trouver des stratégies plus humaines de
développement. Mais nous ne ferons pas l'économie de luttes radicales
contre ces nouveaux dieux omnipotents et aliénants.

   Convions un autre témoin à la barre. Celui-ci va nous montrer des
échéances que C. Levinson et bien d'autres refusent de voir.
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   200




                             L'utopie ou la mort 14


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   René Dumont, économiste-agronome, travaille depuis près de qua-
rante ans à des projets de développement et cela sur les cinq conti-
nents. C'est l'homme d'une expérience forte, réaliste. Il sait de quoi il
parle quand il plaide pour un remariage de l'homme et de la nature,
pour une tout autre stratégie de développement. C'est l'homme d'un
long itinéraire. Depuis dix ans, surtout, ce vieux terrien ne cesse de
revenir à la charge en haussant chaque fois le ton : Nous allons à la
famine (1966), L'Afrique noire est mal partie (1969), Cuba est-il so-
cialiste ? (1970) et enfin L'utopie ou la mort (1973). Son dernier ou-
vrage est un cri d'une force inouïe. Le choix entre l'utopie et la mort
ne fait plus de doute à ses yeux. Il reproche, par exemple, au Club de
Rome de n'avoir pas remis en question le modèle de base qui fonde
une économie aveugle, inhumaine et catastrophique. Le gaspillage
reste le moteur d'une industrie de la fausse abondance 15.

    Pendant ce temps, le développement du sous-développement s'ac-
croît. Genève (1964), New Delhi (1968) et Santiago (1972) en témoi-
gnent. La révolution verte n'a pas tenu ses promesses, comme vient de
nous l'annoncer la FAO. Comment le Tiers monde peut-il enfin décol-
ler avec ce boulet de 80 milliards de dettes ? Les Arabes montreront-
ils le chemin qui mène à un front commun des exploités ? On se sou-
vient qu'entre 1955 et 1970 la part des pays les moins développés dans
les exportations mondiales de produits agricoles est tombée de 46% à
34%. Voilà un test de vérité pour des économies encore majoritaire-
ment agraires. Les réformes ont servi les intérêts des grandes exploita-
tions. Des millions de travailleurs agricoles ont perdu ce qui leur res-
tait.



14   René Dumont, L'utopie ou la mort, Éd. du Seuil, 1973.
15   Le Club de Rome, Halte à la Croissance ? Fayard, 1972.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   201




    À l'autre extrême, certains pays subventionnent des restrictions de
production, accumulent des surplus, alimentent des pays socialistes
mis en échec en ce domaine. Mais voici qu'un autre tiers monde s'ins-
talle au milieu de nous. Ainsi la Californie, en trente ans, va recouvrir
de béton plus de la moitié de ses terres arables. Une seule livraison du
New York Times déboise six hectares de forêt canadienne. Un peu
partout sur la planète, une industrialisation mal conçue provoque des
érosions qui se soldent par une perte de 250,000 hectares par an. Nous
ne savons plus l'économie naturelle de « l'éco-système ».

   Après avoir négligé les recherches sur les engrais naturels, les spé-
cialistes butent dans le cul-de-sac des pollutions sans retour avec des
engrais de plus en plus artificiels et corrosifs. La société d'abondance
n'aura duré qu'un moment dans une petite partie privilégiée du monde.
Un tel progrès a été accompagné de déchets humains scandaleux et de
néo-paupérisation avant de déboucher sur le chômage, l'inflation et la
pénurie de biens essentiels.

   Pires encore les folies humaines qui détruisent, comme au Viet-
nam, la faune, la flore et les hommes (5 millions de civils et 1 million
de militaires). Quelques bombardements ont suffi pour faire sauter les
digues du fleuve Rouge, œuvre de mille ans. La nourriture donnée aux
chiens et aux chats des Américains contient les protéines nécessaires à
60 millions d'enfants asiatiques. « La production industrielle pour
chiens a représenté, par tête de chien américain en 1967, environ le
revenu moyen indien. » Quand on a vu à Recife des enfants disputer
aux chiens des déchets de repas, à Calcutta des victimes de la faim
cueillies par tombereaux tous les matins, en Haïti des vieux qu'on lais-
se mourir pour diminuer les bouches a nourrir, comment ne pas com-
prendre la véhémence du vieil économiste en rage devant les folies
actuelles d'une technologie de gadgets : du Concorde au yacht de plai-
sance, de l'ouvre-boîte ultra-rapide au skidoo polluant ? Avec un hu-
mour cynique, René Dumont rappelle qu'en Angleterre les droits des
animaux ont été proclamés plusieurs décennies avant l'affirmation des
droits de l'enfant. Ce même pays importait, en plein cœur du XXe siè-
cle, le blé d'une Inde affamée qui n'avait pas l'argent pour acheter sa
propre production.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   202




    Paradoxalement, les sociétés modernes ultra-complexes vont
moins bien se défendre - les sociétés traditionnelles l'auraient mieux
fait - devant les prochaines crises. La nouvelle pénurie aura des
conséquences insoupçonnées sur ces systèmes extrêmement dépen-
dants des sources d'énergie tirées à bon compte des pays pauvres.
L'homme des sociétés technologiques n'a ni la résistance ni la polyva-
lence qu'exigeaient les économies d'hier. La concentration urbaine
croissante, chargée de fortes servitudes, amène des rendements dé-
croissants en tous domaines. Ainsi l'autobus parisien de 1974 ne va
pas plus vite que l'omnibus à traction animale du siècle dernier. Détail
cocasse mais combien révélateur ! Seule une société comme celle de
la Chine actuelle avec son économie d'autosuffisance pourrait tenir le
coup.

   Que faire ? Une révolution mondiale pour contrer la recolonisation
que tente d'opérer le club des riches dans une suprême tentative au
moment où ses intérêts immédiats semblent gravement compromis ?
Un gouvernement planétaire ?

   René Dumont s'attache plutôt à certaines tâches urgentes : annula-
tion des dettes des pays pauvres, organisation mondiale des marchés
de matières premières, fournitures d'équipements gratuits, croissance
zéro de la population riche et de sa consommation industrielle globale,
limitation puis suppression des armements, impôt international, trans-
ports collectifs contre voitures privées, chantiers collectifs de type
coopératif, freinage de l'urbanisation, propriété commune des mers et
de leurs richesses, plate-forme progressiste commune pour le Tiers
monde. Timidement et avec beaucoup de circonspection l'auteur sug-
gère aux Occidentaux des remèdes inspirés du modèle chinois sans le
copier servilement.

    Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous ne pouvons continuer dans la
foulée actuelle sans aller rapidement vers la catastrophe. Bon gré mal
gré, nous sommes acculés à des utopies de survie. Une révolution
immédiate et sanglante serait suicidaire. Mais le problème fondamen-
tal n'en demeure pas moins politique, aux yeux de René Dumont.

   Celui-ci nous laisse au seuil de cette dernière constatation. Il se
contente de dire : « Tous ceux qui s'accrochent aux privilèges de la
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   203




société de consommation, qui refusent les réformes de structures in-
dispensables à la justice sociale à l'échelle mondiale et à la survie,
peuvent être considérés comme les assassins des plus démunis ».
Quant aux jeunes, il leur souhaite de ne pas devoir dire au soir de leur
vie comme Louis d'Aragon « Ma vie comme un jeu terrible où j'ai
perdu, que j'ai gâchée de fond en comble ». Ce serait aussi tragique
que le cri des vétérans de la guerre du Vietnam dans Winter Soldier.

    L'utopie d'une terre nouvelle ne se passe pas du réalisme des
mains. Avant de songer aux violences du sang, il faut investir d'abord
dans une économie solidaire des sueurs de tous, des miennes. « Oui, je
le sens, j'appartiens à la minorité privilégiée. Cet essai est donc aussi
une autocritique. » 40 ans de travail acharné pour la libération et le
développement. A-t-on les mêmes scrupules ?


                   Le point de vue du tiers-monde


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    À l'occasion de la crise du pétrole, H. Boumediene, président de
l'Algérie, prononçait un discours très remarqué devant la session
extraordinaire de l'O.N.U. sur les matières premières : « En détenant
l'essentiel des marchés de consommation des matières premières, ainsi
que le quasi-monopole de la fabrication des produits manufacturés et
des biens d'équipements, en détenant aussi les monopoles de capitaux
et de services, les pays développés ont pu fixer, à leur guise, tant les
prix des matières de base qu'ils prennent aux pays en voie de dévelop-
pement que ceux des biens et des services qu'ils fournissent à ces der-
niers. De la sorte, ils se trouvent dans une position où ils peuvent
drainer à leur profit et par une multitude de canaux les ressources des
pays du Tiers monde. Tel est le fondement de l'ordre économique
mondial que nous vivons aujourd'hui. »

    Les pays nantis ont trouvé révoltante l'augmentation du prix du pé-
trole. Ne faut-il pas reconnaître que celui-ci a été vendu à vil prix jus-
qu'à tout récemment ? « Pour la première fois dans l'histoire, des pays
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   204




en voie de développement fixent le prix d'une de leurs matières de ba-
se. » Quel scandale ! Deux poids, deux mesures. Le blé et les engrais
des pays riches ont doublé et triplé de prix en moins de deux ans. Le
prix de l'acier a été multiplié par trois, celui du ciment par quatre, ce-
lui des tracteurs par deux. Voilà quelques exemples entre mille du défi
gigantesque que rencontrent les pays pauvres dans ce contexte d'infla-
tion mondiale. Leur structure d'importation acquiert un poids écrasant
sur une base économique chancelante. Quand l'écart est de $3,000 dol-
lars à $100 dollars par tête, quand la dette est de 80 milliards, quand
23 milliards de profits ont été siphonnés en moins de dix ans, les pays
du Tiers monde ne peuvent se sentir solidaires d'une croissance, d'une
technologie, d'une politique qui se développent en dehors d'eux et le
plus souvent contre eux.

   Que les pays producteurs de pétrole, de cuivre, de minerai de fer,
de bauxite, de caoutchouc, de café, de cacao établissent une concerta-
tion afro-asiatique et sud-américaine, ce n'est que juste et raisonnable.
Le précédent du pétrole inquiète le club des riches. La Conférence de
Washington en 1974 en témoigne. Or elle n'avait rien d'une véritable
coopération internationale à la mesure d'une économie mondiale plus
juste. Elle tentait même de dépouiller, une fois de plus, les vraies ins-
tances internationales de leur rôle d'équité, de partage et de promotion
planétaires plus justes. Faut-il le répéter, les pays défavorisés connais-
sent un recul de plus en plus grave. Or, cela arrive au moment où les
pays développés étouffent dans leur surcroissance aveugle et chaoti-
que : congestion urbaine, pollution, surconsommation, gadgétisation,
gaspillage, surproduction futile. Quelle échelle de valeurs trouvera-t-
on dans la course aux armements, dans les programmes spatiaux ?
Comble de non-sens, les puissants voudraient faire porter la maîtrise
de l'inflation et la stabilité du système monétaire sur la non-
valorisation du prix des matières de base. Pourtant le déséquilibre des
prix des biens transformés est autrement plus grave... autrement plus
grevant pour le Tiers monde.

   On parle beaucoup des faiblesses internes des pays sous-
développés, de leur manque de réalisme économique et politique, de
leurs obstacles culturels. Étrange plaidoyer unilatéral pour camoufler
le refus de solidarité mondiale et l'absence de véritable démocratie
économique. Les États riches ont démissionné de leurs propres res-
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   205




ponsabilités politiques face aux pouvoirs économiques exploiteurs et
autocratiques. Ils laissent une oligarchie dominatrice mener le monde
à sa guise. Une oligarchie qu'aucune crise monétaire n'affecte grave-
ment, tellement elle peut jouer sur tous les tableaux à la fois et faire
avaliser de nouveaux faits accomplis avant toute intervention politique
nationale ou internationale. Le rapport du public et du privé prend des
dimensions nouvelles sur l'échiquier mondial. Les sociétés dominantes
sont privées, incontrôlées et omnipotentes. Elles bénéficient de la di-
vision des grandes instances politiques nationales et internationales.
Est-il illusoire de songer à une véritable base économico-politique à la
mesure de la planète et de toute la famille humaine ? Si la crise atteint
cette dimension globale, les solutions possibles doivent être à cette
échelle.

    1. Rétablir le pouvoir d'achat du prix d'une quinzaine de matières
premières exportées par les pays en voie de développement au niveau
qu'il avait au début de la présente décennie équivaudrait à trois fois
l'aide apportée par les pays développés.

   2. Réviser radicalement la dette globale de 80 milliards sous diffé-
rentes formes : annulation en certains cas, reconsolidation en d'autres,
ou encore établissement de nouveaux délais différés ou taux d'intérêt.
Notons ici que l'aide accompagnée d'allégeances politiques et militai-
res obligées enlève toute crédibilité à la coopération internationale. De
plus, il est urgent de restituer aux pays pauvres une portion congrue
du fruit de leurs richesses, particulièrement des énormes profits tirés
du Tiers monde. Cette justice rétrospective ou rétroactive serait moins
une revanche des pays pauvres qu'une victoire de la communauté hu-
maine entière.

   3. Crever l'argument de bien des experts des pays riches, qui vou-
draient remettre à plus tard toute stratégie d'industrialisation des ré-
gions sous-développées. Selon eux, les impératifs de concentration,
d'optimisation des investissements, de rentabilisation technologique
sont inconciliables avec une diffusion de l'industrialisation en dehors
des aires actuelles. N'est-ce pas accroître le cercle vicieux du sous-
développement et la marginalisation des économies exclusivement
primaires ? Aucune politique de création et de promotion d'emplois
n'est possible dans ce contexte. D'où la fuite des cadres scientifiques
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   206




et techniques autochtones, des ressources locales d'investissement.
Ainsi les riches continuent de monopoliser les forces les plus rentables
de production et de rendement. Ne pourrait-on pas inverser ces argu-
ments et penser que l'extension du développement s'accompagnera de
celle des marchés, et permettra une promotion beaucoup plus large et
efficace des ressources humaines et matérielles dans le monde ? Ce
serait une meilleure garantie de paix et d'entente entre les peuples.

    4. Remettre en cause la tendance récente qui cherche à éviter le
problème mondial du développement, en orientant exclusivement les
investissements vers la recherche de nouvelles sources d'énergie, de
nouvelles techniques, pour se passer le plus vite possible des matières
de base des pays en voie de développement. Cette poussée quasi hys-
térique tient davantage d'égoïsmes collectifs incapables d'accepter un
partage équitable des sacrifices et des bienfaits qu'exige une économie
plus humaine et plus solidaire. Bien sûr, la question des matières pre-
mières devient de plus en plus cruciale dans la perspective d'un éven-
tuel épuisement de plusieurs ressources naturelles, comme le souligne
le rapport scientifique du club de Rome.

    Il faudra avoir le courage de se demander ce qui a provoqué une
autodéfense agressive des pays du Tiers monde. Après des décennies
de pillage, de chantage, de manœuvres éhontées, les grandes puissan-
ces financières ne peuvent crier à l'injustice, ni les pouvoirs politiques
nantis se contenter de distribuer des miettes après avoir partagé le filet
mignon avec leurs complices. Qu'on le comprenne bien, les pays en
voie de développement voient dans les conjonctures actuelles une
dernière chance d'autodéveloppement. Contrer une telle aspiration,
c'est briser toute possibilité d'une stratégie mondiale qui apparaît de
plus en plus l'unique recours pour juguler une crise planétaire inédite.
Les riches ne peuvent plus se sauver par eux-mêmes. En maintenant la
foulée actuelle, ils conduisent l'humanité à sa perte. Plus que jamais
leur sort est lié à celui des majorités sous-développées, et cela en dépit
des apparences d'une prospérité à court terme. Pour rendre l'avenir
possible, il ne reste plus qu'à assumer tous ensemble les lourdes hypo-
thèques du présent.

   5. Pourquoi ne pas songer à une sorte de Plan Marshall. On sait ce
qu'il a pu permettre même dans un contexte de départ très défavorable.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   207




La guerre mondiale avait détruit pratiquement toutes les infrastructu-
res de plusieurs pays européens. Trois pour cent (3%) du PNB des
États-Unis ont suffit. On nous dira que l'Europe avait une population
et des cadres bien préparés pour entreprendre une relève rapide et ef-
ficace. Bien sûr, le Tiers monde est ici en reste. Mais l'obstacle est-il
vraiment insurmontable ? Une connaissance minimale de l'histoire
moderne laisse plutôt entendre que le problème majeur ressortit à une
volonté politique prête à affronter un tel défi. Encore ici, nous retrou-
vons la problématique du privé et du public. Les États se comportent
comme des corporations privées toutes occupées à isoler leurs intérêts
pour les affirmer envers et contre toute autre considération. La politi-
que contemporaine est trop souvent un décalque de cet économisme
sans entrailles des deux grands systèmes dominants. Il n'y a pas d'is-
sue au sous-développement et même au développement, sans la su-
prématie de la fonction politique démocratique et sans une nouvelle
philosophie de la communauté humaine assortie d'un contrat plus éga-
litaire entre tous les peuples. L'avenir est trop sombre pour réduire les
débats à de pures querelles idéologiques ou à des luttes de prestige ou
de pouvoirs entre les grands. La libération du Tiers monde sera le test
d'humanisation par excellence, et qui sait, l'inspiration de projets his-
toriques inédits. Il faut renverser la vapeur et chercher les solutions du
côté de ceux qui portent les plus grands défis de la civilisation.

    « Si nous voulons assurer à une telle stratégie de réelles chances de
succès, nous pensons qu'il faut l'asseoir sur les lignes d'action suivan-
tes :

   -la prise en main par les pays en voie de développement de leurs
ressources naturelles, ce qui implique, au premier chef, la nationalisa-
tion de l'exploitation de ces ressources et la maîtrise des mécanismes
régissant la fixation de leur prix ;

    - le lancement d'un processus de développement cohérent et intégré
comportant notamment la mise en valeur de toutes les potentialités
agricoles et la mise en oeuvre d'une industrialisation en profondeur
s'appuyant principalement, partout où cela sera possible, sur la trans-
formation sur place des ressources naturelles, d'origine minière ou
agricole, de chaque pays concerné ;
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   208




   - la mobilisation, dans un vaste élan de solidarité entre les peuples,
de l'aide de la communauté internationale, reposant essentiellement
sur l'apport, en moyens financiers, technologiques et commerciaux,
des pays riches et développés à ceux dont le développement est à
promouvoir ;

   - la suppression ou tout au moins l'allègement des fardeaux et l'at-
ténuation des phénomènes qui pèsent actuellement sur les pays en
voie de développement et aboutissent, le plus souvent, à annihiler les
résultats des efforts et des sacrifices que ces pays consacrent à leur
développement ;

   - l'élaboration et la mise à exécution d'un programme spécial desti-
né à procurer une aide plus intense à ceux des pays qui sont reconnus
comme étant les plus démunis par la communauté des Nations Unies.

    Ce programme doit permettre de satisfaire les besoins minima vi-
taux des pays les plus démunis, c'est-à-dire les besoins en biens de
première nécessité, tels que les produits alimentaires, énergétiques et
pharmaceutiques, les engrais, les biens d'équipement et les services, à
des conditions particulièrement avantageuses, pouvant aller, dans cer-
tains cas, jusqu'à la gratuité. Ce programme spécial doit permettre, en
même temps, de fournir à ces pays, une aide financière exceptionnelle
pour leur développement à court terme, aide qu'il est souhaitable de
fournir sous forme d'apports financiers non remboursables, tout au
moins dans une large proportion. La fourniture des produits qui auront
été retenus dans le cadre de ce programme pourrait être mise à la
charge des pays qui en sont les producteurs, et cela en proportion de
leurs capacités de production dans ce domaine. Le financement néces-
saire au paiement des biens d'équipement ou des services contenus
dans ce programme pourrait être assuré par les contributions des diffé-
rents pays de la communauté internationale, en fonction du niveau de
leurs revenus. À ce titre, les pays industrialisés, ainsi que les pays en
voie de développement qui pourraient disposer de certains excédents
dans leurs ressources, auront à jouer un rôle particulièrement impor-
tant. Afin de pouvoir agir rapidement et efficacement, le BIRD ainsi
que les banques régionales d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine,
pourraient recevoir, dans une première étape, la mission de gérer, sous
un contrôle approprié, les fonds à mobiliser immédiatement dans le
                       Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   209




cadre de ce Programme spécial, et ce, en attendant la définition des
institutions qui seraient chargées de la gestion de ces fonds à titre
permanent. Il est bien évident que d'autres formes de financement
peuvent être avancées ; l'essentiel est que les objectifs soient claire-
ment décidés et les moyens nécessaires nettement définis.

    Ce programme spécial dans son ensemble fait l'objet d'une proposi-
tion de mon pays. J'exprime l'espoir que l'Assemblée générale l'adop-
tera comme une mesure concrète et immédiate qui constituera l'un des
résultats à inscrire à l'actif de l'actuelle session extraordinaire de l'As-
semblée générale des Nations Unies. » (Boumediene, O.N.U.,
10/4/1974).

                                 L'O.N.U. se réveille


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   Les interventions de ce genre se multiplient. Lors d'une session ré-
cente de l'ONU, les diverses délégations ont signé une charte des
droits du Tiers monde, qui marque un véritable tournant historique
(possible !). En voici les principes directeurs :

    A. Égalité souveraine des États, autodétermination de tous les peu-
ples, inadmissibilité de l'acquisition de territoires par la force, intégrité
territoriale et non ingérence dans les affaires intérieures d'autres États.

    B. Coopération la plus étendue possible entre tous les États mem-
bres de la communauté internationale, fondée sur l'équité et de nature
à éliminer les disparités existantes.

   C. Participation pleine et réelle de tous les pays au règlement des
problèmes économiques mondiaux, compte tenu de la nécessité d'as-
surer le développement rapide de tous les pays en voie de développe-
ment et en prenant des mesures spéciales en faveur des pays en voie
de développement moins avancés, sans littoral, et ceux qui sont les
plus gravement touchés par des crises économiques et des catastro-
phes naturelles.
                Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   210




   D. Droit pour chaque pays d'adopter le système économique et so-
cial qu'il juge le mieux adapté à son propre développement.

   E. Souveraineté permanente intégrale de chaque État sur ses res-
sources naturelles et sur toutes les activités économiques. En vue de
sauvegarder ces ressources, chaque État est en droit d'exercer un
contrôle efficace sur celles-ci et sur leur exploitation par les moyens
appropriés à sa situation particulière, y compris le droit de nationaliser
ou de transférer la propriété à ses ressortissants, ce droit étant une ex-
pression de la souveraineté permanente intégrale de l'État. Aucun État
ne peut être soumis à une coercition économique, politique ou autre
visant à empêcher l'exercice libre et complet de ce droit inaliénable.

    F. Droit de tous les États, territoires et peuples soumis à une oc-
cupation étrangère, à une domination étrangère et coloniale ou à
l'apartheid, droit à une restitution et à une indemnisation totale pour
l'exploitation, la réduction et la dégradation des ressources naturelles.

    G. Réglementation et supervision des activités des sociétés multi-
nationales dans l'intérêt de l'économie nationale des pays où ces socié-
tés multinationales exercent leurs activités sur la base de la souverai-
neté entière de ces pays.

    H. Droit des pays en voie de développement et des peuples de ter-
ritoires se trouvant sous domination coloniale et raciale et sous oc-
cupation étrangère d'obtenir leur libération et de recouvrer le contrôle
effectif de leurs ressources naturelles et de leurs activités économi-
ques.

    1. Octroi d'une assistance aux pays en voie de développement, aux
peuples et aux territoires qui sont soumis à la domination coloniale et
étrangère, à l'occupation étrangère, à la discrimination raciale, à
l'apartheid ou sont victimes de mesures de coercition d'ordre écono-
mique, politique ou autre.

   J. Rapports justes et équitables entre les prix des matières premiè-
res, des produits primaires, des articles manufacturés et semi-finis ex-
portés par les pays en voie de développement et les prix des matières
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premières, des produits primaires, des articles manufacturés, des biens
d'équipement et du matériel importés par eux, en vue de provoquer, au
profit de ces pays, une amélioration soutenue des termes de l'échange,
ainsi que l'expansion de l'économie mondiale.

    K. Octroi par l'ensemble de la communauté internationale d'une as-
sistance active aux pays en voie de développement, sans aucune
condition d'ordre politique ou militaire.

   L. Action tendant à faire de la promotion du développement des
pays en voie de développement l'un des principaux objectifs de la ré-
forme du système monétaire international.

   M. Amélioration de la compétitivité des produits naturels face à la
concurrence des produits synthétiques de remplacement.

   N. Traitement préférentiel et sans réciprocité pour les pays en voie
de développement chaque fois que cela est faisable.

   O. Création de conditions favorables au transfert de ressources fi-
nancières aux pays en voie de développement.

   P. Participation des pays en voie de développement aux avantages
de la science et de la technique moderne, promotion du transfert des
techniques et création d'une structure technologique autochtone.

   Q. Nécessité pour tous les États de mettre fin au gaspillage des res-
sources naturelles y compris des produits alimentaires.

   R. Nécessité pour les pays en voie de développement de consacrer
toutes leurs ressources à la cause du développement.

    S. Renforcement, par des mesures individuelles et collectives, de la
coopération économique, commerciale, financière et technique entre
les pays en voie de développement, essentiellement sur une base pré-
férentielle.

   T. Encouragement du rôle que peuvent jouer les associations de
producteurs, dans le cadre de la coopération internationale, et en vue
                 Jacques Grand’Maison, LE PRIVÉ ET LE PUBLIC. TOME 1 (1975)   212




de la réalisation de leurs objectifs, entre autres, contribution à une
croissance soutenue de l'économie mondiale et accélération du déve-
loppement des pays en voie de développement.

    Riches et pauvres vont connaître bientôt des solidarités obligées,
sans doute après des luttes gigantesques. Guerres et révolutions ont
jalonné l'histoire. Mais cette fois, la crise est planétaire. Elle touche
toutes les dimensions de la société et de l'homme, toutes les institu-
tions et toute la vie. Je veux bien qu'on réapprenne le développement
intégral de son jardin et de sa cité, de sa patrie et des siens. Mais à
quoi bon, si la Terre s'assèche, si la civilisation s'éteint, si l'humanité
se meurt. On ne peut même plus miser sur de larges alliances dans de
grands blocs de nations. Il ne reste que la perspective d'un grand bee
universel pour pouvoir entrer dans le XXIe siècle. Nous avons la
chance de connaître ces échéances planétaires. Saurons-nous les as-
sumer ? Ce qui paraît de plus en plus évident, c'est l'urgence de don-
ner aux instances politiques, démocratiques et publiques, nationales et
internationales, un contrôle décisif sur les instances privées.

    Ici au Canada, nous nageons encore dans la mare d'un capitalisme
éculé. Les discours politiques récents isolaient, par exemple, la revalo-
risation de l'économie agricole et alimentaire des problèmes mondiaux
en ce domaine. Souvenons-nous du fameux discours du Trône à Otta-
wa en 1974. Après l'épuisement des surplus agricoles, on revenait à
une perspective d'utilisation maximale du sol canadien. Mais en même
temps, on taisait toute considération de solidarité internationale. Der-
rière l'apologie de notre situation privilégiée en ressources naturelles,
se cachait mal un certain égoïsme satisfait. Bien sûr, les propos cana-
diens à l'O.N.U. ou dans les organismes internationaux ont le verbe
généreux. Tout autres apparaissent les politiques intérieures effecti-
ves. On nous dira que le Canada en a déjà assez de sa dépendance
chronique vis-à-vis des États-Unis. Mais il faut aller plus loin pour
comprendre que nous maintenons une sorte de capitalisme résiduel et
borné, arrêté à l'intérêt immédiat. Nous contribuons ainsi à retarder à
la fois une profonde transformation interne de notre société et une par-
ticipation courageuse à un nouvel ordre économique et politique mon-
dial. Chez nous aussi, l'instance politique n'a pas encore humanisé et
démocratisé l'économie privée. Quand on refuse de voir et d'assumer
ses propres problèmes, on comprend difficilement ceux des autres. Ne
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durcissons pas ce principe. il se pourrait bien que les conjonctures
mondiales des prochaines années nous forcent à démystifier nos trop
persistantes illusions. Mais serons-nous prêts à relever le défi ? Les
solutions proposées plus haut par des instances internationales de-
vraient inspirer nos démarches nationales. Pour cela, il faut craindre
ce double registre schizophrénique qui sépare l'intérêt international et
l'intérêt national.

    Les guerres militaires deviennent de plus en plus des guerres ou-
vertement économiques. Le Canada participe à cette escalade de mul-
tiples façons. Même sur son terrain, il laisse trop libre cours aux
grands brigandages des ressources. La charte des droits et devoirs
économiques qui donne pour la première fois à l'O.N.U. un vrai pou-
voir politique international devrait avoir un impact dans l'orientation
propre de notre société. Voulons-nous vraiment que l'instance publi-
que politique joue efficacement son rôle de justice pour tous ? Est-ce
possible dans le cadre du contrat social actuel ? Il y a ici de redouta-
bles problèmes éthiques et politiques inédits sur lesquels nous revien-
drons. Peut-être faut-il accompagner ce vaste regard d'une attention à
nos façons de vivre quotidiennement. Comment faire face à ces gran-
des requêtes, si nous ne changeons pas la vie à ras de sol, à portée de
main. La vie privée et publique de nos milieux immédiats. Enjeux
planétaires et enjeux quotidiens sont liés plus que jamais dans le nou-
veau Global Village de la communauté humaine. Dans le monde hu-
main comme dans l'univers matériel, l'infiniment petit rejoint l'infini-
ment grand. La libération d'un quotidien plus solidaire et plus créateur
fait partie des objectifs prioritaires des grandes politiques à instaurer.


   Fin du tome I.

				
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