D�s lors

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           Après la présidentielle, quelles perspectives pour la gauche ?

Notre débat buffet du 10 mai a pu notamment s’appuyer sur des contributions écrites de Fr.
Diehlmann, P. Khalfa, N. Mamère et D. Taddei et a permis un échange particulièrement riche.
Le texte qui suit constitue, surtout à l’usage de ceux qui n’ont pu y participer, non pas un
compte rendu analytique, qui n’est pas dans notre tradition, mais plutôt des éléments
provisoires de synthèse… en attendant notre réunion de fin juin, au lendemain des
législatives1.

Logiquement, les débats ont comporté trois aspects : sur le premier, la nature du Sarkozysme,
en tant que version française d’une droite autoritaire2, le niveau de consensus entre les
participants, reprenant à des variantes près, les analyses que nous en avions fait
précédemment, ne sera pas développé ici. Nous nous contenterons donc d’essayer de
présenter l’essentiel des deux autres sujets abordés : d’abord, l’analyse des causes et des
résultats des deux tours de scrutin ; les différentes perspectives, qui s’ouvriront, dès le
lendemain des législatives.

                                                        * *

I- L’analyse des résultats de la présidentielle :
Bien entendu, un dialogue aussi pluraliste et ouvert que le nôtre n’avait aucune prétention
scientifique : il reflétait bien d’avantage une mosaïque de sensibilités militantes, de tout âge et
de diverses provenances. Malgré cela, au-delà de l’amertume générale, une assez grande
convergence est apparue, qui peut être utile pour contribuer à construire ensemble l’avenir.

Avant tout, s’est dégagée la conviction que la défaite, aussi nette fut-elle, n’avait pourtant rien
d’inéluctable : de nombreuses raisons auraient pu permettre le résultat inverse. Le grand talent
politique de Sarkozy y est évidemment pour une part. Mais les erreurs de la gauche politique
y ont une autre part, peut être plus importante encore. Comme c’est de cette dernière que nous
sommes collectivement comptables, on comprendra qu’elle ait occupé la première place dans
nos discussions.

Cette défaite est d’abord de façon claire celle de toute la gauche française (il n’est que de faire
le total des voix de 1er tour pour s’en convaincre), mais il est aussi utile de commencer à
s’interroger plus profondément sur les ressorts culturels et sociaux des votes exprimés par un
si grand nombre d’électeurs.


1
  S’il reprend quelques unes des notes préliminaires, rédigées par D. Taddei, qui avaient été adressées et qui ont
été approuvées durant le débat, le présent texte a été considérablement enrichi par ce dernier sur de nombreux
points.
2
  Signalons à cet égard que les manifestations organisées le soir du 6 mai ont fait l’objet de près de plusieurs
centaines d’arrestations, qui ont donné à lieu à de nombreuses comparutions immédiates s’étant déjà traduites
par des peines d’emprisonnement ferme de plusieurs mois (de 3 à 6) pour des jeunes (souvent étudiants) aux
casiers judiciaires vierges et dont l’implication dans les heurts avec la police est semble-t-il loin d’être toujours
évidente. L’empressement des magistrats à suivre les réquisitions des procureurs ne lasse d’ailleurs pas
d’interroger... Le Monde a également fait mention de provocations policières dans certaines banlieues dès le 6
mai au soir ; il faut craindre que de tels comportement se banalisent encore plus dans les mois à venir.
I.1 L’échec de toute la gauche

Les raisons ne sont évidemment pas les mêmes pour ceux qui prônaient une alternative de
transformation, et pour ceux qui proposaient une alternance réformiste.

1.1.1 L’échec de la gauche de transformation :

A ce stade, celui-ci mérite à peine qu’on s’y attarde, tellement il est avant tout le résultat
immédiat d’un émiettement absurde (en général, et plus particulièrement dans la logique d’un
scrutin majoritaire à 2 tours) des candidatures : 5 prétendants ! Mais, il faut bien comprendre
que cet émiettement est moins le fait de deux poignées de méchants apparatchiks que la
manifestation de la persistance d’une culture bolchevique, que l’on retrouve notamment :
- dans la place du « Parti » comme fin en soi, et qui ne voit dans les mouvements sociaux et
culturels que des compagnons de route, qu’il convient d’instrumentaliser ;
- dans une dénonciation abstraite d’un libéralisme indéfini, ce qui interdit de préciser et de
concrétiser les contours du « futur » bloc hégémonique qu’on entend lui opposer ;
- dans les contenus proposés, relevant du catalogue des revendications syndicales ou
associatives, nécessaires, mais rendues insuffisantes par l’absence de perspectives, qui, sans
tomber dans de nouvelles utopies, donnent un sens à l’action collective, conduite dans ces
directions…

Comme il s’agit cependant d’une composante de la gauche française, que ses détracteurs
mêmes (ils sont nombreux dans la presse) reconnaissent comme permanente et sans doute
indispensable, on consacrera plus de place aux conditions de sa refondation dans la deuxième
partie de ce texte.

I.1.2. L’échec de la gauche réformiste :

Si les jugements sont contrastés sur la campagne de Ségolène Royal3, tout le monde semble
s’accorder pour reconnaître que les causes profondes de son échec final sont bien plus
anciennes que sa candidature. Pour ne remonter qu’à l’après 2002, elles sont largement dues à
ce que nous avons appelé depuis longtemps le « minimalisme hollandais »4 : « ne promettre
que ce que l’on peut tenir », mais comme on ne peut rien tenir, on présente comme des tables
de la Loi, des textes quasi-insignifiants, projet socialiste et pacte présidentiel, que l’on oppose
éventuellement, pour des raisons évidemment politiciennes, puisqu’ils sont à peu près aussi
peu engageants (dans les deux sens du terme) l’un que l’autre…. Ce minimalisme n’a pas pu
être sérieusement compensé par le slogan délétère du « vote utile », lequel a finalement
rapporté d’avantage à Bayrou, qui était de fait le seul vote utile du « tout sauf Sarkozy ». La
présence au second tour étant toutefois sauvegardée par les sièges promis aux radicaux et aux
amis de Chevènement, le compte n’était évidemment pas suffisant pour remporter finalement
l’élection.

D’où, depuis le 1er tour, un esprit nouveau d’ouverture… qui s’est tourné principalement vers
Bayrou. Le dialogue avec celui-ci a eu au moins le mérite de la clarté sur le degré de
libéralisme économique de ce dernier, plus proche de Sarkozy (la primauté de la réduction de
la dette rappelait d’ailleurs le Fabius de 2000-2002, sans doute inspirée par les mêmes
banquiers de formation énarchique). Cette clarification opérée démontre que la seule question

3
  Mais assez polarisés tout de même…
4
  Duquel l’ensemble des courants socialistes sont solidairement responsables par leurs votes quasi-unanimes sur
les motions d’orientation de leur congrès et sur le projet socialiste.
qui vaille, derrière les tentations dites centristes (en fait de centre droit ou pire), de Rocard et
de Kouchner (sans parler des malheureux ralliés d’origine socialiste ou écologique, qui ne
courent pas assez vite pour se retrouver chez Sarkozy), est de savoir comment se comportera
le dit « Mouvement démocratique », si la gravité de la situation exige la formation d’un
« front anti-autoritaire », regroupant l’ensemble de la gauche et, éventuellement, au-delà, tous
ceux qui sont attachés au libéralisme politique et culturel.

Finalement, l’échec de toute la gauche est plus que l’addition de l’échec de chacune des
deux gauches. La coupure absolue entretenue, depuis longtemps, par les plus centristes et les
plus extrémistes, dont nous avions dénoncé depuis longtemps l’archaïsme (c’est le clivage du
Parti social-démocrate russe de 1905…), mais qui a trouvé une modernité apparente dans la
bataille du projet de Traité constitutionnel, a rendu plus difficile l’aggiornamento de chacune
des deux composantes (il suffisait de traiter respectivement l’autre de gauchiste ou de social
libéral, pour prétendre exister). Elle a, de surcroît, contribué à décourager une bonne partie
des militants de gauche, qui n’entendaient pas perdre leur temps dans ces querelles,
principalement tactiques, et surtout contre-productives, et ont mieux usé de leur énergie
militante dans les mouvements sociaux et citoyens.

I-2. Quelques premières leçons du vote :

Celles-ci sont si nombreuses, et parfois, si complexes qu’il faudra bien du temps et bien des
analyses de spécialistes pour approfondir la question. Au demeurant, l’expérience montre que,
même avec le recul du temps, bien des querelles d’interprétation sur la signification d’un
scrutin demeurent. C’est pourquoi, une première réunion, encore «à chaud » des militants
réunis par le Forum, ne pouvait s’en tenir qu’à quelques idées principales, d’ailleurs assez
largement partagées.

1-2.1 La première remarque conduit à la modestie sur l’interprétation des résultats et
récuse les conclusions sommaires qu’on pourrait prétendre en tirer, et notamment celle
suivant laquelle : « la gauche est normalement minoritaire dans ce pays ». Outre que des
politologues de qualité ont démontré que toutes les conditions étaient pourtant remplies pour
une victoire de celle-ci en 2007, on pourrait questionner avec intérêt les nouveaux prophètes
sur les sujets suivants : qui avait prédit les 4 derniers évènements électoraux suivants, qui ont
dominé les 5 dernières années :
    - alors que le gouvernement Jospin avait fait les meilleures élections intermédiaires de
        l’histoire (régionales, européennes), l’élimination de son leader au 1er tour de la
        présidentielle de 2002 ?
    - Après cette déroute traumatisante du 21 avril, qui avait prédit le petit chelem inédit du
        PS aux élections régionales de 2004 ?
    - Après ce triomphe sans précédent, qui avait pronostiqué que le non l’emporterait de 10
        points, sur le projet de Traité Constitutionnel Européen, l’année suivante ?
    - Et, depuis lors, qui pouvait s’attendre à ce que les candidats représentant les partis du
        oui à ce dernier scrutin fassent 75%, (soit 30% de plus), lors du 1 er tour de la
        présidentielle qui vient de se tenir ?

Tel ou tel avait pu prévoir, au mieux, un ou deux de ces renversements de situation, mais
personne n’aurait pu imaginer l’ensemble de cette séquence quinquennale. Encore, ces
résultats globaux masquent-ils des changements de vote beaucoup plus importants, quand on
les analyse sur un plan territorial, social et encore plus évidemment individuel5. Le cas le plus
frappant est celui du résultat de D. Voynet qui, alors que l’urgence écologique s’impose de
plus en plus sur toute la planète, ne retrouve que 20% des électeurs attribués au candidat de
son parti il y a 5 ans : tout le monde comprend bien que la responsabilité d’un tel désastre ne
repose pas sur la personne, au demeurant honorable et sympathique, de la candidate. Mais le
fait est là : tous ceux qui raisonnaient gravement, après le scrutin de 2002 sur « l’électorat
écologique », comme une donnée structurelle, s’appuyait (à 80%) sur une base inconsistante.
Et le cas n’est pas unique : l’enquête CSA-CISCO réalisée pour l’Humanité à la sortie des
bureaux de vote du premier tour indiquait que, concernant la gauche et le centre, les transferts
s’opèrent dans plusieurs sens : du reste de la gauche vers le PS ; de la gauche vers l’UDF ; de
la gauche vers l’extrême gauche6.

Finalement, si la volatilité des électeurs est désormais bien connue, la volatilité des électorats
s’avère à la sortie des urnes un phénomène de masse essentiel, encore plus étendu qu’on ne
l’admettait précédemment. Il est, sans doute, plus fort, au sein de chacun des deux grands
blocs, et plus largement, entre courants proches qu’entre la droite et la gauche, considérée
comme des blocs relativement homogènes7. Pour mener cette analyse à la lumière des
phénomènes français, une prise en compte des grands déterminants sociaux et culturels8, qui
structurent depuis les origines notre électorat, est nécessaire ; mais, de plus, les évolutions en
cours dans les autres grands pays, de part et d’autre de l’Atlantique, notamment, méritent au
moins autant d’attention, s’il est bien vrai que nous sommes entrés dans une phase nouvelle
de la mondialisation. Il en résulte dans l’immédiat une seule conclusion claire : il serait
dangereux de prétendre tirer de cette élection présidentielle des conclusions trop définitives
pour l’avenir à moyen terme, en particulier, sur les futurs rapports de force entre droite et
gauche9, et à l’intérieur de chacune de ces deux forces.

Ajoutons que la présente séquence électorale ne s’achèvera qu’avec les prochaines échéances
législatives : d’un côté, les incurables optimistes rappelleront que, lors de la seule victoire
législative des partisans du président de la majorité sortante (Mitterrand, 1988), le phénomène
habituel d’accentuation des résultats ne s’était pas vérifié, avec, il est vrai, à l’époque la
complicité du premier intéressé ; de leur côté, les pessimistes ont quelques raisons de craindre
que l’appel socialiste et centriste aux nécessaires contre-pouvoirs ne soit guère entendu et
qu’on assiste au renforcement de l’hégémonie d’une droite plus réactionnaire et offensive que
jamais, derrière ses protestations de « concorde » nationale et ses médiocres ralliements.

I-2.2 La volatilité considérable de l’électorat est, en fait, très inégale, suivant les
déterminants considérés.



5
  Quand la fille ex-trotskyste vote maintenant Royal, il peut arriver que le père, socialiste de toujours, vote
Bové… En résultats consolidés, cette interversion des votes est analysée comme une stabilité de l’électorat
familial, mais qui pourrait fonder des prédictions sur cette stabilité apparente ?
6
  L’Humanité, 25 avril 2007
7
  Surtout si on admet que les extrêmes se touchent, ce qui explique qu’une partie non négligeable des électeurs
communistes sont passés directement au vote Front National dans les années 1980 et 90, particulièrement dans le
sud est de la France.
8
  D’André Siegfried, son fondateur, à Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, de nos jours, la sociologie électorale a
toujours disposé, dans notre pays, de spécialistes remarquables.
9
   Un centrisme authentique peut-il exister significativement, dans un système électoral majoritaire ? Les
exemples anglo-américains semblent démontrer le contraire. L’éclatement de l’ancienne UDF entre les partisans
des deux réponses devrait nous apporter une réponse concrète à cette question, dès les prochaines législatives.
Ainsi, prendre comme référence les votes de 1er tour, eux-mêmes très délicats à interpréter et,
évidemment, obéissant à des considérations souvent très conjoncturelles ou tactiques (le
fameux « vote utile »), conduit à une complication généralement peu productive : il n’y a pas
d’électorat de Bayrou ou de Le Pen, en tant que déterminants (ils sont eux-mêmes déterminés)
et qu’ils aient triplé, pour le premier, ou diminué d’un tiers, pour le second, leur répartition de
2ème tour se retrouve, à peu de chose près, la même qu’aux scrutins précédents : moitié-moitié
pour le premier ; trois cinquièmes contre un cinquième, et un autre cinquième s’abstenant ou
votant nul, pour le second. A cet égard, les rapports de force de 2ème tour apportent tout de
même des enseignements, certes plus frustres, mais moins fragiles, que ceux du 1er tour.

Dans l’ensemble des pays et depuis longtemps, les politologues ont mis à jour des
déterminants plus robustes (en termes statistiques) : par exemple, l’âge, les croyances et
pratiques religieuses, ainsi que certaines catégories socioprofessionnelles ont un effet certain
et relativement stable, sur une longue période, alors que le sexe n’est plus, depuis les années
80, un déterminant aussi évident et que les effets d’autres critères socioprofessionnels ou de
statut s’avèrent encore beaucoup plus volatiles que pour la moyenne de l’électorat.

C’est particulièrement le cas du vote des couches populaires et, particulièrement, des
ouvriers, employés et salariés intermédiaires, notamment pour ceux du secteur privé. Si on
se souvient que ces 3 catégories socio-professionnelles, que l’on peut désigner pour faire bref,
comme constitutives du « monde du travail » (car leurs moyens d’existence reposent
essentiellement sur leur travail et non pas sur les revenus d’un capital financier, relationnel ou
culturel) représentent plus de 70% des actifs employés (auxquels on pourrait rattacher les 10%
de chômeurs), il est facile de montrer que ce sont principalement leurs changements de vote,
qui font basculer les majorités entre droite et gauche, dans la plupart des scrutins et
notamment, lors du dernier d’entre eux.

Ainsi, les déterminants sociaux du vote continuent à jouer un rôle décisif, comme le
confirment les réponses à toutes les enquêtes d’opinion : emploi (c'est-à-dire chômage et
précarité) et pouvoir d’achat demeurent les préoccupations principales des Français. Or, sans
être aussi catastrophiques que ceux de Jospin, archi-battu par Le Pen et Chirac chez les
ouvriers et employés, les résultats de la présidentielle de 200710 sont particulièrement
affligeants pour l’ensemble de la gauche, qui était censée faire bloc au 2ème tour : si les votes
des agriculteurs (2 tiers à droite) et des artisans, commerçants et chefs d’entreprise (au moins
81% du même bord) sont sans surprise, ils ne concernent ensemble qu’un dixième de
l’électorat. Par conséquent, l’essentiel de la décision s’est fait dans les deux catégories de loin
les plus nombreuses et qui sont particulièrement agressées par la politique de Sarkozy et
accessoirement de Fillon :

- les retraités (65% de vote Sarkozy et pas seulement à cause de leur âge11). On a, sans doute,
négligé d’observer que la réforme Fillon, non seulement ne les touche pas personnellement12,
mais est plutôt de nature à les rassurer sur le financement de leurs retraites, puisqu’elle
propose de faire porter tous les sacrifices sur les futurs retraités. Quoiqu’il en soit, le sujet
justifierait tout un débat que nous devrions approfondir à l’automne, à la fois parce que

10
   Pour les chiffres les plus récents, nous avons utilisé les deux enquêtes IPSOS et HL2 du 2ème tour, qu’il
conviendra évidemment de compléter et d’affiner au fur et à mesure des prochaines analyses. Le tableau est
rapporté plus bas.
11
   LH2 tombe à 57%, en y agglomérant, de façon contestable les autres inactifs.
12
   C’est la réforme Balladur qui, depuis plus de 10 ans, assure leur paupérisation relative, d’abord par le mode de
calcul de leurs droits et ensuite par l’absence d’indexation sur les salaires.
l’actualité nous y ramènera nécessairement et que leur importance dans l’ensemble de
l’électorat ne cessera de croître ;

- mais surtout les salariés du privé, votent à 54% pour le candidat qui leur promet, entre
autres, le « contrat unique », et l’allongement des durées de cotisations ; 43% des salariés du
public, qui ont, il est vrai, bien d’autres motifs de se sentir agressés, font encore de même ; et
même 42% des chômeurs, qui sont pourtant désignés comme coupables de leur propre
situation ! La persistance de l’inadéquation entre la gauche politique et la base sociale, qui est
censée la légitimer, demeure certainement le principal obstacle d’une reconstruction d’une
gauche à vocation majoritaire.

Ces catégories correspondent, de façon générale, au niveau d’études le moins élevé, et ceci
explique largement cela, sont connues comme celles qui sont à la fois les moins participantes
aux choix électoraux (qu’il s’agisse de leur faible pourcentage d’inscriptions sur les listes et
de leur fort taux d’abstention) et les moins déterminées dans leurs préférences partisanes, en
particulier depuis l’effondrement du parti communiste (Buffet ne représentant plus que 10%
de l’électorat de J. Duclos) !

                              Vote Sarkozy/Royal, le 6 mai :

Salarié du privé              53% / 47% ;

Salarié du public            43% / 57% ;

Travailleurs indépendants 77% / 23% ;

Chômeurs                      42% / 58%

Retraités                     65% / 35%


I-2.3- La globalisation financière induit une tendance à la bi-polarisation entre deux
formes de libéralisme économique :

Cette troisième observation s’impose quand on élargit le sujet :

- d’une part, elle considère une période longue d’un quart de siècle, depuis mai 81, par
exemple, au-delà des fluctuations brutales de l’électorat de ces dernières années. Sur cette
longue période, il est indéniable que nous sommes en présence d’un glissement tendanciel à
droite, qu’il s’agisse des programmes, des représentations et des manières de voir le
monde , particulièrement marqué : les 110 propositions de Mitterrand, qui visaient à
« rompre avec le capitalisme » étaient alors plus à gauche que le programme de n’importe
lequel des récents candidats « gauche de gauche », et celui de Giscard aurait pu fournir un
compromis acceptable entre ceux de Bayrou et de Ségolène Royal !

- D’autre part, l’analyse doit prendre en compte les exemples étrangers. En effet, ce même
phénomène de droitisation tendancielle se retrouve, sous des formes évidemment variées,
dans la plupart des pays d’Europe occidentale, qu’ils aient ou non connu par le passé un
parti communiste fort, ce qui fait de la chute du mur de Berlin, une partie importante, mais
sans doute insuffisante, de l’explication de ce glissement pluri-décennal de tous les électorats
vers la droite.

Par contre, et ce n’est sans doute pas une coïncidence, ce dernier quart de siècle est celui où
la globalisation financière, cette forme exacerbée du néo-libéralisme, avec son axiome
essentiel (15% de rendement financier exigé), a envahi les marchés, la planète et les
esprits : la spirale profits-placements financiers-profits augmentés de 15% de plus chaque
année, aspire tout, tel un gigantesque « trou noir », dont la puissance est exponentielle. Or,
l’accumulation effrénée qui en découle, permet certes une croissance rapide de grands pays
émergents, mais elle développe partout un creusement insupportable des inégalités
(internationales et intranationales) et des dégradations environnementales en tout genre : une
double urgence sociale et écologique (qu’il serait absurde d’opposer, puisqu’elles découlent
largement de la même cause) en découle.

Dans ce contexte, en France, après les USA, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, et bien d’autres
pays européens, l’offre politique tend à se bi-polariser entre une droite libérale-autoritaire
(libérale en économie, autoritaire dans les domaines politiques et sociétaux) et ce qu’Eros
Sana désigne comme un « hyper-centre » ;

- la droite libérale-autoritaire veut accélérer l’implication de notre pays dans cette
globalisation financière : son ultra-libéralisme économique ne peut, dès lors se passer de
l’autoritarisme politique. Il en est logiquement ainsi, parce que, quand la politique voulue par
les élites financières est cohérente, elle porte évidemment atteinte aux intérêts, sociaux et
écologiques, du plus grand nombre. Ceci suppose pour prendre le pouvoir, puis le garder,
d’enchaîner les manipulations médiatiques, les opérations policières et les aventures
guerrières, pseudo-sécuritaires, afin de fausser les règles démocratiques habituelles, qui les
chasseraient dans un contexte démocratique traditionnelle : Bush, Berlusconi et Aznar ont
fourni autant de variantes nationales de cette même logique universelle. Les deux premiers
ont réussi à être réélus une fois et le troisième n’a été battu que par un concours de
circonstances exceptionnelles. Leurs récents déboires électoraux respectifs ont pu donner à
croire que l’ère de cette contre-réforme13 était dépassée, mais la résistible ascension de notre
Arturo Rui national (Sarkozy) et les surenchères entre les 10 candidats républicains à
l’investiture américaine, explicitant une « philosophie de la force », suivant la juste expression
de l’un d’eux, montrent bien que les effets (régressions sociales, écologiques, démocratiques
et finalement éthiques) ne disparaîtront pas sans les causes (globalisation financière). Même si
on peut espérer que sa dimension de croisière guerrière pourrait disparaître avec l’échec final
de Bush, l’affirmation que le cycle de la « révolution néo-conservatrice » est achevé devra
faire l’objet entre nous d’une discussion plus approfondie14. En effet, cette dernière ne peut
s’accompagner durablement d’une démocratie réellement apaisée : c’est là-dessus qu’un
Bayrou et quelques autres ont encore beaucoup à apprendre.

- Le dit hyper centre (du centre droit au centre gauche) veut accompagner cette
« mondialisation », terme dont le vague interdit toute analyse sérieuse des possibilités
alternatives. Il s’agit seulement, pour les couches supérieures et moyennes (guère plus de 20%
de l’électorat) qui en constituent la base sociale, de la rendre socialement et écologiquement

13
   On ne serait pas loin d’une contre-révolution, si l’alternance démocratique par l’hyper-centre empêchait
encore de la rendre irréversible.
14
   D’un point de vue épistémologique, il est d’ailleurs intéressant d’observer qu’au pseudo-déterminisme des lois
tendancielles, chères à la vulgate marxiste, succède aujourd’hui, celui des « cycles », dont l’origine se perd dans
les mythes anciens de l’Eternel Retour.
(c'est-à-dire humainement) plus supportable par la majorité du monde du travail et
particulièrement l’ensemble des couches populaires15, qui en souffrent le plus directement.
C’est la posture recherchée récemment en France par le « minimalisme hollandais » et la
candidate qui lui a finalement échappé ; par le SPD allemand (de Schröder à la grande
coalition gouvernementale actuelle) ; par l’étrange hybridation, à l’italienne, de l’olivier et de
la marguerite ; par la gestion B and B (Blair and Brown) du post Thatchérisme16 ; par le
gouvernement de centre gauche de Zapatero en Espagne17. Dans tous les cas, cet
accompagnement, quasi compassionnel, de la globalisation financière a un
inconvénient majeur. Il ne peut reposer que sur une base sociale de plus en plus réduite, qui
écarte de lui, non seulement toutes les victimes potentielles de la dégradation
environnementale, mais la plus grande partie du monde du travail, prise au sens large (c'est-à-
dire 75% de ceux qui ont un emploi, sans parler des retraités et des chômeurs correspondants),
laissant finalement, à l’épreuve de leur politique, celui-ci en déshérence entre une droite
populiste et une gauche alternative, qui est encore à inventer : d’où, en France, l’incapacité
historique du Parti socialiste à gagner deux élections législatives successives, avant même
qu’il ne perde les trois dernières élections présidentielles. En d’autres termes, ce néo-
centrisme semble bien une impasse historique, dans l’exacte mesure où la social démocratie18
des trente glorieuses est derrière nous, dont le moulin tourne à vide, faute de grains à moudre :
on a beaucoup recommandé un « socialisme de la production » (c'est-à-dire curieusement une
production capitaliste encouragée par des socialistes), mais même avec une croissance
soutenue, que voulez-vous répartir avec des acteurs financiers qui exigent 15% de rendement
de leurs placements financiers ?

Cette bi-polarité politique que notre système politique majoritaire à 4 tours (2 pour la
présidentielle et 2 pour les législatives) risque de rendre caricaturale19, ne peut, au mieux,
admettre que la forme d’alternance pratiquée entre 1983 et 2002. Elle refuse toute alternative
véritable (pour un autre monde, une autre Europe, une autre France, une autre façon de
faire de la politique, etc.), parce qu’elle repose sur une conviction commune, plus ou moins
explicite, reprise ad vomitum par tous les éditorialistes officiels : la globalisation financière
serait inéluctable et ce serait un combat passéiste de s’y opposer, pour tous ceux qui
confondent, plus ou moins sciemment, altermondialistes et archéo-souverainistes.




15
   Ouvriers et employés, soit un actif sur 2 : Emmanuel Todd a remarquablement observé que, contrairement à la
vulgate marxiste traditionnelle, on ne pouvait plus séparer ces deux couches, la première étant surtout masculine
et la seconde féminine, et la tendance dominante étant les mariages mixtes entre eux !
16
   En fait, Tony Blair est justement tombé sur l’incohérence entre sa politique intérieure et son engagement dans
la guerre d’Irak, aux côtés des pires faucons.
17
   Ces derniers exemples n’excluent évidemment pas de véritables progrès ponctuels dans l’ordre sociétal ou
institutionnel. La difficulté est que leur pérennité dépend de leur capacité à répondre aux deux urgences
« siamoises », sociales et écologiques.
18
   On sait qu’en France, elle n’a jamais existé au sens strict du terme, du fait de la séparation formelle avec le
mouvement syndical, instauré depuis 1905 et la charte d’Amiens, qui n’est pas près d’être dépassée. C’est
pourquoi, désigner aujourd’hui la social démocratie comme la pierre de touche de la nécessaire modernisation
politique, comme le font quelques dirigeants socialistes, relève d’un contresens aberrant. La première urgence,
pour la renaissance du mouvement syndical, serait de promouvoir les seuls accords collectifs majoritaires,
comme le FGC n’a cessé de le proposer depuis ses origines.
19
    La prochaine assemblée nationale pourrait ne comporter que deux groupes parlementaires réellement
indépendants, flanqués éventuellement d’un groupuscule client chacun.
II- Les perspectives de la gauche :
Laissons rapidement derrière nous une évidence : moins le triomphe du parti sarkozyste aux
législatives sera éclatant, moins mal cela ira pour l’ensemble des valeurs de la gauche. De
plus, la brièveté de la séquence de 6 semaines (présidentielle → législatives), voulue en mai
2001 par Jospin et entérinée par le PS et ses parlementaires, interdit d’ici là tout début de
recomposition politique significative. La dispersion absurde de 1er tour va donc se perpétuer,
créant une situation d’hégémonie absolue du PS sur tout le reste de la gauche (des radicaux
aux troskystes), mais vraisemblablement minoritaire en termes de 2ème tour, malgré quelques
compromissions centristes : JM Ayraud, président du groupe parlementaire et proche de
Ségolène Royal, le chiffre déjà près de la quinzaine de circonscriptions, moins que pour les
radicaux qui lorgnent déjà vers les plats de lentilles de Sarkozy, mais plus que pour les
communistes, les amis de Chevènement ou les écologistes…

Tout l’intérêt de notre débat-buffet a été dans notre capacité d’aller au-delà de cette
mécanique électorale, en reprenant certes les termes de « résistance » et de « refondation »,
qui font florès depuis le 6 mai, mais en les relativisant dans une esquisse de stratégie plus
cohérente, qui conduit à les relativiser et à en montrer les diverses significations possibles.
Précisons d’emblée, toutefois, que notre propos n’a pas abordé la question, pourtant
essentielle, des évolutions des mouvements sociaux et de leur rapport au politique, qui
nécessiterait une réflexion approfondie.

II-1 Prendre l’offensive sur la question des privilèges

La première phase de l’offensive réactionnaire de Sarkozy et de sa présumée majorité
parlementaire a été clairement définie et datée. Durant l’été, bénéficiant de l’engourdissement
de la « France des congés payés », un maximum de dispositions fiscales aggravant les
inégalités et diluant les 35 heures, devront être adoptées, sans réelles possibilités de riposte20.
Simultanément, après probablement un simulacre de négociations, l’offensive frontale sera
lancée contre les « régimes spéciaux » du secteur public, au nom de la « lutte contre les
privilèges ». L’enjeu pour le nouveau pouvoir est sans doute moins ici financier que d’obliger
la CGT et Solidaires à accepter une bataille défensive, qui a toutes les chances d’être perdues,
parce que le pouvoir, aidé des médias, pourra se prévaloir d’une double légitimité
démocratique et que la question ne concerne directement qu’une minorité de salariés, dont la
principale arme, la grève, rend plus difficile la vie quotidienne de l’ensemble des autres
travailleurs. En gagnant ce combat, le nouveau pouvoir espère ainsi, tel Madame Thatcher,
briser durablement le syndicalisme de contestation et pouvoir imposer ainsi, de façon plus
consensuelle (Fillon sera là pour cela), l’ensemble de son programme réactionnaire, en
particulier le contrat unique (généralisant la précarité) et l’allongement de la durée de
cotisations à 42 ans (il suffira d’un décret pour cela), qui accélérera la paupérisation de
l’ensemble des futurs retraités.

La légitimité de cette stratégie de division du monde du travail prétend reposer sur la notion
de « privilèges » (qui seraient ceux du secteur public au détriment du secteur privé). Mais la
meilleure façon de briser cet enchaînement machiavélique n’est-il pas, dès maintenant,
comme le suggère P. Viveret, de prendre l’offensive sur ce terrain même des privilèges ?
Puisqu’il s’agirait de balayer ceux-ci, ne doit-on pas commencer, comme dans tout bon

20
  Libération du 15 mai précise ainsi « [Nicolas Sarkozy] a confirmé à plusieurs de ses interlocuteurs [syndicaux,
ndlr] que la détaxation des heures supplémentaires ferait l’objet d’une loi dès juillet. »
ménage, à balayer par le haut ? Dès lors, pourquoi ne pas créer immédiatement des comités
anti-privilèges (CAP), composés de citoyens, militants syndicaux, associatifs et politiques,
sans exclusive, qui se proposeraient, dès leur création, les cibles les plus évidentes : exiger du
pouvoir qu’il oblige Forgeard à rembourser la somme colossale de 8,5 millions d’euros qu’il a
encaissée, comme rétribution de ses échecs, tandis que chaque salarié avait le droit de 2 à 10
euros de « prime de participation »21 ! Que le nouveau pouvoir commence par supprimer
immédiatement le privilège immoral des parachutes dorés ! Qu’il augmente significativement
la fiscalité sur les stocks actions ! Qu’il adopte la fiscalité sur les fonds d’investissement, qui
est actuellement proposée, au niveau européen, mais aussi par des sénateurs américains !
Qu’il rende obligatoire la publication des salaires et avantages des dirigeants d’entreprises22 !
Qu’il fasse précéder toute « réforme », d’une publication sur les inégalités de richesses,
aujourd’hui masquées par les hauts fonctionnaires des finances, futurs bénéficiaires, dès qu’ils
partiront pantoufler, après un passage par les cabinets ministériels. Plus généralement, on ne
peut prétendre, de façon légitime, supprimer les éventuels petits privilèges, que si l’on
commence par supprimer les immenses privilèges des amis de M. Sarkozy. Sur le terrain des
privilèges, choisi par la nouvelle droite, celle-ci a plus à perdre, et l’ensemble du monde du
travail a bien plus à gagner, pour peu qu’il adopte une posture offensive.

II-2 Une résistance unitaire contre l’ensemble des projets réactionnaires

Bien entendu, les Comités anti-privilèges ainsi constitués fourniraient, ipso facto, le cadre
unitaire le plus large, permettant d’organiser l’ensemble des résistances contre toutes les
mesures concrètes qu’un président et une majorité aussi réactionnaire ne manqueront pas de
lancer dans tous les domaines. Choisir cette posture « anti-privilèges », c’est de plus replacer
l’idée de résistance à sa juste place. D’abord, il ne s’agit pas de la Résistance, avec un grand
R, pour la simple raison que nous ne sommes pas en face de Hitler et que le Gouvernement
Fillon n’est pas le gouvernement Laval. Au-delà de cette réminiscence historique, la
résistance au sens banal du terme décrit une posture défensive, alors qu’il nous faut, au
contraire, mener une offensive idéologique, sociale et politique contre le caractère de plus
en plus insupportable des grands privilèges permis par la globalisation financière et ses
fidèles amis. La façon ostentatoire et provocatrice dont, à peine élu, Sarkozy assume, du
Fouquet’s à Malte, sa relation incestueuse avec les plus grandes fortunes, pourra alors
commencer à miner la suprématie idéologique qu’il s’est adjugée.

II-3 Un double chantier de (re)fondation pour la gauche :

Sur le plan de la politique dite partisane qui limite notre propos, c’est d’abord celui du PS,
puisque de façon logiquement contradictoire, il semble bien que l’ensemble de ses courants
internes la juge désormais nécessaire. Pour l’ensemble de la gauche du non et, en tout cas,
pour sa sensibilité alternative, issue de la tentative de candidature unitaire et de celle de José
Bové, c’est bien plutôt de fondation qu’il serait préférable de parler.

II-3.1 La refondation du PS. Intérêt et questions :



21
   Notons néanmoins que le vrai bénéficiaire de l’opération fut le groupe Lagardère qui, pour sa part, a récupéré
en moins de trois ans, une plus-value non pas colossale mais astronomique de plus de 800 millions d’euros.
22
   A titre d’exemple, 27 des 40 patrons du CAC gagnent plus de 240 fois le SMIC, selon le journal Le Monde
(numéro du 9 mai, supplément Economie, page IV), dont Alain Minc préside, depuis des années le conseil
d’orientation…
Au delà de leurs divergences d’ambition ou d’orientation, l’ensemble des dirigeants
socialistes a rapidement compris que l’excessive hégémonie sur l’ensemble de la gauche,
qu’ils n’ont cessé de rechercher depuis les années 80, les installe désormais dans une posture
oppositionnelle, dont ils ne pourront pas se sortir seuls. Tous en concluent logiquement à la
nécessité de l’ouverture, les uns la recherchant sur leur droite (DSK et Ségolène Royal), les
autres sur leur gauche (Emmanuelli et Fabius). Dans un premier temps, sans doute jusqu’aux
municipales de mars 2008, ils privilégieront probablement un consensus minimum sur
l’ouverture tout azimut, qui devraient les conduire vers la refondation d’un nouveau (?) parti,
à l’occasion d’un super congrès d’Epinay, qui leur permettrait par la même occasion de se
débarrasser des oripeaux « archaïques », dont la majorité des médias les accable, afin de les
éloigner des valeurs, qui ont fait l’histoire de la gauche23.

Un tel aggiornamento n’aura sans doute pas toute l’ampleur qu’énoncent ceux qui imaginent
déjà une grande alliance de Bayrou à la gauche de la gauche ! Toutefois, il est possible que les
dirigeants socialistes, ou du moins certains d’entre eux, entendent proposer à la plus grande
partie de la gauche un big bang unitaire, englobant au moins une partie de la gauche, dite anti-
libérale, comme ils le proclament de plus en plus. On peut à bon droit être sceptique sur les
chances, voire la sincérité, d’une telle démarche évoquée au moment, où le plus grand nombre
de ces dirigeants se rapprochent des centristes, plus qu’ils ne l’avaient jamais fait depuis plus
de 40 ans (la « grande fédération » de JJ Servan-Schreiber et de G. Deferre) ! Il leur faudra,
sans doute, se contenter d’englober leurs alliés traditionnels, radicaux (s’ils sont toujours de
gauche) et chevènementistes, mais la crise évidente des Verts et du PCF peuvent leur
permettre de détacher une partie plus ou moins consistante de ces deux organisations, en
danger mortel. En réalité, au-delà de l’opération cosmétique, l’enjeu stratégique est de
satelliser progressivement l’essentiel de ceux qui seront restés fidèles à Fr. Bayrou, pour
constituer avec eux les futures majorités d’abord locales, puis nationales, au nom de la lutte
contre les dérives autoritaires du nouveau quinquennat. En tout cas, les principes et le
fonctionnement de ce grand parti d’alternance font d’ores et déjà l’objet de tractations
diverses, et donneront sans doute même lieu à des assises, dès l’automne.

Quoiqu’on pense de la validité d’un tel rapprochement, il n’en reste pas moins qu’un
processus de dialogue préalable pourrait être encouragé s’il concernait toute la gauche,, faute
de quoi il ne s’agirait que d’une manœuvre visant à consolider encore l’hégémonie du PS.
Pour nous, en ce cas, il devrait au moins permettre d’apporter les clarifications nécessaires sur
les différences existantes entre les différents secteurs de la gauche. Par conséquent, sans nier a
priori l’intérêt d’une telle démarche, il nous semble que le FGC devrait alors accepter d’y
participer, ne serait ce que pour poser quelques questions fondamentales, dont les réponses
concrètes détermineront la nature de la future organisation. Pour nous en tenir, à ce stade, aux
plus évidentes d’entre elles, il est facile d’en poser quelques unes, dès maintenant :

- un débat préalable est nécessaire sur les 15 années de pouvoir sans partage du PS et le rejet
récurrent de la majorité des citoyennes et des citoyens, et particulièrement de l’ensemble du
monde du travail, à la fin de chacun de ces trois quinquennats (1986, 1993, 2002). Un tel
devoir d’inventaire ne pourra donc pas faire l’impasse sur la vision des catégories et classes
sociales de notre pays et, en particulier, sur la mythique classe moyenne, que les dirigeants
socialistes ont prétendu placer au cœur de leur action, avec l’insuccès récurrent que l’on sait ;



23
  Valeurs et histoire sur lesquelles il ne serait sans doute pas inutile de revenir, dans une démarche d’éducation
populaire, tant elles semblent parfois s’être perdues et avec elles, le sens des combats de la gauche.
- l’analyse des méfaits de la globalisation financière, des mesures et des alliances (à l’échelle
internationale), qu’il conviendrait de mettre en œuvre pour y répondre, afin de mettre en
œuvre une véritable stratégie de transformation, à l’échelle européenne et française ;

- les relations à établir avec l’ensemble des mouvements sociaux et culturels et, plus
largement la façon d’articuler les nouvelles démarches citoyennes, avec les formes
traditionnelles de la démocratie représentative (partis et élus), aux antipodes des
comportements de barons et de notables, qui caractérisent trop de responsables socialistes, de
surcroît cumulards notoires ;

- la nécessité d’instaurer la proportionnelle à toutes les élections, tout à la fois comme moyen
de concrétiser la parité et d’éviter tout nouveau processus hégémonique, comme la volonté de
faire du projet de VIème République, une véritable rupture avec le régime de pouvoir
personnel qui nous régente ;

- plus généralement, quelles garanties entendent apporter tous les dirigeants socialistes (et
particulièrement ceux qui adoptent aujourd’hui les positions les plus à gauche) et leurs
éventuels nouveaux partenaires sur le fait qu’un nouvel exercice du pouvoir ne se traduira pas,
à sa quatrième tentative, par le même grand écart entre les discours d’opposition et l’exercice
du pouvoir.

Dès lors que l’on est prêt à accepter un tel dialogue, celui-ci ne peut être fructueux que si l’on
ne préjuge pas de ses conclusions. Plaçons nous toutefois dans l’hypothèse, assez
vraisemblable, où le PS ne serait pas capable d’apporter des réponses satisfaisantes sur
l’ensemble de ces questions qui sont autant de points de passage obligés pour fonder une
gauche unie. Ce grand parti, à but électoral, composés de supporters à l’américaine, qu’il
tendrait sans doute de plus en plus à devenir, serait toujours, par essence, opportuniste. Dès
lors, sa politique concrète, dans l’opposition et au pouvoir, dépendra évidemment plus que
jamais de la force ou de la faiblesse des courants politiques qui se trouveront à sa droite et à sa
gauche. C’est bien pourquoi, au-delà d’une « grande réunification », qui paraît pour le moins
incertaine, on se doit de veiller à la possibilité de voir naître, du côté de la gauche alternative,
une organisation politique d’un type nouveau.

II-3.2 La gauche alternative peut elle inventer une organisation politique d’un type
nouveau ?

Cette aspiration est née, d’abord de façon confuse, de deux idées, qui se sont progressivement
distinguées l’une de l’autre : la première était de transformer en une seule organisation,
l’ensemble des partisans du non de gauche, avec l’espoir même de surpasser le PS, par
l’affirmation d’une « vocation majoritaire » : cette idée de recomposition, à partir d’un seul
critère (le rejet du projet de Traité), était manifestement fausse, puisque successivement tous
les leaders socialistes impliqués, puis la direction de la LCR et enfin celle du PCF l’ont
abandonnée. La seconde idée était que des militants des mouvements sociaux, qui s’étaient
pour beaucoup impliqués pour la première fois dans une campagne électorale, victorieuse de
surcroît, pouvait par leur implication contribuer à régénérer la politique. Malgré les affres de
la division et la faiblesse du résultat électoral, ce fut la mobilisation militante de la campagne
Bové, que la coordination nationale « gauche alternative 2007 essaie de perpétuer aux
législatives.
Ce mouvement est encore vacillant : il est vrai que la prise de conscience sociale et
écologique de la globalisation financière est relativement récente, que le caractère
complémentaire et non pas concurrente de ces deux urgences est encore balbutiante, et que la
posture défensive plutôt que contre-offensive, visant à ouvrir des perspectives alternatives de
transformation dans tous les domaines (sociaux, écologiques, culturels, sociétaux, contre
toutes les formes de discrimination…) et à tous les niveaux (du mondial au local)
commencent à peine à émerger. Certes, le glissement de la vieille gauche réformiste vers
l’hyper-centre semblerait ouvrir un boulevard à tous ceux qui se réclament de « l’anti-
libéralisme ». L’expérience de la dernière année démontre toutefois qu’avant même de
pouvoir inventer une nouvelle façon de faire de la politique, la gauche alternative a besoin
d’apprendre à avancer en dépit de deux organisations devenues deux obstacles : le Parti
communiste français d’un côté, la Ligue communiste révolutionnaire de l’autre – la première
étant désormais moribonde quand la seconde fait encore illusion via la jeunesse de son porte-
parole... La réalité est que l’héritage du bolchevisme ne dit (heureusement) plus rien aux
nouvelles générations, y compris à celles qui votent pour Besancenot ; et ces deux
organisations ne peuvent inventer l’organisation politique fondamentalement nouvelle (elle
ne pourra prendre la forme d’un parti et encore moins d’une confédération de micro ou de
fractions partidaires), qui correspond à la montée évidente depuis une dizaine d’années des
mouvements sociaux et à une certaine politisation d’une partie d’entre eux, encore
balbutiante. Quant à se contenter de s’en prendre à un libéralisme abstrait (est-il économique
et/ou culturel ? Est-ce toujours le même ou un néo-libéralisme, et dans ce cas en quoi réside la
nouveauté ?), cela peut déboucher sur un catalogue revendicatif, mais en rien sur des
perspectives et une stratégie crédibles de transformation. Dans la cantate anti-libérale, la
musique peut être séduisante, mais les paroles ne sont pas toujours à la hauteur.

                                             *   *

Enfin, il ne faut pas oublier que, pendant que se dérouleront ces divers processus de
refondation de la gauche, bien d’autres évènements se dérouleront, qui permettront
d’apprécier la réalité de cette volonté refondatrice chez les uns et chez les autres. Sans
préjuger du contexte international, les provocations du nouveau pouvoir feront tout pour
interférer avec les processus de recomposition de la gauche (il en fut déjà, de même en 1972,
sous Pompidou). Ainsi, la question des retraites se présentera sans doute, au début de
l’automne, comme la première grande épreuve de force du nouveau quinquennat ; elle sera
l’occasion de voir, notamment la capacité des uns et des autres d’appréhender les perspectives
démographiques (immigrations et fécondité), socio-professionnelles (deuxième parties de
carrières et emploi des seniors), et inter-générationnelles (retraites choisies et progressives).
En d’autres termes, on pourra alors juger qui est capable d’être à la fois progressiste et
moderne, car nul ne doute que les progressistes à l’ancienne et les modernistes
réactionnaires ne manqueront pas et que, si on les laisse face à face, dans le contexte
actuel, les premiers se feront bravement écrasés par les seconds.

Dans ce contexte difficile et sans doute tendu, mais en même temps excitant par ses
nouveautés contradictoires, à quoi peut servir un Forum de la gauche citoyenne ? Nous
n’insisterons pas sur son insigne faiblesse, sauf pour avancer qu’elle lui donne
paradoxalement sa seule force, laquelle peut être, dans le nouveau contexte, décisive : un des
très rares endroits, où peuvent se parler tous ceux qui se recommandent de la gauche,
« pour de vrai », parce que tout simplement, le FGC n’est, en aucun cas, un lieu de pouvoir,
ce qui, a contrario, sur-détermine pratiquement la plupart des autres « clubs de rencontre ».
Si nous voulons être à la hauteur de notre raison d’être, nous devons être disponibles aux
différents niveaux de l’action collective :

- un débat sur le contexte mondial et les alliances, politiques, sociales, culturelles,
mouvementistes qu’elles nécessitent, dans la double perspective des prochaines élections
américaines (novembre 2008) et européennes (juin 2009). Au passage, ce débat aurait tout
intérêt à trouver, si possible, un débouché commun au Forum social européen de septembre
2008, en Scandinavie (et à être pris en charge en amont par des organisations citoyennes et
sociales européennes, par exemple par les Attac d’Europe). Notre rôle collectif, au-delà de
nos engagements personnels, pourrait être que les tentatives de recomposition des deux
gauches politiques (d’alternance et d’alternative) conduisent à approfondir leurs analyses et
leurs propositions concernant cette globalisation financière. A cet égard, nous pourrions y
consacrer notre « université d’automne », l’un des deux derniers samedis de septembre, en
relation avec des économistes du plus haut niveau et d’autres partenaires, y compris, au
niveau de la presse.

- Au niveau français, même s’il demeure évident que le Forum de la gauche citoyenne n’est
pas, en tant que tel, le lieu des recompositions politiques, et cela quelque soient les
engagements personnels, d’ailleurs distincts, de ses différents animateurs et membres, nous
devrions être pleinement présents, voire, quand nous le pourrons, initiateurs, dans le double
débat de refondation que nous évoquions plus haut : refondation du PS ; fondation d’une
gauche alternative.

- Au niveau local, sur quels principes peuvent naître des mouvements citoyens et alternatifs,
dont on a connu les prémisses lors des dernières municipales de 2001, et quelles relations ces
mouvements pourraient entretenir dans les conseils municipaux (proportionnelle oblige), avec
les majorités de gestion qui se seraient dégagées ? La démocratie que tout le monde qualifie
de participative, dans la plus grande confusion, peut elle se rapprocher de cette démocratie
délibérative qu’avec nos amis de l’ADELS nous avons essayé de définir avec précision ? Ceci
pourrait être le thème de notre deuxième grand rendez vous de la rentrée.

- Quelle cohérence, en termes de contenus comme d’organisations, peut-on essayer de penser
et de mettre en oeuvre entre les réponses apportées à ces différents niveaux ? Ceci relève,
cette fois, moins d’un rendez vous programmé que de notre réflexion collective permanente.

                                            * *

Malgré le sourire inédit de Ségolène le dimanche soir qui consacrait l’installation au pouvoir
de la droite la plus réactionnaire que nous ayons connue depuis plus de 60 ans, la gauche est
au milieu d’un champ de ruines. On ne manque certes pas de matériaux pour reconstruire :
mais, pour l’instant, on demande surtout architectes et maçons, et nous essaierons,
modestement, conscients de nos limites, d’y contribuer…


                                              J. Lusson, D. Taddei, co-animateurs du FGC

						
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